Citation
"Le journal intime de Marie Curie: à la recherche de l'autonomie"

Material Information

Title:
"Le journal intime de Marie Curie: à la recherche de l'autonomie"
Creator:
Davis, Heather
Murphy, Carol ( Mentor )
Place of Publication:
Gainesville, Fla.
Publisher:
University of Florida
Publication Date:
Language:
English

Subjects

Genre:
serial ( sobekcm )

Record Information

Source Institution:
University of Florida
Holding Location:
University of Florida
Rights Management:
All applicable rights reserved by the source institution and holding location.

Downloads

This item has the following downloads:


Full Text








Journ31 of ijnderr.3adua.- Res--earch

..Olun-e 2, is .ue .-6 - l.larch 2i:il:l



"Le journal intime de Marie Curie: a la recherche de lautonomie."

Heather Davis


Marie Curie-ce nom evoque bien des images: une femme scientifique dans son laboratoire, une femme qui a frayed

le chemin pour d'autres femmes scientifiques, une femme brillante qui a gagnd le Prix Nobel deux fois. Ndanmoins,

la tragddie et la ddfaite ne lui dtaient pas inconnues. A cause d'un accident inattendu, la mort subite et

prdmaturde de son maria Pierre Curie, et le journal intime qu'elle a dcrit par la suite afin d'y faire face, nous

avons I'occasion rare d'entrevoir quelques aspects dans la vie personnelle de cette femme.


Figure 1. Portrait of Marie Curie.


Marie Curie a dlabord sa grande perte en dcrivant un journal intime qui rdvele au lecteur attentif les tapes de

son deuil. Le journal trace I'dvolution de Marie qui, en faisant le deuil de son mari, devient dventuellement sa

propre personnel et dtablit sa position dans la communautd scientifique.



La structure du journal comprend huit entrees qui commencent le 30 avril 1906, onze jours apres la mort de

Pierre. Les cinq premieres entrees sont dcrites en forme dpistolaire, et elles adressent Pierre directement. Dans

la premiere, Marie raconte les jours qui precedent I'accident tragique. Dans les quatre prochaines, Marie dcrit

des dvenements suivant sa mort comme I'enterrement. Apres un silence de cinq mois, Marie commence encore

a dcrire. Ces trois dernieres entrees ressemblent a un journal intime parce qu'elle utilise de plus en plus la






troisieme personnel en adressant Pierre. Le journal finit avec I'Mlaboration du chagrin de Marie et sa reddcouverte

de sa propre voix.



OBSTACLES LINGUISTIQUES


Un Me lange de Langages Intime et Scientifique



Le language intime et passionne de Marie domine les cinq premieres entrees. Elle lamente, "Mon Pierre, la vie

est atroce sans toi, c'est une angoisse sans nom, une ddtresse sans fond, une desolation sans limits" (183); "Oh!

La nostalgia de te voir, de voir ton bon sourire, ta douce figure, d'entendre la voix grave et douce, et de nous

serrer I'un centre I'autre comme nous faisions souvent" (184). Enveloppde de chagrin, elle s'efforce de saisir en

mots ses emotions vives.



D'autres entrees soulignent I'incomprdhensibilitd de sa grande perte. Dans la premiere, Marie ddcrit le moment

ou elle apprend de la mort de son mari: "J'entre dans le salon. On me dit: 'II est mort.' Peut-on comprendre

des paroles pareilles?) Je rdpete ton nom encore et toujours) hdlas cela ne le fera pas venir" (175). On note

la simplicity des mots, des phrases, le manque de details, et surtout I'emploi du present du verbe. Tout cela

contrast avec le ton passionne qui domine la premiere notation, mais elle s'exprime ainsi a cause de la

douleur qu'elle subit. Un autre example de ce detachement arrive quand Marie s'exprime en fragments: "Mornes

et affreuses journdes. Le lendemain arrivee de Jacques, sanglots et larmes" (176); "Arrivee de Joseph

et Bronia" (180); "Mon beau, mon bon, mon cher Pierre aimed" (184).



Au commencement de la premiere entrde, un autre example d'un rapport ambivalent a la langue se manifesto.

En racontant les jours prdcddants, Marie change tout a coup de sa fagon de tutoyer Pierre pour lui parler a

la troisieme personnel. Le changement a lieu quand Marie fait face a la reality de la mort: "Vous 6tes arrives

tous deux, Irene en pleurs, parce qu'elle dtait tombde et qu'elle s'dtait blessed le genou. Pauvre enfant, ton genou

est presque gudri, mais ton pere qui I'a soigne nest plus avec nous. J'etais heureuse d'avoir Pierre Ia. II se

chauffait les mains devant le feu que j'avais allume pour lui)" (169). Le changement subit du "tu" au "il" a lieu dans

la phrase qui commence ainsi: "J'etais heureuse)". Apres cette phrase, Marie reprend la forme dpistolaire. Elle fera

ce changement plusieurs fois dans le journal quand la douleur de la reality rompt le lien affectif avec Pierre. En

le faisant, elle cree une distance entire le present et le passe.



Sa rhdtorique devient de plus en plus scientifique au fur et a measure qu'elle se ddtache de la douleur de la mort

de Pierre. Elle observe les dvenements autour d'elle objectivement: "On vient te chercher, assistance attristde, je

les regarded, je ne leur parle pas" (179). On voit encore la simplicity des mots et son emploi du temps present

des verbes. Bient6t, Marie change encore au temps passe, mais sa voix reste sans emotion: "Elle [Irene] riait

et jouait a c6td pendant que nous veillions son pere mort. Quand je lui ai dit)elle ne comprit pas d'abord et

m'a laissde partir sans rien dire, mais apres)elle pleura et rdclama de nous voir. Elle a pleurd beaucoup a la

maison, puis elle est repartie chez ses petits amis pour chercher a oublier" (180). Marie doit se rendre compete que






la reception des nouvelle par Irene correspond a sa propre rdaction&emdash;sauf que Marie est allee au

laboratoire "pour chercher a oublier."



Le Choix d'Ecrire en Frangais



II y a deux raisons fondamentales pour Marie d'dcrire le journal en frangais (Nichols-Pecceu, 874). Premierement,

le frangais est la langue de communication entire Pierre et Marie. La forme epistolaire du journal souligne son

but comme un lien communicatif entire les deux. Marie reconnait elle-meme qu'elle voit la langue du journal

comme une langue parlde. Elle ecrit: "Je veux te parler dans le silence de ce laboratoire" (169). Elle pose

des questions a Pierre: "N'est-ce pas, mon Pierre)?" (179), "Te souviens-tu)" (183). Alors, dans les

fragments dpistolaires, la langue frangaise retient son element communicatif pour Marie.



En deuxieme lieu, le frangais pour Marie est la langue de la science. Elle a fait, prdsentd, et public son

travail scientifique en frangais. Donc, le frangais est le moyen pour communiquer tout ce qui est objectif, logique,

et sans passion. De plus, Marie a vu Pierre comme module du scientifique qui a incarnd pour elle I'importance

d'etre "ddsintdressde." Marie exprime cette qualityd" en ddcrivant la force conductrice de Pierre: "son simple

courage I'amenait toujours a la meme conclusion: Quoi qu'il arrive, et dOt-on 6tre un corps sans ame, il

faudrait travailler tout de meme" (Curie, 74). On peut conclure, alors, que Marie a dG faire face a deux

obstacles linguistiques en faisant son deuil: la suppression de la langue maternelle (le polonais) et I'emploi

d'un language scientifique qui spare le sujet et I'objet (Nichols-Pecceu, 874-875). Le frangais etait le seul moyen

pour elle de communiquer avec son partenaire personnel et professionnel.



OBSTACLES CULTURELS


L'angoisse qui se manifeste dans I'dcriture de Marie reflete I'instabilitd trouvde dans sa vie professionnelle. A la fin

de la deuxieme entrde, Marie ecrit, "Dimanche matin apres ta mort je suis allee au laboratoire la premiere fois

]'ai essays de faire une measure, pour une courbe don't nous avions chacun fait quelques points. Mais au bout

de quelque temps je sentis I'impossibilitd de continue. Ce laboratoire etait d'une tristesse infinie et semblait

un desert" (182). Son inquidtude s'accroit: "Je mettais en toi tout mon espoir de travail scientifique, et voila que

j'ose I'entreprendre sans toi" (182).



Dans la meme note, pour compenser son anxiety, Marie commence a se substituer a Pierre et au r6le qu'il jouait

dans la communautd scientifique. Elle cherche de I'approbation de Pierre pour ce dddoublement: "On m'offre

de prendre ta succession, mon Pierre, ton course et la direction de ton laboratoire. J'ai accept. Je ne sais si c'est

bien ou mal. Tu m'as souvent dit que tu aurais voulu que je fasse un course a la Sorbonne. Puis je voudrais faire

au moins un effort pour continue les travaux" (182). II faut noter que I'idde d'une femme charge de course

et directrice des laboratoires a la Sorbonne etait rdvolutionnaire (Quinn, 242-243).





Malgrd ses avances dans le monde scientifique sans precedent pour une femme, Marie reconnait que tout cela

est arrive a un prix trop cher. Elle prend un air cynique en notant que c'est plus par obligation a Pierre qu'on

I'a nommee et pas a cause de ses propres mdrites: "Je veux te dire aussi qu'on m'a nommee a ta chaire et qu'il

s'est trouvd des imbeciles pour m'en feliciter. Et encore que je vis toujours dans la desolation et que je ne sais pas

ce que je deviendrai et comment je supporterai la tache qui me reste" (185)? Toute cette sollicitude a propos

du travail scientifique enforce I'idde que I'union entire Marie et Pierre dtait professionnelle aussi bien que

personnelle. Par la mort de Pierre, Marie gagne une place inconnue aux femmes dans la communaute

acaddmique. Elle realise ses responsabilitds resultant de la mort de Pierre mais avec difficultY: "Tu aurais dtd

heureux de me voir professor en Sorbonne, et moi-meme je I'aurais si volontiers fait pour toi.&emdash;Mais le faire

a ta place, 6 mon Pierre, pouvait-on rever une chose plus cruelle, et comme j'en ai souffert, et comme je me

sens ddcouragde" (187). On peut conclure que Marie, en adoptant le r6le de Pierre dans la communaute

scientifique, cherche a trouver de I'autonomie dans sa vie professionnelle.



SURMONTER LES OBSTACLES LINGGUISTIQUES ET CULTURELS


Nous avons identified plusieurs sortes d'obstacles auxquels Marie fait face et qui se prdsentent a elle dans les

cinq premieres entrees du journal. Marie est ddchirde entire une rhetorique feminine et une rhetorique

scientifique. Cette duality linguistique reflete les obstacles culturels de I'dpoque qu'elle doit surmonter. En

alternant entire un language personnel et un language scientifique, Marie cherche a dtablir sa propre place

comme femme et femme de science et a intdrioriser son deuil ce qui lui permet d'accdder a I'autonomie.

























Figure 2. Photograph of Marie Curie.



Plut6t qu'un empechement, le melange des languages intime et scientifique fournit le module pour I'identite de

Marie comme femme de science. Ce module peut 6tre interprdtd chez Marie comme un geste de d'assomption de

son moi et de son individuality (Nichols-Pecceu, 875). On voit pour la premiere fois cette voix d'autonomie par

la septieme note date le 6 novembre 1906. Elle dcrit, ")je n'ai plus que le devoir d'dlever mes enfants et aussi






la volontd de continue la tache accepted. Peut-6tre aussi le desir de prouver au monde et surtout a moi-meme

que celle que tu as tant aimde avait rdellement quelque valeur" (187). En reconnaissant sa propre valeur,

Marie commence a surmonter son deuil et dvolue vers son independance.



Dans cette entrde, Marie continue de faire la transition de la notion du "couple" a I'autonomie, meme si c'est

sous prdtexte d'un dedoublement: ")j'ai fait mon possible pour me montrer digne de toi. C'est 16 maintenant la

seule preoccupation de ma vie. Je ne peux plus songer a vivre pour moi-meme, je n'en ai ni le desir ni

la faculty" (188). Par la cinquieme note, ce dedoublement a aide Marie a "faire ) un effort pour continue les

travaux." En s'attribuant les anciens devoirs de Pierre, elle dcrit, "Je travaille au laboratoire toutes mes

journees, c'est tout ce que je peux faire; j'y suis mieux que n'importe ou ailleurs ) Je ne congois plus rien qui

puisse me donner une vraie joie personnelle sauf peut-6tre le travail scientifique; et encore non, car si je

reussissais, je serais navree que tu n'en saches rien" (185-186). Finalement, elle se rend compete du

dedoublement: "Hier, j'ai fait le premier course en replacement de mon Pierre" (187). Grace au confort du

module de Pierre, elle amasse le courage necessaire pour "prouver" sa propre "valeur": "Puisque je suis ddcidde a

ne plus vivre du tout pour moi-meme et a ne rien faire dans ce but, il me reste probablement encore un peu

de temps pour rdaliser au moins en parties les teaches que je me suis imposes" (188). Marie adopted le dualisme

que Nancy Miller decrit ici: "Thus an exceptional woman, by virtue of that exceptionality, becomes subject to a

double constraint: masculine responsibilities and feminine sensitivity" (51).



L'exemple le plus evident de I'harmonisation de la fdmininitd et de la science dans la vie de Marie vient de

la metaphore de la radioactivity. Dans un moment critique du journal, Marie commence a comprendre sa

grande perte et ainsi a laborer son deuil. Elle I'accomplit a I'aide de la metaphore scientifique de radioactivity:




Et il m'a sembld que de ce contact froid de mon front avec la biere il me venait quelque chose comme un calme

et I'intuition que je trouverais encore le courage de vivre. Etait-ce une illusion ou bien dtait-ce une

accumulation d'energie provenant de toi et se condensant dans la biere fermde qui m'arrivait par ce contact

comme une action bienfaisante de ta part (179).



Les mots "accumulation d'energie" et "condensant" decrit des processus expdrimentaux parce que "both

the accumulateur and the condensateur were machines used in the Curie's lab to store the energy released during

a chemical reaction" (Nichols-Pecceu, 877). Le corps de Pierre dmet de I'dnergie, et Marie en absorbe. Les

rayons invisibles sont les moyens par lesquels le moi se communique avec I'autre (Nichols-Pecceu, 877).



A partir de cette revelation, Marie commence a trouver de la joie dans son travail au laboratoire et a assume

son independance sous ses "masculine responsibilities" (Miller, 51). Elle dit, "Je travaille au laboratoire toutes

mes journees, c'est tout ce que je peux faire; j'y suis mieux que n'importe ou ailleurs" (185-186). Bien que

le laboratoire suscite un melange de joie et d'angoisse, c'est ultimement un lieu de refuge pour communiquer

avec Pierre: "je veux te parler dans le silence de ce laboratoire, oi je ne pensais pas avoir a vivre sans toi" (171).






Le laboratoire offre a Marie un aces a Pierre lui rappelant la collaboration et I'affection du couple, mais c'est aussi

un rappel continue de son triomphe sur les prdjugds de I'dpoque. C'est-a-dire elle garde son caractere fdminin

et scientifique. Alors, Marie s'assume comme femme inddpendante. Cette vision du monde lui permet de

s'affirmer dans son travail: "Peut-6tre aussi le ddsir de prouver au monde et surtout a moi-meme que celle que tu

as tant aimde avait rdellement quelque valeur" (187; Nichols-Pecceu, 878).



En some, tous ces elements ont contribud 6 I'dvolution de Marie et lui ont permis de declarer son autonomie et

faire son deuil. La rhdtorique a la fois affective et objective du journal, son dedoublement en Pierre, et le recours

au confort du laboratoire ont constitud des tapes le long du chemin de I'assomption de son moi et de I'autonomie.



CONCLUSIONS -- SA PROPRE VOIX


Le journal revele que Marie Curie etait une femme capable de joie et de profound ddsespoir. Ecrire le journal

etait necessaire pour Marie afin de faire face a de nouveaux obstacles personnel et professionnels. Certains de

ses obstacles se manifestent dans son journal comme des contraintes linguistiques et culturelles. Son melange

d'un language scientifique et un language personnel reflete d'autres dualismes dans sa vie: les teaches masculines et

sa sensibility feminine, les preoccupations de la vie social et son besoin croissant de la solitude. Un examen

du journal revele que le lien a Pierre&emdash;6 la fois personnel et professionnel&emdash;dvolue en une

relation intdriorisde pour Marie I'Mpouse et Marie la femme scientifique, rdaffirmant sa position dans la

communautd scientifique. L'dcriture du journal lui permet d'dlaborer son deuil, d'dmerger du dedoublement,

et d'assumer une nouvelle autonomie.






REFERENCES


Curie, Marie. Pierre Curie, suivi d'une etude sur les "Carnets de laboratoire" par Irene Joliot-Curie. Nouvelle

edition augmentee du Journal (1906-1907) de Marie Curie. Paris: Odile Jacob, 1996.



Miller, Nancy K. Subject to Change: Reading Feminist Writing. New York: Columbia University Press, 1988.



Nichols-Pecceu, Martha. " 'Cher Pierre que je ne reverrai plus ici': Marie Curie's Mourning Journal, 1906-1907."

The French Review, Vol. 73, No. 5, April 2000, 872-880.



Quinn, Susan. Marie Curie: A Life. New York: Simon & Schuster, 1995.


--top--







Back to the Journal of Undergraduate Research


College of Liberal Arts and Sciences I University Scholars Program I University of Florida |


� University of Florida, Gainesville, FL 32611; (352) 846-2032.


UNIVERSITY of
UFFLORIDA
7*11";01-dalwn K., firrGalor ""aejoq