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Histoire de l'expedition des Francais a Saint-Domingue, sous le consultat de N. Bonaparte, by Antoine Metral, Paris, 1825.  (BCL-Williams Mem.Eth.Col.Cat. #593)

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Histoire de l'expedition des Francais a Saint-Domingue, sous le consultat de N. Bonaparte, by Antoine Metral, Paris, 1825. (BCL-Williams Mem.Eth.Col.Cat. #593)
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Histoire de l'expedition des Francais à Saint-Domingue, sous le consultat de N. Bonaparte, by Antoine Métral, Paris, 1825. (BCL-Williams Mem.Eth.Col.Cat. #593)
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French

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4-tr-Metral-1825

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HISTOIRE
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L'EXPI9DITION MILITAIRE DES FRANCAIS.

A SAINT-DOMINGUE.

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, uPRMER I-AMIUE8.MTIN 38, RUE SAINT-JACQUES.

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HISTOIRE

DE



L'EXPFiDITION MILITAIRE


DES FRAN AIS,


A SAINT-DOMINGUE,

SOUS NAPOLEON BONAPARTE,

PAR ANTOINE MIETRAL;

SUM1 DBS MIMORAS IT NOTES DISAAC LOUVTRTUREB, SUR LA M*ME EXPtDITION *IUT SUR LA VIE DE SON PASS:

ORNq 9 DU PORTRAIT DE TOUSSAINT


Nouvelle edition.







EDME ET ALEXANDRE PICARD, Libraires Place Saint-Andre-des-Arts, w 11.
18401.

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A MESSIEURS


ROUANEZ, FREMONT ET DAUMEC

.V.VOYtS EXTRAOIRDINAIBRES

DE LA REPUBLI9UE D'HA1TI.







.JE ie saurais rien faire de plus honorable, que de vous dedier un ouvrage qui rappelle l'poque la plus memorable de vos annales, celle de l'independance de votre patrie. A peine les evenemens de cette epoque sont-ils assez loin de nous pour ^tre jug's; les passions des partis se transmettent, comme un heritage qu'iI

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faut un long temps pour dIetruire; mais 'histoire est un tribunal au pied duquel doivent expirer leurs murmures. C'est avec 1impartialite d'une ame independante que je me suis livre aux seules inspirationi de l'equite ; et dans un siecle si peu, manager des loisirs du public, je me suis applique a ne donner aux fits dont I'evidence est devenue certaine, que la place qu'ils doivent occuper dans la post'rit'.
A.cune histoire n'offre peu t-tre un plus puissant attrait, que celle de SaintDomingue; il est sans exemple dans les temps couls que des hommes arrachs de leurs deserts, et mise'rablement attaches au sol d'une autre partie du monde, aient eu assez de courage pour briser leurs ftrs, et assez de bonheur pour former un etat nouveau qui dans pei

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vii
d'annd'es et malgr4 de terribles revers, s'levant comme par enchantement au rang des nations civilisees, s'est donned un gouvernement sage et libre, et des magistrats eclairds et vertueux.
Simples enfans de la nature, 'Europe croyait les Africains desherites de 1'esprit par le Createur, lorsque du sein d'une affreuse servitude, sont sortis de grands capitaines, des hommes de genie, des dcrivains et des orateurs dloquens (i). Quoi! s'est-elle dcride, des sauvages naguere esclaves, sans dcoles, sans academies, repandent dans leurs livres, avec une chaleur inconnue, les maximes douces et

(i) De la litterature d'Haiti, par A. Mt~tral; Revue cncyclopedique, 1819, t.j er, p. 524; t. 3, p. 132. Recueis p6riodiqucs d'Angleterrc d'Allemagne etdItalie, de la memc anne.

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viij
pures de la morale, et les sentimens altiers de la libertd4? Est-ce parmi les bates fi"roces, dans leurs sables bril1ans ou bien dans les fers, qu'ils ont pris les lecons d'une eloquence si sublime ? Avec des cceurs neufs, vous avez eu pour maitres le malheur, la nature et la liberty, et non. pas de serviles rhe'teurs qui n'apprennent qua donner de l'harmonie 'a d'oisives paroles.
Comme en peu de temps tout a change sur lile dont vous etes les ambassadeurs! Ou sont ces habitations somptueuses; ces maitres dont la tyrannie etait infatigable; cette multitude d'esclaves, infortunes jouets de leurs caprices? Tout ce fracas de l'avarice et de l'orgueil, tout ce bruit des fers et de la douleur pres de l'opulence et des plaisirs, a disparu de Saint-Domingue.


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Les regards ne s'arretent plus que sur des hommes dont l'ancienne rudesse achevant de se polir, est exempte d'artifices, et qui s'accoutument au joug des lois, apres la licence d'une vie guerriere et vagabonde. Des mains libres font croitre les moissons, elkvent des edifices, et s'essaient dans la carriere des arts. Partout les Ames ne respirent que l'amour de la patrie; on ne vit plus que pour elle, et avec cet amour on fait des prodiges.
Ce fut sans doute un grand et terrible spectacle, que des esclaves endormis dans le profond sommeil de la servitude, se reveillant 'a la voix de la liberty! La force les avait asservis la force les rendit libres. Apres neufannees de combats, la paix grAce au genie de Toussaint-Louverture, cdtnmenqait 'a s'etablir, lorsqu'une flotte for-

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midable vint leu. apporter de nouveaux fers. Ces nouveau citoyens, apres de si grands efforts, ne craignent point d'en faire de plus grands encore; leur desespoir environne de flammes et de carnage Ia liberty pour la sauver, et les supplies lui donnent de nombreux martyrs: mais une redoutable armee vaincue par le climat, vaincue par leur constance, expire sur leurs rivages desols. Votre patrie n'6tait guere plus qu'un desert, mais un desert que la liberty devait fconder; et regenerd par un bapteme de sang, Saint-Domingue recut le nom d'Haiti.
La France conservait encore quelque espoir de vous faire rentrer sous sa domination; mais vos vertus guerrieres votre ciel brilant, la mort de tant de Francais, les barrieres de l'Oec.an; l'amour d'une in-

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dependance qui jetait chaque jour de plus profbndes racines dans les coeurs, 4taient autant d'obstacles qui auraient deconcerte ses desseins. Assez de larmes et de sang avaient could; la raison et 1'equite l'ont enfin emport6 sur la politique; et des qu'on a respected l'independance d'Haiti, Haiti n'a pas he'site' de donner l'or qu'on lui demandait pour soulager l'infortune.
Je ne connais pas, messieurs, d'ambassade dont le caract~re soit plus auguste que la v6tre; vous eftes charges d'accomplir la reconciliation de votre patrie avec la France, et de cimenter des liens d'amour et d'affection entre une mere puissante, et un enfant que la fbrce et le temps ont mis hors de sa tutelle. Plus leurs dissensions ont ete affreuses, plus il est glorieux d'y mettre un terme.

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xii
Vous ne remplissez ainsi qu'une mission de paix et de bienfaits. Ddsormais s'ouvrira, pour les deux pays si long-temps divises, un change mutuel de productions, de richesses et de connaissances. Haiti n'oubliera point sa m"re, et la France cherira Haiti comme son enfant. Votre jeune patrie devenue 'asile de la paix et de la liberty, sous un climat favorise des cieux, s'embellira par les arts et les sciences; et son education qui demande encore du temps pour s'achever, vous promet un heureux avenir.


ANTOINE METRAL.

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HISTOIRE



L'EXPEDITION DES FRANCAIS,

A SAINT DOMINGUE,

SOUS LE CONSULAT

DR

NAPOL1tON .BONAPARTE.



LIVRE PREMIER.


J'EWTREPIENDS d'6crire l'histoire de 1'expdition des- Franqais, sous Napoleon Bonaparte, consul; cette expedition fat faite pour remettre dans la d6pendance de la mere-patrie, les noirs arrives la liberty par la revolte, le fer et le sang. On devait, selon les circonstances, leur laisser la liberty civile, ou
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2 LIVRE PREMIER.
les faire rentrer dans ]a servitude. Mon dessein est d'apprendre i la post6rit6 ]a suite des maux, qui eurent pour cause un esclavage sans exemple, afin que cet esclavage ne renaisse plus, quand il sera tout-A-fait detruit. A travers le tumulte des passions de parti, j'ai vu des verites que personne n'a dites; les uns ne les ont pas connues, les autres les ont dissimul6es, par complaisance ou I'chete. Jamais la dignity de l'homme ne fut si fletrie et si d6shonor~e. 11 importe donc de la relever, par le recit des calamit6s provenant d'un abaissement, qui le place au-dessous de la brute.
Tout ce que peut le d6sespoir d'un peuple encore sauvage, sorti recemment de ]a servitude, et defendant sa liberty, est present dans cette histoire. On y verra les villes et les campagnes incendiees; une guerre d'embuscade opiniatre et sanglante; des caracteres d'une nature energique; des actions d'une rare valeur; une maladie faisant descendre une arm~e au tombeau; la paix plus cruelle que la guerre; des haines entre des esclaves et des maitres,

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LIVEE PREMIER. 3
assoupies durant dix ans, re"veill~es tout- coup; des factions se d~chirant I dans le sein de l'anarchie ; des homes attaches ala mnme cause et remplissant la guerre de combats parricides; des parjures, de perfides amities; la dilation encourage, recompense et punie; des conjurations supposes; rinsurrection ilatant de toutes parts au nom de la liberty; des bataillons entiers d/sarm6s et noyes, laruer et la terre couvertes de supplices, et les restes d'une arm6&e et d'une flotte devenir la proie de I'Angleterre.
Pour r~pandre plus de lumi~re sur ces calamit~s je vais parler en peu de mots du climat de Saint Domingue, du massacre de ses premiers habitans, de lorigine de sa prosp6rit6, et des malheurs de resclavage. Saint Domingue est une vaste lie, traversee de l'orient h l'occident, par de longues chalnes de montages, ou sont empreints les vestiges des bouleversemens arrives sur la terre, des poques ant~rieures A 'histoire. Ces montagnes couples par des gorges et des
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4 LIVRE PREMIER.
valihes, s jour d'un printemps eternel, dominent des plaines plus ou moins -tendues, et d'une incomparable f condite. De leur flanc, coule une multitude de rivieres, queles pluies transforment en torrens, et dont quelquesunes, par leur cours majestueux, ressemblent a des fleuves. On y marche stur des volcans, dont les fourneaux s' tendent au-dessous de Ia merit; ls produisent des' tremblemens-c terre, accompagnfs de mugissemens souterrains. A des 6poques funestes, mais imprvues, ils entrouvent parfois des abtmes ou vont s'engloutir des villes et- des' habitations. Des baies charmantes, de petites ties, des ports commodes y servent d'ornement a-d'immenses rivages. Partout la nature y d6ploie le hlxe et la magnificence qui la caract6risent sous le ciel des tropiques. L'airbrtilant et parfume y nourrit des passions d6vorantes.
Avec les divers aspects du climat, on voit changer les vents de terre et'de mer; et selon leur nature ils enervent ou raniment les-forces de I 'me et du corps. Souvent leur direction

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LIVRE PREMIER. 5
porte au nord la tempete, et le calme au midi ;. et.par suite de, leur changement, ici. la terre est brciUle li, submergee. Quandleur circulation est gende- dans les plaines, on y est etouff, sous les feux de la zone torride, tandis qu'on respire. sur les montagnes, un air qui rend A l'homme son bien-t6tre et son activity, La nature s'est fait un jeu .de confondre, les saisons "a Saint-Domingue., Les orages et les tempetes regnent en meme temps que ]a chaleur. De li ces brusques vicissitudes. de secheresse et d'humidit6, favorables aux fruits naissans 'a c6t6 des fleurs, mais fatales aux Europeens qui arrivent pour la premiere fois dans ce beau climat. Le sang y fermente avec tant de violence-, que souvent leur arrivee.est marquee par leur cercueil.
Lorsque le geuie de. Christophe Colomb decouvrit un. autre monde, aux regards d'un monde 'tonne, Saint-Domingue ,tait occup, par- trois millions d'habitans, composes de nations simples et naives comme des enfans; elles 6taient gouvernees par des-chefs designs

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6 UVIE PREMIER.
sous le nomde Caciques; riles n'avaient pas d'autres lois que cells de la nature, d'autres habitations que des cabanes de bois; elles taient nues, sans art, sans besoins, ne connaissant ni la richesse, ni la pauvret6; vivant sans langue tecrite, sans livres, sans contract, sans testament sans tribunaux sans affaires, sans ministres ni politique, et d'autres miseres dont s'enorgueillissent les nations civilis6s. L'or ne leur servait que de joujoux; elles n'avaient pour toute d6fense quo des massues de bois durcies au feu, et des fleches aiguis6es avec des aretes de poissons. Le courage en honneur chez elles, supplait a la faiblesse de leurs armes; c'tait le pays de la bont6, de la caudeur et de rhospitalit6; et\ leurs dieux reprdsentds sous des images gros.sieres, 'taient bons et simples comme eux: peuples et dieux, tout se trouvait enfant.
Des Espagnols qui se disaient chrdtiens, donnerent alors au monde un spectacle effroyable. Leur avarice immola ces nations de la maniere la plus barbare; ius craserent l'innocence sup-

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IAVRE PREMIER.,7 pliante et d6sarmee. Rien ne fut sacred pour eux, la trahison, la ruse, l'hospitalit6 viole &taient les moindres de leurs crimes. Avec les arines meurtrie"res de PEurope, leurs combats n'taient que des assassinats. Mais ce qu'il y avait d'horrible, etait l'usage qu'ils faisaient de ia victoire. Ils attiraient dans des pieges les chefs de ces peuples, pour les faire expirer dans de cruels supplices. La profondeur des forces ne fut plus pour ces malheureux qu'une vaine retraite, lorsque les Espagnols instruisirent des chiens "a les y poursuivre pour les d/chirer en lambeaux. Le reste de cet immense carnage fat enseveli et prit dans les mines. Une race entire d'hommes disparut ainsi de la terre. Ceux qui desireront connaltre avec detail ces cruautes, en trouveront dans Las.Casas l'epouvantable histoire.
Le ciel ne permit pas "a ces Espagnols dejouir en paix d'un pays qu'ils venaient de chan.* ger en desert. It y avait alors dans les Antilles des aventuriers sans asile, sans famille, sans patrie, rebut des nations et des mers. Rien

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LIVRE PREMIER.
ii'6tait -plus farouche que leurs moeurs;ils ne vivaient que de piraterie, de chasse, ou de peche, trempant tour-A-tour leurs mains dans le sang-de l'homme, ou dans celui des animaux. Pour tout vetement, ils portaient une chemise sanglante; et sur de fragiles barques, ils allaient 'braver les tempetes et attaquer les vaisseaux. Chaque jour la mer 6tait ensanglant6e par leurs exploits. Des chefs d'une rare audace les portaient sans cesse a des entreprises perilleuses, qui les gorgeaient de pillage, et les entretenaient dans un exercice continuel de frocite. Le recit de leurs aventures charmait leurs festins, et leur fournissait le sujet de drames informes, oii leurs cris se me'laient au bruit des flots, come dans un carnage veritable.
Ces brigands n'6taient pourtant ni sans culte, ni sans foi; leurs mains elevaient des autels, qu'ils paraient de leur brigandage. Ces coeurs altiers et farouches s'humiliaient devant le Dieu de l'univers ; se croyant moins coupables que de grands conqu6rans qui versent le' sang par

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LIVRE PREMIER. 9
ambition, its ne le versaient que pour vivre. D'ailleurs ils consideraient le vaste Oc6an comme le tribut de la valeur. Le s6jour des orages et des temples etait tout ce qu'ils poss'daient, sans envier aux autres peuples les delices des contr6es riches et fertiles. lIs 6taient les plus mis6rables et les plus dignes de la protection du ciel. Par ce raisonnement ils m'laient le sang 4la priere.
Une troupe de ces aventuriers s'6tant 6tablie la Tortue, petite lie charmante couverte de bois et de piturage, fut un voisinage dangereux pour les Espagnols de Saint-Domingue, qui leur dclarbrent la guerre d'autant mieux qu'ils ne cessaient de fire des incursions sur leurs terres,. enlevant les r6coltes et les troupeaux. Mais on ne pouvaitvaincre de tels hornmes. Redoutables sur mer, ils le furent sur terre, et dans divers combats ils montrerent la meme opini tret, amla me valeur, le mfrme besoin de vaincre; et les Espagnols. ayant 6t6 repousses versrorient de Saint-Domingue, l'occident devint leur conquete. Us mirent des ii-

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10 LIVRE PREMIER.
mites leur brigandage, et arroserent de sueur une terre .qu'ils avaient arros6e de leur sang; mais semblables aux premiers Romains, ils manquaient de femmes, sans pouvoir comme eux s'en procurer chez leurs voisins, ni par la guerre ni par des enlevemens. Comme la plupart etaient Fran'ais d'origine, on leur envoya, des c6tes de France, des filles adonnees A la prostitution; ils les requrent avec joie pour spouses en montrant leurs armes qui les vengeraient d'une premiere injufe. Soit crainte, soft amour, des l*rostituees eurent des vertus d'epouse et de mere.
Alors l'Europe d6sole par des querelles de religion, se remplissait de r~cits merveilleux stir le Nouveau-Monde. La majesty de ses forces, la largeur de ses fleuves, des mines d'or d'une richesse prodigieuse, une nature dans toute la vigueur de l'adolekcence, tout 6taitbien fait pour 1'6tonnelment. On alla demander i cette nouvelle terre des richesses, et ce qui leur est prf6rable, la libert6 ; la population de Saint-Domingue s'accrut; et ses habitans unis par des


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LIVRE PREMIER. I I
marriages avec la France, requrent la protection de son gouvernement. Ainsi une poign6e de brigands fondal'une des plus opulentes colonies du monde.
Tout prit un accroissement prodigieux. Les torrens furent enchaines, les marais dess6chgs, les forces abattues. A dix- huit cents lieues de leurs pays natal,des animaux v~curent, se multiplierent et rendirent les memes services; maisquelques-uns s'6chappant de la main-de l'homme, rentrant dans l'6tat de nature, r~cup~rerent la vigueur deleurpremier caractere. Le taureau errant dans les forts reprit sa demarche fire, l'eil ktincelant, son poilt h~risse, ses comes menaqantes. La chevre et le porc d~serterent les bergeries, pr6f~rant une vie vagabonde mais libre; tant la liberty a de douceur pour tout ce qui respire dans la nature. Le sol s'enrichit de plantes etrangeres. Le sucre mfirit dans la plaine, et le caf6 sur Ies collines. On ouvrit des routes h travers l'asp6rit6 des monts; on marchait en stret6 suspendu sur des abimes; on jeta des points sur

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12 LIVRE PREMIER.
des rivie'res qu'on passait avec p6ril sur des peaux de boeuf; on etudia les vents, les courans et les cueils, pour offrir aux vaisseaux une navigation suire et des ports commodes. Des villes orn~es d'une simple architecture s'lev'rent magiquement au bord de la mer, tandis que de magnifiques habitations couvrirent la campagne. Des places publiques, des h6pitaux, des aqueducs, des fontaines, des bains rendirent la vie agr6able et saine ; on transporta pour ainsi dire, l'ancien monde, dans le nouveau; et la mer se couvrit de vaisseaux charges des richesses d'un sol si fertile.
Tant de prosp~rites qui faisaient l'orgueil de la France ne devaient pas durer, parce qu'elles prenaient leur source dans un esclavage affreux. Trois cents navires employes chaque annie la traite, portaient le carnage, rincendie etla devastation sur les rivages Africains. Quatre-vingt mille creatures humaines arrachees leur patrie, etaient chargees de chaines, et jetees dans le fond de ces navires, s~jour de desolation et de desespoir. Ces malheureux qui

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LIVRE PREMIER. 13
avaient des deserts pour espace, ny 0ceupaient pas la place d'un cercueil. Durant ]a tempte ,pour ne'pas laisser noyer ces navires, on fermait les ouvertures par oil passait dans ces cachots flottans un peu d'air et'de lumiere; its eprouvaient alors des tourmens non encore decrits; la vie manquait d'air; et plong~s dans le vertige, les angoisses et l'agonie, souvent ils mouraient touffis. On repoussait de leur sein la mort qu'ils desiraient pour mettre un terme a leurs miseres, par des supplies propres 'a les enchatner 'a Ia vie. Pour calmer leurs chagrins' d6vorans,, on les forqait Ia danse, on les insultait par la musique. L'innocence' et- Ia chastete de leurs femmes talentt outragees par le vice grossier. Quand Us taient atteints de maux incurables, on les jetait :vivans "a la mer, comme une marchandise gktte. Dans les naufrages ils taient abandonnes. Quinze mille cadavres sem6s chaque ann6e dans l'Oc6an, et dont Ia plupart flottaient sur les rivages des deux'mondes, marquaient Ia route sanglante et funebre de la traite.

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14 LIVRE PBKENMJ.
Saint-Domingue ouvrait tous les ans ses march~s A vingt mille esclaves. Un supplice flktrissant les attendait sur le seuil de ]a servitude. On imprimait avec Un fer bri'ant sur ]a poitrine de 'esclave, la premiere lettre du nom du maitre, et de celui de l'habitation, autant pour le reconnaitre s'il venait "a prendre la fuite, que pour designer que son coeur ne devait plus battre que pour la servitude. On n'epargnait point ce suppjice au sein des femmes; ornement le plus d6licat et le plus beau de leur sexe. Tout 6tait nouveau pour eux ciel, langage, travail, maniere de .vivre, visage et moeurs de leurs maitres. En arrivant sur I'habitation, oUt d6sormais ils devaient souffrir et mourir, ils prenaient place parmi des compagnons d'infortunes, qui ne leur parlaient que de leurs peines, et qui imontraient sur leurs corps des marques de supplice. Peu d'entre eux avaient vieilli dans la servituae: il se faisait une telle rvolution dans ces meurs altiers et sauvages, qu'il n'tait pas rare de les voir perir de chagrin, et que duraut les deux

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LIVRE PRoEMIE. -15
premieres annes les femmes restaient frappees de st&'ilitk.
Leurs maitres ne manquerent pas d'abord d'huipanit'; mais ils taient bien d~ge'n6r6s des vertus de leurs aieux dont les bras ne d&daignaient pas de cultiver les champs, apres qu'ils eurent mis un terme au brigandage qu'ils exeraient sur mer et sur terre. Dans ces premiers temps i logeaient dans des maisons de bois, leurs moeurs Ctaient simples et chastes, ils partageaient le travail de leurs escdaves dont its adoucissaient linfortune. I1s vivaient dans une honorable frugality ; mais des qu'ils eurent acquis de grandes richesses, et qu'ils se virent entoures de nombreut esciaves, la prospe'ritk les corrompit; ils s'adonnerent aux vices les plus honteux; ils v current dans I'oisivetk, le luxe et la mollesse ; ils passaient leur vie a table, dans le bain, et couch~s sous les ombrages de leurs bosquets. A la place de maisons de bois, ils btirent de magnifiques habitations, oU come des princes absolus, ils regnaient sur des milliers d'esclaves. Pour satisfaire leur

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16 LIVRE PREMIER.
cupidity, et leurs pJaisirs, ils accablerent leurs esclaves de longues veilles et de travaux excessifs, les laissant souvent manquer d'alimens necessaires 1'existence.
Des Africaines trouverent le moyen d'adoucir leur esclavage, dans les passions qu'elles inspiraient 'a leurs-maltres; elles se rendirent habiles dans les arts de la volupte; elles avaient naturellement des graces naives et touchantes, elles y mlrent les caresses, les tendres refus, les d&dainis et des regards charges d'une lascive iangueur. Elles employbrent le desespoir et le pouvoir des larmes, sans negliger. ni ]a parure, ni la danse ni les bains parfum6s. Elles couvraient ainsi leur chalne de quelques fleurs; mais ne pouvant obtenir que le rang de courtisanes, jamais on ne les conduisait A 'autel de l'hymen. Trop souvent d'orgueilleuses et jalouses maltresses leur imposaient par vengeance des supplices remplis d'ind6cence et d'ignominie. L'amour qui franchit tout, ne pouvait franchir les barrieres de cette servitude.

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LIVRE PREMIER.


Du me1ange du sang blanc et noir, naquit une nouvelle espece d'hommes designs sous le nom de gens de couleur; c'taient des affranchis qui se trouvaient entre la servitude et la liberty. Leurs pbres 6touffant Amoiti6 le cri de ]a nature, les laissaient dans cette servitude mitoyenne, qui n'en tait pas mons pleine d'opprobre. L'affranchi ne pouvait remplir aucun emploi honorable; il tait oblige de descendre de cheval a la porte des villes; i ne pouvait s'asseoir i la table de l'homne libre, fr6quenter la mdme cole, occuper la meme place 'i l'6glise, porter les mmes noms, etre inhum6 dans le m'me lieu, recevoir sa succession: Ainsi des fils ne pouvaient. 're 'a table, "a r'glise avec leur pere, avoir ni le mme nom, ni le meme tombeau, ni recueillir leur heritage : renversement inoui de routes les affections de' la nature.
Ce n'tait de routes parts sur cette terre de servitude, que maitres vivant dans la mollesse, les plaisirs et.la luxure; femmes faisant l'apprentissage des arts de la seduction enfans
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18 LIVRE PREMIER.
abandonnds de leur pere, ou devenant leurs plus cruels ennemis; esclaves 6puisds de chagrins, de fatigues et d6chires par les supplices. Le suicide, les avortemens, les empoisonnemens, les r6voltes, l'incendie, tous les ddsordres, les vices et les crimes qu'enfante l'esclavage devenaient de plus en plus frdquens. On voyaitjusqu'a trente esclaves se donner la mort, le mmj jour,a' la me'me heure, finir ensemble leur misere, et dans les traits de la mort laisser ensemble 6clater, la joie d'avoir bris6 le joug de l'esclavage. Cependant trente-cinq mille blancs hommes libres, vivaient au milieu de trente mille affranchis et de plus de cinq cent mille esclaves. Ainsi le nombre, l'avantage et la force 6taient du cot6 de la servitude.
Ce fut en cet 6tat de choses, que la r~volution de France mit tout Saint-Domingue 'a feu et 'a sang. Dans la classe des blancs, les riches s'offensant de se voir les Agaux des pauvres, ddmande'rent des titres de noblesse, au moment ou l'on allait les brler. Leurs querelles furent opini&tres, vives et sanglantes, sans se

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UVIrE PREMIER. 19
douter que le mot de liberty allait allumer un volcan sous leurs pas. A leur tour les affranchis voulurent Atre les tdgaux des uns et des autres. Ces dissensions r/veillerent les esilaves du sommeil de la servitude ; jamais reveil nc fut ni plus sanglant, ni plus terrible. 11s avaient at venger trois siecles de servitude. A la lueur de torches incendiaires, ils 6gorgerent ou mirent en fuite leurs maitres. La plupart des villes, les villages, ceshabitations b ties a% grands frais, les riches moissons qu'ils avaient fait croltre, tout fut immol6; et la resistance qu'on leur opposa, ne fit qu'accroltrela flamme, le carnage et ]a rvolte. Alors la mere-patrie en proie a% ses propres dissensions, jetant ii peine des regards sur une si grande calamity, n'y apporta que des rem'des tardifs, inutiles ou dangereux. L'Angleterre fut alors victime de son inimiti6 envers la France; elle voulut s'emparer de Saint-Domingue, elle y perdit une armde. Les noirs repousserent une domination 6trangere" qui les aurait remis en servitude; mais "a peine furent-ils livrds a eux-nmes, que des divi-

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20 LIVRE PREMIER.
sions 6claterent entre eux ; les gens de sang m'16 et les noirs se firent une .guerre cruelle.
Du sein de l'esclavage sortit un home extraordinaire : Toussaint- Louverture parut an milieu de ces guerres etrangeres et civiles. 11 rebut le surnom de Louverture, de la victoire qui lui ouvrait partout un passage. I &etait petit-fils d'un roi d'Afrique, mais il naquit esdave. Sa premiere occupation. fut de conduire et soigner les chevaux. II. apprit a. lire, avec un, peude latin-et de g6om6trie, d'un noir qui avait iu pour maitre un moine. Cette ducation informe et grossiere eclaira son genie; sa conception 6tait rapide ; en quelques paroles il peignait, voilait ou surprenait la pens~e;,i avait une, activity prodigieuse; il volait dans l'espace, et sa pr6sence remediait A tout; il n'tait rien que Toussaint ne fit capable d'eutreprendre pour :conserver la liberty des siens; il p#n6t'ait avec une rare perspicpcit6 les pieges les nieux invents pour les perdre. Aucun revers n'abattait son .me, se montrant plus grand dans ladversith que dans Iaprosp~rit6.

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LV"E PREMIER. 21
11 immolait tout 'a la liberty ses ennemis, ses enfans, ses richesses, les villes qu'il avait rer bcities, tant ilI l'aimait avec passion. 11 remplissait ]a guerre d'incendies, de ruses et d'embus-. cades, nelaissant son ennemi que des cendres, la faim, la soif, la maladie et la mort.
Le genie de Toussaint 6tait non moins propre h la guerre qu'a' la paix. Apres avoir d& fait une armee anglaise, vaincu dans de sanglans combats les gens de sang mdel, 6touff. partout le feu de la discorde civil, ii jeta les fondemens d'un nouvel tat, avec ]a pr6voyance d'un esprit capable de juger de ce qui doit perir ou rester. Alors Saint-Domingue renaquit de ses cendres; le riegne des lois et de. la justice s'6tablit; des esclaves devinrent des. citoyens; les finances prospe'r~rent par une sage ecopomie,et par un syst~me regulier d'jmpt; la religion releva ses autels brtl6s; des soldats accoutumes 'a]a licence des camps rcntrerent dans ]a discipline; on rebatit les villes incendiees, et en place de ruines, on vit de nouveaux edifices.
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22 LIVRE PREMIER.
Les champs, abandonn6s dans la guerre, se couvrirent de riches moissons que faisaient croltre des hommes libres. L'agriculture fit fleurir le commerce, et de toutes les parties du monde les vaisseaux arrivaient dans leurs ports. La civilisation adoucissait leurs moeurs i demi-barbares, et la science allait les dclairer; tout marquait une prosperity croissante, lorsque la fortune traversa cet tat naissant par d'6tranges adversit6s, et ne permit pas Toussaint d'achever ce qu'il avait commence avec tant de gloire et de bonheur.
Fatigue des] agitations de la libert la France avait passe sous Napoleon Bonaparte, qui la gourverna comme consul. jusqu'A ce qu'il se revetit de la pourpre imperiale. C'6tait un genie sombre, opinitre, et devor1 d'ambition, mais capable avep la force qu'il joignait at la dissimulation, d'entreprendre et d'exdcuter les chores les plus grandes et les plus pdrilleuse ; avide de l'extraordinaire, il pensait y trouver plus sulrement l'immortalit6 qu'il aimait. I donnait "I l'action la rapidity de la pen-

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LIVRE PREMIER. 23
see; a peine avait-il conqu une entreprise qu'elle 6tait conduite A sa fin, sans en pr6voir les funestes r6sultats : il avait une confiance aveugle dans la fortune, il ne croyait pas qu'elle pUit jamais l'abandonner. Son corps, endurci par les fatigues de la guerre, supportait sans peine les privations de tout genre: il bravait la faim, la soif, le sommeil, et n'avait que les besoins d'un soldat. La force de son g6nie 'tait empreinte dans les traits miles de son visage, qui restait immobile dans les plus grandes agitations de l'esprit; sous des mani6res pleines d'emportement, il dissimulait si adroitement ses desseins, qu'il d~concertait les plus habiles. Violer la foi des sermens, promettre ou se r6tracter selon les besoins de sa politique, rompre des traits solennels, sejouer des rois, renverser et relever les trones, porter en tout lieu la gloire de son nom, dompter la fortune par l'audace, 6tonner le monde par la rapidity de ses conquetes, autant pie par la grandeur de ses revers; tel est ce dangereux et puissant genie qui gouvernait la France.

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24 LIVRE PREMIER.
Quand il eut conclu d'une maniere satisfaisante la paix avec l'Angleterre par le trait du er octobre i8o i, il entrevit dans occupation de Saint-Domingue, une entreprise necessaire a sa. gloire et A' .la prosp6rite de la France; il a jugeait surtout tres propre, apres la liberty, a detourner les esprits qui m6ditaient sur son ambition, et a loigner des compagnons
d'armes qui voyaient son 6l'vation avec une secrete jalousie, et qu'il avait bien plus ht craindre dans ses desseins secrets d'usurper le pouvoir. Le g'nie de Toussaint, d'un esclave, fatiguait sa gloire; son ambition s'affligeait de le voir jouir d'une puissance gale la sienne dans un pays de ]a d6pendance de la mere-patrie.
Comme il avait beaucoup r6flechi sur tout ce que la politique a de fort et de faible, 6tudi6 "a fond le caractere de Ia nation dont il devait un jour se rendre le maitre, il savait que toute chose ayant de la grandeur en apparence,, flattait ses gofts, occupait son imagination inquiete, et que rien n'6tait plus propre a% lui faire oublier ses malheurs, que

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LIVRE PREMiER. 25
de grandes esp6rances, quelque chimkriques qu'elles fussent. La confiance qu'il montrait en la fortune, sa premiere jeunesse pass6e dans les camps, une reputation immorteUe acquise par les armes, l'Italie deux fois conquise, et l'exp6dition de l'Egypte si glorieuse pour les sciences, semblaient ne rendre aucun 6venement impossible.
Le consul hesitait n6anmoins s'il laisserait Saint-Domingue entre les mains de Toussaint, ce qui lui donnait une arm6e. de trente mille noirs propresa contenir l'Am6rique, etrendait le commerce plus florissant malgr6 les pertes qu'auraient eprouv6es les anciens propri& tires, ou bien s'il ferait la conqu'te de ce pays par la force des armes, en se d6cidant pour ]a liberty civile ou la servitude des noirs, suivant les circonstances. La plupart des colons qui regrettaient leur opulence passe, n'esperant recouvrer leurs terres avec leurs esclaves que par la conqu~te, s'agitaient autour du cabinet des Tuileries, flattant la gloire et l'orgueil du consul, pour arracher la co-

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26 LIVRE PREMIER.
lonie de la main d'un esclave r6volt6, disant qu'on ne saurait dans ce dessein, preparer avec trop de promptitude une expedition formidable.
Cependant tout ce qu'il y avait d'hommes sages et prudens 6tait d'un avis entierement oppos6 ils disaient qu'on allait porter la guerre civile au sein de la paix, qu'on aurait combattre non pas des esclaves, mais des hommes dont le corps 6tait endurci par de longues fatigues, et la'me trempee dans les discordes civiles; des homes tellement passionn6s pour la liberty, que le nom seul de servitude les faisait fremir. Pourquoi d'ailleurs exposer nos vaisseaux sur des mers lointaines, et envoyer mourir sans gloire une armoe sous un climat mortel.
Ge fut dans ces circonstances que Vincent, colonel du genie, apporta de Saint-Domingue une constitution qui garantissait la liberty des noirs, et donnait 'a Toussaint le titre de gouverneur i vie, et quoiqu'elle dt ttre sanctionn~e par la mere-patrie, la colere du consul e'clata

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LIVRE PREMIER. 27
en ces termes: ,, Cest un esclave revolt6 qu'il faut punir; l'honneur de la France est ou, trag6 (I). Ds ce moment le consul n' couta plus de conseil, et l'exptdition fut d~cid6e, si bien que dans une deputation du S'nat, il d6signa Toussaint comme un chef de brigands dont Ses 6claireurs auraient bient6t faitjustice.
Son ministre Forfait, homme de bien, mais faible de caractere, lui ayant mis de nouveau sous les yeux les malheurs in~vitables dune pareille entreprise, le consul, fatigue du poids de ces raisons, ne lui repondit que par ces mots: a Je dois d1oigner de moi soixante mille hommes ,. Le ministre craignant de l'avoir bless par son conseil, se hata par son z 'le de detourner son ressentiment. Le consul mit en effet une cruelle industrie "i choisir pour l'expedition, ceux qui s'enorgueillissaient de partager sa gloire, et qui aimaient avec plus de constance la liberty, pour laquelle

(i) Mimoires de Napoldon, Notes et M6langes, vol. i, chap. i o.

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28 LIVRE PREFER.
ils avaient verse leur sang. Ce choix, aussi funeste pour eux que pour la r6publique, paraissait pourtant un bienfait qui leur ouvrait une nouvelle carriere de gloire; mais pendant qu'ils affectaient en public une joie apparente, is versaient de secretes larmes dans le sein de leurs amis et de leurs families.
Le consul nomma pour capitaine de 'expdition Leclerc, epoux de Pauline Bonaparte, sa scour. 11 fun charmed' d'avoir un pr6texte de le separer de lui, 'i cause d'une alliance qu'il jugeait peu digne de sa grandeur pr6sente et future. La naissance obscure de Leclerc dans la petite ville de Pontoise inqui6tait son orgueil. On. voyait arriver chaque jour dans Paris des gens de basse condition, qui se disaient allies ou parents de la soeur du consul. Pauline Bonaparte &tait d'une si rare beaut, que Canova, icekbre artiste d'Italie, offrit ses traits dans une statue de Venus victorieuse; elle avait de la finesse et de la grace dans l'esprit. Son regard reveillait des desirs dans le fond des coeurs les plus indiff~rens; elle rassemblait autour d'elle.

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LIVRE PREMIER. 29
tout ce que la volupte peut avoir d'artifices, luxe de meubles, choix dans les gens attaches A sa suite, 6l6gance dans la parure ; elle se faisait suivre par des peintres, des bouffons et des musiciens. Elle accompagna son epoix dans cette expedition.
Leclerc Atait d'une petite taille, mais il avait de la vivacite dans 'esprit et de la grace dans les manieres;-on lui trouvait dans les traits du visage quelque ressemblance avec le consul. Quoiqu'iI eftt montr6 du courage et de la persevrance dans les campagnes des Alpes et du Rhin, il ne fut qu'un instrument aveugle du consul; il Pimitait dans la guerre et dans la paix, avec peu de prevoyance et, sans rien inventer. I1 ne p'n6trait point le find du coeur de ses ennemis; il ne eherchait qu'h se montrer comme Iui, extraordinaire en tontes choses, le prenant sans cesse pour module; mais n'ayant ni sa fortune, ni-son habilete, it ne fut qu'un exempie deplorable d'un homme ordinaire qui veut imiter' le genie. OY6tait pourtant de lui qu'on attendait la fin des plus sanglantes querelles

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3o LIVRE PREMIER.
qui aient existed entre des maitres et des esclav'es.
Ce fut dans les divers ports de 'Ocean et de la MWditerran~e, qu'on fit a grands frais les pr~paratifs de l'exp6dition. La Hollande conquise par nos armes, et l'Espagne que la crainte maintenait dans notre alliance, fournirent des vaisseaux. La flotte 6tait compos6e de vingt-une frigates et trente-cinq vaisseaux de guerre, dont l'un 6tait arm6 de cent-vingt bouches feu. Tout ce qu'il y avait alors de marins exprimentes fut employe i cette expedition. Villaret-Joyeuse commandait la flotte dont une partie mit la voile au mois de decembre I 8o j, des ports de Brest, Rochefort, et Lorient, et l'autre partie devait successivement s'embarquer de plusieurs autres ports. L'Ocgan devait ainsi se couvrir de vaisseaux pour aller punir un esclave revolt6.
Cette flotte transportait rune des plus vaillantes armies du monde. Les Alpes, l'Italie, le Rhin et le Nil ne retentissaient que du bruit -de ses exploits. Elle allait combattre "a une autre

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LIVRE PREMIER. 31
extr6mite de la terre. Pendant la traverse, l'Ocean se montra neanmoins courrouc6. Des navires endommag~s par la mer, furent obliges de se detacher de la flotte: sinistre pr6sage qui fut bientbt d6tourn6 par de glorieux souvenirs. Les loisirs de la navigation furent occup6s par le r6cit d'exploits dignes de m6moire. On allait combattre de timides esclaves, qui ne ressemblaient ni aux Allemands robustes et patiens, ni aux Mamelouks agiles et nerveux. On ne croyait pas les destins changes.
Sit6t que la flotte eut mouill]6 au Cap Samana, Leclerc fit rnum6ration de ses forces de terre et de mer, et de celles plus nombreuses qu'il attendait ; elles montaient 'a soixante vaisseaux, et "a plus de trente mille hommes commandos par des g6n6raux et des capitaines qui avaient acquis de l'exp'rience et de la gloire dans les camps. On voyait figurer parmi eux, des hommes de couleur qui s'ftalent illustrs dans les guerres sanglantes de Saint-Domingue. On remarquait Rigaud dont la valeur avait balance la fortune de Toussaint;

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32 LIVRE PREMIER'.
P'tion, qui portait sur sa physionomie ]a douceur et la fiert6 d'une Ame libre. 11 tait destiny h fonder et gouverner une r6publique. A c6te de lui, se montrait Boyer, son illustre successeur qui devait uii. jour, par un pacte d'amiti6 avec le roi de France, assurer A jamais l'independance de sa patrie. Tous ces chefs talent appeals a seconder l'expedition; de leur conseil, de leur courage et, de leur exemple.
Leclerc avec tant de vaisseaux et de si vaillans capitaines, se crut invincible. Ce qui 'enorgueillit davantage, c'est que le bruit se repandit, -que Toussaint dans le d6sespoir de lui r6sister, avait ordonn6 des fetes pour le recevoir, tandis qu'A la vue d'une si grande flotte, iI avait faith la maniere des Scythes pr& parer des torches incendiaires. Une si grande expedition, n'avait pas et6 faite, sans qu'il en ait eu connaissance; it avait pourtant des motifs de se croire en paix avec la France, d'autant mieux qu'il s'6tait montr6 I'ennemi -des Anglais, et qu'il correspondait avec le consul

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LIVE PREMIER. 33
dont it admirait le g6nie. I1 ne croyait pas 1'avoir offense par une constitution qui lui donnait le titre de gouverneur, et qui garantissait la liberty de Saint-Domingue, puisque cette constitution devait etre sanctionne par la mere-patrie, dont ii n'avait pas secou' le joug. Quoique sa security ne ffit pas parfaite, it avait neanmoins icencie une partie de son armee.
Toutes les forces deToussaint ne consistaient au plus, qu'en seize mille hommes. Cinq mille dans le nord, quatre mille dans l'ouest. le me^me nombre dans le sud et trois mille dans la province Espagnole. Ces troupes ainsi dispersees, etaient command6es par des capitaines les plus propres a faire la guerre dans un pays de montagnes; tous taient animus par I'amour d'une liberty qu'ils cherissaient d'autant plus, qW'ils ne 'avaient conquise que par beaucoup de sang et de feu. Cette arm~e devait partout trouver des auxiliaires." Soldats, femmes, enfans, citoyens, tous avaient vecu -dans les camps des guerres civiles. Comme ils taient encore pleins du souvenir de leur servitude,
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34 LIVRE PREMIER.
si i'on ne parvenait 'a jeter entre eux de nouvelles semences de division, il fallait les exterminer plut6t que de songer 'ales vaincre.
Cependant toute la flotte se mit en mouvement. Apres en avoir d~tach6 Kerverseau pour caller prendre possession de Santo-Domingo capitale du pays Espagnol, Leclerc dirigea 1'armie et ses vaisseaux vers trois points principaux: le Fort Dauphin, la ville du Cap dans le nord, et le Port-au-Prince dans l'ouest. La guerre commena sans ouvrir de ndgociation avec Toussaint, soit que 1ordre en eit t donn6 parle consul pour 6pouvanter Saint-Domingue, soit que Leclerc ait jug6 ce parti plus convenable pour faire promptement tout rentrer dans son ob6issance.
Rochambeau attaque le Fort-Dauphin par mer et par terre; tout cede bient t la valeur des Franais, mais les noirs, en fuyant, incendient la ville. A Ia lueur des flammes qu'ils alutnent, Rochambeau faith 6gorger des prisonniers, qu'il traite comme des revolt& La bale de Mancenille fut alors ensanglanthe du

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sang de beaucoup de, noirs innocens et d6sarmes, qui avaient i la verit fait retentir le rivage de ce cri : point de blancs, point de servitude (i). Ce g6n~ral n'a que trop fait usage par la suite d'une politique cruelle.
Leclerc parut avec ses vaisseaux devant la ville du Cap, dont Christophe tenait le commandement. Ce chef originaire de r'ile de Grenade avait t6 affranchi, maltre-d'h6tel, marchand et conducteur de bestiaux, et devint roi. Sa taille 6tait M1eve, son port majestueux, son regard plein de feu; il poss6dait une &me forte, orn6e de vertus civiles, militaires et domestiques. Sa prudence confiait peu 'a la fortune; il tait sobre, actif, patient. Sans avoir W instruit dans les 6coles, il parlait avec grice et facility, prenant un plaisir singulier "a divertir ses h6tes par le r6cit d'aventures ou d'ex. ploits d'une rare valeur. 11 avait d'ailleurs des contrastes d'humeur qui dkignaient la fou(i) Lettre de I'amiral Villaret du 2x pluviose an x. The history of Toussaint. London, 1 814, pag. 3r et 32.
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LIVRE PREMIER*

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36 LIVRE PREMIER.
gue de son caractere (i). 11 devait perdre une partie de ses vertus stw le tr6ne.
Lorsque 1'envoy' du chef de 1'exp6dition le pressa de rendre la ville sans lui permettre d'en recevoir 'ordre de Toussaint, il repondit avec fiert6 a Allez dire votre general, que les Francais ne marcheront ici que sur des cendres et que la terre les bru'lera ,,. I 6crivit ensuite sa resolution en ces termes: a Le sort des armes ne peut vous faire entrer que dans une ville en cendres, et sur ces cendres je combattrai encore. o Des d6putes de la vile au nombre desquels se trouvait T616maque qui avait si6g6 dans nos assemblies 16gislatives, vinrent les larmes aux yeux, conjurer le chef de l'exp6dition d'adoucir le ressentiment que devait lui causer la resolution de Christophe, etrd'eviter la ruine d'une ville incendiee et rebitie a peine dans la guerre civile. Verraient-ils donc une seconde fois 'a 'approche des vais(i) Reflexions du baron de Vastey, pag. x58 et x59; Notes du general Vincent.

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LIVRE PREMIER. 37
seaux de la mere-patrie la flamme detruire ra. sile de leurs richesses, l'entrepbt de leur commerce, la capitale de cette Ile surnomm~e la reine des Antilles; n'avaient-ils donc pas 6prouv6 assez de malheurs ?
Apres avoir fait 6clater son indignation sur Christophe qu'il traita de barbare r~volt6, Leclerc remit aux deputes de la ville une proclamation du consul, qui portait que la France avait ete desolke comme Saint-Domingue par des guerres etrangeres et civiles; qu'apres y avoir mis un terme, routes les nations s'6taient empresses de contracter amiti6 avec elle, que Saint-Domingue devait se r6jouir de ce qu'un peuple puissant, en paix avec lunivers, venait avec ses vaisseaux lui garantir la liberty" civile sans distinction de caste ni d'origine; mais. qu'un tel bienfait ne saurait Atre m6connu sans que la colkre de la r~publique francaise ne fhtt terrible comme le feu qui devorait desmoissons de cannes. Cette proclamation n'tait pas faite pour rassurer des hommes a qui ]a servitude .avait donned un caractere de'm6fiance. Les pa-

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38 LIVRE PREMIER.
roles du consul parurent celles d'un maitre qui faisait des promesses et des menaces. Ilsn'avaient pas besoin qu'on leur assurAt une libert6 dont ils jouissaient sans trouble; et cette colere pi& sent6e sous l'image de l'incendie de leurs moissons leur semblait un signe de servitude; tous s'ecriaient qu'ils pref6raient mourir plut6t que de rentrer dans les fers.
On crut pr6venir l'incendie du Cap, en d& barquant a la baie de rAcul ce1ebre par le naufrage de Christophe Colomb; le dessein de Leclerc 6tait de surprendre 1'ennemi.par terre; mais le mouvement des vaisseaux et le bruit du canon repandirent de tous c6tes le tumulte et ralarme, et des habitations incendiees annoncerent que la flame s''leverait bient6t de ]a ville. En effet, Christophe menace sur mer par une flotte et sur terre par deux corps d'en. nemis, debarqu6s run au Fort-Dauphin, et l'autre A ]a baie de rAcul, ne prit conseil que des circonstances, d'autant mieux que le sang noir etait tout fumanta la Baie de Mancenille, ainsi qu'au Fort.Dauphin d6ja mis en cendres.

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LIVRE PREMMR. 39
Il ordoua de brczler la ville, spit qu'il en ait're4; -'ordre de Toussaint, soit quail criUt up si grand sacrifice nAcessaire A sa patrie. Apr~s avoir fait distribuer des torches incendiaires -" ses soldats, et tout ce qu'il y avait de gem devou6s i une cause si sainte, il prend "a t~moin le Tout-Puissant protecteur de la libert6 de L'homme et commence l'incendie par sa maison d~coree A grads frais par les arts du luxe: un oc6an de tlammes s'elve dans les airs, les toits tombent embras~s, et dans ces fiammes, le noir voit le salut de sa liberty.
L'apparition de la flotte, le sang noiret blanc coulant sur deux rivages, les paroles mena.cantes du consul, la terreur, la confision-, une ville en feu, la perte de tant de richesses r6veillaient dans tous les coeurs les vieilles inimiti6s de la servitude et de la liberty. A ]a vue des flammes qui changeaient la nuit en jour, elles se peignaient sur des visages noirs et blancs; mais on n'entendait point ces cris, ces plaintes, ces gemissemens ordinaires dans une grande calamity; seulement des enfans mon-

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traient du doigt la montagne qui devait servir d'asile "a la libert6. La fuite se fit avec calme et silence, comme si la vengeance du't tre diff6r6e pour en etre plus terrible. L'explosion du magasin i poudre couronna cet oeuvre de courage et de d6sespoir.
Cependant Leclerc qui traversait les plaines
-de l'Acul et du Limbe, aper~ut les flammes qui bruilaient la ville en presence d'une partie de la flotte, qui ne fit rien pour la secourir. Sa marche, seulement suspendueAI la riviere Sale dont l'ennemi coupa le pont, fut ensanglantee par le massacre de quelques prisonniers, et eclair~e par l'incendie des habitations. 11 se hita d'entrer dans une ville, qui n'offrit a son armee que des ruines fumantes, au lieu de soins, d'asile et de secours si necessaires dans ce pays apres une longue navigation. Tous les plus beaux 6difices avaient 6 la proie du feu, l'arsenal, les magasins, le greffe, les h6pitaux, le palais dU gouvernement, la grande eglise. Ainsi p6rit cette ville dont le destin fut d'.tre deux fois incendiee dans la guerre civile


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'LIVRE PREMIER.

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LIVRE PREMIER.


l'approche des vaisseaux de la mere-patrie.
Christophe qui brfila sa maison et la ville fit paraitre une g6n6rosit6 rare dans un ennemi; de peur que dans la confusion et le tumulte de rincendie, deux mille blancs avec leurs femmes et leurs enfans, ne fussent victimes de la fureur des siens, sans les emmener en 6tage il les fit conduire dans un asile ouf l'on respecta leurs vies et leurs personnes. Apres avoir abandonnD le Cap incendi&, Christophe rejoignit Toussaint qui venait a son secours; ils allumerent ensemble de nouvelles flammes, tout fut en feu clans leur retraite, habitations, bourgs, villes. Et sans laisser il'ennemi d'abri dans un climat nouveau, ils ne garderent pour defendre la liberty, que du courage et de la fiert6, que des deserts et des montagnes.
Pendant que Leclerc et Rochambeau conqueraient dans le nord des villes en cendre; Boudet dans l'ouest cherchait autant par ruse que par force, "a prendre possession du Port-auPrince. Cette ville batie en bois, etait rivale du Cap; elle recevait dans son port un grand


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LIVRE PREMIER.


nombre de navires. Ag6 charge de veiller A sa d6fense,n'avait point une valeur .4 l'.preuve de la trahison; mais pres de lui se trouvait un capitaine digne des temps anciens.; c'tait Lamartiniere qui poss6dait une &.me h6roique. Bien n'egalait sa fermete, sa patience et son courage; avec une poign6e de, soldats, il tait capable de se jouer des efforts d'une arm6e. A la demande de la reddition de la ville, on fit la mime .reponse qu'au Cap,'en y ajoutant le carnage I'incendie.a Si les Fran~ais, debarcC quent, r6pondent les noirs, avant que nous puissions etre informs de la resolution de
* Toussaint, trois coups de canon repetes d'une cc montagne i l'autre, seront le signal de rincendie de nos maisons, et de la mort de ceux
* qui pretendraient faire de nous des esclaves.,
Cene fut ni sans*inquietude, ni sans crainte, que Boudet general illustre dans les Antilles, pour avoir arrach6 la Guadeloupe des mains de l'Angleterre, debarqua sur la c6te du Lamenting, distante d'une lieue du Port-au-Prince. En mettant le pied sur terre, tout allait ,tre
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UVRE PRMIE. 43
embrask. Au signal donn h flamme s' leva de toutes parts. Dans laville il y eut un d~sordre effroyable. Les noirs craignant qu'on ne les remette en esclavage, s'acharnent a poursuivre les blancs dans les rues, ils vont les cher cher jusque dans les r6duits les plus caches de leurs maisons ou de celles de leurs amis; ils les menacent d'une vengeance lente et mortelle, par leurs gestes, par leurs regards et par leurs paroles. Au souvenir des maux de leur servitude passe dont ils portent encore les marques sur leurs corps mutiles, ils ne voient plus dans les blancs que des maitres qu'ils 6gorgent sans pitied, ou qu'ils emmenent en 6tage dans les montagnes, pour leur laisser ou leur 6ter la vie, selon leurs alarmes ou leurs esperances.
Un grand nombre d'enfans, de femmes, de vieillards allerent dAns une eglise chercher un refuge contre la fureur de leurs anciens esclaves; qui, malgr6 la saintet du lieu, voulaient aux pieds des autels les immoler A leur liberty. Mais la-voix d'un ven~rable pre-

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LIVRE PREMIER.


tre qui les couvre des vases sacr6s, pour ne pas laisser ensanglanter les autels, ils d6tournent le fer homicide, et leur pi6t6 effray6e d'un sacrilge sauve les victimes; mais ils en allerent chercher d'autres, qu'ils croyaient pouvoir immoler sans crime, partout ailleurs que dans une 6glise: refuge respect par tous les barbares qui ne sont jamais sans vertu.
Cependant les flammes 6clairent la marche lente et constern6e des Franqais, qui ne sont point accoutum6s de tels ennemis. Boudet leur chef leur adresse ces paroles ofi respire I'humanit6 c Vous ne devez, mes camarades, trouver ici que des concitoyens; cette terre ne ((vous est point etrangere, c'est encore celle de ((votre patrie. Ne faites point usage de vos ar,mes, d6couvrez-leur vos poitrines; que votre sang coule, afin que ceux qui nous suivent, soient en droit de nous venger. ), Le fort Bizoton, qui pouvait arreter long-temps ce general, fut rendu par Bardet, dont la troupe passa du c6t6 des Franais,
Ag6 se disposait livrer aussi la ville; mais

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LIVRE PREMIER. 45
Lamartiniere indigne de cette double trahison, ne mit que plus de resolution i la defendre. 11 brt'la, dans le conseil, la cervelle au capi-% taine d'artillerie, qui refusa les clefs de l'arsenal. Cet acte de vigueur carte l'ind6cision, relieve le courage ; il entraine quatre mille hommes i la porte de L6ogane. La', une redoute armee de six pieces d'artillerie, defend la ville. La mort vole dans les rangs des Francais qui s'avangaient lentement, incertains de l'usage qu'ils feraient de leurs armes. Mais leur ardeur assoupie par la vue des maux qu'ils semblent se reprocher, s'etant tout-A-coup reveill6e, ils oublient le danger, franchissent Ia redoute, couvrent de leurs corps l'artillerie, se jettent dans la ville et la sauvent du feu que l'ennemi n'a pas le temps d'allumer dans une fuite trop pr6cipitee.
Lamartiniere moins afflig6 de sa d6faite, que de n'avoir pas mis en cendre le Port-auPrince, courut se retrancher a aa Croix-desBouquets, position situee a deux lieues de la ville, entouree de foss6s creuses dans un tuf

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46 LIVRE PREMIER.
tree's dur. Ce fut lA que rattendit Dessalines, arrive" trop tard pour dt'fendre la ville. Ce chef quiavait l'ouest sous son commandement, 6tait dune genie audacieux, turbulent et f6roce: soit vengeance soit ambition, il trempait tour-i-tour ses mains dans le sang du noir et dans celui du blanc. L'insomnie, la faim, la soif, la fatigue, il supportait tout naturellement. Son air 6tait farouche, sa demarche, oblique, son regard sanglant; n6 sur les c6tes d'Afrique, son visage sillonn6 de coupures, marquait son pays d'origine; il cachait une dissimulation imp~netrable sous cet aspect terrible. Sa barbare eloquence 6tait plutbt dans quel. ques signes expressifs que dans ses paroles. Ce qu'il yeut d'trange dans sa destine, c'est qu'il fut sauvage, escbive, soldat, general, et mourut par la suite empereur, sous le couteau d'un Brutus. Quand il sut que le Port-au-Prince, avait 6chapp' kA ses torches incendiaires, il pilit, gronda, et fremit de colere.
Boudet, en habile Capitaine, ne voulant point perdre la suite de la victoire, volei ]a

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LIVRE PREMIER.47 Croix-des-Bouquets, Oii l'attendaient ces deux chefiredoutables. Mais Dessalines estun Scythe Africain, qui fuit et le trompe par des marches rapides, hardies et pr6cipit~es, et Lkogane charmante ville bctie sur un promontoire, est en flamme avant que les Franoais puissent y arriver. Ce feu qui consume et d'truit cette ville, r6jouit l'Ame de ce barbare, mais ne le console point de ce que le Portau-Prince ait 6chapp 't sa ruine; ii m6dite de nonvelles fureurs et de nouveaux embrasenens.
Tandis que le nord et l'ouest sont un theatre d'incendie et de carnage,, les deux provinces de orient et du sud passent sans calamit~s sous l'ob~issanCe. L'orient qui appartenait"a l'Espagne est une vaste region deserte, inculte, couverte demontagnes, debois et de paturages. I est bien digne de remarque, d'y voir l'Espagnol dormir en paix "a c&t de son esclave, tandis que dans les provinces voisines l'esclave gorge son maitre. A la v~rit6, ni vengeance, ni haine, n'avaient 6te soulev~es dans ce pays,

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48 UVRE PREMIER.
ou la servitude etait moins penible et moins inhumane. Les esclaves n'y 6taient guere que des bergers sous des maitres indolens; il y avait entre eux autant d'union qu'il peut y en avoir dans une condition si contraire 'a la nature. Cet 6tat de chose favorisa les armes franc,aises.
Aussi Kerverseau, en se pr6sentant devant Santo-Domingo la premiere ville fondue dans lile par les Europ6ens, trouva les habitans d'autant mieux disposes le recevoir, que dans de perilleuses missions A Saint-Domingue, il s'y 6tait acquis une rIputation de prudence et de loyaute. Ce n'6tait pas un grand g neral, mais tin homme de bien, respect des partis, modeste par caractere, rempli de douceur et de popularity. A la verite, Paul -Louverture qui gardait la ville, refusa de ]a rendre, sans l'avis deToussaint, son fr're, sur qui reposaient les destins de la liberty. On n'ouvrit pas moins des n6gociations qui furent suspendues, d'apres le bruit qui se repandit que tout etait en feu dans les autres pays.

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LIVRE PREMIERR. 49
Alors Kerverseau avec deux frigates et un petit corps de troupes, seules forces qu'il avait
-- sa disposition, cerna Santo-Domingo par terre et par mer. Ce fut dans cet 6tat de siege qu'on intercepta un courier de Toussaint, qui portait A son frere 'ordre d'aller le rejoindre afin de concentrer leurs forces; Kerverseau se servit de cet ordre comme d'une ruse de guerre, Paul-Louverture parut un peu surpris de le recevoir de la main d'un ennemi. Come il y avait dans la ville un parti qui s'agitait en faveur des Franais, il prit la resolution de se jeter, au nom de .a liberty, dans les bras, de la ,mnre-patrie, d'autant znieux que Clervaux qui commandait tout ce pays, lui en avait donned l'exemple (t).
La province du sud) dont la ville des Cayes est ]a capitale, n'est qu'une langue de terre chargee de montagnes; elle 6tait plus particuli'rement la residence des gens de couleur;elle se trouvait sous le commandement de Laplume.

(z) Notes manuscrites du g4nirai Kerverseau.

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5o LIVRE PREMIER.
C'etait un chef dont la valeur 6galait la bonte d'&me. II donnait t l'action le temps qu'on emploie de coutume dans le conseil. Son coeur exempt de perfidie n'en soupqonnait pas chez autrui. IIne fut pas plus t6t inform de l'arriv6e de la flotte dej maitresse du Fort-Dauphin, du Cap et du Port-au-Prince, ainsi que des paroles du consul qui confirmaient la liberty des noirs, qu'il jugea que le parti le plus convenable 6tait de se soumettre ,sans porter plus loin ses vues sur ravenir.
D'ailleurs ses troupes presque toutes de sang m e onservaient du ressentiment contre Toussaint qui les avait ddfaites dans des combats sanglans; comme 'inimiti6 venant de la d~faite ne s' teint pas dans le coeur Ihumain, its crurent l'occasion favorable pour s'affranchir de sa domination. Laplume, qui n'ignorait pas cette disposition, d'esprit, leur fit un tableau touchant des maux de la guerre civile, parla de la mere-patrie avec quelque tendresse, et lut en t~moignage la proclamation du consul, dont il loua raisonnablement la puissance,

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LIVRE PREMIER. 51
le genie et la gloire. Ces soldats dont le sang noir et blanc coulait dans les veines, reconnurent 1'autorit6 de la France. Ainsi tomberent sous la domination des armes du consul, le v aste pays Espagnol et la province du Sud.


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LIVRE DEUXIEME.






PENDANT que se passaient ces 6venemens, on employait aupres de Toussaint, un moyen de seduction dont on pouvait attendre quelque succes avant les hostilites, mais qui ne. devint ensuite qu'un bas stratageme. Depuis huit ans, Toussaint avait Paris deux enfans, dans la maison d'education de Coasnon; Placide et Ihaac, c'est ainsi qu'ils se nommaient. Placide tait enfant d'un premier lit de son spouse, et fr~re uterin d'Isaac. On avait conseilI6 au consul de les faire partir avec la flotte, afin que le pere, seduit par l'amour qu'il portait 'a ses enfans, se livrat plus volontiers i sa foi. Ce conseil avait t6 donned par le colonel Vincent, qui avait apport6 en France la constitution de Saint-Domingue. Ce colonel timoin,

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54 UVRE DEUXZIME.
acteur, opprim6 parmi les dissensions de ce pays, avait eu des rapports d'int6ret et de politique avec tous les chefs, dont ii avait tudi6 le caractere. II connaissait les influences mortelles du climat sur une arm~e nouvellement d~barqu6e. Dana les diffirentes commissions dont il fut charge, Saint-Domingue, il s'y conduisit toujours en home de bien; et sa vertu, respectee par les partis, s'y est maintenue en veneration. It predisait les rxsultats lea plus funestes pour l'armee et la flotte, et cette prediction, qu'il faisait ouvertement donna de l'humeur au consul qui l'exila dans l'ile d'Elbe (i).
Avant le depart de ]a flotte, Bonaparte avait fait venir dans son palais les deux enfans de Toussaint avec Coasnon. Ii leur parla de la gloire de leur pare avec dissimulation; il s'exprima neanmoins avec quelque franchise, lorsqu'il insista sur les bienfaits dont il le comblerait en acceptant son amitie. I1 leur fit present


(i) Note du ge'nral Vincent.

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LIVRE DIEUXIkM. 55
d'un riche costume militaire et de belles afmes, en y joignant les titres de lieutenant et de capi. taine. Rien n'etait plus propre 'a flatter la vanite de leur age; et sans crainte de corrompre des &mes novices, Coasnon promit de servir le consul au-deli meme de ses esp~rances. Cesjeunes disciples, venus sur la flotte, partirentavec leur pr~cepteur, des ruines fumantes du Cap, pour se rendrei d'Enneri, demeure de leur p6re. On accourait de toutes parts a leur rencontre. Ils laisse"rent derriere eux une image horrible de la guerre civile; des vieillards, des femmes et des enfans fuyant le carnage, partout l'alarme et la consternation, des toits incendi~s fumant au loin; ils virent ensuite le spectacle de la paix, ouvrage du genie de leur pere; des champs cultives, des moissons abondantes, et des families heureuses. L c'6tait une terre do desolation ; ici une terre de prosp6rite,
Ce fut avec une surprise extreme, mais en versant des larmes de joie, que leur mere les pressa dans ses bras maternels. Toussaint, absent de sa maison, ayant et "pre'venu par un

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LIVRUB DEUXIEMLW.


courier, qu'il y avait Chez lui tin envo6 du consul qui venait lui offrir la liberty, l)a psix, et ses efifans, ne savait comment concilier tant de violence et tant de generosit6: traits tout i4afois come chef de r6volte, et reconnu pourtant chef 1egitime; quoiqu'il se ffit montre soumis A la mere-patrie, on n'observait pas zme e enters lui le droit des gens en usage at l'gard de 1'ennemi le plus barbare; mais en revoyant ses enfans apres une longue absence, il ecarta des pens6es si douloureuses,pourselivrer aux epanchomens de la tendresse paternello; des larmes meme coul6rent de ses yeux, accoutumros depuis dix'ans de barbares fureurs. 11 reconnut sur le visage de ses enfans les Me"mes traits qu'ils avaient, quand ils se baignaient ensemble dans les lacs des montagnes. Seulement le temps lout avait donned les formes males de la jeunesse (j).
Coasnon, qui ne cessait d'6pier les mouvemens de I"me de Toussaint, lui remit une lettre


(i) The history of Toussaint. London, i8i4.


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LIVRX DEUI iLM 57
du consul, qui louait ses plus belles actions, la guerre civile termink, les autels releves, la prosperit6 renaissante; mais qui blfmait, avec desparoles ambigues, la constitutionqTi donnait Toussaint, avec la liberte des noirs, une puissance pareille la sienne: constitution bonne, suivant les circonstances de trouble et de guerre, mais susceptible de changement dans les circonstdnces pr6sentes de paix et d'alliance. Le consul dissimulait ainsi son -ambition blessee au cceur. II disait ensuite que Toussaint, en s'61oignant de.ta mere-patrie, creuserait un abtime sous ses pas. Que pouvez-vous desirer, ajoutait-il, la li, bert6? Vous savez que dans tous les pays oi c nous avons port nos armes, nous Iavons A donn6e aux peuples; de la consideration,des honneurs, des richesses? Ce u'est pas ce dont vous devez etre incertain (i). ,, Ce m6lange adroit de louange, de promesse et de me(z) Lettre du consul, du 27 brumaire an xo (18 novembre' 8oi.)

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LIVRE DEUXTi ME.


nace, ne pouvait tromper qu'une Abme vulgaire.
Coasnon, remarquant de l'irrksolution dans les traits du visage de Toussaint dit: <((Ecoutez vos enfans; leur innocence est sans artifice. D Isaac et Placide parl'rent un et I'autre de F'accueil du consul, qui les avait f6licit6s d'avoir un pere si recommandable par son caract~re, par ses exploits et par sa renomm6e ; que ce n'6tait point pourwlui .faire la guerre qu'il envoyait une flotte au-dela de rOc6an; qu'il mettait trop de prixa son amiti6; qu'il n'avait d'autre dessein que d'assurer la liberty des noirs, !'abri du respect du ala mere-patrie; que de's-lors il n'y avait pas a balancer entre la haine et l'amitie du consul.
Les destins de Saint-Domingue, la liberty des noirs, un peuple nouveau, tout dependait en cet instant du coeur d'un pere. Bien jeunes, et tristes jouets de rinfortune, laisserait-il ses enfans entre les mains d'un ennemi, d'autant plus redoutable, qu'il tait maitre de le choisir pour ami? I1 adresse 't Coasnon ces paroles: :,Vous, le precepteur de mes enfans,


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LIVRE DEUXIEME. 39
a et l'envoy de la France, avouez que Leclerc dement par ses actions les paroles du consul; a l'un m'annonce la paix, l'autre m'apporte la guerre; de ji nos rivages sont ensanglant6s, nos villes sont en cendre. Sans doute on
oublie que je porte une e.pee, puisque la ,, conduite qu'on tient mon 6gard est aussi coupable qu'impolitique. J'ai d6livre mon pays de la guerre ltrang6re et civile; par, tout rordre et la justice y regnent; j'ai fait sa (c splendeur et sa prosperity; si ces actions sont un crime, pourquoi mi'envoyer mes enfans ,, pour le partager; au surplus, pour parler de paix, il faut diff6rer la guerre. Coasnon, etonne de l'inflexibilit6 de ce pere, crut le toucher en alarmant son coeur paternel; si vous ne passez, dit-il d'un ton ferme, sous l'ob6issance du consul, vous ne verrez plus vos enfans. Toussaint portant alors la main sur son visage, pour detourner la vue d'un objet de seduction trop dangereux, et comme si le genie de la liberty lui efit apparu en ce moment, n'hesite plus entre ses enfans et la patrie,

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(0 WIRN DEUXIkME.
et quoiqu'un puissant ennemi menace de les immoler, it se tourne vers Coasnon, et dit : emmenez mes enfans. Ce furent ses dernieres paroles. Les traits de son visage avaient le calm austere de la vertu, qu'on remarque apres une grande agitation d'esprit (i).
Cette scene ou 'amour de la patrie triompha du coeur d'un p6re ne fut pas plus t6t termin6e, que Toussaint se rendit "ala tete de son armee. Ses soldats n'etaient plus de timides esclaves: femmes, enfans, vieillards, tous avaient v6cu dans les perils; depuis long-temps ils regar-, daient la guerre comme inseparable de leur liberty; d'ailleurs ils'allaient la continuer avec des avantages particuliers, contre une arm~e europ~enne. Le noir est un genre d'ennemi qu'on ne voit point, qui vit de rien, dort quand il veut, oi il veut, et jouit de toute sa force dans un climat brulant. Que peuvent de


(i) Rdflexions du baron de Vastey, idit. du Cap, de 18 x7, pag. 3 et 4. The history of Toussaint. Memoires de Lacroix, Paris, 18 x 9, tom. 2, chap. x 5.

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LIVRE EUXIbIkE 6f savantesrmanoeuvresIla bravoure de vieux soldats contre des ennemis invisibles, qui ne font qu'une guerre de details et d'embuscade. D'ailleurs, les pays couverts de montagnes, et environnes par la mer, ont toujours te favorables 'a la liberty. La presence d'une nature imposante et le spectacle des tempetes, impriment aux habitans un caractere indomptable, et les plus puissantes armies finissent par y p~rir. Tels taient les avantages des noirs.
Cependant Toussaint fit connattre A. Leclerc sa resolution, parunelettre qu'il envoya de son camp des Gonaives Coasnon et a ses enfans. Cette lettre portait qu'on le traitait en ennemi, que la liberty' des siens lui imposait des devoirs au-dessus de la nature, qu'il tait pret & faire le sacrifice de ses enfans at sa patrie, qu'au surplus il lui fallait du temps pour se decider sur le parti qu'il lui restait "i prendre (i). Leclerc n'eut pas plus t6t requ cette r~ponse, qui lui fut apport6e par ses enfans et leur

(i) Memoires de Lacroix, pag. 1%4, chap. 5, t. 2.

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62 LIVRE D.EUXIIkE.'
instituteur, qu'il s' tonna d'avoir un ennemi si superbe. II crut pourtant 'intimider en le menacant, et le flechir en lui renvoyant ses enfans, d6sormais stages inutiles dans son armee. II leur remit sur-le-champ une r6ponse oi il ne fit que trop 6clater de ressentiment. Si dans quatre jours, vous ne vous livrez a moi, je vous d6clare l'ennemi de mon pays. v Les enfans de Toussaint report6rent cette reponse, et demeur6rent aupres de leur pere.
Alors, dans une d6claration de guerre, Leclerc annon~a que le trouble et la discorde regneraient dans un pays qu'il devait rendre A la prosp6rit6, s'iI se laissait amuser davantage par les detours artificieux de Toussaint qu'i se hata de condamner A mort, en le mettant, sous pr6texte de r6volte, hors de la protection des lois (i). Le capitaine de l'expdition, ayant ainsi perdu tout espoir de paix,


(i) Proclamation-du capitaine de 1'expddition, du 28 pluviose an io (Ier f vrier 1802.)

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ijVRX DEUXJ*M1E.


se mit en marche pour aller combattre Toussaint, avec trois corps d'armee, dont 1'un, command6 par Rochambeau, partit du fort Dauphin pour se rendre Saint-Michel; l'autre conduit par Desfourneau, s'6loigna du Ihmbo; pour occuper Plaisance, et le troisieme, marchant au centre, allait prendre possession de la Marmelade. Ces trois corps d'arm6e avec Iloudet, partant du Port-au-Prince, devaient fair leur jonction aux Gonaives, afin d'y prendre Toussaint, pour terminer plus promptement ]a guerre.
1 A mesure que l'arm6e fran~aise s'enfoncait dans l'int6rieur du pays coupe par des montagnes, par des gorges et des d/files, la guerre devenait de plus en plus difficile. Nos soldats 6taient chagrin6s d'avoir des ennemis toujours fuyans, qui, se tenant sans cesse en embuscade, faisaient des blessures ou donnaient la mort d'une maniere invisible, sans qu'on pfit les atteindre, soit cause de la vitesse de leur fuite dans des lieux qui leur etaient familiers, soit i cause de la hauteur des montagnes, ou se


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64 LIVRE DEUXI[P,3ME.
r~flechissait la violence du soleil. Dans ces marches plus difficiles que longues, ils prouvaient la faim, la soif, une lassitude extreme; 'et apres la navigation de I'Ocan, ils ne trouvaient pas de lieu de repos, dans un pays ou tout 6tait nouveau pour eux, les ennemis, les hommes, les moeurs et le climat.
En quittant le fort-Dauphin, Rochambeau traversa le pays d'Ouanaminthe, couronna la Grande-Rivi're, franchit la montagne Noire des Gonaives, et descendit dans les Savannes de la Desolke. Comme les deux autres corps d'armde marchaient par des chemins diffirens vers la meme direction, le theatre de la guerre se trouvait alors sur la chaine des monts qui separent le nord de l'ouest, et qui dominent les hauteurs du Dondon et de Vallire, et la montagne Noire des Gonaives. C'est dans ces lieux que Toussaint avait concentr6 son arme, afin d'empecher les Fran~ais ddbarques sur trois rivages, de concerter leurs operations, et de le cerner en l'accablant .-la-fois de routes leurs forces par mer et par terre. 11

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LIVRE DEUXII.ME.


se disposa donc fermer le passage de Ia Ravine "a Couleuvre, t Rochambeau qui ne cessa d'6prouver des obstacles et des contrariks durant sa marche.
U, des montagnes h6risses do 1ochers et couvertes de boise ont les flancs extremement resserr6s. Toussaint, pour arrater les progres de I'ennenii, qui cherchait a le pousser vers la mer, avait ferm6 le d6fi1e avec des arbres abattus et couches; et dans les flancs des deux montagnes, il avait place des embusc~des pour l'attaquer sur les c6t6s bt par derriere, en meme temps qu'il le battrait en face, l'environnant ainsi de routes parts. 11 avait avec lui trois mille hommes de troupes r~gles, et deux mille habitans pour auxiliaires. De peur d'etre d6couvert, il prenait soin de ne pas allimer de feu durant la nuit (j). I1 adressai, dit-oh ce discours a ses soldats, A l'approche des F-an~aisVous allez combattre des ennemis sans foi, ni loi, ni religion; ils vous promettent la liberty,


(i) Lettre de Leclerc, dII 28 pluviose an o.


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66 uIvMu DEUXIkME.
, ils veulent votre servitude. Pourquoi tant de ,vaisseaux ont-ils traverse I'Ocean, si ce n'est pour vous remettre dans les fers ? uls ddaignent de reconnaltre en vous des enfans soar mis, tt si vous n'&tes leurs gscaves, vous etes des rebelles.La mere-patrie'seduite par le consul nest plus pour vous qu'une mar tri. Fut-jil ,, jamais de defense plus le'gitime que la votre? cc Vos miseres passes annoncent celles qu'on ,,vous prepare. Avez-vous oublie l'abjection, les tortures et tant de cruautes que vous ,,avez souffertes durant trois siecles? Dcouvrez vos poitrines, vous les verrez brh61es par le fer de la servitude! Depuis dix ans, ccque n'avez-vous pas entrepris pour la liberty, vos maitres gorges ou mis en fuite, l'Anglais humili6 de sa d~faite, la discorde etouffie, la ((terre de l'esclavage purifi~e par le feu, et re((naissante plus belle que jamais avec la liberty; cc on veut vous enlever le fruit de tafit de perils et de travaux. Dejai vous avez laisse des traces a de votre desespoir; sans un traltre, le Port-aua Prince ne serait que cendres; mais Logane, le

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LIl*RE' IUXT*ME. 67
Fort-Dauphin, le Cap, cette opjfiente capitai 6 des Antilles ne gont plus; vous avez promdNA partout des torches incendiaires; a flambeaux de 4otre liberty. Ss pas de nos
* ennernis n'ont fouls que des cendres," leurs regards n'ont rencontr6 qu ruines funiantes cr que vous avez artos6es de leur sang. Voi par quell chemin ils sont arrives jusqu'A nous! Qu'esperent-ils? N'avons-nousp tbas les pr6ages' de la s ctoire. Ce nst pas pour la a patrie et la libert6 qu'ils font la guerre; a mais pour servir la haina et l'ambition du consul, mon ennemi, paree qu'il est le v tre; a leurs corps ne sont pas mrutilhs padres supa lices de lamervitude, leurs femmes et leurs a enfan% ne sont pasqpris de leurs camps, t les s~pulcres de leurs p6res sont au dola' de a l'can. Ce ciel, ces moitagnes, ces iva4es, Q *out leur est "tranger! Quo dis"e? 4&s qu'ils cc respirent le rnxne air que nous, Ieuir biwa:" a voure s'affaiblit, leur courage s'6teint, La a fortune semble nous les avoir: livrAs come a des victimes. Ceux qu'6pargnera ntregiive,
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68 UVEE DEcTII-ME.
cc recevront la mort d'un climat vengeur. Leurs cc ossemens seront-disperses parmi ces mon" tagnes, ces rochers, et charri"s par les lots de notre mer. Jamais ils ne reverront leur patrie, ni ne recevront les tendres embrascc siemens de leurs pouses, de leurs sceurs et de leurs meres; et la liberty r6gnera sur leur tombeau (i) D.
Rochambeau trop accoutum a traiter avec orgueil et mpris les Africains, encouragea n6anmoins ses soldats, en leur disant: c, que cette journee allait nlettre le comble "a leur cc gloire, puisqu'il n'y aurait aucune partie du o. monde qui n'eut e t~moin de leur triomphe, que le Tibre, le Nil et leR hin, of ils avaient vaincu de si redoutables ennemis, retentis" saient du bruit de leurs exploits; qu'ils n'aa vaient en cejour qu'aicombattre des esclaves,
* qui, n'osant les regarder en face, fuyaient
* de tous cots; qu'ils n'6taient pas venus dix(I) Correspondance de Toussaint. Lettres des 19 et 2o pluviosean o.

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UVRE DEUXJI ME. 69
huit cents lieues de leur patrie, pQuP etre vaincus par un esclave r~volt6. Le signal dci combat ayant te donn6, l'impetuosit6 de. I'attaque fut contenue par une courageuse rsistance; les troupes auxiliaires en embuscade dans les flancs du dffilk, pressent A gauche,& droite et sur les derrieres, les Fran~ais qui font partout face h 'enneri avec leur bravQure accoutum~e. Le retranchement ayant Wt ouvert, la m61ke devint opiniatre et sanglante. La victoire penchait tant6t d'un cM6, tant6t de l'autre. Cette indecision ranimait le carnage avec une 6gale ardeur. On vit alors Toussaint affronter mille perils : quand les Fran ais font tout fl6chir,' il encourage les siens, et recommence le combat. Bientot les armes ne servent que trop lentement une fureur r6ciproque ; on se prend corps a, corps. Ce sont des athletes qui S'6gorgent. Le champ de bataille se couvre de morts, de sang et de debris; le carnage fut considerable, et la vlctoire que chaque parti s'attribua,resta indecise. Tous'furent des h6ros, les uns pour ne pas fl6trir leurs lauriers, le

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70 LIVAK DEUX~ikME.
autres pour ne pas recevoir des fers. On reconnut ceux qui taient morts -pour la liberth, aV genre de blessure, "I l'attitude de leurs corps, A des heveux h6isses, l a fiert6 de leurs regards.
Cependant Toussaint avait arreto la marche imp6tueuse de ochambeap, tandis que Chris. tophe par une defense pleine de vigueur, retarda cell de Desfourneau t d Hardi. Aii Toussint et son ar~ine ne piwent tre divis6s, ni cern~s par terre et par mer au bourg des Gonaives. M. ayait en homme de ge nie choisi le terein, le, lieu, et le moment dPi combat.
De la came des wontagnes qui separent 1 nord de l'oestToussaipt va se retrancher sur une autre chadne de montagnes plus favorable a la guerre; ce sont celles de l'Artibonite, dsign6es par le grand et le petit Cahos. Ces Montagnes sur lesquellesil tendson arm~eont leur passage d6fendu par un grand nombre do rivieres et surtout par cell de Artibonite, terrible dans ses dbordemens, et qui come le Nil nourrit des crocodiles. It, les principaux

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LIVRE DEUXAMI. 7x
chefs de son arm6e, viennent sucoessivement le rejoindre. Une fievre ardente le consume, mais rien n'interrompt son activity. II mdite, et forme des desseins pleins de hardiesse, en se disposant A reporter la guerre sur les derrieres de set ennemis.
Pendant que le capitaine de l'exp6dition occupe avec son arm6e le bourg des Gonaives qui n'offre & ses regards qu'un desert d'oui s'& lvent des ruines fumantes, ce bourg oii il se Nantait d'envelopper et de prendre Toussaint comme dams in filet, Boudet, qui du Port-auPrince doit I'y rejoindre, march vers SaintMarc. Cette Ville et ses Approches 6taient d6 fendues par Dessalines; c'est toujours le meme Scythe: il fuit, disparait, revient, gorge et brle tout. L'inctndie prec de les pas des Franais; s'ils s'arretent les flames s'teigerV s'ils marchent elles s'6lvent. C'est ainsi qu'ils s'approcherent de Saint-Marc. Dessalines avait tout pr(par6 pour mettre la ville en cendre. Tout s'y fit d'une maniere semblable au Cap, sauf des circonstances particulieres ajout6es

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72 Lv IVRDIUXLE"M.
par sa f6rocit6. 11 entretenait sur la-place publique, le feu qui devait sauver la liberty, comme des vestales auraient veillo la conservation d'un feu sacr6 ; il allume lii-mneme la premiere torched, et pour l'exemple commence par brfiler sa maison, bitie et dkcore avec magn'ficenpe; i n'est pas de sacrifice que ne fasse un coeur si farouche. A la vue d'une ville en feu sa fureur s'anime; il ne respire plus que le carnage. On le voit encourager ranirmosit6 des siens. De routes parts retentit ce cri de mort" c'en est faith de notre libert6, s'il en reste un seul, Ils rassacrent sans piti6 leurs anciens maitres qui meurent, tournant leurs derniers regards vers leurs toits embrases.
Les Franais n'arriverent i Saint-Marc, que pour contempler les ruines d'une ville batie regulirement, au bord d'une bale charimante qui tait couronn6e par des monts; ils voient des restes de feuservir de flambeaux finebres aux morts couches dans les rues, comme pour moutrer combien sont etranges les maux que cause la servitude. Cependant Dessalines en-

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LIVRI9 DEUXIiP.ME. 73
traine dans sa retraite, cepx qu'6pargnent la piti6, le desqrdre, op le basard. Et promenant dans les campagnes le fer et le flambeau, il rassemble encore de nouvelles victimes. Toutes sont conduites aux Vrettes, au Mirebalais, A la Petite-Riviere, bourgs situ6s le long des 'rivages de l'Artibonite.
Alors 5e renouvelerent ces scenes effroyables des premiers temps de l'insurrection. Les merues causes produisirent les momes effets. A lt clart6 de rincendie qui r6duit en cendres les villages et les campagnes, au pied des Cahos, monts formidables o4 Toussaint est retranch6, on fit un vaste carnage des blangs. Quatre cents sont massacres, tant au Mirbbalais, qu'ai la Petite-Riviere; mais en aucun lieu le carnage ne fit aussi considerable qu'au bourg des Verettes. A des signes magiques, mais non 6quivoquf.s, de Dessalines, des esclaves ivres d'une liberty dont ils jouissent depuis dix ans, tuent sept cents de ces malheureux. La fille expire sur le sein de sa mere expirante; le pere ne peut sauver son fils, ni le fils son

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74 LIVYRt DELUXIkME.
p~re; la vie de F'un est inutile au salut de rautre. L, une soeur meurt dans les bras d'un frere; ici, ung nourrice fait de son corps un vain rempart 'a son enfant ; le lait et le sang coulent sous le fer homicide. Plus loin, des vieillards meurent A genoux tendant des'mains suppliantes 'a leurs ancieis esclaves qu'ils appeflent par teur nom, en souvenir de leurs bmnt6s passees. Des families entieres sont ainsi noy~es dans le sang. Mais ce qu'il y avait d'effroyable; c'est qu'on vitdes parricides: des fils assassinerent leurs peres, pour avoir
6 convus dans les flancs d'une noire; ces pres es avaient autrefois n6glig6s ou m6connus dans la servitude. Des animaux dopestiques, furent meme ajout~s h ce carnage; tant la fureur 6tait extraordinaire. Ainsi les rivages de 'Artibonite n'6taient que sang et feu. Tons vivaietit pourtant en paix la veille de rapparition de la flotte (I).

(i) Voyages de Descourtilz, toin. 3, pag. 3o5 et suiv. Mmoires de Lacroix, chap. 26, tom. 2.

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UVRN DEVUXIAME. 75
Les Francais eprouverent une granie Compassion, quand ils virent au bourg de4 Verettes, tant d malheureux rests sam spulture, et dont la mort avait respect les dernieres attitudes, pour informer la post/rit6 des malheurs de resclavage. Is virent des bras entrelacs, des visages tournis du mnme c6t6, la main de lun dans celle de l'autre; le pere, la mare, les enfans confondus dans les m'mes embrassemens, comme pour distinguer les families; des flUes qjA avaient ei. mourant pris soin de leur pudeur, des corps qui avaient servi d'iutiles remparts it l'amitie, 4,la. tendresse filiale et paternelle, les genoux encore ploys des vieillards et leurs mains tendues vers la piti de leurs esciaves (i). Mais ce qui dlminuait rhorreur d'un pareil spectacle, c'est que de part et d'autre, on ne le c~dait point en cruaut. La baie de Mancenille avat covnmenc6 par fumer d'un sang innocent.On avait ensuite


(i) Me'moires de Lacroix, tom. 2, chap. 26. Voyages de Descourtilz, tom. 3. pag. 328 et 329.

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76 LIVIW DEUXI*ME.
tu" beaucoup de prisonniers, soit pour r/pandre l't6pouvante, soit pour apaiser l'incendie.
Tous les noirs n'Ataient pourtant pas des barbares. Plusieurs d'entre eux mus par un sentiment de reconnaissance ou de piti6, sauverent ]a vie "a d'infortun6s colons; les uns les cachaient dans la campagne et les nourrissaient de leur chasse; les autres, les conduisaient pardes sentiers d.tourn~s, dans les pays occup6s par les Franais. 11 y en eut qui pour ne pas Oyeiller le soupcon de ceux qui les pcoursuivaient, les couvraient d'e'pais feuillages, et contrefaisaient aupres d'eux le r6le de personnages ivres. Sans doute tant de malheurs publics etprivs 6taient au-dessus des forces de l'homme, puisque beaucoup de personnes se donnerent la mort, et que d'autres perdirent ]a ralsqn. Assemblage inoui de maux causes par la servitude. (i)
Rassasi6 de meurtres, dQ carnage et d'incendie, Dessalines faith alors conduire les nom(f) Voyages 4e Descourtil;, tom. c, pag. 328 et 329.

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UYRE DEUXIkME. 77
breux troupeaux qu'il a rassemblhs sur les rivages de 'Artibonite, vers les montagnes des Cahos, ofui il va rejoindre Christophe et Toussaint. Du haut de ces monts, ofi se trou~ent leurs femmes leurs enfans leurs tresors, leur arsenal, leur arme, ils meditent ensemble de nouveaux combats et de nouveaux ravages. Le g6nie de ]a libertO les inspire: il nest rien qu'ils ne soient capables d'entreprendre pour ne pas rentrer dans une servitude dotit ls ont toujours l'image pr6sente a la pens~e.
Pendant que Toussaint se dispose 'i reporter la guerre dans le nord, Dessahnes retourne sur ses. pas, pour aller A travers les monts briher lerPort-au-Prince, qui aurait 6te perdu, sans une troupe de noirs qui rendit les armes, et sans les matelots qui quitt6rent la mer pour venir se battre sur la terre. Alors ce barbare, desol6 de ce que cette ville avait 6chappe une seconde fois i sa ruine, recule et rentre dans les monts des Cahos, qui deviennent le second theatre de la guerre. Au travers, A l'entour de ces monts, les Francais font

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78 LIVRE DEOXIkAME.
des marches chamceantes, p6rilleuses,-et retardies. Ils voient les Verettes, le Mirebalais, la Petite-Riviere, tous les rivages de l'Artibonite en cendre et fumans de sang. Rien n'arr.te leur courage, qui se transforme en fureur, & la vue de tant de carnages et d'incendies.
Ils rencontrent ca et Ia un grand nombre de colons errans dans les bois et suspendus dans les flancs des rochers avec leurs fenmes et leurs enfans, n'ayant Avite' la mort que par la fuite ou le hasard. uls leur rendent l'esprance, et la vengeance; mais l'aspect de ces malheureux, dont les vtemens taient en
lambeaux, leurs ciris, leurs plaintes, l'effroi qui les domine, ne font qu'enflammer le carnage. Alors ils massacrent de tous c6t~s des bandes de noirs que leur livre le sort des armes: ils en immolent deux cents au pied du ,mont Nolo; plus loin, k la coupe de l'Lide, six cents expirent sous Ieurs armes (i). Ainsi le carnage


(i) Lettre de Leclerc du 5 germinal an i o. Mmoires de Latroix, chap. 26 tom. 2.

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UVRE DEUXIiAME. 79
est ajoute au carnage, et le sang noir coule a grands lots, pour venger le sang blanc. Les flancs sauvages et dechir6s des Cahos, les rivages parfum6s de l'Artibonite, offrent le spectacle de la barbarie oppose A la barbarie, et la guerre n'est plus qu'assassinat.
On ne dressa point de tombeaux ni de bcichers funebres auax victimes de ces fureurs reciproques. Dessalines avait d'abord interdit toute sepulture, afin que les yeux de ses ennemis vissent sa vengeanceI jusque dans les rests de la mort. On dit meme que ce barbare fit mourir une mere, pour avoir donned la s~pulture h son fils. Les Franiais, emport6s par les mouvemens de laguerre, ne s'occup rent point de ce devoir religieux, de mani eteque les corps de ces infortunes devinrent la pature des chiens, des vautours, et des caimans; et leurs ossemens, demi calcin6s par le soleil, rest&rent eparsf comme pour marquer les fureurs lugubres de la servitude.
Cependant ]a fortune semblait sourire a Leclerc; il s'empressa d'annoncer au consul

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80 LIVRE DEUXIAME.
ses success, qu'il prit soin d'exag6rer, une conquete faite en courant, des bataillons entiers passes sous es tendardsi les deux provices du Sud et de 'Espagne soumises, routes les villes des bords de la mer en sa puissance. I1 lui peignit ensuite Toussaint comme un chef de parti, sombre, odieux, violent et fanatique, ne respirant que l'incendie et le carnage; il l'appela barbare, pere d6natur6, immolant ses enfans A la r/vote, mais n'6tant plus qu'un esclave fugitif, d& vor6 de remords, abandonn6 des siens, et potrsuivi. Cette nouvelle; qui donna de Ia joie au consul, charm la ruine des colons rest en France, et ranima la cupidit6 des marchands de la traite, dont les navires 6taient depuis dii ans oisifs dans les ports.
Lorsque le consul se mit i r6fl6chir sur tout ce qul s' tait pass, d'apres lks diverses relations, cette joie qu'il avait d'abord montr6e, parut s'obscurcir. A la v~rit6, il tenant sous sa domination le Sud, riche en manufactures, et le pays espagnol, fertile en pAturages.Mals qu'avait-il conquis? des rivages en cendres! Le Port-

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UVI DEUXIAME. 8I
aiu-Prince par miracles avait 6chappd aux torches incendiaires, Tant decarnages r~ciproques ne permettaient 'ala vengeance que de s'eteindre dans des lots de sang. Ces barbares ne d6po-, sent point les chs de leurs villes aux pieds du vainqueur! Toussaint qu'il a d6sign6 come un chef de brigands 'a la deputation du S6nat, lui paralt encore redoutable dans ses montagnes. Son gtnie s' tudie A p6n6trer le* fond de cette Ame africaine, sauvage, extraordinaire; c'est lui qu'il doit atteindre, ch&tier et mettre aux fers, pour priver ]a r6volte de son chef. Apres s'etreattach les gens de sang-me16, plus d6vou~s h sa cause, on s~mera partout la division : le noir r6volt sera vaincu par le noir soumis; voila le moyen de tout mettre sous sa domination. C'est dans ce sens qu'il 6crivit 'a son beau-fr~re; mals la guerre changea tout-hicoup de face.
Sur le bord de la riviere de 'Artibonite, du c6t de la merI vers rune des entrees des montagnes des Cahos, les Anglais, durant leur guerre aveeSaint-Domingue, avaient construit

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8a LIjvE DEUXIEME.
en terre un fort nomme la Crete-4-Pierrot. It 6tait entour6 d'un fosse de quinze pieds de profondeur et d'une haie debois de Campeche. Toussaint, qui regardait ce fort comme l'une des clefs de ces montagnes, en avait confi6 la defense a Lamartiniere; mais Dessalines qui en garantit les approches, n'est pas plus t t attaque avec vigueur, qu'il se retire vers la Crete- -Pierrot, pour tendre un piege cruel At l'ennemi qui le presse, le poursuit et le harcele. Arrive pres du fort, il se jette avee sa troupe dans le foss6 qui 1'entoure, et les Fran~ais, ainsi mis a% dcouvert, recoivent un feu mortel qui d6joue leur bravoure et les force, apr's avoir vu expirer un grand nombre des leurs, une retraite d'autant plus douloureuse, qu'ils sont accoutum6s a% la victoire.
Boudet, qui etait returned au Port-auPrince, arrive au secours de Debelle, g6nral battu, repousse et blessed dans cette attaque. 1I se hate de fondre sur un camp de Noirs endormis places en avant du fort. Ces

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noirs ne se r6veillent que pour fuir en alarmes; Boudet les poursuit avec t6merite; mais, comme la premiere fois, ils se precipitent dans le fosse du fort qui envoie la mort parmi les rangs des Franais. Les uns expirent, les autres retrogradent, avant que, d'un autre c6te, Dugua general qui remplace Debelle, commence une autre attaque que les assie'ges, encourag6s par la victoire, repoussent avec plus d'audace et d'acharnement.
Ces trois attaques, faites 'a contre- temps, l'une apres l'autre, aussi temeraires que fatales par suite d'un double stratag^me inusite dans les guerres d'Europe, furent suivies d'une retraite difficile et meurtri~re A travers Ja riviere de rArtibonite, et inquietee ensuite par des embuscades de noirs combattans, fuyans et revenant pour combattre encore. Partout cette terre recelait des ennemis, dans un bois, derriere un rocher; Ja liberty les enfantait.
Cependant Leclerc, qui n'a que trop appris 'a mepriser' les Afiricains, rassemble douze
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LI VIIE DEI.uxtmr.

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84 LIVRE DEIJXIME.
mille hommes. Rochambeau, Boudet, Debelle, Hardy, Dugua; tous ses plus grands capitaines, sont autour de la Crete-A-Pierrot. D6jai Dessalines, sorti de ce fort et coup dans sa marche, ne peut plus y rentrer. A peine contient-on l'impatience de l'armeo, qui voit l'ennemi clever encore une nouvelle redoute. Ne sontils donc plus les vainqueurs de l'Italie, du Nil et du Rhin? Pour ob6ir A l'ardeur qui les presse, on faith une troisieme attaque non moins funeste que les autres, tant la fortune se montre contraire Aleur gloire,. quand ils ne se battent plus pour la liberty.
Alors, le capitaine de expeditionn prend le parti de corner la place suivant les r6gles de l'art. Mais celui qui i]a defend ne s'en 6pouvante pas. C'6tait Lamartiniere qui avait faith preuve de vigueur au Port-au-Prince. 11 est un heros de la libert6 sur de fragile remparts de bois et de terre. I1 supporta avec ses soldats, la faim, la soif, la maladie et toutes les miseres extremes d'un siege, et r6sista tant q u'il fut humainement possible de resister, aux

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LIVRE D!EUXAIME.


efforts d'une arm6e qui occupait le nonde de ses exploits. I1 n'abandonna ce fort 6crasd par l'artillerie, que pour s'ouvrir un passage A travers douze mille bayonnettes, cherchant i venger les blessures de cinq g6n6raux et la Mort de pres de deux mille Franais. Tant de constance, d'audace et de courage, lui obtinrent des 6loges de- la bouche meme de ses ennemis. (i)
L'armn6e franqaise attaque la Crte4Pierrot, et en faith ainsi lo siege, lorsque, du sommet des Cahos, Toussaint vole au-delal des zontagnes qui dominent le nord. Rallumant la guerre dans les lieux memes o lron vient de l'6teindre; il est ainsi tant6t sur le devant, tant6t sur les flancs, tant6t sur les derrieres de ses ennemis, dont il rompt cA et la les communications. Cependant le sort de Maurepas, dont il aimait la bravoure 6t la franchise l'inqui6taitvivement; il l ui avait confit'le Port de-Paix, petite ville battie au bord de ia mer,


(L) Minoires de Lacroix, tom. 2, chap. 26.


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86 LIVRE DEuXiAIME.
et dont le port 'tait defendu par deuxbatteries. A la vue des Franqais debarques sur ce point, Maurepas, apr~s avoir br il la ville, s' tait retranche '" la gorge des trois rivi~res. Les Franvais, ayant 'a leur tete Humbert, l'un des plus beaux et desplus intrepides generauxde 'armee, l'attaquerent deux fois dans cette gorge, et deux fois furent repousses, ce qui fit une puissante diversion dans les manoeuvres de Leclerc, oblige de d~tacher un corps de troupes pour secourir Humbert. Mais Maurepas, seduit par les paroles du consul, abandonna Toussaint et mit sous l'ob6issance ses armes victorieuses.
Des que se r6pand le bruit du retour de Toussaint dans le nord, Desfourneau, rested' dans cette province, march sa rencontre, et l'enveloppe sur les derrieres. Toussaint se d6tache d'une partie de sa troupe, et court avec l'autre se precipiter oi' le danger l'appelle. En se presentant au combat, son coeur eprouve une surprise amere de voir dans les rangs ennemis, les soldats de Maurepas, dont il ignore la defection ; c'etait le 9 regiment de

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