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Haiti; Son histoire et ses detracteurs: by Jacques N. Leger, New York, 1907. (BCL-Williams Mem.Eth.Col.Cat. #588)

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Title:
Haiti; Son histoire et ses detracteurs: by Jacques N. Leger, New York, 1907. (BCL-Williams Mem.Eth.Col.Cat. #588)
Alternate Title:
Haïti; Son histoire et ses détracteurs: by Jacques N. Léger, New York, 1907. (BCL-Williams Mem.Eth.Col.Cat. #588)
Language:
French

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4-tr-Leg-1907-JN

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HAITI
SON HISTOIRE ET SES DETRACTEURS

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\HA .TI

SON HISTOIRE ET SES DETRACTEURS





Par

J. N. LGER,

Envoy6 Extraordinaire et Ministre Plnipotentiaire d'Haiti aux
Etate-Unis, Auteur de Haiti et l'Instruction Publique,"
"Haiti et la R6vision," "La Politique Extbrieure
d'Halti," "Recueil des Trait s et Conventions d'Hati," "Code de Procdure Civile d'Halti annotk."





FAC ET SPERA "






New York and Washington
THE NEALE PUBLISHING COMPANY 1907

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TABLE DES MATIERES.

PREMIRE PARTIES.

PARTIES HISTORIQUE.


CHAPITRE I.
Quisqueya ou Harti--Sa position gEographique-Ses premiers habitants: meurs, religion, coutumes--Divisions du territoire. 17
CHAPITRE II.
Christophe Colomb--Son arrive a Haiti--Conduite des Espagnols
savers les aborignese-Leur eupidit--La gurre-Ca bo-Anacaona-La domination espagnole-Le cacique Henri 20

CHAPITRE III.
Lee Francls: flibustiers et boucaniers-Leur genre de vie--laur
6tablisement la s Tortu e-Envahissement successif d'Hispagola devenu Saint-Domingue--Guerre continuelle avee ls EBspagnols-Conventions avec l'Espagne 1gitimant la conqute
francaise. . 29

CHAPITRE IV.
Spartie francaise do Saint-Domingu--es differstes clases
d'habitants--s prosprit--Le prjude do couleur-Etat des mmrs--Les colons: leurs divisions-Leur jalousie ontre Is Europeeno-Leur ddsir de s'emparer du pouvoir-Leur dddain envers lea affranchis: leur cruautE envers lee eselaves--Les negres
marrons . 33

CHAPITRE V.
Nombre des habitants de SaintDomingue-La Revolution fraulasae-Effort des colons pour en bdn aeler exclusivement-Les afranehis en profitent pour revendiquer leurs droite-Les pro.
Mres luttee-Atrocitds eommises par lees colonsVinent O at Chavanno-Bolement des eslave--Les premiers omi
saires eivils--Deret du 4 Avril 1792. 38
5

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6 Haiti: son histoire et ses ditracteurs
cEAPIrRZ VL.
Arrive de Sonthonaz, de Polvrel et d'Allaud--Application d
cret du 4 Avril 1792-La Commission intermEdiire-Rdsistance des colons-Combate A Port-au-Prince at au Cap-Ins Anglais dhbarquent t Saint-Domingue--lA Espagnols conduits par Jean-Francois s'emparent d'une parties du territoire--Proclamation de la libertE generale-L'homme de couleur au pouvoir 55

CHAPITRE VIL
Prise de Port-au-Prince par les Anglas-Polveral at Bonthoas
essaient de diviser lea hommes de la race noire-Leur d6part de 8aint-Domingue--Rigaud chass le Anglais de IAoganeToussaint Louverture abandonne les espagnols-Trait de Bae -Attaque de Iogane par les Anglais-Toussaint Louvertur dElivre Lavaux arrotW au Cap par Villate--Arrive de Ia noavlle commission civile-Sonthonax-Toussaint Loaerture gE n6ral en ohef de l'armEe-Hdonvlle-Evaasttlon de Saint.
Domingue par lee s Anglais- douville divise Toussaint at RIgaud--Guerre entire Toussaint et Rigand-dfaits de Rigaud
et son depart .65 8
CHAPITRE VII
M r administrative de Toussaint-Prse de possession de Is
parties espagnole-Convocation d'une Assembl6e Centrale--Constitution de Saint-Domingue-Toussaint Louverture Gouverneur General A vie-L'exp&dtion francaise--La Crte-A-Plerrot-Dportation de Rgaud---oumission de Toussaint LouverturSon arrestation et sa deportation-Sa mort au fort de Joux. 99

CHAPITRE I.
Mdeenres rationnalre-As Indigbens sniesent so s ol a do meant de Dessalines-Gurre de r ndependsae-Mort de Lalr--Roohambean-Atrocits commises par le I racals-Copois-la-Mort-Expulsion des Francais .
CHAPITRE X
Proclamation de l'independance--Saint-Domingue redevient HaItiDessalines, premier Chef d'Etat haltien (ler Janvier 1804-17 Octobre 1806)-Intrigues des Anglais--Organisation d'Hatti forement militair- MMontentament provoque par le aats
de Dessaline- Sa mort. 149
CHAPITRE XL
Christopo, chef du government provisore-Ale and Ptioo-Convocation d'une Constituante-Constition de 1806-Christophe marche sur Port-au-Prince-II est lua Prsident d'Hatti (28 D4oembre 1806)-Gerre civile--Le Snat destitute Christophe qui se fait lire au Cap PrEsident de l'Etat d'Halti (17 Mars 1807)-Le Snat flit Pftion President d'Halti le 9 Mars 1807--Christophe proclamE Roi d'Halti (Mars 1811)-Efforts

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Table des matiares


7


de la France pour reconqudrir son ancienne colonie-Potion aide Simon Bolivar-Ption rd4lu President le 9 Mars 1811 et le 9 Mars 1815-Elu President A vie le 9 Octobre 1816, il mourut le
29 M ars 1818. 157

CHAPITRE XII.
Boyer lu President d'Halti & vie (30 Mars 1818-13 Mars 1843)Pacifclstion de Is Grand'Anse--Mort d'Henri Christophe (8 Octobre 1820)- on royaume se rallied A las Rpublique-Les habitants de la partie oriental chassent lee Espagnols-Aprse avoir arbor le drapean colombien, ils reconnaissent l'autorite du President d'Halti-Le pavilion haltien flotte sur toute I'tle -Hostilit4 des Puissances envers Haiti: les Etats-Unis et Angleterre reoconnaisent independencee du Mexique, de Is Colomble, etc., mais s'abstiennent au sujet d'Halti-Abolition du tarif de faveaur dont Jouissait l'Angleterre-Differends ave Ia France au sujet de Ia reconnaissance de l'independanceMissions diverses-Hati sur pied de guerre-La France desire conserver un protectorat sur Haiti-Promulgation du Code Civil, du Code de Procedure Civile, ete.-Charles X. conobde l'ind pendance d'Hati-Son Ordonnance-Effet qu'elle produit-Charges qu'elle impose aux HaTtiens: emprunt en FrancePapiar-monnale, consdquence de i'Ordonnance de Charles I Pourparlers pour IS conclusion aveo Is France d'un nouveau trait destined i effacer la mauvalse Impression de l'Ordonnano de Charles X.-Ngociations aveo le Pape-Traite de 1838 per lequel la France reconnait I'independance d'Halti-Traitf aveoe l'Angleterre et la France pour l'abolition de la traite des noirs O-Le mdchtentement c6 par l'Ordonnanoe de 1825 avait
port attelnte ta Ispopulritd de Boyer-Apres l. traits de 1838 dos rdformes s'laposient-L'Opposition profite do i'lnse tion de Boyer-Charles Brard ain, dit Rivire, prend les arnmes a Praslin (27 Janvier 1843)-Boyer done a admission le 18
Mars 1843 et s'embarque sur Is corvette anglaise "Scylla". 169

CHAPITRE III.
Lee revolution re de 1848-.Leur re former: Is Constitution do
184l-Charles Hrard land, dit Riviere (30 Ddombre 18484 Mal 1844)-Perte do Is parties espagnole-Revendlations des paymns du Sud-Ja-mJaeques Aesau-Pdriode de transitionGuerrier (3 Mli 1844-15 Avril 1845)-Pierrot (16 Avril 1845ler Mars 1846)-Riche (ler Mars 1846-27 Fvrier 1847) 188

CHAPITBe XIV.
Faustin Soulouque (ler Mars 1847-15 Janvier 189)-lA 1 Avril
1848-Campagnes centre lee Domlinlais-L'empire-Intervention de la France, de l'Angleterre et des Etats-Unis en faveur des Dominicains-La Navase-G-onalves s'insurge-Dopart de
Faustin Soulouque. 197

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8 Haiti: son histoire et ses detracteurs

CHAPITRE XV.
Fabre Geffrard (23 D#cembre 1858-13 Mars 1867)--Concordat avee
le Vatican-Rdformes faites par Geffrard: instruction publique; loi autorisant le marriage entre Haltiens et 4trangers--Tentative d'immigration d'hommes de couleur des Etate-Unis--Geffrard essaie de faire neutraliser I'lle d'Harti-Annexion de la Rfpublique Dominicaine l'Espagne-Incident Rubaleava-Salnave prend les armes au Cap-Incident du Bulldog--Bombardement du Cap par des navires de guerre anglaia-Visite de Mr.
Seward au Pr6sident d'Halti-Dmission de Geffrard. 203

CHAPITRE XVI.
Bylvain Salnave (14 Juin 1867-19 Ddcembre 1869)-Constitution
de 1867: abolition de sla Prsidence & vie-Salnave devient
dictateur-Guerre civile-Jugement et execution de Salnave. 210

CHAPITRE XVII.
Nlssage Saget (19 Mars 1870-13 Mai 1874)-Retrait du papiermonnale-Affaire Batach-Ineident du Hornet-Incident Dominicain-Le peuple haitien envoie une medaille d'or au Snatour Charles Sumner-Dissidence t la Chambre des DputftNissage Saget, & l'expiration de son mandate, so retire & SaintMare . 216

CHAPITRE XVIII.
Michel Domingue (11 Juin 1874-15 Avril 1876)-L'emprunt de
1875-Mort de Brice et de Momplaisir Pierre-Emedte & Portau-Prince-Ddpart de Domingue pour la Jamalque 222

CHAPITRE XIX.
Boisrond-Canal (17 Juillet 1876-17 Juillet 1879)-DiffErend avee
la France au sujet de l'emprunt Domingue-Incident Autran: difflcultad avee l'Espagne au sujet de Cuba-Affaire MaunderREelamations Lazare et Pelletier-Attitude des Chambres-Leur
opposition-Demission du President 225

CHAPITRE XX
Lysius Salomon (23 Octobre 1879-10 Aott 1888)-Insurrection de
Miragoane-Incident religleux-Rclamations diverse: Affaires Lazare, Pelletier, Maunder (suite)-Emprunt DomingueBanque d'Halti-Vols de mandate & la Banque Nationale d'Hati -Union Postale-Tl14graphe sous-marin-Exposition agricoleR4Election de Salomon (30 Juin 1886)-Insurrection au Cap
(4 Aoat 1888)--Salomon quitte le pouvoir. 234

CHAPITRE XXI.
Wside Thlamaque--F. D.I Lgtime (16 Dcembre 1888-22 Aot
1889)-Incident du Haytian Republic-Ddpart de gitime. 241

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Table des matidres 9

CHAPITRE XXII.
Hyppolite (9 Octobre 1889-24 Mars 1896)--Le Etate-Unis et le
MOle Saint-Nicolas-Les Etats-Unis et Samana-Haitiens inscrits & la LUgation de France--Exposition de Chicago--T1Egraphes terrestres-Tl1phones-Constructions diverses-Mort
d'Hyppolite. 243

CHAPITRE XXIII.
Tirdsias Simon Sam (31 Mars 1896-12 Mai 1902)-L'affaire Laders-Chemin de foer du Nord-Chemin de fer de Port-au-Prince & l'Etang-Saum&tre-Divergence sur la durre du mandate de
Simon Sam-D mission du 1 resident 247

CHAPITRE XXIV.
Elections l4gislatives-Echauffouree au Cap-Haitien-A. Firmin
aux Gonaives-Incident du Markomania-Killick fait sauter la Crete--Pierrot-Nord Alexis 4lu President le 21 D cembre
1902-L'affaire de la Consolidation 251



DEUXIEME PARTIES.

CALOMNIES ET REFUTATION.



CHAPITRE I.
Limites-Superficie-Montagnes et rivieres-Iles adjacentes--Population--Gouvernement-Divisions du territoire--Organisation financiere-Organisation scolaire: instruction publique--Organisation judiciaire-Organisation religieuse 256

CHAPITRE II.
Climat: 4tat sanitaire d'Halti-Pas d'insectes venimeux-La faune.
La flore: arbres fruitiers; l4gumes-Fertilit4 du sol. 273

CHAPITRE III
Mceurs des Haltiens: leur hospitalit--La femme haTtienne: son
ddvouement-Le people n'est pas paresseux-Pas de haine de race-Avantages que les strangers trouvent a Haiti: leur scurit6-La naturalisation-La question de drolt de propriti
foncire . 282

CHAPITRE IV.
Le commerce d'Halti-Les produits d'aujourd'hui et ceux du temps
de la domination francaise-Halti A l'Exposition de SaintLouAie-8 diverse industries-Lee bois de construction et
autres-Les mines 294

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10 Haiti: son histoire et ses dtracteurs

CHAPITRE V.
Calomnies centre Haiti: leurs causes-Haiti n'a jamais eu aucun
ooncours de 'exrtrieur: attitude de 'Angleterre, de 'Espagns, de Ia France et des Etats-Unis-MOme Bolivar no lui a t*moigne aucune reconnaissance-L'Allemagne--Situation d'Halti au moment de son independance-Diffrence do cette situation ave celle des Etats-Unis au moment ot ie se sent spared de l'Angleterre--Guerres civiles & Haiti compares avec cells qul
ont desold l'Allemagne, l'Angleterre et la France. 301

CHAPITRE VI.
Corruption-Cannibalisme---Vaudou-Papa-Loi-Superstitions-Retour & la barbarie 341



TABLE DES ANNEXES.

Annese Numro Is Lettre de Maitland an Lieutenant-Colonel
Grant a esujet de la ligne de conduite A observer a I'gard
de Toussaint Louverture. 373

Anneze Numro II: Correspondance de Toussaint Louverture
aveo le President des Etats-Unis et le Consul amEricain t Saint-Domingue au sujet du concours demand aux Etats-Unis
dans la lutte centre Rigaud. 383

Annexe Numero III: Correspondance du DIpartement des Relations Extrleures aveo lee Charges d'Affaires de Frane et
d'Angleterre au sujet de la Navase. 393

Annexe Numro IV: Lettre de Is Agation des Etate-Unis a
Port-au-Prince an Seerdtaire d'Etat a Washington au sujet de incidentt du Bulldog et du bombardment de s ville du Capatien 899


N

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TABLE DES GRAVURES


Port-au-Pince Frontispice
Douane de Port-au-Prince 102 Cap-Haitien 110 Abattoir de Port-au-Prince 150
Ruines du ChAteau de Sans-Souci biti par Christophe 172 Petit-S6minaire College St-Martial, Port-au-Prince 180 Milot, lieu oil Christophe a b&ti le chAteau de Sans-Souci 198 Club 1'Union du Cap-Haitien 208 Banque Nationale d'Haiti, Port-au-Prince 238 Mareh6 Central de Port-au-Prince 246
Nouvelle Cath6drale de Port-au-Prince 254 Gare du Nord, Port-au-Prince 256
Ministres des Relations Ext6rieures, de la Guerre, etc.,
Port-au-Prince . . . 262
Edole primaire des Pree de l'Instruction Chr6tienne,
Port-au-Prince 266
Evch6 du Cap-Haitien 272

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I *lli "-:"~Irgic-

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AVANT-PROPOS.


Bien qu' une faible distance des Etats-Unis, Haiti est pourtant peu connue en ce pays oii le plus souvent l'on n'a d'autre source de renseignements que les livres ecrits en anglais par des voyageurs ou des auteurs peu scrupuleux. Des erreurs et des prejuges se sont ainsi enracinds dans l'esprit de beaucoup d'Ambricains qui ont fini par penser que mes compatriotes s'adonnaient toutes sortes de grossibres superstitions et retournaient a la barbarie au lieu de progresser. Cette opinion svere est fondle sur des calomnies que chacun ripete sans prendre la peine de contr8ler les faits.
Pour pouvoir avec impartiality juger un peuple il faut connaitre ses origines, ses mceurs; il faut le suivre dans son &volution, et meme se rendre compete des conditions telluriques et climatologiques qui ont certes leur part d'influence dans les transformations successives que subit un Etat. Un stranger qui no passe que quelques mois dans un pays don't il avait vaguement entendu parler auparavant ne peut avoir de suffisants 6liments d'information pour se prononcer en connaissance de cause. Il est done expose ou a repiter les racontages qu'il entend debiter autour de lui oun laisser libre cours a son imagination. Ignorance ou mauvaise foi, telle est le plus souvent la caractristique de tous ceux qui se hitent de parler d'une nation don't ils n'ont pas pris la peine d'etudier l'histoire et le temprament.
En 6crivant en anglais le livre que j'offre aujourd'hui au public, je ne bute qu' mettre les Ambricains en mesure de se former par eux-memes un jugement impartial sur Haiti. J'ai, en consequence, divis6 l'ouvrage en deux parties. Dans la premiere il y a touted l'histoire de l'ile depuis ses premiers habitants jusqu'au proces de la Consolidation. Je n'ai pas hisit6 a devoiler les horreurs qui ont souill6 son sol; j'ai igale13

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Avant-Propos


ment fait connaitre les diverse pbripities de la lutte farouche soutenue par son people pour arriver d'abord B la liberty et ensuite A l'ind6pendance.
Dans la seconde partie je donne un apergu du climate et de l'organisation g~n6rale du pays; j 'expose les coutumes, les mceurs des habitants, leurs efforts incessants vers un meilleur lendemain. J'en ai profit ponr refuter quelques-unes des calomnies dont ils ont 6t l'objet.
En parlant de l'esclavage et de la guerre de l'ind6pendance il m'a fall rappeler les cruautes commises par les Frangais. Je me plais cependant espbrer que personne ne m'accusera de voulolr reveiller la moindre rancune contre la France. Les Haitiens aiment sincrement ce pays auquel ils confident, en general, I'4ducation de leurs enfants. Dans les livres, dans lee brochures, dans les articles de journaux consacr6s k Haiti, l'on a pris l'habitude de parler de Dessalines et des soldats de la guerre de l'independance haitienne comme de monstres a qui tout sentiment human 6tait inconnu; mais l'on passe volontiers sous silence les crimes de Rochambeau et des colons frangais. Qu'on lise sans parti-pris l'histoire d'Haiti et I'on verra si les reprsailles exerces par les Haitiens n'avaient pas 4t6 provoquees par les barbares traitements qu'on leur avait infliges. Les faits se chargeront de demontrer l'injustice des accusations porties contre mes compatriots qui n'ont reculd devant aucun sacrifice pour se crier une Patrie et pour abolir a jamais la honteuse institution de l'esclavage. Les Haitiens revendiquent avec fiert6 l'honneur d'avoir ete les premiers a mettre fin an triste syst~me de l'exploitation de l'homme par l'homme. Les colbres qu'ils ont encourues, le mauvais vouloir qu'ils out rencontre, n'ont eu le plus souvent d'autre cause que la rancune des esclavagistes joint au dbpit des colons ou de leurs descendants pour lesquels Saint-Domingue avait cess4 d'8tre une source de richesses bien ou mal acquises.
Dans le cours de cet ouvrage il m'est arrive de mentionner des faits observes aux Etats-Unia. En les in-


14

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Haiti: son histoire et ses dItracteurs


voquant je n'ai entendu faire ni critique ni comparaison; j'ai simplement voulu, d'une part, refuter certaines accusations, et, d'autre part, demontrer qu'Haiti n'avait pas le monopole de superstitions et de pratiques qui existent un peu partout, aux Etats-Unis aussi bien qu'en Europe. Si, sans le vouloir, j'avais cependant donned de l'ombrage au people am6ricain, je le prierais d'ores et d4j& de ne croire B aucune mauvaise intention de ma part; je garde un trop bon souvenir de son cordial accueil pour ne pas m'efforcer d'6viter tout ce qui pourrait froisser sa lgitime susceptibility.
En cherchant et en disant ce que j'estime 8tre la v6rit4, je rends service aussi bien mon pays qu'aux Etats-Unis; car, pour s'appr4cier, les peuples se doivent bien connaitre. Par prejug4 ou par manque d'information les Ambricains se detournent d'Haiti oi leurs capitaux et leur inergie peuvent trouver un placement avantageux; et d'autres profitent de leur abstention. Mieux renseignds, il leur sera possible, s'ils s'en soucient, d'avoir pour le moins leur part des b6nfices don't leurs comp6titeurs jouissent maintenant seuls. Des relations cordiales, digag6es de toute arribre-pense et de toute preoccupation, ne peuvent manquer de provoquer la confiance reciproque; et cette confiance reciproque sera fructueuse pour tous. Puisse mon livre contribuer B l' tablir sur des bases solides en donnant aux Am'ricains une just idle des Haitiens !
En attendant, ce m'est un doux plaisir d'exprimer ici toute ma gratitude a Mademoiselle Louise Bourke qui a bien voulu s'imposer I'ingrate t&che de reviser le texte anglais de cet ouvrage. De tout cceur je dis merci ?A Mr. P. Thoby qui m'a aide dans mes recherches; je dis merci aux employs du D6partement d'Etat aussi bien qu'A ceux de la Bibliothbque du Congrbs pour le gracieux empressement avec lequel ils ont toujours mis A ma disposition les volumes et documents que j'avais besoin de consulter.

Washington, D4cembre 1906. J. N.


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lli 1. "-:"~I
I ~:

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PREMIERE PARTIES.
PARTIE HISTORIQUE.

CHAPITRE I.
Quisqueya ou Hatti-Sa position gtographique-Ses premiers habitants; moeurs, religion, coutumes-Divisions du territoire.

Entre le 17e degr6 55 minutes et le 20e degr6 de latitude septentrionale, et entre le 71e degr6 et le 77e degr6 de longitude occidentale du miridien de Paris,' git l'ile qu'aux Etats-Unis l'on se plait a appeler Haiti la mystirieuse.'
Avant le 15e sicle, ses habitants, au nombre environ d'un million, vivaient relativement heureux: l'ancien monde ignorait jusqu'd leur existence. Fortement basands, de taille plutSt petite, ils avaient les cheveux longs, hoirs et lisses. De mceurs simples, plus indolents qu'actifs ils se contentaient de peu; leurs besoins n'6taient d'ailleurs pas bien grands. Les hommes et les filles ne portaient aucun vetement; les femmes seules avaient un pagne qui ceignait leurs reins et ne descendait pas audessous du genou.3 La peche, la
chasse, le mais, des legumes de culture facile pourvoyaient a leur entretien; le coton leur permettait de tisser des hamacs, des filets, etc.; ils trouvaient du plaisir A
'B. Ardouin, Geographie de I'Ile d'HaTti.
2 D'apres l'Encyclopedia Britannica, Haiti ressemble i une tortue don't la tOte formerait la parties orientale et dont lee pattes postrieures constitueraient la partie occidentale.
Placide Justin, Histoire d'HaTti.
17

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18 Haiti: son histoire et ses ditractezrs
fumer les feuilles dessech6es du tabac. La polygamie 6tait pratique. A travers les c r6monies grossibres de leur religion l'on pouvait d6minler la notion de l'immortalit6 de l'Ame et la conception d'un Etre Supreme don't la mre, Mamona, 6tait l'objet d'un culte special. Dans l'autre vie les bons devaient Stre r6compens6s; et l'on se retrouvait au paradis avec les parents, les amis et surtout avec beaucoup de femmes.' Ils consid'raient come sacr6e une caverne d'oi, d'apris eux, le soleil et la lune s'6taient 6chapp6s pour aller briller au ciel. On y c61brait chaque ann6e une espece de fete publique. Femmes et hommes s'y rendaient en procession ayant i leur tote le cacique ou le plus notable du lieu. La c6r6monie s'ouvrait par les offrandes que les prtres ou "butios" presentaient aux dieux, en poussant de grands cris. Les fenumes dansaient au son d'un tambour et chantaient les louanges des dieux ou Z6m"s. L'on finissait par des prieres pour le salut et la prosp6rit6 du peuple. Les pratres rompaient alors des gateaux don't les morceaux distribu6s aux chefs des families 6taient pr6cieusement conserves; car, suivant une croyance don't les traces se retrouvent de nos jours chez des nations civilis6es, ces morceaux de gateaux conserves avaient la puissance de preserver de toutes sortes d'accidents ou de maladies.
Les divinit6s 6taient represents sous des former bizarres: des crapauds, des tortues, des couleuvres et des caimans; des figures humaines, horribles ou monstrueuses.'
Les pretres ou butios 6taient la fois devins et m6decins. Par tradition et par l'observation personnelle ils connaissaient la vertu de certaines plantes. Us faisaient done des cures a l'aide des simple qu'ils se procuraient; I'art de gu6rir augmentait leur prestige.
Les aborigines appelaient leur ile Quisqueya (grande terre) ou Haiti (terre montagneuse). Cinq chefs
Placide Justin, Histoire d'HaTti, p. 5.
Cette caverne, aujourd'hui connue sous le nom de grotte-&-Minguet, est situde dans les environs du Cap Haltien.
Placide Justin, Histoire d'Haiti, p. 6.


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Les aborigines.


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militaires on caciques s'y partageaient I'autorit"; ils
etaient independants les uns des autres. Comme
armes, le peuple se servait de massues, de fleches, de javelots de bois don't la pointe 4tait durcie au feu. Les aborigines avaient souvent A se defendre contre les
attaques d'insulaires voisins, les Caraibes, qui 6taient anthropophages. A Quisqueya la danse au tambour 4tait fort en honneur. Il n'y avait pas de rejouissances publiques ou prices sans bals et sans chants.
C'tait en some un peuple doux, poll, humain. Sea
belles qualitis devaient causer sa perte."






















Les cinq Cacicats ou royaumes 4taient: 10. Le Marien, sous la dependance de Guacanagaric, comprenait la cate nord et la plaine du Cap; la capital, Guarico, 4tait dans les environs de cette derniere ville;
-2o. le Magua, nomm4 depuis Vega-Real, s'6tendait au nord-est et avait pour chef Guarionex; sa capitale 4tait au lieu ot les Espagnols batirent la ville de Conception de la Vega;-30. Le Maguana obissant A Caonabo don't la residence 4tait A San Juan de la Maguana, renfermait la province du Cibao et occupait tout le cours de l'Artibonite, 40. Le Xaragua ayant pour chef Bohechio, s'6tendait a l'ouest et au Sud et avait pour capital Yaguana, aujourd'hui LAogane; et 50. Higuey, occupant toute la partie oriental avait pour chef Cotubanama qui avait Etabli sa r6sidence au village d'Higuey.
I Pour lea moeurs des aborigines d'Haiti, consulter l'ouvrage d'Emile Nau sur les caciques d'Halti.

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CHAPITRE IIH.
Christophe Colomb-Son arrive A Halti-Conduite des Espagnols envers les aborigenes-Leur cupidit6-La guerre-Caonabo--Anacaona
-La domination espagnole-Le cacique Henry.

Les premiers habitants d'Haiti menaient une existence heureuse, quand le 3 Aofit 1492 Christophe Colomb partit du port de Palos. Apris un voyage don't les peripeties sont trop connues pour 4tre repities ici, ses trois caravelles prirent mouillage le jeudi 6 D4cembre 1492 dans une jolie baie a la pointe septentrionale d'Haiti. En l'honneur du saint don't 1'Eglise Catholique clbrait ce jour la fete, l'endroit fut appel6 Saint Nicolas." La beauty du lieu, le joli panorama qui, a l'approche de l'ile, avait apparu aux yeux de Colomb, le chant du rossignol, jusqu'aux poissons, tout lui rappela le pays d'o5i il s'tait 6lanc6 la conquete du Nouveau Monde. Aussi baptisa-t-il l'ile qu'il venait de d4couvrir du nom d'Hispafiola; et se croyant en Asie, il en designa les occupants sous la denomination d'Indiens. L'arriv e des Espagnols allait Atre pour ces malheureux la source de toutes les calamitis. Et 1'ile si paisible et si tranquille jusque-la ne devait plus connaitre de repos; elle deviendra un perp~tuel champ de bataille oiL toutes les horreurs, toutes les atrocit4s ae donneront rendez-vous. Des torrents de sang arroseront son sol fertile et toute une race disparaitra pour satisfaire la cupidity des nouveaux venus. En plantant, le 12 Decembre, la croix sur les rivages d'Haiti, Christophe Colomb ne se doutait gubre que le symbole
Ce lieu porte aujourd'hui le nom de Male Saint-Nicolas.
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Caonabo: les premiers conflicts.


de redemption serait le signal d'une lutte farouche, d'une lutte sans merci.
Aussi bien, apris le premier mouvement de curiosity qu'avait provoqud la vue des grandes voiles qui, semblables d'immenses ailes d'oiseaux, poussaient les caravelles de Colomb vers leurs c6tes, les'indiganes, cdant aux avertissements de 1'instinct, prirent la fuite, cherchbrent un abri dans les forts protectrices. L'aspect des homes blancs ne prisageait rien de bon. Mais le naturel confiant et doux des aborigines l'emporta sur la crainte. Ils se laisserent vite prendre aux cajoleries et aux cadeaux des Espagnols. Leur chef, Guacanagaric,2 non seulement accueillit Colomb en ami, mais encore devint son allied ;-il lui concida le terrain nicessaire 't la construction d'une forteresse.Un fort, nomm6 "La Nativit6," en memoire du jour de Noil, s'6leva ainsi, avec le propre concours des Indiens, non loin de l'endroit oil se trouve aujourd'hui la ville du Cap:-les aborigines venaient eux-mames de forger le premier anneau de leurs chaines.
Apres avoir laiss& dans ce fort une petite garnison de 39 hommes, Colomb repartit pour 1'Espagne le 4 Janvier 1493. A peine s 'tait-il 6loign6 que les Espagnols, oubliant toute prudence et ne gardant aucune retenue, se livrbrent aux pires exces. Ne tenant aucun compte de la gendreuse hospitality et de l'acceuil bienveillant de Guacanagaric, ils infligerent ta ses sujets tous les mauvais traitements imaginables: ils outragerent les femmes et les filles; ils depouillrent les homes de leurs biens. Avides, ne pensant qu't se procurer de l'or, ils enlevaient et s'appropriaient ce mital oi ils le trouvaient. Ils foulaient aux pieds la pudeur, la proprietd, les coutumes des Indiens.-Ne trouvant plus de butin dans le Marien, quelques-uns d'entre eux congurent le projet de transporter leurs depr6dations dans le Maguana oi 4taient situdes les mines aurifares du Cibao. Le cacique qui y commandait, Caonabo, ne ressemblait en rien au passif Guacanagaric. De la rude
2 Colomb avait abordE au Nord dans le cacicat de Marien.


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22 Haiti: son histoire et ses ditracteurs
race des Caraibes, il avait conquis par la force son cacicat;-il entendait en rester le maitre.-Aussi n'h6sita-t-il pas h faire saisir et executer les envahisseurs don't les tristes exploits 6taient parvenus a sa connaissance. Et, avec le pressentiment confus des perils futurs, il resolut de debarrasser l'ile de ses h6tes; il envahit done le Marien; i la tate d'une nombreuse troupe, il se rua sur le fort de "La Nativite" qu'il detruisit de fond en comble apres avoir extermin6 jusqu'au dernier Espagnol. C'4tait desormais la guerre!
Quand, le 27 Novembre 1493, Colomb revint l'endroit oif s'levait "La Nativit," il ne put que constater et deplorer le d6sastre. II 6tait arrive d'Espagne avec des forces relativement imposantes. Il s'6tablit h l'Est de Monte Christi ofi fut fondue la premiere ville que les Europens bitirent dans les Antilles. En l'honneur de la reine d'Espagne, cette ville regut le nom d'Isabelle. Parmi les nouveaux compagnons de Colomb il y avait des aventuriers qui revaient de faire une prompte fortune. Ils se mirent en quete de l'or avec une apret6 qu'6galait leur didain pour les sentiments des Indiens.-Les vivres se faisant rares, les Espagnols soumirent les habitants de P1ile h une sorte d'imp6t en nature. Ceux-ci se virent astreints un travail penible pour fournir h leurs exploiteurs du coton, du tabac et de la poudre d'or. L'on ne tarda pas non plus a les obliger a chercher dans les entrailles de la terre l'or que leur indolence se contentait de ramasser dans le sable des rivibres. Cette injuste oppression revolta leurs Ames nalves. Ils se pressbrent autour de Caonabo, devenu le champion de la resistance a la tyrannie de l'6tranger. La lutte s'engagea et se poursuivit avec des chances diverses jusqu'au moment ofi Colomb recourut a la perfidie d'Alonzo Ojeda pour se debarrasser de son indomptable adversaire. Sous pr&texte de conclure la paix, l'on attira Caonabo dans un guet-apens. Ojeda lui presenta, come un cadeau envoy6 par le chef des Espagnols des chaines et des menottes en fer poli et brilliant come de l'argent. Le naif Indien admira ces fers et se les laissa de confiance

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Les premiers conflits.


passer aux poignets. Separ6 des siens, il fut ainsi enlev6 et conduit a Colomb qui le garda prisonnier dans une des chambres de sa maison; il fut plus tard exp'did en Espagne."
L'indigne traitement inflig6 a leur chef, loin de les intimider, provoqua un soulevement general des Indiens. Manicatoex, frere de Caonabo, devint leur chef. Contre la nombreuse bande qui s'avangait menagante sur la ville d'Isabelle, Colomb exp6dia un corps discipline de fantassins, de cavaliers, d'artilleurs et d'arbal6triers. Vingt-cinq dogues accompagnaient cette armie. Les indigines se battirent bravement. Mais les armes a feu eurent vite raison de leurs javelots et de leurs massues. Leurs forces furent aneanties. La cavalerie harcela sans piti6 les fuyards; beaucoup furent atteints et leurs chairs palpitantes servirent de piture aux dogues affams. L'on ne fit point de quarter. Le massacre fut complet. Seuls purent y chapper
ceux qui furent assez heureux pour gagner les inaccessibles montagnes. Cette victoire assura la domination espagnole. La tranquillity ne devait pourtant pas en resulter; I'ile infortunde semblait voude aux convulsions terrible. Les Espagnols augmentrent leurs exactions au point que les malheureux Indiens, avec l'espoir de les affamer et de s'en debarrasser, abandonn4rent toute culture; ils desertbrent leurs maisons et, se r'fugiant dans les impin6trables forts, dans les montagnes oii ils se nourrissaient de racines, ils s'imposerent des privations preferables, selon eux, au traitement inflig6 par les conquirants.
Le sol ha'tien s'abreuva bient6t du sang espagnol.Les compagnons de Colomb, en l'absence de celui-ci parti en 1496 pour 1'Espagne, se disputerent le pouvoir par les armes; et la guerre civile commenga. Partout
Caonabo fut expedit en Espagne en Mars 1496.-Selon E. Robin (page 14) le navire aurait sombre et le cacique serait mort noyd.Selon J. B. Dorsainvil (Cours d'histoire d'Haiti, page 44)-le chef se serait laiss4 mourir d'inanition pendant la traverse; le navire qui le portait serait arrive ta Cadix le 11 Juin 1496.
Quoiqu'il en puisse stre, Caonabo n'a jamais 4td debarque en Espagne.


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24 Haiti: son histoire et ses ditracteurs
des scenes sanglantes: les Espagnoles massacrant les indigenes; ceux-ci, quand l'occasion s'en presentait, usant de represailles; et pour comble, les Espagnols s'entr '4gorgeant.
A son retour Hispafiola, Colomb, pour mettre un terme aux dissentions de ses compatriotes, 6tablit en faveur du chef des rdvoltis, Roldan-Ximenes, le system des "repartimientos." Roldan et ses partisans regurent chacun un lot de terre et un certain nombre d'Indiens pour le cultiver. Ainsi prit naissance l'esclavage don't les horreurs allaient s'ajouter a celles qui disolaient ddjh ce malheureux pays. Robadilla qui, en 1500 remplaga Colomb, aggrava le systeme des "repartimientos" en le gendralisant. Les caciques furent obliges de fournir A chaque Espagnol un certain nombre d'Indiens; ces Indiens devaient travailler pour compte et sous la direction des conquerants; ils 4taient transmissibles aux hiritiers de leurs maitres.-Ces mesures n'taient pas de nature & retablir le calme dans la colonie.-Emue des plaintes qui lui 6taient adres-sees, la Cour d'Espagne se decida & nommer Nicolas 'Ovando gouverneur de 1'ile; il debarqua & Santo-Doiningo' le 15 Avril 1502."
Le nouveau gouverneur jouissait d'une honorable r6 mutation que ses actes allaient dimentir. 11 semblerait qu'en touchant le sol d'Hispafiola, l'homme, meme le mieux intentionne, depouillait vite tout ce qu'il avait d'humain pour laisser libre cours aux pires instincts.Uniquement preoccup6 de transmettre le plus d'or possible au roi d'Espagne afin de faire croire a l'excellence de son systeme d'administration, Ovando se montra impitoyable aux Indiens. Enfouis dans les mines,
Barthlemy avalt en 1496 bati sur Ia rive gauche de 1'Ozama une ville qu'il appela Nouvelle Isabelle et oft le siege de l'administration fut transportE. Detrulte en 1502 par un ouragan, cette ville fut en 1504 reconstruite A l'embouchure de l'Ozama par Ovando qui l'appela Santo-Domingo, pr#nom du pare de Christophe Colomb.
Placide Justin, page 32, donne le 15 Avril 1500 comme date de I'arrivde d'Ovando.

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ces malheureux mouraient d'inanition ou d'epuisement.
Pierre d'Alanga avait, des Canaries, introduit la canne a sucre & Hispafiola. Cette nouvelle branch d'industrie ajouta un fardeau de plus a celui qui pesait si lourdement ddji sur les indigines.
Aussi, pour prevenir tout soulbvement de leur part, Ovando imagina de briser les derniers centres d'organisation oi ils se pourraient rallier pour une commune defense.
Deux des anciens cacicats s'6taient maintenus intacts et avaient encore comme chefs deux aborighnes.-Anacaona, sceur de Bohechio et veuve du courageux Caonabo, rignait au Xaragua; et le Higuey obeissait toujours a l'autorit6 de Cotubanama. Le prestige de la reine du Xaragua 4tait grand. Fort belle elle avait, en outre, l'art de composer ces natives posies qui bergaient les souffrances de son peuple.-Comme son mari, Anacaona allait Stre la victime de la deloyaut6 espagnole. Ovando prit vite ombrage de l'ascendant moral qu'elle exergait. Sous pretexte de recueillir les tributs dus a la couronne d'Espagne, le gouverneur partit pour le Xaragua, accompagn6 de 300 fantassins et de 70 chevaux.-Sur I'ordre d'Anacaona, on lui fit partout I'accueil le plus amical. Elle alla en personne k la rencontre de son illustre visiteur, en l'honneur duquel l'on multiplia les ftes.-Tant de confiance ne desarma point l'implacable Espagnol. Au milieu d'une des f6tes qui se clebraient, sur un signal convenu, les soldats d'Ovando fondirent sur les inoffensifs Indiens et se livrbrent & une abominable tuerie. Pour 6clairer le massacre, ils mirent le feu au village. Anacaona, faite prisonibre, fut conduite & Santo-Domingo oil des juges, complitant I'infamie d'Ovando, la condamnerent a mort; et I'on trouva des bourreaux pour la pendre! Ovando 6tait disormais maitre du Xaragua (1540).
Il ne restait plus qu' s'emparer du Higuey que commandait le farouche Cotubanama aux formes athl4tiques. Une cause de guerre fut vite trouvee. Le dermier des caciques d'Haiti defendit bravement son petit


Anacaona


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26 Haiti: son histoire et ses detracteurs
Etat. La lutte fut opiniftre, horrible. La fureur espagnole n'4pargnait ni l'Aige ni le sexe. L'on massacrait tout indistinctement. Vaincu malgrd des prodiges de valeur, Cotubanama fut train captif ia SantoDomingo oi', comme Anacaona, il fut pendu. Sa defaite et sa mort livraient complitement Hispafiola aux Espagnols I
Ovando triomphait! La conquete espagnole avait aneanti toute une race.--Expedids et vendus come esclaves en Europe, soumis & de lourds imp6ts, assujettis h de pnibles travaux, tortures, persecutis, les autochtones avaient rapidement disparu. Les uns demandaient au suicide un terme aux mauvais traitements qui leur 6taient infliges; d'autres 6taient divords par les dogues; les combats meurtriers, les massacres renouvelds avaient fait perir le plus grand nombre. Toujours est-il qu'en 1507, a peine 15 ans apres l'arrivee des Espagnols, d'une population d'environ un million il ne restait plus que 60,000 indigines. Quatre ans plus tard, en 1511, il n'y en avait que 14,000.6
La cruaut6 et la cupidity des colons avaient depeupl6 1'ile. Les bras manquaient: la prospirit6 d'Hispafiola 6tait menace.
Ovando, toujours fertile en expedients, imagina d'y importer les habitants des miles voisines, sous pretexte qu'il serait plus facile de les convertir au christianisme. Trompes par les artifices les plus grossiers, 40,000 de ces infortunds furent arraches a leurs foyers et jets en pature l''avidit6 des Espagnols d'Hispaiiola.
Pour les chatiments futurs, l'on ne tardera pas h introduire dans P'ile un nouvel 6lhment plus resistant que les Indiens et les Caraibes.-L'essai de quelques noirs avait donned de bons resultats.-L'on en vint a les considerer comme indispensables.-La traite s'organisa.-Des cargaisons de chair humaine commencrent & affluer A Hispafiola.
Etourdis par leur brutale separation de leurs familles,-abrutis par les souffrances et les fatigues d'un


* Placide Justin, Histoire d'Haiti, pages 40, 42.

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Le cacique Henri


long voyage,--disperses dans les diverses exploitations et ne comprenant gure le langage qui se parlait autour d'eux,-les nouveaux esclaves furent d'abord forcement dociles et soumis.-Mais peu peu, par le contact avec les survivants des Indiens, ils allaient pouvoir changer des id6es. Les griefs anciens et les griefs nouveaux devaient se confondre dans la haine de l'oppresseur.
En 1519 6clata la dernibre revolte de ce qui restait des premiers occupants de l'ile.-Echapp6 comme par miracle au massacre de Xaragua en 1504, Henri, originaire de Bahoruco, avait 6td recueilli et l1ev6 dans un couvent de Dominicains h Santo-Domingo. Converti au christianisme, il n'en fut pas moins soumis h l'esclavage. Fatigue des mauvais traitements de son maitre, exaspir6 surtout d'un attentat & l'honneur de sa femme, se voyant impuissant a obtenir justice, il se sauva de St-Jean en 1519; et, accompagn6 de quelques esclaves indiens qui jurerent avec lui de mourir plutot que d'endurer l'humiliante servitude & laquelle ils venaient de se soustraire, il se retira dans les montagnes de Bahoruco. Le nouveau chef avait regu une certaine culture intellectuelle; il connaissait le maniement des armes; beaucoup de ses compagnons n'y 6taient pas non plus strangers. Ils purent done offrir une r6sistance mieux organisee. Les Espagnols 6prouvarent 6chec sur 6chec. Les succhs d'Henri faisaient affluer dans son camp retranch6 tous les Indiens qui pouvaient 6chapper a la domination espagnole.
Les esclaves noirs ne tardbrent pas & imiter l'exemple de leurs compagnons d'infortune. Ils se souleverent & leur tour et sur la plantation meme de Di6go Colomb, gouverneur de l'ile.-Ils incendierent toutes les habitations qui se trouvaient sur leur passage, et massacrerent tous les Europ6ens qu'ils rencontrbrent. Mais, manquant d'un chef habile et peu familiarises avec les lieux, ils furent vite defaits. Ils purent cependant gagner les mornes d'Ccao o, sous la dinomina-


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28 Haiti: son histoire et ses ditracteurs
tion de "negres marrons," vivaient deji quelques hommes de leur race qui s'6taient d'eux-mames affranchis de l'esclavage.
Quant Henri, les Espagnols ne purent le vaincre ni par la force ni par la ruse. Il tablit solidement son autorit6 dans le Bahoruco; et ses bandes 6taient devenues la terreur des colons. Pendant pres de 14 ans il fit h son tour subir de fortes humiliations l'aorgueil des conquirants.-Les defaites repities inflig'es aux Espagnols dcidrent Charles-Quint, alors roi d'Espagne et Empereur d'Allemagne, 'a envoyer un agent special Hispafiola:-Barrio-Nuevo fut charge de r'tablir la paix. Porteur d'une lettre de 1'Empereur adressie & Don Henri, il n'eut pas de peine a decider le cacique a deposer les armes. Las Cases, Protecteur des Indiens, obtint qu'il se rendit & Santo-Domingo. Par le trait& de paix solennellement ratifie, il obtint pour lieu de residence le bourg de Boya. Exempt de tribut, il devait, sous le titre de cacique d'Haiti, garder son autorit6 sur les Indiens autorisis le suivre. Au nomble d'environ 4,000, les derniers rejetons de la race autochtone s'installhrent 'a Boya. AprBs avoir enfin reconquis leur liberty, ils allaient d~sormais pouvoir vivre tranquilles.

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CHAPITRE III.


Lee Francais: flibustiers et boucaniers--Leur genre de vie--Leur
tablissement la I Tortue-Envahissement successif d'Hispafiola devenu Saint-Domingue--Guerre continuellle avec les EspagnolsConventions avec l'Espagne l4gitimant la conquate franchise.
La paix conclue en 1533 avec le cacique Henri avait d4finitivement mis fin aux hostilit6s entre Indiens et Espagnols.-Pour quelque temps le sang cessa de couler.-La periode de tranquillity relative qui suivit ne fut gubre profitable. La colonie, loin de prospirer, d6clinait.-L'incompetence on les malversations des gouverneurs qui se succidaient hitaient la decadence. Les mines, 6puisees ou abandonnies, laissaient inoccups des bras qui didaignbrent de s'adonner A l'agriculture.-L'oisivet6, les d6bauches, la misbre reduisirent les colons a un 4tat pitoyable. Au milieu de toutes ces ruines, seule la ville de Santo-Domingo, oui s'4tait concentr6 le luxe des administrateurs, s'embellissait et rev8tait un air de grande splendeur. Son succs meme lui attira de graves calamitis. En 1586, l'Amiral Anglais, Sir Francis Drake, charge par la reine Elizabeth de r6frener 1'arrogance espagnole, bombarda la ville, s'en empara et l'incendia en parties. Apres un mois de possession, il ne consentit l''vacuer que moyennant le paiement d'une ranvon de sept mille livres sterling.
L'apparition d'autres Europ6ens dans les Antilles allait Atre pour les Espagnols une source d'incessantes pr4occupations.-Ds le commencement du 16e sicle, attirds par l'appAt du gain, les Frangais avaient com29

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30 Haiti: son histoire et ses ditracteurs
menc6 des incursions dans le Nouveau-Monde.-Frappes de tout ce qui se racontait au sujet des richesses de Santo-Domingo, ils prirent peu a peu l'habitude d'appeler toute l'ile Saint-Domingue. A l'origine, nulle idle de conquite ne les animait. La rapine leur suffisait. De concert avec les Anglais ils faisaient tout le mal possible au commerce espagnol. Des defaites successives leur eurent cependant vite fait sentir la necessite d'avoir un point de ralliement, un pied-a-terre oil radouber leurs navires.
En 1625, des Frangais sous les ordres d'Enembuc, et des Anglais, conduits par Warner, s'empararent de P'ile Saint-Christophe. L'initiative privee commenqa ainsi d'pouiller I'Espagne de ses possessions du NouveauMonde.
La cour de Madrid s'alarma de ce voisinage dangereux. En 1630 l'Amiral Frid6ric de Tolede se presenta devant Saint-Christophe et en chassa les Anglais et les Frangais qui allbrent s'6tablir a 1'ile de la Tortue, a deux lieues au Nord d'Hispaiiola ou Saint-Domingue. Leur nouvelle possession, longue de huit lieues sur deux de large, devint rapidement le rendez-vous des forbans qui balayaient la mer des Antilles. Cette petite ile fut le point de depart de l'6tablissement des Frangais h Saint-Domingue; ils s'empressbrent de la fortifier, apris en avoir chasse les Anglais en 1640.
La colonie espagnole 4tait A ce moment en pleine decadence. La nicessit6 de se mettre a l'abri des depredations de leurs terrible adversaires avait port les Espagnols a se concentrer dans l'interieur de l'ile de Saint-Domingue. Les cftes 4taient desertes ou peu s"'en faut. Les Frangais en profitbrent pour occuper une grande partie du littoral nord. Ils avaient PortMargot; ils fonderent bientit Port-de-Paix.
Les nouveaux occupants de Saint-Domingue 4taient de rudes caractbres. Ils s'adonnaient a la chasse des beufs sauvages don't ils conservaient la viande en la faisant fumer sur des brasiers nommis "boucans"; d'oi ]leur nom de boucaniers. Mais traques par les Espagnols, ils ne tardbrent pas A se livrer la pira-

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terie. Sous le nom de flibustiers ils devinrent la terreur des Antilles. Ils n'avaient ni femmes, ni families. Ils s'associaient deux i deux; les biens 4taient communs et passaient au survivant. En cas de diff6rends, ce qui 4tait rare, la querelle se vidait h coups de fusil. Ces hommes portaient des vetements de toile grossibre, le plus souvent teints de sang. Mais 'a leur ceinture il y avait toujours un sabre et plusieurs couteaux ou poignards. Quand l'un d'eux poss6dait un bon fusil et 25 chiens, ii s'estimait heureux.-Plusieurs avaient quittd leurs noms de famille pour prendre des noms de guerre qui sont rests h leurs descendants. Vivant exposes h toutes les intemperies, a tous les dangers, ils mbprisaient autant la mort que les lois. Braves jusqu'd la folie, les flibustiers, de leurs petits bateaux, s'6langaient avec fr6n6sie a l'abordage des plus grands navires espagnols. Rien ne r6sistait l'imp'tuosit6 de leurs assauts.--L'independance de leur caractere ne supportait aucun frein; et l'autorit6 qu'ils accordaient a leur cal)itaine ne durait que pendant l'action. Impr6voyants, insoucieux, ils gaspillaient en peu de temps les riches prises qu'ils faisaient; ils passaient ainsi de 1'extreme abondance l'extreme misbre. Le besoin stimulait leur ardeur, enflalmmait leur courage.
D'Ogeron entreprit de discipliner ces &mes inquietes et de les attacher & leur nouvelle patrie. La famille seule pouvait les retenir.-Aussi s'empressa-t-il d'importer des femmes; il n'en arriva pas en nombre suffisant. Pour 6viter toute contestation, elles furent mises aux enchbres; les moins pauvres des flibustiers les obtinrent. Ainsi s'6tablirent les premieres families frangaises de Saint-Domingue.
Les Espagnols avaient lh de terribles adversaires. Is essaybrent en vain de les exterminer. Comme autrefois avec les Indiens, ils massacraient tout. L'ile devint un nouveau champ de bataille. Les Anglais tentbrent aussi de s'y installer. Une flotte, envoy6e par Cromwell, menaga Santo-Domingo en 1655. Par bonheur pour les Frangais, I'exp6dition 6choua et lea Anglais allbrent s'emparer de la Jamai'que qu'ils ont


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32 Haiti: son histoire et ses dtracteurs
gard6e depuis. La lutte rest done concentr6e entre Espagnols et Frangais: elle fut opinihtre et sanglante. Mais petit A petit les nouveaux arrivants gagnaient du terrain. Enhardis par le success, les Frangais prirent bient6t offensive; ils revaient d'avoir toute 1 ile. Is entreprirent une premiere campagne contre Santiago qui tomba en leur pouvoir. Aprbs avoir obtenu une forte rangon, ils abandonnbrent cette ville (1669).
Les Espagnols attendirent l'occasion de prendre leur revanche; au moment opportun (1687) ils envahirent Petit-Goave qui fut entibrement detruit.-En 1691, ils s'emparbrent du Cap-Frangais qu'ils incendibrent et don't les habitants furent gorges; ils se retirdrent ensuite emmenant bon nombre de femmes, d'enfants et d 'esclaves.
La situation des Frangais sembla un instant d6sespr4e. Les Anglais se mirent aussi A inquieter leur 4tablissement.-Et les esclaves noirs, en qui le sentiment de la liberty n'tait qu'assoupi, se montraient menagants. Deji en 1678 Padre-Jean les avait entrainds a la revolte.-En 1697, dans le quartier-Morin, trois cents Africains prirent de nouveau les armes.
Par bonheur pour les colons de Saint-Domingue la paix de Riswick conclue cette annie mme mit fin aux hostilitis.-Par le trait sign en 1697, Louis XIV obtint une cession regulibre de la partie occidentale de I 'ile don't les limites furent fixees & la pointe du Cap Rose au Nord et a la pointe de la Beate, au Sud.


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CHAPITRE IV.
La partie franchise de Saint-Domingue--Ses differentes classes d'habitants-Sa prosperit&--Le pr4jug# de couleur-Etat des moeurs-Les Colons; leurs divisions-Leur jalousie contre lee EuropOen-Leur desir de s'emparer du pouvoir-Leur ddain envers leas affranchis; leur cruautE envers les esclaves-Les ngres marrons.

Le traits de Riswick, en l4gitimant la conquate de la France, debarrassa les colons de Saint-Domingue des preoccupations que leur causait le voisinage des Espagnols. Ceux-ci devinrent bient6t presque des allies; la guerre de la succession d'Espagne confondit, en effet, les intirets de Louis XIV et ceux de l'hdritier de Charles II.-Le 18e siecle s'ouvrit done sous d'heureux auspices, et la paix int rieure, par les garanties qu'elle donnait, ne tarda pas a faciliter le developpement de l'agriculture. Dans le course de ce siecle Saint-Domingue allait 4tonner le monde par sa prosperity. Son soleil ardent eut cependant vite 4puis6 les forces des Europeens qui, sous le titre d'engaggs, 6taient en quelque sorte des esclaves attaches a la glbe. La culture de la canne sucre, celle de 1'indigo, exigeaient des auxiliaires moins d6licats. L'on rechercha done lea Africains.-La traite devint un traffic don't I'on ne rougissait pas.-L'on importait jusqu'h 30,000 noirs par an.
Au d6but leur condition fut moins pnible. Les premiers colons, quoique farouches et alters, avaient, en effet, des goits simples. Leurs besoins, moins dveloppis, n'exigeaient pas de grands efforts pour Atre satisfaits. D'autre part, il n'y avait gubre de femmes blanches dans la colonies; et celles qui, A l'origine, vin88


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34 Haiti: son histoire et ses ditracteurs
rent s'y fixer, n'4taient pas des plus vertueuses. Les rudes flibustiers et leurs successeurs immbdiats ne ddaignaient done pas de recourir aux nigresses. Les soins devouds de ces dernibres toucherent souvent I 'me de leurs terribles maitres; elles devinrent des compagnes.-Et les enfants qui naissaient de ces liaisons 6taient l'objet de I'attention paternelle.-Le pr4jug6 de couleur ne compliqua point les premiers rapports:-Personne n'avait a rougir, personne ne se sentait humili4.-L'apparition du mulatre, en chatouillant la fibre paternelle, adoucit la situation de certain esclaves. Meres et enfants devenaient le plus souvent libres.
Mais les faciles richesses que prodiguait le sol fertile de Saint-Domingue ne tardbrent pas modifier les idles. En s'entourant d'un luxe extravagant, les coIons enrichis crurent de bon ton d'accabler de leur mepris les Africains et leurs descendants. Et les nouvelles families, arrivees d'Europe, exagerant le didain, en vinrent a ne plus considerer comme des Stres humains ceux don't la peau n'4tait pas blanche. Les dis.tinctions apparurent; des barribres s'elevarent.
Au temps de sa grande splendeur Saint-Domingue comptait ainsi trois classes principales d'habitants: les blancs,-les affranchis,-et les esclaves. A ces classes officiellement reconnues j'en ajouterai une quatribme: les n'gres marrons.10. Les blancs s'4taient, bien entendu, arrog6 tous les privileges, tous les droits. Ils 6taient les maitres; la conleur de leur peau suffisait a leur donner tous les advantages. L'int6ret, la prosperity, le temps ne laissbrent pourtant pas d'introduire des nuances dans la classe dominante.-Elle se divisa en 1". fonctionnaires de I'ordre civil et militaire,---2. en grands planteurs,-30. en commer<:ants,-40. en artisans,--marchands en d6tail,-aventuriers en quete de fortune. Ces groups se jalousaient les uns les autres. Et l'on appelait didaigneusement "petits blancs' ceux qui
B. Ardouin, Introduction aux Etudes sur l'histoire d'Haiti.

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Les differences classes d'habitants


n'taient ni fonctionnaires ni grands planteurs. Les petits blancs pardonnaient difficilement aux grands planteurs la haute position sociale qu'ils occupaient.
En outre les blancs arrives d'Europe se croyaient superieurs aux creoles, c'est-a-dire aux blancs nes dans la colonie.-Malgr4 toutes ces distinctions cr64es par la vanity, blancs d'Europe, creoles, grands planteurs, "petits blanks," tous s'entendaient A merveille pour exploiter le regime colonial qui leur permettait de fouler l'esclave aux pieds et d'humilier l'affranchi.
Cependant les grands planteurs qui formaient l'aristocratie du pays deguisaient a peine le diplaisir que leur causait le gouvernement despotique de SaintDomingue. Le Gouverneur-Gendral 2 absorbait tous les pouvoirs. II se milait de tout, mime de rendre la justice, bien qu'un fonctionnaire special, l'intendant, fit charge de cette partie de l'administration.-Sa volont6 faisait loi.-De bonne heure les grands planteurs songerent s'affranchir d'une telle dictature, avec l'arriere-pensee, il est vrai, de rendre leur coterie souveraine. D'od rivalit6 et lutte.
Tout en sapant l'autorit6 des agents venus de la metropole, les planters ne se faisaient gubre aimer des petits blanks; et ils mprisaient trop les affranchis pour tenter de s'en rapprocher.
20. Les affranchis formaient la classe intermidiaire entre le colon et l'esclave; on y comprenait les noirs et les mulatres qui avaient obtenu leur liberty. Par des efforts personnels, par le travail, ils s'6levaient de plus en plus an-dessus de 1'infime position oi l'on essayait de les releguer.-Ils arrivirent a possider des propri6tes rurales et urbaines.-Ils s'instruisaient et souvent
I Pour designer le Gouverneur I'on se servait de l'expression "Gfneral" ou "Mon Genral."- ( Moreau de St. MEry.) D'oi l'habitude que les compagnards ou les gens du peuple d'Halti ont conserve d'appeler "Gnral" tout homme qui occupe une fonction ou une situation social supdrieure A la leur.-De lA vient l'erreur des Etrangers qui, en entendant souvent ce mot "GEnEral" ont cru que tout le monde, ou i peu pres, avait A HaTti ce grade militaire.


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36 Haiti: son histoire et ses detracteurs
leurs enfants obtenaient dans les &coles de Paris plus de succes que les fils de colons.
Les affranchis, par la fortune et I'instruction acquises, se sentirent bientit les egaux des blancs; ils s'irritbrent done des prerogatives que les privilgi6s de la peau s'attribuaient a leurs depens. Ils commencrent a revendiquer l'exercice des droits politiques que leur avait reconnus le Code noir. Us se trouverent par la force des circonstances en rivalit4 declare avec les colons qui crurent pouvoir 6touffer leurs aspirations en les humiliant.-On leur ferma les carribres liberales; mame certains metiers manuels leur furent prohibes; ils ne pouvaient pas Stre orfbvres. I ne leur fut plus possible de devenir officers. Finalement on leur interdit l'accks de la France (1777); l'on en vint jusqu'a leur defendre de porter les mimes 4toffes que les blancs.
Ces homes que l'on humiliait ainsi comme a plaisir etaient pourtant de bons soldats. Ils faisaient parties des milices et de la marichauss6e. Ils apprenaient le maniement des armes. Les colons leur confiaient le soin de veiller a leur securit64 I Quant aux femmes, mul&tres ou noires, elles demandaient a leurs charmes le moyen de subjuguer l'orgueil colonial. Epouses ou concubines, elles voyaient grandir leur influence et en profitaient pour faire affranchir leurs congeneres. Hunmilides de se voir dblaissees pour leurs soeurs colorees, les femmes blanches ajoutbrent le poids de leur jalousie aux causes de conflict deji existantes.
30. Le sort des esclaves, noirs ou multres, btait bien triste. N'4tant pas considers comme des Stres humains, ils n'avaient, A proprement parler, aucun droit que l'on fit tenu de respecter. On les vendait come le vil betail avec lequel les maitres les confondaient dans l'inventaire de leurs domaines.-Ils 4taient expos6s & tous les caprices, & toutes les fantaisies.-Les punitions les plus barbares leur btaient infligees.-Le Code noir permettait de mettre les fugitifs A mort; il autorisait pour le moins a leur couper les oreilles, a leur couper le jarret. Les dogues d6chiraient leur

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Les diffe'rentes classes d'habitants


chair. Le moindre chtiment 4tait le fouet qui lacerait la peau. Et on ne le m6nageait guere.-L'honneur de leurs femmes, la pudeur de leurs filles servaient de jouet aux maitres.
Aussi bien, l'esclave, sous son apparente resignation, avait une idee fixe, une obsession: s'affranchir de ce joug odieux. A travers ses souffrances, il ne cessait d'entrevoir la liberty. Et, quand il ne pouvait I'acheter, il se l'octroyait par la fuite; il se jetait, a la premiere occasion, dans les forces, dans les gorges des montagnes; il devenait ce que, dans le langage du temps, on appelait "un marron."
Les marronss" 6taient done les esclaves qui, a leurs risques et perils, avaient repris leur liberty. Ils 4taient hors la loi. Traquis comme des bates fauves, ils 4taient constamment aux aguets. Ils faisaient leur domaine de tout ce qui pouvait leur offrir un refuge sir centre ceux qui les poursuivaient. En cas de capture, ils se savaient exposes toutes les tortures que l'imagination coloniale pouvait inventer.-Aussi se battaient-ils en disespirds. Leur existence 4tait un perp6tuel combat. Ces homes incultes puisaient dans le sentiment confus de la dignity humaine l'&nergie de se maintenir en 4tat de guerre centre la society qui les opprimait. Les premiers a dbfier le systeme colonial, ils enseignaient ia leurs congeneres que les privations, les souffratices, la mort mime, que tout 6tait preferable a la degradante servitude.-Ils formaient l'avantgarde de la future armee liberatrice.'
Voila les quatre classes d'hommes qui habitaient Saint-Domingue et que le choc de leurs aspirations contraires allait mettre face-a-face. Apris avoir arrose le sol d'Haiti le leur sueur, affranchis, esclaves et ngres marrons, fortement unis, allaient lui prodiguer leur sang afin d'en extirper A jamais cette plaie honteuse qui avait nom "L'Esclavage."
En 1784, le Gouverneur Bellecombe, apres avoir en vain essayE de soumettre par les armes des marronss" rEfugies dans lee montagnes de Bahorueo, avait fini par reconnattre leur inddpendance.


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CHAPITRE V.
Nombre des habitants de Saint-Domingue-La Rdvolution franCaise-Efforts des colons pour en bndficier exclusivement-Les affranchis en profitent pour revendiquer leurs droits-Les premieres lutte-Soulovement des esclaves-Les premiers commissaires civils--Dcret
du 4 Avril 1792.

En 1789, Saint-Domingue comptait 520,000 habitants don't 40,000 blancs, 28,000 affranchis et 452,000 esclaves.1 Le nombre des negres marrons variait de 2 & 3,000. Tandis que les blanks pour la plupart menaient une existence deprave et toute de debauche, les affranchis, par leurs vertus domestiques, acquiraient une honnete aisance; ils possedaient le tiers des immeubles et le quart des valeurs mobilibres de la colonie.2 On ne
leur timoignait pourtant aucune consideration. Les
colons, en depit de la philosophie humanitaire qui en Europe attendrissait I'nme des nobles, se montraient de plus en plus hautains et durs envers les homes de la race noire;--ils s'efforgaient d'6touffer les esp6rances don't les idees nouvelles bergaient le cceur endolori des opprimis. Par leurs intrigues incessantes et l'influence don't ils jouissaient, ils arrachaient des faibles mains de Louis XVI les mesures les plus outrageantes pour les affranchis. L'exces de la compression et des humiliations finit par exciter meme en France ]a pitied de gendreux cceurs.
Moreau de St. Mary.-D'aprEs B. Ardouin il y avait i Saint-Domingue, en 1789, 40,000 blanes, autant d'affranchis et plus de 600,000 esclaves. (Etudes sur l'histoire d'Haiti-Introduction, p. 23).-Selon Duceur-Joly, citE par Placide Justin, page 144, la population se composerait de 30,826 blancs, 27,548 affranchis et de 465,429 esclaves.-2 B. Ardouin.--G0graphie d'HaTti, page 4.
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Les affranchis d Savannah 39.

La "Socidt6 des Amis des Noirs," fondue Paris en 1787, allait appuyer du poids de son autorit4 les 14gitimes revendications de ceux que l'on traitait en
parias. Ces parias avaient de plus en plus conscience de leur valeur. En 1779, A l'appel du Comte d'Estaing, 800 affranchis 3 noirs et mulatres, abandonnerent leurs affections, leur foyer, et coururent combattre a cot6 des soldats de Washington. Au sigee
Savannah, les fils colors d'Hai'ti verserent intrdpidement leur sang pour l'independance des Etats-Unis.' Apris s'Stre battus pour la liberty d'autrui, pouvaientils endurer de bon grd I'esclavage de leurs propres frbres, celui de leurs meres, de leurs sceurs I Pouvaient-ils Stre satisfaits d'un systime qui les avait
arbitrairement privds de tous leurs droits? Ils tentierent d'obtenir en France mme I'am lioration de
leur sort.
Mais aveugls par le prejug6, les grands planteurs ne voulurent faire aucune concession. 11s fondbrent

Dans Ia gion de Saint-Domingue l'on distinguait Beauvais, Rigiud, J. B. Chavannes, Jourdain, Lambert, Cristophe, Morn6, Villate, Tourreaux, PNrou, Cange, Martial Besse, Ldveill&, Mars Belley, etc. (E. Robin, p. 47).
"Au siege de Savannah (1779), dit Mr. G. T. Steward cite par Mr. Benito Sylvain ft'la page 102 de son livre (Du sort des indigenes dans IeA colonies d'exploitat.ion), "les miliciens de couleur fournis par Saint"Domingue, au nombre de 800, sauverent dPun disastre certain l'arme "franco-am6ricaine en couvrant hroiquement sa retraite qui allait tre couplee par ]a colonne du Lieutenant Colonel Maitland."
Cependant on exigera en 1797 qu'un de ces miliciens fournisse caution pour pouvoir debarquer ft Charleston (South Carolina) et il faudra ]'intervention du Consul de France pour l'en dispenser. Voici ce que t ce sujet Mr. Ltombe, Consul Gfndral aux Etats-Unis dcrivait le 27 M'ii 1797 A Mr. Delacroix, Ministre des Relations Exterieures. "Une loi de Ia Caroline ne permet I'entroe dans les ports de cet Etat "aux hommes de couleur que sous cautionnement. .Le Gfndral Mar, "tial Besse apport6 sur 'La Lourde,' du Cap, l'ile de Saint-Domingue, "dans le port de Charleston, est descendu ft terre, revotu de l'uniforme "de son grade et s'est trouv6 cependant soumis f cette loi. Mais la "fermetO du Consul, sa prudence, la consideration don't il jouit I "Charleston, en ont bientat carter cette meprise, et le G~ndral Martial "Besse a t4 bient0t respectO comme doit tre tout Francais apparte"nant Ia Rpublique". (Annual report of the American Historical. Association for the year 1903.-Vol. iI, page 1,020).

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40 Haiti: son histoire et ses ditracteurs
le "Club Massiac." Leur coterie avait disormais & Paris un centre d'action.
Cependant les pr6tentions des affranchis 4taient alors bien modestes. Que reclamaient-ils? L'6galit6 des droits politiques, dej& proclambe depuis 1685 par le Code Noir!
En cedant, les colons auraient conserve leurs proprietis, leurs richesses; et Saint-Domingue restait territoire frangais. Ils pref6rrent courir les pires chances que d'avoir pour associes, dans l'administration de l'ile, des hommes don't ils se croyaient les suprieurs.
Des la convocation des Etats-Gendraux, les grands planteurs braverent I'autorit6 coloniale, donnant ainsi l'exemple de l'insubordination. En depit du Roi, en depit du Gouverneur-General, ils nommarent secretement dix-huit deputes qui, en arrivant a Versailles, trouverent I'Assemble Nationale deji constitute. Ce premier acte d'indiscipline en provoqua de plus graves. Quand la nouvelle de la prise de la Bastille parvint & Saint-Domingue, les pr6tentions des colons ne connurent plus de bornes. Ils formerent des municipalitis et nommerent meme une Assemblie qui, sous le titre de "Assemblie Gendrale de la partie frangaise de Saint-Domingue," s'attribua les pouvoirs les plus etendus. Cette Assemble qui si4geait a Saint-Marc vota le 28 Mai 1790 un decret qui 6tait une declaration d'independance, on peu s'en fallait.
Le gouvernement colonial s'4mut naturellement de l'attitude et des empietements de cette Assemblee. fl en prononga la dissolution. Et il employa la force pour l'obliger a se disperser." Les blanes s'entretubrent, 4talant le spectacle de leurs divisions aux yeux
des affranchis.
Ceux-ci qui avaient ite exclus de toutes les assemblies forces Saint-Domingue, ne se lassaient pourtant pas de protester contre l'arbitraire privation de
L'Assembl4e GanErale de St.-Mare s'enfult le 8 Aolt 1790, sur Is %"Lopard."

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Cruautis commises par les colons


leurs droits politiques. Leurs commissaires en France, parmi lesquels l'on distinguait Julien Raymond et Vincent Og6, luttaient pour faire cesser l'humiliante inigalit6 don't ils souffraient. Puissamment aides par la "Societ des Amis des Noirs," ils r"ussirent le 22 Octobre 1789, a se faire recevoir par l'Assemble Nationale. Les affranchis offrirent 6,000,000 et le cin(quieme de leurs biens en garantie de la dette nationale" L'assemblee ne tarda pas a s'occuper de la question de l'esclavage des noirs. Au cours de la discussion qui eut lieu & ce sujet, Charles de Lameth, un des grands planteurs, se declara, le 4 D6cembre, pour I'admission des hommes de couleur aux assembldes administratives et pour la liberty des noirs.
C'en 4tait trop. Il importait d'arrter l'audace des affranchis. A cet effet les colons recoururent aux pires abominations. Au Cap, le mul&tre Lacombe fut pendu pour avoir seulement present une humble supplique oi il reclamait les "Droits de l'homme." A
Petit-Goave, un venerable vieillard, un blanc, Ferrand de Baudibres fut d4capite. Son crime 6tait d'avoir
r6dig& une petition oi il reclamait, pour les affranchis, non pas I'4galit6 des droits, mais quelques modifications l'1 'tat oj ils 4taient reduits. A Aquin le mulitre G. Labadie, seulement suspect d'avoir une copie de cette petition, fut, la nuit, attaqub chez lui par des blancs. Grievement blessed, cet homme, un septuagnaire qui jouissait de 1'estime gendrale, fut attach la queue d'un cheval et trained par les rues!
A Plaisance, le mulAtre Atrel, coupable d'avoir acceptk une creance sur un blanc, fut tu6 par une bande
Placide Justin, Histoire d'HaTti, page 178.
Voici comment Brissot, dans une lettre it Barnave, s'exprime an eujet de Mr. Labadie (Ardouin, Etudes sur l'histoire d'Haiti, tome ler, p. 98): "On peut dire aux blancs qu'il existed A Saint-Domingue mome "des mulatres tres instruits et qui ne sont jamais sortis de cette tle. "Je peux leur citer, par exemple, Mr. Labadie, vieillard respectable, "qui doit & ses travaux et t son intelligence dans la culture und "immense fortune. Mr. Labadie connaissait les sciences, l'astronomie, "la physique, I'histoire ancienne et moderne, dans un temps oft pas un 'blanc de la colonies n'6tait A 1'A. B. C. de ces sciences."


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42 Haiti: son histoire et ses ditracteurs
de forcen6s. Au Fond-Parisien, les blanecs incendiaient les belles sucreries des affranchis Desmares, Poisson, Renaud." Plus tard les esclaves revoltks se souviendront de cet attentat h la propriet4 et, leur tour, irdduiront en cendres les riches plantations des colons. Les FranCais n'4pargnerent meme pas les enfants. A la Petite-Rivibre de l'Artibonite, 25 blancs ne trouvant pas un mulftre qu'ils recherchaient, assassinbrent ses deux enfants en bas age; dans la meme locality ils 4gorgerent un pare et ses enfants.*
Un nigre libre, revenant de la piche, fut, sans aucune provocation, tu6, par des blanks.
Au Cap les colons se livrbrent a un massacre general des noirs et des mulatres libres.'"
Voila les atrocities par lesquelles les grands planteurs inaugurbrent Ia Rdvolution frangaise Saint-Domingue. Les affranchis et les esclaves useront plus tard de represailles. Mais les 4crivains strangers, pour la plupart mal disposes envers Haiti, affecteront de ne rappeler que ces represailles, et ils oublieront de mentionner les crimes revoltants qui les ont provoquees.
L'Assemblec Nationale avait cependant, par un decret du 8 Mars 1790, determine les pouvoirs conferes aux assemblies coloniales des possessions franqaises. Aux terms de l'Art. 4 des Instructions votes le 28 du mime mois, toute personne agee de 25 ans, propritaire d'immeubles, ou domicilie dans la paroisse depuis deux ans et payant contribution, 6tait autorisee a concourir ia la formation de ces assembles.
Les affranchis reunissaient ces conditions. Ils crurent done qu'ils pourraient enfin exercer leurs droits politiques. Leurs illusions ne durbrent pas longtemps. Les colons de Saint-Domingue ne consideraient pas les hommes de la race noire come des "personnes": ils 6taient des choses. En consequence, on leur dinia tout droit de vote.
Ardouin, Etudes, sur I'histoire d'Haiti, tome ler, p. 117.
Ardouin.p. 119.
Ardouin, loe. cit. p. 120.

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Vincent Oge et Chavannes


Pressentant cette decision des colons, Vincent Og6, l'un des commissaires des affranchis, resolut de retourner Saint-Domingue et d'exiger l'application loyale du Decret et des Instructions du 8 Mars 1790. Malgrb les entraves mises a son depart, il put, sous le pseudonyme de Poissac, quitter la France. Dans la soiree du 16 Octobre 1790 il d6barqua au Cap; dans la nuit mame, pour &chapper aux colons qui le detestaient a cause des violents riquisitoires prononcis contre eux a Paris, il se transporta au Dondon, lieu de sa naissance. A peine son retour fut-il connu que les colons prirent les measures nicessaires a son arrestation. Du Dondon, Oge se rendit a la Grande-Rivibre, chez Jean Baptiste Chavannes, I'un de ceux qui Savannah avaient combattu pour l'ind6pendance des Etats-Unis. Esprit pratique et clairvoyant, Chavannes savait que par la persuasion l'on n'obtiendrait rien des blancs. Il proposa done le soulvement immdiat des esclaves. Og6 estima ce moyen trop radical. En consequence, le 21 Octobre, il 4crivit au comte de Peinier, alors gouverneur de 1'ile, qu'il avait pour mission de faire executer le Decret du 8 Mars 1790 et qu'au besoin, pour faire cesser un prejuge aussi injuste que barbare, il repousserait la force par la force. Sa tate fut aussitot mise a prix; et 800 hommes marchbrent contre lui. Og6 n'avait reuni que 250 partisans. La premiere rencontre lui fut cependant favorable. Mais de nouvelles troupes expedides du Cap dispersbrent sa petite arme. II parvint, ainsi que Chavannes et quelques autres compagnons, a se rifugier dans la partie espagnole. Le gouverneur, Don Joachim Garcia, eut le triste courage de les livrer au gouverneur de SaintDomingue.
Apris un simulacre de jugement o'2 il ne fut meme pas permis aux accuses d'avoir un defenseur, Og6 et Chavannes furent condamns "& avoir les bras, les "jambes, cuisses et reins rompus vifs, et & tre mis "par le bourreau sur des roues, la face tournie vers le
n Une rEcompense de 4,000 piastres fut offerte A qui arrOterait Ogg.


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44 Haiti: son histoire et ses ditracteurs
"ciel pour y rester tant qu'il plairait & Dieu de leur "conserver la vie: ce fait, leurs t&tes coupes et expo"sees sur des poteaux, savoir celle de Vincent Og6 sur "le grand chemin qui conduit au Dondon et celle de J. "B. Chavannes, sur le chemin de la Grande Rivibre, "en face de l'habitation Poisson."
Cette barbare sentence fut executee dans toute son horreur le 25 Fivrier 1791. L'assemble provincial du Nord assist en Corps a cet affreux supplice. Og' et Chavannes, dichiquetis vivants, moururent stoiquement. Pendant des mois l'on continua & pendre leurs malheureux compagnons.
La repression fut cruelle, sauvage. La vengeance allait 8tre implacable. Avant la fin de I'annie 1791, les colons devaient commencer l'expiation de leurs forfaits.
Dans leur orgueil, ils crurent cependant que le martyre d'Og4 et de Chavannes aurait intimid4 les affranchis au point de les empacher de recommencer la lutte. Il est vrai qu'apres la defaite d'Og, les noirs et mu1itres du Sud, qui sous les ordres d'Andre Rigaud, s'taient reunis sur l'habitation Prou, dans la plain des Cayes, avaient consenti & deposer les armes. Mais ce n'6tait qu'une trive. Les hommes de couleur en avaient besoin pour concerter leurs plans. Le sort d'Og4 leur fit definitivement comprendre qu'ils ne ponvaient compter que sur la force pour acqunrir l'exercice de ces droits politiques qu'ils avaient en vain pacifiquement reclamis.
Rassur's par leur victoire momentande et par I'apparente soumission des affranchis, les grands planteurs manifesterent de nouveau l'intention de se d6barrasser du gouvernement colonial.
Deux bataillons, exp&dids de France pour aider au maintien de l'ordre & Saint-Domingue, arrivbrent & Port-au-Prince le 2 Mars 1791. Les partisans de l'ancienne Assemble colonial de St-Marc, don't les actes avaient 6t4 sevbrement condamnis par un decret de 'Assemblee nationale en date du 12 Octobre 1790, gagnerent les soldats a leur cause. Ceux-ci debar-

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Soulvement des esclaves


querent en depit des ordres contraires de Mr. de Blanchelande, alors Gouverneur-Gendral. La ville se mit en pleine rebellion. Les prisons furent forcees; Andre Rigaud, Pinchinat et d'autres affranchis qui s'y trouvaient, furent liberis. Mr. de Blanchelande, alarm", partit en toute white pour le Cap. Les colons assassinbrent le Colonel Mauduit don't ils avaient so plaindre; son cadavre fut mutild et sa tate au bout d'une pique fut promenee a travers les rues de Portau-Prince. Ils s'emparbrent ensuite du pouvoir et, pour l'exercer, ils formerent une municipality qui prit le titre d'Assemblde provinciale de l'0uest.
Pendant que les blancs troublaient eux-mames l'ordre Saint-Domingue, I'Assemblie Nationale, s'inquietant des reprisailles que pouvait provoquer l'horrible supplice de Vincent Og6 et de Chavannes, avait cru le moment opportun de faire des concessions aux affranchis. Le 15 Mai 1791 elle decreta que lea hommes de couleur nes libres pourraient d6sormais singer dans les assemblies provinciales.
La nouvelle de ce decret fut connue Saint-Domingue vers la fin de Juin 1791. Elle ne manqua pas d'exciter une vive commotion. Les affranchis, croyant enfin avoir obtenu les droits qu'ils avaient reclambs avec tant de perseverance, montrbrent le plus grand enthousiasme; mais les blanes se preparerent a la resistance. Leur indignation ne connut plus de bornes, elle les entraina mame invoquer la protection des Anglais. Et, profitant de ce que le decret du 15 Mai n'avait pas 6t6 officiellement envoy au gouverneur de la colonie, ils s'empressbrent d'lire une nouvelle Assemblde coloniale chargee de statuer sur la situation politique des affranchis.
Ce nouveau defi dftermina les noirs et les mulatres libres recourir aux armes. Ainsi, par la faute meme des colons, allait commencer le duel & mort qui devait mettre fin a leur tyrannique domination.
Eclairds par la misaventure d'Og6, les affranchis ne voulurent cette fois rien livrer au hasard. Ils se reunirent le 7 Aofit 1791 dans I'6glise de Mirebalais; I'on


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46 Haiti: son histoire et ses ditracteurs
forma un comit4 de quarante membres don't Pierre Pinchinat 12 devint le President.
Tandis que ce Conseil politique s'efforgait d'obtenir de Mr. Blanchelande 1'execution sincere du decret du 15 Mai, les hommes de couleur de Port-au-Prince, secr'tement rOunis sur I'habitation Louise Rabuteau,1 procedbrent le 21 Aofit a leur organisation militaire. Ils nommerent Beauvais chef de l'insurrection; et il fut decide que la prise d'armes aurait lieu le 26.
Deji l'on pouvait observer des sympt6mes autrement dangereux pour la puissance des colons: les esclaves, qui paraissaient jusque-l soumis et resigns, commencerent a manifester l'intention de secouer le joug. En Juin et Juillet, des insurrections avaient 6clat4 au Cul-de-Sac, aux Vases, a Mont-Rouis. Comme de coutume, les blancs recoururent a leurs moyens de predilection: ils essaybrent d'intimider par des supplices affreux; l'on rompit vifs, l'on pendit les rebelles en si grand nombre que les bourreaux manquirent."
Alors parut sur la scene un homme appele exercer
une haute influence sur les destinies de sa race et sur celles de Saint-Domingue: Toussaint Breda, depuis cl~1bre sous le nom de Louverture, pr6para, avec la connivence des autoritis coloniales, le soulvement general des esclaves. Fin, perspicace, il se reserva au debut un rble des plus modestes. 1 ne brigua pas
le commandement qui 4chut Jean Francois; Biassou occupa le second rang; Boukman et Jeannot furent charges de donner le signal de la revolte. Ces r6les
12 NE le 12 Juillet 1746, Pinchinat fut envoy en France ofi il recut une brillante education. Et, dit Garan de Coulon, "dans une "carriere si neuve pour lui il n'a cessE de montrer, avec le patriotism "le plus recommandable, une sagesse et des connaissances qui d~mentent "bien tout ce que les colons blancs rEpandaient en France sur l'igno"rance et l'incapacit4 des hommes de couleur".-B. Ardouin-Etudes sur l'histoire d'Haiti, p. 179.
s Dans les environs de Port-au-Prince.
Beauvais avait fait partie des troupes noires qui s'Etaient distingudes a Savannah. II avait recu en France une solide education. Sur sa proposition, un noir libre, Lambert, originaire de la Martinique, fut nommE Capitaine Gdneral en second.
I Placide Justin, p. 205.

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Souli'ventent des esclaves


distribuds, il ne restait plus qu' entrainer la masse
des esclaves. On leur fit croire que le roi de France et 1'Assemble Nationale avaient accord trois jours de conger par semaine et aboli la peine du fouet; mais que les colons refusaient d'executer cette loi. Les
esclaves, encore timides, redoutaient d'etre vaincus; Boukman leur annonga que des troupes expedides
d'Europe viendraient appuyer leurs revendications. Et pour s'emparer completement de ces esprits indicis il cldbra, le 14 Aofit, une imposante ciremonie au bois "Caiman" sur l'habitation Lenormand de Mdzy.
Agenouillis autour d'une pretresse, Boukman et les
conjures jurbrent sur les entrailles d'un sanglier, le
premier, de diriger l'entreprise, les autres, de suivre et d'obbir aux volontis du chef.
Huit jours apris ce "serment du sang," le 22 Aofit a 10 heures du soir, les esclaves de l'habitation Turpin, ayant Boukman a leur tite, se souleverent en
masse et donnbrent le signal de la lutte pour la liberty. Les ateliers des habitations voisines s'empresserent d'y rdpondre. Les griefs accumulds pendant des
siecles firent explosion! Les maitres allaient a leur
tour connaitre les tortures qu'ils s'6taient si longtemps complu a infliger aux malheureux noirs."' Ceux-ci,

0 Dans une brochure publi~e au Cap en 1814 et intitulde "Le sys"thme colonial d~voild," de Vastey mentionne les cruautes suivantes exerc#es par certains mattres sur leurs esclaves: "Poncet infligeait la "castration A ses esclaves; il fit mourir sa fille naturelle avec laquelle "il avait eu des relations incestueuses, en lui versant de Isa cire "bouillante dans les oreilles."-(p. 40)-Corbierre fait broler vif; il fit enterrer un garden et un bceuf mort. (p. 41). Chapuiset, (dans la plaine du Nord), faisait ouvrir le venture d'un mulet mort de maladie et y faisait coudre vivant le gardien des animaux; il faisait ensuite enterrer homme et bte.-(p.45). Jouaneau, A la Grande Riviere, fit clouer un de ses noirs f une muraille par les oreilles qu'il coupa ensuite au ras de la tkte avec un rasoir; il les fit griller et Icontraignit la victime A les manger. (45). De Cockburne, chevalier de St. Louis, (It la Marmelade), enterrait ses esclaves jusqu'au cou et jouait a la boule sur leurs tktes. (46).-Michau, A Ennery, faisait mettre sea noirs vivants dans le four A pain. (48).-Desdunes pare, dans l'Artibonite, fit briller vifs plus de 45 noirs, hommes, femmes et enfants. Jarosay coupait la langue It ses domestiques pour stre servi par des muets (51).-Baudry, conseiller honoraire au Conseil superieur de


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48 Haiti: son histoire et ses detracteurs
dans le premier transport de colbre, n'p'argnbrent
rien. Arms de piques, de haches, de couteaux, d'4pieux, la torche a la main, ils d6truisaient tout,exterminaient tout: homes et choses. L'incendie et la
mort marchaient sur leurs pas. Jeannot,"' se constituant le vengeur d'Og4 et de Chavannes, se montra implacable. En moins de huit jours 200 sucreries et 600 caf6ibres furent reduites en cendres et la plaine du Nord devint un vaste charnier. Jean-Francois, qui avait pris le titre de gendralissime et de grand Amiral de France, conduisit ses bandes jusqu'au Haut-duCap; mais elles furent mises en deroute le 14 Novembre; et Boukman, fait prisonnier, fut decapit6; on livra son corps aux flames et sa tkte fichie a une pique fut exposee au milieu de la place d'armes du Cap. Les colons ne firent aucun quartier. Les prisonniers etaient imm diatement tubs. Deux roues oji on les
rompait vifs et cinq potences fonctionnaient sans interruption au Cap.
Tandis que ces scenes se diroulaient dans le Nord, les affranchis, executant le plan arrit6 sur l'habitation Rabuteau, s'4taient, le 26 Aouit sous le commandement de Beauvais, reunis en armes sur I'habitation Dibgue, non loin de Port-au-Prince.

Port-au-Prince, habitant au quarter de Bellevue, fit pdrir sous le fouet son confiseur, pour le punir do n'avoir pas bien russi de la confiture.
(52).-Madame Sivenant Ducoudrai faisait donner 2 A 300 coups de fouet 'ses esclaves et faisait ensuite verser dans les plaies de la cire A cacheter bralante. (54).-Madame Charette, a St. Louis, mettait & ses esclaves des masques de fer fermes au cadenas et les laissait ainsi mourir de faim et de soif. (55).-Latigue, it Cavaillon, fit scier les quatre membres de son domestique Joseph et le fit ensuite enterrer vivant. (57).-Guilgaud (Cayes), Naud (Fond Rouge), Petit Gras et Bocalin (Jeremie) faisaient enchainer leurs esclaves t des poteaux et lea laissaient ainsi au soleil jusqu'A ce que mort s'en suivit. (59)." Pour mettre un terme aux terribles represailles exerces par Jeannot, Jean Francois le fit fusiller.-Mais aucun blane ne fut punt pour les cruautes que les colons continuaient d'infliger aux noirs.
2 Dans la petite armbe de Beauvais l'on remarquait Andre Rigaud, colonel, Daguin, Major Gneral, Pierre Coutard, Mare Borno, commandants, Doyon aine Petion, Faubert, Larose, capitaines; dans les ranges, Pierre Michel, Dupuche, J. D. Boyer alors Age de 15 ans. (Robin p. 67.)

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Re6volte des aff ranchis


Dans une premiere rencontre sur l'habitation N'ret, les blancs, mis en deroute, s'enfuirent dans le plus grand disordre et alarmerent Port-au-Prince. De cette ville partirent le 24 Septembre des forces munies d'artillerie. Un sanglant combat eut lieu le 2 sur I'habitation Pernier. Les blancs, de nouveau defaits, abandonnerent leurs deux pieces de canon aux affranchis qui n'en avaient pas. Beauvais conduisit son armed au Trou-Calman oui elle se fortifia.
Ce double 6chec prouva aux colons que, sur le champ de bataille, les noirs et les mulatres 4taient loin de leur etre inferieurs. Effrayes par la prise d'armes simultande des esclaves et des affranchis, les grands planteurs crurent le moment venu de r'aliser leur rave de se separer de la France; ils se mirent sous la protection de l'Angleterre et reclainerent des secours de la Jamaique. Les Anglais ne crurent pas l'occasion propice; ils n'intervinrent donc pas. Livrbs 'a eux-mnmes, les grands planteurs de Port-au-Prince, craignant pour l'Ouest les ravages auxquels la plaine du Nord 4tait en proie, se deciderent a s'entendre avec les homes de couleur. Le 23 Octobre un traits de paix fut sign sur I'habitation Damiens. Aux termes de ce "Concordat" l'on convint que les affranchis seraient admis, a 6galite parfaite avec les blancs, dans toutes les assemblies, mime dans l'assembl~e coloniale; que les jugements prononcis contre Og4 et ses compagnons
seraient vouds a 1'execration et que Ia meImoire de ces martyrs serait rdhabilitie; qu'un service solennel serait celebr6 dans les paroisses de l'Ouest pour ces victimes et que des indemnitis seraient stipules en faveur de leurs veuves et de leurs enfants, etc.
Conformiment au traits de Damiens, I'arm"e des hoummes de couleur entra a Port-au-Prince le 24 Octobre. Beauvais, son general, marcha bras dessus bras dessous avec Caradeux, le plus farouche des planteurs de Saint-Domingue, et Commandant-Gendral des gardes nationales de l'Ouest.
Les blancs de 1'Artibonite avaient 4galement sign, le 22 Septembre, un concordat avec les hommes de


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50 Haiti: son histoire et ses dtracteurs
couleur de St. Mare qui s'4taient aussi mis en armes sous la direction de Savary ain6.
Partout les noirs et les mulitres libres avaient triomph. Ils croyaient avoir enfin acquis I'4galit4 des droits politiques.
Tandis que les affranchis se ber aient des plus belles esp6rances, leurs ennemis en France n'6taient point rests inactifs. Ces derniers reussirent, le 24 Septembre, faire voter par la Constituante un decret disposant que "les lois concernant l'6tat des personnes non "libres, et l'6tat politique des hommes de couleur et "negres libres, ainsi que les riglements relatifs a l'ex"6cution de ces memes lois, seraient faites par les as"sembles coloniales actuellement existantes et cells "qui leur succideront, etc."
Ce malencontreux decret aniantissait tous les avantages que les affranchis venaient d'obtenir par le sueces de leurs armes. Leur sort dependait disormais de l'assemble coloniale qui, depuis le 9 Aoit, si4geait au Cap; de cette assemblee don't I'arrogance, I'intransigeance et l'hostilit6 envers la race noire 4taient bien connues de tous!
Aussi, les colons de Port-au-Prince, informs du vote de ce decret, eurent vite trouve un pretexte pour empecher la ratification du concordat de Damiens. Le 21 Novembre 11 heures du matin, un noir, nomm4 Scapin, tambour de la troupe de Beauvais, fut, a la suite d'une altercation avec un soldat blanc, fouett4 et pendu. Un lieutenant de couleur, Valm6, vengea immidiatement la mort de Scapin en abattant d'un coup de fusil un canonnier blanc, du nom de Cadeau. Il n'en fallut pas davantage pour rallumer la guerre. Des deux c6tis l'on courut aux armes. Aprbs un sanglant combat, Beauvais, a la tote de son armie, regagna la Croix-des-Bouquets. Port-au-Prince 6tait en flames. Les blancs en profitbrent pour massacrer, sans distinction de sexe, les affranchis qu'ils rencontraient. Plus de deux-mille mulatres 1I perirent sons
"' Placide Justin, Histoire d'Haiti, page 219.


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Revolte des affranchis


leurs coups. Un blanc, Larousse, tua une femme de couleur, Madame Beaulieu, enceinte de huit mois, lui ouvrit le ventre, en arracha l'enfant et le jeta au feu I11
Ces crimes excitbrent au plus haut point 1'indignation des noirs et des mulatres. Ils ne pensbrent qu'd prendre leur revanche. AndrB Rigaud, qui 4tait parti pour le Sud, en revint bientSt a la tate de forces imposantes. II s'avanga jusqu'a Martissant oi il 4tablit son camp. Beauvais assigea Port-au-Prince du c8t6 de la plaine du Nord, et par les mornes de Charbonnibre, a l'est. Les eaux qui alimentaient cette ville furent d6tournbes.
Dans tout le Sud, les hommes de couleur s'4taient empresses de reprendre les armes. Au "Trou Coffi," dans les environs de L6ogane, un mul&tre espagnol, so faisant appeler "Romaine la Prophitesse," tenait la campagne ia la tete d'une nombreuse bande de noirs et de mulatres. I1 pretendait avoir de frequents entretiens avec la Vierge et fanatisait ainsi ses compagnons. Dans le Nord, les esclaves, don't les propositions de paix avaient 6t6 didaigneusement repoussees par l'assemblee coloniale du Cap, etaient toujours en armes.
Tel 4tait l'6tat de la colonies, quand, le 28 Novembre 1791, debarquirent au Cap Mirbeck, Roume et SaintI~ger, les commissaires civils charges de retablir l'ordre et de faire executer le Decret du 24 Septembre. ls essayZbrent vainement de pacifier l'ile; l'arrogante assemblee coloniale du Cap, que le Decret du 24 Septembre avait rendue souveraine, entrava toutes leurs bonnes resolutions. Les affranchis savaient qu'ils n'avaient rien & attendre de l'orgueil des grands planteurs; en politiques habiles, ils convinrent de soutenir les commissaires civils avec l'arriere-pensee d'obtenir la reconnaissance de leurs droits en change di oncours qu'ils 4taient disposes & priter. Aussi, des 1'arrivie de St. Lager & Port-au-Prince, le 29 Janvier
B. Ardouin, Etudes sur I'histoire d'Hatti, page 282.
Dans les environs de Port-au-Prince, du c6tE Sud.


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52 Haiti: son histoire et ses detracteurs
1792, les chefs de l'armie qui assiegeaient la ville n'h6sitbrent pas a lui demander une entrevue. Ils montrbrent la plus grande dif6rence a 1'agent de la mitropole; sur sa demande, ils consentirent a laisser ravitailler la place don't ils finirent mime par lever le siege: ils se retirerent de nouveau & la Croix-des-Bouquets.
Les blancs de Port-au-Prince, malcontents des bonnes dispositions de St. Leger envers les hommes de couleur, refuserent d'aider a reprimer les exchs que la bande de "Romaine-la-Prophitesse" commettait dans la plaine de L~ogane. Les affranchis profithrent de cette faute pour se rendre utiles; Beauvais et Pinchinat fournirent au commissaire civil un detachement de cent hommes. Tandis que St. L6ger, apres avoir andanti Romaine et sa bande, s'occupait & Leogane de retablir la concorde entre les homes de couleur et les blanks, les grands planters de Port-auPrince tenterent de surprendre l'armee des affranchis cantonnie a la Croix-des-Bouquets. Avertis de l'approche des troupes expidides contre eux, Beauvais et ses compagnons se retirerent dans les mornes du "Grand Bois" et du "Pensez-y bien.'"' Indignis de la perfidie des blancs, les affranchis, qui avaient jusque 1' fait preuve de grande moderation, se decidbrent a recourir aux moyens extremes: ils souleverent les esclaves de la plaine du Cul-de-Sac. Ceux-ci ayant A leur tate Hyacinthe,2" un noir intelligent et courageux, attaqubrent les colons la Croix-des-Bouquets, les mirent en fuite et les poursuivirent jusqu'aux environs de Port-au-Prince don't le siege recommenga (Avril 1792).
Dans le Sud la lutte se poursuivait aussi entre les hommes de couleur et les blanks; ceux-ci, pensant de cette fagon mieux combattre leurs adversaires, avaient eux-memes armed leurs esclaves.
21 Placide Justin, p. 234.
2 Hyacinthe pretendait qu'une queue de bxeuf qu'il avait toujours A la main lui permettait d'floigner lee balles de sa personnel; il pas sait pour invulnerable.

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Egalite des droits politiques


Dans le Nord, les esclaves en armes n'avaient pas reussi a faire la paix. Et Toussaint qui ne s'appelait pas encore Louverture, commenga a donner des preuves de sa perspicacity. Envoy6 comme parlementaire au Cap il n'avait pas tarde a decouvrir qu'en reality les commissaires civils n'avaient guere de pouvoir et que l'assemblee coloniale 4tait seule toute puissante. Aussi les pourparlers ne continubrent pas.
En butte aux ressentiments des grands planteurs, gends par l'insuffisance de leur autorite', et comprenant bien les dangers qui menagaient la colonie, les commissaires civils resolurent de retourner en France. Mirbeck partit du Cap le ler Avril 1792; St. L ger quitta Saint-Marc le 3 du meme mois. Roume demeura cependant 'i Saint-Domingue.
Pendant que ces 6venements s'accomplissaient dans 1'ile, I'Assemblee Legislative avait, en France, remplacd la Constituante. Les idees gendreuses des Girondins allaient avoir une influence decisive sur le sort des affranchis. Ceux-ci remportaient une premibre victoire des le mois de Decembre. Par un Dcret en date du 7 de ce mois il fut, en effet, fait defense d'employer contre les homes de couleur les forces envoyees dans la colonie. Bientot la Legislative complete son oeuvre en 6tablissant cette 4galit6 des droits politiques pour laquelle tant de sang avait deji could & Saint-Domingue. Un Decret, rendu le 28 Mars 1792, sanctionn6 par le roi le 4 Avril, declara que les noirs et les mulAtres libres devaient jouir, ainsi que les colons blancs, de l'*galit4 des droits politiques; qu'en consequence ils voteraient aux assemblies et seraient eligibles a toutes les places. Un nouveau Decret du 15 Juin sanctionn6 le 22, confera des pouvoirs extraordinaires aux commissaires civils; ceuxci, loin de dependre de l'assemblde coloniale, pourraient desormais la dissoudre ainsi que les autres assemblbes populaires don't les colons se servaient pour battre en briche l'autorit6 des agents de la mitropole. Le Decret du 4 Avril parvint au Cap le 28 Mai. Roume, don't l'autorit6 se trouvait accrue, s'empressa


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54 Haiti: son histoire et ses detracteurs
de le faire enregistrer par I'assemblee coloniale du Cap. D'accord avec le gouverneur Blanchelande il resolut de soumettre les colons de Port-au-Prince. Les homes de couleur de Saint-Mare lui fournirent une escorte et le firent accompagner a la Croix-desBouquets (20 Juin). Bient6t Beauvais et Rigaud reoccuperent Port-au-Prince (5 Juillet). Les esclaves de ]a Croix-des-Bouquets, de 1'Arcahaie et de la plaine du Cul-de-Sac reprirent leurs travaux. Cependant 144 d'entre eux obtinrent leur affranchissement, la condition de servir 5 ans dans la gendarmerie et de contribuer au maintien de la discipline dans les ateliers.
Blanchelande, de son c68t, s'tait rendu Jerimie, accompagn6 d'Andr6 Rigaud que le commissaire civil avait reconnu comme general.2 Les blancs de la Grand'Anse refusaient de reconnaitre le Decret du 4 Avril 1792. Apris leur victoire sur les homes de couleur, ils tenaient enchainds sur des pontons en rade de Jrimie ceux qu'ils n'avaient pas tubs; au nombre de ces prisonniers se trouvaient des femmes, des vieillards et des enfants." Blanchelande obtint qu'ils fussent envoys au Cap.
Apris ce succs relatif il se rendit aux Cayes ofi il 6choua dans sa campagne contre les esclaves retranches aux Platons. Humili6 de sa d6faite, Blanchelande repartit pour le Cap; et il fut donn & Andre Rigaud d'apaiser les esclaves revoltis des Cayes en affranchissant 700 d'entre eux.
Par le succhs de leurs armes, les noirs et les mulatres libres s'4taient dfinitivement fait accorder l'exercice de leurs droits politiques; dans 1'Ouest et dans le Sud pros de 1,000 esclaves avaient obtenu leur liberty. Le bloc colonial tait entam6.



n Placide Justin, page 243.
Placide Justin, page 244.

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CHAPITRE VI.
Arrive de Sonthonax, de Polverel et d'Ailaud-Application du DIcret
du 4 Avril 1792-La Commission intermEdiaire--Rsistance des colons-Combats A Port-au-Prince et au Cap-Les Anglais d#barquent A Saint-Domingue-Les Espagnols conduits par JeanFrancois s'emparent d'une partie du territoire-Proclamation de
la libertE generale-L'homme de couleur au pouvoir.
Sonthonax, Polverel, Ailaud, les nouveaux commissaires civils nommis par la France, d6barquirent au Cap le 18 Septembre 1792. Ils 4taient accompagn s de six-mille soldats et du Gneral d'Esparbis, Gouverneur-Gendral de la colonie. Les affranchis disposaient deja de forces suffisantes pour faire respecter les droits que le Decret du 4 Avril leur avait confirds. Leur cause 4tait disormais inseparable de celle de la Revolution frangaise; leur concours 6tait done d'avance acquis aux nouveaux agents de la Mtropole.
La situation de P'ile n'4tait gubre brillante. Dans le Nord, les colons multipliaient lee supplices et soumettaient aux plus affreuses tortures les noirs faits prisonniers, sans parvenir a craser la rivolte. Dans I'Ouest et dans le Sud, il n'y avait qu'une apparence de paix: les blancs et les affranchis s'observaient. En attendant, par ddfaut de s4curit6, la culture des champs 4tait abandonnie et beaucoup de colons
avaient quitt6 le pays.
Les commissaires civils 6taient peine installs que la nouvelle des evenements du 10 Aoit fut connue & Saint-Domingue. L'arrestation et la deposition de Louis XVI fournirent aux colons un pritexte pour re.
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commencer la lutte. L'assemblee colonial du Cap essaya d'organiser des movements populaires en vue de se debarrasser de Sonthonax, de Polverel et d'Ailaud. Ceux-ci rdpondirent par des mesures knergiques: par arreti du 12 Octobre ils proclambrent la dissolution de cette assemblee et celle des autres assemblies populaires de la colonie. Et, au lieu d'ordonner des elections, ils creerent, pour remplacer l'assemblee coloniale, une "Commission Interm6diaire" de douze membres dont six blanes et six hommes de couleur. Pour la premiere fois I'on vit done, a cath des fiers colons, singer dans un corps politique, les representants de la race que l'on affectait de tant mepriser. Pinchinat, Jacques Borno, Louis Boisrond, Francois Raymond, Castaing et Latortue furent les premiers hommes de couleur admis A l'honneur de participer a administration des affaires de la colonies. En meme temps qu'ils entraient A la "Commission Intermidiaire," les hommes de couleur contribuaient a la formation des municipalites;-ils occupaient des emplois publics. L'galit6 civile et politique 4tait d6sormais un fait accompli. Elle allait certes cofiter encore beaucoup de sang; mais la race noire, par uno lutte heroique, devait pour toujours maintenir un avantage si ch~rement acquis.
La superbe des colons ne pouvait accepter une tell situation. Aussi bien, avec la complicity mame du Gouverneur-Gndral, une vaste conspiration s'orgaiisa dans la ville du Cap. Les commissaires civils ne l'emp^cherent d'6clater qu'en recourant a des mesures inergiques. Sirs du devouement des hommes de couleur, ils procedrent A l'arrestation du General d'Esparbis et d'une quarantaine d'officiers blancs. Ils furent tous embarqubs et gardes prisonniers en rade du Cap. Rochambeau devint GouverneurGeneral provisoire. La ferme attitude des commissaires assura l'ordre pour le moment. Pensant n'avoir plus rien & craindre dans le Nord, ils se separerent: Polverel et Ailaud partirent, le premier pour l'0uest, le second pour le Sud; Sonthonax rest au

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Resistance des colons


Cap avec la "Commission intermidiaire." Effray4 de la situation de la colonie, Ailaud deserta son poste et retourna en France. Polverel fut done oblige de se rendre dans le Sud. En Janvier 1793 il avait ia peine chass6 des Platons les esclaves r6voltis de la plaine des Cayes, que de graves evenements le forcrent a quitter le Sud. Deji le 2 D4cembre 1792 l'on s'6tait battu dans les rues du Cap. Le regiment blanc de cette ville avait refuse d'accepter dans ses rangs un homme de couleur nomm6 officer. II se mit ouvertement en rebellion. Des colons, don't les rangs se grossirent de matelots de navires de guerre, se joignirent aux soldats blanes. Ils attaqubrent le bataillon des homes de couleur qui se defendirent bravement; mais, obliges de ceder au nombre, ils se retirbrent au Haut du Cap oi ils prirent possession du pare d'artillerie. Sonthonax n'hisita pas a faire arriter et embarquer les principaux factieux. Les hommes de couleur consentirent alors & rentrer au Cap o5i ils furent regus avec de grands honneurs. Le Commissaire civil, le Gouverneur provisoire, la Commission Intermidiare, la municipality, allbrent au devant d'eux. Cet accueil irrita les colons du Cap et ceux de Port-au-Prince. Aussi bien, pour se venger de ce qu'ils consideraient comme une humiliation, ces derniers formerent le projet d'expulser les commissaires civils et d'exterminer ensuite les hommes de couleur quand les agents de la Metropole ne seraient plus l& pour les proteger. Pour atteindre leur but, les colons oublibrent un instant leurs divisions et s'unirent fortement. Ils souleverent a leur tour, contre les hommes de couleur, les esclaves du Fond-Parisien et de la plaine du Cul-de-Sac.' La revolte eclata le 23 Janvier 1793. Trente-trois habitations d'hommes de couleur furent incendides. A Jacmel les homes do couleur furent 6galement pourchasses. Le sang coula


B. Ardouin, Etudes sur I'histoire d'Haiti, page 73.


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58 Haiti: son histoire et ses detracteurs
aussi Jer"mie oi les blancs avaient de nouveau emprisonni les femmes et les vieillards, et avaient confisqub les biens des noirs et des mulatres libres.
Enhardis par leur succes, les grands planteurs de Port-au-Prince, ayant Auguste Borel a leur tte, arr8thrent le Gendral Lassalle, Gouverneur provisoire depuis le depart de Rochambeau pour la Martinique. Le Gouverneur r6ussit pourtant a s'6vader et se rendit aupres de Sonthonax St. Mare o5i Polv6rel ne tarda pas i les rejoindre. Les hommes de couleur, directement menaces, se presserent autour des commissaires civils. Des forces imposantes marchebrent contre Port-au-Prince qui fi sa soumission le 13 Avril 1793, aprbs un combat acharnd. Beauvais fut nomm4 commandant general de la garde nationale de l'Ouest. Et l'on organisa un corps de troupes regulibres, la "Legion de l'Egalitk," don't le mulatre Antoine Chanlatte fut fait colonel.
Leur autorit4 retablie Port-au-Prince, Polverel et Sonthonax tentkrent la soumission de la Grand'Anse; ils y envoyerent une d414gation accompagnee d'une armee de 1200 hommes sous les ordres d'Andr6 Rigaud. Les colons de cette partie de Saint-Domingue s'4taient en quelque sorte rendus ind6pendants des agents de la Metropole; ils avaient organis6 un "Conseil d'administration" qui, siegeant & Jerimie, 4tablissait mme des imp8ts. Ils avaient arm4 leurs esclaves a la tate desquels ils plachrent le noir Jean Kina. A l'aide de ces auxiliaires ils avaient en fait expuls6 de leur domaine les noirs et les mulAtres libres. L'arme des colons s'tait fortified & Desrivaux. Andr6 Rigaud l'y attaqua le 19 Juin 1793. I1 fut complitement battu. Aprbs ce succes, les blancs de la Grand'Anse transformerent leur "Conseil d'administration" en "Conseil de sfiret4 et d'execution" qu'ils revetirent de pouvoirs extraordinaires.
Tandis que Rigaud essuyait cet check, la ville du Cap 6tait de nouveau en proie a la plus vive agitation. L. General Galbaud, qui y r6sidait en quality de gou-

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Combats au Cap


verneur, n'avait pas tarde apouser toutes les rancunes des colons. Quand Polverel et Sonthonax retournerent au Cap, la population blanche conspirait contre eux. Aussi, ils s'4taient fait accompagner d'un detachement d'hommes de couleur sous les ordres d'Antoine Chanlatte. Ayant tout a craindre du Gouverneur Galbaud ils le destitubrent et le porterent a s'embarquer le 13 Juin. Loin de partir pour la France, Galbaud souleva les equipages des navires de guerre. Le 20 Juin, i la tate de pres de 3,000 hommes, il d6barqua au Cap. Antoine Chanlatte, vaillamment second par le noir libre Jean Baptiste Belley,' se porta au secours des commissaires. Des combats acharnes ensanglantrent le Cap. Le 21 Juin, Polvrel et Sonthonax durent abandonner la place qui rest au pouvoir de Galbaud; ils se retirbrent au camp Brida. La situation paraissait disesperee; ils prirent le meme jour un arrit6 garantissant la liberty a tous les esclaves qui combattraient pour la Republique, declarant qu'ils seraient les 6gaux des blancs et qu'ils jouiraient de tous les droits appartenant aux citoyens franais. Aussit5t les bandes qui cb'issaient aux ordres de Pierrot, de Macaya et de Goa, vinrent se mettre a la disposition des representants de la France. Certains d'obtenir leur liberty, ces esclaves attaquerent les forces de Galbaud avec impetuosit6; grace a leur concours le Cap fut repris le 23 Juin. Cette malheureuse ville avait t6 pille par les matelots et 4tait a demi incendiee. L'infortune sol de Saint-Domingue continuait de s'abreuver de sang.
, Loin de s'amiliorer, la position des commissaires civils devenait de plus en plus precaire. Des le mois de Fevrier la France tait en guerre avec la Grande Bretagne; elle ler fut bient6t avec l'Espagne. Les representants de la France et de l'Espagne & SaintDomingue avaient simultandment regu l'ordre de

I Jean Baptiste Belley fut par la suite 4lu & la Convention nationale. (B. Ardouin, p. 168.)


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60 Haiti: son histoire et ses ditracteurs
leurs gouvernements respectifs de tout mettre en ceuvre, d'employer au besoin les esclaves r6voltis, pour conquerir le territoire de l'autre paxtie. Le Gouverneur de la parties espagnole avait ddjh executh ces instructions. I1 avait gagn6 Jean-Frangois, Biassou, Toussaint Louverture; il les avait combles d'honneurs. Jean-Franqois fut cr66 Lieutenant-G6ndral des armies du roi d'Espagne; Toussaint-Louverture devint Marechal de camp. "Pour la premiere fois on vit des "noirs esclaves, chamarris de cordons, de croix et des "autres signes de noblesse.""
Stimulus par les recompenses accordees a leurs services, satisfaits de l'6galit6 de traitement avec lea blanes espagnols, ils se battirent avec dbvouement. Leurs succes mirent en p'ril la partie franCaise de Saint-Domingue. Apris la defaite de Galbaud, beaucoup d'officiers blancs, effraybs de la preponderance de plus en plus grande des hommes de couleur, s'6taient mis a trahir. Coup sur coup Ouanaminthe, l'important camp de la Tannerie, le camp Leser furent livrds aux Espagnols. Les bandes victorieuses de JeanFrancois, de Biassou et de Toussaint-Louverture s'emparerent de presque toute la province du Nord.
Dans le Sud, les colons de la Grand'Anse, profitant de leur victoire sur Rigaud, avaient de nouveau reclam6 la protection de 1'Angleterre. Des la rupture de ce pays avec la France, les representants de ces orgueilleux planteurs s'etaient empresses de soumettre au gouvernement de Londres des propositions relatives a l'occupation de Saint-Domingue (25 Fivrier 1793). Le 3 Septembre 1793, Venault de Charmilly, au nom de ces colons, signa, a San Yago de la Vega,' avec Adam Williamson l'acte qui livrait la colonie aux ennemis de la France." Le 19 Septembre les troupes britanniques, sous les ordres du Lieutenant-Colonel Whitelocke, debarquerent & Jeremie, et furent ac* Vie de Toussaint Louverture par Dubroca, p. 9.
Autrefois la capital de la Jamalque, connu aujourd'hui sous le nom de Spanish-Town.
Etudes sur l'histoire d'Haiti.-B. Ardouin, page 266.

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Les Anglais d St-Domingue


cueillies aux cris de "Vive le roi Georges," "Vivent les Anglais!" Ainsi dans leur aveuglement, les Frangais, pour ne point reconnaitre l'6galit6 des droits politiques advise en faveur des noirs et des mulatres libres, pref~rbrent trahir leur pays et livrer A l' strangerr une partie de son territoirel Le 22 Septembre les Anglais occuperent aussi le "M8le Saint Nicolas" sans coup f6rir. Bient6t ils eurent en leur possession tout le quarter de la Grand'Anse, I'Arcahaie, Leogane, St.-Marc.
Le territoire laiss &a la France 4tait alors des plus restreints. Dans le Nord les seuls points important oi son autorit6 s'exergait encore, 6taient Port-de Paix ofi se trouvait le Gendral Lavaux, Gouverneur provisoire de la colonie, le Fort Dauphin et le Cap. Pourtant les commissaires civils n'6taient point rests inactifs. Des le 22 Juin ils avaient essays sans succes, il est vrai, de detacher Jean-Francois,' Blassou et Toussaint Louverture de la cause de l'Espagne. Polv6rel s'6tait, en Juillet, rendu dans l'Ouest afin de prevenir des manifestations hostiles a la France. Gagnes par les Espagnols, deux noirs libres, les freres Guyambois, conspiraient a la Petite RiviBre de I'Artibonite afin de donner a la colonie trois chefs: 10 Jean Guyambois, Jean Francois et Biassou, 20 de proclamer la liberty universelle des esclaves, 30 de distribuer aux anciens esclaves toutes les propriet6s & titre de vente.' Un Frangais, le Marquis d'Espinville, d'accord avec le Gouverneur de la partie espagnole, encourageait ces projets. Polverel prevint les effets du complot en faisant arrfter les frares Guyambois et les principaux complices. Cependant leurs id6es communiquees aux esclaves avaient provoqu6
I Jean-Francois resta jusqu'au bout fiddle a l'Espagne. En 1802 il 4tait a Cadiz avec le titre et les appointments de lieutenant general des armEes du roi. Il y vivait splendidement, dit Dubroca; dix officiers noirs #talent attaches & son service et sa maison 4tait devenue l'asile de l'aisance et d'une aimable libert.--Vie de Toussaint Louverture. Paris 1802 note 2.
Ces esclaves incultes posaient dEja le principe de la future ind4pendance d'HaIti.


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62 Haiti: son histoire et ses ditracteurs
une dangereuse agitation; ils pouvaient se donner & 1'Espagne qui promettait la liberty gendrale et le partage des proprietis. La concession continue dans l'arrat6 du 21 Juin qui accordait seulement la liberty a ceux des esclaves qui combattraient pour la Republique se trouvait tris amoindrie. Aussi, apres avoir, le 21 Aofit, declare dechues de leurs proprits mobili'res et immobilibres les personnes condamnbes pour certains delits, Polverel prit-il, le 27 Aosit, un arretV aux termes duquel 10. les Africains ou leurs descendants qui resteraient ou rentreraient sur les habitations r4puties vacantes, seraient d6clares libres et jouiraient de tous les droits de citoyens frangais, la condition de s'engager continuer de travailler A l'exploitation de ces habitations; 20. la totality des habitations vacantes dans I'Ouest appartiendrait en commwna l'universatilit4 des guerriers de la province et des cultivateurs des-dites habitations; 30. 6taient admis an partage des habitations vacantes: (a) tous les negres arms actuellement en etat d'insurrection qui remettraient la Republique ou l'aideraient I se remettre en possession des territoires occupds par l'tranger; qui preteraient serment de fidelity a la Republique et qui combattraient pour elle; (b) tous les Espagnols, tous les Africains insurgds, marrons ou ind6pendants, et tous autres individus, de quelque nation qu'ils puissent Atre, qui contribueraient a faciliter la conquete de la partie espagnole; 40. toutes les possessions immobilibres appartenant a la couronne d'Espagne, aux nobles, aux moines et aux pratres seraient partages entre les guerriers et les cultivateurs.
Polverel admettait hardiment le principe de l'expropriation des colons en faveur des esclaves. Cependant il s'abstint de prononcer le grand mot: il n'accorda pas la liberty gnd6rale. Tout y poussait pourtant. Dans le Nord, les 6vinements se precipitaient. Le 25 Aofit, un blanc, G. H. Vergniaud, senichal du Cap, suivi de la population portant le bonnet de la
I B. Ardouin, page 235.

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Liberty' ginerale des esclaves


liberty, presenta a Sonthonax une petition oil I'on reclamait la grande mesure de justice. Pouss6 par les circonstances, ayant besoin d'auxiliaires contre les Espagnols, Sonthonax decreta la liberty generale des esclaves. Son arrat4 du 29 Aofit rendait enfin a la dignity d'hommes des milliers d'8tres humains courbes depuis des sidcles sous le joug honteux de la servitude. Par l'Article 12 de cet arrit6 le tiers des revenus de chaque habitation devait 4tre partag4 entre les cultivateurs.
Polverel, surpris par la measure radicale de Sonthonax, se montra d'abord hesitant. Mais l'impatience des esclaves, les dangers croissants qui menagaient la colonie, finirent par le decider a adopter les vues de son collogue. I accompagna la proclamation de la liberty gendrale d'un imposant ceremonial. Le 21 Septembre 1793, anniversaire de l'etablissement de la Republique Frangaise, il reunit sur la place d'armes de Port-au-Prince les citoyens de toutes couleurs. Sur l'autel de la Patrie, dans un discours public, il proclama l'abolition de l'esclavage dans toutes les communes de I'Ouest. Dans I'enthousiasme du moment, les proprietaires signerent sur des registres ouverts & cet effet leur adhesion a ce grand acte de reparation sociale. Deux jours apris Port-au-Prince regut le nom do Port-Rpublicain "pour rappeler sans cesse aux habitants les obligations que la revolution leur imposait.,1!o
Le 6 Octobre ]793, Polverel, rendu aux Cayes, 4tendit aux esclaves du Sud la mesure prise en faveur de ceux du Nord et de l'0uest.
Ainsi, la coalition des grands planteurs de SaintDomingue avec les Anglais et les Espagnols avait hit# l'abolition de ces esclavage qu'ils se proposaient de maintenir en cus de succes. I)eutx ans de lutte:4,
Aujourd'hui Place PEtion.
B. Ardouin, p. 259. 2me. vol.
En 1804 la ville reprit le nom de Port-au-Prince, mais redevint "Port-R#publicain" de 1843 A 1845.--Depuis, Port-au-Prince a gard4 son nom.


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64 Haiti: son histoire et ses ditracteurs
deux ans de sacrif,.es, avai.n't suffi aux noirs pcur s'affranchir a jamais d'un regime aussi barbare qu'inhumalin. A Saint,-Domingue 1'homme n'6tait plus la chose de l'homme. La revolution 6tait complte. La logique des 6venements allait d6cider du reste.
En attendant, ne pouvant guire se fier aux officers blancs qui, surtout depuis I'execution de Louis XVI, ne se faisaient aucun scrupule de livrer leurs forces aux Espagnols, les commissaires civils conferaient tous les hauts emplois aux hommes de couleur. Pinchinat, en l'absence de Polv6rel, avait tous les pouvoirs civils dans l'Ouest. Montbrun avait le commandement sup6rieur de la province; A. Chanlatte avait le commandement du cordon de l'Ouest; Beauvais exergait I'autorit6 militaire au Mirebalais et a la Croix-des-Bouquets; Greffin commandait & 'ogane; Brunache Petit-Goave; Faubert 'a Baynet; Doyon, a l'.Anse-4Veau, au Petit Trou et au Fond-des-Negres; Blanchet je., Aquin; Lefranc, a St. Louis; Beauregard, a Cavaillon; Toureaux, aux Cayes; Boury, A Torbeck. Andr6 Rigaud eut le commandement superieur de la province du Sud.
La prise de possession du pouvoir par les hommes de couleur 4tait donc, & la fin de 1793, un fait accompli. Ils allaient justifier la confiance de la France en defendant courageusement son territoire contre les envahisseurs strangers.

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CHAPITRE VII.


Prise de Port-au-Prince par lea Anglais-PolvErel et Sonthonax essaient
de diviser lea hommes de la race noire-Leur depart de SaintDomingue-Rigaud chasse les Anglais de Ldogane-Tousaint Louverture abandonnne lea Espagnols--Traite de Bale-Attaque de Logane par lea Anglais-Toussaint Louverture delivre Lavaux arretE au Cap par Villatte-Arrivee de la nouvelle commission civile-Sonthonax-Toussaint Louverture general en chef de l'armfe--Hdouville-Evacuation de Saint-Domingue par lea Anglais -Hdouville divise Toussaint et Rigaud-Guerre entre Toussaint
et Rigaud-Defaite de Rigaud et son dEpart.

L'anne 1794 trouva les Anglais en possession de J rimie, de tout le quarter de la Grand'Anse, de 1'Arcahaie, de Leogane, du M61e-Saint-Nicolas. Dans le Nord, les Espagnols occupaient le Gros-Morne, Plaisance, Lacul, Limbo, Port Margot, Borgne, TerreNeuve, etc. Le 6 Icembre 1793, Toussaint Louverture qui combattait pour eux 6tait en personne entr6 aux Gonaives. Le General Laveau, nomm4 par Sonthonax gouverneur provisoire de Saint-Domingue, s'tait rendu 't Port-de-Paix. Le mulftre Villatte eut le haut commandement au Cap. En partant de cette vi't pour Port-au-Prince le commissaire civil dilegua ses pouvoirs au mulAtre Pere. L'autorit se trouvait ainsi divise entre un gouverneur general, un commandant militaire et un dbligud civil, just au moment oft les circonstances exigeaient I'unit6 d'action. Sonthonax quitta le Cap, ddji aigri des defections qui grossissaient les rangs des ennemis de la France. Les grands planteurs, des ofliciers Europeens, se ralliaient 65

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66 Haiti: son histoire et ses detracteurs
aux Espagnols, se joignaient aux bandes de JeanFrangois, de Biassou et de Toussaint Louverture. Les memes hommes qui, quelques annies auparavant, n'avaient que du mepris pour les esclaves, aidaient maintenant ces esclaves a faire la guerre a leur propre pays. Quelques hommes de couleur tels que Savary, a St. Marc, Jean-Baptiste Lapointe, a l'Arcahaie, imitant le triste example qui leur 6tait donned par les blancs, trahirent leur tour la confiance place en eux. Sonthonax en congut un vif ressentiment. Il en vint A se mefier de tous. Alors commenga cette politique de division qui devait avoir de si funestes consequences pour Haiti et don't jusqu'aujourd'hui l'on a tant de peine a effacer les tristes effets. Des le mois de Juillet 1793, Polverel et Sonthonax avaient 6crit aux homes de couleur pour les inciter contre les blancs et en meme temps les mettre en garde contre I'affranchissement subit et universel des esclaves. Les evenements ayant fait proclamer cet affranchissement tant redout6, I'on allait s'efforcer de crier un antagonisme malsain entre noirs et mulatres, en excitant leurs jalousies mutuelles.
En attendant, apris son arrive Port-au-Prince,
-Sonthonax fit procdder au disarmement de la garde nationale de cette ville. II mit en liberty Guyambois femprisonn6 par Polverel comme chef de la conspira'tion qui devait placer Saint-Domingue sous un triumvirat dont Biassou devait faire partie. Par Guyam0bois, Sonthonax entra en relations avec Halaou, un chef noir, qui, pour maintenir son influence sur ses partisans, pretendait recevoir des inspirations du ciel par l'intermidiaire d'un "coq blanc," son inseparable compagnon. Sur l'invitation du commissaire civil Halaou se rendit Port-au-Prince oui un repas fut donned en son honneur au palais national. AussitSt le bruit se rdpandit que l'on avait decide de faire assassiner Beauvais qui 6tait ~ la Croix-des-Bouquets.
En quittant Port-au-Prince le chef noir se rendit
Lettre t Durigneau du 17 Juillet 1793, Ardouin, p. 208, 2me Vol.

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Les Anglais occupent Port-au-Prince


en ce dernier endroit: ce qui sembla confirmer la rumeur. Pinchinat et Montbrun resolurent alors de l'immoler; et Marc Borno se charge de 1'execution du projet. II partit immediatement pour la Croix-desBouquets ofi, a son arrive, il fit tuer Halaou.2 Il en r6sulta une lutte sanglante la suite de laquelle les partisans du dernier furent disperses.
Ce meurtre fut cause par les intentions tort on u raison praties a Sonthonax. Celui-ci continue malheureusement laisser percer la defiance que lui inspiraient les hommes de couleur. 11 nomma, en effet, commandant de la place de Port-au-Prince le blano Desfourneaux, qui, arret par l'ordre de Polv&rel, et jng6 par uue cour martiale presid6e par Montbrun, gardait une profonde rancune cet officer mulAtre. Mcntbrun qui avait le haut commandement militaire i Port-au-Prince se vit avec d6plaisir donner un tel auxiliaire. Les preventions augmentkrent quand, contrairement a la discipline hibrarchique, Desfourneaux fut, parl arrat4 de Sonthonax en date du 27 F6vrier 1794. directement autoris recruter le 48e. regiment. Le Commandant de la place en profit pour armer tous les blancs connus pour leur hostility envers les hommes de couleur. Ceux-ci, noirs et mul&tres, formant la "Legion de 1'Egalitb" sous les ordres de Montbrun, en prirent de l'ombrage. Et le conflict rendu ainsi inevitable 4clata dans la nuit du 17 au 18 Mars 1794. Les soldats de Montbrun attaquerent et d6firent ceux de Desfourneaux; Port-au-Prince fut de nouveau ensanglant6 au moment oui l'union de tous ses habitants 6tait ndcessaire sa defense.
D s Janvier 1794 une escadre anglaise sons les ordres du Commandant John Ford s'6tait, en effet, present"e devant la ville. Sur le refuse inergique de Sonthonax de livrer la place, les Anglais s'4taient retires sans tenter un coup de main. Mais ils ne tard4rent pas revenir avec des forces imposantes. Leur flotte reparut le 30 Mai. Les troupes de d6barquement


I B. Ardouin, Histoire d'Haiti, p. 357, 2e. Vol.


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68 Haiti: son histoire et ses detracteurs
sous les ordres du General White, se renforcrent des contre-rivolutionnaires frangais sous les ordres du Baron de Montalembert, de H. de Junicourt et de Lapointe. A cette armee de plus de 3,000 hommes, Portau-Prince ne pouvait opposer que 1,100 defenseurs. Les Anglais l'occuperent le 4 Juin. Les commissaires civils (depuis le 9 Avril Polverel, quittant les Cayes, avait rejoint Sonthonax a Port-au-Prince), se retirbrent A Jacmel. Le 8 Juin, deux jours apris leur arrive en cette ville, la corvette frangaise "L'Esperance" prit mouillage dans le port. Le Capitaine Chambon vint leur notifier le decret d'accusation que le 16 Juillet 1793 la Convention avait rendu contre eux. Les commissaires s'embarquirent, en laissant la defense de la colonie Laveau dans le Nord, et & Rigaud dans le Sud.
Avant de quitter Jacmel, Polv'rel adressa, le 11 Juin, a Rigaud une lettre oji il lui dinongait Montbrun come un traitre don't il fallait dejouer les perfides complots. Et, pourtant, loin d'avoir livrd ce traitre A un conseil de guerre, les commissaires civils l'avaient maintenu dans la charge de gouverneur de l'Ouest. Ils laissaient donc au mulatre Rigaud le soin de l'arrestation et de la destitution du mulatre Montbrun;' ce qui ne pouvait qu'augmenter les d6fiances et les jalousies des uns envers les autres.
Quoiqu'il en puisse stre, par le depart des commissaires civils l'autorit4 se trouvait divis~e entre deunx chefs militaires: Laveau et Rigaud. Les Anglais et les Espagnols occupaient une bonne partie du territoire.

9 Sonthonax qui en voulait A Montbrun avant mome l'4chauffoure du 18 Mars oi le commissaire civil fut oblige d'embarquer son protege Desfourneaux, I'avait accuse d'avoir livrd Port-au-Prince aux Anglais. Cet officer s'6tait pourtant vaillamment battu au fort Bizoton oa il fut blesis.-Rigaud profitant de Ia rivalitE existent entire Beauvais et Montbrun fit arrtater et d6porter ce dernier.-AprLs quatre ans de d6tention Montbrun comparut le 2 Juin 1798 A Nantes devant un conseil de guerre et fut acquitted des accusations portkes contre lui. 11 servit ensuite en France oa il parvint au grade de General. 11 mourut Bordeaux en 1831 a l'age de 75 ans.-Ardouin, p. 21, 3me. Vol.

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Toussaint Louverture


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Au moment oi la situation semblait disesprere pour la France, un homme que ses succhs allaient rendre clbre lui apporta l'inappreciable concours de son influence et de son 6pde. Toussaint Louverture,' abandonnant la cause des Espagnols, s'4tait ralli6 a Laveau. Le prestige de son nom avait suffi pour chasser les Espagnols des Gonaives, de la Marmelade, de Plaisance, du Gros-Morne, d'Ennery, du Dondon, du Limb. Ce nom est trop ce16bre pour qu'on ne lui
consacre pas au moins une courte notice. N6 sur l'habitation Brida, au Haut-du-Cap, Toussaint passa presque ses premieres cinquante annees dans l'esclavage: ce qui ne l'empecha pas, comme dit Placide Justin de parvenir au faite des honneurs militaires, "non seulement pardessus ceux de sa nation, mais par"dessus meme les blancs orgueilleux don't pas un ne "put mconnaitre son esprit supbrieur et sa vue pro"fonde."'

4 On a prEtendu que c'est apre s la prise de Dondon, parce que Polvdrel aurait dit: "Cet home fait ouverture partout" que Toussaint ajouta Louverture & son nom.-D'autre part, la veuve de Sonthonax, qui a connu Toussaint dans I'esclavage, a dit que Toussaint e'appelait Louverture avant la prise d'armes, parce que ce sobriquet lui avait ete donnE sur l'habitation Brdda, & cause de plusieurs dents qui lui manquaient sur le devant de la bouche. S'il en stait ainsi, pourquoi Toussaint signait-il "Toussaint Brda," lorsqu'il figurait dans lee rangs des insurgs? Nous avons cherch6 la cause de ce changement de nom, nous nous sommes address & l'un dee compagnons de Toussaint, A l'un de ses amis, le venerable Paul Aly. Ce veteran nous a dit que Toussaint prit de nom de Louverture, pour exprimer qu'il fut le premier mis en avant pour soulever les esclaves du Nord. B. Ardouin, Histoire d'Haiti, 2e Vol., note de la page 266.
Ardouin, p. 443, 2e Vol., donne comme date de naissance Mai 1743.-Selon Robin, p. 71, Toussaint serait nE en 1745; Placide Justin donne la mome annde (p. 277). Dubroca, (Vie de Toussaint Louverture) fait nattre Toussaint en 1743. (p. 3); Gragnon-Lacoste le fait naltre le 20 Mai 1746.
Page 277, Histoire d'Halti.
Nous ne pouvons nous emptcher de reproduire ci-aprs l'dloge de Toussaint Louverture par Wendell Phillips: "Si j'avals & vous exposerr l'histoire de Napoleon ler. j'irais la chercher sur les levres des "Francais qui n'ont pas de mots assez riches pour peindre le grand "Capitaine du XIXe. sicle. Si j'avais It vous center l'histoire de "Washington je la chercherais dans vos cteurs, A vous qui ne trouves "pas de marbre assez blane pour y graver le nom du p4re de son pays.

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70 Haiti: son histoire et ses ditracteurs

Patre, il avait employ' ses loisirs non seulement A apprendre lire, mais encore a 6tudier les simple, les plantes m&dicinales du pays. Devenu cocher de
Bayou de Libertat, procureur de 1'habitation Brida, Toussaint n'avait pas tarde t gagner toute la confiance de son maitre. Par ses connaissances il avait acquis
une assez grande influence sur les homes de sa race.

'"Mais j'ai t vous dire l'histoire de Toussaint Louverture, un noir, qui "n'a presque pas laisse de document ecrit. Et je dois chercher cette "histoire dans le peu favorable t~moignage de see ennemis, d'hommes qui "le maprisaient parce qu'il Etait un noir et un esclave, et qui le hals"saient parce qu'il les avait vaincus sur le champ de bataille. Cromwell "erda sa propre armde; A 27 ans Napoleon Etait A la tote des meilleures "troupes de l'Europe. Avant l'Age de 40 ans Cromwell n'avait pas "vu une armde; avant 50 ans Toussaint Louverture n'avait jamais vu "un soldat. De qui se composait l'armde de Cromwell? Des Anglais, "du meilleur sang de 'Europe; et de la classe moyenne des Anglais, du "meilleur sang du pays. Qui conquit-il avec cette arme ? Des Anglais, "ses pairs.
"De qui se composait l'armme creee par Toussaint Louverture? De "ce que vous appelez la race maprisable des noirs, d'hommes avilis, "demoraliss par 200 ans d'esclavage, d'hommes don't 100,000 avaient "6t# imports dans l'lle dans l'espace de 4 ans et qui pouvaient A peine "se comprendre lee uns lee autres. De cette masse incohErente et, "comme vous direz, mEprisable, il a forge le tonnerre et l'a lane & "qui. Au sang le plus orgueilleux de l'Europe, & l'Espagnol qu'il a "conquis et chasse de l'lle; au sang le plus guerrier de l'Europe, au "Francais qu'il a mis A ses pieds; au sang le plus audacieux de "l'Europe, l'Anglais qui se vit oblige de s'enfuir & la Jamalque.
"Quelques-uns doutent du courage des noirs. Allez A HaTti et "demandez aux tombes de 50,000 des meilleurs soldats de France ce "qu'elles en pensent. J'appellerais Toussaint Louverture Napoleon, "mais Napoleon s'est frayed son chemin au pouvoir dans le sang et par "le parjure. Toussaint n'a jamais manqud a sa parole. Je l'appelle"rais Cromwell; mais Cromwell n'Etait qu'un soldat et l'Etat qu'il a fondd ne lui a pas survcu. Je l'appellerais Washington; mais le grand hommee de la Virginie possedait des esclaves. Et Toussaint a prefer "perdre le pouvoir que de permettre la traite des noirs dans le plus "humble village de son territoire.
"Vous me croyez un fanatique, parce que vous lisez l'histoire, non "avec vos yeux, mais avec vos pr~jugs. Dans 50 ans, quand la Vdrit "parviendra t s'imposer, la Muse de l'histoire mentionnera Phocion "pour lee Grecs, Brutus pour les Romains, Hampden pour lee Anglais, "La Fayette pour la France, ddsignera Washington come la fleur "parfaite de notre premiere civilisation, puis, trempant sa plume dans "les rayons du soleil, crira dans le clair azur, audessus de tous oes nomss, le nom du soldat, de l'homme d'Etat, du martyr, le nom de "Toussaint Louverture."

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Toussaint Louverture


Aussi fut-il charge en 1791 d'organiser la revolte des esclaves. 11 eut pourtant la sagesse de ne pas prendre au debut un rble pr4ponddrant. L'on ne put done lui reprocher les incendies, les meurtres qui accompagnerent cette premiere manifestation populaire; au contraire, il protegea Bayou de Libertat et sa famille, et leur facilita les moyens de quitter SaintDomingue, sains et saufs. Cependant le succes
paraissant couronner les efforts de Jean-Francois et de Biassou, Toussaint se joignit la bande de ce dernier. Sous le titre de "midecin des armies du roi," il devint d'abord secretaire de Biasson dont il inspirait la plupart des actes. En Juin 1793, il se qualifiait "general d'armie du roi." Quand Jean-Francois et Biassou passbrent au service de 1'Espagne, Toussaint les suivit. Les succes obtenus a l'aide de l'armee qu'il s'etait constitute ne manquerent pas d'exciter la jalousie de Jean-Francois et de Biassou; celui-ci pretendait toujours traiter son ancien secretaire en subordonnd. Fort de l'influence qu'il avait acquise sur ses compagnons et du prestige resultant de ses victoires sur les Frangais, Toussaint s'affranchit du contrble de ses anciens chefs et ne voulut plus recevoir d'ordres que des representants du Roi d'Espagne. Le conflict s'aggrava au point que ses soldats attaquirent ceux de Biassou. Ce dernier fit adresser au gouverneur de la partie espagnole de Saint-Domingue une petition oh sa conduit 6tait loude par les 4migris frangais, tandis que Toussaint 4tait denomme comme assassin et traitre au Roi; on alla meme jusqu'd demander sa mort. Don Cabrera n'hisita pas a faire arreter Moise, neven de Louverture, et toute sa famille. Ainsi expose aux ressentiments de Jean Francois et de Biassou, Toussaint n'6tait certes pas en siret4. L'arrestation de ses parents etait un indice que les accusations portes contre lui etaient favorablement accueillies par les Espagnols, malgr' les grands services qu'il avait rendus. II pouvait a son tour 4tre destitu4 et empriB. Ardouin, 2e. Vol., p. 429.


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72 Haiti: son histoire et ses ditracteurs
sonn6, sinon tud par ses adversaires. Ces consid&rations hitbrent probablement l'execution du projet qu'il avait former de se rallier la cause de la France; mais elles ne provoquirent pas seules sa resolution; la liberty gendrale accordie aux eselaves, les droits politiques don't noirs et jaunes avaient le plein exercise et don't ils 6taient encore prives dans la partie espagnole agirent sfirement sur son esprit.
Quoiqu'il en puisse stre, le 4 Mai 1794 le pavilion frangais flotta de nouveau aux Gonaves: Toussaint Louverture avait abandonn6 les Espagnolsl Cette defection 6tait elle seule toute une revolution. Elle devait decider de la destinde de toute une race. En attendant, la France allait en recueillir les premiers fruits.
Apris avoir echou6 dans une attaque centre St.-Mar oii commandait Major Brisbane, Toussaint Louverture occupa les Verrettes, le Pont de 1'Ester et la PetiteRivibre; il enleva aux Espagnols St.-Rapha er'.Michel, Hinche, Dondon.
Tandis qu'il remportait ces avantages, Andre Rigaud attaqua, dans la nuit du 5 au 6 Octobre 1794, la ville de Leogane qui tomba en son pouvoir; il s'empara aussi du Fort "Ca-Ira" et du poste de l'Acul, malgrd Sl'nergique defense opposee par les Anglais. Ces derniers, commandos par le Lieutenant Colonel Bradford furent encore battus le 29 Decembre par Rigaud qui emporta Tiburon d'assaut. Humilid de sa defaite Bradford se donna la mort; beaucoup de ses soldats furent faits prisonniers. Beauvais avait, de son ct4, chasse de Saltrou les Anglais et les emigres frangais qui menagaient Jacmel.
L'ann'e 1794 commence sous de si tristes auspices pour la France finissait mal pour les envahisseurs strangers, grice Laveau don't I'attitude & Port-dePaix avait contenu les Anglais, a Villatte qui defendit le Cap contre les attaques de terre et de mer des Espagnols et des Anglais, ai Toussaint Louverture qui

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Les Anglais rdtablissent I'esclavage


reconquit presque tout le Nord, ia Rigaud qui reprit L4ogane, Tiburon et maintint presque tout le Sud sous son autoritd.
Aussi les Anglais crurent-ils devoir recourir a la corruption. Croyant se debarrasser facilement de Rigaud, ils lui firent offrir trois millions de francs. L'officier de couleur rejeta didaigneusement cette honteuse proposition. Quelque temps auparavant une pareille tentative avait &t6 faite sur Laveau 'a qui l'on n'avait offert que cinquante-mille francs." Les Anglais avaient-ils une moins haute opinion de la valeur du blanc que de celle d'un descendant de la race noire? Le Gouverneur de Saint-Domingue s'indigna du piege tendu son honneur et provoqua en duel son insulteur le Colonel Whitelock qui ne repondit point. Ce n'est pas la seule indignity commise par les Anglais. Soixante-dix hommes de la legion du Sud tombbrent en leur pouvoir: ils 6taient des noirs et des mul&tres. Ils furent envoys a la Jamaique oi le Gouverneur, Adam Williamson, apris les avoir fait emprisonner, la chaine au cou, les fit vendre en violation des lois de la guerre, sur l'une des places publiques de Kingston. Quatre-cents matelots blancs du vaisseau le "Switchoold," captures aux Cayes, furent pourtant traits avec humanity par les officers de Rigaud l'
Subissant l'influence des colons frangais, traitres a leur patrie, les Anglais, dans les lieux soumis a leur autorit6, avaient remis les noirs en esclavage et donn6 la preponderance aux blancs. Ils avaient cependant pour auxiliaires des mulatres et les chefs noirs Jean Kina et Hyacinthe. Aussi, instruits du sort qui les attendait en cas de succhs definitif des Anglais, et rassures par le Decret de la Convention nationale du 4 Fevrier 1794 qui, en confirmant la liberty gendrale prononcee par Sonthonax et Polverel, avait aboli l'esclavage dans toutes les colonies frangaises,' les
Placide Justin, Histoire d'Haiti, p. 274.
Ardouin, 2e. Vol., p. 446.
u Mfalgr6 le Decret de la Convention, l'esclavage continue dans les colonies francaises oft il ne fut d6finitivement aboli qu'en 1848.


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74 Haiti: son histoire et ses ditracteurs
hommes de couleur se mirent-ils a conspirer en faveur de la France. Leurs complots furent d"couverts A St.Marc et a l'Arcahaie; on les 4gorgetA sans merci. Ailleurs leur defection favorisait les plans de Toussaint.
En Fevrier 1795 Major Brisbane sortit de St.-Mare et attaqua les lignes de Toussaint Louverture; l'officier Anglais, vaincu, fut mortellement bless. A l'occasion des prisonniers faits dans les combats livrds aux Anglais et aux Espagnols, Toussaint Louverture se montrait tris circonspect envers les colons ou les emigris frangais. 11 ne les faissait pas fusiller, mais les expediait & Laveau qui se chargeait des mesures de rigueur. 11 se minageait ainsi pour l'avenir des auxiliaires parmi les blancs.
Tout en guerroyant, il ne negligeait pas les soins a donner a l'agriculture. Les champs bien cultives lui donnrent, par des changes faits avec les navires arrivant des Etats-Unis, les moyens de se procurer de la poudre et du plomb.
Rigaud, dans le Sud, Beauvais, dans l'Ouest, et Laveau & Port-de-Paix encouragrent 4galement l'agriculture; et les Cayes et Jacmel purent ainsi entretenir un commerce assez actif avec les Etats-Unis.
Les officers sur qui reposait la defense de SaintDomingue n'avaient a computer que sur leurs propres ressources. Dans la situation oi 4tait la France elle etait hors d'tat d'envoyer le moindre secours a sa colonie qui, en fait, 6tait mime privie des nonvelles de la mere-patrie.
Les Anglais, au contraire, regurent en Avril 1795, un renfort de troupes europeennes: ce qui leur permit, avec le concours des Espagnols, d'6tendre leur domination au Mirebalais, Las Caobas et & Banica. Is allaient cependant Stre prives de l'appui de leurs allies. Le 22 Juillet 1795 la France sign le trait de Bale en vertu duquel 1'Espagne lui c&da en toute proprietd la parties espagnole de l'ile de Saint-Domingue.
Presqu'au mme moment la Convention nationale d6elarait, par un Docret en date du 23 Juillet, que

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Villatte et Laveau


l'armie de Saint-Domingue avait bien merit4 de la patrie;-par le mme Decret elle nomma Laveau general de division, Villatte, Toussaint Louverture, Beauvais et Rigaud, gen4raux de brigade.
Le 14 Octobre 1795 la corvette "Venus" entra au Cap et apporta ces bonnes nouvelles.
Laveau qui jusque-lk avait reside & Port-de-Paix revint se fixer au Cap que Villatte avait defendu contre les Anglais et les Espagnols. Profitant des avantages du trait de Bile, le Gouverneur de Saint-Domingue r4clama la restitution des places du territoire frangais occupies par les Espagnols; il insist surtout sur la ndcessit6 d.'4loigner Jean Francois du pays. Ce chef noir finit par s'embarquer, le 4 Janvier 1796, du Fort Dauphin pour la Havane. Il mourut en Espagne oid il avait conserve son grade de lieutenant-gendral.
Les Anglais essayerent pourtant de reconstituer l'armie de Jean-Francois; ils s'aboucherent avec un noir nomm6 Titus & qui ils fournirent de l'argent et des armes. Sur l'ordre de Laveau, Villatte sortit du Cap, attaqua et enleva le camp que Titus avait former dans la paroisse de Vallibre. Ce dernier fut tu6 et sea soldats se dispershrent.
MalgrB les services que Villatte rendait a la France, Laveau ne cessait de lui temoigner la plus grande mefiance. De Port-de-Paix odf il residait il se faisait informer par des agents particuliers de tout ce que faisait le commandant militaire du Cap.
En rdalit6, Laveau 4tait aigri du r8le efface auquel il a 'tait trouv6 reduit. Gouverneur de Saint-Domingue, il ne pouvait compter que sur les troupes indigines pour maintenir son autoritb; et il supposait ces troupes plus devoudes aux hommes de leur couleur qu'& lui. Les officers europeens, les colons, royalistes et reactionnaires, n'avaient eu aucun scrupule a se joindre aux Espagnols et aux Anglais. Il n'6tait gubre possible de se fier & eux; il fallait done recourir aux mulatres qui formaient la grande majority des anciens libres; ceux-ci se trouvirent, par la force des circonstances, ports an premier rang. Par leur propre faute les


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76 Haiti: son histoire et ses ditracteurs
blanecs n'occupaient plus que les situations secondaires. Rigaud 4tait preponderant dans le Sud, Beauvais, dans l'Ouest, et Villatte au Cap. Les deux premiers avaient pleinement reconnu l'autorit6 de Laveau i qui ils no manquaient pas de rendre compte de leurs actes. Leur devouement a la France 4tait incontestable; ils so battirent vaillamment pour elle contre les Anglais. Villatte seul 4tait en misintelligence avec le Gouverneur de Saint-Domingue. Celui-ci n'en rendit pas moins tous les mulatres responsables de ses de6m4s avec son subordonn6 du Cap. De parti-pris Laveau les accusa de vouloir proclamer l'independance de SaintDomingue afin de pouvoir y exercer l'autorite supreme; et il ne vit plus qu'avec jalousie et ombrage la 16gitime influence qu'ils exergaient au profit de la France. II 4tait djai dans ces dispositions d'esprit quand Tonssaint Louverture fit sa soumission. Perspicace et fin politique, Toussaint Louverture se rendit vite compete des avantages qu'il pouvait tirer des d6fiances de Laveau; ce dernier ne fut plus qu'une simple marionnette entre ses mains. En attendant le moment de se d6barrasser de lui, il le cajolait, I'appelait meme son pere. Sous des dehors doucereux, Toussaint cachait une volont6 inergique, une ambition dimesuree. Tout devait lui c&der; tant pis pour ceux qui lui feraient obstacle I Se sentant superieur ii Laveau don't il avait pu appr6cier la courte intelligence, il allait, en ayant l'air d'executer les desseins du gouverneur, servir ses propres int6rets. Les agents de la France voulaient craser les mulatres don't ils avaient pris ombrage, sauf ensuite a se retourner contre les noirs qui, prives de leurs allies naturels, seraient plus facilement ramenes aux habitations qu'ils avaient dbsertees. Toussaint Louverture aidera bien a briser la puissance des mulAtres, mais A son propre profit et aux depens mimee de ceux qui revaient de se servir de lui comme d'un instrument a mettre ensuite au rancart. Le noir allait se montrer plus habile et meilleur tacticien que le blanc. L'occasion d'agir approchait.
La population du Cap, micontente de l'administra-

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Villatte et Laveau


tion du gouverneur et des fausses mesures de l'ordonnateur Perroud, se souleva le 20 Mars 1796. Laveau fut arrte et depos6 en prison ainsi que Perroud. La municipality du Cap s'empressa de prendre un Arrat6 chargeant en quelque. sorte Villatte des fonctions de gouverneur. Cet officer eut le grave tort de ne pas reprimer 1'6meute et d'accepter ensuite la mission confine par la municipality. Il se rendit ainsi complice du coup de main dont son superieur hibrarchique venait d'etre la victime. Les Colonels B. Leveill6 et Pierre Michel protesterent contre l'attentat. Le dernier, par I'interm6diaire d'Henri Christophe, alors Capitaine, ecrivit a la municipality pour reclamer la mise en liberty de Laveau et de Perroud. Il rallia au Fort Belair qui domine le Cap, les officers noirs Pierrot, Barth6lemy, Flaville, etc. Toussaint Louverture prit &nergiquement parti pour le gouverneur. II menaga de marcher sur le Cap si Laveau n'4tait immdiatement mis en liberty. Devant l'attitude de ces officers, la municipality du Cap ordonna le 22 Mars la liberation de Laveau et de Perroud. Ceux-ci reprirent I'exercice de leurs fonctions, et Villatte se retira au camp de la Martellire. Le Gouverneur ne se sentit pourtant pas en sfiret6 au Cap; il se rendit a la PetiteAnse oiL une nouvelle 6meute 4clata contre son autorit4. Le 28 Mars Toussaint Louverture, accompagn6 de forces imposantes, arriva auprs de lui. Le 30 Mars, sur le bruit rdpandu par des femmes que Laveau avait fait venir des chaines pour remettre les noirs dans l'esclavage, ceux-ci se souleverent au Cap. Toussaint Louverture retablit l'ordre: il 4tait disormais le maitre de la situation. Completement discredited, Laveau ne pouvait plus se maintenir que par son ancien protege: il nomma Toussaint Louverture lieutenant au gouvernement. Le premier Achelon du pouvoir etait franchi; les autres ne tarderaient pas a ftre escaladds. Toussaint Louverture profitait des erreurs, des passions des uns et des autres.
Pendant que Villatte commettait au Cap la faute de laisser porter la main sur le representant de la France,


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78 Haiti: son histoire et ses de'tracteurs
les officers de Rigaud defendaient vaillamment le drapeau tricolore.
L'Angleterre s'etait empressee d'envoyer des renforts ia Saint-Domingue. Le General Boyer, A la tate de plus de 3,000 hommes, et l'Amiral Parker partirent de Port-au-Prince le 20 Mars; le 21 Mars l'escadre et les troupes de terre attaquirent Ldogane. Alexandre Potion, chef de bataillon, commandait le fort Qa-Ira"; il obligea I'escadre anglaise a se retirer. Leogane command4 par Renaud Desruisseaux repoussa les deux assauts qui lui furent livres. Les Anglais retournbrent a Port-au-Prince quand ils apprirent que Beauvais, venant de Jacmel, et Rigaud, des Cayes, accouraient au secours de la place.
Sur ces entrefaites le Conseil des Anciens et celui des 500 avaient, par une loi du 24 Janvier 1796, autoris4 le Directoire A envoyer cinq agents A SaintDomingue. Roume, Sonthonax," Julien Raymond, Giraud et Leblanc furent choisis pour cette mission. Roume, en attendant l'occupation de la partie espagnole par la France, devait r6sider a Santo Domingo. 11 y arriva le 8 Avril 1796. Ses quatre colleagues debarqu'rent au Cap le 12 Mai suivant. Les nouveaux agents 4taient accompagnis du general de division Rochambeau, charge du commandement de la partie espagnole, du general de devision Desfourneaux, des g&nraux de brigade Martial Besse, A. Chanlatte, Bedot, Lesuire.
Le lendemain de leur arrive, les agents ordonnerent a Villatte de comparaitre pardevant eux. Celui-ci s'empressa d'obeir: il se rendit au Cap oil la population lui fit une vraie ovation; les femmes surtout se distinguerent par leur enthousiasme. Irrit4 de l'accueil flatteur fait A son adversaire, Laveau se mit A la tate d'un escadron et sabra la foule: 45 femmes furent blessees!
Villatte, d'abord renvoyd a son camp, fut successivement decrit6 de deportation et mis hors la loi. Pour
Sonthonax, aprts son arrive en France, fut jug4 et acquitted des accusations porthes contre lui.

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Intrigues contre Rigaud


4viter toute effusion de sang, il s'embarqua sur la frigate la "Meduse." Transporth en France, il fut jug6 et acquitted.
Sonthonax qui, lors de son depart pour France, avait le coeur gros contre les mulatres, revint SaintDomingue, bien decid & ne rien negliger pour aneantir leur influence. Pour l'execution de son plan il trouva le terrain des mieux prepares. Laveau 4tait ddji dans les memes dispositions. II n'y avait donc qu'a continuer, en l'aggravant, le systhme deja adopt et qui consistait a se servir des noirs pour ecraser les mulatres avec l'arribre-pensee de redonner aux blancs la suprimatie qu'ils avaient perdue; ce premier rdsultat acquis, l'on agirait ensuite contre les noirs.
Au moment oji, par la paix de Bale, il tait possible de conduire une active campagne contre les Anglais, les agents de la France semaient partout la division au lieu de s'efforcer d'unir tous les divouements. .
Apris avoir nomm6 Toussaint Louverture genral de division, ils chargbrent une delegation de trois membres: Rey, Leborgne, Keverseau, d'aller surveiller Administration de la province du Sud; l'on d6cida de faire arreter Pinchinat qui jouissait de I'estime de tous et don't Sonthonax redoutait l'influence. La delegation arriva aux Cayes le 23 Juin 1796; on lui avait adjoint Desfourneaux en quality d'inspecteur general des troupes du Sud et de l'Ouest.
C'tait le meme Desfourneaux don't les intrigues avaient, le 17 Mars 1794, cause un conflict arm6 & Portau-Prince. Vaincu par le mulAtre Montbran, il avait, comme Sonthonax et Laveau, une profonde rancune contre les hommes de couleur. Quant & Rey, il avait, en 1793, pris part a une tentative d'assassinat contre Andrd Rigaud. II1 avait etd, A cet effet, oblige de quitter les Cayes. I1 y retournait maintenant comme le sup6rieur hidrarchique de cet officer. Sonthonax et ses colleagues ne faisaient ainsi aucun cas des suceptibilitis de Rigaud qui avait pourtant arrachi LIogane et Tiburon aux Anglais; qui avait maintenu l'ordre et la discipline dans le Departement du Sud,-et don't le de-


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80 Haiti: son histoire et ses detracteurs
vouement la France ne pouvait Stre mis en doute. Le crime de Rigaud 4tait la confiance qu'il inspirait aux noirs et aux mulatres et, par suite, la l4gitime influence qu'il exergait sur eux. On l'accusa aussi de travailler a I'independance de Saint-Domingue; on lui reprocha 4galement d'avoir ecart6 les blancs des emplois publics.
Cependant h l'arrivie des Delgues aux Cayes, deux blancs, Gavanon et Duval Monville 4taient respectivement ordonnateur et contr8leur des Finances. Ils devinrent suspects par leur attachment & Rigaud et par leur bonne gestion qui avait permis au Sud de subsister de ses propres resources. Ils furent destituds et remplacis par des creatures de l'agence. Et la dilapidation des fonds publics commenga. Comme pour ajouter au micontentement de la population, I'on donna l'ordre d'arriter Pinchinat. Pour ne pas Stre apprehend, ce dernier avait laiss4 les Cayes le 17 Juillet 1796 et s'6tait retire dans les montagnes des Baradbres.
Afin d'asseoir solidement leur autorith, les Delgus voulurent mettre a leur credit quelques victoires sur les Anglais. Ils ordonnerent &i Andre Rigaud d'aller enlever la place fortifie des Irois, tandis que Desfourneaux se porterait sur le camp Davezac. Le 7 Aofit Rigaud attaqua les Irois qu'il ne put enlever; il alla s'tablir & Tiburon. De son c8td, Desfourneaux, que les Dblegues avaient accompagn6, choua dans 1'assaut livrb au camp Raimond; il se retira au camp Perin. Ce double echec contraria les plans des Delgues qui ne cacherent point leur disappointement. Dans leur rapport Is ils dirent "qu'ils ne pouvaient se maintenir "que par la guerre contre les Anglais. Un premier "succs et le bon traitement qu'ils se proposaient de "faire aux vaincus, devaient les conduire du Sud au "Nord. La colonie 4tait sauvie: les Frangais en "devenaient les maitres." Les Delgues des agents de la Metropole ne consideraient done pas les noirs et les mul&tres comme des Frangais. Selon eux les maitres
B. Ardouin, Histoire d'Haiti, 3e. Vol., p. 251.

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Intrigues contre Rigaud


de Saint-Domingue ne pouvaient 8tre que des blancsl D'ou, en cas de succhs, l'intention de s'entendre avec ceux de la Grand'Anse bien connus par leur hostility aux hommes de la race noire. A cet effet, 1'Agence siegeant au Cap avait ddji rendu un Arrath d'amnistie en faveur des emigres et des colons qui se rallieraient A la cause de la France.
Aprbs leur defaite, les D4lgues rentrbrent aux Cayes (18 Aoit). Ils revoquerent le commandant de cet arrondissement, Augustin Rigaud, le propre frbre du General Andr6 Rigaud et le remplacerent par Beauvais. D'aprbs leurs calculs cette nomination devait diviser AndrB Rigaud et Beauvais qui 4taient tous deux g6n4raux de Brigade; et I'on pensait que le dernier obbirait de mauvaise grace au premier: d'o5i rivalit6 et conflit possible entre ces deux officers mulatres: ce qui, en affaiblissant leurs forces, permettrait Desfourneaux de prendre le commandement du Sud, en les mettant tous deux de c6tk. Trop de precipitation emp4cha ces calculs d'aboutir. L'on crut voir dans le mulAtre Lefranc, commandant de l'arrondissement de St.-Louis, un obstacle qu'il fallait avant tout carter. II fut mand4 aux Cayes oi, a son arrive, Desfourneaux le fit arr~ter. Au moment oi l'on allait l'embarquer sur "I'Africaine," il se d~barrassa, par la fuite, de ceux qui le conduisaient. II courut se jeter au fort "La Tourterelle" oui se trouvaient des soldats de la legion qu'il commandait. Andr6 Rigaud 6tait alors & Tiburon. Le combat s'engagea entre les soldats de Desfourneaux et ceux sous les ordres de Lefranc; les premiers furent repouss4s. Dans la nuit du 28 au 29 Aoit, Augustin Rigaud souleva les noirs de la plaine des Cayes, que les commissaires des D4lgus avaient essays d'exciter contre les mulftres. Des blancs furent assassins. Desfourneaux et Rey, effrayes de ce mouvement populaire, quittirent precipitamment les Cayes. Leborgne et Kerverseau qui 4taient rests h leur poste, mandbrent en toute hate Andr6 Rigaud que Lefrane et Augustin avaient 4galement fait appeler. A l'arrivie du Gendral le 31 Aoit, les DlC4gues, par Arretd, lui


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82 Haiti: son histoire et ses ditracteurs
donnbrent tous les pouvoirs. Pour r4tablir l'ordre, l'on recourait A l'homme don't on voulait an6antir l'influence I
La tranquillity ne tarda pas & revenir. Les mesures prises par Rigaud furent si efficaces que les Capitaines et les Subricargues des navires ambricains en rade des Cayes le remercibrent de la protection qu'il leur avait accordie.
Apris avoir adopted et aggrav6 la politique de Laveau qui poussait les noirs contre les mulAtres, Sonthonax et ses collogues tentbrent de rendre Toussaint Louverture responsable des divisions fomenties par eux. En rendant compte au Directoire des malheureux &venements qui s'etaient dirouls & Saint-Domingue, ils ecrivirent, en effet, ce qui suit: "Des g6neraux noirs "se montrbrent fidbles et reconnaissants en cette occa"sion. Ils d4livrbrent Laveau par la force. Ce qui "forma deux partis prononces: les noirs et les jaunes. "Le Gendral Toussaint augmentait le mal; il excitait "aux mesures les plus rigoureuses contre les hommes "de couleur. Il mit les armes aux mains et la haine "dans le coeur des deux partis." "
Toussaint Louverture fut nanmoins nomm commandant du Departement de 1'Ouest. Le General Rochambeau qui, avant d'aller prendre le commandement de la parties espagnole, s'Otait arretd au Cap, y disapprouvait les actes de l'agence et blamait surtout les malversations. Sonthonax le destitua sommairement et le fit partir pour France.
Au milieu de toutes ces intrigues, l'on semblait avoir entibrement oubli6 la presence des Anglais; ceux-ci, & vrai dire, ne profitkrent pas non plus des divisions des defenseurs de la France pour 4tendre leur conquite.
Le 14 Juin, les Espagnols ayant evacu6 le FortDauphin, Laveau occupa cette ville qui reut le nom de Fort-Libertk.
Aprbs la deportation de Rochambeau il ne restait plus dans la colonies que trois g4ndraux de division:
B. Ardouin, Histoire d'Halti, 3e. Vol., p. 274.

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Laveau quite St-Domingue


Laveau, general en chef, Desfourneaux et Toussaint Louverture.
Si Laveau pouvait stre 6loign4 de Saint-Domingue, Toussaint aurait toutes les chances d'obtenir le commandement en chef de 1'armee, Desfourneaux ne jouissant d'aucun credit. En 6cartant aussi Sonthonax, le chef noir voyait la possibility d'exercer l'autorit6 supreme. Pour se debarrasser de Laveau qu'il appelait son bienfaiteur, son phre, et du commissaire civil, Toussaint Eut recours a une combinaison ingenieuse. .L'agence, pour la nomination des deputes envoyer au Corps Legislatif, avait convoqub au Cap une assemblee blectorale unique. Jusque-l les trois D4partements, le Nord, le Sud et I'0uest, avaient, chacun, son assemblic 6lectorale. En reunissant les 6lectours au Cap, I'Agence avait 1'arribre-pense d'influencer les elections et de faire nommer des homes a sa divotion. Elle trouva plus malin qu'elle. L'assemble electorale se constitua le 14 Septembre 1796. Des Gonaives oii il se tenait, Toussaint Louverture trouva le moyen, par l'intermidiaire d'Henri Christophe, membre du college electoral, de diriger les elections et de faire blire deputis Sonthonax et Laveau don't l'bloigoement de Saint-Domingue 6tait indispensable a la realisation de son rave.
Enchant6 de son election, Laveau partit pour France le 19 Octobre 1796. Quant Sonthonax, flatti quoique surpris de l'honneur qui lui 6tait fait, il n'y vit dans le moment qu'une nouvelle marque du devouement de Toussaint Louverture en particulier et des noirs en general. II ne s'empressa pourtant pas de quitter Saint.Domingue oii il exergait une dictature absolue. Son collgue Giraud, digoit6 des intrigues qui se tramaient sous ses yeux, 4tait spontan6ment retourn4 en France. Leblanc, a son tour, ne tarda pas A s'embarquer snr la frigate "La Semillante." II avait eu une altercation avec Sonthonax qu'il accusa meme de Il'avoir empoisonne: preuve du peu de confiance que ce commissaire inspirait.
L'Agence du Directoire se trouvait done r6duite &


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84 Haiti: son histoire et ses ditracteurs
deux membres: Sonthonax et Julien Raymond, le dernier peu encombrant.
Vers la fin de Novembre 1796, la nouvelle de la confirmation du grade de general de division confrb & Toussaint arriva au Cap. Le Directoire envoyait en meme temps au nouveau divisionnaire un sabre et des pistolets d'honneur. Les generaux de brigade Pierre Michel et LIveill4 regurent aussi des sabres d'honneur. Sonthonax, par toutes ces demonstrations, croyait gagner Toussaint au point d'en faire son instrument. Sfir de son concours, il prit, le 13 Decembre 1796, un Arretd qui diferait Andr6 Rigaud au jugement du Directoire et du Corps L~gislatif. Sans r&voquer cet officer, I'Arrete essaya d'amoindrir son autoritd; il confla A. Chanlatte le commandement de l'arrondissement de Jacmel, a Beauvais, le commandement de L4ogane et B Martial Besse celui de St. Louis. Tous ces officers 4taient des mulatres: c'tait les intresser i la perte de Rigaud et exciter contre eux la defiance du dernier: d'oui nouvelle division et, par suite, affaiblissement de cette classe d'hommes. Le calcul, de la part de Sonthonax, 4tait habile. L'Agence dclara, en outre, qu'elle ne correspondrait plus avec Rigaud. La municipality des Cayes, en rdponse 'a la measure qui mettait le Dpartement du Sud en interdit, prit, le 30 D"cembre 1797, un Arret6 requbrant ce Genderal de continuer a exercer ses fonctions. Et des manifestations populaires Jacmel et St. Louis empicherent A. Chanlatte et Martial Besse de prendre possession do leurs postes. Sonthonax et Rigaud 6taient done onvertement en rupture. Toussaint Louverture n'eut as de peine B saisir l'avantage qu'offrait la situation. rouill avec les mulAtres, Sonthonax dpendait maintenant entibrement de lui. Toussaint avait bien pris le parti de Laveau contre Villatte parcequ'alors ce dernier genait son autorit6 dans le Nord. Mais, dans le moment, il avait besoin, pour ]a realisation du projet qu'il m~ditait, de l'appui ou, pour le moins, de la nentralit4 de tous. Aussi n bsita-t-il pas, contre le desir de Sonthonax, h accueillir favorablement les ouver-

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Toussaint Louverture et Sonthonara


tures faites par Rigaud. Ce dernier lui avait envoy Pelletier, charge de le renseigner sur les #vinements du Sud et de le mettre en garde contre les menees du representant de la France. Les relations qui s'4tablirent ainsi entire le Gendral noir et le Gendral mulatre 6taient de nature a donner de l'inquidtude Sonthonax. Toussaint ne se faisait pas l'ennemi de ses ennemis et Rigaud ne montrait aucune jalousie envers le noir qui, par son grade de general de division, 4tait devenu son superieur hibrarchique. L'union intime de ces deux hommes, don't I'un tout puissant dans le Sud et l'autre dans le Nord et 1'Ouest, ne pouvait, aux yeux de l'Agent du Directoire, aux yeux du gouverne. ment frangais, que constituer un grave danger pour l'autorit6 de la mitropole. L'on mettra done tout en oeuvre pour les diviser et pour les pousser l'un contre l'autre.
En attendant, Toussaint, en se conciliant Rigaud, isolait Sonthonax. Il s'entourait en mme temps de lieutenants divouds. J. J. Dessalines commandait & Saint-Michel avec le 4e. regiment; Moise au Dondon, avec le 5e.; Clervaux aux Gona'ives, avec le 6e.; Henri Christophe, a la Petite-Anse, etc.
Sonthonax ne sut mme pas se manager l'appui du Gendral Desfourneaux; celui-ci lui avait diplu; il resolut de s'en d6faire. Pour ex"cuter ce projet il recourut Toussaint qui avait intret a voir partir le seul officer qui fut du mme grade que lui. Le general noir arriva au Cap le ler Mai 1797; dans la nuit Desfourneaux fut arretd et embarqud. Toussaint 4tait disormais le seul general de division qui demeurt dans la colonie. Le 3 Mai Sonthonax le nomma gendral-en-chef de l'armbe de Saint-Domingue. II croyait ainsi gagner jamais la confiance et le devouement des noirs.
Cependant Toussaint n'avait pas contribu6 & andantir l'influence de Villatte dans le Nord; Toussaint n'avait pas loign6 Laveau de Saint-Domingue pour rester sous les ordres de Sonthonax. Investi de la plus haute autorit4 militaire, il visit a remplacer Son-


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86 Haiti: son histoire et ses ditracteurs
thonax lui-meme, come il avait deji replace Laveau. En attendant, pour rehausser son prestige, il recommenga la campagne contre les Anglais: il leur reprit les Verrettes et Mirebalais; mais il choua dans une attaque contre Saint-Mare.
De son c8t6 Rigaud, fiddle la France malgr l'Arr~td de ses Agents, avait aussi recommend' lea hostilites contre les Anglais. Il ne put leur enlever lea Irois; mais il parvint ia faire detruire Dalmarie. Les Anglais tentirent une dernibre fois de le gagner a leur cause. Ils lui firent 6crire par Lapointe; ils essaybrent d'exploiter la rancune que la mesure prise contre lui par Sonthonax devait exciter en lui et la jalousie qu'on lui supposait contre Toussaint nomm6 gendral-en-chef. Dans sa reponse Rigaud affirma son divouement a la France et defendit Toussaint en ces termes: "Je dois "reprimer votre insolence et relever le ton meprisant "avec lequel vous me parlez du general frangais "Toussaint Louverture. I1 ne vous convient pas de le "traiter de liche, puisque vous avez toujours craint de "vous mesurer avec lui, ni d'esclave, parce qu'un repu"blicain frangais ne peut pas 8tre un esclave. Sa qua"lite de negre ne met aucune difference entre lui et ses "concitoyens, sous l'empire d'une constitution qui n'Btablit pas les dignites sur les nuances de l'piderme."' '"
Malgr" lea efforts de Sonthonax, Toussaint et Rigaud restaient done toujours unis.
Le gendral-en-chef jugea le moment opportun pour I'ex6cution de ses plans. Aprbs son echec & SaintMarc, ses troupes, un peu depourvues de tout, donnerent des signes d'insubordination. Il se plaignit du dinuement o5i on le laissait. Sonthonax sentit,qu'on le rendait responsable des souffrances de l'armie. II dut pourtant reconnaitre son impuisance & remidier au disordre cr44 par la mauvaise administration des finances. Sur ces entrefaites il avait fait arreter le
Lettre du General Rigaud A J. B. Lapointe, 17 Juillet 1797.Ardouin, Histoire d'Haiti, 3 Vol., p. 320.

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Sonthonaz quitte St-Domingue


general Pierre Michel. L'arrestation de Rochambeau, celle de Desfourneaux, celle plus recente de Pierre Michel, sans parler de la tentative de destituer Rigaud, ddmontrbrent a Toussaint que Sonthonax n'avait aucun scrupule A se debarrasser de ceux qui le genaient ou dont il n'avait plus besoin. T6t ou tard son tour arriverait aussi. D'ailleurs, si une administration intelligente et ferme ne procurait des resources, il y avait a craindre une revolte des soldats. Toussaint se sentait le plus fort et se croyait sir de ramener l'aisance.
Le 15 Aofit 1797 il se rendit au Cap. Le 20 Aoit, apres avoir passe les troupes en revue et s'stre assur" le concours de tous, Toussaint se presenta chez Sonthonax. L'abordant avec toutes les demonstrations d'une respectueuse deference, il lui remit une lettre oji, dans I'intiret de la colonie, il l'invitait a aller occuper son siege au Corps Lgislatif. Ce desir 6tait un ordre. Sonthonax essaya d'y resister. Mais il s'4tait luimme priv6 de tout appui, de tout concours. A ses ctis pas une influence sdrieuse, pas un militaire de valeur a opposer A Toussaint. Celui-ci, en presence des vellites du commissaire A lui tenir tate, s'6tait retire A la Petite-Anse oui commandait Henri Christophe. Dans la nuit du 23 au 24 Aoit il y fit tirer le canon d'alarme. Sonthonax comprit I'avertissement et se decida alors A partir. II quitta le Cap le 25 Aofit 1797 sur "L'Indien," abandonnant le pouvoir a Toussaint Louverture en qui il avait cru trouver un servile instrument. Julien Raymond, le seul commissaire qui restat a Saint-Domingue, ne pouvait en rien entraver les vues du gendral-en-chef.
Toussaint charge le Colonel Vincent d'aller expliquer sa conduite au Directoire et se servit centre Sonthonax de l'arme que celui-ci avait employee centre Rigaud: il l'accusa d'avoir voulu le porter A proclamer l'independance de Saint-Domingue. Le Gendral-enchef estima, en outre, que le gouvernement de la mitropole ne pourrait que se montrer indulgent s'il parvenait A chasser les Anglais de la colonie. En cons&


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88 Haiti: son histoire et ses detracteurs
quence, apres avoir rborganise son armee et pris des mesures pour assurer la culture des champs, Toussaint ordonna l'offensive contre les envahisseurs. Potion qui, A L6ogane, servait sous les ordres de Laplume, so porta sur la Coupe (aujourd'hui Petionville) don't il enleva le fort qui y avait &td construit par les Anglais. Ce succhs obligea ces derniers A se concentrer & Portau-Prince. De son c8t6, Rigaud, obbissant aux instructions de Toussaint, faisait enlever le camp Thomas, du c6t6 de Pestel. La campagne tait ainsi reprise dans l'Ouest et dans le Sud.
Le Directoire commenqait pourtant A se prioccuper de l'ambition de Toussaint. En attendant que la paix permit d'appuyer par des forces suffisantes le retablissement de la suprimatie des blancs il fallait user de mnagements. Sans blamer 1'attentat de Toussaint centre Sonthonax, le Directoire del~gua done a SaintDomingue le General Hedouville. Le nouvel agent dbbarqua au Cap le 20 Avril 1798.
Le Gneral-en-chef le vit arriver avec deplaisir. II voulait de l'autorite supreme; c'tait pour l'exercer qui'il avait successivement 6loign6 Laveau et Sonthonax de P'ile. Allait-il se contenter du second rang, allait-il consentir a jouer un role efface juste au moment oi le succes de ses combinaisons faisait prevoir la prochaine expulsion des Anglais?
En effet, trois jours apr s l'arrivie d'Hedouville, le General Maitland qui commandait les forces anglaises, se voyant A bout de resources, ecrivait a Toussaint Louverture pour proposer l'6vacuation de Port-auPrince, de 1'Arcahaie et de Saint-Marc. Les negociations furent rapidement conduites. Et le Gendral-enchef entra A Saint-Marc le 8 Mai, AI l'Arcahaie le 12, I la Croix-des-Bouquets le 14. Le 15 Mai il prit en triomphateur possession de Port-au-Prince. "La plus "brillante reception lui fut faite par les colons. Les "pretres diploybrent les bannibres de l'Eglise; ils "firent porter la croix et le dais, come on en usait "l'6gard des anciens gouverneurs de Saint-Domingue. "Les femmes blanches et leurs filles, parees de leurs

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Toussaint Louverture et Hedouville


"plus beaux atours, les unes en voiture, les autres "cheval, se rendirent avec la jeunesse mile pour lui "jeter des couronnes et des fleurs. Des colons se pros"ternkrent a ses pieds." 6 Des femmes blanches qui nagubre n'avaient pas assez de mepris pour les Africains et leurs descendants jetaient des fleurs it un ancien esclavel Les orgueilleux colons se prosternaient devant un noir! Toussaint, en cette minute supreme, effaqait les longues humiliations infligees a sa race.
Toussaint etait en quelque sorte devenu le protecteur des anciens proprietaires de Saint-Domingue. I1 avait devin6 tout le parti qu'il 4tait possible d'en tirer. Aussi bien, ne negligeait-il rien pour se les attacher. Les colons, les 6migr6s, 6taient pour la plupart avec les Anglais. Contrairement aux instructions de l'Agent du Directoire, il proclamait des amnisties en leur faveur. Du haut de la chaire il promettait le pardon; car Toussaint avait pris l'habitude de faire ses discours ou ses declarations importantes '1'Eglise. Les pretres l'entouraient et il faisait respecter l'exercice du culte. Tandis qu'en France la religion 6tait proscrite, a Saint-Domingue le Gen6ral-en-chef avait rouvert les temples et faisait chanter un "Te Deum" apres chacun de ses succhs. Il se cr6ait ainsi de puissantes influences parmi les blanks aux d6pens d'H'douville. Ce dernier, gen6 par les instructions du Directoire, paraissait moins humain: il lui fallait faire ex&e cuter les lois contre les emigres: et Toussaint accueillait non seulement ceux qui 4taient & Saint-Domingue, mais encore ceux qui y venaient!
Si le Gen6ral-en-chef ne nigligeait rien pour embarrasser Hbdouville, celui-ci ne menageait guare les susceptibilitis, l'amour-propre de l'homme qui, en fait, 4tait d6j& le maitre de Saint-Domingue. Les jeunes officers de l'Etat-Major, r6cemment arrives d'Europe, se permettaient des plaisanteries d6placies envers le general noir; ils ridiculisaient son costume, ses senti* B. Ardouin, Histoire d'Haiti, 3e. Vol., p. 420.


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90 Haiti: son histoire et ses detracteurs
ments religieux. Hedouville, de son c8t6, laissait entendre que Toussaint tenait le commandement en chef de lui et qu'il pourrait, le cas chant, I'en priver. Tous ces propos irritbrent la mifiance de Toussaint, deji mal dispose envers l'homme qui exergait le pouvoir supreme auquel il aspirait lui-meme.
L'Agent du Directoire ne tarda pas a aggraver la situation. Rigaud, qui obbissait aux ordres de Tonssaint en depit de tout ce que l'on avait tenth pour exciter sa jalousie, se rendit en Juillet 1798 & Port-auPrince pour confrer avec le gendral-en-chef sur un plan de campagne contre Jrimie. Le Commandant de la province du Sud avait remport4 de nouveaux succes sur les Anglais repousses de Cavaillon et de Tiburon. Toussaint et Rigaud partirent ensemble de Port-au-Prince pour le Cap oi ils arrivbrent le 20 Juillet 1798. Hdouville fit & Rigaud un accueil des plus flatteurs, s'efforgant comme a plaisir d'humilier Toussaint. L'Agent du Directoire, fiddle a la politique de division adoptee par le gouvernement de Ia France, jetait ainsi dans le coeur de deux braves officiers des germes de discorde destines & ensanglanter une fois de plus le malheureux sol de Saint-Domingue.
Toussaint continue cependant de faire son devoir. Apres avoir negoci l'vacuation de Jr6mie don't Rigaud prit possession le 20 Aofit 1798, le general-enchef, par son agent special Huin, avait conclu le 16 Aofit avec Harcourt, representant de Maitland, une convention pour l'abandon du M8le par les Anglais. Presqu'au mame moment (18 Aoit) l'agent d'Hidouville, Dalton, arrivait au Ml1e avec le Colonel Stewart a une entente pour l'6vacuation de cette place. Maitland rdpudia la dernibre convention; et le reprbsentant d'Hdouville fut berne; on le retint meme a bord du vaisseau "L'Abergavenny" alors en rade du Mble.1" Les Anglais dans leur desir de detacher de la France l'homme qui etait tout puissant & Saint-Domingue, montrbrent beaucoup de df&erence & Toussaint. Quand
B. Ardouin, Histoire d'Haiti, 3e. Vol., p. 468.

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Toussaint Louverture et les Anglais


le 2 Octobre 1798 il prit possession du M61e, il y fut requ en grande pompe. Maitland lui fit cadeau d'une couleuvrine en bronze et de deux fusils de prix. Le General Anglais alla meme jusqu'a offrir i Toussaint de le reconnaitre comme roi, promettant d'avoir, pour le proteger, une flotte toujours portke des cotes de Saint-Domingue, a la condition d'accorder A l1'Angleterre le privilege exclusif de faire le commerce avec I'ile. Le bon sens de Toussaint le mit en garde contre une pareille proposition. Il declina la couronne; mais il crut utile de conserver de bonnes relations avec ceux qu'il venait d'expulser du pays. Ainsi apris une occupation partielle de cinq ans les Anglais abandonnerent entibrement Saint-Domingue qu'ils convoitaient tant. L'ile 4tait jamais perdue pour eux, malgr6 leurs arriere-pensees & ce sujet.
L'expulsion des Anglais fut incontestablement due aux succks de Toussaint Louverture dans le Nord et dans l'Ouest, et & ceux de Rigaud dans le Sud. Les troupes indigenes, noires et jaunes, eurent tout le fardeau de la defense de la colonie, la mire-patrie 4tant hors d'6tat d'y envoyer des renforts. Pour recompenser ces valeureux officers, ces courageux soldats, la France allumera une guerre impie et criminelle; elle poussera frbres contre frdres; elle laissera Toussaint briser Rigaud; elle abattra ensuite Toussaint et tentera de retablir I'esclavage & Saint-Domingue I
En attendant, Hidouville ne put contenir le macontentement que lui causaient les actes de Toussaint, les cajoleries des Anglais. Le 5 Septembre il 6crivit au Gendral-en-chef ce qui suit: "Je vous filiciterais de la receptionn qui vous a 6t6 faite par le Gendral Maitland, "si je n'6tais pas convaincu que vous avez &t6 la dupe "de ses insignes perfidies, puisque vous n'avez pas "craint de me mander que vous le croyez de preference Ia moi. Que signifie cette quantity d'dmigres qui "affluent dans nos ports sur des parlementaires "anglais? Vous auriez di vous rappeler les ordres et "instructions que je vous ai donns, et vous pouvez "compter que je veillerai & ce qu'il n'y soit fait aucune


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"infraction." L'agent du Directoire annula en meme temps I'amnistie que Toussaint Louverture avait, a Port-au-Prince, proclambe en faveur des 4migris et blima la municipality de cette ville d'avoir assist en corps a une ceremonie religieuse; ce qui n'empecha pas le gendral-en-chef, dans une proclamation en date du 10 Octobre 1798 oui elle rappelait A l'armie la gloire acquise contre les Anglais, de prescrire "aux chefs de "corps de faire dire la pribre aux troupes le matin et "le soir, aux gendraux de faire chanter un 'Te Deum' "en action de grAces, pour remercier le Tout Puissant "d'avoir favoris4 les operations de l'armie, en bloi"gnant l'ennemi sans effusion de sang, et d'avoir pro"tig4 la rentree dans la colonie, de plusieurs milliers "d'hommes de toute couleur jusqu'alors 6gards, en "rendant plus de 20,000 bras a la culture." "
Tandis que Toussaint Louverture rendait grAces Dieu d'avoir fait rentrer dans la colonie plusieurs milliers d'hommes jusqu'alors 4gards, Hidouville renouvelait, le 14 Octobre, la defense d'admettre ces 4gards (les emigres) & Saint-Domingue.
Le conflict entre les deux autoritis 6tait done A l'Itat aigu. Deji des officers sous les ordres de Toussaint avaient essays d'amoindrir l'autorit4 de 1'agent de la m'tropole. Dessalines, Commandant de l'Arrondissement de St.-Marc, avait refuse de laisser executer un ordre d'Hedouville.
Moise, Commandant de 1'Arrondissement de FortLibert6, prit une telle attitude que le l epresentant de la France le menaga de destitution. Le neveu de Toussaint Louverture parcourut la campagne, prdparant les esprits a toutes les &ventualitis. Des propos menagants se rdpandirent contre les blancs.
Hedouville crut qu'il avait encore assez d'influence pour se faire obbir. Il d4lgua done tous les pouvoirs civils et militaires & Manigat, juge de paix de FortLibert6, qu'il autorisa & destituer et a faire arreter


" B. Ardouin, Histoire d'Haiti, 3e. Vol., p. 470. B. Ardouin, Histoire d'Haiti, 3e. Vol., p. 496.

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He'douville quitte St-Domingue


tons ceux qui seraient une menace pour la tranquillity publique.20 Ce magistrat voulut faire proc6der au d6sarmement du 5e. regiment. IIen resulta une lutte sanglante A la suite de laquelle Moise, craignant d'etre arrat6, (16 Octobre 1798) se rifugia dans les campagnes don't il souleva la population. Des paysans arms marcherent sur le Cap. Dessalines, encourage d'ailleurs par Toussaint, se joignit au mouvement. Comme Sonthonax, Hedouville se voyait contraint de quitter SaintDomingue. Il s'embarqua le 23 Octobre 1798 sur la frigate La Bravoure." La veille il avait, dans une proclamation, fulmin6 centre Toussaint. Et, afin de diviser les mul&tres et les noirs, il autorisa Rigaud & se redresser contre l'autorit6 du g6n6ral en chef. Le 22 Octobre 1798, il derivit au Commandant du Departement du Sud ce qui suit: "Force de quitter la colonie "par l'ambition et la perfidie du General Toussaint "Louverture qui s'est vendu aux Anglais, aux 6migr4s "et aux AmBricains,-qui n'a pas craint de violer les "serments les plus solennels, je vous digage entidre"'ment de l'autorit qui lui tait attribute come g."ndral en chef,-et je vous engage A prendre le com"mandement du D6partement du Sud tel qu'il est design6 par la loi du 4 brumaire an 6." . etc."
Aprbs le depart du representant de ]a France, Toussaint entra au Cap oti, fiddle A ses habitudes, il fit chanter un Te Deum." Il mit en mouvement toutes les oommunes elles lui envoybrent de nownbreuses adresses de protestation contre la conduite d'Hdouville. Toutes ces adresses furent confines A Caze qu'il charge d'aller expliquer les 6vinements au Directoire. Et, pour ne point laisser croire qu'il visait a 1'ind6pendance, il invita Roume qui se tenait a Santo-Domingo a se rendre dans la partie frangaise. Toussaint savait fort bien que le nouvel agent ne serait pas un obstacle bien ganant.
En attendant, il ne cacha point 1'irritation que lui
B. Ardouin, Histoire d'Haiti, 3e. Vol., p. 500.
B. Ardouin, Histoire d'Haiti, 3e. Vol., p. 511.


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94 Haiti: son histoire et ses deitracteurs
causait la lettre d'Hedouville Rigaud. I1 crut naturellement que le Commandant du D6partement du Sud 'tait d'accord avec l'agent de la France. II en r'sulta une correspondence assez aigre entre les deux principales autoritbs militaires de la colonie. Des deux c6t4s l'amour-propre se trouva en jeu et consomma la brouille. Rigaud jouissait d'un grand prestige. Dgage de toute obissance envers Toussaint, rendu en quelque sorte ind6pendant, il pouvait devenir un rival dangereux. Pour maintenir son autorit4 intacte, Toussaint avait done intiret A briser le seul homme qui fit en measure du lui tenir tate. Aussi il ne negligea rien pour le discrbditer dans 1'esprit des masses.
Les choses en 6taient 1a quand, le 12 Janvier 1799, Roume arriva & Port-au-Prince. Apris s'8tre concert avec Toussaint Louverture il invita Rigaud, Beauvais et Laplume A se rendre auprbs de lui. Dans la conf6rence qui eut lieu a Port-au-Prince, Roume demanda a Rigaud de renoncer au commandement en chef du Dpartement du Sud et d'abandonner Petit-Goave et Grand-Goave a Laplume qui commandait dbja l'Arrondissement de Logane. Cet arrangement reduisait I'autorit4 de Rigaud A rien. Celui-ci s'empressa de donner sa admission; et, comme en Avril 1798 il avait et eblu D4pute au Corps L4gislatif, il demand Roume de le laisser aller en France remplir son mandate. Le depart de Rigaud aurait aplani toutes les difficult; il aurait pour le moment satisfait I'ambition de Toussaint Louverture don't l'autorit6 serait disormais sans partage. Toute cause de conflict entre les enfants de SaintDomingue aurait ainsi disparu. Connaissant surtout la mesintelligence qui, depuis le depart d'H4douville, existait entre Toussaint Louverture et Rigaud, Roume avait pour devoir d'accepter la admission du dernier. II la refusa pourtant. La politique de la France butait alors A diviser les noirs et les multres de SaintDomingue afin de les subjuguer les uns par les autres et d'arriver A r6tablir la suprimatie des blanes. Roume, an courant des arribre-pensbes du Directoire, ne n4gligea rien pour exciter et entretenir les d4fiances des

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Toussaint Louverture et Rigaud


uns envers les autres. Bien que Rigaud efit renouvel6 sa admission, il persist a la refuser. II cajola si bien Rigaud qu'il le decida non-seulement A rester a Saint. Domingue, mais encore a amoindrir son commandement en abandonnant Grand-Goave et Petit-Goave A Laplume.
Toussaint Louverture ne pouvait Atre qu'a demi satisfait d'un arrangement qui laissait encore beaucoup d'influence au rival qu'il voulait &carter de la colonie. Aussi, saisit-il le premier pritexte qui se presenta pour rendre une rupture inevitable. A la suite d'une insurrection qui avait 4clatA a Corail, trente rebelles, don't 29 noirs et un blanc, avaient &td enfermes dans une chambre de la prison de Jerimie. Ces malheureux moururent asphyxids. Rigaud 4tait A ce moment A Petit-Goave, en route pour les Cayes. La nouvelle de ce triste accident arriva A Port-au-Prince le 21 Fevrier 1799. Aussit6t, Toussaint Louverture fit battre la gendrale et convoqua tous les citoyens A 1'6glise. II monta en chaire et denonga Rigaud come l'ennemi des noirs. Plus tard il lui adressa une lettre insultante.
Roume n'intervint pas et laissa le differend s'envenimer. Il s'6tait depuis le 25 Fevrier transport au Cap d'oi il continuait de correspondre en termes cordiaux avec le chef du Departement du Sud. Puis subitement il langa une proclamation o5i il le dinonga comme un ambitieux qui mceonnaissait toute autorit4 hibrarchique.
II ne destitua pourtant pas Rigaud; il ne prit contre lui aucune mesure disciplinaire. Mais Toussaint Louverture fut autorise mettre l'insubordonn6 a l 'ordre. Roume ordonnait ainsi la guerre civile. Rigaud se trouva de cette fagon accul~ a l'alternative de fuir de Saint-Domingue ou de se battre. Son caractare emport4, le souvenir des services rendus, les roits qu'il se croyait au commandement qu'il exergait, tout le poussa a la resistance.
Cependant, en homme prevoyant, Toussaint n'avait pas voulu s'engager dans une lutte qui depuis longtemps lui paraissait inevitable, sans prendre les mesures


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necessaires au succ's. II pensa surtout a assurer son
approvisionnement; car les comestibles 4taient rares dans la colonie. En consequence il entra en communication directe avec John Adams, alors President des Etats-Unis, qui nomma Edward Stevens Consul-Gendral a Saint-Domingue. Des n4gociations de Toussaint
avec 1'Angleterre et les Etats-Unis resulta une convention commercial que Roume sanctionna en Avril 1799. Le concours de ces deux puissances se trouva ainsi acquis au Genbral-en-chef. Le Gendral Maitland
recommandera a ses agents de donner tout leur appui a Toussaint et surtout de ne rien negliger pour emp&eher une reconciliation entre Rigaud et lui." De son ct4 le President Adams mettra les ports du Sud en interdit; par proclamation en date du 26 Juin 1799 il d6fendra aux bateaux ambricains d'y toucher, privant ainsi Rigaud de tout moyen de se procurer des provisions et des munitions de guerre." Il ira plus loin; il

Extrait de la lettre du General Maitland au Lieutenant Colonel Grant:
A board du navire de guerre "Camilla." Au large de l'Areahaie, 17 Juin 1799. ."Je ne crains pas le moindre danger pour la "Jamaique si Toussaint est victorieux; et aussi longtemps que l'le "(Saint-Domingue) restera dans la situation actuelle (celle de guerre) "il est Ogalement clair que la Jamaque sera parfaitement t l'abri do "tout peril.
"En. consequence le grand objectif de vos fonctions a Saint-Domingue "consistera A vous efforcer, dans la mesure du possible, de maintenir "l'Ile dans l'un de ces deux etats et t emp#cher toute entente A "l'amiable entre Rigaud et Toussaint, entente don't en rEalitE je me "vois guere la possibility. Et dans le eas o Toussaint serait vie. "torieux, vous ne negligerez rien pour l'empfcher) de recevoir aucun "agent du Directoire, celui qui est maintenant auprLs de lui sera de"place, longtemps avant votre arrive. Vous vous effor"cerez par tous les m oyens en votre pouvoir de conserver & Toussaint "I'autoritE supreme dans 'lle; et A cet effet vous prendrez part aux "moyens qui peuvent assurer ce resultat. "
(Archives du Dpartement d'Etat.)
Lettre de Toussaint Louverture au President John Adams. (Au Port de Paix, le 14 Aoft 1799.)
(Extrait). ". . C'est peu que par votre proclamation vous "avez defendu l'entre des bltiments de votre nation dans les ports de "Saint-Domingue autres que le Cap et le Port Republicain, cette measure

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Toussaint Louverture et Rigaud


mettra des navires de guerre a la disposition de Toussaint, tant celui-ci avait reussi a le gagner a sa cause.
Le conflict prdpar6 et rendu inevitable par les agents de la France &clata enfin. Dans la nuit du 17 au 18
Juin 1799, les troupes de Rigaud cantonnies au Pontde-Miragoane attaqubrent et enleverent le fort de PetitGoave. Le sang avait coul6; des frbres allaient s'entr'"gorger a la grande satisfaction des colons qui revaient de retablir leur fortune sur leurs cadavres.
Toussaint diploya dans la circonstance son activity habituelle. Aprbs avoir 4touffe une insurrection an
M le-St. Nicolas, il concentra tous ses efforts sur
Jacmel don't le siege 4tait dirig6 par le Gendral Dessalines qui commandait les forces du Sud. Les petits navires dont Toussaint se servait pour bloquer cette ville n'arrivaient pas toujours empecher son approvisionnement. Le Gndral-en-chef reclama alors le concours du President Adams: un brig et une frigate des Etats-Unis croisbrent devant Jacmel et donnerent la chasse aux embarcations qui s'efforgaient de ravitailler la place.'
Les assi4ges avaient gte successivement abandonnia
"se trouvera sans effet, si vous n'obligez a son execution par une former "coercitive quelconque; ainsi, en adherant & la demand que je voua "fais de quelques batiments de guerre, vous rdprimez une rebellion qu'i "est de l'interEt de tous les Gouvernements d'Etouffer, et vous faitea "exxcuter les propres volontds du Gouvernement don't vous etes l'organe.
I Lettre de Toussaint Louverture, le 25 Ventose, An 8, a Edward Stevens, Consul GEndral des Etats-Unis & Saint-Domingue. (Extrait) ". .Je ne peux etre plus reconnaissant que je le suis. "de toutes les demarches que vous vous etes donn4 la peine de fair "envers Monsieur le Commodore Silas Talbot, pour l'engager A me "donner des secours en batiments, dans les parages de Jacmel. J'ai un "nouveau plaisir en vous offrant mes remerciements, A vous dire, com"bien je suis satisfait et sensible aux services signalEs et important "que m'a rendus le Commandant de la frEgate des Etate-Unis 'Le "'GnEral Green,' Mr. Christophe Raymond Perry. Mes eloges et ma "reconnaissance pour cet officer ne pourront galer sa complaisance, "son activity, sa surveillance et son zle A me protEger dans une cir"constance malheureuse pour cette partie de la colonie; mais l'avan"tage de laquelle il n'a pas peu contribuE par sa croisiere don't toute attentionn a 4tE porte par lui, que pour me faciliter dans la prise "de Jacmel, comme de voir aussi le bon ordre se rEtablir dans cette colonies. "


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98 Haiti: son histoire et ses ditracteurs


par Beauvais et par Birot; ils se defendirent vaillamment sous les ordres de Petion qui vint tard se mettre B leur tate. Ne pouvant plus resister a la famine et A la maladie, ils 6vacuerent la ville le 10 Mars 1800. La chute de Jacmel fut le commencement de la debacle pour Rigaud. Malgr" des prodiges de valeur ses
troupes ne parent arreter le success des armes de Toussaint. Le 28 Juillet 1800 Dessalines n'6tait qu'& trois lieues des Cayes dont le port 6tait bloqu4 par deux frigates et trois goiflettes des Etats-Unis. La cause
de Rigaud 6tait irrimediablement perdue. II quitta
done les Cayes et le 29 Juillet il s'embarqua & Tiburon sur un bateau danois qui le conduisit & Saint Thomas."
Le ler Aofit 1800 Toussaint Louverture fit son entree aux Cayes. II se rendit a l'Eglise oji, aprbs le "Te
Deum," il monta en chaire et proclama l'oubli du passe.
1 4tait disormais le seul maitre de Saint-Domingue; il s'4tait malheureusement ali4n6 des sympathies et des d vouements qu'il devait cruellement regretter moins de deux ans apris son triomphe.





2 Beauvais qtIe lee affranchis r~unis au camp de Diegue avaient choisi pour leur chief, ne sut pas, par son caractare inadels, se maintenir au premier rang. 11 n'occupait plus qu'un role secondaire. Toujours prdoccup4 d'obir aux agents de la France, ii e'4tait vu, avee regret, trait de rebelle par Roume. Pour n'avoir pas t combattre Toussaint Louverture, il avait quitt# Jacmel. II mourut noyd dans le naufrage du navire qui le portait en France.
I De Saint Thomas Rigaud s'Otait rendu A la Guadeloupe. II partit de cette derniare lie le 2 Octobre pour France. Mais 11 fut fait prisonnier par les Amdricains, toujours auxiliaires de Toussaint Louverture, et conduit A Saint Christophe of ii rest un mois en prison. II ne put arriver en France que le 31 Mars 1801.-(B. Ardouin, Histoire d'Haiti, 40 Vol., p. 201, note).
Des navires de guerre des Etats-Unis avalent aussi eapturd plusieurs des batiments sur lesquels se trouvaient les partisans de Rigaud.


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CHAPITRE VIII.
Measures administrative de Toussaint-Prise de possession de la parties
espagnole-Convocation d'une Assemblde Centrale-Constitution de Saint-Domingue-Toussaint Louverture Gouverneur-Gdnral & vie -L'expdition francaise-La Crete-A-Pierrot-D1portation de Rigaud-Soumission de Toussaint Louverture-Son arrestation et @a
dportation-8a mort au fort de Joux.
Sans inquietude sur le sort de sa campagne contre Rigaud, Toussaint Louverture n'avait plus besoin de
manager Roume. Le G6ndral-en-chef reclama la r6vocation du G6ndral Kerverseau alors stationn4 SantoDomingo; I'Agent ne se pressa pas de l'accorder. Toussaint se rappela alors que par le trait de Bile la partie espagnole avait t6' c4dde a la France; il demand l'autorisation a'en prendre possession. Le refus oppos6 par Roume augment son micontentement De Port-au-Prince oui il se tenait, il 4crivit B l'Agent du Directoire de venir le trouver. Ce dernier declina l'invitation et ordonna l'expulsion des 4missaires anglais qui se trouvaient dans la colonie. Le 4 Mars 1800, il 6crivit & Toussaint d'avoir B faire ex6cuter cet ordre. Un de ces 4missaires, Mr. Wrigloworth, 4tait juste en ce moment-l auprbs du Gen6ral-en-chef.1 Celui-ci, froiss4 du ton de la lettre, se rendit aux Gonaives. Son neveu Moise et d'autres Commandants militaires ne tardbrent pas a soulever les campagnards. Les revoltis march%rent sur le Cap oi ils demanderent la comparution de Roume et de administration communale, menagant, en cas de refus, d'envahir la ville. Roume alla audevant d'eux. Les paysans rclambrent la moiti6 des
'B. Ardouin, Histoire d'Haiti, 4e. vol. p. 159.
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