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Title: 1842 Mil huit cent quarante-deux au Cap
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 Material Information
Title: 1842 Mil huit cent quarante-deux au Cap tremblement de terre
Physical Description: 34 p. : ; 20 cm.
Language: French
Creator: Delorme, D ( Demesvar ), 1831-1901
Lambert, Jean M
Publisher: Impr. du Progrès
Place of Publication: Cap-Haïtien, Haiti
Publication Date: 1942
Copyright Date: 1942
 Subjects
Subject: Earthquakes -- Haiti -- Cap-Haïtien   ( lcsh )
Genre: non-fiction   ( marcgt )
Spatial Coverage: Haiti
 Notes
General Note: Edited by Jean M. Lambert.
 Record Information
Bibliographic ID: UF00100960
Volume ID: VID00001
Source Institution: University of Florida
Holding Location: University of Florida
Rights Management: All rights reserved by the source institution and holding location.
Resource Identifier: oclc - 21215013

Table of Contents
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Full Text











1842


au Cap


TREMBLEMENT DE TERRE


*











9-7 2,- 404


LAME
AMIRKAa


THIS VOLUME HAS BEEN
MICROFILMED
BY THE UNIVERSITY OF
FLORIDA LIBRARIES.







PREFACE


Le 7 Mai 1942 arrive le centenaire du trem-
blement de terre qui avait transform la Ville
clu Cap en un monceau de ruines. L'ggli e elle-
ilieme, centre de la vie spirituelle, ne fut pas
6pargn6e.
Date inoubliable pour le Cap et pour les en-
virons et don't le souvenir est toujours pre-
sent.
Pendant longtemps, il 6tait de tradition dans
les families d'observer une certain discipline, a
I'occasion de cet anniversaire: s'abstenir de tou.
te r6jouissance mondaine, porter des toilettes
sombres et assister pieusement A la procession
traditionnelle d'expition.
Au bout de cent ans, il est difficile de trouver
une personnel vivante qui a vu et contempli
cette merveille de 'art qu'6tait I'6glise paroissiale.
Heureusement, un pr6cieux t6mnignage nous
est conserve sous la plume de Demesvar Delor-
me qui, garconnet de 11 ans, avait vu avte 6mo-
tion, de loin, s'6crouler le Monument. La fin de
sa note faith penser aux richesses artistiques qui
ont disparu. au coiurs du tremblement de terre
du 7 Mai 1842: II n'6tait pas probable qu'il y
eut alors dans les Am6riques une autre basilique,
oeuvre d'art de cette valeur. )
Je crois que ces pages ne manqueront pas d'in-
te6rt pour tous ceux qui les liront, a la veille
des grandiose fetes qui se prdparent pour I'inau-
guration officielle de la Cath6drale restauree.









C'est dans ce but que je suis heureux de pu-
blier cette petite brochure contenant les passa-
ges des Memoires de Demesvar Delorme sur le
tremblement de terre du 7 Mai 1842 et sur le
Passe de la Ville du Cap.
Depuis Ic tremblement de terre de 1842, notre
chere Cathedrale ressemblait a un grand oiseau
qui, les deux ailes brisdes, avait perdu la majes-
t6 de son port et la grace de son vol. Et cependant,
le pass de notre << Basilique, la Basilique de
Notre-Dame ,, 6tait empreint du prestige d6cou-
lant de lignes architecturales trss classiques.
Elle a b6n6fici6 en deux fois de la paternelle
sollicitude du Pr6sident Vincent qui ai entrepris
courageusement la restauration de nos Monu-
ments Historiques. Deux Arr6ts tie credit a-
vaient permis de commencer les travaux de res-
tauration avec I'espoir de les mener a bonne fin.
Mais il appartenait a Son Excellence Monsieur
Elie Lescot, fils du Cap, de poursuivre la res-
tauration complete de notre Cath6drale.
Aussi notre reconnaissance est double. Elle
va t'abord A M. 1t Pr6sident Vincent qui a en
I'initiative des travaux tie restauration et suitout
a M. le Pr6sident Lescot qui les continue. Ce
n'est pa- seulement un geste de bont6 de sa
part. C'est encore une preuve Mloqueute de sa
foi de chrtien, la foi veritable est celle qui
agit, de son attachment aux choses du Culte
et aux\ int6r6ts essentials de notre D6partement.
Dans I'echlelle des valeurs, au double point














de vue materiel et spiritual, la Cathedrale dolt
6tre la premiere Maison de la Ville. Entre ces
murs tant de berceaux se sont ouverts A la vie
divine, tant de cercueils ont recu la benediction
supreme, tant d'espoiis, de prieres et de suppli-
cations ont jailli des coeurs des fidelIs, dans
leur devotion A la bienveillante Patronne de la
Ville. Elle est, dans la vie qui chaque jour plus
rapide nous entraine, I'anse paisible ofi nous
avons I'illusion d'arreter tin instant la fuite 6per-
due de nos jours. En un mot, c'est la maison
commune qui est I'objet de I'affection de toutes
les couches sociales.

Cap Haitien le 7 F6vrier 1942.

Jean M. Lambert.
















1842 au Cap


LE TREMBLEMENT DE TERRE
MEMOIRES DE J. D. DELORME

i. Age du t6moin(*)
La journey ava;t 6td belle, tide, 6clatante de
lumii-re: c'ktait le 7 Mai 1842. e soleil avait dis-
paru depuis quelques instants. Mais le cr6pus-
cule lumineux des Antilles I'avait remplac6, plus
donlx, plus pur, plus transparent que Jui.
J'6taiN dans la Grande Cour de la Caserne du
30e Regiment avec un de mes frbres, le plus
prbs de moi par I'age, Darbelle. Nous jouions
aux billes, en regardant le regiment faire ses ma-
noeuvres sous le commandement du nouveau
Colonel, Beloniire P6tigny, que le President
Boyer venait de lui donner.
Plusienrs personnel 6taient venues Ii pour voir la
troupe faire des exercices sous les ordres du nou-


(.) Les divisions ont etW fuites par I'bditeur.


1 ------.4






-2-


veau Chef. Je me rappelle, entire autres, Joseph
Coidavid et Nephtali Brissac, deux jeunes gens
de la ville que j'ai vus plus tard affol6s par la
catastrophe que je vais dire. J'avais 11 ans. Je
revois les choses telles qu'elles 6taient, telles
qu'elles se passaient, comme si elles 6taient
d'hier.
2. Le Sinistre
Un bruit sourd, un grondem'ent lointain, lugu-
hre, come sortant d'un gouffre profound, se fair
entendre du c6t6 de I'Est. Deux soldats du regi-
ment tombent dans un peloton. Vois done, dis-je.
A Darbelle, mon frbre, ces deux soldats qui sont
tombs. Qu'est-ce que c'est? D'autres soldats
tombent dans les rangs. Des spectateurs tr6bu-
chent et tombent. Le bruit sourd grossit. Nous
chancelons, mon frbre et moi et tombons aussi.
Le mur de la Caserne au Nord s'6branle et tom-
be presque en meme temps que nous. Le bruit
devient effrayant. J'6tais couch par terre, la tete
tournee du c6te de la rue. Je tremblais de
frayeur.*Le clocher de la Cathidrale que j'avais
en face se mit Aise balancer dans I'air. les cloches
sonnant A tonte vol6e en carillon, sans rhythm,
sinistre; un glas horrible. Le clocher s'6croule,
les parties hautes les premieres. Puis, I'Eglise
s'abat, et toutes les maisons environnantes, et
toutes les maisons que je voyais ; et dans toutes les
rues qui venaient aprbs, et enfin la ville entire.
Tout cela; avec un bruit sans nom. grondant au
milieu d'une bu6e 6paisse, sortie des murailles
brisees et qui, s'6paississant de plus en plus en







-3-


-quelques instants, 6tait devenue un nuage noir.
lugubre, comme ceux des grosses temp6tes sur
mer, et bient6t sillonn6 comme eux de lueurs
rouges, ardentes, agit6es en tous sens, remplis-
sant i'air. Le feu avait djai pris aux matibres in-
flammables qu'il y avait dans la ville. Spectacle
epouvantable. Vraie scene de subite et violent
eruption de volcan. Saisissante image de 1'enfer
dans 1'horrible fracas de ses convulsions C'est
ainsi qu'il faudrait d6crire ce jour du jugement
dernier don't on nous parole dans notre enfance"
La trompette de I'Ange n'y manquait pas ni les
cris de d6tresse ni les lamentations. Ces cris
pouss6s de tontes parts aiitour de moi et appor-
t6s de loin dans les bruits du sinistre faisaient
frissonner. Le passage de l'Ange Exterminateur
.. La faniille du timoin

C'est cette idde-la qui me vint de suite. La fin
du monde criai-je a mon frbre, c'est la fin du
monde. Ob6issant i une id6e don't je n'ai jamais
pu depuis me rendre compete, je quitta; nes chaus-
sures comme si j'eusse entendu dire qu'il fallait.
paraitre nu-pieds devant 1'Eternel. A ce moment-
la. je vis venir dans I'ombre grise du nuage de
ch:aux qui enveloppiit toutes choses autourde
nous, line forme humaine replide sur elle-m6me,
les mains 6tendues, cherchant un chemin. C'6tait
ma mbre. Elle nous cherchait. Aprbs avoir re-
trouv6 le dernier n6, Jules, que sa nourrice pro-
meiiait sur la Place Montarcher, elle nous cher-
hait dans 1: plus mortelle anxidtd. Quand elle







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nous eut retrouv6s, elle nous fit rester au mn-
me endroit, au milieu de la Place du Quartier,
elle y fit venir Louisine la nourrice avec le petit.
Et elle retourna aux ruines de la maison pour
emmener les autres anfants. Ma sceur, la seule
que j'eusse a ce moment-IA avait 6t6 A-demi en-
terr6e sous les d6combres de la maison. Un of-
ficier d'artillerie, un voisin, don't je revois encore
les traits, Monsieur Mesager, avait aid6 ma
mbre a la d6gager. Elle avait une jambe presque
cass6e. Monsieur Mesager avant d'aller cher-
cher sa mere qui demeurait a c6t6 de nous eut
la bont6 de porter Edelmone dans la cour de
la Caserne oiu j'6tais. Elle 6tait couverte de
sang. Ma mere, avec mes deux autres freres. An-
derson et Bellomont, vint apres elle. Mais la
famille n'6tait pas entire. Oi 6tait mon beRu-
pere, le maria de ma mire? Cette question nous
tenait dans l'angois e. Quelques minutes apr-s,
il part tout ensanglant6 lui-meme. On venait de
lui dire o6 nous 6tions. II etait au moment du
tremblement de terre du c6te du March6 Clu-
gny, II avait pu se jeter sur la place du march.
Apres le sinistre, en tAchant de regagner la mai-
son a travers les d6combres, ii avait ete oblige
de s'arreter pour sauver une pauvre femme du
nom d'Augustine (Anet) qui 6tnit prise entire
les muraillesrenversees et qui poussait des cris
A toucher les fauves du desert. Elle avait les
deux jambes cassees. C'est le sang de cette fem-
me, qu'il avait d6gag6e et transported an mar-
ch6, qii'il avait ainsi sur lui. Nous croyions en






- 5--


le voyant venir qu'il 6tait blessed A mort.
4 Le Pere Torribio
A ce moment, le Cur6 de la Paroisse, I'Ahbb
Torribio, pr6tre espagnol, officiant dans la ville
depuis de longues ann6es, arriva vers nous, le
Crucifix A la main et r6p6tant d'une voix 6mue
qni n'est jamais sortie de nos oreilles : Mes
enfants, mes enfants, gagnez la montagne ; u
plus vite gagnez la ( montagne. ,
5. La fuite vers la montanne
La mer montait, entrait dans la ville, noyait
les malheureux que les murailles avaient 6par-
gn6s. Le pauvre pr6tre. saisi d'effroi, croyalt A
un cataclysme, A ine de ces revolutions gdolo-
giques qui d6truisent et retont la surface de la
terre. II ne voyait de salt que sur le sommet
de ces montagnes qui enserrent le Cap comme
tine cl6ture. Tout le monde se leva et le suivit;
les habitants de toute cette parties Nord de la
ville qui avait 6chapne aux ruines me.rtri6res
des maisons 6miett6es, 6taient accourus sur
cette grande place de la Caserne du 30e r6gi-
ment. Toute cette foule disol6e, hagarde, affo-
16e, sans voie, se leva et machinalement se mit
a suivre le pr8tre. Nous allions ainsi, chance-
lant, trebuchant, tombant, nous relevant a grand'-
peine, tombant encore sur ces ruines amonce-
lees oi I'incendie avait commence, que boulever-
saient de minute en minute les secousses du
tremblement de terre qui revenaient avec une
frequence desesp6rante.






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Le sol s'6tait creus6 en maints endroits, et chaz
cun sentait avec horreur 1'imminence d'une se-
cousse supreme qui ouvrirait les abimes de la
terre et engloutirait la ville avec le reste de ses
habitants.
Nous allions, nous allions. La nuit venait. Sur"
croit d'horreur nous passions au milieu des ca-
davres, sur des cadavre s, a c6t6 des
ble s 6 s qui criaient, criaient, mouraient
dans les transes m616es aux supplices. Les
longues langues de l'incendie immense, se tor-
dant au vent, les menaaaient de tous c6t6s. Com-
ment les sauver ? Quand on voulait aller t leur
secours et essayer de remuer les pierres ou les
quarters de murs qui les 6treignaient, les aplatis-
saient, leur rompaient les membres, une secous-
se venait qui nous 6grenait sur la tate les pierres
disjointes d'un pan de mur branlant, debout com-
me pour continue le drame.
6.- Refute & Tifaine.
II 6tait nuit noire, de huit B neuf heures,
quand nous arrivAmes a mi-c6te de la montagne,
dans la proprikt6 Tifaine ou le pretre nous
fit rester pour passer la nuit.
Qu'allait-elle 6tre, cette nuit lugubre oil I'on
pressentait toute sorte d'aggravations de l'6v6ne-
ment ? On ne peut imaginer angoisses plus la-
mentalles.
Do cette hauteur, on voyait le tableau sinis-
tre des flammes, illuminant la mer boulvers6e.
les navires s'entrechoquant, les premieres crou-






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pes des montagnes et I'espace informed qui avait
6t6 la ville. Ubi Troja fuit.-
Vrai tableau de Salvator Rosa. On fermait les
yeux pour 6chapper a cette horreur, qui rou-
vrait les apprehensions qui nous d6voraient.
Rien A donner aux enfants qui avaient faim.
Rien pour soulager les bless6s qui avaient pu
nous suivre et qui continuaient A perdre leur
sang. Pas un toit oi s'abriter. La maison de Ti-
faine avait 6t6 renvers6e par le trem'blement de
terre. Je vois encore les debris d'une belle fon-
taine l6ev6e au milieu de I'habitation, lance par
la secousse au-delA de I'entr6e. La pluie sur-
vint. Rien n'y manquait. Une pluie assez forte.
II fallait foiirrer les enfants sous les especes
de voiutes form6es C4 et 1A par les decombres de
la maison. C'6tait les exposer a 6tre 6cras6s a
la premiere secousse. Mais comment faire avec
la pluie.
Du trou oh on m'avait mis, je voyais le feu
sur les ruines de la ville. Je fermais les yeux
pour mieux former en moi la singulibre esp6-
rance o6 j'6tais de voir la ville relev6e le len-
demain matin.
7. Cauchemar.
AprBs avoir cru A la fin du monde, je m'6tais
pris A croir. au rave. Je m',fforcais de me per-
suader que je revais, que les choses sans nom
que je venais de voir n'6taient pas arrives. C'6-
tait un rave, un cauchemar affreiix. II s'y me-
lait aussi dans mon esprit l'id6e du miracle






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qui remettrait la ville debout au lever du soleil
J'avais onze ans. Je raconte ces choses a qua-
rante-cinq ans. On avait fortement nourri mon
imagination de 16gendes merveilleuses. Mon p&-
re avait 6t6 un croyant, un home pieux, aimant
les beaut6s du culte, aimant A s'enivrer des gra-
yes harmonies du plain chant gr6gorien melees
A l'encens des offices. II ne manquait jamais de
m'y conduire. Je lui avais souvent entendu dire
qu'il 'lest rien de difficille A qui tout a 6t6 faci-
le,, A:Celui qui de rien a fait toutes choses. Ma
grand'mere, la mere de ma m6re, m'avait souvent
parl de choses analogues a I'histoire des sept
dorimants ou a celle du bienheureux Saint De-
nys d6capit6 important sa tate dans sa main.
Une autre,bonne femme surtout, Madame Paul,
nous .'appelions Moumoute, une parent pres-
-que, amie de ma grand'mbre et marraine de ma
sceur, m'avait rempli la t6te de surnaturel. Elle
mi'avait tout cont6 avec tine onction qui m'impree-
sionnait plus que les livres : I'aventure du Soleil
avec Josu6, la docility de la mer devant Moise, la
chance de Jonas dans la baleine, les lions ; ge-
noux autour de Daniel et tons les meilleurs mor-
ceaux du genre. J'en gardais une foi an miracle
qui me donnait presque I'assurance dans I'6bran-
lement nerveux oi m'avait mis l'6pouvantable
catastrophe du tremblement de terre que e re-
verrais la ville intacte le lendemain martin.
H61;is II n'en a rien &6t, et ce lendemain ma-
tin, mense amas de blancs d6combre< d'oii s'l6e-






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vaient par place de noires colonnes de fum6e
ray6es de rouge par l'Mlan des flames, une tris-
tesse infinie entra dans moi et ne me quitta que
lentement pendant une ann6e.
Je ne me rappelle pas avoir revu le Pere Tor-
ribio. Ma famille descendit de la montagne. Vers
midi, apres avoir 6puis6 nos forces pour traver-
ser la ville dans sa Iongueur, di quarter de la
Ravine A la Fossette, par la rue Espagnole, sur
les ruines amoncel6es, remuant a chaque instant
sous nos pieds, nous nous trouvions sur la pla-
ce de la Loge, d'oi nous parties pour la cam-
pagne.
8. Depart pour Cadouche.
La famille Tassy A laquelle appartenait mon
beau-pere avait eu le temps de faire venir de
Cadouche, propriet6 rurale d'un des deux freres
Tassy, A une douzaine de kilombtres de la ville,
des charrettes A bceufs, des cabrouets pour trans-
porter au dehors les membres de la famille a-
yant surv6cu au d6sastre. *
Sortis du Cap par une de ces grosses char-
rettes, nous 6tions le lendemain au matin, a Ca-
douche, A peu de distance de la Grande-Rivibre.
Mon grand oiicle, le G6n6ral Mouscardy, frere
aint de la mBre de ma mbre, commandait 1'Ar-
rondissement de la Grande-Rivibre.
Grande-Rivi6re est un gros bourg situd au fond
d'une vall6e ferm6e par de hautes montagnes et
ayant come toutes les vall6es son course d'eau,
sa riviere, grossie de proche en proche par tous







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les torrents, par tous les affluents des pentes
d'alentour. Situation dl6iciciense, plus agr6able
n6anmoins que pittoresque, 6tant au fond de la
vall6e et non sur une des d6clivit6s de la monta-
tagne comme Plaisance pres du Limb6.

9 Depart pour la Grande Riviere.

Aussit6t qne mon oncle que le tremblement de
terre avait mis dans de grande anxi6t6s a notre
6gard eut appris que nous 6tions dans I'habita-
tion Tassy, il d6p6cha deuxgendarmes avec une
mule pour me prendre, moi. II faisait en m6me
temps dire a ma mbre que le lendemain il en-
verrait un cabrouet pour prendre la famille.
Mon grand oncle avait pour moi lune affection
toute particulibre. II en avait 6te de m6me de
ma grand-mbre maternelle et de mon pare. Seu-
les b6n6dictions, seules faveurs de la triste des-
tin6e qui m'6tait r6servee a parcourir Seules
b6nelictions, seules faveurs, et trop t6t enlev6es
a monjtleune age du seuil d'un sort si mallieu-
reux. !
Mon oncle me recut avec une motion difficile
a dire. Sa femme et lui nm'nmenerent au pres-
bytire A I'instant meme aupres de I'Abb6 Cazal-
ta, pretre corse, ctur6 du hoiurg, pour le prier d'anl-
ler avec nous 1'dglise rendre grAce A Dieu de
m'avoir qauv6 avec la famille.
le lendemain, le cabrouet amena ma mere a-
vec ioute la famille.






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l0. Etat lamentable des rescap6s

P 1 u s i e u r s autres f a m i 1 I e s de la ville
d6truite arrive rent ainsi chaque jour
A la Grande-Riviere, la plupart a pied. II y a bien
sept lieues du Cap A la Grande-Riviere. Presque
tous les malheureux qui avalent survecu au de-
sastre etaient dans le d6nuement le plus com-
plet. ls n'avaient que les v6tements qu'ils por-
talent en se sauvant miraculeusement de leirs
maisons renversees, vetements r6duits en loques,
en haillons par toutes les difficultis et toutes
les miseres de leur fuite p6nible et pr6cipitee,
pleine de perils, A travers les ruines de la ville
au sol tremblant. toujours tremblant, toujours
convul-s pendant plusieurs jours.
Quelques-uns, d'un plus grand courage, avaient
pu en hate chercher dans les ruines la place de
leurs armoires ou coffres et en tirer quelque
argent. Bon nombre de ceux-la, au moment de
sortir d entire les pierres et les poutres avec
cet argent, furent ecras6s par des restes le mu-
railles renversees par de nouvelles secousses.
La plupart done s'6loignant de la ville sans
aucun secours m e n d i a i e n t sur la route.
Les enfants surtout faisaient piti6. Des gens
riches, la veille 6taient des mendiants. Les
grands c h e m i n s etaient p I e i n s d'une
foule deguenill6e et sanglante de bless6s, d'in-
firmes, de femmes affolles, trainant aprbs elles
des enfants extinues de faim, la plupart bles-
Bs, converts de sang. Cesgrands chemins fai-






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saient fr6mir. Ils 6taient fendus en maints en-
droits de longues crevasses profondes d'oi avait
jailli au moment du tremblement de terre une
eau bouillante. C e t t e eau a v ai t laiss6
sur les deux bords de ces gouffres un sable gris
noir, comme le gravier de certain torrents de
montagnes.
Nous regardions ces nuvertures avec horreur.
AprBs ce que nous venions de voir nous sentions
qu'elles pouvaient a chaque instant, dans une
nouvelle trepidation du sol, s'l6argir sur toute la
route et nous ensevelir tous dans les abimes
qui avaient vomi ces sables et ces eaux souter-
raines.. Nous voyions dans ces gouffres les por-
tes de I'enfer. Ils sont rests biants plusieurs
mois dans un rayon de plus de trente kilnmetres
autour de la ville.
A ces anxi6t6s qui agitaient tant de malheireux
se jo;gnaient des douleurs navrantes. Tout le
monde pleurait, sanglotait, criait du martin au
soir, dy soir au martin. Chacun avait perdu des
parents, des amis en grand nombre. Ceux-ci
pleuraient leurs peres, ceux-Il leurs mbres. Plu-
sieurs le ppre et la mere a la fois. Les uns, des
fr&res ou des soeurs, d'autres, tous leurs freres et
toutes leurs soeurs ensemble. La plup-rt des en-
fants, un grand nombre, tous leurs enfants. Pres-
que tous, des amis chers, bien-aimns, plus cor-
dialement aims que des parents. Pas un, pas
m6me un seul des echapp6s du desastre n'avait
&td 6pargnd, pas un seul qui ne portat an coeur






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un deuil, une detresse une affliction, une dou-
leur profonde, la perte cruelle d'un 6tre aimed.
ii Pillage du Cap
Tandis que ces foules 6plor6es de fugitifs sans
secours se trainaient ainsi dans toutes les direc-
tions, cherchant un refuge, des gens qu'aucun
mot ne peut qualifier pillaient dans les ruines
du Cap. Des habitants de la ville, ayant des ter-
res dans les communes des environs, 6taient al-
16s le lendemain d a n s ces proprietbs rurales
chercher leurs cultivateurs pour venir les aider
a decombrer eu rs maisons, pour en sauver ce
qu'ils pouvaient ou des marchandises ou des ob-
jets de prix ou de l'argent.
Voyant cela, des miserables qui n'avaient rien
a sauver s'entendirent avec les paysans pour pil-
ler les victims. Alors, commencerent des scenes
terrible Les pillards animes p a r les premiers
succ s devinrent des brigands. Ils tuaient tous
ceux qui voulaient s'opposer au pillage, tous ceux
qui leur re rochaient seulement de profiter d'un
pareil d6sastre pour faire du butin. Ils tuaient
meme les malheureux engages sous les murailles
qui criaient depuisdeux jours, implorantsecours,
afin de les piller sans crainte de revendication
ultbgjeure. Ils finirent par se tuer entire eux pour
le partage du vol. Ce fut des lors, sur les ruines
du Cap. un brigandage feroce. Des gens de rien,
inconnus la veille, sont devenusi depuis des
messieurs, par suite du pillage criminal et san-
guinaire de la ville du Cap. Je ne veux pas en






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nommer. II 6tait dangereux de s'aventurer sur les
restes de sa maison pour tAcher de d6terrer quel-
que chose, de quoi donner A vivre au reste
de sa famille. On vous tuait sans mis6ricorde.
Le gouvernement fut oblige d'envoyer des trou.
pes. Les chefs des pillards furent arret6s et a-
mends A Port-au-Prince. Plusieurs de ces scel&-
rats sont devenus depuis des personnages, de
grands personnages. Voila comme les societ&s
humaines, le plus souvent, sont meprisables, sont
d6goftantes.
2 La peste
Mais bient6t ils ne purent plus continue leurs
exploits, ces pirates des decombres. Une peste
horrible, sortie de ces milliers de cadavres pour-
rissant sous les ruines se rdpandit sui le pays
A dix lieues A la ronde. Mille personnel 6taient
rest6es ecras6es sous les murailles du Cap.
Tout le monde mourait A la Petite-Anse, an
Haut-du Cap, A Marchegal, aux hauteurs de Lam-
bert, ju qu'a la Plaine-du-Nord, jusqu'au Quar-
tier-Morin. Jamais calamity n'avait 6t6 plus gran-
de, plus vari6e plus meurtribre, plus complete.
La fievre pestilentielle enlevait ceux que le trem-
blement de terre avait 6pargnis. Tons ceux que
des paysans hospitaliers avaient accueillis sous
leurs toits dans le voisinage de la ville se sau-
vaient en hAte, gagnaient les bourgs lointains. Le
nombre des refugi6s a la Grande-Rivibre s'en ac-
crut consid6rablement, deux mois environ apris
F'v6neinent. 11 fallait venir en aide A tous ces






-15-


infortun6s. Mon oncle avait fait saisir dans tou-
tes les habitations de l'Arrondissement les objets
pills dans les ruined du Cap. II en avait fait son
rapport au gouvernement, et le Pr6sident Boyer
lui avait envoy l'ordre ainsi qu'aux Commande-
ments des autres arrondissements voisins du Cap
de mettre A I'encan tous ces objets et d'en distri-
buer le produit aux r6fugies.
1' Commerce de la Grande Riviere
Les ventes se firent. Je m'en souviens comme
d'hier. Ceux des habitants du Cap qui avaient pu
sauver quelque argent acheterent ces marchan-
dises et bijoux po u r s'6tablir marchands A la
Grande-Riviere. On achetait A vil prix faute d'en-
ch6risseurs, des objets de g r a n d e valeur. Plus
d'une fortune faite depuis dans le commerce a
commence de cette facon. Ce que c'est que les
circonstances dans les affaires humaines Plu-
sieurs 6tablissements de commerce se firent ain-
si dans les bourgades, personnel ne songeant A
rentrer au Cap. Cette ville 6tait un lieu dliorreur
d'oc la contagion Bloignait tout le monde. Les
navires strangers, n'ayant plus leurs consignatai-
res, allaient aux Gonaives.
14 Le a Cafe des Gonaives
Le Cafe et tous les products du Nord. de Plai-
sance surtout, don't le d6bouch6 natural 6tait le
Cap, une des plus grande villes de commerce des
Antilles depuis le temps de la Colonie frangaise,
prirent, comme lecommerce stranger, le chemin






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des Gonaives. C'est ainsi que ces caf6s de pre-
miere quality qui obtiennent sur les marches de
l'Europe le plus haut prix parmi ce qu'on appelle
les sortes d-Haiti ont pris l'habitude, tournant le
dos au Cap, leur port d'embarquement nature,
d'aller a Gonaives A grands frais malgr6 la dis-
tance, les montagnes et le pas des Roches, et
ont requ le nom mal justifi6 de << cafe des Go-
naYves.
15 DWsolatiop du Cap
Une annee durant, tout commerce resta mort
au Cap. Comment faire ni commerce ni quoi que
ce soit sur des ruines a precipices, on A chaque
pas on pouvait se rompre une jambe, se casser
le con, sur des ruines empest6es ou en remnant
les d6combres on rencontrait des cadavres qui
pouvaient de suite repandre de nouveau le typhus
ou le cholera.
Quand un de ces r6fugi6s des campagnes voi-
sines allait plusieurs mois aprbs appel6 par les
souvenirs les plus chers de sa vie rompue, visiter
les ruines de cette ville opulente oi il avait 6t6
heureux, debout sur des pierres amoncel6es du
Quarter de la Place de St-Victor on du March6
Ctlugny, il ne pouvait se d4fendre de s'attrister
jusqu'A a pleurer devant ce qui restait du Cap.
t6. Description du Cap colonial

Cette ville avait 6t6 trace et distribute par
les Francais avec le plus gramd soin. Ils avaient
mis de la recherche. Toutes les rues, dans le






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sens de la longueur, du Car6nage a la Fossette,
r6gulibrement coupes h angle droit par les
voies transversales, allant de la montagne A la
mer. De proche en proche et dans tous lec quar-
tiers de belles places publiques orn6es de fon-
taines monumentales, de style 61egant. Toute la
ville en pierre de taille on en briques, point de
bAtisses en bois. Tres pen de maisons basses,
plusieurs maisons a deux stages, tout le rest
form de ces grAcieuses constructions a un 6tage,
61ev6es de plafond, portant aux angles ces jolis
falcons en fer ouvrag6 couverts d'une marquise
dentel6e qui rendaient les maisons si semblables
les unes aux autres que les strangers, dans les
premiers ours de leur arrive, avaient quelque
peine A les distinguer les unes des autres. Heur-
telou en 1861 m'a plus d'une fois racont6 com-
me il se trompait presque a tout coup pendant
son s6jour au Cap, entrant en ce temps-la dans
une mison du voisinage an lieu de celle oA
il e6ait descend. Dans la ville il se guidait sur
leg plaques des coins. portant le nom dM la rue
et le num6ro de la mason. Les maisons ttaient
num6rot6es a raison de quatre propri6t6s par
ilet. les ilets d'6gale superficie presque partout
faisant face A quatre rues. Ces rues trop 6troites,
mais hien paves, bord6es de petits trottoirs 6le"
v6s, carrelds en briques, le long des maisons, la
rigole au milieu de la chaussee, ce qui n'est
gutre un agr6ment.
17 L'eglise.
Des edifices remarquables, des monuments






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m6me. L'Eglise Notre-Dame, construction com-
posite ou le marriage des genres n'avait rien de
lourd, de disgracieux: voussures en plein cin-
tre, style gr6co-romain, 6claires par I'ogive go-
thique, colonnades d'ionique le6gret6. hardies
d'6lancement, sobres de chapiteau, portant de
hautes arcades moyen Age en s6parant de la nef,
aux dalles de marbre, les bas-cotis agrimentes
de proche en proche de chapelles, de stations de
croix sculptees dans la pierre des murs d'encein-
te. Ces murs exterieurs rappelant an dehors avec
une scrupuleuse exactitude par les robustes arcs-
boutants, contre-forts qui les ktayient, la sco-
lastique physionomie des vieilles cathedrales,
contre lesquels Brunelleschi protestait au nom
de la science dans l'art florentin de la Renais-
sance. Des ap6tres au fronton dans leurs niches
cisel6es, prechant la doctrine aux foules qui
passent, avec une magistrale eloquence d'nttitl-
de comme au duomo de Milan. Les tours ddcou-
pdes en clochetons se r6tricissant en montant
disaient avec ferveur 1'Mlan de la foi, les mou-
vements renouvel6s, les essais successifs cde I'A-
me chr6tienne qui aspire au ciel, qui veut mon-
ter, qui monte sans cesse, qui monte tant qu'elle
peut. II n'est pas probable qu'il y eut alorQ dans
les Ameriques une autre basilique. ucuvre d'art
de cette valeur.
18 Le palais de Christophe.
Sur la m6me place, I'ouest, le Palais de
Christophe. Immense edifice carri de grand as-






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pect A un 6tage, l6ev6 comme deux stages, pr6-
c6d6 du c6t6 de la place d'tin large portique a
hautes colonnes, pav6 de grandes dalles de gra-
nit. Les proportions de ce palais 6tendu de cha-
cun des quatre cotes come les trois quarts de
la facade des Tuileries, la s6v&re simplicity des
details et de I'idWe g6n6rale de la construc-
tion, la grave 6elvation des ouvertures donnaient
I'impression du grand. 11 n'est pas dans les ha-
bitudes des Haitiens de bAtir de cette faVon. Les
premiers 6difices du pays, par leur destination,
Palais de la Pr6sidence, Maison Nationale du
S6nat. Chaibre des D6putBs, ont tonjours fait
1'effet 'Ie choses provisoires, l6evees en hAte en
attendant qu'on puisse faire mieux. Ce palais
du Cap est une exception, une bien etonnante
exception.
19. Les autres monuments.
Sui cette m~me place, un beau theAtre en fa-
ce de la Cath6drale. L'Bnorme bAtiment de la
Douane sur le rivage presque aussi grand que le
Palais de Christophe, de la m6me forme carr6e,
ayant 6galement un 6tage de grandiose 616va-
tion. v6ritablement d'architecture administrati-
ve, aux formes massive mais correctes. Au pied
des collins, I'h6pital immense, plus d'une fois
d6crit avec admiration dans les relations des
voyagetirs. L'ancien Palais des Gouvernements
de St-Domingue, vulgairement appeal < Vieux
Gouvernement,b derriere les Casernes, au pied
de la montagne, dominant la ville dans la situa-






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tion la plus pittoresque occupant avec les lon-
gues lines de ses d6pendances une superficie
d'environ un hectare. Des casernes valant des
palais. Des couvents vides de leurs nonnes, de-
venus des casernes. Une ville magnifique enfin.
Et tout cela d6truit en quelques seconds, le
soir du 7 Mai de la memorable annie 1842 Et
A la.place de tout cela un amas lamentable de
ruines noircies par les flames.
Ville pleine de commerce, de travail, d'indus-
trie, d'aisance, de fortune. Une population nom-
breuse. Plus de trente mille Ames dans ce pe-
tit space qui va du contour du Picolet A la
BarriBre des Bouteilles sur le bord de la Ri-
vibre.
20. La vie au Cap
Des habitudes de luxe, des goits -de t&tes
des traditions d'aristocratie bourgeoise, la pas.
sion de la musique, le temperament enthousiaste.
De toutes les parties du pays et meme des lies
voisineg, on allait au Carnaval du Cap. Celui de
Venise ou du Corso n'6tait pas plus bruvant as-
sur6ment ni plus brilliant. Ville de bonne com-
pagnie, ville de luxe, de concerts, des spectacles.
On y a jou6 les partitions de Gr6try. Tout le mon-
de fredonnait au Cap Z6mire et Azor, Richard.
Cceur-de-Lion, Chaillon. On y a fait des operas.
Quels etaient-ils ? Que valaient-ils ? On n'en pent
rien dire; il n'en est rien rest, que quelques
bribes de nonchalante cantilne de caractere
creole. Mais enfin on voit par Ih qu'on avait le
g-oft de ces choses, qu'on en avait I'idee.






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Ville des bals paris, aux lestes cavaliers en-
bas de soie, en escarpins, formis- de bouc4es d'or
sem6s de brillants. qui, nous- divertiraient bien
aujourd'hui; dims cetequipage direetoire qui fait'
la gait6 deMadame Ango; mais qu'on ad'mirreit,
fort dans.cebon vieux temps o6i ilg se faisaient
un titre de maintenrir dans toute-sa gravity le
royal.menuet des beaux joursde Versilles. VWille
d- la I )liteis, des miniires reeherch~es, quin,
tessencides m6me, raffolant du roman, du che-
valeresque, aimant les- 6piques rceits de galan-
tes avantures, coanume I'Espagne de Ceafvamnts. On
n'a jamais connu aussi bien qu'au. Cap If6mou-
vaate histoire de Mathilde et MalekrAdell
21. Caracttre unique du Cap

[Is 6taient unique on leur genre dars .ce pays-
ha. Tout chez eux diffirait du rest de lai R6pu-
blique. Toutes les autres villes-decette belle ile
de Saint Domingue, mbme cellbssdu Nord'excep-
t6 Rortr-Libert, s'6taient. faronn6es) pour la ma-
niere de bAtir; pour la maniire de parler'ecrole
sur le m6me module, sur le nmme type. (Gescho,
ses ne ressemblaient en rion A: oequil y avait au
Cap. Ville colonial d'exoeption oi les-g hands Sei-
gneurs avaient apporte dans- I'incroyable magni-
ticence de l'existence princirre qu'ils menaient-
toutes les traditions de fast et d'646gance de la
noblesse franCaise de I'ancien regime, temoin les
noms des Rohan, des Noailles, des Chabot, des
Vaudreuiil, des Choiseul, des Gallifet que portent
encore la plupait des terres des environs oi plus






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tard les g6n6raux des armies d'Arcole et de Ma-
rengo jouissant de la vie facile, de la fortune mi-
litaire, raviverent ces moeurs, ces gofits de plai-
sir sous un ciel plus beau, plus riant encore que
cette Etrurie en cette campagne qu'ils venaient
d'occuper, of Pauline Bonaparte entour6e du
brilliant Etat Major du gonvernement de Leclerc,
promenait les r6gates, les s6r6nades, toutes les
f6tes de I'Italie de I'Arioste et de Boccase.
Ville puissante par la population qui se grou-
pait autour d'elle, par sa situation de Chef-lieu
de plus dii quart de la R6publique, an point de
vue de la politique come du commerce, pleine
encore de ces combatants de I'Independance,
soldats, officers, g6n6raux influents qui n'avaient
accept6 qu'A grand'peine le Trait6 de Boyer avec
Charles X. et qui avaient voulu en 1825 dans ia
g6nureuse irr6flexion de leur orgueil national
qu'on stipulat du moins dans un acte A part que
la R6publique offrait d'elle-mrme I'indemnit6
dans sa bienveillance aux colon- d6poss6d6s. La
plus befle des villes des Antilles, la plus belle
et la plus important. en ce temps-la, de toute
l'Amnrique du Sud. Tout cela disparu en moins
d'une minute. A la place de tout cela, des osse-
ments, des ruines, le silence de Palmyre. On
verra plus loin que le Cap a changi6, est deveinu
autre, de toutes falcons, B tons 6gards, apres ce
desastre.
On dit que le Pr6sident Boyer qu'inqui6taient
la prospirit6 de la ville du Cap et I'attitude de
ces geniraux don't je viens de 'parler, s'6cria en







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apprenant I'horrible evenement: Ce nid de
con pirateurs n'existe done plus. a Je n'ai jamais
pris ce mot pour vrai parce qu'il serait trop stu-
pide et trop cruel.
22. La terreur du.tremblentent de terre

Ma famille resta pris d'unc ann6e a la Grande-
Riviere. Nous vivions tout ce tenips-lA dans la
frayeur du tremblement de terre. Pendant plus
de trois mois, le- secousses se renoiivelaient
plusieur' fois par jour. Quand c'etait la nuit, la
terreur 6tait plus grande encore. On se sauvait
des maisons en hate, pele-mele, dans les toilettes
les plus primitives.
A cheque movement du sol, dans les premiers
temps, et, dans la suite, deux ou trois fois par
semaine, le Cur6 de la paroisse sortait avec la
Croix, la banniere, les images des Saints, suivi de
la foule, en longue procession, rdpondant ora
pro nohis aux sombres litanies di Pritre et, de
sec, chants. Si la secousse survenait au milieu
de ces rogations, la multitude, atterr6ee s'age-
nouillait. levait les mains au Ciel, se frappant le
front contre terre, criant d'une voix disolante:
( Mis6ricorde Mis6ricorde a Ce cri est rest
pour moi le dernier mot des lamentations de
I'aftlig6, du recours supreme A la piti6 divine.
Ce mot reveille encore en moi tout un monde
d';mpressions lugnbres.
Jamais terreur plus vive n'avait 6t6 r6pandue dans
une population. Tous les pays des environs du
Cap se voyaient sur le point de subir son sort, si






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ce n'est par la chute des murailles, mais par
l'ouverture soudaine des entrailles de la terre.
27. Le petit Delorme A letude
Qnand cette 6pouvante se fut un peu calmie,
on se reprit peu a peu a vivre. Comme apres I'an
Mille, quand les populations inquites dui Moyen-
Age eurent vu passer le term assig 6 par les
proph6ties populaires A la fin du monde. Je n'a-
vais pas attend ce moment pour me remett e,
moi, a la seitle chose qui me passionnAt, qu'
m'int6ressAt, depuis I'Age de huit ans: la lecture,
1'6tude. J'avais fini par trouver, chez des r6fu-
gigs deux ou trois livres : un volume d6pareilli
de la Correspondance de,Voltaire, on le rencontre
partout celui-la, un Tl66maque, en parties bril6,
quelques pages de i'Emile, sans queue ni tote, un
beau volume bien relid des Provinciales. Quelles
trouvailles J'en 6tais heureux comme d'un
tr6sor.
Depuis qu'on m'avait appris a lire, le livre avait
pour mei un attrait singulier, une fascination. Je
ne pouvais voir un livre quelque part sans m'en
approcher, le contempler, I'ouvrir. 11 se d6gageait
de ces lignes imprimees, que je d6chiffrais sans
les bien comprendre. quelque chose de myst6-
rieux, de vague, d'autant plus puissant, qui
m'impressionnait d'une favon que je ne puis dire,
qui in'ouvrait des perspectives rayonnantes, infi-
nieS.
11 y avait dans les lives comme une voix
sourde, mais douce, qui m'appelait, m'attirait.





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Entre les lignes d'un livre, un texte invisible me
disait des choses p6n6trantes, graves, comme
desconseils, bienveillantes comme des promes-
ses. Je c6dais au charme; j'6pelais avec passion
tout ce que je trouvais. Je ramassais pour les lire
tout ce que je rencontrais d'imprim6 ou d'6crit
dans le pav6 des rues, en allant A 1'6cole.
A huit ans, j'apprenais la grammaire. Au moment
du tremblement de terre, c'est-A-dire A onze ans,
je la savais par coeur. et je la comprenais. J'en
6tais fier. .e voyais en moi un petit savant. C'est
Ia mon d6faut. II faut que je le dise. J'ai toujours
eu un grand amour de mol-m6me. Mais, en cher-
chant hie. dans mon Ame, dans mon coeur, dans
Smon caractere, je ne vois pas autre chose a me re-
procher. Lesqualit6s et les d6fauts sont choses
naturelles ; il n'y a ni m6rite ni tort A les avoir
en naissant. Le tort consiste A garder les d6fauts
sans les combattre. Le m6rite consiste A cultiver
Sales qualit6s, a comprimer les d6fauts, a fair
de son mieux pour les d6truire, a partir du mo"
ment o6 nous les connaissons. .'ai la conscien"
ce d'avoir fait cela.
.'6tais done un petit p6dant. .I'tais A cheval
sur I'orthographe. Je jurais par Noel et Chap-
~ sal. C'6tait mon bonheur, en lisant, de me ren-
dre compete des declinaisons, des accords, des
constructions. Cependant, an moment don't le
parole. je commencais A chercher autre chose
plans les livres qiie je feuilletais. Je m'tvertuais
Scomprendre ce que je lisais. J'6tais dans la






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lajoie quand je suivais le sens de cinq ou six
phrases successives. Quand je ne comprenais
pas, dans les choses abstraites, dans les points
de m6taphysique, je m'arr6tais, je revenais, je
restais sur le passage, je cherchais, je me tor-
turais, et quand j'avais compris, quel bonh ur
quelle satisfaction Je saisissais les differences
d'un livre A un autre. 1I m'arrivait souvent d'a-
voir sous la main des ouvrages d'education, com-
me le Magasin des enfants, les contes de Per-
rault ou Berquin. Aprbs en avoir lu quelque
chose, si i'ouvrais un volume de cette biblioth&-
que qu'on vient de voir, j'6tais frapp6 des distan-
ces que je'voyais entire les r6cits naif, dn Petit-
Poucet, de Barbe-bleue, et la po6sie serene de
1'6pop6e de F6nelon, eloquent jusqu'A I'6motion
dans son Bl6gante sobri6t6. Je m'amusais beau-
coup au dialogue malin de Maitre Renard et de
Maitre Corbeau, je m'attachais a la touchante
histoire de Joseph vendu par ses freres, mais
quand apres cela, je lisais une page de I'Emile
ou des Provinciales, je me sentais transport de
la vall6e sur les hauteurs. J'allais plus loin : je
sentais la difference qu'il y a entire certaines
fables de la Fontaine : la cigale et la fourmni
entr'autres, oil I'intention de la prudence a con-
seiller A I'homme dbs le jeune Age urine insen-
siblement A l'4goisme, et ces compositions ad-
mirables, comme les Animaux malades de la
peste. oc I'inimitable porte d6ploic toutes les
riche'ses di talent et toutes les lumibres de la
philksophie pratique.






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J'avais un livre a la main tout le long du jour.
A ce moment-la surtout, oi j' tais force de res-
ter en place. Je venais de me faire une large
blessure en travers de la plante du pied gauche,
en courant sur le bord de la rivibre. Je portais
Jules dans mes bras, je courais, et j'enfoncai
le pied dans le sable sur un t6t de bouteille
cass6e qui me le fendit profond6ment par le mi-
lieu. II avait fallu me porter pour me ramener
a la maison. Cette blessure devint une plaia qui
dura, je crois, huit mois. Dans cet 4tat, ne pou-
vant marcher, je m'en consolais avec mes livres.
Plusieurs personnel du bourg, me voyant tou-
jours assis devant la porte, lisant sans cesse,
en faisaient la remarque a ma mbre en forme
de compliment. II me souvient sirtout de Mr.
Simon Sam, qui visitait ma famille, et-qui, une
fois, dit mnon beau-p&re : c Cet enfant sera
done toujours avec un livre... Cela n'est pas
sans signification. ,
24. L'oncle Mouscardy. *
Mon oncle, le g6n6ral Mouscardy ne savait
comment me t6moigner son plaisir de me voir
quand j'arrivais, boitant, mon volume sous le
bras, pour passer la journ6e avec lui. On n'en-
trait pas facilement dans sa maison. II 6tait la
premiere autorit6 de I'endroit. II 6tait, en outre,
d'un abord difficile, imposant, tout plein de fa-
cons aristocratiques. Son aide-de-camp, C6saire,
toujours dans la galerie ext6rieure, donnait I'or-
dre au factionnaire stationnant a la barribre






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d'entree, de ne laisser passer que hes persunnes
qu'il d6sirait recevoir. Quand j'arrivais, 1'officier
venait me prendre par la main et m'amenait a
mon oncle, qui m'embrassait tendrement et m'a-
menait a son tour a sa femme. Si le G6n6ral
Mouscardy eit v6cu, ma destine cet pu Atre
bien autre. II m'aiiait pour tout ce qu'il trou-
vait en moi de natural aimant et de ce qu'il ap-
pelait d'heureuses dispositions. Autant il se te-
nait loin de tout ce qui lui semhlait bas on
commun, autant il se passionnait pour ce qui
lui faisait I'effet de la distinction ou de I'hon-
nate. 11 tenait cela de son pere, come je l'ai
entendu dire A sa sour, ma grand'mbre mater-
nelle. Son pOre etait un de ces colons francais
de haut parage qui, tout en vivant de la somp-
tueuse existence des grands planteurs de Saint-
Domingue, n'avaient jamais eu ni dfret6 ni m6-
pris pour la race opprimbe. Mais ils tenaient A
distance ce qu'on appelait dans la colonies les
petits blancs. Ce sont ces derniers surtout qui
ont 6t6 cruels pour les esclaves et les affran-
chis.
Mon grand oncle, n6 d'une mulItresse, avait
6t6 de cette classes des affranchis. Mais ch6ri
de son pere, qui I'avait fait lever en France. il
avait partag6 A son retour sa vie de grand Sei-
gneur, ses habitudes de fiert6 colonial, et avait
eu le privilege, exceptionnel parmi les homes
de son origine, de vivre, ainsi que ma grand'-
mtre, son autre soeur et son frere Pierre, au-des-






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sus de la caste des petits blancs faisant le n6go-
ce, dans un d6dain profound pour ceux qui d6dai-
gnaient les malheureux et les maltraitaient. Son
pere avait persist a rester dans la colonies mal-
gr6 les 6v6nements de la revolution. La plupart
de ses amis 6taient parties depuis longtemps pour
la Louisiane ot pour Cuba. Lui, n'ayant rien A
craindre, 6tait rest jusqu'au dernier moment. Ce
dernier moment avait 6t6 le temps des dernieres
proscriptions sous Dessalines. II allait 6tre 6gor-
g6 comme les autres. Son fils ain6, le grand on-
cle don't je parole ici, le sauva, portant son pere
malade, infirme, sur ses 6paules, la nuit, a tra-
vers les bois, s'arr6tant de distance en distance,
dans les habitations, chez des personnel de sa
connaissance, chez des amis. Furtivement, il
gagna ainsi le Cap et embarqua le vieillard avec
tout ce qu'il avait d'argent, sur un brick amnri-
cain allant a Boston. Lui, il avait fait la guerre de
I'lnd6pendance et 6tait d e v e n u Colonel sous
Christophe. II avait gard6 intact, a traverj les pB-
rip6ties diverse de ces temps p6rilleux, le carac-
tare et la maniere de vivre de sa jeunesse chez
son pere. Ce caractere lui inspirait pour moi la
plus vive affection.
J'ai eu Ic malheur de perdre a i n s i, avant le
moment oh ils pourraient me guider dans la vie,
tous ceux qui m'aimaient le plus.
Mon oncle me faisait lire, me tenant sur ses
jambes en me passant le bras autour du cou. Ce
u'6tait pas du plaisir qu'il avait de m'entendre
accentuer nettement les choses, A mon age, c'6-






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tait du ravissement.
Ce n'6tait pas I'esprit seulement qui s'o:uvrait
ainsi en moi A cet Age-lA, c'6tait aussi 1'Ame, ce
qu'il y a en moi de plus vivant, de plus vivace, ce
foyer d'extr6me sensibility qui est la cause de
toutes mes souffrances. La premiere manifesta-
tion de ce temperament impressionable date
de ce temps-lA.
25 Caractere de Delcrme
Il y avait en moi des choses, des sentiments,
des instincts, des motifs d'agir, des mobiles, qui
sont des mysteres pour moi-m6me. J'ai dans l'-
me des aspirations 6tranges qui semblent sorti'r
du souvenir d'un autre ordre de choses. N'allez
pas croire que ces choses singulieres, je vous les
dis pour les avoir lues dans quelque livre aimd.
Non, au nom de Dieu, ne croyez pas cela. C'est
mon Ame elle-meme que je vous ouvre. Je me
suis toujours 6tonn6 cle moi-mmue. Ce qui n'oc-
cupe qu'un instant I'esprit d'un autre me prioc-
cupe jPsqu'A me fatiguer; ce qui ne fait qu'effleit-
rer la sensibility de ceux qui m'entourent p6ne-
tre en moi jusqu'au fond du coeur et y rested. Cet-
te organisation malheureuse m'a fait la vie assez
ambre pour que je la d6nonce en parlant de
cette vie.
26 Ses tendances natives

Entant, et plus loin qu'il m'en souvienne, je ra-
massais, je cherchais des morceaux d'assiettes cas-
sees. Qiiand j'6tais enfant, au Cap, avant le trem-






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blement de terre qui a fait de la plus belle ville
de I'Am6rique Latine une mouvante bourgade de
croquants et d:intrigants, aussi m6chants qu'en-
vieux, je ramassais, il m'en so u vie n t comme
d'hier, les jours de campos, des fragments de
faience bleue A personnages et A paysages, dans
les intervalles du beau pave blanc de nos rues
6troites. Les scenes ainsi dessin6es sur ces tes-
sons de plats : marines, vues de chAteaux, pasto-
rales, marines conduisant leur barque dans la rivie-
re, paysans trayant leurs vaches, ou moisson-
nant, ou labourant, lever du soleil sur la mer im-
mense, tous ces tableaux 6bauch6s A grands traits,
A la facon des impressionnistes, des intentionnis-
tes, art chinois et nail dans sa rudimentaire
galicherie, et si Mloign6 des merveilles qui se font
a Sevres, me pr6occupaient, me touchaient,
in'impresqonnaient.
27 Retour au Cap
II y avait environ un an que le Cap 6tait d6-
truit. On avait 6lev6 des baraques dans fes fau-
bourgs, A la Fossette, au Car6nage, A la Ravine.
On essayait de ressusciter le movement, I'acti-
vit6 de cette grande ville morte, don't les affai-
res 6taient si consid6rables onze ou douze mois
auparavant. Ma famille se d6cida A revenir. Quand
cette decision fut prise, mon o n c I e, le g6n6ral
Mouscardy, consult envoya A m- mere un soldat
avec un cheval pour me conduire au Cap auprbs
de ma grand'm6re, la m6re de mon p6re, qui 6tait
a la Fossette. La famille arriva quelques semai-






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nes apres.
II n'y avait sur ces ruines du Cap aucun inoyen
d'l6ever des enfants, de leur donner quelqueins-
truction. On ne pouvait songer alors qu'A repren
dre le commerce avec les populations de toutes
ces planes du Nord qui n'ont que ce port de mer
pour I'echange de leurs products. Ma mere me
placa chez son fr6re, Justinien Lagroue, qui avait
A ce moment-li une tide de notaire.
28 Son precepteur

Mon oncle avait pour premier clere un jeune
home fort consid6r6 depuis dans la ville, qui
passait pour instruit, comme en ce temps-li tous
ceux de son genre, parce qu'ils avaient une belle
6criture. II s'appelait de son nom de famille Vin-
cent. Je ne dis pas son prenom pourne pas fAcher
ses enfants. 11 6tait charge de corriger les pattes
de mouche que je faisais sur le paper; il rem-
plissait cette tAche avec un assez vif sentiment
de supjriorit6 ; il dormait. C e p e n d a n t, it
s'6tonn'a vivement un jour et se prit soudain ai ri-
fl6chir. Mon oncle avait quelques lives dant son
6tude. J'en prenais chaque jour un, dans lequel
je lisais tout haut devant Vincent, qui remarquait
que j'accentuais le texte avec precision. 1I y avait
IA un Fenelon, le T616maque, que je lisais de pre-
ference. II m'arriva un jour, aprss avoir 6t6 s-vi-
rement tanc6 par mon Vincent pour avoir mal
copies un bail A ferme ou une vente, je ne sais plus
quoi, de luidire, en lisant ce T616maque, que s'il
in'en dictait une page, je 1'ecrirais sans fate. II






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en rit tout a son aise, mais ii en fit I'exp6rience. I1
eut la surprise extreme de me voir 6crire correcte-
ment presque deux pages qu'il me dicta de ces
Aventures du fils d'Ulysse; lui, n'en aurait pas
mis deux lignes sans reproche. J'avais retenu
avec clart6 tout ce qu'on m'avait expliqu6 de la
grammaire avant le tremblement de terre. Vin-
cent ne put s'empecher d'en parler A mon oncle
Mon oncle, depuis ce jour, eut moins de mecon.
tentement de la vilaine 6critureque j'avais appor-
t6e dans son 6tude. On s'6tonna, on se dit qu'il
fallait profiter des dispositions de ce petit garcon
qui mettait I'orthographe a douze ans, dans un
pays o~ I'on n'aspirait qu' la science de I'arith-
m6tique et au talent de fair du dessin en 6cri-
vant. Cela fit du bruit.
29. La revolution de 1847
Quelques mois apies 6clat a a revolution de
1843, dans le Sud. Cet 6v6nement avait produit
dans les esprits une commotion difficile A dire.
On en avait 6td impressionn6 au Cap Ip'esque
autant que du tremblement de terre. C'est la
plus forte mani6re que je puisse tronver d'ex-
primer cette idde.
30 Le president Boyer.
II y avait vingt-cinq ans que le President
Boyer 6tait au pouvoir, il gouvernait 'ile enti6-
re. C'6tait la plus complete personnification de
I'autorit, qu'on eut encore connue dans le pays,
qu'on puisse connaltre dans aucun pays. Ce pre-
sident de R6publique 6tait un roi. II n'avait de






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moins qu'un roi que l'hi6irditf. op pouvpir
avait I'apparence d tre deterumin par une Cons-
titution, mais ce ponvoir etait sans limited. Louis-
Philippe tait plus president que Jean-Pierre
Boyer. La Charte le contenait, le soumettait au
vote des Chambres. ILe roi rbgne et ne gouverne
pas. Boyer regnait et gouvernait. 11 faisait les
Chambres. Sa volont6 6tait la loi. Mais ce n'6-
tait pas un malhonn6te homme. II ne voulait
pas le mal. Son despotisme n'avait pour objet
que son maintien au pouvoir. 11 6tait m6me
desinteiess6. La fortune qu'il a laiss6e n'est pas
la dixibme de ce qu'aurait 6t6 celle d'un autre,
aprbs vingt-cinq ans, non de pr6sidence, mais
de rbgne.


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IMP. DU PROGRESS. E. ALMONACY




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