Group Title: Collection du tricinquantenaire de l'indépendance d'Haïti
Title: La République d'Haïti et la République Dominicaine
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 Material Information
Title: La République d'Haïti et la République Dominicaine les aspects divers d'un problème d'histoire, de géographie et d'ethnologie
Physical Description: 2 v. : ; 23 cm.
Language: French
Creator: Price-Mars, Jean, 1876-1969
Publisher: Imprimerie A. Lausanne
Place of Publication: Port-au-Prince
Publication Date: 1953
Edition: Collection du tricinquantenaire de l'indépendance d'Haïti
 Subjects
Subject: Foreign relations -- Haiti -- Dominican Republic   ( lcsh )
Foreign relations -- Dominican Republic -- Haiti   ( lcsh )
History -- Haiti   ( lcsh )
Relations extérieures -- Haïti -- Dominicaine, République   ( rvm )
Relations extérieures -- République dominicaine -- Haïti   ( rvm )
Histoire -- Haïti   ( rvm )
Diplomacy -- Haiti -- Dominican Republic -- 19th Century -- 20th Century
Genre: non-fiction   ( marcgt )
Spatial Coverage: Haiti
 Record Information
Bibliographic ID: UF00095932
Volume ID: VID00002
Source Institution: Bibliotheque Haitienne des Peres du Saint Esprit
Holding Location: Bibliotheque Haitienne des Peres du Saint Esprit
Rights Management: All rights reserved by the source institution and holding location.
Resource Identifier: oclc - 01598193
lccn - 54027869

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m4(ume a. rwd'ptme < HaUtiS


DJ JEAN PRICE-MARS


e


S LA REPUBLIQUE D'HAITI


ET LA IIPUBLIQUE DOMINicAIlE

.* Les aspects divers d'un problme d'histoire,
de gographie et d'ethnologie


Depuis les origin.
du peuplement de l'Ile antilenne an 1492,
jusqu' l'volution des deux Etat qui eo partagent
S la souverainet en 1953

TOME II









PORT-AU-PRINCE


r;
t *.'






















LA RPUBLIQUE D'HATI
ET LA RPUBLIQUE DOMINICAINE









Collection du Tricinquantena;ie de l'ndJpendance d'Hati


DR JEAN PR1CE-MARS





LA REPUBLIQUE D'HATI


ET LA iEIPUBLIOUE DOMINICAINE

SLes aspects divers d'un problme d'histoire,
de gographie et d'ethnologie



Depuis les origins
du peuplement de l'lle antilenne en 1492,
jusqu' l'volution des deux Etats qui en partagent
la souverainet en 1953

TOME II


iT-AU-PRINCE
1953













CHAPITRE PREMIER


La guerre hatiano-dominicaine.
Indivisibilit du territoire ou Indpendance dominicaine?
L'Action militaire




I


Des que la nouvelle des vnements de Santo-Domingo parvint
Port-au-Prince, Rivire Hrard, Prsident de la Rpublique,
s',mpressa de prendre les dispositions les plus propres la r-
pression du movement et au rtablissement de l'ordre.
Ilmmndiatement, il mit en branle une expedition de trente
mille homes, un parc d'artillerie compos d'obusiers et de
pieces d- gres calibre , dit-il, dans un ordre du jour du 15 mars 1.
Peu avant, le 10 du mme mois, l'arme avait lev la march
vers l'Est.
Il i'avait divise en trois colonnes sous sa direction supreme.
La premirt, au centre, don't il prit le commandement, lui-mme,
passa par k Mirebalais, Lascahobas en direction de Las Matas,
San Juan-de la Magua et la valle du Yaqui del Sur. La second
c'tait l'ail droite traversa la plaine du Cul-de-Sac sous le
command'mentdu gnral Souffrant et du colonel Brouard, suivit
la route des lacs, avant Neyba pour premier objectif. Ces deux
armes lev- ient s, rejoindre quelque part date fixe pour
attaquer Azua 'oinjointement et marcher ensuite sur Santo-
Domingo, :uir principall objectif. Quant la troisime arme -
c'tait l'aile guiche forte comme les deux autres de dix mille
homes, |llac'e sous la conduite du gnral Pierrot, comman-
dant du dpa-tement du Nord, elle (levait envahir le territoire
ennemi lpr Dijalei traverser le Yaqui del Norte, s'emparer de

Cf. Lepel ier di s.iint-Rmy : Saint-Domingue, Etude et solution nou-
velle de LA Qi('STIO\' IATTIENNE. Paris, 1846, tome I. p. 362.





Santiago de los Caballeros et, par la route de Moca, La Vega,
rallier les forces venues du Sud-Ouest pour livrer assault avec
elles Santo-Domingo. Il semble que ce fut en ce dernier point
qu'on s'attendait quelque resistance.
Cependant, si la premiere arme put sans encombre s'emparer
de Las Matas et de San Juan et s'arrter le 18 mars devant Azua,
la second prouva quelques checs Fuente del Rodeo et, aprs
avoir enlev Las Cabezas de las Marias, capture Neyba. A cause
de cette resistance, elle ne put, comme c'tait convenu, rejoindre
la premiere, le 18, devant Azua. Donc, seules, les troupes de
Rivire Hrard attaqurent cette ville le 19. La bataille dura trois
heures environ. Elle fut un insuccs pour les troupes hatiennes
qui ne purent enlever la place. Rivire Hrard retraita son
Quarter gnral, ayant perdu une cinquantaine d'hommes dans
l'action. De leur ct, les Dominicains qui se dfendaient sous
les ordres de Pedro Santana, peu srs de pouvoir garder la place
devant la supriorit numrique des troupes de Rivire Hrard,
qui pouvaient tre renforces d'un moment l'autre par celles
de Souffrant, retraitrent, eux aussi, sur Savana Buey, puis sur
Bani, quelque trente kilomtres d'Azua. Le lendemain, 20 mars,
Rivire Hrard vint s'tablir Azua o Souffrant le rejoignit.
Donc, il y avait dans cette ville prs d'une vingtaine de milliers
d'hommes.
Le gnral en chef fit occuper le littoral de la baie d'Ocoa
pour assurer ses communications maritimes avec l'Ouest.
Cette premiere rencontre, qui fut dfavorable Rivire
Hrard, quant son plan d'invasion ininterrompue du territoire
ennemi, mais qui n'avait aucun caractre dcisif, jeta, cependant,
un vritable dsarroi dans l'arme hatienne.
La dsertion subreptice, au fil des jours d'abord, puis de plus
en plus serre, dsorganisa cette parties du corps expditionnaire
au point que cette arme de vingt mille hommes ne fut plus
bientt que l'ombre d'elle-mme, une bande dissocie qui s'gr-
nait avec une persistence alarmante.
Drame poignant s'il en fut jamais, et qui met en relief cette
vrit fondamentale, savoir que dans la guerre d'autrefois et
peut-tre mme d'aujourd'hui du moins, dans une certain
measure un trs grand nombre d'hommes n'est pas suffisant
pour assurer la victoire d'une arme. Ce qui compete en dehors de
l'effectif l'outillage technique tant mis part, bien entendu -
c'est d'abord le moral du combattant, son sentiment intime sur la
valeur de la cause pour laquelle on lui demand de verser son
sang et de donner sa vie.
En ce qui concern l'espce don't nous nous occupons, que
dfendait le soldat hatien engag dans la guerre hatiano-domi-
nicaine ? L'intgrit, l'indivisibilit du territoire insulaire en sou-





tnement de l'indpendance hatienne ? En tait-il averti ? Le lui
avait-on fait comprendre ? Non, certainement.
De ce fait, la guerre hatiano-dominicaine tait impopulaire.
Dans le tumulte des passions souleves depuis la chute de
Boyer, le soldat hatien, tiraill par les idologies partisanes -
ne lui avait-on pas dit de ne pas tirer sur ses frres ne pou-
vait plus savoir o taient le droit et la justice, o mme tait
la patrie. Il suivait le drapeau en automate, allant d'un point du
territoire l'autre, malgr lui, sans ardeur et sans enthousiasme.
Travaill, en outre, par la politique rgionaliste, il tait parti
pied, dans cette expedition, pour une zone distant de quelque
cinq six cents kilomtres de son foyer, sans service de ravi-
taillement, sans aucun idal et dcid abandonner la parties au
moindre revers.
Voil comment s'explique le drame de la dsertion continue
de l'arme de Rivire Hrard Azua.
Le President resta fig dans sa position, prisonnier de l'inac-
tion force, incapable de poursuivre l'offensive prmdite. Rduit
menacer les dserteurs de la peine de mort sans en arrter le
flot, sans oser excuter son dessein de peur de provoquer la
panique, il expdiait courier sur courier Port-au-Prince, solli-
citant des renforts et des secours de son cousin Hrard Dumesle,
Ministre de la Guerre, perdu de sybaritisme dans la dbauche
et la luxure.
Situation tragique.
D'autre part, sans nouvelles de son aile gauche puisque le
service de liaison tait inexistant dans ce pays ennemi, dpourvu
de bonnes routes, il attendait que Pierrot fut pied d'uvre, au
rendez-vous donn sous les murs de la ville de Santo-Domingo.
Mais de ce ct-l aussi, de ce ct-l surtout, la position des
troupes hatiennes tait dsastreuse.
Pierrot, qui marchait sur Santiago de los Caballeros aprs
avoir fait franchir son arme les 234 kilomtres qui sparent
le Cap Hatien de la ville sus-dnomme sans rencontrer de rsis-
tance, traversa le Yaqui del Norte et attaqua les troupes domini-
caines la Sabana Talaquera. Celles-ci se replirent sur Santiago
et jetrent l'alarme dans la ville, qui fut mise fivreusement en
srieux tat de defense par le gnral Jos Maria Imbert.
Le 30 mars, 1 heure de l'aprs-midi, les troupes hatiennes
donnrent l'assaut. Le combat dura plus de quatre heures sans
que la ville succombt.
A ce moment, vers les cinq heures, un parlementaire vint du
camp hatien solliciter une suspension d'armes. Aussitt, une
conference tenue gale distance des deux camps, s'amora entire
MM. Toussaint Dupuy et Charles Westen, dlgus hatiens dment
autoriss par Pierrot et le gnral Imbert, accompagn d'autres






officers suprieurs dominicains. On discuta non plus sur les terms
d'une suspension d'armes mais sur ceux d'un vritable armistice.
Il fut convenu qu'un arrangement dfinitif interviendrait entire
Hati et la Rpublique dominicaine sur la base d'un Trait
d'amiti et de commerce entire les deux parties, et leur ferme
resolution de n'pargner aucun sacrifice pour soutenir l'indpen-
dance de leurs territoires respectifs. En foi de quoi, le gnral
Pierrot retraiterait ses troupes vers le Nord-Ouest la condition
qu'elles ne fussent pas inquites dans leur contremarche.
Pierrot tait-il sincre dans ces tractations ou voulait-il se
tirer d'un mauvais pas ?
Cependant, ainsi arrte, la retraite fut ordonne pendant la
nuit mme. Mais malgr la convention des parties, Pierrot ayant
appris que deux colonnes dominicaines, l'une venant de Puerto
Plata et l'autre de San Jos de la Sierra, menaaient de couper
sa retraite, acclra sa march pour vacuer le sol dominicain
le plus rapidement que possible. Nanmoins, avant d'atteindre cet
objectif, il fut surprise dans une embuscade entire Guayabin et
Talaquera o ses troupes dj dsorganises subirent des pertes
svres. On value plus de sept cents hommes, tus et blesss,
les pertes totales de son arme avant qu'il pt traverser le Mas-
sacre et regagner le Cap Hatien.
Voici d'ailleurs comment s'exprime le gnral Jos Maria Im-
bert dans son rapport du 5 avril 1844 adress la Junte central
gouvernementale de Santo-Domingo pour rendre compete de la
bataille de Talaquera et de celle de Santiago.
... En ce qui concern le combat de Talaquera entire nos
troupes avances et celles de l'ennemi qui taient en nombre
suprieur, crit-il, je me suis aperu tout de suite que mes pr-
cautions n'taient pas inutiles. Nos troupes, en nombre trs inf-
rieur, se virent dans la ncessit prcise de se retire de cette
cit sans avoir obtenu cependant des avantages dans ce combat
o l'ennemi a subi quelques pertes ...
... Et il continue : A Santiago, l'ennemi n'a pas laiss sur
le champ de bataille moins de six cents morts et, selon l'effet que
produisit la mitraille, le nombre de ses blesss a t bien sup-
rieur. La route de sa retraite n'a t qu'un vaste cimetire. Par
une protection manifeste de la divine providence, l'ennemi a
souffert les pertes telles que nous les avons nonces, sans que
nous ayons eu dplorer la perte d'un homme ou la blessure
d'un soldat.
Chose miraculeuse qu'on doit seulement au Dieu des armes
et la justice de notre cause. 1

1Guerra Dominico-Haitiana : Editorial el Diario y Marina. Rep. Dom.
Secretaria de Estado de Guerra y Marina, 1944, p. 92-95.






D'autre part, d'une correspondence publie par Garcia dans
Guerra de la separacion Dominicana et reproduite dans le volume
official de la Secrtairerie d'Etat de la Guerre et de la Marine
dominicaine sur la guerre Dominico-Hatiana 1, nous retien-
drons quelques faits intressants et qui clairent bien des points
obscurs relatifs la retraite dramatique et prcipite de Pierrot
devant Santiago.
Un tmoin oculaire et survivant de l'poque, M. Pedro Eugenio
Curiel, a donn sur ces vnements les apprciations suivantes
dans une lettre date de Puerto Plata le 30 septembre 1881 et
adresse M. Segundo Imbert, de la mme ville :
... La bataille, crivit-il, se poursuivit jusque vers les quatre
heures et demie de l'aprs-midi. L'arme hatienne ravage par
les mitrailles vomies des forteresses Dios , Patria y Li-
bertad et par les feux des troupes retranches avait subi de
telles pertes que le gnral Pierrot se vit oblig de solliciter une
suspension d'armes pour ramasser ses morts et ses blesss et
avoir une entente avec les Chefs dominicains. En effet, le gnral
Pelletier et d'autres officers dominicains lui accordrent une
entrevue et, entire autres choses, lui apprirent que le gnral
Rivire Hrard tait mort dans la bataille du 19 mars Azua.
Pour lui prouver la vracit de cette communication, ils lui firent
lire un imprim de la Junte central gouvernementale qui relatait
la nouvelle. Cette information inattendue non seulement envahit
Pierrot de crainte mais aussitt fit jaillir chez lui l'ambition de
devenir Prsident d'Hati et, soudain, il pensa la retraite de
son arme qui s'effectua pendant cette mme nuit, laissant sur le
champ de bataille ses morts et ses blesss.
Si trange que puisse paratre le rcit de M. Curiel, nous le
croyons vraisemblable sinon fond parce qu'il explique claire-
ment l'attitude ultrieure de Pierrot, que jusqu' present aucun
historien n'a pu comprendre et qu'on serait tent d'attribuer
une certain instability mental. Mais le tmoignage don't il s'agit
est confirm par d'autres tels que ceux du gnral Imbert qui,
dans le rapport don't nous avons parl plus haut, a consign ce
qui suit :
Il parat que l'ennemi n'avait qu'une connaissance confuse
des vnements survenus Azua le 19 mars. Mais, aprs que
notre parlementaire l'eut inform de ce qui s'tait pass, il nous
fit savoir que la parties Nord, fatigue du joug du Sud, n'tait
pas loin de s'en sparer et de traiter avec la Rpublique. 2
Par ailleurs, il ne faudrait pas qu'on s'tonnt de voir men-
tionner dans les pourparlers d'armistice entire Pierrot et Imbert

1 Op. loc. cit., p. 84.
2 Soulign dans le texte.





la notion relative la mort de Charles Rivire Hrard Azua
pendant la bataille du 19 mars. La nouvelle s'en tait rpandue
Santo-Domingo, ce moment-l. On la donnait mme pour
certain, au point que M. Juchereau de Saint-Denys, Consul de
France, en fit l'objet de son rapport du 25 mars M. Guizot,
ministry des Affaires trangres 1.
La mort du Prsident Hrard, crivit-il, et la mise en
droute de la colonne expditionnaire qu'il commandait en per-
sonne, prennent de jour en jour plus de consistance. Cependant,
on n'a pu jusqu'ici se procurer la preuve de la mort du Comman-
dant en chef.
Mais, plus loin, M. de Saint-Denys exposa les conditions dans
lesquelles cette mort a pu avoir lieu.
Alors, ajouta-t-il, un chef hatien, qui s'tait avanc pour
examiner la position de l'ennemi sous le feu d'une pice de canon
de 24 charge mitraille, tomba frapp mortellement ainsi que
trois autres personnel qui se trouvaient auprs de lui. On vit
aussitt un grand nombre de soldats se prcipiter sur son corps
pour lui faire un rempart. Il fut enlev avec tant de precipitation,
et cach avec un tel soin, mme aux yeux des siens, que ces pr-
cautions donnrent penser aux personnel qui en furent tmoins
que ce ne pouvait tre que le gnral Rivire lui-mme. Cette
conjecture se change en certitude, lorsqu'aprs le combat meur-
trier du 19 on retrouva sur le champ de bataille les corps des
gnraux Souffrance et Thomas Hector et ceux des colonels
Terlonge et Bris, aide de camp du Prsident qu'il suivait en toute
circonstance comme son ombre.
Cette opinion se trouve confirme par la deposition de deux
prisonniers hatiens. Amens Santo-Domingo, devant la Junte,
ils ont dj dclar en notre presence que le Prsident Rivire,
grivement bless dans l'action, avait expir quelques heures
aprs entire les mains des mdecins qui le soignaient.
Que tous ces tmoignages fussent controuvs par la suite,
nous ne le savons que trop. Mais ils ont constitu une rumeur
consistante, un moment donn et la date consigne, dans les
rapports don't il s'agit. Ils ont donc t servis fort propos par
les Dominicains leurs adversaires hatiens pendant la discus-
sion des terms de l'armistice du 20 mars et ont t la dtermi-
nante psychologique de la retraite de Pierrot qui voyait mousser
ainsi ses chances la prsidence de la Rpublique, s'il pouvait
arriver temps au Cap Hatien pour recueillir la succession ven-
tuelle de Rivire Hrard.

1 Correspondancia del Consul de Francia en Santo-Domingo, 1844-1846.
Edicion y notas de E. Rodriguez Demorizi. Editoria Montalvo, Ciudad Tru-
jillo, R. D., 1944, p. 72-74.





Et le gnral Pierrot ajouta la honte de sa dfaite militaire,
les marchandages politiques d'une proposition de trait d'amiti
et de commerce don't il n'avait pas le droit de prendre l'initiative
puisqu'il n'avait ni titre ni quality pour amorcer des conversa-
tions sur un tel sujet en un tel moment. Son attitude constituait
ni plus ni moins une trahison de ses devoirs envers le gouver-
nement provisoire, en admettant l'hypothse qu'Hrard fut
rellement tu sur le champ de bataille et, au surplus, une
trahison envers le pays don't il commandait, fort improprement
d'ailleurs, une parties des forces armes.
Que Pierrot ait eu des tractations louches au course de ses
propos d'armistice avec les chefs dominicains, cette information
se trouve indirectement confirme par la lettre suivante que lui
adressa le gnral Imbert le 31 mars en rponse une note de
mme date du Gnral en chef de l'arme hatienne du Nord.
Voici la teneur de ce document :

Dieu, Patrie et Libert
Rpublique Dominicaine
Quarter gnral de Santiago, 31 mars, An 1er de la Patrie.
Jos Maria Imbert, gnral commandant du district
et des operations de Santiago
Au Gnral Pierrot, commandant en chef de l'arme
hatienne du Nord
Gnral,
Je viens de recevoir votre note en date de ce jour. J'apprcie
leur vraie valeur les motifs qui vous ont dtermin retraiter.
Toujours just, toujours ferme et gnreuse, la Rpublique domi-
nicaine ne fomentera pas une guerre civil et d'extermination,
encore que son succs en notre faveur ne puisse tre douteux
d'aucune faon. Toujours dispose considrer et reconnatre
comme amis et comme frres les Hatiens du Nord, notre Rpu-
blique, Etat libre et indpendant, sera anime des sentiments de
fraternity les plus sincres envers eux et toujours dispose faire
avec eux des traits de commerce et d'amiti. Mais s'il s'agit de
l'enchaner de nouveau, elle protest la face de Dieu qui la
protge si visiblement que plutt de se soumettre au joug hatien,
il ne restera la disposition de ses cruels oppresseurs que la
cendre et des dcombres. En outre, je vous avertis, Gnral, que
vous ne pouvez considrer les hostilits comme termines entire
les Dominicains et les Hatiens, tandis que sont dtenus des
Dominicains arrts en certain parties de la Rpublique hatienne.
Comptez, Gnral, avec la grandeur, la justice et la bonne foi
de la Rpublique dominicaine pour qu'en mme temps que nos





compatriotes nous seront remis sous sauf-conduit, les Hatiens
soient traits instantanment de la mme manire.
Je vous fais remarquer que les prisonniers hatiens qui sont
entire nos mains ont toujours t traits avec gnrosit. Le
gnral Morisset et autres officers suprieurs actuellement dte-
nus Santo-Domingo ne sont pas en prison mais gards en des
maisons prives et jouissent du meilleur traitement possible. Je
regrette amrement que les ntres qui sont en votre pouvoir
soient traits de faon diffrente. Je regrette que vous ayez des
inquitudes pour vos blesss, ils seront traits avec soin et
humanity. 1
Sign .: J. M. Imbert.

Quel dommage que la note mme de Pierrot n'ait pas t
publie. Il est infiniment probable que les archives dominicaines
ne la possdent pas. En tout cas, la rponse d'Imbert corroborant
la lettre de Curiel, donne un caractre accentu de vraisemblance
aux dmarches imputes Pierrot et clairent d'un jour nouveau
certain points de cette dconcertante histoire rests jusque-l
assez embarrassants.
Mais, il subsiste une autre nigme indchiffrable, celle-l. Il
s'agit du nombre des morts et des blesss accuss par les Domi-
nicains, tant dans les batailles de Neyba, d'Azua que de celles
de Talaquera et de Santiago de los Caballeros. Ils n'avouent que
trois morts et un seul bless de leur ct, tandis que du ct
hatien il y aurait eu prs d'un miller de morts et de blesss.
Notez bien que officiellement ils reconnaissent qu'en deux ren-
contres entire les troupes hatiennes et dominicaines, celles-ci
avaient t obliges de se replier devant les forces numriquement
suprieures des Hatiens. La premiere rencontre eut lieu la
Fuente del Rodeo o l'avant-garde hatienne commande par le
colonel Auguste Brouard se heurta aux Dominicains avant qu'elle
parvnt occuper Neyba. La deuxime rencontre eut lieu la
Sabana Talaquera o les cinq cents Dominicains se replirent
devant les dix mille hommes de Pierrot. Comment, mme en ces
deux rencontres o la resistance dominicaine n'avait pu arrter
l'avance hatienne, il n'y eut qu'un seul bless et trois morts
parmi les Dominicains ? 2
L'unique cas de blessure grave confess par les Dominicains
fut celui de Fernando Tavera qui commandait les troupes domi-
nicaines Fuente del Rodeo contre l'avant-garde de Brouard. Et
ce fut tout 3. N'est-ce pas renversant ?
1 Guerra Dominico-Haitiana, loc. cit., p. 96-97.
2 C. S. Une note de Guerra Dominico-Haitiana , p. III.
3 Lic. C. Armando Rodriguez : La Frontera Dominico-Haitiana , Santo-
Domingo, R. D. Imprenta de J. R. Vidal, 1929, p. 489.






Comment, mme dans cette bataille sanglante de Santiago o
les Hatiens laissrent sur le sol six cents morts et un nombre
considerable de blesss, mme dans cette bataille d'Azua faite en
rase champagne o de part et d'autre le canon tonna, il n'y eut ni
blesss ni morts du ct dominicain, c'est croire que les armes
hatiennes n'taient charges que d'toupes et de poudre, tandis
que seules les armes dominicaines avaient du plomb et de la
mitraille. Dieu est si bon, les Hatiens sont si stupides et la cause
dominicaine fut si just !
En tout cas, ce miracle extraordinaire continue tonner et
confondre les chercheurs et les historians ainsi qu'en fait foi
la note suivante puise dans le remarquable ouvrage de Tansill
The United States and Santo-Domingo (1798-1873) .
La facility avec laquelle le people de Santo-Domingo se
dbarrassa du joug hatien, dit-il, est indiqu par le petit nombre
de pertes subies par l'un et l'autre adversaire dans les batailles
qui eurent lieu entire les forces hatiennes et dominicaines. Dans
le manuscrit intitul Journal d'une Mission Santo-Domingo,
1846, tenu par le lieutenant David D. Porter, se trouve le passage
pertinent ci-aprs :
L'Histoire n'a encore relat aucune bataille1 o la dispro-
portion des forces fut si grande et dans laquelle la parties la plus
faible souffrit... des pertes si minimes. En deux grandes batailles
o l'ennemi perdit plus de mille hommes, les Dominicains n'en
perdirent que trois. 2
Enigme indchiffrable, vous dis-je, puisque les seules donnes
du problme sont fournies par les Archives dominicaines. Pierrot
s'est tu et aucun tmoin hatien n'a dpos devant l'Histoire. Nous
n'avons rien dans nos Archives qui confirm ou infirme le rcit
de cette fantastique venture.
Troublante nigme, en vrit.













SCharles Callan Tansill : The United States and Santo-Domingo, 1798-
1873. Baltimore Johns Hopkins University, 1938, p. 124.
SC'est nous qui soulignons.








Mais quelle tait la situation vritable de Rivire Hrard pen-
dant que sa mort suppose faisait natre tant de tractations
hontes entire l'ennemi et un officer suprieur de son arme ?
D'abord son plan initial d'invasion et de conqute s'tait
effondr sur les deux fronts ds que ses troupes prouvrent leurs
premiers chocs avec l'adversaire. On et dit que ce chef d'esca-
dron devenu subitement gnral de division et commandant su-
prme des forces armes d'Hati par l'ordonnance d'une divinit
malfaisante, n'avait conu son plan d'action offensive que selon
la perspective d'un triomphe continue au moins jusqu'aux portes
de la ville de Santo-Domingo. Aussitt donc que l'une ou l'autre
colonne de son arme eut prouv un chec mme provisoire,
mme momentan, tout le plan s'en trouva affect. Que dire de
l'preuve inattendue laquelle l'ensemble de l'arme se heurta ?
Rivire Hrard qui, d'ailleurs, n'avait organis aucun service
de liaison entire ses troupes, ignorait le malheur don't son aile
gauche avait t frappe par la dbcle de l'arme de Pierrot.
Dans ces conditions, il ne pouvait vraisemblablement envisager
que son propre sort en considrant l'isolement et l'inaction aux-
quels il tait condamn par la dsertion ininterrompue des
troupes places sous son commandement immdiat. Il s'immo-
bilisa et attendit.
Et ce fut dans cette attente anxieuse que des nouvelles catas-
trophiques lui vinrent de l'Ouest.
Toute cette parties du pays tait en pleine bullition. Les par-
tisans du gouvernement dchu ne s'taient pas consols d'avoir
perdu le pouvoir et conspiraient pour dclencher une contre-
rvolution sous une forme camoufle qu'ils espraient pouvoir
diriger dans l'ombre vers des fins machiavliques.
Donc, Port-au-Prince s'agitait autour de Philippe Guerrier, le
plus ancien vtran noir de l'arme qui Rivire Hrard avait
confi la garde du Palais national avant de partir en champagne
contre les Dominicains.
D'un autre ct, le Nord bouillonnait, travaill par des ides
sparatistes.
Mais ce fut dans le Sud que se fit l'explosion.
L, couvaient des ressentiments et des inimitis longtemps
contenus pendant les vingt-cinq ans du gouvernement de Boyer.
En effet, quand clata le movement qui renversa ce dernier du
pouvoir, ceux des citoyens du Sud qui avaient eu se plaindre
du rgime dchu cause de leurs droits bafous et de leurs
intrts collectifs lss, crurent arriv le moment de faire valoir
leurs revendications, d'autant plus que ce fut au nom des prin-





cipes de justice et de libert que les promoters du movement
avaient rclam l'adhsion et le concours de tous pour en raliser
le triomphe. Ainsi, ils profitrent de la convocation de la Consti-
tuante don't on attendait une rforme de base pour prendre une
part decisive l'action civique d'o devait partir le changement
auquel ils aspiraient. Mais, ils n'avaient pas attach une suffi-
sante importance au fait crucial, savoir que les protagonistes
de l'insurrection antiboyriste appartenaient la mme catgorie
social que l'ancien Prsident, la bourgeoisie aise ou riche du
moment. Leur rvolte contre Boyer, base sur des fautes lourdes
et des erreurs grossires de celui-ci n'avaient pas pourtant comme
objectif la volont d'oprer un redressement en profondeur qui
aurait branl la vieille structure social de la communaut
hatienne don't toute l'conomie reposait sur les vestiges de la
socit colonial nantie de privileges de classes.
En fait, les leaders de la revolution de 1843 sauf quelques
rarissimes exceptions perdues d'ailleurs d'idologies totalement
inadquates la situation hatienne du moment ces hommes
d'Etat improviss n'aspiraient qu' une seule chose : se substituer
la place des dtenteurs du pouvoir qu'ils avaient russi
chasser de leur position.
Une telle prtention devait ncessairement heurter les plus
lgitimes ambitions d'autres individus qui se croyaient hritiers
des mmes droits et des mmes privileges que les leaders don't il
s'agit et qui, en outre, avaient, eux, des comptes plus srieux
demander cette socit don't ils avaient se plaindre, tant
donn qu'ils taient les concitoyens de la mme communaut
dmocratique, par consquent aussi aptes que quiconque jouir
des privileges que dispense la possession du pouvoir.
Cette opposition de tendances et de sentiments clata ainsi
que nous l'avons vu au chapitre XII du 1er tome de cet ouvrage,
au moment o les citoyens des Cayes furent appels procder
l'tablissement du Bureau de l'Assemble primaire qui devait
choisir les lecteurs destins la formation de la Constituante.
Reprenons en dtail la relation de cet incident pour en suivre
le dveloppement ultrieur.
M. Grandchamp fils, homme de couleur, tait en competition
avec M. Lysius Salomon jeune, un leader des masses noires, pour
la prsidence de l'Assemble. Il y eut une contestation apparem-
ment insignifiante, surgie propos d'erreurs ou de fraudes cons-
tates sur le nombre des bulletins trouvs dans l'urne son
dpouillement.
Salomon et ses amis, mcontents de la solution donne
l'incident, se retirrent de l'Assemble et accusrent leurs adver-
saires d'avoir systmatiquement fauss le sens des lections pour
favoriser l'lvation d'un membre de leur classes la prsidence





de l'Assemble et la nomination subsquente d'un grand nombre
d'hommes de couleur comme lecteurs, en violation des droits
des noirs. Ils expdirent aussitt une petition motive, le
17 juillet 1843, au gouvernement provisoire compos alors de
Imbert, Segrettier, Voltaire, Guerrier et Rivire Hrard. Ce der-
nier tait absent de Port-au-Prince ce moment-l, tant parti
en tourne dans le dpartement de l'Artibonite, du Nord et de
l'Est, comme nous l'avons prcdemment tabli Il se trouvait
justement Santo-Domingo quand l'incident eut lieu.
Cette petition des Salomon n'tait pas seulement une requte
relative des fraudes don't quelques citoyens avaient se plaindre
et don't ils demandaient le redressement l'autorit suprieure,
elle tait le cahier de dolances dans lequel taient dposs les
griefs d'une classes d'hommes les noirs griefs don't la succes-
sion, l'accumulation et la permanence depuis vingt ans taient
une cause de frictions et de colres propres menacer la paix
social de la communaut.
Pouvons-nous, disaient-ils, dans ce document, en parlant de
Boyer, ne pas nous applaudir de la chute de ce despite qui s'tait
montr durant sa longue magistrature l'ennemi de son pays,
l'oppresseur de la classes noire et don't la constant politique
s'tait toujours tudie lever sa couleur en mme temps qu'il
abaissait la ntre, faire couler notre sang en mme temps qu'il
pargnait celui des siens ? Pouvons-nous ne pas applaudir de la
chute de ce potentat plein de partialit qui, loin d'accorder sa
sollicitude tous les Hatiens galement, avait runi sur la tte
des hommes de couleur seuls tous les honneurs, toutes les dis-
tinctions, toutes les faveurs, tous les avantages en un mot ? Quel
sentiment autre que celui de la haine, pouvions-nous concevoir
pour le coupable qui avait su bien nous annuler en nous fermant
toutes les carrires, en paralysant tous nos efforts, en s'opposant
tous nos progrs, en nous retirant un un nos moyens d'exis-
tence, en fermant nos fils l'entre des coles ?
Pour faire triompher son systme machiavlique, ne nous
avait-il pas mis en contact permanent avec la hideuse misre
qu'il avait trouv le moyen d'introduire dans nos foyers domes-
tiques ? Partout et toujours, Boyer ne s'tait montr que l'ennemi
des hommes noirs. Aussi dans cette Hati au prix du sang du
noir et du jaune, a-t-il russi tablir une vritable aristocratie:
il a fait de la classes colore la dominatrice de la classes noire... 2
Comme on le voit, ces griefs dpassaient en gravit et en
consequence de simples contestations lectorales. Aussi bien, le
gouvernement provisoire s'empressa-t-il d'envoyer aux Cayes une

'Voir le premier tome de cet ouvrage, p. 185.
2 Salomon Jeune : Une defense , Paris, 1861, p. 21.






Commission d'enqute. Compose du colonel Michel et de
MM. Covin an, Ethart et Hippolyte, elle tait charge de
recueillir les dpositions des plaignants et de leurs adversaires
et de faire tout ce qui tait possible pour ramener la paix parmi
les citoyens si profondment diviss.
La dlgation parvenue au chef-lieu du dpartement du Sud,
entendit les parties exposer les raisons pour lesquelles elles
taient arrives prendre une attitude si alarmante les unes
contre les autres.
M. Salomon jeune, dans un document crit, exposa les incri-
minations que ses amis et lui avaient reprocher ceux qu'ils
accusaient de violer leurs droits, tandis que M. Grandchamp fils
lui donna la rplique, galement dans un document crit, au nom
de ses partisans.
La discussion menaait de s'terniser, chacun des adversaires
tant fermement camp sur ses positions, quand M. Rameau,
l'un des amis de M. Salomon jeune, proposal la clture des dbats
par une reconciliation gnrale. Les adversaires non seulement
semblrent heureux de saisir cette occasion pour acquiescer au
point de vue nonc, mais ils se donnrent l'accolade aux applau-
dissements de la foule.
En consequence de quoi, ils scellrent leur raccommodement
en rdigeant un Concordat comme autrefois, pendant la guerre
de liberation, Saint-Domingue, entire blancs et gens de couleur,
quand ils voulaient renoncer des revendications rciproques,
ils signaient un pacte de paix et d'union qui constatait leur retour
la fraternity et la concorde.
Voil comment la mission des dlgus du gouvernement
aboutit un accord solennel entire les citoyens des Cayes qui
jurrent d'en respecter les clauses. Les dlgus furent ravis d'en
apporter le texte authentique au gouvernement provisoire, rdig
comme suit :
CONCORDAT
Au nom de l'Egalit, de la Fraternit, de l'Amiti, de la
Concorde et de nos pres pour la patrie.
En presence de la Rgnration.
Nous, soussigns, citoyens des Cayes, devant les dlgus du
gouvernement provisoire, nos estimables compatriotes Michel,
Covin an, Ethart et Hippolyte, envoys vers nous pour ramener
la paix trouble pendant un instant par quelques difficults
leves entire nous, membres de la famille hatienne,
Dclarons, en face du monde civilis, du fond de nos coeurs,
de toute la force de nos mes, avec toute la franchise, l'indpen-
dance qui conviennent de vrais Hatiens, dgags de vanits et
de prjugs, Jurons et promettons qu' jamais nos liaisons






d'amour et de fraternity ne seront troubles, parce que nous
sommes frres sortis des mmes pres, des mmes mres, parce
que le mme sang coule dans nos veines, parce qu'il ne doit pas y
avoir de cause assez forte pour nous sparer, parce qu'il ne
dpend d'aucune puissance, except celle de Dieu, de semer la
division parmi nous, parce qu'une union que veut, qu'ordonne,
que nourrit la nature ne saurait cesser que par la volont seule
de la Toute Puissance.
Ainsi, jurons haine et mpris tous ceux qui tenteraient de
porter la dsunion parmi nous. Rassemblons-nous, resserrons-
nous plus que jamais pour former le faisceau inbranlable de la
nationalit hatienne.
Constatons par ces prsentes qu'une fusion sincere d'me et
de cour nous a tous ramens et retirs de notre erreur, que nos
poitrines ont prouv que les Hatiens, ces vrais enfants de la
patrie conquise au prix du sang de nos pres, ne peuvent cesser
de s'aimer.
Remercions Dieu, remercions mme les circonstances qui
n'ont amen cette dissension que pour prouver que nos coeurs ne
peuvent se sparer, il faut toujours qu'ils se sentent, qu'ils se
parent.
Qu' jamais qu' nos enfants, qu' nos neveux et qu' la
postrit la plus loin de nous, cette pice qui porte nos sympa-
thies et nos signatures, rappelle tous les Hatiens que l'union,
la fraternity, la franchise, l'galit sont les seuls liens qui puissent
rendre insparables les enfants de la patrie commune.
Fait et rdig en l'htel des dlgus du gouvernement provi-
soire, ce jour 18 juillet 1843, an 40e de l'Indpendance d'Hati
et le ler de la Rgnration, et avons sign.
(Suivent les signatures des noirs et des multres des Cayes.) 1
Un tel acte avait un caractre trop noble et trop lev pour
n'avoir pas t inspir par un dsir sincere et loyal de paix social.
Il ne s'agissait plus que d'intgrer dans les faits de la vie quoti-
dienne et publique les motifs qui l'avaient inspir. Tche difficile,
s'il en fut, devoir imprieux don't l'accomplissement fidle tait
seul capable d'amener cette fusion des lments sur quoi reposait
la tranquillit de la communaut cayenne.
Mais au lieu de cette oeuvre de patience, de longanimit et
d'intelligence, Rivire Hrard qui tait dans la parties de l'Est en
tourne de reconnaissance au moment mme o se droulaient
les vnements don't il s'agit, sans gard l'engagement premp-
toire don't tmoignent les terms du Concordat, sans considra-
tion de l'attitude conciliatrice et pacifique prise par ses collgues
du gouvernement provisoire, Rivire Hrard, stupidement, mala-
Cf. Salomon Jeune : op. loc. cit.





droitement, lana de l'Est l'ordre l'officier militaire comman-
dant la place des Cayes d'arrter les Salomon pre et fils, leurs
amis et leurs partisans, et de les expdier Port-au-Prince.
C'tait un acte arbitraire et de parti-pris en faveur de l'une
des factions en presence, et quand on pense que Rivire Hrard
tait, lui aussi, un home de couleur, il parat vident que son
geste irrflchi allait remettre en question toutes les donnes du
problme auxquelles on avait essay de trouver une solution qui-
table et, par consquent, dclencher un movement de force pour
le rsoudre.
Les Salomon se retirrent sur leur proprit de Castelpers.
L, au son de la cloche et de la conque du lambi, ils appelrent
les paysans, leurs amis, aux armes. Ceux-ci, munis de piques
durcies au feu, tinrent tte aux troupes rgulires pourvues
d'armes feu -- artillerie comprise envoyes leur poursuite.
En deux rencontres sanglantes, particulirement Hatte Lam-
hert, les salomonistes laissrent sur le champ de bataille une
trentaine de morts et de blesss.
Au fort de la bataille, les Salomon expdirent un courier
Port-au-Prince, porteur d'un Appel adress au gnral Lazare
pour lui expliquer la gravit exceptionnelle de la situation et lui
demander d'urgence de venir sauver sa couleur les noirs
tant en grand pril.
Quand la nouvelle de l'chauffoure de la region cayenne par-
vint la capital, le gouvernement provisoire s'en mut profon-
dment et comprit que seul, Lazare, gnral noir, originaire du
Sud et trs populaire dans ce milieu, tait apte aller mettre un
terme aux hostilits.
Lazare qui jouissait du prestige d'avoir fait aboutir le mou-
vement de Praslin bonne fin, partit de Port-au-Prince la tte
d'un fort contingent d'hommes. Il arrival aux Cayes le 16 aot,
dans l'aprs-midi. Il tait accompagn de quelques notabilits
port-au-princiennes parmi lesquelles se distinguait M. Dumai
Lespinasse, homme de couleur, journalist combatif, directeur du
Manifeste .
A peine Lazare avait-il paru au Camp Perrin que Salomon
et ses amis au nombre de neuf cents environ vinrent sa ren-
contre. Ils entrrent aux Cayes la suite du gnral pacificateur.
Lazare prcha des ides de concorde et de paix, demand que
chacun renont se faire justice soi-mme. Il put ramener la
dtente dans le milieu cayen. Un Te Deum fut chant l'glise
paroissiale de la ville pour clbrer la fin des hostilits.
Lazare tait encore dans l'accomplissement de sa mission
pacificatrice quand Voltaire mourut Port-au-Prince. Le gnral,
promu membre du gouvernement provisoire la place devenue






vacant par le dcs de Voltaire, partit des Cayes dans les pre-
miers jours de septembre pour rejoindre son nouveau poste.
Avant de quitter les lieux nagure encore si troubles, il con-
seilla aux Salomon de se rendre la capital pour expliquer au
gouvernement provisoire dans quelles circonstances ils avaient
t contraints d'en appeler aux armes pour dfendre la justice
de leur cause. MM. Salomon pre et fils obtemprrent aux
conseils du vieux soldat et le suivirent Port-au-Prince.
Mais Rivire Hrard qui tait revenue de sa tourne de l'Est,
avait repris sa tche dans le conseil du gouvernement provisoire
qu'il dominant. Sur son avis, les Salomon furent arrts d'office
et expdis Neyba o ils furent emprisonns. Le 13e rgiment
des Cayes, souponn de sympathie leur cause, fut galement
expdi Neyba en une sorte de campement lointain et expiatoire.
Ainsi, Rivire Hrard, brouillon et inconsquent, mit l'accent
de la partisanerie au rglement d'une affaire qui dpassait de
beaucoup en grandeur et en importance sa pauvre stature de
politician et de hros la manque.
Dsormais, ravivant le vieil antagonisme de classes social
issu des iniquits de l'poque colonial, don't l'un des signes tait
la couleur de la peau et qui fut le thme dominant de la lutte
dclenche jadis entire Toussaint Louverture et Andr Rigaud, la
malheureuse affaire des Cayes allait avoir une rpercussion plus
ou moins apparent dans le dveloppement ultrieur de toute la
politique hatienne. Non point que la question n'existt plus
depuis la victoire de Toussaint sur Rigaud, mais elle tait en
veilleuse, refoule dans le subconscient collectif. Et les gouver-
nements successifs et les lites responsables aprs 1804, au lieu
d'en tudier ouvertement les modalits et essayer d'en trouver
une solution rationnelle, aimrent mieux en nier l'existence la
manire de l'autruche qui se cache la tte sous l'une de ses ailes
pour viter le danger.
Il advint donc et il advient encore que cette maladie social,
tapie au fond des consciences pourries ne se rvlera que pen-
dant les tourmentes et les crises politiques en transformations
protiformes avec une violence et une recrudescence d'autant
plus menaantes que la censure en avait brid l'explosion...
Et, d'abord, il est scientifiquement injustifiable de dnommer
cet antagonisme une opposition de caste. Il n'y a de caste que
l o le contact biologique et sexuel constitute un interdit absolu
et religieux, un tabou.
Cela n'a jamais exist ni l'poque colonial ni aucun
moment de notre vie national.
Il convient, au contraire, d'tablir, sans contestation aucune,
que la communaut dominguoise, son origine, a fait jaillir des
profondeurs de l'instinct gnsique un mtissage si tendu entire





blancs et noirs qu'il en naquit plus de trente mille units. Ce
nombre de mtis se multiplia autant par endogamie que par
exogamie, dpassa celui des blancs, l'un des deux facteurs ori-
ginaires de la population dominguoise. La socit hatienne qui
driva de la socit colonial, poursuivit le processus du mtissage
entire les lments indignes sans un apport apprciable d'immi-
gration blanche au point que la game des couleurs dfie mainte-
nant en bigarrure indfinie la palette du peintre le plus averti.
Il n'y a donc point de caste en Hati scientifiquement parlant1.
Ce qui a exist en 1843 et qui existe encore, l'heure actuelle
dans une certain measure, c'est une survivance morale de l'escla-
vage des masses noires et la distinction de classes don't la couleur
de la peau est l'tiquette.
On se rappelle, ce propos, la rflexion judicieuse du voya-
geur suisse qui vint Saint-Domingue en 1782 :
Ici, crivit-il, la peau blanche est un titre de commandement,
consacr par la politique et par les lois. La couleur noire est la
livre du mpris. 2
Telle qu'elle est nonce dans cet apophtegme, l'observation
resta tonnamment fonde. Il en rsulta le phnomne suivant
savoir que le type standard ayant t le blanc, plus on s'en
rapprochait plus on s'levait dans la hirarchie des valeurs,
tandis que, l'inverse, le noir ayant t synonyme d'infriorit,
le terme ngre devint pjoratif. Personne ne voulut tre ngre
et mme maintenant sauf en littrature personnel n'entend
tre ngre, pas mme ceux d'entre les hommes don't la carnation
en porte l'irrcusable tmoignage. Il n'y a de pire injure en ce
pays comme dans le monde entier d'ailleurs que celle de traiter
quelqu'un de ngre .
Telle est l'trange survivance que l'esclavage noir d'Amrique
a laisse dans la conscience universelle.
Il est vident que dans notre pays o la servitude noire a
t la plus cruelle, dans cette communaut hatienne qui en est
issue, le phnomne revt une acuit particulire et lorsque nous
rompmes les chanes de la servitude, cette dlivrance de la
barbarie qui devait nous amener une liberation humaine int-
grale, n'en est de 1804 nos jours qu'aux ttonnements, aux
incertitudes, aux tergiversations pour nous dtacher d'un pass
lourd d'attentats, de pchs et de crimes contre la dignit de la
personnel humaine.
On se souvient que dans la socit hirarchise de Saint-
Domingue, les neuf diximes des esclaves taient des noirs. Il en

1 Cf. Price-Mars : Classe ou Caste in Revue de la Socit d'Histoire
et de Gographie , No 46, juillet 1942.
2 Voyage d'un Suisse dans diffrentes Colonies , Poiot, Paris, 1786,
p. 413.





rsulta que la livre du mpris ne couvrit pas seulement l'tat
abject de la servitude mais celle mme de la modalit spcifique
du travail et servit de signe distinctif ceux don't elle tait le
vtement natural et insparable.
L'indpendance politique n'a pas affranchi la masse noire des
travailleurs de ce stigmate. Elle a simplement change la parure
du commandement qui des mains blanches passa celle des
mains plus ou moins colores. Quant l'infrastructure de la
communaut, elle resta identique elle-mme, celle d'une co-
nomie de production agricole spcialise, production de matires
premires industrielles et alimentaires.
Les classes sociales demeurrent inchanges. Seul le signe
pigmentaire des possdants passa du blanc caucasique expuls
aux tons varis des mtissages mlaniques. Les grandes et
moyennes proprits coloniales sucreries, cafteries, coton-
neries, plus ou moins morceles le pouvoir politique, la for-
tune, l'aisance devinrent l'apanage d'une minority compose de
ngres et de multres. Alors, se dclencha au sein de cette
minority une lutte, une concurrence acharnes pour la conqute
et les privileges que confre le pouvoir don't la domination des
masses productrices tait l'objectif conscient ou inconscient. Et,
selon la rgle du jeu, le partage de ce pouvoir se faisait avec
quelques lments de l'un ou de l'autre camp, quel qu'en fut le
dtenteur supreme afin de masquer l'exclusivit de l'accapare-
ment.
Que si ce tableau ne fut pas tout fait exact au lendemain
des guerres de l'indpendance don't le succs avait t condi-
tionn par l'union sincre de tous les leaders noirs et multres,
par la soumission et la discipline des masses populaires, que si
pendant la scission amene par la mort de Dessalines don't la
responsabilit retombe indistinctement sur tous les chefs, la riva-
lit subsquente de Christophe et de Ption obligea l'un et l'autre
adversaire d'amplifier l'application de la rgle pour viter que
l'un ou l'autre ne fut accus de favoriser telle catgorie social
plutt que telle autre et en tirt quelque bnfice de propaganda
aux dpens de celui qui aurait enfreint l'quilibre, il n'en est pas
moins exact que la question de nuance pidermique resta come
une tunique de Nessus don't les dtenteurs du pouvoir n'ont
jamais pu se dbarrasser.
D'autre part, l'accession de Boyer, homme de couleur, la
prsidence de la Rpublique en des circonstances providentielle-
ment favorables la cohsion des lments disparates de la
nation, fit natre l'esprance que la solution du problme allait
tre entreprise tant au point de vue conomique que social, tant
donn que la paix intrieure venait d'tre stabilise et l'unit
politique de l'le ralise. On tait en pleine euphorie.





Rien de tout cela n'a prvalu.
Au contraire, le problme fut officiellement considr comme
inexistant. La question devint tabou. L'affaire Darfour 1, autant
que la mentality rvle par la rdaction du Code rural, en porte
le tmoignage certain.
Pendant le quart de sicle que dura ce gouvernement, la fer-
mentation aigrissait ceux des noirs que leur culture et leur
fortune mettaient en measure d'apprcier l'tendue du mal et qui
se croyaient en droit d'en dnoncer les mfaits.
Cependant la consigne tait de se taire puisque la repression
contre toute tentative de discussion sur ce terrain pouvait vouer
l'imprudent la prison si ce ne fut l'assassinat juridique.
Vint la revolution de 1843 qui renversa le gouvernement de
Boyer, la question rebondit en agitations sourdes, en rclamations
sporadiques telles que celles qui prconisaient l'lvation d'un
noir la prsidence en mettant en avant les noms d'Hippolyte,
de Guerrier ou de Lazare.
Et ce fut aux Cayes qu'explosa le movement, dans cette
ville mtropolitaine du Sud o la lutte entire Rigaud et Toussaint
avait laiss des souvenirs particulirement vivaces parce que
Rigaud tait cayen et avait tabli dans sa residence le sige de
son proconsulat, parce qu'en outre, il y avait soulev d'ardentes
sympathies qui survcurent sa dfaite.
Mais aux Cayes, noirs et multres aiss ou riches rivalisrent
de zle dans leurs tendances la domination social et politique.
On comprend donc facilement que le dclenchement des rcri-
minations des masses noires vint des Cayes et que les Salomon
en prissent l'initiative parce que les Salomon appartenaient la
bourgeoisie riche de la region et exeraient par leur culture et
leur fortune une sorte de magistrature social sur un secteur de
la population, un vritable leadership sur les masses noires.
Et c'est ce que Rivire Hrard n'avait pas compris, gris par
le succs de sa prise d'armes et infatu par la nouvelle position
qui lui en avait t faite. Et c'est ce qui nous a valu le drame des
Cayes don't les consequences ont fait clater les contradictions
internes dans lesquelles se dbat la communaut hatienne depuis
ses origins.
Mais n'y avait-il pas dans la protestation de Salomon une
certain confusion qu'il convient de signaler ?
En terms nets, dans la petition qu'il adressa, en son nom et
en celui de ses amis, au gouvernement provisoire, il posa les
donnes du problme sur le terrain politique en rclamant l'ga-
lit de traitement devant la loi pour les ngres et les multres.
Il renfora l'argumentation dans Une Dfense en accusant Boyer,

1Cf. le tome premier de cet ouvrage, p. 168.





d'abord, et Geffrard, ensuite, d'avoir accord tous les privileges
du pouvoir aux hommes de couleur : hautes functions de l'Etat,
postes de command dans l'Administration, grades militaires, etc.
Il les inculpa d'avoir relgu l'lment noir dans les emplois
subalternes.
Que si donc un gouvernement quelconque, dirig par un noir
ou un multre rtablissait l'quilibre en mettant sur pied d'galit
noirs et multres d'aptitudes pareilles devant d'gales possibilits
d'accder aux hautes functions publiques, il semblerait que selon
de telles donnes la question de discrimination par la couleur
de la peau eut t rsolue.
Et le fait est que depuis l'explosion de colre de 1843 suivie
de la leve de boucliers d'Acaau, toutes les tentatives de rsoudre
le problme ne prirent que cet aspect politique. Et les gouverne-
ments succdrent aux gouvernements avec le mme souci plus
ou moins accus d'tre fidles la consigne en faisant un dosage
plus ou moins apparent et plus ou moins exact de la participation
de noirs et de multres aux functions publiques de l'Etat en
croyant ainsi trouver la formule magique qui donne la solution
du problme. Alors, la foule partisan loue ou conspue selon que
la rgle du jeu a t plus ou moins respecte.
A mon gr, c'est l que gisent l'quivoque et la confusion. Car
malgr les efforts rpts de quelques chefs de l'Etat, mme au
triomphe inattendu d'un Salomon au pouvoir aprs vingt annes
d'ostracisme, la question reste toujours irrsolue et surgit de
temps autre. Il n'y a qu' lire le tmoignage de Roger Dorsin-
ville intitul Lettre aux Hommes clairs , paru en janvier 1946,
au renversement du gouvernement de M. Elie Lescot pour se
rendre compete que le problme demeure aussi entier et aussi
embarrassant qu'en 1843 ou en 1804 .
La matire me parat plus complex qu'on ne l'envisage.
Le prjug de couleur comme le prjug de race est un senti-
ment qui jaillit du subconscient et obscurcit la raison en faisant
accroire celui qui en est affect la supriorit a priori d'une
nuance pidermique sur une autre ou la suprmatie d'une
souche humaine sur le reste de l'humanit. Et comme la race
blanche 2 pendant des sicles dans sa varit europenne a domin
le monde, comme les blancs dans leur orgueilleuse scurit et
cette tranquille certitude commune tous les aryens blancs
(croient) que le monde est blanc et qu'ils en sont les propri-
taires 3, est-il tonnant que tous les humans qui, par mtissage,
1Roger Dorsinville : Lettre aux Hommes clairs , brochurette in 4o.
Imprimerie de l'Etat, 1846.
2 Le vocable race est pris ici selon son acceptation vulgaire sans aucune
preoccupation scientifique.
3Jean-Paul Sartre: Prsence Africaine. Sartre et le Monde Noir,
p. 195.






se rapprochent du blanc, se prtendent suprieurs ceux qui s'en
rapprochent le moins ou qui s'en loignent le plus ?
En outre, si l'on considre qu'ici, dans notre le antilenne,
l'esclavage du ngre l'avait plac au niveau le plus bas de la
communaut dominguoise, est-il tonnant que quelque chose ait
survcu de cette subalternisation sculaire du noir compare
la position de ceux qui, par leur naissance mme hybride -
ont t placs automatiquement au-dessus de lui ?
Mais le problme ainsi pos comporte une donne inverse qui
le rend encore aussi difficile que malais rsoudre.
Le noir, plus ou moins instruit, parvenu par son travail et ses
efforts une position social qui l'a fait merger du commun,
ce type qu'on rencontre si souvent dans l'Ouest et le Sud et qui
est un produit de la classes moyenne des grandes villes, vit dans
un certain tat d'irritation ou d'aigreur contre son milieu. Pour
viter des affronts ou parce qu'il en a t dj victim, il devient
souponneux, mfiant, ombrageux dans ses relations sociales
avec l'homme de couleur avant tout contact. Il a son jugement
fait d'avance sur ce comptiteur, son compagnon occasionnel,
l'individu mtiss qu'il coudoie dans l'Administration ou dans le
monde des affaires, et, aussitt qu'il a se plaindre d'un chec,
d'un manque gagner, d'une erreur prjudiciable ses intrts,
voire d'une injustice, il attribue immdiatement ses malheurs
la couleur de sa peau. Inutile d'ajouter que ce malheur devient
plus cuisant s'il s'agit d'une dception d'amour. Pareil tat d'me
finit par crer chez lui un vritable complex d'infriorit.
Puis-je ajouter que cet tat d'me est plus rare dans le Nord
et l'Artibonite o la tradition christophienne a laiss l'individu
l'empreinte d'une gale aptitude accueillir le succs ou une
gale lucidit accepter l'chec dans les dmarches de la vie sans
tenir compete de la nuance de son piderme. Peut-tre faut-il
attribuer ce comportement au fait que de Dessalines Christophe
les grands fonctionnaires, propritaires ou bourgeois de la region
taient indiffremment noirs ou clairs, le Chef de l'Etat tant
lui-mme noir. On peut mme dire que de Dessalines Chris-
tophe, pendant seize ans, l'lment noir a prdomin. Cette
condition historique a model la formation des classes sociales de
telle faon qu'il tait difficile de rencontrer une attitude d'hos-
tilit inconsciente entire les divers lments de cette parties de la
communaut du moins avant ces cinquante dernires annes.
Tel nous semble tre l'aspect psychologique de la question
qui en complique les autres donnes.
Mais son aspect conomique nous parat plus svre et c'est
de sa solution que nous attendons la solution gnrale du pro-
blme en ses modalits diverse.





Voici, selon nous, du moins, en quels terms on peut
l'noncer :
Si les masses populaires sont bigarres dans les grandes villes
du littoral et dans les bourgades frontalires, elles sont plutt
noires dans l'hinterland, encore qu'il y ait par-ci par-l des lots
de mtissage dans cette multitude obscure.
En tout cas, la masse rurale particulirement, constitute l'tai
sur quoi repose tout l'chafaudage de la communaut hatienne.
C'est elle don't le travail et la capacity de production soutiennent
tout l'difice social.
Sa position de classes exploite est reste identique celle
qu'elle a constamment occupe depuis la foundation de l'Etat
hatien quelle que soit la nuance du dtenteur du pouvoir. Que
cette masse rurale soit traite comme un spcimen infrieur
d'humanit par les classes qui dtiennent la fortune, c'est le fait
le plus banal de la sociologie hatienne. Que les rclamations
contre cet tat de choses parent le plus souvent de ceux qui par-
tagent avec les masses rurales la similitude de la couleur, c'est
encore une observation fort pertinente.
Mais, cette classes a toujours t bafoue par les uns et les
autres et sert constamment de tremplin tous ceux qui briguent
le pouvoir pour les privileges et les jouissances qu'il procure.
C'est proprement la mystification don't elle est trop souvent vic-
time par tous les charlatans, crivains, orateurs, politicians -
mme lorsqu'ils sont issues d'elle qui savent faire vibrer au
paroxysme la fibre motionnelle don't est faite l'corce affective
de cette varit humaine.
Ayant ainsi dfini la diversity des donnes du problme de
discrimination social, nous restons convaincu que pour en
trouver la solution, la plus grande entreprise indique aux lites
responsables, la dmarche la plus rationnelle qu'elle est con-
trainte de faire, c'est celle d'attaquer rsolument les mfaits de
la stagnation conomique dans laquelle croupissent les masses
populaires et rurales, c'est d'en lever le standard de vie, c'est
d'en amliorer l'tat sanitaire, c'est de rpandre la lumire en
trombe dans ses couches les plus profondes afin de transformer
cette matire social. Alors, un jour viendra o elle prendra
conscience d'elle-mme et de sa force dynamique. De son sein
surgira un noyau d'hommes rsolus former l'quipe de sauve-
tage national et qui en prendra l'initiative. Je sais combien le mot
d'quipe a t galvaud et vid de son sens par l'usage qu'on en
a fait rcemment. C'est d'ailleurs le sort de tous les terms qui,
dans ce pays, servent ou ont servi d'tiquette toutes les carica-
tures et tous les avatars des movements sociaux don't les faux
leaders ont camoufl ou camouflent leurs ambitions et leurs app-
tits de gangsters. Quand mme, le mot et la chose retrouveront





leur vritable signification et leur lgitime emploi quand les
masses parviendront ce stade de maturity qui leur permettra de
comprendre leur solidarity et leurs intrts de classes. Et l'quipe
imposera cette civilisation de masse, faite de bien-tre collectif,
matriel et spiritual, armature d'une culture original tire des
virtualits propres cette entit humaine, charge de souffrances
multi sculaires, allge pourtant d'un optimism invincible.
Il nous semble que c'est vers cette fin dmocratique que
tendent les aspirations de l'Etat moderne sous la double emprise
de la science et de la justice.
Et la question de couleur qui est un legs du pass mme
considre au point de vue psychologique sera rsolue parce
qu'en definitive la primaut social n'appartiendra plus ni la
richesse, ni telle carnation pidermique mais au mrite par
le travail et le savoir.
Et l'on n'aura plus ce spectacle navrant que nous offre notre
proltariat intellectual, noir ou mtiss, dangeureusement
alourdi chaque anne par des centaines de recrues titres ou non
titres et qui sont aussi pitoyables que cette innombrable arme
de chmeurs et de mendiants don't nos rues sont encombres.
Et l'on ne verra plus ces tristes mercantis de la plume, plus
ou moins colors, mettre au service de la finance et de la politique
leur savoir frelat et avili pour ne pas crever de faim et de
misre.
Et comme, d'autre part, le rveil des peuples de couleur dans
le monde entier, tend ravir des mains d'autrui le sceptre du
commandement, au moins en ce qui concern l'administration de
leurs propres affaires, le standard de supriorit ne sera plus
personnifi par le type caucasique pour en faire un terme de
comparison et, par consquent, le rapprochement approximatif
vers ce type ne sera plus la preoccupation d'une humanity bafoue
depuis des millnaires par la mchancet et la rapacit d'autres
hommes.
En tout cas, et au point o les troubles sociaux avaient accul
la parties occidentale, la Rpublique d'Hati oscillait entire l'anar-
chie et l'auto-destruction.
La situation paraissait belle pour les puissances de proie.
Nous allons assister au dveloppement de leurs competitions
l'ombre de la guerre hatiano-dominicaine qui changera momen-
tanment sa phase militaire en une action diplomatique pas-
sionnante.












CHAPITRE II


La guerre hatiano-dominicaine.
L'action diplomatique et les troubles sociaux
l'Ouest



I


Quelle que fut la modalit sous l'angle de laquelle le problme
des relations entire noirs et multres fut envisag dans la region
mridionale au course de l'anne 1843, ce problme ne devait pas
moins compliquer la situation gnrale du pays. Car, d'un ct
il y avait l'insurrection dominicaine qui prenait une signification
de guerre international puisqu'il ne s'agissait de rien de moins
que de la constitution d'une nouvelle nationalit dans la parties de
l'Est aux dpens du reste de la Rpublique, tandis que de l'autre
ct des troubles sociaux particulirement graves venaient de
natre qui ne menaaient pas seulement la stability du gouver-
nement central mais s'attaquaient la structure fondamentale
de la communaut elle-mme.
A quelle forme d'action fallait-il donner la primaut ? De quel
ct fallait-il se turner ? Auquel des deux prils fallait-il faire
face ? Lequel tait-il le plus imminent ? Et d'ailleurs qui
revenait le pouvoir de la decision ? Qui pouvait prendre l'initia-
tive d'une action quelconque ? Serait-ce Rivire Hrard ?
Autant de questions qui sollicitaient des rponses immdiates.








Nous avons laiss le Chef de l'Etat rduit l'impuissance
Azua, tandis que son arme se disloquait par une dsertion
continue. Pierrot, dans le Nord, tait en pleine preparation de
rvolte, probablement autant pour cacher la honte de sa dfaite
devant Santiago que pour librer une vieille ambition longtemps
comprime.
A cela il faut ajouter que Rivire Hrard venait d'ordonner
son arrestation.
Cependant, ce fut encore aux Cayes que la situation s'aggrava.
Les rancoeurs provoques dans les couches populaires par l'atti-
tude injuste et partial de Rivire Hrard dans l'affaire des
Salomon, la fermentation des haines qui s'ensuivit, les ressenti-
ments des groups les uns contre les autres activs par les insti-
gateurs politiques qui cherchaient empire leurs antagonismes,
toutes ces conditions crrent le climate dans lequel explosa la
colre des masses don't Acaau fut l'incarnation.
Jeune noir surgi de la plbe rurale, entreprenant et audacieux,
ancien lieutenant de gendarmerie, Acaau s'associa d'autres com-
pagnons de mme trempe et de mme condition, un Dugu Zamor,
un Jean Claude, un Jean Denis Augustin, etc., pour provoquer
une jacquerie dans la region cayenne. Ils avaient li parties avec
les politicians du group boyriste don't les frres Beaubrun et
Cligny Ardouin taient les plus notoires. Ceux-ci fomentaient
d'ardentes intrigues Port-au-Prince en pinglant l'idologie de
la prminence noire la prsidence de la Rpublique comme
l'indication la plus prcise du moment.
Acaau et ses amis parcouraient les campagnes en jetant les
semences profuses de la rvolte contre l'ordre de choses tabli,
et quand ils sentirent que la propaganda tait au point, ils
levrent une masse de deux mille partisans don't la plus grande
parties n'taient arms que de piques durcies au feu. Ils les
conduisirent au Camp Perrin o ils tablirent leur quarter gn-
ral le 27 mars 1844.
Le 1er avril, ils envoyrent une sorte d'ultimatum la muni-
cipalit cayenne dans lequel ils concrtisrent les motifs de leur
rvolte en trois points. Ils demandrent : lo le maintien de la
Constitution, 2 la liberation des Salomon et de leurs compagnons
interns alors Las Matas, 30 le retrait de la loi martial.
Le 4 avril, ils marchrent sur les Cayes et une rencontre eut
lieu au Carrefour Fonfrde entire leurs bandes et un contingent
de troupes rgulires. Celles-ci se replirent en dsordre sous
le choc du surnombre et, par leur dbcle, ouvrirent les portes
de la ville aux insurgs.





Ce premier triomphe en amena d'autres. Acaau, qui avait pris
de l'ascendant sur ses compagnons, assuma le commandement
supreme de ses troupes qu'il dnomma l'arme souffrante et
se considra comme le Chef des rclamations de ses conci-
toyens .
Il fit envahir l'arrondissement voisin de la Grande Anse et se
disposa marcher sur Port-au-Prince. Le succs grandit ses
ambitions. Ses revendications n'englobaient pas seulement la
situation politique mais s'attaquaient la structure conomique
et social de la communaut don't il critiquait le fondement en
posant le problme des origins mmes de la richesse quels qu'en
fussent les dtenteurs noirs ou mtis. On lui attribua le
propos significatif, savoir que le ngre riche est un multre et
le multre pauvre un ngre.
Avait-il vraiment prononc ce propos ? On ne sait. Cependant,
il suffit que ses actes et son attitude envers les possesseurs de
la fortune le lui aient fait attribuer pour qu'il devnt un sujet
d'inquitude pour les bourgeois des Cayes et de Port-au-Prince
qui avaient patronn sa prise d'armes.
En tout cas, le 15 avril, des Cayes, il lana la Proclamation
suivante :
Assez longtemps, courbs sous le joug avilissant du despo-
tisme, nous attendions du temps le remde nos maux. L'ven-
tualit de l'ducation national, le dprissement de nos champs,
le pays cras sous le poids norme d'une dette monstrueuse, son
avenir abandonn au hasard, tout annonait l'approche d'une
crise politique : la lutte clata, l'ancien gouvernement croula, et
la nation accept tout d'abord les promesses solennelles de la
revolution. Cependant, loin de marcher dans les voies de la
lgalit, le nouveau pouvoir, par des actes arbitraires don't nous
nous croyions dlivrs jamais, a contrist nos cours.
Sans jugement aucun, des pres de famille, les citoyens
Salomon et leurs compagnons, pour avoir cru pouvoir parler de
droits, d'galit et de libert, sont confins dans les dserts inhos-
pitaliers de la parties orientale de notre le. Le 13e rgiment,
annonc comme adhrent leurs sentiments, est dport Santo-
Domingo. Pour obtenir l'obissance passive, est sortie une loi
martial qui, suivant les circonstances, frappe l'innocent et le
coupable.
D'un autre ct, que dit le cultivateur, auquel il a t promise
par la revolution la diminution du prix des marchandises exo-
tiques et l'auginentation de la valeur de ses denres ? Il dit qu'il
a t tromp, et pour comble de maux, la Constitution qui a
consacr tous les droits et tous les devoirs, a reu les dernires
injures de l'arbitraire dans la cour du local mme o l'Assemble
constituante dlibrait.






La population des campagnes, rveille du sommeil o elle
tait plonge, murmura de sa misre, et rsolut de travailler la
conqute de ses droits. Dans une assemble solennelle, j'ai t
revtu du titre de chef des rclamations de mes concitoyens. J'ai
jur, en presence de la divine Providence qui protge l'innocence
malheureuse, tous les braves qui m'entouraient d'tre fidle
leurs veux. Un cri unanime applaudit ce serment sacr. Quatre
points principaux sont l'objet de la reclamation populaire: le
maintien de la Constitution. Avec la Constitution, l'agriculture
sera respecte et honore. Le rappel des citoyens Salomon et de
leurs compagnons, l'abolition de la loi martial et le retour du
13e rgiment dans ses foyers.
L'arme souffrante leva la march vers l'Ouest, dans la direc-
tion du Pont de Miragone o elle devait faire jonction avec les
partisans sortis de la Grande Anse et destins envahir Port-
au-Prince dans le plus bref dlai. Mais, en course de route, elle
rencontra une srieuse resistance Aquin o Geffrard, venu de
Jacmel, et Rich, venu de l'Anse--Veau, lui barrrent le passage.
Elle se replia sur Saint-Louis.
Ce revers ralentit la pousse de l'arme souffrante vers la capital
et donna le temps aux politicians de Port-au-Prince de fomenter
quelques manoeuvres pour convertir son chec en un arrt dfinitif.
Le 3 mai, un movement dirig par d'adroits tacticiens tels
que les frres Ardouin, porta la garde du Palais proclamer
Guerrier, Prsident de la Rpublique.
Le vieux gnral, accabl par l'ge et des habitudes invtres
d'ivrognerie, n'accepta cette lourde responsabilit qu' son corps
defendant.
Mais la maneuvre fut habile puisqu'elle donna satisfaction
aux masses noires auxquelles on semblait concder la prmi-
nence politique en levant une personnalit representative de leur
nuance la premiere magistrature de l'Etat et qu'ensuite, on
arrtait du mme coup, l'opposition de Pierrot qui, dj, avait
lanc un Manifeste contre le gouvernement de Rivire Hrard
don't il rclamait la dchance au nom des populations du Nord
et de l'Artibonite, en proclamant la separation de ces dparte-
ments avec ceux de l'Ouest et du Sud. D'autre part, le mme
Manifeste exprimait le voeu formel que Pierrot s'entendt avec
Guerrier, le plus ancien haut grad de l'arme pour une direction
donner quant au choix du Chef de l'Etat.
Par ailleurs, Acaau qui, aux Cayes, exerait une dictature
de reprsailles contre la bourgeoisie affole en squestrant ses
biens et en organisant la terreur, n'avait plus de motifs avouables
de rcriminations puisque son principal grief contre l'ordre des
choses tabli s'vanouissait avec la dchance de Rivire Hrard
et la proclamation de Guerrier la prsidence de la Rpublique.




Cependant, il hsita accepter la nouvelle tournure des vne-
ments et fit des objections avant d'ordonner la rtrogression de
ses troupes en gardant d'ailleurs la suprmatie du commande-
ment militaire dans les arrondissements des Cayes et de Jrmie.
Toutes ces nouvelles et toutes ces decisions, les unes plus acca-
blantes que les autres, surprirent Rivire Hrard Azua, plong
dans la plus affligeante et la plus dsobligeante des complications.
Immobilis par la dsertion de son arme, dans une drama-
tique expectative, face l'ennemi qui n'osait l'attaquer et don't
il redoutait tout de mme une offensive ventuelle, il attendait
anxieusement des renforts de l'Ouest quand lui parvint la fou-
droyante information de sa dchance et de celle de son gouver-
nement tout entier. Il dut se rsigner reprendre le chemin du
retour la tte de ce qui lui restait de troupes, l'ombre de ce qui
fut les vingt mille hommes de l'arme expditionnaire.
On raconte, nanmoins, qu'il avait assez de troupes pour
tenter un coup de main sur Port-au-Prince et balayer les accapa-
reurs du pouvoir. Mais aprs ? Pouvait-il s'opposer, le cas chant,
au movement concentrique du Nord, de l'Artibonite et du Sud
contre lui ?
Non, sans doute.
Alors, il se conforma son triste destin et revint sur ses pas
en reprenant le mme itinraire qu'il avait suivi deux mois aupa-
ravant. Mais lorsqu'il arriva Drouillard, quelque 5 ou 6 kilo-
mtres de Port-au-Prince, l'autorit militaire lui signifia qu'un
bateau de guerre anglais lui offrait l'hospitalit pour le conduire
la Jamaque. Il accept son sort stoquement et s'embarqua sur
le vaisseau anglais o il rencontra Hrard Dumesle, chass comme
lui du pouvoir. Ces deux compagnons, nagure associs au mme
triomphe d'une insurrection prometteuse de gloire, se retrou-
vrent encore associs la mme infortune en partant vers la
Jamaque dsormais marque pour tre la terre classique d'exil
des Hatiens que la politique infidle a trahis.
D'autre part, Guerrier, aprs avoir fait un solennel appel
l'union, adress tant aux populations du Nord que du Sud, cons-
titua son Cabinet compos de Sylvain Hippolyte, nomm Secr-
taire d'Etat des Relations extrieures, de la Guerre et de la
Marine, Jean Paul, Secrtaire d'Etat de l'Intrieur et de l'Agri-
culture, Laudun, Secrtaire d'Etat des Finances et du Commerce
et Honor Fry, Secrtaire d'Etat de la Justice, de l'Instruction
publique et des Cultes.
Sauf Hrard Dumesle, limin, et Jean-Paul, le premier Maire
de Port-au-Prince, c'taient les mmes hommes qui avaient fait
parties du Cabinet prcdent.
Mais, S. Hippolyte, par les triples functions qu'il avait assu-
mes, avait endoss les plus lourdes charges et les plus grandes





responsabilits du moment. Il allait, en effet, confronter les plus
difficiles problmes de l'heure.
Par suite de tous les vnements sensationnels qui s'taient
accomplish dans l'Ouest, la guerre hatiano-dominicaine allait
passer, momentanment du moins, de la phase militaire celle
de la diplomatic. Une formidable bataille allait tre livre au
nouveau gouvernement sur le terrain diplomatique pour le porter
admettre la scission du territoire come un fait accompli et la
reconnaissance de la Rpublique dominicaine comme le corollaire
ncessaire du nouvel aspect de la situation international d'Hati.
Et d'abord, pour donner quelques chances de stability et de
dure au gouvernement, il fallait clarifier la situation si confuse
qui existait l'occident.
Si, dans les dpartements du Nord et de l'Artibonite, Pierrot
avait renonc ses vellits sparatistes et avait adhr l'av-
nement prsidentiel de Guerrier mme avec un certain empresse-
ment, dans le dpartement du Sud, Acaau ne s'tait soumis cet
vnement qu'avec perplexit et dfiance. On peut dire qu'il ne s'y
tait rsign qu'aprs avoir prouv l'abandon de ses principaux
lieutenants don't le prompt ralliement la nouvelle prsidence le
laissait dans un certain tat d'isolement. Cependant, il se cram-
ponna au commandement de l'arrondissement des Cayes comme
un bien acquis qu'on n'oserait pas lui dispute et de l, il agissait
dans une sorte de quasi-indpendance. Il sembla mme dicter
ses conditions Port-au-Prince.
Et d'abord, come Pierrot, il rpudia la concession que le
gouvernement avait faite Rivire Hrard en conservant celui-
ci les privileges de son grade de gnral de division ce qui
permettait au Prsident dchu de jouir de la pension de retraite
attache ce grade. Ensuite, il refusa d'admettre Lazare come
commandant militaire des dpartements de l'Ouest et du Sud.
Guerrier acquiesa.
Mais, dcidment, Acaau devenait gnant.
Le Cabinet de Port-au-Prince vit le danger que constituait sa
suprmatie dans la region mridionale, dlgua une commission
don't Salomon pre, revenue de Las Matas, tait le Prsident, pour
aller mettre un peu d'ordre dans ce dpartement du Sud livr
aux excentricits d'Acaau.
Le choix du Prsident de la dlgation n'tait-il pas conform
au sentiment de la solidarity politique exprim nagure dans les
revendications du gnral en chef de l'arme souffrante ? Mais
celui-ci gris par son ascension subite au fate des grandeurs,
refusa de reconnatre l'autorit de Salomon. Il s'opposa mme
ce que la Commission pntrt aux Cayes.
Tant d'actes revtaient un caractre de rebellion contre le
gouvernement central. On rsolut d'y mettre fin.





Acaau fut mand Port-au-Prince. Pouvait-il encore re-
gimber ? Il n'osa, tant donn que ses moyens de reaction avaient
t annihils par les revirements oprs dans son propre parti et
parmi ses propres amis qui, tous, s'taient mis la dvotion de
Guerrier. Il jugea prudent de se rendre l'appel de Port-au-Prince
o il fut d'abord gard vue. Entre temps, une commission d'en-
qute fut institute qui investigua sur ses activits aux Cayes. A la
suite du rapport accablant qui en rsulta, Acaau passa devant
une Cour militaire qui le condamna la relgation politique
Saint-Marc.



III


Il s'en faudrait de beaucoup que les problmes de la stability
gouvernementale fussent les plus graves et les plus urgents que
le Cabinet de Port-au-Prince eut rsoudre dans les premires
semaines de l'installation de Guerrier la prsidence. Il y en
avait d'autres d'un caractre encore plus alarmant, notamment
celui de nos relations avec la nouvelle nationalit qui venait de
natre sur les bords de l'Ozama.
Bien entendu, l'tat de guerre existait toujours entire nos voi-
sins et nous. Mais, dans la situation de dbandade o se trouvait
ce qui fut l'arme hatienne et devant le spectre de l'anarchie qui
grimaait l'occident, Guerrier tait dans l'impuissance de faire
face au pril dominicain pas plus que les Dominicains dpourvus
d'armes et de munitions en suffisante quantit ne pouvaient se
risquer tenter quelque offensive contre nous. Donc, de part et
d'autre, ce fut l'inaction militaire.
Cependant, la bataille allait s'engager plus froce et plus
dangereuse sur le terrain diplomatique.
Et quelles taient les forces en presence ? Forces idologiques,
s'entend.
D'un ct, il y avait le droit et la volont des Dominicains
de se constituer en une nationalit indpendante selon l'ordon-
nance et les dispositions propres leur collectivit, de l'autre
ct, le people hatien opposait cette prtention la ncessit de
conserver toute l'le sous l'gide du gouvernement de la Rpu-
blique d'Hati, une et indivisible, afin que Hati fut en measure de
sauvegarder non plus seulement son indpendance politique ac-
quise depuis longtemps dj au prix d'innombrables sacrifices
de vies humaines mais l'obligation qui lui incombait de s'arc-
bouter la defense de cette indpendance comme un supreme
rempart contre le retour de toute abjection et de toute servitude






sur cette terre antilenne, comme la supreme protection en ce
minuscule point de la plante des droits inalinables de la per-
sonne humaine.
En cartant de la discussion toute argumentation de strile
polmique, il y avait de part et d'autre, dans l'une et l'autre
attitude, une magnifique illustration de la prvalence des droits
de l'homme pour la defense desquels il valait la peine de se
battre. Et puisque l'action militaire n'avait about jusque-l
aucun rsultat positif, on s'agrippa l'action diplomatique.
Et le problme fut pos sur ce terrain en proposition de la
paix conclure entire les deux adversaires la condition que la
Rpublique d'Hati reconnut l'effectivit d'une Rpublique domi-
nicaine selon des modalits frontalires discuter.
La position hatienne fut nette. Elle se cantonna dans un
raidissement de la ngativit.
Les Dominicains, eux, eurent recours la mediation de puis-
sances trangres.
Ce fut l que l'affaire se corsa.
Et d'abord, quelles taient les puissances don't la mediation
tait souhaitable en l'occurrence ?
Evidemment, toutes celles don't les intrts, les ambitions, les
aspirations prdominaient dans le bassin des Antilles et don't la
fortune et l'hgmonie politiques prvalaient dans les affaires du
monde : l'Angleterre et la France au premier rang, puis l'Espagne
et les Etats-Unis.
On doit se rappeler que l'Angleterre, matresse des mers, tait
installe la Jamaque et dans une guirlande d'les carabennes.
Sa politique d'enserrer le globe dans un rseau de possessions
insulaires et continentales, son imprialisme qui imposait sa pr-
sence partout sur la surface de la terre, sa tnacit affirmer la
suprmatie de ses desseins dans les conflicts internationaux fai-
saient d'elle l'un des arbitres du destin des nations.
Une telle attitude la mettait trop souvent en opposition avec
la France, sa rivale sculaire, pour que celle-ci ne fut pas l'autre
nation don't la voix devait ncessairement computer dans tout
ajustement international. Et, encore que la France eut perdu le
fleuron de sa couronne colonial dans la mer des Carabes par
l'indpendance d'Hati, elle n'tait pas moins souveraine d'un lot
important de petites Antilles don't la Martinique et la Guadeloupe
taient les plus notoires.
D'ailleurs, ses intrts et ses aspirations ouvertes ou caches
dans les affaires de son ancienne colonie lui donnaient une place
prpondrante dans le rglement du litige hatiano-dominicain,
et, entire elle et l'Angleterre s'avivait la rivalit d'une supplan-
tation ventuelle de l'une ou de l'autre dans la politique hatiano-
dominicaine.





D'autre part, en ce qui concern l'Espagne, on ne doit pas
mconnatre la position saillante qu'elle occupait dans la solution
du diffrend don't il s'agit. Elle a laiss un heritage spiritual
apprciable dans la parties de l'Est par la persistence de sa langue,
de ses meurs et de ses traditions dans ce territoire. En outre,
elle exerait la souverainet politique sur Cuba et Puerto Rico.
Toutes conditions qui faisaient d'elle une puissance carabenne
d'importance. Cependant, le pass recent de ses troubles internes,
la dislocation de son empire continental sur la terre ferme ne lui
permettaient plus de jouer un rle prdominant dans les affaires
de cet hmisphre. Ce fut pourquoi son arbitrage ventuel dans
la question hatiano-dominicaine n'avait pas l'importance des
deux nations prcdentes.
Quant aux Etats-Unis de l'Amrique du Nord, bien qu'ils
fussent en pleine priode d'extension territorial l'Ouest du
continent et qu'ils n'eussent pas encore labor la doctrine
orgueilleuse de la manifest destiny qui les faisait se consi-
drer pratiquement souverains de l'Alaska la Patagonie , ils
n'taient pas moins imbus de l'importance de cette Mditerrane
amricaine don't ils taient d'authentiques riverains en attendant
d'en faire leur mare nostrum . Et, avertis par un sr apptit
de dveloppement de puissance vers le Sud, ils taient assez
attentifs tout vnement qui se passait dans leur voisinage
pour tre prts jouer, eux aussi, un rle historique dans la
dispute hatiano-dominicaine. Ils se considraient d'ores et dj
lss dans leurs aspirations si une puissance europenne venait
substituer sa souverainet celle de l'une des deux nationalits
qui se contestaient la proprit d'une parties ou de la totalit de
l'le d'Hati.
Le problme ainsi pos, nous allons assister la joute ardente
des comptiteurs sur l'chiquier.
Avant tout, considrons la valeur mme de l'enjeu.
La Mditerrane amricaine est une mer intrieure, une mer
bordire , divise en deux bassins : celui du golfe du Mexique
qui s'enfonce dans les terres continentales depuis la Floride jus-
qu' la presqu'le du Yucatan et se ferme presque par l'inflexion
que forme la pointe septentrionale de l'le de Cuba, tandis que le
prolongement mridional de cette mme le de Cuba faisant suite
peu d'intervalle la courbe molle de l'le d'Hati, la guirlande
des les sous le vent, diriges en arc de cercle, forme le second
bassin compris entire la bande ctire de l'Amrique central
jointe l'isthme de Panama et le massif andin des ctes vn-
zuliennes.
La perspective du percement ventuel de l'isthme de Panama
qui relierait l'ocan Atlantique l'ocan Pacifique par un canal
interocanique devait accrotre considrablement la valeur de





la Mditerrane amricaine parce que celle-ci servirait de voie
de communications maritimes entire les ctes Est et Ouest du
continent nord amricain, de tell sorte que tout dplacement
des flottes amricaines d'un ocan l'autre ne pourrait s'effectuer
sans emprunter la route carabenne qui acquiert de ce fait un
intrt stratgique de premier ordre.
Mais avant mme que dit s'accomplir le percent du canal
de Panama, la mer des Carabes avait sa valeur intrinsque par la
multiplicit des les don't elle est dote qui constituent autant de
points merveilleux pour tablir ldes stations de carbon propres
au ravitaillement des bateaux en combustibles et qui, en outre,
offraient au movement maritime des abris, des stations de
relche par la profondeur, la tranquillit, l'tendue de ses golfes
et de ses babies innombrables.
Les puissances europennes don't les marines recherchaient
avidement de tels advantages partout dans le monde, ne pouvaient
tre que trs anxieuses de s'accrocher toute opportunity qui
leur permettait de s'attribuer des privileges de ce genre dans une
zone o elles avaient de grands intrts dfendre.
Quant aux Etats-Unis d'Amrique, leur position gographique
commandait leur politique de vigilance en attendant que leur
capacity d'extension, leur dveloppement dmographique, leurs
richesses commercials et industrielles veillassent leurs prten-
tions et leurs ambitions d'accaparement pour en faire la premiere
puissance de la mer des Carabes.
Et l'importance conomique de la region tait pour le moins
aussi considerable que sa valeur stratgique.
Ses les ensoleilles et parfumes, propres la culture de la
canne sucre, dominrent le march mondial du sucre avant
que la betterave s'avrt une concurrente de la canne. Et quoi-
qu'il en fut, aujourd'hui encore, la production carabenne du
sucre est l'un des facteurs puissants qui rgularise la balance
des prix de cette denre.
Et l'importance conomique du sucre n'avait amoindri ni en
quantit ni en quality celle du caf, du cacao, du coton et du
tabac antilens.
Ajoutons ces richesses vritables, la lgende persistante des
richesses minrales don't le bitume de Trinidad n'tait rien de
moins qu'authentique et qui contribuait allumer des convoi-
tises et provoquer la fivre des sondages, des explorations.
Telle tait donc au double point de vue militaire et cono-
mique la valeur intrinsque de la region carabenne qui suscitait
la competition ardente des grandes puissances et o venait de
surgir un tout petit Etat autonome don't le peuplement autant que
l'existence mme tait un paradoxe.
Rflchissez-y un peu.






Les habitants d'Hati sont des ngres qui proclamaient l'ga-
lit des races humaines et avaient fait valoir cette prtention les
armes la main aprs avoir expuls de leur territoire l'une des
plus grandes puissances blanches du monde.
En outre, ils avaient dnonc l'esclavage comme un outrage
la nature humaine en face des nations don't toute l'conomie
reposait sur l'esclavage comme mode de production agricole et
industrielle aussi bien sur la terre ferme du continent que dans
les autres les de la Mditerrane amricaine.
Etant donn ces conditions diverse et complexes, comment
voulez-vous que la mediation des puissances, rclame par les
Dominicains en gestation de nationalit pour les dpartager dans
leurs disputes politiques avec les Hatiens, ne fut pas un problme
de manoeuvres diplomatiques ?
Voyons la position respective des parties.
D'un ct, il y avait les Hatiens qui dfendaient leurs pr-
tentions de garder toute l'le sous leur obdience afin d'empcher
qu'une puissance trangre ne s'installt dans la vaste tendue
de la parties de l'Est et ne menat leur indpendance national -
les Dominicains n'tant pas en measure de se dfendre contre
l'absorption ventuelle de toute puissance qui se serait empare
de leur territoire sous quelque prtexte et quelque condition
que ce fut.
D'un autre ct, les Dominicains rclamaient premptoirement
leurs droits inalinables de disposer d'eux-mmes. Aprs avoir
expuls les Hatiens de leur sol, ils en appelaient d'autres
nations pour les aider contenir les ambitions de leurs voisins
don't ils craignaient un retour offensif.
Mais de quel prix voulaient-ils payer l'intervention des puis-
sances trangres dans leurs querelles avec les Hatiens ?
L tait le point crucial du problme.
Carrment, ils taient disposs se mettre sous le protectorat
de n'importe quelle puissance trangre et mme s'annexer
l'une des quatre grandes puissances don't nous avons parl plus
haut plutt que de rester unis la Rpublique d'Hati. Non point
que parmi les leaders dominicains, il ne se fut trouv deux ou
trois-un Juan Pablo Duarte, par exemple-qui ne fussent sinc-
rement et radicalement opposs laisser soumettre leur people
une domination trangre de quelque nature qu'elle fut et sous
quelque prtexte que ce fut, mais ceux-l n'taient qu'une faible
minority, et l'on sait qu'un rossignol ne fait pas le printemps.
Or, par ailleurs, la competition des principles puissances -
l'Angleterre, la France, les Etats-Unis, l'Espagne tait telle
qu'aucune d'entre elles n'tait en measure d'accepter la tutelle
dominicaine sans veiller la jalousie agissante des autres. De tels





impedimenta donnrent lieu de fivreuses activits diploma-
tiques. Activits de chancelleries subtiles, hautes et clairvoyantes.
Activits locales, brouillonnes et dangereuses des agents charges
d'excuter les instructions de leurs gouvernements dans les postes
respectifs qui leur taient assigns.
Telle nous apparaissent celles qui se dclenchrent Port-au-
Prince et Santo-Domingo et don't nous allons examiner le m-
canisme et mesurer les consequences.





IV


Trois vedettes ont occup la scne pour caractriser la partici-
pation franaise la representation du drame : M. L. Levasseur,
Consul gnral et charge d'affaires de France Port-au-Prince, le
Contre-amiral Alphonse de Moges, chef de la station navale fran-
aise dans les Antilles, don't le port d'attache tait Saint-Pierre de
la Martinique et M. Juchereau de Saint-Denys, Consul de France
Santo-Domingo.
Ces trois personnages se mirent d'accord pour nouer la plus
formidable des intrigues don't l'objectif final tait de remettre
toute l'le sous la domination franaise.
Ils auraient pleinement russi jeter la France dans une
nouvelle venture colonial en Amrique s'ils avaient pu con-
vaincre M. Guizot, Ministre des Affaires trangres, de l'excel-
lence de leurs projects. Mais ils trouvrent dans le chef de la
diplomatic franaise un esprit clairvoyant qui redoutait l'anta-
gonisme de l'Angleterre au succs d'une telle entreprise et qui
leur envoya, en consequence, des instructions prcises pour jugu-
ler leur frnsie.
Nous allons donc les voir dans la plnitude de leurs rles par
la correspondence qu'ils ont change avec le Quai d'Orsay et
qui constitute les lments essentiels d'un tableau haut en cou-
leurs peint par eux-mmes.
Nous nous empressons de dire que Levasseur, par la position
qu'il occupait Port-au-Prince, a t le principal acteur de la
pice. Il mena le jeu avec un brio et un cynisme extraordinaires.
Il tait depuis cinq ans dj dans l'exercice de ses functions de
Consul gnral de France quand clata la revolution qui renversa
Boyer du pouvoir. Pendant ce laps de temps, il avait t ml
activement la politique hatienne et avait dmontr en maintes





circonstances qu'il tait un homme poigne, en employant la
mthode du coup de poing sur la table, dans le rglement de
certaines affaires. Il rvlait ainsi des habitudes soldatesques don't
son pass portait l'empreinte.
On citera l'appui de ce jugement le rle qu'il joua, en 1841,
dans l'affaire de fausse monnaie reproche un Franais du nom
de Touzalin.
M. Levasseur intervint dans la procedure entame par les
organes de la Justice pour faire la lumire sur l'accusation porte
contre le prvenu et sollicita la mise en libert de ce dernier.
Boyer, le Prsident de la Rpublique, le lui fit accorder. Ce qui
tait une lourde faute de la part de l'un et de l'autre.
Mais M. Levasseur ayant appris, dans l'intervalle, que de faux
billets de banque arrivaient Port-au-Prince sur un bateau
franais, fit le guet, et aussitt que le navire entra en rade, il
monta bord et se fit livrer les colis qui contenaient galement
l'appareil de confection des faux billets. D'autorit, il dtruisit les
faux billets et n'en conserve qu'un seul qu'il envoya Boyer
accompagn de la machinerie.
Il voulut ainsi prouver, ce nous semble, qu'il suffisait, seul,
tout rgler en se substituant l'Administration hatienne.
Le journal Le Manifeste , dirig par M. Dumai Lespinasse,
accusa M. Levasseur de complicit criminelle avec le faussaire
prsum et blma le gouvernement de s'tre laiss forcer la main.
L'article dpassait la measure. Le Consul gnral s'en trouva
froiss et porta plainte au gouvernement contre M. Lespinasse,
grant responsible du Manifeste . L'affaire fut dfre la
Justice. Mais M. Levasseur, sans mme attendre l'issue du procs,
dicta en terms comminatoires, les rparations auxquelles il
croyait avoir droit. Le gouvernement n'ayant pas obtempr
son injunction, il rompit les relations diplomatiques entire la
France et Hati, ramena le pavilion de son consult et alla rsider
bord d'un bateau de guerre franais qui tait en rade. Il manda
aussitt l'Amiral, chef (le la station navale franaise dans les
Antilles pour imposer probablement une solution drastique
l'incident.
L'Amiral vint. Calme et modr, il se mit en rapport avec le
gouvernement. Boyer l'informa des moindres dtails de l'affaire.
Il fut convaincu que le Consul gnral s'tait comport en brouil-
lon. Il s'entremit entire lui et le gouvernement pour renouer les
relations diplomatiques si brutalement interrompues par l'iras-
cible M. Levasseur. Le Prsident de la Rpublique ne cacha pas
son intention de demander le rappel de ce fougueux diplomat.
L'Amiral lui promit qu'il allait se charger lui-mme de le faire
dplacer.





Ce rsultat tait dj obtenu, s'il faut en croire les rumeurs
parvenues en Hati, quand Boyer fut renvers du pouvoir. M. Le-
vasseur garda son post pour en fair le pivot (les tractations, des
intrigues et des combinaisons contre l'indpendance hatienne .
Ce fut l que se nourent les relations secrtes entire M. Le-
vasseur et les Constituants de la parties de l'Est don't M. Buena-
ventura Bacz fut le plus notoire pour provoquer la rupture de
l'Unit politique de l'le en incitant les Dominicains la rvolte
et en leur promettant l'appui de son pays la condition que le
nouvel Etat se mt sous le protectorat de la France et lui conc-
dt la proprit intgrale de la presqu'le de Samana.



Voici le rapport 2 qu' la date du 31 dcembre, il adressa
M. Guizot, ministry des Affaires trangres et qui dmontre la
part active qu'il prit dans la preparation de l'insurrection domi-
nicaine.
En s'immisant incongrument dans la politique intrieure du
pays, en poussant au dmembrement de la communaut ha-
tienne, en employant tous les moyens, comme il le dit lui-mme.
pour remettre Hati sous le rgime de la dpendance colonial,
il msinterprta le sens de ses devoirs, abusa des immunits que
lui confraient ses functions et trahit la confiance en son honn-
tet que bnvolement lui avait accorde le gouvernement hatien
en consideration de la haute representation don't il tait invest.
Son rapport est mieux qu'un acte d'auto-accusation, c'est le
jugement qu'il a port lui-mme sur sa propre forfeiture.





SArdouin : op. loc. cit., tome XI, p. 146-159.
2Tir de la CORRESPONDANCIA DE LEVASSEUR Y DE OTROS
AGENTES DE FRANCIA RELATIVA a la proclamacion de la Republica Do-
minicana, 1843-1844. Collection Trujillo. Publicaciones del centenario de
la Republica. Documentos y Estudios Historicos, tome III. Edicion del
Gobierno Dominicano, 1944, p. 236-250.
Nous avons reproduit ici les passages les plus saillants du rapport.
Nous ne saurons assez louer l'initiative du Gouvernement dominicain
qui a envoy en France et ailleurs des hommes qualifis recueillir les
documents historiques relatifs aux origins de la nationalit domini-
caine. Quelquefois, les textes imprims contiennent des fautes gros-
sires qui ne doivent probablement pas se trouver dans les originaux.
Fautes d'impression ou de reproduction. On peut les corriger d'auto-
rit. En some l'diteur avait faire face des difficults spcifiques
rsultant d'une matire crite dans une langue qui n'est pas la sienne.





Port-au-Prince, le 31 dcembre 1843.


J'avais peine pass une anne au poste que le Roi m'avait
confi en 1838, que j'avais acquis la certitude que la population
de l'Est d'Hati tait compltement dgote de l'administration
du President Boyer, et que, dj les hommes les plus minents
et les plus clairs de cette population, rvaient de rendre leur
province le caractre de nationalit espagnole que son union
force avec l'ancienne parties franaise d'Hati, tendait effacer
chaque jour davantage, mais ces projects de scission taient encore
trop vagues et trop peu nettement formuls pour veiller, srieu-
sement, mon attention.

Ds les premiers mois de 1842, les habitants de la parties de
l'Est, fatigus de la brutalit des chefs ou magistrats noirs qu'on
leur avait maladroitement imposs, indigns de l'audace et de
l'imprudence avec lesquelles l'administration de Boyer avait
froiss leurs sentiments les plus intimes, leurs intrts les plus
chers en portant atteinte leurs proprits, l'organisation et
la dignity de leur clerg, songrent, srieusement, secouer un
joug dsormais insupportable. Mais le sentiment de leur fai-
blesse numrique leur fit comprendre la ncessit de chercher
un point d'appui auprs d'une puissance trangre. La commu-
naut d'origine et des circonstances particulires qu'il serait trop
long de retrace ici, les portrent demander des secours la
Rpublique de Colombie. A cette poque, mes rapports person-
nels avec quelques hommes intelligent s'taient multiplis, je
fus mme consult sur le plus ou moins de chance de succs que
pourrait offrir son execution. Je n'hsitais point dclarer que
je le considrais comme absurde et dangereux, tout la fois, el
les arguments ne me manqurent pas pour le dmontrer d'une
manire vidente. Mais les esprits taient exalts, j'avais encore
trop peu d'influence pour leur faire entendre la voix de la raison,
et il allait y avoir une malheureuse tentative d'excution pro-
voque par quelques officers colombiens rfugis San Yaque,
lorsqu'enfin la vrit que j'avais inutilement proclame, se fit
jour elle-mme et tout cette... 1 qui, un instant, avait proccup
le gouvernement de Boyer n'amena d'autre rsultat que quelques
poursuites contre un petit nombre de ceux qui s'taient le plus
compromise.
Mais l'lan tait donn l'esprit public, et, aprs le ridicule
project d'en appeler la Colombie, mille autres projects fermen-
trent dans les ttes mme les plus calmes. Les malheureux

1Ces mots manquent.






Espagnols tournrent leurs regards vers l'ancienne mtropole,
vers l'Angleterre, vers la France, enfin, vers toutes les puissances
don't les intrts d'accord avec leurs forces, pouvaient leur offrir
un appui protecteur. C'est de cette poque, Monsieur le Ministre,
que date mon intervention un peu active dans les affaires de la
province de l'Est. Effray, avec raison, des malheureuses cons-
quences que pourrait avoir, pour les intrts franais, l'influence
de l'action directed de l'Angleterre, ou mme de l'Espagne, sur
l'avenir politique et commercial de la province de l'Est, je ne
ngligeai rien pour loigner, pour empcher, l'tablissement de
cette influence. J'usai de toutes mes resources pour faire com-
prendre aux Espagnols hatiens que leur ancienne mtropole,
dchire par les rvolutions et les guerres civiles, sans argent,
sans armes, sans vaisseaux, n'tait point en tat de les protger
efficacement, et que, dans tous les cas, ils ne pouvaient recevoir
d'elle qu'une organisation colonial qui ne leur convenait pas.
Quant l'Angleterre, je leur dmontrai, par l'exemple, des les
ioniennes, de la baie de Honduras, etc., etc., que sa protection se
changeait facilement et promptement, en domination, et que la
domination anglaise ne pouvait s'tablir sur eux qu'au prix du
sacrifice de leur nationality, de la profonde modification de leurs
lois et de leurs murs, de l'altration de leur langue et de la
substitution de doctrines des diverse sectes du protestantisme,
l'antique religion de leurs pres...
Mais aprs avoir dmontr aux Espagnols hatiens, l'inutilit
d'un appel leur ancienne mtropole, et les dangers de l'inter-
vention de l'Angleterre, dans leurs affaires de famille, pouvais-
je les laisser dans le dcouragement et ne leur offrir aucun espoir
d'un meilleur avenir ? Non, sans doute. C'est donc, alors, que j'ai
cru devoir leur faire entrevoir dans la possibility du protectorat
de la France, un avenir plus en harmonie avec leurs besoins et
leur dsir. Mais les esprances que je voulais faire natre qu'avec
circonspection et pour une poque loigne, jetrent, bientt, de
vigoureuses et profondes racines dans les mes ardentes des
hommes auxquels je m'adressais, et je me trouvais, sans l'avoir
voulu, du moins d'une manire aussi prompted, avoir pos les
bases d'une propaganda qui devait, avant peu, me dborder et
m'embarrasser.

J'aurais pu, peut-tre, cette poque (en 1842), si je l'avais
jug inutile au service du Roi, provoquer, par quelques ma-
neuvres nergiques, une srieuse agitation dans la parties espa-
gnole, mais le moment ne me parut point encore favorable. Je

1 Mauvaise transcription. C'est probablement utile qui se trouve dans
le texte.






pensai qu'il ne serait point loyal, de notre part, de susciter, volon-
tairement, des embarras au Prsident Boyer, la bonne volont
duquel nous devions le trait de 1838, et qui, jusque-l, s'tait
montr excuteur fidle de ce trait. Je rsolus donc de temporiser
et d'employer tous mes efforts modrer l'ardeur intempestive
des Espagnols, jusqu'au moment, depuis longtemps prvu par
moi, o la Rpublique nous autoriserait, par son manque de foi,
ses mauvais procds ou ses fautes, user de toutes les resources
que pouvait nous offrir, pour la combattre, une insurrection de
la province de l'Est.
Cette resolution, si facile prendre, tait-elle aussi facile
excuter j'en doutais et je vous avoue, Monsieur le Ministre,
que, pendant quelques semaines, j'ai trembl devant le pril de
ma position. Je n'tais point assez matre de la matire pour la
ptrir mon gr... Je pouvais bien, peut-tre, prcipiter son
explosion, mais je me sentais impuissant la comprimer... Un in-
cident malheureux pouvait donc me compromettre, mais aussi, un
incident heureux pouvait me sauver... Ce dernier prvalut. La
revolution de 1843 clata avant la fin de janvier. Boyer fut ren-
vers, notre trait avec la Rpublique fut compromise, la France
se trouva dgage de toute espce de mnagements envers un pou-
voir nouveau qui allait, peut-tre nous devenir hostile. Je pouvais
donc, sans scrupule, reprendre avec plus de hardiesse mes ngo-
ciations espagnoles au point o les avait trouves la revolution, et
au besoin, les prcipiter si les intrts de la France l'exigeaient.

Ces ngociations ont, par leur rapidit et leurs heureux rsul-
tats, dpass toutes mes esprances, et j'aurais pu, ds les pre-
miers jours d'octobre, accueillir au nom du Roi, la demand que
les Espagnols adressent Sa Majest de les prendre sous sa pro-
tection et d'accepter, en tmoignage de leur gratitude et de leur
dvouement, la souverainet de la presqu'le de Samana.
Mais, sans caractre reprsentatif et sans instructions sp-
ciales pour traiter une matire aussi important, j'ai cru devoir,
au moins attendre l'arrive de M. le Plnipotentiaire du Roi pour
prendre ses conseils et savoir, de lui, jusqu' quel point la conclu-
sion de cette affaire pourrait s'accorder avec les vues ultrieures
du Cabinet de Sa Majest sur Haiti. Les paroles de M. Barrot,
corrobores par celles de M. l'Amiral Demoges et de M. Juchereau
de Saint-Denys, ne m'ont pas permis d'hsiter plus longtemps et,
le 16 dcembre, j'ai consent recevoir, des mains de sept repr-
sentants de la province espagnole, l'acte par lequel ils placent, au
nom de leurs commettants, leur territoire sous la puissante pro-
tection de la France des conditions que je n'ai voulu ni discuter
ni modifier, quelques instances qui m'aient t faites cet gard.






Peu aprs la remise de l'acle prcit, portant le No 1, trois des
signataires ont quitt Port-au-Prince pour aller dans leur pro-
vince maintenir l'impatiente ardeur de quelques parties de la
population qui pourraient tout compromettre par des mouve-
ments ou des manifestations prmatures.
Le 23 dcembre, les quatre reprsentants demeurs Port-au-
Prince pour quelques jours encore, m'ont remis une adresse au
Roi qui avait t convene avec leurs collgues absents. Le mme
jour, ils ont dpos, en mes mains, les pieces Nos 2 et 3. destines
tre imprimes en France el distributes au people au moment oi
les forces navales franaises paratront sur les ctes d'Hati.

A Sanlo-Domingo est an prtre d'une haute influence et tout
dvou aux ides d'un protectorate franais. Ador, comme un
saint, par la population des villes et des campagnes, il lui suffira
d'un mot pour ranger sous nos drapeaux tous les hommes en tat
de porter les armes, et ce mot, il le dira, non dans l'espoir de
satisfaire son ambition ou sa cupidit, car il n'est ni ambitieux
ni cupide, mais par enthousiasme pour sa religion que le gou-
vernement d'Hati a fltrie sous l'administration de Boyer, que
le gouvernement rvolutionnaire menace de dtruire en encoura-
geant des mthodistes anglais et don't il ne voit la restauration
possible que par l'influence de la France. Le Vicaire gnral
Portes (c'est le nom de ce vnrable ecclsiastique) exerce dj
une grande autorit sur tous les prtres de son diocse. Mais,
cette autorit, il la tient du respect qu'il inspire au nom de ses
pouvoirs lgaux qui sont peu prs nuls, il serait ncessaire
pour rtablir et maintenir une discipline svre dans son clerg,
qu'on le renfort par un titre plus important que celui de Vi-
caire gnral, il faudrait qu'on le nommt Evque. Cette nomina-
tion qui remplirait de joie et d'enthousiasme le people qu'il
dirige dj, ajouterait beaucoup notre influence et suffirait seul
notre succs. Le gouvernement du Roi ne pourrait-il pas traiter
cette question avec la Cour (le Rome qui se prparerait, par cet
acte, une revanche clatante de l'chec que lui a fait prouver
la mauvaise foi de Boyer en 1841.
A Saint-Yaque rside un gnral Vasquez, don't la reputation
est grande parmi les Espagnols.
A Azua, command le gnral Mendoza, qui jouit aussi d'une
grande popularity.
Ces deux hommes nous son! dj trs favorables et sont prts
nous seconder, mais le Roi ne pourrait-il pas se les attached
plus fortement en leur accordant un tmoignage quelconque de
bienveillance qui flatterait leur amour propre ? L'emploi de ces
moyens serait trs efficace et ne pourrait que consolider nos succs.
Agrez, etc... Sign : LEVASSEUR.





Voici un extrait de l'acte remis par les sept dlgus M. Le-
vasseur. Aprs avoir numr les griefs don't le people dominicain
se plaignait et don't il rendait le gouvernement hatien respon-
sable 1, l'acte conclut en ces terms :

... Les habitants de l'ancienne parties espagnole, convaincus
de la magnanimit et de la philanthropic de la France, invoquent
sa haute protection d'aprs les bases suivantes:
lo La parties orientale de l'Ile de Saint-Domingue connue
comme espagnole, prendra le nom de Rpublique dominicaine,
libre et indpendante, s'administrant par elle-mme.
20 La France s'oblige aider son mancipation, lui four-
nir tout ce qui sera ncessaire pour tablir et consolider son
gouvernement comme aussi lui donner les subsides ncessaires
pour les besoins urgent de l'administration.
3 Des armes, des munitions de guerre et de bouche seront
donnes par la France en quantit suffisante pour armer la
parties active de la population qui sera appele sous les drapeaux
de l'indpendance.
4o Le gouvernement franais nommera un gouverneur charge
dul pouvoir excutif, don't les functions dureront dix ans. Nan-
moins, la France s'engage ne point retire ce gouvernement si
le Snat de la Rpublique dcrtait la continuation de ses
functions.
50 Les portes de la rpublique s'ouvriront aux migrants de
toutes les nations.
60 En reconnaissance de la haute protection de la France, la
nouvelle Rpublique fera l'abandon de la presqu'le de Samana
et la cdera la France.
(Suivent les signatures.) 2







1Nous avons jug inutile de reproduire la srie des griefs qui sont les
mmes publis dans l'acte de separation.
2Il est regrettable que les noms des signataires n'aient pas t consigns
au bas du document. Nous ne savons si cette omission est due une absten-
tion volontaire des transcripteurs ou si ce fut M. Levasseur lui-mme qui
en eut l'initiative.
D'autre part, les pices No" 2 et 3 signales dans le rapport ont t ga-
lement omises. Ici il nous semble que la responsabilit de l'omission revient
aux transcripteurs.












CHAPITRE III


Le plan Levasseur





I


M. Levasseur ne s'tait pas arrt aux premires manifesta-
tions de ses activits aussi extravagantes que dangereuses pour
notre autonomie national. Elles constituaient les prliminaires
d'un plan ingnieusement agency pour ramener Hati son
ancienne mtropole.
Nous allons assister au dveloppement graduel d'une parties de
ce plan au fur et measure que se drouleront les vnements dans
lesquels le movement de Praslin avait entran le pays.
Evidemment, les manoeuvres du Consul gnral de France
pouseront la courbe des vnements selon l'volution de ces
derniers. Donc, pour en comprendre l'habilet, il faut juger l'ac-
tion du diplomat en raison directed des fluctuations auxquelles
les vnements la soumettaient au jour le jour. Est-ce pourquoi,
on trouvera dans l'analyse de cette correspondence la relation des
faits exposs dans les pages prcdentes mais considrs ici
d'aprs l'optique spciale de celui qui se croyait en measure de les
adapter aux fins particulires don't il poursuivait la ralisation.
Nous nous excusons d'astreindre l'attention du lecteur la
rptition des pisodes historiques que nous avons dj dve-
lopps.
Et d'abord, dans la lettre suivante, M. Levasseur donne son
impression sur la situation d'Hati telle qu'elle lui apparat aprs
le triomphe de la revolution. Ensuite, il analyse les dfauts et les
qualits des hommes qui ont accapar le pouvoir et les jauge avec
une certain dsinvolture selon ce qu'il croit pouvoir tirer d'eux.
Puis, il soumet son plan d'action l'apprciation du Chef de la
diplomatic franaise en suggrant qu'on lui accord le temps et
la satisfaction de le raliser.





Dans le long rapport qu'on va lire, le Consul gnral tablit
les donnes du problme hatien d'aprs les aspects nouveaux
qu'il revtit dans la priode trouble qui suivit le succs de la
prise d'armes de Praslin. Il saisit au vif l'importance que la
question de couleur allait avoir dans le dveloppement de la
situation et se mit en measure d'en tirer le plus grand bnfice en
captant la confiance des leaders des masses populaires pour en
jouer en pouvantail contre les hommes de couleur et obtenir de
ceux-ci leur dvotion ses ides.
Mais le pivot de ses combinaisons se trouvait inclus dans les
terms du Trait franco-hatien de 1838 don't il exigeait l'excu-
tion intgrale et fidle.
On se rappelle que cet instrument diplomatique avait rduit
l'indemnit franaise de 1825 soixante millions de francs. Hati
s'tait engage verser une annuit de prs de deux millions de
francs pour teindre la dette en une trentaine d'annes.
De 1838 1843, cette annuit fut religieusement verse au
Trsor franais. Mais les complications, les gaspillages supposs
ou rels de la revolution, la dsorganisation des services publics,
l'appauvrissement du commerce qui en rsulta, firent germer
l'esprit de Levasseur que jamais le gouvernement provisoire et
ses successeurs pourraient arriver payer ponctuellement l'an-
nuit ou les annuits contractuelles.
Par consquent, le gouvernement provisoire comme ses suc-
cesseurs serait amen solliciter un ou des sursis pour s'acquitter
de ses obligations.
C'est l, selon le diplomat, qu'il fallait attendre les dirigeants
hatiens.
Le Consul gnral, trs fier et trs content de la position dans
laquelle les circonstances allaient acculer le gouvernement ha-
tien quel qu'il fut, suggra au Quai d'Orsay un plan qu'il croyait
infaillible.
Donc, il prconisa que la France accordt le ou les sursis qui
seraient demands par les dirigeants hatiens, mais que pour la
sauvegarde de ses intrts, elle exiget des garanties formelles de
territoires contre la probability des manquements aux engage-
ments contractuels. Et ces garanties ne pouvaient tre que l'occu-
pation du Mle Saint-Nicolas et de la presqu'le de Samana.
Il suggra mme une saisie immediate et preventive de ces
gages contre une dfaillance ventuelle du dbiteur.
La France, une fois nantie de ces gages, n'aurait plus qu'
dployer une certain habilet de maneuvres pour tendre sa
domination sur tout le reste du territoire sans coup frir. Du
reste, si, d'aventure, l'excution de ce plan devenait dfectueuse
pour une raison quelconque dans l'un de ses aspects, il y avait






l'autre, infaillible, celui-l. Il s'agit du dtachement de la parties
de l'Est de toute administration hatienne par la rvolte de ses
habitants pour lui donner une souverainet conditionnelle sous
le protectorat de la France, en consequence de quoi la presqu'le
de Samana devait tre annexe par la puissance protectrice.
Telle est la substance du long rapport don't nous extrayons
les passages suivants :
Port-au-Prince, le 27 juin 1843.

La march de la revolution est si incertaine, si cauteleuse, et,
quelquefois si folle, que vouloir la suivre dans toutes ses allures,
serait me fourvoyer avec ceux qui ont la prtention de la diriger.
Et, cependant, je sens qu'il est indispensable pour la conservation
ou la defense de nos intrts et de notre avenir ici, de vous mettre
a mme de bien juger les hommes avec lesquels nous allons
avoir traiter, et de bien apprcier la nature des difficults que
nous aurons vaincre. C'est pour atteindre ce but que je vais
vous exposer, le plus succinctement possible, les principaux faits
que j'ai t mme d'observer, depuis deux mois.

Le gnral Hrard n'est... plus, mes yeux, l'homme que
j'avais considr comme le Prsident nouveau qui devait, invi-
tablement, sortir de la revolution. Nous ne pouvons plus computer
sur un home qui n'a pas eu l'habilet qu'il fallait avoir pour
s'emparer, immdiatement, et dans l'intrt mme de son pays,
d'un pouvoir que la fortune venait de lui livrer discretion. Je
regarded la faute du gnral Hrard comme un malheur pour
Hati et pour nous-mmes. Quoique sans capacity administrative
et sans culture d'esprit, Hrard aurait pu, peut-tre, soutenu par
de bons conseillers, ramener son pays dans une meilleure voie,
et, par la loyaut de caractre qu'on lui reconnat gnralement,
inspire une just confiance la France. Ses amis esprent encore
en lui. Peut-tre ont-ils raison, et je veux bien esprer avec eux,
mais je ne puis m'empcher de reconnatre que son toile a pro-
digieusement pli.
En l'absence d'Hrard 1, la dmocratie s'est donne ses coudes
branches Port-au-Prince. On peut dire maintenant, qu'elle coule
pleins bords, mais, dans ses manifestations, elle offre un sin-
gulier phnomne : c'est que les plus chauds, les plus violent
propagateurs de ses doctrines, sont les aristocrates du pays, tandis
que le people la regarded passer avec la plus profonde indiff-
rence... Quarante ou cinquante jeunes multres qui ont la prten-

1 M. Levasseur fait allusion ici la tourne entreprise par Rivire
Hrard dans les Dpartements du Nord, de l'Artibonite et dans la parties de
l'Est et qui l'a retenu absent pendant quelque temps de Port-au-Prince.






tion d'avoir t puiser des lumires aux sources de la civilisation
europenne et qui ne sont revenues de France qu'avec M. Thiers
( Histoire de la revolution franaise ) et M. de Tocqueville
( De la dmocratie aux Etats-Unis ) dans leurs poches, et beau-
coup de prjugs dans leurs ttes, se sont constitus en Club
populaire, et, pendant deux mois, ont, du haut de leur tribune,
domin et dirig, leur gr, tous les actes du gouvernement pro-
visoire et de son conseil consultatif. Les nombreux dcrets qui
sortent, chaque jour, des presses nationals, se ressentent tous de
l'influence sous laquelle ils sont rdigs, c'est--dire, qu'ils sont,
tous, l'expression de volonts ou d'ambitions personnelles non
coordonnes entire elles, et ces dcrets, lancs ainsi au hasard,
loin de prparer une route facile aux administrateurs futurs de
la Rpublique, ne font que hrisser d'entraves le terrain sur
lequel la Constituante se propose d'difier le nouvel ordre social.
La tyrannie des soi-disant reprsentants de l'opinion popu-
laire a jet le trouble et le dcouragement dans le Conseil consul-
tatif, deux de ses membres les plus influents ont mieux aim
donner leur dmission que de courber la tte devant les prten-
tions d'une minority prtentieuse et anarchique. L'un d'eux,
M. Fry, est multre de Jrmie. Sa reputation est honorable,
son nom d'une grande influence dans le Sud, avait ralli beau-
coup de partisans la revolution, et, mme dans le premier
moment d'enthousiasme, des voix nombreuses l'avaient proclam
digne de la prsidence. Aujourd'hui on m'assure que les habi-
tants du Sud, irrits contre la jeunesse de Port-au-Prince pour
avoir, ainsi, maltrait l'homme de leur affection, reviennent, avec
plus d'ardeur que jamais, leur ide favorite de faire scission et
de se constituer en Rpublique du Sud, en donnant la prsidence
M. Fry...
L'autre membre, M. Paul, ancien administrateur des Finances,
sous Boyer, est un noir fort influent sur les hommes de sa caste
dans l'arrondissement de Port-au-Prince. Dou d'un extrieur
agrable, de manires affables, d'un caractre plein de douceur
et de modestie, M. Paul runit toutes les conditions ncessaires
pour captiver la bienveillance de tous ceux qui ont des rapports
avec lui. Mais je crois qu'il manque des connaissances indispen-
sables un organisateur, et de l'nergie qui, seule, pourrait
constituer un bon chef de parti noir. Quoi qu'il en soit, ses frres
ont les yeux sur lui, et lui-mme, au fond de son cour, nourrit,
depuis longtemps, une ambition profonde, mais assez prudent
pour ne se manifester au grand jour que quand il jugera l'occa-
sion favorable. Ses amis intimes m'ont fait ce sujet, quelques
confidences qui, sans tre compltes (parce que je n'ai pas cru
devoir les encourager en ce moment), m'ont mis mme, cepen-
dant, de prvoir tout ce que nous pourrions obtenir de ce parti,





si nous nous dcidions un jour favoriser son triomphe. Je
reviendrai plus tard sur ce sujet trs important, pour lui donner
plus de dveloppement. J'ai besoin, d'abord, de savoir si les
intentions de Votre Excellence sont de me maintenir ici jusqu'
la fin de la crise rvolutionnaire, et de connatre d'une manire
plus prcise, par des instructions spciales, les vues ultrieures
du gouvernement du Roi sur Hati. Cependant je crois pouvoir
vous dire, ds present que le parti que je viens de vous signaler
me parat dispos se rapprocher de nous d'une manire intime,
et que, pour consolider sa prpondrance, il ne reculerait pas
devant l'ide de se placer sous le protectorat de la France, des
conditions analogues celles en vertu desquelles l'Angleterre pro-
tge les les ioniennes.
A ct des deux parties que je viens d'indiquer, il en est plu-
sieurs autres encore qui, pour tre plus obscurs, en ce moment,
n'en seront pas moins puissants, dans un avenir peu loign. Je
me crois en situation de suivre et de surveiller leur march
d'assez prs, mais, pour en parler d'une manire utile, j'attendrai
que les vnements les mettent en scne d'une manire plus
tranche.

Dj les Assembles primaires sont en function ; mais elles
ne se composent gure que des citoyens qui ont la prtention
d'tre choisis pour lecteurs, c'est--dire d'une centaine d'intri-
gants qui, aprs avoir t lus, se nommeront eux-mmes Consti-
tuants. L'opinion gnrale est que la discussion et la promul-
gation de la nouvelle Constitution n'absorberont pas moins de
trois mois. Or, comme la Constituante ne s'assemblera qu'au
15 septembre, ses travaux ne seront termins qu'au ler janvier,
et il est difficile de croire que le Prsident soit lu avant la fin de
fvrier; la Rpublique est donc destine vivre encore huit mois
dans un provisoire faible, incapable, livr aux tiraillements, aux
agitations de tous les brouillons et de tous les ambitieux. Traver-
sera-t-elle cette longue et prilleuse priode sans dchirements ?
C'est douteux...
Les masses populaires du Nord et de l'Ouest, sont, il est vrai,
dans une torpeur voisine de la moral, et il me parat peu prs
impossible de leur faire prendre les armes pour quelque cause que
ce soit. J'ai dj eu l'honneur de vous dire que dans le Sud, les
passions sont vives, ardentes et diriges par une haine profonde
de tout ce qui se fait Port-au-Prince. A l'appui de mon opinion,
voici ce que m'crit M. Berryer, qui connat bien le terrain sur
lequel il se trouve et don't le jugement est, habituellement,
certain :
Il y a, ici, beaucoup d'irritation et de susceptibility offense
entire les deux couleurs, l'occasion des lections qui se sont






faites avec beaucoup d'intrigues. Je crains, par la suite, quelque
collision, la revolution allume toutes les ambitions et elle ouvre
la carrire tous... Ceux qui l'ont faite en recueilleront-ils les
fruits ? Cette question de couleurs est grosse d'vnements... Je
souhaite que l'on ait t plus sage dans les autres communes.
Dans l'Est, les choses sont, peut-tre, plus graves et plus
menaantes encore...
Il est vident que l'unit de la Rpublique est menace par la
separation du Sud, don't toutes les sympathies et les intrts com-
merciaux sont anglais, et par celle de l'Est don't les murs, le
language, la religion et les souvenirs sont toujours espagnols...
Ici se prsente une srie de questions importantes don't la solu-
tion intresse la France au plus haut degr. Permettez-moi de les
border :
1o L'Angleterre et l'Espagne seraient-elles en situation de
rpondre l'appel qui leur serait fait par le Sud et l'Est d'Hati ?
Oui, car il suffirait au Gouverneur de l'le de Cuba d'envoyer
1500 hommes Santo-Domingo pour rallier tous les habitants de
l'Est au drapeau de la mtropole, en leur garantissant le non
rtablissement de l'esclavage, le maintien de la division et de la
possession actuelle des proprits et la plus large part aux emplois
administratifs. Quant l'Angleterre, elle a toujours, par la proxi-
mit de la Jamaque et l'importance des forces navales qu'elle
peut y tenir disponibles, les moyens assurs d'occuper et de pro-
tger sa manire tout le littoral du Sud.
20 Conviendrait-il l'Angleterre et l'Espagne d'accepter le
protectorat qu'on leur demanderait ? Oui, car l'Espagne, par l'oc-
cupation d'un point aussi important d'Hati, serait en measure de
prvenir et de djouer les tentations don't la Rpublique la
menace sans cesse de porter, plus tard, le dsordre dans l'le de
Cuba par un appel la libert des noirs de cette colonie, et l'An-
gleterre, outre les advantages commerciaux qu'elle pourrait se
crer dans le Sud, y trouverait encore, chose important, la
facult d'y acheter de bons et conomiques approvisionnements en
bestiaux et vivres de toute espce pour sa colonie de la Jamaque.
3o Convient-il la France qu'Haiti soit ainsi dmembre au
profit de deux nations dj puissantes dans les Antilles ? Non,
car, du moment o la Rpublique ne se composerait plus que du
Nord et de l'Ouest, ses resources ne nous offriraient plus de
garanties suffisantes pour l'excution de notre trait du 12 f-
vrier 1838, et nos intrts commerciaux n'y trouveraient plus
qu'un aliment secondaire et dans le cas o quelque circonstance
imprvue nous rendrait possesseurs de cette ancienne parties fran-
aise, nous y prouverions de grands embarras, par le contact de
voisins qui, dans certain cas, pourraient tre fort incommodes
pour nous.






4 Enfin, la France est-elle en situation d'empcher l'Angle-
lerre et l'Espagne d'intervenir dans les affaires d'Hati ? Oui, car,
pour arrter l'Espagne, il suffirait de lui opposer le trait de Ble,
de lui rappeler ce qu'elle nous doit, et de lui faire comprendre ce
que, dans son tat actuel, elle peut avoir craindre ou esprer
de la France, de la dure de cetle alliance, qui garantit la paix
europenne, on ne peut admettre qu'elle voulut la rompre, pour
la conqute de quelques advantages commerciaux dans les Antilles,
avantages auxquels, du reste, elle ne pourrait prtendre sans tre
injuste notre gard, car, en definitive, Hati nous doit plus de
soixante millions et n'avons-nous pas, comme tout crancier, le
droit de veiller la conservation de l'intgralit de la seule hypo-
thque que puisse nous offrir notre dbiteur? Je crois donc qu'il
suffirait d'une simple ngociation de precaution avec l'Angleterre
et l'Espagne pour nous assurer notre libre arbitre dans les affaires
d'Hati.
Ces quatre principles questions ainsi envisages et rsolues,
nous n'avons donc plus, qu' nous mettre le plus tt possible, en
tat d'occuper Samana et le Mle Saint-Nicolas, ds que la crise
qui menace Hati clatera.
Mais je n'ai envisag, jusqu' present, la question d'avenir
de la Rpublique d'Hati, que sous une seule face, il en est une
second qui ne mrite pas moins notre attention. Il est possible
que grce au dcouragement et l'apathie des populations diss-
mines sur son vaste territoire, mes provisions de troubles et de
dmembrement ne se ralisent pas. Peut-tre que, malgr les
fcheux pronostics qui me frappent, les faiseurs du jour arrive-
ronl se donner, d'ici huit mois, et sans trop d'encombre, un
gouvernement de leur faon, qui aura l'apparence de l'ordre et de
la stability. H bien nous voici arrivs ce point : nous sommes
en presence d'un gouvernement dfinitif que nous avons attend
patiemment... Que va-t-il nous offrir ? Ou plutt, que va-t-il nous
demander ? Ses finances sont obres, les sources de son revenue
sont taries, il ne peut mme suffire l'entretien de son adminis-
tration restaure, il est encore sans credit au dehors; l'int-
rieur, il n'a ni capitaux, ni industries, ni travail, ni ordre, et je
ne vois pas un seul homme de tte, au milieu de la nation, capable
de rien crer de tout cela. En presence d'une telle position, les
habiles sont d'avis d'escamoter la difficult en nous demandant
un sursis de cinq ans... et puis, dans cinq ans on verra...
Il peut arriver tant de choses pendant cinq ans Les brouil-
lons qui veulent en finir nous diront qu'il est de notre dignit et
de notre intrt de renoncer purement et simplement, un trait
impopulaire, en Hati, et don't l'excution ne peut qu'amener de
fcheux dbats entire les deux nations...





Les hommes de bonne foi nous offriront de remplacer le
trait financier par un trait de commerce... nous avons donc
choisir... H bien voyons, examinons et choisissons.
(Ici, M. Levasseur se livre l'examen des diverse propositions
qui lui ont t faites pour que la France accord le sursis Hati.
Concession d'exploitation de mines, de coupe de bois d'acajou,
d'avantages commerciaux, etc. Il les rejette toutes, et conclut):
... Les Hatiens pourraient bien trouver plus tard le secret
de nous retire d'une main ce qu'ils nous auraient donn de
l'autre. Gardons-nous donc de suivre les hommes de bonne foi
sur le terrain qu'ils nous prparent, nous n'y trouverions que
dception parce qu'ici les hommes de bonne foi sont trop faibles
pour avoir le courage de leur opinion devant les intrigants et pour
dfendre avec fermet leurs engagements les plus sacrs.
Passons aux brouillons : Je ne dirai qu'un mot de leurs
propositions. La France ne peut les accepter. Toute concession
qui tendrait, mme seulement diminuer le chiffre stipul par le
trait du 12 fvrier 1838, sans exiger, en retour, de large et
justes compensations, n'aurait d'autre rsultat que de dprcier
et affaiblir la France aux yeux des jeunes arrogants qui sont
toujours disposs ne voir que faiblesse dans la gnrosit don't
on use leur gard... Qu'avons-nous obtenu d'eux, en rduisant
notre chiffre de 150 millions 60, et en reconnaissant leur ind-
pendance sans conditions ? Ils nous injurient, nous calomnient
dans leurs journaux et leurs pamphlets, et persistent nous tenir,
au milieu d'eux, dans un tat d'ilotisme par le maintien opi-
nitre de l'article 38 d'une Constitution que, du reste, ils
dclarent absurde et qu'ils veulent dtruire tout entire, moins
cet article...
Non, j'en suis sr, le gouvernement du Roi n'imposera pas
la France de nouveaux sacrifices et ne renoncera pas ses
droits sur Hati pour plaire des brouillons qui se font gloire
d'tre les ennemis implacables de la France Laissons donc les
brouillons de ct et passons l'examen des propositions des
habiles.
Ceux-ci qui, malgr la dnomination que je leur donne, n'ont
aucune vue d'avenir pour leur pays, qui ne vivent qu'au jour le
jour, cherchant exploiter, le plus longtemps possible et leur
profit personnel, la position que la revolution leur a faite, nous
demanderont un nouveau sursis plus ou moins long, deux ans,
cinq ans, dix ans peut-tre, enfin le plus longtemps possible, ils
nous demanderont au nom de la patrie, au nom de l'humanit,
ils chercheront mouvoir la piti, la gnrosit, la magnanimit
de la France et de son Roi. Ils s'inquiteront peu, du reste, du
soin de crer des resources pour reprendre le pavement l'expi-





ration du sursis accord. Ils laisseront d'autres le soin dte cette
besogne. Pour eux, il y aura du temps gagn. Leur politique et
leur ambition ne vont pas au-del...
II bien quoiqu'il en soit de leur pense secrte, je crois que
ce sont eux qu'il faut couler, c'est leur proposition qu'il faut
accueillir...
Accordons-leur un sursis, mme indfini, mais une condi-
tion absolue, sine qua non, a la condition qu'ils nous remettront
un gage matriel, une hgpothque lgale en garantie de la reprise
des paiements de l'indemnit une poque quelconque. J'attache
peu d'importance la fixation convaincu que lorsqu'elle viendra, Hati ne sera pas plus en tat
de nous payer qu'aujourd'hui, son tat ne sera ni plus prospre
ni plus tranquille qu'en ce moment, le systme d'lection d'un
President, tous les quatre ans, ne peut qu'entret'.,ir et mme
accrotre l'esprit d'intrigue et d'anarchie qui doit, infil.liblement.
perdre la rpublique.
Notre demand d'un gage saisissable sera repousse d'abord
avec force, je le prvois. Cependant, comme je me suis nienag,
dans le Conseil, l'appui dle deux ou trois hommes les plus inflvents,
que ces homes entrent dans mes vues, el qu'ils exerceront, n-
cessairement, quelque empire sur la march des ngociations, il
pourrait se fire qu'avec dle la persistence et de l'habilet, votre
ingocialeur obtint gain de cause. Ce serail un grand pas de fait,
un grand service rendu la France, et on ne devra rien ngliger
pour arriver ce but. Un peu d'argent donn propos, beaucoup
de processes qui doivent tre sincres et don't la ralisation peut
tre avantageuse Hali et la France, aplaniront peut-tre
toutes les difficults. Mais si malgr tous nos efforts, les prjugs,
l'orgueil el la mauvaise foi repoussaient la loyaut et la justice
de nos propositions, votre ngociateur n'en devrait, pas moins, se
tenir opinitrement sur son terrain et ramener sans cesse les
terms dle la ngociation celltte simple proposition :
La France accord la Rpublique d'Hati un sursis de...
pour l'excution du trait financier du 12 fvrier 1838, et accepted
en garantie dle la reprise des paiements annuels, la presqu'le de
Samana et le Mle Saint-Nicolas qu'elle occupera qu'elle jugera le plus convenable ses intrts.
Il est bien entendu que, dans le dernier cas prvu, celui d'un
refus premptoire, la proposition conventionnelle sera trans-
forme en une declaration formelle. Pour cela, il suffira de substi-
tuer le mot prend au mot accepted, et nous devrons alors, sans
dlai, nous emparer du Mle Saint-Nicolas et dte la presqu'le de
Samana. Il est donc indispensable de nous prparer cette occu-
pation pour le mois de janvier. Cette operation ne demandera ni





grand dploiement de forces, ni grandes dpenses, car elle ne
peut tre trouble par les Hatiens qui n'ont ni arme, ni marine,
ni munitions, ni argent, ni ordre ni union... Ils pousseront des
cris de colre, il est vrai, mais il nous sera facile de les calmer,
pour peu que nous sachions tre sages et habiles dans notre
conduite, sur les deux points que nous aurons saisis.
Avant de passer l'examen des avantages que doit nous pro-
curer l'occupation du Mle Saint-Nicolas et de la presqu'le de
Samana, je crois devoir dire quelques mots sur cette important
question : Les ngociations doivent-elles tre ouvertes Paris ou
Port-au-Prince ?
Pour moi, je crois qu'elles doivent avoir lieu Port-au-Prince.
En voici les raisons :
Si on laisse aux Hatiens l'initiative des propositions, ils se
garderont bien de se presser, ils attendront d'abord l'installation
de leur gouvernement dfinitif, avant de s'occuper du choix de
leurs plnipotentiaires. Ce choix sera rendu fort difficile et fort
long, par toutes les intrigues, les ambitions, les vanits qu'il fera
surgir de toutes parts. Il faudra, ensuite, adviser aux moyens
d'envoyer les plnipotentiaires en France, les occasions ou man-
queront, ou ne seront pas leur convenance. Enfin, j'ose affirmer
que, dans le cas o le gouvernement dfinitif serait form au mois
de janvier, ses plnipotentiaires ne seront pas Paris avant le
mois d'avril ou de mai. Voil donc, trois ou quatre mois perdus,
trois ou quatre mois prcieux, car ils appartiennent la saison
la plus favorable pour nos entreprises ici, quelles qu'elles soient.
Mais ce n'est pas tout. J'admets que les ngociations conduites
sous l'influence immediate, directed, de Votre Excellence, marchent
avec rapidit, et arrivent une solution satisfaisante... Sommes-
nous srs que le trait sera accept, ratifi par le gouvernement
hatien ? Non. J'oserais mme affirmer le contraire. Je connais
l'esprit d'Hati : gagner du temps et luder les engagements.
Voil le fond de la politique des hommes de ce pays. Je ne crains
pas de me tromper en disant que, si les ngociations de notre
nouveau trait ont lieu Paris, nous arriverons au mois de
septembre 1844 pour reconnatre que nous n'avons rien fait...
Quel temps prcieux perdu Que d'vnements malheureux
peuvent, d'ici l ruiner nos esprances, anantir nos droits ?
Si, au contraire, vous jugiez convenable, Monsieur le Ministre,
d'envoyer nos plnipotentiaires Port-au-Prince, ds le mois de
fvrier, ils seraient en measure, aprs une tude pralable de quel-
ques semaines sur les hommes et les choses d'Hati, d'aborder,
vigoureusement, le nouveau gouvernement, ds qu'il aurait reu
la vie, de prvenir, par cette promptitude d'action, les nombreuses
intrigues qui chercheront nous le rendre hostile, et quel que soit






le rsullat des ngociations, nous serons en possession de notre
gage un m(is aprs.
Cette longue discussion peut se rsumer ainsi, en quelques
mols :
lo Nous mettre, ds present, en measure d'occuper Samana
et le Mle Saint-Nicolas, dans le cas o la guerre civil menacerait
Hati d'une conflagration gnrale ou d'un dmembrement de son
territoire. Et pour prvenir toute occupation d'un point quel-
conque du territoire par les Espagnols ou les Anglais, faire com-
prendre le plus tt possible ces deux puissances, que nous
sommes cranciers d'Hati et qu' ce litre c'est pour nous un droit
et an devoir de veiller la conservation dle notre hypothque qui
ne peut tre que le territoire.
2o Nous bien garder de renoncer notre crance lions, ou, mme, d'en diminuer le chiffre sous quelque prtexte
que ce soil, car c'est cette crance qui constitute tous nos droits
sur Hati, aux yeux des trangers et des Hatiens eux-mmes.
30 Accorder, de bonne grce, a la Rpublique, tous les sursis
qu'elle nous demandera, mais la condition express de l'occu-
pation, consentie ou non, de la presqu'le de Samana et du Mle
Saint-Nicolas.
40 Faire ouvrir les nouvelles ngociations Port-au-Prince
pour viter la perte de temps et les dceptions.
Je passe maintenant, Monsieur le Ministre, l'examen (les
advantages que la France doit retire de l'occupation dles deux
positions que j'ai en l'honneur de vous indiquer.
L'importance du Mle Saint-Nicolas, comme position militaire
dans les Antilles, est trop bien connue pour qu'il me soit nces-
saire d'en parler. La beaut, la commodity, la sret de son port
sont suffisamment apprcis par tout le monde. Je n'en dirai
donc rien. Mais ce que je dois faire remarquer Votre Excellence,
c'est que dans la situation d'esprit o se trouve la population du
Nord de la Rpublique, il nous imported beaucoup d'tre en situa-
tion dle la surveiller et de profiter des dispositions qu'elle ne
lardera pas manifester pour sa separation d'avec les multres
dle l'Ouest. Dans ce moment, cette population qui est presque
toute noire parat accable sous le poids de la misre et des
calamits qui l'ont frappe en 1842. Elle parat plonge dans une
grande apathie. Elle n'a pris aucune part active la revolution
qui a renvers Boyer. Elle se montre assez indiffrente tout ce
que font les brouillons de Port-au-Prince. Mais le cri de mcon-
tentement que poussent les noirs du Sud va retentir parmi eux
et les sortir de leur torpeur. Cependant, affaiblis comme ils le
sont, ils doivent chercher un point d'appui dans une protection
trangre. Je sais que quelques-uns y songent dj, ils le trouve-
ront donc, naturellement, en nous, si nous occupons le Mle. Mais





il ne faudra pas nous presser de le leur offrir. Il sera prudent
d'attendre qu'ils se prononcent el nous le demandent. En atten-
dant, il faudra soigneusement viter tout contact irritant avec
eux et tout sujet de collision. Pour cela, notre occupation du
Mle devra se borner dans les premiers temps au simple tablis-
sement d'une force navale stationne dans le port. Un tablisse-
ment terre, leur donnerait penser que nous mditons une
conqute plus tendue, par les armes, et veillerait leur suscepti-
bilit. Or, tous nos efforts, tous nos soins doivent tenure leur
prouver que nous n'avons qu'un but : celui de les proljer da.ns
leur propre intrl. Une conduit ferme et prudent, bien dirige
dans ce sens, ne tarderait pas nous assurer la paisible possession
du Mle, el je suis sr qu'avant trois mois d'occupation, les
habitants de Jean Rabel, par terre, et ceux de Port-de-Paix par
mer, viendraient apporter des provisions de tout genre notre
station, en change e de nos bons procds et (e notre argent
comptant.
J'arrive Samana : ici la question s'agrandit, les bornes du
possible et du facile dans nos intrts d'avenir se reculent
l'infini.
La presqu'le dle Samana, quoique trs montagneuse est bien
boise, bien arrose, el bien entrecoupe dle petites valles fertiles,
particulirement sur le versant Sud qui regarded cette baie spa-
cieuse qui forme un vaste port, un des meilleurs des Antilles.
Situe l'extrmit Nord-Est de l'le d'Hati, hours de la
splire d'activit du gouvernement de la Rpublique qui, pour cette
raison, n'a jamais pu lui faire ni bien ni mal, spare dle la grande
terre par des lagunes presque impraticables, la presqu'le de
Samana est pour la France une position aussi facile prendre
qu' conserver. Une garnison de cinq cents homes el une faible
station navale, nous en assureraient, pour toujours, la paisible
possession. Notre garnison pourrait d'ailleurs y tre facilement
et utilement renforce par quelques companies dle noirs libres
dle la Guadeloupe et le la Martinique, et la population, rapide-
ment augmente par les multres prollaires dte nos colonies qui
trouveraient aisment se faire une existence honnte sur celte
terre presque encore vierge, qui n'attend que (les bras intelligent
pour la fconder.
Mais ce ne sont pas l les seuls advantages que nous devons
attendre de l'occupation de Samana. Nos vues peuvent s'tendre
beaucoup plus loin. Vous savez, Monsieur le Ministre, dans quelle
disposition d'esprit sont les habitants dte l'ancienne parties espa-
gnole. Je crois vous avoir suffisamment prouv leur dsir (le se
sparer de la parties franaise, pour se constituer en Rpublique
indpendante ou pour se placer sous la protection de leur mtro-
pole. Je puis, aujourd'hui, vous assurer qu' dfaut de ces deux





combinaisons, ils se dcideraient, sans beaucoup de peine, se
placer sous le protectorat de la France, pourvu que la France
leur garantit les mmes advantages qu'ils auraient demands
leur ancienne mtropole, savoir : le non rtablissement de l'es-
clavage, les respects la proprit, telle qu'elle est tablie, l'admi-
nistration de leur pays par eux-mmes. A ces conditions, ils
accepteraient notre protectorat, notre suzerainet, et cela est d'au-
tant plus certain que, dj, nous avons, parmi eux, quelques
amis, quelques partisans influents don't nous pourrions facilement
augmenter le nombre par quelques moyens convenables et peu
onreux. La communaut dle religion, de cette religion catholique
qui exerce un si puissant empire sur la race espagnole nous conci-
lierait aisment les esprits. Nous trouverions, dans quelques
prtres ardents que le joug temporel de Port-au-Prince indigne
et fatigue, des auxiliaires actifs, ds que nous aurions gagn leurs
curs, et, les gagner, serait chose aise. Santo-Domingo, cette
reine dchue, possdait, autrefois, un Evque, un Sminaire, une
chaire de thologie. La Rpublique lui a tout enlev, a tout
dtruit, et les Espagnols pleurent encore aujourd'hui la perte de
ces monuments consacrs aux ardentes croyances Combien leur reconnaissance serait grande pour celui qui les leur
rendrait H bien la France ne peut-elle pas se les attacher
ce prix ?

Je devrais, Monsieur le Ministre, entrer maintenant dans l'exa-
men des resources que nous offriraientl 'occupation du Mle Saint-
Nicolas et la possession de la presqu'le espagnole pour arriver au
protectorat ou la suzerainet de l'le entire d'Haiti. Mais cet
examen serait prmatur. Il est facile nanmoins de prvoir com-
bien, dans cette situation, seraient grands nos moyens d'action
sur une socit compose d'lments htrognes, livre l'anar-
chie, accable par la misre, dcourage par tant d'essais infruc-
tueux pour se donner an gouvernement tabli, et nous devant
toujours 60 millions pour lesquels nous aurions toujours le droit
de frapper sa porte ?
Je ne sais si je me trompe, Monsieur le Ministre, mais il me
semble que la conqute future d'Hati, sans l'emploi de la force
des armes par la seule influence de la puissance civilisatrice dle la
France, agissant au nom et en vertu de ses droits, est un de ces
projects qui ne peut que faire sourire au gouvernement de Sa
Majest, car l'excution de celui-ci ne doit coter ni sang ni
larmes l'humanit et il peut, tout en ramenant une nation
malheureuse dans les voies de la civilisation et de la prosprit,
ajouter beaucoup la puissance et la gloire de notre patrie.




Agrez, je vous prie, Monsieur le Ministre, l'expression de
mon profound respect et l'assurance de mon entier dvouement.
Le Consul gnral de France :
Sign : LEVASSEUR.




II


Le plan Levasseur tel qu'il est ici expos dans le fameux
rapport qu'on vient de lire subira des modifications proposes par
son rdacteur lui-mme, en conformit des circonstances aux-
quelles il ne s'attendait pas et qu'il n'avait pu prvoir malgr ses
vantardises et son machiavlisme.
Cependant, parmi les questions don't il a signal l'importance
dans les conjonctures du moment, l'antagonisme des couleurs,
nagure signe de classes et, en 1843, pine irritative de chocs mo-
tionnels, s'accrut dangereusement et prit un caractre aussi aigu
qu'alarmant la suite de l'explosion rvolutionnaire et le dcha-
nement des apptits parmi les comptiteurs des functions publi-
ques, des grades militaires et surtout parmi les aspirants la
premiere magistrature de l'Etat.
Ainsi s'explique la rdaction d'une lettre trange publie sous
la signature de Guerrier, de Lazare et de Gardel et insre dans
la collection des papers Levasseur. En voici la teneur :

Port-au-Prince, le 2 juillet 1843.
Monsieur Guizot, ministry de la Marine et des Colonies, Paris.
Monsieur le Ministre,
Plutt de nous voir sous la domination des petits multres
qui veulent envahir tous les vieux vtrans de la revolution et
s'affubler d'paulettes qui n'ont point gagn sur champ d'hon-
neur ni par un long service, nous prfrons de remettre le pays
aux Franais, ses matres lgitimes.
Oui nous prfrons tre sous la domination des Franais,
en conservant nos grades et nos proprits, qui sauront par une
sage administration fire prosprer le pays. Ils ne peuvent rien
faire pour le bonheur du pays et ils veulent s'emparer dte routes
les places, aprs avoir chass l'homme qui a su rtablir l'ordre
et runir tout le pays en un seul faisceau. Ils dilapident de pr-
cieux trsors pour eux seuls et tout faire passer l'tranger. Dj
les ngres des Cayes se sont convoqus prs de deux mille en
rclamant contre cet envahissement des petits multres qui se






sont appropris routes (les) places. Si vous ne venez pas, nous
livrerons l'le aux Anglais.
Nous vous saluons affectueusement.
Les signataires qui crivent,
(Sign) : Lazare, J. F. Gardel, le Gnral de division Guerrier.

Cette lettre suscite des reserves par son contenu et la place
qu'elle occupe dans la collection o elle se trouve insre.
Est-elle authentique ?
On peut en douter puisque la conduite ultrieure de Guerrier,
l'un de ses signataires, est venue dmentir les propos qu'elle
content. Le vieux gnral qui succda Rivire Hrard la
prsidence de la Rpublique, quelques mois aprs la date que
porte le message, dmontra son souci de s'entourer d'hommes
comptents quelle que ft leur couleur et parmi lesquels se dis-
tingua un multre, M. Dupuy, qui contribua combattre le ma-
chiavlisme de M. Levasseur.
Et puis, pourquoi cette lettre a-t-elle t classe par sa date
prcise parmi les pieces d'une collection qui ne content que les
lettres des agents franais en mission Port-au-Prince, Santo-
Domingo et les Antilles franaises ?
Serait-elle une pice apocryphe fabrique dans l'officine de
M. Levasseur, destine lever tout scrupule au gouvernement
franais pour le porter agir dans le sens du plan prconis par
le Consul gnral, d'autant plus que la dernire phrase du mes-
sage fait allusion un appel possible des signataires l'inter-
vention anglaise qui tait l'pouvantail que M. Levasseur bran-
dissait si souvent devant ses suprieurs hirarchiques ?
En tout cas, o est la garantie de son authenticity ?
Serait-ce dans son orthographe et la suscription incorrect
qu'elle porte tant donn que M. Guizot tait Ministre des Affaires
trangres et non de la Marine et des Colonies ?
Tout de mme, authentique ou apocryphe, nous l'avons repro-
duite parce qu'elle tmoigne de l'acuit o en tait arriv l'an-
tagonisme pidermique qui servait de thme de revendications
aux factions en presence et don't profitaient les pcheurs en eaux
troubles.









Mais un autre agent, le Contre-amiral Alphonse de Moges,
chef de la Station navale franaise dans les Antilles, apporta tant
au Ministre de la Marine qu' celui des Affaires trangres,
l'apprciation technique de l'excellence du plan Levasseur en
appuyant les dmarches politiques du Consul gnral et en
donnant des prcisions ncessaires sur les moyens de le raliser
Tel est le sens de la lettre qu'il adressa le 4 juillet 1843
M. Guizot.
....................................................
La France traitera avec le nouveau gouvernement quelconque,
provisoire ou non, qui lui a demand un sursis. Elle comprendra
une position malheureuse. Elle accordera ce sursis. Elle offrira
mme des advantages commerciaux. Mais, en mme temps, elle
dira qu'en presence de l'incertitude des vnements, il lui est
indispensable d'avoir une garantie, et cette garantie elle s'en
assurera en plaant, ds sa declaration, une force navale Samana
et au Mle Saint-Nicolas, excellent port prfrable La Tortue.
Si on agissait autrement, si on ngociait outrance, si on
perdait le temps attendre, des complications pourraient nattre
qui rendraient, peut-tre, difficile, plus tard, ce qui est facile
aujourd'hui.
Ma pense est donc celle-ci : le gouvernement de S. M. doit
prendre, aussitt que possible, une determination. Si elle est celle
don't il s'agit, qu'il envoie immdiatement des commissaires pour
traiter du sursis et des advantages commerciaux. Une division
navale don't j'ai indiqu la composition 1, entrera en mme temps
qu'eux au Port-au-Prince, Samana et au Mle, et restera par-
tout sur ses ancres sans faire immdiatement aucune dmons-
tration terre. Cette division sera l. Ainsi les Anglais, qui
convoitent depuis des annes ces mmes positions et qui les ont
vivement demandes dans le temps, ne profiteront pas du voisi-
nage de la Jamaque pour les occuper titre de garantie aussi,
s'appuyant sur une decision des juges de la Couronne raison
des pillages exercs sur leur commerce et non rprims pendant
les tremblements de terre et les incendies. Cette occupation pre-
mire est donc un grand but atteindre.
Si l'on croit pouvoir temporiser jusqu' la formation d'un
pouvoir constitu, il faudrait peut-tre attendre, jusques dans

1 Je pense qu'il faudrait un vaisseau, deux frgates, quatre bricks ou
corvettes, deux bons bateaux vapeur. En tout, neuf dix btiments don't
la plus grande parties est dj dans les mers. On trouverait au besoin dans
nos Antilles, des troupes, de l'artillerie et quelques golettes lgres.






les premiers mois de l'an prochain et d'ici l que d'vnements
peuvent surgir qui pourraient dconcerter les calculs et crer des
embarras.
La question d'Hati doit tre tenue secrte et brusque. C'est
le moyen que chacun s'arrange de bonne heure du fait accompli
don't les consequences peuvent tre grandes et heureuses pour
la France.
En effet, sur les hauts plateaux et dans les montagnes d'Hati,
ce magnifique Eden ou jardin des Antilles, il y a place sous
l'action d'un bon gouvernement, pour une population blanche
franaise qui produira diverse denres sur cette terre et con-
sommera nos products. C'est un nouveau dbouch quand nous
en chercherons partout. Il y a l en outre un ensemble de posi-
tions navales et militaires que nous avons perdues dans ces
mers, et qui nous font faute aujourd'hui en regard du Mexique,
de l'Amrique central, des Etats-Unis et des Grandes Antilles.
Il ne s'agit pas de coloniser, les faits disent malheureusement
que nous y entendons, cette heure, peu de chose. Hati doit se
gouverner par elle-mme avec ses hommes, mais sous notre pro-
tectorat et notre influence directed et efficace.
Comment s'tabliront ce protectorat et cette influence gouver-
nementale ? C'est une question d'avenir. Le premier pas dcisif
fait, les circonstances dcideront des moyens d'arriver au but.
Ne sait-on pas qu'il en est ainsi, et la guerre et dans les autres
affaires humaines, o l'on fait concourir l'excution d'un plan
adopt, les incidents quelconques, soit qu'on les ait prpars, soit
qu'ils surgissent fortuitement ? Tel sera, plus tard, le dveloppe-
ment de la question d'Hati. L'essentiel est de l'engager avec
vigueur et propos, dans le plus bref dlai.
Voici une lettre dj bien longue. Je dois cependant y ajouter
encore quelques mots. L'Angleterre parat trs occupe, mme
chez elle, et ailleurs, pour nous inquiter srieusement l'occa-
sion de l'usage de notre droit. Car l'indpendance d'Hati, sans
condition, n'a pu tre qu'une politesse et le management d'une
susceptibility.
Le gouvernement de la Havane n'agira probablement pas de
sa propre autorit, surtout en presence de nos forces navales, et
le Cabinet de Madrid ne manque pas de difficults autour de lui,
sans parler des traits antrieurs de cession qui peuvent exister.
Pour ce qui est d'Hati, aprs le premier lan de patriotism
juvenile, ds qu'on nous verra dcids et forts, je crois que les
dvouements et les partisans, aujourd'hui envelopps dans la
peur et l'incertitude de l'avenir, ne nous manqueront pas. Pour
ce qui est de l'affaire argent, la France aurait quitablement
inscrire plus tard son grand livre, la portion de dette reconnue






qu'Hati devait payer chaque anne. Car, au total, c'est l'Etat
tout entier qui profitera de l'arrangement et de l'occupation ou
cession.
Si j'exprime d'une manire aussi tranche ma pense qui
s'est faite sur les lieux, c'est pour pargner le temps de Votre
Excellence, en vitant les phrases...

Je suis avec respect, Monsieur le Ministre, de Votre Excel-
lence, le trs humble et obissant serviteur.
Le Contre-Amiral, Commandant en chef
des forces navales aux Antilles :
Alphonse de MOGES.




A son retour la Martinique, un mois aprs son voyage en
Hati, le Contre-Amiral de Moges revint sur la question hatienne
dans la lettre ci-dessous qu'il adressa M. Guizot, ministry des
Affaires trangres.
Il y mentionna certaines observations qu'il fit durant son
sjour Port-au-Prince et signal notamment sa rencontre avec
M. Alexis Dupuy qui passait pour avoir de l'influence sur Rivire
Hrard. Or, M. Dupuy s'tait dclar un adversaire rsolu du plan
Levasseur. Patriote clair et riche, associ de la Maison Lloyd
d'Angleterre, il opposa aux combinaisons perfides des deux Fran-
ais des operations plus simples qui lui paraissaient propres
sauvegarder les intrts des deux parties en presence sans com-
promettre cependant l'avenir de son pays.
Au fait, l'action la plus immediate commandait de payer
l'annuit due sur l'indemnit en cette anne 1843 et qui enlevait
tout prtexte aux rclamations draconiennes des reprsentants
franais.
Telle fut la position suggre par M. Dupuy et qui faisait
s'crouler l'chafaudage monstrueux de Levasseur-Demoges...
Donc, la prise de contact entire ces protagonistes de senti-
ments et d'ides si antagoniques, un duel allait bientt s'engager.
Mais laissons la parole au Contre-Amiral de Moges :

Nride, rade de Fort-Royal, 9 aot 1843.
Monsieur le Ministre,
J'ai quitt Hati le 11 juillet et j'y ai laiss la frgate La
Calypso, la corvette La Naade et le brick Le Gnie. Le Gomez
entrait au Port-au-Prince comme j'en sortais. J'ai donc pu m'en-
tendre avec son capitaine et le mettre au courant des vnements.





Les Hatiens auront ainsi vu, comme la fois, sur leur prin-
cipale rade, 3 grandes frgates, don't une vapeur et deux bti-
ments secondaires. Cette demonstration aura product un bon
effet, bien toutefois que la jeunesse, ardente et dfiante, place
aujourd'hui la tte du movement, trouvt dans ses conversa-
tions que mon sjour se prolongeait beaucoup.
Lorsque j'ai quitt Haiti, pour rejoindre la Martinique les
navires qui m'ont t annoncs d'Europe, rien de grave ne s'tait
manifest depuis la date de mes dernires correspondances, seule-
ment la maison Lloyd, reprsente par son chef, revenue exprs,
dit-on, d'Angleterre, reprenait ses anciens plans financiers... Cette
maison a pour associ un sieur Dupuy, ngociant, jeune homme
revolution, et est l'un des conseils du chef d'excution Hrard,
qu'il se flatte, je crois, de diriger.
Ces Messieurs sont venus chez le Consul de France, o s'est
aussi rendu plus tard le Consul d'Angleterre. Leur objet tait de
pressentir quelles pourraient tre les dispositions de l'agent fran-
ais en presence de leur project.
Je n'entre point dans les dtails de ces entrevues don't M. Le-
vasseur m'a fait part avec l'intention d'en rendre compete Votre
Excellence par la premiere occasion favorable. Il me suffit
d'ajouter que ces trois personnages que M. Levasseur a laiss
s'engager sans s'expliquer lui-mme, ont paru fort satisfaits de
penser qu'ils avaient encore du temps devant eux puisque aucune
manifestation de la France ne contrariait, jusqu' present, leurs
vues.
Il ne s'agit encore, probablement, que d'une ide particulire
et d'une grande speculation prive. Mais on peut croire que ces
ngociants-politiques se flattent d'intresser leur systme l'opi-
nion publique chez eux, come en Hati, et mme d'obtenir
l'appui secret ou patent de leur gouvernement qui trouverait tou-
jours un advantage voir la France compltement en dehors de
lout intrt Saint-Domingue, et telle position maritime occupe,
titre de dpt, par des marchands anglais, sauf l'Etat de
s'entendre avec eux et de les remplacer au moment favorable.
Ce sont des considerations de cette nature et autres qui m'ont
dtermin penser et exprimer dans l'une de mes prcdentes
lettres que la question d'Hati, selon moi, devait tre brusque,
afin que les positions soient immdiatement dfinies et traces.
M. Dupuy, avec lequel je me suis entretenu longtemps, n'est
pas un homme indifferent. Il a t fort bien lev et ne manque
pas d'adresse. Il parat exercer Hrard.
Dans cette affaire d'emprunt il se proposerait, come on peut
l'admettre, deux objets : 1, se crer personnellement une position






financire par des commissions au profit ciale ; 2- rendre Hati plus ou moins anglaise, de manire la
sauver de l'anarchie, de la division on de la conqute...

Notre position en Hali est connue. Il y a, notre gard, un
sentiment l'occasion, ont entretenu. Ce que l'on redoute de nous, contraire-
ment toute raison, ce serait moins la conqute que la servitude
qu'on en supposerait le but et la suite, parce qu'on ne croit pas
notre volont d'abolir l'esclavage dans nos propres colonies.
Sous ce point de vue, on en est encore an peu aux anciens sou-
ivenirs du gnral Leclerc qui se perdit et perdit la colonies en
tentant astucieusement l'impossible au mpris de !a parole
donne. On raisonne difficilement avec une sorte de crainte deve-
nue un instinct dfensif, an prjr;: d'enfance que le temps et
l'vidence des faits dissiperont.
Parmi ceux qui rflchissent, il en est qui, de bonne foi, onl
en vue l'loignement dle tous les trangers pour rester Hatiens
purs, d'autres ontl le la s;lmpathie pour nous, d'autres prfre-
raient l'Anglelerre qu'ils sont habitus voir dominate, puis-
sante, ri'cIorierse, et d'ailleurs, qui est reprsente dans leur voi-
sinage, par la Jamaque, colonie mancipe, don't le commerce
avec Ilaili, sans ire important, a une certain valeur, en parli-
culier pour les provinces du Sud et de l'Est de Saint-Domingue.
On sait, en ou!re, que c'est en gnral de l'Anglelerre que sortent
les capitau.. et les capitalisles avenlttrei u don't on craint par
paIriotisme, en Hafti, de ne pouvoir se passer.
Je crois, d'aprs les faits, que tell est la disposition d'une
.grande masse des esprits dans cette socit. Je ne saurais dire
dans quelle proportion a lieu le parlage, mais je su))pose que si
la France faisait une demonstration claire et positive, bien que
non inquitante au fond, il ne manquerait pas d raient voir en notre faveur, une opinion maintenant comprime
par la frayeur de l'impopularit..
Maintenant, le jour o il serait connu que nous voulons
litre de garantie, un poste de surveillance, an abri pour notre
force navale, et que nous prtendons nous tablir Samana et
an Mle Sainl!-icolas. doit-on s'attendre un appel aux armes
et un cri de (guerre ? Sortira-t-il de la foule quelque soldat de
gnie, quelque Toussaint Louverture qui profiterait d'une telle
occasion pour runir les masses et s'emparer ldu pouvoir ?
Je ne le suppose pas. L'esprit des masses n'est plus ce qu'il
tait la revolution de Saint-Domingue ni la paix d'Amiens.
L'arme, dj d;sorganise sous Bojer, est come dissoute au-
iuird'hnli. Le peu qui e.riste d'artillerie est en trs mauvais tat.
Le seul btiment de guerre que possdait la Rpublique vient





d'tre vendu come inutile. Le trsor ne renferme qu'une m-
diocre reserve en piastres fortes. Le gouvernement provisoire n'a
aucun credit dans ce pays devenu si pauvre et dj inond d'un
paper monnaie dcri.
A ces difficults, de premier ordre, on peut ajouter celles qui
rsultent de l'tal des chemins devenus de simples traces dans
l'intrieur et dans les montagnes et qui isolent le gouvernement
central, ds qu'il n'a pas la mer pour lui, de ses deux extrmits :
Samana et le Mle Saint-Nicolas. Entre ces deux positions, il
y aurait, en ligne droite, environ 115 dle nos lieues de poste.
Samana, d'ailleurs, qui restera abandonn tant qu'on demeurera
sans defiance, est d'une occupation et d'une defense faciles et
commodes, surtout quand l'attaque de reprise ne peut s'oprer
par mer. Le Mle Saint-Nicolas est moins isol et plus accessible
que Samana. Il ne parat cependant pas probable que rien de
srieux y puisse inquiter une force navale qui prendrait d'ail-
leurs un bon point d'appui terre.
... Les chances humaines ne sont donc pas pour qu'Hati se
mette en guerre avec nous au sujet de notre reclamation et de
notre occupation de deux points maritimes titre de garantie.
Que si, contrairement l'vidence ou la probability des faits,
nous tions amens des hostilits avec notre ancienne colonie,
il resterait la soumettre nos demands par un blocus rigou-
reux que tiendraient devant ses principaux dbouchs, cinq ou
six bons bateaux vapeur et quelques btiments voiles. Ce
blocus, en arrtant toutes les transactions qui s'oprent surtout
par le cabotage, en empchant les rentres du trsor comme
exclusivement aliment par les douanes, enfin en compromettant
les habitudes des masses qui, produisant peu, tirent du dehors
beaucoup d'articles de subsistence, en particulier les farines, les
morues et poissons secs, les viandes sales. Un tel mode d'hos-
tilit amnerait probablement en peu
En Hati, la race noire a conquis son affranchissement de
l'esclavage, et, en outre, un lot de terre dans le parlage du sol
aprs la revolution, ce que veut avant tout la masse, c'est de
conserver cette situation de propritaire libre qu'il ne s'agit
heureusement ni d'inquiter ni de trouble.
Voil ce qu'on chercherait, ds le dbut, fire comprendre
l'aide, par example, d'une declaration adresse au gouvernement
provisoire et que l'on ferait rpandre dans le pays...

J'aborderai maintenant une autre consideration. Aujourd'hui
que les affaires des socits humaines se font dcouvert, et que,
dans l'opinion revenue une puissance, la force a besoin





puyer sur le droit et sur la justice, notre conduite envers Hati
serait-elle l'abri d'un reproche ?
Nous n'avons pu abandonner nos anciens droits de proprit,
explicitement rservs en 1814, que dans un certain ordre d'ides
avoues par la raison. Ainsi, il a t entendu, comme double
condition de rigueur, sans laquelle on n'eut point trait.
1, Que Hati pourrait maintenir par elle-mme sa nationalit,
son unit.
29 Qu'une some d'argent deviendrait, faute de mieux, la
compensation possible d'une sanglante expropriation subie par
dles Franais de race blanche, anciens propritaires de Saint-
Domingue.
Aprs quarante ans dle libert, temps d'preuve qui a vu rtro-
grader Hati, et ainsi permet dle douler dle son avenir, aprs deux
traits, en dix-huit ans, interrompus dans leur excution, par le
faith seul de celle rpublique descendue l'un dles derniers degrs
dte marasme, dle pauvret matrielle et aussi d'anarchie complete
dans les choses, il est natural, il est just, que la France assure
ses intrts, en se mnageant une garantie contre les chances de
banqueroute, de dsordres, de separation des provinces, d'enva-
hissement du dehors.
Il y a telle ventualit facile prvoir pour que la France en
se tenant l'cart, ne perdt peut-tre pas tout son argent, mais
pour qu'elle perdit, en quelque sorte deux fois Saint-Domingue
qui, aprs tre sortie de ses mains pour tre indpendante, passe-
rait en des mains trangres pour n'avoir pas su se constituer.
En definitive, si les bases des premiers traits ne peuvent
tre ni solides ni respects, il est du droit et du devoir de la
France d'y adviser avec prudence et fermet, suivant ses intrts
et le course des vnements. Mais, dans aucun cas, elle ne peut
vouloir que ces traits, gnreusement consentis par elle dans un
but plus philanthropique que politique peut-tre, tournent, en fin
de compete, son dtriment. L'opinion gnrale ne pourrait
s'tonner d'une telle resolution.
Qu'il s'agit de la forme suivre, il parat certes convenable
de ne pas s'carter, quand on le peut, du droit des gens et des
habitudes admises entire nations civilises. Le droit absolu de la
force irrite mme le spectateur tranger, ainsi que les Anglais
pourront s'en apercevoir quelque jour, peut-tre, malgr l'in-
souciance apparent de l'Europe pour les envahissements du
dehors.
On peut donc expliquer ds le dbut nos vues et nos condi-
tions au gouvernement hatien. On pourrait mme aller plus loin,
peut-tre, et lui offrir nettement notre protectorate politique,
malgr les inconvnients qu'il verrait sans doute s'associer, pour
toujours, nos fortunes bonnes on mauvaises. Mais que fera ce





gouvernement ? Est-il assez fort pour rsister la pression el
la portion d'opinion qui se soulvera tout d'abord en cris el en
menaces ? Il est donc probable qu'il lui fournira cette justifica-
tion : qu'il a di souffrir ce qu'il tait hors d'tat d'empcher.
Ainsi la force navale d'occupation, si elle n'agit pas au dbut,
devra se tenir prte et d porte d'excution, sans dlai, l'ulti-
matum des commissaires-ngociateurs que Sa Majest enverrait
dans ces parages.

Je suis avec respect, etc...
(Sign :) Alphonse de MOGES.



Au fur et measure que les vnements se dvelopprent, les
agents franais en suivirent l'accroissement et s'empressrent
d'en informer leur gouvernement. N'ayant qu'une perspective fort
limite par suite de la localisation de leurs activits, ils s'achar-
nrent proposer des solutions draconiennes aux problmes
qu'impliqua la progression de la situation hatienne. Ils ne se
firent aucun scrupule de s'immiscer dans les affaires du pays
pour leur imprimer la direction la plus propre aux intrts qu'ils
dfendaient. Ils interrogrent les hommes que les circonstances
du moment plaaient au premier plan de l'action, ils les jugrent
avec bienveillance ou avec svrit selon qu'ils croyaient pou-
voir les plier leur dvotion ou qu'ils les sentaient rebelles leur
directive.
A ce propos, rien n'est plus instructif que la substance des
rapports qu'ils envoyaient de temps en temps, au Quai d'Orsay,
au gr des vnements.
Ainsi, de janvier septembre 1843, la matire hatienne
paraissait assez mouvante et assez complex pour faire natre un
scepticisme en ce qui concern le maintien de l'unit politique
de la communaut et la valeur spcifique des hommes charges
de la lourde responsabilit de fire face l'adversit politique.
Les agents franais crurent que le moment tait opportun de
tirer profit d'une telle situation au service de leur patrie.
Dans le rapport suivant, M. Levasseur donna son impression
sur les faits qui se droulrent sous ses yeux :
Port-au-Prince, le 12 septembre 1843.
Monsieur le Ministre,
Les vnements politiques se present et se compliquent. Je
crains de m'tre tromp en disant que nous arriverions l'As-
semble constituante sans trop d'encombres.





A sa rentre Port-au-Prince, le gnral Hrard a affect
toutes les allures hautaines d'un dictateur...
La position audacieuse prise par Hrard, me faisait un devoir
de chercher m'assurer par moi-mme s'il tait de force la
souvenir et la conserver, et dans ce cas, de tcher de reconnatre
quel usage il serait dispos fire de son pouvoir dictatorial, dans
l'inlrt dtes rapports de son pays avec la France. Je suis donc
all lui faire une visit, et j'ai en avec lui une conversation parti-
ctUlire d'une here et demie. Je n'ai obtenu q'unii seul rsultat. La conviction intime de la profonde nullit
dt. gnral Hrard comme administrateur et comme homme poli-
iiqiue. Je n'ai trouv en lui qu'un brave soldat, un peu vantard,
et dj compltement gar par les flatteries de ses courtisans,
qui ont eu l'impudeur de lui rappeler sans cesse que Napolon
aussi tait, come lui, simple officer d'arlillerie au commence-
ment d'une grande revolution, et que, comme Napolon, son
tour, il doit remplir le monde dte sa gloire et de sa reputation
militaire. Le brave homme prend la chose au srieux, et ne parle
volonliers que de ses exploits. Il m'a fall entendre le long et
fastidieux rcit de sa dernire champagne, et les dtails purils
des dangers imaginaires auxquels il n'a chapp que par le plus
prodigieux courage...
Le gnral Hrard est trs brave de sa personnel. A ceux qui
voudraient le heurter de front, il opposerait, sans hsiter, une
nergie qui irait jusqu' la violence. Mais pour ceux qui le
connaissent et qui savent s'y prendre, c'est l'homme le plus
facile conduire. Sous une apparence de grande modestie, dans
la vie prive, il cache une vanit excessive, que ses entours
exploitenl avec une tonnante facility, et sans le moindre scru-
pule, aussi est-il en proie aux intrigues de toute espce. Parmi
eux s'en trouve un fort habile qui, ddaignant les faveurs fri-
voles et prvoyant les malheurs sans nombre qui vont accabler
son pays. songe srieusement se crer une fortune suffisante
pour aller vivre en Angleterre. Cet home est un sieur Dupuy,
associ la maison Lloyd, don't le principal chef a longtemps
exerc une grande influence Port-au-Prince, par l'tendue et
l'importance de ses operations commercials. M. Dupuy, don't
l'intelligence en matire dle finances est fort remarquable, pour
un pays come celui-ci, a pris un tel ascendant sur l'esprit du
gnral Hrard, en tout ce qui touche les matires financires et
administrative, qu'il lui fait adopter tous ses conseils, toutes ses
decisions, sans resistance, sans examen. M. Dupuy, instruit par
le gnral Hrard, lui-mme, de ce que je lui avais dit, touchant
la ncessit de s'occuper, ds present, des arrangements
prendre avec la France, l'expiration du sursis demand, s'est

74






charge le plan d'un emprunt facile, selon lui, raliser en s'adressant
l'A ngleterre.
Ce plan, prsent au gouvernement provisoire par le gnral
Hrard, a t adopt sans opposition, et M. Dupuy a reu imm-
diatement les pouvoirs ncessaires pour se rendre Londres et
y traiter de l'emprunt.
Voici les principles bases du project :
lo S'adresser aux capitalistes anglais, et au besoin au gouver-
nement l'aide de laquelle on referait entirement le systme financier de
la Rpublique et on se librerait intgralement envers la France.
2o Dans le cas o les capitalistes reculeraient devant une advance
de fonds aussi considerable, rduire la demand la some
ncessaire, pour pourvoir, pendant quelque temps, au service de
l'administration hatienne et l'tablissement d'une banque
national, et chercher obtenir d'une socit ou du gouverne-
ment anglais, l'engagement de pourvoir annuellement l'excu-
tion du trait financier envers la France.
3S Offrir en garantie du remboursement du prt fait par
l'Angleterre la concession des mines et des coupes d'acajou sur
le territoire hatien.
4o Enfin, et seulement dans le cas d'une ncessit absolute
pour le succs des ngociations, accorder au gouvernement an-
glais l'occupation d'un point maritime son choix...
Ce qu'il y a de remarquable dans ce project, c'est qu'il a t
conu et adopt sans la participation ou l'intervention du Consul
anglais, qui n'en a eu connaissance, comme moi, que par la
rumeur publique. Aussi M. Usher, en a-t-il t profondment
bless, et c'est l'irritation que cela lui a caus que j'ai d son
concourse pour arriver la dcouverte des principaux articles que
je viens d'avoir l'honneur dle vous exposer.
Le gnral Hrard, don't les sympathies sont plus franaises
qu'anglaises, voulait, m'a-t-on assur, que ces propositions
fussent failes la France d'abord. Mais son oracle, M. Dupuy,
lui a fait remarquer que la France, dj crancire d'Hati pour
plus de 60 millions, accepterait les mmes garanties pour ses
droits acquis, mais ne consentirait certainement jamais d-
bourser dles nouveaux fonds que les capitalistes franais, natu-
rellement limides, ne s'engag.eraient pas dans une semblable sp-
culation sans l'appui de leur gouvernement, et que le gouverne-
ment du Roi les leur refuserait d'autant plus certainement que
dj il avait refus devant les Chambres de se considrer comme
responsible de l'excution du trait le 1838..., que dans cette





situation et en presence des besoins urgents d'argent qu'prou-
vait la Rpublique pour faire face ses dpenses quotidiennes, il
n'y avait point hsiter et que c'tait l'Angleterre seule qu'on
pouvait s'adresser.
Vous supposerez, peut-tre, Monsieur le Ministre, que pour
assurer le succs de ce project d'emprunt, et pour inspire de la
confiance aux capitalistes anglais, le ngociateur hatien emporte
avec lui un tableau exact des resources assures que peuvent
offrir et les mines et les bois d'acajou ? H bien il n'en est rien.
Ce qu'on n'a su fire ma demand, on ne l'a pas fait davan-
tage pour les futurs prteurs anglais. A l'exception des bois (le
la Gonave et de la mine de cuivre de Saint-Christophe, don't j'ai
dj entretenu V. E., qui peuvent tre apprcis peu prs, tout
le reste est inconnu. Gisement, tendue, nature, valeur, rien n'a
t tudi, et pour tout cela, on s'en est tenu, et on s'en tient
encore, aux renseignements trs vagues et aux assertions trs pro-
blmatiques de la statistique de Moreau de Saint-Mry.
Aussi M. Dupiy, lui-mme, n'a-t-il pas une trs grande
confiance dans le succs complete de son entreprise. Mais, pour lui,
il ne s'agit pas, au fond, de rtablir les finances hatiennes, ni
d'assurer la prosprit (e son pays, ni de soustraire l'indpen-
dlance de sa patrie l'influence franaise pour la liver l'in-
fluence anglaise. Tout ce qui lui faut, c'est d'obtenir, au moyen
dle la garantie, qui lui parat la plus positive, celle des bois de la
Gonave, un prt de 25 30 millions de francs, don't la ngociation,
la manipulation et les commissions lui assureront l'objet de ses
plus ardenls dsirs, une position aise en Angleterre avec sa
famille. Car, pour lui, maintenant, il n'a plus d'avenir en Hati,
ce pays est perdu sans resources, et il ne pourra jamais y rta-
blir ses affaires commercials que les vnements qui se sont
succd depuis deux ans ont gravement compromises...
M. Dupuy, qui a toujours conserv avec moi des rapports de
politesse cordiale, a cru devoir me parler lui-mme de la mission
don't il est charge, mais il en a amoindri, autant que possible,
les propositions. D'aprs ce qu'il m'a dit, il ne serait charge que
d'un emprunt fort peu considerable. Son intention est de le
tenter d'abord en Angleterre et, en cas de non succs, de s'adres-
ser aux capitalistes franais, et il m'a demand des lettres de
recommendation pour quelques banquiers de Paris. Je les lui
ai promises sans demander d'explication, pensant qu'il valait
mieux passer pour dupe, que de s'engager dans une discussion
inutile et peut-tre dangereuse. Mais M. Dupuy a quitt Port-au-
Prince sans venir prendre les lettres qu'il m'avait demandes...
Il emporte six mille piastres fortes, pour frais de voyage, et le
brevet de Colonel d'Etat-major du gnral Hrard...






Voil, Monsieur le Ministre, comment se traitent les affaires
en Haiti !

Agre:, je vous prie, etc...
Le Consul gnral de France :
(Sign): LEVASSEUR.



Sur la valeur et la portee des tractations dans lesquelles les
dirigeants hatiens et agents franais taient engags la phase
o en taient les vnements, il y avait, de part et d'autre, une
certain inclination abuser de l'imagination speculative chez
les acteurs qui se croyaient en measure de dominer la situation.
Les agents franais accablaient les Hatiens de toutes sortes
d'accusations. Dans leur correspondence avec leur gouvernement,
ils les traitaient d'ignorants, de fourbes, d'imposteurs, que sais-je
encore, selon que les Hatiens se drobaient comme ils pouvaient
la tactique de ces fonctionnaires qui, profitant de la dtresse
du pays, tchaient d'amener leurs interlocuteurs remettre Hati
sous la tutelle franaise d'une faon ou d'une autre.
De leur ct, les homes qui, Port-au-Prince, taient in-
vestis des graves obligations du pouvoir, prenaient de plus en
plus conscience de l'normit de la tche qu'ils avaient assume.
Si mal prpars qu'ils fussent matriser une situation don't la
progression allait vers le pire, ils s'vertuaient tout de mme
en carter les prils du mieux qu'ils pouvaient.
En face d'adversaires habitus la chicane diplomatique et
arcbouts, de surcrot sur leurs forces maritimes et militaires,
les Hatiens recoururent la tactique coutumire des faibles. Ils
jonglrent et rusrent...
Mais, jusqu'au 23 septembre 1843, c'est--dire six mois aprs
la prise d'armes de Praslin, le gouvernement franais n'avait pas
encore fait parvenir des instructions formelles et prcises ses
agents en Hati sur la ligne de conduite qu'ils devaient suivre
dans la crise hatienne.
Il semble bien que le Quai d'Orsay ait t indcis sur la poli-
tique nette et claire qu'il pouvait adopter dans une situation qui
tait d'ailleurs pleine d'inconnus.
Lui fallait-il endosser les suggestions pressantes de M. Levas-
seur, appuyes par le Contre-Amiral de Moges ?
Mais alors, devait-il se demander, quelle serait la reaction
du Cabinet anglais, le cas chant ?
Le gouvernement franais pouvait-il imposer une solution
de force au problme hatien sans s'exposer des complications
possibles le gurillas et l'hostilit anglaise ?





Il est vrai que ses agents du bassin des Antilles ne redoutaient
rien de pareil et lui conseillaient avec insistence d'agir vite selon
leurs indications. Mais, peut-tre, avait-il, lui, des informations
d'autres sources qui lui commandaient une certain prudence.
En tout cas, c'est ce que rvle la suite de la correspondence
don't nous poursuivons l'analyse...
Nanmoins, la date du 23 septembre 1843, le Quai d'Orsay,
ayant nomm M. Adolphe Barrot, son plnipotentiaire, prs du
gouvernement de Port-au-Prince, spcialement charge d'aller
traiter la question du sursis sollicit par le gouvernement hatien
et de fire les ajustements subsquents au service rgulier des
annuits de l'emprunt selon les clauses du Trait de 1838, lui
donna les instructions suivantes :




IV


INSTRUCTIONS
donnes par le gouvernement franais M. Adolphe Barrot,
envoy come commissaire extraordinaire Port-au-Prince
pour ngocier avec le gouvernement hatien sur le service
rgulier du Trait de 1838.

Paris, 25 septembre 1843.
Monsieur,
Vous savez qu'en 1825, le gouvernement hatien s'tait engag
envers la France, pour prix de la reconnaissance de son indpen-
dance, d'abord payer en cinq ans une some de 150 millions,
destins indemniser les anciens colons, ensuite nous accorder
perptuit certain privileges commerciaux. Vous savez gale-
ment qu'aprs l'acquittement du premier cinquime de sa dette
effectue en presque totalit au moyen d'un emprunt conclu avec
des banquiers franais, le gouvernement hatien se trouva dans
l'impossibilit de continue ses paiements, qu'en presence de cette
impossibilit trop bien dmontre, le Roi consentit ouvrir des
ngociations pour un nouvel arrangement, que pendant la dure
de ces ngociations les engagements de 1825 cessrent de recevoir
aucun accomplissement et que c'est seulement en 1838 qu'on
arrival la conclusion d'un trait par lequel le gouvernement du
Roi, renonant aux privileges commerciaux qui nous avaient t
accords, consentit de plus rduire notre crance, de cent vingt
millions qui nous taient encore ds, soixante millions payables,
non plus en cinq, mais en trente annuits.






On devait esprer que de telles concessions nous assureraient
au moins l'excution strict et rigoureuse des stipulations conve-
nues. Pendant cinq ans, en effect, les Hatiens y ont t fidles,
mais le gouvernement provisoire sorti de la revolution qui a ren-
vers le pouvoir du Prsident Boyer, vient de nous faire demander
un sursis imprieusement exig, dit-il, par la dtresse financire
laquelle (il) se trouve, et les informations qui sont parvenues
donnent lieu de penser qu'en ralit les effects de la dernire
revolution, combines avec ceux d'un tremblement de terre et
d'un vaste incendie qui l'avaient presque immdiatement pr-
cde, ont mis, pour le moment et pour longtemps peut-tre, la
nation hatienne hors d'tat d'acquitter entire nos mains les
sommes qu'elle s'est engage payer annuellement.
Dans une telle situation, le devoir du gouvernement du Roi
est de s'assurer par tous les moyens possibles, de la ralit des
obstacles qu'on lui allgue, et si comme il est bien probable, il en
reconnat l'existence et la gravit de rechercher et d'obtenir, soit
les ddommagements, soit les garanties qui pourraient seules
justifier de notre part la concession nouvelle don't on exprime le
dsir. Tel est, Monsieur, le double objet de la mission que le Roi
vous confie, en vous envoyant Hati comme son commissaire
extraordinaire.
Vous aurez d'abord rechercher si la dtresse financire du
gouvernement hatien est aussi relle qu'il le prtend et juger
jusqu'a quel point dans la dmarche qu'il a faite auprs de nous,
il a pu tre domin par les dclamations du parti qui a de tout
temps provoqu, qui provoque encore aujourd'hui la rupture pure
et simple de tous les engagements contracts avec la France.
Celte premiere question une fois rsolue dans le sens de la
ncessit d'un novel arrangement, vous devrez dclarer que le
gouvernement du Roi, quelque dispos qu'il soit faire encore
preuve de condescendance envers les Hatiens, ne saurait cette
fois consentir aucun atermoiement. Car il ne peut tre ques-
tion d'autre chose, si on ne lui accord des gages qui mettent,
en quelque sorte, sa responsabilit couvert, tant l'gard des
anciens colons don't les intrts sont engags dans cette affaire,
qu' l'gard de l'opinion publique, rendue mfiante par tant de
mcomptes et de dceptions.
Il n'est pas vraisemblable qu'on vous contest ce principle.
Mais il n'est pas vraisemblable non plus qu'on tombe facilement
d'accord sur la nature des gages que vous pourrez accepter. Je
vais examiner rapidement les propositions diverse qu'on pourra
vous faire et que vous pourrez suggrer vous-mme, tout en
vitant d'en prendre l'initiative.
On vous offrira peut-tre de nous abandonner l'exploitation
de quelque mine, de quelque fort. Nous n'en voulons aucun





prix, moins encore parce que l'tat du pays et l'esprit dfiant
d'une population presque sauvage, rendraient trop difficile el
trop dangereuse mme, la position des hommes auxquels on
pourrait confier cette exploitation.
On vous parlera peut-tre d'avantages commerciaux, d'exemp-
tions de droits de douane. Des motifs analogues nous engagent
repousser galement ce mode d'indemnit, qu'il serait d'ailleurs
si facile au gouvernement hatien de rendre illusoire, et qui de
plus dans l'tat (le dprissement progressif o se trouve le
commerce de ce malheureux pays, pourra n'offrir trs prochaine-
ment, mme avec la plus entire bonne foi de la part de l'admi-
nistration locale, que des resources purement nominales.
Reste l'ide d'une garantie territorial, non pas d'une dfini-
tive... de territoire, nous n'y pensions en aucune faon, mais de
l'occupation temporaire par des forces franaises, d'rne position
toul la fois assez facile garder pour qu'elle ne devnt pas
entire nos mains un embarras rel et assez imporlante pour que
le dsir de la recouvrer promptement se prsentMt tous les
esprits come un puissant molif d'empressement pour les indi-
gnes la recouvrer en se librant envers nous. Le gouvernement
hatien n'arrivera probablement de prime abord une pareille
proposition, il ne s'y prtera mme peut-tre qu'assez difficile-
ment, parce qu'il craindra d'engager sa responsabilit et de
s'exposer au reproche de trahir lindpendance du pays. Ce sera
vous, Monsieur, de l'amener peu peu ce double point, en lui
donnant la double conviction d'ane part que le gouvernement du
Roi n'accordera aucun dlai el prendra lui-mme ses srets si
on ne lui done des garanties vraiment suffisantes, de l'autre
qu'aucune des autres garanties qu'on pourrait penser nous
offrir n'aurait nos yeux ce caractre.
Quant au choix de la position qu'on pourra remettre entire nos
mains, nous dsirons galement que vous vous absteniez de la
designer vous-mme. Mais il n'en est qu'une qui nous paraisse
runir les conditions dsirables dans l'intrt des deux parties,
je veux parler de la presqu'le de Samana. Vous savez qu'elle est
situe dans la parties Espagnole, l'extrmit orientale, loin par
consquent des portions de l'le que la France a longtemps pos-
sdes et o se sont passs des vnements don't la presence de
nos forces pourraient rappeler le pnible et dangereux souvenir. Il
est facile d'occuper la presqu'le de Samana sans contact habituel
avec la population du reste du pays. Enfin elle offre des resources
varies et assez prcieuses pour constituer un gage d'une incon-
testable valeur. Je viens de vous le dire : aucun autre poinl
ne nous paratrait presenter les mmes advantages ni mme peut-
tre des advantages assez rels pour qu'il convnt de les accepted.
Cependant, tout en dirigeant constamment vos efforts vers l'obten-





tion de cette presqu'le, vous ne vous refuserez pas discuter les
autres propositions territoriales qui vous seraient faites et c'est
en les cartant successivement que vous chercherez amener ce
rsultat les ngociateurs hatiens.
Je viens, Monsieur, de vous indiquer le but principal et im-
portant de votre mission. L'intention du gouvernement du Roi est
aussi que vous profitiez du sjour que vous ferez Hati pour
recueillir des informations tendues sur la situation gnrale du
pays, sur l'esprit et les tendances des diffrents districts et des
diverse castes, sur les directions que chacune d'elles pourrail
prendre dans le cas o l'unit de l'Etat hatien dj fort branle
par la dernire revolution et menace de plus en plus par l'agi-
tation de certain hommes, par la lassitude et le dgot de beau-
coup d'autres, viendrait se disjoindre. Nous avons besoin de
connatre exactement la force des parties qui se rattachent dans le
Sud, l'ide d'un protectorat anglais, dans l'Est, celle d'un
retour vers la souverainet espagnole. Il y a l des ventualits
qu'il imported de prvoir, pour ne pas tre pris au dpourvu.
Je n'ai pas besoin de vous recommander d'entretenir les
rapports les plus intimes et les plus confiants, tant avec M. l'Ami-
ral de Moges, qu'avec M. le Consul gnral du Roi Hati. Leur
concourse est videmment ncessaire au succs de votre mission.
Les rsultats que vous pourrez obtenir seraient d'ailleurs com-
promis, si la moindre apparence de dsaccord ou simplement de
froideur entire le commissaire du Roi et le reprsentant permanent
de la France, celui qui aprs votre dpart s'occupera de travailler
au maintien de ces rsultats, devait, en jetant du doute aux geux
des indignes sur la confiance don't il est invest par le gouver-
nement de S. M., affaiblir la bonne position que lui a faite si
just titre, la fermet claire de sa conduit dans des circons-
lances difficiles.


Les instructions ainsi formules limitaient les activits de
M. Barrot dans un cadre bien dtermin. Elles ne prvoyaient
pas l'ventualit d'autres solutions du problme pos que celles
qui taient dans la note.
Ce fut pourquoi le commissaire, avant de quitter Paris, crut
opportun de soumettre quelques observations l'attention du
Ministre dans la lettre ci-aprs :
Paris, le 1er octobre 1843.

Je suis bien loin de me dissimuler tous les obstacles que
j'aurai vaincre pour parvenir au but que Votre Excellence se
propose. Mais il serait superflu de l'entretenir de nouveau.






Je me contenterai, Monsieur le Ministre, de vous soumettre
quelques questions en vous suppliant d'y rpondre, si cela est
possible, au plus tard, par le courier du 3 du courant.
lo Dans le cas o malgr mes efforts pour dcider le gouver-
nement hatien nous faire la cession de la presqu'le de Samana,
titre de garantie, le gouvernement s'y refuserait absolument,
pourrai-je accepter une des annexes de Saint-Domingue, La
Gonave, La Tortue, par example ?
20 Si la cession d'un point convenable est faite au gouver-
nement franais, quelles measures devrai-je prendre pour que ce
gage nous soit livr ? M. l'Amiral de Moges a-t-il reu ou recevra-
t-il des instructions pour en prendre immdiatement possession,
ou faudra-t-il attendre pour cela la ratification du trait et de
nouveaux ordres de Votre Excellence ? Il serait urgent de dter-
miner quels sont les annexes ou les points territoriaux don't la
cession par le gouvernement d'Hati entranerait l'occupation im-
mdiate par la France ?
3o N'y aurait-il pas du danger laisser au gouvernement ha-
tien le temps de revenir sur sa determination, et ne s'exposerait-
on pas se voir dans l'obligation de chtier la Rpublique, qui
semblerait se jouer successivement de tous les traits avec la
France ?
40 Si le gouvernement hatien, press par l'attitude que je
prendrai auprs de lui, se dcide payer le terme chu, ma
mission ne se trouvera-t-elle pas termine? Aurais-je mme bonne
grce parler des paiements venir un dbiteur qui ne nous
devrait mme pas une faveur ?
5, Je dsirerais beaucoup que Votre Excellence voult bien
me dire quels sont, outre la position que le gouvernement du Roi
me fait auprs de la Rpublique et le poids qu'auront dans les
ngociations le nom et la puissance de la France, les moyens mis
ma disposition pour amener le gouvernement hatien nos vues.
Pour m'expliquer plus clairement, M. l'Amiral de Moges a-t-il
reu l'ordre de cooprer par tous les moyens en son pouvoir au
succs de la mission qui m'est confie ?
6" Dans le cas, au moins trs possible, o je ne russirais
obtenir d'Hati ni argent, ni garantie et o la ngociation se trou-
verait entirement puise, devrais-je, aprs en avoir rendu
compete Votre Excellence, attendre ses nouveaux ordres ?
Votre Excellence m'a promise de m'ouvrir un credit. Je le lui
rappelle. Car ayant traiter avec de petites gens et agir sur de
petits esprits, ce moyen de succs peut me devenir absolumenl
ncessaire. Je n'ai pas besoin de dire V. E. que je n'en userai
qu'avec la plus grande discretion.






Je suis avec respect, Monsieur, de Voire Excellence, le trs
humble et trs obissant serviteur.
A. BARROT.



En rponse cette lettre, le Ministre des Affaires trangres
fit la rponse suivante en dictant des instructions complmen-
taires M. Barrot.
Paris, le 3 octobre 1843.
Monsieur,
J'ai reu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'crire
avant-hier pour me demander la solution de quelques questions
relatives la mission don't vous a charge le gouvernement du Roi.
Je m'empresse d'y rpondre aussi nettement que possible.
Si le gouvernement hatien se refusait nous accorder titre
de garantie l'occupation de la presqu'le de Samana, offrait la
place qu'une des annexes de Saint-Domingue telle que La Gonave
ou La Tortue, vous devriez vous borner me transmettre cette
proposition. S'il consentait au contraire nous laisser occuper
la presqu'le, nos forces devraient en prendre immdiatement pos-
session. S'il se dcidait payer le term chu de sa dette et si
d'ailleurs il ne demandait pas de dlais pour les paiements subs-
quents, il est indubitable que votre mission se trouverait ter-
mine. En effet, nous n'aurions absolument aucun droit d'exiger
d'un dbiteur qui serait parfaitement en rgle notre gard des
garanties non stipules par le contract qui a constitu la dette.
M. l'Amiral de Moges vous donnera tout l'appui moral qui
dpendra de lui, mais il faudrait une dlibration ultrieure dtl
gouvernement du Roi pour qu'il pht aller plus loin.
S'il nous tait galement impossible d'obtenir des Hatirn;,,
soit de l'argent, soit une garanlie sfflisante, si par consquent la
ngociation se trouvait entirement puise, vous devriez ae rs
m'en avoir rendu compete, attendre Hali mme, les instrrclio:is
que je vous transmettrais.
Un credit de huit mille francs vous est ouvert dans le but
indiqu par le dernier paragraph le e votre lettre.



Les instructions complmentaires du Ministre, tells qu'elles
sont exprimes dans sa lettre du 30 octobre ci-dessus rapporte,
suscitrent de nouvelles observations que lui adressa le commis-
raire du Roi avant de quitter la France.





Les voici :
Brest, le 12 octobre 1843.
Monsieur le Ministre,
Nous sommes encore Brest, retenus par les vents d'Ouest et
menacs d'y rester encore longtemps, s'il faut en croire les marines
du port. C'est la crainte de ce retard qui me faisait presser mon
dpart de Paris : il est peu probable, aujourd'hui, que nous puis-
sions tre Saint-Domingue, en admettant mme que nous par-
tions vers le 15, avant les premiers jours de dcembre. Votre
Excellence ne recevra donc pas l'annonce de mon arrive mu
destination avant l'ouverture de la Session.
J'ai reu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'crire
en rponse la mienne du ler octobre. Votre Excellence rpond
autant que cela lui est possible aux questions que je prenais la
libert de lui faire relativement la mission qu'elle a bien voulu
me confier.
Me permettra-t-elle de lui soumettre quelques nouvelles obser-
vations ? Je les crois urgentes et j'espre qu'elle le pensera
comme moi.
Votre Excellence me dit que si le gouvernement hatien, se
refusant nous accorder, titre de garantie, l'occupation de la
presqu'le de Samana, offrait la place quelqu'une des annexes
de Saint-Domingue, telle que La Gonave ou La Tortue, je devrais
me borner lui transmettre cette proposition .
Mais les vnements marchent rapidement dans un pa!;s en
revolution. Toute notre chance de succs est dans la mobility
mme des impressions que peuvent recevoir et le gouvernement
et les populations. Je pense donc que le gouvernement du Roi
doit me mettre mme de saisir l'occasion favorable, si elle se
prsente. Nous ne devons pas laisser au gouvernement d'Hati.
gouvernement don't l'instabilit paratra peu douteuse Votre
Excellence, quel que soit celui qui sera sorti ou sortira de l'Assem-
ble constituante, ou peut-tre mme, du choc de nouvelles rvolu-
tions, le temps de cder une autre influence que la ntre. Je
redoute moins encore, Monsieur, la difficult dj si grande tde
parvenir au rsultat que vous dsirez, que la reaction qui le suivra
ncessairement.
Voire Excellence ne pense-t-elle pas que le gouvernement du
Roi peut peser l'avance le pour et le contre de l'occupation pro-
visoire, titre de garantie, d'une des annexes de Saint-Domingue
que je lui indiquais, ou de tout autre point du pays, et dans le
vagui un point aussi important et qui peut, il me semble, tre
rsola tout aussi aisment aujourd'hui que plus tard ?
J'ai encore une question soumettre la sagesse de Votre
Excellence. Il pourrait se faire et cela est mme probable, que la





Rpublique d'Hali, fidle un systme qui lui a souvent erussi,
et envoy un commissaire charge de traiter avec le gouverne-
ment du Roi, et que nous nous croisions en route. Si je ne reois
pas temps des instructions de Votre Excellence, voici ce que je
dirai au gouvernement hatien : Vous nous avez demand un
sursis, le gouvernement du Roi, protecteur des intrts franais
en Hati, intrts consacrs par plusieurs traits avec la Rpu-
blique, a voulu s'assurer par lui-mme des circonstances qui pou-
vaient motive celle concession. Il m'a envoy auprs de vous,
pour ainsi dire sur volre demand. Ce n'est que sur les lieux que
les renseignements ncessaires peuvent tre obtenus. Il est dans
voire intrt el de votre honneur de traiter avec moi, l'agent
direct du gouvernement du Roi. Ne pas m'admettre remplir la
mission toute de bienveillance qui m'a t confie, serait faire
injure au Roi et au pays et paralyser, peut-tre, le vif dsir qu'a
le gouvernement de Sa Majest de faire tout ce qui lui sera pos-
sible de faire en faveur de la Rpublique.
Si ce raisonnement ne suffisait pas, j'ajouterais que dj le
gouvernement hatien a refus la ratification d'un trait qui avait
obtenu celle du Roi et que le gouvernement franais ne peut plus,
ne doit plus, s'exposer un pareil dsagrment.
Si, en definitive, je ne parvenais pas, chose peu probable,
engager le gouvernement d'Hati entrer en ngociations avec
moi immdiatement, j'en instruirais aussitt Votre Excellence,
et j'attendrais ses nouveaux ordres.
J'prouve present, Monsieur, le besoin de vous dire, avec
loute la franchise que vous avez le droit d'attendre de moi, ce
que je pense des rsultats possibles de la mission que vous avez
bien voulu me confier.
Vous savez quel people nous avons faire. Vous savez avec
quelle ardenle susceptibility il a rejet jusqu'ici tout ce qui pou-
vait porter ou tout ce qui paraissait pouvoir porter la moindre
atteinte son indpendance. Ainsi le gouvernement anglais a fait,
plusieurs reprises, des tentatives pour obtenir la permission
d'tablir un simple dpt de carbon de terre sur la presqu'ile
de Samana, elles ont t constamment infructueuses. L'article 38
de la Constitution, consacrant par un acte national la jalouse
inquitlude des populations, a stipul que tous les trangers
blancs, sans exception, seraient exclus du droil de proprit
Saint-Domingue. Ce people nouveau a senti que s'il admettait au
partage des droils de citoyen les hommes de race blanche, il
serait tt ou tard envahi. Il a reconnu son infriorit en industries,
en intelligence, il a voulu se renfermer sur son sol comme dans
une forleresse, et s'il a admis les trangers dans l'enceinte, il ne
l'a fait qu'en limitant le nombre, au moyen de restrictions mul-
tiplies, et en exerant sur eux une active surveillance. Nous ne





dlevons pas nous dissimuler que nous, les anciens matres du sol,
nous devons, plus encore que les autres, exciter les inquitudes
de la Rpublique. Elle a peine se persuader que nous ayons
perdu tout espoir de reconqurir ce beau pays, qu'on nommait,
si just titre, le plus beau diamant de la Couronne de France,
routes nos dmarches lui semblent tendre ce but, il y a de plus,
entire elle et nous, cette haine si naturelle du pays mancip,
l'ancienne mtropole, et don't l'Angleterre et les Etats-Unis nous
offrent un si frappant example.
C'est donc, Monsieur, contre cette disposition que je vais avoir
lutter. Votre Excellence pensera probablement, comme moi,
qu'avant la revolution qui vient de se fire, le project du gouver-
nement du Roi de se faire cder, provisoirement, mme titre
de garantie, la presqu'le de Samana, aurait sembl inexcutable.
C'est videmment dans les vnements mme de la revolution
que nous cherchons trouver les lments du succs. Je crois
qu'ils y sont en effet, et je dirai tout l'heure Voire Excellence
sur quoi je fonde cette opinion. Mais quelle a t, je ne dirai pas
la cause premiere de cette revolution ? Quel est le plus grand
grief que les rvolts allguaient contre le gouvernement de
Boyer ? La dette contracte envers la France. C'est ainsi, disaient-
ils, qu'il a paralys toutes les resources, tout l'essor du pays, il
nous a crass sous le poids d'une dette qu'il n'avait pas le droit
de contractor. Le triomphe obtenu, la devise du drapeau a peut-
tre un peu change, les vainqueurs ont craint, sans doute, de
compromettre leur victoire, en attirant sur le pays l'inimiti de
la France. Mais de l fire taire toutes les susceptibilits natio-
nales, de l aliner, mme titre de garantie et provisoire-
ment, une fraction quelconque du territoire de la Rpublique,
n'y a-t-il pas une immense distance ? Les Hatiens ne se dissi-
mulent pas, quelques protestations que nous leur passions, qu'une
semblable concession, faite par un gouvernement come le gou-
vernement d'Hati une nation comme la France, est faite irrvo-
cablement. Ils seront assez habiles pour en prvoir toutes les
consequences. Je puis me tromper, mais je crains beaucoup que
les renseignements que Votre Excellence a reus sur les disposi-
tions de la population notre gard, ne soient erronns, et qu'ils
n'aient t recueillis qu' la superficie des choses.
Le moment qui suit une revolution est, d'ailleurs, peu favo-
rable pour obtenir du gouvernement n de cette revolution des
concessions qui peuvent blesser l'orgueil national. Votre Excel-
lence pense-t-elle, qu'un gouvernement, plac comme va l'tre le
gouvernement d'Hati, puisse, sans une grande imprudence, de-
mander, aujourd'hui, au pays, la ratification d'une disposition
qui alinerait, mme momentanment, une fraction du territoire
hatien ?





Ce n'est donc, Monsieur, qu'avec la plus grande circonspection
que nous devons, mon avis, nous lancer dans cette voie. Aussi
vois-je avec regret que le gouvernement du Roi me ferme toutes
les autres.
Il est possible que la Rpublique d'Hati soit par sa faute, je
le veux bien, dans l'impossibilit d'acquitter sa dette envers nous,
c'est ce que j'ai mission de vrifier. Si l'impossibilit est relle,
n'y aurait-il pas danger pousser le pays jusque dans ses derniers
retranchements ? Ne peut-il pas, en dsespoir de cause, se jeter
dans les bras de l'Angleterre, qui l'y recevrait, quelque peu de
profit qu'elle dt y trouver d'abord, et lui donner le monopole
exclusif de son commerce, en change de sa protection et du
pavement de la dette franaise ? Votre Excellence doit prvoir ce
cas, car il est possible.
La question d'occupation de la presqu'le de Samana prsente
encore d'autres faces. Je ne parle pas des rclamations que pour-
rait lever le gouvernement espagnol qui a conserv tous ses
droits sur son ancienne possession. Nous lui rpondrions ais-
ment, puisque notre prtention avoue n'est qu'une occupation
provisoire titre de garantie et jusqu' parfait pavement.
Mais si la parties Sud de l'le, pousse peut-tre cette dtermi-
nation par l'acte mme du gouvernement hatien, se soulevait
contre cette cession de l'ancien territoire espagnol, et Votre Excel-
lence sait combien peu tient l'union entire ces deux grandes
fractions du pays, si cette cession enfin devenait le prtexte d'une
guerre entire nos forces et les habitants des provinces voisines,
le gouvernement du Roi est-il dcid en subir les consequences,
ainsi que celles de toutes les complications qui en peuvent
surgir ? Car, Votre Excellence le sait, la guerre amne la guerre.
Pourquoi Votre Excellence, qui veut bien m'honorer de quelque
confiance, ne me laisserait-elle pas l'entire libert de juger
l'opportunit de telle ou telle measure ? Pourquoi limiterait-elle
mon action une ngociation sur tel ou lel point ?
Elle croira, du reste aisment, qu'en lui demandant plus de
latitude, je suis m exclusivement par le dsir de bien faire les
affaires qu'elle m'a confines.
Si les ngociations sur le terrain o je dois les placer, d'aprs
mes instructions offraient un danger rel, si elles pouvaient com-
promettre jamais nos relations et nos esprances d'avenir dans
ce pays, si cela m'tait bien prouv, quand je serai sur les lieux
et mme de bien juger les choses, je crois qu'il serait sage,
qu'il serait prudent, de ne pas nous astreindre suivre exclusi-
vement une seule voie. Je ne saurais parler Votre Excellence
de toutes les phases que les ngociations peuvent prsenter, mais
tout en conservant intacte toute notre dette contre Haiti, ne





pourrions-nous pas faire acte de gnrosit, et lui accorder un
sursis moyennant de grands advantages commerciaux accords
exclusivement notre commerce et don't il jouirait jusqu' une
priode dtermine de paiements successifs ?
Je sais que le gouvernement du Roi a dfendre les intrts
dles anciens colons, ou plutt de ceux qui reprsentent, aujour-
d'hui, leurs droits, mais si la Rpublique est rellement hors
d'tat de payer, devons-nous sacrifier les grands intrts du pays
et nous exposer perdre la crance mme des colons, la position
avantageuse dans laquelle elle nous place, vis--vis de ce pays,
et le gage mme d'ailleurs, du pavement future de la dette ?
Et je ne me le dissimule pas, Monsieur, si nous insistons avec
trop de svrit, nous y sommes exposs.
Mais si le gouvernement du Roi, aprs avoir puis inutile-
ment toutes les ngociations pour l'occupation provisoire de la
presqu'le de Samana, ne croit pas devoir en entamer d'autres
pour obtenir soit la cession d'un autre point, soit des avantages
pour notre commerce, s'il se refuse accorder gracieusement et
gnreusement le sursis qui lui est demand, si, enfin, il se dci-
dait user de tous ses advantages et, j'oserai le dire, de tous ses
droits sur l'ancienne colonie de la France, je pense qu'il pourra
trouver, comme je l'ai dit tout l'heure, dans la situation actuelle
du pays, de nombreux lments de succs, ce succs me paratrait
mme peu prs certain, si le gouvernement du Roi prenait la
resolution d'entrer franchement dans les voies qui doivent forc-
ment y conduire. Il n'est pas ncessaire que je parle Votre
Excellence des consequences extremes de la determination qu'elle
prendrait. Elle est bien mieux que moi mme de les calculer. .le
vais expliquer ma pense.
Volre Excellence sait que la population de Saint-Domingue se
divise en deux grades fractions. Les noirs qui forment les masses
et qui ont la force matrielle, et les hommes de couleur qui sont
dans la population dans la proportion d'un vingt, et en qui se
concentre presqu'exclusivement toute l'intelligence. Cette situa-
lion a produit ce qu'elle devait naturellement produire. Les
masses ou les noirs ont chass les blancs au profit de l'intelli-
gence ou des hommes de couleur. Ceux-ci ont longtemps endormi
le people au moyen des mots puissants de libert et d'indpen-
dance. Ce sommeil durait encore, quand une nouvelle gnration

1Le Gouvernement hatien, press par la position que nous lui ferons,
et menac d'y retomber, en cas de modification non consentie par nous de
tarif, serait, peut-tre plus circonspect qu'il n'a t jusqu'ici. Ce n'est l du
reste, qu'une precaution que je vous propose, en presence d'un danger ven-
tuel. Jusqu' nouvel ordre de V. E. mes instructions restent les mmes et
j'agirai surtout conformment l'esprit qui les a dictes.

88






est venue surgir ct les hommes qui avaient fait la revolution.
L'intelligence ne s'tait pas dplace, elle tait toujours avec les
hommes de couleur, avec les nouveaux comme avec les anciens,
mais en mme temps que les premiers grandissaient les derniers
vieillissaient, et quand l'ambition des jeunes hommes est arrive
son point de maturity, ce qui doit ncessairement arriver vile
dans un tat social organism comme celui d'Hati, celle des vt-
rans de la revolution n'tait plus soutenue par la vigueur nces-
saire. Le conflict que l'on devait prvoir a eu lieu, et l'ancienne
revolution a t dtrne dans la personnel du Prsident Boyer
et de ses principaux adhrents.
Quels ont t les manouvres de cette nouvelle revolution ?
Encore les noirs. On les a une second fois soulevs au moyen
du mme levier, la libert et l'indpendance. Mais les hommes de
couleur, entrans par leurs passions et par leur ambition per-
sonnelle, n'ont pas rflchi qu'une nouvelle gnration de noirs
s'tait leve ct d'eux, moins abrutie que celle qui avait servi
d'instrument leurs pres, doue par quarante ans d'existence
comme nation indpendante d'une sorte de sentiment national.
Ils ont oubli que la domination des petits multres tait plus
odieuse encore aux masses opprimes que celle des blancs, el
qu'il existait entire eux et les noirs une haine invtre, une
haine de famille, que cette haine a t enchane, tant qu'ils
avaient t unis entire eux, tant qu'une volont unie prsidait
l'administration du pays. Ils ne se sont pas aperus que la rvo-
lution qu'ils allaient faire, briserait le lien qui faisait toute leur
force et leur mettrait ncessairement les armes la main contre
dle nouveaux oppresseurs plus odieux encore que les premiers.
C'est ce qui est arriv, Monsieur. Votre Excellence voit que
de tous cts les masses lvent leurs drapeaux contre les hommes
de couleur, l'insurrection surgit de routes parts, comprime dans
un endroit, elle renat dans un autre plus forte et plus menaante.
Elle va, dit-on, mais cela demand confirmation, jusqu' inscrire
pour devise sur son drapeau le protectorat de la France. Peut-
tre les hommes de couleur parviendront-ils touffer cette
hydre, mais il ne paratra douteux Votre Excellence, que si la
France voulait mettre franchement son influence dans la balance
en faveur des noirs, si elle se dclarait ouvertement pour eux en
leur garantissant leur indpendance, leurs grades et leurs pro-
prits, il y aurait dans la situation actuelle du pays plus d'une
chance d'obtenir, comme rsultat de cette intervention, la rcu-
pralion, par la France, de son ancienne possession, sans de
grands sacrifices d'hommes et d'argent.
Le tableau que je viens de tracer Votre Excellence est vrai,
et je suis persuade que l'exprience que j'acquerrai plus tard des
hommes et dles choses d'Hati, pourra en modifier quelques d-





tails, mais qu'elle ne changera rien au fond. J'ai cru de mon
devoir de le faire passer sous les yeux du gouvernement du Roi
mais mon devoir s'arrte l. Je ne saurais avoir la prtention de
lui donner un conseil.
Il ne me reste plus qu'une seule chose dire Votre Excel-
lence, c'est que je suis prt excuter, avec tout le zle qu'elle
me connat et avec toute la circonspection que demandent les cir-
constances, les ordres qu'elle m'a donns. Vous pouvez, Monsieur,
ne pas rpondre cette lettre, si vous le jugez convenable, et ma
mission restera ce qu'elle tait mon dpart de Paris. Mais si
vous croyez devoir modifier les instructions que j'ai reues, je
vous prie d'avoir la bont de m'en prvenir par le steamer qui
partira de Southampton le ler novembre.
Vous excuserez, Monsieur, j'en suis sr, les observations que
renferme cette dpche. Vous y rencontrerez le sentiment du
devoir qui doit animer tout serviteur du pays.
Je suis avec un profound respect, Monsieur le Ministre, de Votre
Excellence, le trs humbre et trs obissant serviteur.
Le commissaire extraordinaire et plnipotentiaire
du Roi prs de la Rpublique d'Hati:
(Sign): A. BARROT.




V


A la phase o nous sommes parvenu dans l'analyse des acti-
vits diplomatiques des agents franais en Hati, il convient
d'examiner avec soin la souplesse de leur tactique et de l'habilet
de leurs manoeuvres pour atteindre l'objectif qu'ils poursuivaient
avec une inlassable ardeur, celui d'un retour de la France la
domination politique de l'le d'Hati.
L'un des traits principaux de la tactique, c'tait de subjuguer
les hommes au pouvoir et de les amener adopter les desseins et
les points de vue de ces agents dans le rglement des difficults
surgies dans l'application rgulire des clauses du Trait de 1838.
Mais quelle tait la valeur propre de ces hommes ? Pour le
savoir, il fallait les frquenter de prs, saisir au vif les mani-
festations de leurs faiblesses et de leurs ambitions, les tendances
de leur caractre, leurs reactions devant les circonstances impr-
vues. Quel champ d'observations pouvait tre plus appropri
une telle investigation si ce ne fut cette poque rvolutionnaire o
les pripties des movements populaires, le dchanement des
passions, les esprances et les dceptions conjugues des acteurs






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cts, il nous faut un president qui sache au moins lire..., et la
popularity du noir, Hypolite Glin, se trouva tout coup renforce
de celle que venait de perdre Hrard.
Une autre circonstance venait aussi d'exercer une grande
influence sur la situation respective des deux comptiteurs,
Hrard et Hypolite.
L'audacieuse tentative de Dalzon avai de nouveau frapp les
multres de stupeur. Dalzon avait chou, il est vrai, mais son
parti pour lequel il avait agi n'tait point mort avec lui. Partout,
encore, les noirs conservaient une attitude menaante. Un homme
nouveau pouvait se mettre leur tte et, par un succs imprvu,
arriver, enfin, l'extermination de la race jaune. Ne valait-il pas
mieux conjurer l'orage que de le braver, et le meilleur moyen
d'loigner le danger n'tait-il pas dle se placer sous la protection
d'un chef noir don't on captiverait la bienveillance par l'effet du
pouvoir ? Telle fut la question que se posrent les multres, et que
la peur leur fit rsoudre affirmativement. Le noir Hypolite fut, en
consequence, port au fauteuil de la prsidence de la Consti-
tuante, avec promesse d'tre bientt lev au fauteuil de Prsident
de la Rpublique, et l-dessus, noirs et multres s'embrassrent,
se jurrent une amiti fraternelle et scellrent leur reconciliation
par l'engagement rciproque de maintenir dans la nouvelle Cons-
titution, les principles des articles 38 et 39 de l'ancienne.
Un incident puril et la peur venaient donc de changer la
position des parties, au dbut de la Constituante. Le gnral
Hrard en prouva, d'abord, un profound chagrin et un dcoura-
gement complete. Mais quelques amis fidles et quelques noirs m-
contents (Lazare et Guerrier, particuliremenl) tentrent de
ranimer son ambition dconcerte et l'empchrent de cder
son dpit qui allait le pousser se retire compltement des
affaires.
Cependant, avant de songer recommencer srieusement la
lutte, le gnral Hrard examine ses resources. Dans la Consti-
tuante elles se rduisaient peu de chose. A l'exception de quel-
ques-uns de ses officers d'Etat-major qu'il avait, heureusement,
eu la precaution d'y introduire, tous les membres de cette Assem-
ble lui taient devenus hostiles, les noirs s'taient runis
Hypolite Glin, par sympathie dte couleur, les multres en avaient
fait aulant par peur et, surtout, disaient-ils bien haut, parce
qu'ils ne voulaient plus d'un gouvernement militaire, ni d'un
homme trop bien dispos en faveur des Europens. Ses amis du
Sud, mme ceux qui s'taient, d'abord, montrs les plus ardents
pour sa cause, tels que Fry, Blanchet, L'Hrisson, etc., venaient
de cder au torrent et l'avaient abandonn. C'tait donc en dehors
de la Constituante qu'il lui fallait chercher un point d'appui,
l'arme seule pouvait le lui offrir, mais il fallait la gagner. Dj,





il avait commenc se la rendre propice par les faveurs nom-
breuses que, comme membre influent du gouvernement provi-
soire, il avait pu lui accorder arbitrairement. Il acheva de la
gagner en affichant le plus profound mpris pour les nouvelles
institutions municipales don't l'tablissement avait profondment
bless les gots et les habitudes despotiques des officers. Il fut,
du reste, parfaitement second dans cette mannuvre par les deux
gnraux noirs, Guerrier et Lazare.
Le premier, convaincu de son impuissance s'lever au su-
prme pouvoir, mais fermement rsolu ne le cder aucun
autre noir, a dclar, hautement, que nul autre que lui ou le
hros de Praslin ne prendrait place au fauteuil de Prsident, et,
en mme temps, il a pris l'engagement de seconder Hrard,
condition que celui-ci lui confierait le commandement du dpar-
tement du Nord.
Le second, dcourag par le non-succs des insurrections
Salomon et Dalzon, a jug prudent de pactiser aussi et a vendu
ses services et son reste d'influence sur les noirs, au prix de
nombreuses concessions de domaines d'migrs, et contre la pro-
messe du commandement du dpartement du Sud. C'tait, sans
doute, beaucoup pour Hrard de s'tre ainsi refait une nouvelle
base d'oprations, mais elle pouvait ne pas tre suffisante, en
presence d'ennemis si nombreux et si ardents. Il fallait donc la
renforcer, ou du moins se manager une reserve par l'acquisition
d'un auxiliaire, et c'est sur la France qu'il porta ses vues.
En consequence, et aprs m'avoir fait sonder par quelques
amis communs, il me fit demander une entrevue secrte. Je ne
pouvais pas la lui refuser. Mais je dclarai qu'elle ne pouvait
avoir lieu que chez moi, il accept la condition et le lundi 30 sep-
tembre 4 h. 30 de l'aprs-midi, nous tions en tte--tte dans
nmon cabinet.
D'avance, je savais peu prs tout ce que j'allais entendre.
Les indiscrets amis du gnral Hrard m'en avaient dit assez
jpour m'clairer, et je comprise, tout d'abord, combien ma position
allait tre difficile dans cette conference. Et, en effet, sans instruc-
tions spciales (le V. E., sans mme la plus lgre indication des
vues et des projects du gouvernement du Roi sur nos futurs rap-
ports avec Hati, qu'allais-je rpondre des propositions don't
l'acceptation ou le refus formels pouvaient galement contrarier
le Cabinet franais et compromettre ma responsabilit ? Et, ce-
pendant, je ne pouvais reculer devant des explications revenues
invitables. Mais il me restait la resource de ne rpondre expli-
citement rien de ce que j'entendrais, et c'est quoi je me
rsolus fermement.
Je n'entreprendrai pas, Monsieur le Ministre, la tche peu
prs impossible, de reproduire ici, littralement, une conversation





que le manque d'locution, les rticences habituelles et le dsordre
des ides du gnral Hrard ont d ncessairement rendre excessi-
vement prolixe et presque toujours diffuse, mais je vais vous en
donner, sommairement, le rsultat. La fidlit de ma mmoire me
garantit l'exactitude des faits et mme l'identit des expressions.
La runion et les travaux de la Constituante servirent d'in-
troduction notre entretien. Le gnral n'hsita pas m'expri-
mer tout le mcontentement que lui inspirait l'esprit dmocra-
tique et brouillon de l'Assemble. Les membres qui la composent,
me dit-il, sont des ingrats et des ambitieux qui veulent exploiter
la revolution leur profit. Ils veulent un noir pour Prsident,
parce qu'ils esprent le mener a leur guise. L'homme sur lequel
ils ont jet leurs yeux, leur offre quelques chances de succs,
il est vrai, parce qu'il est sans intelligence, mais qu'ils y prennent
garde. Hypolite est lve de Christophe, et dfaut de bonnes
raisons, il pourrait bien faire donner des coups de sabre Mes-
sieurs les multres. Quant moi, ajouta-t-il, je suis dgot de
toutes les intrigues don't on m'entoure, de l'ingratitude don't on
paie mes services... Seul j'ai os me rvolter contre Boyer. J'ai
dlivr mon pays de la tyrannie... J'ai mis mes concitoyens
mme de rgnrer la Rpublique, ils ne tiennent aucun compete
des dangers que j'ai bravs, des sacrifices que j'ai faits..., ils me
patient de la plus noire ingratitude, ils calomnient mes intentions
et mon caractre...
H bien Qu'ils s'arrangent comme ils l'entendront, je vais les
abandonner eux-mmes. je vais me retire dans ma chaumire.
Dans ces paroles, il y avait un ressentiment vrai, mais je ne
crus pas la resignation qu'elles exprimaient. Je crus devoir
combattre le dcouragement d'Hrard. Je lui dis que sa retraite
serait un malheur pour le pays. que le dsordre dj si grand dles
affaires de la Rpublique, allait se transformer en anarchie san-
glante s'il abandonnail le champ de bataille aux ignorants et au.r
ambilieux, que dans mon opinion, il allait s'attirer le reproche
mrit d'avoir engag son pays dans une revolution, sans s'tre
demand s'il aurait le courage de l'en sortir, qu'il allait changer
son litre glorieux de rgnrateur de son pays contre celui de
brouillon et d'incapable, qu'aprs la faute grave qu'il avait faite
dle ne point s'emparer dle In dictature au mois d'avril, il allait en
commettre une plus grave encore en abandonnant le timon des
affaires que lui seul tait capable de tenir d'une main ferme...,
que je l'engageais bien rflchir avant d'adopter une resolution
qui allait dcider de sa reputation personnelle et de l'avenir
d'Hati.
Mes paroles taient sincres. Elles flattaient l'amour-propre
d'Hrard, elles ne pouvaient donc manquer d'tre bien accueillies.
Mais, malgr sa reputation de franchise, Hrard, au fond, est





toujours multre, c'est--dire pourvu d'une forte dose de finesse
et de dissimulation, et il se garda bien de se rendre tout d'abord
mon argumentation. Il remit en avant ses gots simples et
agrestes qui le rappelaient dans sa chaumire, affect une certain
rpugnance pour le pouvoir, numra de nouveau tous les dgots
qu'on lui avait fait prouver, ceux qui lui taient encore rservs
s'il persistait vouloir diriger une nation vile et sauvage qui ne
comprend pas le bien qu'on veut lui faire et qui est toujours
prte suivre les mauvaises inspirations des lches, des voleurs.
des intrigants qui ne s'adressent qu' ses mauvaises passions...
Cependant, ajouta-t-il, aprs quelques moments de rflexion,
je comprends la faute que vous me reprochez de ne m'tre pas
empar de la dictature au mois de mars... Cette faute, je pourrais
peut-tre la rparer... mais o prendre mon point d'appui? Ceux
mme qui se disent mes amis et qui m'entourent ne sont guids
que par l'ambition et la rapacit... et je sens que j'ai besoin de
bons conseils... D'ailleurs, comment nos affaires vont-elles s'ar-
ranger avec la France ?... Moi, j'ai confiance dans la gnrosit
de la France... mais les intrigants vont chercher nous brouiller
avec elle... Si j'tais libre, si le gouvernement franais avait
confiance en moi, je suis sr que nous nous arrangerions et je
reprendrais courage. J'en aurais bientt fini avec tous ces petits
parleurs et mme avec la Constituante qui ne va faire que des
sottises...
Ici, je vous confesse, Monsieur le Ministre, je commenai
me sentir de plus en plus embarrass. L'attaque tait directed, et,
cependant, je ne pouvais y rpondre franchement. J'ignorais, je
le rpte, les vues du Cabinet du Roi, et les instructions don't
serait porteur le plnipotentiaire de Sa Majest. Pouvais-je m'ex-
poser embarrasser par des ngociations secrtes, le terrain des
ngociations officielles don't serait charge M. Barrot ? Etait-il
prudent dle faire natre des esprances qui pouvaient tre dtruites
bientt par la parole de notre Commissaire royal ? Convenait-il
ma situation de compromettre mon caractre de simple Consul,
par des engagements ou des promesses non ralisables ? Et,
cependant, devais-je, par une retraite trop prcipite jeler le
dcouragement dans le crur d'un homme don't nous aurons pent-
tre besoin un jour, et nous priver, ainsi, de son influence ? Il ne
me restait donc de retraite honorable qu'en me rejetant dans les
gnralits qui ne compromettaient rien. J'assurai au gnral
Hrard que le gouvernement du Roi, tait bien prdispos en
faveur d'Haiti, qu'il dsirait, ardemment, la prosprit future de
la Rpublique, qu'il verrait, avec plaisir, la tte des affaires un
homme courageux et loyal avec lequel il pourrait tablir des
rapports de sympathie et de confiance mutuelle, que, dans mon
opinion, la protection el les secours de la France taient seuls






capable de rendre d Hati le repos, l'ordre et la prosprit que
tant d'vnements malheureux et les fautes nombreuses d'une
mauvaise administration semblaient avoir dtruits pour tou-
jours... Que je ne doutais pas que le Cabinet du Roi, si on lui en
fournissait l'occasion, ne s'empresst d'assurer par une protec-
tion relle et efficace le bonheur d'Hati, en garantissant la natio-
nalit hatienne et l'administration du pays par lui-mme, mais
que pour atteindre ce but, il faudrait entrer, franchement et sans
arrire pense, dans des combinaisons qui n'taient point de ma
competence, et pour l'indication desquelles le gouvernement fran-
ais, lui-mme, ne voudrait peut-tre pas prendre l'initiative,
mais qui, trs probablement, ne seraient point repousses si elles
taient proposes par le gouvernement ou par le chef future de
la Rpublique.
Evidemment, en parlant ainsi, j'approchais du but qu'Hrard
se proposait d'atteindre en venant chez moi, mais, videmment
aussi, l'ambitieux timide et inhabile auquel je parlais, aurait
dsir, de moi, des paroles si j'avais eu plus de confiance dans
son intelligence, dans ses capacits, mais quoique Hrard soit
vraiment, dans mon opinion, beaucoup au-dessus de ses rivaux,
sa mdiocrit cependant m'pouvante, et je ne trouve pas en lui
l'toffe ncessaire pour en faire avantageusement et honorable-
ment, comme je l'entends, l'homme de la France. Je jugeai donc
propos de ne pas m'engager davantage pour le moment, et
d'attendre pour le voir venir lui-mme, et mieux juger de ses
intentions relles et de sa bonne foi. Lui, de son ct, n'eut pas
le courage de prendre l'initiative d'une proposition nettement for-
mule, et notre conversation rentra dans des gnralits sur la
dplorable situation du pays, sur les tripotages probables de la
Constituante, sur la ncessit d'une administration habile el
vigoureuse pour rendre la vie la Rpublique agonisante, etc., etc.
Enfin, aprs une conference de plus de deux heures et demie,
Hrard me quitta en m'assurant, de nouveau qu'il aimait et
estimait la France, qu'il esprait beaucoup de la sagesse et de la
gnrosit du gouvernement du Roi. qu'il se ferait toujours un
devoir de lui donner des preuves de sa bonne foi et de la droiture
de ses intentions notre gard: mais qu'il sentait qu'il avait
besoin de bons conseils, qu'il les attendait du Consul de France
dans lequel sa confiance tait sans limites...
Le lendemain, dimanche ler octobre, le hasard (je le crois du
moins) me rendit en presence d'Hrard chez M. Lloyd, ngociant
anglais qui m'avait engag passer la journe la champagne.
Au nombre des invits se trouvaient MM. Fry et Blanchet; le
premier, vice-prsident, et le second, membre de l'Assemble cons-
tituante. Ces deux hommes don't j'ai dj eu l'occasion de parler
Votre Excellence, sont remarquables, et par la droiture de leur






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chise et de gnrosit les entrana el ils tendirent la main
Hrard. La reconciliation fut complete.
Aprs le djeuner, je me retrouvai (toujours par hasard) en
tte--tte avec Hrard, dans un appartement recul. Nos convives,
plus ou moins assoupis par les vapeurs du champagne, nous
laissrent les coudes branches. Plein d'motion et de reconnais-
sance pour le service que je venais liant avec ses bons et influents amis, le Gnral s'abandonna
moi presque sans reserve; il ne doutait plus, me dit-il, de la
possibility pour lui d'arriver au pouvoir, mais il avait de grandes
difficults vaincre pour s'asseoir au fauteuil de Prsident et de
plus grades encore pour s'y maintenir. La pnurie du trsor, la
reduction des revenues publics, l'incapacit de administration
financire, la rapacit des employs, devaient, ncessairement, le
mettre pour longtemps hors d'tat, non seulement de satisfaire
aux conditions du trait de 1838, mais mme de pourvoir aux
besoins les plus pressants du nouveau gouvernement de la Rpu-
plique que, dans cette triste situation, il aurait besoin de la
gnrosit et des secours de la France..., qu'il sentait bien, qu'en
retour, il devrait offrir des avantages et des garanties convenables,
et que, lorsque le gouvernement du Roi jugerait propos de
s'expliquer cet gard, il s'empresserait de lui rpondre, de
manire ne lui laisser aucun doute sur sa confiance et sa
bonne foi...
Comme vous le voyez, Monsieur le Ministre, dans cette second
entrevue, Hrard devenait plus pressant. Mais je trouvais qu'il
n'tait pas encore assez explicit. Il ne me convenait pas de
prendre l'initiative d'une proposition directed et clairement for-
mule. Je devais l'attendre de lui. Mais j'attendis en vain. Le
courage lui manqua et il n'osa pas en dire davantage. De mon
ct, comme la prudence me prescrivait une grande reserve, ma
rponse ne fut que la paraphrase de ce que j'avais hasard la veille.
Je n'ai pas cru devoir, Monsieur le Ministre, pousser plus
loin cette espce de ngociation clandestine, et j'ose esprer que
V. E. approuvera ma circonspection. Du reste, j'avais, peu prs,
atteint le double but que je me proposals, celui de renforcer la
position d'Hrard, en rapprochant de lui deux hommes influents,
qui faisant tout coup dfaut au parti noir, fort menaant en ce
moment, en raison des dernires tentatives de Salomon et de
Dalzon, devraient renverser les esprances d'Hypolite Glin et de
Lazare, sans cependant donner au part de couleur une puissance
suffisante pour pouvoir se passer de notre appui et d'avoir engag
Hrard dans une voie qui peut, un jour, nous tre trs favorable
s'il y persiste, le tout sans engager ma responsabilit et en conser-
vant au gouvernement du Roi l'entier exercise de son libre arbitre,
en presence des vnements futurs, quels qu'ils soient.





Malgr mon extreme reserve, Hrard part satisfait, et, pen-
dant tout le reste de la conversation qui dura encore prs d'une
here, il me parla de ses projects d'avenir, el me demand mes
avis sur divers points d'organisation future de la Rpublique,
avec toule la confiance d'un homme qui se croit sr d'arriver au
pouvoir et qui compete sur la France pour s'y maintenir.
Au moment de quitter la champagne, une circonstance fortuite
me dcida offrir une place dans ma voiture M. Blanchet. Mon
offre fut accepte avec empressement et nous nous mmes en
route, escorts du gnral Hrard, de son Etat-Major et de quel-
ques amis qui, comme lui, taient cheval. Pendant le trajet,
M. Blanchet m'exprima sa vive satisfaction de s'tre, ainsi que
son ami Fry, rapprochs d'Hrard qui, en dernire analyse, lui
paraissait, jusqu' present, le seul home de la revolution don't
on pt tirer un bon parti...
D'ailleurs, ajouta-t-il, je vois qu'Hrard est votre homme,
qu'il a, par consquent, chance de devenir celui du gouvernement
franais, et que, par lui, nous avons l'espoir d'arriver un
arrangement avec la France.
Je m'empressai de rpondre M. Blanchet que personnel
n'tait particulirement mon homme en Hati, que je n'avais
nullement l'outrecuidance de me targuer d'une influence quel-
conque sur les parties, que je voulais rester tranger tous, que je
n'avais aucun pouvoir pour me mler de ngociations d'aucune
sorte, que je ne pouvais, par consquent, prendre aucun engage-
ment, mais que, comme agent du Roi, comme ami d'Hati, je ne
pouvais rester indifferent aux vnements don't j'tais tmoin, et
que, naturellement, je me laissais aller aux sympathies que m'ins-
piraient ceux que je jugeais le plus capable de faire le bonheur
du pays, mais que mon rle, en definitive, se bornerait et se bor-
nait, en effet, celui d'observateur attentif des faits et de rap-
porteur consciencieux prs de mon gouvernement. M. Blanchet,
qui est un homme de beaucoup de tact, ne jugea pas propos de
me presser davantage et nous nous sparmes presqu'aussitt la
porte de sa demeure o ma voiture venait de s'arrter.
Voici, maintenant, Monsieur le Ministre, les rsultats presque
immdiats et trs ostensibles de mes deux longues conferences
avec le gnral Hrard.
Ranim, d'un ct, par les esprances qu'il avait puises dans
ses conversations avec le Consul de France, renforc, d'autre
part, par le retour imprvu de ses amis, sa cause qu'il croyait
perdue, Hrard rentra dans la lutte avec une nouvelle audace,
rallia, par l'assurance de sa contenance et la hardiesse de ses
paroles, les membres timides de la Constituante, et, en quinze
jours, fit tomber du fauteuil de Prsident le noir Hypolite qui,
dj, se croyait aux premiers chelons du pouvoir supreme. Par




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