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HIDE
 Title Page
 Preface
 Chronologie de l'ile d'Haiti
 Bibliography
 Introduction
 La periode des conquerants
 Le systeme monetaire de Saint-...
 Le trafic des piastres
 La perode revolutionnaire - l'expedition...
 La monnaie Haitienne de 1804 a...
 Conclusion
 Table of Contents
 Back Matter






Group Title: Histoire monétaire de Saint Domingue et de la république d'Haíti jusqu'en 1874
Title: Histoire monétaire de Saint Domingue et de la république d'Haíti jusqu'en 1874
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 Material Information
Title: Histoire monétaire de Saint Domingue et de la république d'Haíti jusqu'en 1874
Physical Description: Book
Language: French
Creator: Lacombe, Robert
Publisher: Éditions, Larose
Place of Publication: Paris
Publication Date: 1958
Copyright Date: 1958
 Subjects
Subject: Money -- History -- Haiti   ( lcsh )
Money -- History -- Dominican Republic   ( lcsh )
Genre: non-fiction   ( marcgt )
Spatial Coverage: Haiti
Dominican Republic
 Notes
Statement of Responsibility: Préf. de Robert Goetz-Girey.
 Record Information
Bibliographic ID: UF00081498
Volume ID: VID00001
Source Institution: University of Florida
Holding Location: University of Florida
Rights Management: All rights reserved by the source institution and holding location.
Resource Identifier: ltuf - AAP9875
oclc - 01705301
alephbibnum - 000133835
lccn - 59028122

Table of Contents
    Title Page
        Page iii
        Page iv
    Preface
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    Chronologie de l'ile d'Haiti
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    Bibliography
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    Introduction
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    La periode des conquerants
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    Le systeme monetaire de Saint-Domingue
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    Le trafic des piastres
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    La perode revolutionnaire - l'expedition leclerc
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    La monnaie Haitienne de 1804 a 1874
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    Conclusion
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    Back Matter
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ROBERT LACOMBE





HISTOIRE MONTAIRE

DE SAINT-DOMINGUE
ET DE LA

RPUBLIQUE D'HAITI

JUSQU'EN 1874


PRFACE
DE
M. ROBERT GOETZ-GIREY
Professeur la Facult de Droit
et des Sciences conomiques de Paris









EDITIONS LAROSE
11, Rue Victor-Cousin
PARIS (5e)
1958


















,LATN
AMEWICA




















PRFACE


Lorsqu'en 1955 M. Robert Lacombe, Inspecteur de la Banque
de France, a t charge par la Banque Nationale d'HaUti de
participer la formation du jeune personnel de la Banque et
des administrations financires, il lui a paru ncessaire d'exposer
ses auditeurs les donnes historiques du systme montaire et
bancaire d'Hati. Il a ensuite complt et approfondi son tude
grce des recherches menes tant la Bibliothque national
d'Hati qu'auprs de nombreuses bibliothques prives.
C'est le rsultat de cet enseignement et de ces recherches que
nous livre aujourd'hui M. Robert Lacombe dj connu par son
remarquable ouvrage sur la Bourse du Commerce du Havre et
une suggestive tude sur l'exprience conomique des Jsuites
au Paraguay : on lui saura gr de nous prsenter une histoire
qui reste trop ignore, bien que le systme montaire hatien se
soit longtemps confondu avec le systme montaire franais et
malgr la communaut de langue.
Cette histoire est passionnante et je ne voudrais pas, en la
rsumant, priver le lecteur du plaisir de la lire toute entire
dans le texte clair et lgant de M. Robert Lacombe. Il verra
comment sur cette le o se rejoignent les traditions espagnoles,
franaises et africaines et o pntre l'esprit du nouveau Monde,
les hommes ont ralis en deux cents ans toutes les experiences
qui sont concevables en matire montaire : ils utilisent la
monnaie-marchandise, essaient de rendre obligatoire la monnaie
de la nation dominant, emploient des pices trangres, altrent,
rognent et percent les monnaies, recourent l'or, l'argent et
au cuivre, crent du paper monnaie. Il n'est pas jusqu'aux
experiences d'change et de retrait des billets qu'ils ne mettent
en oeuvre avec succs avant les Europens du XXe sicle.









- VI -


Seule aura peut-tre manqu la grande le la monnaie-cartes
jouer du Canada.
M. Lacombe fait d'ailleurs plus que nous dcrire une histoire :
il apporte sa contribution l'analyse montaire en nous obli-
geant mditer sur une experience qui suggre, me semble-t-il,
trois thmes principaux de rflexions.

L'histoire montaire de Saint-Domingue et de Hati illustre
l'impossibilit pour la loi ou pour le a prince d'imposer un
pays une monnaie lorsque son fonctionnement est incompatible
avec les structures conomiques de ce pays.
Les arrts du Conseil du Roi du 24 mars 1670 et du 18 novem-
bre 1672 crent une livre colonial qui rattache la monnaie de
le au systme montaire franais : en fait seules circulent
des monnaies espagnoles frappes Mexico ou au Prou et
des petites monnaies franaises de cuivre.
Bien plus. La Livre ne remplit mme pas le rle de monnaie
de compete. Colbert exige que les paiements soient faits ainsi
qu'il se pratique en France : ses exigences restent lettre-morte
et on continue longtemps, ainsi qu'il se pratiquait au temps des
boucaniers, utiliser comme monnaie de compete ou comme
monnaie effective la monnaie merchandise : tabac, sucre ou
esclaves.

Le mtallisme franais est beaucoup plus apparent
qu'on ne l'affirme dans la plupart de nos Manuels d'histoire des
doctrines qui font une distinction entire le mauvais mercanti-
lisme, le bullionisme des Espagnols et le bon mercantilisme,
celui plus rationnel et moins chrysohdonique des Franais.
Les pages que M. Lacombe consacre au traffic des piastres -
les mieux venues de tout son livre infirment la rigueur de
cette distinction. La France gouvernants et particuliers -
fait tous ses efforts pour dtourner le mtal argent de Saint-
Domingue et pour Fattirer dans la mtropole, si bien que l'le
souffre d'une vritable disette montaire. Navires ngriers et
navires marchands rapportent en France le mtal blanc acquis
contre des marchandises, contre des esclaves ou contre des products
de contrebande.
Je ferai seulement deux reserves : les Franais ne recherchent-ils









- VII -


pas le mtal moins pour le conserver dans la mtropole que pour
Exporter vers d'autres parties du monde ? La disette
montaire qui n'empche pas la colonies franaise dStre plus
prospre que les colonies espagnoles n'est-elle pas dUe autant
qu' la volont mtaliste des Franais aux conditions conomiques
de la colonie? Malgr ces reserves, l'tude de M. Lacombe per-
mettra, je lespre, aux jeunes historians et conomistes, de se
dbarrasser de clichs un peu simples.

L'exprience hatienne montre que la monnaie de paper
peut fonctionner dans un territoire insuffisamment dvelopp.
Le jeune tat hatien ne russit pas crer une banque d'mis-
sion et recourt des expdients qui l'loignent de l'institution
d'une vritable monnaie, par example lorsqu'il perce les pieces
et fabrique de la monnaie de billon avec le mtal provenant de
la parties central de la pice.
En 1813, par contre, il met de la monnaie de paper gage
sur la valeur des proprits de Port-au-Prince et l'exprience,
d'ailleurs limite, semble avoir donn de bons rsultats. En 1826,
aprs que la France eut reconnu l'indpendance de Hauti, usage
du paper monnaie se gnralise et devient une vritable monnaie :
mis avec prudence et sagesse , nous dit M. Lacombe, il conserve
une valeur relativement stable pendant une vingtaine d'annes.
M. Lacombe pense que sa dprciation ultrieure est de
l'abondance de faux billets qui reprsentent plus de 33 % de
la circulation.

Il sera facile au lecteur d'aller au del de ces rflexions
et de relier l'histoire de la monnaie d'Hati les discussions
actuelles sur la monnaie des pays insuffisamment dvelopps.
Cette histoire montre qu'il est difficile de crer une monnaie
propre aux pays neufs ou en voie de dveloppement, mais qu'on
ne peut rsoudre les difficults en transposant purement et sim-
plement un systme montaire conu pour un pays dvelopp
ou pour une nation dominant. M. Lacombe qui voudrait que
l'on ft un effort crateur vers une monnaie moins matrielle,
plus humane n'a pas nous prsenter des solutions concrtes
au term d'une tude historique. Du moins pose-t-il bien le pro-
blme et rejoint les proccupations des conomistes qui regrettent










VIII -

avec Robert Triffin que l'on n'ait pas davantage tudi les exp-
riences montaires d'Amrique Latine.
En crivant l'histoire montaire de lun de ces pays, M. Lacombe
aura eu le grand mrite de mieux faire connatre la Nation
latino-amricaine de langue franaise et de contribuer faire
avancer les recherches montaires sur les pays en voie de dve-
loppement.

Robert GOETZ-GIR.EY.
Paris, le 11 novembre 1957.























CHRONOLOGIE DE L'ILE D'HAITI
(jusqu'en 1874)



6 dcembre 1492. Christophe COLOMB dcouvre l'Ile d'Haiti et lui
. donne le nom de IsLA ESPAnOLA ou HIsPANIOLA.
1496. Fondation, sur la cte sud, de la ville de SANTO DomINGO, capital
de la colonie espagnole.
1500-1533. Extermination des Indiens et arrive des premiers esclaves
noirs (1517).


PARTIES OUEST DE L ILE

vers 1560 Arrive des premiers corsaires fran-
ais l'Ile de la Tortue, au N.-O. d'Hati.
dbut du xvnIe s. Les corsaires et boucaniers
s'tablissent solidement sur les ctes occiden-
tales et les presqu'les.
1664-1670. La Compagnie des Indes obtient du
Roi de France la direction des possessions fran-
aises des Antilles et la libert de la traite des
Noirs.
1697. Par le trait de Ryswick, l'Espagne cde
la France la parties ouest de l'lle; les gouver-
neurs nomms par Versailles pour administer
la colonie de Saint-Domingue resident soit dans
le sud LOGA-E, soit dans le nord au CAP
FRANAIS.
1749. Fondation d'une nouvelle capital, PORT-
AU-PRINCE, en bordure de la plaine central.
22 aot 1791. Rvolte des esclaves noirs contre
les colons.
29 aot 1793. Proclamation de l'affranchisse-
ment des esclaves par le Commissaire de la
Convention SONTHONAX.
septembre 1793. Dbarquement des troupes
anglaises.


PARTIES EST DE L'ILE

Colonie espagnole ser-
vant de relais sur la
route des Indes. Im-
portante Universit
Santo Domingo.
Peu d'activit cono-
mique.












-2-


1795-1799. ToussAINT-LOUVERTURE, nomm Par le trait de Ble,
gnral par la Convention, chasse les Anglais. l'Espagne cde la
France Santo Domin-
go et la parties est
de l'lle.
27 janvier 1801.............................. TOUSSAINT-LOUVER-
TURE entire Santo
Domingo.
Janvier 1802. Bonaparte envoie son beau-frre LECLERC avec un corps
expditionnaire important pour abattre le pouvoir de ToussAINT-Lou-
VERTURE. Incendie du Cap.
7 juin 1802. Arrestation et deportation de ToussAINT-LouvERTURE.
1803. Le corps expditionnaire est vaincu par Les Franais restent
les Noirs insurgs (bataille de Vertires). quelque temps dans
er janvier 1804. Proclamation de l'Indpen- la parties de l'Est qui
dance d'Haiti. DESSALINES, er Chef de l'tat, repasse en 1809 sous
reoit le titre d'Empereur (Jacques 1er). la domination espa-
octobre 1806 fvrier 1807. Assassinat de Des- gnole, ce quisera con-
salines Haiti se divise en une Rpublique au firm par le traits
Sud (Prsident : PTION) et un royaume au de 181
Nord (Roi: CHRISTOPHE sous le nom d'Henri Ier).
1816. PTION reoit BOLIVAR qui, sa demand,
proclame l'abolition de l'esclavage dans toute
l'Amrique du Sud.
Octobre 1820. Suicide du Roi Christophe La Rpublique d'Haiti,
runifie, soutient l'insurrection de la parties espagnole contre sa mtro-
pole (fvrier 1822).
1818-1843. Le Prsident Jean-Pierre BOYER gouverne 1'le entire, parties
franaise et parties espagnole.
1843-1847. Priode de troubles. 1844 Rvolte de la
parties de l'Est qui
devient indpendante
sous le nom de Rpu-
blique Dominicaine.
1847-1859. Le gnral SOULOUQUE, Empereur
sous le nom de FAUSTIN Ier.
1859-1867. Nicolas GEFFRARD, Prsident de la
Rpublique.
1867-1870. Seconde priode de troubles.
1870-1874. Prsidence de Nissage SAGET.






















BIBLIOGRAPHIE
(ouvrages utiliss, non cits en note)



Dants BELLEGARDE. Histoire du people Hatien, Port-au-Prince 1953.
(Collection du tricinquantenaire de l'indpendance d'Haiti).
PERCEVAL THOBY. Nos crises conomiques et financires, Revue de
la Socit hatienne d'Histoire et de Gographie, Port-au-Prince
1952-1953.
James FRANKLIN. The present state of Hayti, Londres 1828.
John CANDLER. Brief notices of Hayti, Londres 1842.
W. HARVEY. Sketches of Hayti, Londres 1827.
Hati. Bureau of the American Republics, Washington 1892.
Pre CHARLEVOIX. Histoire de Saint-Domingue, Paris 1731, 2 volumes.
MOREAU DE SAINT-MERY. Description topographique et politique de la
parties franaise de l'Ile de Saint-Domingue, Philadelphie 1796, 2 volumes,
la Socit d'Histoire des colonies franaises rdite actuellement, par
souscription, cet ouvrage de base sur l'ancien Saint-Domingue.
Mmoires prsents par les dputs du Conseil de Commerce en 1701, un
volume bilingue, Londres 1736.
FROIDEVAUX. La politique colonial de Napolon, Revue des Questions
historiques L-XIX 1901.
S. ROUZIER. Dictionnaire gographique et administratif d'Hati, Port-
au-Prince 1890.
Alexandre BONNEAU. Ha[ti, ses progrs, son avenir, Paris 1826.
VERGNIAUD-LECONTE. Henri Christophe dans 'histoire d'Hati, Port-
au-Prince, 1931.
F. HOEFER. Nouvelle biographies gnrale depuis les temps les plus
reculs, Paris, Firmin Didot, 1857-1866.
Journaux Hatiens : Le Tlgraphe (1821-1842).
Feuille du Commerce ((1832-1854).
L'Abeille Haytienne (1817-1820).
Gazette officielle de l'Etat d'Hayti.
Le Propagateur Ha[tien (1823).



























INTRODUCTION


La monnaie, dans les nations modernes, tend devenir un
droit de crance, matrialis par un billet -ticket- ou une ins-
cription comptable, sur l'ensemble des biens products par la com-
munaut national. Sa valeur, surtout pour l'tranger, mais aussi
pour le citoyen, varie selon la sant politique et conomique
de la nation considre, sant qui s'apprcie, grosso modo, par
le rapport de la production des biens utiles, la masse mon-
taire. De plus, on constate que la function d'change de la
monnaie prime nettement sa function d'pargne et de conser-
vation des valeurs. Cette dernire est en grande parties assure
par l'or, qui ne reste moyen d'change qu'entre nations.

*


C'est donc dans le sens d'une dmatrialisation que la mon-
naie a volu.
Dans les systmes conomiques primitifs, la monnaie est
encore trs proche d'une merchandise, si mme elle ne s'iden-
tifie pas avec elle. Dans un rgime tribal ou domanial, tel
le cas d'une villa du Haut Moyen-Age les producteurs
sont le plus souvent les consommateurs de leurs products, et
1










-6-


les changes extrieurs se font sous forme d'un troc carac-
tre diplomatique. Ce n'est que sous des rgimes conomiques
plus volus que les mtaux prcieux apparaissent comme la
merchandise la mieux adapte la commodity des changes.
Nous ne croyons pas qu'on ait bien aperu, mme de nos
jours, que cette monnaie mtallique tait lie une forme de
civilisation de base agricole ou demeure agricole dans ses
lois et ses meurs -. L'or et l'argent sont une sorte de repr-
sentation des products de la terre. Dans les civilisations com-
merciales et maritimes, la monnaie commence se dmat-
rialiser par suite de la ncessit du credit. Le bien disponible
chez le commerant le bien non encore vendu est une
promesse d'or ou d'argent. Le commerant est vite arriv, par
la lettre de change, transformer cette promesse en monnaie
vritable. Mais dans les civilisations industrielles, la monnaie
se dmatrialise plus compltement. Ce qui est une promesse
de monnaie, c'est le bien non encore produit, non encore cr.
Et l'industriel, aid souvent avec hesitation par le ban-
quier, s'applique, lui aussi, transformer cette promesse en
monnaie vritable.



L'intention de ces quelques pages sur l'histoire montaire
de Saint-Domingue et de la jeune Rpublique d'Hati est
simplement une intention d'illustrateur. Ce sont quelques
images d'une poque rvolue, prises dans un pays, qui, par
suite des circonstances, est pass plus rapidement que les
grands pays d'un stade purement agricole une civilisation
commercial, maritime et pr-industrielle. La dmatrialisation
de la monnaie semble y avoir t plus rapide.
Nous esprons que nos lecteurs prendront plaisir et intrt
revivre, sous cet aspect, l'histoire de ce pays de Saint-Domin-
gue, jadis fleuron de la couronne de France, devenu premier
tat indpendant de race noire, et en mme temps le premier
en date des tats indpendants de l'Amrique latine.
On sait mieux, de nos jours, que la France de Louis XV a eu
une politique financire fonde sur le mtal argent; c'est l'exis-
tence de la colonie de Saint-Domingue qui a contribu rendre
possible cette politique. L'Angleterre, aprs sa victoire sur











-7-

Napolon, a voulu prendre la relve de la France dans les
Antilles; elle a poursuivi ce dessein sans beaucoup d'gards
envers la jeune Rpublique d'Haiti; celle-ci a connu alors des
difficults qui prfigurent les crises montaires europennes
du xxe sicle.
Tout ceci mritait d'tre rsum et rappel. L'expos en
sera illustr par quelques indications numismatiques que nous
devons, en grande parties, l'obligeance des collectionneurs
hatiens et francais 1.




SECTION I

LA PRIODE DES CONQURANTS

Ce qu'il y a de meilleur au monde ;
c'est l'or. Celui qui le possde fait ce
qu'il veut; il envoie mme les dmes au
paradise .
COLOMB A ISABELLE.

L'influence des proccupations montaires dans la dcou-
verte de l'Amrique n'a pas t suffisamment tudie.
Ds la prise de Constantinople par les Turcs (1453) et la
fermeture consecutive de la Mditerrane orientale aux flottes
et caravanes de Venise et de Gnes, les milieux bancaires et
commerciaux de l'Europe mridionale recherchent anxieusement
une nouvelle route des Indes, pour se procurer des pices,
certes, mais aussi pour chercher des mines d'or. Il faut se sou-
venir qu' cette poque, les mines de mtaux prcieux en
Europe sont peu prs puises et que l'Occident achetait

1. Nous remercions en particulier MM. Edouard Mangones et Kurt Fis-
cher. A Paris, nous avons t aids par M. Lafaurie, du Cabinet des
Mdailles la Bibliothque Nationale et Port-au-Prince, par M. Lando,
Directeur de l'Institut franais, grce auquel nous avons pu organiser,
en 1955, une exposition de numismatique locale.
En ce qui concern la documentation gnrale, nous sommes grandement
redevables la Bibliothque Nationale Haitienne, au T. C. F. Lucien,
bibliothcaire de Saint-Louis de Gonzague, au R. P. Adrien, des Pres
du Saint-Esprit, enfin M. P. Moral, Professeur d'Histoire de l'Institut
franais d'Haiti.










-8-


plus l'Orient qu'il ne lui fournissait. Or, Cipango, depuis
les rcits de Marco-Polo, tait le pays des mines fabuleuses.
A l'poque mme o le jeune Christophe Colomb accomplis-
sait ses premires navigations en Mditerrane, la Banque de
Gnes monte et finance l'expdition dite de Malfante, qui a
pour but de trouver, travers l'Afrique, la route des pices
et des mines d'or. Cette expedition choue, elle doit faire
demi-tour l'oasis de Touat, mais ramne en Italie les premiers
serviteurs noirs (1455).
On connat les tentatives des Portugais pour contourner
l'Afrique et Colomb, en pousant Lisbonne Felipa de Pales-
trello, fille d'un navigateur fondateur d'une colonie dans l'le
de Porto-Santo, se trouve inform de leurs experiences. Tout
en sollicitant sans relche pour ses projects la Cour du Portugal,
puis celle d'Espagne, il garde des relations troites avec des
ngociants italiens (Girardi, Beraldi). Ds son premier voyage
il est proccup, et son lieutenant Pinzon aussi, de ramener le
plus d'or possible.
Enfin, une fois la dcouverte de l'Amrique mene bien,
les banques europennes s'efforcent d'obtenir des concessions
de mines ou de recherches dans le Nouveau Monde, tels les
Fugger d'Augsbourg qui se font attribuer par Charles-Quint
les territoires du Vnzuela actuel.




La hantise de l'or a possd le Moyen-Age et le dbut des
Temps modernes. Cette crainte apparat dans l'orientation
de la recherche scientifique de ce temps (alchimistes, pierre
philosophale). La dcouverte des mines du Nouveau Monde
va transformer ce complex en doctrine conomique : ce sera
le bullionisme ou mercantilisme mtalliste, qui enseignera que la
supreme richesse pour un pays est de possder des mines et
de faire travailler ainsi son profit les autres nations. Cette
doctrine a men l'Espagne sa ruine en dcourageant sur son
territoire la creation de commerce ou d'industries. La pro-
duction des mines, si grande soit-elle, ne peut apporter une
richesse quivalente celle que cre l'ingniosit et le travail
des hommes, appliqus la production de biens utiles. C'est










- 9-


ainsi qu'est n le mercantilisme commercial, mis en pratique,
avant que d'tre formul, par la France, l'Angleterre et la
Hollande, qui avaient eu la chance, on peut le dire, de ne pas
avoir dcouvert, les premires, le Nouveau-Monde. Elles aussi
subissaient le mirage de l'or, mais offraient des products et des
services pour en obtenir et, ce faisant, s'quipaient, s'indus-
trialisaient. Ce sont elles qui triompheront.
Mais, dans la conception mercantiliste du premier comme
du second type, il ne fallait laisser aux colonies c'est--dire
l'Amrique que le mtal prcieux strictement indispensable
aux changes locaux, et le parti-pris de ce mercantilisme official
va tre aggrav par les effects d'un mercantilisme priv encore
plus avide et plus troit.
Chaque conquistador et, plus tard, chaque fonctionnaire
espagnol, chaque corsaire anglais ou franais va se donner
comme objectif de ramener au plus vite de l'or en Europe, de
s'assurer rapidement un petit magot personnel. On sait que cet
esprit de lucre a t, pour une grande part, responsible de
l'esclavage, et c'est contre lui qu'ont lutt, au xvine et au
xvIe sicles, les Jsuites du Paraguay 1
Cette razzia de l'or a forc le Nouveau Monde s'en passer,
et c'est en cela qu'il est vraiment nouveau; sa mise en valeur,
jusqu'au xIxe sicle, s'est accompli beaucoup plus par le capital
human que par le capital tout court. Ce capital human a t
celui des exils, des proscrits, des aventuriers, celui des esclaves.
Les soulvements pour l'indpendance ont souvent prsent le
caractre d'une protestation contre l'tat d'abandon dans lequel
les mtropoles l'Espagne surtout laissaient leurs colonies.
C'est cette qute ardente de l'or et de l'argent qui va expli-
quer l'histoire montaire de Saint-Domingue ; le problme essen-
tiel de cette histoire, c'est la disette de numraire, la disette
de mtal, la fois thsauris sur place et aspir vers l'Europe.
On conoit que cette disette ait suggr trs vite le besoin
d'une monnaie non matrielle : recours la monnaie marchan-
dise, d'abord, puis malheureux chec du systme de Law, qui,
vu d'Outre-Mer, peut-tre considr comme une tentative pour
donner aux colonies une monnaie d'un type nouveau; enfin

1. R. LACOMBE, Sur la Terre comme au ciel : l'exprience conomique des
Jsuites au Paraguay. Revue de Science Ecclsiastique de Montral,
Octobre 1955.










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tentative de monnaies fiduciaires diverse; moos et monnaies
de paper dans les dbuts de la Rpublique d'Haiti.




La grande le au relief accident et la vgtation luxuriante
que Christophe Colomb dcouvrit le 6 dcembre 1492, l'Est de
Cuba, s'appelait Montagneuse : Hati , dans la langue des
Indiens arawaks qui l'habitaient. Colomb, enthousiasm par
la beaut des montagnes et la fertilit du sol, l'appela petite
Espagne ou le espagnole , Hispaniola ou Isla Espa-
nola (on rencontre les deux appellations suivant les auteurs
et les cartes). Les Espagnols y fondrent leur premiere mtro-
pole amricaine, Santo Domingo, actuellement Ciudad Tru-
jillo -. qui montre encore les monuments altiers levs par
les dcouvreurs. Parmi ces monuments se trouvait le premier
htel des Monnaies du Nouveau Continent.
Des mines d'or avaient t trs vite mises en exploitation
au centre de l'le, dans le massif du Cibao. Certains auteurs
prtendent qu'un atelier fort primitif, situ au pied du Cibao,
la Conception de la Vega, frappa ds 1502, des pices d'or
de facture trs grossire. Aucune n'a t retrouve; il est pro-
bable que cette frappe servait seulement viter les vols pen-
dant le transfer en Espagne, o ces morceaux taient fondus.
La premiere frappe officielle effectue l'Htel des Monnaies
de Santo-Domingo fut celle de picettes de cuivre destines
tre utilises uniquement dans les Indes Occidentales. Ce sont
les fameuses pieces de 4 maravedis, vulgairement appeles
cuartos , trs recherches par les numismates comme tant
la plus ancienne monnaie amricaine 1.
Espafiola ne tint pas les promesses que sa dcouverte avait
fait esprer. Les Indiens qui la peuplaient furent rapidement
dcims, la fois par suite des mauvais traitements des Espa-
gnols, et par de terrible pidmies de petite vrole. Les mines
d'or du Cibao s'taient rapidement puises, et la terre, faute
de bras, n'tait pas cultive.
L'le devint vite une colonie somnolente, o moines et fonc-

1. Pour plus de dtails sur ces pices, voir GUTTAG, Latin Amrican
Coins, pp. 485 et suiv.










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tionnaires se sentaient en scurit, o de rares colons s'adon-
naient l'levage. Les aventuriers allaient plus loin : Corts,
dans l'ennui de sa residence d'Azua o il tait notaire! -
y prpara son expedition mexicaine.
La parties occidentale d'Espanola, la plus montagneuse, la
moins dfriche, tait pratiquement dserte. La petite le de
la Tortue, qui en flanquait la cte nord, constituait une excel-
lente position stratgique, sur la route de retour des gallons
espagnols. Venant d'Espagne par la route Sud : Petites Antilles,
Santo-Domingo, isthme de Darien (aujourd'hui Panama), la
flota annuelle repartait, charge d'or et d'argent par la route
Nord : La Havane, passage des Bahamas, Bermudes, Aores.
C'est sur cette route du retour que se postrent les corsaires
et les flibustiers, aventuriers pour la plupart franais.
Ils furent bientt soutenus terre par les boucaniers ,
habitants qui chassaient les boeufs sauvages ou dcimaient les
troupeaux espagnols.
Bien que pauvres, flibustiers et boucaniers durent cependant
apporter dans les poches de leurs justaucorps, quelques pi-
cettes de cuivre franaises que l'on a retrouves dans le sol
d'Hati, comme ce sou d'un roi fantme, de Charles X, cardinal
de Bourbon, que la Ligue voulait faire roi de France la mort
de Henri III aux lieu et place du Barnais huguenot, ou comme
un teston d'Henri II, apport peut-tre ici par ce Franois
Le Clerc, dit Jambe de bois , qui fut le premier corsaire
oprer l'le de la Tortue, justement vers 1560. (Collection
Ed. Mangones Port-au-Prince).
Un sicle plus tard (1667), au moment o l'audace et les
excs de la Flibuste vont amener sa disparition au profit d'une
colonie organise, le chirurgien Exmelin qui prit part aux exp-
ditions les plus clbres prisee de Maracabo, de Panama, de
Campche et sac de Carthagne) nous fournit des renseigne-
ments sur les monnaies employes La Tortue et Saint-
Domingue par les boucaniers. On ne compete l que par la
monnaie qui a course et ce sont des pices de huit espagnoles,
car on n'y voit point de monnaie franaise Il s'agit de la
pice d'argent de huit rales, appele plus tard peso ou piastre,

1. Journal de bord du chirurgien Exmelin, editions de Paris, 1956,
pp. 35-37, 60.










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don't nous parlerons plus loin. Il s'agit mme de l'un de ses types,
le plus rpandu alors, le perulero , frapp au Prou, o la
croix d'Espagne figure l'avers et les colonnes d'Hercule au
revers. En effet, dans le mme ouvrage, Exmelin nous raconte
plaisamment que lorsqu'une femme capture risquait d'opposer
deux aventuriers, ils la tiraient croix-pile 1. Notre chirur-
gien, dcrivant la vie mouvemente des boucaniers, nous donne
en passant des renseignements sur le pouvoir d'achat de cette
mme pice de huit. Lorsque la viande de beuf a t fume
sur le boucan , grande claie de bois dur dispose au-dessus
d'un foyer, ils la mettent en paquets; ces paquets sont de
soixante livres nettes et ils se vendent six pices de huit chacun.
La potiche de graisse de mantque c'est--dire de porc-
sanglier se vendait galement six pieces de huit. Un esclave
valait 100 cus (c'est--dire 200 pieces de huit).
Les pieces d'or servaient plutt la thsaurisation, car on
ne les voit apparatre que lorsque les aventuriers se livrent
leur passion du jeu dans les tripots de La Tortue : Exmelin
cite alors les cus , qui sont les pieces d'or espagnoles, chaque
cu valant 2 pieces de huit, les pistoles, pieces d'or de 2 cus
ainsi que les Jacobus d'or, pieces anglaises. Dans les pillages,
l'argent rompu tait estim dix cus la livre, ce qui corres-
pond au poids de la monnaie lgale (27 gr. pour la pice de huit,
donc approximativement 20 pices la livre, soit dix cus).
Il est certain, d'autre part, que dans ces commencements,
les productions des Isles, soit le tabac appel petun cultiv
ds le dbut des tablissements franais, soit le sucre qui sera
tir de la canne vers 1642, servirent de monnaie. M. Richard 2
nous indique que les domestiques franais engags La Rochelle
pour les Isles recevaient au terme de leurs trois ans de services
300 livres de petun , le petun ayant valu jusqu' dix et qua-
torze francs la livre (Exmelin).



L'or et l'argent provenant de la course rgulire, des
abordages de pirates ou de l'industrie des boucaniers ne res-

1. Voir plus loin divers types de piastres et de monnaies d'or.
2. La Monnaie colonial, Revue d'Histoire des Colonies ter trimes-
tre 1954.










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talent pas longtemps dans les les. Ils servaient acheter des
esclaves noirs aux Hollandais ou aux Anglais 1, pour remplacer
les Indiens disparus, mais surtout, ils servaient acheter aux
bateaux marchands tous les products de l'Europe, don't on
manquait cruellement sur ces terres lointaines.
Tout au long de l'histoire de Saint-Domingue, on va retrouver
ce schma de l'change le marchand europen qui vend trs
cher les products du monde civilis, et qui emporte le mtal
monnay, tandis que le producteur des les a beaucoup de mal
couler sa rcolte un prix rmunrateur. L'avantage est
celui qui se dplace, au ngociant amateur de Nantes ou
de La Rochelle, qui apporte toutes les marchandises de la terre
natale et qui emporte le sucre, les products exotiques, et bien
entendu, la monnaie. Si le planteur de Saint-Domingue avait
pu armer lui-mme, aller vendre ses products en France, et
acheter sur place ce qui lui faisait dfaut, les conditions de
l'change lui auraient t beaucoup plus favorables.



SECTION II

LE SYSTME MONTAIRE DE SAINT-DOMINGUE
(1670-1804)

Ce commerce (de Saint-Domingue) ne se
faisant que par changes et ne s'y employant
que peu ou point d'argent comptant... .
SALARY DES BRUSLONS (1741).
cit par R. RIcHARD,
dans la Revue d'Histoire des Colonies, 1954, I.

Cependant, le gouvernement de Versailles, ds que son auto-
rit se trouva affermie dans les territoires conquis sur l'Espagne
par les aventuriers franais, c'est en 1680, deux ans aprs
la paix de Nimgue, que les Espagnols reconnurent pour la

1. Les premiers achats de noirs par les Franais furent faits par d'Esnam-
buc aux petites Antilles, en 1635; la France ne commencera elle-mme
pratiquer la traite qu'en 1664; jusqu' cette date, elle y fut oppose en
principle. En 1571, le Parlement de Guyenne avait dclar : La France,
mre de libert, ne permet aucun esclave .










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premiere fois, l'existence de la Partie franaise et accep-
trent de fixer un trac de frontires -, se proccupa de mettre
de l'ordre dans les finances de la nouvelle colonie.
Trois faits principaux vont caractriser le rgime montaire
qui va y subsister pendant environ un sicle et demi :
10 Il existe une monnaie de compete, une monnaie lgale qui
ne circle pas en ralit, la livre colonial, ayant un pouvoir
d'achat thorique gal 133 %/ de celui de la livre tournois
de France;
20 La monnaie qui circle rellement Saint-Domingue,
c'est la monnaie espagnole d'or et d'argent, laquelle s'ajoute
la monnaie d'or portugaise et quelques pieces franaises;
30 Mais cette monnaie d'or et d'argent fait frquemment
dfaut, tantt thsaurise, tantt exporte vers l'Europe; il
faudra bien trouver une monnaie de replacement qui sera,
soit une monnaie-marchandise : tabac, sucre, soit une monnaie
scripturale, virement par critures ou lettre de change.
Consacrons un dveloppement chacun de ces trois points.


A. LA LIVRE COLONIAL.

Les textes essentiels, pour ce propos, sont l'arrt du Conseil
du Roi du 24 mars 1670, crant une monnaie particulire pour
les Isles et la Terre Ferme d'Amrique, et l'arrt du mme
Conseil, en date du 18 novembre 1672, prescrivant que cette
monnaie, ainsi du reste que toutes les monnaies de France,
circulerait dans les Isles et Terre Ferme d'Amrique, mais
avec un enrichissement du tiers : la pice de 15 sols y circu-
lant pour 20 sols et celle de 5 sols pour 6 sols 8 deniers. On
esprait ainsi retenir la monnaie dans la colonie en augmentant
son pouvoir d'achat lgal; c'tait un moyen illusoire, car, en
fait, les espces d'argent de France ne seront reues par le
commerce qu'en consideration de leur poids de mtal, et par
comparison avec les monnaies trangres similaires, comme
la piastre d'Espagne. Les prix usuels Saint-Domingue s'expri-
meront en piastres, en gourdes , gourdins et escalins.
Du reste, la monnaie d'argent prvue par l'arrt de 1670 pour
les colonies, ne fut frappe qu'en quantit trs insuffisante










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(peut-tre 50.000 livres en pieces de 15 et 5 sols), et elle tait
destine toutes les colonies d'Amrique; aucun exemplaire
de ces pieces, notre connaissance, n'a t retrouv sur le terri-
toire d'Haiti; mme en France, elles sont fort rares, surtout
la pice de 15 sols (exemplaires au Cabinet des Mdailles).
Les seules espces d'argent frappes spcialement pour les
Antilles, aprs ces deux pices, furent les 12 et 6 sols de
Louis XV, portant la suscription : & Isles du Vent , (dit de
dcembre 1730 : frappe de 40.000 marcs). Les pieces, destines
aux Petites Antilles, ont circul en fait Saint-Domingue et
mme dans les Antilles anglaises.
A part ces petites pieces d'argent, toutes les monnaies frap-
pes en France pour les Iles d'Amrique ont t des espces de
billon 1:
1720 (mars) : 12 deniers en cuivres (20.000 livres pour Saint-
Domingue) ;
1721 (juin) : 9 deniers (pice aux 2 L), en cuivre, avec effigie
de Louis XV enfant (trs rare).
1738 (juin) : Le double sol de France (24 deniers) circle,
pour 2 sols 6 deniers, aux Isles sous le nom de noir ou de marqu ,
par opposition au :
Sol a tamp ou estamp verss 1740 jusqu'en 1764) : Cette
pice, spciale aux Antilles, a t obtenue en utilisant les flans rebuts
du double sol de 1738, et en les estampant d'un C couronn
initiale du mot Colonies ).
En 1765, marqu et tamp valent 3 sols 9 deniers.
1766 (octobre) : Pice de 1 sol : sceptre et main de justice
croiss.

Ainsi ne circulait rellement Saint-Domingue, en fait de
pieces franaises, que de la petite monnaie, souvent bien altre
par le climate. La doctrine constant de la monarchie sur la
circulation montaire aux colonies est clairement exprime par
cette circulaire du 4 mars 1699 : Sa Majest tant informe
que, depuis quelques temps, ceux qui ngocient dans l'Am-
rique y envoyent des espces d'or et d'argent au lieu de mar-
chandises, et connaissant combien les suites de ce commerce
seraient dsavantageuses au Royaume par la sortie d'argent ...


1. MAZARD, Histoire montaire et numismatique des Colonies et de l'Union
Franaise, Paris, Bourgey, 1953, pp. 31 et sq.











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fait defense de transporter des espces d'or et d'argent dans
l'Amrique 1...
Certes, par suite des dpenses de l'administration, ou des
ncessits des guerres, le gouvernement de Versailles devait
quelquefois se rsoudre envoyer des espces Saint-Domin-
gue; c'tait bien rarement des cus ou des louis, mais le plus
souvent des quadruples d'Espagne ou des portugaises d'or2.
Les envois rpondaient toujours des besoins d'urgence;
jusqu' la fin de l'Ancien Rgime, et donc de la colonie de
Saint-Domingue, la doctrine officielle restera inchange; il
faut recevoir des espces de l'Amrique et non en envoyer.
La livre colonial est ainsi demeure une monnaie de compete
employe en criture par l'administration pour les tats des
finances, et par les particuliers pour compare les monnaies
relles et les prix entire eux.
Dans le courant du xvme sicle, la livre colonial se dprcie
assez rgulirement, suivant avec quelque retard le lent effri-
tement de la livre tournois.
Voici les valeurs successives de la piastre ordinaire, puis de
la piastre forte d'Espagne, depuis 1704 jusqu'en 1773, en livres
coloniales :
1704............... 1 piastre ( la croix) vaut 3 livres 12 sols
1720............... 4 15
1721 (crise de Law). 8
1722 (3 aot)....... 7 10
1724 (15 fvrier).... 7
1724 (27 mars)...... 5 12 a
1724 (10 octobre)... 4 15
1726 (11 juin)...... 6


1. MOREAU DE SAINT-M~RY, Lois et Constitutions des Colonies Fran-
aises de l'Amrique sous le vent, tome I, p. 625, cit par Mazard, Ibid. p. 5.
2. M. A. Delcourt, qui nous devons de fructueuses recherches sur la
finance au xvme sicle, nous signal que le Trsorier gnral de la Marine,
vers 1770-1777, chargeait souvent deux armateurs, David Gradis, juif
portugais de Bordeaux et Pascaud de la Rochele, d'envoyer des modes
et des quadruples (achetes Londres et Cadix) en quantit assez impor-
tante, aux autorits de la Martinique et de la Guadeloupe. Deux hypo-
thses peuvent expliquer de gros envois cette poque : la ncessit
d'acheter des esclaves pour les petites Isles, ou, plus probablement, la
preparation de la guerre contre l'Angleterre. M. Delcourt n'a relev que
peu d'envois vers Saint-Domingue et a not des expeditions de piastres
vers Pondichry et l'Ile de France.










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1735............... i piastre gourde (cordonne) 6 livres 14 sols
1740............... 7
1762................ 8
1766.............. 8 3
1773............... 8 5
De plus, la livre colonial s'est dprcie par rapport la
livre tournois, cet cart exprimant la raret du mtal monnay
aux Iles. Nous avons vu qu'en 1670, les espces de France
devaient circuler en Amrique pour 133 % de leur valeur;
ds la premiere moiti du xvme sicle, elles vaudront 150 0/
en a argent des Des ; ce sera le rapport que Rochambeau cons-
tatera officiellement lorsqu'en 1803, il dictera un peu tard
pour Saint-Domingue qu'il y a parit entire la livre colonial
et le franc de germinal
En ralit, pendant les priodes troubles, les commerants
de Saint-Domingue rduisaient couramment leurs prix de 40 et
50 % lorsque l'acheteur pouvait payer en espces, que ce soit
en espces de France, d'Espagne ou de Portugal.


B. LES MONNAIES EFFECTIVE.

10 Monnaies d'argent.
Ainsi, l'appartenance de Saint-Domingue au systme mon-
taire franais d'Ancien Rgime parat bien thorique; tant
dans l'aire de la monnaie espagnole, sa vritable unit mon-
taire a t la piastre, ou pice de 8 (raux), frappe Mexico
ou au Prou.
Nous allons donner quelques dtails sur cette pice, car son
emploi montaire aussi bien que le traffic commercial auquel
elle a donn lieu constituent le sujet central de cet expos.
C'est sous la forme de la piastre que le mtal blanc des mines
espagnoles d'Amrique s'est rpandu en Europe, et de l, en
Asie; en prs de quatre sicles, 3.320 millions de ces pieces
ont t frappes par les Htels des Monnaies espagnols 1. La
piastre est ainsi devenue une vritable merchandise.
La piastre (de l'italien : piastra = lame de mtal), appele
encore pice de 8 reales, ou peso, a t frappe en Espagne

1. Ren SDILLOT, Toutes les monnaies du monde, Paris, Sirey 1955.











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partir de 1497, au Mexique partir de 1535, au Prou, ds le
milieu du XVIe sicle et officiellement en 1598. La piastre
valait 272 maravedis ou 8 reales de plata (d'argent). Le
real qui reprsentait 3 gr. 24 d'argent fin en 1497, fut dva-
lu du tiers environ de sa valeur en 1686. Mais la pice
de 8 frappe aux Indes garda son poids, de sorte qu'elle valut
dsormais 10 reaux 5/8 au lieu de 8, chiffre toujours inscrit
sur son avers 1
Au course des sicles, la pice de 8 a t frappe selon divers
types. Voici les principaux :
o1 la pice mexicaine de 1535 : l'avers KARL ET JOHANNA
avec l'cu simple d'Espagne; au revers, colonnes d'Hercule avec
une banderole portant la devise de Charles-Quint : PLUS ULTRA .
C'est Charles-Quint, en effet, qui a choisi les colonnes d'Hercule
comme emblme des Indes.
20 la pice pruvienne, antrieure 1598: l'avers, l'cu complex
d'Espagne; au revers, les chteaux et lions spars par une croix
simple. Pice de Philippe II.
30 le type dit macuquino (de l'avnement de Philippe III
1732) frapp au Mexique : cu d'Espagne couronn l'avers, croix
avec fleurons, chteaux et lions au revers. Pice souvent trs irr-
gulire de forme.
40 Le type dit perulero : Croix de Jerusalem l'avers avec
chateaux et lions, colonies d'Hercule au revers, avec fleurons. C'est
cette pice qui est souvent appele en France piastre colonne
vieille . Souvent trs irrgulire de forme.
50 Piastre colonnaire de 1732 1771. cu d'Espagne de forme
baroque; colonnes d'Hercule avec deux globes. Pice bien frappe
et rgulire, appele peso gordo ou piastre forte .
60 Piastre au buste dite busto , de 1771 la fin de la domination
espagnole (Charles III, Charles IV, Ferdinand VII). Effigie royale,
laure aux Indes, avec perruque en Espagne; au revers, cu d'Espa-
gne entire les colonnes d'Hercule. Cette pice est de titre un peu
infrieur la prcdente 2.


1. BONNEVILLE, Trait des Monnaies d'or et d'argent supplementt 1849,
p. 110), confirm que la piastre de change valait 8 reaux de plate vieille
tandis que la piastre forte (peso fuerte) valait 10 5/8 reaux de plate vieille.
2. L'ordonnance d'Aranjuez, ou pragmatique sanction , de 1772
affaiblit le titre des monnaies espagnoles d'or et d'argent. Les monnaies
d'or passrent de 909-915 885-893 et les monnaies d'argent (piastres)
de 906 892-896.











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Dans la deuxime moiti du xvime sicle, les piastres circu-
lant en Amrique et en Europe taient reprsentes par des
pieces des quatre derniers types.
Les pieces anciennes peso macuquino , peso perulero
taient souvent appeles Saint-Domingue piastre faibles ou
< piastres de poids parce qu'elles n'taient acceptes par le
commerce qu'au poids, et non l'unit. L'unit de compete, pour
ces peses, tait toujours l'ancienne piastre de 8 raux 1.
Au contraire, les piastres cordonnes des deux types plus
rcents taient appeles piastres fortes : peso gordo . Dans
les contracts, il tait souvent prvu que les paiements seraient
faits en piastres fortes, en gordo ; c'est de l qu'est venu le
nom de gourde, que porte encore l'unit montaire hatienne.
C'est partir de 1750 que cette appellation s'est gnralise
dans les Iles franaises.
Quant au vocable de cob, nom vulgaire actuel de la monnaie
de billon en Hati, voici quelle est probablement son origine.
Aux xvie etxvle sicles, nous l'avons vu, les pieces espagnoles
taient frappes sans beaucoup de soin. En particulier, depuis

1. Dans un livre anonyme : (cet auteur est le colon SAINTARD), l'Essai sur
les colonies, ou Discours politique sur Saint-Domingue, paru Paris en 1754,
on relve des indications concordantes : La piastre de compete est
8 raux , dit cet auteur, mais la piastre d'Amrique, marque aussi
8 raux, est plus forte d'un tiers que celle d'Espagne et vaut en ralit
10 raux 5/8 .
M. RICHARD, dans son article si document sur La Monnaie colonial P,
Revue d'Histoire des Colonies, livraison du 1er trimestre 1954, s'tonne de
la valeur marchande de la piastre-gourde en France, gnralement 5 livres
8 sols tournois, alors que le course des changes sur Cadix, cette poque,
oscillait autour de 3 livres 14 sols pour une piastre.
Mais il est probable que le course de Cadix s'appliquait la piastre
espagnole europenne frappe Sville (ou piastre la croix a), ou la
piastre amricaine vieille , c'est--dire faible; on voit du reste que les
deux course its par M. Richard ont justement entire eux un cart de 1/3.
La piastre la croix n'tait pas cordonne, ses boards taient irrguliers
et il tait facile de la rogner. C'est elle qui avait course vers 1740-1760,
dans les relations de la Compagnie Marseillaise de Commerce avec les tats
barbaresques, et Zay raconte (p. 238) que le Compagnie, gne par le mau-
vais poids de ces piastres, avait voulu leur substituer une monnaie spciale
frappe en France, mais que les Arabes de l'Afrique du Nord avaient refus
cette pice qui leur tait inconnue. M. Louis Dermigny, dans son article
sur les Circuits de l'Argent et les Milieux d'Affaires au XVIIIe sicle, paru
dans la Revue Historique (1954, pp. 239 et s.), indique que la Compagnie
d'Afrique ne pouvait se procurer, vers 1743-1750, ces piastres vieilles
qu'auprs de la Banque d'Amsterdam, grande spcialiste en change des
monnaies.










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1598, les extrmits des barres d'argent barress de la grosseur
d'un doigt) servaient aussi la frappe; ces bouts taient sec-
tionns et frapps tels quels ; cette operation donnait des pieces
informes, souvent frappes d'un seul ct 1 ; pour ces morceaux,
il n'tait pas question de just poids ; on les dsignait sous le
nom de cob , mot venant de cabo de bara bout de
barre et leur mauvais aspect confra au mot une significa-
tion pjorative qui s'est applique fort naturellement dans la
suite la monnaie de hillon, souvent de trs mauvaise quality.
Il nous reste dire quelques mots de l'escalin; ce terme, dj
usit en France au xilme sicle pour designer la monnaie hollan-
daise et danoise killingng, tait employ Saint-Domingue pour
nommer une subdivision de la piastre-gourde. La gourde avait
en effet come sous-multiples : la demie gourde (pice d'une
demie piastre), le gourdin (pice d'un quart de piastre) et l'esca-
lin, reprsent par l'ancienne pice espagnole de 1 ral, pice
non cordonne, souvent rogne, ayant pes l'origine 1/8 de
la piastre, mais n'tant plus accepte Saint-Domingue que
pour le ile de la piastre gourde cordonne, cette fraction cor-
respondant la fois au nouveau ral dvalu et au killing
hollandais, monnaie de Curaao.
Nous verrons plus loin qu'en juillet 1781, au Cap-Franais,
probablement sur l'ordre de l'Amiral de Grasse, un stock de
pieces espagnoles vieilles (perulero) de 1 et 2 reales, sera
transform en pieces de 1 et 2 escalins , frappes du poinon
des colonies franaises (C couronn).

20 Monnaies d'or.
Le relev des successions ouvertes Saint-Domingue,
- aussi bien que le contenu des trsors que l'on dcouvre
encore dans le sol d'Hati montre que l'or y tait souvent
thsauris ; cet or tait reprsent par des pices espagnoles :
pistoles piecess de 2 escudos, valant 4 piastres) ou quadruples
pistoles (valant 16 piastres ou 8 escudos), des pices portugaises,
don't la plus courante tait la mode ou meia dobra, frappe au
Brsil, Bahia ou Rio, qu'on appelait plus simplement por-
tugaise Saint-Domingue. Quelquefois, on trouve aussi des
pieces d'or franaises. Weuves, en 1780, crit que l'or lui


1. Cf. GUTTAG, Latin American Coins, pp. 301-302.

















PIECES DE MONNAIE
AYANT CIRCUL EN HATTI
(xv'exmxe siCCLES)

LGENDE DE LA PLANCHE

En hurt gauche :
Pice espagnole de cuivre de 4 maravedis c cuarto real (F.Y. 4 l'avers,
colonies d'Hercule avec marque S Santo Domingo au reverse)
a circul de 1505 1573.
(Collection Edmond MANGONES, Ptionville, Halti).
au dessous :
Pice de 8 (reales) mexicaine, ou piastre, frappe sur bout de barre ( cob )
cu simple d'Espagne et croix avec feurons.
piastree faible) Dbut du xvue sicle.
(Collection E. MANGONES).
En haut, droite :
Pice franaise d'argent pour les colonies (Louis XIV, 1670), 5 sols.
(exemplaire du Cabinet des Mdailles, Bibliothque Nationale, Paris).
au dessous :
Pice d'argent de 12 sols Louis XV, buste juvenile l'avers. Isles
du Vent au revers 1731.
(Collection de l'auteur).
au dessous :
Pices du Cap. Petites pieces espagnoles d'argent la croix de Jrusalem
(ici 1 Real) frappes du C couronn des colonies franaises et d'une
ancre (13 juillet 1781.)
(Collection E. MANGONES).
Au centre :
Piastre colonnaire , cordonne, premiere forme de la gourde ou
piastre forte frappe de Mexico, 1742. Colonnes d'Hercule au reverse,
cu complete d'Espagne l'avers.
(Collection E. MANGONES).
au dessous :
Quadruple pistole d'or (pice de 8 escados) cordonne Charles III -
1788.
(Collection E. MANGONES).
Au bas du clich :
MOEDE ou portugaise d'or. Marie Ire et Pierre III 1783.
Frappe de Bahia.
(Collection de l'auteur).
Monnaie au serpent 25 c de gourde. An 13 de l'indpendance d'Hati
(1816).
(Cabinet des Mdailles, Paris).





eg











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semble reprsenter le quart de la circulation des espces
Saint-Domingue.



Cette multiplicit de pieces et d'units montaires ne simpli-
fiait pas la tche des comptables, et remplissait de confusion
la tte des particuliers. Voici, par example, un passage d'une
lettre d'un colon, le marquis de la Barre, adresse sa femme,
et date des Vases prs de l'Arcahaie, le 21 janvier 1787 (lettre
publie par M. Debien dans la Revue de la Socit hatienne
d'histoire et de gographie) :
J'avais deux moulins sucre sur l'habitation. J'ai fait rparer
le meilleur; quant au second, estim 8.000 livres, on m'en demand
6.000 pour le remettre en tat. Pouvant m'en passer, j'ai prfr le
vendre 1.000 gourdes, don't 800 comptant, et c'est de l'argent que je
vais t'envoyer. Voil 200 portugaises qui ne seront pas prises sur les
revenues .

Dans une seule phrase, notre marquis mlange ainsi trois
monnaies : une monnaie effective, la gourde, qu'il envoie sa
femme, une monnaie de compete, la livre colonial, et une
monnaie-rserve : la belle portugaise d'or, qui devait hanter
ses rves.


C. LA MONNAIE MERCHANDISE ET LA MONNAIE FIDUCIAIRE.

La situation montaire tait, du reste, plus complex encore
par suite de la disparition, certaines poques, de toutes les
monnaies mtalliques; les habitants taient alors contraints
de se servir de denres ou de procder des virements assez
primitifs ; on peut parler ainsi de troc comptabilis , exprim
en livres coloniales, ou en piastres idales.
Dans les premiers temps de la colonie, chez les boucaniers,
la monnaie courante tait fournie par le produit de leurs terres ;
ce fut d'abord le tabac, appel petun , cultiv la Tortue
ds 1645, ensuite l'indigo et enfin le sucre, measure que la
culture de la canne se dveloppait ; c'est--dire partir de 1670.
Dans son article dj cit sur la monnaie colonial, M. Richard
2










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nous indique que les domestiques franais engags la Rochelle
pour les Iles recevaient au terme de leur engagement 300 livres
de petun; de mme, en 1677, une proprit la Petite Rivire
de Logane a t vendue un certain Guyot pour 60.000 livres
de tabac. A partir de 1715, dit encore M. Richard, la substi-
tution du sucre au tabac sera de rgle dans la plupart des con-
trats.
Par son arrt du 18 novembre 1672, Colbert essaiera d'inter-
dire l'usage montaire des marchandises. On y lit que dsor-
mais : tous contracts, billets, comptes, et paiements seront
faits entire toutes personnel au prix d'argent en livre, sols et
deniers, ainsi qu'il se pratique en France, sans qu'il puisse tre
plus us d'changes ni comptes en sucre et en autres denres,
peine de nullit des actes qui seraient passs... .
.Mais cet arrt resta lettre morte, et tous les biens, ou presque,
vont servir de monnaie d'occasion, surtout aux poques trou-
bles. En 1711, M. Richard note que l'on promet deux esclaves
pour prix d'une maison btir de 53 pieds sur 20. En 1786
encore, une lettre d'un colon dit : Je vous ai fait passer 9 bar-
riques de sucre pour avoir de la toile pour mes ngres. Il m'en
faut 1200 aunes, bonne et bon march .
On pourrait facilement multiplier les examples.
En constatant cette absence pratique de monnaie, venant
aussi bien de la confusion des systmes que de la disparition
des espces, on conoit que de bons esprits aient t partisans
de procds plus modernes, et aient plac leur espoir dans la
creation d'une banque colonial, mettant des billets et escomp-
tant les effects de commerce.
Hlas! leurs projects, Saint-Domingue, plus nettement
encore qu'en France, ont t entravs par le rsultat dsastreux
de l'exprience de Law.

La grande ide de Law tait d'asseoir la prosprit de la
France sur une Banque d'tat, appele Banque Gnrale, qui
devait finance une gigantesque Compagnie des Indes, englo-
bant toutes les associations de marchands qui faisaient com-
merce avec les Colonies, associations revenues bien languis-
santes pendant les guerres de la fin du rgne de Louis XIV.
Depuis Richelieu, plusieurs Compagnies avaient t cres
pour le commerce des Indes, et l'une d'elles, la Compagnie de










- 23 -


Guine, avait reu du Roi le privilege de la traite : elle devait
transporter chaque anne 1.000 esclaves aux Iles.
Le Roi d'Espagne vendait la permission de fournir en esclaves
les possessions espagnoles : c'tait ce qu'on appelait l'Assiento ;
en 1702, le duc d'Anjou, petit-fils de Louis XIV, tant mont
sur le trne d'Espagne, l'Assiento fut enlev aux Anglais et
concd la Compagnie franaise de Guine. La paix d'Utrecht,
en 1713, rendra l'Assiento aux Anglais, mais les espagnols de
la parties de l'Est d'Hispaiiola prirent pendant ces quelques
annes l'habitude d'acheter leurs esclaves Saint-Domingue,
ce qui fournira la colonie en monnaie espagnole, et surtout en
piastres.
Pour Saint-Domingue mme s'tait cre en 1698 une com-
pagnie particulire, qui avait reu en toute proprit la cte
Sud de la colonie depuis le Cap Tiburon jusqu' la rivire de
Neybe; la ligne de crte des mornes dlimitait son domaine,
dans lequel elle avait l'obligation d'amener des esclaves en
respectant la proportion de deux noirs pour un blanc. C'est
cette Compagnie qui fonda les villes des Cayes, de Saint-Louis
du Sud, d'Aquin, de Bainet et de Jacmel.
En 1720, la Compagnie de Saint-Domingue fut contrainte de
se dissoudre et de transfrer ses droits la Compagnie des Indes
de Law. Son territoire fut alors rattach au reste de la Colonie.
En mme temps, la nouvelle Compagnie des Indes reut le
monopole de la furniture des esclaves Saint-Domingue. Ces
deux faits : suppression de la Compagnie locale, et monopole
de la traite, amenrent les protestations des colons qui s'esti-
maient toujours sacrifis au profit des ngociants de France,
mieux en Cour et plus proches des financiers parisiens.
La Banque Royale de Law avait cr 5 succursales en France;
une seule, celle de la Rochelle, se trouvait dans un port; et
c'est donc par son intermdiaire que se fit le commerce avec
les Iles. Cette succursale fonctionna de dcembre 1718 fin
mars 1721, rue Chef-de-Ville, et rendit de grands services en
tenant des comptes courants et en oprant des virements entire
ces comptes 1.
La faveur avec laquelle les billets de banque de Law furent

1. Voir M. DELAFOSSE, Planteur de Saint-Domingue et ngociant rochelais
du temps de Law, Revue d'Histoire des Colonies, 1954, I, p. 14.










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accueillis montra que la France avait une vritable faim de
monnaie, et ce que nous avons dit de Saint-Domingue nous
permet de comprendre que dans la colonie, cette faim n'tait
pas moindre. Si le systme avait russi, si les billets de la
Banque Royale avaient pu circuler Saint-Domingue, le dve-
loppement de la colonie en eut t favoris. De mme, l'ide
de fondre en une seule Compagnie les associations qui en 1715
subsistaient encore des crations de Colbert, et d'intresser le
public franais tout entier la prosprit des colonies, tait
galement fconde, mais sans doute trop en advance sur l'poque.
Le Systme de Law, en multipliant les capitaux franais
disponibles, avait dclanch, la Rochelle et Nantes, une
forte augmentation des importations venant des Iles. De 1718
1720, ces importations triplrent. Par suite de ces arrivages
massifs de marchandises, les ngociants franais se trouvrent
dbiteurs des planteurs de Saint-Domingue fait exceptionnel
au xvmIIe sicle. Ds que la confiance dans les billets de la
Banque Royale commena faiblir, les ngociants rochelois
s'empressrent de se dbarrasser de leurs coupures en les dpo-
sant la Banque en pavement de leurs dettes vis--vis des plan-
teurs, qui, eux, ne se doutaient de rien, tant trop loin des
vnements. Lorsque la catastrophe fut consomme, beaucoup
de planteurs et d'habitants de Saint-Domingue se trouvrent
crditeurs de grosses sommes en cus de banque sur les livres
de la succursale de la Rochelle, sommes qui ne valaient presque
plus rien.
En voici un example. donn par M. Delafosse : un certain
Arnaud de Lalande, habitant l'Acul du Petit-Gove, adresse
4 boucauds d'indigo son correspondent la Rochelle,
M. Depont. Il les embarque sur La Paix Couronne en octo-
bre 1719. En juin 1720, l'indigo est dbarqu et vendu pour
13.061 livres tournois, ce qui laisse, avec les frais, 12.324 livres
net. Le 12 septembre, Depont verse cette some en billets la
Banque. Le 31 mars 1721, la liquidation de la Banque, les
12.324 livres anciennes critures sont transformes en
3.081 livres nouvelles critures . Finalement, ces 3.081 livres
deviennent un titre de rente un denier et demi titree 2 %).
Mais, l'indigo, lui, n'avait pas t perdu. On comprend la
fureur des habitants de Saint-Domingue. Il y a plus : pour les
expeditions de marchandises de France vers les Iles, aprs la










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chute du systme de Law, ces mmes ngociants eurent le
front d'exiger un paiement en pieces d'argent et non en mar-
chandises coloniales, en invoquant le manque d'espces en
France! Le gouverneur Sorel devra prendre une ordonnance
prescrivant aux correspondents des ngociants d'accepter des
denres en paiement (8 octobre 1720) 1. Les esprits taient de
plus en plus chauffs : c'est ce moment qu'une decision
royale, qu'on disait inspire par la Compagnie des Indes recons-
titue, vint entraver la circulation des pieces espagnoles en
ordonnant qu'elles ne soient plus acceptes qu'au poids. Les
habitants crurent que l'on voulait faire disparatre les piastres.
Cette measure, concidant avec l'arrive des Directeurs de la
Compagnie considrs comme responsables des dettes non
payes, provoqua de violentes meutes au Cap (novembre-
dcembre 1722) et Logane (dcembre-janvier 1723). Devant
la gravit de l'insurrection le Gouverneur fut un moment
retenu prisonnier dans une habitation de la plaine du Cul de
Sac par les rvolts Paris se rsigna supprimer le monopole
de commerce et de traite de la Compagnie des Indes.
Sans monopole, la Compagnie des Indes subsista et continue
commerce avec 1'Ile, mais renona imposer aux habitants
des conditions trop tyranniques. Toutefois, la traite des esclaves
resta rserve aux armateurs du royaume ; le principle du Pacte
colonial interdisait aux colons d'armer des navires pour aller
vendre ou acheter eux-mmes en France. Les habitants de
Saint-Domingue, pendant quelques annes, se vengrent de
la banqueroute de Law en boycottant les products mtropo-
litains, ce qui entrana en France des faillites assez impor-
tantes.



Mais les problmes montaires de la Colonie n'taient pas
pour autant rsolus, bien au contraire, et la disette de pieces
mtalliques continuera tout au long du sicle, aggrave par le
traffic des piastres don't nous allons bientt parler.

1. Si le payment avait t stipul terme, le rglement devait tre fait
par des billets ordre que le ngociant pouvait faire escompter d'autres
planteurs. Le taux d'escompte tait fort lev : 25 % au-dessus de 6 mois
de credit (E. PETIT, Droit public, cit par Mazard, page 29).










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Des tentatives timides seront faites pour reprendre l'ide
d'une banque colonial. Dans son ouvrage anonyme de 1754,
Saintard expose le project d'une compagnie de credit don't le
capital aurait t vers par les planteurs, au moyen d'une
hypothque prise sur chaque domaine.
Tout fait la fin de l'Ancien Rgime, en 1787, Franois
de Neufchteau, procureur du Roi au Cap 1, prsentera la
Chambre de Commerce de cette ville une resolution faisant
appel la Caisse d'Escompte, fonctionnant Paris depuis 1778,
et que l'on peut considrer commme le premier modle de la
Banque de France.
Franois de Neufchteau prconisait trois measures :
la Caisse d'Escompte, garantie par la valeur des plantations
de Saint-Domingue, ferait envoyer la colonie pour 20 millions
d'cus de France (6 et 3 livres) que l'on frapperait d'un poinon
special pour en interdire la sortie et qui circuleraient pour 166%/ de
leur valeur en livres tournois;
les colons et ngociants de Saint-Domingue, l'exemple de ce
qui se faisait la Jamaque, tireraient des lettres de change sur les
ngociants de France, l'occasion de chaque chargement de mar-
chandises; ces lettres, appuyes par le connaissement des marchan-
dises assures, circuleraient comme monnaie la colonie, jusqu'au
dpart du navire; l'arrive des marchandises en France, le desti-
nataire acquitterait la lettre en espces, en faisant au besoin escomp-
ter de nouveaux effects par la Caisse;
affranchir de tous droits et de toute gne le commerce local
avec les Espagnols (voir plus loin, chap. III : le traffic des piastres
et la politique de Calonne).

La Chambre de Commerce du Cap, dans sa rponse, se dclara
d'accord sur les premier et troisime point, mais rejeta cat-
goriquement le second, pour des raisons qui semblent peu vala-
bles : difficults d'estimer les cargaisons, variation des course
pendant la traverse, risque de procs avec les assureurs, etc.,
allguant enfin que les ports franais n'taient pas Londres.
Les difficults auraient pu sans doute tre surmontes si le
souvenir de Law n'avait pas t encore vivace, et Franois de
Neufchteau, dans la rponse qu'il fit la Chambre, dut insisted

1. Il s'agit du future ministry de l'intrieur du Directoire et Prsident du
Snat de l'Empire. Il a public ses propositions dans le Mmoire sur la
Disette de Numraire Saint-Domingue, le Cap-Franais et Metz, 1788










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sur le fait qu'il n'tait pas question d'instaurer un course forc
des billets de la Caisse d'Escompte.

Ainsi, Saint-Domingue n'aura pas connu d'autre monnaie
fiduciaire que ces billets de sucre, souscrits par les planteurs
pendant la guerre de Succession d'Espagne, en paiement des
denres importes, et auxquels le gouverneur Blnac, en 1713,
imposa une valeur fixe, indpendante du course du sucre, afin
que leur circulation se fasse sans litiges et sans obstacles.
Saint-Domingue n'a pas, non plus, fait l'exprience de la
monnaie de carte qui a circul pendant 80 ans, de 1685
1764, au Canada et en Louisiane. En Amrique septentrionale,
la doctrine montaire de Versailles ne permit pas non plus
l'envoi de monnaies mtalliques; or les espces espagnoles
n'entraient pas dans ces immense territoires qui n'avaient
pas grand chose offrir en contrepartie; pour payer la solde
des troupes, un intendant s'avisa d'inscrire une valeur sur des
cartes jouer et d'y mettre son sceau. Devant la russite de
cet expdient, Versailles donna l'ordre d'y recourir officielle-
ment, chaque fois ce fut souvent que les espces feraient
dfaut.
galement au Canada circulrent, pour supplier la monnaie
de carte, des ordonnances de paiement, sorte de traites sur le
Trsor, signes par l'Intendant. Elles taient libelles sur une
formule imprime en France, de 111 sur 145 mm., qui portait
les indications suivantes :

COLONIES 17 DPENSES GNRALES
NO
II sera tenu compete par le Roi
au mois d'Octobre prochain de la some de:
Valeur en la soumission du Trsorier
reste au bureau du contrle
A Qubec, le.....


Il ne nous a pas t possible de savoir si des formules ana-
logues avaient t employes Saint-Domingue.
Monnaies de carte et ordonnances de paiement nous semblent










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plutt avoir t des monnaies militaires. Le Canada franais
est rest une zone d'oprations pendant la plus grande parties
de son histoire, alors que Saint-Domingue tait une colonies
prospre, centre du traffic commercial. Les solutions adoptes
furent diffrentes, sauf en ce qui concern la monnaie de
compete, la livre colonial, don't la definition a t semblable
dans les deux pays.



SECTION III

LE TRAFFIC DES PIASTRES

les piastres ne craignent pas l'eau de mer,
l o elle gtera le bled et les autres marchan-
dises .
Fonds Roux, cit par DERMIGNY, Circuit de
l'Argent et milieu d'affaires au XVIIIe sice,
Revue historique 1954, p. 258.

Au xvIlIe sicle, l'Amrique espagnole Mexique et Prou -
extrait principalement de ses mines de l'argent. L'or vient plutt
de l'Amrique portugaise, du Brsil.
Alors que l'Angleterre, cette poque, est surtout soucieuse
d'accaparer l'or c'est peut-tre la raison essentielle de son
rapprochement avec le Portugal et du trait de Methuen en
1703 la France, elle, cherche s'approprier le mtal blanc.
Depuis qu'un Bourbon est mont sur le trne d'Espagne,
la Cour de Versailles voudrait que l'Espagne soit son allie
naturelle. Mais elle a prouv des mcomptes. L'administra-
tion espagnole n'a pas change, pour cela, d'esprit ni de
mthodes, et les Anglais sont rests vigilants.
L'Angleterre craignait, par dessus tout, cette conjunction des
monarchies ibrique et franaise; elle avait eu peur de voir
toute l'Amrique lui chapper, par suite de cette alliance. Et
elle avait pouss la guerre de Succession d'Espagne pour
viter cette conjunction. Aprs l'chec de sa tentative, elle
avait pu se rendre compete que ses craintes taient assez vaines ;
les relations franco-espagnoles s'taient refroidies pendant la
premiere moiti du rgne de Louis XV ; les Britanniques avaient










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russi transporter la lutte sur le plan conomique (o ils
taient bien arms) et les transactions commercials sur
la laine en particulier leur avaient donn des allis dans le
royaume de Sa Majest Catholique. L'Assiento la furniture
des esclaves aux possessions espagnoles tait revenue entire
leurs mains. Le vaisseau de permission leur laissait la facult
de faire en Amrique une fructueuse contrebande. En Europe
comme aux Indes, les Espagnols ne pouvaient gure se passer
d'eux.
Les relations entire la France et l'Espagne taient aussi
aigres que les discussions d'intrt dans une famille, et Choi-
seul s'en apercut lors de la conclusion du Pacte qui reut ce
nom. Au sujet des piastres, justement, la doctrine de Versailles
tait que toutes les nations d'Europe donc la France -
pouvaient lgitimement fournir l'Amrique espagnole en pro-
duits manufactures, du moment que ces products taient embar-
qus sur des navires espagnols et par des ports espagnols. En
retour, l'Espagne se devait de rpartir, entire tous les fournis-
seurs des Amriques, les mtaux prcieux extraits des mines
du Prou et du Mexique, et qui constituaient le just paiement
des products fournis. Mais l'Espagne ne l'entendit jamais ainsi.
Sous le dernier Habsbourg, Charles II, la sortie des piastres
tait permise, moyennant la perception d'un droit de 2 %.
Sous Philippe V, ironie le droit ft port 3 % et de
plus chaque cas d'exportation d'espces fut examin; c'tait
l'intallation d'un vritable contrle des changes; dans l'tude
des dossiers l'arbitraire rgnait; tel pavement tait accord,
tel autre refus, selon le caprice des bureaux de Madrid. Aussi
la contrebande s'installa-t-elle, tant au travers des Pyrnes
qu' Cadix et Sville mme, o des barques venaient accoster
les gallons arrivant des Indes, et soulageaient les capitaines
du surplus d'espces non dclar aux autorits espagnoles.
Malgr donc le Pacte de famille, et la frontire commune,
la France dut songer d'autres procds pour attirer elle
le mtal blanc ncessaire ses finances et son commerce du
Levant.
Ces moyens, imits des Anglais, ce furent la traite des escla-
ves et le commerce interlope aux Antilles. Et Saint-Domingue
a t le thtre principal de ces operations. La description des
courants conomiques qui aboutissaient au circuit des piastres










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nous expliquera aussi bien la disette de numraire Saint-
Domingue que l'importance du march de l'argent Paris,
vers le milieu et dans la deuxime moiti du xvIIme sicle.


LE MCANISME DU TRAFFIC.

o1 La traite et la vente d'esclaves l'Espagnol :
Suivons tout d'abord un navire ngrier qui quite un port
de la cte atlantique franaise, un port du Ponant, Nantes par
example, pour se diriger vers la Guine, avec un chargement
de pacotille destin l'achat des esclaves 1
Arriv dans un entrept africain, il achtera sa cargaison de
bois d'bne . Ces pauvres gens seront entasss dans la cale
du navire, pour la longue traverse de l'Atlantique.
Notre ngrier se dirigera soit vers Port-au-Prince, soit vers
le Cap o les bossales 2 seront exposs et vendus. Les Espa-
gnols de la parties de l'Est et de Porto-Rico viendront s'appro-
visionner et paieront en piastres. Un esclave Saint-Domingue
se vendait environ 1.500 livres coloniales, soit 175 piastres, et
les ventes d'esclaves l'espagnol se soldaient chaque anne,
d'aprs Raynal (1785), par une entre de 300.000 piastres.
D'aprs le mme auteur, les armateurs franais importaient
Saint-Domingue 15.000 18.000 noirs par an et la traite
reprsentait la moiti des importations totales de la colonie.
Le capitaine du navire ngrier emploiera, pour son retour en
France, une parties du produit de la vente des esclaves en
achat de denres des Iles, puisque les cales du bateau sont
vides; il va charger des barriques de sucre, de rhum, des bois
tropicaux des boucauds d'indigo; mais il gardera, en piastres,
une bonne parties de son bnfice de traite. Le mme Raynal
value l'exportation avoue des piastres vers la France
200.000 pieces par an, mais il est probable qu'elle tait bien

1. Sur la commandite des expeditions ngrires par des banquiers et
des fermiers gnraux parisiens, se reporter l'article de M. A. Delcourt
sur la Socit d'Angola et la Socit de Guine : Bulletin de la
Socit d'tudes historiques gographiques et scientifiques de la Rgion
parisienne, no 58-59, La finance parisienne et le commerce ngrier au
milieu du XVIIIe sicle, Paris 1948.
2. Nom des ngres qui n'avaient pas encore t esclaves.









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suprieure, en grande parties clandestine 1. La piastre tait une
merchandise de course stable, non prissable, facile dissimuler
et c'est l le point important faisant prime en France.
En 1776, le bnfice de la revente en France tait en moyenne
de 5 sols tournois par pice, soit 4,75 % 2.
20 Le commerce rgulier et interlope :
A ct des navires ngriers, il y avait les honntes navires
marchands, qui, surtout de la Rochelle et de Bordeaux, appor-
taient Saint-Domingue les products de la mtropole nces-
saires aux planteurs et aux citadins, mais souvent destins
- on se gardait de le dire la contrebande avec les posses-
sions espagnoles : outils, vin, huile, farine, toffes, livres et
bijoux.
Pour le frt de retour de ces navires, le mme problme se
posait : on choisissait ce qu'il y avait de plus avantageux et de
plus sr, ce qui donnait une bonne place aux piastres. Bien
souvent, c'est ces vaisseaux marchands que les colons con-
fiaient le numraire qu'ils dsiraient faire passer en France,
leurs cranciers ou leurs parents. M. Richard, dans l'article
dj cit, donne plusieurs examples de ces envois.
30 Le march de Paris et la frappe des roupies :
La capital franaise semble cette poque un des grands
centres de rpartition du mtal argent. Paris doit pourvoir la
consommation des hotels des monnaies nationaux; la demand
allemande et autrichienne sur les frontires de l'Est, en grande
parties destine alimenter la frappe des thalers circulant en
Mditerrane orientale; il doit pourvoir aux besoins de la
Compagnie d'Afrique, aux achats des soieries milanaises et
pimontaises, mais surtout aux besoins de la Compagnie des
Indes orientales.
Les piastres arrives en France repartaient en effet, pour une
bonne part, charges Marseille sur les navires du Levant.
Depuis 1736, les Franais avaient obtenu de l'Empereur des
Indes, le Grand Mogol de Delhi, le privilege d'mettre des
1. HILLIARD d'AUBERTEUIL, Considrations sur Saint-Domingue, 1776,
l'value un million de pieces par an. Nous verrons plus loin que de 1783
1789, en sept ans, il est entr en France seulement par Nantes et Bordeaux,
13 millions de pieces.
2. Ibid. Tome I, pp. 251 et suiv.









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roupies dans une Monnaie installe Pondichry. Cette Monnaie
frappait environ 25 tonnes d'argent par an. Chaque bateau arri-
vant Pondichry devait obligatoirement avoir un tiers de sa
cargaison constitu en piastres; et les procs-verbaux des fon-
deurs de la Monnaie acceptaient cinq types de piastres espa-
gnoles, de titre peu prs semblable du reste 1. Cette fonte des
piastres et cette frappe des roupies laissaient un important
bnfice la Compagnie des Indes Orientales, prcdant celui
de la revente des tissus d'indienne ramens en France par les
navires du Levant.
En ce qui concern le volume du traffic, nous avons vu que
la Monnaie de Pondichry frappa, partir de 1736, prs de
25 tonnes d'argent par an, ce qui reprsenterait environ
1.700.000 piastres-gourdes si tout l'argent apport Pondi-
chry avait t constitu de ces pieces; nous savons qu'elles
en reprsentaient une bonne part. Vers la fin du sicle, ce
montant avait d s'lever encore; en 1787, la Compagnie des
Indes a absorb (chiffres de Stanislas Foache cits par
M. Richard) 13 M. 1/2 de livres tournois de pieces d'argent,
ce qui pourrait reprsenter prs de 2.400.000 piastres.

40 La parit or-argent :
Les commercants franais avaient russi tablir du Ponant
au Levant, un circuit : pacotille-ngres-piastres-roupies-tissus
d'indiennes, qui devait tre trs rmunrateur, tout au moins
en temps de paix.
Le circuit tait m par la demand du mtal blanc, qu'il
tendait satisfaire; il tait m par le course de l'argent Paris,
c'est--dire par la parit de l'argent l'gard de l'or. C'est
ainsi qu' cette poque, alors que depuis 1750, la parit espa-
gnole tait de 1 16, la parit en France tait fixe 1/14 5/8,
et restera ce taux jusqu' la declaration de 1785. En
Angleterre, cette date, la parit or-argent tait de 1/15 1/8
et en Hollande de 1/14 7/9; c'est donc Paris que l'argent
valait le plus cher. Alors qu'il semble que Londres s'attachait
plutt attirer l'or 2, la France se spcialisait dans les tran-

1. E. ZAY, Histoire montaire des Colonies franaises, Paris 1892, pp. 280
et 311-312.
2. Cf. M. GoDINro, Flottes du sucre et flottes de ror, Annales E.S.C., 1950,
pp. 196-197.











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sections sur le mtal blanc, voulant tre l'intermdiaire entire
les piastres venant d'Espagne ou de Saint-Domingue et les Mon-
naies, soit autrichienne frappant des thalers, soit indienne
frappant des roupies1.
Quelquefois du reste, le prix rel de l'argent s'levait au-
dessus de la parit officielle de l'argent par rapport l'or, et
l'Abb Raynal nous raconte que les armateurs-ngociants de
Marseille, dans ces circonstances de parit favorable -
n'hsitrent pas violer le monopole du traffic des Iles, rserv
aux Ports du Ponant, et armer des navires pour Saint-Domin-
gue, charges de marchandises franaises, mais aussi de portu-
gaises d'or un peu fausses, fabriques Genve avec un
titre plus faible que les authentiques (20 carats au lieu de 22). -
ls allaient ainsi chercher des denres coloniales, mais aussi des
gourdes, raccourcissant leur profit le priple de la piastre.


LE TRAFFIC DES PIASTRES ET LA GUERRE
DE L'INDPENDANCE AMRICAINE (1778-1783).

Le traffic commercial et la traite furent considrablement
gns par les hostilits. Aussi les colons de Saint-Domingue
reurent-ils la permission d'armer eux-mmes des navires pour
aller chercher des esclaves sur la cte d'Afrique. Ils parent
ainsi continue vendre des noirs aux Espagnols 2 ; les ngriers
utilisent d'autre part leurs reserves : ds l'poque de Law,
plusieurs armateurs-ngriers de Nantes possdaient en effect
Saint-Domingue, sur certaines plantations, des reserves de
ngres qu'ils gardaient pour les vendre au meilleur course,
sans grand frais d'entretien 3. Enfin le commerce interlope
avec les colonies espagnoles fut considr comme allant de soi.
Le rsultat de cet tat de chose fut que le numraire devint,

1. On sera sans doute surprise d'apprendre qu'actuellement (1956) c'est
la Monnaie de Paris qui continue frapper les Thalers de Marie-Thrse
pour le thsaurisation africaine.
2. c Durant la guerre de 1778, il fut achet des portions considrables
de cargaisons (de ngres), au Cap mme, pour les Colonies espagnoles, au
grand dsavantage de Saint-Domingue . (Lettre du Ministre aux Admi-
nistrateurs de Saint-Domingue en date du 11 dcembre 1785).
3. Gaston MARTIN, Le Systme de Law et la prosprit du port de Nantes,
Paris, Rivire 1925, p. 10.









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exceptionnellement, trs abondant Saint-Domingue. Les colons
semblent avoir compris alors que le commerce de France ,
par ses spculations sur l'argent, tait le principal responsible
de la disette de la monnaie, et ils firent bien voir leur mcon-
tentement lorsque le traffic reprit de plus belle, de 1783 1785,
comme nous le verrons 1

Les pieces marques du Cap (1781).
Les autorits franaises essayrent de profiter de cette abon-
dance pour oprer une rforme de la monnaie de billon, com-
pose principalement de petites pieces espagnoles, anciennes
et en mauvais tat.
Une ordonnance des Administrateurs du Cap, en date du
13 juillet 1781, tant ncessaire de pourvoir provisoirement
au replacement de la petite monnaie d'argent couple, prohibe
par notre ordonnance du 1er de ce mois (ce texte n'a pas t
retrouv), prescrivit d'aller qurir, la Havane ou Vera-Cruz,
une valeur de 50.000 gourdes en pieces de 1/8 et 1/16 de gourde
(escalins doubles et escalins simples).
Quant aux pieces coupes et prohibes, mais dment mar-
ques de la Croix d'Espagne, elles seront portes au Trsor, o
elles seront reues au poids. Il sera donn une forme ronde ces
pices qui seront ainsi transformes, les escalins doubles en esca-
lins simples du poids de 45 grains, et les escalins simples en demi
escalins du poids de 22 grains et demi. Elles seront frappes du
poinon de la colonie et auront la mme valeur que les pices
tranche ronde cordonne, mais on ne sera tenu de les recevoir
qu' raison de 4 dans chaque paiement .
Il ne s'agit pas l, comme le dit tort M. Mazard 2, de la
premiere mission de moos . La creation des pieces marques
du Cap n'est pas un dcoupage, mais une operation d'assai-
nissement. Les exemplaires de ces pices qui nous sont parvenus
nous montrent qu'il s'agit de pices espagnoles anciennes la
croix , qui ont t frappes du C couronn des Colonies
franaises, assorti d'une ancre. A ce sujet, le Pre Cabon 3 nous

1. Les circonstances de la guerre avaient runi beaucoup de gourdes
dans la ville du Cap. Il s'en est export des millions depuis la paix , Fran-
ois DE NEUFCHATEAU, Mmoire sur la Disette du Numraire..., p. 10.
2. MAZARD, outrage cit, p. 51. Voir aussi Zay, p. 16 du supplement.
3. CABoN, Histoire d'Haiti, tome I, p. 408.










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apprend qu'en fait le navire envoy la Havane et Vera-Cruz
revint bredouille, c les caisses espagnoles tant vides . C'est
alors que l'amiral de Grasse, arriv le 16 juillet 1781 au Cap
avec sa flotte de 26 vaisseaux, fit appel aux habitants de la
colonie. En moins de six heures, il recueillit en piastres espa-
gnoles la some de 1.200.000 livres. La majeure parties de
cette souscription patriotique fut expdie comme secours
Rochambeau, qui aidait les insurgents amricains, et le reste
frapp comme nous venons de l'indiquer.
La presence de la flotte et les measures de Grasse explique-
raient le choix d'une ancre comme poinon.


LE TRAFFIC DES PIASTRES
ET LA POLITIQUE ANGLOPHILE DE CALONNE.

Non seulement la politique trangre, mais la politique finan-
cire et montaire de la France de Louis XVI, sont domines
par l'nigmatique personnalit de Vergennes.
En 1781, Vergennes contribua, de faon decisive, au renvoi
de Necker en adressant au Roi une vive critique de Compte-
Rendu . Il allgua la pnurie des finances pour hter la con-
clusion du Trait de Paris (3 septembre 1783) qui mit fin la
guerre de l'Indpendance amricaine. Il s'tait fait nommer
auparavant (fvrier 1783) chef d'un Comit des Finances
et avait droit de regard sur les comptes de tous les minis-
tres guerre et marine en particulier sans assumer les
responsabilits de Contrleur gnral des Finances..
Il semble bien du reste avoir provoqu la chute du succes-
seur de Necker, l'assez nfaste Joly de Fleury, justement
propos d'une measure qui intressait les colonies et probablement
Saint-Domingue. La marine franchise n'avait pas toujours eu
la chance de l'Amiral de Grasse au Cap-Franais, et faute de
contribution volontaire, elle avait d recourir, pour payer les
soldes des quipages, ravitailler ses quipages ou aider ses
allis, aux resources des ngociants des ports, moyennent
signature de traites sur le trsor de France.
Or, au dbut de 1783, Vergennes et Joly de Fleury prirent
une measure inique trs nfaste au credit : ils firent autoriser
le Trsor, par arrt du Conseil, suspendre le paiement des










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lettres de change qui venaient des colonies et compromirent
ainsi la fortune des homes don't les avances avaient contribu
au succs de la guerre . L'arrt tait relatif la Marine et Joly
de Fleury articula, son sujet, le mot de dprdation... La Cour
donna tort au Contrleur gnral... Vergennes sut rester neutre
et Joly de Fleury en sortit par une dmission (mars 1783) 1.
Vergennes montra l une trange mconnaissance des int-
rts des ngociants et des colons de nos possessions d'Amrique.
Nous retrouverons plus loin, sous le Consulat, une histoire
semblable de traites tires par des militaires et refuses par
le Trsor.

Aprs le court passage au Contrle gnral des Finances de
l'honnte mais incapable Ormesson, Vergennes va faire agir
Calonne sans se compromettre lui-mme et l'encourager dans
une politique favorable l'Angleterre, mais fort prjudiciable
nos propres intrts coloniaux. Calonne a-t-il t l'homme de
l'Angleterre ? Il fut assez vnal pour que la chose soit vrai-
semblable ; sa nomination fut l'oeuvre de Vergennes et du ban-
quier de la Cour, Harvelay, don't la femme tait la maitresse
de Calonnes ; tous deux surent l'imposer au faible Louis XVI.
Vergennes et Calonne prirent trois measures qui allaient avoir
les plus grandes consequences sur le commerce d'Amrique et
sur la politique montaire de la France :

a) l'arrt du Conseil du Roi du 30 aot 1784, qui frappa d'un
droit de 1 %o les marchandises franaises au sortir des colonies;
b) l'arrt du Conseil d'octobre 1785, transmis Saint-Domingue
par la lettre du Ministre du 11 dcembre 1785, qui interdit l'expor-
tation d'aucun noir de Saint-Domingue, soit par nos btiments,
soit par ceux des autres nations ;
c) la declaration du Roi du 30 octobre 1785, qui modifiait la
parit or-argent en dvaluant l'argent par rapport l'or (15,5 au
lieu de 14 5/8).

Les deux premires dcourageaient l'Espagnol de se fournir
dans nos colonies, soit de products manufactures, soit surtout
de ngres; la principal source de piastres se trouvait ainsi
tarie. Les Espagnols de Saint-Domingue, de Porto-Rico et du


1. DROZ, Histoire de Louis XVI, Paris 1838, p. 390.











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Mexique, se tournrent vers la Jamaque et les autres comp-
toirs anglais 1. Stanislas Foache, cit par R. Richard 2, prtend
que l'interdiction de vendre des ngres fut rclame par les
colons de Saint-Domingue eux-mmes, qui espraient ainsi
acheter moins cher les esclaves ncessaires leurs plantations,
les ngriers ayant moins de dbouchs.
Quant au changement de parit, il rduisit la speculation
sur l'argent. Paris n'tait plus la place o l'argent tait le plus
cher. Aussi, sous l'influence conjugue de ces trois measures, on
vit brusquement diminuer les arrivages de piastres venant des
Iles par les ports du Ponant. C'est M. Dermigny que nous
devons les chiffres suivants; il les a trouvs aux Archives
nationals et reproduits dans son article sur les r Circuits de
l'argent et milieux d'affaires au xvine sicle 3.

ENTRE DE PIASTRES D'ESPAGNE VENANT DES COLONIES
PAR BORDEAUX ET NANTES.
en milliers en milliers
de livres tournois de pieces

1783..................... 31.995 5.713
1784..................... 10.892 2.000
1785 ..................... 1.188 210
1786..................... 8.116 1.450
1787 ..................... 7.000 1.250
1788..................... 5.750 1.020
1789..................... 4.800 860

1. Franois DE NEUFCHTEAU, op. cit, p. 22 ajoute qu'ils ont t sans
doute rebuts par les droits et les formalits imposs.
2. RICHARD, art.cit, Revue d'Histoire des Colonies, 1954, I, pp. 36-37.
3. Revue historique, 1954, tome CCXII, p. 263. Carton A.N.F. 12-1889.
SIl est intressant de compare ces chiffres officials avec les estimations
des milieux commerciaux de l'poque. Le colon Louis Marthe de Gouy,
dput l'Assemble constituante, dans son livre de circonstance Ides
sommaires sur la restauration de Saint-Domingue , Paris, Boulard, 1792,
pp. 20 et suiv., indique qu'on estimait la production annuelle des mines
espagnoles d'argent du Nouveau monde 120 millions de livres tournois
don't la France, avant le trait avec l'Angleterre de 1783, russissait
attirer 70 millions, et 60 millions aprs ce trait, se dcomposant ainsi :
10 millions provenant de l'excdent de la balance du commerce France-
Espagne, 40 millions provenant de Saint-Domingue, 10 millions venant
des autres Iles. Pour que Marthe de Gouy eut raison, il faudrait que le
chiffre des entres par Bayonne, la Rochelle et le Havre contint une forte
proportion d'arrivages en provenance de Saint-Domingue. Le mme
auteur estime le chiffre d'affaires de la traite 130 millions, laissant
30 millions de bnfices. Emport par son lyrisme mercantile, Marthe de











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Ce sont certes des chiffres fragmentaires, puisqu'ils ne com-
portent pas les entres par la Rochelle et d'autres ports, mais
ils montrent bien nettement l'norme afflux de piastres en
France, aprs la fin de la guerre d'Indpendance ainsi que le
coup d'arrt port au traffic en 1785. M. Dermigny donne ga-
lement, partir de 1784, le chiffre d'entre des piastres venant
d'Espagne, par Bayonne, le Havre, Marseille et la frontire
pyrnenne; il est bien suprieur celui des piastres dclares
comme venant des colonies; mais comment tre sr que toutes
les piastres arrivant au Havre ou Bayonne provenaient
d'Espagne ? La question peut tre pose. Voici ces chiffres :
ENTRE DE PIASTRES VENANT D'ESPAGNE, PAR BAYONNE,
LE HAVE, MARSEILLE ET LES PYRiNES.
en milliers
de livres tournois

1784................................ 87.854
1785 ................................ 97.074
1786.................... ............ 66.779
1787 ................ .............. 41.835
1788. .................. ............ 46.777
1789 ................................ 36.991
M. Dermigny, dans un autre article 1 conclut que les rformes
de 1785 et la politique de Calonne signifiaient l'intgration de
la France dans un systme conomique don't les meneurs
seraient Londres et Genve , systme brutalement dtruit
et renvers par la Rvolution.

*


Cependant, Saint-Domingue, la disette de numraire avait
repris de plus belle aprs la cessation de la guerre d'Amrique.
Elle s'expliquait en 1783 puisqu'au traffic recommenc s'ajou-
taient les achats des colons, privs depuis cinq ans des products
de France; elle s'expliqua ensuite par l'abstention des Espa-

Gouy s'crie: Saint-Domingue aurait fini par cicatriser un jour toutes les
players financielles de la mre-patrie (p. 21).
1. Louis DERMIGNY, Une carte montaire de la France la fin de l'Ancien
Regime, Annales E.S.C., 1955, p. 480.










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gnols qui allrent acheter aux Anglais esclaves et toffes et
portaient ainsi ailleurs leur monnaie d'argent.
Calonne et Vergennes parurent oublier que les guerres de
Louis XV avaient pu tre finances sans dommage pour la
monnaie grce l'excdent laiss par le commerce de Saint-
Domingue sucree, rhum, indigo et aussi piastres); ils donnaient
l'Angleterre l'occasion, longtemps attendue, de supplanter
la France dans les Antilles et de collector elle-mme les piastres
ncessaires la Monnaie de Madras, cependant qu'ils laissaient
les products manufactures anglais envahir la mtropole et mena-
cer dangereusement son industries 1




SECTION IV

LA PRIODE RVOLUTIONNAIRE
L'EXPDITION LECLERC

Je m'afflige de ma manire de vivre qui,
m'entrainant dans les camps, les expeditions,
dtourne mes regards de ce premier besoin de
mon cour, une bonne et solide organisation de
ce qui tient aux banques... et au commerce .
(lettre de NAPOLON BARB-MARBOIS, ancient
Intendant de Saint-Domingue, crite au Camp de
Boulogne, le 6 fructidor An XII).

A. MooS ET MONNAIE DE COMPLEMENT.

Le soulvement de Saint-Domingue (1791) aggrava, de faon
definitivee, la disette montaire en activant les rapatriements
de mtal par les colons. Ceux qui ne purent emporter leurs
pistoles et leurs piastres, les enterrrent. On en dcouvre encore,
chaque cyclone.
Les crations de signes montaires qui eurent lieu Saint-
Domingue, puis en Hati, pendant cette priode dramatique,
ont t inspires, par la loi de Gresham, mais une loi de Gresham
tristement ironique : Puisque la bonne monnaie le mtal

1. IILPHEN et SAGNAC, Peuples et Civilisations, XII, p. 435.










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prcieux s'enfuit irrmdiablement, il faut crer de la mau-
vaise monnaie pour pouvoir en garder une . On a donc procd
l'altration des pieces d'argent soit en les coupant en mor-
ceaux d'o le nom crole de moos , soit en abaissant
le titre des monnaies d'argent. Le but fut atteint, et mme
dpass, car les faussaires se mirent de la parties et imitrent
ces pieces qui valaient moins que leur pouvoir libratoire offi-
ciel. Bientt, il n'y eut que trop de mauvaise monnaie. Dans
le cas d'Hati, il se pourrait que cette experience ait prpar
les esprits l'mission de la gourde-papier et explique, pour
une part, sa russite paradoxale pour l'poque.
Ce sont les insurgents amricains qui inaugurrent la poli-
tique de la coupe des piastres, pendant la guerre de l'Indpen-
dance, pour retenir la monnaie d'argent entire leurs mains 1;
en 1781, cette politique s'tait tendue Saint-Domingue,
puisque nous avons vu les administrateurs du Cap prohiber
la circulation des pieces coupes, les arrondir et les frapper du
poinon de la Colonie.
Les autorits du Cap ont d continue mettre, rgulire-
ment, de la menue monnaie en conditionnant des pieces
espagnoles anciennes, car on rencontre de telles pieces frappes
de l'ancre de marine et de la lettre C, mais sans la couronne,
ce qui laisse supposed qu'elles ont t mises aprs la chute de
Louis XVI. Des monnaies de bronze trangres (anglaises)
furent frappes des lettres L.C. (Le Cap).
Si l'atelier du Cap satisfaisait les besoins de la parties nord
de la colonie, la parties sud fut tributaire d'un atelier montaire
que l'on croit avoir t install dans la ville de Jacmel2 ; c'est
l qu'auraient t frappes, des lettres S.D. , des sols de
Louis XVI de 1791, et fabriqus les sols imits du sol aux
balances de France, mais que l'on reconnat parce que les
pieces sont coules et que les lettres N sont inverses ; enfin
le dcime l'effigie de la Rpublique, galement coul.
Les administrateurs du Mle Saint-Nicolas (petit port de
guerre situ l'extrmit Nord-Ouest d'Hati) prirent le 4 Bru-
maire An VII (25 octobre 1798) un arrt prescrivant la cra-
tion de monnaies d'argent particulires; ces pices n'ont pas


1. Franois DE TELFCH.TEAU, Ouvr. cit, p. 26.
2. MAZARD, OU'r. cit, p. 57.











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t retrouves. Il en est de mme pour les pieces de 2, 1 et 1/2
escalin, poinonnes Fort-Libert (ex Fort-Dauphin) l'est
du Cap et dcrtes de course forc par les autorits de cette
place, le 17 Messidor An VII (5 juillet 1799).
Toussaint-Louverture, au course de sa conqute de la parties
espagnole de l'le, fit frapper, Santo-Domingo, des pieces de
2, 1 et 1/2 escalin, qui sont considres tort sans doute -
comme les premires pices de Hati. Ces pieces, qui avaient
t fabriques par un franais nomm Tixier, reprsentent
l'avers la Rpublique franaise debout, coiffe d'un bonnet
phrygien et s'appuyant sur une pique. Elles portent comme
lgende RPUBLIQUE FRANAISE COLONIE DE SAINT-
DOMINGUE . Elles furent mises en circulation par une ordon-
nance du Gouverneur (Toussaint-Louverture) en date du
15 Nivse An X (3 janvier 1802). mises en petit nombre,
elles n'ont circul que dans la parties espagnole, et sont fort
recherches par les numismates.
Les assignats ont-ils circul Saint-Domingue ? A notre
avis, c'est probable, bien que nous n'ayons pas connaissance
qu'on en ait conserv en Hati. Par contre, on y a retrouv un
monneron de cinq sols, jeton mis en 1791 par les frres
Monneron, banquiers-ngociants Paris, avec permission offi-
cielle, et qui taient remboursables en assignats, de cinquante
sous et au-dessus 1. La presence de ce monneron , dat de
1792, montre que les besoins de petite monnaie taient consi-
drables dans les annes du soulvement.


B. LA FIN DU TRAFFIC DES PIASTRES.
LES DIFFICULTS FINANCIRES DE L'EXPDITION LECLERC.

La guerre de la Rvolution contre l'Angleterre (1793), en
interrompant le traffic maritime rgulier entire les Antilles et
la France, mit fin au circuit des piastres par Saint-Domingue;

1. Collection Edmond Mangons, Ptionville (Hati). Un des frres
Monneron, l'an, fut charge d'oprer l'change des prisonniers faits dans
les Indes par les Anglais, la paix d'Amiens; le plus jeune fut Directeur
gnral de la Caisse des Comptes courants sous le Directoire. M. Mangons
nous signal qu'un certain Antoine Joseph Monneron, peut-tre parent
des prcdents, tait propritaire de cafteries l'Anse--Veau et d'un
emplacement Port-au-Prince.










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l'importation de sucre et des denres des Iles, dj entrave
par le soulvement des esclaves, cessa compltement; cette
rupture des communications avec l'Amrique a t une des
causes importantes des difficults montaires prouves par la
France rvolutionnaire.
L'Angleterre, par l'intermdiaire de la Jamaque, soutint
financirement les insurgs de Saint-Domingue, du moins
jusqu' la prise de position de Toussaint-Louverture en faveur
de la France. Il n'est pas exclu qu'elle ait ensuite soutenu la
rvolte de Rigaud contre Toussaint.
Les tats-Unis avaient galement nou des relations commer-
ciales avec les insurgs. Pichon, ambassadeur franais, s'en
plaindra au Prsident Jefferson, qui se retranchera derrire le
principle de la libert du commerce. Ds que les insurgs eurent
le contrle de large territoires, il leur devint possible d'effec-
tuer pour leur compete des exportations de sucre et de caf, et
ce furent les Anglais ou les Amricains qui leur achetrent ces
products.
Les insurgs se sont-ils servis d'une monnaie spciale ? Les
colons ont fait circuler ce sujet des fables ridicules; il est bien
probable que le sucre ou le caf ont jou, tout normalement,
le rle de monnaie; les richesses trouves dans les plantations
ont t galement utilises.



De l'autre ct de la ligne de bataille, les Franais revenues
dans l'Ile avec l'expdition de Leclerc, ont cruellement manqu
d'argent; les lettres du gnral en chef au Premier Consul en
font foi .
Le successeur de Leclerc, Rochambeau, tablira la parit de
la livre colonial et de la livre tournois devenue le franc -
par l'arrt du 20 janvier 1803 2 arrt qui ne restera en vigueur
que moins d'un an, puisque l'indpendance d'Haiti a t pro-
clame le ier janvier 1804. Il est certain que dans cette priode
terrible, o beaucoup de colons s'efforcrent de quitter Saint-
Domingue, l'tablissement d'une parit aussi favorable la

1. Lettres du Gnral Leclerc, publies par Paul Roussier, in-80, Socit
d'Histoire des Colonies, Paris.
2. ZAY, ouvrages cit, reproduit le texte de l'arrt p. 231.










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livre colonial ne pouvait que favoriser les rapatriements de
capitaux par conversion officielle.
On a pens de tels rapatriements propos de l'affaire des
traites de Saint-Domingue, affaire rappele par Napolon
Saint-Hlne. Voici le texte du Mmorial1 :

Samedi 21 Septembre 1816.
... Aprs le diner, la conversation s'est trouve amene sur ce que
l'Empereur appelait la fameuse crance de Saint-Domingue. Elle
a fait natre les dtails curieux que voici :
L'ordonnateur de Saint-Domingue, disait l'Empereur, s'avise de
tirer tout coup du Cap, et sans autorisation, la some de
60.000.000 de lettres de change sur le Trsor de Paris : ces lettres
de change taient toutes payables le mme jour. La France n'tait
pas assez riche pour un pareil acte, elle ne l'avait jamais t peut-
tre. D'ailleurs o et comment l'administration de Saint-Domingue
pouvait-elle avoir conquis un tel credit ? Le premier Consul ne le
possdait pas Paris : c'est tout ce qu'eut pu obtenir Monsieur
Necker au fort de sa popularity. Quoi qu'il en soit, quand ces lettres
parurent Paris, prcdant les lettres d'avis mme, on accourut du
Trsor chez le premier Consul pour savoir ce qu'il y aurait faire :
Attendre les lettres d'avis, rpondit-il et connatre la ngociation.
Le Trsor est un propritaire, il a leurs droits et doit avoir leurs
marchs. Ces lettres ne sont point acceptes, elles ne sont point
payables .
Les renseignements, les pieces comptables arrivrent. Ces lettres
de change, mentionnes valeur reue comptant, ne portaient dans
le reu des caissiers qui en avaient peru la valeur, qu'un dixime,
un cinquime, un tiers du montant. Ds lors on ne voulut au Trsor
reconnatre et rembourser que la some rellement verse, et les
lettres de change, dans leur teneur, furent targues de faux. Ce fut
-au mme moment un bruit terrible dans le commerce. On s'agita
beaucoup, on fit mme une dputation auprs du Premier Consul qui,
loin de l'viter, l'aborda de front, demand si on le prenait pour un
enfant, si l'on croyait qu'il se jouait ainsi du plus pur sang du people,
qu'il fut un administrateur aussi tide des intrts publics ? Ce qu'il
refusait de laisser prendre, observait-il, ne tenait nullement sa
personnel, n'attaquait point sa liste civil. Mais c'tait l'argent du
public don't il tait garden, et il lui tait d'autant plus sacr.
Puis interpellant les deux chefs de la dputation : vous qui tes
1. LAS CASES, Paris, s. d., p. 221, reproduit par M. A. BoccoN-GIBoD,
La crance de Saint-Domingue, Revue d'Histoire conomique et social,
1952, Tome XXX, p. 54.










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ngociants, Messieurs, banquiers, faiseurs d'affaires, rpondez cat-
goriquement : Si un de vos agents au loin tirait sur vous des sommes
normes contre votre attente et vos intrts, accepteriez-vous, paie-
riez-vous ses lettres de change ? Il leur fallut bien rpondre que
non. Et bien dit le Premier Consul, vous, simples propritaires,
vous majeurs, matres de vos propres actions, vous voudriez avoir
un droit que vous refuseriez moi, propritaire au nom de tous,
moi en cette quality, toujours mineur et sujet revision je jouirai
de vos droits au nom et pour le bien de tous. Vos lettres de change
ne seront payes que sur leur versement rel. Je ne demand pas que
le commerce prenne les lettres de mes agents : c'est un honneur, un
credit que je n'ambitionne point. S'il l'accorde, que ce soit ses
risques et prils ; je ne reconnais et ne tiens pour sacre que l'accep-
tation de mon Ministre du trsor. On se rcria de nouveau, on dit
beaucoup de paroles inutiles. On serait oblig de faire banqueroute,
disait-on. On avait reu ces lettres pour argent comptant, des agents
loigns en avait fait la faute par respect et par confiance dans le
Gouvernement, etc... Eh bien rpondait le Premier Consul, faites
banqueroute. Mais ils ne le firent point, observait l'Empereur, ils
n'avaient point reu ces lettres pour argent comptant, et leurs agents
n'avaient point commis de faute.
Ils sortirent tous convaincus dans l'me des raisons du Premier
Consul, mais ils n'en firent pas moins remplir Paris de leurs clabau-
deries et de leurs mensonges en dnaturant l'affaire.
Le commerce a dit surtout et rpt que c'tait une chose sans
example qu'un pareil march, qu'une telle violation tait inconnue
jusque l; mais cela le Premier Consul rpondait que ce serait
trancher la dfficult contre eux que d'invoquer l'exemple et leur
citait les billets de Louis XIV, les liquidations du Rgent, la socit
du Mississipi, les liquidations de la guerre de 1763, celles de la guerre
de 1782, etc... et il leur prouva que ce qu'ils disaient tre sans example
avait t la pratique constant de la monarchie .
+*


A lire ce texte, il semble bien la dernire phrase en parti-
culier l'indique assez nettement qu'il s'agissait de traites
finanant les dpenses de l'expdition Leclerc.
Cette hypothse se trouve pleinement confirme par l'ou-
vrage encore indit de M. Pierre Saint-Girons sur la vie d'Hector
Daure, Ordonnateur en chef de l'Arme de Saint-Domingue,
tude laquelle nous empruntons certaines des indications qui
vont suivre.










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Lors du dpart de l'expdition, Leclerc n'emporta que fort
peu de vivres et de subsistances et encore moins d'argent
monnay. On croyait si fort, en France, la richesse de Saint-
Domingue et la rgularit de son approvisionnement en
piastres C'tait oublier que cet approvisionnement dpendait
de la furniture d'esclaves et de products europens aux Espa-
gnols, furniture qui tait depuis 1793 assure par les Anglais
et les Amricains, et non plus par nous.
Bonaparte, du reste, tait assez ignorant des conditions
exactes qui rgnaient alors Saint-Domingue 1. Il avait voulu
profiter de la Trve d'Amiens, qu'il savait prcaire, pour res-
taurer l'autorit de la France sur sa lointaine colonie. Peut-
tre avait-il cd la prire de Josphine, veillant ses intrts
la Martinique; peut-tre celle des armateurs et ngociants
de Nantes 2. Il est permis de penser, cependant, que le motif
principal de l'intervention a t d'ordre financier, ou mme
montaire. Les finances du Consulat avaient grand besoin de
l'arrivage du sucre et de la reprise du traffic des piastres 3.
Dans les premiers mois de la champagne, les difficults com-
mencent pour l'ordonnateur de Leclerc. L'arme ne peut vivre
sur le pays. Le Cap est aux trois-quarts dtruit et en plus des
15.000 soldats, on compete 25 30.000 rationnaires dans la
population sinistre. Les douanes, qui constituaient la prin-
cipale resource fiscal, donnrent au dbut 800.000 fr. par
mois, pour baisser bientt 300.000 fr. Or les dpenses men-
suelles s'levrent 3 millions environ. Une demand d'argent
prsente par Leclerc son beau-frre Bonaparte n'est satis-
faite qu'au bout de huit mois : le Ministre de la Marine Decrs
envoie 3 millions, don't une parties en paper qui n'est pas
accept .
Daure est contraint de passer des marchs avec les les et
pays voisins : 240.000 piastres sont fournies par un ngociant

1. Il n'couta pas les sages avis du chef de brigade Vincent, qui reve-
nait de Saint-Domingue et qui avait t charge d'une mission par Tous-
saint-Louverture, mission don't on ne connat pas la nature.
2. M. DAURE, avant le dpart, dut se rendre Nantes ; il y vit les prin-
cipaux ngociants .
3. Un arrt du 8 Nivse An XI (1802) exempte de tous droits d'entre
Saint-Domingue les monnaies et lingots d'or et d'argent, le cuir non
apprt, le bois de gaac, les animaux de boucherie, etc... Un arrt du
11 Nivse supprimera, de mme, les droits sur les exportations de denres
coloniales.










46-

de Curaao, au nom de la Rpublique batave (20 Vendmiaire,
An XI), 123.000 piastres par Louis de Viguri la Havane
(14 Nivse An XI). Le Gouverneur de Caracas accept d'ouvrir
un credit de 400.000 piastres, pour l'achat de chevaux et de
mulets (4 frimaire An XI). Sur le Mexique, le ministry du
Trsor a fait tenir des traites remises par Ouvrard. A prsen-
tation, on s'aperoit que le recouvrement a dj t effectu
par les agents d'Ouvrard A la place, le Vice-Roi consent une
mdiocre advance de 170.000 piastres, verse la Havane.
A Carthagne, le vice-roi du royaume de Grenade accord une
advance de 400.000 piastres.
Mais c'est avec les tats-Unis que les tractations financires
sont les plus actives et particulirement avec Victor Dupont
de Nemours filss de l'illustre Samuel), ngociant exportateur
New-York. Ce dernier escompta plusieurs traites importantes
sur le Trsor franais .
Le gnral Leclerc avait dj d recourir cet expdient de
tracer des lettres de change sur le Trsor Franais. Celles qu'il
fera mettre atteindront un montant de 8 M. 1/2 et seront hono-
res par Paris. Il n'en sera pas de mme de celles mises par
Daure sur l'ordre de Rochambeau. Il semble qu'avec la mort
du beau-frre de Bonaparte, loptique de Decrs, ministry de la
Marine, ait change sur le bien fond des dpenses de l'expdi-
tion. Il est vrai aussi que les dpenses augmentrent beaucoup 2.
Mais laissons la parole M. Pierre Saint-Girons :

1. Lettre date de New-York, le er mai 1802 (Service historique de
l'Arme, carton B, VII, 13, Saint-Domingue) et adresse Monsieur Hec-
tor Daure, Commissaire gnral de l'Arme franaise Saint-Domingue :
Monsieur,
Conformment aux ordres du Commissaire de la Marine Watrin, qui
a laiss entire nos mains une some de 4.000 dollars, don't nous lui avons
fourni reu, laquelle some provenait d'une vente de traites sur France
que nous avions faite suivant ses directions, nous avons l'honneur de vous
remettre ci-joint le connaissement de 440 barils de farine superfine et
compete dudit envoy. Nous vous prions de bien vouloir nous en faire
accuser reception et d'agrer l'assurance du zle et de l'exactitude avec
lesquels nous excuterons toujours les ordres don't les chefs de la Colonie
pourront avoir pour agrable de nos honorer. Nous sommes avec le
dvouement le plus respectueux, Monsieur, vos trs humbles et obissants
serviteurs.
sign : V. DU PONT DE NEMOURS et Cie .
2. Il y eut un gaspillage effrn des finances dit le Grand Juge Ladot
dans un rapport au Ministre (Archives des Colonies, carton 79).










- 47 -


Norvins affirmed 1 qu' avant le dpart de l'expdition, le Gouver-
nement franais avait prescrit et garanti l'mission de ces traites .
Fort de cette autorisation, Leclerc l'utilise et en informed on l'a
dj vu le ministry de la Marine. Ainsi il charge Watrin de ngocier
New-York pour un million de francs de traites. Elles sont enre-
gistres la chancellerie de Liot, Commissaire aux relations commer-
ciales qui avise Daure, le 25 Prairial an X, qu'une seule traite, place
par les soins de du Pont de Nemours est en circulation pour 6.000
livres ; Watrin tant mort, il s'inquite de savoir si les autres ont t
annules ou sont tombes en des mains infidles .
A la Jamaque, le principal escompteur est un ngociant, Abra-
ham Lindo, avec qui plusieurs operations furent ralises pour
environ 3 millions. D'autres, convenues pour 7 millions, furent
annules par suite du non-paiement par le Trsor de traites ant-
rieures.
En Floral an XI, Decrs s'avise brusquement qu'il aurait t
tir Saint-Domingue, dans les quatre premiers mois de l'anne,
pour plus de 52 millions de traites sur le Payeur gnral de la Marine
et des Colonies, Paris.
Elles auraient t mises par Daure, avec l'approbation du Gnral
en chef Rochambeau. Daure a multipli les recommendations pour
que ces traites soient acquittes. Il a crit au Premier Consul, au
Ministre Directeur de l'Administration de la Guerre, au Trsor
Public.
C'est une monstrueuse operation , juge Decrs. En l'an X, il
a t mis pour 8.500.000 francs de traites, sur lesquels il ne trouve
rien dire- il s'agissait de Leclerc. Sans doute, les revenues de la
colonie sont diminus par l'insurrection et il reconnat qu'elle est
presse par des besoins rels. Mais il fallait rduire son train.
Il propose d'envoyer un btiment Saint-Domingue pour retire
toutes les traites mises et non ngocies avec defense d'en dlivrer
de nouvelles, et porter 2.000.000 de livres de rappeler Daure en
France pour rendre compete de son administration.
Sous la signature de Maret, future duc de Bassano, le Premier
Consul adopted ces conclusions et les complete.
En ce qui concern Daure, il suspend toute determination sur sa
conduite et dcide qu'il quittera la colonie, en apportant tous les
documents ncessaires pour justifier les lettres de change qu'il a
tires et l'emploi des fonds don't il a dispos.
Lorsque ces ordres parviennent Saint-Domingue, Daure est
dj en route pour la France. Il n'a donc pu emporter les pieces
rclames, qui ne seront rapatries que plus tard; une lettre de son


1. Histoire de Napolon, Tome II, page 206.










- 48 -


successeur comme Ordonnateur en chef, Perroud, du 29 Floral
an XII, lui announce qu'il arrive en France avec toutes les archives
de l'arme, les vtres, celles de la prfecture .
C'est sur leur base qu'il [Daure] a rdig son rapport gnral.
La suite de l'enqute ne peut tre fixe avec certitude.
D'aprs une tradition de famille, Daure, accus d'avoir dprci
le credit public par l'mission de traites, aurait t dfr au Conseil
d'tat. Mais l'incendie a dtruit, en 1871, les archives de cette haute
jurisdiction, au sein de laquelle Daure devait terminer sa carrire.
Son dossier a disparu.
D'aprs des indications invrifiables, le Conseil aurait conclu sa
comparution, en compagnie de Rochambeau, devant la Haute Cour
national. Celle-ci ne fut jamais saisie, raison soit de la captivit
de Rochambeau, soit du dsir en haut lieu de faire silence sur une
expedition funeste .
Quel fut le montant exact des traites contestes ? Nous avons
vu que Napolon, Sainte-Hlne, parle de 60 millions. Mais sa
mmoire est peut-tre infidle. 53 M., crit Decrs, qui corrige
aussitt en dfalquant 11 M. non mis. Daure, dans le rapport
qu'il a crit pour sa defense, parle de 21 M. Il indique de plus
qu'au moment de son dpart, les dpenses totales de l'exp-
dition avaient atteint 42 millions.
L'cart entire ces chiffres peut s'expliquer par le fait que le
gnral de Noailles avait t charge par Rochambeau de ngo-
cier pour 44 M. de traites, mais que l'escompte ne russit que
pour un montant infime.
Plusieurs indications concordantes apprennent, en tout cas,
que ces escomptes se faisaient 33 %/, ou mme 50 %, lors-
qu'ils aboutissaient, ce qui confirm ce que Napolon en a dit
Sainte-Hlne : Victor Dupont de Nemours place une traite
de 6.000 dollars 33 % (Germinal An X) et Leclerc lui-mme,
dans sa lettre Decrs du 17 Messidor An X, parle de 50 %.


C. CONSEQUENCES DE LA DFAITE FRANAISE.

A partir du rembarquement des Franais, c'est l'Angleterre
qui a dtourn son profit le traffic des esclaves, le commerce
espagnol, et l'importation du sucre, en se servant de la Jamaque
commme base et c'est elle seule galement qui a frapp les roupies
dans sa Monnaie de Madras. Le traffic des piastres-gourdes se









- 49 -


fit dsormais au profit de l'Angleterre; les Anglais usrent de
ces gourdes pour s'acheter des Allis contre Napolon en Europe.
Mais, par une ironie des vnements, les gourdes allrent encore
aboutir en France : Si la disparition definitive de cette res-
source (le monopole du sucre) aprs la Rvolte de Saint-Domin-
gue n'a pas fait obstacle l'tablissement d'un rgime mon-
taire sain sous l'Empire, c'est en grande parties parce que les
fourgons de l'arme impriale ramenaient tous les ans dans les
caisses du Trsor, et par son intermdiaire dans les caisses de
la Banque de France, la quasi-totalit des piastres distributes
par l'Angleterre titre de subvention aux puissances euro-
pennes en lutte contre Napolon. Aussi bien, sous l'Empire,
ce sera encore la production des mines d'argent des colonies
espagnoles qui aidera le franc faire ses premiers pas sans
flchir. Seulement, cette fois, ce seront la contrebande hollan-
daise et les baonnettes des grenadiers qui amneront dans les
caves de la rue de La Vrillire les cargaisons de piastres que les
frgates anglaises auront saisies sur les gallons espagnols .




La mainmise conomique de l'Angleterre se fera sentir sur-
tout dans la parties Nord d'Hati, devenue le royaume du roi
Christophe. Mais de nombreux commerants anglais s'instal-
lrent aussi Port-au-Prince dans la Rpublique du Sud, don't
nous parlerons plus loin.
Les premires monnaies hatiennes, celles du Roi Christophe,
sont toutes des rarets numismatiques. On pourrait plutt les
qualifier du nom de mdailles : excutes Londres, elles sont
d'une frappe magnifique (cus la perruque et cus l'effigie
laure, pieces au bicorne). Seules les petites pieces d'argent
la couronne semblent avoir rellement circul, mais assez peu
de temps.
Cependant, le roi Christophe emploiera aussi la monnaie-
marchandise, surtout pour les paiements extrieurs. Chateau-
briand nous signal 1 que les appointments de l'migr Peltier,
ambassadeur du Royaume du Nord Londres, lui taient pays
en sucre.


1. Mmoires d'Outre-Tombe, III, p. 157.









- 50-


SECTION V

LA MONNAIE HAITIENNE DE 1804 A 1874

c Le pouvoir de crer de la monnaie, c'est une
parcelle du feu cleste drob Zeus mame ..
(axiome grec).

I. SURVIVANCE DES CONDITIONS MONETAIRES COLONIALES
PENDANT LES DBUTS DE LA RPUBLIQUE D'HAITI.

L'Angleterre, aprs Trafalgar, ayant russi confisquer
son profit le monopole du commerce avec les Iles et rtablir
le circuit traite-piastres pour soutenir son effort de guerre
contre Napolon, il est normal que les conditions montaires
imposes Saint-Domingue par le rgime colonial se soient
prolonges, telles quelles, pendant les premires annes de la
Rpublique d'Hati. C'est dans ces conditions persistantes qu'il
faut trouver, notre avis, l'explication des difficults consi-
drables rencontres par la jeune Rpublique d'Hati pour
asseoir ses finances et se procurer une monnaie peu prs
satisfaisante.
Reprenons ces deux points.

A. La France et l'Angleterre sont engages dans une lutte
sans merci de 1793 1802 et de 1803 1815. Pendant cette
priode et ds avant la victoire decisive de Trafalgar -
l'Angleterre a la matrise des mers. Dans les dernires annes
du xvIIme sicle, elle dtenait les 11/12e du tonnage marchand
mondial. Elle possde la Jamaque, base excellent pour les
les sucre; ses relations avec la jeune Rpublique amricaine
(les Nouveaux Angleterriens , comme on disait quelquefois
alors) sont assez bonnes part une priode d'hostilits
en 1811-1814 ; elle possde une Monnaie Madras o elle frappe
des roupies depuis que la Monnaie franaise de Pondichry a t
occupe et ferme (1793) ; elle est ainsi en measure de reprendre










- 51 -


pour son compete et son profit le traffic de la traite, du sucre
et du mtal argent.
a L'Angleterre, cependant, ne cherchait pas seulement parle blocus
affaiblir la resistance des armes et de la population franaise.
Elle visit aussi liminer la concurrence commercial de la France
et mme de ses propres allis et des pays neutres. En interdisant
les exportations franaises, l'Angleterre comptait affermir sa posi-
tion sur divers marchs, et en soumettant les neutres aux rgles du
blocus, elle cherchait s'approprier leur traffic. De la guerre cono-
mique, les marchands anglais escomptaient la suprmatie total du
commerce britannique et un monopole des denres coloniales, en se
rservant de commerce mme avec l'ennemi, condition que les
marchandises fussent transportes sur bateaux anglais 2.
L'attitude de l'Angleterre envers les diverse colonies fran-
aises est trs significative : elle les occupe militairement sans
trop de difficults, et elle dcide, le 6 novembre 1793, de les
former au commerce des neutres, alors que ce commerce leur
avait t permis par un dcret de la. Convention; c'tait donc
assurer le monopole anglais sur ces colonies.
En 1808, la mainmise de l'Angleterre sur le traffic mari-
time est peu prs complete. Il n'est donc pas tonnant de voir
des commerants anglais s'installer au Cap et Port-au-Prince;
soit dans le royaume du Nord, soit dans la Rpublique du Sud,
les Anglais prdominent, et si les vaisseaux ngriers ne peuvent
plus toucher les ports hatiens (il arrive cependant au roi Chris-
tophe et Ption d'acheter et de librer certaines cargaisons
arrivant d'Afrique), l'exportation de sucre et celle des piastres
gourdes va se faire dsormais sous l'gide de l'Angleterre et
par les bateaux anglais.

B. Nous voyons ainsi survive les caractristiques mon-
taires propres Saint-Domingue :
10 Maintien de la livre colonial franaise. La livre et ses
divisions : sols et deniers, est encore employe dans les actes
officials hatiens jusque vers 1815, concurremment du reste
avec la gourde. Mais les actes officials franais mentionnaient
dj aussi la gourde (ordonnance du 13 juillet 1781 par
example).


1. LACOn-GAYET, Histoire du Commerce, tome IV, p. 313.










- 52 -


20 Maintien de la circulation des pieces trangres, espagnoles
en particulier, pices d'or et piastres gourdes. Ce fait est bien
connu et n'appelle pas de commentaires. Le roi Christophe,
qui dispose de revenues fiscaux suprieurs ceux de la Rpu-
blique du Sud, peut mettre en circulation une petite monnaie
divisionnaire piecess Libert debout et assise, et pieces la
Couronne), mais les pieces d'or et d'argent qu'il fait frapper,
soit Londres, soit Milot, ne circuleront pas.
30 Persistance de la disette de numraire. Cette disette se
manifeste surtout dans les rgions de l'Ouest et du Sud. Le
Gouvernement du Sud va essayer d'enrayer la disparition des
piastres, qui s'expatrient plus que jamais, attires sans doute
par la prime que fait l'argent sur le march de Londres. Cette
prime est la consequence des dpenses de l'Angleterre, qui
soutient ses allis continentaux par des subsides en piastres,
comme nous l'avons vu plus haut. Le 4 mai 1M8, une loi est
promulge Port-au-Prince, qui copie exactefen les anciennes
ordonnances des gouverneurs franais : la valeur de la gourde
est leve de 8-livres 5 sols 9 livreset-elle de l'cu de France
de six francs de 9 livres 9 livres 15 sols. Les monnaies d'or
d'Espagne, de France, et d'Angleterre continueront circuler
selon le course tabli . Relevons la mention spciale pour la
monnaie d'or anglaise, trs rare du temps de la colonie. Cette
measure n'aura du reste pas plus d'efficacit que ses devancires
franaises; bien mieux, il faudra rapporter la loi ds le 26 juil-
let. Trs probablement, la Cit de Londres, qui tait ce
moment au rgime du papier-monnaie, recherchait encore plus
avidement les pieces d'or que les pices d'argent : la modifi-
cation de parit lgale entire les deux mtaux permettant
d'acheter bon compete de l'or contre de l'argent, ce fut l'or
qui devint du coup bonne monnaie et qui s'en alla. Il fallait
donc trouver autre chose; ce fut le perage des gourdes.


II. LES DEBOIRES DU PRESIDENT PTION.
LE PERAGE DES GOURDES
ET L'EMISSION DU PREMIER PAPIER-MONNAIE.

Si l'histoire montaire du royaume de Christophe n'appelle
que peu de commentaires elle est caractrise par un systme











- 53 -


fiscal nergique et par la constitution d'un trsor mtallique
certainement important -, celle de la Rpublique du Sud,
sous le gouvernement du president Ption, a t beaucoup
plus agite et beaucoup plus intressante pour l'historien des
faits conomiques.
Le 27 juin 1811, notons l'poque : celle o l'Angleterre,
matresse de tout le commerce colonial depuis 1808, va faire
un effort dcisif contre Napolon le Snat de Ption pregnant
en considration... la disparition subite des gourdes et autres
pieces de monnaie ... dcidait que les piastres gourdes en posses-
sion du gouvernement, ainsi que les demi-gourdes ou quarts
de gourdes, seraient perces l'emporte-pice : la pice troue
conserverait la valeur de la pice primitive, et de petites pieces
de monnaie de billon seraient fabriques avec le mtal prove-
nant de la parties central ainsi enleve.
La loi prvoyait la perce de 100.000 pieces. Le gouvernement
n'eut le temps d'en percer que 40.000, don't les centres four-
nirent une valeur de 7.000 piastres gourdes en petite monnaie.
Il dut arrter l'opration, car les contrefaons se multipliant,
il y eut bientt en circulation 660.000 gourdes de petites pices...
Le gouvernement de Ption n'avait fait cependant qu'imiter
des measures prises par les Anglais la Guadeloupe, la Domi-
nique et la Martinique quelques mois auparavant; le perage
des gourdes la Guadeloupe est du 27 avril 1811. Mais il semble
que Ption n'ait pas eu les moyens policies ncessaires pour
empcher la contrefaon de la nouvelle monnaie; de plus en
laissant la gourde perce la mme valeur que la gourde
entire, et en donnant au morceau central une valeur de deux
escalins 1, alors qu'en poids, il en valait seulement un et 1/5, le
Gouvernement hatien procdait une diminution trop impor-
tante de la valeur mtallique des pieces; il devenait ds lors
trs profitable d'changer des pieces sur-values par la loi
contre des denres ou contre de l'or, avant que l'quilibre ne
se rtablisse la parit relle 2. I tait galement trs profi-

1. Dans son message au Snat, le Prsident Ption proposait que le
morceau tir de la gourde n'ait qu'une valeur de 13 centimes, c'est--dire
1 escalin yz; c'est le Snat qui porta cette valeur 18 centimes, soit
2 escalins. C'est cette fcheuse modification qu'est due, notre avis,
la multiplication des pieces fausses.
2. En comparant la valeur des pieces perces de la Martinique et d'Haiti,
on constate que les deux pieces ensemble gourdee perce et morceau central)










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table et trs facile de fabriquer des fausses pices avec du cuivre
et un peu d'argent. C'est ce que les commerants de Port-au-
Prince, et du Cap, ne manqurent pas, parat-il, de faire...
Les petites pieces qui furent si rapidement multiplies reu-
rent du public le nom de pices d'Hati . Le gouvernement
du president Ption en conut une telle humiliation qu'il
dcida de les retire de la circulation par n'importe quel moyen.
C'est ainsi que, sous la pression de cette ncessit, fut mis le
premier papier-monnaie d'Hati. Sa creation fut dcide par la
loi du 8 mai 1813 ; l'instar des assignats, la valeur de ce papier-
monnaie tait appuye sur la valeur de dix-neuf proprits ou
terrains nationaux sis Port-au-Prince, qui taient mis en
vente. Il tait prvu l'impression de 120.000 gourdes en billets
de 5, 50, 100 et 500 gourdes. En fait, on dut en mettre pour
300.000 gourdes, some ncessaire au retrait de toutes les
d'Haiti acceptes moiti de leur valeur. Cette precision
est donne dans une note du Recueil official des lois et actes
de Linstant-Pradines 1. Pour les transactions courantes, une
petite monnaie de billon 1/3 d'argent, 2/3 de cuivre -
tait prvue par une loi du mme jour; elle comprenait 3 pices
de 6, 12 et 25 centimes de gourde. Ces pieces ornes d'un serpent
mordant sa queue, emblme de la prudence , dit la loi 2, ont
circul sous le nom de monnaie au serpent; elles furent retires
par le president Boyer en 1828, aprs avoir t, elles aussi abon-
damment contrefaites 3.
Quant au papier-monnaie, aucun billet de cette premiere
mission n'est parvenu jusqu' nous. Cependant ces billets ont

recevaient en Martinique une valeur lgale de 10 livres coloniales, et en
Hat de 10 livres et un sol. De plus, la gourde perce en Martinique avait
reu un poinon de contrle (G couronn) alors que celle d'Hati n'en
portait pas.
1. Loi du 8 mai 1813.
2. Cet emblme figure sur une mdaille franaise frappe en l'honneur
du Conseil des Cinq-Cents. sous le Directoire (Collection Fisher Port-au-
Prince), mais c'est galement un emblme africain, symbolisant l'ternel
retour; on l'a dcouvert sur les difices anciens de Tombouctou et sur les
murs du palais des rois de Dahomey.
3. D'aprs un rapport du Ministre de France en Hat, les pices contre-
faites, vers 1820, arrivaient en Haiti dans des meubles neufs imports
- c'est le bris accidental d'un de ces meubles dans le port qui a amen la
dcouverte du procd -. Les pices fausses taient surtout d'origine
amricaine (comme les meubles). Cependant certaines venaient de Glasgow
(note communique par M. Leslie Manigat).










- 55 -


bien t imprims : le president Ption, dans son message,
parle au pass de leur confection et en fait tenir des spcimens
aux snateurs. On peut supposed que seules les fortes valeurs
ont t mises : 100 et 500 gourdes. Il suffisait donc d'un miller
environ de coupures pour atteindre le montant de l'mission.
Ce paper fut sans doute remis aux ngociants se prsentant
avec de grosses sommes de pieces d'Hati . Il ne dut pas
circuler et dut servir au paiement des droit de douane et des
impts. On lit dans une circulaire de l'Administration des
Finances, en date du 16 dcembre 1813, que les bons de caisse
(ne s'agit-il pas de ces billets ?) devaient tre considrs comme
fonds en caisse, et expdis comme envois de fonds De mme,
un avis du 18 juin 1817 prvient les commerants qui ont
faire des rglements avec l'Administration des Finances
qu'aucun bon de caisse ne pourra plus tre accept en rgle-
ment aprs le 1er juillet 1817. Ne serait-ce pas le retrait dfi-
nitif du papier-monnaie encore en circulation ? Le message de
la Chambre des Dputs de juillet 1817 constate, au reste,
l'aisance de la Trsorerie, due aux excdents de la balance
commercial; aussi bien, la loi du 4 aot 1817 pourra-t-elle
dcider la frappe d'une monnaie d'argent de titre presque
normal piecess l'effigie de Ption).
En 1817, en effet, la guerre entire l'Angleterre et la France
avait cess par la victoire de l'Angleterre; le blocus conti-
nental avait pris fin, et les denres des Iles pouvaient, de nou-
veau, se vendre en Europe. L'Angleterre mettait en ordre ses
finances, et recherchait moins le mtal blanc, n'ayant plus
d'aide fournir aux adversaires de Bonaparte. Ainsi, la chute
de Napolon et la restauration des Bourbons taient favorables
la jeune rpublique d'Hati, contrairement l'impression des
contemporains.
Quant aux 7.000 pieces perces en 1811, elles eurent course
plus longtemps que les petites d'Hati ; leur retrait dfinitif
est du 30 juin 1814; celles qui n'avaient pas t changes
cette date devaient tre considres comme de la vieille argen-
terie . Malgr le petit nombre de ces gourdes perces, il est
curieux qu'aucun exemplaire n'en soit rest aux mains des
collectionneurs alors que l'on connat des gourdes perces de


1. 0,666.










- 56 -


la Martinique, de la Guadeloupe, etc... Esprons, pour la joie
des numismates, qu'un heureux chercheur dcouvrira un jour
un des anneaux de mtal qui durent causer tant de soucis au
president Ption 1.



Rappelons maintenant quelles avaient t les caractris-
tiques du rgime montaire de Saint-Domingue :
o1 une appartenance nominale au systme franais, par l'ins-
titution de la livre colonial, monnaie de compete;
20 une circulation effective de pices trangres, surtout
espagnoles et portugaises et de quelques pieces franaises;
30 une disette chronique de monnaie mtallique due la
thsaurisation de l'or et l'exportation des piastres;
40 l'chec des essais de creation d'une monnaie fiduciaire :
banque de Law et project Franois de Neufchteau en 1787...
Constatons qu'en Haiti, environ l'anne 1825, ces diffrentes
caractristiques s'estompent ou disparaissent. Hati abandonne
vers 1815 la computation en livres coloniales : alors qu'il est
encoree question de livres et de sols dans la loi montaire de 1811,
~ e tarif du paper timbr de 1817 ne parle que de gourdes et de
centimes de gourdes. Mais cette gourde ne sera plus la piastre
espagnole, qui cesse d'tre frappe en 1822; elle se comparera
dsormais au dollar, qui a du reste t ses dbuts la piastre
fondue et refrappe.
Une monnaie hatienne d'argent, aux effigies des Prsidents,
existe depuis la loi du 4 aot 1817; une premiere mission de
papier-monnaie a eu lieu en 1813 une second, plus important,
et qui constituera pendant plus de quarante ans la vritable
monnaie d'Hati, sera ordonne en 186, pour aider au paiement
de la dette envers la France. Et justement, la reconnaissance
de l'indpendance d'Hati par la France en 1825 est la preuve
que la France renonce dsormais aux habitudes commercials

1. Les gourdes perces la Martinique le furent en forme de ceur;
la Guadeloupe, en forme de carr ; Tobago, d'octogone ; Sainte-Lucie,
ce furent des bandes dcoupes verticalement; on serait ainsi tent de
penser que les gourdes perces en Hati recurent un trou circulaire. Une
pice ainsi troue figure dans la collection Guttag, de New-York.











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qui avaient tay sa prosprit au xvIIe sicle. Les condi-
tions montaires de Saint-Domingue ont bien disparu et dsor-
mais l'histoire montaire d'Hati, jusqu'en 1915, sera dpen-
dante de facteurs intrieurs plus que de facteurs extrieurs.
Mais de mme qu'une banque eut t bien utile la colonie
de Saint-Domingue pour fixer le numraire ou supplier sa
raret par l'mission de billets, une banque national haitienne
aurait dfinitivement consacr l'autonomie financire de la
jeune rpublique noire.
Le president Ption avait dj eu le project de fonder une
banque, mais il n'avait pu aboutir, faute de capitaux. Le pr-
sident Boyer reprendra le project par une loi du 26 avril 1826,
sur la Banque d'Hati . Cette nouvelle tentative sera cette
fois la suite de la reconnaissance d'Haiti par la France, et des
consequences financires de cet acte diplomatique.


III. LE PROJECT D'UNE BANQUE D'HATI
ET LA GOURDE-PAPIER DU PRESIDENT BOYER.

C'est bien malgr lui que le president Boyer a d mettre
du paper monnaie. Les besoins qu'il s'agissait de combler,
aussi bien que les circonstances de l'mission, lui ont t imposs
par les vnements; mais son administration a su rester pru-
dente et mesure; le papier-monnaie hatien, pendant prs de\
vingt ans, a conserv l'essentiel de sa valeur et convenablement \
rempli sa function montaire.
On sait que le gouvernement de Charles X, en 1825, avait
demand, lors de la reconnaissance de l'indpendance d'Hati
par la France, le paiement d'une indemnit de 150 millions de
francs destins ddommager les anciens colons . Comment
avait t fix ce chiffre de 150 millions, qui s'avra, dans la
suite, une dette trop lourde porter pour la jeune Hati ? Les
Franais s'taient appuys sur les chiffres des exportations de
l'anne 1823, chiffres qui leur avaient t fournis, parat-il, par
les envoys hatiens ngociant la reconnaissance de l'Indpen-
dance. Ces chiffres de 1823 donnaient : 8,5 millions vers la
France, 8,4 millions vers l'Angleterre, 13,1 millions vers les
tats-Unis, soit 30 millions. De ce chiffre de 30 millions les
Franais dduisirent 15 millions, soit la moiti, comme repr-











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sentant le cot de production des biens exports. Le revenue
net des exportations s'tablissait ainsi 15 millions. On fit
ensuite application d'une rgle franaise ancienne qui voulait
que la valeur des biens-fonds, dans les colonies, se calcult
sur 10 annes de revenues. On obtenait donc 150 millions de
francs pour la valeur des terres de Saint-Domingue, et l'on
faisait observer que ce chiffre tait modr, puisqu'il tait qui-
valent au produit net des exportations de la seule anne 1789 :
149.664.799 francs.
Le calcul que nous venons de rsumer tait peut-tre raison-
nable, d'autant plus qu'on a avanc, pour les exportations
de 1823, des chiffres plus levs 1, mais il n'tait certainement
pas raisonnable de vouloir percevoir en cinq ans le produit net
de dix annes de revenues et surtout il fallait tenir compete du
cot des importations ncessaires, prendre sur le produit des
exportations; il semble donc qu'il n'tait possible de demander
Hati que 5 M. par an environ; c'est cette solution du reste
qu'on sera oblig de se rallier en 1838.
Il faut bien dire qu' cette poque en France et en Angle-
terre circulaient d'extravagantes rumeurs au sujet de la richesse
d'Hati. D'une part, il tait couramment rapport que le Roi
Christophe avait laiss 250 millions de francs dans son trsor;
d'autre part, l'annexion de la parties de l'Est donnait Hati
les anciennes mines d'or du Cibao : en 1825, une compagnie
anglaise ngociait avec le gouvernement hatien pour les pros-
pecter et les exploiter en compete demi.
En fait, Boyer ne recueillit pas, semble-t-il, plus de 10 millions
de francs dans le Trsor de Christophe, le reste ayant disparu
lors du pillage de Sans-Souci, et les mines du Cibao avaient
vraiment t puises par les Espagnols 2.
Aussi, ds la premiere anne, le gouvernement du president

1. Voir Histoire rHati de BARSKETET r PLACIDE-JUSTIN, p. 505.
2. D'aprs certain auteurs, la parties du trsor de Christophe recueillie
par le president Boyer aurait t plus important. Mais un montant assez
considerable des quadruples pistoles qu'il renfermait aurait servi finance
le soulvement de la parties espagnole de l'fie en fvrier 1822 (insurrection
pro-colombienne de Nunez Cacerez Santo-Domingo et soulvement
oppos Santiago de Los Caballeros). Ces querelles ont permits, on le sait,
au president Boyer d'imposer son autorit la parties de l'Est.
Le reliquat du trsor aurait t conserv jusqu'en 1842, o il aurait
servi au remboursement des billets de 10 gourdes retirs de la circulation
la suite du tremblement de terre du Cap.










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Boyer comprit-il qu'il assumait un fardeau trop lourd. Le paie-
ment de la premiere annuit, l'chance du 31 dcembre 1825,
fut assur partiese en espces (5,3 millions) parties grce un
emprunt de 24 millions, souscrit auprs d'un syndicate de ban-
quiers parisiens don't le chef de file tait le fameux Laffitte.
Cet emprunt tait reprsent par 30.000 coupures de 1.000 fr.
nominal, donnant ainsi une prime d'mission de 200 fr. par
coupure. L'intrt tait de 3 /%. A propos de cette advance, il
faut mentionner une anecdote qui est peu connue. Lors des
difficults de sa banque en 1830-1831, Laffitte offrit au prsi-
dent Boyer un miller de coupures, au prix d'mission de 800 fr.
Le President accept, mais seulement au prix garanti par le
gouvernement hatien, soit 1.000 fr. par titre. Laffitte, don't
on connat le caractre gnreux, ainsi que l'influence sur le
roi Louis-Philippe, dut apprcier le geste du Prsident d'Hati
et insisted pour que l'on tienne compete de la loyaut d'Hati
dans les difficiles ngociations pour la conversion de la dette 1.
Mais en 1826, les pouvoirs publics eurent beau rduire les
dpenses, ordonner une contribution extraordinaire de 30 mil-
lions de gourdes, payables en 10 ans (26 fvrier 1826), il fallut,
de toute evidence, dgager des resources nouvelles. C'est alors
que l'on pensa la creation d'une banque d'Hati qui mettrait
des billets de banque, retirerait le numraire de la circulation
et l'emploierait amortir la dette envers la France. Ce fut
l'objet de la loi du 26 avril 1826 qui cra une a Banque d'Haiti
et lui donna des status visiblement inspirs de ceux de la
Banque de France : escompte de paper commercial deux
signatures, 90 jours d'chance, taux de 6 % maximum. Le
capital prvu tait de 6 millions de gourdes.
Cette banque ne vit pas le jour. Nous pensions que les fonds
ncessaires pour runir le capital ne furent pas trouvs; mais

1. C'tait Laffitte, alors dput liberal de la Seine, que le president
Boyer avait choisi en 1827 comme mandataire d'Hati, ds les premires
ngociations ayant pour objet la reduction ou l'talement de la dette envers
la France. Dans un mmoire du 19 janvier 1828, adress au ministry des
Affaires trangres, comte de la Ferronnays, le banquier-dput insistait
sur l'impossibilit pour Haiti de payer les 4 annuits de 30 millions de 1826,
1827, 1828 et 1829. I mentionnait que, pour les sept derniers exer-
cices, l'excdent budgtaire d'Haiti n'avait atteint qu'une moyenne de
74.233 gourdes par an. (Archives du Ministre franais des Affaires tran-
gres, correspondence politique d'Hati, vol. II, notes de lecture aima-
blement communiques par-M. L. Manigat).










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ce n'est qu'une hypothse; il serait intressant d'avoir plus de
prcisions sur ce point.
S Cinq mois plus tard, le 25 septembre 1826, un arrt ordonna
l'mission de paper monnaie par le Trsor, sous la forme de
3 coupures de 1, 2 et 5 gourdes. Ces billets rectangulaires por-
taient les armes d'Hati, l'indication de la valeur, et 3 signa-
tures. Pour faciliter leur acceptation par les paysans, on avait
indiqu, en outre, leur valeur en centimes de gourdes, en cobs .
SUn rectangle contenant le chiffre 100 tait figure sur le billet
d'une gourde; le billet de 2 gourdes portait deux de ces rectan-
gles, et le billet de 5 gourdes cinq rectangles semblables.
/ Le 16 avril 1827, fut mis un billet de 10 gourdes, en forme
/de losange; un peu plus tard, le billet de 5 gourdes fut retir
de la circulation, des faux en quantit assez grande ayant t
mis l'tranger . Pour le retrait de cette coupure, les ins-
tructions du Trsor recommandrent de donner aux paysans
et au menu people des pieces ou des billets de 1 et 2 gourdes,
et de ne dlivrer des billets de 10 gourdes qu'aux commerants
et personnel fortunes.
Tous ces billets, ainsi que nous l'indiquions plus haut, furent
mis avec prudence et sagesse. L'anglais Candler nous dit qu'au
dbut de l'anne 1841, la circulation de papier-monnaie attei-
gnait 3.500.000 gourdes; sa couverture alors qu'aucune
garantie mtallique n'tait prvue tait constitute par
1.300.000 piastres gourdes d'argent, conserves au Trsor
Public. A ce mme moment, la circulation des pieces d'argent
l'effigie prsidentielle (Ption ou Boyer) atteignait 2.000.000
gourdes.
Les droits de douane l'importation taient perus en or ou
en argent et servaient acquitter le paiement de la dette
envers la France. Ces droits, pour 1837-1840, s'levrent aux
chiffres suivants :
estimation en dollars

1837 ............................ 701.166
1838 ................. ........... 768.419
1839............................ 843.883
1840 ............. ............... 900.000
soit au total ..................... 3.213.468










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Les paiements la France, pendant ces quatre annes, attei-
gnirent 2.000.000 dollars, ce qui laissa un excdent de >-
1.213.000 dollars environ.
Pendant ce laps de temps, toujours d'aprs la mme source,
le deficit budgtaire cumul avait atteint 1.523.048 gourdes.
On voit ainsi que les finances du president Boyer taient peu
prs quilibres, la gourde-papier tant alors de valeur un peu
infrieure au dollar.
Le papier-monnaie commena se dprcier srieusement
vers 1841-1842. A cette date, selon Candler, le doublon d'or
d'Espagne, valant 16 piastres-gourdes d'argent, s'changeait,
Port-au-Prince, contre 48 gourdes-papier. Cette dprciation,
si l'on songe qu'en 1841 le papier-monnaie hatien avait
15 annes d'existence, semble trs modre des hommes
du xxe sicle : elle montre qu'au fond la confiance en la valeur
de ces billets tait relativement satisfaisante.
Du reste, le gouvernement hatien ne portait pas la respon-
sabilit de cette dprciation. Elle tait en grande parties due
l'abondance des faux billets, abondance qui sera rvle par
changee de billets de 1842.
Le 7 mai 1842, se produisit le terrible tremblement de terre
de Cap-Hatien. De nombreux vols et dtournements ayant
t commis l'occasion de cette catastrophe, le Gouvernement
eut l'ide d'oprer le retrait du billet de 10 gourdes. Cette
measure fut ordonne par l'arrt du 6 aot 1842. Malheureuse-
ment, les operations d'change (moiti contre des billets de 1
et 2 gourdes, moiti contre des bons de douane ) rvlrent
l'existence de 150.000 faux billets, soit 1.500.000 gourdes. Si
l'on se rappelle qu'en 1841 la circulation officielle des billets
mis par le gouvernement tait de 3.500.000 gourdes, l'on voit
que les billets faux reprsentaient plus de 33 %/ de la circulation
effective et portaient donc, en grande part, la responsabilit
de la dprciation du papier-monnaie. Autre fait notable : le
gouvernement fut contraint de rembourser les billets faux (qui
lui taient prsents certainement en grand nombre par le
commerce, l'change contre des bons de douane le rvle).
Ce qui s'tait pass sous Ption, pour le retrait des pieces
d'Hati , se rpta en 1842 pour le retrait du billet de 10 gour-
des: le gouvernement ne se sentit pas assez fort pour refuser le
remboursement des monnaies fausses. Peut-tre aussi les billets










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contrefaits taient-ils trop difficiles distinguer des vrais.
Quoiqu'il en soit, cette operation d'change assainit la circu-
lation, et sans les vnements politiques revolution de 1842,
scession de la parties de l'Est le papier-monnaie du pr-
sident Boyer aurait pu prolonger une honorable carrire. Citons
cet gard l'opinion, quelque peu navement tonne, d'un
chroniqueur de la Revue des Deux mondes, crivant vers 1850,
c'est--dire aprs la priode des troubles politiques : Hati
offre ce miracle de credit d'un papier-monnaie ne reposant sur
aucun gage mtallique ou territorial, d'un papier-monnaie que
le gouvernement met discretion, qu'il se reserve de rem-
bourser quand il lui plait et aux taux qu'il lui plait, qu'il
proclame d'ailleurs lui-mme fausse monnaie en refusant de
le recevoir pour paiement des droits d'importation, et qui
cependant, au bout de 20 ans, circulait encore pour un cin-
quime environ de la valeur nominale. En d'autres terms,
il ne fallait, en 1847, que 72 gourdes de paper pour repr-
senter 1 doublon, c'est--dire la pice d'or espagnole de 85 fr. .

Du point de vue de la thorie conomique, l'exprience mon-
taire du president Boyer semble confirmer la thse psycho-
sociologique de la valeur de la monnaie : lorsqu'un group
social prouve un besoin urgent de monnaie, et que l'auto-
rit du gouvernement apparat suffisamment assise, il n'y a
pas de raison pour qu'une monnaie de paper sans aucune cou-
verture mtallique ou lgale, ne puisse remplir ses functions
et conserver la confiance du public, et donc sa valeur, si elle
est mise en quantit adequate. Prs de cent ans d'avance,
l'exprience du papier-monnaie de Boyer prfigure celle du Ren-
tenmark, autrement connue et clbre parmi les conomistes.
Mais le Rentenmark a t mis par une banque et il aurait
t plus orthodox que le billet d'Haiti, lui aussi, fut mis par
une banque. Or, le gouvernement du president Boyer nous
apparat convaincu d'une telle rgle : malgr l'chec de la
creation d'une Banque Nationale en 1826, il va reprendre sa
tentative en 1838, au moment de l'accord dfinitif avec la
France sur les modalits de remboursement de la double dette.
Mais le project de loi, reprenant dans l'ensemble les dispo-
sitions du project de banque de 1826, fut ajourn par la Chambre
des Communes hatienne le 16 juillet 1838 afin que la Chambre










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ait le temps de se faire clairer par l'opinion publique . Et la
Chambre de clore sa cession.
Le project fut repris le 13 septembre suivant sous forme
prive, mais avec l'assentiment du gouvernement . Cette
fois, il s'agit d'une association anonyme pour l'tablissement
d'une banque d'mission, qui tait appele : Banque agricole,
industrielle et commercial . Le capital n'tait plus que de
500.000 gourdes, divis en 5.000 actions. Les status prvoyaient
la couverture non seulement de la circulation, mais des engage-
ments vue, systme qui sera adopt en France en 1928 :
Art. 32 : Le montant des billets en circulation, cumul avec
celui des sommes dues par la banque, en comptes courants et
immdiatement exigibles, ne pourra excder le triple de la
valeur montaire effectivement en caisse .
Il tait prvu que la banque pourrait ouvrir ses guichets
et commencer ses operations ds que 1.000 actions seraient
souscrites, donc ds que le cinquime du capital serait runi.
Hlas, la souscription ouverte le 13 septembre dut tre close
le ier dcembre, avec 619 actions souscrites seulement. C'tait
un nouvel chec, d'autant plus malheureux que les souscrip-
tions taient venues de tous les points de la Rpublique, donnant
ainsi l'opration un caractre vritablement national. Voici
les noms de quelques uns des souscripteurs :
J. F. Lespinasse, Doyen du Tribunal de Cassation, 50 actions;
F. Mirambeau 40 actions; Ed. Lloyd et Cie 100 actions; Nau,
trsorier gnral 20 actions; Hearn et Cie 25 actions ; Avignon,
Chegaray et Cie, aux Cayes, 40 actions; Lamontagne-Dufaux
Grand-Goave 15 actions; Dupuy, ngociant aux Gonaves
20 actions; J. L. Lafontant, ngociant Jacmel, 40 actions;
Monosiet, Petit-Goave 10 actions, etc...
Cette second tentative de fonder une Banque d'mission
chouait elle aussi; il faudra attendre le gouvernement du
president Domingue pour voir une nouvelle initiative aboutir
un rsultat.
Il a manqu sans doute cette souscription, pour russir,
le coup de pouce du pouvoir. Il faut se souvenir que la sous-
cription pour la Banque de France, en 1800, a t difficile et
que Bonaparte a d s'inscrire en tte de liste et forcer son
avare famille souscrire ses cts.











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Boyer n'avait pas le caractre de Bonaparte, certes, mais les
Hatiens devraient se rappeler que ce Prsident a russi
doter leur pays d'institutions financires srieuses, et qu'
dfaut de la creation d'une Banque Nationale, il a mis un papier-
monnaie qui s'est peine dprci en 20 ans, bien qu'il n'et
aucune couverture mtallique. En cela, le president Boyer a
t moderne et a prouv, par le fait mme, que le rgime mon-
taire archaque de Saint-Domingue avait vraiment cess d'exis-
ter.



IV. LES ANNES D'INFLATION ET LA REFORM MONTAIRE
DU PRESIDENT NiSSAGE SAGET.

Les troubles politiques qui suivirent la revolution de 1843
et la scession de la parties de l'Est entranrent un appau-
vrissement marqu de l'conomie hatienne 1, en mme temps
qu'ils accrurent les dpenses publiques. L'augmentation des
missions de papier-monnaie, auxquelles recoururent les gou-
vernements successifs, provoqua une dprciation de la gourde-
papier, assez lente tout d'abord, car le public tait habitu aux
billets de Boyer qui avaient longtemps gard leur pouvoir
d'achat, puis plus rapide, lorsque la confiance disparut dans
la confusion des vnements politiques.
Rappelons les tapes de cette dprciation : dans les dernires
. annes du rgime de Boyer, il faut 2 gourdes 1/2 3 gourdes
pour obtenir une piastre ou un dollar argent.
en 1843 :il faut 4 gourdes-papier pour obtenir un dollar
en 1847 : 5
en 1855 : 12
(d'aprs certaines sources difficilement contrlables, l'mission
de papier-monnaie sous le rgne de l'empereur Faustin Sou-
louque, aurait atteint 15 20.000 gourdes par jour).
en 1859 (chute de l'empire) : 20 gourdes pour un dollar
en 1867 (chute de Geffrard) : 30

1. Une instruction du Secrtaire d'tat l'Intrieur, en date du ler juil-
let 1844, prescrit que la police doit s'opposer l'tablissement de maisons
de prts sur nantissement ou gage, non autorises.










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A cette dernire date, on estimait que les missions avaient
atteint 120 millions de gourdes.
Pendant prs de 3 ans, jusqu' la fin de 1869, la guerre civil
va faire rage et le Gouvernement lgal, aussi bien que les
rvolutionnaires, vont rivaliser d'ardeur pour mettre du papier-
monnaie. Les faussaires se mirent de la parties et les billets con-
trefaits acclrent le discrdit du papier-monnaie. Dans ces
annes troubles, l'or mexicain ou colombien fut la seule mon-
naie employe dans les transactions du grand commerce.
Quand Salnave tomba, en dcembre 1869, le dollar valait
Port-au-Prince 4.000 gourdes paper certain auteurs
disent 5.000 -. Le montant total des billets en circulation tait
valu 450 millions de gourdes.
Les rvolutionnaires, arrivant au pouvoir au dbut de 1870,
se proccuprent immdiatement de la situation montaire du
pays, et il faut souligner qu'un des premiers actes du president
Nissage Saget fut la suppression de la Chambre des signataires-
contrleurs de l'mission des billets.
L'opration d'assainissement montaire fut mene en deux
tapes et constitute un succs technique trs remarquable pour
l'poque :
1er stade : l'change des billets de 1870. Cet change ne
porta que sur les billets de 5, 10 et 20 gourdes, les billets de
1 et 2 gourdes tant exclus de l'opration. Les billets de 5,
10 et 20 gourdes furent dmontiss et changs raison de
10 gourdes anciennes pour une gourde nouvelle. On peut sup-
poser que les billets ainsi dmontiss et dvalus furent ceux
qui avaient t mis par le president Salnave. Cet change
diminua la masse montaire et rtablit une certain confiance
l'gard du papier-monnaie. La valeur des billets restant en
circulation s'accrut progressivement et se stabilisa environ
300 gourdes pour un dollar. / -7
2e stade : le retrait du papier-,onnaie par la loi du 26 aot 1872.
Cette loi dcida le retrait du papier-monnaie raison de
.300 ggurdes-pour une pat rfrte , quivalente au dollar
---ds tats-Unis. Pour se procurer l'argent mfia ncessaire au
retrait des billets (dollars amricains et pesos mexicains) le
gouvernement de Nissage Saget dt contractor trois emprunts :
le premier, de 800.000 dollars auprs de banques amricaines,










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un second de 600.000 dollars auprs du commerce, reprsent
par des bons compensables pouvant acquitter les droits
de douane futurs; et enfin, un troisime de 600.000 dollars
galement, en anticipation d'impts. Le montant total des
billets retirs s'leva 2.154.000 dollars. Les billets furent dmo-
ntiss le ier fvrier 1873 et leur retrait achev le 15 mai 1873.
Les pieces d'argent de Boyer et de Ption, en reserve dans le
Trsor, furent remises en circulation la faveur de l'change
(pour un montant d'environ 50.000 100.000 dollars).
Le president Nissage Saget avait ainsi russi doter Hati
d'une monnaie saine, mais au prix d'un endettement assez
lourd les emprunts contracts s'ajoutaient ux.annuitsencore
dues la-France. I a ut diminuer le nombre des fonctionnaires,
faire-de srieuses conomies. Les traitements et salaires furent
rduits en valeur nominale. La priode du mandate du prsi-
dent Saget prsente ainsi tous les signes d'une conjoncture de
dflation. Lorsque cet homme d'tat se retira, le 15 mai 1874,
au terme de son mandate, une violent reaction se produisit,
qui porta au pouvoir ce que nous appellerions aujourd'hui des
inflationnistes . En deux annes de folles dpenses, de projects
dmesurs et d'emprunts inconsidrs, le gouvernement Domin-
gue allait remettre en question la solidit financire de l'tat
Hatien.



Mais ces quelques lignes sur l'histoire montaire d'Hati
s'arrteront ici. C'est en effet avec l'exprience Domingue que
commence le remarquable rcit de l'histoire montaire contem-
poraine de la Rpublique d'Hati que M. Joseph Chatelain
vient de donner dans son livre sur la Banque Nationale, paru
en 1954 dans la collection du Tricinquantenaire de l'Ind-
pendance. Le veu que nous voudrions formuler en terminant,
c'est que M. Chatelain, remontant le course des ans, mette au
point une histoire financire et montaire de la premiere priode
hatienne. Elle en vaut la peine. Elle apporterait la thorie
de la monnaie des matriaux non ngligeables. Les points sur
lesquels les recherches paraissent les plus intressantes semblent
tre :










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la survivance d'une monnaie de compete, la livre colonial,
longtemps aprs la fin de la priode franaise, comme dnomi-
nateur commun des diverse monnaies mtalliques;
les phnomnes de crise et d'inflation provoqus par l'ap-
parition massive d'une fausse monnaie, la masse des petites
pieces d'argent dites d'Haiti ayant centupl par suite de la
contrefaon systmatique aprs le perage des gourdes;
l'mission du papier-monnaie sans garantie mtallique, et
cependant n'ayant connu qu'une dprciation trs modre
pendant les vingt premires annes de son existence;
la russite technique d'oprations d'change et de retrait
de billets, fort nouvelles pour le xIxe sicle.
L'histoire de la gourde au sicle dernier constitute ainsi un
pisode instructif de la lutte entire la monnaie mtallique et
la monnaie fonctionnelle.


CONCLUSION

Les vnements montaires Saint-Domingue et en Hati,
se sont products, some toute, en marge d e ceux des grandes
nations ; or, ce sont dans les grandes nations que les faits cono-
miques ont t observs et mis en systme tout d'abord. C'est
dire que les theories et les systmes conomiques paraissent
bien souvent, sur ce sol antillais, fort loigns de la ralit
locale.
Aux xvIIe et xvIIe sicles, c'est--dire au moment o la
thorie-conomique mercantiliste dclarait l'expansion
montaire absolument ncessaire l'expansion conomique,
Saint-Domingue est constamment priv de numraire par suite
du traffic des piastres. C'est Paris qui attire l'argent, et qui en
redistribue le moins possible sa colonie. Or, que constatons-
nous ? La prostrit indniable, clat ante, la richesse de cette
colonie de Saint-Domingue, favorise par une constant hausse
des prix, une lente et rgulire dprciation de la livre colonial,
prive de support mtallique. Par opposition Saint-Domingue,
les possessions espagnoles, riches en mtal, s'enlisent dans une
mortelle stagnation.










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Certes, il y a d'autres causes que montaires cette pros-
prit de Saint-Domingue : les qualits quoiqu'assez rela-
tives du sol, le travail gratuit des esclaves, la force de carac-
tre et l'esprit d'entreprise des colons franais. Cependant, on
doit y constater la simultanit de l'expansion conomique et
de la contraction de la monnaie mtallique.

Au dbut du xixe sicle, au moment o Hati conquiert son
indpendance, les ides conomiques ont radicalement change.
On croit des harmonies universelles, et l'on pense que la
rpartition du stock montaire se fait selon la division inter-
nationale du travail. Dans les grands pays commerciaux et
industries on admettra vite que le deficit ou l'excdent de
la balance du commerce se trouve immdiatement corrig par
les effects conscutifs l'expansion ou la diminution du stock
national de mtal prcieux (ou de la masse montaire , selon
l'expression moderne). La Rpublique d'Hati pouvait ainsi
esprer jouir d'un stock montaire convenable, correspondent
aux richesses qu'elle offrait au monde : caf, sucre, cacao,
bois...
Mais l'automatisme de l'talon-or, source d'quilibre pour
les puissantes nations, s'est rvl facteur de dsquilibre pour
les petit pays d' octroi de mer comme Hati, qui recevaient
presque toute leur consommation de l'tranger, et n'offraient
en change qu'un ou deux products exportables. Que les prix
du caf, du sucre ou des bois diminuent et la balance du com-
merce se trouvait en deficit d'un tiers de sa valeur, voire de la
moiti; le stock de numraire s'puisait instantanment. Au
contraire, une rcolte exceptionnelle, en priode de hausse des
prix mondiaux, pouvait submerger le pays sous un afflux
d'argent faisant monter vertigineusement le cot de la vie.
De telles fluctuations n'taient pas supportables pour une
conomie sans reserves. L'institution d'une mauvaise mon-
naie, servant en permanence la circulation intrieure et y
demeurant : moos ou papier-monnaie, s'avrait indispen-
sable, mais au prix de tous les risques, de toutes les difficults
de gestion d'une telle monnaie.
Ce qui s'est produit au xxe sicle dans les grands pays, la
suite des secousses des guerres mondiales, s'tait dj produit,
au xixe sicle, en reduction mais avec des consequences relati-











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vement aussi violentes, dans des petits pays neufs comme Haiti.
Les thoriciens ont remarqu assez tardivement que les
experiences montaires de l'Amrique Latine pouvaient tre
instructives pour eux 1.
Peut-tre plus tt qu'ailleurs, on a vu se dgager, dans ces
conomies, l'ide confuse d'une monnaie uniquement soumise
au pouvoir de l'homme, du politique d'abord, du technician
ensuite. Plus tt qu'ailleurs, l'or et l'argent ont sembl ne pas
donner satisfaction dans leurs functions purement montaires.
Dj, au xixe sicle, or et argent reprsentaient de la hot
money , aussi vite enfuie ou enfouie qu'arrive.
Les checs, les experiences dsastreuses prouvs par cer-
tains gouvernements de ces pays ne doivent pas faire illusion.
Il y a eu l un effort crateur vers une monnaie moins mat-
rielle, plus humaine, plus adapte la direction conomique
rationnelle, celle qui s'tablit peu peu sous nos yeux, pni-
blement mais srement, dans le monde entier.

Port au Prince Paris,
1955-56.



















1. Voir observations de M. Robert Triffin, in La Monnaie de Robert
MOSSE, Marcel Rivire, Paris. Ces observations sont consacres la poli-
tique montaire de 'Amrique Latine.

















TABLE DES MATIRES


PRFACE ................. ............................. VII
CHRONOLOGIE DB L'ILE D'HAITI ......................... 1
Bibliographie ......................................... 3
Introduction ......................................... 5
Section I. La Priode des Conqurants................. 7
Section II. Le Systme montaire de Saint-Domingue... 13
A. La livre colonial .......................... 14
B. Les monnaies effective ..................... 17
C. La monnaie merchandise et la monnaie fidu-
ciaire .................................. 21
Section III. Le Trafic des Piastres..................... 28
A. Le Mcanisme du Trafic .................... 30
B. Le Trafic des Piastres et la Guerre de l'Ind-
pendance amricaine...................... 33
C. Le Trafic des Piastres et la Politique anglo-
phile de Calonne ........................ 35
Section IV. La Priode rvolutionnaire l'Expdition
Leclerc .................................. 39
A. Moos et monnaie de complment............. 39
B. La fin du traffic des Piastres les difficults
financires de l'expdition Leclerc.......... 41
C. Consquences de la dfaite franaise.......... 48
Section V. La Monnaie hatienne de 1804 1874....... 50
I. Survivance des conditions montaires colonia-
les pendant les dbuts de la Rpublique
d'Hati................................ 50
II. Les dboires du Prsident Ption le per-
age des gourdes et l'mission du premier
paper montaire....................... 52
III. Le project d'une Banque d'Haiti et la
gourde-papier du Prsident Boyer......... 57
IV. Les annes d'inflation et la rforme mon-
taire du Prsident Nissage Saget......... 64
CONCLUSION ............ ....... ........... ... .. ........ 67





























ACHEV D'IMPRIMER
LE 6 JANVIER 1958
par
L'IMPRIMERIE F. PAILLART
ABBEVILLE SOME (FRANCE)

RRGISTRE DES TRAVAUX
NO dit. : 184 NO Impr. : 6357
Dpt lgal : er trim. 1958


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