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Title: Lettre à Étienne D. Charlier
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 Material Information
Title: Lettre à Étienne D. Charlier
Series Title: Lettre a` E´tienne D. Charlier.
Physical Description: 13 ℓ. : ; 36 cm.
Language: French
Creator: Hervé, Pierre
Publisher: s.n.
Place of Publication: Paris
Publication Date: 1955
 Subjects
Genre: non-fiction   ( marcgt )
Spatial Coverage: Haiti
 Record Information
Bibliographic ID: UF00077075
Volume ID: VID00001
Source Institution: University of Florida
Holding Location: University of Florida
Rights Management: All rights reserved by the source institution and holding location.
Resource Identifier: oclc - 20520860

Full Text



Paris, le 10 Avril 1955


Mon cher Charlier,

Jo vous remercie de l'envoi de votre livre "Aperu
sur la formation historique de la Nation Haitienne". Je l'ai lu avec
beaucoup d'intret et mome avec passion. J'ai t sensible au style et
la tenue de l'ouvrage, qui sont remarquables. J'avais lu auparavant
une notice de la revue d'Histoire d'Haiti qui critiquait votre ouvrage,
ainsi que vos rponses, dans le "Nouvelliste", aux objections de Paul.
Si, par hasard, mon article de l'anne dernire dans "l'Humanit-Diman-
che": sur Toussaint-Louve*ture vous e3t tomb entire les mains, vous ne
serez pas surprise que je veuille vous adresser moi aussi quelques criti-
ques. Laissez-moi vous dire d'abord que vous avez fait un travail honne-
te, tant donn que sur le plan des faits et des documents, vous prsen-
tez loyalement meme ce qui va l'encontre de votre thse. Mais, sur le
plan d l'interprtation et par consquent des conclusions tirer des
vnements, il me semble que s'exprime une idologie qui rapp&lle en
gnral celle de la "gauche librale" et "socialisante". Je comprends
votre sympathie pour la Rvolution franaise mais encore faudrait-il
prciser laquelle e celle des Girondins ou celle des Montagnards ? Ne
conviendrait-il pas en outre que cette sympathie s'exprime moins par
une partialit contestable en faveur des clients de la France Haiti
cette poque et davantage par une application la crise rvolutionnaire
haitienne des leons de toutes les grandes rvolutions, y compris celle
de la France partir de 1789 ? Permettez en l'occurrence un Franais
de se faire l'avocat du plus grand des Haitiens.
Pour aboutir des conclusions valables, il faut, me semble-
t-il, examiner quels sont les intrets et les classes qui exigent cette
poque le renversement du rgime esclavagiste et quels sont ceux qui de-
mandent seulement sa rforme ; quelles conditions matrielles provoquent
la lutte rvolutionnaire o quelles conditions matrielles mnagent un
compromise entire le rgime esclavagiste et les aspirations de tels ou tels
groups dits "t'opposition". Si on ne determine pas quelles classes sont
obliges, par le dveloppement meme de la lutte, de renverser l'ordre es-
clavagiste,, comment peut-on voir clair dans les vnements ?

Il existe videmment une autre mthode, laquelle consiste
additionner tous les lments dits "d'opposition" et considrer qu'une
formule est valuable si, en raison de son caractre vague, elle permet de
rallier un grand nombre ou le plus grand nombre possible d'lments so-
ciaix. Mais, si on ajoute une opposition authentiquement rvolutionnai.r
une opposition flottante et constamment dispos trahir contre l'octroi
de quelques rformes; si par surcroit on aligne l'opposition rvolution-
naire sur l'opposition rformiste, qu'obtient-on ?

Or, dans Saint-Domingue, il n'y a en a789 qu'une seule classes
rvolutionnaire et non deux, comme vous le dites: c'est la classes des es-
claves qui exige le renversement du rgime esclavagiste (1). Par contre

(1) Vous me semblez confondre classes et castes. Sur la base d'une clas-
se dt-rmine (rapport de production) peut s'lever une suprestructure
de castes qui exprime des traditions internes de celle classes. Ainsi
St-Domingue, il y a deux cla.3ses principalesu la classes des esclaves et
celles des propritaires d'esclaves. Celle de propritaires d'esclaves
clausee exploiteuse) se subdivise en deux categories qui constituent en
castew : celle des blancs et celle des affranchis.






2 -

les anciens affranchis (o les mulatres sont o-s plus nombreux ) ne de-
mandent que des droits civils et politiques dans le cadre du rgime es-
clavagiste. Le parti mulatre exprime les intrets matriels d'une classes
ou plutot d'une fraction dl la classes des propritaires d'esclaves. La
"bataille de sa liberation ", comme vous dites loquemment, c'est la ba-
taille pour une participation pleine et entire la domination esclava-
giste. On ne peut pas .Lire que cett4 fraction de classes est exploite,
mais tout au plus opprime civilement et politiquement. Comment peut-on
en consequence prsenter le parti dos affranchis comme un parti rvolution-
naire ? L'alliance de Toussaint-Louverture avec Rigaud eut t une alliance
avec un group d'osclavagistes, qui lui disputait le pouvoir et l'influence
sur la population : elle eut t-un compromise prparant, dans l'ventualit
d'une intervention mtropolitaine, le retour l'esclavage. Comme pouvez-
vous affirmer qu'il y avait une base naturelle, pour une union du parti
des esclaves et du parti des mulatres, si vous-memes ne mettez pas la
question pidermique au-dessus de la question de la classes ?
Ainsi que vous le remarquez d'ailleurs, le parti mulatre est
catactris par son attachment la France, attachment qui ne faiblit
qu'ontre 1794 et 1798. Il faut donc poser la question fondamentale suivantes
le lien avec la France pouvait-il etre maintonu oulrtab~'4 sans que loes-
clivago.soit maintenu ou rtabli ? Vous mentionnez l'v- cionn politique
do la France vers l'Empire et vous laissez sipposer implicitement qu'une
autre volution aurait pu se produire, qui aurait permis grace la soli-
darit entire les "rpublicains" de Paris'et le "rpublicain" Rigaud de
consacrer l'affranchissement des ngres d'Haiti. Rien n'est plus erron.
Non seulement, le "rpublicain" Rigaud tait un esclavagiste, mais encore
les bourgeois franais avaient parfaitement raison quand ils proclamaient
cette poque qu'il n'y avait pas d'autre choix que le suivant: ou les
colonies avec l'esclavage ou pas de colonies. Dans la priode 1794-1798,
le parti mulatre s'carte partiellement de la France et s'oriente vers la
Grande Bretagne en raison notamment du fait que les reprsentants du pou-
voir mtropolitain doivent s'appuyer sur les esclaves et par consquent
leur accorder l'affranchissement pour sauver de la conquete trangre la
colonie isole. A l'approche do 1798, le parti mulatre spcule sur l'in-
tervention franaise. En consequence, il faut considrer que le parti mu-
latre, non seulement n'est pas un parti rvolutionnaire, mais encore n'est
pas un parti national ou, plus exactement parlant, n'est pas un parti pr-
parant la foundation de la nationalit haitienne. Ce parti se met constamment
on travers de la revolution et de la lutte pour l'indpendance.
Ainsi l'exament des bases matrielles, c'est--dire cohomiques
du rgime de St-Domingue, nous claire sur les objectifs des diverse
classes et leur attitude l'gard de l'esclavage et do la sujtion en-
vers la France. Mais vous tirez argument des idologies lespectives du
group dirigeant mulatre et du group dirigeant noir pour prsenter les
premiers comme des progressistes et les s conds comme des ractionnaires.
Vous me paraissez extremement hostile Toussaint-Louverture : alors que
vous etes toujours dispos excuser ou, si vous le voulez, "expliquer"
Rigaud, vous ramassez partout, gauche comme droite, les critiques
contre Toussaint-Louverture. Il semble meme que vous vous efforcez de le
diminuer, on attribuant tel ou tel de ses compagnons une lucidit que
lui n'aurait pas eue. La seule question srieuse me emble etre la suivantes
1'idologie de Toussaint-Louverture a-t-elle t favorable ou dfavorable
au dveloppement de la lutte pour la libert des esclaves et celle d'Haiti ?
Ici, se pose d'ailleurs une question de principle. Doit-on juger
du caractre d'une lutte par son rapport avec l'ensemble des luttas rvo-
lutionnaires et dmocratiques dans le monde ou bien d'aprs l'idologie de
ses participants et de ses dirigeants, son caractre plus ou moins formel-
lement dmocratique, ses aspects religieux, ses formes do direction ? Doit-
on en some juger du caractre d'une lutte par ses rsultats effectifs
dans la balance gnrale des forces ou bien d'aprs des critres idolo-
giques formels ?






- 3 -


Comme il mo semble qu'on ne pcut hsiter sur la rponse# il faut
se prononcer sur les rsultats effectifs de la lutte des esclaves de Hai-
ti dans la balance mondiale des finances cette poque. En some, les
ngres do Haiti devaient-ils acc-pter 1'oesclavage afin d'assurer la r-
volution franaise de plus vastes perspectives ? A cette question, vous r-
pondrez sans doute non, mais il n'empoche que, derrire vos reproches r't vos
rserves, je perois une nostalgic. Supposons que la revolution franaise
se soit arrete soit la Convention girondine, soit Thermidor et qu' '
H&aiti, le parti mulatre ait conquis la direction du movement entiree autreeo
moyens, en imposant Toussaint une alliance, c'est--dire un compromise .
Entre le parti mulatre et la bourgeoisie industrielle et commerante do
France aurait pu s'tablir un modus vivendi, don't le;j traits principaux
auraient t l'limination des propritaires blancs sparatistes, le rta-
blisoement de l'esclavage et l'accession, dans la colonie franaise d'Haiti,
des mulatros libraux et disciples des Encyclopdistes la direction des
affaires. Ah on n'aurait pas eu alors c*s dsordres, ces guerres civiles,
ces pouvoirs dictatoriaux de "rois ngres" paine sortis des tnbres do
la superstition Mais vrai dire, de tels r grets sont suporflus, car, si
la solution a t hypothtiquemont possible a un moment donn, elle n't.ait
pas viable : l'volution de la bourgeoisie fi naise et l'ensemble des cir-
constances ont montr qu'une tell solution aurait t rapidement carte
ds que Paris aurait eu les moyens d'intervenir : l'crasement de la rbel-
lion des esclaves exigeait ncessairemmnt uno politique ultra-ractionnai-
re at terrorist, la uelle no pouvait qu'cntr;iner galement des cons-
quences inluctables pour les anciens affranchis.
Laissons donc de cot la solution de "troisime force". Il n'y
avait de choix qu'entre le pouvoir colonialiste at la revolution des es-
claves. Nous devons nous prononcer pour elle, non seulement parce qu'elle
tait just et inevitable, mai.- aussi parcel que le maintien du lien de
Haiti avec la France n'aurait, en tout tat de cause, eu d'autre effet
que d'acclrer l'volution de la revolution franaise vers Thermidor et
le bonapartisme. Ainsi, se prononcer pour la. revolution des esclaves im-
plique qu'on en accepted les consequences et les conditions. Les "oui",
mais .." ne sont pas de rgle, sauf chez les opportunists.
Si nous nous prononons donc sans rserve pour la revolution de
Haiti, il nous reste maintenant examiner si l'idologie de Toussaint a
favoris le dveloppement de cett: revolution. Il nous appartient notamment
de dt-rminer ce qui, dans cotto idologie, est primordial et ce qui est
secondaire ou encore, ce qui peut etre considr comme le contenu et ce
qui peut otre considr comme la forme.
Le fait principal est ce qui se rapport la base de la rvolu-
tion haitienne, autrement dit la suppression de l'esclavage. Tandis que
le group dirigeant du parti mulatre est esclavagiste, le caractre domi-
nant de l'idologie de Toussaint-Louvorture est l'opposition l'esclava-
ge. Comment pouvez-vous dire, dane ou, -wonitions, que Toussaint est
"d'ancien rgime", tandis que Rigaud serait iJho1'utionnaire ?
Il apparait que le contenu de l'idologie de Toussaint-Louverture
et do ses compagnons est foncirement rvolutionnaire, Mais que penser do
ses formes ?
D'aprs les statistiques de Necker, il y avait en 1779, 249.000
esclaves `? St-Domingue. En 1789, c'est--dire dix ans aprs, on estime
(d'aprs Moreau de Saint-Mery) et aussi (d'aprs les discussions de l'As-
senble Constituante) qu'il y en avait environ 450.000. Autrement dit,
on peut considrer approximativement qu'en dix annes 200.000 esclaves
nouveaux ont peupl St-Domingue et que la plus grande part vient d'Afrique
(en dix ans, la natalit n'a pu augmenter considrablement la population).








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Si nous considrons donc l'ensemble do la population esclave active (
l'exodption des enfants et des vieillards), nous pouvons juger que le
nombre dos hommes ns en Afrique est trs important et qu'ile exercent
sur la masse des esclaves une profonde influence. C'est avec cos hommes
l que Toussaint fait son arms et son Etat.
Examinons maintenant les formes de l'idologie de Toussaint qui
vous paraissent ngatives et qui me semblent moi positiv.-s: Toussaint
est issu d'une famille de chefs traditionnels de Guine. N'ecst-ce pas un
facteur d'autorit pour Toussaint ? Cela ne contribue-t-il pas facili-
ter la direction qu'il doit exercer sur des troupes d'hommes don't le ni-
veau cultural -st relativement bas ot don't la comprehension des vnements
historiques est ncessairement troite ? Toussaint eat un esclave domes-
tique (tandis que, par example, Dessalines ainsi que vous vous plaises
le souligner, a t un miserable esclave qui a souffert du fouet) .
N'taient-ce par prcisment les e slaves domestiques qui pouvaient ac-
qurir un bagage de connsissances et une certain experience de la vie
social ? On comprend videmment que les riches mulatres et noirs affran-
chis, imbus d'un esprit de caste, aient l'gard d: ces noirs domesti-
ques, souvent autodidactes, une attitude de mpris. Mais nous, qui ju-
geons du point de vue do intrets de la revolution, nous ne pouvons sous-
estimer le role jou par les esclaves domestiques dans le dclenchement
et l*organisation de l'insurrection.
Toussaint no partageait pas l'hostilit des riches mulatres en-
vers 1 s propritaires blancs, les protres, lsa migrs. Toussaint a eu
tendance leur accorder une place dans son rgime. Serait-ce chez Tous-
saint un esprit "d'ancien rgime" ? D'abord ce moment l, la Nation
haitienne n'est pas cre elle elle o t s element on voie de f-rma-
tion. Pourquoi Toussaint pouserait-il l'esprit de caste des propritai-
res mulatres qui ont l'ambition d'vincer les propritair-s blancs ? D'un
point de vue strictement rationnel ou si vous le voulez, rationalist, un
mulatre peut indiffromment etre considr comme un blanc ou comme un noirs
il n'est pas biologiquement plus africain qu'europen (1). Par contre,
si le mulatreo st propritaire, il a des intrets qui sont les memes que
ceux des propritaires blancs et qui sont contraires ceux des esclaves.
Ainsi, ce qui Gst commun aux propritairc.s mulatres et blancs l'emporte
naturellement on importance aux yeux de Toussaint. Tn outre, le propri-
taire mulatre dispute aux chefs des esclaves la direction de la rvolu-
tion et il dispose d'un atout que les propritaires blancs ne possdent
pas : la possibility d'exercer une influence sur la masse noire. On com-
prend aisment que Toussaint ait rejet les prijugs de c.-ste do ce parti.
En-vrit, Toussaint n'avait pas le prjug de la poau, tandis que le
parti mulatre l'avait aussi bien envers los esclaves noirs qu'Mnvers los
propritairos blancs. Qui donc tait "d'ancien regime", Toussaint ou Ri-
gaud ?

(1) La question tait Haiti d'liminer le pouvoir colonial et par con-
squent d'annihiler tout group social qui pouvait lui fournir une base,
mais vous s;:bles ne voir que la lutte contre les blancs locaux, c'est--
dire restreindre la lutte national ou pr-nationale l'anantissement
d'une catgorie "pidermique"' dans l'Ile de Haiti. Si vous posez on prin-
cipe absolu que les blancs devaient, .n tant que population, etro carts
de la formation de la nation haitienne. il f-ut en dduire que les mula-
tres auraient du galement en etre carts, moins qu'un postulat no Goit
sous-ont.endu, savoir :jue le type idal auquel devait se conformer la na-
tion haitienne, tait une masse noir; dmine par une bourgeoisir mulatro.






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Toussaint avait, me s,:mble-t-il, parf-.it_.ment raison d'utiliser los
comftonces ( on dirait aujourd'hui, los t:-ohniciens) qu:lles qu'elles
soiont. Tandis que Rigaud t le parti mulatr;a pousaient los haines et les
hostilits de la bourgeoisie mtropolitaino (notamment onva:rs les migrs c;t
les protres) Toussaint adoptait une conduit indpendante dicte par 1'in-
tret d'Haiti: maintien d la production, organisation du pouvoir 4tc...
Vous voquez l'attitude de Toussaint envers la religion (1). Co qui
ost certain, c'est qu'il ne disposait que de rossources idologiques limi-
tos pour impulser une mise on ordre dos moeurs de la population. A-t-il
eu tort d., se servir do ce qu'il avait, savoir una religion catholique
quelque pou simplified ? Par rapport l'anarchie :;xistant-, l'effort do
Toussaint no reprsentait-il pas, co mom;:nt-l, un progrs ? Ce qui est
certain, c'ast que l'idologio, don't vous faiths grand ca-, savoir coll-
des mulatr'is duqes dans l'o prit dos philosopha ranais du 18mo si-
clo, n'aurait pas on aucune faon est assimile par l'arme dos esolaves,
la mobiliser pour la guerre ou le travail, lui fournir la moule dans:
aucunox faon otroe imile par l'arme dos esclaves, la mobiliser pour
la guerre ou le travails, lui fournir le moule d:.ns lequello elle aurait
coul ses aspirations. On a ou rai-on de vous fair remarquer que l'ido-
logie religious d'origine africaine a jou ch:z les esclaves un plus
grand role que les fameux principle de 1789.
Vous faiths grief Toussaint de s'etre 'mfi des masses". O
taiont donc les masses pretos gouverner et s gouverner ? Vous sembleZ
no pas apprcier le fait que Toussaint ait t autoritaire, voire pat:or.' -
liste, et qu'il ait concentr les pouvoirs en sa personnel : dans cortaincs
conditions, notamment quand les masses sont arrires, la vritable dmo-
cratie doit ncessairement pour triompher e-mprunter la forme du pouvoir
personnel. D'ailleurs, l'autorit n'est ni rvolutionnaire, ni raction-
naire en soi s ce qu'il imported de dterminer, c'est le but que l'autorit
s efforce d'atteindre. Ni dans le pouvoir personnel, ni d&.ns l'autorit,
ni dans la volont d'instituer une Eglise d'Etat, je ne trouve l'homme
d'ancien rgime. Je ne le trouve pas non plus dans le style militaire, ni
dans les rglements de culture, ni dans le role assign aux grands propri-
taires.
Dans la situation de Haiti, au moment o Toussaint est le maitre,
peut-on fair aussi aisment un bond de gant de la socit esclavagiste
la socit oarit.liate dveloppe ? Une transition est indispensable
pour habituer les anciens esclaves au travail personnel salari, et on ne
voit d'autre measure possible que celle institute par Toussaint. Un certain
style militaire qu'on trouve galement dans le bonapartisme, apparait n-
cessairement dans un pays en guerre, o les masses sont relativ.ement arri-
res. En ce qui concern les grands propritaires, comment ne pas voir n
le partage des proprits on temps do guerre aurait fait baisser conaido-
rablement la production (2). On ns peut reprocher Toussaint de n'avoir
pas t socialist et, au demeurant, les socialists ont toujours souli-
gn les inconvnients conomiques de la petite proprit et le fait que

(1) Vous crivoz qu'une dos preuves de 1'alliance de Toussaint et de la
reaction intrieure est le fait qu'il a ouvert la champagne contre Ri-
gaud par un discours e la cathdrale de Port-au-Prince. Singulier argu-
ment 1 Peut-on diro qu'en toute circonstance le f;;.it de rendre la parol..
dans un difice religieux est une preuve d'alliance avec la reaction ?
Quand un musulman lance dans une mosque do Tunisie ou du Mar'ob un appel
la lutte contre la Rpublique franaise laique est-il par l mome un
ractionnaire.
(2) Il ne faut pas ngliger le fait que Toussaint devait conserver un
lien formel avec- la France, o la proprit tait ce moment-l procla-
me sc oro-sainte.







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ncessairement en rgime capitalist la petite proprit se concentre on
grosse proptit. La libert que Toussaint incarn'it tait la suppression
de l'esclavage, autrement dit la libert d'acheter et vendre la force do
travail, d'etre employer ou salari. Voil ce qu'il signifiait objective-
ment. En cela, il s'identifiait aux intrets du people hai-tion tout entier.
A measure que j'envisage vos reprochos envers Toussaint Louverture,
je ne trouve pas l'homme de "l'ancien rgime", mais bien l'homme de la r-
volution d'Haiti, qui, en raison des conditions internationales et do la
situation particulire do l'ile, devait revotir dos formes spcifiques.
Par contre Rigaud me parait etre l'homme d'une caste, qui unit ses ambi-
tions ot ses privileges une idologie mtropolitaine fortement transpose.
Comme vous dcrivez Rigaud et les principaux chefs du parti mulatre,
je crois voir cos politicians, qu'on appelle parfois "les volus" et qui
dans les actuelles colonies franaises, sont la remarque des parties so-
ciaux dmocrates et bourgeois libraux de la mtropole. Rigaud existe ac-
tuellement on Afrique Noire, en Algrie, au Victmam (et pas dans la Rpu-
blique dmocratique de Ho Chi Minh !). Il a peur dos masses de son people
et il sollicite des rformes de la mtropole; il hait les colons franais
(los grands blancs) t il souffre du mpris des fonctionnaires et artisans
franais (les petits blancs) il aspire etre reconnu comme le reprsentant
du "Tiers Etat", du bon people ami de la France de 1789, des hommes clai-
rs de la colonie. Il a souvent avec des socits mtropolitaines des liens
qui ne sont pas seulement idologiques et so-- doublent des liens financiers
et commerciaux. En effet, quand vous mentionnez l'attachement des rigaudins
la France, vous mettez l'accent sur le caractre idologique de cet at-
tachement, mais comment pouvez-vvus n4glitor le fait quo les Girondins, doi..
Rigaud et ses lieutenants sont en quelque sorte les correspondents, sont
par excellence les esclavagistes ? Ce sont les bourgeois de Bordeaux, Nantes
et d'autres ports ngociants, manufacturers, armateurs tous hommes clai-
rs, imbus des ides nouvelles, dmocrates libraux qui sont le plus di-
rectement intresss au maintien de l'esclavage Saint-Domingue, Ce sont
eux qui ont fait fortune dans la traite. 0e sont eux qui, depuis plus d'un
sicle, maintiennent le Pacte Colonial, contre lequel, s'lvent les plan-
teurs de Saint-Domingue. Ce sont eux qui envisagent, au moment o le Spa-
ratisme des planters blancs s'affirme, de s'appuyer sur les planteurs mula-
tres et d't-ndre ainsi leur base social Saint-Domingue par l'octroi de
droits civils et politiques ce soi-disant "Tiers Etat". En retour, les
propritaires mulatros sont disposs maintenir l'esclavage et le lien
avec la mtropole.
CGo qui a djou les calculs, c'est la guerre entire la France et la
Grande Bretagne -: une premiere fois au dbut de 1793, une deuxime fois
au dbut de 1803.
Avant 1793, nous assistons une srie d'vnements, au course des-
quels le pouvoir mtropolitain est conduit s'appuyer de plus en plus sur
le parti mulatre. La march de la revolution franaise enforce le spara-
tisme des propritairez blancs et conduit meme les "petits blancs" se
ranger de leur cot Coci aboutit on Juin 1796 au dpart d'environ 10.000
blancs avec Galbaud. Los Girondins dominant encore la Convention au dbut
de 1793. Paralllement, se produit une monte du parti mulatre. Vous vo-
ques certain moment "l'honneur que les esclavagistes mulatres ont eu
d'avoir commence les premiers la revolution. Mais Og ne mentionnait-il
pas en Octobre 1790, dans sa sommation l'li.ssemble du Nord 'la communaut
d'intrets qui liait les propritaires blancs et mulatres ? (1) et l'his-
toire des "Suisses" en Octobre 1791, que pourtant vous racontez, qu'on
(1) Vous me paraissez d'ailleurs bien favorable -la socit des "Amis des
Noirs" qui taient surtout des amis des affranchis*







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faites-vous ? Vous crivez qu'ils furont "livrs" la vengeance des
blancs" non, ils furent extermins par la complicit des esclavagistes
blancs et mulatres, Les Historienx bourgeois franais soulignent jus-
to titre qu'au dbut de 1793 la situation Saint-Domingue se consolide
on faveur du parti mulatre : ils dplorent galement que cette situation
no so soit pas maintenue.
Mais on Fvrier 1793, survient la guerre avot l'Espagne : alors
que l'insurrection noire baissait, elle roprond de plus belle en raison
de l'aide apporte par les espagnols et les migrs, qui font la "politi-
que du pire" pour crer le dsordreet affaiblir la mtropole. En mars
1793, c'est la guerre avec l'Angleterre. En septembre 1793, los britanni-
ques dbarquent et l'ouest se rallie l'invasion trangre : propritaires
blancs et mulatres font cause commune avu;c elle. Rigaud, chef reconnu dans
Io Sud, refuse nanmoins les offres dos Anglais. Que peuvent fair dans
cotte priode les reprsentants de la Conv-ntion pour faire face aux at-
taques anglaise et espagnole, aux trahisons cles propritaires escleva-
gistes, aux intrigues de touts sorts ? Il no leur reste common resource
que la force noire. C'est an vertu do ncessits politiques et militaires
que ls reprsentants de la Convention (et plus tard, la Convention ello-
mame) proclament l'affranchissement des esclaves. Il no s'agit pas de
bont d'ame, ni do philosophie, ni d'humanitarisme, mais de ncessits
immdiates et urgentos. Il ne s'agit pao, do principles moraux, mais d'exi-
gences militaires. En consequence, en Mai 1794, Toussaint et ses troupe-
rallient la Rpublique mais Toussaint a ses propres objectifs. Officer
espagnol sous le pavilion de la monarchie ou officer franais sous le
pavilion de la Rpublique, Toussaint rest l'homme de la libert gn-
rale.
Les historiens franais bourgeois consid.'ent qu'une autre p-
riode out t propice la consolidation du bien colonial par une po-
litique qui aurait notamment comport un, entente avoc le parti mulatr-.
Cette priode va d'Octobre 1801 (cessation des hostilits frs. -
britanniques aprs la signature des prliminaires de paix Londres ) jus-
qu'au dbut de l'anne 1803, moment o la situation se tend de nouveau
entire la France et l'Angleterre). Vous-meme, vous s mblez vous faire dr
illusions ce sujet, puisque vous crivnz s "D'aprs le memorial de
Ste-Hlne, Napolon ler a regrett do ne s'etro pas accomod du nouvel
ordre tabli Saint-Domingue et de n'avoir pas gouvern la colonie par
l'intermdiaire do Toussaint : cotte voie, certes laborieuse, eut t in-
contestablement la plus sage "
Vous semblez penser que ootte "sgesse tait possible." Or voia_
co que dit le Mmorial de Ste-Hlne : "J'ai me reprocher une tenta-
tive sur catte colonies lors du Consulat. G'tait une grande faute que
d'avoir voulu la soumettre par la force; je devais me con~atnter do la
gouverner par l'intermdiaire de Toussaint. La paix n'tait pas encore
asses tablie avec l'Angleterre'. Ainsi, Napolon n'incrimine pas le
principle, mais seulement le choix du moment. La prouve on ett que plus
loin, il crit s "Les Bourbons russiront s'ils emploient la force".
Autrement dit, il nous faut chercher pourquoi Napolon a t con-
traint ce moment de pratiquer une politique de force et non pas seulc-
ment comme il l'entend'ait au dbut une politique d'intimidation.
La premiere raison en est que, contrai-mment aux pronostics m-
tropolitains, Toussaint ne se laisse pas influence par le dploiement
do force, lorsqu'en fvrier 1802 la flotte franaise se prsente devant
St-Domingue. Il ne se soumet pas et engage la lutte. Notez qu' ce mo-
ment l, Rigaud et ses lieutenants comb-attent dans les rangs du Corps
expditionnaire; le parti mulatre se rellie entirement aux envahisseurs.






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Si Toussaint n'out pas combattu, les conditions auraient t cres pour
que progressivement toutes les conquetes des esclaves leur fussent arra-
ches.
La deuxi decide de rechercher un accomodement, mais non pas de capituler. Pourquoi
cotte decision s:mblc-t-olle mystrieuse ? La signature du trait d'Amiens
en fin Mars 1802 n'annonait-lle pas une priode de paix franco-britanni-
que, pendant la .uelle Napolon pourrait envoyer Saint-Domingue dex for-
ces considrables ? Quand sur un point dtermin un Chef rvolutionnaire
se considre en tat .d'infriorit militaire quasiment absolue, ne doit-
il pas tenter le compromise ? Il apparait en outre que la propaganda de
Lecloro a exerc une influence sur la population et que les trahisons et
dfections se multiplient. Donc, la ligne de conduite est nette: il faut
trouver le compromise le plus favorable.
Vous crives que l'ordre louverturien s'est croul. On no voit
pas ce qui s'est croul s tout ou presque tout reste en place ot la so-
lidit de l'ordre louv.irturien se measure prcisment l'incapacit de
Leolero d'appliquer les consignes de la mtropole envoii des -6nraux
noirs on France, dsarmement dos troupes, etc...) Vous ditesque cet
ordre n'a pas "l'adhsion des masses", mais c'est prcisment quand le
pouvoir mtropolitain menace d'y toucher que les masses se soulvont s
Si Toussaint est arret et dport on France, son ordre subsiste. Et c'est
sur la base de cet ordre que vont se dvelopper les contradictions fatales
la domination franaise 1
Vous reprochez Toussaint d'avoir compromise l'issue de sa premire
lutte (fvrier-mai 1802) par une politique soi-disant ractionnaire et
anti-mulatre. Vous voquez, par example, l'hypothse selon laquelle un
partage des terres aurait stimul l'eoprit de resistance; vous laissez
entendre qu'une plus grande indulgence envers certaines rvoltes paysan-
nes aurait change l'issue du combat. Ces reprochez ne tiennent pas compete
de la situation relle d'une masse d'esclaves fraichement librs; ils
me paraissent fonds sur une conception idaliste, d'aprs laquelle la
trahison de Rigaud, de ses lieutenants et du parti mulatre aurait t
provoque par les soi-disant wrreurs de Toussaint et non par les int-
rets do classe, don't le parti mulatre tait 1'expression. La vrit ost
que, sans l'crasement du parti mulatre dans la guerre du Sud, la trahison
eut t plus puissante et plus tendue, ce qui aurait peut-etre empoch
Toussaint d'engager la lutte en fvrier 1802 et par consquent grivement
compromise la cause de l'indpendance.
Vous reprochez encore Toussaint d'avoir dcid de se soumo+t--
en Mai 1802 (alors que, par une singulire inconsquence, vous excuses
Sigaud et ses lieutenants de s'etre faits les mercenaires de Napolon ).
Devait-il donc faire "la politique du pire" et jouer immdiatement son
va-tout ? Devait-il ngliger de maintenir seo conquetes socialqe et po-
litiques pour mener une politique aventureuse, don't en Mai 1802 on n'en-
trevoyait pas les chances de succs ? Vous reprochez divorses reprises
Toussaint d'avoir des proprits (vous no mentionnez pas celles de Ri-
gaud 1) et d'etre rest jusqu' un age avanc dans l'esclavage sans son-
ger devenir "Marron", bref de n'etre pas un romantique (1). i0 qui me
parait remarquable, c'est que prcisment les ngres de St-Domingue aient

(1) Le marronnage constitute videmment un phnomne'social inpprtant,
mais il y a une difference fondamentale entire rvolte et revolution.
Sans la crise de 1789, le marronage aurait dur encore longtemps. Vous
semblez diverse reprises faire grief Toussaint d'avoir eu do l'am-
bition.Il me parait qu'au contraire, ce fut un advantage qu'il eut de l'am-
bition, car cette ambition l tait une affirmation de classes. Il ne lui
suffisait pas d'etre un chef de bande d'esclaves marrons: flicitons-nous
en 1.


1 1,






- 9 -


trouv pour los commander un homme cui ne soit pas "un rvolt", un hom-
me raliste, positif, manoeuvrier et diplomat, soucieux d'efficacit ot
de discipline/ No saurioz-vous pas, mon chor Charlier, que les bmvuneois
(et surtout les bourgeois libraux ) aimont los misrables rvolts, qui
leur paraissent moins dangereux que les rvolutionnaires srieux ? Si les
esclaves do St-Domingue avaient t dirigs par un homme apparemment sem-
blable ce que vous souhaitez, ils n'auraient pu dispute et enlever aux
esclavagistes mulatre-s la direction du pays. Je ne peux m'empocher de re-
gretter encore que les regrets soient superflus l'arrestation et la d-
portation de Toussaint, car sa presence la tote de Haiti libre aurait
modifi sensible ment los vnements: il aurait f:it, lui aussi, l'union
dans la lutte, mais il no sa serait pas conduit comme ses lieutenants, qui
ont ensuite t jous maintes reprises par l:'s chefs du parti mulatre.
Quand Toussaint se soumet, il le fait pour gagner du temps, mainte-
nir ses conquetes prarer la reprise du combat. Son comportement le prouve
et, s'il n'est plus l,- quand le combat reprend, co n'en ost pas moins lui
qui en a pos les bases.
La troisime raison qui a contr.aint Napolon pratiquer une poli-
tique do force, c'est qu'il est l'expression des milieux dirigeants de la
bourgeoisie franaise, o le parti colonial, les intrets des propritai-
res blancs et mulatres oxpulss, les hauts fonctionnaires d'ancien rgimo
ont pris une grande influence. On connait le project de Napolon do conrc
tuer un empire amricain avec la Louisiane et les Antilles : ce project com-
portait ncessairement le retout l'esclavage. Ainsi les nouvelles des
petites Antilles et de la mtropole amnent ds l't de 1802 un renouveau
de la lutte. Sans doute cette experience tait-elle indispensable. Contre
l'extension de l'insurrection, les reprsentants de la mtropole n'ont
plusles momes resources qu'en 1793: ils ne peuvent plus tenter de s'ap-
puyer sur la force noire. Ainsi se produit le movement contraire : il y
a un glissement qui conduit s'appuyer de plus en plus sur les propritai-
res blancs et leur clientle. A measure que la base social diminue, la po-
litique de force s'accentue ncessairement. Meme le parti mulatre se dtour-
ne de la mtropole et ca.la est l'effet d'une logique inflexible, non comme
vous le dites.des erreurs et des maladresses de Leclerc et Rochambeau. On
constate mome des defections chez les "petits blancs" c'est--dire parmi
les troupes du corps expditionnaire, o l'idologie jacobine n'a pas dis-
paru.
Ce qui accentue ce movement en constitute la quatrime raison, c'est
qu' partir du dbut do 1803, la guerre franco-britanniquo est de nouveau
on vue; d'o la ncessit pour Napolon de ne pas dispenser ses troupes
les renforts demands par le corps expditionnaire sont do plus en plus
rduits (1)
Parmi les conditions favorables la victoire de la revolution
d'Octobre 1917 en Russie, les meilleurs auteurs citent "les immense spaces,
o elle pouvait manoeuvrer librement, reculer quand la situation le commarn-
dait, reprendre haleine, rassembler ses forces, etc...Si les esclaves de
Haiti no disposaient pas d'un grand space, ils disposaient par contr'e du
climate s on ne peut ngliger l'influence de l'pidmie de-fivre jaune sur
l'Issue dos vnements.

(1) Vous crivez que "la faillite de l'expdition de Leclero, ce fut la
faillite da la politique court vue do la bourgeoisie franaise roation-
naire, qui poursuivait l'objectif impossible de rtablir St-Domingue un
ordre de choses esclavagistes". Si la paix d'Amiens avait dur6 dix ans,
l'objectif gnral eut-il t impossible ? D'ailleurs il s'agit de bourgeoi-
sic et non de bourgeoisie "ractionnaire" ou bourgeoisie " court vue".
La politique de la bourgeoisie no pouvait etre autre dans les conditions
objectives du moment.







- 10 -


Avant d'en vwnir la guerre du Sud qui jou.t un grand role dans
l'expos de vos thses, rsumons donc les r:isons de la victoire de la
revolution d'Haiti.
Parmi les conditions extrieures, on ne trouve aucun lment de -
solidarit apprciable. Aucune des foroos agissantes de la revolution
franaise (ni, par example, de la dmocratie amricaine) n'offre une
possibility d'accord sur la suprression de l'esclavage. De ce point de
vue, la revolution de Haiti savoir cel.es dos esclaves est compl-
toment isole. Ce qui eut une importance norme et rellement decisive,
c'est le fait que les puissances franaises ot britanniques se livraient
une lutte acharne pour l'hgmonie mondiale. Cett-- circonstance permit
Toussaint de mottve profit systmatiquement les contradictions entire
les divers pays (France, Espagne, Grande Bretagne, Etats-Unis).
Parmi les conditions intrieures, la promire et la plus impor-
tante eot la concentration d'une masse d'esclaves, qui est en rvolte
sourde contre le joug et n'attend qu'une occasion pour se soulever. La
second condition, est la division de la classes dominant des esclavagis-
tes : grinds blancs, petits blancs, mulatres sont aprement diviss et la
revolution franaise agit comme un phnomne dissociateur, qui fait se
heurter des revondications oppose T. troisime i tion est consti-
tue par les conditions gographiques (41oi; ... de la mtropole, cli-
mat, etc..) La quatrime condition est qu'on raison do la prosprit de
la colonie 4t du luxe dos grands propri6taires, le nombre des esclaves
domestiques a augment et a fourni la masse noire un certain nombre
d'lments dirigeants. Toussaint est un repr6sent..nt typique de ce Troun
Mais quel tait le point faible de oett, revolution ? Dans la
classes des propritaires esclavagistes, il y av:it un group particuli-
rement dangereux en raison de son attachment la France "girondine" ou
"Thermidorienne", sa richesse, son instruction et son experience do la
direction des affairs. Ce group tait d'autant plus d:ngereux que la
masse noire tait inculte et qu'il pouvait obtenir une influence sur elle
on raison de certainS conditions particulires (dmagogie anti-blanche,
attitude "d'opposition", etc.) Ainsi, on peut considrer que Toussaint,
non seulement a adopt une conduits conforme la logique de la lutte
des classes, mais encore a obi un profound instinct rvolutionnaire en
s'attaquant au parti mulatre.
Vous crivez : "La guerre civil du Sud fut une entreprise de la
reaction intrieure (les ani .. -. ; .. ..- ) et la ractio"
extrieure (les gou ?.nements anglais et nord-amricains, les anciens
colons l*extrieur) qui manoeuvrrent savamment et russirent pppo-
ser dans une lutte mort les anciens libros et la couche privilgie
des nouveaux libres".
Quand en Juin 1799, Rigaud ouvre les hostilits, quelle est dons
la place de la France dans ce tableau ? La menace d'un retour en force
du pouvoir colonial et d'un rtablissement do l'esclavage n'existe-t-
elle plus ?
L'ventualit d'une paix entire la France et l'Angleterre n'est
pas exclue. Il y a eu en Juillet-Aout 1797 des nAgociations de paix
entire Paris et Londres. Ces ngociations ont about un cheo, mais
elles peuvent inopinment recommencer. En ce qui concerne les Etats-
Unis, il y a eu des hostilits engages on fait entire les navires am-
ricains et franais en 1798, mais en fvrier 1799, le president Adams
a fait nommer un ambassadeur auprs du Directoire. On peut craindre un
rapprochement entire la France et leo Etats-Unis.







- Il -


Sur le plan intriDur, Hdouville ontrr. en-. opposition av-c Tous-
saint, cause notamment de son indpendance (attitude l'gard des
pretres et de. migrs, pourparlers avec les anglais et les amricains,
etc..) Hdouvillo s'oriente vers Rigaud, qui est dispos lui donner
son appui. C'est une raison pour Toussaint do se dbarrasser de Hdou-
ville qui quite le Cap en Octobre 1798 avec 1500 1800 blancs. Si on
tient compto des dparts successifs de nombreux propritaires blancs,
quelle est Haiti la base esclavagiste qui subsiste ? C'est indniable-
ment le group des propritaires mulatros qui a tabli son pouvoir de
caste dans le Sud, o, paf example, les blFncs sont privs de tout em-
ploi et o les noirs ne peuvent prtendre un grade suprieur celui
d:, capitaine ? Ce qui prouve bien que Toussaint n'est pas "l'homme d'an-
cien rgime" que vous dites, c'est que sous son commandement, il n'y a
pas de telles discrimination, ni envers les blancs, ni enters les mu-
latres. Vous considrez que la question de couleur a jou un role dans
le conflict et vous avwz raisons mais il s'agit de la forme idologique
que prend un conflict d'intrets, il s'agit d'un rsultat et non d'un
point de dpart.
Ce qui d'ailleurs incitait Toussaint utiliser les Blancs, c'-
tait la ncessit de faire contro-poids la pression mulatre, et d'em-
ployer toutes les comptences disponibles pour le relvement du pays
(administration, production, etc..) Mais on quoi lo regime de Toussaint
peut-il etre considr comme un compromise avoc l'Ancien Rgime ? Y avait-
il compromise sur le principal, savoir la fin de l'esclavage ? Je vois
que vous tentez de prsenter le travail obligatoire institu par Tous-
saint comme un rtablissement de l'esclavage. Mais pouvait-on sans tran-
sition fonder l'conomie sur l'initiative individuelle ? Doit-on consi-
drer le travail individual institu par le pouvoir rvolutionnaire au-
tochtone de la meme faon qu'un travail obligatoire institu par un pou-
voir colonial ?
En ralit, le pouvoir de Toussaint n'est pas un compromise avec
l'Ancien Rgime (qui est essentiellement St-Domingue l'esclavage). S'il
tait largement-appeolau donovrds-'de pretres, des migrs, des propri-
taires blancs, c'est qu'il n'a aucune raison, du point de vue des exigen-
ces de la lutte rvolutionnaire pour l'indpendance, de se plier en co
domaine aux injunctions du DireCtoire et du Consulat : ce moment-l,
ces lments, qui ne peuvent en aucune faon lui dispute l'influence
sur l'esprit des masses haitiennes et qui sont en quelque sorte sa dis-
crtion, craignent le pouvoir mtropolitain. S'ils appuient Toussaint
contre Rigaud, c'est parce que Rigaud est l'homme du pouvoir mtropoli-
tain, qu'il est dsireux de suivre les injonctions du Directoire et du
Consulat dans la question des migrs, qu'il est le reprsentant d'un
pouvoir de caste aussi fortement anti-blanc qu'anti-noir.
Quant au conditions extrieures, qu'est-ce qui interdit Tous-
saint de ngocier avec les Amricains ot les Britanniques ? Toussaint
sait que les Amricains n'ont pas de project d'expdition militaire con-
te Haiti, mais qu'ils sont soucieux d'empocher la main mise anglaise
sur l'ile. Dans une lettre 1795, Jefferson (qui deviendra president en
1800) crit que les Etats-Unis ne peuvent permettre l'Angleterre de
s'emparer d'Haiti. "Nous s-rions forces, estime-t-il, d.. nous interposer
en temps voulu ot si ncessaire de faire cause commune avec la France".
Quant au britanniques, ils craignent notamment que Rigaud sepretc une
expedition projete par le Directoire contra leur colonie de la Jamaique.
Ainsi les conditions existent pour que le parti considr par tout le
monde comme "le parti franais" soit abattu. Toussaint aurait eu tort de
ne pas saisir l'occasion.








1.' -
Pour juger du sens d'un conflict, il faut, me smmble-t-il, ne pas
s fonder seulement sur le contrast des ideologies. En fait, on se trou-
v on presence, dans la guerre du Sud, des masses haitiennes luttant pour
leur indpendance contre la France et sa clientle mulatre. Que Toussaint
ait manoeuvr, d::ns le oadre dos contradictions internationales et dans
celui des contradictions intrieures franaises, pour obtenir la victoire,
rien de moins douteux et do moins lgitime 1 J'estime qu'il faut choisir
entire Toussaint oet Rigaud, c'est--dire "choisir en bloc" Toussaint, quitter
ensuite expliquer ce qui che7 Rigaud conduit la trahison de la cause
de l'indpendance.
Une loi souvent vrifie est d'aillours que la. revolution progress
on susoitant une contre-rvolution forte et unie : en olbigoant l'ennemi
recourir des moyens de defense de plus on plus violent, elle labore
des moyons d'attaque de plus en plus puissants. Au moment o la force r-
volutionnaire des esclaves monte Haiti, o donc se niche la contre-rvo-
lution ? Aurait-elle disparu ? En ralit, avoec le dpart de la majeure
parties des propritaires blancs et la disparition do leur troupe dirige--3
come force indpendante, la oontre-rvolution se consolide dans le fief
que Rigaud s'est taill dans le Sud,.
Vous avez tort, me semble-t-il, de fonder votre interpretation sur
l'ide qu'il y aurait ou en Haiti un immense malentendu. En ralit, si on
examine les variations centre 1789 et 1803 do os trois sries de factors;
a) les rapports entire grandes puissanices (France, Espagne, G ande
Bretagne3 LEtats-Unis ).
b les moments de la R%olution on France.
c) les intrets de; groupoments de classes en Haitie
on voit clairement comment les vnements ont t dtermins, sans qu'in
terviennent dans une measure apprciable les erreurs, maladresses, incom-"
prhensions auxquelles vous faites une trop large part. On pourrait pres-
que donner du droulement des' vnements en Haiti une expression algbri-
que plusieurs variables (1).
N'obuliez pas que des rvolutions profondes peuvent dterminor dans
des domaines parties des regressions, qu'on peut sans doute regretter,
mais sont invitables. En un sens, toutes les rvolutions sont prmatures
il en est ainsi, tout au moins, aux youx des intellooctuels libraux. A la
veillo de la revolution de 1917, il y avait aussi un grand dbat centre
moncheviks et bolcheviks: les premiers soutenaient que la classes ouvrire
tait trop arrire et trop faible pour prondre le pouvoir et qu'il fal-
lait laisser le soin la bourgeoisie de fire la revolution bourgeois'
los s'conds soutenaient qu'appuy sur las gfandes masses de la paysannorie
le proltariat devait prendro le pouvoir et accomplir la revolution bour-
gooise, que la bourgeoisie tait incapable de mener son terme. Si les
masomr.populaires ne sont pas encore assez duquos, disaient les bolcho-
viks, no s'duqueront-elles pas aussi bien, ne donneront-elles pas aussi
bien des administrators et des homes d'action sous notre,pouvoir que
dans le c&dre de l'exploitation bourgooiso ? De mome, peut-on ponser -
d'un point do vue idliste bourgeois qu'il out t prfrable d'avoir
en Haiti, pendant un demi-siole pnoore, une socit esclavagiste, o
la bourgeoisie mulatre claire, anticlricale, imbue des ides de
l'Encyclopdie, honteuse de ses origins africaines, aurait ou le role

(1) La question do savoir si des discours, des lettres, des d;ouments,
prouvent que Toussaint visiti" l'indpendance me parait secondaire. Toi
te sa conduite est objectivement oriente verse l'indpendance. Quant au
rest, il tait oblig do dissimuler sa pense, de ruser, Ad se servir de
formules empruntes aux textes lgislatifs de la mtropole.









13 .

prpondrant sous l'gide deo la France. Examinez ce'que le chof mula1re,
Victor Zhqaues, fit la Guyanne : lorsqu'en Novombr'e- 1802, il reut' la
loi de retablisssement de l'esclavage, il la mit aussitot on.applica- ;
tion ot fit la chasse aux 500 noirs qui,. sur 10.000 refusrent-'l joug.
Un historian franais a crit qug."son autorit et sa volont vcilurent
un-e forte garnison". Mais, meme' s nments analogues avaient pu se.
produiro on Haiti, la bourgeoisie mulatre, n'en aurait pas moins t
vince ahfin de compte. S'il y a ou avpuglement do la part d'-un grou-
po social d'Haiti, c'est bien de .la part des propritaires mult'res. Si
-Toussaint n't.ait pas "instruit", il n'tait pas non plus dupe des illu-
sions propages par la bourgeoisie franaise. Il jugeait sainement on
jugoant tout :n function de l'esclavage. Au domeurant, s'il y a dos su-
porstitions "africaines" il y a galement une suporstitution des 'prin-
oipos de 89" fort dangeureuse notamment pour les rvolutionnaires des
pays dpendants et demi-dpendants.
Si la questions pidormique, comme vous di..z, a conszerv son
acouit en Haiti, c'est en raisin d f:.iit- historiquos. La responsabi-
lit .n* n noombe mulomont Toussaint Louverture., mais Rigaud et
ses lieutenants, ainsi qu' oceux qui ont ensuite perptu leurs illu-
'sions sur la b.se d'intrets dtermins de classes. Vous ne prsentez
pas Dessalines sous son vrai jour quand vous crivez qu'il ::a toujours
vcu au-dessus des querelles do pigmentation". N'a-t-il pa.s combattu
Sedans la guerre du Sud sous les ordr:.s de Toussaint. Etre anti-blanc,
-o est-ce pas galement une question do pigmentation ? Dans dertains cas,
l'idologie anti-blanc peut-etre utilise, par example, par une bour-
geoisie mulatre pour dtourner les rev..ndications sociales des masses
noires, Dans d'autres cas, elle peut etre employe par des dmagogues
au service de l'imprialisme, pour dtourner le peuple des ides "blan-
ches", o'e;t--dire des ides dgpocratiques. (1)
Aujourd'hui, on France, la bourgeoisie ractionnaire fait le pro-
S es de Robespierre et Saint-Just- les manuels .scolaires les prsentent
comme des tyrans ambitieux, qui, par leur conduite, ont sem la dsu-
nion entire franais et fait couler des toc.rents de sang. Mais il.ne
viendrait pas la pense d'un progressiste d(pouser cette mauvaise
cause oet de demander par example des circonstances attnuantes pour les
Girondins ou Danton, voire de fire leur logo. Remarquez d'ailleurs
que Robespierre no fut pas aussi "antichrtien" que les Girondins s
certins historians no sont meme plus le prsenter, lui aussi, comme
un type d'homme d'ancien rgime.
Il me semble que d'attaquer Toussaint Louverture, o'ezt, qu'on
le veuille ou non, s'attaquero la revolution d'Haiti. Personne ne l'-
gale, ni dans le clan do Rigaud, ni parmi ses lieutenants et compagnons.
Plus je l'tudie,- et jo vous remercie de m'avoir incit reprendro
l'tude de cet home plus: il m'apparat comme un gnie rvolutionnaire.
Get esclave, some toute peut instruit, sut trouver dans le dvoue-
ment sa classes unre sure inspiration. Dans une situation int rnationale
mouvanto, il ne so(u-t pas. laiss dupor par les propaghnd.dce idolo ques
les promossoe., les mots d'ordre- a.vco une poigno de fer, il a--ir -ue'-
.loi qui tait ceolle do la classes des esclaves affranchis,, et il 'a im-
pose tous. Il n'avait pas de mthodo sciontifique, mais il n'on a pas
moins li et subordonn pratiquement les questions intr:iue-s aux ques-
tions. extrieures, la dmocratie K l'indpendance.
En torminant, je vous demand, mon ch::r Charlier, de-,no. voir dans
la franchise do mes critiques, qu'un offet de l'intret que je portoe.
votre pays et d. mon admiration pour le fondateur do son indpondance.
(1) Une idologie doit otre juge on fonoti n du role qu'lle joue un moment
donn dans la lutte des .asses. Il me semble que vous condamnel trop exclusive-
ment le prjug anti-mulatre oet pas les autres prjugs, notamment le prjug.
anti-noir. Dans quelles conditions le prjug anti-mulatr- est-il n et s'est-il
consolid ?
Pierre HK2RVE


010







































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Z EYner~ .


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