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Group Title: Pétion et Haïti
Title: Petion et Haiti
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Permanent Link: http://ufdc.ufl.edu/UF00076972/00002
 Material Information
Title: Petion et Haiti etude monographique et historique
Physical Description: 5 t. in 1 : front. ; 25 cm.
Language: French
Creator: Saint-Rény, Joseph, 1816-1858
Dalencour, Francois, 1880-
Publisher: Librairie Berger-Levrault
Place of Publication: Paris
Publication Date: 1854
Edition: 2. éd. / conforme à l'original, précédée d'une notice bographique sur Saint-Rény et annotée par François Dalencour.
 Subjects
Subject: Presidents -- Biography -- Haiti   ( lcsh )
History -- Haiti -- 1804-1844   ( lcsh )
Politics and government -- Haiti -- 1804-1844   ( lcsh )
History -- Haiti -- Revolution, 1791-1804   ( lcsh )
Genre: bibliography   ( marcgt )
non-fiction   ( marcgt )
Biography   ( lcsh )
Spatial Coverage: Haiti
 Notes
Statement of Responsibility: par Saint-Rény.
Bibliography: Includes bibliographical references.
 Record Information
Bibliographic ID: UF00076972
Volume ID: VID00002
Source Institution: University of Florida
Holding Location: University of Florida
Rights Management: All rights reserved by the source institution and holding location.
Resource Identifier: ltuf - AFE6788
oclc - 02228749
alephbibnum - 001062853

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PETION ET HAITI



ETUDE

MONOGRAPHIQUE ET HISTORIQUE

PAR

SAINT-RMY
(DES CAYES, HAITI)


TOME DEUXIME








PARIS
Chez l'Auteur,
RUE SAINT-JACQUES, 67


I854


















LIVRE CINQUIEME


Rupture entire Toussaint et Rigaud. Traits du premier avec les Amricains et les
Anglais. Polmique. Prise du Petit-Goave. Combats du Grand-Gove. -
Insurrection du Mle. Excutions militaires. Fuite de Beauvais. Ption
Jacmel. Sige mmorable. Combat de Bory. Mort de Desruisseaux. -
Dsastres du Sud. Toussaint vainqueur. Rsum de la guerre civil fait
Curaao et prsent l'agent Bresseau par Ption et Dupont. Sjour de Ption
en France.

I. Toussaint, par les grands succs de ses armes, tait devenu pour
ainsi dire le matre des destines de la colonie ; son administration
sans contrle faisait craindre qu'il ne s'habitut trop au rle de poten-
tat qu'il commenait jouer. Le DIRECTOIRE EXCUTIF envoya le
gnral Hdouville pour modrer sa puissance. Hdouville, aux terms
de ses instructions, en date du 9 nivse an vi (29 dcembre 1798),
devait remplir Saint-Domingue les mmes functions que le Direc-
toire excutif en France; il ne pouvait commander l'arme en personnel,
ses functions tant plus proprement civiles, mais il avait le droit d'en
confrer le commandement d'autres gnraux qui agiraient d'aprs
ses instructions; sa principal mission tait de faire promulguer les
lois du Corps lgislatif; de faire respecter la constitution; d'assurer
la tranquillit intrieure et extrieure; de nommer aux charges et de
rvoquer; de faire excuter la loi du 4 brumaire, de faire respecter la
libert gnrale; de maintenir strictement la loi contre les migrs.
Rigaud tant signal comme l'ennemi de l'autorit national, Hdou-
ville pouvait le faire arrter, l'embarquer, comme aussi il avait le droit
de l'amnistier.
Telles sont en substance les instructions qui furent donnes
Hdouville. Ce gnral dbarqua Santo-Domingo, le 9 germinal
(20 mars). Il se hta d'annoncer Toussaint le but de sa mission. Et
aprs quelques conferences avec Roume qui n'avait cess d'occuper le
poste special qui lui avait t fix dans la parties espagnole ; apres ces
conferences o Roume lui donna des notions sur les principaux person-
nages de la colonie, o Roume s'attacha surtout effacer les prven-
tions que les calomnies de Sonthonax avaient rpandues en France
contre Rigaud, Hdouville se dirigea par terre vers le Cap o Tous-
saint avait ordonn de lui faire une magnifique reception. Raymond
lui remit aussitt ses pouvoirs et se prpara aller en France remplir
son mandate de dput (1).
Pacificateur de la Vende, Hdouville avait au supreme degr
l'esprit de conciliation ; ceur droit et ferme, il tait plus que tout autre
propre faire triompher dans la colonie les principles du droit et du
devoir, alors autant que jamais fouls aux pieds par l'aristocratie mili-
taire qui avait remplac celle des planteurs. Mais pour russir dans
cette difficile mission, il lui et fallu autre chose que la force morale
d'une agence; il lui et fallu quelques milliers de baonnettes derrire
lui, tandis qu'il n'arrivait qu'avec cent cinquante hommes, la plupart

(1) Raymond remit ses pouvoirs Hdouville, le 1*r floral an vi (20 avril 1798).
Il s'embarqua le 7 brumaire an vii (28 octobre 1798).











PETION ET HAITI


instituteurs, mdecins, naturalistes, et officers d'armes spciales. A
cela, Hdouville ajouta la faute de dbarquer d'abord Santo-Domingo,
au lieu de prendre terre dans la parties franaise, faute qui donna
d'abord de l'ombrage Toussaint alors occup la guerre contre les
Anglais. Celui-ci cependant ne lui envoya pas moins pour lui prsen-
ter ses hommages Idlinger que nous avons vu figure aux Cayes dans
les vnements de fructidor, et que Sonthonax avait lev au grade
d'adjudant-gnral.
II. Les Anglais commenaient en ce moment se fatiguer d'une
guerre qui leur cotait beaucoup d'argent et de sang : ils avaient vu
successivement succomber toutes les places ou forteresses qu'ils occu-
paient dans le Mirebalais, dans les Verrettes, dans les Grands-Bois, et
tout rcemment l'adjudant-gnral Ption leur avait enlev le fameux
camp de la Coupe, ce qui pouvait porter la guerre sous les murs du
Port-auPrince mme. Dans le sud, Rigaud, ayant repris Tiburon,
se prparait marcher contre Jrmie : les Anglais rsolurent
alors d'vacuer la colonie. L'amiral Maitland, qui commandait leurs
forces maritimes, fit les premires dmarches : un armistice de
cinq semaines fut conclu, le 11 floral (30 avril) bord du vaisseau
Labergovenie, en rade au Port-au-Prince, entire l'adjudant-gnral Huin
et le colonel Nightingall ; les Anglais s'engagrent restituer Tous-
saint, Saint-Marc, l'Arcahaye, la Croix-des-Bouquets et le Port-au-
Prince, la condition qu'on garantit la vie et les proprits des habi-
tants qui ne voudraient pas abandonner la colonie. Toussaint, durant
cet armistice, se rendit au Cap : Hdouville lui tmoigna la plus grande
confiance; il lui communique ses instructions (1). Toussaint y vit le
pouvoir don't l'agent tait arm contre Rigaud ; mais il reconnut aussi
que l'agent n'avait nulle ide d'en user. Toussaint revint dans l'Ouest.
Et en vertu de l'armistice, le 18 floral (7 mai), Charles Belair avec
les 4' et 7" demi-brigades occupa Saint-Marc ; Dessalines, avec la 2" et
le bataillon des Verrettes (20* rgiment de ligne), l'Arcahaye ; Paul
L'Ouverture avec la 10" et le bataillon de Mamezelle (aujourd'hui
12 rgiment), la Croix-des-Bouquets, et Christophe Morney avec la 1"
et la 8", le Port-au-Prince (2), o Laplume et Ption arriverent avec la
Lgion.
III. Ption, rentrant aprs une longue absence dans sa ville natale,
ne devait plus y rencontrer ni mre, ni seur ; deux neveux en bas ge,
voil dsormais toute sa famille. Un de ses premiers devoirs fut d'aller
visiter Lambert qui n'avait pu vacuer le Port-au-Prince avec ses
frres et y avait pass l'orage, sans tre inquit, grce l'impotence
de l'ge. Il revit son ancien gnral avec ce rare bonheur que donne la
vue des tres chers aprs la perte d'autres tres plus chers (1).
IV. Toussaint entra Saint-Marc, le 19 floral (8 mai), l'Arcahaye
le 23 (12 mai), la Croix-des-Bouquets le 25 (14 mai), et le mme jour
dans l'aprs-midi, au Port-au-Prince (2), Laplume et Ption furent
le saluer: c'tait la premiere fois qu'il voyait ces deux officers. Il
avait primitivement destin le commandement de l'arrondissement
Laplume, celui de la place Ption. Mais un ordre du jour, public par
Laplume au camp de la Coupe, et don't les Anglais s'taient plaints,
lui fit donner ces commandments Huin et Christophe- Morney (3).

(1) Lettre d'Hdouville Toussaint, 17 thermidor an vi (4 aot 1798).
(2) Prori-eperbal de la march entreprise, le 13 pluvise an vi, sur les ennemis
de la Rpublique.
(3) Notes manuscrites du snateur Georges.
(4) Procs-verbal prcit.
(5) Toussaint Maitland, Petite-Rivire, 4 floral an vi (23 mai 1798).












Bientt quelques rixes s'levrent entire les lgionnaires et les troupes
du Nord. Laplume et Ption eurent ordre de rentrer Logane (1).
Toussaint accord, dans les diffrentes places qu'il venait d'occu-
per, non-seulement sret ceux qui n'avaient pu suivre les Anglais,
mais encore amnistie tous ceux qui avaient port les armes contre la
Rpublique ; il les maintint mme en grade et en dignit. C'tait violer
les lois de la mtropole. Aussi les ennemis des droits de l'homme,
rfugis Cuba, la Jamaque et aux Etats-Unis, s'empressrent de
rentrer dans les ports de l'Ouest et de l'Artibonite. Hdouville dissi-
mula son mcontentement : Toussaint fut en retour ft par les blancs
du Port-au-Prince. Il avait pass plusieurs semaines dans cette ville,
quand Rigaud y arriva, le 25 messidor (13 juillet) (2).
Rigaud, que Sonthonax avait dpeint en France comme hostile
la mtropole, sentit spontanment le besoin d'aller se justifier auprs
d'Hdouville. Il n'avait pas travers le Ront-de-Miragone, que les blancs
qui avaient tant d'intrt sa perte firent courir le bruit qu'il allait
tre arrt. Mais fort de sa conscience, il continue son chemin, escort
par quelques dragons du 3" escadron du Sud, commands par Renaud
Desruisseaux. C'tait la premiere fois que Toussaint et Rigaud se ren-
contraient.
Le premier n'avait pas oubli la lettre flatteuse que le gnral du
Sud lui crivit lors de sa conversion la Rpublique ; il n'avait pas
oubli non plus la belle rponse qu'il avait faite aux insultes de
Lapointe (3). Ils durent se voir donc avec un certain bonheur. Nul
n'avait su jusqu' present ce qui se passa entire eux. C'est Toussaint
lui-mme qui va nous le rvler, un peu tard la vrit, alors que le
sang ruisselait sous les pas des deux rivaux : RIGAUD LUI AURAIT PRO-
POS LE RENVOI D'HEDOUVILLE, LA DESTRUCTION DES BLANCS, L'IND-
< PENDANCE DE L'ILE. JE LE DTOURNAI DE CES HORRIBLES PROJECTS >,
ajoute-t-il (4).
Que deviendrait donc cette assertion, si souvent rpte par
M. Madiou, que Toussaint aurait propos Rigaud de proclamer l'ind-
pendance de la colonie, et que celui-ci s'y serait constamment refus ?
Quoiqu'il en soit de cette dnonciation intempestive, faite peut-
tre pour le besoin du moment, Toussaint, tout en comblant Rigaud de
marques de confiance, se garda de lui dvoiler le pouvoir don't Hdou-
ville tait arm contre lui, celui de le faire embarquer. Les deux gn-
raux arrivrent au Cap, vers le 2 ou le 3 thermidor (20 ou 21 juillet) (5).
La noble figure de Rigaud plut de prime-abord Hdouville; sa con-
versation leve le captive. Et bien que l'agent, cette fois se montrt
aussi plein de bienveillance pour Toussaint qu' leur premiere entrevue,
celui-ci parut comme choqu de l'accueil fait Rigaud ; il le consi-
dra comme un outrage fait sa divinit (6). Nanmoins, aprs les
avoir consults sur son rglement, en date du 6 thermidor (24 juillet),
concernant les devoirs rciproques des propritaires et des cultiva-
teurs, Hdouville proposal une fte bord: Rigaud accept avec con-
fiance ; Toussaint s'y refusa, sous prtexte d'indisposition.
Mais voici son veritable motif: RIGAUD N'EUT PAS PLUS TT VU
< HDOUVILLE QU'IL ABONDA DANS LES SINISTRES PROJECTS DE CET AGENT,

(1) Notes manuscrites du gnral Segrettier.
(2) Lettre de Toussaint Hdouville du mme jour.
(3) Vie de Toussaint-L'Ouverture, par Saint-Rmy, page 195.
(4) Toussaint Roume, du Port-de-Paix, 6 fructidor an vu (23 aot 1799).
(5) Lettre de Laplume un officer du Sud, en date du 5 thermidor an vi
(23 juillet 1798).
(6) Mmoire de Kerverseau au ministry.


1798


LIVRE V










PETION ET HAITI


C QUI VOULAT LEVER LES HOMMES DE COULEUR SUR LES DEBRIS DE LA
< PUISSANCE DES NOIRS (1), accusation gratuite et banale que la
dfiance seule put inspire Toussaint, don't il ne se dpartit pas,
que les migrs ne manqurent pas de fortifier en lui, et qui devait
se traduire par la guerre la plus monstrueuse Cependant, aprs
avoir sjourn trois jours au Cap (2), Toussaint et Rigaud repartent :
le 7 thermidor (25 juillet), ils taient arrivs dans le quarter d'Ennery
o Toussaint, toujours dissimul, donna sur son habitation de Descahaux
une fte en l'honneur de son hte (3). Le 10, au Port-au-Prince, Rigaud
se spara de Toussaint et se dirigea vers les Cayes (4), avec la pense
d'aller poursuivre- les Anglais Jrmie. Toussaint lui envoya pour cette
expedition l'adjudant-gnral Ption, avec la lgion don't Birot tait alors
colonel, et le rgiment de Nrette.
Mais les Anglais demandrent capituler : Toussaint envoya
l'adjudant-gnral Huin qui signa la convention avec le colonel Har-
court, le 26 thermidor (13 aot), en rade de Jrmie sur la frgate la
Crs. Dans ce mme temps, Maitland faisait conclure avec Hdouville
l'vacuation du Mle. Cette vacuation fut consentie entire le chef de
brigade Dalton et le colonel Stewart, le 1" fructidor (18 aot). L'agent
fit une proclamation ; elle portait une amnistie gnrale, don't on
n'excepta que ceux qui avaient accept des emplois civils ou militaires
du gouvernement anglais : ce qui devait deplaire immensment
Toussaint qui, au mpris des lois de la mtropole, avait, dans l'Ouest,
maintenu la plupart des migrs dans leurs functions. Mais Maitland,
tout en faisant traiter avec Hdouville pour le Mle faisait, le 29 ther-
midor (16 aot), arrter Jrmie, entire Huin et harcourt, la capitu-
lation de ce mme point.
V. Hdouville seul avait le droit d'tre mcontent de cet trange
procd ; ce fut Toussaint pourtant qui poussa les hauts cris : Il se
plaignit (LETTRE SANS DATE) qu'on et trait pour le Mle, pendant
qu'il le faisait; que l'amnistie proclame par l'agent diffrt de cells
qu'il avait proclames dans l'Ouest; que, sans gard au commandement
en chef de l'arme don't il tait revetu, sans rflchir, sans avoir jug
propos de lui en donner avis, on et envoy des officers subalternes
pour traiter de la reddition du Mle. Il pense qu'en suivant la hirar-
chie militaire, c'est lui qui, comme premier chef de l'arme, devait
transmettre les ordres de l'agent aux officers subalternes. Il et plutt
prfr qu'on lui et dclar ouvertement qu'on le jugeait incapable
de traiter avec les Anglais et de terminer honorablement une ngo-
ciation. Enfin, il termine par rappeler les grands services qu'il a rendus
au pays, et dclare soupirer aprs sa retraite, car il s'aperoit qu'il
avait eu raison quand il avait crit l'agent: Que c'taient ceux qui
qui savaient le mieux parler et le mieux crire qui avaient toujours
su gagner la confiance du gouvernement. Jetez les yeux sur la lettre
que je vous crivis avant votre arrive au Cap, faites-en la lecture,
et vous verrez que tout ce que je vous disais est arriv. Mfiez-vous,
vous disais-je, de ces personnel qui, sous le voile du rpublicanisme,
s chercheront, par leurs insinuations perfides, vous loigner des per-
sonnes qui, runies avec vous, devraient sauver la colonie et faire
c prosprer la culture. Les circonstances actuelles ne me prouvent
que trop que je ne me trompais pas alors, et je m'aperois que, mal-

(1) Lettre dj cite Roume, du 6 fructidor an vu (23 aot 1799).
(2) Kerverseau au ministry, 4 vendmiaire an vu (25 sept. 1798).
(3) Lettre de Borner, commandant de la place de Saint-Marc, Hdouville,
9 thermidor an vi (27 juillet 1798).
(4) Lettre de Rigaud Hdouville, du mme jour.












< heureusement, les ennemis de la chose publique vous ont donn des
< mfiances sur mon compete.
L'agent rpond, le 9 fructidor (26 aot) : Qu'il est surprise du ton
< de reproche qui rgne dans la lettre de Toussaint; qu'il est revtu
< des mmes pouvoirs que le Directoire en France ; qu'il dispose de
< la force arme ; qu'il en a laiss Toussaint le commandement ; que
< c'est une marque de confiance; qu'il ne lui a jamais donn pouvoir
< de traiter pour le Mle ; que signifie le reproche de donner des ordres
aux officers subalternes ? N'a-t-il pas le droit de le faire chaque
fois qu'il le juge du bien du service. Prenez donc une just ide de
mes pouvoirs et d'es limits des vtres. J'avais le droit de sommer
Maitland de tenir la convention signe entire son envoy et le mien ;
mais, pour l'amour de la paix, je l'ai dclar nulle, en ratifiant ce
que vous avez fait.
Puisque vous me parler de vous, je vais vous parler de moi, et
ce sera pour la premiere et la dernire fois. Je sers en quality
d'officier gnral depuis le commencement de la revolution. J'ai t
longtemps chef des tats-majors des armes de la Moselle et des ctes
de Cherbourg. J'ai t gnral en chef de l'arme des ctes de Brest.
J'ai contribu a la soumission de dix-sept dpartements o la guerre
civil la plus atroce n'a dur que trop longtemps, et j'y ai maintenu
a la tranquillit. Pendant que j'ai command en chef, aprs le gnral
< Hoche, j'y ai rendu des services du mme genre que ceux que vous
avez rendus ici, et les tmoignages de satisfaction que j'en ai reus
< du Directoire font ma rcompense. C'est dans ces postes que j'ai vu
< dployer la rage de tous les parties, sans m'tre laiss influence.
Rendez-moi donc la justice que je n'ai pas change de caractre. J'ose
< me flatter que l'impartialit et la fermet font la base du mien.
Je vous avoue que je trouve le passage de la lettre que vous m'avez
crite avant mon arrive au Cap beaucoup plus applicable vous
< qu' moi, car, coup sr, si vous ne donniez pas creance aux calom-
< nies que dbitent les ennemis de l'ordre et des lois, don't le mrite
consiste dans la duplicit de leur caractre, vous ne pourriez croire
que je n'ai pas conserv pour vous la mme confiance. >
Telle fut l'origine de la msintelligence de Toussaint et d'Hdou-
ville. Toussaint, qui savait quelle fin il voulait en venir, ne se proc-
cupa pas des suites du blme de l'agent.
VI. Pendant ce temps-l, Rigaud part des Cayes avec son arme
forme de deux divisions, la premiere aux ordres du chef de brigade
Dartiguenave, et la second aux ordres de l'adjudant-gnral Ption.
La place des Irois se rendit, le 3 fructidor (20 aot), Ption ; celle
de Jrmie, le 6 (23 mars), Dartiguenave (1). Rigaud, fidle obser-
vateur des lois de la mtropole, tint une conduite entirement oppose
celle qu'avait tenue dans l'Ouest le gnral Toussaint ; il ne voulut
de la presence d'aucun migr. Le rgiment de Dessource, compos de
sept cent trente-cinq hommes, parmi lesquels vingt-neuf officers,
presque tous blancs, fut oblig de laisser Jrmie; il dbarqua Saint-
Marc le 8 fructidor (25 aot) (2).
Toussaint part du Port-au-Prince, arrive Saint-Marc le 9 fructidor,
fait runir l'glise tout le rgiment, les femmes et les enfants qui
l'avaient suivi, fait chanter une messe, laquelle assisted le conseil
municipal, malgr les lois de la mtropole, et proclame une amnistie
gnrale, toujours malgr ces mmes lois. Il continue vers le Nord, et


(1) Lettre de Borner du 10 fructidor an vI (27 aot 1798) Hdouville.
(2) Lettre prcite de BoCrner.


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LIVRE V











PETION ET HAITI


arrive, le 14 fructidor (31 aot), Jean-Rabel. Maitland, qui l'y
attendait, avait, dans ce quarter, concentr toutes les troupes
anglaises : Toussaint les passe en revue la Pointe-Bourgeoise, au bruit
de salves d'artillerie. On lui fait cadeau d'une couleuvrine en bronze
de 3 et de deux carabines (1). Ces tmoignages d'honneur lui firent
perdre la tte. Maitland profit de l'enivrement, en lui proposant
d'approvisionner, sous pavilion parlementaire, les ports de l'Ouest et
de l'Artibonite ; il y consentit : une convention secrte fut signe le
mme jour (2). Enfin, les Anglais, contents de s'assurer l'immense
dbouch commercial de Saint-Domingue, s'embarqurent au Mle
don't Toussaint prit possession le 11 vendmiaire an vi (2 octobre).
Le major Spencer, qui commandait la place, vint lui-mme lui remettre
les clefs de la ville. On lui donna au nom du roi d'Angleterre le palais
du gouvernement difi par les Anglais, en lui faisant cette trange
remarque, qu'on avait cependant le droit de faire raser le palais (3),
come pour lui dire que ce n'tait qu' son intention personnelle qu'on
l'avait conserv.
Toussaint annona du Port-de-Paix, le 16 fructidor (2 septembre),
la crmonie religieuse de Saint-Marc et la brillante reception qui lui
avait t faite Jean-Rabel.
L'agent se serait flatt, lettre du 19 fructidor (5 septembre), de
" cette reception, s'il n'tait pas certain que Toussaint ft la dupe de
" Maitland. Que signifie, continue-t-il, cette quantit d'migrs qui
< affluent dans vos ports sur des parlementaires anglais ? Vous auriez
< d vous rappeler les ordres et les instructions que je vous ai donns,
< et vous pouvez computer que je veillerai ce qu'il n'y soit fait aucune
" infraction.
L'agent se plaint aussi, dans une autre lettre du mme jour, 19 fruc-
tidor, de la crmonie de Saint-Marc, de l'extension de la proclama-
tion qu'il avait autoris Toussaint de faire l'occasion du Port-au-
Prince et de Saint-Marc. c D'ailleurs, ajoute-t-il, vous avez viol en
" cette occasion la loi sur la police des cultes, ainsi que les autorits
" constitutes qui ont assist en corps la crmonie du serment que
" vous avez fait prter aux individus auxquels vous avez fait grce, en
c donnant cette crmonie un caractre public proscrit dans l'exer-
c cice des cultes. Souvenez-vous que dans une rpublique personnel
c n'a le droit de faire grce.
Alors Toussaint ne se possde plus : Il se plaint, le 1" vendmiaire
c an vu (22 septembre), qu'Hdouville le rappelle toujours ses
" devoirs, au respect de la loi: Hdouville veut le rendre indigne de
" la confiance du Directoire. Cependant si le tmoignage relevant
de la conscience ne me rassurait pas, crit-il, vos lettres porteraient
c le dcouragement dans mon me. Le ton de reproche que vous y con-
a servez, le rappel continue que vous me faites de mes devoirs, qui
< me sont trop chers pour les oublier, les mmes reproches toujours
c rpts, malgr des justifications et des claircissements qui devaient
" vous garantir de la puret de mes intentions, me forcent de penser
c que vous voulez faire servir ma perte ma correspondence avec
c vous. >
VII. Ainsi la msintelligence ne pouvait tre plus grande : on en


(1) Lettre de Toussaint Hdouville, Port-de-Paix, 16 fructidor an vi (2 sep-
tembre 1798).
(2l Un document, en date du 25 prairial an vii (13 juin 1799), mentionne cette
convention.
(3) Lettre de Toussaint Hdouville, date de Descabaux, 1"1 vendmiaire an vif
(22 septembre 1798).












tait aux injures, aux insultes. Hdouville, il faut en convenir, allait
trop loin, pour un homme qui n'avait pour se soutenir que le caractre
moral don't il tait revtu.
Quand un homme est arriv au degr de l'autorit qu'occupait
Toussaint, quand il jouit d'une influence sans bornes sur une popula-
tion qui croit voir en lui son sauveur, prte se soulever sa volont,
on doit soi-mme, plus qu' cet homme, de garder un certain mna-
gement dans toutes ses relations avec lui. 11 vaut mieux paratre ignore
et se taire, que de provoquer et d'irriter inutilement.
Hldouville semble s'tre fait cette rflexion ; mais il tait trop
tard : Toussaint avait jur sa perte. Toujours renferm dans l'enceinte
du Cap, l'agent, on ne sait pourquoi, n'avait jamais cherch par-
courir l'le pour voir les choses par lui-mme et clairer les esprits.
Ce fut en vain qu'il invita plusieurs fois Toussaint se rendre au Cap,
pour s'expliquer, pour s'entendre... Toussaint avait dj alarm les
noirs sur leur libert et avait envoy au gnral Moyse (1), son neveu,
commandant l'arrondissement du Fort-Libert, l'ordre de soulever le
5" regiment don't ce gnral avait t le colonel.
Mais toujours avec cette profonde hypocrisie qui faisait la base de
son caractre, Toussaint crivait, le 22 vendmiaire (13 octobre),
Hdouville, comme pour mieux l'endormir sur le bord de l'abime :
Je dsire que ma conduite dans la prise de possession du Mle mrite
votre approbation ; toutes mes actions n'ont pas d'autre but, celui
d'e mriter votre confiance, d'acqurir votre estime, et je ne m'esti-
merai heureux que lorsque j'en aurai la conviction certain. Comptez
toujours sur mon attachment inviolable au gouvernement franais,
sur mon amour pour ma libert et celle de mes frres, enfin sur mon
respect pour la constitution.
Hdouville reut cette lettre presqu'en mme temps que la nouvelle
de l'insurrection du Fort-Libert. Le gnral Moyse s'absenta de la ville
le 22 vendmiaire (13 octobre) ; le lendemain huit heures du soir,
le 5" rgiment, que commandait le chef de brigade Adrien Zamor, prit
les armes et se rpandit dans les rues en vocifrant des cris de mort
contre les blancs. La municipalit se runit et charge Dalban, chef
de brigade, europen, commandant de la place, de veiller au salut
public ; les dbris du 84*, du 106" et du 2' du Morbihan occuprent la
place d'armes ; quelques artilleurs noirs attachs au 5' rgiment, mais
qui n'avaient pas voulu prendre part l'insurrection, vinrent aussi
sur la place avec du canon.
Malgr ces prparatifs de defense, la municipalit est envahie
minuit : Adrien demand qu'on lui remette le commandement du fort.
Dalban s'y refuse; alors les municipaux et Dalban sont injuries ; les
sabres sont dgains ; le tumulte est au comble ; les canonniers
allument leurs mches ; cette clart soudaine rpand l'pouvante. Les
meutiers se retirent en entrainant leurs casernes une pice de canon.
Hdouville, prvenu de ce movement, envoie le chef de brigade
Grandet porter Guillaume Manigat, citoyen noir, juge de paix (2),
des pleins pouvoirs pour rtablir l'ordre, et dpche Toussaint dans
plusieurs directions pour se porter au Fort-Libert. Moyse, le 24 au
matin, avait jug le moment favorable pour reparatre ; loin, bien
entendu, de rtablir d'ordre, ce gnral se porte l'arsenal et en enlve
des munitions qu'il fait distribuer. Le courageux Manigat, entour des

(1) Moyse-L'Ouverture, noir, n comme Toussaint, sur l'habitation Breda, au
Haut-du-Cap, y exerait avant la revolution le mtier de maon. Il fut fusill au
Port-de-Paix, le 5 frimaire an x (26 novembre 1801).
(2) Mort snateur de la Rpublique.


1798


LIVRE V










PETION ET HAITI


officers municipaux, monte sur l'autel de la patrie, donne la commune
et aux troupes lecture des pouvoirs qui lui sont dlgus et fait plusieurs
sommations au rgiment de venir au pied de l'autel dposer les armes.
Adrien dclare qu'il n'a d'ordre recevoir que de Moyse. Le feu est
ordonn. Cinq six hommes sont tus. Adrien est fait prisonnier par
le chef d'escadron Kayer-Larivire ; le 5" prend' la fuite ; Moyse est
oblig d'abandonner son cheval dans les marais qui sont prs de la
ville et gagne Valire (1).
Avant l'effervescence, laquelle Hdouville, homme naf! -
ne supposait pas une explosion surtout si soudaine cet agent avait
donn ordre de revenir dans le Nord au chef de brigade Dauzy. au
chef de bataillon Abraham Cyprs et au capitaine Camus, qu'il avait
envoys dans le Sud servir sous Rigaud, pendant la fin de la guerre des
Anglais; le premier devait aller prendre le commandement du Mle.
Mais ces officers, jeunes, beaux et malheureux, furent surprise en route
par la tempte : et Toussaint, s'imaginant, dans sa politique ombra-
geuse, qu'ils taient charges des preuves de quelque machination entire
Rigaud et Hdouville contre lui, leur fit tendre par Gabart (2), entire
Mont-Rouis et Saint-Marc, la Ravine--Sables, une embuscade dans
laquelle ils succombrent le 29 vendmiaire (20 octobre) (3). On
prtend qu' la reception du rapport de Gabart, Toussaint aprs l'avoir
lu, le dchira, en disant QU'EN PAREILLE MATIRE ON N EN FAISAIT
POINT (4).
Ce forfait odieux, qui dshonore autant l'ordonnateur que l'excu-
teur, n'amena pas la dcouverte laquelle s'attendait Toussaint, tant
Rigaud tait loin d'ourdir la moindre trame contre lui.
VIII. Toussaint jusqu'alors ne se pressait pas, comme on doit le
penser, de se rendre l'appel d'Hdouville ; il rassemblait des forces.
Enfin, le 1" brumaire (22 octobre), trois rgiments et une multitude
innombrable de cultivateurs entourent le Cap. Hdouville, sans force
pour faire respecter l'autorit national, adresse ce mme jour aux
habitants une proclamation dans laquelle il protest de son attache-
" ment la libert et l'galit, du bien qu'il voulait la colonie,
a qu'avaient empch les migrs accueillis dans l'Ouest et le Sud ;
" il signal aux bons citoyens leurs manauvres et les exhorte se
" rallier autour de la constitution. Dans la nuit, il adresse Rigaud
" et Beauvais deux lettres o il dnonce la perfidie de Toussaint
" vendu aux Amricains, aux Anglais et aux migrs ; il dgage Rigaud
de toute obissance son gard et lui donne le commandement du
" dpartement du Sud don't les limits l'Ouest s'tendent, d'aprs la
loi du 4 brumaire an vi (25 octobre 1797), de la pointe du Lamen-
< tin la rivire de Neybe.
Le lendemain 2 brumaire, les rgiments et les bandes qui occu-
paient le Haut-du-Cap viennent s'emparer des forts Saint-Michel et
Bel-Air; ils contournent la Bande-du-Nord et menacent de pntrer
en ville par le faubourg de la Providence. Hdouville, redoutant un
nouveau 20 juin, prend le parti de s'embarquer. Il descend du Palais-
National, traverse la ville au milieu des citoyens consterns et monte
bord de la frgate la Bravoure, sur laquelle flottait le guidon du

(1) Rapports de Dalban, de Grandet.
(2) Gabart (Pierre-Etienne), mulatre, surnomm Vaillant par ses compagnons
d'armes.
(3) Certificat de mort dlivr par le ministry au pre de l'infortun Dauzy, d'aprs
une lettre de Toussaint, en date du 3 germinal an vIu (23 mars 1799).
(4) Lettre au gnral Toussaint-L'Ouverture, date des Cayes, le 19 pluvise an vin,
par Mucius Scovola (Gatereau).












commandant Faure, chef de division. Le gnral Leveill (1), le chef
d'escadron Kayer-Larivire (2), la garde de l'agent, les dbris de la
141' demi-brigade, l'artillerie, les fonctionnaires publics s'embarquent
aussi. Toussaint fait alors son entre avec ses sans-culottes. Il se rend
la municipalit, dplore les malheurs publics et fait vainement
inviter l'agent redescendre (3).
Le 6 brumaire (27 octobre) les frgates purent seulement prendre
le large ; d'abord la Syrne et la Cocarde sortirent la pointe du jour
pour attirer l'attention de la croisire anglaise qui bloquait la rade du
Cap ; la Bravoure appareilla ensuite et put chapper contrairement
aux esprances de Toussaint (4).
IX. Toussaint savait que Rigaud dsapprouvait sa conduite l'gard
des colons et des Anglais : la svrit que Rigaud dployait contre les
migrs en faisant excuter strictement les lois de la mtropole, tait
d'ailleurs le blme le plus formel de l'accueil continue qu'il leur
faisait. Il n'ignorait pas non plus que Rigaud dplorerait amrement
le dpart d'Hdouville ; et toujours ombrageux, peut-tre excit par
des perfides, ds la premiere lettre qu'il crivit Rigaud, pour lui
annoncer l'vnement du Fort-Libert, lettre date de Descahaux,
27 vendmiaire (18 octobre), aprs avoir accus Hdouville de tout le
mal, il lui dit, qu'il parait que l'agent veut se servir de lui pour
< abaisser les noirs. A cette trange et odieuse insinuation, Rigaud
bondit : SON PASS EST LA POUR PLAIDER POUR LUI : LA CAUSE DES
< RPUBLICAINS EST LA SIENNE ; IL FAUDRAIT QU'IL FUT BiEN STUPiDE POUR
< TRAVAILLER CONTRE LUI-MME, QU'UNE PAREILLE ACCUSATION NE PEUT
4 TRE QUE LE RSULTAT DES MACHINATIONS DE SES ENNEMIS. > L,
devait s'arrter Rigaud en homme politique, en homme gnreux ;
mais, mal inspir, il va plus loin et prend la defense d'Hdouville,
< qui est dvou la libert et la constitution; exhorte Toussaint
" chasser de l'Ouest et de l'Artibonite les Anglais, les migrs et les
< prtres, svir contre eux, car ce sont eux qui soufflent la discorde ; il
< lui rappelle cet gard les lois de la mtropole.
A plusieurs lettres successives de Toussaint qui contenaient les
mmes imputations, Rigaud rpond par les mmes conseils. C'taient
de pareils conseils qui avaient caus les dsastres d'Hdouville ;
Rigaud pouvait-il l'ignorer ? Dj, dans le Nord et l'Ouest, on disait
qu'Hdouville, avant de partir, avait destitu Toussaint et avait nomm
Rigaud son replacement ; ce bruit avait laiss une telle impression
dans l'esprit souponneux de Toussaint qu'il n'en revint jamais. Les

(1) Leveill (Jean-Pierre-Baptiste), noir, n au Cap en 1762, entr au service
en 1778, fit la champagne de Savannah avec l'amiral d'Estaing en 80: canoral en 82;
sergent-major en 89 ; capitaine de cavalerie, le 25 juin 93 ; chef d'escadron, le
8 aot 93 ; chef de brigade commandant l'arrondissement du Cap, le 8 octobre 93 ;
commandant du 3' rgiment, le 23 brumaire an mI (13 novembre 94) ; gnral de
brigade le 7 germinal an iv (27 mars 96), il revint dans la colonie avec l'expdition
de l'an x. Mort au Cap le 18 floral an x (8 mai 1802). (Etat de ses services. Ministre
de la marine de France.)
(2) Kayer-Larivire, multre, n au Fort-Dauphin, aujourd'hui Fort-Libert, en
1772, servit comme marchal-des-logis, de 88 93, o il fut fait sous-lieutenant dans
les troupes branches de Fort-Libert; fait capitaine au mme corps, le 14 thermidor
an I" (1er aot 93), par Sonthonax ; chef de bataillon, le 26 ventse an iv (16 mars 96),
par Laveaux ; chef d'escadron de la gendarmerie national, par Sonthonax et Ray-
mond, le 17 floral an v (6 mai 97). Il reparut dans la colonie avec l'expdition de
l'an x. Aprs avoir .vacu le Fort-Libert avec Pamphile de Lacroix, il fut embarqu
pour la France, parce qu'on craignait qu'il n'allt joindre la nouvelle insurrection.
Transfr Ajaccio, il put s'vader vers 1811, se signal dans la guerre contre
Christophe. Mort gnral de brigade la Grande-Rivire du Nord, en 1835.
(3) Rapport de Vincent Roume, brumaire an vu (octobre 1798).
(4) Nanmoins, avant d'arriver en France, la Bravoure soutint un rude combat,
dans lequel Leveill et Kayer-Larivire furent blesss.


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LIVRE V










PETION ET HAITI


Anglais et les migrs, contre lesquels Rigaud se prononait si nergi-
quement, ne ngligrent rien pour l'alarmer davantage. Deux envoys
successifs, l'adjudant-gnral Toureaux et le chef d'escadron Desruis-
seaux, ne purent effacer ses dfiances.
Alors, les hommes intelligent, noirs et jaunes, inquiets de la
march des vnements, redoutant les suites du dpart d'Hdouville,
se demandaient avec effroi jusqu'o devait aller la politique du gnral
en chef ? Aboutirait-elle cette indpendance si longtemps dsire par
les colons qu'on le voyait attirer en foule autour de lui ? Rigaud, comme
les autres, avait des apprehensions. La lettre d'Hdouville lui tait
parvenue ; mais la forme de cette lettre lui commandait de ne pas en
donner communication Toussaint. Il se content, comme pour cou-
vrir sa responsabilit, de notifier Beauvais et Laplume que leurs
arrondissements ressortissaient de son autorit. Laplume se refusa obir
cette autorit; et Rigaud, sur les observations de Toussaint, sembla
renoncer ses prtentions (1). Mais si Rigaud avait considr comme
un outrage l'insubordination de Laplume, Toussaint avait considr
comme un acte d'hostilit contre lui-mme la dmarche de Rigaud.
Il en devait tre ainsi, puisque l'agent n'avait engag Rigaud
porter son commandement jusqu' Logane, que pour empcher Tous-
saint d'tendre le sien dans le Sud. Ainsi la position commenait
se dessiner ; les bruits les plus absurdes se croisrent principalement
dans l'Ouest : on rapporta Toussaint que Rigaud faisait circuler dans
le Sud la proclamation qu'Hdouville avait laisse en partant ; on
allait jusqu'a lui dire qu' Jrmie un blanc avait t soufflet pour
avoir bu sa sant (2). Mais ce qui indignait davantage Toussaint, ce
fut < qu'ayant envoy Rigaud une adresse l'arme pour remercier
" l'Auteur de toutes choses du succs des armes de la Rpublique,
< Rigaud n'aurait pas daign lui en accuser reception, et, ajoutant
< l'ironie l'insubordination, il aurait dit que Toussaint et d lui
envoyer un prtre pour mettre cette adresse execution (3).
Ainsi, Rigaud n'est pas seulement l'ennemi des noirs, il l'est encore
des prtres ; ce n'est pas seulement Toussaint qu'il outrage, mais encore
le bon Dieu. Hlas que de causes lgitimes pour proclamer la guerre !
Telle tait l'attitude respective de Toussaint et de Rigaud, quand
Roume, que le Directoire avait dsign l'avance, par un arrt du
1" pluvise an vi (20 janvier 1798), au replacement d'Hdouville, en
cas d'vnement imprvu, appel par Toussaint, arriva au Port-au-
Prince le 23 nivse (12 janvier 1799).
X. Roume, que Kerverseau avait t remplacer Santo-Domingo,
rassembla au Port-au-Prince Toussaint, Rigaud, Beauvais et Laplume,
pour tablir entire eux la bonne intelligence, sans laquelle il n'y a pas
de socit possible. Toussaint, qu'il voyait pour la premiere fois, le
subjugua un tel point par ses demonstrations de fidlit la France
et de dfrence ses volonts, qu'il dclara ne jamais rien faire que
de concert avec lui. Il profit de la fte du 16 pluvise, anniversaire
du dcret de la libert gnrale, pour runir autour de l'autel de la
patrie les divers gnraux et pour leur prcher la concorde.
Toussaint rpondit son discours : Citoyen agent, disait-il en
terminant, la mme union que vous voyez exister entire les gnraux
Toussaint-L'Ouverture, Rigaud, Beauvais et Laplume 'et les autres
c chefs militaires ; la mme volont. de concourir avec vous au rta-
blissement de l'ordre constitutionnel ; le mme esprit de rpubli-

(1) Lettre de Rigaud Toussaint, du 22 frimaire an viu (12 dcembre 1798).
(2) Lettre de Toussaint Rigaud du 14 frimaire au vii (4 dcembre 1798).
(3) Manifeste du 30 floral an vur (19 mai 1799).












< canisme et d'attachement la France qu'ils vous manifestent en ce
< jour de fte qui les rassemble ici, vous les trouverez dans les gnraux
< Dessalines, Moyse, Clerveaux, Ag, et dans les autres commandants
des arrondissements qu'il vous reste parcourir.
Cette fte et donn la colonie la paix don't elle avait besoin,
sans la funeste determination que Roume, pour complaire Toussaint,
prit de sanctionner l'insubordination de Laplume. On parla non-
seulement de soustraire l'autorit de Rigaud Logane qu'il avait
conquise, mais Jacmel, les deux Goves et Miragone. C'tait ouvrir
compltement les portes du Sud l'ambition de Toussaint don't toutes
les ttes intelligentes s'effrayaient. Aussi Rigaud donna le 18 pluvise
(6 fvrier) sa dmission. Il pria mme Toussaint d'appuyer sa
dmarche (1), ce que celui-ci fit son grand plaisir. Mais malheureu-
sement pour Rigaud, Roume n'accepta pas cette dmission. Il consentit
laisser Rigaud le commandement de Miragone, maintint Jacmel
sous celui de Bauvais et adjoignit, le 22 pluvise (10 fvrier), les
deux Goves Laplume. Ce n'taient pas seulement les instructions
d'Hdouville que Roume rvoquait par -l, il violait encore la loi du
4 brumaire qui englobait ces diffrents points dans le dpartement
du Sud. Rigaud fut offense des partialits de l'agent; et justement
mcontent, il partit le 24 pluvise (12 fvrier) pour son dpartement
qui venait d'tre trouble par une insurrection au Corail. Il fit vacuer
les Goves par le commandant Lafert et le capitaine Bouchard, tandis
que Laplume en prenait possession par un bataillon de la 8' et de la
11* demi-brigade.
XI. L'insurrection du Corail, fomente par les migrs, pendant
laquelle le pavilion anglais flotta, avait t touffe, avant mme que
Rigaud et dpass le Pont-de-Miragone; le plus grand nombre des
factieux avaient t arrts et conduits dans les prisons de Jrmie.
Quarante hommes, parmi lesquels se trouvait un blanc, entasss dans
un cachot nouvellement badigeonn la chaux, y prirent asphyxis
en moins de quelques heures. Ce grand malheur ne pouvait tre attri-
bu qu' l'ignorance et l'imprvoyance des geliers et de l'officier
de garde. Rigaud en fut constern ; il prit sous sa responsabilit de
faire suspendre la procedure et de faire mettre en libert les autres
dtenus (2). Mais, quelle que ft sa conduite, Toussaint, qui voulait
toute force rgner dans le Sud, comme dans le Nord et l'Ouest,
exploit son profit ce douloureux vnement : il l'attribua un assas-
sinat organis par les hommes du 4 avril contre les noirs. On put ds
lors prvoir qu une rupture tait imminent entire les deux gnraux.
XII. La rupture entire Toussaint et Rigaud fut prcipite par les
manuvres des prtres, des migrs et des Anglais, don't la haine contre
le dernier tait d'autant plus ardente qu'il interdisait aux premiers
avec plus de rigueur que jamais leurs simonies, aux seconds le retour
dans leurs foyers, aux autres le monopole de l'immense commerce du
Sud. Toussaint clata enfin : le 3 ventse trois heures de l'aprs-midi
(21 fvrier), la gnrale, don't le bruit est toujours lugubre, mais qui
l'est bien davantage encore, quand, au lieu d'annoncer la presence de
l'ennemi extrieur, il announce l'approche des crises civiles, vint glacer
d'pouvante les habitants du Port-au-Prince. La commune est convo-
que l'glise; chacun se hte de s'y rendre, surtout les citoyens du
4 avril, noirs et jaunes, car la police, parcourant les maisons, le leur
enjoignait plus spcialement.

(1) Lettre du 18 pluvise an vi (6 fvrier 1799), de Rigaud Toussaint.
(2) Lettre du 8 ventse an vu (26 fvrier 1799) Toussaint, date de Jrmie.


1799


LIVRE V










PETION ET HAITI


Toussaint descend rapidement de cheval et monte en chaire, tenant
en main quelques papers qu'il froisse. Il n'a encore rien dit, que son
air courrouc imprime dj la terreur dans les esprits. Enfin, du haut
de cette mme chaire, o tout nagure il avait proclam une amnistie
en faveur des ennemis de la Rpublique, des propritaires d'esclaves,
il accable pendant une heure les anciens libres des plus violent
outrages : il leur reproche surtout la deportation des Suisses, comme si
les Suisses ne se composaient pas aussi bien de jaunes que de noirs;
il les accuse d'tre ennemis de la libert des noirs. Il termine par
annoncer son dpart pour le Nord, en profrant ces paroles aussi gro-
tesques qu'horribles :
Je vois au fond de vos mes; vous tiez prts vous soulever
contre moi ; mais bien que toutes les troupes aillent incessamment
quitter la parties de l'Ouest, j'y laisse mon eil et mon bras ; mon oeil
qui saura vous surveiller, mon bras qui saura vous atteindre (1).
XIII. La consternation tait difficile peindre parmi les noirs et
les jaunes. Beauvais, sur qui tous les yeux taient fixs, comme recher-
chant en lui l'ancien gnral de la confdration, fut le lendemain
offrir publiquement sa dmission Toussaint qui refusa de l'accepter :
quelques paroles palliatives de la part de ce dernier, les prires de
Roume, la crainte d'aggraver la position par son obstination, le dci-
drent renoncer son project de retraite.
Cependant, les colons, ennemis irrconciliables des anciens
affranchis auxquels ils devaient, comme on l'a vu, la ruine de leur
autorit de fer, avaient cru reconnatre dans Toussaint le vengeur de
leur caste. Ils -paraissaient mme computer, dans leur aveuglement et
leur cupidit insatiable, que ce gnral en chef, aprs la destruc-
tion des anciens libres don't son discours semblait tre le prlude,
prendrait le parti de replonger le reste de la population dans l'escla-
a vage comme en Afrique ; ce qui leur faisait esprer, comme ils le
soupiraient bien vivement, le rtablissement de la fortune colossale,
Sde la tyrannie et du course de leurs sentiments oppresseurs don't ils
avaient t dchus (2).
On croit volontiers la possibility de ce qu'on dsire. D'ailleurs,
Toussaint n'avait-il pas, aprs la prise de possession des Gonaves, en
1793, rtabli dans les lieux soumis sa domination le systme d'oppres-
sion primitive ? Les colons taient donc en droit de croire ce retour
aux anciens principles. Aussi ne surent-ils pas mme cacher la joie que
leur causa l'anatheme lanc par Toussaint contre les multres.
XIV. Rigaud, de son ct, fut plus que transport d'indignation au
rcit de la conduite de Toussaint ; nanmoins il sut assez se contenir
pour ne pas clater. Mais sa reserve mme inquitait trop ce dernier:
dans une lettre sans date, il se plaint Rigaud qu'on n'ait pas fait juger
les auteurs de la mort des prisonniers du Corail; que dans les mou-
vements rvolutionnaires, ce sont toujours les noirs qui se sont trouvs
victims des movements qu'on a suscits.
A cela, Rigaud rpond, le 1" floral (20 avril), que les insurgs
a devaient tre jugs; qu'un example frappant et plus fait qu'un crime,
d'ailleurs inutile, qu'il ne croit personnel capable de commettre;
< sinon ceux qui, aprs avoir trahi leur patrie, assassin leurs con-
c citoyens Jrmie, au Mle, Saint-Marc, l'Arcahaye, ont aujour-

(1) Le gnral Pamphile relate hors place ce discours ; il fut tenu avant la prise
d'armes de Rigaud.
(2) Compte-rendu de son sjour dans la colonie de Saint-Domingue, par Brun-
Lafont, commissaire du Directoire excutif pour la parties judiciaire en cette le.
Paris, 14 ventse an vin.










< d'hui la facult de dnoncer et de poursuivre les dfenseurs de la
libert. Faut-il, ajoute-t-il, que nos ennemis les plus perfides planet
aujourd'hui et aient la facult d'irriter frre contre frre, ami contre
ami ? Jusqu' quand la mfiance portera-t-elle les uns souponner
les autres; pourra-t-elle dtruire l'accord .si ncessaire notre
bonheur et la prosprit de notre pays?
XV. On verra bientt quelle rponse fit Toussaint ce language si
digne. Il tait alors au Cap o Roume l'avait accompagn, car il avait
jur de ne jamais se sparer de lui (1). Dj enivre par les flatteries
des Anglais, des migrs, sr de l'impunit de ses actions par l'abandon
o le Directoire laissait la colonie, Toussaint comptait peu avec l'auto-
rit national. Maitland, qui avait t en Angleterre chercher des
pouvoirs pour traiter avec lui sur des bases plus large, n'arrivait
pas assez vite son gr. Il rsolut de traiter avec les Etats-Unis, bien
qu'il y et rupture entire cette puissance et la France ; le docteur
Stevens vint au Cap. Aprs quinze jours de conferences, auxquelles
Roume n'assista que pour donner une apparence de lgalit la con-
vention, un arrt parut le 6 floral (22 avril).
Cet arrt autorisait le commerce des Etats-Unis sous pavilion
neutre. Ds lors, Roume dut voir quel homme il s'tait enchan,
car sur ses premires objections relatives la position de la mtropole
et des Etats-Unis, Toussaint l'avait menac de bouleverser la colonie,
s'il le fallait, pour arriver ses fins. Quand on dit Roume que l'arrt
qu'il avait sign le compromettait avec la mtropole : C'est vrai, dit-
il, mais mon refus aurait pu perdre la colonie, et entire ma tte et la
colonie il n'y a pas balancer (2). Stevens resta au Port-au-Prince
comme consul gnral. Bientt, le 25 floral (14 mai), parut son
tour, Maitland bord de la frgate la Camilla; le colonel Harcourt,
migr, au service britannique, l'avait prcd de quelques jours.
Maitland tait porteur d'un ordre en conseil de son roi, du 9 janvier
1799 (20 nivse an vil). Cet ordre autorisait le commerce d'impor-
tation et d'exportation entire la Jamaque et Saint-Domingue.
Toussaint se rendit l'Arcahaye o Maitland dbarqua; le 13 juin
(25 prairial), ils signrent une convention secrte. Cette convention,
qui tait un vritable trait de puissance puissance, stipulait la paix
sur terre comme sur mer ; Toussaint s'engageait ne jamais rien
tenter et laisser tenter contre les possessions anglaises ou amricaines;
dfendre aux corsaires arms, dans les ports de son comman-
dement, d'inquiter en aucune manire les btiments de commerce
anglais ou amricains qui viendraient y trafiquer ; n'en laisser
condamner ou vendre aucun ; les faire restituer au contraire,
mme ceux qui pourraient tre pris par les corsaires des autres les
franaises, et qu'on pourrait conduire dans les ports de Saint-
Domingue soumis son commandement. Il n'y avait de ports ouverts
que ceux du Cap et du Port-au-Prince; tous les btiments qui cher-
cheraient entrer dans les autres ports seraient dans le cas d'tre
confisqus ; le cabotage est autoris, mais les btiments qui le front
ne peuvent excder cinquante tonneaux ou avoir plus de neuf
hommes d'quipage, y compris un capitaine en second ; ces caboteurs
ne doivent pas s'loigner de cinq lieues de la cte, depuis Monte-
Cristo jusqu'au Mle ; dans la situation actuelle, aucun ne peut naviguer
au sud de l'le de la Gonave, l'exception de ceux qui passeront par le
Nord et se dirigeront Logane et aux deux Goves. Enfin aucun

(1) Roume Kerverseau, du Port-au-Prince, 6 pluvise an vu (25 janvier 1799).
(2) Kerverseau au ministry, 1" messidor an vu (17 juin 1799).


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LIVRE V








14 PETION ET HAITI

< navire des puissances ne peut voyager sans des lettres signes des
consuls anglais et amricains, et de Toussaint.
XVI. Telle est la substance du fameux trait conclu entire l'Angle-
terre, les Etats-Unis et Toussaint : il est tout entier de la main de
Maitland. Inutile de dire qu'il constituait une trahison vidente envers
la France rpublicaine, la France qui venait de proclamer la libert,
et dans le sein de laquelle les Anglais voulaient l'teindre Inutile de
signaler toutes ces dispositions prises l'avance, pour affamer le dpar-
tement du Sud Mais si secrtes que les conferences fussent, Rigaud
les avait apprises ; Roume seul les ignora, ou feignit de les ignorer. Et
c'est au moment mme de ces conferences, o les droits de la mtro-
pole allaient tre si odieusement sacrifis, que Toussaint faisait
imprimer la rponse que nous avons annonce la lettre si pleine de
moderation et de dignit de Rigaud. Cette rponse, qui n'a pas moins
de huit pages in-folio, est date du 30 floral (19 mai) ; Toussaint
accuse Rigaud de ne pas faire dire la prire aux troupes ; d'avoir laiss
impuni le meurtre des prisonniers du Corail; d'avoir chass de Jrmie
des hommes qui y auraient d vivre sous la foi des traits ; de ne pas
aimer la libert gnrale ; d'avoir t sduit par Hdouville ; de ne pas
vouloir obir un noir. Cette longue diatribe est seme par-ci par-l
des plus terrible pithtes : perfide, calomniateur, menteur, intrigant,
astucieux, orgueilleux, ambitieux, jaloux, despite, mchant, artificieux,
vindicatif, cruel, tyran, bourreau, factieux, assassin, insubordonn,
traitre. Enfin, il accuse Rigaud de lever l'tendard de la rvolte, et de
menacer la Rpublique. Toussaint ne s'arrta pas l; il ordonna
plusieurs rgiments du Nord de se porter au Port-au-Prince.
XVII. Et, chose extraordinaire, le jour mme o Toussaint datait
son pamphlet, Rigaud, qui Roume avait envoy l'arrt du 6 floral,
crivait a ce gnral la lettre suivante :
Cayes, 30 floral an vii (19 mai 1799).
Quoique mes ennemis, toujours actifs me nuire, soient parvenus
diminuer votre amiti pour moi, je n'en serai pas moins un des
admirateurs de votre vertu et de votre mrite. La prvoyance que
vous avez eue en nous mnageant la continuation du commerce des
Etats-Unis sort de la tte d'un homme d'Etat, d'un chef aim de son
pays et de ses concitoyens; je rends le tribute d'loges que vous
mritez dans cette occasion ; si j'tais un flatteur, je m'tendrais dans
cette carrire ; mais je suis franc, simple et natural, je vous fais seu-
element mon compliment sur le bien que vous procurez la colonie
par l'arrt de 1 agent Roume du 6 floral que vous avez provoqu.
Le mrite est toujours reconnu, la vertu toujours admire; et
< telle chose qui puisse m'arriver, je reconnatrai toujours le bien et
< repousserai le mal : c'est le droit des rpublicains (1).
XVIII. Mais la reception de la lettre si remplie d'outrages que
Toussaint lui envoyait, encore par la voie de la press, Rigaud s'leva
la -hauteur de l'honneur offense ; il crivit Roume, le 12 prairial
(31 mai) :
Jamais, non jamais, un officer ne fut plus injustement et plus
< cruellement injuri ; jamais sclrat ne peut runir autant de crimes

(1) Ce qui prouve que Rigaud fut toujours sincre envers Toussaint, c'est l'extrait
suivant d'un rapport secret que le chef de brigade Lacue adressait au ministry le
10 messidor an x (29 juin 1802), alors que Rigaud, dport par Leclerc, se trouvait
Poitiers sous sa surveillance : Il parle de Toussaint-L'Ouverture avec beaucoup
e de moderation, vantant ses moyens naturels et l'extrme facility de ses moyens
e physiques et intellectuals (Archives de la marine de France).












< qu'on m'en prte; ma conscience n'a rien cependant me repro-
cher ; les accusations qu'on me fait sont si dpourvues de vrit,
que je n'entreprendrai pas de me justifier : je suis connu depuis vingt-
< cinq ans que je porte les armes pour ma patrie ; je n'ai jamais pass
pour un assassin; depuis ce temps, j'ai vcu dans la socit, je n'ai
jamais fait de tort personnel, je ne puis donc tre un voleur.
L'injure qu'on me fait de me croire ambitieux de comman-
dement est depourvue de vraisemblance, puisque je sollicite ma
retraite depuis longtemps. Je ne passe pas dans l'esprit de mes
ennemis meme pour un fourbe, un tratre, un suborneur, un ennemi
< de la libert, un tyran des noirs; au contraire, je suis trop franc et
ne sais rien dissimuler; ma probit est connue ; j'ai embrass trop
sincrement et peut-tre trop chaudement la libert des noirs ; on
m'accuse du contraire de ce qui m'est imput, c'est de trop les
protger. Enfin, termine-t-il, je vous prviens, citoyen agent, que je
ne rpondrai pas la lettre insolente du gnral en chef. Je ne puis
dsormais correspondre avec un chef qui croit m'avoir dshonor;
j'ai des chefs, mais je n'ai point de matre ; et jamais maitre irrit et
mal embouch n'a trait son esclave de la manire atroce don't je l'ai
t. Il faut que tout mon sang coule !...
Le gnral Toussaint fait marcher des troupes; il menace par
les armes le dpartement du Sud : les citoyens qui l'habitent se
laisseront gorger, ou ils se dfendront. Il faudra bien subir le sort
qui nous est destin, puisque l'agent du Directoire, le reprsentant
de la France Saint-Domingue, ne peut rien pour nous.
Mon crime est 'd'aimer la Rpublique, de vouloir lui rester fidle,
de faire respecter les lois contre les migrs, de maintenir l'ordre
et le travail et de ne point baisser la tte devant l'idole. Je prirai,
< si je dois prir; mais,, citoyen agent, si vous me rendez la justice
que je mrite, comme je l'espre, vous assurerez au Corps lgislatif,
au Directoire excutif et toute la France, que jamais rpublicain
au monde n'a t plus attach sa patrie que moi (1). >
XIX. Aprs s'tre ainsi exprim Roume, Rigaud fit, le 24 prairial
(2 juin), une adresse ses concitoyens; il leur disait :
Qu'il tait la victim du gnral en chef qui, son tour, tait
l'instrument des colons; qu'il se serait embarqu pour la France,
afin d'exposer l'tat des choses au Directoire, si le gnral en chef
n'en voulait qu' lui; mais que les intrts de la mtropole com-
promise, la libert menace, il se devait de rester son poste
et de prendre toutes les measures pour repousser la force par la force.
Citoyens, disait-il encore, le gnral Toussaint ordonne d'attaquer
le dpartement du Sud. Vous laisserez-vous gorger ? Souffrirez-vous
que les moins instruits d'entre vous se laissent sduire ? Ne vous
opposerez-vous pas l'oppression ? Aprs avoir chass les Anglais,
porterez-vous le joug des migrs ? Non, sans doute ; je sais que je
c dois computer sur votre amour pour la libert, sur votre dvoument
la patrie et sur la reconnaissance que vous lui devez (2).
Il n'y avait plus qu' s'attendre la guerre. Toussaint s'tait
rendu au Port-au-Prince ; il y concentrait toutes ses forces. Rigaud,
de son ct, fit occuper le Pont-de-Miragone par le chef de brigade
Faubert avec la 21, et Saint-Michel par le chef de brigade Geffrard avec
la 4. Ces points couvrent la frontire du Sud.


(1) Cahier de correspondence de Rigaud et de Roume (MINISTRE DE LA MARINE
DE FRANCE).
(2) Imprime aux Cayes, chez Lemery.


1799


LIVRE V










PETION ET HAITI


XX. Rigaud, jusque-l, ne voulait que se tenir sur la defensive, car
il savait qu'il avait devant lui Toussaint, les colons, les Anglais et les
Amricains. Tout autre homme que lui et peut-tre abandonn la
parties en presence d'une coalition si redoutable ; mais l'amour de la
libert et de la Rpublique semblait avoir double son courage. C'est
pendant qu'il se livrait tous les prparatifs de la lutte, qu'il fit
paratre, le 20 prairial (8 juin), sa rponse l'crit calomnieux du
gnral Toussaint-L'Ouverture. Il y rappelle son adversaire:
Que sans l'avoir connu, il avait, de son propre movement, li
correspondence avec lui, quand il passa sous les drapeaux de la
Rpublique ; qu'il s'tait plu lui donner les noms chers d'ami et
de frre; que loin d'avoir parl mal de lui, il avait dans des crits
publics dfendu sa reputation ; comment pourrait-on dire qu'il veut
se soustraire l'obissance envers un noir ?
Mais certes, rplique Rigaud, il faudrait que je fusse dpourvu
du dernier gros bon sens, pour que je pusse avoir une pareille ide
et encore la produire au grand jour. En effet, si je venais tmoigner
que je ne veux pas obir un noir, si j'avais la sotte prsomption de
croire que je ne suis pas fait pour cela, de quel droit voudrais-je
que les blancs m'obissent ? Quel funeste example donnerais-je
ceux qui sont sous mes ordres ? D'ailleurs y a-t-il donc une si grande
difference entire la couleur du gnral Toussaint et la mienne ? Est-
ce une teinte de couleur plus ou moins fonce qui done les prin-
cipes de la philosophie et qui fait le mrite d'un individu ? Et de
ce qu'on est un peu plus noir qu'un autre, s'ensuit-il qu'on puisse
tout faire son gr ? Je ne suis pas fait pour obir un noir Et toute
ma vie, depuis mon berceau, j'ai t soumis aux noirs. Ma naissance
n'est-elle pas semblable celle du gnral Toussaint ? N'est-ce pas
une ngresse qui m'a donn le jour ? N'avais-je pas un frre an noir
pour lequel j'ai toujours eu un profound respect et une grande obis-
e sance ? Qui m'a donn les premiers principles de l'ducation ?
N'tait-ce pas un noir qui tait matre d'cole dans la ville des Cayes ?
J'ai t donc accoutum l'obissance envers les noirs, et l'on sait
fort bien que les premiers principles restent ternellement gravs
dans nos ceurs ; aussi me suis-je consacr toute ma vie la defense
des noirs. J'ai tout brav pour la cause de la libert, ds le commen-
cement de la revolution ; je ne me suis pas dmenti et je ne me
dmentirai jamais; d'ailleurs, je suis trop pntr de mes droits
d'homme pour croire qu'il y ait dans la nature une couleur qui soit
suprieure une autre; je ne connais dans l'homme que l'homme
meme.
Cet extrait suffit pour donner une ide de la faon victorieuse
don't Rigaud dmolit pice pice tout l'difice de mensonges mons-
trueux que Toussaint avait leve contre lui.
XXI. Toussaint avait tabli son quartier-gnral au Port-au-Prince.
Rigaud fut tablir le sien Miragone. Tout, dans l'le, tait la
guerre. Roume, tranquille au Cap, ne cherchait aucun moyen pour
conjurer l'orage. Les premiers movements clatrent au Petit-Goave :
Delva (1), commandant de la garde national de cette commune,

(1) Delva (Jean-Pierre), noir, n au Petit-Gove, combattit ds l'aurore de la
revolution, sous les ordres de Rigaud, pour la libert. Il parvint au grade de gnral
de brigade. Il mourut assassin dans les prisons du Port-au-Prince, le 15 sen-
tembre 1815.
Saint-Rmy s'est tromp de date : l'assassinat du gnral Delva eut lieu le
24 dcembre 1815. Voir B. Ardouin, Etudes sur l'Histoire d'Hati, t. VIII, p. 170
176, o cet assassinate a t racont avec tous les details. (Note du D' Franois
Dalencour.)












Joseph et Bonhomme Frmont, officers, tous les trois noirs, anciens
libres, mcontents de la protection ouverte que Toussaint accordait
aux colons et aux Anglais, prirent le parti de lever l'tendard de la
rvolte en faveur de Rigaud. D'abord ils soulevrent, au nom de la
libert, les cultivateurs du Fond-Arabie et du Trou-Canari, et allrent
le 23 prairial (11 juin) se camper eux-mmes sur les hauteurs voisines
de la ville (1). Ces movements dessinrent la position. Rigaud
rappela, le 25 prairial (13 juin), aux citoyens du Sud :
Qu'il n'avait abandonn les deux Goves que pour maintenir la
a paix; qu'on ne lui avait tenu aucun compete de sa moderation; que
loin de l, Toussaint menaait le territoire du Sud ; que pour rsister
ses projects destructeurs, il s'investissait du commandement tel
qu'Hdouville le lui avait laiss. Il fit alors publier solennellement
la lettre de cet agent.
Puis, deux jours aprs, rpliquant une lettre du 12 (31 mai)
qu'il venait de recevoir de Roume, lettre dans laquelle celui-ci cher-
chait calmer son indignation, il lui dit:
Que sa lettre ne diffrait de celle de Toussaint que par le doute
qu'il levait sur des faits que l'autre affirmait ; il lui reprocha sa
partialit, sa condescendance ajouter foi aux inculpations de ses
ennemis ; il finit par dire l'agent qu'il est encore en son pouvoir
de prvenir les malheurs qui menacent la colonie. Ordonnez, je vous
promets qu'en ce qui me concern, vous serez pleinement obi.
XXII. Cependant la position du Petit-Gove tait critique. Toussaint
y envoya, le 27 prairial (15 juin), trois cents hommes du 2' bataillon
de la 8, sous les ordres du chef de bataillon Maon, et cent hommes
de la garde national de Logane, renforcer la 11', que commandait
Nrette. Laplume s'y rendit aussi, ayant dans son escorted le capitaine
Segrettier qu'il affectionnait et don't il avait obtenu de Ption de se
faire accompagner. Il fit occuper, par les gardes nationaux, les habita-
tions Vialet et Cuperlier, au sud de la place, le fort Mendis par Nrette,
avec une parties de sa demi-brigade ; le fort du bord de la mer par
l'autre parties de cette brigade. Le bataillon de la 8" resta sur la Place
d'armes, comme reserve (2). C'est alors que le commandant Delva se
rendit au Pont-de-Miragone, et dcida Faubert et Desruisseaux
prendre l'initiative de la lutte (3). Or, ces deux officers, sans ordre
direct de Rigaud qui se trouvait Aquin, avancrent dans la nuit ; et
le lendemain 28, sept heures du matin, aprs avoir contourn les
postes avancs, ils tombrent sur le Petit-Gove, avec la 2e et la 4* demi-
brigade du Sud.
Nrette se dfendit vaillamment, et reprit mme le fort Mendis.
Maon, avec son bataillon, ne faisait aucun movement. Prt, au con-
traire, se rendre, il demandait voir les chefs de l'arme du Sud. Mais
Faubert, avec sa brusquerie ordinaire, ordonna de faire feu sur lui : la 8'
se dbanda et la plupart des soldats se joignirent aux assailants. Maon fit
la faute de ne pas les imiter, car il devait payer cher son indcision. Le
fort du bord de la mer, o commandait le capitaine Laucoste, est aussi
attaqu : sous une grle de mitraille et de balles, le capitaine Malton
et le lieutenant Lger y pntrent. Laplume se rend en personnel sur
ce point important. Malton le dclare prisonnier ; mais, au mme


(1) Dclaration d'Alexandre Paulilnier, commissaire du pouvoir excutif prs
l'administration municipal du Petit-Gove, du 29 prairial (17 juin).
(2) Dclaration de Laplume la municipalit de Logane, du 28 prairial an vu
(16 juin 1799).
(3) Notes de Borgella et de Segrettier.


1799


LIVRE V









PETION ET HAITI


instant, un jeune multre, du nom d'Edouard Boudot, d'un coup de
fusil, tue Malton, en criant,: Vive le gnral Laplume (1).
Lger ne laissa pas pour cela chapper le prisonnier ; mais il lui
parla avec des gards qui plus tard lui valurent la vie. Renferm dans
une des chambres du fort, Laplume, pour la garde de qui Lger avait
t chercher un dtachement, s'vada par une porte de derrire, descen-
dit dans les fosss, gagna le rivage, se jeta dans une pirogue avec un
officer d'artillerie et un gendarme, puis force de rames, se rendit au
Grand-Gove o dj le chef de brigade Ulysse, qui commandait
l'arrondissement du Petit-Gove, avait ralli les troupes (2). Les
vainqueurs furent inexorables contre les blancs; irrits par le souvenir
de la joie barbare que cette caste avait montre lors de la fameuse
mercuriale de Toussaint, ils en passrent plus de dix-sept au fil de
l'pe. Ces excutions produisirent le funeste effet d'augmenter contre
les hommes du 4 avril la haine des migrs ; aussi on les vit dans le
course de cette guerre dployer plus de rage que Toussaint lui-mme.
XXIII. Rigaud, accompagn de l'adjudant-gnral Toureaux et escort
de vingt-cinq dragons, fit son entre au Petit-Gove le 29 sept heures
du matin. Il y fut accueilli par l'arme et les cultivateurs aux cris de
Vive la Rpublique Vive la libert (3). Il confia le commandement
de l'arme Toureaux, qu'il envoya occuper le Grand-Gove. Il donna
celui de la place au chef de bataillon Delva. Desruisseaux fut charge
de la formation de la 5' demi-brigade. Les 1" et 3' furent appeles du
Sud. Ces diffrents corps ne prsentaient qu'un effectif d'environ trois
mille hommes, mais tous hommes aguerris, pleins de dvoment
leur gnral et d'enthousiasme pour la Rpublique.
XXIV. Roume seul pouvait tenter d'teindre l'incendie qui commen-
ait s'allumer. Reprsentant de la France, il pouvait ordonner,
suivant les conseils de Kerverseau, aux parties de mettre bas les armes
et renvoyer la connaissance de la situation au Directoire excutif, en
dclarant ennemis du genre human ceux qui tenteraient de ranimer
les haines de castes. Une pareille tentative et honor sa mmoire. Mais
il tait colon ; et quoiqu'il et pous une multresse, quoiqu'il en et eu
une fille, il n'tait peut-tre pas fch de voir tomber la prpondrante
influence des anciens libres. On le vit donc, aprs s'tre entendu avec
Toussaint, proclamer au Cap, le 15 messidor (3 juillet), la leve en
masse de la population contre Rigaud. Son manifeste respire chaque
page la plus honteuse partialit. Imitant le style de Robespierre don't
il tait l'ami et l'admirateur, il commence par une invocation au people.
Aprs avoir tabli sa manire et celle de Toussaint les causes de la
rupture, aprs avoir trait de chiffon l'acte par lequel Hdouville
avait dgag Rigaud de l'autorit de Toussaint, aprs avoir appel la
foudre sur le dpartement du Sud, il finit par offrir Rigaud le
pardon, s'il reconnaissait dans un crit public adress lui et au
gnral en chef sa funeste erreur. On ne peut s'empcher de recon-
natre que si le style boursouffl de ce curieux document appartient
Roume, tout le fond en est inspir par Toussaint.
Mais croyait-on que Rigaud avait oubli qu'il portait une pe,
qu'il tait homme se courber devant des idoles, comme il le dit lui-
mme, et qu'aprs avoir t outrag par les publications de Toussaint,
venant de l'tre par celle de Roume, il serait all basement caresser


(1) Dclaration prcite de Laplume.
(2) Idem.
(3) Dclaration de Bouilh la municipalit de Saint-Marc, du 5 messidor an vu
(23 juin 1799).













les mains qui le frappaient ? C'tait, il faut en convenir, ajouter l'insulte
l'injustice.
XXV. Toussaint, de son ct, la nouvelle des vnements du Petit-
Gove, convoque la commune du Port-au-Prince, monte en chaire,
comme il l'avait fait au 3 ventse, et fulmine nouveau contre les
anciens libres, en appelant sur eux les vengeances du Dieu des armes;
il s'apitoie surtout sur le sort des malheureux blancs qui taient tombs
sous le fer des assassins. Son discours causa autant de consternation
que le premier qu'il avait tenu dans le mme lieu. Il fit arrter le com-
mandant Maon et l'envoya dans les cachots du Morne-Blanc (1), prs
des Gonaves, d'o il ne sortit qu' la fin de la guerre. Il suspectait la
fidlit de Christophe Morney, qui commandait la place en mme temps
que la 8', d'abord parce que le bataillon de cette demi-brigade n'avait
pas donn au Petit-Gove, ensuite parce qu'il savait que ce chef avait
fait la guerre des Etats-Unis avec Rigaud et conservait pour lui une
haute consideration. Il le fit aussi arrter et conduire au Cap o il fut
bientt fusill. Il exila la 8' sur les frontires du Mirebalais. Enfin, pour
montrer plus ostensiblement sa nouvelle politique, il donna l'adjudant-
gnral Ag, blanc, le commandement de la place du Port-au-Prince
don't un autre blanc, Huin, commandait dj l'arrondissement (2).
Ceci fait, il partit pour Logane o dj se trouvaient la 4' com-
mande par Dommage, la 7' par Charles Belair, la 9" par Lalondrie, et
la 10' par Paul-L'Ouverture, son frre, sous le commandement en chef
de Moyse, son neveu, ayant pour lieutenants Dessalines (3) et Laplume.
Toussaint renouvela dans cette ville la crmonie don't il avait difi
le Port-au-Prince ; il l'embellit mme en se prosternant d'abord au
seuil du temple, la tte ceinte d'un mouchoir blanc et tenant en main
des cierges allums.
Les hommes qui rflchissaient durent croire qu'il y avait dci-
dment folie outrager ainsi le ciel et la terre. Mais la masse tait
flatte de cet apparat de superstition. Cromwell n'agissait pas diffrem-
ment pour fanatiser ses freres rouges; plus on tudie Toussaint, plus
on semble se convaincre qu'il n'avait trouv dans les fastes de l'histoire
d'autre modle imiter que celui du fils du brasseur de bire.
XXVI. Mais les vnements gnraux m'ont beaucoup loign du
principal sujet de mon livre : revenons Alexandre Ption. Cet homme
avait assist dans un douloureux silence au tumulte des deux parties,
leurs prparatifs de guerre. Il dplorait la partialit du gnral en
chef pour les migrs ; il le voyait courir sur la pente d'un abme qui
devait l'engloutir. Il frmit surtout la nouvelle des discours que ce
gnral avait prononcs l'glise du Port-au-Prince. Il avait rsolu
d'aller se ranger sous les drapeaux du Sud. Un de ses adjoints, Segret-
tier, qui n'avait pu retourner avec Laplume, tait dj au Petit-Gove
comme secrtaire de place. Mais l'autre, Boyer, qu'il semblait affection-
ner le plus, se trouvait en prison par ordre de ce mme Laplume. Il
ne pouvait se rsoudre l'abandonner. Il attendait donc sa mise en
liberty pour excuter son project, quand arrivrent les troupes du Nord.

(1) Le Morne-Blanc est ainsi nomm cause de la nature de son sol. Il domine
la baie des Gonaives. On y voit encore les dbris du fort Castries, du nom du
marchal Castries, ministry de la marine lors de son tablissement. C'est de ce mme
fort que Toussaint avait form sa bastille o moururent tant de patriots, victims
de son ombrageuse politique ; c'est notamment l que prit Blanc-Casenave.
(2) Ces mmes individus le trahirent l'arrive des Franais.
(3) Dessalines (Jean-Jacques), noir, n la Grande-Rivire-du-Nord, appartint
un moment un noir comme lui, don't il prit le nom. Il tait charpentier. Il devint
empereur d'Haiti aprs la proclamation de l'indpendance. Il prit dans une embuscade
le 17 octobre 1806, l'ge de cinquante-sept ans.


LIVRE V


1799











PETION ET HAITI


XXVII. Enfin, Moyse fit partir le 19 messidor (7 juillet) l'arme pour
l'Acul. Elle arriva cinq heures du soir sur l'habitation Beauharnais,
o se trouvait un block-house, construit pendant l'occupation anglaise.
Ption, comme adjudant-gnral prs de cette arme, s'occupa d'asseoir
le campement : c'est l une des principles attributions des adjudants-
gnraux. Et, au lieu d'aller rejoindre les gnraux au block-house, il
vint se placer sous un colombier, prs du grand chemin. Il avait ses
cts Boyer, Courville, Hiriart, ses deux fidles amis Aly et Bellerose,
tous cheval. Il mditait sa dfection. C'est dans cette position que le
snateur Georges, alors soldat, le rencontra vers minuit (1). Ption,
aprs avoir fait prendre les devants Boyer et aux autres, sous
prtexte de visiter les avant-postes, arriva jusqu' l'endroit o biva-
quait la 11. Il dclara Nrette son project, et l'engagea l'imiter.
Nrette ne rechercha nullement l'en dtourner; mais il lui dit qu'
l'invasion du Port-au-Prince par les Anglais, il s'tait joint eux,
dsertant ainsi le drapeau de la Rpublique, ce qui lui avait donn
bien des remords ; que, ds lors, il s'tait promise lui-mme de ne
jamais abandonner n'importe la bannire sous laquelle il se trou-
verait (2) : aveu qui n empcha pas cependant ce mme Nrette
d'abandonner, comme Laplume, Toussaint, au moment de l'arrive des
Franais.
Ption avait rejoint Courville, Hiriart et ses domestiques ; mais
il ne voyait pas Boyer qui, le croyant dj en avant, avait continue sa
march jusqu'au Grand-Gove. Cette absence, don't il ignorait le motif,
lui causait de l'inquitude pour son jeune lieutenant ; ceur toujours
grand, il n'hsita pas retourner sur ses pas, malgr le danger qui
l'environnait; et ce ne fut qu'aprs avoir battu les bois, longtemps
attend, qu'il reprit sa route vers le Grand-Gove. Il n'y parvint qu'au
jour. Il franchit le premier poste de l'arme du Sud, tabli une demi-
lieue du bourg du Grand-Gove, command par Jean-Louis Compas,
la tte d'un bataillon de la 4' et rgulirement fortifi. Il gagna le
block-house. Accueilli fraternellement par Toureaux, plus encore par
Desruisseaux, son ancien et fidle camarade, avec lequel il avait sauv
Logane contre les Anglais, il leur confirm la march de l'arme du
Nord, et leur annona qu'ils ne tarderaient pas tre attaqus. Effec-
tivement, Moyse, sept heures du matin, part devant Fauch; le
combat dura trois quarts d'heure : Compas rentra au Grand-Gove et
monta au block-house, o dj tous les autres postes s'taient concentrs.
L'arme du Nord prit possession du bourg dix heures: un
bataillon de la 4" occupa la gauche du Block-house, un autre la droite ;
plusieurs bataillons s'tablirent sur la Place d'armes et le gros de
l'arme campa Fauch, avec Moyse. On s'observait.
grand, il n'hsita pas retourner sur ses pas, malgr le danger qui
XXVIII. Rigaud arriva du Petit-Gove trois heures de l'aprs-midi.
Il s'tonna qu'on n'et pas encore charge l'ennemi, et fit annoncer le
combat par deux coups de canon : les boulets passrent ct de Dessa-
lines et Laplume qui, en ce moment, causaient sur la Place d'armes,


(1) M. Madiou, Histoire d'Hati, tome 1, page 343, place tort la dfection de
Ption en faveur de Rigaud, aprs un troisime engagement Tauzin. C'est aussi
tort que, pages 343 et 347, il advance que Ption conseilla Toureaux d'vacuer l'habi-
tation Tauzin et de se retire au Tapion. Ption tait trop habile militaire pour donner
un pareil avis : le point o tait situ le block-house est le plus important, strat-
giquement parlant, de la line du Grand-Gove : l'abandonner ou mme y laisser
une faible garnison, c'tait tout compromettre. Seulement Ption aura pu conseiller
d'chelonner le gros de l'arme en arrire et sous la protection du canon de la position.
(2) Notes du gnral Borgella.













au pied d'un tamarinier (1). Il ordonna Faubert, avec sa 2* demi-
brigade, de prendre la droite par le bois de Tauzin, et de tomber sur
la gauche de l'ennemi ; Geffrard (2), avec sa 4', de prendre la gauche
et, par le rivage, de tomber sur la droite. Lui-mme, avec la 1" et la 3e,
l'artillerie et la cavalerie, s'avana au centre par le grand chemin.
Moyse, de son ct, avait form sa gauche d'un bataillon de la 4'
et d'un autre de la 9e, sa droite des autres bataillons de la 9'. Il
se rserva le commandement du centre, form de deux bataillons de la 4'
et de la 11 (3).
L'avant-garde de Rigaud entra au feu tte baisse. Elle eut
souffrir d'un poste avanc, plac dans les champs de cannes de Tauzin
et command par Gabart, surnomm le Vaillant. Rigaud ordonna au
chef de bataillon Compas de dbusquer ce poste : les sapeurs, la hache
la main, abattirent les haies vives. Alors s'engage un combat partiel
des plus acharns entire un bataillon de la 4" du Sud et un de la 4' du
Nord. Compas est dangereusement bless ; mais son attaque a t si
vive, que Vaillant Gabart se replie sur le bourg. L'action devient
gnrale. Ption, avec l'artillerie, ecrase les troupes du Nord. Le succs
semble certain, si Faubert vient donner aussi vigoureusement que le
fait Geffrard. Mais ce chef de brigade a t gar par ses guides.
Nanmoins, l'arme du Nord cde aux troupes du Sud l'empla-
cement du bourg. Plus loin se continue le combat, que dix barges armes
par Rigaud, sous le commandement de Panayoti (4), et qui ctoyaient
le rivage, viennent rendre encore plus meurtrier (5). Rigaud pursuit
le feu jusqu' Fauch. C'est devant la barrire de cette habitation qu'il
reoit une balle la main (6). On dit qu' la nouvelle de sa blessure,
les soldats semblrent perdre contenance, et qu'ils demandrent leurs
drapeaux pour oprer la retraite : Vos drapeaux vos drapeaux 1
voil vos drapeaux 1 s'crie Rigaud en leur montrant sa main blesse,
qu'enveloppe un mouchoir blanc tout ensanglant ; voil vos drapeaux I
suivez-les (7) !
Dallemand, capitaine aux grenadiers, emport par son ardeur,
reoit la mort dans les rangs ennemis. Alors l'arme du Nord plie de
tous cts, et gagne l'Acul. Rigaud, la nuit, ordonne de cesser le feu,
et de revenir au Grand-gove. Faubert (8) ne parvint qu'au milieu des
tnbres tomber sur l'ennemi qui battait en retraite. Une affreuse
mle s'ensuivit ; son cheval fut tu ; un officer de la 8' le dsarma de

(1) Notes du snateur Georges.
(2) Geffrard (Nicolas), griffe, fils de multre et de ngresse, n en 1761 sur l'habi-
tation Prigny, dans la plaine de Torbeck, mourut aux Cayes le 13 mai 1806. Il com-
mandait alors la premiere division militaire du Sud.
(3) Notes du snateur Georges.
(4) Panayoti, n Thessalonie en Macdoine, en 1762, se trouva trs jeune, on
ne sait par quelle circonstance, Marie-Galante (Guadeloupe), o, par sa bonne
conduite, il obtint, par lettre du roi du 30 novembre 1782, la naturalisation franaise.
Tout donne penser qu'il arriva Saint-Domingue pendant la guerre des Etats-
Unis. Nomm lieutenant de vaisseau par Sonthonax le 25 fructidor an iv (11 sep-
tembre 96), commandant du port de Logane par Laplume le 19 nivse an vi (8 jan-
vier 98), il devint contre-amiral sous la prsidence du gnral Boyer. Ainsi, le sang
des Hellnes se mla au ntre pour arriver l'indpendance don't nous jouissons.
Il mourut au Port-au-Prince, le 24 octobre 1842, l'ge de quatre-vingts ans.
(5) Lettre de Toussaint Roume, du 21 messidor an vii (9 juillet 1799).
(6) Notes du gnral Borgella.
(7) Kerverseau au ministry, du 2 vendmiaire an vin (24 septembre 1799).
(8) Faubert (Pierre), surnomm par les soldats Trois-Bouteilles, parce que, nouveau
Bassompierre, il buvait tout autant de rhum par jour ; n aux Cayes, en 1752. Aprs
la guerre des Etats-Unis, il embrassa avec enthousiasme le parti de la Rvolution
franaise. C'est avec raison qu'on lit sur sa pierre tumulaire dans l'glise des Cayes :
NUL NE PORTA PLUS LOIN QUE LUI LA BRAVOURE MILITAIRE. Il mourut dans la mme
ville, gnral de brigade, la fin de 1812.


1799


LIVRE V










PETION ET HAITI


son sabre, et lutta corps corps avec lui pour le faire prisonnier. Mais
un de ses capitaines de grenadiers, Jean-Louis Franois, le retire de
cette mle, le prend en croupe et l'loigne du champ de carnage o
Besseignet, lieutenant aux grenadiers, tombe au pouvoir de l'ennemi (1).
Ce ne fut qu'au jour que Faubert russit rallier sa demi-brigade. Il
tait dsespr de n'avoir pas pris part au combat de la veille. Il se
report en avant par le grand chemin, et ne cessa de harceler l'ennemi
qui faisait sa retraite, que quand il crut avoir compens son malheur (2).
Le combat de Fauch, o tout au plus trois mille hommes en
avaient fait reculer six mille, cota la vie environ quinze cents de
part et d'autre. Moyse ne s'arrta qu' l'Acul. L, sur l'habitation Beau-
harnais, Besseignet, un blanc, sergent-major, et un noir, soldat, furent
passes par les armes.
XXIX. Soit qu'alors le gnral Moyse et eu une entrevue avec Rigaud,
la suite de laquelle il aurait parl son oncle d'un accommodement,
comme quelques-uns l'ont dit, ce que je crois invraisemblable, soit
qu'au milieu des dangers qui l'environnaient, Toussaint et cru computer
davantage sur l'nergie de Dessalines, ce qui semble plus probable, -
toujours est-il que Toussaint rappela Moyse Logane, et donna le
commandement Dessalines. C'tait un ancien esclave d'un noir
comme lui-mme, brute, ardent, prompt frapper, comptant pour peu
la vie de ses semblables, incapable de mettre la discussion au-dessus
de l'obissance. Tel tait le nouveau gnral qui allait diriger la guerre
contre le Sud.
Cette guerre fut d'autant plus affreuse qu'elle n'tait base sur
aucun motif tir du droit nature. Aussi, partout on se remua en faveur
de Rigaud, dans le Nord comme dans l'Artibonite et dans l'Ouest. Il
fallut Toussaint une vigueur et une activity surhumaines pour faire
tte l'orage. Il lui fallut avoir surtout cette foule de lieutenants, tous
plus dvous et plus cruels les uns que les autres. Il dut, en outre,
avoir recours aux plus grossiers mensonges, comme de prtendre que
Rigaud ne voulait pas lui obir, parce qu'il tait noir, assertion
qu'il proclama si haut et tant de fois que plusieurs le croient encore,
- et que Rigaud voulait rtablir l'esclavage, accusation qu'on
pouvait plus justement retourner contre lui-mme. Il fallut enfin qu'il
donnt cette guerre, jusque-l sans nom, le nom de guerre de castes.
Et certes, il n'y avait en cela aucun gnie, puisqu'en fanatisant les
masses ignorantes, il devait ncessairement sortir vainqueur de la lutte.
XXX. Roume tait impassible au milieu du fleuve de sang qui inon-
dait la colonie. Dvou Toussaint qui l'avait subjugu par ses dmons-
trations de dvoment la mtropole, croyant voir en lui seul l'homme
capable de sauver la colonie, en faisant respecter la vie des hommes
blancs, l'ancien colon de la Grenade n'tait dj plus qu'un instrument,
sans le savoir, aux mains de l'ancien esclave. Kerverseau, l'honnte
Kerverseau, dans son agence Santo-Domingo, tait, au contraire, dou-
loureusement affect de la march des vnements. Il essaya de tenter
une reconciliation. Aprs avoir blm Roume D'AVOIR PRONONC EN
HOME DE LOI SUR DES FAITS QU'IL EUT T PLUS SAGE DE JUGER
< EN HOMME D'TAT, il voulait, dit-il au ministry, un concordat don't
c les bases, prpares par des ouvertures mutuelles, seraient dfiniti-
vement fixes par l'agence; don't l'excution serait solennellement
jur4e par tous les chefs, garantie par tous les citoyens, et qui, dans
toutes les communes, serait expos comme un gage de paix et de

(1) Notes du snateur Georges.
(2) Essais sur l'histoire d'Hati, par Cligny-Ardouin. (Voir le journal le Temps,
imprim au Port-au-Prince, no 23).














< concorde sur l'autel de la patrie, et mis sous la sauvegarde de la loi
< et de l'honneur des autorits constitutes (1). Kerverseau avait cru
trouver dans Beauvais l'homme le plus propre seconder ses vues
gnreuses.
XXXI. Beauvais qui, bien qu'ancien matre d'cole, ignorait que dans
la Rome antique une loi punissait svrement le citoyen qui n embras-
sait pas un parti quelconque dans les guerres civiles, voulait garder
la neutralit. L'loge que Toussaint avait affect de faire de lui, et sur
lequel Roume avait surenchri, l'avait endormi. Renferm dans le
puissant arrondissement de Jacmel, qui lui seul est tout un Etat,
ayant sous ses ordres quatre mille cinq cents hommes environ, tous
de ces beaux lgionnaires qui, noirs et jaunes, avaient si noblement
tabli l'honneur du nom africain en face de la race blanche, Beauvais
assistant jusque-l avec imperturbabilit aux chocs sanglants de la guerre
civil la plus horrible.
Qui viendra rveiller la gentille mademoiselle Beauvais? comme
l'appelait Rigaud, un peu brutalement, c'est vrai, car l'ancien
gnral de la CONFDRATION avait droit au respect de tous : son dbut
n'inaugura-t-il pas le triomphe de nos droits ? Sa mort ne consternera-
t-elle pas tout le pays ? Qui viendra le rveiller ? C'est Toussaint,
l'homme impitoyable !
XXXII. Toussaint, en effet, inquiet lui-mme de cette neutralit de
Beauvais, ordonna deux bandits, le chef de brigade Mamzelle et le
capitaine Joseph Acquart d'enlever deux cantons de l'arrondis-
sement de Jacmel, le Sale-Trou et le Marigot. Beaucoup de multres y
furent massacrs dans la nuit du 22 au 23 messidor (10 au 11 juillet) (2).
Toussaint ne s'arrta pas l ; il envoya Laplume, avec la 11, occuper
l'habitation Tavet, aux portes de Jacmel. Cette ville s'meut la
nouvelle de ces vnements ; les lgionnaires crient aux armes! la
gnrale est battue : on demand le combat (3). Beauvais est oblig
de faire marcher Borno Dlart, avec six cents hommes, contre le
Marigot qui fut repris le 26 messidor (14 juillet) (4). Il envoie Birot,
colonel de la lgion (5), occuper l'habitation Besnard, en face de Tavet.
Il se plaint en mme temps autant Toussaint qu' Roume des injustes
agressions don't il est l'objet. Mais il persiste toujours dans une neutra-
lit qui devait lui tre plus fatale que la guerre.
XXXIII. C'est pendant ces vnements que le Mle et Jean-Rabel, o
eommandaient les chefs de bataillon Bellegarde et Golart, s'insurgrent
en faveur de Rigaud. Le gnral Clerveaux, qui commandait cet
arrondissement, donna ordre le 22 messidor (10 juillet) la 3e de
marcher pour la guerre du Sud. La demi-brigade sortit de la place;
mais dj gagne par quelques officers, elle rebroussa chemin et vint
s'emparer de tous les postes. Clerveaux rsolut de se retire le 24 la
Bombarde, d'o il se rendit aux Gonaves. Bellegarde (6) prit le com-
(1) Kerverseau au ministry, Porto-Rico, 24 prairial an vin (13 juin 1800).
(2) Beauvais Toussaint. Jacmel, 23 messidor an viu (11 juillet 1799).
(3) Lettre susdite.
(4) Borno Dlart Beauvais. Marigot, 26 messidor an vu (14 juillet 1799).
(5) Birot (Pierre-Franois), multre, n au Port-au-Prince en 1767. Il mourut sna-
teur de la Rpublique le 12 sept. 1827.
(6) Bellegarde (Louis), noir, naquit Saint-Pierre (Martinique), vers 1766. Il
parvint ds l'aurore de la revolution au grade de lieutenant-colonel commandant
en chef du premier bataillon des chasseurs de cette le. Rochambeau alla en 1793
prendre le commandement de la colonie ; il sut apprcier la bravoure de Bellegarde ;
il lui donna le 11 mai de la mme anne le commandement en chef des chasseurs
pied et cheval. Oblig d'abandonner la Martinique le 5 fvrier 1794, lors de sa
livraison aux Anglais, il vint en France, d'o il passa Saint-Domingue avec Sontho-
nax. Il mourut en 1837, gnral de brigade, commandant l'arrondissement d'Azua,
dans le dpartement de l'Est.


1799


LIVRE V












PETION ET HAITI


mandement des insurgs (1). Lubin Golart march contre le Port-de-
Paix. Ils expdirent Rigaud Moreau et Duverger, lieutenants (2).
Quelques jours encore, tout le Nord et toute l'Artibonite prenaient
feu. Mais rapide comme l'clair, Toussaint part du Port-au-Prince le
29, midi; et le 30, trois heures de l'aprs-midi, il tait aux Gonaves.
Il avait franchi prs de cinquante lieues en moins de vingt-quatre
heures, car il s'tait arrt Saint-Marc (3). Partout sur son passage
de nombreuses arrestations avaient commenc imprimer la terreur:
l'excution de Gabriel Lafont Saint-Marc, et de Thomas. Dupiton,
aux Gonaves, tous deux noirs suspects de pactiser avec Rigaud, vint
augmenter cette terreur (4).
XXXIV. Pendant ce temps-l, Dessalines qui venait d'tre renforc
par les 1", 2' et 5' demi-brigades, comptant alors prs de dix mille
hommes (5), sortit de son camp de l'Acul et revint au Grand-Gove.
Malgr la canonnade du block-house, il put tablir ses remparts sur
l'habitation Glaize, l'entre du bourg, et faire monter au bord de la
mer une pice de 18, pour se protger contre les barges du Sud, qui
la premiere affaire avaient fait beaucoup de mal Moyse (6). On
s'observait de part et d'autre, quand arriva Rigaud le 30 messidor (7).
Il ordonna le combat pour le lendemain. C'est sept heures du matin
que Dartiguenave avec sa 2" demi-brigade, attaque par la droite,
Geffrard avec la 4 par la gauche. Faubert forme le centre, avec ordre
de n'attaquer qu' la dernire extrmit.
Dartiguenave (8) dbusque d'abord deux bataillons qui occupaient
le canal de la sucrerie, gravit le morne qui avoisine ce canal, rejette
et parpille sept bataillons qui y taient camps sous les ordres de
Charles Belair. Geffrard, de son ct, attaque vigoureusement la droite
de Dessalines, pendant que l'escadrille du Sud engage le feu avec un
corsaire du Nord (9). L'arme du Nord de ce ct-l se replie encore ;
elle rentre dans ses retranchements. De part et d'autre on avait perdu
plus de trois cents hommes. L'arme du Sud eut regretter surtout la
mort de six braves officers : Beaudry, Delande, Vincent, Labb, Leloup
cadet, Greffin cadet et Arnault (10).
Le lendemain, le combat recommena. La butte du moulin de
Tauzin, que dfendait Octavius avec un bataillon de la 3', devint
surtout le thtre d'une affaire si singulire, qu'on la croirait fabuleuse
sans l'unanimit des tmoignages. Octavius avait dvelopp en triangle
son bataillon sur cette butte, devenue aussi clbre que le block-house
lui-mme. Il y fut attaqu successivement et avec fureur par quinze
bataillons, et les mit en droute. Il soutint tous ces chocs, comme il
l'et fait en un jour de simple exercise, pour nous servir d'une expres-
sion du gnral Borgella, alors capitaine de cavalerie. Le feu tait si
violent, les canons de fusils si chauds, que les soldats y mettaient leurs
urines et arrachaient les pans de leurs habits, pour se garantir les mains.

(1) Rapport de Bellegarde Rigaud, 28 messidor an vii (16 juillet 1799).
(2) Mme rapport.
(3) Descahaux, 3 thermidor an vi (21 juillet 1799). Toussaint Roume.
(4) Port-de-Paix, 18 thermidor an vii (5 aot 1799), le mme au mme.
(5) Quoi qu'on en ait dit, jamais cette arme ne s'leva plus.
(6) Lettre de Laplume Toussaint, du 30 messidor an vii (18 juillet 1799).
(7) Lettre de Blanchet jeune Desruisseaux, du camp Tauzin, li thermidor an vII
(19 juillet 1799).
(8) Dartiguenave an (Jean-Pierre), vulgairement appel Batichon, n Saint-
Louis-du-Sud, le 29 dcembre 1761, parvint au grade de gnral de brigade. Il fut
assassin par ordre de Christophe au commencement de 1807.
(9) Lettre de Laplume Toussaint du mme jour.
(10) Lettre prcite de Blanchet.












Toureaux, qui commandait l'arme, craignit qu'Octavius ne finit par
succomber : il lui dpcha le capitaine Segrettier pour lui ordonner
de faire cesser le feu sur un des angles, afin de lui envoyer du renfort.
Mais le commandant, fier de ses succs inous, refuse tout renfort et
continue le feu (1).
Dartiguenave et Geffrard avaient seuls jusque-l donn ; Faubert,
quatre heures, soutenu par deux pieces de 18 que dirige Ption, fait
branler le centre. Le combat se redouble avec un nouvel acharnement :
les troupes du Nord, refoules par la mitraille, se jettent, en poussant
des hurlements, dans le bois de Bayahondes qui environne le bourg;
le canon les y pursuit encore. Les barges du Sud prennent aussi
l'ennemi en flanc : Dessalines est oblig d'envoyer au rivage une pice
de 18 ; enfin la nuit vient mettre fin cette sanglante affaire.
Dessalines alors ordonna la retraite ; elle fut si prcipite, qu'il
abandonna une pice de 8. Ption, avec un bataillon de la 3" et un de
la 4*, s'acharne sa poursuite ; mais une rixe s'lve entire Octavius
et le capitaine Chancy ; les deux bataillons menacent d'en venir aux
prises. Dessalines put continue son movement rtrograde (2).
Telle fut l'affaire des deux jours, ainsi que l'appellent les vtrans;
elle cota la vie plus de mille hommes ; le chiffre des blesss s'leva
environ deux mille (3).
XXXV. Les envoys de Bellegarde taient arrivs au Grand-Gove le
premier jour de ces deux combats (4). Ils avaient assist avec admira-
tion tant de hauts faits. Rigaud, heureux de voir tout conspirer en
faveur de ses armes, appela Desruisseaux de Miragone, et le fit partir,
avec ces envoys, pour seconder la diversion du Nord. On ne pouvait
donner mission plus prilleuse officer plus intelligent et plus brave.
XXXVI. Cependant Dessalines, dsespr de n'avoir pas russi dans
ses movements par la droite du block-house, tenta un movement par
la gauche, c'est--dire par le Tapion. Charles Blair tombe, le 4 ther-
midor (22 juillet), sur les derrires du block-house, et gravit les
cores du morne; dj quelques soldats en occupent la hauteur. Mais
le hasard avait emmen par l quelques officers de la 4' du Sud. Ils
donnrent l'alarme un poste voisin. Au bruit de la fusillade, Dessa-
lines fit avancer ses troupes dans la savane de Tauzin : l'action devint
gnrale. Charles Blair est rejet au bord de la mer. Toureaux fait
sortir du block-house quatre pieces de 4.
Il y avait si peu de discipline dans cette petite arme, quand
Rigaud n'y tait pas, qu'au moment de commencer le combat, une
violent querelle clata entire Toureaux et Faubert : l'un voulait com-
mencer l'attaque par la gauche, l'autre par la droite. Ption, qui voyait
que tout allait etre compromise, prit le commandement de l'arme,
envoya du canon au rivage pour battre les corsaires du Nord qui
gnaient la march de la colonne de Geffrard, et avec la colonne de
Dartiguenave, il charge le gros de l'arme du Nord, et la repoussa dans
le bois de Bayahondes. Il avait perdu cinquante hommes (5). C'est
ici que se place la dfection du chef d'escadron Millet en faveur de
l'arme du Sud. Camp l'Acul de Logane, il s'indignait des excutions
arbitraires don't il tait tmoin. Il entraina une parties de sa cavalerie;
et se dirigeant vers le Grand-Gove, il rencontra le gnral Moyse qui

(1) Octavius, noir, tait n la Martinique (Saint-Pierre).
(2) Notes de Segrettier.
(3) Idem.
(4) Lettre prcite de Blanchet.
(5) Rapport de Dessalines Toussaint, du 5 thermidor an vi (22 juillet 1799).
Notes du gnral Borgella, du gnral Segrettier, du docteur Lemilh.


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LIVRE V










26 PETION ET HAITI

se rendait en ville. Interpell sur sa mutation d'emplacement, il
rpondit par une dcharge. Moyse, qui ne fut point atteint, continue
franc trier vers Logane (1).
Mais ce qui semblait assurer davantage le triomphe de Rigaud, ce
sont les hostilits don't l'arrondissement de Jacmel devint le thtre.
Birot observait depuis plusieurs jours le camp de Tavet : cette inaction
n'tait pas du gout des jeunes et ardents lgionnaires qu'il avait sous
ses ordres. Il n'y avait qu'un capitaine du temperament de Beauvais
qui pt croire l'impossibilit d'une collision entire deux camps
animes par une rage gale, spars peine par une porte de fusil.
Aussi grands cris on demand Birot le combat. Et, le 18 thermidor
(5 aot), la position de Tavet est enleve, aprs un vigoureux assault.
Birot perdit cent cinquante hommes. Laplume ne peut rallier la 11*
que sur l'habitation Bloc, dans la commune de Logane. Il dclara
n'avoir perdu que vingt hommes dans cette action. C'est alors que
Beauvais devait tirer l'pe du fourreau et se prononcer en faveur de
Rigaud : nul doute qu'il n'et dcid favorablement de l'issue de la
lutte. Birot, se souvenant de l'irrsolution de ce gnral, se repentit
presque de son triomphe. Deux jours aprs, il abandonna Tavet, revint
Besnard, o il laissa le commandement au chef de bataillon Gauthier,
et rentra Jacmel pour se faire soigner d'une blessure qu'il avait reue
la tte. Beauvais, au dcadi suivant, en passant la revue de la garnison,
blma publiquement Birot de l'attaque de Tavet. Pour moi, termina-
t-il, je ne crains pas les balles de Toussaint, mais bien la guerre
civil qui soulvera toutes les passions. Je regrette mes braves grena-
t diers; je regrette sincrement les malheureux qui ont pri dans
" l'attaque de Tavet, attaque infructueuse puisque vous n'avez pas su
< conserver votre conqute. Vous serez personnellement respon-
sable de cette guerre, vous colonel Birot. Pour moi je ferai mon
devoir (2).
Beauvais ne craint pas les balles, mais la guerre civil. Ignorait-
il que balles et guerres civiles, c'est tout un ? la guerre civil qui
soulve toutes les passions; mais ne l'taient-elles pas dj ? Il rend
Birot responsible des vnements ; mais c'est lui-meme qui portera le
poids de la responsabilit aux yeux de Toussaint, comme de l'histoire.
Il fera son devoir; mais il le trahira au contraire.
Quoi qu'il en soit, Beauvais fit ses prparatifs de defense : Brunache
fut plac au block-house avec le 1" bataillon de la lgion ; l'artillerie
de ce poste fut confie au capitaine Langlade ; Bazelais au fort de
Logane avec le 2" bataillon ; l'artillerie sous les ordres du capitaine
Znon; Gauthier au fort de l'Hpital, l'artillerie sous les ordres du capi-
taine Desrivires Martin; Dupuche, commandant gnral de l'artillerie,
occupait le fort Bliot. Le poste du gouvernement fut rgulirement
fortifi. Og, avec six companies de grenadiers, format la reserve et
campait sur la Place d'armes (3). Beauvais ne voulait pas prendre
l'offensive. Mais tout prsageait une resistance opinitre : l'arme
tait belle, jeune, pleine d'ardeur ; du reste, chacun avait dj fait ses
preuves.
XXXVII. Rigaud apprit avec joie que la garnison de Jacmel avait
enfin rompu la neutrality. Il ordonna Ption de se porter Tavet, la

(1) Lettre de Dessalines Toussaint, du Grand-Gove, 20 thermidor an vii
(7 aot 1799) *.
(2) Sige de Jacmel, brochure in-8o, imprime au Port-au-Prince en 1835, page 7.
Millet (Franois), mulatre, naquit au Petit-Trou-des-Baradaires, le 29 aot 1777.
Il mourut en France vers 1803. Il tait g de vingt-six ans.
(3) Sige de Jacmel, page 9.












tte de cinq cents hommes, pour renforcer Birot. C'tait le premier poste
marquant auquel il appelait cet adjudant-gnral. Mais comme Nrette,
que Toussaint avait jusque-l tenu en suspicion, cause de sa quality
de multre, venait de reprendre le commandement de la 11" et avait
roccup Tavet, Ption rtrograda au Grand-Gove (1).
Dessalines, depuis sa dernire tentative contre le Grand-Gove,
avait renonc de noiveaux combats. Il forma le 19 thermidor
(6 aot) une espce de ligne de circonvallation autour du block-house
et des autres postes de Tauzin, tandis que des btiments bloquaient la
cte, esprant rduire l'arme du Sud par la famine (2). On se canonna
pendant quelques jours. Mais la complication des vnements fora
Toussaint ordonner la leve du sige : l'arme du Nord opra sa
retraite l'Acul le 27 thermidor (14 aot) (3). On estima quatre mille
le nombre des infortuns qui perdirent la vie dans les diffrents enga-
gements qui avaient eu lieu jusqu'alors au Grand-Gove(4). Dessalines
s'occupa former un cordon dfensif. Il envoya Charles Blair occuper
l'habitation de Belle-vue. Il rentra lui-mme Logane.
XXXVIII. Ption pensait avec raison qu'il ne fallait pas donner aux
troupes du Nord le temps de se fortifier Belle-vue. Son avis prvalut
dans le conseil. Toureaux lui donna le commandement de deux mille
hommes. Il partit le lendemain de la retraite de Dessalines et dbusqua
Charles Blair de Belle-vue, aprs quatre heures d'un combat dans
lequel fut bless ses cts le capitaine Boyer. Beaucoup d'officiers de
la 9" avaient formellement refus de se battre. Dessalines revint de
Logane et les fit fusiller (5).
Ption fit immdiatement venir du Grand-Gove deux pieces de 8
et une de 24. Il fortifia rgulirement Belle-vue. On s'observa. Mais
le droit tait tellement du ct de Rigaud, qu'on vit se soulever sou-
dainement en sa faveur toute la plaine du Cul-de-Sac. Un Africain,
ancien esclave de l'habitation Desrance, cafeyre situe sur la limited
des arrondissements de Jacmel et du Port-au-Prince, se mit la tte
du movement. Cet esclave s'appelait Lamour; il tait camp la
Coupe. Rigaud, pour le seconder, lui envoya aussitt le chef d'escadron
Millet, et engagea Beauvais lui expdier des armes, de la poudre et
des provisions (6).
Nul doute que le Port-au-Prince ne ft alors tomb au pouvoir de
Rigaud, et Toussaint accul pour longtemps dans le Nord, si Beauvais
jetait franchement son pe dans la balance. Mais il n'en fut pas ainsi.
Millet fut oblig de cder aux forces suprieures que Dessalines dploya
contre lui, le 25 thermidor (12 about Il revint au Grand-Gove.
Desrance regagna les doubles montagnes. Ainsi s'chappa, par l'incurie
de Beauvais, la seule et unique occasion qui se prsenta devant Rigaud
pour occuper le centre de la colonie.
Qu'tait-ce donc que ce Beauvais ? Un nom que le cour ne savait
mouvoir et exalter, un esprit troit et goste, n'agissant jamais qu'en
vue de possibility de russite, genre d'esprit le plus dangereux de
tous. On l'avait vu en 1791 assister froidement la canonnade du

(1) Notes du gnral Segrettier.
(2) Lettre de Beauvais Roume, du 29 thermidor (16 aot 1799).
(3) M. Madiou, tome 1, pages 442 et suivantes, relate sept combats, tout en inter-
vertissant l'ordre chronologique. J'ai vainement cherch ce chiffre exorbitant dans
les rapports de Dessalines et de Laplume, dans les versions que j'ai crites sous la
dicte de Segrettier, de Borgella et de Georges.
(4) Lettre de Laplume Toussaiint de la mme date.
(5) Lettre de Dessalines Toussaint, Logane, 30 thermidor an vii (17 aot 1799).
(6) Adresse de Rigaud aux rpublicains composant l'arme du Cul-de-Sac et du
Grand-Fond, du 22 thermidor an vii (9 aot 1799).


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LIVRE V










PETION ET HAITI


vaisseau le Bore, don't Rigaud soutint tout le poids Byzoton, sans
bouger de son camp de la Croix-des-Bouquets. On l'avait vu lors de
l'affaire de la dlgation aux Cayes en 1797, pour ainsi dire garder la
neutralit en presence de la reaction colonial. Aujourd'hui que
peut-tre il pourrait dcider -de la chute de Toussaint, son attitude est
encore impassible C'est qu'ayant t appel vertueux par Toussaint et
Roume, il tient par-dessus tout cette reputation, comme si alors,
comme de nos jours, le titre de vertueux n'tait pas devenu une insulte,
depuis qu'on a vu s'en parer toutes les hypocrisies.
XXXIX. Qui bnficiait de la conduite de Beauvais ? Toussaint.
Dans le Nord, il avait dbloqu le Port-de-Paix. Il avait rappel de Lo-
gane Moyse avec la 5'. Il l'avait charge, ainsi que Clerveaux, de la reddi-
tion de Jean-Rabel et du Mle. Du Port-de-Paix o il avait tabli son quar-
tier gnral, il avait partout envoy l'ordre de surveiller les anciens
libres, de les arrter et de svir sans piti contre eux. Alors il suffisait
d'avoir fait preuve, n'importe quelle priode de la revolution, de quel-
que amour de la liberty pour tre perscut, emprisonn ou fusill. Le Cap
surtout, si renomm pour la douceur des meurs de ses habitants, ou
commandait le chef de brigade Christophe (1), devint un vaste champ
de dsolation : l'honneur, l'innocence, l'ge, le sexe, Christophe
comptait tout pour rien. Cet homme, la tte pointue, signe de
frocit au dire des savants, ce Jeannot posthume, ne couvrait pas
mme, comme son prdcesseur, d'un simulacre de forme les homicides
qu'il ordonnait.
Hlas qui pourrait raconter tous les crimes don't Christophe se
souilla durant sa vie entire ? Titus disait qu'il avait perdu sa journe,
quand il ne l'avait pas consacre par une bonne action : Christophe
au contraire et cru perdre la sienne, s'il ne l'avait pas dshonore par
quelque forfait.
C'tait au Cap qu'tait tabli le conseil de guerre qui devait juger
les prisonniers ; mais Christophe trouvait des officers assez lches pour
massacrer en route ceux qu'on y dirigeait. Un nomm, Charles, capi-
taine au 1" rgiment, fit fusiller entire les habitations Chabaud et Letort
soixante-huit de ces malheureux qu'il amenait des Gonaves ; un nomm
Raymond, du mme corps, en fit massacrer vingt-huit qu'il amenait
du Borgne. Christophe faisait arrter au Cap tous ceux sur qui tombait
son infernal caprice, sans distinction de couleur : le gnral Pierre
Michel, son ancien colonel et son bienfaiteur, les chefs de brigade Bar-
thlemy, Leveill (2), Thomas Mondion, Moline capitaine de corsaire,
Pierre Paul, administrateur municipal, tombrent le 13 thermidor
(31 juillet), victims de sa rage. Et parce qu'un vnrable vieillard
europen, M. Brun-Lafont, magistrat, avait t prsenter Roume, dans
l'intrt de la justice, un extrait des Mmoires du president Dupaty, sur
l'usage prudent des tmoins en matire criminelle, afin d'en donner com-
munication aux membres du conseil de guerre, Christophe le fit appeler
au gouvernement ; l, sans respect pour l'ge, le caractere et les louables
intentions du magistrat, le monstre, altr de crimes, l'assomma coups
de bton et le chassa coups de pied, la tte tout ensanglante (3) !
(1) Christophe (Henry), noir, n la Grenade, le 6 octobre 1767, fut esclave de
l'htel de la Couronne au Cap. n se racheta avant la revolution. Devenu roi d'Haiti,
il se brla la cervelle le 8 octobre 1820, dans son chateau de Sans-Souci, l'ge de
cinquante-trois ans, deux jours.
(2) Frre du gnral du mme nom, qui avait suivi Hdouville dans sa retraite.
C'est cette circonstance qu'il dut principalement sa mort. La 3* demi-brigade, don't
il tait le chef, fut licencie aprs la malheureuse tentative du Mle. Elle ne fut ror-
ganise qu' la paix, avec les dbris de la lgion de l'Ouest.
(3) Compte-rendu de son sjour Saint-Domingue, adress au Directoire, par
Brun-Lafont, 15 ventse an vin (6 mars 1800).













Christophe, malgr l'tablissement du conseil de guerre, faisait
aussi chaque nuit enlever les citoyens les plus paisibles, les plus
inoffensifs, des bras de leurs families en larmes et les faisait excuter
sur la place de la Fossette. Roume se plaignit, mais inutilement, de
ces crimes. Enfin, le 4 fructidor (21 avril), Roume crivit Christophe :
Ce qui peut avoir t fait est sans remde, et je n'y vois que la suite
du malheureux tat o la colonie reste plonge depuis si longtemps ;
mais soyez bien certain, citoyen commandant, que si ces abus con-
tinuaient plus longtemps, ds l'instant que je le saurai, je cesserai
toutes mes functions et je m'embarquerai sur un btiment pour m'en
aller en France. Et si l'on m'en empchait, je ne verrais plus d'autre
place qui pt me convenir que de me constituer moi-meme prison-
nier la gele, pour y partager le sort des autres prisonniers ; car
" si j'agissais diffremment, je me dshonorerais et j'avilirais l'auguste
" caractre don't je suis responsible.
Si les preuves suffisent contre un accus, il n'y a pas de conseil
" de guerre qui puisse ne pas le condamner; et si les preuves ne
suffisent point, il n'est point permis de lui ter la vie, le premier des
a dons de notre crateur.
Roume alla lui-mme remettre cette lettre Christophe en personnel.
Mais cet homme, si L'ON DOIT LE NOM D'HOMME A QUI N'A RIEN
D'HUMAIN, ne continue pas moins le course de ses barbaries. C'tait une
nature toute singulire que celle de Christophe : il aimait le crime pour
le crime, comme d'autres peuvent aimer la justice pour la justice !
Dtournons un peu nos regards de la sinistre figure de Christophe.
XL. Beauvais (1), press par la garnison de Jacmel, fut oblig
d'ordonner la reprise de Tavet. Mais Laplume en fut averti par un
espion (2). Nanmoins Gauthier et Og, avec sept cents hommes,
attaquent, le 18 thermidor (5 aot), le camp de la 11". Ils se battent
comme des lions (3). Ils furent repousss avec une perte considerable,
et eurent surtout regretter la mort du capitaine Soliman, noir (4).
Nrette venait de conqurir tout jamais l'estime de Toussaint. Cepen-
dant la conduite de ce multre ne le fit pas revenir de sa haine contre
les anciens libres en gnral. Il continue les perscuter.
Cette aggression de Beauvais remplit Toussaint de joie. Il cria
la violation de la neutralit, sans vouloir se rappeler que lui-mme
l'avait le premier viole en faisant enlever le Sale-Trou et le Marigot!
Mais occup au Port-de-Paix la reddition de Jean-Rabel, et du Mle.
il se content d'ordonner Dessalines de former un cordon du Camp-
Tavet au Trou-Coucou et du Trou-Coucou au Sale-Trou pour contenir
les movements de Beauvais. Bientt il s'empara de Jean-Rabel sur
Golart et cerna le Mle qui succomba, le 14 fructidor (31 aot). Des-
ruisseaux et Bellegarde se jetrent dans une barge et gagnrent le Sud.
Golart gagna les montagnes avec vingt hommes de la 3'. Il y devait
rester jusqu' l'arrive des Franais.
XLI. Roume avait enfin rpondu la lettre de Beauvais du 29 mes-
sidor (17 juillet). Cette rponse, en date du 22 thermidor (9 aot),
dfendait Toussaint des accusations de Beauvais. Elle accusait ce
dernier de s'tre laiss sduire par Rigaud ; Toussaint n'avait envahi


(1) J'aurais du avoir dj dit que, contrairement d'autres, j'cris Beauuais
et non Bauuais, parce que ce gnral a sign de l'une et de l'autre manire. J'ai cru
devoir adopter l'orthographe qui lui tait le plus familire.
(2) Laplume Toussaint, du 18 thermidor an vii (5 aot 1799).
(3) Lettre prcite de Laplume.
(4) Idem.


1799


LIVRE V










30 PETION ET HAITI

l'arrondissement de Jacmel, suivant Roume, que par measure de sret
publique.
Cette lettre cruelle portait pour subscription: A Louis-Jacques
Beauvais, ci-devant gnral de brigade au service de la Rpublique
franaise et commandant l'arrondissement de Jacmel, actuellement
chef des rvolts du mme arrondissement sous les ordres du tratre
Rigaud.
Aprs avoir reu cette outrageante ptre qui avait t mrement
concerte entire Roume et Toussaint, un autre soldat que Beauvais se
ft jet dans la mle pour sauver l'honneur de son nom; il l'et mme
fait avec d'autant plus d'empressement, qu'aprs avoir longuement
engag Roume ordonner la cessation des hostilits, il lui crivait, le
28 thermidor (15 aot) : < Et si, ce que je ne puis croire, cette
dmarche tait infructueuse, je n'aurais pas du moins me repro-
cher d'avoir allum moi-mme les torches de la guerre civil. Rduit
alors la cruelle ncessit de me dfendre, je le ferais avec d'autant
plus de courage, que j'aurais pour moi l'quit, la raison et l'humanit
qui, plus puissantes que toutes les menes des pervers, sauraient me
garantir de leurs fureurs. Si le gnral Toussaint veut aussi me rendre
coupable, et veut, quel prix que ce soit, m'anantir, il apprendra
de moi ce que peuvent produire les dernires resources du
dsespoir.
Ce fut aprs une pareille lettre, que Beauvais perdit la tte la
reception de celle de Roume. Terrass et foudroy pour ainsi dire, il
oublia qu'il portait une pe et que son nom appartenait l'histoire.
Il songea incontinent aller porter ses dolances auprs du Directoire
excutif. Il s'embarqua pour Curaao, sur la golette lArgus, dans la
nuit du 27 au 28 fructidor (13 au 14 septembre) (1), et laissa une
lettre pleine de touchants adieux et de sages conseils ses camarades.
Quand, au jour, on apprit cette fuite clandestine, l'arme le traita de
lche ; mais quand le chef de brigade Birot eut pris le commandement
suprieur, qu'il eut fait battre la gnrale et qu'il eut donn aux troupes
assembles sur la place d'armes lecture de la lettre qu'avait laisse
Beauvais, des larmes coulrent de tous les yeux : on oublia sa pusilla-
nimit, on ne se ressouvint plus que du hros de 91, de l'homme de
bien, du citoyen dvou au bonheur de tous, don't le nom est crit dans
tous les coeurs et qui attend l'rection d'une colonne de granit de la
reconnaissance de ses citoyens.
XLII. Ption avait fini de fortifier le camp de Belle-Vue, quand il
remarqua presqu'en face une minence, dpendant du Corail Saint-
Joseph, qui dominant son camp. Il y envoya un bataillon de la 4' sous
les ordres du commandant Labelinaye-Sterling, pour y tablir un
nouveau camp destin couvrir celui de Belle-Vue et battre avec plus
de succs l'Acul. Les travaux furent commencs ; mais un espion en
donna avis Dessalines. Aussitt celui-ci envoya le commandant Dom-
mage, qu'on ne connaissait gure alors que sous le nom de Rousselot (2),
avec le 3' bataillon de la 4" et cent hommes de la 8*, enlever la position
de Saint-Joseph. Laplume, qui revenait de Tavet, servit de guide
l'expdition.
Le camp fut surprise, le 20 vendmiaire an viii (12 octobre 1799) :
deux cents fusils et cinq caisses tombrent au pouvoir de Dommage.
Dessalines donna la nouvelle position le nom de Revengeur. Il y fit

(1) Kerverseau Roume, Santo-Domingo, 6 vendmiaire an viii (28 septembre 1799).
(2) Rousselot (Jean-Baptiste) fut surnomm par les soldats Dommage, parce que
Toussaint, qui l'aimait beaucoup, le voyant bless dans un combat, s'tait cri :
C'est dommage !












monter une pice de 18 et un mortier de champagne pour battre Belle-
Vue. En effet, il fit commencer la canonnade, le 30 vendmiaire
(22 octobre) dans l'aprs-midi, et le feu ne cessa qu'aprs sa destruc-
tion. Il fit venir de Logane la corvette l'Egyptienne et le schooner le
Gnral Dessalines. Ces deux btiments s'embossrent par le travers du
camp qui, le lendemain, se trouva ainsi expos deux feux. Toureaux,
Tessier, Desruisseaux accoururent du Grand-Gove. Ption ne pouvait
rpondre qu' la cannonade des navires ; ce fut alors qu'il regretta la
perte du morne de Saint-Joseph.
Cette second journe causa l'arme du Sud une perte doulou-
reuse : celle du chef de brigade Tessier qui fut tu d'un biscaen (1).
Cet vnement consterna le camp. L'on parla d'abandonner Belle-Vue
qui ne pouvait plus tenir devant le Revengeur. Toureaux s'y opposa.
Enfin, le dernier coup de canon de l'ennemi dmonta une pice de 8
don't Ption ne put plus se servir. Tout tait dsesprant, le 2 brumaire
(24 octobre), trois autres canonnires, commandoes par le lieutenant
de vaisseau Lacroix, vinrent renforcer les deux premires. Ption
faisait face cette petite flottille. Il jeta bord de l'Egyptienne deux
boulets qui en brisrent les vergues et les bordages (2). Ce fut un
nouvel acharnement de part et d'autre jusqu' la nuit. Alors l'ordre de
l'vacuation fut donn. Ption fit briser le tourillon de la pice de 8
et ne put en faire de mme de celle de 24, faute de massue, mais il la
fit enterrer. Tous les blesss furent mis sur des brancards. A minuit,
la retraite s'opra, Ption l'arrire-garde. Le chef de brigade Dar-
tiguenave vacua Glaize, Faubert, Mariguez. Les autres postes suivirent
le mme movement.
Dessalines fit occuper Belle-Vue par Dommage avec la 4 et la 8".
Il se tenait lui-mme plus volontiers Logane, o l'empire de la beaut
et de la vertu avait subjugu sa nature violent. Il tait devenu amou-
reux de mademoiselle Claire Heureuse.
XLIII. Toussaint qui avait tabli dans le Nord la plus profonde
terreur songea se diriger dans le Sud. Golart, l'intrpide, l'attendait
au lieu appel le Gros-Morne, prs de Jean-Rabel. Il lui avait tendu
une embuscade. Ce ne fut que phnomnalement que Toussaint chappa
cette embuscade. Plusieurs de ses officers furent dmonts ; son
mdecin, Bondre, tu. Cette tentative du dsespoir acheva d'aigrir
Toussaint. Quand il arriva l'Arcahaye, dej clbre par des
mitraillades d'anciens libres, Robe, colon blanc, commandant de la
place, vint lui annoncer qu'il tenait ses ordres cent quatre-vingts
jeunes multres. Qu'on les donne en pture aux poissons, rpondit-
il. Et le crime se commit la honte de l'humanit.
Ainsi furent renouveles les noyades de Nantes.
Mais ces vengeances, d'autant plus odieuses qu'elles frappaient des
innocents, soulevrent l'indignation gnrale. Une nouvelle embuscade
fut tendue la Hatte-Aubry, entire l'Arcahaye et la Source-Puante. Il
chappa encore : sa voiture fut crible de balls, le postillon tu,
tandis qu'il chevauchait paisiblement quelques pas, plus loin. Il entra
au Port-au-Prince o de sinistres mitraillades furent exerces sous
la direction de Jean-Philippe Daut, chef de bataillon la 10e. la cour
des prisons de cette ville etait devenue une mare o l'on ne pouvait
poser le pied sans le tremper dans le sang. Les mmes excutions se
poursuivirent Logane o commandait Dieudonn Jambon.
Toussaint songea alors en finir avec Rigaud. Il tait dsespr

(1) Tessier (Pierre) naquit au Port-au-Prince vers 1756. Il y exerait la profession
de matre d'cole avant la revolution.
(2) Relation des mmes vnements par Dessalines.


1799


LIVRE V










32 PETION ET HAITI

de n'avoir pas pu force le passage du Grand-Gove. I fit occuper
BeDe-Tue par Clervaux avec la 6* et la 9 pour contenir ce point. Il
envoya Dessalines assiger Jacmel avec les 1", 2, 4, 7, 8, 10* et 11".
I prsida en personnel au transport des boulets et des pices de canon.
Six mille cultivateurs furent employs ces rudes corves.
Dessalines part devant Jacmel, le 1" frimaire (22 novembre). Il
tablit son quarter gnral sur l'habitation Mnissier don't il confia la
garden la 4, son ancien regiment Laplume, avec les 8, 10* et 11*,
occupa le grand chemin prs du Bassin-Caman; Christophe, avec les
1", 2 et 9", l'habitation Og. Le premier tenait la droite du sige, le
second la ganche. La place, ainsi cerne, fut attaque plusieurs fois.
Og, avec sa reserve, se portait partout et repoussait toujours les
assi..geats
Chaque journe cotait la garnison de dix vingt morts, tant
la defense des forts que dans le centre de la ville que sillonnaient les
bombers et les boulets. Dessalines, dans la nuit du 15 au 16 nivse (5 au
6 janvier), ordonna une attaque gnrale. Laplume et Christophe
russirent a s'emparer de Talavigne et du Grand-Fort. Aussitt Og
s'lance an pas de charge, enlve d'assaut le Grand-Fort et en culbute
Christophe. Soudain, il divise la reserve en deux colonnes. Il attaque
par le front, tandis que le capitaine Ducroc doit attaquer la gauche..
L'hsitation qui se saisit de ses compagnons en face d'une grle de
mitraile, loin de ralentir son ardeur, ne fait que laccroitre: il
s'iance dans les remparts, et, treignant de ses bras un arbre qu'il
rencntre, il s'crie d une voix de tonnerre : c Soldats! abandonnerez-
vons votre chefr >
Les remparts furent enlevs a la balonnette. Dessalines, d'une
mninenee voisine, admirait tant d'intrpidit. On dit qu'il frappait du
pied la terre et se demandait pourqoi il n'avait pas ses cts un
tieuenant come Og. Alors, il envoya au combat la brillante 4*, qui
format sa reserve. Og fat oblig, aprs avoir perdu deux cents hommes,
d'oprer sa retraite sous la protection des forts de Logane et du Gou-
vernement (1). Dessalines it gabionner Talavigne. La seule fusillade
de cette position empchait les habitants de circuler dans la parties
Est de la yille (2).
XLI.V. Rigad avait senti importance de la diversion de Jacmel.
Il divisa son arme entire ses deux lieutenants, les adjudants-gnraux
Toureau et PtKin; au premier il ordonna d'aller occuper avec les
1V et la commuet de aynet, a neuf lieues de la place, commune
importate dou cette place tire ses vivres; il laissa le second avec
les 2' et le 4* au commandement du (Grand-ove. Il ne tarda pas se
porter en avant de Baynet, Il enleva plwuseurs camps qu'occupaient
tes troupe du Nord et ne fut arrt qu'au more de La Porte, o le
chef de brigade Ferbos qui commandant l'aile droite de la division
aptume lui it prouver un terrible chec de ce morne escarp le
feu pongeait sur te troupes du Sud, si violemment qu'elles lchrent
ypie. C'tat le premier combat que perdait Rigaud en personnel. 11
'assit sur une piece de canon, pour y rallier ses soldats, mais vainement,
iL JaI place ne se trouva pas seuleennt bloque par, terre une
flottiue de large canonnikres, commanders par Boi-Blanc, prit pos-
ses'bsio d la ibae de Baynet, empchant ainsi de la ravitailler. Alors
lo famainet fit cruellement sentir, On wongea vacuer : le 20 nivse


.2) b#1 4# /gijl, de t.












(10 janvier), le chef de brigade Birot runit un conseil de guerre;
malgr l'opposition des chefs de bataillon Og et Gauthier, l'vacuation
fut dcide. Mais cette nouvelle, les officers subalternes dclarrent
hautement que la place pouvait tenir encore et qu'il n'y aurait pas
seulement de la lchet l'abandonner mais bien trahison. Les soldats
furent du mme avis. Nanmoins Birot, Borno Dlar, Dupuche et Fon-
taine, ce dernier commandant militaire, s'embarqurent
furtivement dans la nuit bord d'une petite golette et se dirigrent
aux Cayes, mettant ainsi en pratique le funeste example que leur avait
lgu Beauvais (1).
La garnison ne se laissa point dcourager par cette infme dser-
tion. Gauthier fut proclam commandant en chef, Og commandant
en second. On jura d'tre fidle leurs ordres et de n'abandonner la
place que lorsqu'elle ne serait plus qu'un monceau de dcombres. Oh '
combien ne devons-nous pas regretter que tant d'hrolsme n'ait t
employ au sacrifice d'une cause plus honorable que celle de la guerre
civil !
XLV. Rigaud, malgr la pnurie de toutes choses, ne levait pas
l'interdit contre les Anglais, ce qui tait rpublicain et louable, mais
qui devait ruiner sa cause ; car les Anglais ne laissaient, en revanche.
aucun btiment amricain pntrer dans les ports de sa domination.
Toussaint, au contraire, laissait affluer le pavilion britannique dans
le Nord et dans l'Ouest. Ainsi Rigaud eut letter contre Toussaint, les
migrs, les Anglais et les Amricains !
Que devait-il faire alors ? Oprer en faveur de la place une diver-
sion, en forant la ligne de Belle-Vue. en tombant sur Logane, vide
de troupes, en poussant mme jusqu'au Port-au-Prince, o il avait
encore de nombreux partisans. Nul doute que Toussaint ne se ft trouv
oblig dle lever le sige. C'est aux homes de l'art et aux politiques
juger de sa conduite en cette circonstance.
XLVI. Ption, qui il avait t dfendu d'inquiter Clerveaux.
s'tait occup fortifier rgulirement l'enceinte du Grand-iGoive. Cette
enceinte ne l'avait pas t jusqu'alors (2). Il souttrait come tous les
bons citoyens des horreurs de cette guerre sacrilege. Desruisseaux.
Boyer et Segrettier taient les dpositaires de ses penses, qu'il n'avait
garde de communiquer A Rigaud, car depuis la partialit don't il avait
t victim l'poque e d la defense de l.ogane contre les Anglais.
il n'avait jamais cherch s'insinuer dans les conseils de ce gnral.
Bien plus, s'il avait t appel au commandment en chef de Belle-tue.
puis di Grand-GoAve, il no le devait qu' son rang d'adjudant-gnral
qui lui donnait forcment le pas sur les chefs de brigade, chaque fois
que Toureaux se trouvait ailleurs. 11 est mme remarquer que. bien
qu'il ftt venuJ joindre l'arite du Sud, dans le dnniment absolu de
toutes choses, il ne demand rien Higaud. pas plus que celui-ci ne
lui oirril. Ce fut Ilorgella qui d'abord lui donna un doublon son
arrive. Desuiisseaux n'eut pas plus tt appris sa position. qu'il accou-
rut lui remettre deux cents gourdes. Segrettier ne resta pas en arrire
dle res IIIIrq'(ues d'afleetloi, il alla A Miragoane et lui apporta plusieurs
chemises et p)alitalons. Ption qui acceptait come il savait donner.
sans verhliige et sals ostentation, avait ratrernellet'ent partage le line

(1) ItliKuil ncuieIllllt l Ia lv l'lvorl*ln'i elt1 ct dl'niillvIl I tio t l r'vil' tiliurantl toui t'terl' tt ot < 'rF. Ir'o t t l>>up 'ho ptHrent to part de
Ia'iilitell ii i t I ol lit I|rnc'lrt o le 13 [ruttt lr' an vit l nov', *rI'e tl7m v, It, furent ft'tit
pli'l r oiiili'a lriti i unii m 'v t't iltvtt rn t i t rt II ipa ntvurll t au lieu do leur tdeatinatiou
uIl' lhu 1 rlsss'llIl ior 1n ix >tm lri' 1ll8( ). ( .'((,s di'tes ,, 'er'vit's d' 'Kinup >t'/ie.
MINlbI'f'It 1lik1i IA iln I'l Noiti iti gIii l n'il Ittolithellit i i u 4ti 'ii-il Setgretller'.


1799


LIVRE V










PETION ET HAITI


avec Boyer, son adjoint, et Bellerose et Aly, ses amis. Il se proccupait
alors peu des procds de Rigaud son gard. Ne lui suffisait-il pas de
voir ct de ce gnral la France rpublicaine, c'est--dire la libert
et l'galit, pour qu'il se sentit dispos verser la dernire goutte de
son sang son service ? Aussi quand il eut reu de Gauthier et d'Og,
qui avaient tous deux servi sous ses ordres et qui connaissaient
l'tendue de son dvoment, quand il eut reu, dis-je, la nouvelle de
la fuite de Birot et de la position dsespre dans laquelle se trouvait
Jacmel, il se hta de demander Rigaud, qui tait alors aux Cayes,
l'autorisation d'aller prendre le commandement de cette place. C'tait
l que se trouvait le plus grand danger ; c'tait l qu'il voulait porter
sa tte et son bras.
XLVII. Resolution hroque don't l'amiti de Desruisseaux ne put le
dtourner Comme cette resolution tait toute spontane, Ption, -
combien d'officiers eussent agi avec autant de dlicatesse ? Ption
voulut s'exposer seul dans son prilleux accomplissement : il dclara
Boyer et Segrettier qu'il n'entendait nullement les amener sa
suite. Mais ces deux jeunes capitaines lui dclarrent, de leur ct,
que, quels que pussent tre les dangers qu'il y avait affronter
Jacmel, rien ne pouvait les empcher d'aller les affronter avec lui.
Bellerose et Aly avaient entendu la conversation ; ils vinrent briguer
aussi leur part dans l'expdition. Ption fut mu de tant de dvoment.
Il ne put que cder aux vaux des uns et des autres. Rigaud devait lui
envoyer Baynet quelques provisions. Alors il remit Desruisseaux
le commandement du camp du Grand-Gove. Il partit donc de cette
place le 27 nivse (17 janvier) (1) pour. Baynet, don't le capitaine
Borgella avait le commandement militaire. Il y rencontra Toureaux,
Faubert et Bellegarde, et trouva aussi dans le port une golette de
Jacmel, qui tait venue dposer des blesss et chercher quelques vivres.
Cette golette commande par Goye, bord de laquelle se trouvait le
capitaine Desvallons avec un dtachement de lgionnaires, avait dj
repris la mer. Mais, chasse par la croisire amricaine, elle avait t
oblige de rentrer dans le port. Plusieurs se refusaient renouveler
la tentative d'un retour si prilleux. Borgella avait dj puis toutes
les voices de moderation pour ramener les rcalcitrants leurs devoirs,
quand arriva Ption. Celui-ci, loin de se laisser branler par les dangers
d'un combat contre les navires amricains, fit assembler les lgion-
naires : Nous irons ensemble Jacmel, leur dit-il ; c'est l qu'est le
danger, c'est l quest notre poste ; il faut sauver nos camarades ou
mourir avec eux. Borgella, en exigeant votre retour Jacmel, ne
fait que son devoir: il ne faut point abandonner ses camarades en
pril > (2). Ce discours si calme, si plein de dignit et d'hrosme,
releva le moral des lgionnaires. On ne songea plus qu' aller vendre
chrement sa vie.
Enfin, le lendemain, un brick et deux golettes, commands par
Rouleau, arrivrent des Cayes, ainsi que Rigaud l'avait promise. Mais
quel fut le dsappointement de Ption, quand il vit que ces btiments
ne lui portaient que quelques barils de farine de manioc; secours insi-
gnifiant pour une place affame Rappelons ici que tous les ports du
Sud taient bloqus par les Anglais et les Amricains. Et comme Saint-
Domingue est tributaire, malgr la fertilit de son sol, du commerce
tranger, on ne laissait entrer dans le Sud aucun ravitaillement, -
tandis que le Nord et l'Ouest taient abondamment pourvus de toutes

(1) Notes du gnral Segrettier.
(2) Sige de Jacmel, p. 22.












choses. Quoi qu'il en ft donc de son dsappointement, Ption
s'embarqua dans la soire avec ses adjoints, ses domestiques et une
compagnie de la 2" demi-brigade commande par Duplant.
XLVIII. Les quatre voiles eurent le bonheur de ne pas rencontrer
les croisires americaines. Elles donnaient, le 29 nivse (19 janvier)
au matin, dans les passes de Jacmel, quand une barge vint annoncer
Ption que l'ennemi avait tabli une batterie l'embouchure de la
rivire, demi-porte de fusil des lignes de la place. Soudain, com-
prenant combien un dbarquement l'ancre devait l'exposer la
fusillade et la canonnade de cette batterie, il ordonna le dbarquement
sous voiles. Les chaloupes sont mises l'eau. Ption s'y jette des
premiers. Tous l'imitent. Et, malgr le feu de l'ennemi, dix heures,
hommes, munitions, vivres, taient terre (1).
Accueilli sur la plage par Gauthier et Og, Ption se dirigea vers
la place d'Armes, o le commandement lui fut remis aux cris de Vive
la Rpubliquel Vive Ptionl Tous les forts de la ligne salurent le
nouveau chef. L'enthousiasme tait gnral; les malheureuses mres
et les enfants mme semblaient le partager. C'est que tous connais-
saient l'humanit, la bravoure et les capacits guerrires de l'adjudant-
gnral. Tout prit en effet une nouvelle direction : le rouage adminis-
tratif fut simplifi ; tous les employs blancs, don't le dvoment
tait suspect, furent renvoys ; le service fut concentr aux mains de
M. Imbert, multre, don't la probit, les capacits, le patriotism, ne se
sont jamais dmentis.
Mais avant de suivre les operations de ce sige mmorable, qui
lui seul et suffi pour immortaliser un capitaine, voyons ce qui se
passait au camp des assigeants.
XLIX. Toussaint avait pris lui-mme la haute main de la guerre
du Sud, qu'il pensait promptement terminer avec le secours des Anglais
et des Amricains. Mais M. Roume vint imprudemment dranger ses
combinaisons : commenant s'effrayer de l'affluence du pavilion
anglais dans les ports de l'Ouest, de tant d'outrages continuellement
faits aux lois de la France, Roume, comme pour couvrir sa respon-
sabilit aux yeux du gouvernement de la mtropole, accept la propo-
sition que vinrent lui faire deux aventuriers, d'aller bouleverser la
Jamaque. Ces aventuriers s'appelaient Sasportas et Dubuisson, l'un
multre danois, l'autre blanc qui avait servi au Haut-du-Cap l'poque
de la guerre contre les esclaves. Il les envoya prparer les esprits. C'est
Martial-Besse, arriv avec Chanlatte tout rcemment de France, qu'il
destinait le commandement d'une expedition ultrieure. Mais les
aventuriers furent trahis, arrts et jugs. Les rvlations du blanc lui
valurent la vie. Quant au multre, il monta la potence avec un cou-
rage qui tonna tous ceux qui ne savaient pas ce que peut un rpubli-
cain. Cette funeste tentative consterna au dernier point Toussaint.
N'avait-il pas, dans son trait secret avec Maitland, pris l'engagement
d'empcher toute entreprise contre les possessions anglaises ? Aussi
quatre btiments, le Vengeur, de 8 canons, le Lvrier, de 12, l'Elan, de
16, l'Egyptien, de 18, charges de provisions, d'artillerie, de munitions,
sous les ordres du capitaine de vaisseau Lacroix, qui devaient aller
bloquer Jacmel, furent en reprsailles capturs devant Tiburon le
3 frimaire (24 novembre) par la frgate le Sole-Bay, et conduits la
Jamaque, o ils furent vendus. L commence la msintelligence de
Toussaint avec Roume.
Toussaint ne se rebuta pas cependant de ce contre-temps. Il mit


(1) Sige de Jacmel, p. 22.


1799


LIVRE V










PETION ET HAITI


en rquisition plus de six mille cultivateurs, et travers une route,
seme d'affreux prcipices et de mornes pic, il fit transporter de
Logane une nouvelle artillerie, une piece de 18, un mortier et
un obusier. Dessalines les plaa Talavigne, et commena bombarder
la place. Toussaint arriva en personnel pour active les travaux du
sige. Il tablit son quarter gnral sur l'habitation Pasquet dans
les hauteurs de la place. C'est de ces hauteurs qu'il regardait comme
Josu, pour nous servir d'une expression du gnral Kerverseau, ses
soldats se battre dans la plaine, tandis que lui-mme, il levait
les yeux et les mains vers le ciel. Il fit monter par Dessalines avec
la 4' une batterie l'aile droite de la division Laplume ; les travaux
n'en furent termins qu'aprs trois jours et trois nuits d'un feu con-
tinuel. Ils n'taient spars de la place que par la porte du pistolet.
Il envoya Christophe occuper le fort Pavillon, qui n'tait que fai-
blement gard. Ainsi tait resserre la place de Jacmel, quand Ption
vint en prendre le commandement. Et bientt Toussaint fit inviter le
commandant de la frgate amricaine le Gnral Green, qui tait mouille
aux Anses--Pitre, de venir tablir sa croisire dans la rade. Cette croi-
sire ne fut leve qu'aprs le sige, contribuant autant que l'arme du
Nord affamer les malheureux Jacmliens.
L. M. Roume tait dans la position la plus fausse dans cette affreuse
tourmente. Il avait, ds qu'il eut pris les rnes de l'agence, aussitt que
Toussaint tait venu le rencontrer au Port-au-Prince, crit au ministre
tant de choses logieuses de ce gnral, c'tait un philosophy, un
guerrier et un lgislateur, qu'il avait vritablement compromise
l'impartialit de son mandate. Il ne pouvait plus dire la vrit la
mre-patrie, sans se djuger. Et combien d'hommes ont le courage de
se djuger ? Toussaint l'avait forc de traiter avec les Amricains.
Toussaint avait, de son propre chef, trait avec les Anglais. Roume
n'ignorait pas cette dernire circonstance, puisque toute la colonie le
savait. Sa conduite entire Rigaud et Toussaint tait trs embarrassante,
et il et t fort difficile de se retire du thtre de tant de fureurs pour
aller clairer la France sur le drame colonial. Il est vrai qu'il n'y
songeait gure.
Le gnral Kerverseau, au contraire, ne cessait de s'tonner que
le perscuteur fanatique des migrs et l'ennemi jur des Anglais se
trouvt tre le rebelle et le tratre la patrie, tandis que le protecteur
des migrs et l'ami des Anglais ft dclar par l'autorit national
le patriote par excellence et le sauveur de la colonie (1). Il
s'appliquait faire comprendre la mtropole combien cette guerre
outrageait le ciel et l'humanit. Ses avis ritrs finirent par mouvoir
le Directoire, qui rsolut d'envoyer le capitaine Dubois sur la corvette
la Diligente, porter des dpches, avec la mission occulte de recueillir
des dtails sur le vritable tat des choses.
Toussaint avait des espions partout. Onze jours avant son dpart
de France, la corvette avait t mise en rquisition, et l'ordre de rqui-
sition envoy Santo-Domingo o on savait qu'elle devait d'abord
toucher. Ainsi fut contrarie l'unique mission tente par le Directoire,
don't le rsultat pouvait mettre un terme cette guerre fraticide (2).
Kerverseau, de son ct, avait t remplac par Chanlatte, et
rappel au Cap ; mais peu confiant dans la politique de Toussaint, ce
gnral fut se rfugier Porto Rico.

(1) Lettre au ministry, de Santo-Domingo, 2 vendmiaire an vin (24 septembre 1799).
(2) Mmoire sur l'tat politique, commercial et militaire de l'ile de Saint-
Domingue, l'poque du mois de germinal an vii (mars 1800), par le capitaine
Dubois.











Kerverseau se souvenait qu' l'poque o il s'tait prononc contre
la leve en masse, et qu'il avait propose un accommodement, Toussaint
avait demand son replacement ; il se souvenait encore que le
capitaine Gressier, aide-de-camp de Beauvais, envoy en mission
Logane prs de Toussaint, avait t fusill sans jugement, sous le
prtexte ridicule que cet officer avait mdit du gnral en chef. De
plus, il savait qu'un miserable, son secrtaire, du nom de Ricart, vendait
Toussaint sa correspondence avec le ministre ; il savait pareillement
que M. Roume, malgr son caractre de reprsentant de la mtropole,
tait asservi au Cap, et n'et rien pu faire pour le protger. Il fit donc
bien de se retire sur un territoire neutre. Quand Toussaint apprit
cette nouvelle, voici l'trange lettre qu'il crivit Roume : Relati-
vement au citoyen Kerverseau, vous avez d voir, citoyen agent, tant
par mes lettres que par tout ce que je vous ai dit verbalement, que
je le connaissais mieux que vous. Il n'est pas possible qu'un ancien
chevalier de Saint-Louis soit rpublicain dans le ceur comme nous
autres. On appelle les personnel de cette trempe des rpublicains
factices. C'est--dire que leur civisme s'adapte aux circonstances :
de plus il a pous une femme de haute extraction, et qui, certes,
n'est rien moins que rpublicaine (1).
Toussaint oubliait alors qu'il avait t lui-mme chevalier de
l'ordre El Merito, au service de l'Espagne ? qu'il avait port les armes
contre la rpublique et la libert ? qu'il avait rtabli l'esclavage partout
o il tait all ? qu'il s'adressait au comte Roume de Saint-Laurent,
marquis de Sainte-Rose, qui cependant tait rpublicain, de son propre
aveu ? mais Kerverseau avait le malheur de ne pas approuver la guerre
atroce don't Rigaud supportait le poids : voil son crime aux yeux de
Toussaint.
LI. Le sige de Jacmel, pourtant, se continuait ; mais aprs l'arrive
de Ption, l'ennemi s'tait bientt aperu que ce n'tait plus le bouillant
Gauthier, ni le tmraire Og qui dirigeaient la defense. A l'oppor-
tunit des sorties, l'ordre avec lequel elles s'opraient, la faon
savante qui prsidait aux retraites, mme la justesse des simples
fusillades des avant-postes de la place, Toussaint comprenait qu'il avait
lutter contre un adversaire srieux. Chaque assault qu'il ordonnait
tait repouss avec perte. Enhardi par le succs, Ption avait ordonn
Og de dbusquer Christophe de la position qu'il occupait derrire
le fort Pavillon. Par malheur, Og fut oblig de battre en retraite devant
la mitraille d'une pice de 18, qui couvrait cette position. Christophe
rsolut de reprendre le Grand-Fort d'o il avait t culbut par le mme
Og.
Le Grand-Fort tait alors command par le capitaine Voltaire,
qui, avec une compagnie de lgionnaires, tint tte aux 1"r, 2 et un
bataillon de la 44*, compose des dbris des troupes blanches, jusqu'au
moment o parut Og avec la reserve. Christophe, attaqu sur le front,
sur la queue et sur les flancs, se retira en dsordre aprs avoir perdu
plus de cinq cents hommes (2).
Les boulets et les bombes pleuvaient sur la place. Un matin, au
moment o les officers du block-house prenaient leur djeuner derrire
le parapet du fort, un obus vint donner contre le mur de ce parapet
et rouler au milieu d'eux. Un canonnier, nomm Alcindor, ne songeant
qu'au pril que courent ses chefs, se prcipite sur le terrible projectile
et le rejette dans les fosss. Ption, averti de ce fait, leva Alcindor

(1) Logane, 2 nivse an vum (23 dcembre 1799).
(2) Sige de Jaemel, p. 24.


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LIVRE V







PETION ET HAITI


au grade de sergent. Un autre jour, Ption jouant au damier dans la
cour du gouvernement, le seul jeu auquel il s'adonnt quelquefois, -
une bombe clate ct de lui, met en fuite tous les officers qui
l'entouraient ; le bond de celui qui jouait avec lui fait renverser les
pions. Ption seul semble braver ce danger imminent. Il se met
ramasser les pions tandis que la bombe tue un ouvrier maon qui
rparait la poudrire. Les officers reviennent subir les plaisanteries
de leur gnral. Les projectiles labouraient littralement les rues.
Bientt aux pertes qu'ils occasionnaient en hommes, vinrent s'ajouter
les maladies et les mortalits qu'occasionne la famine. Le soldat ne
recevait plus depuis longtemps que l'quivalent de quatre onces de pain.
Tous les chevaux de la cavalerie taient dj mangs ; les moindres
gramines avaient t dvores ; les btes les plus immondes, chiens,
rats, lzards, tout servait de subsistence. On vit mme deux femmes se
jeter sur un soldat qui avait t tu d'un boulet de canon, s'abreuver
de son sang et assouvir leur faim de ses chairs palpitantes (1).
Malgr tant de dsolation, la garnison, les yeux fixs sur Ption,
continuait dployer la bravoure la plus extraordinaire : nulle plainte,
nul murmure. On n'eut gmir que d'une tentative de trahison: un
sergent de la lgion, du nom de Mimi-Dufortin, corrompu par un blanc,
chercha rpandre une adresse, par laquelle Toussaint tentait
branler tant d'hrosme. Mais il est arrt inopinment par ses propres
camarades, ainsi que le blanc. Des cris de fureur s'lvent contre eux,
ils sont maltraits, leurs jours sont en pril. Ption accourt, et dclare-
que nul n'a le droit de condamner sans entendre, de tuer sans jugement.
A cette voix aime du soldat, le tumulte s'apaise. Et traduits devant
un conseil de guerre, prsid par Og, Mimi-Dufortin et son corrupteur
sont condamns mort et fusills. C'est ainsi qu'en faisant respecter
la loi, les grands hommes s'immortalisent dans les circonstances o le
vulgaire se dshonore.
LII. Alors Ption souffrait la vue des femmes et des enfants
mourant sous ses yeux, faute de la plus faible nourriture. Mais, quoique
rduit lui-mme la ration de quatre onces de pain, il repoussa
plusieurs sommations que lui fit Dessalines de se rendre avec les
honneurs de la guerre. C'est avec le fer, le tonnerre et la foudre qu'il
veut oprer l'vacuation de la place. Il y avait dj cinq decades qu'il
s'y tait jet. Elle avait perdu, soit dans les combats, soit par la famine,
environ trois mille personnel, tant de la garnison que de la popula-
tion. Un conseil de guerre dcida l'vacuation. Le samedi 19 ventse
(10 mars) on ouvrit les portes de la place aux femmes avec leurs enfants.
Ces infortunes que les angoisses de la faim torturaient si cruellement
se dirigrent, les unes sur l'habitation Mnissier o se trouvait Dessa-
lines, les autres vers le fort Pavillon, o se trouvait le chef de brigade
Christophe. Celles que l'instinct avait conduites prs de Dessalines
furent reues avec cette humanity qu'on doit la femme et l'infor-
tune. Mais celles qui eurent le malheur de sortir du ct o se trouvait
Christophe furent d'abord repousses coups de canon, puis ramasses
mourantes, conduites devant lui et prcipites ainsi que leurs enfants
dans le puits de l'habitation Og. C'est ainsi que ce tigre ne cessait de
prluder cet enchanement d'horreurs qui rend son nom l'effroi de
l'humanit.
LIII. Ption envoya le chef de bataillon Jrmie, de la garde
national, sonder secrtement les avenues et chercher le passage le
moins prilleux. Ce brave officer noir, respectable par ses meurs

(1) Kerverseau au ministry, de Porto-Rico, 24 prairial an vm (13 juin 1800).











prives, admirable par son dvoment la cause du Sud, qu'il estimait
etre avec raison celle de la libert, accomplit non sans danger la mission
don't il avait t charge. Il ne trouva pas d'issue plus favorable qu'un
sentier qui, passant prs le block-house, conduisait sur l'habitation
Og, un quart de lieue de la place.
Mais sur cette habitation Og se trouvait un poste considerable.
Ption esprait l'enlever rapidement, traverser la rivire de la Gosseline,
et gagner les montagnes, avant que les assigeants eussent eu mme le
temps de rallier leurs forces ; par le Petit-Harpon, il devait alors se
diriger vers le Grand-Gove. Il ne s'agissait pour la russite de ce plan
que de tromper le gnral Dessalines par une feinte attaque, en lui
donnant ainsi penser que l'vacuation s'effectuait par la route de
Baynet. Dans la matine du 20 ventse (11 mars), Ption fit avancer
plusieurs pieces de champagne sur cette route, qui fut balaye toute la
journe, tandis que le fort de l'Hpital canonnait le poste situ derrire
le fort Pavillon. Dessalines renfora les troupes qui taient dans le
chemin de Baynet.
Ainsi tout semblait devoir couronner la pense de Ption d'un
plein succs. Ce gnral, la nuit close, ordonna aux garnisons des
forts d'enclouer leur artillerie et de se rendre sur la place d'Armes,
l'exception de la garnison du block-house, parce que, place prs du
sentier qui conduit l'habitation Og, cette garnison devait, aprs le
passage de l'arme, prendre place l'arrire-garde. Ption, entour de
ses principaux lieutenants, Gauthier, Brice-Noailles, Og, Segrettier,
Boyer, Galant, Marion, Nau et Papalier, donnait ses derniers ordres,
quand un blanc, M. Duproy, mdecin l'arme don't le dvoment ne
s'tait jamais dmenti, prtendant qu'il avait oubli ses instruments
de chirurgie, avertit qu'il allait les chercher. Mais loin de revenir,
l'homme infme court au camp de Dessalines, et lui dvoila tous les
secrets de l'vacuation (1). On fit d'abord peu d attention son absence.
LIV. Ption, huit heures du soir, se plaa l'avant-garde avec
Og, Segrettier, Boyer, Papalier. Cette avant-garde se composait de la
compagnie du rgiment de Faubert qu'il avait prise Baynet, et de deux
autres du mme corps qu'il avait trouves Jacmel. Jrmie lui servait
de guide : venaient ensuite soixante femmes, des enfants, des vieillards
et des blesss en tat de soutenir la route. Le gros de l'arme tait com-
mand par Gauthier. On allait s'branler, quand on entendit le pas de
charge des troupes du Nord. Ption precipita la march. Dj il
atteignait le sentier du block-house, quand Christophe, la tte des 1"
et 2, parut auprs du glacis. Le commandant Brunache, du 1" bataillon
de la lgion, se trouvait encore dans ce block-house. Ce capitaine, cou-
vert de cicatrices au service de la libert, avec toute la verdeur d'un
jeune homme, parut une embrasure : Je suis encore, s'cria-t-il
< l'avant-garde de Christophe, commandant du block-house; personnel
" n'y mettra les pieds avant que je n'en sois sorti. L'audace de ce
brave arrte un instant l'ennemi. Les canons sont enclous. Brunache
prend sa place l'arrire-garde.
Ption fut assailli au post Nrette, prs du bassin Cayman (2).
Ses compagnons semblaient chanceler. Alors il leur pronona ces

(1) Duproy prit du service sous Toussaint. I habitat le Cap-Rouge, prs de
Jacmel, quand arriva l'expdition franaise. Son quarter se souleva en 1802. Il faisait
parties d'un dtachement qui marchait sous les ordres de Dieudonn Jambon contre
l'insurrection. Ce dtachement ne rencontra sur l'habitation Rabouin qu'un homme,
c'tait un ancien esclave de Duproy lui-mme. Ce dernier se mit sa poursuite.
Mais le noir fit volte-face, et d'un coup de fusil 1l l'tendit bas de son cheval. Juste
fin d'un tratre I
(2) Notes du gnral Segrettier.


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LIVRE V









40 PETION ET HAITI

mmorables paroles : Eh quoi vous laisserez-vous abattre par les
a fatigues et les dangers insparables de la guerre, lorsqu'une femme,
< pour se dfendre des faiblesses de l'amour et pour se drober la
honte, a eu nagure au Port-au-Prince le courage de se donner la
mort ? Raidissez-vous donc contre les prils qui vous environment;
vous les surmonterez et vous remplirez vos nobles destines (1) !
Ces mots ranimrent le courage du soldat. La baonnette en avant,
les grenadiers s'lancrent sur la onzime demi-brigade. La mle fut
horrible. Les femmes et les enfants qui se trouvaient entire l'avant-garde
et le gros de l'arme se rejettent en arrire, tout perdus et en poussant
des cris douloureux. Ici la march est arrte pendant que Ption,
travers mille morts, avait pass sur le venture de Christophe et de Nrette.
Gauthier se trouvait pris en tte et en queue. Il eut recours un stra-
tagme qui le sauva. Il fit crier grce! par ses compagnons. Christophe
ordonna la cessation du feu. Alors Gauthier, Brunache, Galant, Marion,
parcourent rapidement les rangs et donnent aux soldats pour dernier
cri de ralliement celui de Vive la lgion! Le courage se relve. On
s'lance avec fureur sur le front des troupes de Christophe au cri
magique de Vive la lgion! Christophe voit enfoncer ses rangs. Et tant
d'nergie tait si faite pour surprendre, qu'il n'osa pas poursuivre
ces braves.
Ption, de son ct, tait poursuivi dans la direction de la Rivire-
Gauche par de nouvelles troupes et des nues de cultivateurs. Mais il
prsentait tous les dangers son sang-froid ordinaire. Enfin il parvint
au-del de l'habitation Gast une demi-lieue environ de l'embouchure
de la Grande-Rivire; l seulement, le feu cessa. A huit heures du matin
il se trouva aux approaches du camp Tavet que commandait le chef de
bataillon Jeannot-Millien. C'tait un obstacle difficile franchir. Ption
n'avait plus autour de lui que vingt-deux hommes, presque tous officers,
tant les diffrents combats qu'il avait essuys dans cette effroyable nuit
avaient diminu ses forces (2) Nanmoins il ordonna la halte sur le
glacis d'une petite habitation voisine. Jeannot-Millien ne tarda pas
marcher contre lui. D'abord on changea quelques paroles : Il est
impossible, dit Ption, que vous ayez l'audace de me combattre,
quand toute l'arme de votre gnral Dessalines n'a pu m'empcher
de sortir de Jacmel. A ce discours prononc avec une assurance
toute martial, Millien crut sans doute la presence d'une force consi-
drable, car, aprs avoir chang quelques coups de fusil, il remonta
dans son camp.
Ption se remit en march. Il fut assailli par le feu d'une embuscade
vers les dix heures ; avec ses vingt-deux hommes, il la fora de se jeter
dans les bois. Ce nouveau danger lui faisait redouter d'en rencontrer
de plus terrible. Et tenant surtout coeur de sauver les drapeaux
qu'au moment de l'vacuation il avait fait rallier autour de lui et don't
jusqu' present il avait conserv l'honneur, il les retira des mains des
sous-officiers, en fit briser les hampes et ordonna aux officers de se
ceindre le corps des glorieuses couleurs de la libert.
C'tait dire loquemment qu'il voulait au besoin s'en faire un
linceul. Il continue par la route du Petit-Harpon. Il eut encore fran-
chir une nouvelle embuscade. Le dsespoir commenait gagner
quelques-uns des siens, quand le brave Figaro qui commandait le camp
Girard, o dj se trouvaient Gauthier et ses compagnons, vint le
rencontrer et le conduisit son poste, o l'on se revit avec une reli-

(1) Voyage dans le nord d'Haiti, par Dumesle, p. 375.
(2) Notes du gnral Segrettier.












gieuse motion (1). On fit le dnombrement : des quinze cents hommes
qui taient sortis de Jacmel, six sept cents rpondirent l'appel;
huit femmes seulement avaient pu suivre l'vacuation. Tout le reste,
hommes, femmes et enfants, avaient pri dans les combats ou taient
tombs sous le poignard de Christophe.
Ption ordonna le 23 ventse (14 mars) de dfiler pour le Grand-
Gove. Les braves de Jacmel entrrent l'aprs-midi dans cette place
que commandait alors Faubert : la garnison forma une haie d'honneur,
au milieu de laquelle ils passrent enseignes dployes, pendant qu'on
leur prsentait les armes, que les tambours battaient au champ et que
l'air retentissait des cris de Vivent nos frres de Jacmel!
LV. Portons nos regards en arrire : les Espagnols continuaient
Santo-Domingo l'infme commerce de la traite qu'avaient aliment
si cruellement Jean-Franois et Biassou, les deux anciens gnraux de
Toussaint ; ils achetaient des hommes dans les quarters qu'ils avaient
occups dans la parties franaise. Et prvoyant qu'un jour ils allaient
tre obligs de remettre la colonie la Rpublique, qu'alors la libert
et t proclame chez eux comme chez leurs voisins, ils embarquaient
pour Porto-Rico et la Havane le plus de noirs qu'ils pouvaient. Kerver-
seau, durant son agence, avait fait de vives rclamations l'audience
royale. Mais ceci ne suffisait pas au rpublicain Toussaint. Il demand
Roume la prise de possession de l'Est pour faire cesser ce hideux
commerce (2). Roume craignit d'indisposer la population espagnole
en y portant tout d'un coup la domination noire ; il se refusa cette
demand, sous prtexte qu'il fallait attendre de France quelques troupes
blanches. Toussaint concentra sa colre, comme il l'avait fait lors de
la tentative contre la Jamaque.
LVI. Mais cette colre ne tarda pas clater. Roume apprit la fin
douloureuse de Dubuisson ; il profit de la fte de pluvise pour donner
sa mmoire quelques regrets. Et effray plus que jamais de l'insolence
avec laquelle le pavilion anglais se prsentait dans les ports de la colo-
nie, il prit la resolution de faire une proclamation cet gard, qu'il
invita Toussaint de mettre execution. Mais le gnral avait donn sa
foi aux Anglais. Il se hta d'envoyer au Cap l'adjudant-gnral Ag,
son chef d'tat-major, blanc, ancien officer au 48e, arriv dans la
colonie lors de la mission de Sonthonax, don't la servilit lui tait
acquise. Toussaint priait l'agent de venir se concerter avec lui (3).
Roume se refusa ainsi ce vu, car il savait qu'il y avait au Port-
Rpublicain un agent britannique en activity de service. S'il avait
la faiblesse de se trouver dans le mme local que cet agent, il per-
drait alors tous les droits qui pourraient rsulter de sa mission ; et
Rigaud ainsi que tous les autres rvolts auraient raison de ne le
plus considrer que comme un instrument de Pitt. L'Angleterre
n'est-elle pas en guerre avec la France ? Les ennemis de la France
doivent tre ceux de ses agents : un agent franais ne doit point sou-
tenir un gnral qui admet dans son commandement les ennemis
de la France. Si vous voulez que je me transport auprs de vous,
faites publier ma proclamation. Si nous ne le voulez pas, il vaudrait
mieux que je retournasse en Europe ; alors veuillez m'envoyer la


(1) Le commandant Figaro vivait nagure encore dans le quarter du Grand-
Harpon. Ption, devenu president d'Haiti, lui fit donner par le snat la moiti de
l'habitation Santo, dans l'arrondissement de Logane. Je n'oublierai jamais le bonheur
avec lequel j'admirai ce vieillard, quand, aprs la revolution de 1843, il vint saluer
le gnral Segrettier, alors membre du gouvernement provisoire.
(2) Logane, 8 nivse an vii (29 dcembre 1799).
(3) Port-Rpublicain, 8 ventse an viii (27 fvrier 1800).


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LIVRE V










42 PETION ET HAITI

corvette la Diligente (1). Tardif hommage rendu au rpubli-
canisme de Rigaud !
LVII. Toussaint, pour premiere rponse, fait consigner M. Blan-
chard, secrtaire de l'agence, poser les scells sur les archives; ds
lors, plus de correspondence entire les deux autorits. On ne saurait
numerer tous les dboires que le grand philosophy, le grand poli-
tique fit, dans cette priode, essuyer son apologiste. Tantt, il lui
refuse mille gourdes valoir sur son traitement; tantt, c'est mme dans
son foyer domestique qu'il pntre et dverse quelque injure sur la
vertucuse pouse du pauvre agent.
LVIII. L, ne s'arrta pas la vengeance de Toussaint. Aussitt que
la prise de Jacmel lui eut donn un peu de quitude du ct du Sud,
il parut au Cap ; et le poignard, pour ainsi dire, sur la gorge, il fora
Roume lui donner, le 7 floral (27 avril), l'autorisation d'aller
prendre possession de l'Est. Aprs cet attentat, Toussaint fit partir Ag
pour Santo-Domingo et retourna son arme. C'est que Roume, plus
qu'aucun autre, avait enhardi l'audace de ce gnral; pour n'en donner
qu'une preuve, il suffira de dire qu'oubliant sa dignity de reprsentant
de la mtropole, il envoya Toussaint des exemplaires des campagnes
du gnral Bonaparte en Egypte, accompagns de ces rflexions crites
de sa main : Vous y verrez beaucoup de ces actions hardies, produites
e par le gnie qui voit en mme temps le pass, le present, l'avenir,
et qui, planant sur tous les lieux la fois, aperoit, juge, march,
e agit et dtruit l'ennemi avant qu'il ne souponne qu'on puisse
l'attaquer. Vous y verrez, dis-je, beaucoup de ces choses communes
Toussaint come Bonaparte (2). Ce sont de pareilles flatteries
qui ont toujours perdu les gouvernements. M. Roume pouvait-il
l'ignorer ?
LIX. Cependant Dessalines continuait la champagne du Sud. Ce
gnral, parti de Jacmel le 2 floral (22 avril), se rendit au camp de
Larivoire, dans les hauteurs de Baynet; il divisa son arme en deux
colonnes : l'une, celle de gauche, commande par Laplume, dirige par
le cruel Pierre Conil, prit le chemin de la Grande-Colline; l'autre, celle
de droite, commande par Nrette, dirige par Laporte, prit le chemin
de la Valle, tandis que Clerveaux devait partir de Belle-Vue et
s'avancer par la grande route sur le Grand-Gove.
Aprs avoir enlev le bourg de Baynet, Dessalines part, le
11 floral (1"e mai), sur les hauteurs de l'habitation Bory, l'ouest de
la petite plaine, au milieu de laquelle se trouve situ le Grand-Gove.
Cette dernire place, don't Ption avait repris le commandement depuis
son retour de Jacmel, renfermait une arme de prs de cinq mille
hommes, la plupart conscrits, mal arms, indisciplins, des 5" et 6"
demi-brigades (3) ; mais tous pleins d'ardeur. Le feu d'une embuscade
commande par Figaro annona l'approche de l'ennemi. Ption ordonne
Desruisseaux de se porter en avant avec la 5*. C'est dans les champs
de bananiers de Bory que le combat le plus meurtrier se livre, contre
l'avant-garde de l'arme du Nord, commande par Christophe. Desruis-
seaux, le fusil la main, paie de sa personnel comme un simple soldat.
Christophe est mis en droute. Dessalines fait avancer la 2". Desruisseaux,
toujours animant ses soldats de la voix et de l'action,, charge cette
nouvelle demi-brigade la baonnette. Dj tout plie devant lui, quand
une balle vint lui fracasser la tte. Baign dans son sang, il veut encore
(1) Cap, 13 ventse an vin (4 mars 1800).
(2) Cap, 14 pluvise an viw (4 fvrier 1803).
(3) Ce dernier corps venait d'tre organis ; Grin en tait le chef; mais il se
tenait plus constamment l'Anse--Veau, don't il commandait l'arrondissement. Aussi
se fit-Il trs peu remarquer durant cette guerre.










LIVRE V


continue le combat. Mais ses grenadiers, le voyant plus dangereusement
bless qu'il ne le pensait lui-mme, l'entourent et l'enlvent. Alors le
tambour bat la retraite. La vue de Desruisseaux mourant arracha des
larmes toute l'arme. Ption surtout, qui connaissait l'tendue de son
courage, la noblesse de son coeur, fut profondment afflig.
L'arme du Nord venait de perdre six cents hommes environ. La
vigueur de l'action sembla dconcerter son chef. Il ne fit aucun mou-
vement pour inquiter la march rtrograde de la 5', tant l'arme du
Sud inspirait encore de terreur Nanmoins, comme la plaine du
Grand-Gove tait envahie, Ption vit par les movements de l'ennemi
qu'il n'allait pas tarder tre attaqu sur ses flancs. Et comme, en cas
de dfaite, il sentait que toute retraite allait lui manquer, il ordonna
d'enclouer la grosse artillerie du clbre block-house, d'enlever les
munitions, de raser les fortifications. Les soldats allrent au-del de
ses ordres, ils mirent le feu la ville. Ption donna le commandement
de l'avant-garde Faubert, fit dfiler son ami Desruisseaux et les autres
blesss sur des brancards, et se mit l'arrire-garde avec Gauthier et
les lgionnaires.
LX. Ption entra au Petit-Gove le 12 floral (2 mai), o expira
Desruisseaux, en faisant des voux pour le triomphe des armes du Sud
et le bonheur de sa race. Ption le fit inhumer sur la place d'Armes,
au pied de l'arbre de la libert don't il avait t un des plus beaux
soldats (1).
LXI. Je regrette qu'un crivain national, M. Madiou, ait cherch
ternir la mmoire de ce brave, en avanant qu'il dsapprouvait la rsis-
tance que Rigaud opposa aux vues ambitieuses de Toussaint. Desruis-
seaux et sa famille avaient t victims des blancs l'affaire du Fonds-
Parisien. Il portait naturellement dans le ceur, comme Rigaud, une
haine invtre aux colons, don't Toussaint se faisait le protecteur.
L'hrosme avec lequel il avait combattu les Anglais, son empressement
aller prendre le commandement du Mle, au commencement de cette
guerre, durant laquelle il prit si glorieusement, toute sa conduite, en
un mot, repousse la supposition de M. Madiou. Il faut, avant d'crire
l'histoire, confronter les traditions, les vrifier les unes par les autres,
s'efforcer de dmler le vrai du vraisemblable. A ces conditions
seulement, on peut faire une oeuvre durable et utile.
LXII. Pendant qu'on rendait les derniers honneurs Desruisseaux,
Ption cherchait remonter le moral des habitants du Petit-Gove ;
mais il reconnut bientt qu'il tait impossible de se maintenir dans
cette place. L'vacuation tumultueuse des habitants rendait la confu-
sion gnrale. Quelques soldats, se rpandant dans les maisons qu'ils
trouvaient vides, commenaient les dvaliser et se gorger de
boissons. Ption, qui tait la sobrit mme et qui savait qu'avec des
soldats ivres, il n'y a que dsastres attendre, envoya des officers
dtruire partout les liqueurs. Le capitaine Segrettier, dans le seul maga-
sin de M. Santo, en fit verser plus de soixante barriques. Mais le soldat,
rus, avait dj presque gnralement fait sa provision. Alors il demand
grands cris de se porter sur le Pont-de-Miragone. Rigaud, qui tait
camp au bourg de l'Acul du Petit-Gove avec sa cavalerie, pour
empcher l'ennemi de couper la retraite son arme, se porta en per-
sonne dans la place, o dj l'incendie commenait s'allumer.
(1) Desruisseaux (Andr-Louis Renaud) naquit au Fonds-Parisien, le 12 novembre
1767, sur l'habitation de son nom. Son pre, multre libre, s'appelait Franois Renaud;
sa mre, quarteronne libre, Marie-Louise Frre, veuve de Nol Beaug marie de
seconds noces. Desruisseaux lui-mme se maria mademoiselle Marie-Simone Des-
mares, fille de Jean-Franois Desmares, don't nous avons vu l'histoire au commencement
du 1er volume. Desruisseaux mourut l'ge de trente-trois ans, six mois et deux
jours.











44 PETION ET HAITI

Dessalines, qui n'avait fait que traverser le Grand-Gove, occupait alors
l'habitation Dantis Pell, qui domine le Petit-Gove ; de ces hauteurs,
il vit, la lueur de l'incendie, six heures du soir, entrer Rigaud la
tte de son escorted, fier et superbe comme aux beaux jours de sa pros-
prit (1). Rigaud ordonna l'vacuation. Ce fut un spectacle doulou-
reux : les femmes et les enfants, charges de leurs effects les plus prcieux,
suivaient le chemin de Miragone, en troublant l'air de leurs cris
lamentables. A dix heures du soir, l'incendie redoubla. Ption fit
enclouer toutes les pieces de gros calibre, enlever celles de champagne,
et alla camper une lieue de l, sur l'habitation Chabanes. Le len-
demain, huit heures du matin, Dessalines occupa la place dserte.
Un seul homme parut. C'tait le capitaine Galant. Il rclamait la protec-
tion de Laplume. Loin de l'obtenir, il fut immdiatement fusill, pendant
que le pillage achevait de dtruire ce que l'incendie avait pargn.
Rigaud ordonna Ption de traverser le Pont-de-Miragone. Quant
lui, il voulut tenir tte l'arme du Nord, et tenter la fortune en
restant camp sur l'habitation Chabanes, l'Acul. Ption, aprs avoir
vainement combattu son ide, lui laissa heureusement cent cinquante
grenadiers pour appuyer les deux escadrons de cavalerie qu'il avait
avec lui (2). Ces cent cinquante grenadiers soutinrent, l'aprs-midi,
le choc de plusieurs bataillons, et couvrirent la retraite de leur gnral
au-del du Pont. Ainsi l'arme du Sud avait perdu toutes ses conqutes.
Rigaud n'avait plus dfendre que le sol du Sud proprement dit.
Combien ne dut-il pas alors regretter de n'avoir pas profit de toutes les
chances favorables qui s'taient prsentes devant lui ds le dbut de
la guerre Combien ne dut-il pas regretter de n'avoir pas port les
armes dans l'Ouest et dans le Nord, o tout ce qu'il y avait de ceurs
gnreux s'tait si spontanment prononc en sa faveur Mais la
funeste irrsolution de Beauvais avait commenc ses malheurs ; sa
funeste volont lui-mme de ne pas outre-passer les limits du dpar-
tement, dfinies par la loi du 4 brumaire, assignes par l'invitation
d'Hdouville, devaient les augmenter ; et l'espoir toujours flatteur de
voir la mtropole, don't il dfendait les principles, lui envoyer des
instructions, des forces, ou tout au moins ordonner aux deux parties de
mettre bas les armes, devait porter le comble son infortune.
LXIII. Ption fit briser le Pont-de-Mirogone qui, jet sur l'tang
du mme nom, fait communiquer les deux dpartements de l'Ouest et
du Sud. Il campa sur un petit morne, auquel est reste la dnomina-
tion de Fort-Berquin, du nom de l'habitation. Il y plaa les deux pieces
de 8 qu'il avait trouves au Petit-Gove, et fit, de plus, creuser un foss
du bord de l'tang au pied du mornet; en de de ce foss, il fit lever
un rempart qui couvrait encore sa position. Enfin, le poste fut fortifi
suivant toutes les rgles de l'art. Il n'y avait plus qu'un passage pour
l'arme du Nord, c'tait par la tte de l'tang, l'endroit appel le
Sault, sur l'habitation Amour. La defense de ce passage, dj pour ainsi
dire inabordable par la nature du terrain, fut confie au capitaine
Beaufils, avec un gros dtachement de la 2* demi-brigade. Ption avait
dans son camp Geffrard, avec la 4', Gauthier, avec ses quatre cents
lgionnaires. Il tait donc en measure de tenir longtemps en chec toute
l'arme de Dessalines. Faubert, avec la 3", et Delva, avec la 5, occu-
paient les Savanettes, presque au coude du chemin qui mne au
bourg de Miragone. Rigaud, aprs avoir prsid lui-mme l'tablis-
sement de ces divers camps, avait tabli son quartier-gnral sur
habitation Duparc; il y maintenait sa cavalerie encore imposante.

(1) Notes de M. Merlet, alors soldat dans l'arme du Nord.
(2) Notes du gnral Segrettier.


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LXIV. Dessalines, aprs s'tre repos quelques jours au Petit-
Gove, se mit en march contre le Pont. Il ordonna Clerveaux d'occu-
per le morne Olivier, sur l'habitation du mme nom, et d'y tablir de
l'artillerie ; l'tang sparait les deux batteries, loignees l'une de l'autre
d'environ trois cents toises. On se canonna pendant plusieurs jours
sans rien dcider. Dessalines, laissant Clerveaux devant le Pont, se
porta dans la nuit du 26 au 27 floral (16 au 17 mai) contre le passage
du Sault, avec presque toutes ses forces. Il russit, aprs un combat
terrible, enlever ce dfil, en le pregnant par l'habitation Besseignet,
et au jour il marchait pour contourner l'arme du Sud. Ption tait
perdu sans un lgionnaire, fait prisonnier l'vacuation de Jacmel,
qui s'vada et qui, cherchant rejoindre ses compagnons, rencontra
Rigaud au bord du ruisseau de Duparc. Ce lgionnaire announce son
gnral les manoeuvres de Dessalines. Chose extraordinaire des hommes
du poste du Sault fuyant dans les bois, aucun n'avait encore paru !
Rigaud envoie ordre Faubert de se porter en travers de l'ennemi. Ce
qui, surtout, consternait Rigaud dans cette supreme circonstance,
c'tait le danger qui menaait la garnison du Pont. Mais, par bonheur I
le capitaine Segrettier, revenant de Miragone, apprend de lui ce qui
se passe ; rapide comme l'clair, ce capitaine, chez qui l'ide seule de
sauver les jours de son chef et de ses compagnons augmentait un cou-
rage qui ne s'est jamais dmenti, se dirige fond de train vers le Pont,
voit l'ennemi qui s'avance en silence et lentement travers les bois,
redouble de vitesse, rencontre Chalumeau, capitaine, aide-de-camp de
Rigaud, l'engage vainement rebrousser chemin, rencontre un peu plus
avant, sur l'habitation Chlons, Faubert, qui accourait l'appel de
Rigaud, n'a que le temps de lui crier : Mettez-vous en bataille, voici
l'ennemi et d'une dernire traite, Segrettier est rendu auprs de
Ption.
Chalumeau, moins heureux que Segrettier, dans son dvoment
son gnral, venait de tomber sous une grle de balles. Le combat com-
mena presque aussitt. Faubert, la tte de ses grenadiers, culbute la
5" demi-brigade du Nord. C'est avec rage que ces grenadiers dfendent
le sol du Sud, si sacr pour eux. Dans la droute de la 5, elle perd un
de ses chefs de bataillon, Lamresse, multre. Dessalines fit avancer la
4" et la 8'. Le combat recommence avec plus de violence (1). Ption,
averti alors par Segrettier, envoie Og avec les lgionnaires renforcer
la 3". Og, qui, dans de pareilles circonstances, n'accourait pas, mais
volait, arriva au moment o la 3', succombant sous le nombre, tait
dfaite et presque anantie ; chacun cherchait son salut dans la fuite.
Nanmoins, aprs deux dcharges gnrales sur le front de l'ennemi,
qui occupait dj le chemin qui mne au Pont, Og, jugeant les choses
avec prudence, peut-tre pour la premiere fois, car toute sa vie mili-
taire n'est compose que d'actions de la plus rare tmrit, Og
ordonna la retraite sur le bourg de Miragone : c'tait la seule issue qui
se prsentait devant lui (2).
LXV. Rigaud, escort de quelques dragons, commands par le chef
d'escadron Borgella, fut oblig d'abandonner Duparc et l'immense
approvisionnement qui s'y trouvait. Ption, de son ct, courait un
danger plus imminent que jamais. Mais avec cet esprit serein qu'on
lui connait, et qui tait aussi un peu l'apanage de Geffrard, il concert
de suite un plan de salut. Ils firent enclouer les canons, jeter dans l'tang
les munitions de guerre et de bouche ; et avec les drapeaux, ils se
jetrent, accompagns de Segrettier, Gauthier, Boyer, Papalier, suivis

(1) Notes de M. Merlet.
(2) Notes du gnral Segrettier.


1799


LIVRE V










46 PETION ET HAITI

de la 4, compose alors de deux cents hommes au plus, dans les bois
pais et pineux de l'habitation Olivier, pour gagner le Carnage de
Miragone, chemin horrible frayer, durant lequel Aly, le vieil et
fidle Aly, montrait le courage d'un jeune homme. Ils entrrent
Miragone vers les trois heures de l'aprs-midi, les vtements en loques,
le corps meurtri et dchir par les rocs et les pines.
LXVI. Ption, quoique malade d'une fivre de fatigue, n'oublia
aucun dtail de son service ; il ordonna Faubert et Geffrard de se
porter avec les dbris de leurs corps et de la lgion sur l'Anse--Veau,
o commandait le chef de brigade Grin. Il se rendit, lui-mme, la
Chausse pour veiller l'excution de ses dispositions. Tout n'tait
que confusion dans ce pauvre bourg de Miragone ; la discipline mili-
taire se ressent toujours des consequences insparables d'une droute.
Ption se disposait a revenir au bourg, quand il vit une triqueballe,
instrument d'artillerie, qui gisait par terre. Il dit Segrettier de la faire
enlever. Un soldat du rgiment de Faubert s'y refuse ; Segrettier le
frappe de son sabre. Le soldat recule en arrire, d'une main mal assure
tire, et manque le capitaine: Faubert s'emporte, suivant son habitude,
contre Segrettier, et lui reproche violemment d'avoir d'abord frapp le
soldat; Ption intervint: sortant de son calme ordinaire, il s'exprime
avec une vhmence don't on ne l'et jamais cru capable, menaant Fau-
bert de mettre pour un instant de ct son grade d'adjudant-gnral, et de
punir en lui un tmraire. Soit que Faubert et senti en lui-mme son tort,
soit que cette sortie inattendue l'et dcontenanc, soit respect pour
son chef suprieur, peut-tre tous ces motifs runis, il ne rpliqua
rien. Quant au soldat, Ption ajouta qu'il l'et fait fusiller sur-le-
champ, sans sa profonde aversion pour le sang. Nobles paroles
qu'aucun acte de sa vie ne devait dmentir, et que justifie ce cri spon-
tan, sublime de ses concitoyens, quand il fut spar d'eux : IL NE FIT
COULER DE LARMES QU'A SA MQRT !
Cette scne augmenta la fivre de l'adjudant-gnral. Il ordonna de
lui prparer une barge pour se rendre l'Anse--Veau. Il s'embarqua
six heures du soir avec Og, Boyer et Aly. L'arme, avant de suivre
la mme destination, incendia la place, ainsi qu'elle avait fait des deux
Goves et de l'Acul. A lAnse--Veau, Ption ordonna Faubert,
Geffrard et Og d'aller rejoindre Rigaud Aquin. Et lui, que tant de
fatigues minaient dj, prouvant encore une recrudescence de la gale
qu'il avait gagne, en 1791, au camp de la Croix-des-Bouquets, il alla
s'tablir sur l'habitation Bzin. Bientt il se retira sur celle de Georges,
plus prs de la ville, afin d'tre mieux soign. Segrettier vint l'y
retrouver.
LXVII. L'invasion du Pont-de-Miragone dcouvrait la pninsule
du Sud ; la consternation fut gnrale. Quelques officers suprieurs,
parmi lesquels se faisait remarquer Toureaux, commencrent se sentir
dfaillir, au milieu de cette lutte sans chance de succs. On dit mme
que Toureaux, qui Rigaud avait fait tant de bien, trahissait ses plans,
en les dcouvrant l'ennemi. Tout le donne, en effet, penser: son
inaction sur la ligne des Ctes-de-Fer, le mystre qui l'enveloppe dans
cette priode supreme o nous sommes, le commandement militaire
des Cayes, auquel il fut appel par Toussaint, aprs, la guerre. D'un
autre ct, les populations souffraient des rigueurs du blocus maritime
des Anglais et des Amricains : tout leur manquait, pain, vin, linge.
Aussi se laissaient-elles aller au dcouragement. Jusque-l n'avaient-
elles pas vainement attend un regard protecteur de la mtropole ?
Les municipalits, loin de ranimer l'enthousiasme qui s'teignait,
s'attachaient entretenir et augmenter le dcouragement, en deman-
dant la paix. Il en rsultait que la voix de Rigaud ne faisait plus, comme












nagure, courir aux armes la masse des cultivateurs, tandis qu'une
dsertion effrayante claircissait les rangs de son arme. Rigaud fut
oblig de briser les corps populaires. Dessalines, sans doute, ignorait
ces circonstances, qu'il et pu faire turner son profit, puisqu'au con-
traire il semblait ne marcher dans le dpartement du Sud qu'en
tremblant, comme sur un volcan prt l'engloutir.
LXVIII. Rigaud, malgr tous les embarras qui l'environnaient,
malgr la faiblesse numrique de ses troupes, montrait plus de courage
et d'audace que jamais. Vainqueur le 10 messidor (29 juin) au combat
de Virgile o quinze cents hommes retranchs en mirent en droute
plus de six mille ; mais contourn, faute de forces suffisantes pour
garder toutes les avenues, il fut oblig de battre en retraite. C'est dans
cette retraite que le 16 messidor (5 juillet) le chef de brigade Og qui com-
mandait l'arrire-garde reut prs du morne Trem-Dufrtey une balle
la tte, au moment o, faisant volte-face, il repoussait une charge;
Og alla rendre le dernier soupir aux Cayes, comme si son berceau et
t destin tre sa tombe (1).
Rigaud voulut attendre l'arme du Nord l'entre d'Aquin, aujour-
d'hui Vieux-Bourg, car la ville fut depuis transfre sur le littoral. Il
fut attaqu le 17 messidor (6 juillet). Il se battit en soldat ; son habit
et son chapeau furent percs de balles. Il manqua mme d'tre fait
prisonnier. Cette journe lui fut d'autant plus funeste que le chef de
brigade Piverger revenant de l'Anse-Veau, par le Morne-Ocro, avec
l'adjudant-gnral Blanchet et trois ou quatre cents hommes levs
la hte, ne parut Aquin qu'aprs la droute ; attaqu son tour, Piver-
ger perdit son canon, son drapeau ; et bless, il fut fait prisonnier (2).
Rigaud laissa la 1" demi-brigade et la lgion Saint-Louis, place
que commandait le chef de brigade Lefranc. Il se dirigea aux Cayes o
il comptait s'ensevelir au besoin avec les dbris de son arme.
LXIX. Dessalines, alors fier de ses succs, march contre lAnse--
Veau. Il tait aux portes de cette ville le 19 messidor (8 juillet), que
Ption, toujours malade sur l'habtation Georges, l'ignorait encore.
C'est un jeune homme du nom de Charlier qui accourut lui annoncer
cette nouvelle ainsi que l'vacuation de la place par Grin. L'adjudant-
gnral, suivi de Boyer, de Segrettier et d'Aly, se dirigea incontinent
vers le Petit-Trou, o il avait tenu garnison une poque plus glorieuse.
De ce bourg, que Grin ordonna d'incendier, Ption s'embarqua le
lendemain avec ses officers et son domestique pour le Corail, d'o,
travers les montagnes, il se rendit aux Cayes.
Cette cit qu'il revoyait n'tait plus celle de 1794, au sein de laquelle
il tait accouru avec sa compagnie d'artillerie, la voix de Rigaud,
pour comprimer les fureurs de la reaction colonial. Ce n'tait plus la
cit o depuis le commencement de la revolution, toutes les fois qu'il
fut question de conqurir ou de dfendre la libert, on avait vu se
lever et s'agiter une vigoureuse population noire et jaune. Les esprits
taient en ce moment abattus ; le deuil de la guerre civil couvrait tous
les fronts, nagure rayonnants de glorieuses esprances, sans computer
une profonde misre occasionne par la cessation de tout commerce
avec l'tranger. Cit adoptive de mon ceur, pourquoi tes dsolations
ne s'arrtrent-elles pas l ?
LXX. Cependant le gnral Dessalines, aprs son incursion dans le
nord de la Pninsule, tait revenue son arme qui occupait Aquin. Il
se porta contre Saint-Louis, place forte qui avait appartenu la clbre

(1) Og (Benjamin), quarteron, naquit aux Cayes vers 1772.
(2) Piverger, multre, naquit Aquin vers 1768. Envoy Saint-Marc aux ordres
de Toussaint, on l'y fit mourir.


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LIVRE V










PETION ET HAITI


Compagnie des Indes. Il s'tablit sur l'habitation Allart, o le comman-
dant Martignac qui occupait le fort du gouvernement lui envoya
quelques coups de canon. Il se disposait avancer de nouveau, quand
il reut ordre de Toussaint de cesser toute hostility.
LXXI. De graves vnements s'taient accomplish au sein de la mtro-
pole : le gnral Bonaparte avait opr le 18 brumaire (9 novembre);
c'est--dire qu'au Directoire excutif il avait violemment substitu le
consulate don't il s'tait fait le chef. Ce Directoire qui venait de succom-
ber, gar par les rapports d'Hdouville, qui lui avait prsent Toussaint
et Rigaud comme galement dangereux pour les intrets mtropolitains,
par ceux de Kerverseau, qui tout en lui demandant d'intervenir entire
les parties, lui avait aussi dpeint les deux gnraux sous les mmes
couleurs, par ceux de Roume, don't la phrase n'tait propre qu' endor-
mir la vigilance de la France ; ce Directoire n'avait fait qu'une tentative,
celle du capitaine Dubois, pour s'assurer de l'tat des choses. Puis se
laissant aller aux orgies que l'histoire lui reproche, il n'avait plus song
aux torrents de sang qui inondaient les champs de Saint-Domingue.
On serait tent de croire que sa politique tait d'entretenir une funeste
rivalit entire les deux gnraux, afin d'empcher par l la colonie
d'arriver l'indpendance.
LXXII. Mais l'avnement du consulate, ces dispositions se modi-
fient. Peu de jours aprs cette revolution, le ministre demand des
mmoires tous ceux qui peuvent l'aider dans la question colonial.
Pinchinat en prsenta un remarquable par la sagesse et la grandeur
des vues (1). Le ministry, le citoyen Forfait, tint mme une con-
frence, le 11, avec ceux qui lui avaient fourni les mmoires. Mais
sans gards ces mmoires, le consulate arrta le 4 nivse (25 dcembre)
d'envoyer dans la colonie le chef de brigade Vincent, Raymond et le
gnral Michel porter la nouvelle constitution et une proclamation aux
habitants. L'acte de la nomination de ces envoys portait que Raymond
serait employ au rtablissement des cultures, et Michel, dans l'arme,
sous les ordres de Toussaint. La place de Vincent tait dj la direc-
tion des fortifications. La proclamation n'avait de remarquable que
ces paroles :
Les consuls de la rpublique en vous annonant le nouveau pacte
social vous dclarent que les principles sacrs de la libert et de
l'galit des noirs n'prouveront jamais parmi vous d'atteinte ni des
modifications. S'il est dans la colonie des malintentionns, S'IL EN
EST QUI CONSERVENT DES RELATIONS AVEC LES PUISSANCES ENEMIES,
c braves noirs, souvenez-vous que le people franais seul reconnat
votre liberty et l'galit de vos droits I II tait expressment
recommand aux envoys de faire inscrire la dernire phrase en
lettres d'or sur les drapeaux des bataillons de l'arme de Ia colonie.
Le ministry. crivit de son ct Toussaint ; il lui disait notamment :
Rappelez-vous que les armes qui vous sont confies doivent tre
EXCLUSIVEMENT employes contre L'ENNEMI STRANGER, CONTRE
L'ANGLAIS. Il l'invitait en outre faire publier la nouvelle constitu-
tion. Il lui recommandait de la prudence et de la moderation, de

(1) Pinchinat, fait prisonnier par les Anglais avec Rey-Delmar et Bonnet, ainsi
gue je l'ai dit plus haut, n'avait pas t admis au Corps lgislatif, non plus que
Delmar, par suite des vnements du 18 fructidor an vi (4 septembre 98). Rlu dput
en mme temps que Garnot et le gnral Rigaud lui-mme, par le dpartement du Sud,
dans les assemblies des 20 et 21 germinal an vii (9 et 10 avril 99), le 18 brumaire
empcha de nouveau l'excution de son mandate ; mais, prsent au premier consul,
il en fut accueilli avec bienveillance, comme l le dit quelque part. Dans le Mmoire
don't je parle ici, il demandait le rappel de Rigaud, la nomination d'agents civils pour
l'Ouest, le Sud et le Nord, un gnral europen pour commander la colonie, enfin
une amnistie gnrale.












travailler calmer les haines, touffer les ressentiments, d'tre grand
par de grandes choses. Enfin il attendait de lui par le premier aviso la
nouvelle de 'tablissement de la paix. Tout ceci tait bien peu, en
comparison des esprances que le nouveau gouvernement avait fait
concevoir, surtout Pinchinat.
Qu'on remarque que dans ces deux documents il n'est nullement
question de l'horrible guerre qui dvorait le pays. Pas mme une
mention de Rigaud.
Quel tait donc le but de cette mission pour laquelle on avait fait
tant de bruit ? L'humanit commandait, il me semble du moins, -
au gouvernement consulaire d'ordonner tout d'abord aux parties de
cesser leurs hostilits et d'appeler en France ou Rigaud ou Toussaint.
Mais c'est que l'art infernal qu'on appelle la politique a des secrets
horribles : en un mois, en quinze jours, toutes les chances de la lutte
pouvaient peut-tre changer ; alors il important de manager le vainqueur,
quel qu'il pt tre. D'ailleurs n'taient-ce pas de misrables ngres et
de vils multres qui s'entr'gorgeaient ? Si cette guerre finissait avant
la paix europenne, il et fallu la mtropole dployer trop d'efforts
pour rtablir sa puissance sur des populations dj disposes secouer
son joug. Ce sont ces calculs, n'en pas douter, qui dirigrent la con-
duite du gouvernement de la France.
LXXIII. Michel, Vincent et Raymond dbarqurent Santo-Domingo
le 1r floral (21 avril) (1). Ils prirent la route du Cap. Toussaint avait
donn ordre d'arrter les deux Europens. Quant Raymond, il avait
ordonn de le respecter, car il tenait faire croire qu'il n'en voulait
pas sa caste. Les bandits qui furent charges de l'expdition agirent
avec une violence digne de Christophe. Michel fut maltrait, mais
Vincent le fut beaucoup plus. Ce dernier fut jet bas de son cheval,
dpouill, forc de gravir le Morne-Rouge pied, mis en prison au
Port-Franais. Enfin Toussaint arriva du Port-Rpublicain, dplora
amrement, suivant son habitude, le mal qui avait t commis, prit
connaissance des dpches, et repartit pour l'Ouest le 25 floral
(15 mai) (2), l'esprit agit par les passages de la proclamation des
consuls et de la lettre du ministry que j'ai cities ; rien que la pense
d'y voir la dsapprobation de la guerre contre le Sud blessait cruel-
lement son amour-propre ; peut-tre aussi quelques remords s'levaient
enfin dans ce cour naturellement bon, chez qui les plus basses adulations
avaient pu seules oblitrer les notions du bien et du mal.
LXXIV. Quand il se fut un peu remis de ses violentes motions, il
demand le chef de brigade Vincent au Port-Rpublicain. Celui-ci y
tait rendu le 5 messidor (24 juin). Toussaint se plaignit amrement
que le premier consul n'et pas daign lui crire. A-t-il confiance en
moi ? demanda-t-il avec inquitude. Il se refusa faire publier la
nouvelle constitution, disant qu'elle tait dj sur les journaux, et dans
la nuit il se rendit Logane, plus que jamais agit, sans mme en
prvenir Vincent. Enfin aprs mille combats intrieurs, il ordonna une
suspension d'armes, et appela Vincent prs de lui le 13 messidor
(2 juillet). Il lui annona qu'il l'envoyait dans le Sud pour y offrir la
paix. Il lui adjoignit un noir et un multre, MM. Philippe Csar et
Arrault. Il remit ces parlementaires une lettre en date du 20 messidor
(9 juillet), adresse aux magistrats du people et tous citoyens franais
du dpartement du Sud, civils et militaires.
Ces citoyens, portait la lettre, vous diront ma faon de penser,
et vous assureront que je suis dispos accorder tout le monde

(1) Mmoire de Vincent du 20 pluvise an x (9 fvrier 1802).
(2) Mmoire prcit.


LIVRE V


1799










PETION ET HAITI


amnistie gnrale, pardonner et oublier tout ce qui s'est
pass, moyennant que l'on rentre dans l'ordre, que tous les hommes
tromps ou gars se rendent dans le sein de leurs families, et
c que les cultivateurs forcs de sortir de chez eux rejoignent leurs
c habitations respective. Toussaint fit ajouter ces paroles quelques-
unes des phrases de la lettre du ministry qui convenient le mieux
sa position. Puis il continuait ainsi : D'aprs l'humanit qui est
toujours mon guide et la lettre du ministry, je vous protest que j'ai
tout oubli et que je pardonne : je vous tends les bras. Si vous rsistez
encore ma voix, ce n'est plus ma faute. Enfin il terminait par cet
ultimatum : Rponse de suite, oUI ou NON (1).
La dputation, s'tant de plus munie d'un sauf-conduit de l'agent
de Roume, don't Toussaint daignait encore de temps en temps voquer
l'autorit mourante, fut s'embarquer Jacmel ; le 25 messidor
(14 juillet), elle tait aux Cayes. Rigaud, qui tait aux avant-postes de
Cavaillon, s'empressa d'accourir. Vtu du dolman, son habit ordi-
naire la guerre, un trabouc sur l'paule, un poignard la ceinture,
il descendit tel quel la maison qu'occupaient les parlementaires. Il
avait bien appris le retour de Vincent dans la colonie, malgr le
mystre don't Toussaint avait couvert le but de ce retour. Il s'attendait
tre rappel par le gouvernement consulaire pour se justifier, dans
le cas qu'on et donn raison son rival que le succs des armes cou-
ronnait. Mais il ne s'attendait pas s'entendre dicter la loi par ce mme
rival, quand il croyait n'avoir jusque-l agi qu'en vue des intrts
de la Rpublique. Aussi, quand il eut ouvert le paquet, quand il en eut
pris connaissance, il dgaina son poignard, le brandit quelque temps
comme pour terminer une vie qui, disait-il, lui tait charge (1).
Et qui plus que Rigaud avait le droit de rpter le fameux cri de
Brutus, lui qui avait vers son sang pour la Rpublique des Etats-Unis,
si ingrate pour lui ; lui qui avait, avec tant d'enthousiasme, acclam
celle de la France, don't il tait un des plus vaillants et des plus fidles
soldats ? Aujourd'hui, abandonn par la politique perfide d une mtro-
pole inique, il se voyait mconnu, blm. Il se voyait enfin somm de
se rendre merci et misricorde Certes, il lui fallout un effort plus
qu'humain pour reprendre le calme majestueux qui convenait sa
position douloureuse. Aprs avoir, pour ainsi dire, triomph de lui-
mme, il remit le glaive dans le fourreau. On dit que, sans la precaution
que Vincent avait prise de se munir d'une lettre de son fils Cyrille, qui
faisait ses tudes Paris, lettre o l'enfant donnait ce colonel le doux
nom de pre, Rigaud se ft port contre lui quelque attentat; mais
je ne saurais l'affirmer.
LXXV. Enfin Rigaud se dcida abandonner la colonie. Il envoya,
le 26 messidor (15 juillet), MM. Chalvir, Martin Bellefond et Latulippe,
le premier, blanc, le second, multre, le troisime, noir, prs de Tous-
saint, qui se trouvait au Petit-Gove, lui demander un dlai d'un mois
pour mettre ordre ses affaires. Toussaint, l'hypocrite semble
s'tonner que Rigaud voult quitter la colonie, qu'il voult surtout
emmener sa famille. Puisque Rigaud veut partir, qu'il parte, d'autant
qu'il y a une frgate amricaine au Cap, le Boston, sur laquelle doit
retourner le gnral Michel, pour annoncer la pacification. Mais qu'il
laisse sa famille pour veiller ses intrts. Il promet de la protger,
comme il et voulu qu'on ft en pareille circonstance pour la sienne.
Rigaud, dans ce cas, n'a plus besoin du dlai qu'il demand. Mais si, au
contraire, Rigaud veut rester dans la colonie, qu'il aille rendre ses

(1) Moniteur du 25 vendmiaire an Ix (17 octobre 1800).
(2) Rapport de Vincent sur sa mission, Cap, 27 fructidor an vin (14 septembre 1800).












comptes l'agent Roume: il sera certain de me voir adhrer avec
plaisir son retour dans le Sud en sa quality de gnral de brigade,
commandant sous mes ordres l'arme dudit dpartement.
Il proclame une amnistie gnrale, don't quatre personnel seulement
ne pourront jouir, parce que, s'tant rendues coupables de trahison,
il doit, pour le maintien de la subordination et de la discipline mili-
taires, faire une difference entire les hommes qui, attachs l'arme
du Sud, ont d obir au chef qui les commandait, -- lui seul tant
charge de la responsabilit de ses operations, et des hommes qui,
servant dans les armes du Nord et de l'Ouest, ont trahi la confiance,
l'honneur et la Rpublique. Ces quatre personnel sont Bellegarde qui,
en raison de sa quality d'tranger comee si un Franais pouvait
tre tranger sur un sol franais !) sera renvoy de la colonie, Millet,
Dupont et Ption, qui seront punis de leur trahison par quelque temps
d'arrt, aprs lequel ils seront rendus leur famille. Toussaint
demand, en attendant le dpart de Rigaud, pour le raffermissement
de la paix, qu'on fasse publier et mettre l'ordre du jour l'adresse don't
taient porteurs ses envoys, que la lgion soit renvoye Jacmel, que
Saint-Louis soit vacu, qu'on y mette une garnison mi-partie de
troupes du Sud, mi-partie de troupes du Nord.
Ainsi Toussaint rdigea, le 30 messidor (19 juillet), les instruc-
tions pour les citoyens Vincent, Arrault et Csar, dputs auprs
des autorits constitutes tant civiles que militaires de la ville des
Cayes, l'effet de mettre un terme la guerre civil qui afflige cette
infortune colonie, conformment aux ordres du gouvernement
franais, et sauver le dpartement du Sud des malheurs qu'entrai-
nerait aprs elle une plus longue resistance.
LXXVI. Ces instructions arrivrent aux Cayes le 2 thermidor
(21 juillet) en mme temps que les envoys de Rigaud. Celui-ci dit
Vincent qu'il tait absurde que Toussaint ost lui offrir de rester
dans cette colonie, encore plus absurde qu'il lui fit offre d'un bti-
ment pour aller en France : qu'il y en avait plusieurs dans la rade des
Cayes ; qu'ils taient sa disposition et qu'il en serait ainsi aussi
longtemps qu'il serait aux Cayes. Vincent lui dit alors qu'il allait
se retire pour lui faire connatre plus particulirement les volonts
du gnral en chef. Prcaution inutile, lui rpondit Rigaud, ses
volonts me seraient-elles prsentes en lettres d'or, que je ne les
accueillerais pas mme (1).
LXXVII. Nanmoins les communications taient ouvertes entire le
Sud et l'Ouest. Dessalines, au camp d'Allart, donna mme un banquet
auquel il invita le commandant de la place de Saint-Louis et quelques
autres officers. Il n'y fut question que de la paix. On dit que Dessalines
porta un toast en honneur de Rigaud. Lefranc, qui s'tait montr si
plein de courage l'aurore de la revolution, se laissa sduire ; Moreau,
chef de bataillon la 1" demi-brigade, suivit son example. La batterie
Saint-Eloi fut alors livre Dessalines ; la lgion commande par Gau-
thier, rduite cent cinquante hommes, fit sa soumission et se rendit
Aquin, d'o Toussaint l'envoya Jacmel. A la nouvelle de l'occupa-
tion de Saint-Louis, Rigaud fit battre la gnrale. Mais voyant combien
peu les esprits taient disposs une plus longue resistance, il envoya
M. Bonnard se plaindre Toussaint de cette violation de l'armistice.
Toussaint promit d'arrter la march de son arme. Mais loin de l,
cette arme vint occuper, le 8 thermidor (27 juillet), le bourg de
Cavaillon. Geffrard et Delva, incapables, avec les seuls dbris de leurs

(1) Rapport prcit.


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52 PETION ET HAITI

demi-brigades, de contenir le flot des ennemis, s'taient retirs sur la
route des Cayes, en de de la rivire de Cavaillon. Le premier, voyant
tout perdu, prit la resolution de se rendre Dessalines, malgr les
conseils de Delva. Dessalines lui ordonna de rallier ses troupes et de
revenir le joindre. Mais, rflchissant enfin combien on pouvait peu
computer sur un ennemi qui venait de violer l'armistice, Geffrard laissa
aux soldats la libert de leur conduite, et, travers le Malfini, il se
rendit au Corail, o avec Grin, il s'embarqua pour Cuba. Delva tait
entr aux Cayes.
LXXVIII. L'adjudant-gnral Ption, malade aux Cayes, comme il
l'avait t l'Anse--Veau n'avait pu prendre part aux dernires luttes
du Sud. Quoique accueilli avec froideur par Rigaud, au commencement
de la champagne, il lui avait, ainsi qu'on l'a vu, rendu plus de services
qu'aucun de ses autres soldats, croyant moins servir la cause d'un
homme que celle de la libert.
Il avait vu avec douleur les dfaites successives qui avaient accabl
Rigaud. M. Arrault, son ami, ne lui avait pas dissimul qu'il tait nomi-
nativement proscrit par Toussaint. II lui fallut donc songer aban-
donner son pays. Mais pauvre, malgr les gros emplois qu'il avait
accepts, emplois qui donnent si facilement aux mes ordinaires les
moyens de s'enrichir au dtriment des deniers publics, il fut forc
de demander Rigaud quelque prt. Et comme la caisse des Cayes
tait vide (1), celui-ci lui donna une dlgation sur le trsor de
Jrmie. Ption envoya en toute diligence son adjoint Boyer prs de
l'adjudant-gnral Dartiguenave, qui commandait la Grande-Anse.
LXXIX. Cependant, malgr les promesses de Toussaint, la march
de Dessalines ne s'arrtait pas; le 10 thermidor, au jour (29 juillet),
son avant-garde n'tait qu' trois lieues des Cayes. Rigaud ne pou-
vait plus dcidment se fier la parole de son rival. Tout donnait
penser qu'il cherchait s'emparer de sa personnel. Rigaud rsolut
de sortir immdiatement d'une ville dcouverte, presque sans garni-
son, dj affame par un long blocus, et o il n'y aurait eu qu'une vaine
tmrit vouloir continue la lutte. Il alla visiter les postes. Au fort
de l'llet le capitaine Landron s'apprtait canonner des btiments
de Toussaint qui louvoyaient sa porte. Rigaud le compliment de
son attitude nergique et lui dfendit de commettre aucune hostility.
Il alla faire la mme recommendation aux braves du block-house de
la leve qui commandait l'entre de la ville. Puis il fit ses adieux
la foule qui encombrait la place du March situe en face du Gou-
vernement. Ce fut une scne attendrissante : des cris douloureux
montaient jusqu'aux cieux; on se pressait sur les vas de son cheval.
Il s'arracha pniblement des bras de cette population, don't il avait
t si longtemps le plus ferme soutien. Il prit enfin, sous l'escorte
du chef d'escadron Borgella (2), la route de Tiburon, o il avait dj
fait diriger plusieurs btiments. Il y arriva sur le soir. L, il fit ses
derniers adieux ses compagnons et s'embarqua avec sa famille, sur
un navire danois, pour Saint-Thomas (3).


(1) M. Madiou dit, tome 2, page 60, que Rigaud emporta des Cayes une some
assez ronde, qu'il refusa de partager avec ses camarades. Alors pourquoi Rigaud
fut-il oblig de vendre son argenterie aussitt son arrive la Guadeloupe ?
(2) Je ne sais comment M .Madiou, page 60, a pu avoir le temps, dans une march
aussi clbre, de dcouvrir que Rigaud fit sentir aux compagnons de son escorted la
difference qu'il tablissait entire eux et ses parents.
(3) Dessalines ne fit nullement poursuivre, comme l'avance M. Madiou, le gnral
Rigaud dans sa course vers Tiburen ; bien plus, il refusa quelques infmes citoyens
de Torbeck l'ordre d'aller l'arrter. Trait tout--fait honorable sa mmoire.












LXXX. Ption fut aussi oblig de s'embarquer sans attendre le retour
du capitaine Boyer, qu'il avait envoy Jrmie auprs de Darti-
guenave ; du reste Boyer avait fait un voyage inutile, car le comman-
dant de la Grande-Anse avait jur sur l'honneur, en presence. de
Segrettier (1), que la caisse tait vide, tandis qu'il n'en tait rien,
puisque peu aprs il s'embarqua avec des fonds assez considrables et
qu'il oublia mme sous son lit une some de trois cents piastres. Ayant
appris le dpart de son gnral, Boyer s'embarqua le 15 thermidor
(3 aot) avec Dartiguenave lui-mme et cent trente-cinq autres officers
sur la golette la Vengeance, pour les Etats-Unis (2).
Le corsaire le Bonaparte, capitaine Bideau, sur lequel se trouvaient
Ption, Dupont, Borno-Dleart, Nicolas Brouard, Aly, qui, malgr les
representations de son matre, ne voulut jamais l'abandonner, et
beaucoup d'autres officers, se dirigea vers l'le de Curaao, colonie
hollandaise.
LXXXI. Toussaint fit son entre aux Cayes le 13 thermidor (1"r aot),
au bruit des cloches et de l'artillerie. Il entendit dvotement la messe.
Il fit une proclamation o il rendait louanges Dieu d'avoir bni la
bonne cause; il y renouvelait solennellement l'assurance de l'oubli
le plus complete de tous les vnements qui avaient eu lieu, pregnant le
ciel tmoin de la puret de ses intentions et de sa magnanimit. Il
invitait au travail et la concorde. Il se rendit mme sur l'habitation
Laborde, o il fit une assemble de chefs d'ateliers ; il catchisa ces
braves gens : Pourquoi voudrais-je du mal aux multres ? leur dit-
il ; est-ce que chiens jamais mod petits yo jousque dans zos? > -
est-ce que les chiens mordent leurs petits jusqu' leur faire du mal ? -
Mais, suivant un vieux noir, qui avait assist ce discours, les
chiens firent plus que de mordre leurs petits jusqu'aux os ; ils les
dvorrent Non-seulement nous voa chien mod pitit' li jouque
dans zos; mais nous moa enc chien mang pitit' li
LXXXII. Borgella, Lamarre et d'autres dragons qui avaient escort
Rigaud revinrent aux Cayes. Borgella (3), qui, faute d'argent, n'avait
pu suivre Rigaud l'tranger, se rendit au Gouvernement pour faire
acte de soumission. Quand on eut dit Toussaint que le jeune chef
d'escadron tait le fils de M. Borgella, l'ancien maire de Port-au-Prince,
Comment, lui dit-il, vous m'avez fait la guerre, moi, qui suis
l'ami de votre pre Gnral, lui rpondit Borgella, je crois avoir
fait mon devoir ; subalterne, il me fallait obir mes chefs ; d'ailleurs,
si j'avais abandonn le gnral Rigaud, comme beaucoup d'autres, vous
auriez t le premier me mpriser. Vous avez raison, rpliqua
Toussaint, vous avez raison. Mais que sont devenus Ption et
Bellegarde ? Ils se sont embarqus. Ils ont bien fait, ils ont bien


(1) Segrettier eut un moment la pense d'migrer. Mais se ressouvenant de l'amiti
que le gnral Laplume lui avait toujours tmoigne, il crut avec raison qu'il n'avait
courir aucun danger. Laplume l'attacha son tat-major.
(2) La Vengeance fut capture vers la pointe de Tiburon par la corvette amricaine
le Trumbull, et conduite Charleston. Dartiguenave arriva sur un parlementaire
Bordeaux, avec Boyer et trente-neuf autres compagnons, le 17 fructidor an ix (4 sep-
tembre 1801) (Dossier personnel de Dartiguenave (Jean-Baptiste). Ministre de la
marine de France). Boyer ne sortit de Bordeaux que pour retourner Saint-Domingue.
Un de ses voisins, M. Fournier-Verneuil, rapporte, dans ses Curiosits et indiscrtions
(Paris, 1824, chez Ponthieu, page 70), qu'il passait son temps dclamer les Plaideurs
de Racine et jouer de la clarinette, instrument qu'il voulait perfectionner, disait-il.
< Je n'aurais jamais cru, ajoute plaisamment Verneuil, que 'art de gouverner les
< peuples se puist dans un instrument vent.
(3) Borgella (Jrme-Maximilien), quarteron, n au Port-au-Prince le 6 mai 1773,
mort gnral de division en retraite dans la mme ville, le 30 mars 1844, l'ge
de soixante-onze ans, un mois et six jours.


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fait , rpondit Toussaint avec le dpit de voir ainsi lui chapper deux
nobles victims. Malgr la dignit t la sagesse de ses paroles,
auxquelles Toussaint sembla applaudir, Borgella ne fut pas moins plus
tard conduit avec beaucoup d'autres dans les prisons du Port-au-
Prince, et mis la barre. C'tait ainsi que Toussaint faisait excuter
sa prtendue amnistie. Plus heureux que beaucoup, Borgella ne fut pas
fusill. On le fit entrer comme capitaine la 13" demi-brigade, que
Toussaint forma avec les dbris de la 1"r demi-brigade, qui lui avait
ouvert l'entre de Saint-Louis. Les autres corps du Sud furent fondus
dans ceux de l'Ouest. On forma aussi une nouvelle 3 demi-brigade
avec les dbris de la lgion.
LXXXIII. S'il s'tait appliqu gurir leurs souffrances, Toussaint
se ft alors attir les bndictions des populations ; mais, au contraire,
il fit immoler dans le Sud, dans l'Ouest et dans le Nord, de nombreuses
victims sans aucun motif, uniquement pour satisfaire sa vengeance.
Cette conduite, par laquelle Toussaint se dshonorait, aprs avoir
si solennellement proclame l'oubli des torts, aprs l'avoir proclam
en invoquant le nom sacr de Dieu, tait faite pour soulever quelque
reaction ; il s'y attendait sans doute.
C'est d'abord Jean-Charles Tiby, noir dvou Rigaud, parce qu'il
connaissait l'amour de ce gnral pour la libert qui, le 3 brumaire
an ix (25 octobre 1800), lve au Camp-Perin l'tendard de la rvolte.
Laplume march la tte des 11" et 13" demi-brigades. Il entame une
ngociation avec Tiby, lui promet, au nom de Toussaint, la cessation
des affreuses executions qui venaient de soulever ce cur gnreux;
il obtient mme par son language la rentre des insurgs dans l'ordre
habituel. Mais Laplume n'avait pas plus de bonne foi que son gnral:
Tiby fut arrt et fusill.
Aprs Tiby, c'est Ambouille Marlot, multre, un de nos anciens
rvolutionnaires, capitaine d'une compagnie de milice, qui s'tait
signal dans les marches contre les Platons, sous Blanchelande et Harty.
Or, Marlot tait aussi impatient du nouveau joug. Deux blancs,
MM. Dumuzaine de Lagrenouillre et de Codre, tous deux lis avec
Rigaud, le second surtout, parce que sa mre en tait la marraine (1),
augmentent par leurs discours cette impatience don't Marlot tait
dvor ; ces anciens partisans de Rigaud croient, on aime tant
croire ce qui nous flatte ils croient que Moyse a pris les armes dans
le Nord, que la France renvoie Rigaud avec une armee pour le seconder.
Les veux se traduisent en plaintes, les plaintes en projects. Marlot devient
le centre des mcontents. On se runit au Fonds-des-Frres, o Marlot
avait son habitation. Ce dernier est proclam chef de l'insurrection.
- On dit que MM. Dumuzaine et de Codre, effrays alors de leurs
euvres, se seraient rendus en ville et auraient tout dvoil Laplume.
On dit mme que ces blancs n'avaient pouss les anciens libres une
prise d'armes que pour les faire tomber sous le glaive exterminateur
de Toussaint; car, ajoute-t-on, aucun blanc ne pouvait pardonner aux
multres d'avoir t les instigateurs les plus ardents de la libert
gnrale.
Mais l'espce de parent de M. de Codre avec Rigaud, l'hrosme
de M. Rousseau, autre blanc, don't Marlot avait fait son principal aide-
de-camp, qui ne voulut jamais sparer son sort de celui du malheureux

(1) Madame la marquise de Codre, propritaire de l'habitation du mme nom,
situe dans la plaine des Cayes, rpute pour ses grces et son bon ton, n'avait pas
peu contribu l'ducation de son filleul, Andr Rigaud. Son mari, M. de Codere,
commandant pour le roi aux Cayes, signal pour ses sentiments en faveur de la cour,
consquemment pompon blanc, prit assassin par les colons, le 4 aot 1790.












capitaine, et qui fut fusill dans cette mme affaire : tout me fait
repousser comme invraisemblable une machination aussi horrible ; les
blancs n'ont-ils pas dj assez de torts pour ne pas leur en forger ? -
Il est vrai que Dumuzaine et Codre ne furent nullement inquits.
Mais en ceci ne serait-ce pas la consequence de cette politique de Tous-
saint de ne pas vouloir atteindre les blancs, pour mieux endormir la
scurit de la France, tandis que, suivant lui, il fallait frapper sur les
anciens libres ?
Quoi qu'il en soit de cette appreciation (1), la gnrale fut battue
le 7 brumaire (29 octobre) ; Laplume alla camper sur l'habitation
Laborde. Marlot, pris au dpourvu, trahi peut-tre, poursuivi d'habita-
tions en habitations, alla se brler la cervelle sur celle de Bry.
Alors les arrestations et les excutions recommencrent avec plus
de violence que jamais ; les fosss des Cayes furent combls de victims.
LXXXIV. Me voici enfin arriv la dernire phase de la guerre
sacrilge qui dvora mon pays. Si, en commenant l'histoire de tant
de crimes, j'eusse prvu ce qu'il en coterait mon ceur, je n'eusse
jamais entrepris cette tche. Une seule consideration m'a soutenu dans
ce pnible travail, et m'engage le terminer : c'est que le tableau de nos
erreurs, de nos dsastres, de nos crimes, sera une leon assez efficace
pour nous faire rougir et gmir de nous-mmes et pour empcher le
retour de pareilles fureurs. Soyons dornavant indissolublement unis.
Pour ceci, que faut-il ? Fonder le rgne de la justice : la gnrosit,
la tolerance, devraient peu coter, quand il s'agit de la civilisation de
toute une race que beaucoup croient encore infrieure aux autres.
LXXXV. Un jour, c'tait le 29 dcembre 1793, il se passa un
vnement qui prouve combien le ngre aurait eu un cour plein de
piti et de magnanimit, s'il tait dvelopp par les bienfaits de
l'ducation. Sonthonax, dconcert la suite des mille trahisons qui,
d'un point de l'le l'autre, livraient l'ennemi tous les postes impor-
tants, rsolut, l'instar de la mtropole, d'organiser la terreur pour
sauver la revolution. Cette terreur, suivant le Jacobin, devait tre une
digue la lche et criminelle dsertion don't tous les colons blancs
donnaient l'exemple, laquelle participaient quelques infmes multres
et don't la majority des pauvres ngres taient les innocents complices.
Or, l'inauguration de la guillotine fut rsolue. Mais la sinistre renomme
de l'affreux instrument avait pass les mers. Aussi Sonthonax n'osa en
articuler le vrai nom ; il l'appela la machine. Il eut d ajouter infernale!
Un blanc, conome d'une habitation aux environs du Port-au-
Prince, nomm Plou, avait attent la vie d'un ngre. Ce blanc fut
pris, jug et condamn mort. Sonthonax, rendu implacable par la
peur que lui inspiraient les vnements, car rien ne rend plus cruel
que la peur, voulut donner la population colore, pour preuve de
son impartialit politique, comme premiere pture la machine, la
tte du malheureux Plou. D'abord cette machine fut essaye sur un
mouton dans la cour du Magasin de l'Etat. Le lendemain dimanche,
elle devait servir immoler un homme Le dimanche tait bien choisi,
car ce jour-l, dans les les, les ngres affluent dans les villes ; l'excu-
tion en acquerrait d'autant plus de solennit et devait surtout rpandre,
au loin dans l'me des populations, une salutaire terreur. Mais quand
l'ignoble machine eut subitement tranch l'existence de Plou, la foule
qui ondulait sur la place de l'chafaud poussa un cri d'horreur qui fit
trembler l'excuteur et don't l'cho se prolongea jusqu' la commis-

(1) Voyez dans le journal le Temps du Port-au-Prince, n, 40, 10 novembre 1842,
un article trs intressant de M. Emeric Bergeaud sur cet pisode de notre premiere
guerre civil.


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sion. Aussitt, noirs et multres cartent les gardes, se prcipitent sur
l'chafaud, et des mains, des pieds, avec des pierres et des manchettes,
ils ont bientt dmantibul, bris et disperse l'odieux instrument (1) !
Multre, sans prevention, sans prjug, sans haine de race, sans
rancune, je bnis le ciel de cet incident qui fit en un jour et pour jamais
disparatre la guillotine du sol de Saint-Domingue. Avec l'ardeur incan-
descente qui caractrise la population de cette le, avec la frocit, il
faut le dire, de L'Ouverture et de Christophe, n'est-il pas prsumer
qu'on et largement exploit la facility avec laquelle on peut trancher
la vie de l'homme, au moyen de cette dplorable invention ? Il faut
donc rendre grces au ciel que L'Ouverture, l'poque o nous sommes,
pendant cette horrible lutte, n'ait pas trouv sous sa main l'arme dan-
gereuse que l'instinct gnreux de la masse venait de proscrire.
LXXXVI. Nanmoins, malgr l'absence de la guillotine, il serait long
d'numrer la nouvelle srie de crimes qui suivit la tentative de l'infor-
tun Marlot. La vertueuse Claire Heureuse, depuis madame Dessalines,
acquit dans ces douloureuses circonstances des droits ternels la
reconnaissance de l'humanit. Dessalines l'aimait avec passion ; il
parlait de marriage. Mais cette femme pieuse se drobait toujours ses
soins. Toussaint fut oblig d'intervenir pour son lieutenant. Elle mit
pour condition ce marriage la mise en libert de quelques jeunes
hommes noirs et jaunes du Sud, qui gmissaient dans les cachots de
Logane, en attendant la mort. Ce premier point obtenu, elle demand
la mise en libert de tous les autres. Toussaint fut oblig de cder devant
les exigences de cette grande vertu. C'est sous des auspices aussi saints
que l'hrone Claire inaugura son union avec le vainqueur du Sud. Les
noces se clbrrent Saint-Marc.
Depuis, combien d'autres victims de toutes couleurs n'arracha-t-
elle pas au fer de la vengeance ? Pourquoi les femmes des autres
gnraux en faveur n'imitrent-elles pas toutes cette noble conduite ?
Madame Christophe, aussi pleine d'elle-mme que si elle et t dj
la reine d'Hati, plonge dans les enivrements de la ville du Cap, o son
mari menait un train de nabab, laissait passer le meurtre le poignard
la main, sans qu'on ait pu savoir si elle-mme elle essaya jamais de
donner quelque salutaire inspiration son mari. C'est qu'elle ne
s'attendait pas alors voir un jour ce mari oblig de se brler la cervelle,
pour se drober la vengeance populaire, un de ses fils gorg, l'autre
contraint de se cacher, ses filles se recommandant la commisration
publique, elle-mme, rduite aller l'tranger trainer le reste de ses
jours dans la misre.
Madame Toussaint, relgue sur son habitation de Descahaux, occu-
pe de ses plantations tait loigne du thtre des forfaits, les ignorait
souvent, et n'avait que la consolation de les dplorer.
LXXXVII. L'amnistie qu'avait proclame Toussaint fut tellement une
drision que, malgr la patte de velours que nous lui vmes faire
Rigaud, afin que celui-ci lui abandonnt sa famille, promettant de
faire respecter comme siennes les proprits de ce general, il fit con-
fisquer ses biens. C'est le gnral Laplume qui rentra dans les dpouilles
du vaincu. Meubles, animaux, crances, terres, tout fut Laplume en
vertu d'un ordre du gnral en chef du 27 fructidor (14 septembre):
mais Laplume ne connaissait pas le mot de restitution, dit Boisrond-
Tonnerre (1). Aussi fut-il la source de nouveaux malheurs pour Rigaud.

(1) Mmoires indits communiqus par M. Dat, ancien habitant de Saint-Domingue.
(2) Mmoires pour servir l'histoire d'Haiti, par Boisrond-Tonnerre, prcds
d'une ETUDE HISTORIQUE ET CRITIQUE, par Saint-Rmy, Paris, 1851, chez France, libraire,
quai Malaquais.











Cependant Toussaint, aprs avoir donn le commandement du
dpartement du Sud au gnral Laplume, celui de l'arrondissement des
Cayes Toureaux, le tratre, de Jermie Dommage, de Saint-Louis
Nrette, retourna dans l'Ouest. Et parce que c'tait dans la ville du
Port-Rpublicain que le Chef supreme avait invoqu l'appui de l'Etre
supreme dans la just croisade qu'il avait entreprise contre le Sud, il
voulut, comme soldat chrtien, s'y prosterner aussi devant l'image de
Notre-Seigneur Jsus-Christ pour le remercier de tant de bienfaits et
faire chanter un Te Deum des plus solennels. Cette crmonie eut
effectivement lieu. L'adresse qui 1 annona est un vritable monument
d'hypocrisie, d'impit et de sacrilge. Elle associait le ciel tous les
crimes. Cromwell fut dans cette circonstance dpass par son mule.
LXXXVIII. Mais laissons Toussaint-L'Ouverture (1) s'enorgueillir
dans la pourpre de ses triomphes et de ses forfaits, et suivons dans
l'exil tant de grands cours proscrits parce qu'ils ont trop aim la libert.
Le Bonaparte, sur lequel Ption s'tait embarqu, avait peu de vivres.
La famine se fit bientt sentir bord. On relcha Arba, petit lot
dpendant de Curaao. Le dnment des migrs tait tel, que Ption
vendit la selle de son cheval pour donner la plupart un peu de pain.
La position n'tait pas tenable : quelques-uns restrent Arba, le plus
grand nombre se dirigea la Guadeloupe. Ption et Dupont apprirent
qu'il y avait une frgate franaise en radoub Curaao, sur le point de
partir pour la mtropole. C'tait dans le moment le meilleur parti
prendre pour eux-mmes. Ils se rendirent donc Curaao.
LXXXIX. Ici il n'est pas inutile de dire ce qui se passait dans l'le de
Curaao : c'est l que les intrpides corsaires de la Guadeloupe
emmenaient la plupart des prises qu'ils faisaient sur les Anglais, car
c'tait le territoire de la Rpublique batave, allie la Rpublique fran-
aise. Mais les Anglais y fomentaient un parti en faveur de la maison
de Nassau, qui avait t dtrne en Hollande ; le gouverneur de la
colonie, M. Lauffer, tait la tte de ce parti. Loin de protger les
intrts des patriots bataves-franais, ce gouverneur souffrait que les
Amricains retinssent injustement le montant des prises franaises.
On craignait la Guadeloupe de voir surtout passer Curaao sous la
domination anglaise. On y destina donc une expedition ; les deux agents
du Directoire, le gnral Jeannet et le capitaine Bresseau, partirent de
la Basse-Terre, sur les corsaires le Lger, l'Alliance et l'Egypte-Con-
quise, commands par le lieutenant de vaisseau Martin. Lauffer avait
fait jeter la chane de fer qui, dans les crises, tendue entire les deux
parties de la ville Paounda-Petermain et Otro-Banda, interdit l'accs
de la rade aux pavillons trangers. Bresseau alors se rendit seul prs
du gouverneur et lui fit offre de protger la colonie. Le gouverneur s'y
refusa. Mais, ayant rencontr la Vengeance qui, par suite d'un combat
avec la frgate anglaise la Constellation, tait en radoub, Bresseau crut
devoir computer sur le capitaine Pilot, commandant de cette frgate,
pour tenter un coup de main. Il obtint de faire dbarquer ses troupes,
sous prtexte de les rafrachir. Mais Pilot ne voulut pas prendre part
une tentative don't il ne comprenait pas l'utilit : dans la nuit du 2 au
3 fructidor (20 au 21 aot), il coupa ses cbles, leva l'ancre, emmenant
Beauvais et sa famille, laissant le gnral Plardy, qu'il tait destin
conduire en France et qui avait embrass le project de Bresseau.

(1) Il est temps que je m'explique sur l'orthographe du nom de L'Ouverture.
Chacun convient que c'est un surnom, provenant du substantif ouverture. Parce que
Toussaint ne met pas d'apostrophe dans sa signature, faut-il omettre cette apostrophe
quand on imprime ? Alors, suivant moi, c'et t riger en principle qu'on peut
l'infini estropier les noms les plus vulgaires. Se permettrait-on d'imprimer Batiste
pour Baptiste ?


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LIVRE V










PETION ET HAITI


XC. Ption, Dupont, Brouard et Aly, qui comptaient prendre passage
sur la Vengeance, arrivrent Curaao, le 5 fructidor (23 aot), deux
jours aprs la fuite de cette frgate, fuite qui devait tre aussi funeste
Beauvais que celle qu'il effectua de Jacmel avait t funeste son
pays.
En effet, Beauvais (1) ne put repartir de Curaao pour l'Europe
que le 3 fructidor an vIIi (21 aot 1800), sur la frgate la Vengeance.
Jusque-l il n'avait pas trouv d'occasion. La Vengeance fut prise par
une frgate anglaise, aprs deux combats, et conduite la Jamaque.
Dirig en Angleterre, comme prisonnier, sur un navire espagnol, une
voie d'eau se dclara six cents lieues de toutes terres. On tira au sort
les passagers qui devaient prendre les embarcations. Le sort favorisa
Beauvais ; mais il obtint qu'on prit sa place sa femme et ses deux
jeunes demoiselles. Le navire sombra avec lui et plus de cent personnel,
le 7 brumaire an ix (20 octobre 1800). L'embarcation qui contenait
sa famille fut miraculeusement recueillie, aprs trois jours d'angoisses,
par un navire anglais. Cette famille fut conduite Bristol, o le gou-
vernement accueillit gnreusement son infortune. C'est l que madame
Beauvais sut se faire apprcier, comme elle en tait digne, par un
vieillard migr, M. Charles de Thusy. Repasse en France avec ce
gentilhomme, lors du grand acte d'amnistie du premier consul, elle
toucha du ministre dix-huit mille francs des appointments du mal-
heureux gnral. Elle mourut Paris le 15 floral an x (5 mai 1802),
en laissant aux mains d'un notaire, parce que M. de Thusy se trouvait
absent, le testament si touchant, que je prie le lecteur de me permettre
de rapporter ici :
En vertu de la loi du... ventse an..., je nomme tuteur de mes
chers et infortuns enfants le citoyen Charles de Thusy, que je prie
d'accepter la tutelle de mes deux filles, Caroline et Marcillette, qui
je n'ai laisser que ses bonts. J'espre qu'il ne les leur refusera pas,
et qu'il voudra bien leur rendre tous les soins que rclament leurs
malheurs et les miens.
Veuve BEAUVAIS (2).
Paris, ce...
Charles de Thusy sut dignement accepter ce pieux legs. Mademoiselle
Marcillette mourut ; mais madame Tisserant fait aujourd'hui honneur
l'ducation que sut lui donner le vertueux migr. Quoique ge, elle
est si ferme devant le malheur et si bnie devant le ciel, qu'elle a pu
survive M. l'abb Tisserant, don't la fin douloureuse, en vue des ctes
de l'Afrique, rappelle involontairement celle de son grand-pre.
XCI. Les deux compagnons, Ption et Dupont, eussent pri pro-
bablement comme Beauvais, sans le dpart inattendu du capitaine
Pilot. Dbarqus, ils se rendirent au Gouvernement. M. Lauffer, qui se
serait donn n'importe quels auxiliaires pour se dbarrasser de Jeannet
et Bresseau, offrit de prendre du service aux nouveaux arrivants. Ce
quoi ils se refusrent (3). Ils se dirigrent chez l'agent Bresseau, qui
ils remirent, quelques jours aprs, en sa quality de reprsentant du
Directoire excutif, un rapport sur les derniers vnements de Saint-
Domingue. J'aime transcrire tout au long ce rapport rdig par Ption.
Outre qu'il fait honneur intelligence et au coeur de Ption, il servira


(1) Plusieurs crivent Bauvais : c'est que lui-mme signait de l'une et de l'autre faon.
Je maintiens mon orthographe, parce que c'est celle-l qu'il signait le plus commu-
nement ; une grande quantity de lettres que j'ai sous les yeux en font foi.
(2) Ministre de la marine de France, dossier personnel de Beauvais.
(3) Notes du lieutenant-colonel Nicolas Brouard.











encore de rsum la guerre monstrueuse don't j'ai essay d'esquisser
les principaux traits :

Rapport fait Bresseau, par Ption, adjudant-gnral,
et Dupont, chef de brigade.
< Dchire par des factions de tous genres, la colonie de Saint-
< Domingue croyait toucher au terme de ses maux, lorsque le gnral
< Hdouville descendit sur ses rivages. L'intrigue, la cupidit et
< l'ambition, qui s'taient jusqu'alors partag l'empire de ce beau pays,
paraissaient devoir se dissiper devant le gnie du nouvel agent. Dj
< les cultures taient en vigueur, des rglements sages en promettaient
< l'entier rtablissement, une police svre tait tablie pour maintenir
le cultivateur et rprimer les vagabonds ; les amis de la France et de
a la prosprit des colonies concevaient de ce nouvel ordre de choses
les esprances les plus flatteuses ; l'vacuation de toutes les places
par les Anglais leur en donnait la presque certitude.
Cette poque, qui devait tre pour nous celle du bonheur, en
< rtablissant la libert de nos communications, devint au contraire
l'poque la plus funeste de notre revolution. Ce fut pendant les
ngociations qui eurent lieu pour la remise de ces places que l'intrigue
et l'or corrupteur de l'Angleterre agirent pour conduire le gnral
Toussaint prendre le parti qu'il a embrass depuis.
Il est vrai que, peu de temps avant ces vnements, des factieux
l'avaient proclam l homme prdit par l'abb Raynal, le Spartacus
de Saint-Domingue, et tout rcemment le premier homme de son
sicle. Il est possible que ces flagorneries politiques, en caressant son
amour-propre, lui aient fait connatre l'ide de la domination ; mais
la vrit est que ce n'a t qu'aprs ses entrevues avec le gnral
Maitland et avec ses agents qu'il a manifest son ingratitude envers
la France et qu'il a laiss entrevoir le vaste project qu'il avait conu
de donner des lois au people de la plus belle et de la plus riche des
colonies.
La presence d'un agent ferme et clair, qui runissait dj la
majority des suffrages en sa faveur, gnait le gnral Toussaint, de
telle sorte qu'il rsolut de s'en dbarrasser, et ds lors il suscita contre
lui des insurrections qui le forcrent se retire. Si l'agent, qui con-
naissait les intentions du gnral Rigaud et la religion des troupes
a qui taient sous ses ordres, s'tait rendu dans le dpartement du Sud,
a c'en tait fait du parti rebelle, et la colonie tait sauve ; mais des
" motifs que nous ignorons le dcidrent faire voile pour la France ;
son dpart, il dgagea le gnral Rigaud de l'autorit du gnral en
chef, et signal celui-ci comme un tratre vendu l'Angleterre et
l'Amrique, don't les operations n'taient diriges que par les Anglais
et les prtres.
Immdiatement aprs le dpart du gnral Hdouville, on vit se
dvelopper un systme affreux de perscution contre ceux qui avaient
montr un attachment inviolable la France et une entire soumis-
sion ses lois ; les officers civils ou militaires qui avaient suivi
< l'agent dans la colonie furent ou assassins, ou incarcrs, ou dports.
Ds lors la destruction des multres fut rsolue, et celle des blancs
devait suivre de prs ; les noirs mmes d'un sentiment contraire ce
systme pouvantable ne devaient pas tre pargns ; aussi des milliers
d'hommes de toutes couleurs ont-ils pri victims de leur attachment
la France et de leur fidlit.
Cependant le dpart de l'agent avait caus de grands mconten-
tements et jetait de vives inquitudes dans l'esprit de ceux-l mmes qui


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LIVRE V









PETION ET HAITI


< avaient concouru cet vnement. Toussaint prvint les suites qui
en pourraient rsulter en invitant le citoyen Roume venir, aux
terms d'un arrt du Directoire, prendre les rnes du gouvernement.
Mais cette demand, qui n'avait d'autre but que celui de gagner du
temps, tranquillisa les esprits et donna Toussaint le loisir de s'occu-
per son aise du dveloppement du project d'indpendance qu'il
avait conu. Il tait sr en outre de paralyser les operations de ce
nouvel agent et de rendre nuls tous ses efforts pour faire respecter
les lois de la Rpublique. Le citoyen Roume se rendit l'invitation
" du gnral en chef et au veu fortement prononc de toute la colonie.
< S'il avait runi au don de persuader qu'il tient de la nature la fermet
< qui convenait son caractre, il aurait pu encore sauver la chose
" publique; mais les bonnes intentions ne suffisaient pas alors; dans
" les crises politiques, il faut des faits, et l'agent tait trop faible pour
a prendre un parti dcisif. Sduit par les artifices de Toussaint, tromp
peut-tre par les apparences d'une fausse vertu, il se laissa bientt
subjuguer au point de se ranger servilement sous les bannires de
l'hypocrite, et il entrana dans le parti de ce dernier tous ceux que
< l'incertitude retenait encore dans la neutralit. La sanction qu'il
< donna tous les actes du rebelle, les louanges qu'il rpandit sur sa
conduite et la mise hors la loi de ceux qui dfendaient les intrts
de la Rpublique, jetrent le dcouragement et la consternation dans
tous les ceurs ; mais les dfenseurs de la Rpublique n'eurent d'autres
a sentiments que ceux que leur inspirait un noble dsespoir.
Ce fut alors qu'on vit paratre ce fameux traite entire le gouver-
nement fdral et celui de Saint-Domingue, sans la participation et
l'autorisation du Directoire excutif. Ce fut alors que des Franais
de toutes couleurs furent canonns, fusills, passs au fil de la
< baonnette par les satellites du tyran. Ce fut alors qu'on vit des
a btiments anglais frquenter les ports des Gonaves, du Port-Rpu-
< blicain, de Saint-Marc, de l'Arcahaye, et autres places sous la domi-
nation du gnral en chef. Ce fut alors que les migrs runis au
< Port-Rpublicain aiguisaient les poignards de ceux qu'une aveugle
< fureur avait arms pour dtruire les amis de la France et les dfen-
< seurs de ses lois. Ce fut alors qu'on vit sjourner dans le dpartement
de l'Ouest les d'harcourt, les Lafondbat, les Whigglesworth, agents
britanniques. Ce fut alors que reparut Saint-Domingue le gnral
Maitland.
Pendant six mois de combats et de succs, le gnral Rigaud
avait conserv la Rpublique le dpartement du Sud, mme au-del
de ses limits; et il et triomph sans doute des entreprises du
gnral Toussaint, si la pnurie des magasins et des arsenaux ne
c l'avait pas rduit la ncessit de se tenir dsormais sur la defensive.
Le sige de Jacmel, qui a dur quatre mois, et qui a cot sept
a mille hommes l'ennemi, de son propre aveu, ruina toutes nos res-
c sources. C'est de l'poque de l'vacuation de cette place que date le
commencement de nos revers. Et nanmoins nous soutnmes encore
pendant le course de sept mois les efforts runis de plus de dix mille
< hommes avec une petite arme de trois mille hommes, sans avoir pu
obtenir aucun secours, ni en armes ni en munitions de guerre, malgr
les measures prises par le gnral Rigaud pour s'en procurer dans
les les voisines et allies de la Rpublique.
Le gnral Toussaint, au contraire, aid de la puissance des
Anglais et des Amricains, avait non-seulement tout ce qui lui tait
a ncessaire, mais encore le secours de leurs btiments pour bloquer et
assiger nos places ; nos ports mis en tat de blocus, les btiments
qui y entraient ou en sortaient dclars de bonne prise, ne nous per-












mettaient plus d'en recevoir d'aucun port. Par l, le commerce fut
e ananti, les habitants dcourags et les troupes rduites ne recevoir
ni paie, ni vtements, ni aucune des fournitures qui leur sont
accordes par les lois.
Ce fut dans ces circonstances malheureuses qu'aborda aux Cayes
le citoyen Vincent, directeur gnral des fortifications, envoy
Saint-Domingue par le premier consul et charge, conjointement avec
le gnral Michel et le citoyen Raymond, d'employer tous les moyens
de persuasion qui taient en leur pouvoir pour amener les deux parties
une reconciliation. Quoiqu'ils fussent arrivs au, Cap depuis
trois mois, ils ne firent connaitre leur mission dans le dpartement
du Sud qu' l'poque o l'on jugeait que l'ouverture d'une ngocia-
e tion ne pouvait que hter notre perte. Le citoyen Vincent fut seul
e charge de cette mission, et l'on vit avec peine carter, non sans motif,
e le gnral Michel de cette ngociation. Quant Raymond, il avait
depuis longtemps perdu la confiance de ses concitoyens. Nanmoins
a le gnral Rigaud, voulant donner de nouvelles preuves de sa soumis-
sion la volont de son gouvernement et de ses dsirs pour la paix,
accept les propositions dures qu'on lui fit de la part du gnral
Toussaint, et il obtint le dlai d'un mois pour mettre ordre ses
< affaires et pour se retire de la colonie. Mais les maneuvres du gnral
Toussaint, sa mauvaise foi, ses perfidies, n'ont pas permis au gnral
Rigaud de jouir de ce dlai. 'a t dans le moment mme o les com-
e munications ont t rtablies sur la foi des traits que l'ennemi a
employ des moyens de corruption pour sduire les officers, tromper
e les soldats, encourager les factieux et jeter la terreur dans l'me des
citoyens paisibles ; le sjour des ngociateurs aux Cayes n'arrta pas
mme ses entreprises ; il s'empara de la place de Saint-Louis ; un
a tratre la lui livra. Des btiments neutres furent enlevs dans le port
des Cayes par ses corsaires, et une colonne de son arme avec des
navires charges de troupes de dbarquement march contre Jrmie.
Cependant cette conduite, qui semblait devoir amener une rupture,
ne produisit pas cet effet. Le gnral Rigaud s'en plaignit, et Tous-
a saint lui promit de faire cesser toute hostility. Mais cette maneuvre
mme n'tait qu'une nouvelle perfidie de sa part et un nouveau pige
qu'il tendait la bonne foi. Peu de temps aprs, il fit avancer son
< arme, s'empara du petit bourg de Cavaillon et s'approcha des Cayes,
d'o il n'tait qu' une distance de trois lieues le 10 thermidor au
matin, tandis que deux frgates et trois golettes en bloquaient
le port. Alors on vit clairement qu'il n'y avait plus de sret pour
nous ; que le but du gnral Toussaint tait de s'emparer de la per-
sonne du gnral Rigaud, don't il redoutait toujours l'influence. La
dfection de nos forces et l'puisement total de nos moyens ne nous
permettaient pas d'attendre l'ennemi ni d'engager une nouvelle
affaire avec lui. Le blocus du port, nous interceptant la retraite, nous
dtermina gagner le port de Tiburon, o nous nous embarqumes
pour nous soustraire au sort qui nous attendait ; le gnral fut reu
bord d'un btiment danois et fit route pour Saint-Thomas ; d'autres
btiments devaient partir de Jrmie pour porter l'tat-major de
cette place.
C'est aprs une traverse de vingt-cinq jours que nous avons
abord le port de Curaao, o nous croyions trouver la frgate fran-
aise la Vengeance, pour nous rendre en France, afin d'instruire le
gouvernement de ce qui se passait Saint-Domingue. C'tait dans
le sein de la mre-patrie que nous voulions dposer le sentiment de
nos peines et rclamer les secours que notre tat de dtresse nous
met en droit d'esprer de la bienfaisance national; mais trouvant


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LIVRE V










PETION ET HAITI


ici un agent du gouvernement franais don't la justice et l'humanit
compatiront sans doute nos maux, nous nous adressons lui avec
la confiance que ses vertus inspirent, et nous dposons en ses mains le
< rapport que nous devions notre gouvernement.
Fait Curaao, le 10 fructidor an viii (28 aot 1800).
Sign : PTION, DUPONT.
XCII. L'appel que Ption et Dupont faisaient Bresseau, au nom
de leurs compagnons d'infortune, ne fut pas vain. Bresseau fit venir
d'Arba les autres expatris, pourvut autant qu'il tait en son pouvoir
leurs besoins; il fut mme heureux de trouver prs de deux cents
braves, capable de le seconder dans la tentative qu'il mditait contre
la colonie hollandaise. Feignant alors de retourner la Guadeloupe,
il part de Curaao le 16 fructidor (3 septembre), avec Plardy, Jeannet,
Ption et ses camarades, etc. En dbouchant du port de Curaao, on
aperut l'Harmonie, l'Amour de la Patrie et l'Enfant-Trouv. Bresseau
les rallie ; et, arriv devant la baie de Saint-Michel, il ordonne de jeter
l'ancre. On descend terre, on fraternise avec le commandant du fort.
Enfin, le lendemain, on dbarque deux pieces de canon de bataille
la Rostaing et l'on march contre Curaao aux cris de Vive la libertl
dgageant ainsi les esclaves de l'obissance due leurs matres (1).
Cette arme se grossit rapidement: douze cents hommes campent
Otro-Banda. A la faveur de la nuit, Ption qui le commandant Bresseau
avait confi le commandement de l'artillerie, lve une batterie ; cette
batterie, qui porte encore le nom de Fort-des-Franais, commena
canonner Paounda-Petermain, parties orientale de la ville o se trouvent
la maison du gouvernement et les autres difices publics. La canonnade
de Ption rduisait les habitants aux abois. Le gouverneur, M. Lauffer,
tait sur le point de se rendre au citoyen Bresseau, quand, le 26 fruc-
tidor (13 septembre), parut une frgate anglaise, la Nride, commande
par Walkins (2). Le parti stathoudrien invoqua son assistance. Bresseau
fut oblig de lever le sige et de se rembarquer pour la Guadeloupe.
Les Anglais gardrent Curaao jusqu' la paix d'Amiens.
XCIII. Ption et ses compagnons descendirent la Basse-Terre, o
venait d'arriver Rigaud (3). Cette ville, qui m'a vu natre, tait alors
commande par l'immortel Delgresse, qui accueillit fraternellement
tous ces braves de Saint-Domingue. Ption et Dupont furent les premiers
songer se diriger en France, o ils espraient prendre du service
et poursuivre la glorieuse carrire qu'ils avaient commence parcourir.
Ils partirent donc avec Aly pour la mtropole le 21 vendmiaire
an ix (13 octobre 1800) (4). Faits prisonniers l'entre de la Manche,
ils furent conduits Portsmouth. Ce ne fut qu'au mois de nivse
(janvier), aprs avoir souffert toutes les douleurs des pontons, qu'ils
obtinrent d'tre renvoys sur parole. Dbarqus Fcamp, ils arri-
vrent Paris le 30 nivse (20 janvier 1801). Logs dans un modest
garni, rue du Clotre-Sainte-Opportune, dnus de tout, ils s'adressrent
au citoyen Forfait, ministry de la marine, pour tre mis en activity.
XCIV. Ici, on regrettera avec moi que je ne puisse mettre sous les
yeux du lecteur la lettre qu'ils adressrent au ministry cette occasion ;
mes recherches pour la retrouver ont t inutiles. Voici le rapport que
motiva leur lettre :

(1) Rapport du gnral Plardy, Paris, 9 messidor an ix (28 juin 1802).
(2) Lettre d'Augustin Rigaud au ministry, bord du Conqurant, Brest, du
14 fructidor an x (1e septembre 1802).
(3) Expos de la conduite d'Abraham Dupont, sans date.
(4) Expos susdit.











LIVRE V


RAPPORT.
Paris, 6 pluvise an ix (26 janvier 1801).
c Les citoyens Ption et Dupont, officers de couleur de l'arme de
< Rigaud, viennent d'arriver Paris. Ils sont dnus de tout et ne savent
< mme o aller pour vivre. Ils demandent aller rejoindre l'escadre
qui est Brest. Si le ministry l'approuve, il leur sera pay chacun
d'eux une conduite de chef de bataillon, quoiqu'ils s'annoncent comme
chefs de brigade; mais ils ne produisent aucune pice qui prouve
< qu'effectivement ils avaient ce dernier grade.
Le ministry donna l'apostille suivante : Les officers susdits sont
renvoys au personnel de la guerre.
< Sign: FORFAIT. >
Ption demand son traitement. Cette demand ncessita un
nouveau rapport :
Paris, le 16 pluvise an xx (5 fvrier 1801).
Le citoyen Ption, qualifi de chef de brigade par le gnral
c Rigaud, mais ne pouvant justifier de son titre, arriv de Saint-
Domingue et devant passer au dpartement de la guerre, conformment
l'arrt du Directoire du 9 vendmiaire an vi (30 septembre 1797),
c rclame le paiement de ses appointments depuis le 8 thermidor
an viii (26 juillet 1800), date du permis qui lui a t donn pour
s'embarquer, jusqu'au 30 nivse dernier compris, qu'il passa au depar-
tement de la guerre, ce qui fait cinquante-deux jours de l'an vini
c trois mille six cents francs par an, comme chef de bataillon, loi du
23 floral an v (12 mai 1797), jusqu' ce qu'il ait produit son brevet
de chef de brigade ................................ fr. 500
Et pour les quatre premiers mois de l'an ix, aux
c mmes appointments de trois mille six cents francs
par an .... ...................................... 1,200
Sur quoi il faut distraire ce qu'il a touch son pas-
sage la Guadeloupe, en numraire, la some de trois
cent trente francs ........................ fr. 330
620
En effects des magasins ................ 290 62
Partant il lui revient ...................... 2,230 >
C'est avec cette minime some de deux mille deux cents francs
que l'adjudant-gnral pourvut ses premiers besoins et ceux de
son ami Aly ; il ne dut pas lui en rester grand'chose, car, dpouills
par les Anglais (1), ils etaient arrivs Paris littralement nus.
XCV. Ption, autant et plus qu'aucun des officers coloniaux,
avait mrit son grade de chef de brigade adjudant-gnral; il
avait droit d'en attendre la confirmation par le gouvernement. Aussi
quel dut tre son dsappointement quand il eut connaissance de la
decision que je transmets ici, parce que tout ce qui touche Ption doit
intresser mes concitoyens :
c Paris, 4 floral an Ix (24 mai 1801).
Le citoyen Ption, officer de couleur qui servait Saint-Domingue
sous les ordres du gnral Rigaud, a t promu au grade d'adjudant-
gnral par les agents de cette colonie ; aujourd'hui il demand que
ce grade soit confirm par le premier consul.


(1) Lettre d'Abraham Dupont au ministry.


1801










PETION ET HAITI


OBSERVATIONS : Les agents envoys dans les colonies ont
< multipli leurs grades un point qu'on ne peut rendre ; on pense que
< ce militaire doit se regarder comme heureux d'tre trait au dpar-
< tement de la guerre, o il est pass, comme chef de bataillon, et on
< ne croit pas que le ministry veuille mettre sa demand sous les yeux
< du premier consul, vu qu'il ne sert que depuis 1792 et qu'en un an
de temps il a t fait chef de bataillon.
Au bas de cette observation de quelque brureaucrate mal dispos,
le ministry Forfait ajouta : L'intervention du premier consul est de ne
confirmer aucun de ces grades.
< Sign : FORFAIT.
Il est vrai que Sonthonax, dans sa dernire mission, sans doute
pour se prparer des proslytes ses projects destructeurs, avait rpandu,
avec une scandaleuse profusion, les dignits militaires ; il en avait
couvert des hommes nuls, qui n'avaient d'autres antcdents que le
meurtre, l'incendie et le pillage. Aucun gouvernement just ne devait
rellement confirmer de pareilles nominations. Mais n'tait-ce pas le
comble de l'iniquit que de refuser l'artilleur de la Sainte-Ccile, au
commandant du fort a-Ira, au vainqueur de la Coupe, au dfenseur de
Belle-Vue et de Jacmel, au gnral qui dirigea la retraite de l'arme du
Sud, qui tout rcemment encore venait de se signaler Curaao, le
maintien d'un grade qu'il avait gagn la pointe de son pe ? Dans
cette mtropole, o l'on voyait de si prodigieuses fortunes militaires,
combien taient acquises plus lgitimement et plus glorieusement que
celle de Ption ?
Enfin Ption fut mis la rforme, comme tous ses compagnons,
qui vinrent successivement en France ; il retira, le 24 thermidor
(12 aot), son tat de services qu'il avait dpos la marine ; c'est un
nouveau regret pour moi, car on et aim voir en quels terms cet
homme si plein de modestie parlait de lui-mme.
XCVI. Rigaud, muni de passeports du gouverneur de Saint-Chris-
tophe, arriva Bordeaux le 10 germinal (31 mars), sur le brick le
Reflchi. Ses autres officers s'embarqurent sur le Gnral-Brune, avec
le gnral Plardy ; faits prisonniers, ils ne revinrent des prisons
d'Angleterre qu' la fin de floral (mai). Parmi eux, se trouvaient Birot,
Millet, Bellegarde, Poisson, Dugazon et Maurice Bienvenu (1).
Le premier consul accord une audience Rigaud ; quand il eut
entendu son rapport sur les vnements, l'homme du sicle lui dit:
< Gnral, je ne vous connais qu'un tort, c'est de n'avoir pas t
vainqueur (2). En effet; mais alors pourquoi n'avoir pas envoy
Rigaud, pour appuyer sa resistance, des armes, des munitions ?
Pourquoi n'avoir pas parl ouvertement en sa faveur ?
XCVII. Le sjour de Ption Paris eut pour lui l'immense advantage
de dvelopper toutes les facults don't l'avait dou la nature ; il prit
une connaissance plus intime des hommes et des choses. Il s'adonna
surtout l'tude des mathmatiques, non pas, comme beaucoup, pour
le vain plaisir de les connatre, mais pour les appliquer l'artillerie,
cette arme qui il donnait, comme le premier consul lui-mme, toute
sa prdilection.

(1) L'llistoire d'Haiti, par M. Madiou, que je regrette d'tre si souvent oblig de
contredire, advance, tome 2, page 61, que Rigaud, sur la terre d'exil, refusa le pain
quotidien ses compagnons qu'accablait la misre. Rigaud, charge de famille,
n'tait pas assez riche pour subvenir aux besoins de tous ses compagnons. Mais j'ai
sous les yeux de nombreuses lettres adresses par lui en leur faveur au ministry de
la marine. Ces lettres seules suffiraient pour justifier ici la mmoire de Rigaud.
(2) Voyage dans le nord d'llati, page 176.










APPENDICE


APPENDICE

Cap-Franais, 15 messidor an vu (3 juillet 1799).
Par la vive et continuelle sollicitude du gnral en chef et de
l'agent du Directoire, vous commenciez, mes concitoyens entrevoir
l'aurore du bonheur ; l'ordre et la tranquillit paraissaient rgner d'une
extrmit de l'le l'autre ; vos liaisons commercials taient renou-
veles avec les Etats-Unis de l'Amrique, et mme vous n'en aviez
presque plus besoin depuis l'impulsion donne par le Directoire aux
places commerantes de la mtropole. Les propritaires, revenues de
leurs anciens prjugs, reprenaient possession de leurs habitations ; les
cultivateurs, ranims par l'assurance d'un dbouch avantageux,
travaillaient l'envi pour accrotre la flicit national, par le rtablis-
sement des cultures et du commerce de la colonie. Pourquoi faut-il
que tant d'esprances flatteuses s'vanouissent en un moment ? Pour-
quoi faut-il que Saint-Domingue soit entrane de nouveau sur le bord
d'un abme don't la profondeur est incalculable ?
L'agence s'est refuse, autant qu'il tait possible, croire qu'un
homme pt s'aveugler par une fausse ambition, d'aprs un chimrique
espoir, jusqu'au point de faire le malheur de son propre pays dans lequel
il s'tait distingu par de brillants exploits militaires et par un ardent
amour de la revolution ; mais la rvolte est proclame ; le sang
innocent a coul ; il n'est plus permis l'agence de n'employer que les
moyens de la persuasion ; sa responsabilit l'oblige ordonner le
dploiement de toutes les forces de la Rpublique Saint-Domingue.
Levez-vous en masse, 6 vous, gnreux militaires, et vous, intrpides
cultivateurs que votre attitude imposante force l'homme gar recon-
natre son erreur, ou que votre triomphe immdiat punisse le rebelle
qui mconnatrait l'autorit de la grande nation !
Voici le prcis de faits notoires dans l'le, mais qu'il imported de
dnoncer au people franais.
Des vnements trop connus pour qu'il faille en rpter le dtail
affreux sont cause que, depuis le mois de fructidor an iv, il existe
Saint-Domingue une sorte de petit tat indpendant de la volont
national, qui n'obit aux ordres de l'agence et du gnral en chef
qu'autant et de la manire qu'il plat au gnral Rigaud, ses officers
militaires, ses ordonnateurs, ses magistrats et autres fonctionnaires
publics, qu'il place et renvoie sa volont. Ce gnral dispose arbi-
trairement des revenues publics, et les dpenses ncessaires au maintien
de sa puissance usurpe absorbent les revenues de la parties la plus pro-
ductive de Saint-Domingue.
Au dpart de l'ex-agent Hdouville, son successeur fut instruit que
le gnral Rigaud manifestait des desseins hostiles contre le gnral en
chef Toussaint-L'Ouverture. Le nouvel agent, qui se plaisait croire
que son impartiale philanthropic parviendrait ramener le gnral
Rigaud dans la voie du devoir, et qui se croyait dans l'obligation de ne
ngliger aucune measure propre le retire de son garement, se trans-
porta directement de Santo-Domingo au Port-Rpublicain ; rendu l,
il rassembla prs de lui le gnral en chef et les gnraux Beauvais









PETION ET HAITI


Rigaud et Laplume, l'effet de prendre de concert les moyens de sauver
le pays et de consolider le bonheur public par un nouveau plan qui
runirait d'opinion les autorits et les citoyens ; qui ne reconnatrait
plus d'intrt colonial different du national; qui enfin n'aurait d'autre
but que l'organisation du pays conformment l'immortel acte cons-
titutionnel de l'an IIi.
Le gnral Rigaud, loin de rendre l'agent sa confiance, ne vit en
lui qu'un imbcile soumis aux volonts du gnral en chef; Rigaud
part surtout s'offenser, comme d'une invasion faite sur son domaine,
de ce que l'agent, par un arrt du 21 pluvise dernier, ordonnait de
restituer au gnral Laplume les cinq cantons que le gnral Rigaud
avait prcdemment usurps, en dsobissant des dispositions
ordonnes par les agents Raymond, Sonthonax et Leblanc.
Nanmoins, aprs que l'agent et le gnral en chef eurent eu la
patience d'endurer pendant plusieurs jours la mauvaise humeur du
gnral Rigaud, celui-ci reprit en apparence son affabilit ordinaire,
parut se rconcilier sincrement avec le gnral Laplume, et partit en
promettant l'agent d'excuter ponctuellement et sans rpugnance
l'arrt du 21 pluvise.
Aussitt aprs, ou peut-tre mme avant ce dpart, le gnral en
chef fut averti que des citoyens de couleur, qui se disaient les amis et
les agents de Rigaud, parcouraient les villes et provoquaient des asso-
ciations contre le gnral en chef. Ce dernier general, dans l'intention
d'effrayer les factieux, sans employer des measures vigoureuses, con-
voqua les habitants du Port-Rpublicain, leur dvoila le complot et
menaa d'en punir les auteurs. Cette dmarche, dicte par l'humanit
de Toussaint-L'Ouverture, fut atrocement interprte par le gnral
Rigaud ; il prtendit que le gnral en chef tait l'ennemi de tous les
hommes de couleur et ne ngligea aucune des resources de son
loquence pour renouveler les anciennes disputes cutanes.
Il fit enlever, ou du moins il le permit, les objets qu'il devait livrer
au gnral Laplume, en lui remettant les places du Grand et du Petit-
Gove ; il ne fit pas juger, quoique l'agent et le gnral en chef l'eussent
demand, les auteurs de la mort d'une trentaine de noirs et d'un blanc
touff dans les cachots Jrmie, par la plus atroce barbarie.
Il dsobit l'ordre verbal de l'agent pour emprisonner et dporter
Favaranges, signataire en chef de l'infme trait conclu pour livrer le
territoire de Saint-Domingue aux Anglais ; il ne fit pas non plus incar-
crer, quoique l'agent le lui et ordonn par crit, l'migre Duraton,
convaincu par des preuves crites d'tre implacable ennemi de la
Rpublique.
Le gnral Rigaud ne daigna jamais se justifier des soupons d'avoir
envoy des missaires pour soulever les cultivateurs des cantons voisins,
en leur disant que le gnral Toussaint et l'agent Roume voulaient l'en-
gager rtablir l'esclavage, et qu'il s'tait enfui du Port Rpublicain
pour se soustraire leurs instances et faire connatre aux cultivateurs
les projects de ces deux sclrats.
Il ne se donna pas la peine de rpondre aux lettres de l'agent qui
l'invitait se justifier sur l'accusation d'embaucher les soldats de l'arme
de l'Ouest et de les enrler publiquement dans ses lgions.
Depuis son dpart du Port-Rpublicain, le gnral Rigaud s'est
dispens de rendre au gnral en chef et l'agent les comptes qu'il
leur devait.
Il a continue de dlivrer des commissions et mme jusqu'au grade
de chef de brigade, sans en donner connaissance au gnral en chef
ou l'agent. Il n'a pas cess de se prparer au renouvellement de la
guerre civil par l'augmentation de ses troupes, par l'importation










APPENDICE 67

d'armes et de munitions, et par l'puisement des caisses publiques. Il
est facile d'apercevoir que le gnral Rigaud voulait nanmoins, par
des dmarches sourdes et des provocations journalires, forcer le gn-
ral en chef des measures clatantes, qui lui donneraient l'apparence
d'avoir commenc l'attaque et ne laisseraient voir chez Rigaud qu'un
homme rduit la ncessit de se dfendre.
En effet, le gnral en chef, pouss bout par le sentiment d'une
just indignation, a fait imprimer et distribuer, sous la date du 30 floral
dernier, une lettre trs dure contre le gnral Rigaud, mais don't l'inten-
tion n'tait visiblement que d'amener une explication suivie d'un
raccommodement.
C'tait le prtexte que dsirait le gnral Rigaud ; ds lors ses
menes secrtes sont changes en prparatifs publics. Il n'avait
choisir, s'il et t fidle aux lois de la Rpublique, qu'entre ces deux
moyens : il fallait qu'il s'empresst de se justifier auprs de son chef
ou qu'il donnt sa dmission s'il rpugnait trop lui obir.
L'agent qui n'a de reproches se faire que d'avoir eu trop bonne
opinion du gnral Rigaud, esprant toujours de le ramener l'influence
de la raison, fit publier une lettre date du 12 prairial dernier ; cette
lettre, conue dans les terms les plus honorables, aurait d satisfaire
l'amour-propre du gnral Rigaud et ne lui plus permettre de voir autre
chose dans la lettre anime du gnral en chef que les conseils sages et
paternels qui la terminent.
Mais le gnral Rigaud ne voulait pas la paix : il voulait la guerre ;
il aime mieux renouveler les malheurs, les crimes, les horreurs qui
tant de fois ont dsol l'infortun pays qui lui donna le jour ; il aime
mieux sacrifier ses parents, ses amis, une colonie entire, que d'avoir le
courage d'avouer ses fautes, de s'en corriger, d'obir au gouvernement
franais ; Rigaud s'est plac seul dans un des bassins de la balance
morale et politique, il a mis dans l'autre Saint-Domingue et la France,
et la folle ambition lui a persuade qu'il serait plus lui seul que tout
le reste.
Il a pouss la dmence jusqu'au point de publier, dans une prten-
due proclamation du 27 prairial, une lettre que l'ex-agent Hdouville
lui crivit le 1" brumaire dernier ; et son aveuglement est tel qu'il n'a
pas vu, dans cette mme lettre, qu'elle ne saurait lui donner le moindre
pouvoir, et qu'elle ne lui est pas moins injurieuse qu'au gnral en chef.
Elle ne pouvait pas lui attribuer le pouvoir qu'il prtend usurper
sur le nouveau dpartement du Sud, ni le dgager de l'obissance
qu'il devait au gnral en chef ; car une simple lettre d'un agent du
Directoire n'est qu'un inutile chiffon lorsqu'il s'agit de destituer un
gnral en chef nomm par un arrt des prcdents agents, sanctionn
par le gouvernement national et approuv par l'opinion unanime du
people franais. L'agent Hdouville n aurait pu le destituer que d'aprs
des preuves certaines, et par un arrt revtu des formes ncessaires.
Quand mme l'agent Hdouville aurait prononc cette destitution par
l'arrt le plus authentique l'poque du 1" brumaire, ceux de son
successeur, et notamment celui du 21 pluvise, relatifs aux arrondis-
sements de Logane et des Cayes, n'auraient-ils pas rapport et rendu
de nul effet celui de l'agent Hdouville ?
La lettre de l'agent Hdouville est infamante pour le gnral
Rigaud ; car, si l'agent n'avait pas eu la plus grande dfiance relati-
vement son civisme, se serait-il enfui de la colonie en abandonnant
le poste important confi sa responsabilit ? Ne se serait-il pas trans-
port aux Cayes, avec les trois frgates et la multitude de militaires qui
laccompagnaient ? Soutenu par le gnral Rigaud et l'arme des Cayes,
n'aurait-il pas proclam les arrts ncessaires pour la destitution de










PETION ET HAITI


l'ancien gnral, la nomination du nouveau et la convocation de tous
les vrais rpublicains de Saint-Domingue et des miles voisines ? Avec
des forces si majeures, n'aurait-il pas march contre un rebelle, et
l'arme de ce rebelle n'aurait-elle pas journellement abandonn son
parti pour se rallier sous les ordres de l'agent et du vritable gnral
en chef ?
Cette lettre ne signifie rien de plus ; si ce n'est que l'agent Hdou-
ville, tromp par d'indignes flagorneurs, croyait leurs atroces et
ridicules mensonges contre le sauveur de Saint-Domingue, le vertueux
Toussaint-L'Ouverture ; ne se dfiant pas moins du gnral Rigaud ; se
croyant oblig de ramener en France tous les rpublicains que pou-
vaient contenir les trois frgates, afin de les soustraire aux fureurs de
l'un et de l'autre gnral; s'tant persuade que tous les Franais qu'il
laissait Saint-Domingue n'taient que des tratres dignes du dernier
supplice, se croyait oblig de leur faire, en partant, tout le mal possible,
de tout exterminer enfin, l'exception du sol; cet agent, disons-nous,
ne pouvait imaginer rien de plus analogue sa manire de voir que ce
qu'il a fait. Sa lettre Rigaud n'est-elle pas la pomme de discorde ?
N'a-t-il pas lanc le gnral Rigaud contre son chef, avec la mme insen-
sibilit qu'il aurait lch un dogue contre un lion ? Non-seulement il
voulait compromettre Rigaud vis--vis du gnral en chef, ne le com-
promettait-il pas galement envers le general Laplume et l'impertur-
bable Beauvais, qu'il soumettait, de dessein prmedit, aux ordres de
Rigaud ? L'agent Hdouville ne se croyait-il pas oblig, en outre des
measures prises pour noyer la colonie dans le sang, de recourir toutes
cells qui pourraient l'enflammer ? C'est ce que prouvent les lettres par
lui crites aux receveurs franais Porto-Rico, Curaao, la Havane et
San-Yago-de-Cuba. Ces receveurs, munis, comme Rigaud, de prtendus
titres authentiques, ont eu, comme lui, la folie d'y croire, et n'ont pas
manqu de vouloir compromettre le gouvernement lgitime de Saint-
Domingue auprs des gouverneurs, nos allis.
Mais, rptons-le, l'aveuglement de Rigaud est tel, qu'il a cru voir,
dans le pige que lui tendait l'agent Hdouville, un char qui le con-
duirait aux limits de son ambition.
Il s'est proclam en rvolte contre un gnral en chef, au moment
mme o celui-ci allait recevoir les glorieux loges que lui rend le
Directoire excutif par des lettres du ministry de la marine et des colo-
nies, dates les 19 pluvise, 4 ventse et 19 germinal de la prsente
anne.
Par la prfrence qu'il fait semblant d'attribuer au chiffon de l'ex-
agent sur les arrts authentiques de son successeur, il s'est galement
mis en rvolte contre cette autorit national ; il fait l'agent actuel
l'injure la plus offensante, puisque, dit-il, cet agent, contraint par la
force des circonstances, abonde dans le sens des projects destructeurs
du gnral en chef, c'est--dire, en bon franais, que l'agent n'est
qu'un lche coquin qui prfre le crime la mort.
Mais pourquoi s'appesantir sur les crits du gnral Rigaud, puis-
qu'il s'est rendu bien plus criminal encore, et qu'il a eu l'audace
d'envoyer ses sulbaternes s'emparer des places du Petit et du Grand-
Gove, o beaucoup de fidles rpublicains ont, dit-on, pri par le fer
assassin des rebelles.
D'aprs les principles admis chez toutes les nations civilises, le
gnral Rigaud devrait tre immdiatement dclar tratre et rebelle
a sa patrie ; mais le bonheur de cet homme veut qu'il ait mis le gnral
en chef et l'agent du Directoire dans la ncessit de compromettre leur
responsabilit politique, pour ne pas varier dans la pratique de leur
philanthropic naturelle. C'est eux que Rigaud a calomnis; c'est eux










APPENDICE


contre lesquels il voudrait diriger les torches et les poignards ; c'est
eux qui tiennent en main les foudres qui pulvriseront et Rigaud et
les insenss qui persisteraient le soutenir, du moment qu'ils voudront
les lcher ; mais c'est eux qui, fidles leurs principles, veulent donner
aux habitants de Saint-Domingue le plus grand example possible de
gnrosit. Ils aiment mieux encourir le reproche d'avoir accord un
injuste pardon que de ne point offrir au gnral Rigaud le moyen d'expier
ses crimes par un prompt repentir ; s'ils ont devant les yeux la conduite
coupable de ce gnral depuis le dernier mois de l'an IV, ils n'ont point
effac les grands services qu'il a prcdemment rendus ; s'ils lisent
la ridicule proclamation de ce gnral, ils trouvent dans la lettre de
l'agent Hdouville le poison vers dans le ceur d'un homme trop ambi-
tieux, pour ne pas se laisser tromper comme un enfant auquel on
prsenterait le venin cach dans le sucre.
C'est pourquoi l'agence arrte :
1 Le gnral Rigaud sera pardonn, et conservera le comman-
dement de l'arrondissement militaire des Cayes, tel qu'il est limit par
l'arrt du 21 pluvise l'an vi, moyennant que, dans vingt-quatre
heures, pour tout dlai, computer du moment o il recevra le present
arrt, il reconnaisse, par un crit adress au gnral en chef et l'agent,
l'normit de sa fatale erreur ; qu'il en fasse faire immdiatement la
publication dans toutes les divisions et dtachements de l'arme qu'il
command, et qu'il leur ordonne et les force, s'il le fallait, de se sou-
mettre aux autorits militaires du gnral en chef national et de l'agence
du Directoire, et moyennant qu' l'avenir sa conduite ne se dmente
point.
2 Si le gnral Rigaud se soumet, ainsi qu'il vient d'tre dit, le
gnral en chef et l'agent ne verront plus en lui que ses bonnes qualits,
ses anciens services, et le recevront comme les bons pres reoivent
les enfants revenues de leurs garements.
3 Dans ce cas, toutes les commissions militaires actuellement en
force et dlivres par la simple autorit du gnral Rigaud, seront
prsentes, dans un mois pour tout dlai, et dater de la soumission
de Rigaud, au gnral en chef, pour obtenir son visa et tre ensuite sanc-
tionnes par l'agent du Directoire.
A l'gard des commissions civiles dj donnes, elles seront direc-
tement soumises l'agence, et l'avenir le gnral Rigaud n'en dlivrera
plus ; mais l'agence accueillera toujours favorablement les demands
qu'il ferait pour cela comme pour tous autres objets utiles.
4 Si le gnral Rigaud ne satisfait point aux conditions que lui
prescrit l'article 1*, il est dclar, par ces prsentes, tratre et rebelle
a la France, ainsi que tous les officers militaires, de l'administration
et autres, sous quelque denomination que ce soit, qui soutiendraient sa
rebellion.
5 Les dpenses qui se feraient pour le maintien de l'arme rebelle
seront rembourses la Rpublique par tous ceux qui en ordonneraient
et excuteraient le paiement, chacun personnellement et tous solidaire-
ment.
Les particuliers qui feraient des avances aux rebelles n'auront nul
recours devant les tribunaux pour en exiger le paiement.
Dans le cas du quatrime article, le gnral en chef est suffisamment
requis et autoris par ces prsentes supprimer la rvolte par l'emploi
de la force arme, le plus promptement qu'il pourra.
A cet effet, les gneraux de brigade Beauvais, Chanlatte, Moyse,
Dessalines, Ag, Laplume et Clerveaux, sont personnellement respon-









PETION ET HAITI


sables de l'excution des ordres que leur donnera le gnral en chef.
La mme obligation est impose aux officers et soldats de l'arme de
Saint-Domingue.
La garde national, de mme que les cultivateurs en tat de porter
les armes, seront mis en rquisition permanent pour se transporter et
agir partout o l'ordonnerait le general en chef, peine d'tre punis
selon les lois militaires.
La prsente proclamation sera imprime, lue, publie et affiche
partout o besoin sera, adresse aux autorits civiles et militaires de
la colonie, et transcrite sur les registres des corps administratifs et
judiciaires.
L'agent particulier du Directoire excutif
Saint-Domingue.
Sign : ROUME.

Par l'agent particulier du Directoire excutif Saint-Domingue,
Le secrtaire gnral de l'agence,
Sign : BLANCHARD.

Cette espce de maldiction lance par M. Roume contre le gnral
Andr Rigaud suggra au journal l'Ami des Lois (1) les rflexions
suivantes :
... Il faut observer que cette lettre a t crite au gnral Rigaud,
don't la residence se trouvait une distance de cent cinquante lieues
de celle du gnral Hdouville, et que celui-ci n'a pu tre influence par
celui-l, tandis que la proclamation du citoyen Roume, insre dans
le Messager (2), a t faite au Cap o le gnral Toussaint-L'Ouverture
exerce sa plus grande puissance.
Maintenant, je le demand tout homme sens et impartial:
Rigaud ne se serait-il pas rendu responsible de tous les vnements, si,
malgr l'assurance qui lui tait donne par l'agent du gouvernement
que Toussaint-L'Ouverture tait vendu aux Anglais, aux migrs et
aux Amricains, il et refuse de s'investir du commandment du dpar-
tement du Sud ? Et l'agent Roume qui, dans sa proclamation insense
du 15 messidor, affirmed qu'une lettre d'un agent n'est qu'un inutile
chiffon et ne saurait annuler un arrt des agents prcdents, ne se
trouve-t-il pas en contradiction avec lui-mme, et ne doit-il pas
tre consider comme un des auteurs de la guerre civil, lui qui a annul,
sans motif lgitime et en dpit du bon sens et de la raison, la decision
motive de l'agent Hdouville, son prdcesseur ? Enfin, si, d'aprs les
principles de l'agent Roume, les lettres d'un agent du gouvernement
sont des chiffons inutiles, comment doit-on qualifier sa proclamation
du 15 messidor ?
Dans cette proclamation marque au coin de la partialit la plus
rvoltante en faveur du gnral Toussaint-L'Ouverture, l'agent Roume
ne cesse de prsenter Rigaud comme un homme don't 1 ambition a
occasionn les vnements dsastreux de Saint-Domingue. Mais lequel
des deux doit tre considr comme un ambitieux et comme l'auteur
de la guerre civil actuelle ? De Toussaint-L'Ouverture qui, se mettant
au-dessus des lois et de l'autorit national, renvoie en France les agents
du gouvernement qui lui dplaisent et ne favorisent pas ses passions,
ou de Rigaud qui, obissant l'autorit lgitime, s'investit du comman-

(1) N 1559 ; Paris, 14 frimaire an vnl (5 dcembre 1799).
(2) La proclamation ci-dessus relate.









APPENDICE


dement du dpartement du Sud pour le conserver la France ? De
Toussaint-L'Ouverture qui traite d'gal gal avec les puissances tran-
gres, ou de Rigaud qui, fidle aux lois et aux traits, se borne pro-
tger le commerce des allis et des neutres ? De Toussaint-L'Ouverture
qui reoit avec magnificence les agents du gouvernement britannique,
traite secrtement avec eux et admet les vaisseaux anglais dans les ports
de la colonie, ou de Rigaud qui, constamment dvou la Rpublique,
ne peut souffrir que son sol soit empoisonn par la presence de ses
ennemis ? De Toussaint-L'Ouverture qui, non content d'entraver la
souverainet dans le Sud et l'Ouest, voudrait encore rgner dans toute
la colonie, ou de Rigaud qui se borne au commandement du dpartement
du Sud lui confie par l'agent du gouvernement ? De Toussaint-L'Ou-
verture qui ordonne des leves en masse pour faire la conqute du
dpartement du Sud, fait faire ses troupes des marches forces de
cent cinquante lieues, met tout en rquisition et arrache l'agent
Roume une proclamation de guerre civil, ou de Rigaud qui, fort de
la justice de la cause qu'il dfend, voyant l'existence de ses concitoyens
menace, bien dtermin repousser toute aggression injuste, se renferme
dans les bornes d'une lgitime et ncessaire defense ? De Toussaint-
L'Ouverture qui destitue et dporte arbitrairement les fonctionnaires
publics, civils et militaires, fait gorger les citoyens paisibles, fusiller,
mitrailler, sans distinction de couleurs, tous ceux qui, dans les dpar-
tements du Sud et de l'Ouest, ne partagent point ses passions et ses
fureurs et refusent de concourir Iexcution de ses projects ambitieux,
ou de Rigaud qui reoit dans le dpartement du Sud tous ceux qui,
fuyant le despotisme d'un satrape effrn, accourent chercher auprs
de lui protection et sret ? Enfin, de Toussaint-L'Ouverture contre qui
ses propres officers et soldats se soulvent dans les dpartements du
Nord et de l'Ouest o il n'exerce son autorit qu'au moyen de la terreur
qu'il rpand, ou de Rigaud qui runit tous les ceurs et en faveur de qui
'opinion publique se prononce si fortement dans toute l'tendue de la
colonie ?
Les faits qui donnent lieu ces questions sont conformes la
vrit, et la solution de ces questions fera connaitre lequel de ces deux
chefs doit tre considr comme un ambitieux et comme l'auteur de
la guerre civil actuelle, et mettra le gouvernement mme d'aviser
aux moyens d'en arrter les progrs.


Jacmel, 24 messidor an vii (12 juillet 1799).
Louis-Jacques Beauvais, gnral de brigade, commandant l'arrondis-
sement de Jacmel, au citoyen Toussaint-L'Ouverture, gnral en chef
de l'arme de Saint-Domingue.
Citoyen gnral,
Je m'empresse vous donner avis que hier matin je fus inform
que le citoyen Magloire, capitaine de la garde national des Cayes-
Jacmel, et le citoyen Joseph Aquart, sous-lieutenant, la tte d'un
certain nombre de cultivateurs de cette commune, s'taient empars,
dans la nuit, du fort et de la place de Marigot ; que le commandant
militaire s'tait sauv dans un cannot et qu'environ quarante militaires
qui y taient en garnison avaient t dsarms. J'attendais la confirma-
tion de cet vnement pour vous en donner connaissance, lorsqu' huit
heures du soir, je reus une dputation de la municipalit et plusieurs
envoys de la part du capitaine Magloire. lesquels m'apportrent chacun









PETION ET HAITI


une lettre, don't je m'empresse vous envoyer ci-joint des copies cer-
tifies, ainsi que des rponses que j'ai cru devoir leur faire dans la cir-
constance.
Les personnel raisonnables qui ont t envoyes auprs de moi
m'ont assur qu'il ne s'tait commis aucun dsordre; que le capitaine
Magloire avait fait tous ses efforts, ainsi que Joseph Aquart, pour
empcher l'effusion de sang, et que deux soldats seulement de la garni-
son avaient t victims, sans qu'ils se fussent cependant dfendus,
ayant t surprise pendant leur sommeil. Lesdits dputs m'ont dit qu'il
avait t fait en leur presence, avant leur dpart du Marigot, lecture
d'une lettre du commandant Mamzel, adresse au citoyen Joseph Aquart,
par laquelle il lui ordonnait d'gorger tous les hommes de couleur,
comme tant tous ennemis de la libert. Ils m'ont ajout que l'criture
tait du citoyen Gay, ce qui alors ne me surprit pas, connaissant la
haine et l'esprit de vengeance que Gay conserve pour tous les hommes
de couleur de toute cette partie-ci.
L'vnement du Marigot a caus une grande fermentation ici dans
la matine d'hier. On a cri aux armes dans la ville, et le monde accou-
rant de toutes parts, le commandant militaire jugea propos de faire
battre la gnrale pour rassembler les troupes et les gardes nationals,
et aprs avoir fait distribuer des patrouilles en ville, il est venu me
rendre compete de tout. Tout est fort calme depuis hier mme.
Je vous fais, mon gnral, le rapport fidle de tout ce que j'ai
appris du Marigot et de tout ce qui s'est pass ici hier. Comme je l'ai
toujours fait, je n'agirai que d'aprs vos ordres et vos instructions.
Veuillez, je vous prie, m'clairer dans ces circonstances en me
donnant vos sages conseils, et tre persuade de ma soumission et de
mon entire obissance.
Salut et respect.
Sign : BEAUVAIS.
P. S. Je crois devoir vous prvenir, citoyen gnral, que plusieurs
ngociants et habitants de cet arrondissement ont obtenu des administra-
teurs municipaux des passeports pour se retire Saint-Thomas et
Curaao, et que beaucoup d'autres se proposent d'en faire autant.
Veuillez, je vous prie, me faire part de vos instructions cet gard. Je
crains que le dpart de ces particuliers ne fasse du tort la colonie,
en empechant aux neutres de nous apporter des approvisionnements
par les rapports dsavantageux qu'ils front de la position cruelle o
nous nous trouvons.
Sign : BEAUVAIS.


Jacmel, 24 messidor an vru.
Le gnral de brigade Beauvais, commandant l'arrondissement de Jac-
mel, au citoyen Toussaint-L'Ouverture, gnral en chef de l'arme
de Saint-Domingue.
Citoyen gnral,
Je viens de recevoir ce soir une lettre de l'administration muni-
cipale des Cayes-Jacmel, par laquelle on m'instruit que le commandant
Mamzel a fait arrter indistinctement tous les hommes de couleur du
Sale-Trou. Je suis invit par ces magistrats vous faire parvenir de
suite une lettre que leur ont remise pour vous les citoyens Magloire
Ambroise et Joseph Dominique, actuellement commandant au Marigot,










APPENDICE


lesquels protestent de leur loignement servir de semblables projects.
Je m'empresse, citoyen gnral, vous faire passer cette lettre, que vous
trouverez incluse dans la prsente.
J'ai su par l'officier municipal qui vient de me remettre ces
dpches, ainsi que par le dragon que j'avais expdi au Marigot, ce
matin, pour la remise des paquets de l'agence aux autorits de ce canton,
qu'aussitt la nouvelle reue que Mamzel avait fait arrter et amarrer
au Sale-Trou tous les hommes de couleur, et quelques noirs et anciens
libres, mme un officer municipal, on avait de suite fait tirer au Mari-
got trois coups de canon d'alarme pour runir tout le monde, et que
tous les citoyens avaient dit et protest qu'ils se battraient jusqu' la
mort contre Mamzel s'il venait au Marigot pour consommer un sem-
blable project. En consequence, les citoyens Magloire Ambroise et
Joseph Dominique avaient dpch auprs de Mamzel pour l'engager
ne point venir au Marigot. Mamzel a crit aux chefs actuels du Marigot
que les instructions et ordres qu'il avait taient mans du gnral en
chef de la colonie ; qu'il devait insurger tout le monde, dtruire les
hommes de couleur et leurs partisans et venir ensuite harceler l'ennemi
du ct de Jacmel.
Vous devez aisment vous persuader, citoyen gnral, de l'alarme
que ces tristes nouvelles ont rpandue dans tous les esprits. Quant moi
en mon particulier, j'ai lieu d'tre fort tonn que Mamzel quite son
commandement de Neybe pour venir dans un quarter qui lui est
tranger, soulever et insurger les cultivateurs paisibles et amarrer les
pauvres habitants. Tout cela m'afflige singulirement, et j'ose esprer,
citoyen gnral, de votre justice et de votre humanity que vous voudrez
bien donner des ordres pour rprimer de pareils brigandages, et
borner le commandant Mamzel la simple mission don't vous pouvez
l'avoir charge. Comme je vous l'ai dit, par une lettre de ce martin, il me
suffit de savoir que Gay soit le conseil de Mamzel, pour avoir la certi-
tude qu'il se portera tous les excs qu'il pourra commettre.
A cet endroit de ma lettre, je reois une nouvelle dpche de
administration municipal du Marigot, qui m'apprend que le citoyen
Madame, frre de Mamzel, venait d'arriver avec une escorted de douze
hommes seulement ; que sur les plaintes qu'on lui faisait de l'arresta-
tion des habitants du Sale-Trou, il avait rpondu qu'en effet ils avaient
t tous arrts; mais que ce n'tait point pour leur faire de mal, qu'on
les avait envoys sur une habitation dans les hauteurs sous bonne
garde ; mais on croit gnralement qu'ils ont t assassins.
Salut et respect.
Sign : BEAUVAIS.


Logane, le 27 messidor an vii (15 juillet 1799).
Toussaint-L'Ouverture, gnral en chef de l'arme de Saint-Domingue,
au citoyen Beauvais, gnral de brigade, commandant l'arrondis-
sement de Jacmel.

Citoyen gnral,
Des cultivateurs, de toutes parts, tromps par les missaires secrets
de Rigaud, taient prts tomber dans le pige qui leur tait tendu, si,
temps instruit, je ne m'tais dtermin a les clairer sur leurs vrais
droits. De quel prtexte infme s'est-on servi pour les garer ? que je
voulais les vendre aux Anglais, les remettre dans l'esclavage. Le Fonds
des Verrettes et le Pays-Pourri retentissaient dj de ces bruits, aussi










PETION ET HAITI


dangereux que destructeurs. Voulant empcher le mal de se consommer,
j'ai fait venir de Neybe, auprs de moi, le chef de brigade Mamzel,
commandant anciennement ces quarters, qui me confirm que des per-
sonnes gage fomentaient des troubles, que des mchants trompaient
le faible cultivateur, et qu'il tait plus que temps de remdier aux
malheurs incalculables qui se prparaient. En consequence, j'ai donn
des ordres positifs au chef de brigade Mamzel de se rendre auprs
des cultivateurs de ces diffrents quarters pour les dtromper et
arrter partout les perturbateurs, les instigateurs et les provocateurs
l'insurrection. Au Pays-Pourri, les cultivateurs, tout--fait tromps,
revinrent difficilement de leur erreur ; mais losqu'il leur fut videm-
ment prouv qu'on les garait, ils dnoncrent le nomm Rey, qui les
avait provoques l'insurrection, et Mamzel le fit arrter. Ces perfides
tentrent mme de tromper le citoyen Lamour, un des officers du chef
de brigade Mamzel. Desvallons lui envoya du tafia et des cartouches ;
de tous ces faits j'en ai la preuve certain par devers moi; j'ai mme la
signature de ce Desvallons. Ce mme Desvallons, commandant du
Marigot, envoya des missaires jusque dans la plaine du Cul-de-Sac
pour y travailler les noirs. Par quelle fatalit faut-il donc que des
hommes soient assez mchants pour organiser ainsi la guerre civil ;
la rvolte de Rigaud doit-elle tre commune presque tous les hommes
de couleur ? Pourquoi prennent-ils le parti d'un rebelle; ils veulent
donc la perte des noirs ou la leur ? Que rsultera-t-il d'un choc pareil ?
Le plus grand mal.
Ces motifs puissants m'ont dtermin ordonner au chef de bri-
gade Mamzel de continue poursuivre les mchants ; le Sale-Trou en
renfermait quelques-uns ; il s'en empara donc, ainsi que des personnel
nuisibles la tranquillit publique, sans cependant faire de mal
personnel.
Le commandant du Marigot, nomm Desvallons, moteur reconnu
des troubles qui s'opraient, a d aussi attirer mes regards; en con-
squence, je donnai ordre aux citoyens Magloire et Aquart de s'en
emparer et de me l'envoyer comme prisonnier, mais il s'echappa.
Present au camp hier toute la journe, je ne reus vos deux lettres
du 24 que le soir. J'en reus galement une du chef de brigade Mamzel;
il me made effectivement qu'il s'est assur de quelques personnel
suspects, mais que personnel n'a t tu. Je viens de rpondre au chef
de brigade Mamzel et lui prescris de retire ses troupes du Marigot ;
j'ordonne Magloire de prendre provisoirement le commandement de
cette commune jusqu' nouvel ordre ; vous voudrez bien le laisser l
pour y commander sous vos ordres, vu l'absence et l'inconduite bien
prouve du citoyen Desvallons.
Je vous renvoie le citoyen Chateau, officer, de retour hier soir;
mais il est ncessaire que je vous fasse part de ce qui lui est survenu
par son indiscrtion.
Revenant hier soir de sa mission, il s'tait gris dans sa route. Prs
de Logane, il fit rencontre en chemin de quelques cultivateurs et cul-
tivatrices conduits des travaux publics par un gendarme. Il les accosta
et leur demand o ils allaient (considrez qu'il tait connu de ces
cultivateurs). Une des femmes lui rpondit : Nous allons l'Acul pour
y travailler. Chateau leur dit: Vous ne risquez rien; nous'allons de
Jacmel descendre par les mornes et nous viendrons vous prendre l par
les derrires. Ces paroles dconcertrent ces malheureux. Le gendarme
conducteur reprocha Chateau son indiscrtion et le menaa de
l'arrter : sur quoi Chateau rpondit qu'il n'en avait pas le droit. Le
gendarme se tut et vint prvenir son officer qui l'arrta et me le fit
conduire. Aprs la conviction certain de la vrit du fait, je le rpri-











APPENDICE 75

mandai fortement et l'envoyai coucher chez le commandant de la place
pour vous l'acheminer ce matin. Vous sentirez, citoyen gnral, combien
sont nuisibles la tranquillit publique de pareils dires, et combien
il lui imported qu'ils soient rprimes.
Salut et fraternity.
Sign : TOUSSAINT-L'OUVERTURE.
Nota. J'cris l'administration municipal pour le dpart pro-
jet de plusieurs ngociants de Jacmel; concertez-vous ensemble pour
les retenir en leur persuadant qu'ils seront respects.



Jacmel, le 29 messidor an vii (17 juillet 1799).
Louis-Jacques Beauvais, gnral de brigade, commandant l'arrondis-
sement de Jacmel, au citoyen Roume, agent particulier du
Directoire excutif Saint-Domingue.

Citoyen agent,
La conduite que j'ai constamment tenue pendant tout le course d'une
revolution qui a t terrible Saint-Domingue, a mrit de vous ds
votre premiere mission dans ce pays les loges les plus flatteurs dans
votre compte-rendu la Convention national. Depuis votre retour
dans l'le en quality de commissaire du Directoire excutif Santo-
Domingo, comme depuis votre nomination l'agence du gouvernement
franais dans cette colonie, vous n'avez cess de me tmoigner votre
satisfaction par des lettres honorables et mme verbalement, lorsque
j'ai eu le bonheur de vous voir.
Quoique je sois maintenant loign de vous et que mes lettres ne
vous parviennent vraisemblablement point, puisque je ne reois aucune
rponse de vous, je sais que vous me conservez neanmoins votre estime
et que vous avez toujours de moi l'opinion la plus avantageuse ; c'est
ce don't j'ai t convaincu encore par votre proclamation du 15 present
mois o vous avez la bont de me qualifier l'imperturbable Beauvais.
En effet, citoyen agent, mon amour et mon attachment la France,
mon respect pour ses lois et mon obissance sans bornes aux auto-
rits constitutes, m'ont fait un devoir, ds le commencement de la
revolution, de me comporter comme je l'ai fait jusqu'ici. Aussi, j'ai la
conscience nette et personnel ne peut rien me reprocher.
Je vous ai dit, citoyen agent, dans une conversation particulire
au Port-Rpublicain, que j'avais eu le bonheur d'chapper au machia-
vlisme de Sonthonax ; mais je craignais bien de n'tre pas si heureux
cette fois-ci, persuade, d'aprs ce que je voyais, que le gnral en chef
cherchait me rendre coupable. Vous etes la bont de me consoler
en me disant qu'il fallait avoir en lui la plus grande confiance. Vous
avez t tmoin de tout ce que j'ai dit au general en chef le lendemain
de son impolitique discours contre les hommes de couleur. Vous vous
tes sans doute dj aperu ou vous avez srement appris que la haine
de ce chef noir contre les multres est son comble ; que cette caste
est proscrite et qu'on les chasse coups de fusil dans les bois comme
des btes fauves, sous le spcieux prtexte que les multres ne veulent
pas obir un noir et qu'ils sont par cela tous ennemis de la libert.
Je ne vous dirai pas, citoyen agent, tout ce que j'ai appris de
mauvais traitements qu'ont prouvs les malheureux hommes de cou-
leur dans diffrents quarters de l'Ouest et du Nord ; mais je vous dirai,










PETION ET HAITI


et vous pouvez vous en rapporter moi, que leur perte est jure, que
plusieurs ont t fusills dans la ville de Logane et d'autres gorgs
dans les montagnes, par ordre du gnral Laplume. De tous cts, les
troupes des chefs noirs, sous les ordres du gnral Toussaint, disent
aux cultivateurs arms : Nous n'en voulons point aux noirs, restez
tranquilles ; mais livrez-nous seulement les multres, nous n'en
voulons qu' eux, parce qu'ils veulent nous remettre dans l'esclavage. >
J'ai la certitude que le gnral Laplume a crit aux nomms Con-
flans et Lafortune, chefs des rebelles qui ont dsol pendant si longtemps
les montagnes de Baynet, et qu'ils ont t Logane o ils ont reu des
munitions et des instructions pour me faire la guerre et pour la des-
truction des multres.
Une colonne de Logane, envoye par le gnral en chef, a pntr
dans mon arrondissement du ct de Baynet, sans sujet, et une autre
se tient poste fixe chez Tavet, galement dans mon arrondissement,
pour insurger les cultivateurs. Je m'en suis plaint au gnral en chef
qui m'a toujours rpondu d'une manire trs vague. Pendant tout cela,
je n'ai cess de correspondre avec ce gnral, qui j'ai montr la plus
grande soumission et la plus grande obissance. Cependant, dans le
moment o le gnral Toussaint'm'crit de belles lettres et me tmoigne
sa satisfaction de ma conduite, il fait marcher le commandant
Mamzel sur Sale-Trou quarterr qui tait alors tranquille), o le fameux
Gay, envoy exprs, a fait gorger tous les hommes de couleur; on
pretend des femmes aussi.
Deux individus noirs, trs mauvais sujets, de la commune des Cayes-
Jacmel, envoient au gnral en chef une dputation de deux hommes
pour savoir ce qui se passe et demander ses ordres. Ce gnral leur
crit de suite de soulever les cultivateurs et de s'emparer de la place
du Marigot, ainsi que du commandant militaire, sous prtexte qu'il a
envoy soulever les cultivateurs dans la plaine du Cul-de-Sac.
A la nouvelle de la prise du Marigot par les insurgs, la garnison
de Jacmel a cri : Aux armes La gnrale ayant t battue, les troupes
se sont runies dans les postes et sur la place. La garnison de Baynet,
instruite de cet vnement, s'empresse vacuer la place et traverse les
camps des rebelles, et aprs plusieurs petits combats rentre dans JacmeL
Mamzel abandonne le Sale-Trou et se rend au Marigot la tte d'une
horde d'assassins et de pillards, ayant le cruel Gay pour chef. Des
bons noirs, instruits des projects du sclrat Gay, s'empressent pr-
venir les hommes de couleur qui se sauvent de toutes parts. Beaucoup
s'tant rendus auprs de moi, ayant avec eux un officer municipal de
ce canton, me prirent, au nom de rhumanit, de faire marcher contre
les assassins qui avaient dj envoy plus de deux cent cinquante
hommes s'emparer d'un poste intermdiaire deux lieues de Jacmel,
et se proposaient ensuite de venir se camper en masse dans les envi-
rons de Jacmel. J'avais crit au gnral en chef, ds le premier jour
de l'invasion du Sale-Trou et du Marigot, et ne recevant point de
rponse, je ne pouvais gure attendre plus longtemps. Le danger tait
d'autant plus pressant, qu'il n'tait pas question de moins, dans la
garnison, que de nommer un autre ma place, puisque je ne voulais
pas faire repousser la force par la force, attend que les jours des
citoyens taient en danger. Je fis partir, il y a trois jours, une colonne
de six cents hommes, laquelle se joignirent un grand nombre de
cultivateurs arms, qui brlaient du dsir de combattre ces pillards.
La troupe leva plusieurs embuscades en chemin et s'empara du fort du
Marigot ; et les brigands, qui ne savent se battre que lorsqu'ils sont
dans les bois et en force majeure, se mirent fuir dans les montagnes.
Nos troupes les poursuivent depuis hier matin.










APPENDICE


La rponse du gnral en chef, arrive hier au soir fort tard, ne
m'a pas peu surprise, lorsque j'ai vu que ce gnral avoue avoir donn
l'ordre Mamzel, ainsi qu'aux autres brigands, de s'emparer du Sale-
trou et du Marigot, quarters soumis mon commandement et qui jouis-
saient, jusqu' l'instant de l'invasion, de la plus parfaite tranquillit.
Toutes ces machinations et ces ruses de la part du gnral en chef,
ne tendant qu' soulever les cultivateurs, enlever, petit petit, les
lieux soumis mon commandement et nous faire gorger, je vous
prviens, citoyen agent, que je vais me mettre sur la defensive, afin de
djouer, s'il est possible, les sourdes menes du gnral en chef. Je
n'attaquerai personnel, mais je promets aussi de tout employer pour
repousser ceux qui attenteraient mes jours et ceux des citoyens qui
habitent dans l'arrondissement confi mes soins et ma surveillance.
Il parat que ce gnral en chef ne veut pas d'accommodement avec
Rigaud, puisque le jour qu'on a envoy ce dernier le paquet contenant
votre proclamation, il a t attaqu sur diffrents points. Les troupes
du gnral en chef ne peuvent pas jusqu'ici reprendre le Grand-Gove :
je prsume que cette guerre n'aura point de fin et qu'elle sera la perte
total de cette colonie.
Vous recevrez, citoyen agent, avec la prsente, diffrentes pices qui
vous donneront une plus ample connaissance de cette affaire. J'ai dans
ce moment sous les yeux les copies de vos lettres des 22 et 29 floral
an iv, adresses aux gnraux Laveaux, Toussaint-L'Ouverture, Vil-
latte, etc., etc. Je vous protest que la conspiration que vous avez
rvle cette poque est toujours la mme qui existe. D'aprs, la lettre
du ministry de la marine et des colonies du 19 germinal dernier mon
adresse, et don't je vous ai envoy copie, je ferai tout ce qui dpendra
de moi pour apaiser les movements insurrectionnels, rtablir le came,
protger le commerce et faire respecter les propritaires. Il n'y a pas
e jour qui ne soit marqu par quelques scenes d'horreur, et de nuit
qui ne soit claire par l'incendie des plus belles habitations.
Divers officers que j'ai envoys Logane apporter mes dpches
au gnral en chef ont t arrts, mis en prison par ses ordres, sous
des prtextes dnus de toute vraisemblance. Mon aide-de-camp, Fran-
ois Gressier, que vous avez vu au Port-Rpublicain, un noir des plus
raisonnables et des mieux intentionns qu'il y ait, est dtenu sans gard
et inhumainement dans les prisons de Logane depuis prs de quinze
jours sur la simple dnonciation de deux cultivateurs rebelles de la
montagne de Jacmel, qui ont rapport que Franois Gressier leur avait
dit de prendre garde eux, que le gnral Toussaint voulait livrer la
colonie aux Anglais.
Tout ce que le gnral en chef dit dans sa lettre contre le citoyen
Desvallons, commandant du Marigot, n'est absolument qu'un tissu de
faux rapports qu'on lui a faits, j'en ai la preuve. Il dit avoir par devers
lui la signature de cet officer ; en effet, il a une lettre crite au citoyen
Lamour pour affaires particulires, et s'il tait question d'insurger les
noirs, le gnral en chef n'aurait srement pas manqu de m'en envoyer
copie. L'administration municipal de Jacmel me charge, citoyen
agent, de vous faire passer avec la prsente une dpche qu'elle vous
adresse et qui vous instruira galement de tout ce qui se passe. Nous
avons tous les yeux fixs sur les measures que daignera prendre le repr-
sentant de la grande nation pour faire cesser les calamits de la guerre
civil qui nous dsolent.
Salut trs respectueux,
Sign : BEAUVAIS.










PETION ET HAITI


Marigot, 26 messidor an vii (14 juillet 1799).
Le chef de brigade des dragons de l'Ouest au gnral Beauvais, com-
mandant de l'arrondissement de Jacmel.
Citoyen gnral,
Il est dix heures du matin, j'entre avec le dtachement sous mes
ordres au fort du Marigot. Arrive au jour aux Bancs, j'ai franchi sans
perte et trs facilement les embuscades qui y taient postes. Il n'en a
pas t de mme partir des Bancs. J'ai eu de blesss que neuf ; j'estime
qu'il y a eu de tus du ct de l'ennemi, au poste des Bancs ou environs,
quinze dix-huit hommes, parmi lesquels se trouvent des vestes de laine
blanche... La prise du fort a t sans perte d'hommes.
Attendu que je ne suis pas absolument en scurit, ignorant de quel
ct est l'ennemi, pour tre en tat de defense, je vous prie, citoyen gn-
ral, de m'envoyer des cartouches.
Je vous prviens que je n'ai trouv aucune autorit, il parait
qu'elles s'en sont enfuies avec les ennemis. Je vais faire des diligences
l'effet de ramener les cultivateurs qui pourraient avoir des craintes
ou tre gars, afin que la culture souffre le moins qu'il sera possible.
Les officers municipaux, juge de paix, etc., tant absents, je vous
prie pareillement de me dire quelle est la police que vous pensez qu'il
doit exister ou pour mieux dire comment pourvoir leurs functions.
Il existe pareillement un incident qui me met hors de pouvoir
excuter un des points de vos instructions : le citoyen Franois Vnus,
que vous me charge de nommer la place de commandant militaire
de Marigot, se trouve au nombre des blesss. Je vais d'ici demain matin
voir son tat, et alors, s'il y a moyen, j'excuterai vos ordres. Dans le
cas contraire, je vous instruirai de suite. Je vous donnerai pareillement
avis de l'tat du fort et de la poudrire ; vous voudrez bien me donner
vos ordres, s'il arrivait que vous ayez sur cet article quelque chose
ordonner.
Je n'ai qu' me louer de la conduite de toutes les personnel com-
posant l'arme.
Salut et fraternity.
Sign : BORN DLART.
P. S. Nous avons tu d'ennemis au Marigot une vingtaine au moins.



Marigot, 23 messidor an vn (11 juillet 1799).
L'administration municipal du canton des Cayes-Jacmel au citoyen
Beauvais, gnral de brigade, commandant l'arrondissement de
Jacmel.

Citoyen gnral,
Assembls en sance, et le juge de paix de ce canton s'tant joint
nous, nous avons confr avec les citoyens Magloire Ambroise et Joseph
Dominique, commandant actuellement cette commune. Ils nous ont
expos qu'ils nous dmontreraient par des pieces authentiques, dans
peu d'heures, qu'en s'emparant des fortifications de ce lieu ils avaient
agi en execution d'ordres du gnral en chef. Nous avons cru, dans ces
circonstances, ncessaire d'envoyer auprs de vous (mme avant de












APPENDICE


connaitre les pieces prcites) le citoyen Raimond, remplaant un
membre absent de l'administration municipal, qui le citoyen Magloire
a joint deux dputs pour vous dtailler les vnements arrivs la nuit
dernire dans cette commune, vous en faire connatre l'tat actuel et
tcher de dcouvrir de concert les moyens les plus efficaces de rtablir
le calme.
Salut et fraternity.
Sign : FABRE, CHADEFFAUD, RAIMOND, administrateurs municipaux;
GERBAT, juge de paix ; LACOSTE, commissaire du Directoire
excutif, et JEAN-BAPTISTE MGY, secrtaire-greffier.



Jacmel, 22 thermidor an vi (9 aot 1799).
Louis-Jacques Beauvais, gnral de brigade commandant l'arrondis-
sement de Jacmel, l'administration municipal des Cayes-Jacmel.

Citoyens magistrats,
Le citoyen Raimond, l'un de vos membres que vous avez bien
voulu expdier auprs de moi, m'a remis ce soir votre lettre de ce jour.
Je vous remercie infiniment de l'empressement que vous avez mis
m'instruire de l'vnement extraordinaire et inattendu arriv dans votre
commune.
Je vais en donner avis au gnral en chef et lui envoyer copie de
votre lettre. En attendant, puissent vos sages conseils et votre influence
ramener le calme et la tranquillit ce sont mes veux les plus sincres.
Le citoyen Magloire, se qualifiant de commandant des Cayes-Jacmel,
m'ayant galement crit une lettre, je lui ai rpondu et ai cru devoir
mettre sous sa responsabilit personnelle la sret des personnel et des
proprits.
Salut et fraternity.
Sign : BEAUVAIS.
Pour copie conforme, le gnral
de brigade,
Sign : BEAUVAIS.


Marigot, le 23 messidor an vii (11 juillet 1799).
Magloire Ambroise, capitaine des gardes nationals, commandant pr-
sentement le canton des Cayes-Jacmel, au citoyen Beauvais, gnral
de brigade, commandant l'arrondissement de Jacmel.
J'ai reu, depuis peu de jours, une lettre du gnral en chef de
Saint-Domingue, adresse au citoyen Joseph Dominique, mais qui
m'tait commune avec lui, par laquelle ce general nous a protest que
dans les rigueurs qu'il exerce aujourd'hui, il ne fait que ce que les
lois de la Rpublique prescrivent et qu'il n'attentera jamais notre
libert. Nous en avons ensuite reu une adresse de la mme manire,
et me concernant galement, par laquelle le chef de brigade Mamzel,
dj en possession du Sale-Trou, nous a enjoint, en execution d'ordres
du gnral en chef, de nous emparer des fortifications de ce lieu, nous












80 PETION ET HAITI

observant que si nous ne l'excutions sur-le-champ, il viendrait s'en
emparer lui-mme. Voulant viter ce dernier fait, le croyant nuisible
ces quarters, nous avons mis cet ordre execution la nuit dernire.
Aussi enclin que l'administration municipal prendre tous les moyens
possibles pour pargner le sang et ramener le calme, je me suis concert
avec elle, et je joins un dput qu'elle vous envoie les citoyens Jean-
Baptiste, demeurant sur Phabitation Rgnard, et Franois, de l'habi-
tation Aquart, pour tre mes interprtes auprs de vous, pour vous
dtailler les griefs nombreux qui ncessitaient un changement dans
le commandement de cette commune, tant pour le maintien de la cul-
ture et de la tranquillit des divers citoyens qui l'habitent que pour
nous preserver d'une guerre civil qui dvaste dj les environs. Ils
sont charges de vous protester de mon entire soumission aux lois de
la Rpublique, de mon estime pour les avis que vous pourrez me donner
par une reponse, et pour se concerter avec vous en mon nom sur ce
que l'humanit, les lois et la sret des habitants exigent de nous.
Salut et fraternity.
Pour le citoyen Magloire Ambroise,
Sign : GERBAT.
Pour copie conforme, le gnral
de brigade,
Sign : BEAUVAIS.



Jacmel, 23 messidor an vu (11 juillet 1799).
Le gnral de brigade Beauvais, commandant l'arrondissement de
Jacmel, au citoyen Magloire, capitaine des gardes nationals, se
qualifiant de commandant des Cayes-Jacmel.

J'ai reu, citoyen, par les dputs que vous avez envoys prs de
moi, votre lettre en date de ce jour, par laquelle vous me marquez qu'en
vertu d'ordres du gnral en chef, vous transmis par le commandant
Mamzel, vous vous tes empar des fortifications et de la place du
Marigot.
Je ne chercherai pas vous dmontrer combien cette action est
attentatoire aux lois et la sret publique. Je me bornerai vous dire
seulement que mon dvoment et mon obissance aux ordres du gnral
en chef, avec qui j'ai la plus active correspondence, semblaient devoir
loigner de mon arrondissement des soupons injurieux et des malheurs
que ma sagesse cherchait pargner aux citoyens et aux proprits
d'un quarter confi mes soins, et pour lequel je n'ai rien nglig pour
la prosprit et le bonheur de tous les individus qui l'habitent. Je reois
sans cesse des lettres de flicitations de l'agent du Directoire et du
gnral en chef de la conduite sans reproche que j'ai constamment
tenue. Vous-mme, mon cher Magloire, je suis certain qu'en rendant
justice la vrit, vous conviendrez qu'il est impossible de mieux se
conduire, surtout dans une carrire si difficile. Cependant, malgr mes
pnibles travaux pour la cause sacre de la libert et de l'galit, malgr
mes soins assidus pour votre bonheur tous, vous n'avez pas rpondu
la confiance personnelle que j'ai en vous; vous avez prfr obir
un simple ordre du commandant Mamzel, sans daigner seulement en
donner le moindre avis votre chef direct. D'aprs cela, voyez si je ne
suis pas fond me plaindre de ce qui vient de se passer au Marigot :










APPENDICE


un commandant militaire chass, des soldats de la Rpublique, des
dfenseurs de la libert maltraits et dsarms sans aucun motif plau-
sible. J'espre que vous voudrez bien remettre les armes ces frres
d'armes et leur permettre de venir joindre leur drapeau. J'attends cette
justice de vous.
Vos dputs vous diront qu'en leur presence sont arrivs des gen-
darmes de Logane avec des lettres de l'agent du Directoire et du gnral
en chef mon adresse et aux diffrentes autorits civiles, don't plusieurs
pour votre commune, que je vais remettre vos dputs.
D'aprs la quality que vous prenez de commandant des Cayes-
Jacmel, je ne puis me dispenser de vous rendre personnellement respon-
sable de tout ce qui pourrait arriver de fcheux soit aux habitants ou
aux proprits.
Je vais crire au gnral en chef et lui enverrai copie certifie de
votre lettre et de celle que m'a adresse la municipalit des Cayes,
et n'agirai que d'aprs ses ordres, comme je l'ai toujours fait. Je vous
invite en attendant vous concerter avec les magistrats de votre com-
mune pour le maintien du bon ordre et de la tranquillit publique. Je
me repose sur votre humanity et sur votre amour pour la libert et
l'galit.
Salut en la Rpublique franaise.
Sign : BEAUVAIS.



Cap-Franais, 22 thermidor an vl (9 aot 1799).
L'agent particulier du Directoire excutif Saint-Domingue Louis-
Jacques Beauvais, ci-devant gnral de brigade au service de la Rpu-
blique franaise et commandant l'arrondissement de Jacmel, actuellement
chef des rvolts du mme arrondissement sous les ordres du tratre
Rigaud.

Votre lettre du 29 messidor dernier m'est parvenue avant-hier;
mais je n'ai voulu y rpondre qu'aujourd'hui, car il m'en a cot de
grands combats intrieurs entire l'estime et l'amiti que vous m'aviez
jusqu' present inspires, et les sentiments contraires dus votre con-
duite actuelle.
Nous ne sommes plus dans le temps o de belles phrases insi-
dieusement tournes pouvaient faire prendre le change sur les vne-
ments de Saint-Domingue, et si je ne puis pas empcher les malheurs
du pays, j'empcherai du moins que le Directoire excutif ne soit
trompe par ceux qui en sont les provocateurs. Il m'tait agrable de
dire du bien de Rigaud ; je ne parlais de vous que comme de mon
meilleur ami : il m'est bien douloureux d'crire aujourd'hui le contraire
en France ; mais je dois clairer le gouvernement national, je lui remets
toutes les pieces que je reois et que j'cris et j'ai soin d'ajouter les
observations qui y sont ncessaires.
Comment se peut-il que vous demandiez un cong dernirement,
comme tant ncessaire au rtablissement de votre sant, que vous
n'ayez pris ce prtexte que pour ne pas cooprer aux measures de l'agence
et du gnral en chef, et que votre sant se trouve bonne, lorsqu'il s'agit
de combattre pour Rigaud ? C'est une vieille farce use don't personnel
ne sera dupe, que de vous tre fait forcer par votre municipalit de
prendre le commandement des rebelles, dans la crainte de voir nommer
un autre votre place : c'tait bien l vraiment le cas de vous enfuir










PETION ET HAITI


avec honneur Santo-Domingo et non pas de fire ce que vous avez
fait.
Vous me rappelez dans votre lettre que vous m'avez dit au Port-
Rpublicain que vous aviez eu le bonheur d'chapper au machiavlisme
de Sonthonax, mais que vous craigniez de n'tre pas si heureux cette
fois-ci, persuade, d'aprs ce que vous voyez, que le gnral en chef cher-
chait vous rendre coupable. Vous me rappelez aussi que je fus tmoin
de tout ce que vous lui dites le lendemain de son impolitique discours
contre les hommes de couleur.
Je vais vous rappeler d'autres circonstances antrieures et post-
rieures ces deux-l.
Vous arrivtes au Port-Rpublicain plusieurs jours avant Rigaud;
le premier jour de votre arrive, aprs que vous m'etes salu, vous
etes une trs longue conference avec le gnral en chef et le gnral
Laplume. Lorsque j'entrai et que j'y pris part, je trouvai que vous tiez
parfaitement d'accord sur tous les soupons du gnral en chef contre
Rigaud, et ce fut moi qui refusai de destituer Rigaud pour vous donner
son commandement. Je dis qu'il tait bien vrai que Rigaud pouvait avoir
de grands torts ; mais qu'il avait rendu prcdemment de grands services,
qu'il convenait de profiter de la confiance que tous les chefs militaires
me tmoignaient, afin d'oublier tout ce qui s'tait fait de mal jusqu'
ce jour ; de ne se rappeler que du bien et de faire jouir chacun du
degr d'estime et de consideration correspondent ses bons services.
Vous ftes alors un de ceux qui me dirent que je ne connaissais pas
Rigaud, que c'tait un homme faux qui me promettait beaucoup de
choses et qui ferait tout le contraire ; a quoi je rpliquai que je ne me
croirais justifiable mes propres yeux de discontinuer mon plan de
conciliation, qu'aprs avoir puis toutes les measures possibles, et
qu'il s'agissait ncessairement d'loigner autant qu'il serait possible
une rupture contre ce commandant d'arrondissement. Je me rappelle
trs bien que sur quelques questions que je vous fis en particulier dans
mon cabinet, relativement aux administrateurs Blanchard et Lebon,
et au chef de brigade Renaud Desruisseaux et quelques autres, vous me
parltes d'eux, ainsi que de Rigaud, comme d'autant de sclrats qui
volaient deux mains les deniers publics, qui se conduisaient avec un
faste insolent, et qui avaient acquis de grandes proprits, tandis que
vous et vos officers aviez beaucoup perdu par les vnements de la
colonies. Je me rappelle encore trs bien que depuis l'arrive de Rigaud,
un jour ma table, il y avait plus de vingt-cinq personnel, Rigaud se
pavanant sur la sagesse de son gouvernement et la manire don't il
traitait les cultivateurs, vous etes une scne trs vive : vous lui don-
ntes plusieurs dmentis, vous lui dtes de ne pas vous faire parler,
parce que vous en diriez beaucoup ; et cette scne fut mme si violent
que le gnral en chef et moi en fmes inquiets pendant quelques
instants.
Je vous rappelle encore que Rigaud ayant sans doute compris la
ncessit de vous flatter, je remarquai ds le lendemain une alteration
si frappante dans vos discours, que j'en fus tonn.
Relativement aux explications que vous etes avec le gnral en
chef, le lendemain de son discours public, je me rappelle que ce gnral
vous donna toute la satisfaction possible, tant pour vous que pour la
masse des hommes de couleur, et qu' moins de vouloir lui faire une
querelle d'Allemand, vous n'avez rien lui reprocher cette occasion.
Si, comme vous le dites, les hommes de couleur du Sud et des autres
dpartements sont persuads que le gnral en chef veut leur destruc-
tion, ce n'est qu'un effet du machiavlisme de Rigaud et de ses com-
plices ; ce sont ceux-ci qui ont la sclratesse de vouloir renouveler










APPENDICE


les disputes de couleurs, et qui ont la folie de l'entreprendre dans une
poque o n'ayant aucune espce de prtexte pour colorer leur rebellion,
ils ne peuvent, s'ils s'enttent plus longtemps, que finir par tre victim
de leur erreur ; mais tant s'en faut que tous les hommes de couleur se
soient laiss duper, puisque nous voyons Vernet commander aux
Gonaves, Laraque l'Arcahaye, Desruisseaux la Croix-des-Bouquets,
Robert au Fort-Libert, Rouanez Laxavon, Dominique Granier Las-
Cahobas, et une multitude d'autres employs comme officers dans
l'arme du gnral en chef; et n'est-ce pas Clervaux qui command une
de nos colonnes rpublicaines sous les ordres du gnral en chef ?
Je ne doute pas que, depuis les hostilits commences, il ne se soit
commis des abus, et qu'il n'ait t tenu de mauvais propos par Mamzel
et d'autres chefs subalternes de l'arme rpublicaine. Tout le mal qui
peut avoir t fait et tout celui qui se fera par la suite, tant d'un ct
que de l'autre, doit retomber sur Rigaud et ses complices. Cependant
le caractre philanthropique de Toussaint-L'Ouverture et le barbare
sang-froid des Rigaud, des Lefranc et autres chefs de ce parti,
m'assurent que tous les abus possibles tre empchs le seront du ct
de l'arme rpublicaine, tandis qu'aucun frein n'empchera la cruaut
des rebelles.
Si le gnral en chef s'est dfi de vous, s'il a pris des measures rela-
tives votre arrondissement, sans vous en avoir charge, il n'avait
certainement pas tort, puisqu'il est bien vident que vous vous tiez
laiss tromper par Rigaud, et que voulant toujours manager les bien-
sances, vous ne vouliez clater qu' l'poque o tous les complots
prpars depuis longtemps par Rigaud feraient leur explosion, Lo-
gane, au Port-Rpublicain, l'Arcahaye, Saint-Marc, aux Gonaves,
au Mle, Jean-Rabel et au Cap.
Le gnie tutlaire de la Rpublique a dj djou presque tous ces
complots. Ceux de Jean-Rabel et du Mle tirent leur fin. Alors rien ne
pourra plus s'opposer la march de l'arme rpublicaine, et ce ne sera
ni le Macaya ni les autres montagnes de Jrmie et de Tiburon qui
pourront assurer l'impunit de Rigaud et de ses complices, qui, s'ils
ont le moindre bon sens, s'empresseront d'aller cacher leur honte dans
les climats lointains.
Une conversation que j'ai eue ces jours derniers avec le gnral
Martial Besse me prouve que Rigaud a conu depuis longtemps le
project de se rendre indpendant ; il en a fait la proposition au gnral
Besse, qui la repoussa avec indignation. Le mme gnral Besse m'as-
sure que vous-mme lui avez parl du complot de Rigaud don't vous
aviez horreur.
Comment est-il possible, d'aprs cela, que vous vous laissiez embter
au point d'attribuer au gnral en chef le project de vouloir dtruire la
caste des multres, et que vous soyez assez aveugle pour ne pas voir que
ce mme Rigaud, qui ne parle de vous qu'en vous appelant quelquefois
la vieille bavarde et le plus souvent mademoiselle Beauvais, que ce mme
Rigaud, qui depuis trois ans excitait contre vous les cultivateurs de
vos montagnes, que ce mme Rigaud qui veut se rendre le roi de Saint-
Domingue, que ce mme Rigaud, dis-je, ne se sert de vous que comme
d'un marchepied pour monter au supreme degr de son indpendance.
Rigaud, pour autoriser sa rvolte, s'appuie sur la lettre insignifiante
du gnral Hdouville, et vous croyez justifier la vtre en vous appuyant
sur deux lettres que le Directoire ne vous a fait crire par le ministry
qu'afin de vous encourager de continue bien mriter de la patrie ;
ouvrez donc les yeux sur l'abme o vous allez vous longer, si vous
n'abjurez immdiatement votre fatale erreur.
Non, Beauvais, votre conduite a beau me le prouver, mon coeur me










84 PETION ET HAITI

dit qu'il est impossible que vous soyez coupable. Rigaud vous a tromp ;
votre indecision a mis le gnral en chef dans la ncessit de se mfier
de vous ; il s'est vu forc de recourir des measures de salut public, que
la prudence ne lui permettait pas de vous confier. Ceux qu'il a charges
de l'excution de ses ordres les ont peut-tre excuts avec trop de sv-
rit ; ceux qui seront venus vous instruire de l'tat des faits les auront
amplifis, comme c'est d'usage : alors les agents de Rigaud qui vous
entourent, et qui, je me plais croire, n'avaient pas encore pu branler
votre fidlit, se servant de vos propres vertus, vous ont rendu criminal
en vous faisant accroire que la conservation de vos concitoyens dpen-
dait d'un acte de rebellion, qu'ils ne prsentaient vos yeux que comme
un dvoment digne du plus pur rpublicanisme.
Si c'est l l'tat de la question, redevenez digne de toute mon amiti,
de toute mon estime, ayez le noble courage de confesser votre faute, et
rparez-la en vous htant d'en instruire le gnral en chef et l'agent du
Directoire. Le gnral en chef avait en vous la plus grande confiance ;
il craignait que votre arme ne fut gare par Rigaud ; mais c'est toujours
sur vous qu'il comptait pour remplacer le tratre Rigaud dans le com-
mandement de ce rebelle. Avec plaisir je recevrais une lettre de vous par
laquelle je verrais que mon ceur ne me trompe pas, lorsqu'il m'assure
que vous tes toujours le mme Beauvais que j'ai toujours respect.
Vous m'crivez que vous avez sous les yeux les copies de mes lettres
des 22 et 29 floral an Iv, adresses aux gnraux Lavaux, Toussaint-
L'Ouverture, Villatte, etc., et que la conspiration don't je parlais alors
est toujours la mme qui existe. Vous vous trompez en le croyant. Ce
n'est pas que cette conspiration ne puisse toujours exister dans quelques
ttes malintentionnes ; mais la rvolte de Rigaud n'est que la suite de
son project d'indpendance, don't vous parliez il y a trois ans avec le
gnral Martial Besse ; la lettre de l'agent Hdouville lui sert de prtexte,
et c'est bien lui qui est l'auteur de tous les maux actuels.
J'ai bien reu la lettre de la ci-devant administration municipal
de Jacmel du 29 messidor ; j'ai bien voulu prendre sur ma responsabilit
de vous rpondre malgr votre tat de rvolte, d'aprs l'esperance que
j'ai de vous rendre votre premiere dignit ; mais ce serait vraiment
encourager les ruses de Rigaud que d'honorer d'une rponse cette
municipalit qui n'a pas honte de se mettre en avant pour masquer
votre acte de rebellion.
L'agent particulier,
ROUME.



Jacmel, 27 fructidor an vu (13 septembre).
Louis-Jacques Beauvais aux officers suprieurs de la
garnison de Jacmel.
Mes chers camarades,
Destitu et dclar en tat de rvolte par une lettre de l'agent du
Directoire excutif en cette colonie, date du Cap le 22 thermidor
dernier, que je viens de recevoir, je ne puis ni ne dois continue vous
commander, ainsi que cet arrondissement, sans me rendre plus coupable
et encourir de nouvelles disgrces.
Vous connaissez, mes amis, mon attachment, mes devoirs et mon
respect pour les autorits constitutes. Plus d'une fois, depuis les troubles
actuels, je vous ai dit ma faon de penser et quoique je voyais d'une









APPENDICE


manire n'en plus douter l'horrible complot de dtruire les hommes
de couleur, la presence de l'agent du Directoire m'en imposait, au point
que je ne pouvais me permettre aucune position hostile. Le Sale-Trou
venait d'tre enlev par Mamzel; le cruel Gay y avait assassin les
habitants ; la place du Marigot venait d'tre surprise par Joseph Aquart,
qui, de concert avec Mamzel, insurgeait tout et se proposait de venir
cerner Jacmel : certain que tout cela se faisait par les ordres du gnral
en chef, et voyant que je ne lui avais donn aucun sujet, je lui crivis
pour me plaindre de cette trange conduite, dans un temps o je cor-
respondais journellement et de la meilleure foi possible avec lui. C'est
donc cette poque, aprs vos pressantes solicitations et la ncessit
de prserver les jours de nos concitoyens' et les ntres, que je fus con-
traint par les circonstances de me mettre sur la defensive. Je
m'empressai d'instruire de ces faits extraordinaires le citoyen agent
Roume, dans le ferme espoir qu'il rendrait justice ma conduite et
blmerait celle du gnral Toussaint, qui faisait enlever partiellement,
par des hommes sans meurs, les diffrents quarters de l'arrondissement
confi mes soins. Comme je n'avais aucun tort, je m'attendais recevoir
une rponse satisfaisante de l'agent. Mais quelle a t ma surprise et mon
tonnement lorsque je me suis vu qualifier de ci-devant gnral de bri-
gade au service de la Rpublique, actuellement chef des rvolts. Un
coup de foudre n'et pas t pour moi plus terrible ; j'eus besoin de
toute ma raison pour ne pas me porter au dernier dsespoir. Le contenu
de la lettre est si plein d'amertume et de choses dsagrables que je ne
puis ni n'ai le temps de vous en laisser copie.
Ma premiere ide tait de vous assembler tous, vous en donner
lecture et vous faire sentir la ncessit d'aller prsenter au Directoire
ma justification ou lui porter ma tte, s'il est possible que je me sois
rendu coupable. Mais, rflchissant que votre desespoir pourrait galer
le mien et vous porter contrarier mes vues, en me contraignant de
continue un commandement qui ne m'appartient plus, j'ai pris la
terrible et ncessaire resolution de partir sans rien vous dire. Vous, mes
amis, qui connaissez ma sensibility et mon attachment pour vous et
pour tous mes concitoyens de cet arrondissement, mettez-vous un instant
a ma malheureuse place ; concevez quel chagrin me poignarde, d'tre
oblig de m'loigner de vous d'une manire si trange. Mais telle est la
force de la raison et l'empire du devoir, qu'un homme de bien doit
prfrer l'honneur tout ce qu'il a de plus cher au monde. Connaissant
votre attachment et votre amiti pour moi, je me flatte, mes amis, que
vous serez utiles ma femme et mes enfants que je vous recommande
comme devant tre un jour toute ma consolation. Si ma femme dsirait
aller Santo-Domingo, auprs du gnral Kerverseau, mon ami, ou
partout ailleurs, soyez-lui favorable, je vous prie.
Quant moi, je vais me rendre Saint-Thomas, et ferai en sorte
de profiter du premier btiment qui fera voile pour Embourq, afin de
me rendre en Europe et passer de suite en France, o je ne ngligerai
rien pour clairer le Directoire sur tout ce qui se passe dans cette
colonie.
Comme il est possible que mon dpart occasionne quelque efferves-
cence dans la troupe et des inquitudes alarmantes aux citoyens de la
ville et des campagnes, je vous recommande particulirement de mettre
en usage tout ce que votre prudence et votre sagesse vous suggreront
pour viter le plus petit malheur ; car je mourrais de chagrin si jamais
il me parvenait qu'il est arriv quelque chose de dsagrable un
individu quelconque. Assurez de mon attachment tous les officers
et soldats de l'arme ; ne m'oubliez pas auprs de tous les braves capi-
taines des volontaires de la ville et des mornes. Je compete beaucoup









PETION ET HAITI


sur leur fidlit la Rpublique franaise, au maintien de l'ordre et
la sret des personnel et des proprits. C'est le moment de vous
signaler tous.
Je vous invite vous rappeler que la commune de Jacmel a envoy
une dputation auprs de l'agent Roume, et que j'ai envoy aussi un
officer porteur de mes dpches. Peut-tre seront-ils assez heureux de
faire revenir le citoyen agent d'une erreur qui m'est en particulier si
funeste.
Adieu, mes amis, je vous embrasse de tout mon ceur.
Vivent la Rpublique franaise, la libert et l'galit !
Sign : BEAUVAIS.

P. S. Je vous recommande l'union la plus troite entire vous tous
et l'administration municipal.



Pierre-Franois Birot, chef de brigade, commandant la force arme de
l'arrondissement de Jacmel, ses concitoyens du mme arrondissement.

Citoyens,
Vous venez d'apprendre comme moi le dpart inattendu du gnral
de brigade Beauvais ; sa conduite, qui l'a si longtemps fait chrir parmi
vous, ne l'a point mis l'abri de recevoir des reproches de 1 agent
du Directoire et mme d'tre destitu, d'aprs ce qu'il nous announce
par sa lettre d'hier. Son honneur et sa dlicatesse lui ont fait un devoir
de se rendre en France pour porter au Directoire excutif sa justifica-
tion et rendre sa reputation tout l'clat qu'elle a toujours si justement
mrit.
Plus ancien en grade militaire aprs lui, j'ai cru de mon devoir de
prendre le commandement provisoire de cet arrondissement. Le besoin
de vous tranquilliser sur un dpart aussi inattendu et celui d'assurer
votre repos, votre existence et mme votre bonheur, m'a fait sans
efforts ceder aux sollicitations de l'administration municipal et des
autorits constitutes de cette commune. Soyez donc sans inquitude,
mes concitoyens, et croyez que je compterai au nombre de mes plus
beaux jours celui o j'aurai t assez heureux pour faire cesser vos
craintes et assurer votre existence. Rien, en effet, ne doit vous alarmer ;
vous connaissez l'tat-major de cette place, la force arme qui compose
la garnison : quelle confiance ne doivent pas vous inspire des hommes
qui vous ont protgs et qui vous ont si vaillamment dfendus depuis
si longtemps Dans ces circonstances, j'ai cru ncessaire de dire et
d'ordonner ce qui suit :
ARTICLE PREMIER.
Je dclare qu'un cdant aux sollicitations de l'administration
municipal de cette commune, des autorits constitutes, de l'tat-major
et soldats composant la garnison, et attend le dpart inattendu du
gnral de brigade Beauvais, je prends le commandement provisoire
de cet arrondissement jusqu' ce qu'il en ait t autrement ordonn par
les autorits constitutes.
ART. 2.
J'ordonne en consequence aux chefs de corps, capitaines et autres
officers de la garnison, ainsi qu'aux capitaines de la garde national










APPENDICE 87

sdentaire en activity, tant dans la ville que dans les campagnes, de
continue et de redoubler mme de surveillance, chacun dans son com-
mandement, pour le maintien de la tranquillit et la conservation des
personnel et des proprits.
ART. 3.
J'invite tous les citoyens indistinctement l'union, la paix et
la concorde, d'avoir assez de confiance pour rester sans inquitude et
de croire que rien ne me sera jamais plus prcieux que de contribuer
assurer leur existence et leur tranquillit.
ART. 4.
Je dfends tous officers, soldats, et gnralement tous autres
citoyens, de tenir aucun mauvais propos capable de semer la dsunion
et de trouble la bonne harmonie qui doit exister entire tous les citoyens,
sous peine d'tre svrement punis.
ART. 5.
La prsente sera envoye l'administration municipal de cette
ville, celle des communes de Baynet et Cayes-Jacmel. Je les invite
la faire connatre leurs concitoyens et de prendre, en outre, toutes
les measures que leur sagesse leur dictera pour qu'il ne soit port aucune
atteinte la sret ni la tranquillit des communes confies leurs
soins. Elle sera aussi envoye aux diffrents commandants des mornes
et chefs de corps de cet arrondissement pour y tre lue la tte de leurs
troupes respective, au chef de l'administration de la marine militaire,
au juge de paix et tribunal correctionnel de cet arrondissement.
Elle sera en outre, sur-le-champ, lue et publie son de caisse en
cette ville la diligence du commandant de la place.
Fait Jacmel, ce 28 fructidor an vii (14 septembre 1799) de la
Rpublique franaise une et indivisible, par ordre du commandant de
l'arrondissement.
Sign : BALLET.




COLONIES FRANAISES.


ARME DE SAINT-DOMINGUE.


Relation des circonstances de la prise de Jacmel sur les rebelles du
Sud, par l'arme du gnral en chef Toussaint-L'Ouverture (1).

L'vacuation de Jacmel s'est effectue dans la nuit du 19 ventse
huit heures et demie du soir, en bloc de plus de deux mille hommes :
elle a commenc par une fausse attaque sur la parties de la colonne
gauche, commande par le chef de brigade Henry Christophe, laquelle
tait prs le poste Pavillon, qui tait soutenue par la pice de 18 et une
de 6, qui battaient aussi le bord de la mer, la passe et le front de la ville
du ct de la mer.

(1) Extrait du Bulletin official de Saint-Domingue, du mme mois.










PETION ET HAITI


Aprs une fusillade bien nourrie de part et d'autre (les deux pieces
ne tirerent que chacun un coup), la garnison dfila entire le block-house
et le poste de Logane, pour rejoindre l'habitation Og, traverser la
Gosseline et se sauver au Grand-Gove, entire le poste Tavet et notre
arme. Bientt on s'aperut que la premiere attaque n'tait que fausse ;
le poste Nrette au Bassin-Caman se porta sur la colonne des rebelles
et la rompit.
Cette premiere parties de la colonne se porta au-del de l'habita-
tion Gast, une demi-lieue environ de l'embouchure de la grande
rivire de Jacmel, o tait notre ambulance, et chemina dans les bois,
mais suivie par parties de notre colonne de gauche : on se fusilla long-
temps de part et d'autre. Les traineurs ont tous t tus, le reste est
encore dispers dans les bois.
L'autre parties de la colonne des rebelles, don't la queue ou arrire-
garde tait au block-house, fut aussi poursuivie et fit un feu violent
pour se dgager ; ayant perdu les traces de la premiere parties o taient
plus de quatre cents femmes portant leurs paquets, elle prit aussi la
route de notre ambulance. Nos troupes, qui avaient eu le temps de s'y
porter pour la couper, en firent sur l'habitation Gast, dans les cases et
les bois, une boucherie affreuse ; malgr le clair de lune, ils s'garrent
une second fois.
Ils errent encore avec la premiere parties de la colonne dans les
bois, o ils sont cerns assez bien pour qu'il ne leur soit pas possible
de s'chapper en masse ; ils sont sans vivres ; les oranges sres seules
leur servent de nourriture.
On amne tout moment des prisonniers de toutes couleurs,
femmes, etc. Presque toutes les femmes qui taient parties de Jacmel
avec l'arme des rebelles sont rentres Jacmel mourant de faim et de
fatigue. Le feu de notre part auquel les rebelles ont rpondu trs peu,
parce qu'ils se sauvaient par pelotons et la debandade, a dur jusqu'
cinq heures du matin du 20. Tous les prisonniers s'accordent dire
que Ption, Og et Gauthier, qui les commandaient, sont dans les bois
et n'ont pu passer. Tous les canons du block-house, du fort de Lo-
gane, fort Beliote du gouvernement taient enclous ; on n'a pas eu le
temps d'enclouer ceux de l'Hpital. On a trouv beaucoup de boulets
de tout calibre.
Le jour de l'vacuation, on n'avait pu dlivrer que peu de vivres
la garnison.
Nous avons perdu peu de monde en comparison des rebelles.
Nous regrettons cependant beaucoup de bons officers, noirs et autres,
qui ont t tus. Le gnral Dessalines s'est trouv partout et a montr
beaucoup de presence d'esprit et d'humanit envers ceux qui ont t
pris ou qui se sont rendus sortant des bois, conformment aux instruc-
tions du gnral en chef.
La colonne gauche les a empchs de sortir du bois jusqu' sept
heures du matin, que la queue de leur colonne a t attaque et crase
par deux bataillons des sans-culottes. Pendant ce temps, Ption, l'aide
de deux companies de grenadiers, s'est prcipit aux travers des bois
avec ses drapeaux et a abandonn le gros des rebelles : il a pass. Og
a t tu (1).


(1) C'est une erreur : Og avait pass comme Ption.










APPENDICE


REPUBLIQUE FRANAISE.


PROCLAMATION.


Andr Rigaud, gnral de brigade, commandant les troupes du dpar-
tement du Sud de Saint-Domingue.

Les braves qui dfendaient Jacmel, aprs avoir soutenu un sige
de onze decades, repouss plusieurs assauts, essuy toutes les privations,
viennent d'tre forcs par la famine vacuer cette place dans la nuit
du 20 au 21. Ils se sont frays un passage au travers des camps ennemis,
ont lev les embuscades que la trahison avait fait prparer, dispers
dans les bois les satellites de Toussaint, et sont enfin parvenus sur nos
frontires avec leurs chefs et leurs drapeaux.
C'est au moment mme o le prote sanguinaire de Saint-Domingue
perdait tout espoir de les rduire, rappelait Logane l'arme et
lartillerie qu'il avait envoyes contre eux, que ces militaires intrpides
se sont trouvs hors d'tat de rsister aux premiers besoins de la vie.
Si la valeur et la constance hroques don't ils ont donn l'exemple
sont au-dessus de tous les loges, et si elles ont fait leur gloire, elles ont
aussi fait leur sret. A quelles tortures ne devaient pas s'attendre ces
citoyens invariablement fidles la France, des hommes qui ont os
porter les armes contre un tigre qui fait gorger des habitants paisibles,
des femmes et des enfants ; qui livre la devastation et au pillage tous
les lieux o peuvent pntrer des hordes barbares, et qui nous explique
chaque jour des secrets politiques qu'il prtend ne devoir pas tre connus
par le sang qu'il fait rpandre grands flots.
Ce n'est pas assez d'avoir fait assassiner plus de deux mille per-
sonnes dans l'arrondissement de Jacmel, d'avoir fusill, canonn ou
noy dans le Nord et dans l'Ouest un nombre peu prs gal de victims,
d'avoir sacrifi sept mille de ses satellites, soit au sige de Jacmel, soit
dans les combats du Grand-Gove ; il se dispose encore porter les
mmes coups dans ce dpartement.
Mais, je le jure par vous, mes chers concitoyens, je le jure par les
liens indissolubles qui doivent toujours nous unir, par l'nergie de mes
camarades de tous grades, par cette nergie don't Toussaint a entendu
raconter les effects aprs les batailles qu'il a provoques, s'il avait la
folie de s'arrter ce project excrable, ses hordes n'auraient pas fait
deux lieues dans ce dpartement qu'elles y seraient ensevelies !
La premiere de toutes les lois est celle qui dicte aux hommes
l'intrt de leur conservation, celle que la nature a faite et que toutes
les constitutions libres ont consacre, c'est elle qui dirigera nos efforts.
Que tous les vrais amis de la France se lvent en masse et que
ce monstre triple visage : qui a trahi l'Espagne, l'Angleterre, la France
et ses frres ; qui trahit jusqu'aux migrs qu'il a retenus ou rappels
Saint Domingue ; Que cet atroce fanatique qui se nourrit du sang de
la Divinit et du sang des hommes ose se prsenter ; qu'il se prsente,
et la terre est purge de sa presence abominable, et la nature est venge
de l'erreur qu'elle commit en lui donnant une figure humaine.
Citoyens de toutes les couleurs et de tous les tats, songeons notre
conservation celle du dpartement du Sud en est insparable, et nous
servirons la mre-patrie en nous servant nous-mmes. Jurons de nouveau









90 PETION ET HAITI

fidlit au gouvernement franais, union entire nous et constance a nos
postes. Tenons nos serments, et nous serons invincibles !
Particuliers, fonctionnaires publics, officers militaires que chacun
de vous, de quelque profession qu'il soit, instruise l'envi le gouver-
nement franais de ce qui se passe Saint-Domingue, et des measures
extremes que nous sommes forcs de prendre. L'poque du 1" ger-
minal indique par la constitution pour la tenue des assembles
primaires, don't le rsultat est l'lection des dputs au Corps lgislatif,
offre aux citoyens du dpartement l'occasion de donner la mtropole
une nouvelle preuve de leur fidlit, et de lui faire connatre la vrit
sur les vnements dsastreux don't cette colonie est devenue le thtre.
Nous devons computer sur la justice des hommes vertueux auxquels le
gouvernement de la Rpublique est confi.
Que tous les citoyens arms du dpartement du Sud se prparent
marcher au premier signal. Les commandants sont charges de faire
les prparatifs ncessaires cet effet.
Et vous aussi, braves amis, braves Franais qui composez la lgion
de l'Ouest, et vous aussi, vous marcherez avec vos compagnons d'armes
des intrpides brigades du Sud ; vous fondrez avec elles sur ces brigands
ennemis de tout ordre social, ces incendiaires avides de meurtre et de
pillage : vous les punirez de leurs crimes, vous rendrez au pays don't
vous devez tre les dfenseurs la paix et la prosprit qu'il a droit
d'attendre de votre courage. Vous trouverez ici l'amiti, les soins que
vous avez si bien mrits, c'est la seule rcompense qu'il soit en notre
pouvoir de vous offrir Vous partagerez avec nous les resources de ce
dpartement, vous mettrez le comble la gloire immortelle don't vous
vous tes couverts dans la defense mmorable de Jacmel.
Les circonstances exigent que la discipline la plus svre soit
observe. Il va tre tabli un conseil de guerre qui jugera de tous les
dlits militaires commis soit l'arme, soit dans l'intrieur.
Les dserteurs seront pardonns sous la condition express qu'ils
se rendront leurs corps respectifs, dans le dlai de dix jours ; s'ils
y manquent, ils seront recherchs, jugs et punis selon les lois.
La prsente proclamation sera imprime, publie et affiche partout
o besoin sera dans le dpartement du Sud, transcrite sur les registres
des corps civils et administratifs, et je charge les commandants d'arron-
dissement d'en surveiller l'excution.
Fait au quarter gnral, Aquin, le 23 ventse an viii de la
Rpublique franaise, une et indivisible.
A. RIGAUD.


REPUBLIQUE FRANAISE.


ADRESSE.


Toussaint-L'Ouverture, gnral en chef de l'arme de Saint-Domingue,
ses compagnons d'armes de tous grades.

Citoyens, frres et amis,
C'est dans la ville du Port-Rpublicain o j'ai appris les hostilits
du rebelle et insubordonn Rigaud, qui venait d'envahir les Grand et










APPENDICE 91
Petit-Gove, et qui avait commis dans ces deux places des cruauts
inoues ; c'est dans l'enceinte du Port-Rpublicain o j'ai rassembl
les troupes, pour les opposer aux usurpations d'un tratre ; c'est dans
la mme ville o j'ai form le plan de mes operations ; c'est, enfin, dans
l'glise paroissiale de cette capital du dpartement de l'Ouest que
j'ai invoqu le Dieu des armes et lui ai demand la grce de vaincre
es ennemis de la Rpublique et de la libert.
L'Etre supreme a couronn mon courage, en m'accordant d'heureux
succs sur l'auteur de nos maux et en faisant triompher la cause du
just. C'est encore dans la ville du Port-Rpublicain o vont se runir
leur passage toutes les demi-brigades de l'arme victorieuse, pour
rendre leurs actions de grces l'Eternel, avant de rejoindre leurs gar-
nisons respective, conformment ma lettre aux gnraux, officers et
soldats, en date du 10 fructidor dernier.
Comme chef supreme, il est de mon devoir, avant de me transporter
dans le dpartement du Nord, de remercier, dans la mme ville et dans
la mme glise, l'Etre supreme, qui a bien voulu nous accorder sa sainte
protection et rpandre ses bndictions sur la brave arme que je com-
mande.
En consequence, il sera chant une messe solennelle, laquelle
assisteront toutes les troupes de la garnison, en armes, dans la meilleure
tenue et le plus grand ordre.
Le ministry du culte catholique sera invit clbrer cette auguste
et sainte crmonie avec toute la pompe et la majest qu'elle exige. Le
jour sera annonc assez temps pour que l'glise soit prpare et orne
comme il convient.
Les officers sont charges expressment de contenir leurs troupes
dans le plus grand silence, pendant la clbration de l'office divin,
auquel tout chrtien ne doit assister qu'avec respect et dcence, bien
pntr de l'ide que nous adressons nos voux et nos prires au sou-
verain Crateur de toutes choses.
J'invite tous les militaires qui assisteront la messe dire dans le
fond de leur coeur : Grces soient rendues au Dieu des armes Veuille
ce Dieu tout puissant continue de rpandre sur nous et sur nos mes
sa sainte bndiction
Comme gnral en chef de l'arme de Saint-Domingue et comme
soldat chrtien, je dois, le premier, me prosterner devant l'image de
Notre-Seigneur Jsus-Christ, pour le remercier de tant de bienfaits ;
comme chef encore, je dois cet example de pit tous mes concitoyens :
aussi je le leur donnerai particulierement dans toutes les communes
par ou je passerai.
Chaque gnral du commandement d'arrondissement doit prendre
mes ordres cet effet, afin de savoir le jour o nous devons nous rendre
dans le temple du Seigneur, pour nous humilier au pied des saints autels.
La veille de ce jour, au soleil couchant, il sera fait, par le fort prin-
cipal de la ville, une salve de vingt-deux coups de canon, pour annoncer
la crmonie du lendemain ; elle sera galement annonce par le son des
cloches. Au lever du soleil, mmes salve et son des cloches, ce qui sera
rpt, pour la troisime fois, au moment o l'on entonnera le Te Deum.
Le jour de la grand'messe, on chantera aussi les vpres l'aprs-
midi, l'heure qui sera annonce par le cur de la paroisse. Tous les
officers de la garnison en gnral y assisteront, except ceux de service.
Toutes les companies de grenadiers y seront galement conduites
en armes avec les drapeaux de leurs bataillons, et toujours avec cet
ordre, cette dcence et ce respect que nous devons notre Crateur.
Aprs avoir rendu les actions de grces que je dois l'Etre supreme,
pour la victoire que sa bont nous a accorde, il est aussi de mon devoir









PETION ET HAITI


d'implorer sa misricorde en faveur de tous mes frres d'armes de tous
grades qui ont pri dans cette malheureuse guerre.
A cet effet, il sera fait un service solennel des morts, le jour qui
sera fix et annonc. Les ministres du culte catholique, dans chaque
paroisse, sont invits faire mettre la tenture noire au dedans et au
dehors de l'glise, afin d'exprimer la douleur que nous ressentons de
la perte de nos frres, ne ft-ce que d'un seul.
La veille de la messe des morts, les curs sont pris de chanter les
vigiles, et le jour du service il y aura vpres aprs-midi, l'heure qui
aura t annonce.
J'invite tous les corps civils se runir nous, pour rendre leurs
actions de grces au Dieu des armes.
La prsente sera imprime, lue et publie partout o besoin sera,
afin que chacun fasse assez temps tous les prparatifs qui le con-
cernent ; elle sera galement adresse toutes les autorits civiles et
militaires de la colonie, ainsi qu' tous les ministres du culte catholique.
Chargeons en outre les gnraux commandants des dpartements de
veiller sa pleine et entire execution.
Fait au quartier-gnral du Port-Rpublicain, le 11 vendmiaire
an ix (3 octobre 1800) de la Rpublique franaise, une et indivisible.
TOUSSAINT-L'OUVERTURE.
Je prviens les gnraux, les commandants d'arrondissements, les
commandants militaires des places, les chefs de brigade et gnra-
lement tous les officers de l'arme, que je saurai apprcier, par le zle
et la precision qu'ils mettront excuter ce que je leur prescris par la
prsente adresse, s'ils sont imbus des sentiments d'honneur, d'obissance
et de religion que je dois attendre de leur attachment la Rpublique
franaise, et de leur soumission et respect mes ordres; tous, sans
doute, doivent s'occuper du devoir qui les concern, mais je saurai ainsi
distinguer ceux d'entre eux qui s'en acquitteront le mieux. Je les
prviens galement que ceux qui apporteront la moindre negligence
recevront de ma part seulement des reproches amers, mais qu'ils seront
svrement punis, si le cas l'exige.




Saint-Domingue, 17 fructidor an vu (3 septembre 1799).
Lettre au gnral Toussaint-L'Ouverture.
Plac deux mille lieues de l'Europe, fort d'une influence acquise
par l'hypocrisie et d'un pouvoir maintenu par des trahisons, enhardi
par la circonspection du dernier gouvernement que vous avez feint de
servir, vous tes enfin parvenu ce priode politique o tout autre usur-
pateur ddaignerait le soin de cacher ses desseins.
Qu'avez-vous redouter ? N'avez-vous pas assez d'avantages ? La
confiance aveugle d'une multitude capte, deux agents du gouvernement
renvoys avec impunit, un troisime devenu le vtre par la corruption
ou par la terreur, le massacre des plus zls rpublicains dans les dpar-
tements du Nord et de l'Ouest, un trait avec les ennemis de la
Rpublique, tous les ports des dpartements du Sud bloqus par les
Anglais vos allis, ses frontires o vos nombreux soldats n'ont com-
battre qu'une poigne de dfenseurs ; tout vous assure que votre empire
n'aura tt ou tard d'autres limits que les mers.










APPENDICE


Htez-vous, gnral, de profiter des faveurs de la fortune. Ayez
l'audace de consommer le crime, si vous voulez en recueillir les fruits.
Le moment est arriv o vous devez faire la dernire experience de
votre popularity. Pensez-vous que cette arme qui prend vos jongleries
religieuses pour de la dvotion et vos forfaits pour des actes de vertu,
qui vous persuade que la foule des vaisseaux anglais qui, depuis
trois mois, se succdent dans vos ports, ne sont autre chose que des
parlementaires, qui, plus docile votre voix qu' ses vrais intrts,
combat aveuglment les soldats de la libert, pensez-vous, dis-je, que
cette arme serve avec moins de zle un roi, un protecteur, un doge,
qu'un chef qui, par le fait, exerce la puissance supreme ?
N'avez-vous pas mconnu la mtropole ? Votre indpendance ne
date-t-elle pas du jour o vous conltes un trait avec la nouvelle
Carthage ? Qu'attendez-vous donc pour renvoyer l'agent du Directoire,
ou pour le nommer votre chancelier, et faire en mme temps connaitre
votre people la forme de gouvernement que vous lui avez prpare,
les lois qui doivent le rgir ? Saississez le moment o l'enthousiasme
matrise ceux de vos sujets que la terreur ne rduit pas au silence. Int-
ressez les premiers soutenir votre lvation, et ne leur donnez pas
le temps de vous apprcier ; le people admire et second l'audace ; mais
il abhorre la fourberie.
Vous avez assez prouv qu'un acteur habile peut jouer la fois
les rles de Tartufe et de Rpublicain. Dployez aujourd'hui cette force
d'me qui convient la hauteur de votre destine. Osez montrer l'Uni-
vers le grand parti que vous avez su tirer de votre corce physique et
morale ; apprenez-lui, par un abandon stoque des stages que vous
avez donns la France, que les affections de la nature sont des prjugs
vulgaires qui doivent cder l'ambition.
Faites-nous voir comment Toussaint, devenu roi, se prsentera
devant un people idoltre de son rpublicanisme ; il manque votre
reputation de nous donner, au moment o vous ceindrez le diadme, le
spectacle de vos frres criant encore: Vive la libert! vive l'galit!
vive la Rpublique franaise!
Quel scrupule pourrait vous intimider Craindriez-vous les vtrans
de votre arme ? Ils vous ont dj vu bigarr de toutes les marques dis-
tinctives de la noblesse, de tous les signes des ordres militaires
d'Espagne. Souponneriez-vous la loyaut des citoyens du Port-au-
Prince ? Ils se rjouiront de voir la couronne sur la tte de celui qu'ils
couvrirent du dais son entre dans leur ville. Quant aux cultivateurs,
vous comprimerez aisment l'indignation qu'ils prouvent au souvenir
des amis de la libert que vous avez immols.
Peut-tre l'attitude du gnral Rigaud vous en impose-t-elle ? Il est
vrai que cet implacable ennemi des Anglais, des migrs et de tous les
tratres, jouit d'une popularity d'autant plus solide, qu'il la doit la
constance de sa fidlit la mtropole. Il est vrai que ses principles sont
au-dessus de vos injures, de vos calomnies et de vos forces. Il est vrai
qu' moins d'avoir perdu l'esprit, il ne peut pas se persuader que le
gouvernement franais vous ait autoris faire un trait avec l'Angle-
terre; il est vrai que son obissance vos ordres a d cesser, ds que
votre perfidie s'tait manifeste, que charge de la destine du dpar-
tement du Sud, il a d le soustraire vos entreprises, et mconnatire
un acte diamtralement oppos aux intrts, la march politique de
la France. Mais que vous important et le gnral Rigaud et sa contenance
defensive ? En attendant que vos forces de terre combines avec la
marine de vos allis aient rduit ce rebelle, en attendant que la France
ait dclar formellement qu'elle consacre ses colonies la prosprit










PETION ET HAITI


du commerce de ses ennemis, les provinces du Nord et de l'Ouest
obiront vos lois. Cet apanage provisoire, gnral, n'est pas rejeter.
Ordonnez donc l'inauguration de votre empire ; qu'elle se fasse
sous les auspices de l'ingratitude que vos vanglistes prchent au
people cette premiere vertu du monarque et que sa morale devienne
celle des sujets !
Mais que vois-je, vous hsitez I... Assez puissant pour exercer sans
crainte l'autorit des rois, vous tes effray de la dignit royale que
penseront de vous et les Anglais qui vous secondent, et les prtres et les
emigrs de votre cour qui comptaient sur votre nergie ? Quel sera un
jour le prtexte de votre resistance aux armes vengeresses de la Rpu-
blique, si vous ne trouvez pas en ce moment celui de votre indpen-
dance ; ou plutt, comment oserez-vous combattre, vous qui n'avez pas
aujourd'hui le courage de parler ?
Que deviendrez-vous donc dans ce moment terrible ? Abandonn
des Anglais don't vous aurez tromp l'espoir, des planteurs et du com-
merce qui auront profit de la faveur des circonstances, des cultivateurs
qui dclareront avoir t tromps, vous seul resterez compromise. Couvert
du sang de vos inutiles victims, n'ayant plus d'autre gide que l'opprobre,
le remords et la crainte du chtiment, vous serez livr par les restes
dsabuss de votre arme.
Miserable conspirateur puisque vous avez toute la cruaut des
tyrans sans l'nergique fiert qu'exige la tyrannie, rvlez-nous
pourquoi vous vous tes livr si gratuitement tant de trames, de fureurs
et de crimes ?
A peine etes-vous dsert les drapeaux espagnols que vous bri-
gutes la faveur populaire sous le gouvernement rpublicain. Vous ftes
le premier essai de votre influence contre le gnral Vilatte. Il vous
avait battu quand vous serviez ouvertement les rois.
Ds que vous crtes pouvoir braver l'autorit national, vous ren-
voytes l'agent Sonthonax, non, comme vous laffirmtes alors, pour
avoir conu un project d'indpendance, mais pour vous emparer de ce
project et l'excuter vous-mme.
Le Directoire nous envoya bientt l'agent Hdouville. Ses vertus
rpublicaines faisaient oublier le rgne affreux de son prdcesseur.
Il tait trop clairvoyant et trop svre. Vous dirigetes contre lui la
calomnie et la force. La seule ide des horreurs d'une guerre civil que
vous provoquiez le dtermina quitter la colonie.
Vous n'avez point forc les Anglais vacuer les points qu'ils occu-
paient Saint-Domingue ; ils vous avaient battu partout. Mais dans vos
conferences avec le gnral Maitland, au camp de la Saline, vous tiez
convenu de cette vacuation comme d'un moyen sr de servir les vues
du cabinet britannique. Il fallait que les Anglais disparussent pour le
moment. Leur presence et t nuisible vos succs auprs des noirs.
S'ils eussent t contraints se retire, ils auraient ras les fortifica-
tions et emport les munitions, l'artillerie, les armes et les provisions
qu'ils vous ont laisses.
Les adjudants-gnraux d'Hdouville, parties des Cayes, allaient le
rejoindre au Cap bord de la frgate sur laquelle il s'tait embarqu.
Ils furent assassins entire l'Arcahaye et Saint-Marc par un dtachement
,embusqu sur la route. Vaillant Gabarre vous rendit officiellement
compete de cet vnement. Vous dchirtes sa lettre en haussant les
paules, et vous dtes au porteur qu'on n'crivait pas en pareil cas. Les
instruments de cet horrible assassinate n'ont t cits qu'au tribunal de
l'opinion publique ; vous en connaissez l'ordonnateur.
Immdiatement aprs le dpart de l'agent Hdouville vous vous
empresstes d'envoyer en France deux personnel charges de vos










APPENDICE 95

dpches pour le Directoire excutif. Vous l'assuriez de votre attache-
ment la Rpublique ; mais votre but tait d'assoupir sa vengeance,
afin de poursuivre avec scurit le course de vos ngociations avec
Maitland.
Vous suscittes, en ventse dernier, par les menes sourdes de vos
partisans, l'insurrection de la garnison du Corail et des cultivateurs
de Plymouth, dans l'arrondissement de Jrmie. Votre nom et le mas-
sacre des hommes de couleur furent les mots de ralliement des rvolts.
Vous avez cru pouvoir vous dispenser de consulter la vraisemblance
en accusant le gnral Rigaud de cette insurrection.
Le citoyen Roume fut appel aux functions de l'agence dans la
parties franaise de Saint-Domingue. Arriv aux portes du Port-au-
Prince, il y trouva des cultivateurs insurgs qui lui tracrent loquem-
ment les devoirs qu'il aurait remplir. Quelques jours aprs, cet agent
nous dclara par une proclamation que toutes ses operations seraient
faites de concert avec vous, c'est--dire que vos dsirs seraient des ordres
pour lui. Ds lors, nous emes assist a la mercuriale des cultivateurs
et reconnu le moteur de leurs movements.
Vous attendiez le retour du gnral Maitland. La tte toujours
remplie de votre project, vous voultes savoir quoi vous en tenir sur
le compete des gnraux don't l'adhsion vous tait ncessaire. Vous les
ftes convoquer par l'agent. Laplume se vendit ; Beauvais usa de cir-
conspection ; Rigaud vous dsapprouva hautement.
Rduit vous manager le moyen d'envahir un dpartement don't
vous n'aviez pas pu corrompre le chef, vous ftes soustraire son com-
mandement, par un arrt de l'agence, les Grand et Petit-Gove. Cette
dernire place est la clef du dpartement du Sud.
Presque aussitt vous allumtes la guerre civil dans l'arrondis-
sement de Jacmel. Les hommes, les femmes et les enfants de couleur de
la valle furent impitoyablement gorgs. Leurs bourreaux, Conflant,
Lafortune, etc., sont sous votre protection et continent de vous servir.
Sans aucune provocation, mais parce qu'il tait temps de rompre
avec lui, vous publites contre le gnral Rigaud un recueil de calom-
nies. Cette diatribe offrait tout l'absurde, tout le merveilleux suscep-
tibles de chapter une multitude qui vous avez, pour ainsi dire, t la
mmoire et le discernement. Vous y peignites en librateur des noirs
ce Toussaint qui, nagure au service de l'Espagne, consacrait ses
travaux au maintien de l'esclavage. Vous y peigntes en despite celui
qui n'a pas cess de dcouvrir les piges, de dnoncer les complots, de
repousser les attaques du despotisme. Pntr de cette maxime des
tyrans que la crdulit du people est un capital que l'ambition doit
faire valoir son profit, assur que vos frres vous croyaient d'autres
principles, depuis que vous aviez change de costume, vous essaytes de
dpopulariser un incorruptible rpublicain. Vous lui crtes des vices
et des crimes pour les mettre en opposition avec vos fausses vertus ; ne
voyant aucune impudeur solliciter la confiance, vous ne dguistes
seulement pas le besoin d'accaparer les esprits que vous l'accusiez de
sduire. D'autres hommes que ceux pour lesquels vous aviez crit
devaient lire votre ouvrage ; mais peu vous importaient les sifflets des
loges grilles, pourvu que vous obtinssiez les suffrages du parterre.
Le colonel Harcourt et l'migr Lafon de Ladbat arrivrent aux
Gonaives. Prcurseurs de Maitland, ils vous annoncrent le retour de
ce plnipotentiaire. Il ne tarda pas paratre, vous apprendre les
dernires dispositions de son gouvernement. Vous concltes les articles
d'un trait et vous vous rendites, lui par mer, vous par terre, l'Arca-
haye, o vous l'avez sign le 25 prairial, 13 juin dernier (vieux style).
Ce trait est entire les mains de tout le monde. Il s'excute sous les










PETION ET HAITI


yeux des noirs et sous ceux de l'agent. Les premier et deuxime articles
sont secrets, on ignore s'ils attentent aux droits de vos frres.
Le gnral Rigaud, instruit de votre trait, et appel par les culti-
vateurs du Petit-Gove, enleva cette place et couvrit le dpartement
du Sud.
Furieux de ce contre-temps, vous voqutes l'ombre de l'auto-
rit national que vous laissez encore errer vos cts. Vous lui ordon-
ntes de parler, et les measures salutaires du commandant du Sud furent
proclames ambition, rvolte contre vous et contre l'agence. Les troupes
soldes, les gardes nationals et les cultivateurs furent mis en rqui-
sition pour le rduire.
Aussitt vous attaqutes le dpartement du Sud et l'arrondissement
de Jacmel. L'issue des combats ayant tromp votre attente, vos chefs
de brigade Gay et Mamselle ont fait massacrer toute la population
de couleur du Marigot, dans le mme arrondissement. Ces deux ministres
de la plus lche et de la plus atroce des vengeances sont toujours votre
service.
Vous avez envoy de nouveaux missaires au Corail pour y insurger
les canonniers et les cultivateurs, avec le double objet de faire exter-
miner les hommes de couleur et de mettre le gnral Rigaud dans la
ncessit de dgarnir ses frontires pour rprimer l'insurrection.
Vous avez fait incarcrer, fusiller, canonner tous les hommes de
couleur qui ne se sont pas prostitus vos vues, tous les citoyens blancs
ou noirs qui ont os censurer votre conduite criminelle. Le Cap, les
Gonaves, Saint-Marc, lArcahaye, le Port-au-Prince et Logane, inonds
du sang de ces martyrs de la libert, attesteront jamais vos fureurs.
De concert avec l'agent, vous avez signal le general Rigaud comme
un rebelle aux gouverneurs des les neutres et allies. Vous avez invit
dfendre l'exportation des provisions destines pour le dpartement
du Sud, et vous avez menac celui de Saint-Thomas de faire prendre,
par vos barges, les btiments de sa nation qui iraient l'approvisionner.
Vous avez envoy un parlementaire auprs de l'agent du Directoire
la Guadeloupe. Vous avez tent de surprendre sa religion et de le rendre
complice de vos excs.
De crainte que vos dmarches n'eussent pas assez de succs, vous
avez appel de la Jamaque des frgates qui bloquent tous les ports du
Sud. Votre philanthropic veut que ses habitants prissent par le fer ou
par la famine ; votre impartialit, qu'ils soient sacrifis votre haine
contre Rigaud et l'intrt que vous avez de l'anantir ; votre patrio-
tisme, que les ennemis de la France vous secondent pour rduire un
dpartement fidle ses lois.
Encore une fois, gnral, quel est le but de cette srie de fourberies
et de forfaits ? Traitre la mre-patrie, implacable bourreau de ses
enfants, vous n'avez pas agi pour elle ; trop lche pour fixer sans effroi
l'clat dangereux de la royaut, vous n'avez pas agi pour vous. Vous
tes donc le servile instrument d'une faction ?... H bien attended son
sort... Tremblez !
Sign : SCOEVOLA (1).



(1) Cette lettre si remarquable, imprime aux Cayes, est attribue par quelques-
uns Pinchinat ; je ne partage pas cette opinion : l'loquence de Pinchinat est peut-
tre plus correct, mais elle n'est pas aussi chaleureuse ; d'ailleurs Pinchinat tait
alors Paris. J'attribue plus volontiers cette lettre Gatereau, ancien rdacteur
du Courrier du Cap, alors demeurant aux Cayes, ou un abb Boucher, homme d'un
mrite minent, tout dvou la cause de la Rpublique.









APPENDICE


PARALLLE DE TOUSSAINT ET DE RIGAUD (1).
Je redoute beaucoup l'ambition exalte, la tte effervescente, le
caractre emport, l'esprit de domination du gnral Rigaud ; mais je
ne redoute pas moins le gnie astucieux, la moderation hypocrite,
l'ambition masque, la march tortueuse de Toussaint : ces deux
hommes ont le despotisme en tte. Matres absolus de Saint-Domingue,
ils y seraient galement dangereux pour la mtropole et y rendraient
galement impossible, par l'excs de leur influence, l'tablissement de
l'ordre constitutionnel et le rgne des lois, qui ne peut exister dans un
pays o il y a des hommes plus forts qu'elles.
Je crois voir cependant entire eux quelque difference : Toussaint
aime mieux l'ordre et, en temps de paix, il est plus propre le maintenir.
Ses meurs sont svres, son conomie va jusqu' la parcimonie ; mais
il y a dans son caractre, ses principles et sa politique, une forte dose
d'esprit monacal: il aime le mystre, il exige une obissance aveugle,
une soumission dvote toutes ses volonts ; il voudrait gouverner la
colonie comme un couvent de capucins. Tous deux sont artificieux et
dissimuls ; mais Toussaint l'est par nature ; Rigaud l'est devenu par
le commerce des hommes : sa march est souvent oblique, celle de
Toussaint est toujours tnbreuse ; Toussaint aime s'envelopper de
nuages : il ne march que dans la nuit.
Toussaint fait faire la guerre ; Rigaud la fait en personnel et sait
braver, quand il le faut, le danger auquel Toussaint ne s'expose jamais.
Bless la main dans un des premiers combats de cette malheureuse
guerre, et voyant ses troupes branles demander grands cris leurs
drapeaux pour faire leur retraite : c Voil vos drapeaux, s'cria Rigaud
en levant son bras ensanglant et se prcipitant aux premiers rangs ;
voil vos drapeaux, suivez-les > Elles le suivent en effet et repoussent
les troupes du Nord. Toussaint lve aussi les mains vers le ciel, mais
c'est comme Josu : il prie sur la montagne, quand ses soldats com-
battent dans la plaine.
Toussaint se croit une espce de Messie envoy pour fonder
Saint-Domingue l'empire de la couleur noire, prend souvent les sugges-
tions de ses conseillers pour des inspirations du ciel, et, pourvu que les
Africains rgnent sans rivaux, il lui imported peu que ce soit par le
moyen de la France ou de l'Angleterre. Rigaud, qui a trop d'esprit pour
s'imaginer que le ciel se mle de ses affaires, sent que sa caste ne peut
se maintenir que par l'ascendant de la France rpublicaine. Rigaud ne
craint ni n'aime les blancs, qui l'ont combattu au commencement de
la revolution ; Toussaint les caresse et s'en dfie ; il souponne et hait
les sang-mls auxquels il a fait la guerre quand il servait sous les ban-
nires du roi d'Espagne.



FIN DU DEUXIME VOLUME.





(1) Lettre de Kerverseau au ministry de la marine, du 2 vendmiaire an vin
(24 septembre 1799).




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