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HIDE
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 Table of Contents
 La langue et l'ecriture Chinoi...
 Bienfaits de la conversation
 La litterature sordide
 Paul Valery professeur de...
 Les deux stylographes de Paul...
 Les lettres et les arts en...
 Chronique
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Title: Conjonction
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Permanent Link: http://ufdc.ufl.edu/UF00076567/00004
 Material Information
Title: Conjonction bulletin de l'Institut franðcais d'Haèiti
Uniform Title: Conjonction (Port-au-Prince, Haiti)
Physical Description: v. : ill., ports. ; 24-28 cm.
Language: French
Creator: Institut franðcais d'Haiti
Publisher: L'Institut
Place of Publication: Port-au-Prince
Publication Date: 1946-
Frequency: quarterly[1983-<1995>]
bimonthly[ former 1946-1982]
quarterly
regular
 Subjects
Subject: Civilization -- Periodicals -- Haiti   ( lcsh )
Civilization -- Periodicals -- France   ( lcsh )
Civilisation -- Pâeriodiques -- Haèiti   ( rvm )
Civilisation -- Pâeriodiques -- France   ( rvm )
Genre: periodical   ( marcgt )
Spatial Coverage: Haiti
France
 Notes
Dates or Sequential Designation: No 1 (janv. 1946)-
Numbering Peculiarities: Nos. 2-3 never published. Cf. Union list of serials.
Numbering Peculiarities: Some issues combined.
General Note: "Revue franco-haitienne."
 Record Information
Bibliographic ID: UF00076567
Volume ID: VID00004
Source Institution: University of Florida
Rights Management: All rights reserved by the source institution and holding location.
Resource Identifier: oclc - 03009058
lccn - 52032401
issn - 0304-5757

Table of Contents
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        Front Cover
    Table of Contents
        Table of Contents 1
        Table of Contents 2
    La langue et l'ecriture Chinoises
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    Bienfaits de la conversation
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    La litterature sordide
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    Paul Valery professeur de poetique
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    Les deux stylographes de Paul Valery
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    Les lettres et les arts en Haiti
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    Chronique
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Full Text




ANNEE 1947


le v 7


AVBIL


COi JON CTIO

No.


SOMMAIBE
I. Maurice Chayet : .LA LANGUE ET L'ECRITURE CHI-
NOISES..
Maurice Bedel : .BIENFAITS DE LA CONVERSATION..
Roger Caillois : .LA LITERATURE SORDIDE..
Ieon Laleau : .PAUL VALERY, PROFESSEUR DE POE-
TIQUE (1).
Charles Pichon : .LES DEUX STYLOGRAP
VALERY..
H. LES LETTRES ET LES ARTS EN
Les Livres. ,J
L'Exposition de Bermudez au Centre d'A
Un(W IIL CHRONIQUE.


93 1 9 BULLETIN DE L'INSTITUT FRANIAIS D'HAITI
PORT AU PRINCE
2.7/










CONJUNCTION

Est le Bulletin de l'Institut Frangais d'Haiti.

SES BUTS

-Diffuser les idWes fondamentales qui caracterisent la pensee fran-
qaise vivante.
-Resserrer les liens traditionnels unissant Haiti et la France.
-Apporter une collaboration effective i l'epanouissement de la
culture haitienne.
-Rendre compete non seulement des activities de l'Institut Fran-
cais mais encore de l'activite intellectuelle d'Haiti.
((CONJONCTION)) n'est pas une revue de propaganda. Elle ne
vise a aucune action politique ou confessionnelle. Elle sollicite
la collaboration des auteurs haitiens et strangers.

SON MOT D'ORDRE
Tout faire pour que les homes diff6rents par leur h6redit6, le
milieu geographique et social qui les a models, par les disciplines
intellectuelles qui ont formed leur pensee, puissent se connaitre, se
comprendre, et soient mis en measure d'apporter leur contribution
original a I'elaboration d'une veritable conscience humaine.


SOMMAIRE

I. Maurice Chayet : .LA LANGUE ET L'ECRITURE CHI-
NOISES..
Maurice Bedel : .BIENFAITS DE LA CONVERSATION,.
Roger Caillois : .LA LITERATURE SORDIDE,.
Leon Laleau : .PAUL VALERY, PROFESSEUR DE POE-
TIQUE (1).
Charles Pichon : ..LES DEUX STYLOGRAPHES DE PAUL
VALERY..
II. LES LETTRES ET LES ARTS EN HAITI.
Les Livres.
L'Exposition de Bermudez au Centre d'Art.
III. CHRONIQUE.











Le RHUM BARBANCOURT
fabrique avec du pur jus de canne a sucre, a gard6
depuis 1862, la premiere place.
RHUM BARBANCOURT
Successeur de PAUL GARDERE & Co.
Port-au-Prince, HAITI (W. I.)


Les livres et les manuscrits doivent 6tre envoys
au Directeur de l'Institut Frangais
3, Avenue Charles Summer Port-au-Prince HIaiti
Telephone : 5452

ABONNEMENT ANNUEL
(6 numbros):
En Haiti : 2 dollars
a l'tranger : 2 dollars 50
Le Numero est vendu : 2 gourdes ($ 0,40)

Pour la publicity, qui est strictement limited,
s'adresser a l'Institut Frangais.



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PORT-AU-PRINCE















Maurice Chayet: LA LANGUE ET L'ECRITURE
CHINOISES (Extraits)*

Je vais vous parler de pays lointains que tout le monde s'ac-
corde a trouver interessants, mais qui sont consid6r6s a tort com-
me incompr6hensibles et myst6rieux. Ils ne sont, en reality, ni l'un
ni l'autre. En effet, bien qu'ils constituent un sujet d'etudes in6pui-
sable et qu'en ce qui les concern, comme pour bien d'autres cho-
ses en ce monde, on n'arrive jamais a tout connaitre a fond, ce
n'est que par l'abondance de ce qu'ils ont i livrer que leur etude
est difficile et ils n'offrent, au moins pour qui connait leur langue
et prend la peine d'etudier leurs mceurs et coutumes, aucune 6nig-
me, aucun mystere.
C'est de la Chine et aussi un peu du Japon qu'il s'agit. J'y ai
passe ensemble 14 ans de ma vie; j'en parole la langue, sinon cor-
rectement, du moins couramment, sans accent et avec une gale
aisance et j'ai v6cu, dans 1'un comme dans l'autre, cour a coeur
avec le pays.
J'espere que le long sejour que j'y ai fait me permettra d'es-
quisser pour vous un tableau suffisamment comprehensible de
cet aspect particulibrement original de leur civilisation qu'est 1'e-
criture chinoise, egalement adopt6e, comme vous ne l'ignorez pas,
par le Japon.

Les origins de l'6criture chinoise sont, comme toutes les ori-
gines, entour6es de mystere. Quand les premiers fils de Han se
multiplibrent sur la Terre et que les families se transformerent
en communautes, leurs affaires devinrent plus complexes et le
besoin se fit sentir de conserver le souvenir exact des choses et
des 6v6nements. Avec ce besoin, vint l'homme qui sut y satisfai-
re. Un individu genial et don't le nom nous est inconnu, eut l'id&e
de fixer la pens6e sur des cordelettes par le moyen d'un system
compliqu6 de nceuds. Ces nceuds ne suffisant bient6t plus pour ex-
primer les id6es, furent remplacds par des encoches variees fai-
tes sur des planchettes et des bAtonnets de bambou. Ceux-ci de-

(*) Conference radiodiffusde, prononcee a l'Institut Francais le 6 Mars 1947, par
son Excellence M. Maurice Chayet Ministre de France.


-1-









vinrent a leur tour inad6quats et les encoches se transformerent
peu a peu en v6ritables dessins: l'6criture chinoise 6tait n6e.
L'invention des caracteres sous la forme d'id6ogrammes hi.-
roglyphiques qui nous est famili&re est attribute par les Chinois a
plusieurs personnages plus ou moins fabuleux: Fu Hsi, T'sang
Chieh et aussi HUANG Ti, le celbre <

Tres souvent l'6criture est un masque qui cache la r6alit6 de
la langue, en particulier la reality phonetique et en tous cas elle ra-
lentit toujours ses transformations. Partant de ce fait qui est bien
6tabli, je me permettrai d'avancer ici une th6orie s6duisante, par-
ce qu'elle nous aide A expliquer les ph6nomenes les plus caracte-
ristiques du chinois, a savoir que cette langue a 6te fix6e, immo-
bilisee, cristallis6e par une 6criture, invent6e, si j'ose dire, plu-
sieurs milliers d'ann6es trop tot.
En effet, tout se passe, dans la langue chinoise, comme si elle
avait 6td fix6e d6finitivement des le stade oui des onomatop6es et
des sons presqu'inarticul6s 6taient tout ce don't les hommes dis-
posaient pour se faire comprendre.
Certains linguistes estiment que toutes les langues ont 6t6 mo-
nosyllabiques a l'origine: les hommes avaient, de toute vraisem-
blance, des cerveaux beaucoup moins d6veloppes que les notres
et le nombre d'id6es qu'ils avaient a se communiquer 6tait fort
restreint et portait sur l'expression de besoins et d'6motions 6el-
mentaires, le sommeil, la peur, la soif, la faim, etc...
Comment croyez-vous que se dise le mot faim, en chinois?
Tout le monde est familiaris6 avec la permiere manifestation de ce
besoin: une crampe d'estomac qui, le matin par example, prend
souvent la forme d'une naus6e, parfois si forte que l'on peut croi-
re que l'on va vomir. C'est pr6cis6ment ce qu'exprime le mot chi-
nois qui signifie faim: < N'est-ce pas saisissant? Ne croyez pas
que j'exagere: il faut presque, pour le prononcer de maniere in-
telligible, s'imaginer que l'on va vraiment 6tre incommode.
Ce mot, ce son strange par lequel vous venez de faire connais-
sance avec la langue chinoise, n'a qu'une syllabe et ce qui singu-
larise de la facon la plus caract6ristique ce language a coup sir ori-
ginal, 'c'est que les milliers de mots de base qui le composent n'ont,
comme le mot faim, qu'une seule syllabe.
Voici done un premier point 6tabli: la langue chinoise ne com-
prend que des mots d'une seule syllabe, c'est une langue monosyl-
labique.
Le second point est le corollaire du premier: puisque le chi-
nois est une langue monosyllabique et que le nombre distincte-


-2-









ment prononqable en est limit, les celestes ne disposent, pour tra-
duire toutes les nuances de la pens6e exprimees par le language
human, que d'un nombre insuffisant de sons diff6renciables les
uns des autres. II en resulte que le chinois est aussi une langue
d'homonymes. Quel est le nombre de ces sons? Un peu plus de
200. Il est d6ja notoirement insuffisant eu regard a la grande quan-
tit6 de mots que comporte le vocabulaire quotidien de 1'homme
d'une intelligence moyenne; il est infime si l'on tient compete de
la complexity que la civilisation (tres ancienne, comme on sait,
dans le cas de la Chine) a graduellement apport6 dans le langa-
ge human.
Les Chinois se sont done trouv6s de bonne heure dans l'obli-
gation d'employer les memes sons pour exprimer un nombre de
choses ou d'id6es de plus en plus grand, augmentant ainsi au course
des sikcles, dans leur propre langue, la confusion don't la Bible
nous donne une id6e par l'histoire de la Tour de Babel.
Vouloir se retrouver au milieu de ce dedale d'homonymes pa-
rait une gageure. Prenons un 414ment phonetique quelconque pour
illustrer cette assertion par un example concrete. La syllabe c h i, si
vous voulez, fera l'affaire aussi bien que n'importe quelle autre.
Combien y a-t-il de mots chinois qui se prononcent CHI? Pas
moins de 125! Et ils signifient des choses aussi differentes que: 6pou-
se, froid intense, chagrine, luxuriant, 6tre perch, le chiffre 7, ar-
bre a laque, tromper, tituber... etc... je ne prends que les 10 pre-
miers sur la liste. Qui ne s'y perdrait? Aussi comprendrez-vous
sans peine que la conversation entire deux c6lestes ne pourrait etr'
qu'une s6rie de coq-A-l'Ane et constituerait un incomprehensible ga-
limatias si des moyens pratiques de differencier ces sons n'avaient
pas 6et trouv6s. Pour distinguer ces homonymes les uns des au-
tres, on a d'abord eu recours, si vous voulez, a la musique, c'est-a-
dire a l'intonation.
La syllabe CHIN, qui ne donne, elle, qu'une quarantine de
mots, me fournira un moyen de demonstration commode.
Voici une phrase chinoise qui, sous sa forme present, n'a pas
beaucoup de chances d'etre comprise par vous:
CHIN, CHIN, CHIN CHIN, CHIN, CHIN, CHIN.
A vrai dire, j'ai un peu et meme beaucoup trich6. En effet,
j'ai prononc6 cette phrase comme l'aurait fait un europ6en d6ja
capable, certes, de lire les caracteres qui la composent, mais don't
la prononciation laisse encore beaucoup a d6sirer.
Je vais maintenant proferer la meme phrase, telle qu'elle se-
rait prononcee par un chinois authentique.


-3-









Peut-&tre, malgr6 tous mes efforts, n'ai-je pas encore su ma
faire comprendre de vous, mais vous avez sans doute perqu d6ja
une notable difference. Cette difference est d'ordre musical: c'est
une affaire d'intonation, de sons identiques prononc6s h des hau-
teurs diverse.
Et maintenant, la traduction: cette phrase don't tous les mots
sont pareils signifie simplement:
"De nos jours, les ceintures de brocard d'or compriment les
muscles a l'extr&me."
La phrase que j'ai ainsi compose pour le besoins de la cau-
se est tr&s artificielle, un peu a la maniere des examples que l'on
trouve dans certaines grammaires, j'ajoute, pour 6tre tout-a-fait
honnkte, qu'elle n'est m&me pas tres correct grammaticalement.
Et maintenant que je vous ai r6v6el l'existence de ce qu'on
appelle les tons chinois, voyons comment nous pourrions familia-
riser suffisamment votre oreille avec ces tons pour que, meme si
vous n'&tes pas encore capable de les discerner l'un de l'autre
bien nettement, vous compreniez au moins qu'ils representent une
r6alit6 phon6tique tres important en dehors de laquelle, n'en
dpplaise aux quelques centimes des europeens qui s'attachent h
la lgere A cette entreprise, il est absolument inutile de perdre son
temps a essayer d'apprendre a parler chinois.
Le R. P. Couvreur, un sinologue distingue (l'usage veut que
les sinologues soient toujours distingues) a trouve un excellent mo-
yen mn6motechnique pour nous enseigner la valeur phon6tique
des tons. II suppose qu'un colloque s'engage dans la rue entire 4 a-
mis, don't 3 s'enquierent aupres du quatrieme, du sort d'un cin-
quieme, gravement malade et don't celui-ci a 6et demander des
nouvelles a l'h6pital.
Comment va-t-il ?
L'interpelle r6pond, sur un ton came et uni:
<1. C'est le premier ton.
Le second ami croit avoir mal entendu; sa surprise est extreme
et c'est sur le ton de l'incredulit6 qu'il interroge, en montant et sur
un registre aigu:
2 ? C'est le second ton.
Le troisieme, lui, a bien entendu; helas, il n'a que trop bien
compris. Pourtant, il ne peut pas se faire a 1'id6e d'un d6ces si
brusque et il dit:
<3 ? sur un registre d'abord descendant, puis re-
montant, qui sonne un peu comme un reproche. C'est le 3&me ton.


-4-









Le quatrieme ami est celui, qui 6tait le plus attach au d6funt.
Il n'a encore rien dit, mais il a bien entendu, bien compris et il
n'a plus d'illusion. C'est une exclamation sourde qu'il laisse 6chap-
per:
<)! voila le quatrieme et dernier ton.
Le petit stratageme du Pere Couvreur est infaillible et fait
entrer d'un seul coup dans l'esprit de l'6tudiant le moins attentif
et le moins applique la valeur phon6tique respective des quatre
tons de la langue mandarine.
Je ne ferai a son system qu'un reproche, c'est d'employer, non
pas comme il le faudrait, quatre homonymes franqais ayant des
sens diff6rents et auxquels on appliquerait arbitrairement les qua-
tre tons chinois, mais bien 4 fois le meme mot francais don't la si-
gnification reste la meme.
Or, ces mots, dits par un Chinois qui n'ent connaitrait pas la
signification franchise, et prononces, comme c'est obligatoire dans
la langue chinoise, sans l'r qui, pour les c6lestes, est en effet im--
prononuable, signifieraient tout bonnement (tenez-vous bien!):
< EN EFFACER L'ENCRE!>
Mo' Mo2 Mo3 Mo4:


J'ai parle tout-a-1'heure de la langue mandarine. Je vous dois
a ce sujet une explication: le mot mandarin vient de l'espagnol et
du portugais <, <. La langue ainsi qua-
lifice par les europ6ens, 6tait dans 1'Empire chinois et depuis des
siecles, la langue officielle, obligatoirement comprise et parlee par
tous les mandarins, ceux qui, jusqu'au fond des provinces les plus
recul6es, repr6sentaient le fils du ciel. Cette langue, dite manda-
rine, est rest6e, depuis la revolution, la forme officielle, classique
du chinois, celle aussi qui est comprise ou parlee par le plus grand
nombre d'individus, en tous cas par tous ceux qui, dans cet im-
mense empire, savent lire et 6crire. Les autres parlers, langues et
dialectes en usage en Chine et qui sont tres nombreux, n'ont qu'u-
ne parents plus ou moins lointaine avec le mandarin. Bien que
tous ces languages offrent la particularity commune, presqu'uni-
que au monde, d'etre monosyllabiques, certain d'entre eux ne res-
semblent gu&re plus au chinois que le chinois ne resemble au
francais. Enfin, ils pr6sentent tous un trait commun qui ne sera
pas sans vous surprendre, c'est qu'ils ne peuvent pas plus s'6cri-
re avec des caracteres chinois qu'un aveugle ne pourrait lire a
I'aide d'une paire de lunettes.


-5-









Le system des tons, par contre, n'est pas l'apanage de la
seule langue mandarine mais sert a rendre intelligibles tous ces
parlers, tous ces patois qui sont infests de dizaines de milliers
d'homonymes, parce qu'ils sont tous monosyllabiques. Si, le man-
darin, qui est parl6 dans le Nord, a quatre tons, le cantonais, cer-
tains dialectes du Sud ont cinq tons, et l'annamite, langue appa-
rent6e au chinois, possede sept tons diff6rents.
Avec ses 4 tons, le mandarin divise par 4 le nombre d'homo-
nymes au milieu desquels on a tant de peine a se reconnaitre. Nos
125 mots CHI de tout-a-1'heure se diviseraient done, grace aux 4
tons, en 4 groups differenciables, comportant chacun environ 30
mots. Cela laisse encore une place trop grande aux confusions pos-
sibles, aussi les Chinois divisent-ils chacun de ces grands grou-
pes d'homonymes en deux categories, la premiere constitute par
le son simple, que vous connaissez deja, la second, dans le me-
me ton, constitute par ce que certain sinologues appellent les
mots aspires et que 1'on ferait mieux de qualifier <
Passons aux examples, toujours avec la s6rie des CHI. Je vais
prononcer 4 chi simples et 4 c hi aspires:
CHI1, CHI2, CHI3, CHI4
CHI, CHI2, CHI3, CHI4
Si nous n'avions eu affaire qu'a 8 homonymes, nous serions
done arrives, avec ces quatre tons, tantot aspires, tantot non aspi-
res, a les diff6rencier parfaitement. Nous savons, h6las, qu'il y en
a 125 rien que pour le son CHI. Sans me perdre dans des expli-
cations trop longues, je noterai cependant que par l'adjonction
de divers suffixes, les Chinois arrivent a etablir encore d'autres
diff6renciations parmi cette multitude d'homonymes en conflict.
Malgr6 l'ing6niosit6 de ces divers stratagemes, le chinois parl6 de-
meure une langue qui pr&te j'entends entire Chinois a de
continuelles et parfois cocasses confusions.



Je veux, avant de finir, et bien que j'aie l'impression d'avoir
abus6 de votre patience et de votre attention, je veux, dis-je vous
expliquer comment j'ai pu maitriser les 4 tons de la langue man-
darine, ce qui me permet encore maintenant, pres de douze ans
apris avoir quitt6 la Chine, de parler le chinois, non pas sans ac-
cent, car vous savez maintenant que c'est le meilleur moyen de
ne pas se faire comprendre, mais avec l'accent chinois.
Pour arriver a me convaincre de l'importance des tons, don't
certain europ6ens, par paresse, vont jusqu'a nier l'existence et


-6-









surtout pour me souvenir, instinctivement et sans aucun effort, du
ton de chaque mot au moment meme ot je devais l'employet
je me suis avis6 de me faire copier, par un calligraphe double d'un
lettr6, des centaines de textes chinois divers et principalement des
textes de colloques et conversations en langue mandarine. Re-
nouvelant d'une facon original et a laquelle il n'avait certaine-
ment jamais pens6, la conception chromo-phon6tique strange
qu'Arthur Rimbaud appelait l'audition color6e, j'ai pri6 mon let-
tr6 de donner a chaque caractere qu'il copiait, une couleur, tou-
jours la m6me, et qui correspondait a son ton.
Quant aux caracteres dits aspiress>> et don't il est indispensa-
ble, pour se faire comprendre, de marquer tres fortement la qua-
lit6 phon6tique explosive, j'ai decide, apres quelques tatonne-
ments, de les faire 6crire beaucoup plus grands que les autres,
afin d'attirer attention sur eux. Le tableau en 4 couleurs que
vous voyez suspend sur le mur vous fera comprendre mieux
que toute explication l'originalit6 et l'infaillibilit6 de la m6tho-
de, a laquelle j'attribue la connaissance assez 6tendue que j'ai
pu acqu6rir de la langue chinoise parl6e.
Les nombreux volumes que mon lettr6 a mis plusieurs an-
n6es a recopier et qui contiennent plus de cinquante mille ca-
racteres traces en 4 couleurs diff6rentes constituent pour moi
un tr6sor sans prix et parent aussi clairement a mes yeux je
devrais dire a mes oreilles que des textes qui seraient dou-
bl6s par des disques de phonographe.
*
Bien que cette causerie n'ait d6ji que trop dur6 et bien que
j'ai quelque peu abuse de votre patience, je ne veux pas termi-
ner sans rendre hommage a des hommes admirables, don't les 6-
tudes et les travaux m'ont aid6 a acquerir la modest connais-
sance que j'ai de la langue et de 1'ecriture chinoises. Je veux
parler des missionnaires qui, loin de leur pays, de leurs parents,
de leurs amis, consacrent toute une vie de travail, de sacrifices et
de privations au service de Dieu et de leurs semblables.- Pour
parvenir a un bon r4sultat, ces admirables pecheurs d'Ames doi-
vent acqu6rir une connaissance parfaite de la langue chinoise et
c'est une tache qui prend souvent des mois et des ann6es. Je dois
beaucoup au R. P. Wieger, ce grand savant. Je dois aussi beau-
coup au P. Hubrecht, maintenant mort et que j'ai connu pendant
des annees a P6kin. Je ne peux pas tous les citer, car il y en a
beaucoup d'autres.
Tres loin de nous et sans aucune communication avec nos
civilisations m6diterran6ennes, des l'aurore des ages historiques


-7-









et meme un peu avant, un people favoris6 par la providence a
invent des techniques et des moyens d'expression attestant une
ing6niosit6 aussi precoce que surprenante. Il y a lh pour nous
une premiere legon a tirer, une lecon de modestie.
L'esprit a visit d'autres humans bien avant nous-memes, a
une 6poque oi nos ancktres etaient encore plong6s dans la plus
profonde barbarie. Les inventions, les trouvailles don't nous a-
vons accoutum6 d'etre fiers comme d'un apanage exclusif ont 6t6
conques par des esprits tres diff6rents des n6tres.
Malheur A celui qui jette l'anatheme sur un groupement hu-
main ou sur une race. Qui sait les r6ussites extraordinaires que
peut accomplir telle population que les fatalit6s historiques ou des
conjurations malicieuses ont trop longtemps empach6 d'apparai-
tre au plein jour de l'histoire. Soyons modestes: ce que nous a-
vons fait, d'autres, peut-ftre tout-a-fait inconnus encore aujour-
d'hui, I'ont accompli ou l'accompliront demain sur une echelle
beaucoup plus vaste et beaucoup plus admirable. II est une autre
leqon qui se d6gage de ces trop longues analyses, don't je m'excu-
se, c'est que l'6criture chinoise, pas plus que la civilisation tout en-
tiere qu'elle traduit si finement, n'a rien de myst6rieux ni m&me
d'inaccessible. Tout esprit honn&te et applique, vint-il des antipo-
des, peut se l'assimiler et s'en rendre maitre.


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Maurice Bedel: BIENFAIT DE LA

CONVERSATION

Depuis les jardins d'Akademos et les plaisirs d'esprit qu'y
gofitaient Platon et ses disciples, c'est un delice recherche de nous
tous d'6changer des id6es. On change des id6es sous les ombra-
ges du Djurgarden de Stockolm, dans la Kalverstraat d'Amster-
dam; quand la nuit est venue, sur la Rambla de Barcelone, de la
tomb6e du jour au lever du soleil; on change des id6es dans les
caf6s de Bruxelles de Sparte et de Vienne; on en change par-
fois accompagn6es de coups dans les bars de Marseille. Par-
tout oi les hommes se rencontrent dans les loisirs de la conver-
sation, les idees violent d'un entendement a l'autre, nouant en-
tre partenaires ces liens spirituels qui sont, parmi les valeurs hu-
maines, les plus riches en promesses de dur6e.
Ni les malheurs qui ont frapp6 la France et, avec elle, 1'Eu-
rope entire, ni la violence des temps qui nous malmenent si fu-
rieusement n'ont pu atteindre dans ses sources ce courant de pen-
see: plus que jamais, d'un homme h l'autre, vont et viennent les
products de raisonnement mle6s a ceux de la spontaneity. Pour
m'en tenir a l'activit6 de conversation telle qu'elle se manifesto en
ce moment, en France, je dirai qu'elle est un signe de l'ind6pen-
dance que garde l'homme en face des menaces de mecanisation et
de collectivisation qui le guettent de tous c6t6s.
Si frugale que soit la chore, il n'est pas de d6jeuner ou de
diner d'amis qui n'ouvre aux propos de 1'esprit une occasion de
se lancer a la recherche de la v6rit6; car qu'est-ce que la conver-
sation sinon une quote du vrai menee entire honnetes gens ser-
vis par leur bonne volont6? Les jeux du pour et du contre ne
sont jamais vains et ce qu'on d6signait jadis du mot charmant de
<> n'6tait rien d'autre qu'un divertissement oui la conver-
sation avait grande part, que ce fit d'amour ou de chasse ou de
choses de la table qu'il s'agit. Et l'on peut dire que, meme a l'oc-
casion d'un divertissement de ce genre, les propos se croisant et
se melant ne se percent pas dans l'air mais, au contraire, fructi-
fient et donnent un appoint non n6gligeable au progres de l'intel-
ligence.
Dans les caf6s, dans les salons, ou simplement autour de la
table familiale, se development, a toute occasion, de petites socie-
tes d'esprit don't on peut attendre beaucoup de bien dans la lutte
qu'il nous faut chaque jour mener contre l'aveulissement de la
personnel humaine. Et meme dans la cuisine d'un paysan de Bour-
gogne, de Provence, d'Aquitaine ou d'ailleurs, a l'instant oL quel-


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ques compagnons trinquent, la voix haute et le geste vif, un je
ne sais quoi de fin et de leger donne a cette rencontre un air de
fete de 1'esprit: la contradiction, l'argument, l'affirmation et la d6-
negation fusent dans l'espace 6troit de la piece comme de peti-
tes flames de mots oi0 s'6claire le mystere de la condition hu-
maine. L'homme est une vivante machine a laborer des id6es et a
les mettre en action; le silence n'est qu'une prise en charge de po-
tentiel en vue de la bonne march et du rendement de cet meca-
nique spirituelle.
Nous 6tions, 1'autre soir, quelques amis groups autour d'u-
ne chemin6e ouf brilait un feu de bois; les travaux de la journ6e
nous avaient m&l6s les uns et les autres aux incidents et acci-
dents de la vie d'une grande cit6; le movement, le bruit, les ima-
ges de la rue entretenaient dans notre entendement un manage
bourdonnant et toujours renouvele. Pris dans le tournoiement de
la vie exterieure, nous avions de la peine a mener une conversa-
tion qui ne fft point primesauti&re et disperse. Nous parlions
a la facon de ces journaux du soir qui compensent par le d6ve-
loppement considerable des titres et sous-titres de leurs articles
la minceur des textes qui s'ensuivent. Puis, de fil en aiguille com-
me on dit, nous en arrivions a plus de cohesion, A plus de style, et
bient6t, par une pente naturelle de la dialectique, nous fQmes a-
men6s a passer du particulier au g6n6ral et a border la discus-
sion de problkmes de l'ordre des valeurs universelles.
Je dirai comment nous y parvinmes.
Comme il pleuvait, ce soir-l, nous avions, a la fagon des An-
glais, 6chang6 quelques v6rites premieres sur la pluie et le beau
temps; les uns pr6f6raient l'humidit6 a la s&cheresse et soute-
naient que l'exercice de la pens6e 6tait ralenti par la hausse ba-
rom6trique et excite par la baisse; les autres citaient l'exemple
des penseurs h6breux, tels que Moise, Elie, Isaie, don't on ne pou-
vait dire qu'ils eussent 6et inspires par la pluie; nous opposAmes
les g6nies humides aux genies secs, les poetes des pays de brouil-
lards A ceux des pays de cigales, le barde Ossian h l'aede Ho-
mbre, Shakespeare h Eschyle, les auteurs de sagas aux trouba-
dours provenDaux. Par un detour curieux de association des
idees, la pluie, Moise et Shakespeare nous amenerent aux barra-
ges des torrents de montagne of se d6veloppent les forces hy-
dro-electriques qui distribuent a l'industrie une part de 1'6ner-
gie qui lui est n6cessaire; a ce mot d'energie, 1'atome et son noyau
firent irruption dans nos propos, y prirent une part d'emblee trbs
important et bien vite dominant, et nous n'eimes de cesse que
nous n'eussions elargi le debat jusqu'a ce que la fission nucleaire
de l'uranium 235 nous mit en goit d'aborder le probl6me de la


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connaissance m6taphysique et, par d6veloppement logique, celui
de l'existence de Dieu.
Ainsi, pour une averse qui nous avait, mes amis et moi, bat-
tu les 6paules et fouett6 les mollets, nous nous voyions places de-
vant le problame des problems, et nous passAmes a le d6battre
une parties de la nuit.
Telle est la magie de la conversation. Semblable a ces boites
a surprises qui font surgir aux yeux 6merveilles des enfants, tan-
t6t des sucreries, tant6t des diablotins hirsutes, elle porte en ses
arcanes les plus clairs rayons de la connaissance et les lourdes te-
nebres d'un monde inconnu don't l'homme jamais ne se lassera de
tenter l'exploration.
A Paris, les salons sont les lieux les plus favorables a ces
jeux d'opinions, a ces recherches du vrai. Paul Valery ne man-
quait jamais d'y venir divertir sa raison raisonnante; il y rencon-
trait des hommes qui, chacun dans sa sp6cialite, pouvaient le ren-
seigner sur lui-mime et sur les problems qui harcelaient sans ces-
se son merveilleux cerveau curieux de toutes choses. La, vers le
soir, le biologist et l'historien, le diplomat et le physician, vien-
nent se d6lasser des travaux de la journ6e en flanant ensemble
dans le jardin d'id6es qui leur ouvre ses allies, ses parterres, et
mame ses labyrinthes. Rencontres necessaires, rendez-vous fe-
conds, qui mettent tate a t6te un Maurice de Broglie et un Julian
Huxley, qui r6unissent l'ambassadeur de Turquie et l'historien des
Croisades. Une grande part de la pens6e du XVIIIeme siecle fran-
cais s'est d6veloppee sous les yeux sans regard de Mme du Def-
fand, autour du bonnet de dentelles de Mme Geoffrin; au siecle sui-
vant, les fougues du romantisme allaient s'apaiser et s'ordonner
dans le salon de Mme de Girardin. Aujourd'hui cette tradition
se pursuit, et les femmes d'esprit qui en assurent la continuity
jouent le r61e le plus brilliant dans l'essor et la diffusion de l'intel-
ligence franqaise.
Au seuil de sa vieillesse, Goethe disait a ses amis: rais-je done a l'heure actuelle si je n'avais pas fr6quent6 des gens
intelligent? Ne cherchez pas a apprendre dans les livres mais dans
le vivant change des id6es, dans la sociability sereine et enjouee.>
Que ce conseil soit entendu!
La civilisation a besoin, plus que jamais, de s'appuyer sur la
society des gens d'esprit pour resister aux attaques d'une collec-
tivisation qui ne tend a rien de moins qu'a m6caniser ce qui res-
te d'humain en chacun de nous.


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Roger Caillois: LA LITERATURE
SORDIDE.

Il faut avouer que les Lettres contemporaines, principalement
dans les genres, comme le roman, ou la psychologie prend le pas
sur l'esth6tique, ne craignent pas de d6peindre les turpitudes. On
dirait meme que c'est la leur sujet favori et presque exclusif. El-
les y reviennent toujours. Faut-il penser que les gens vertueux
comme les gens heureux n'ont pas d'histoire? Ou qu'une inter-
diction myst6rieuse dissuade l'artiste de les mettre en scene? S'y
attache-t-il, on n'a pas pour lui assez de s6v6rit6 et de soupqons
D6crit-il, au contraire, une monstruosit6 ou une bassesse in6di-
tes, on se montre si peu exigeant a son 6gard qu'il semble soudain
que l'audace lui tienne lieu de talent. Il distingue vite ou est son
int4r&t. Tout se passe comme si, dans le sordide et l'immonde, les
6crivains d&couvraient pour leurs oeuvres une garantie decisive de
v6rit6 et de grandeur. M6dire de l'homme assure leur gloire: ils
recueillent d'infaillibles lauriers en 6talant la faiblesse et l'igno-
minie. Et pendant qu'on admire leur clairvoyance, eux-memes se
f6licitent d'un courage qui leur a peu coitt. On dirait bient6t
qu'il suffit de rench6rir dans l'odieux pour ne pas decevoir, ni
se trouver d6cu. Chacun se persuade qu'il existe dans l'Ame hu-
maine des reserves in6puisables qui passent le pouvoir d'inventer.
On ouvre au mal un credit illimit6, cependant que le bien appa-
rait comme en 6tat de perp6tuelle faillite. Voilh qui semble jus-
tifier sans contredit la plupart des m6fiances de l'artiste.
II appr6hende de faire de la vertu l'objet de ses ouvrages. Il
croirait alors se condamner a la platitude et a la convention. I1
redouterait aussi de mentir, car il sent au fond de l'homme la vi-
lenie mieux install6e que la noblesse. C'est pourquoi le souci de
son art et de quelque obscure honn&tet6 concourent 6galement
h le d6tourner de peindre la vertu. Elle lui semble terne et trom-
peuse. II apercoit dans le d6sespoir plus de richesse que dans la
serinite, dans l'extravagance plus de poesie que dans la raison.
De la m6me maniere, les livres d'histoire font peu de place a la
paix... La bataille et le carnage ont plus de vivacity, de re-
lief et de couleurs. En outre il y a dans la paix quelque cho-
se de fragile, de toujours menace, et comme d'hypocrite qui sem-
ble attendre la guerre. Elle figure une sorte d'heureux repit, mais
vide et 6ph6mbre, qu'il ne faudrait pas prendre pour la loi de
l'histoire: les nations n'y font que restaurer leurs forces pour un
nouveau combat. Peut-6tre n'en va-t-il pas autrement pour la
vertu. On n'y distingue qu'un accident louable et illusoire, pro-
pre seulement a voiler un instant d'affreuses fureurs ou a les mo-


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d6rer. Mais en dessous d'elle et qui la recouvre sans cesse, reste
tout-puissant je ne sais quoi de primitif et d'irrem6diable, un mon-
de effrayant et simple, former de boue et de sang qui ne se laisse
jamais longtemps contenir.
En ces racines horribles, la conscience reconnait la derniere
reality qu'elle puisse atteindre. Elle y suspend tout. Elle ne con-
qoit rien qui, aupres d'elle, ne pAlisse aussit6t et ne paraisse vai-
ne agitation de surface, pr6caire subterfuge t6t ou tard voue a
l'6chec. A quoi bon des lors ces 6tranges, ces interminables tatons
pour asseoir le fondement d'un ordre, les principles d'une sages-
se, d'une harmonies ou d'une dignity, les maximes de la justice o1i
du d6tachement?
La v6rite n'est certes pas en ces artifices miserables. On ne
salt plus s'il faut sourire ou s'indigner des pudeurs par oi l'hom-
me s'efforce sournoisement de se donner le change sur lui-m&-
me. Ces tardifs simulacres deguisent mal le coeur secret de la
bete, qui reparait bient6t plus avide que jamais. C'est lui qu'il pas-
se pour meritoire de mettre a nu. Combien sont assures a l'avan-
ce et comme combl6s ensuite de n'y rien decouvrir que d'616men-
taire et d'implacable, a quoi l'intelligence vient s'ajouter a la fin
pour armer la violence des fructueuses resources de la fourbe-
rie?
Surprenante attitude o& semblent conduire a la fois l'ambi-
tion de composer une ceuvre captivante et le scrupule de ne du-
per personnel! En r6alit6 pourtant, qui sait s'il n'y a pas 1l l'effet
d'un double mirage? Quand je vois avec quelle complaisance
trop d'auteurs s'6battent en ces t6nebreux abimes, je me deman-
de s'ils ne cedent pas d'abord a la paresse, cherchant h s6duire
aux moindres frais, misant a coup str, contents de susciter l'inte-
rkt par les plus grossiers appAts. Je les soupconne ensuite de s'ktre
form une idee fort naive de la profondeur, imaginant qu'elle est
toute dans l'instinct et dans les visceres, dans la demence ou dans
la frenesie. Or, il n'existe rien de plus pauvre, ni de plus mince que
ces movements esclaves. La profondeur est 1 ou l'homme engage
le plus de lui-m&me, ce qui arrive seulement lorsqu'entrent dans
le jeu ses plus hauts pouvoirs: intelligence, volont6 et maitrise de
soi. Ce sont eux qui engendrent ces pudeurs et ces artifices, ces
speculations et ces contraintes, ces orgueils et ces pietes, tous ces
imprudents 6chafaudages qu'on reputait tout a 1'heure superficiels
pour n'6tre pas donn6s d'abord, pour cofiter a l'homme beau-
coup de peines et de calculs, pour demeurer fragiles. Mais dans
leur t6mbrit6 reside leur profondeur. Et elle ne s'accroit qu'avec
l'altitude ou il reussit a les hausser: car le niveau des foundations
ne change guere.


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Leon Laleau: PAUL VALERY PROFESSEUR
DE POETIQUE

a mon tres cher Ami le grand poete
Andr6 FONTAINAS, qu'admira, et
qu'aima, Paul VALERY.
L. L.

Cette infidelity d'un quart de siecle de Val6ry aux Muses est
maintenant c6elbre. Essayistes et critiques d'en disserter p6riodi-
quement, comme historians ou biologists du petit fait tainien ou
de cet os effrit6 d'oi parent l'un et l'autre pour r6veiller, l'un,
quelque civilisation en catalepsie et l'autre reconstituer certain
monstre gigantesque du pleistocene.
Tout jeune, son volontariat non encore achev6, il rencontre
Pierre-Louys (1) a Palavas, aux fetes du Centenaire de l'Univer-
sit6 de Montpellier. Et c'est le coup de foudre r6ciproque de 1'A-
miti6. Un amour identique de la Po6sie est la cellule mere de ce
sentiment soudain.
Et cette correspondence s'inaugure, Pierre-Louys est h Pa-
ris et Val6ry, en province, qui, lorsqu'elle verra le jour, 6gale-
ra, si elle ne les d6passe, celle meme de Flaubert ou de Rilke. (2)
Les deux jeunes poktes 6changent des vers et discutent de leur
admiration pour Huysmans, Mallarme et Poe. Et, sous le pseudo-
nyme de Doris quand ce n'est pas plus simplement sous son vrai
nom, Valery confie aux petites revues ses premiers poemes.
LA CONQUE public: Narcisse parole. Et LA CHIMERE don-
ne: H-l1ne.
Le poete est dans sa vingtieme ann6e, a peine. D6jh Mallarme
le d6tache des ranges. Il lui 6crit, a propos de quelques-uns de ses
vers, r6cemment parus: <
Mais voici: Val6ry, un soir d'orage, a Genes, est terrass6 par
le doute. Il cesse de croire a sa vocation. Et malgr6 Pierre-Louys,
R6gnier, Fontainas qui l'aidera, un matin, a mettre au point un
poeme, et malgr6 bien d'autres encore, il se tait. Rien n'y fit. Rien,
ni personnel.
Nous sommes en 1892.
La Jeune Parque qui ne s'appelle pas Psyche pour seulement
ne pas ravir un titre a un camarade qui avait pourtant accept de

(1) A cette 6poque, son nom s'ecrivait plus simplement: Pierre Louis.
(2) Quinze lettres de Valery a Pierre-Louys ont et4 recueillies et publiees en 1926
par M. Julien Monod.


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s'en priver, La Jeune Parque ne verra le jour qu'en 1917, en plei-
ne guerre. Tout comme son Faust, 6crit, sous la derni&re occupa-
tion allemande, et rest, malheureusement inachev4.- Nous n'a-
vons m6me pas l'6bauche du quatri&me acte, le dernier.
1892-1917. Exactement un quart de siecle.
Que voila un vaste silence! Mais l'oisivet6 ne l'emplit pas. L'6-
crivain s'adonne aux math6matiques (discipline excellent a of-
frir a ceux qui se consacrent au m6tier de versifier) s'initie a la
Physique et, mettant a profit cette solitude qui fut un choix deli-
b4r6, descend chaque matin en lui-meme et 6tudie le fonctionne-
ment de sa pens6e et prospect les profondeurs de son Ame.
Pas en philosophy. Val6ry est l'anti-philosophe. Il r6duit la Phi-
losophie A une simple question de vocabulaire et rabaisse la Me-
taphysique a un abus de language.
Mais en observateur impartial, m6ticuleux et cruel. La bktise,
comme pour M. Teste, n'est pas son fort. Ni son faible, oserait-oi
ajouter.
L'obscurit6 de La Jeune Parque le met en lumi&re, comme
il dit, en souriant. Pas seulement son obscurity. Mais aussi sa mai-
trise, sa perfection, son orginalit6, son inactualit4.
Souday salue et acclame avec un enthousiasme qui ne lui est
guere coutumier. Fontainas, juge aux arr&ts pertinents, et si mai-
tre de soi, a l'accoutum6e, exulte.
L6on Paul Fargue est contamin6. Breton ne reste pas insensi-
ble.
Francis de Miomandre, lui, recite partout le long poeme; dans
les salons, au caf6, chez lui, et jusque, parfois, dans le metro.
Et voici que les tous premiers vers emergent alors de l'Oubli.
A des amis qui les ont soigneusement collig4s, dans l'espoir
d'une edition immediate et rapide, Val6ry oppose sa volont6 de
revoir les enfants de sa prime jeunesse. Leur donnera-t-il son nom?
L'exemple le plus haut de probity intellectuelle se manifes-
te ici.
Tout ce que l'art peut acquerir de la fr6quentation des scien-
ces exactes, s'accuse et se precise. Et de sorte definitive.
Les po&mes sont revus, refaits, refondus. C'est a peine si les
reconnaissent ceux qui les connaissaient. Les math6matiques ont
intensifi6 chez le pokte le gofit de ces vers-formules qui unissent
en eux la precision de l'algtbre a l'exactitude des figures g6om6-
triques. Ce n'est pas le poeme en equation, comme ironisent 1'En-
vie et l'Incapacit6. Mais, comme il l'6crira lui-meme, une 6thique
de la forme.


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Et comme chez Valery la R&gle atteint cet ultime degr6 o0
elle est plut6t aide qu'entrave, le poeme ne perd rien de cette
resonance profonde qui s'6tend jusques aux extremes limits
de la sensibility des inities, et male ainsi, on dirait, leur Ame, a
celle meme de I'auteur. L'exaltant orgueil de croire que l'on au-
rait pu trouver soi-m&me le vers don't on n'est que le lecteur hum-
ble et confondu, s'empare de plus d'un. Triomphe dernier de 1'6-
crivain de ddcupler ainsi, tout en se retirant derriere l'objectivi-
t6 de son oeuvre, et son fini, le sentiment de notre propre person-
nalite.
Valery est au fate de son metier. Il est exactement cette in-
telligence critique associee A la vertu de podsie don't parole le plus
perspicace de ses commentateurs, le Dr. Henri Mondor.
Sa stret6 de language, 6tonnante, des le debut, s'est affirmee.
Et stabilis6e. Rdsultat d'une application sans mollesse; victoire
d'une conscience sans transaction, le vers est d6sormais a sa mer-
ci. Il le plie, le brise, le coupe a sa fantaisie. Il en gradue l'6clai-
rage, en hierarchise la tonality. Par le choix scrupuleux des rimes,
le dosage meticuleux de l'alliteration, le marriage savant des lon-
gues et des braves, l'alternance de la di6rese avec la diphtongai-
son, le nombre collabore avec le sens; l'image est sous le projec-
teur; la forme n'est plus a l'idde qu'une tunique de Nessus. On ne
peut, sans ddchirures, les discriminer.
Meme le vocabulaire a transmu6. II a aujourd'hui, cette du-
ret6 m6tallique qu'exalte Louis Paret, dans une de ses chroniques
hebdomadaires. Il ne s'en d6gage pas une po6sie aux ondes mol-
les, c'est Louis Paret qui precise, porteuse de modulations
charmantes et bonnes pour toutes les oreilles. Ses mots ont la
longueur d'ondes du radium et l'on ne peut s'en approcher sans
danger. Et ce n'est pas, comme on pourrait le croire, i propos
de CHARMES mais au sujet des Feuillets d'Hypnos que ces re-
marques sont notes. M&me les surrealistes ont bdndficid de la
lecon valdryenne.
Et sur tout cela, dominant tout cela, cette lucidity qui, selon
Rene Char, est la blessure la plus rapproch6e du soleil et qui,
avec tant d'autres conquktes, toutes imbibees de sueur, font d2
Valery un des maitres de cet art de se jouer de l'Ame des au-
tres, comme a dix-huit ans, il d6finissait lui-mdme, et d6ja, la lit-
tdrature, dans un article oui il opposait le froid savant qu'est le
poete au delirant 6chevelk que la facility, l'inexperience, et la
paresse voudraient qu'il ffit.
Toute beauty suppose un programme premedit6 de labeur, et
froidement execute. Il n'est pas de trouvaille qui ne soit calcul.
L'imagination et l'inspiration assemblent les matidres premieres.


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La raison, juge, choisit et oeuvre. Il n'est guere de grandeur qui ne
monte p6niblement de recherches profond6ment creushes.
Toute spontan6it6 est faiblesse.
Tout enthousiasme, danger de mort.
Rien de parfait n'est gratuit. Tout s'acquiert, se merite, se
paie.
Instinct, d6lire, chance, hasard, l'acces du poeme doit 6tre
resolument interdit a ces motifs de dissolution, a ces causes de d6-
sordre qui affectent le metal du vers et polluent la source m6-
me du talent. Car le poeme n'est pas la sensibility en spectacle.
Mais <>. Avant d'etre musique, il est ar-
chitecture. Il parfait la victoire de la pensee sur le sentiment, le
triomphe du m6tier sur le coeur.
Apollon impose silence a Dionysos. Marsyas est 6corche.
< - pendant laquelle, lecteur, je respire une loi qui fut prepare>>.
Et plus loin, il insisted: <<...Vivre oi menent les mots. Leur
apparition est 6crite. Leurs sonorit6s, concert6es. Leur 6branle-
ment se compose d'aprbs une meditation ant6rieure et ils se
precipiteront en groups magnifiques et purs, dans la r6sonan-
ce. Meme mes 6tonnements sont assures. Ils sont caches d'avan-
ce, et font parties du nombre>>.
Et si Narcisse est si soucieusement pench6 sur le tremblant ou
came miroir que lui tend la source, ce n'est que pour y d6cou-
vrir, dans l'espoir de redressements que proposera l'artifice, -
les imperfections qui alterent les lignes de son visage oil alternent
les graces de l'6phbbe avec la serenit6 des demi-dieux.
Il n'est guere de doute, la volont6 de puret6, de purete fa-
briquee est d6ifi6e. Et il ne se meprendra pas lorsque, dans Pro-
pos me concernant, il s'6criera: < te> ou affirmera: < l'idee d'exercice, que je trouve la plus belle du monde> (3)
Tel est le f6cond enseignement que le frere siamois de M.
Teste a tire de ses longues ann6es de meditation et de silence.
Un des poemes de Val6ry, a ce sujet, le plus suggestif, est le
sonnet: CELLE QUI SORT DE L'ONDE qui, dans ALBUM DE
VERS ANCIENS, est devenu: NAISSANCE DE VENUS.

(3) A Fontainas, A qui il dit ,C'est que vous connaissez le metier, et I'autcur;
nous avons lu les mdmes choses, aimed les mimes coins, subi les memes constellations
(d'hier),- Val6ry confesse a propos de LA JEUNE PARQUE. ,C'est bien un exercise, et
voulu et repris et travaille; oeuvre seulement de volonte; et puis d'une second vo-
lonte don't la tache est de masquer la premiere. Qui saura lire, lira une autobiogra-
phie dans la forme. Le fond imported peu, lieux communs., Lettre du 23 Mai 1917.


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Ce sonnet parut, la premiere fois, le 5 Septembre 1897, dans
LE GESTE qui s'6ditait A Nimes, sous la direction de M. Mariu:
Richard. (4)
Vingt-cinq ans apris, tout y est corrig6, modifi6, transfigur6. Et,
comme on s'en apergoit, il est meme rebaptis6. Seul 6chappe a la
rigueur implacable du critique le dernier vers:
(L'eau riante, et la danse infid6le des vagues!
Et encore! La ponctuation qui, en pareille affaire, est d'im-
portance, n'est plus la meme. Une simple virgule replace, a-
pres 1'6pithete: riante, le path6tique point d'exclamation de la
premiere version.
Chaque correction est un pas de plus vers la perfection. Et
si la piece ne b6n6ficie pas de plus de clart6, ce qui, d'ailleurs
est voulu, car comme le maitre de Valvins, Val6ry, lui aussi, est
amateur d'ombres, du moins gagne-t-elle en plenitude, et en
nombre; sa profondeur, sa resonance, son harmonies, sa preci-
sion, sa po6sie, enfin, en un mot qui, en la circonstance, resume
tous les autres, s'en ressent, avec ce bonheur d'expression et de
rythme oii aboutit cette longue patience, don't Val6ry fait une
longue impatience, qu'est le g6nie.
Le premier vers qui, jadis, 6tait:
(La Voici! fleur antique et d'6cume fumante
est devenu: que l'on senate la progression ascendante:
(De sa profonde mere, encore froide et fumantex.
Un autre vers, le troisi&me du deuxieme quatrain de la pre-
miere maniere et qui se presentait, comme on le verra du pre-
mier coup, avec une allure pros6diquement boiteuse:
(D'oceaniques et d'humides pierreries.
Le revoila, dans la derniere edition, fini, cette fois, et enri-
chi de deux allit6rations significatives et 6vocatrices:
(De l'humide Th6tis, la pure pierrerie.
La presque banality de:
((Celle qu'une eau legere encore endiamante
le travail la change et fixe, en cette pierre precieuse (l'6pith&te est
ici prise dans les deux sens) :
(Se d6livre des diamants de la tourmente
A noter cette s6rie de dentales qui imitent pr6cis6ment la
chute des gouttelettes s'6chappant de la chair de la D6esse qui
(4) Je dois quelques-unes de ces precisions biographiques et chronologiques au
PAUL VALERY VIVANT des Cahiers du Sud.


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vient de jaillir de la Mer. Et aussi cette resource in6puisable, chez
le pokte, de metaphores. Je ne dis pas: comparisons. Mais m6ta-
phores, et justes et neuves. Soumis jusque la au Maitre, le dis.
ciple a ray >.
Et, pour en finir avec ces citations, que l'on measure l'6cart
qui 6loigne, et c'est tout a l'actif de la nouvelle physionomie
du sonnet, d'ailleurs rest irr6gulier :
(Et la greve facile
Garde les frais baisers de ses pas enfantins.
de cette trouvaille indgalable oi ce que l'on doit aux allitera-
tions, comme harmonies imitative, touchera 1'oreille la moins cul-
tive :
(Et le facile
Sable a bu les baisers de ses bonds puerils.
Se renouveler ou mourir, dit d'Annunzio.
Et Cocteau enfonce davantage le clou d'une belle m6tapho-
re: II faut se brfler vif pour renaitre.
Ce qu'ajoute au don, le travail; au g6nie, l'ostinato rigore, pour
citer L6onard dans sa langue, nul n'en porte meilleur et plus
convaincant t6moignage que Val6ry.
Sans doute, ce souci permanent de dtrouver un language dans
le language cet exercise perpetuellement rep6t6 et approfondi de
traiter l'6pithete ou le substantif, le verbe ou l'adverbe, com-
me les pieces d'un puzzle minutieux, cette volont6, jamais fl6chis-
sante, de dosage de la valeur signifiante du vocable a sa valeur
musical, tout cela fr6le-t-il, quelquefois, l'exag6ration et conduit-il
a ravaler la m6trique, lorsque de moins avises s'y abandonnent, a
un jeu sterile oii la Po6sie n'a rien a tirer. Mais maintenue dans
les lignes qui n'excedent pas les limits de la came Raison, une
telle conception du poeme met en garde centre ces effusions tor-
rentueuses ou ces gluantes romances qui sont le ddshonneur du
Poeme et le triomphe du couplet sans nerfs et sans vie, a la por-
t6e des imitateurs de carrefour et des chanteurs d'occasion.
(a suivre)
N.D.R.L.- Nous comptons publier dans notre prochain num6ro
la suite de cet article.


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Charles Pichon: LES DEUX STYLOGRAPHES
DE PAUL VALERY

Il ne semble pas que Paul Valery, bien qu'il nous ait quitt6
pour le Royaume des ombres, soit entr6 dans ce < tence> qui recouvre d'ordinaire les disparus. Une tres curieuse Ex-
position a la Bibliotheque Sainte-Genevi&ve (qui doit beaucoup a
Mme Marie Dormoy, la conservatrice de la Bibliotheque Jac-
ques Doucet) et de pr6cieux poemes de M. Paul Lorenz; le Tom-
beau de Paul Va!lry, attestent le goft persistent des lettr6s et
du public pour le Maitre de la M4diterrande.
*
*
Je m'arr6terai d'abord aus dessins: ils sont d'un 6quilibre
tout classique. MIme lorsque Val6ry choisit des sujets charges
d'aventure: des navires, des ports, des personnages fantastiques,
son lavis ou sa plume les traitent avec une discretion poussee,
dans le ton et le trait, oi l'on devine une extreme pudeur. Il s'at-
tache a son objet, le <> bien, en choisit les lignes et s'appli-
que des lors le figure, au moyen d'une infinite de petits traits
soign6s, bien en place, qui se classent beaucoup plus dans la ma-
niere de Monsieur Ingres que dans celle de Delacroix.
Meme dans telle composition, qui semblerait de soi romanti-
que, je songe a la feerie qu'il composa pour l'album de sa pe-
tite-fille, Martine Rouard, on est tout surprise de constater la
correction plastique des demons a tkte d'Ame et des chevaucheurs
de dragons. Quant au chateau, malgr6 ses cr6neaux et ses oriflam-
mes, il evoque beaucoup plus les gentils castels a l'italienne que
les donjons terrible et lunaires don't l'imagination de Hugo, A
grand renfort d'encre de Chine et de marc de cafe, excellait a
peupler les repairs des burgraves, dans les rochers du Rhin.
Mais ce style d6pouill6 et exact de l'aquarelliste ou du dessi-
nateur me semble exprimer l'un des deux traits qui marquent
l'ceuvre litt6raire de Val6ry. II y avait certainement chez lui un
homme attire par les joies de la terre, un esprit sollicit6 de tou-
tes parts, une sorte de Dionysiaque, un ecrivain de la Renaissan-
ce qui eft aim6 a caracoler en bombant le torse et en jetant des
6cus. Mais ce Val6ry, environ sa maturity, nel mezzo del cammino
di nostra vita, a fait une rencontre. Non point une mauvaise ren-
contre, certes, mais enfin une de celles qui d6routent votre che-
min jusqu'a la mort: il s'est rencontr6 lui-meme.
Ce second Valery qu'il a ainsi decouvert et qui jusque-la sem-
blait dormir en lui, c'est le fils de sa mere, la charmante Fanny,


-20-











t7- ::
-% .J*g ;


Stylographe de Paul Valdry









don't il a les yeux doux et la bouche tendre. Et c'est un mediter-
ran6en pur (le grand-pere, Claudio Grassi, 6tait consul d'Italie i
Trieste, avec une moustache et une barbe h la Victor-Emma-
nuel). Aussi porte-t-il en son Ame la sagesse (dans tous les sens)
du m6diterran6en.
Or, ces gens des rivages de la Mer Antique, quelle que soit
leur race, se montrent avant tout sensibles a la beauty noble
et aux proportions des formes: a tel point que le mot meme de
forme (morphe, forma) leur suffit A soi seul pour exprimer la
beauty : formosus, hermoso, se disent au moins autant que pul-
cher et que belle. Una mujer hermosa... Rivages done de beaux
monuments, de beaux paysages, de beaux corps, de beaux yeux,
mais selon un canon retourne et poli par de s6culaires cabotages,
valuable dans les ports grecs de Gaule Nicaoa, Nice; Antipolis,
Antibes; Agatha, Agde aussi bien qu'aux Colonnes d'Hercule,
au pied de l'Acropole. Un Esperanto de la beauty.
*

Il n'en faut point douter: c'est ce Val6ry secret, profound et
grec (nous allons dire dans quel sens) qui 6tait le veritable Va-
lry, ou du moins celui qui s'est impose a l'autre et qui a pro-
duit le Valery Definitif. II a la discretion, la douceur de Racine,
son idole. I1 a le souci grec d'une forme achev6e: < mais, conseillait-il a M. Paul Lorenz, de terms rares. Veillez A la
chore et fragile syntaxe>. Et l'on comprend sans peine, comme
le declare son brilliant disciple, qu'il ait sauv6 ainsi toute une
jeunesse < lire>.
La question que je voudrais toutefois poser, ce serait de sa-
voir si l'hellenisme est seulement cela, ou, du moins, s'il n'y au-
rait pas deux hell6nismes: l'un de montagne, tumultueux, h6-
roique et rude, et l'autre de littoral, ing6nieux et dor6. De savoir
encore si le module de Valery, ce doux Racine, ne portait point
en sa poitrine un cceur feroce et cruel, ainsi que les tourterelles
et que les h6ros de M. Mauriac. Et j'en veux, un tout petit peu,
au tres grand esprit, a la merveilleuse intelligence que fut Paul
Val6ry, d'avoir enferme en lui-meme le Grec rude sous le Grec
aimable et, sans autre exutoire que quelques calembredaines de
son Faust, de s'&tre astreint d6sormais au plus harmonieux des
sourires, avec un immuable soin.


-22 -















LETTRES, SCIENCES ET ARTS EN HAITI (*)
REVUE DES LIVRES
Dr. C Pressoir: .LE PROTESTANTISME HAITIEN.
(Imp. de la SociBte Biblique et des Livres Religieux d'Haiti
Port-au-Prince. 2e fascicule)

C'est le deuximme fascicule du ler volume d'une oeuvre de compilation
et de recherche historique entreprise et conduite patiemment par le Dr.
Catts Pressoir.
Cette livraison embrasse la p6riode de 1880 a 1928. Le Dr Pressoir ne se
content pas de faire l'historique du Protestantisme en Haiti, il d6gage des
sursauts de conscience que soulevrrent les differentes missions et les diff6-
rents groupements d'adeptes, les legons morales valables pour 1'avenir de la
Soci6t6 Haitienne. C'est en some un essai de sociologie auquel par modestie
l'auteur a mieux aimed donner un titre qui ne l'engage pas a certaines ri-
gueurs. Mais le lecteur profane puisera dans ce travail de pr6cieux ensei-
gnements sur les relations qui existent entire les idees religieuses et la mys-
tique national.
F. Morisseau-LEROY.

.HOMMAGES A LOUIS MERCIER. (Soci6te d'Edition et de
Librairie, Port-au-Prince)

En souvenir de l'homme qui celebra la Citadelle et la ville du Cap et
anima le Lyc6e Philippe Guerrier, ses amis ont organism le 30 Juin 1946 une
matin6e au course de laquelle des discours, exaltant l'oeuvre du grand lea-
der du Nord, ont 6t6 prononces.
Ces discours de MM. Georges Marc, Jean-Baptiste Cin6as, F. Moris-
seau-Leroy, Luc Grimard et une allocution du regretted publiciste, 6ducateur
et patriote ont 6et r6unis en une brochure don't la lecture communique la
foi ardent de Louis Mercier dans les destinies de la Patrie Haitienne.
F. Morisseau-LEROY

Louis Neptune: GOUTTES DE FIEL, Poemes (Imp. H. Deschamps,
Port-au-Prince-Haiti)
Le premier recueil de vers de Louis Neptune le situe nettement dans
la lign6e des poetes de l'ecole r6aliste et r6volutionnaire. Disons tout de
suite qu'il n'a pas choisi la voie facile, cell qui mene au succes de salon.
Louis Neptune a vingt-ans. Resister a la tentation des applaudissements


-23-











des pontifes de la litterature A cet Age, c'est presque faire preuve de carac-
thre. II s'adresse aux foules qui ne le liront pas. I1 acquittede sa dette en-
vers la Revolution prol6tarienne,. Est-ce que sa voix est seulement enten-
due?
A mon avis, il ne 1'616ve pas assez haut. Les droits imprescriptibles de
la po6sie sont sacrifi6s A la pudeur des images, a une severite qui confine
a la secheresse, sinon a l'ascetisme.
I1 se d6gage de la discipline que Neptune s'est impose une impression
de force, il est vrai, mais il ne communique pas cette force On veut lui de-
m-.nder davantage. Et ce serait dommage qu'il reponde: c'est tout.
Le poete s'est gard6 de toute imitation. Ici le mot caractrre se justi-
fie pleinement. Mais j'ai bien peur qu'il exige du lecteur une adhesion prda-
lable a la beauty r6volutionnaire qu'il ne devoile pas suffisamment.
F. Morisseau-LEROY

Antoine Alexandre : CHANSONS NEGRES,, poemes (Imp. V. Valcin
Port-au-Prince-Haiti)
CONJONCTION a recu un exemplaire du recueil de poemes de M. Antoi-
ne Alexandre. ,Chansons Negres est une tentative de transposition du
rythme, du travail, des fetes vodouesques et des coutumes populaires dans
un- podsie disloqu6e, syncopee, un peu monotone.
F. Morisseau-LEROY

Arsene Pompee: .HAITI DEVANT LES PROBLEMS
INTER-AMERICAINS.
M. Arsnne Pompee public dans ce volume une s6rie de courts essais
sur la politique interamericaine. Devant le bouleversement general des va--
leurs, il etait necessaire qu'un jeune Haitien dit ses reactions aux divers
probl&mes que pose la collaboration des peuples des Ameriques. Le cou-
rant d'iddes engendre par le panamericanisme etait appelA, et est sans doute
encore appele A jouer un role important dans la paix du Monde. Mais, il
semble que la formation rccente des blocs de puissances d'apres-guerre ait
change le panorama.
Toutefois, refaire dans une certain measure l'historique et la critique des
relations interamericaines, c'est en quelque sorte aider Haiti a se situer
dans le monde d'aujourd'hui. Il faut fl6iciter M. Pompee d'avoir tent
cette mise au point.
F. Morisseau-LEROY

C. F. Pressoir: .DEBATS SUR LE CREOLE ET LE FOLKLORE,
(Imp. de 1'Etat, Port-au-Prince-Haiti)
Je ne sais plus qui disait qu'un auteur de talent montrait son habilet6 en
laissant chez le lecteur l'impression d'un regret: celui d'avoir acheve de-


-24-









ja sa lecture, et de voir ainsi trompe l'attente qu'il avait form6e d'un de-
veloppement plus nourri. M. C. F. Pressoir est de ces auteurs habiles: en
80 pages, il nous invite successivement a reflechir sur les origins de di-
vers parlers creoles, sur le peuplement de Saint-Domingue, sur dla re-
ligion afro-haitienne,,, sur la litterature ecrite et la litterature orale en
Afrique et en Haiti et sur l'enseignement par le creole. M. Pressoir an-
nonce dans son introduction un ouvrage de vulgarisation et la diversity des
chapitres semble d'abord justifier ce propos, mais des qu'on commence la
lecture d'un de ces chapitres, on admire une erudition aussi vaste, au point
que l'on s'6tonne de voir M. Pressoir abandonner si t6t un sujet si am-
ple, pour en border un autre don't l'importance ne le cede en rien au prO-
cedent et que l'auteur aborde avec autant d'autorite. C'est, je pense, que
M. Pressoir est sollicite constamment par le souci de ne negliger aucun
aspect des questions qui l'occupent: il sent tres vivement la solidarity des
problmmes et redoute, s'il s'en tient a une seule question, de ne donner qu'une
vue d6formee parce que fragmentaire du reel concrete qu'il essaie d'appro-
cher du plus prOs qu'il est possible, de cet ensemble quest -le fait haitien.
M. Pressoir est de ces intelligence infiniment accueillantes, curieuses infa-
tigablement, et trop lucides pour pouvoir se tenir dans un point de vue
unique. Ainsi s'explique la richesse de l'ouvrage et qu'a d'interessants rap-
prochements entire la langue du Moyen-Age et le parler creole succedent, par
example, des considerations sur les diff6rents rites ,vodou, puis sur les alpha-
bets africains.
Nous ne saurions reprocher a M. Pressoir cette variety; d'abord elle en-
richit nos connaissances consid6rablement: tour a tour nous apprenons que
la part de la langue du XVIe siecle francais est plus considerable dans la
formation du creole que celle de tel ou tel patois, nous sommes instruits da
l'importance de la litt6rature 6crite en Afrique, de la graphie exacte du mot
lwa, et des efforts du pasteur Me Connel pour adapter au creole la mA-
thode Laubach, etc, etc...; et puis, derriere cette diversity, la permanence
d'une preoccupation se laisse deviner, qui inspire tout l'ouvrage et lui donne
son unit. Cette preoccupation, qui assure la continuity de la recherche, c'est
de mettre en Avidence la force de l'influence africaine. Une des theories prin-
cipales soutenues par 1'auteur de ,Au rythme des Coumbites,, est que, bien
que le vocabulaire de la langue creole ait 6tA donn6 par le frangais, le
creole n'est plus du francais,, parce que ,ce qui constitute une langue, c'est
sa grammairen. Or la grammaire creole est toute inspire des grammaires
de l'ouest africain, symbols de la simplicitO du g6nie Noirn (Ch. I)
La religion haitienne d'autre part ,demeure d'essence purement afri-
caine,; or, les croyances populaires expliquent la langue populaire". (ch. III).
Pour ce qui est de la litterature orale enfin (chants proverbes audiences
et devinettes), le parlant creole a gard6 et d6veloppe hors d'Afrique, une
civilisation eminemment africaine.n (ch. IV).
Le ,donc,,, je veux dire la conclusion de ce vaste raisonnement vient au
dernier chapitre oA s'accomplit le movement de la pense : c'est un non-


-25-










sens d'instruire des petits haitiens en francais. Et M. Pressoir en donne les rai-
sons : l'enseignement par le frangais dure 4 ou 5 ans et, de plus, les efforts
du prol6taire haitien pour acqu6rir les 1eements de lecture en frangais sont
vains par le fait que ces 616ments sont bien vite oubli6s, faute d'un contact
oral, alors qu'une instruction en creole, beaucoup plus rapide, ferait baisser
d'embl6e le pourcentage considerable d'illettr6s (85%), parce que les 416-
ments de lecture creole (appris .selon la vraie m6thode Laubach.) seraient
acquis, cette fois, de fagon definitive. .I1 ne s'agit pas d'6tre POUR le fran-
cais, POUR l'anglais, POUR ou CONTRE le creole, mais POUR le PEUPLE
HAITIEN, dit M. Pressoir (p. 53). Ceci nous parait tout-a-fait evident et
1'argumentation de l'auteur si convaincante qu'un instant on doute de la n -
cessitL des exposes ant6rieurs: quand bien mime le creole aurait son origin
exclusivement dans le francais ou dans tel ou tel patois, ce qui n'est pas,
cela n'emp6cherait pas que l'enseignement en creole ffit absolument n6ces.
saire: l'analphab6tisme des masses rurales est un problmme pratique, d'inter6t
vital, et une prise de position sur cette question se passe de justifications
th6oriques.
Mais la raison des int6ressantes discussions qui precedent est dans le fait
que le livre de M. Pressoir est autre chose, et plus, qu'un ouvrage de ,com-
bat.; c'est une mise au point, un temps d'arr&t dans la recherche que l'au-
teur met A profit pour dresser le bilan de nombreuses annees d'6tudes, de
reflexions et de discussions. Ainsi s'explique l'abondance des citations, des
historiques, des notes critiques et des bibliographies.
On peut regretter un peu que l'obligation a quoi l'auteur s'est astreint
de citer a chaque instant l'opinion de tel ou tel auteur, vienne ralentir la
march de la pens6e, mais une fois admis le principle de l'ouvrage: d6battre
des questions touchant au creole et au folklore, on doit reconnaltre que M.
Pressoir remplit le programme qu'il s'6tait trac6, et le remercier de ses
enseignements tant pour sa m6thode de travail, qui est la methode compa-
rative, seule valuable en ce domaine, que pour les fruits qu'elle produit: leur
abondance est la meilleure illustration de sa f6condit6, et fait du livre de M.
Pressoir un instrument de travail indispensable aux chercheurs pench6s sur
les probl6mes du Monde Creole.

Philippe NORTH


- 26-










L'EXPOSITION CUNDO BERMUDEZ
AU CENTRE D'ART

(du 24 au 31 mars)

Porteur d'un nouveau Message de 1'Art cubain, Cundo Bermudez, vient
nous visiter. Class comme l'un des meilleurs repr6sentants des tendances de
la Peinture Moderne de 1'Ile voisine, Bermudez n'est pas un inconnu pour
les habitues du Centre d'Art. Certaines de ses oeuvres figuraient dans le bel
ensemble present en notre capital, en Janvier 1945, par Jos6 Gomez Sicre.
Bermudez nous apporte un choix de ses recents travaux, renouvelant
ainsi l'aimable tradition inaugur6e par Carlos Enriquez et Wilfredo Lam.
Opulente par sa couleur, tres libre en son style, 1'oeuvre du jeune peintre
s'offre a l'appr6cition de tous: huiles, gouaches, dessins.
Envisage dans leur ensemble ou isolement, les tableaux exposes d6notent
que la couleur, pour elle-m&me, a ete la preoccupation essentielle de l'ar-
tiste. Par opposition ou alternance, Bermudez marie avec souplesse des gam-
mes d'une extreme intensity. Bermudez interpreted la Nature, il se refuse
a decrire. Volontairement il Apure, transform, assujettit le reel au rythme
de la couleur: vision analytique, baroque, legere, d6ployee sous le signe de
la fantaisie.
Le caractere schematique du Dessin, l'amplitude des formes, le rejet du
detail, le parti-pris decoratif accuse par la composition, sont des traits gene-
raux que l'on retrouve dans les themes evoques: paysages, nature-mortes,
scenes de genre. Ils d6finissent un temperament soucieux avant tout de l'ex-
pression par la couleur.
Certains peuvent craindre que, dans ces conditions, le sujet ne soit plus
qu'un pretexte. Cette logique picturale qui vise a la purete des moyens ne
saurait plaire a ceux qui jugent une peinture par ses qualities representa-
tives, sur l'appel 6motionnel emanant de son sujet. Mais, pour ceux qui
sont sensibles a 1'euphorie de la couleur, qui pensent que la justification de
cette derniere autorise la liberty d'interpretations, les travaux de Bermudez
auront bien des attraits.
L'ceuvre de Bermudez est un fruit tropical, mfri sous le ciel cubain, par
un talent original ayant la maitrise des resources de la couleur. Par sont
esprit, par son style, elle drive de 1'Expressionisme.

Lucien PRICE


-27 -










III


CHRONIQUE

A L'INSTITUT
Les KMardis. de l'Institut Frangais.

Voici le programme des conferences qui ont compose le second cycle des
.Mardis, de l'Institut Francais d'Haiti pour l'ann6e scolaire 1946-47.
Le 25 f6vrier. Monsieur Jacques Butterlin, Professeur A 1'Institut Fran-
cais: ,La Derive des Continentsn.
Le 6 mars. Son Excellence Monsieur Maurice Chayet, Ministre d-
France): ,La langue et l'ecriture chinoises,.
Le 11 mars. Monsieur Robert Tenger: ,Le probleme du jour..
Le 13 mars. Madame Anne Guiral: La Resistance en Normandie.
Le 18 mars. Roger Caillois: cMorale et Litt6rature,.
Le 20 mars. Roger Caillois: .Laur6amont et la fin de la Litterature..
Le 25 mars. Roger Caillois : Usage de la parole et ses dangers pour
la Liberty."
Le ler Avril. Monsieur Dantes Bellegarde, ancien Ambassadeur : La
nation haitienne,.
C'etait pour le 25 f6vrier que la conference de Son Excellence Mon-
sieur Maurice Chayet avait ete prevue. Mais des raisons d'ordre tech-
nique empicherent le Ministre de France de traiter son sujet a la
date prevue et c'est au Professeur Butterlin qu'Achut l'honneur d'inaugu-
rer le second cycle des ,Mardis, de 1'Institut Frangais. Ce qu'il fit tries bril-
lamment en exposant A une assistance attentive les recentes theories sur la
structure du globe et la repartition actuelle des terres et des mers.
Le 4 mars done, Monsieur Maurice Chayet, prit la parole, mais une pluie
diluvienne 6tant survenue, le Ministre de France dut s'interrompre et ses
auditeurs se r6fugier dans les locaux de 1'Institut, trop petits pour contenir
la foule de ceux et de celles qui etaient venus s'instruire de 4la langue et
de 1'ecriture chinoises..
C'est le jeudi 6 mars, dans la salle du Rex que le Ministre de France
put traiter son sujet, devant un nombreux et brilliant auditoire oi l'on re-
marquait la premiere Dame de la Republique, le Sous-Secr6taire d'Etat A
l'Instruction Publique et Mme Doret, M. Maurice Laudun, de nombreux di-
piomates, etc,...
Dedaignant les effects faciles, l'orateur fit un savant expos sur un sujet
dans lequel il est passe maitre grace A sa parfaite connaissance de la langue
et des civilisations d'Extrmme-Orient.
Avant la conference du Ministre de France, M. Lando, Directeur de 1'Ins-
titut, avait prononc6 ces aimables mots d'accueil:


-28-












.Monsieur le Ministre de France,


,ll y a huit jours, sur cette m&me estrade, mon colligue M. J. Butterlin
nous persuadait, a grands renforts d'6rudition, que les Continents, que la
mappemonde nous present, s6par6s par des milliers de kilometres de mer,
eurent leur temps d'.humeur vagabonded. Tels des icebergs giants, des
masses de terre immense, d6rivant a la surface du vaste Oc6an primitif,
se seraient heurt6es violemment, faisant. sous le choc, surgir des Himalayas.
Avant de se fragmenter et de se disperser a nouveau, elles se seraient sou-
dees en deux blocs principaux. Ainsi deux anneaux 6normes ceinturaient
notre globe, spares par une zone liquid, circulaire elle aussi, et d6nommee
,.mosog6enne-, c'est-A-dire si je traduis bien : mediterranhenne. Sans se d6par-
tir, dans l'analyse de ces s6duisantes theories, de la plus scientifique rigueur,
mon college p6trissait, faconnait, replitrait notre pauvre ecorce terrestre,
encore vierge de toute explosion ,atomique-. Car il assignait, heureusement,
ces cataclysmes, des dates antediluviennes.
,Ce soir, M. le Ministre, a votre tour, vous renouvelez le miracle. Pour
notre plaisir, sur une terre redevenue continue et de fermant sur elle-mame
comme aux ages geologiques, vous nous entrainerez, d'un pas silr, sans que
nous ayons aucune mer a franchir, d'Amhrique en Asie Orientale. Vous nous
ferez fouler solidement le sol de la Chine, berceau d'une des plus vieilles
civilisations qui aient jamais exists, ainee, en tout cas, de la n6tre sur la-
quelle elle l'emporte sans doute en originality.
,Pour notre plaisir encore, vous avez bien voulu vous souvenir que vous
avez passe en Extreme-Orient, au service de votre pays, les quatorze plus
belles annhes de votre jeunesse. Cette lointaine et mysterieuse Chine, vous
l'avez aimhe et comprise. Elle vous a retenu longtemps, vous livrant ce qu'elle
ne donne qu'a ses h6tes particulierement apprecis : ses moeurs, ses coutu-
mes, ses traditions millionaires, ses religions, ses arts don't vous ktes si pas-
sionn6, ses hihroglyphes. Vous etes de ces privilhgihs pour qui le voile s'est
dechir6. Vous faites parties de ces vrais voyageurs. qui reviennent non
seulement emplis de visions pittoresques et d'impressions superficielles, mais
aussi tout impregnhs de 1'essence mmme d'une civilisation nouvelle qu'ils ont
pu penetrer profond6ment grace a un rare don de sympathie, grace aussi a
un labeur soutenu et a une sensibility remarquablement receptive.

,De ces voyageurs que Baudelaire a magnifiquement exalts dans ces
deux quatrains :

.Etonnants voyageurs! quelles nobles histoires
.Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers
,Montrez-nous les 6crins de vos riches m6moires,
.Les bijoux merveilleux, faits d'astres et d'6thers.


-29-











uNous voulons voyager sans vapeur et sans voile!
.Faites, pour 6gayer 1'ennui de nos prisons,
.Passer sur nos esprits, tendus comme une toile,
,Vos souvenirs avec leurs cadres d'horizons..

.Votre Excellence, j'en suis sir n'a eu garde d'oublier ce soir ces coffrets
a bijoux et, comme nous sommes en bonne compagnie, je La prie de les ou-
vrir, sans crainte, sous nos regards 6blouis'.

SVjour du Professeur Tenger en Haiti.
Le professeur Tenger est revenue parmi nous cette ann6e. Les auditeurs
de 1'Institut Frangais eurent le plaisir de l'entendre, le 11 mars, traiter du
uProbleme du Journ. Tout en deridant A maintes reprises son public par les
mots d'esprit don't il a le secret, l'orateur traga les tapes du developpement
politique des grands Etats et montra en face de quels dilemmes angoissants
ils se trouvent a 1'heure actuelle, dilemmes qui present si lourdement sur
notre monde d'apres-guerre.
Voici en quels terms M. S. B. Lando, Directeur de 1'Institut, l'a accueilli

.Excellences,
Mesdames,
Messieurs.
Notre conferencier de ce soir a regu du ciel le don le plus rare qui soit:
Il est heureux. Non pas 6goistement, mais en faisant rayonner la joie sur le
visage de ceux qui ont eu la chance de l'approcher. Son bonheur est spiritual,
contagieux et rapide comme l'avion etincelant qui, fendant les nuages, le de-
pose soudain sur cette perle des Antilles. Robert Tenger est venu une pre-
miere fois il y a plus d'une annee, au moment ou, avec plus de gravity encore
que d'orage, Haiti reprenait conscience de son destin. Son fin sourire, son
g6nereux et parfois impatient lyrisme, sous lesquels s'abritent tant de savoir
juridique et toute la generosite d'un authentique humaniste, comme on n'en
fait plus depuis la Renaissance, d6riderent les fronts les plus graves, rasse-
renerent et conquirent les esprits les plus bouillants. Ses course de 1'Ecole de
Droit, solides et pourtant pleins de mille heureuses saillies, se rdvelerent
aussi captivants qu'instructifs et lui valurent, dans 1'enthousiasme, d'etre
designed avocat honoraire du Barreau de Port-au-Prince.
Cette annee, notre seul regret, c'est que les circonstances l'aient oblige
a computer trop parcimonieusement les jours qu'il nous donnerait. Deux course
de Droit, c'est trop peu pour ceux qui admirent son enseignement. Avouons,
du reste, que pendant son s6jour 6court6, contre notre voeu, centre notre fer-
veur A tous qui voudrions ignorer les imp6rieux devoirs qui l'appellent
ailleurs, il a fait plus que se multiplier. Nous n'avions pas fini de disserter


-30-










sur ses p6n6trantes lecons de Droit International, que la press et la radio
nous apprenaient le triomphal accueil fait a ses deux conferences prononc6es
sous 1'6gide de nos Alliances Frangaises de St-Marc et du Cap-Haitien. Et
quand les journaux dominicains nous parvenaient, remplis de ses portraits,
d'6loges sur les remarquables causeries don't il avait delect6 1'l6ite intellec-
tuelle de Ciudad Trujillo reunie sous les auspices de 1'Universit6 de Santo-
Domingo, la plus ancienne du Nouveau Monde, il etait 1a, a Port-au-
Prince au bout de nos bras, souriant et heureux a son habitude.
L'homme qui reunit tant de qualit6s solides et charmantes n'a, c'est d6-
cid6ment la loi de sa vie, aucune raison de d6sesperer ce soir. II vient, en
effet, de retrouver ses amis haitiens, et c'est pour lui d6ej une tres grande
raison de se r6jouir. Mais il y a mieux: il a regu, ce matin m&me, du Gou-
vernement de la R6publique d'Haiti, la recompense la plus flatteuse en
m&me temps que la plus m6rite : II vient d'6tre nomm6 Officier de l'Ordrr
National Honneur et M6rite,. Je crois Etre votre interprete a tous en f6li-
citcnt tres chaleureusement le Professeur Robert Tenger de cette haute dis-
tinction. Je suis particulierement heureux de 1'honneur qu'il m'a fait en
me permettant d'&tre le premier a la faire connaitre au public haitien en
mgme temps qu'a ses amis et a mes colleagues de 1'Institut....
Un voyage en Province permit au Professeur Tenger de s'arr&ter a St-
Marc et au Cap pour y entretenir du ,Probleme du Jour, un auditoire tou-
jours ravi. Au course de ce voyage, les Alliances frangaises locales firent au
voyageur, qu'accompagnaient sa femme et Mme Chayet, la plus touchante
reception. L'Alliance franchise de St-Marc que dirige, comme on sait, avec
tant de ddvouement le Dr. Clement Lanier, eut la charmante id6e d'en-
voyer a la rencontre des arrivants une delegation de gracieuses ambas-
sadrices charges de fleurs et de compliments, geste qui 6mut profonde-
ment le Professeur et don't il remercia avec emotion les auteurs avant sa
causerie du soir. Voici en quels terms le Dr. Clement Lanier, a St-
Marc, present le conferencier:

,Mesdames,
Messieurs,

Une parole eminente va se faire entendre ici ce scir et 1'Alliance Fran-
gaise de St-Marc, heureuse et fire de la magnifique opportunity, exprime
tous ses remerciements lauditoire nombreux et choisi qui a repondu a son
invitation. M. Robert Tenger, avocat g la Cour d'Appel de Paris, h8te de
1'Institut Frangais de Port-au-Prince, se recommande par ses titres et ses
qualit6s A l'attention du public haitien. Dipl6m6 de 1'Ecole libre des Scien-
ces Sociales et Politiques, Secretaire de la Redaction du Journal de Droit In-
ternational, il est actuellement Directeur litt6raire des Editions Frangaises
Brentano's a New-York. La Facult6 de Droit de Port-au-Prince s'est
r6jouie l'an dernier d'une belle s6rie de conferences de M. Tenger et le


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Barreau de notre Capitale a porter son nom au tableau de ses avocats ho-
noraires.
Le sujet de la conference, que va traiter M. Tenger devant vous, roule
sur les grands problems du monde moderne. Le monde moderne a vu dejA
la destruction d'un certain nombre de bastilles politiques pour l'6man-
cipation des hommes et des nationalities. Le monde moderne assisted au-
jourd'hui A la reduction d'un certain nombre de bastilles economiques pour
la liberation des societes de l'etreinte de la misere, de la domination et de
l'insecurite. Les parias et les proscrits de toutes les races sont en instance
devant la conscience universelle avec parfois les poings crisps et 1'amer-
tume aux levres. Heureux les peuples qui peuvent assurer des solutions
efficaces aux brllantes revendications des temps presents. Le precipice est
sous les pas des homes. L'inventaire des cines s'annonce pour tous une
ascension scabreuse.
Un jour de 1922, A Paris, au Quartier Latin oi s'elabore la jeunesse du
monde (car ,le coeur de la France est le cceur de la terre,, disait un de
nos poktes, Charles Moravia) nous sommes entries a Saint-Severin-le So-
litaire. Sur la premiere colonne de gauche de la nef central, une plaque
de marbre attribute selon les uns a l'abbe Henri Gregoire, suivant d'autres
a Civique de Gastines, attira notre attention:
Le dernier jour de Janvier MDCLXXVL
Sur cette paroisse de Saint-Severin
Est mort rue des Macons-Sorbonne
Bertrand Ogeron
Sieur de la Bouere-en-Jallais
Qui de MDCLXIV A MDCLXXV
Jeta les fondements d'une SociWtA
Civile et Religieuse au milieu des
Flibustiers et Boucaniers des lies
De la Tortue et de Saint-Domingue.
II prepara ainsi
Par les voices myst6rieuses de la Providence
Les Destinies de la R6publique d'Haiti.
L'empreinte franchise est au berceau de la culture haitienne..
Son Excellence Monsieur Durnarsais Estim6, President de la Republi-
que, decerna au Professeur Tenger au retour de son voyage dans la Re-
publique voisine la plus haute distinction haitienne : Honneur et M6rite,
que le Ministre de 1'Int6rieur lui remit, prononcant 1'allocution suivante:
,Monsieur,
Vous 6tes un Ambassadeur de la pensde, de cette pensde frangaise qui
se distingue de telle ou telle autre, soit par cette belle ordonnance, sort
par sa preoccupation de fixer attention des generations qui se succddent
sur les reelles valeurs de 1'homme et du monde.


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Ici, on se bat pour dominer. La, on n'6crit ou l'on ne parole que pour
imposer des conceptions plus ou moins simplistes ou materialistes de l'uni-
vers et du developpement historique des Societes. Seule peut-etre la phi-
losophie franqaise, dans ce fracas et cet aplatissement total daigne s'ins-
pirer de l'id6al human, tel qu'il est pose par le christianisme des pre-
miers Ages non encore alourdi des scores venues de toutes parts au course
des siecles qui ont suivi.
C'est pourquoi A mon sens on a mieux pose chez nous les vraies
lignes de la d6mocratie.
Un mot simple la resume: .Aimez-vous les uns les autres.. Vous ne
1'avez peut-Atre pas encore r4alis6 chez vous avec sa belle simplicity dans
la vie social et politique: mais tous les efforts de vos penseurs, de vos
artistes, tendent uniformement vers cette harmonie de vos faculties, vers
cette entente, vers ce grand amour seul remAde applicable aux maux
qui rongent les societes contemporaines. I1 me rappelle ici une pensee d'un
de vos grands ecrivains: ,Qu'est-ce qu'une pens6e qui serait sans coeur,
qu'est-ce qu'un coeur qui ne serait pas 6claire du soleil de la pensee ..
Monsieur, en hommage a cette tendance humanitaire qui caract6rise
la France et ses grands hommes, le Gouvernement vous a decerne cette
distinction honorifique>.
Enfin, la veille meme de son depart. le Barreau de Port-au-Prince admettait
le Professeur parmi ses membres et le Batonnier Fanfan lui remettait avec
quelques mots emus, le dipl6me d'Avocat Honoraire.
De nombreux amis avaient tenu a accompagner M. Tenger a Bowen
Field. Une gerbe de fleurs fut remise a Mme Tenger de la part du Pre-
sident de la Republique et c'est au milieu des regrets unanimes qu'il s'en-
vola vers les Etats-Unis.

Sejour de Roger Caillois. -
Le grand Ecrivain et Philosophe francais Roger Caillois, profitant d'une
tournee de Conf6rences dans les deux Ameriques, s'est arrteA quelques jours
en Haiti oi il a prononce trois conferences remarquables. Roger Caillois con-
quit les elites haitiennes qui admirerent en lui la veine de l'orateur, la pro.
fondeur du philosophy et l'art incomparable de l'ecrivain, qualities qui font
de lui un des maitres de la Critique frangaise actuelle.
Les lettres haitiennes connaissaient deja le nom de Roger Caillois don:
M. Lando retraca en ces terms, la rapide, mais brillante carriere litteraire:

*Excellences,
Mesdames,
Messieurs.
C'est en Haiti qu'il m'a ete donned de rencontrer pour la premiere fois
Roger Caillois. Je suis done logA a la meme enseigne que vous. Fait remar-


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quable, car il y a au moins dix ans que j'aurais d6 l'approcher au Quartier
Latin. Nous avons quantity d'amis communs, grace A quoi, depuis long-
temps, je suis, comme a la trace, ses oeuvres comme sa vie. Avant la mis-
sion qui nous vaut sa presence dans cette salle, une curieuse fatality 1s
derobait a mon horizon. Ainsi que je le lui 6crivais alors qu'il etait A New-
York, I'avis de nomination, qui, en septembre 1938, me designait professeur
au Lyc6e Felix Faure de Beauvais (Oise), portait la mention ,en rempla-
tement de M. Roger Caillois, appele a d'autres functions.. J'arrivais, il
partait. Decidement, il etait reserve A Haiti de nous reunir.
Roger Caillois a fait de brillantes etudes. Il est Normalien, il est agrege.
Il a franchi tres jeune, et avec aisance, les deux redoutables obstacles de
notre steeple-chase universitaire. A ce point de vu dejA, il appartient a
1'elite des elites. Car la France partage avec la Chine la particularity de
confier ses mandarinats aux seuls laur6ats des grandss concours., ces Apreu-
ves oh l'endurance triomphe autant que 1'ingeniosite et le savoir. La r6pu-
tation de Caillois a vite fait de franchir l'enclos de 1'Universit6 avec laquelle,
jusqu'" ce jour, il n'a jamais completement rompu.
Dans les Lettres il d6buta par ou nombre d'ecrivains 6taient naguere
heureux de faire consacrer leur mur talent: a la Nouvelle Revue Frangaise.
D'embl6e, ses essais, aussi solidement charpentes que vigoureusement ecrits,
s'impos6rent avec toute l'autorite d'un maitre. L'Histoire compare des
Religions attira ses premieres curiosities. Une de ses toutes premieres ceuvres
est une etude sur la .Mante religieuse, publiee avec les encouragements
de Paul Valery. On ne dirait pas un travail de jeunesse, tant l'6rudition
en est solid et les conclusions A port6e largement philosophique, solides
et comme definitives. A travers une production, qui est deja imposante t
l'heure actuelle, Caillois restera, en parties, fiddle a cette veine. La s'in-
serent, notamment Le Mythe et 1'Homme (1938) et l'Homme et le SacrB
(1939). Une autre serie de ses ouvrages int6resse 1'esthetique : Proces Intel-
lectuel de l'Art (1933), les Impostures de la Poesie (195), Vocabulaire esth6-
tique (1946). D'autres, se situent aux confins de la morale et de la So-
ciologie: Puissances du Roman (1941), la Communion des Forts (1942),
le Roger de Sisyphe (1946).
Enfin, ayant vecu longtemps A Buenos-Ayres, Caillois est un hispa-
nisant accompli. II a traduit des posies de Gabriele Mistral et les Hauteurs
de Macchu-Picchu de Pablo Neruda.
Notre h6te de ce soir, qui n'a que 34 ans, occupe dans les Lettres
frangaises une place considerable. Il passe pour un de nos meilleurs criti-
ques. Je rapport sans aucune intention de flatterie que, peu de semaines
avant mon depart de France, plusieurs revues saluaient en lui le meilleur
prosateur de la jeune generation.
Tel est l'homme que 1'Institut Frangais s'honore grandement de faire
monter ce soir sur son estrade..


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Avant la premiere Conference de Roger Caillois, Mademoiselle Guyta
Dauzon du theatre National de l'Od6on, avait r6cite avec infiniment de
talent des poemes d'Andr6 Ch6nier, d'Albert Samain et de Marceline Des-
bordes-Valmore.
Dans sa premiere conference: ,Morale et LittBraturen, Roger Caillois
apr&s avoir montr6 que, m&me si 1'6crivain refuse toute concession A la
Morale, I'ceuvre litt6raire ne peut manquer d'avoir rapport avec l'opinion
publique, la religion et la morale en general, conclut en ces terms: .11
reste que l'oeuvre la plus vaste est celle qui satisfait, dans le plus grand
nombre d'6tres, le plus grand nombre d'aspirations. Dans une ouvre sem-
blable, dans la measure oi elle est complete, tout s'accorde; la perfection
reconcilie l'art et la vie; moralement et esth6tiquement, elle les nourrit et
les satisfait toutes les deux,.
-. La deuximme conference de Roger Caillois avait pour titre: Lau-
tr6amont et la fin de la Litt6rature,.
L'orateur analysa tout d'abord l'ceuvre de Laur6amont et montra com-
ment Lautr6amont, jugeant et d6truisant ce qu'il 6crivait a measure que
son oeuvre se developpait, celle-ci apparaissait comme le contraire d'une
oeuvre litt6raire. De la decoule ,ce melange d'impuissance et d'orgueil pro-
pre aux romantiques, ces incessantes et vaines recriminations, etc.... Attitude
trop commode, affirme le Conferencier, plus commode que celle qui accepted
de se battre avec la vie.
-L'homme n'a d'autre issue que de prendre son parti avec courage d'une
condition peut-&tre absurd mais a coup str incommode. L'action n'est pas
sceur du reve. II lui appartient pourtant d'y introduire quelque justice, quel-
que grandeur, quelque raison don't il n'ait pas a rougirn.
Enfin la derniere Conference don't le titre a lui seul etait une pro-
messe ,L'usage de la Parole et ses dangers pour la Libert6e vint clore
brillamment le cycle, devant un auditoire plus nombreux et plus brilliant
que jamais. Caillois montra qu'a une epoque ou 1'on a de plus en plus ten-
dance a user et a abuser des terms grandiloquents, le danger se faisait
plus grand de cet abus des hyperboles qui cachent a la masse des gens
leur veritable sens, dissimulent la reality, submergent et brouillent les idees,
arrivant a reunir sous la meme etiquette des choses et des id6es absolu-
ment contraires. On tend de plus en plus a employer les mots pour l'effet
qu'ils provoquent et non plus pour le sens qu'ils ont. Le r6sultat, c'est
qu'ils obscurcissent les intelligence au lieu de les eclairer, c'est qu'ils de-
viennent un instrument d'oppression et de tyrannie. Et Roger Caillois de
terminer par un appel aux intellectuals, les invitant a exercer (la police
du langage..
Arrive de 3 nouveaux Professeurs a V'Institut Frangais. -
Le 24 mars est arrive A Bowen Field, venant de Mexico, via la Ha-
vane, le professeur Brille.


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M. Jean Brille, ancien Eleve de l'Ecole Normale Sup6rieure, est agr6eg
de Mathematiques. II a 6et successivement professeur de Math6matiques
sp6ciales (pr6paratoires A 1'Ecole Polytechnique), a St. Etienne puis a Lyon.
Officer de reserve, mobilis6 en 1939, M. Brille fut prisonnier de juin 1949
a mai 1945. Il fut ensuite professeur de mathematiques et Secr6taire general
a 1'Institut Frangais de Mexico. M. Brille, qui occupe une chaire de Sciences
math6matiques et physiques A 1'Institut Frangais, fait un course d'Analyse
S1'Ecole des Sciences Appliquees.
Deux semaines plus tard, le 11 avril, le professeur North est arrive
A son tour a Port-au-Prince venant de France par la Martinique.
M. Philippe North est licencie de Philosophie et titulaire du Certificat
d'Etudes Superieures d'Ethnologie (FaculL6 des Sciences). Ancien Eleve de
1'Institut d'Ethnologie de 1'Universit6 de Paris, il est particulierement d6si-
gne pour assurer la liaison entire 1'Institut d'Ethnologie d'Haiti et le Mus6e
de 1'Homma. M. North donne a l'Institut d'ELhnologie d'Haiti des course
d'Anthropologie et d'Ethnographie, A la Facult6 de Droit, un course de So-
ciologie, et a 1'Institut Frangais, un course sur la Philosophie de Descartes
d'une part, un course sur la Morale stoicienne d'autre part.
Le 20 avril est arrive a St. Marc, venant de Paris via New York et
New Orl6ans, le professeur Martin.
M. Adrien Martin est licenci6 de lettres classiques et titulaire du Di-
plIme d'Etudes Sup6rieures. II fut successivement professeur aux Lyc6es
de Lyon, Reims, Dijon, Alger. Mobilis6 en d6but de 1940 il fut rendu a
la vie civil, peu apres le d6barquement alli6 en Afrique du Nord et nom-
m6 professeur au Lycee de Pointe a Pitre. Il a et6 ensuite Proviseur du
Lycee Schoelcher (Fort de France) d'aolt 1944 a aoat 1946.

Exposition. -
Depuis le 25 mars, une nouvelle Exposition est ouverte A 1'Institut sur
le theme: ,Paysages de France.. Elle group des photos illustrant les diffe-
rents aspects de la champagne franchise depuis les jardins du Palais de Ver-
sailles et les parcs parisiens jusqu'aux marais vend6ens depuis les bords
de la Seine jusqu'a la M6diterran6e.
Dans la vitrine sont exposes des fac-similes de lettres d'ecrivains ou
d'artistes contemporains (Jouvet, Cocteau, Maurois, Duhamel, etc.)
Cette exposition est ouverte tous les jours de 8 heures a midi, de 16
H. A 20 H. Le public est cordialement invite.


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GUY SEJOURNE et MAURICE VABRE
Grand'Rue Port-au-Prince

La grande Maison de liqueurs de la place. Seule fabrique
des Antilles exportant en Europe:
CREME DE CACAO CREME DE MENTHE
ANISETTE REVERENDINE
ABSINTHE
etc... etc...




Maison DESCHAMPS
N'EDITE QUE DE BONS ROMANS:

MARC VERNE ANTOINE BERVIN ROGER DORSINVILLE

MARC VERNE
((Yoyo>
ANTOINE BERVIN
((Pantal a Paris)
ROGER DORSINVILLE
(Robert)


PHARMACIE SEJOURNE
Fondee en 1864


ETIENNE SEJOURNE
(1864-1889)


FREMY SEJOURNE
(1889-1937)


RAOUL et MAX SEJOURNE
(1937)
LABORATOIRE D'ANALYSES
Laboratoire de preparation d'ampoules st6rilisees Port-au-Prince









































































Imprimerie HENRI DESCHAMPS




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