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HIDE
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 Title Page
 Preface
 Propos sans suite
 Propos sans suite
 La veste
 Fragment d'une confession
 Preface a la vie d'un bureaucr...
 Table des matieres
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Title: La proie et l'ombre
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Permanent Link: http://ufdc.ufl.edu/UF00076086/00001
 Material Information
Title: La proie et l'ombre
Physical Description: 95 p. : illus. ; 15 cm.
Language: French
Creator: Roumain, Jacques, 1907-1944
Publisher: Editions "La Presse"
Place of Publication: Port-au-Prince
Publication Date: [1930]
 Subjects
Genre: non-fiction   ( marcgt )
 Notes
Statement of Responsibility: preface d'Antonio Vieux. Gravures sur bois de E. Basquiet.
 Record Information
Bibliographic ID: UF00076086
Volume ID: VID00001
Source Institution: University of Florida
Holding Location: University of Florida
Rights Management: All rights reserved by the source institution and holding location.
Resource Identifier: aleph - 000812693
oclc - 24386211
notis - AEA7507

Table of Contents
    Front Cover
        Front Cover
    Title Page
        Title Page
    Preface
        Page I
        Page II
        Page III
        Preface 4
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        Page VI
        Preface 7
    Propos sans suite
        Unnumbered ( 10 )
    Propos sans suite
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    La veste
        Unnumbered ( 34 )
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    Fragment d'une confession
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    Preface a la vie d'un bureaucrate
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    Table des matieres
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Full Text
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PREFACE

Je n'irai pas jusqu'& dire de cette
ceuvre, la premiere que M. J, Rou-
main nous donne, que c'est une
confession. C'est plutot un temoi-
gnage et je le prdfere. La con'-
fession se limited & un seul homme,
a une seule dme, et toujours elle
l'avantage, elle la met dans I'atti-
tude choisie par elle, oa il lui plai-
rait que sa. postgritd la vit tou-
jours .. et qui n'est pas toujours Ia 'r-
vraie (Rousseau, Chateaubriand)... ,
Le t6moignage est plus large. Ainsi

I






PREFACE


ces horizons don't on s'approche et
qui ouvrent & chaque pas des pers-
pectives plus profondes, une con-
naissance jamais atteinte. Le t6moi-
gnage sert a l'histoire de l'Nme col-
lective, et pour quiconque dans une
cinquantaine d'annees, songeant a
nous (si on en a le temps), voudra
connaitre notre fime profonde, d'a-
pres 1915, je ne doute pas que ces
quatre nouvelles lourdes, irrespira-
bles, soient une source precieuse.
Lourdes... irrespirables... je crois
a bien. Certains soirs de juin, vous
savez, sont tels, quand la terre suf-
foque de chaleur. Aucune lumiere.
Et peut-.tre auriez-vous aimed, ici
et la, retrouver un filet d'eau, une
trace de cette fraicheur qui est aus-






PREFACE
si de chez nous, I'herbe mouillee,
les flamboyants, les fruits tout jau-
nes, le ciel... Mais expres, I'auteur
a laissg tomber de son euuvre toute
description, tout paysage d6coratif
- dirai-je toute pogsie? Non, car
il y en a une dans langoisse. Lour-
de. Lourde... La porte sur soi re-
tombge, d'un tombeau. Voila pour-
quoi l'atmosphere oil chacun des
personnages 6volue, c'est la mgme,
morbide, pesante, oil Benoit Car-
rare 4crivait cette douloureuse con-
fession : une chambre nue, la nuit,
et sans fraicheur comme sans teh-
dresse.
Analyse profonde et kmpitoyable
de nous-mgmes, je le crois. Que ce
soit Emilio, le pokte maudit affal6

nII





PREFACE


pros d'une marchande graisseuse,
(combien nous en avons connu d'E-
milio, et himes!), ou ce plus lamen-
table Michel Rey; lamentable par-
ce que de chute en chute il connai-
tra l'cceurement final de rentrer
dans le troupeau, ou Saivre, ou Be-
noit Carrere tendant les mains vers
un bonheur qu'i n'atteint pas, om-
bre a la poursuitt d'une ombre,
tous epris d'unte evasion impossible,
se retrouve en Jacques Roumain
ces revoltes, ces incertitudes. ces
lassitudes... Le mot de LIopardi':
4 L'homme serait tout-puissant, s'il
etait dgseperde toute sa vieo II
n'est pas un de nous qui *iy ait
Ssonge douloureusement certaines







PREFACE
nuits. Ce livre? Un temoignage, je
vous dis.
Jacques Roumain nous donnera
bientot, je sais, un roman paysan.
Ce sera tres certainement une
grande et belle ceuvre. Plus humai-
ne? Qu'on me permette d'en dou-
ter. Je trouve en efet, en ces
quelques pages qu'il nous present
aujourd'hui, une mine feconde, et,
condense, ramass6e en traits ener-
giques, en un style angoissg comme
certaines pages de Carco halluci-
nantes et troubles, toute la misare
morale de notre milieu et de nous-
mgmes et leurs richesses secre-
tes aussi, leurs richesses qui un jour
eclatant, front dans notre ciel une
troupe magnifique, mais qui en






PREFACE


attendant, refoulees, g6missent et
s'enlisent.
Que done on ne s'etonne point
de ne pas trouver ici cette lumiere,
cette plus grande lumiere que re-
clamait Gcethe mourant. L'ceuvre
est dpre, amare. Elle est incisive
comme un coup de bistouri sur le
mal profound. Les esprits communs
ne s'y plairont pas, qui ne trouve-
ront aucun adultere, ni les tisanes
sentimentales auxquelles une cer-
taine tradition, qui ici tient lieu de
gouit, nous a habitues. Autrement
penseront les rares que l'analyse
minutieuse de l'Pme intgresse, et
les tentatives originales de nous
reveler a nous-mgmes. Mais, q~oi,
dcrit-on pour plus que quelques-






PREFACE
uns? Le mot si fier, si beu,: si vrai
de Plutarque : < quar, sed tibi, sed mihi, et quibus
hec rara placent...>
Je ne doute pas que ce petit nom-
bre don't il parole ne trouve ici plei-
ne jouissance, et oit puiser a pleines
mains. << Le reste imported peu >>,
dit Nietzsche. Le reste n'est que
la foule.

ANTONIO VIEUX.


viI













PROPOS SANS


SUITE












PROPOS SANS SUITE

La place 6tait petite, sordidement
6clair6e par un reverbere solitaire.
La foule s'6coulait d'elle par une
ruelle 6troite, et des chiens fam6-
liques, chassis, s'enfuyaient en abo-
yant hargneusement.
Mais derriere la masse 6cras6e'
des maisons, quelque part dans laA'
nuit, on entendait la voix sinistre et
joyeuse d'un tambour, la voix de
mille dieux africains, hilares et ob-
scenes, qui trouait le silence A petits
coups fr6netiques.

3





PROPOS SANS SUITE
Pourquoi disiez-vous, Daniel,
que cette foule est triste?

Appuy6 contre la tache claire
d'un mur, il se tournait vers un pan
d'obscurit6 qu'il interrogeait.
De li, la r6ponse vint :
Parce qu'elle va vers le plai-
sir. La joie n'attire pas la joie, Vous
semblez croire que je prate a tout,
mon propre decouragement... Non.
Nous pourrions aller sous cette ton-
nelle oi I'on d6bite un pauvre bon-
heur : danse et tafia. Je vous mon-
trerais ces hommes et ces femmes,
leurs visages, et vous sauriez alors
qu'une foule gaie se compose d'hom-
mes tristes. Vous verriez le desespoir
du plaisir. Mais voulez-vous revenir
plus tard, quand tout sera fini? A





PROPOS- SANS SUITE
1'heure oi il n'y a plus de foule,
mais au matin livide, un petit trou-
peau harrass6. A l'heure oi une fou-
le se d6sagr6ge come une grappe
qui perd ses fruits. Chacun des
fruits est amer.
I1 se tut. Au loin, le tambour bat-
tait come un coeur haletant. Sur le
mur blanchi de lumiere, resplendis-
saient 6clatantes, et singulieres en
ces lieux, des fleurs rouges.
Elles r6pandaient une odeur acre,
charnelle et d61icieuse; elles sai-
gnaient comme une blessure volup-
tueuse, et leur ombre qui 6clabous-
sait le mur, semblait un second bou-
quet de roses noires, ou un peu du
sang des autres, fig6.
Mais, voici qu'un chant montait





PROPOS SANS SUITE


dans cette nuit, en jet lent; c'etait
une plainte ,profonde, un cri dechi-
rant qui s'Alancait haut dans le ciel
et retombait en sanglots.
Ecoute, dit Daniel en s'avan-
gant.
Maintenant on pouvait distinguer
le contour de ses 6paules.
Ecoute. La voix de notre race.
SToute la douleur de I'esclave dans
la plantation sous le fouet...
Brusquement, sans transition, il
6clata de rire. La voix 6tait blanche,
tremblait, et se brisa avec une sorte
* de rage.
Allons la-bas. (a doit htre une
belle et forte negresse : les yeux
mi-clos, le visage brilliant de sueur
sous l'.clatant madras, elle chante





PROPOS SANS SUITE


la chanson la plus atroce qui soit :
la chanson obscene, I'appel forcne6
a I'oubli, a l'aneantissement. J'aime


les prostitutes. Elles ont des baisers
.douloureux : c'est d'avoir meurtri





PROPOS SANS SUITE
la chair de leurs bouches A tant de
lkvres 6trangbres, A tant de caresses
infames. Aupres d'elles je suis apai-
s6. Je suis leur pareil. Vous ne cro-
yez pas? Pensez-vous que je sois
ivre? Peut-ktre. Mais ce n'est pas
\' pour ca, ce n'est pas pour
1- a. Pareil a elles par la souffran-
ice et le degofit quotidien. Prostitu6
aussi : a moi-meme, i mon impuis-
\ance, A ma lichet6 devant la vie.
Un silence, 6miett6 par le tam-
bour :
Et vous savez, il y en a... Cette
chair brune de sapotille, lisse, fon-
dante. Ces yeux immense: on dirait
des puits sans fonds. Et les cheveux
<< comme un troupeau de chevres
suspendues au flanc de la montagne






PROPOS SANS SUITE
de Galaad >>. Et des paupieres mer-
veilleuses, couvertes d'une cendre
mauve la cendre des nuits d'a-
mour. En v6rit6, tres belles et -
id6ales : bates exquisement.
Le rire fl86 recommencait.
Jean l'interrompit en posant sur
1'6paule de Daniel une main amicale
et autoritaire.
Taisez-vous, dit-il. Vous vous
blessez volontairement, et cela est de
la faiblesse. Je sais de quelle amer-
tume est faite votre vie, mais par-
donnez-moi la banality du conseil -
il faut r6agir. Vous paraissez pren-
dre plaisir A vous laisser aller.
II bredouillait parce que, aimant
Daniel, il 6tait 6mu sincerement.
Daniel fit un movement presque





PROPOS SANS SUITE
brutal vers lui, de 1'6paule, comme
s'il sortait d'une porte 6troite:
Continuez. Je sais ce que vous
allez me dire. Que rien ne me man-
que pour <. Reussir, qu'ap-
pelez-vous ainsi? Etre avocat, ing6-
nieur, m6decin, ou pire : politician;
gagner de l'argent afin de pouvoir
bien manger, avoir un auto et ktre
membre d'un cercle. Mais de tells
satisfactions exigent une inconscien-
ce animal. Non, je ne r6ussirai
jamais. D'ailleurs, oubliez-vous que
je sois noir! Allez, un midi, I la
Grand'Rue et voyez passer dans
leurs voitures luxueuses ces mulA-
tres, ces < grands negres >, fondant
A la chaleur de leur graisse, comme
du chocolate au soleil; alors vous






PROPOS SANS SUITE


comprendrez mieux la fable du pot
de terre et du pot de fer. Seulement,
le bonhomme Lafontaine ignorait
que dans l'un il y eut du cafe et dans
I'autre du cacao.
Mais ne vous meprenez pas. Je
n'ai aucune rancune centre ces gens.
Je ne daigne pas. Ensuite je ne suis
pas en lutte avec eux, mais centre
le milieu auquel ils appartiennent.
Et ce milieu a raison. Voyez-vous,
Jean, en Haiti, les choses sont ainsi
faites : des qu'un home cherche
sa voie droite hours celle des autres,
hors celle des moutons de Panurge,
il est traits en brebis galeuse; des
qu'un front emerge au-dessus du ni-
veau commun, il est 6cras6. Le mi-
lieu se defend : instinct de conser-





PROPOS SANS SUITE
ovation, tout simplement. Compre-
nez-vous?
Sa voix devint basse et angoiss6e :
Ou bien vous parais-je d'une
ridicule vanitO? R6pondez-moi :
s-]e un homme fini, un dechet?
.'Dites : ne croyez-vous pas que je
. puisse sortir encore de I'orniere et
j' refaire ma vie : grande, belle, telle
que toujours je la revai? Ah, ce
doute me tue.
Et comme l'autre ne r6pondait
pas :
Parlez! cria-t-il avec v6h6men-
ce. Vous voyez bien, vous aussi pen-
sez que c'en est fait de moi, que je
ne suis plus qu'une souche pourrie
; que le courant emporte. Vous aussi
me condamnez.






PROPOS SANS SUITE
Non, Daniel. Mais peut-8tre
demandez-vous trop A la vie. L'ima-
ge que vous vous en faites est noble,
certes; mais n'est-elle pas fausse?
Et ne pr6tendez-vous pas atteindre
l'inaccessible?
Vous voulez dire que ma vo-
lont6 n'est pas a la measure de mes
forces et que ce d6s6quilibre ne me
porte qu'A de vaines tentatives, a de
st6riles convulsions. Et encore, qu'il
faut savoir se r6signer, se plier a une
vie mesquine : se contenter de peu.
Cela jamais; je me refuse A ce piteux
stoicisme. Non; ne poursuivez pas;
laissons-la cette question, voulez-
vous? Aucune importance, d'ail-
leurs.
Jean n'eut pas le courage de pro-





PROPOS SANS SUITE
tester : il se sentait impuissant de-
vant la force de ce disespoir et hon-
teux.
Ils quittBrent la place deserte,
s'engagerent dans un d6dale de ruel-
les noires bordees de cabanes mi-
effondries et malodorantes come
des tas d'ordures, s'6garerent un ins-
tant jusqu'A un cul-de-sac, mais Da-
niel qui connaissait les lieux assez
bien retrouva le chemin en traver-
sant quelques courettes endormies
et ils arriverent au Wharf-aux-Her-
bes.
L'endroit presentait son visage fa-
milier rong6 de nuit et d'une lIpre
de crasse. QA et 1A, au-dessus des eta-
lages des marchandes de frites et de
pois et riz, vacillait la lueur fumeuse

14






PROPOS SANS SUITE


des chandelles. La mer ital~e corn-
me une bete paisible ruminait une
sourde et continue rumeur. Une
odeur doughtre d'algues putrifiees
et de poissons s'ajoutait aux relents
gras des casserolles
On n'entendait plus le tambour
que comme un b6gaiement lointain.
C'est alors qu'un homme vint A
eux, gros et de jambes courts. II
agitait une large tranche de patate
rissolie, comme un mouchoir de
bienvenue. Ils reconnurent tout de
suite le pokte Emilio a son allure
fougueuse, et A sa tate ronde et so-
lide de taurillon.
De loin deji, il les interpellait de
sa voix pleine de fracas et d'6clats :
He! nobles flaneurs, qu'est-ce





PROPOS SANS SUITE


qui vous amine ici, dans ce souk
i nocturne si pen propice aux sub-
Stiles speculations m6taphysiques?
Comment allez-vous, Emilio?
j Trbs mal, grace A Dieu.

II riait, et pour serrer la main que
Daniel et Jean lui tendaient, tenait
du bout des dents sa patate dor6e :
il avait lair d'une negresse A pla-
teau.

Vous, Daniel, je sais ce qui
!vous attire en ces lieux : Je connais
vos gofits de marchand d!epice pour
certain parfum feminin: poivre,
music, encens, aisselles. H6, h6!...
\ Mais vous devez avoir faim. Venez!
Et il entraina ses compagnons,
pris sans resistance, dans le tour-






PROPOSE SANS SUITE
billon de ses paroles et de son exu-
berance, vers une marchande.
La femme 6tait un amas, entasse,
de chair informed. Le buste croulait
sur le venture et le venture sur la crou-
pe. Cette motte s'affaira quand ils
arriverent et un sourire blanc illu-
mina la couenne luisante de sa face.
Henaurme, n'est-ce pas! fit
Emilio avc tendresse. Que je vous
presente: Madame Rose Ros6lis,
mes amis Daniel et Jean, I'un m6-
decin et I'autre avocat. Comme vous
voyez, d'6minents representants de
notre milieu intellectual et social.
Rien d'6tonnant, n'est-ce pas. Tous
les Haitiens sont avocats ou m6de-
cins. Survivance ancestrale, ma chU-
re, rien que cela : dans la tribu

17






PROPOS SANS SUITE


africaine, le palabreur et le sorcier
6taient hautement considers.
Un sarcasme lyrique plissait ses
petits yeux malicieux et lui faisait
brasser de grands gestes :
Quant Madame Rose, cette
remarquable beauty, elle est ma Mu-
se. Regardez-la bien, cette fille du
Jupiter negre Ogoun et de quelque
charmante hippopotame.
Elle, paisible, versait dans le
chaudron, de la mantique, A grands
coups d'une cuiller de bois.
Elle m'inspire, cette femme,
cela est incontestable. Par example,
Bcoutez cet alexandrin magnifique
qui va faire enrager nos chers intel-
lectuels afro-latins j'allais dire :
affreux latins don't Morand 6cri-






PROPOS SANS SUITE
vait excellemment que leurs levres
plus violettes que le raisin ne s'ou-
vrent que sur des imparfaits du sub-
jonctif.
Ta fesse est un boumba
charge de victuailles!
Ta fesse est : on 6coute le gr6sille-
ment, le premier sifflement de la
graisse tombant dans le recipient;
un boumba : oh merveille! ce mot
fait songer A l'explosion d'une bom-
be, A un derriere imp6tueux, A une
marmite volumineuse et noircie au
feu; charge de : est un petit arrkt
pr6paratoire; puis brusquement:
victuailles : ca c'est proprement su-
blime, ce tchouaille!! de la graisse
brfilante dans la casserole!
Il riait a gorge d6ploy6e et de si





PROPOS SANS SUITE


bQn coeur que tous furent pris A
cette formidable gaiet6. L'impassi-
ble Rose elle-meme, 6tait toute se-
cou6e d'un gloussement de mere-
poule.

Dites-moi, Emilio, demand
Daniel redevenu serieux, pourquoi
n'6crivez-vous plus rien, je veux di-
re : ne publiez-vous plus rien?

Emilio fit une curieuse grimace:
on efit dit que son rire s'6tait r6fu-
gi6 dans une ride subite qui tirait
ses lvres, amerement :
Je ne public plus rien, parce
que je n'6cris plus.
La grimace s'accentua :
Vous m'avez gate ma soiree.
Vous me faites revenir A moi, com-






PROPOS SANS SUITE
me a un ancien chemin abandonn6.
Depuis longtemps, je me perdais, me
fuyais; voici que vous remuez la
poussiere de mes rancceurs. Ne vous
excuse pas, mon vieux Daniel; je
ne vous en veux pas.

I1 sembla r6fl6chir un temps :

La po6sie, la po6sie... On n'en
fait pas avec la vie; ;en tous cas, pas
avec la n6tre. Pourtant, 1'ceuvre est
1a, mfirit, grandit se desseche.
J'admire la parole gcethbenne : on
6crit une oeuvre pour se debarras-
ser d'elle, comme l'arbre donne ses
fruits; mais je me demand : com-
ment y parvenir? Ah, r6aliser un li-
vre, un poeme, si parfaits qu'en leur
donnant naissance, on s'allegerait

21





PROPOSE SANS SUITE
du meme coup d'une vie achevie
dans la grandeur!
Pardonnez-moi, Emilio, dit
Daniel d'une voix 6touff6e; je pen-
sais que vous 6tiez heureux.
Heureux? Vous l'avez cru
parce que je saisis mon existence
passionn6ment comme on 6treint
une femme. Mais apres l'amour,
Daniel, que les yeux deviennent
lucides, quelle affreuse clart6 sou-
dain!...
Jean intervint:
Ce qui manque le plus B
l'intelligence haltienne, c'est d'etre
pliee a une discipline, c'est-A-dire
tendue vers un but, obstinement.
Les efforts les plus interessants sont
disperses. Mais il faudrait une 6ner-






PROPOS SANS SUITE


gie surhumaine pour persister dans
une voie choisie, quand la foi
qui vous guide ne rencontre pour
tout encouragement que I'incompr6-
hension, cette forme la plus perfide
de la resistance passive.
Et puis, dit Emilio entire les
dents, oi trouver cette discipline?
vans la politique? En Haiti, la pa.
trie est est la some des interets-
particuliers qui se heurtent et se
repoussent.
Ne parlons pas du marriage : je
connais des jeunes files qui feraient
de bien charmantes maitresses, si el-
les n'6taient stupides et honn6tes.
Le jour s'annongait; la nuit glis-
sait come un masque, et des lueurs
s'61ancaient d6ej comme des doigts





PROPOS SANS SUITE


pales et laissaient des races sales
au-dessus des mornes.
Ils se sentirent pleins de tristesse
et d6laiss6s et inutiles comme ces
caisses d6foncees, ces debris de po-
teries, 6parpill6s sur le sol, autour
d'eux.
Jean partit le premier.
Daniel prit le bras de son compa-
gnon :
Connaissez-vous, Emilio, cette
pensee de LBopardi : < L'homme se-
rait tout-puissant, s'il pouvait ktre
desesp6er toute sa vie...>>? Oui, il
tirerait une force cr6atrice insoup-
vonnee de lui-meme, si ses souffran-
ces ne devenaient point une morne
accoutumance. C'est sans doute no-
tre cas A nous : notre d6sespoir de-







PROPOS SANS SUITE


vant la pauvret6 de notre vie n'est
plus qu'une mauvaise habitude; au-
cune stimulation ne nous vient de
lui, aucune impulsion jaillissante de
la pens6e : au contraire, c'est un far.
deau pesant qui nous courbe de plus
en plus vers en bas.
Ils marcherent jusqu'au quai.
La mer avait des reflects metalli-
ques.
Ils restaient 1l, sans plus rien di-
re, 6coutant le bruissement de soie
des vagues centre les pilots.
A la fin, ils se s6parerent, car une
petite pluie froide commengait A
tomber dans le matin blame.













LA VESTE













LA VESTE

SQuand il entra dans le bar, Saivre
se sentit come un voyageur tou-
Schant terre ferme.
Des reclames affichees aux murs
brillaient a travers la fumee des ci-
garettes. Il s'assit dans un coin som-.
bre. Un ivrogne dormait A c6t6 de
lui. II le poussa rudement pour se
mettre A 1'aise. L'autre entr'ouvrit
des yeux vitreux et dit : << Napoleon
est mort dans son lit.>> II se rendor-
mit aussit6t. Saivre ne sourit pas de
cette phrase et regard par la fen&-

29




LA VESTE
tre. La pluie faisait fondre la lumie-
re du reverbere. De fines aiguilles
d'or tombaient. Derriere, la grande
nuit vague, le grand silence noir.
Si on laissait la porte ouverte,
pensa Saivre, tout le monde ici se
tairait. Le silence entrerait et les
prendrait ,la gorge.
II se sentait bien, mais le bruit
lui faisait mal. Chaque eclat de voix
le frappait au front.
Une prostitute monta l'escalier
au bras d'un matelot. Elle avait des
gestes las. La pensee de Saivre la
suivit un instant. II la vit blanche,
se crucifier sur une couverture rou-
ge et sale.
Pourquoi << rouge >, songea-
t-il aussit6t. II ne savait. Mais il 6tait






LA VESTE


certain que la couverture fut rouge.
11 but un verre de liqueur, puis
un deuxieme, puis un troisieme.
Alors il eut tres chaud, retira sa
veste et l'accrocha au mur, en face
de lui, A un clou.
Une discussion s'eleva au fond de
la salle. Une voix de femme monta
tres haut et se cassa net. Puis tout
s'apaisa en un murmure confus. L'i-
vrogne se reveilla. II avait la face
maigre et le regard noyi. Une pe-
tite cicatrice en forme de V tatouait
curieusement son front. Cet homme
devint soudain affreusement anti-
pathique A Saivre. I1 souffrait pres-
que physiquement de le sentir pres
de lui et tressaillit violemment en
entendant :




LA VESTE


Camarade, voulez-vous pren-
dre un verre avec moi?
Mais il accept.
Ils burent apres avoir choque
leurs verres.
L'ivrogne lui dit:
Je m'appelle Paul Milon, et
toi?
Quest-ce que ga te fout? gro-
gna Saivre.
Un silence suivit, puis Milon re-
commenga :
Et les affaires?
Je n'ai pas d'affaires, cria
presque Saivre.
Une fureur subite lui monta au
cerveau et il s'6loigna tin peu de
1'ivrogne come pour prendre un
l6an.







LA VESTE


Bon. Bon. (a va, fit Milon.
Un came lourd s'6tablit entire eux
et les s6para.
Un gramophone pleura avec la
voix 6raill6e d'une cantatrice viel-
lie.
Les murs de la salle 6troite se ren-
voyaient la romance b6te et triste.
Une femme pleurait doucement
dans ses bras replies. Les homes
se taisaient et oubliaient leurs ver-
res.
Alors Milon:
Tiens, on dirait un pendu.
Saivre sursauta :
Hein? Tu dis, oi Ca?
Oh, je plaisante fit l'autre
timidement seulement ta veste...
Saivre regard avec une attention






LA VESTE
si douloureuse que ses yeux lui fi-
rent mal. Sa veste, une pauvre chose
troupe et rapi6c6e pendait comme il
1'avait accrochie.
Mais la voix de Milon:
On ne dirait pas, on ne dirait
pas?
Saivre appela le garcon et se fit
apporter a boire. Il garda la bou-
teille et but coup sur coup deux
grands verres, puis :

Dis, pourquoi as-tu dit ca?
Moi? Mais pour rien. Une
id6e...
Pourquoi as-tu dit ca? fit Sai-
vre les dents serrees.

Je ne sais pas, je te dis. Au
fait, peut-etre que ga me rappelle





LA VESTE


celui qui s'est pendu le mois der-
nier chez nous.
Ah?
Oui. Un tout jeune home et
qui avait v6cu longtemps < A 1'6-
tranger >>. II avait quitt6 sa famille.
II ne s'entendait pas avec le pere.
On l'avait pris, ma femme et moi,
en pension. Faisait des vers toute la
journee, lisait un tas de bouquins
et ne payait pas. Un salad, quoi?
Un matin, on 1'a trouv6 pendu. Il
nous devait huit dollars cinquante.
Jamais touched. Ah! le cochon!

Alors? demand Saivre.
II 'tait horriblement pile et ses
mains remuaient autour de son ver-
re san pouvoir le saisir.
h bien! II 6tait tout a fait
\ fai





LA VESTE


comme ta veste. II pendait comme
une loque, dit Milon qui prenait de
1'assurance. Tout A fait, tout A fait,
rip6ta-t-il.
C'est pas vrai, murmura Sai-
vre en fixant sa veste avec des yeux
d6sorbites.
Si. Tout A fait. Tout A fait.
Non. Non.
Si. Je le vois encore. Absolu-
ment ainsi.

Tais-toi, d6mon, dit Saivre A
voix tres basse.
Mais puisque je te dis. Ex-ac-
te-ment comme ta veste.

Tais-toi, d6mon, r6p6ta 4aivre
si bas qu'a peine Milon l'e tendit.
Ses yeux ne se d6tachaien pas de

36






LA VESTE
la veste. Une angoisse folle dansait
dans son regard.

L 1.


1 s''tait tu. II buvait a pe-
npees en faisant claquer sa
Des minutes trainerent. Le





LA VESTE


gramophone Btait muet, mais un ma-
telot, le bras passe autour du cou
d'une femme, chantait :
Somebody loves me...
Brusquement Saivre demand:
Dis, toi; apres qu'on a claque,
hein! Quelle est ton idWe? Est-ce
que, est-ce qu'il y a encore... une
autre vie, quoi?
Milon r6flichit un court instant :
Non, je ne crois pas.
Moi non plus, fit Saivre avec
un tel effort que toute sa face fut
tordue.
Il se leva peniblement et se diri-
gea vers la porte.
Eh! n'oublies pas ta veste.
Non, non, cria Saivre, et il
s'enfuit dans la nuit.

38






LA VESTE


Malgr6 son ivresse, il courait. Un
chien le poursuivit un moment dans
la rue d6serte.
I1 ne sentait pas la pluie. Il ne
voyait pas les maisons. I1 ne voyait
pas son ombre.
II fuyait. Des mots dansaient
dans sa tate et remuaient une souf-
france atroce :

La veste, le pendu, la veste,
le pendu...
Il murmurait entire ses dents:
Non, non. Je ne veux plus. II
faut que ga finisse.

Enfin il arriva chez lui. La mai-
son 6tait une pauvre baraque en
bois. La porte s'ouvrit sur sa sim-
ple pouss6e.





LA VESTE
Elle, dans le lit, en l'entendant
venir, se r6fugia contre le mur.
Mon Dieu, mon Dieu pei-
sa-t-elle pourvu qu'il ne me batte
pas trop fort aujourd'hui.
Elle attendit les coups, mais ils
ne vinrent pas.
Elle 1'entendit allumer une bou-
gie, remuer des meubles; des mots
sans suite lui parvinrent : < La ves-
te. Ex-ac-te-ment. Ah! demon!. Tout
A fait comme la veste.>
Une chaise tomba. Puis plus rien,
rien que I'angoisse qui la collait au
mur.
Elle se dit:
I1 s'est endormi.
Mais elle attendit prudemment.
Combien de temps? Le jour ne fil-






LA VESTE


trait pas encore A travers les plan-
ches mal jointes.
Enfin, avec d'infinies precautions,
elle se retourna. A la flamme de la
bougie, elle vit le corps qui pendait.
Alors elle poussa un grand cri.
Des voisins accoururent...














FRAGMENT
D'UNE CONFESSION













FRAGMENT
D'UNE CONFESSION

< Me voici plus seul d'etre dans
cette chambre obscure; la fenktre ne
laisse p6nntrer que la nuit, effarou-
chee A peine par la lampe timide
autour de laquelle elle remue com-
me un sombre papillon.
< ce plat, pale rocher de la table, tout
entour6 des remous du silence et de
l'ombre.
< Tout bruit s'en va sur la pointe des




FRAGMENT D'-UNE CONFESSION
pieds, et s'approche doucement la
reverie aux yeux mi-clos.
<< C'est tenter encore une fois la
decevante experience d'etre courb6
sur le passe come sur un fleuve
agit6 des cris et des froissements
d'aile de ces mouettes furtives : les
souvenirs.
< me parole plus et ses rides profon-
des, ses crevasses, ses d6chirures
sont une carte bien souvent dechif-
free, deji depouillke de son pauvre
interet, ni belle, ni laide, seulement
marquee des ventures d'une vie
mediocre.
< Mediocre :je prononcai deji ce
mot qui est la chute douloureuse de
r'homme oscillant sur la corde ten-






FRAGMENT D'UNE CONFESSION
due entire le d6sir et la volont6. Si
loin que je rebrousse chemin vers
mes jeunes annees, je me heurte a
cette image de 'acrobate tendant les
bras vers le but, mais toujours per-
dant 1'quilibre, et qui fut mon im-
puissance A realiser.
< Et je me demand aujourd'hui,
si 1'ardeur m8me de mon desir ne
fut pas 1'insurmontable, le dess6-
chant obstacle, car plus il grandis-
sait, plus il 6loignait une satisfac-
tion d&s lors devenue incomplete et
que je cherchais A atteindre en la
depassant.
< bre, toute ma vie, je fus distance. Il
me restait un secours, une porte ou-
verte sur de subtiles et consolantes

47





'FRAGMENT D'UNE CONFESSION
jouissances : je me livrai i l'6tude
avec fureur. Mais je pense qu'il est
des esprits et des ames ainsi que de
vastes labours dans lesquels l'id6e,
une pens6e profonde sont une se-
mence feconde.
<< Semence, seule promesse de
richesse, germe et presage d'essor.
Mais, en moi, tout d6veloppement
se momifiait, toute acquisition se fi-
geait A un point mort. J'6tais sem-
blable A un champ infertile, plant
d'arbres deji en croissance et qui,
au lieu de verdir, de fleurir, se mou-
raient.
< une some de connaissances, je n'6-
tais qu'un pion-pedant et sinistre,
garden d'id6es-cadavres. Et les li-





FRAGMENT D'UNE CONFESSION


vers sur lesquels, pench6, j'aurais
pu percevoir, comme d'un berceau,
le premier cri d'une v6rit6, demeu-
raient pour moi les sarcophages d'u-
ne noire, glaciale poussiere typogra-
phique.

< Me voici revenue A moi d'un tres
long voyage. J'ai err6 parmi les hom-
mes et ils me furent toujours 6tran-
gers, car je me croyais meilleur et
les en voulais persuader. Ils me
repoussbrent dans une solitude de
disespoir et d'amere rancune. Je les
6piai, alors, avec les yeux troubles
et la bouche ricanante de ces mal-
heureux qui, tapis derriere les ri-
deaux de leurs fenktres, guettent
leurs voisins avec l'espoir mauvais
de d6couvrir des vil6nies qui les





FRAGMENT D'UNE CONFESSION


'puissent consoler de leur petitesse.
Mais je ne pus d6fendre A mes yeux
une clairvoyance impitoyable a mon
propre 6gard, et mes levres ne sai-
gnaient que de mes blessures.
d'une main forte sur mon 6paule.
I1 me semble que la flamme inte-
rieure don't j'etais anim6e tait une
briilure destructive de toute seve.
J'Btais ainsi qu'un arbre frappe de
foudre et d'6clairs, don't s'envolent
les oiseaux.
< Mais je rirais de supposed qu'un
Weltschmerz d6suet se fut jamais
empar6 de moi, bien que constam-
ment rejet6 vers moi-meme et en-
ferm6 dans un cercle de solitude.
Je tentai bien. de ler amiti6 avec






FRAGMENT D'UNE CONFESSION
mot Moi hhlas, il n'est de r6elle
amitiM qui ne soit conditionnee par
l'incompr6hension, et je me pen6-


trais d'un regard trop aigu pour ne
pas, 1l encore, me sentir dechir6.






FRAGMENT D'UNE CONFESSION
... .. .. o.. o.. .. ... ... o..o........ .
<...Ah, deji vacille et tremble la
lumiere : une ombre d6mesur'e sau.
te sur le mur, s'allonge et s'6vanouit.
La clart6 s'effeuille et meurt. Plus
rien n'est hors de ce silence que le
vain dialogue entire un pauvre hom-
me qui se plaint et son double cruel.
<< Silence, silence et son affreuse
angoisse de cri, dans la gorge 6tran-
gl6! Ah, que s'ouvre cette porte et
entire une femme aux pas hesitants;
qu'elle vienne avec ce mysterieux
sourire que je ne connus jamais jus-
qu'A mon front pesant et mes bras
inutiles, qu'elle rallume la lampe
6teinte et que soit la vivante lumie-
re; que disparaisse A sa chalcur le
froid spectral du passe 6voqu6. Oui,






FRAGMENT D'UNE CONFESSION


que je vive, que je vive, dans un pr&-
sent nouveau comme un printemps;
que je senate, contre mes joues, 6clo-
re la tendre fleur d'un sein tilde et
qu'au chantant murmure s'abolisse
ma solitude glacee.
SMon Dieu, que s'ouvre cette
porte et entire un tout petit enfant
et vienne jusqu'r mes genoux et que
j'entende sa douce voix malhabile
et qu'il mette ses mains pu6riles sur
mon vieux visage. Mon Dieu, peut-
6tre m'aimera-t-il?
n'est l1; ni la femme qui aurait pi-
tie de ma d6tresse de mendiant, ni
I'enfant aux boucles 16geres, et non
plus cet ami tant esp6r6 qui rani-
merait mon cceur ainsi qu'un feu





FRAGMENT D UNE CONFESSION
sommeillant sous la cendre par
des paroles joyeuses et fortes com-
me un clair matin.
< Non, il n'y a personnel : 'heure
n'est propice qu'aux fant8mes d6-
sensevelis de l'oubli. Ils m'entrai-
nent, et je ne puis les repousser.>>

Souvent, I'aube surprenait Benoit
Carrere, dormant, la tete entire ses
bras, centre la table, et le vent frais
porter par les 6ventails des palmiers
baignait son front, mais ne le re-
veillait point.











PREFACE A LA VIE
D'UN BUREAUCRAT













PREFACE A LA VIE
D'UN BUREAUCRATE

Michel Rey, en se r6veillant, vit
un jour sale se glisser A travers les
persiennes. Il sourit de ce sourire
qui lui 6tait particulier : une sorte
de rictus douloureux, qui tirait ses
lkvres d'un c6t6 par deux rides
divergentes, et suivant son habitude
il se demand aussit6t pourquoi il
souriait A cette lumiere morte, A cet-
cette chambre aux pauvres meubles
pr6tentieux don't sa femme etait fib-
re et oi flottaient, m0l1s, l'odeur

5.7





PREFACE A LA VIE D'UN BUREAUCRATE
d'un parfum violent et celle, apre,
de son pardessus en caoutchouc
mouill par I'averse qui l'avait sur-
pris en rentrant au petit jour, et qui
transpirait encore des gouttelettes
espacees.
En voyant la petite mare a demi
shchde qui faisait une tache sombre
sur le plancher, Michel sourit A nou-
veau. Et cette fois il en savait la rai-
son.
Il y avait cinq ans... il se rappe-
lait le jour de son retour en Haiti.
Le soleil de midi domptait une mer
silencieuse remu6e de vagues douces
et sans 6cume. Une joie profonde le
possedait : dans la foule anonyme
qui montait sur le point en se bous-
culant sur l'6chelle 6troite: visiteurs,







PREFACE A LA VIE D'UN BUREAUCRATE
porte-faix, parents, il se reconnais-
sait enfin, se sentait 1'echo heureux
de ce monde noir, 6coutait fondre
en lui la gace amass6e en Europe,
disparaitre de son cceur ce qu'il
nommait avec amertume << le grand
silence blanc>> et qui 6tait l'abi-
me racial que Il-bas ses amities, ses
amours, ses relations, n'avaient pu
combler. Maintenant il 6tait parmi
ses freres et son people. II aurait
voulu s'agenouiller, baiser cette ter-
re chore.
Brusquement, le port dansa de-
vant lui dans un brouillard de lar-
mes.
Ses parents qui l'entrainaient vers
la ville l'accablaient de questions. Il
essayait de r6pondre, mais il aurait






PREFACE A LA VIE D'UN BUREAUCRATE
voulu se s6parer d'eux, marcher
seul, dans une extase solennelle, et
6treindre cette marchande de man-
gues qui passait, portant ses fruits
sur la tkte come une reine sa cou-
ronne, les reins cambris, le pied siir
et les raisins mauves, mfirs, de ses
seins crevant NPtoffe bleue de sa ro-
be grossiere, oui, 1'treindre forte-
ment et lui dire : < Sceur! >; pren-
dre dans ses bras cet enfant degue-
nill qui tendait la main A un tou-
riste am6ricain, le presser sur son
coeur : < Frere, petit frere!...>
... A une pendule tinta une heure
quelconque. Michel retomba dans le
present. II devait ktre tard, puisque
sa femme n'6tait pas aupres de lui.
I1 se leva, tres las, commenca A aller







PRiFACE A LA VIE D'UN BUREAUCRATE
par la chambre, A s'habiller, et son-
geant de nouveau A son passe, r6-
suma : J'ai 6treint la vie trop fort,
trop bien. Je I'ai saisie A la gorge,
etouff6e...
Comme il achevait de se vttir, on
frappa A la porte. La servante entra,
pieds nus, les yeux baisses, et avec
I'air sage des petites bonnes qui vont
i la messe de quatre heures, annon-
gait que Madame Ballin 6tait en bas,
oui.
Madame Veuve Ballin est la belle-
mbre de Mi~hel. I deteste cette gros-
se femme qui envelope une graisse
jaune comme de la mantegue gate,
dans des robes funbbres que d'6nor-
mes cam6es n'arrivent pas a 6gayer.
Sa tate petite, osseuse, monstrueuse-





PREFACE A LA I rE D'UN Bb REAUICRATE
ment en disproportion avec le corps
inorme et don't les meplats ne sail-
lent, semble-t-il, que pour d6gager
le bas du visage que fend une bou-
che large, mince et qui decoupe les
mots comme un couperet, lui inspire
une repulsion que Madame Ballin
ne comprendrait pas. Elle est fire
de son visage aigu; quand elle y fait
allusion, elle a une maniere cocasse
et orgueilleuse de dire : << J'ai vain-
cu l'atavisme >>, qui signifie que ses
traits n'ont rien gard6 d'africain.
Elle est bien la fille de Madame
Ochsle, cette mulatresse qui, ayant
6pous6 un teuton de pietre origine
mais devenu quelques annees plus
tard commerqant richissime, ne se
d6signait jamais autrement qu'ain-






PREFACE A LA VIE D'UN BUREAUCRATE
si : < Nous autres, dames alleman-
des! >
Michel la hait durement et l'aime
A la fois d'une tendresse vague. Il
ne peut se passer d'elle. Elle est sa
revanche sur cette society port-au-
princienne, corrompue, hypocrite,
basement bourgeoise, qui le brisa,
et qu'elle synth6tise parfaitement.
I1 6prouve une joie mauvaise, exal-
tante A la blesser, lui faire mal, et
il y parvient toujours et facilement
parce que Madame Ballin toute su-
perficielle, s'y prate d'elle-meme.
II sait que ses propos seront re-
p6tes dans les salons oi, c6te A c6te
assemblies, raidies dans leurs cor-
sets 1880 et boulevers6es par la bile,
les Parques de Turgeau et du Bois-





PREFACE A LA VIE D'UN BUREAUCRATE
Verna, d6cident du bonheur d'un
jeune manage, ou de la reputation
d'un honnkte homme.
Et de songer que ses sarcasmes ne
seront ignores de personnel, repan-
dus par ce proced6 stup6fiant que
les Haitiens appellent le tilegueule,
il 6prouve un grand contentement.
La haine de Michel Rey pour sa
belle-mbre, est peut-ftre le seul sen-
timent puissant qui lui rende la vie
supportable. II s'y agrippe comme
un noy6 A une racine et si, d'aven-
ture, il lui arrive de penser que Ma-
dame Ballin mourra un Jur, il sait
d'Mne facon certain qu'il pleurera
a son enterrement.
Michel descend au salon sans
veste et les pieds enfouis dans de





PREFACE A LA VIE D'UN BUREAUCRATE
vieilles, large babouches. Sa belle-
mbre lui a dit un jour : Mon cher
gendre, il est inesthetique d'etre en

















bras de chemise. (Elle adore les mots
qui se terminent en ique et en isme
qu'elle ne comprend pas bien, mais
65




PREFACE A LA VIE D'UN BUREAUCRATE
qu'elle trouve distinguis.) Elle sera
furieuse.
II s'en rejouit, car il y a en lui
quelque chose de pu6ril qui n'est
point un indice de fraicheur mais
ce qui lui reste d'une jeunesse oi
ne subsiste aucune candeur.
Au fond, il resemble assez A ces
enfants maltrait6s, battus, que leur
jeunesse conserve espiegles mais qui
n'ont plaisir que de farces m6chan-
tes oiu leur amertume trouve nour-
riture.
Madame Ballin d6borde des deux
c6t6s de sa chaise et elle a remont6
ses verres de son nez sur son front
large et has. Michel qui lui a sou-
haiti le bonjour l'6coute parler de
choses insignifiants et I'examine avec





PREFACE A LA VIE D'UN BUREAUCRAT
attention. Il sent qu'elle calcule 1'&
lan d'une phrase venimeuse, tass~e
sur elle-m8me come un gros ser-
pent a lunettes pret A bondir.
Jeanne n'est pas 1I?
Non.
Je vous troue mauvaise mine.
Vous travaillez beaucoup, n'est-ce
pas? C'est ce que tout le monde dit.
Mon Dieu, si tout le monde le
dit, je n'ai aucun motif de ne pas
le croire.
Oui, on attend votre roman
annonc6. II parait que ce sera un
chef-d'oeuvre. Vous vous documen-
tez si bien.
Michel ne r6pond pas.
Vous ftes poli depuis que,
sous pr6texte d'6tudier l'^me du





PREFACE A LA VIE D'UN BUREAUCRATE
people haitien, vous frequentez les
bouges.
Les visits de Madame Ballin A
Michel duraient peu. Il semble que
la grosse femme 6prouvait le d6sir
de venir voir Michel, de temps A
autre, dans le seul but de s'entendre
jeter A la face des invectives qui la
blessaient mais qu'elle provoquait.
Vous vous trompez; ce n'est
pas lI mon but. J'y vais depuis que
j'ai assist A une reception chez
Monsieur et Madame Couloute, cre-
me fouett6e de l'elite port-au-prin-
cienne. La franche crapulerie des
uns me console et me delasse de
1'hypocrite canaillerie des autres.
Mon gendre, je ne vous per-
mets .pas...






PREFACE A LA VIE D'UN BUREAUCRATS
Fichez-moi la paix, I'inter-
rompt Michel avec une nonchalance
douceur. Vous me digofitez! Vous
tous! Je sais ce que vous cachez sous
votre belle apparence, votre aristo-
cratie, etc. etc. Elles sont la robe
luxueuse qui.couvre la chair malade
de la prostitute. Je vous repete que
j'en ai assez de votre vie. Votre tour-
billon mondain ne me tente pas. Je
n'ai aucune envie de turner dans
le vide.
Ah! on devine ais6ment i
quelles rencontres vous devez ces
idWes. Dire que j'ai donn6 ma pau-
vre fille A un ktre pareil!
Peut-6tre eussiez-vous mieux
fait en la mariant i un de ces it1-
ressants petits messieurs types stan-





PREFACE A LA VIE D'UN BUREAUCRATE
dard bien sages, A l'abri des exces,
soupapes de sfiret6 marque Tartufe
garanties, que j'ai eu le disesp6rant
honneur d'apercevoir quelquefois si
gentiment assis dans votre salon,
s'interessant g6n6reusement aux ceu-
vres de bienfaisance et au progress
general de l'humanit6, joignant les
mains sur les cuisses avec ce geste
touchant qui laisse prevoir que plus
tard, quand ils seront devenus chefs
de division ou membres du conseil
de fabrique, ils n'auront qu'A avan-
cer et arrondir les bras pour turner
les pouces sur un vertueux petit
bedon barr6 d'une chaine d'or A bre-
loques. Madame Veuve Ballin, Ma-
dame Veuve Ballin, que n'avez-vous
choisi pour Jeanne ce haut ideal des






PREFACE A LA VIE D'UN BUREAUCRATE
meres de famille haltiennes!
Ils valent mille fois mieux que
vous, crie Madame Ballin.
Sa figure, verte de colere, sue une
huile qui ne coule pas! Michel qui
la regarded avec curiosity se deman-
de comment son visage dess6ch6
peut s6cr6ter tout ce gras. I1 r6pli-
que avec came : << Alors, ils ne va-
lent pas grand'chose >, se leve pour
sortir de la piece, heureux d'avoir
provoqu6 cette rage.
Hors d'elle-meme, sa belle-mere
hurle :
Vous ne respectez rien, vous
ktes maudit.
Et plus haut, prophetique:
Vous irez en enfer!
Merde! r6pond Michel avec





PREFACE A LA VIE D'UN BUREAUCRATE
bonhomie, et il remote dans sa
chambre.
Mais lA, il regrette presque aussi-
t6t d'8tre parti si vite, la m6moire
lui venant d'autres choses blessantes
qu'il eut pu dire, et il se console en
d6cidant d'aller le lendemain mxme
*au < Tout Bon March >> oiA sa pa-
tricienne de belle-mere tient un as-
sez florissant commerce de quin-
caillerie.
II.
Il noue sa cravate pench6 a la
fenetre come sur un miroir. Au
bas de cette villa de Bolosse, la mer
s'6tale grise, encore mal lavee, com-
me une t6le ondulee, au large des
bouquets de palmiers, ces plumeaux
A 6pousseter les grains de pluie.





PREFACE A LA VIE D'UN BUREAUCRAT
Ce paysage oceanien depuis long-
temps ne l'Nmeut plus. Il regarded
maintenant la mer avec les yeux du
pecheur qui deplore n'avoir point
de ligne. Une fibre s'est cass6e, net.
en lui. Comment pacher sans elle ce
rare gibier, ]'enthousiasme?
Michel Rey pense que desormais
sa vie se deroulera semblable A ce
va-et-vient aquatique, amer et mono-
tone : sans belles tempates; il est
en pleine plongee et n'a plus la for-
ce de remonter A la surface. Sa des-
cente se poursuivra lentement jus-
qu'au jour ofi, 6tendu au fond du
trou, il ne sera plus remu6 par les
vagues humaines.
Pour tromper l'attente de cet
apaisement final, il lui reste a inju-




PREFACE A LA VIE D'UN BUREAUCRATE
rier sa belle-mere, A rendre sa fem-
me malheureuse et a boire des cock-
tails multicolores.
Continuous done notre int6-
ressante journee, soupira-t-il, en al-
lant prendre l'ap6ritif chez Horatio
Basile.
Celui qui r6pond i ce pr6nom
shakespearien, est un << fils de fa-
mille > revenue en Haiti depuis quel-
ques mois, aprbs un s6jour en Fran-
ce oii il avait 6t6 faire des etudes
de droit. Avec cinq mille francs
mensuellement, il est facile de rater
.ses examens. Horatio Basile 6choua
au premier, et comme il 6tait fort
perseverant, il recidiva. Breville
Basile, gros speculateur en cafe et
homme de sens pratique, manda im-





PREFACE A LA VIE D'UN BUREAUCRATE
mediatement A son fils un cheque dB-
pourvu de z6ros et l'ordre imp6-
rieux de prendre le premier bateau
en partance. Horatio s'arracha avec
douleur des bras de sa petite amie,
et s'embarqua (en bon Haitien) avec
quelques complete de confection et
une suggestive culotte-combinaison
comme souvenir. Mais il n'6tait pas
encore arrive aux Agores que M.
Basile pere, faisant montre d'un
esprit don't on 1'efit cru incapable,
mourait, lui laissant une trentaine
de maisons et deux cent vingt-cinq
mille dollars gagnes dans le com-
merce des denrees et a la douane
du Petit-Goive.
Quelques vastes propri6tes plan-
tees en cafeiers et qu'il est en train





PREFACE A LA VIE D'UN BUREAUCRATE
de liquider le retiennent, loin de la
place Pigalle, sous notre ciel tropi-
cal, oil il mbne une vie desoeuvre,
scandaleuse et noble.
Au physique, il r6alise tres bien
le type de grimaud que I'Haitien ap-
pelle < mulitre force >: long, 6troit,
un visage effil6 de la couleur de nos
rouges cruches d'eau et qu'on croit
toujours apercevoir de profile, domi-
ne par un front court ofi se rebel-
lent des cheveux roux et cr6pdl6s;
le cou en goulot de bouteille oi
monte et descend sans arrht comme
le mercure dans le thermomktre,
une pomme d'Adam volumineuse et
qui pointe, il fait songer par sa d6-
marche hesitante, disaxee par des
pieds trop longs, trop lents pour






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les movements desordonnis des
bras A un 6norme crustac6.
II a trois passions : les autos, les
gramophones et Michel qu'il avait
voulu connaitre apres lecture de son
manifesto dans la revue << Le Cro-
codile Assassin >> : Lamartine, la
Crocodile-Podsie et la Nouvelle Lit-
terature Afro-Haitienne. e
Michel s'6tait 6normement amuse
de cette presentation au course de
laquelle Horatio lui avait dit :
Je vous comprends parfaite-
ment, Monsieur Rey. I1 faut detrui-
re nos sales pleureurs, les coco-
tiers; nous devons desormais porter
ces paysages en nous, n'est-ce pas;
les palmiers, par example, ne doi-
vent plus nous servir A fair indi-





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gene, nous devons les planter, si
j'ose dire, dans notre Ame.
Absolument4 avait rppliqu6
Michel, avec un s6rieux mortel, mais
ii ne faut pas oublier le tambour ne-
gre que l'on fabrique, comme vous
savez, avec la peau des Anes.
Puis, s'6tant attach l'h6ritier de
Br6ville Basile, il passait chaque mi-
di prendre ses cocktails chez lui et
lui soutirait aux derniers jours du
mois des sommes assez importantes.
III.
Salut Horatio!
A116!
Quand Michel est entr6, Horatio
dansait, entire un buffet bien garni,
de flacons et de cocktais-shakers, un
immense divan, et neuf gramopho-






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nes de modules differents aligns
par rangs de taille comme ces pho-
tographies de nombreuses families
qu'on nomme << en escalier >.
II tait dejk tres ivre. Son nez cap-
tait les lumibres; une flamme, dans
son regard tournoyait incertaine, et
que 1'humidit6 de 1'alcool allait
bient6t eteindre.
Tous les gramophones jouaient en
meme temps: moulins A moudre A
domicile le noir cafe du cafard.
Michel alla de 'un a l'autre et
avec le geste bref d'un pere qui dis-
tribue des taloches, les arrkta. Ils se
turent, enfants bien sages.
Imbecile, dit-il, en se versant
un plein gobelet de manhattan, et
il sourit avec m6pris.





PREFACE A LA VIE D'UN fUREAUCRATE
Horatio essaie de fixer les yeux *
sur un monde trouble et boiteux oi
seul Michel se tient droit pr6parant
une second boisson au milieu de ce
nouveau miracle, la multiplication
des gramophones. Sa langue a gran-
des difficulties a se d6coller d'une
glue tenace; il article enfin avec
un stup6fiant accent anglais:
Pourqu66a?
Les yeux mi-clos, Michel boit; A
chaque gorge une araign6e fait un
bond vif vers son cerveau en tirant
les fils d6sembrouill6s de sa pens6e.
Son verre pour la quatrieme fois
vide, il parle :
Tu n'as jamais vu une paysan-
ne descendre les sentiers, en lacets
rouge-vineux, de nos mornes. Elle






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passe entire les bananiers dechires
par le vent et qui penchent, les man-
guiers muscats lourds du miel de
leurs fruits, les baobabs aux bran-
ches desquelles se meuvent des
echarpes de parasites, les mapous
sacres aux racines tentaculaires; elle
passe comme une danseuse sur une
corde, le buste haut et ses bras ba-
langants font houler ses large han-
ches dolce armonioso. Parfois, elle
heurte de son pied dur une pierre
qui roule sur la pente en sautillant
decrescendo. Musique!
J'ai vu au seuil d'une case un
rustre frappant sa femelle de son
gourdin, en measure, come un jou-
eur de tam-tam, et la suppliciee se
laissait prendre au rythme du bAton





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sur ses 6paules et dansait, et hurlait,
et chantait sa douleur.
J'ai vu A Amsterdam, deux acro-
bates negres, fauves enfin nus, pen-
dus au trapeze come une double-
croche. La musique s'6tait tu impuis-
sante, car, deja, par leurs corps moi-
'r6s de sueur, leurs jambes nerveu-
ses, et leurs bras solides oi se rai-
dissaient les cordes de leurs muscles,
ils 6taient un psaume magnifique et
insolent A la vie.
Quand ils descendirent de leur
sommet et sourirent, leurs ames nai-
ves jouaient sur le clavier de leurs
dents 6blouissantes!
Mais toi, Basile, et imbecile, fne
incompr6hensif...
II s'arrete : quel brusque insect






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zigzague en vrombissant dans le si-
lence tomb6? Horatio 6tendu sur le
divan, dort, jambes 6cart6es. Ses l8-
vres humides qui s'ouvrent et se
renferment, emprisonnent et libe-
rent les abeilles bourdonnantes du
ronflement.

IV.

Jeanne l'attendait dans l'humble
salle a manger. II vit ses yeux obs-
curs et tristes.
MBre ma racont6... Oh! Mi-
chel, pourquoi?
Elle est douce et plaintive centre
lui. II caresse ses cheveux : Com-
prendra-t-elle, mon Dieu, cette hai-
ne terrible de moi-meme qui exige
que je tourmente ceux que j'aime?





PREFACE A LA VIE D'UN BUREAUCRATE
Oh! Michel, Michel, comme
tu es malheureux!
II la berce :
Mon petit, mon tout petit.
Michel, 6coute...
II l'apaise d'une caresse : Ses
deux enfants assis sur un petit ta-
pis de paille de latanier, s'amusent
A decouper des bonhommes dans un
catalogue de grand magasin. Ils ne
lui ressemblent pas. Comme ils lui
sont strangers! Quand il veut les
prendre dans ses bras, ils pleurent.
Voici sa prison : cette triste mai-
son; et les grilles de sa ge6le : sa
femme qui ne le comprend pas, et
ses enfants qui le craignent et ne
l'aiment pas.
Toute sa vie future se lIve devant






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lui comme un horizon 6troit, ainsi
qu'un 6cran 6pais derriere lequel la
vie, une vie puissante et belle, serait
tapie, hors de son atteinte.
Ah, est-ce possible que ce soit
li son sort irr6emdiable, d'etre cet
homme grisonnant, cass6 de corps
et d'Ame assis dans la chambre lai-
de et mesquine que voilk, aupres
d'une soupiere qui fume et une com-
pagne vieillie et engraiss6e?
Un ricanement interieur le de-
chire :

Tout son avenir : L'attente
des rhumatismes!
C'est elle maintenant qui le con-
sole d'un bercement tilde.
II s'appuie a son 6paule, presque





PREFACE A LA VIE D'UN BUREAUCRATE
vaincu, et djiA une molle persuasion
s'insinue en lui.
Il s'abandonne A cette voix liche
qui lui dit : Cde, cede done. Cede
au came courant. Les victorieux
sont seuls, ceux qui savent ceci:
avoir la froide et insensible pa-
tience de 1'Npave. N'aie point ver-
gogne d'6chouer, car ce sera au port
d'un normal bonheur. Et puis n'es-
tu pas ridicule, de pr6tendre jeter
ta pauvre flamme dans les flots infi-
nis de la vie. En verit6, tu me fais.
penser a ce fou qui voulait incen-
dier la mer avec une allumette.
D'ailleurs, qu'es-tu pour vouloir de-
venir un vainqueur? Lance un re-
gard derriere toi, et le d6goiit sub-
mergera ton coeur d6bile. La poli-







PREFACE A LA VIE D'UN BUREAUCRATE
tique t'attira un temps; tu ne fus
jamais qu'un demagogue pu6ril; tu
te croyais litt6rateur (tu le crois en-
core), tu 6crivis des manifestes, des
poemes et un livre que personnel ne
lit. Tu es un pitoyable petit bour-
geois conscient de ta laideur et de
ton impuissance. Cette claire vision
de toi-meme, voili ton seul merite.
Le jour que tes- pareils ne seront
phus aveugles, se revolteront centre
eux-memes, il y aura au monde un
troupeau immense de m6contents ai-
gris et superbes qui se croiront des
genies meconnus.
Allons, ressaisis-oi : tu es *ce
qu'on appeffe un type qui a tout ce
qu'ir faut pour reussir : famille ho-
norable, pas de l'oyer; et une place





PREFACE A LA VIE D'UN BUREAUCRATE
offerte au D6partement de 1'Int6-
rieur. Accepte cette foncti6n : cent-
vingt-cinq dollars par mois, tes det-
tes payees, la gene disparait de ton
foyer, tes enfants sont heureux, tu
renoues tes relations, te reconcilies
avec ta famille, et c'est le bonheur,
la vie ouverte devant toi.
Tu as lutt6. Tu as voulu. Tu n'en
peux plus : quoi bon livrer un
combat don't on se sait a l'avance
victim?

Et voilh que sa femme parole:

Ecoute, Michel, j'ai vu maman.
Elle m'a dit qu'elle a cause avec Pra.
lier, tu sais bien, Pralier, l'intime du
ministry. Le ministry lui a dit com-
me a : << Dites A Madame Ballin






PREFACE A LA VIE D'UN BUREAUCRATE
que nous sommes entierement dis-
poses A accueillir son gendre. Qu'il
nous 6crive une lettre sollicitant la
charge en question.>> Michel, pense
A ta femme, A tes enfants, a notre
misere. (Et, avec un sursaut de re-
volte:) Toutes mes amies sont mieux
habillees que moi! Accepte Michel,
cela te cofite si peu; au fond, tu se-
ras aussi libre qu'avant, et rien ne
t'emp8chera de penser A ta guise.
Mais vois, je suis jeune encore, j'ai-
me le monde, et je vis recluse com-
me une pauvresse. Je t'en prie, je
t'en supplies, accepted.
Elle parole, elle parole; lui s'enlise
dans une fangeuse lassitude.
Mais pour Dieu, qu'elle se taise.
I est perdu, c'est vrai, et bris6, mais





PRiFACE A LA VIE D'UN BUREAUCRAT
que cette femme cesse de marchan-
der son bonheur au prix de son ame
a lui.
II la repousse, se lkve...
Michel!...
Tais-toi!
Sa voix a perdu tout 6clat... La
douleur qui creuse 6trangement son
visage, ouvre des profondeurs de
desespoir dans la flamme de son
regard.
Et il s'en va, ridiculement droit
comme un ivrogne qui ne veut pas
tituber.

V.

Un pauvre bureau recoit sa d6-
tresse. Voici ses livres, ses derniers






PREFACE A LA VIE D'UN BUREAUCRATE

compagnons, mais d6laiss6s eux aus-
si, et converts d'une fine poussiere,
qui s'envole et joue toute dor6e dans
un rayon de soleil.
Voici des feuillets blancs entasses
sur la table, et puis d'autres couverts
de son 6criture, jaunie par le temps,
et I'encre dejA pilie.
Toute sa vie manque est la.
La tate entire les mains, il la r6-
capitule :
Suis-je limit par ma faiblesse
ou bien est-ce un desir inhumain
qui depasse les frontieres d'un but
que je ne veux, que je ne puis me
proposer, que lointain!
Au fond, il est possible que tout
ceci revienne aux < raisins verts .>
que je me persuade d6daigner, tan-





PREFACE A LA VIE D'UN BUREAUCRATE
gner, tandis qu'en raalit6 je ne suis
point capable du bond qui les met-
trait A ma port6e.
La question est simple : je suis
un rate aux dents agac6s par la vie,
cette grappe de fruits acides, A la-
quelle je ne puis mordre.
Mais A quoi me sert cette piteuse
analyse? Tout interrogatoire que
l'on fait subir a sa vie, laisse sub-
sister la question : Pourquoi? et
toute v6rit6 acquise p6niblement
content la simplicity de son expli-
cation ridiculement, en elle-meme.
Ou bien, tout se resume a dire :
A quoi bon? et justement quoi bon? > n'est pas une question,
mais une reponse.
D'ailleurs, n'est-elle pas la preu-








ve, cette analyse, la meilleure, de
ma faiblesse et de ma nullit6? L'in-
capable vaniteux fouille sans cesse
le vide qui est en lui, possede de
l'espoir farouche (et d'autant plus
cruel, qu'il sait cet espoir vain) de
se trouvers des qualitis m6connues.
Je crois Carlyle qui dit que l'homme
fort, qui connait de soi le peu qui
soit connaissable, ne doit pas se
tourmenter, mais se mettre au tra-
vail, et alors : < ce que tu peux fai-
re, fais-le en Hercule >>. HBlas, je
n'ai jamais eu cette fiert6 : mon
orgueil n'6tait que rancoeur centre
moi-meme, fiel rejet6 sur les autres.
Arrive a ces moments d'entiere et
douloureuse sinc6rit6, Michel se sen-
tait comme alleg6 et plus libre, mais






PREFACE A LA VIE D'UN BUREAUCRATE
cette dBlivrance ne dhrait pas, et
bientot il sentait avec angoisse le
poison le pinetrer a nouveau et I'6-
touffer: il 6tait comme un vase qui
se vide et se remplit ineluctable-
ment d'angoisse.
I, demeurati imrnbile, le front
pesant entire les paumes.
Ah! mettre uO terme a tout
eela En finir.
11 ouvrit un tiroir. L'arme 6tait
retournie vers 1ii. 11 regard sa pe-
tite geule noire et luisante.
U" geste, ime simple pression
du doigt, et i ma tempe, a ma vie,
a tmnaes nes mesesp je mets un
reuge point fial.
Mais it se seusit liehe.
IR ne referma. pas le tirtir, mais






PREFACE A LA VIE D'UN BUREAUCRATE

saisissant soudain une feuille blan-
che, il commenga lourdement, len-
tement :
Monsieur le Secrdtaire d'Etat,
Jai bien l'avantage...













TABLE DES MATIERES

Prdface ...................
Propos sans suite ...........
La Veste ..................
Fragment d'une Confession ..
Prdface ta la Vie d'un Bureau-
crate ...................











Copyright by Editions < La Presse,.


Tous droits reserves.












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