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Group Title: Lettre a mon ami Serge Corvington.
Title: Lettre à mon ami Serge Corvington
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Permanent Link: http://ufdc.ufl.edu/UF00075437/00001
 Material Information
Title: Lettre à mon ami Serge Corvington
Physical Description: 16 p. : ; 23 cm.
Language: French
Creator: Dorsinville, Roger
Corvington, Serge
Publisher: Impr. de l'État
Place of Publication: Port-au-Prince
Publication Date: 1947]
 Subjects
Subject: Politics and government -- Haiti -- 1934-1971   ( lcsh )
Genre: non-fiction   ( marcgt )
 Record Information
Bibliographic ID: UF00075437
Volume ID: VID00001
Source Institution: University of Florida
Rights Management: All rights reserved by the source institution and holding location.
Resource Identifier: aleph - 001511876
oclc - 24435271
notis - AHC4844

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LETTRE
a mon ami
SERGE CORVINGTON
PAR
ROGER DORSINVILLE








Mon cher Serge Corvington,


Aussi vrai que pour les hommes de bonne volont6, ii n'y
a qu'une chose qui compete, le cceur et le caractere, j'ai re-
connu que vous et moi nous sommes de la meme race. Nous
sommes des 6tres simples, de ceux que les hommes forts de
la terre regardent avec quelque d6dain, parce qu'ils ne
trouvent pas en eux la m6chancet6 sauvage qui est en eux-
m&mes, et que seule ils savent respecter.
Ainsi, votre lettre est d'une parfaite, honorable et envia-
ble naivet6, ignorant dans la simplicity de son dessein tous
les aspects malveillants, honteux, mais obscurs, d'une que-
relle qui ne s'est trahie au grand jour que recemment dans
un antagonisme ouvert et d6clar6 qui nous replonge en par-
tie dans le climate des luttes d'avant le 16 Aoft.
Je pose qu'en principle come en fait, 1'intention d'union
et de reconciliation des secteurs politiques et sociaux de
la famille haltienne divis6e, expose des le premier jour par
le President de la R4publique, 6tait dans sa sinc6rit6, par-
tag6e par tous les membres de son 6quipe.
En principle, parce que la d6mocratie don't nous nous r6-
clamions imposait I'union et la reconciliation comme une
necessity. Autrement, il aurait fallu que notre propos fit,
non pas la d6mocratie, mais la dictature de la classes.
En fait, parce que jusqu'a ces r6centes semaines oh des
attaques, publi6es d'abord dans un p6riodique stranger, puis
r66dit6es dans la press locale avec un acharnement inat-
tendu dans la violence et l'injustice, imposerent a nos amis
la lutte ouverte centre des contradictions renouvel6es, les
questions qui divisent, et notamn ent celle des hommes
clairs, avait etd laiss6e par eux de c8t6, et ils avaient ac-
cueilli avec confiance l'exp6rience que conduisait le Pr6si-
dent.
Avec confiance ils accueillirent la nomination au minis-
tire des ennemis irrdductibles de la veille.
Avec confiance meme le noyautement de certaines admi-
nistratiops par les amis de ces ministres, hier ennemis force-
nes du nom et de 1'espece Estim6. (Mais, nous disions et
pensions: Ce n'est pas une affaire de clan, mais d'une patrie
commune a sauver par des efforts communs).


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MUSCA i ..L
Aved confiance les pouvoirs laiss4s A Messieurs les Se-
cretaires d'Etat, qui les assuraient d'un minimum d'interven-
tion du Chef de l'Etat, et d'une vacance complete de l'esprit
de coercition.
Avec confiance le caractere moder6 des r6formes dans le
personnel administratif, qui respectait un tas de soi-disant
technicians don't 1'esprit et la volonte pouvaient a bonmdroit
etre suspect6s>. (Mais nous disions: Us ont eu si peu de
chances de servir dans des cadres honnates et actifs; peut-
6tre n'attendaient-ils que cette heure pour se mettre en
route.)
Avec une incroyable confiance la moderation mise a sa-
tisfaire les ambitions l4gitimes des jeunes noirs, car ils sont
legion les ingenieurs, les agronomes, les m6decins, les pro-
fesseurs, les comptables, les aspirants fonctionnaires de tous
ordres, les jeunes filles st6no-dactylographes ayant des pa-
rents pauvres qui frappent avec impatience jusqu'a cette
heure A nos portes, avec un air de reproche, I'air de dire:
iMais n'est-ce pas la maison de mon frere?2 ce qu'ils tra-
duisent quotidiennement dans un language plus simple: cMais
c'est mon gouvernement -gouvenmf pam> (Mais nous di-
sions: Nous ne pouvons tout de m&me pas balayer les autres
syst6matiquement de leur gagne-pain. Ils sont des haitiens
tout comme nous. Nous ne pouvons nous permettre, sous
pretexte de rendre dent pour dent, morsure pour mor-
sure, de tomber dans 1'exces meme que nous reprochions A
l'Ac6phale.
Ainsi done, sous Estim6, des multitudes d'hommes clairs
occupent en paix les functions publiques, sans etre troubles
dans leur jouissance.
Les autres, qui sont hors de ces functions, 6tendent et con-
solident leurs assises 6conomiques, investissent des capitaux
dans des entreprises industrielles, commercials, agricoles,
sans etre inqui6t6s dans leurs buts, dans leurs d6sirs, dans
leurs activities, sans qu'aucune autorisation, aucune signa-
ture leur aient jamais 6te refuses, sans qu'aucune pression
ait Wte faite, aucun chantage tent6 pour que l'un des n6-
tres obtint une ou des actions susceptibles de lui assurer
une part des b6n6fices.
Tel 6tait le climate jusqu'a ces derniers jours, et A la po-
litique de paix, d'union, de protection, inauguree par le


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citoyen Estim6, tous nous avions donn6 notre consentement,
et je le repete, pret6 notre confiance.
Mais, nous n'avons pas trouv6 chez tous nos bons amis,
chez tous nos merveilleux freres, un esprit qui r6pondit A
celui-l.
La main tendue a 6te accueillie avec mefiance: on n'y
croyait pas.
La main tendue a 6t6 accueillie avec m4pris: on n'en you-
lait pas. Tout au plus, essayait-on d'en avoir 1'air.
Et chez quelques Aryens des v6tres, mon cher et bon
Corvington, s'est durcie sur les col&res et les deceptions une
espece d'indignation f6roce, irremissible, qui ne nous ac-
ceptait pas.
Oui, a peine la premiere crainte passe, et quand on s'est
aperqu que nous ne venions pas pour < kay,, a peine s'6tait-on assure qu'on 6tait toujours de plein
pied dans la belle vie, quelques-uns se dirent: Ils ne doi-
vent pas rester 1. Et nous avons vu naitre et se d6velopper,
et se propager, et faire son chemin dans l'ombre ce qui vient
d'6clater au grand jour: l'offensive la plus subtile, la plus
tetue, la plus insidieuse, la plus injuste, la plus monstrueu-
sement anti-patriotique de toutes les offensives de propa-
gande.
Tout ce que je vais avancer plus bas, ce sont des faits.
Vous avez adress6 votre lettre au citoyen et a l'ami Dor-
sinville. C'est done le citoyen et l'ami qui vous r6pond.
Mais vous savez qu'il est en position pour connaitre et sui-
vre beaucoup de choses. Tout ce que je vais dire est vrai.
Vous l'ignorez sans doute, comme l'igorent les hommes de
bonne volont6 qui sont parmi les clairs. Mais j'espere, apres
que j'aurai parle, que vous comprendrez que nos amis qui
se montrent quelquefois nerveux, n'ont pas soulev6 la ques-
tion de couleur, mais qu'ils nous d6fendent centre elle. Nos
amis n'attaquent pas: ils mordent d'une dent dure dans la
couenne des bates f6roces.
LEUR propaganda, mais vous en avez saisi des bribes.
Quand 1'Ptablissement indispensable de certain fonction-
naires amis dans des postes de confiance entraina la r6voca-
tion obligatoire de certaines personnel, n'avez vous pas


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entendu dire autour devous: ce gouvernement fait la guer-
re aux mulatres.
Quand le President renouvela en parties le personnel du
corps diplomatique, n'avez vous pas entendu les m&mes pa-
roles. Et n'aviez-vous pas entendu dire aussi: Le prestige
du pays A l'6tranger va en souffrir.
N,'avez-vous jamais entendi dire que les mulAtres ne sont
pas regus au Palais. Un ami clair du President, un ami d'en-
fance qui le tutoie, et I'appelle par son petit nom, lui 6crivit
un jour tristement de sa province: 4J'ai voyage rautre se-
maine, mais je n'ai pas os6 p6entrer au Palais> (ou quelque
chose de semblable).
Mais ga, ce n'6tait que la propaganda grossiere, bonne pour
la consommation quotidienne afin de ne pas faire perdre le
goit de la haine. L'offensive 6tait plus coh6rente, et visa
surtout 1'ETRANGER.
C'est l'6poque ou I'etranger 6tait entretenu par nos pro-
pres nationaux dans l'id&e que notre gouvernement 6tait
anti-blanc, anti tout ce qui est clair, et que la bande qui est
au pouvoir pr6parait les masses A une extermination en r6-
gle de tout ce qui ne lui ressemblait pas.
Des tourists, des hommes d'affaires, des journalists qui
devaient venir dans le pays decommandaient leurs voyages.
L'un d'entre eux qui avait voyage quand m&me me dit:
cJ'ai voyage a mes risques et perils, parce que j'aime le dan-
ger. Un haitien que j'ai rencontr4 la-bas m'a dit qu'il 6tait
peu prudent pour moi de venir, que d'ailleurs les cercles
officials ne me recevraient pas. J'ai ete tout surprise de
vous trouver si aimables, et de trouver votre President un
homme si came, si maitre de lui.
Des hommes d'affaihes qui se proposaient d'investir des
capitaux dans le pays y regardaient a deux fois. On leur
avait dit que rien n'6tait si peu sur que la situation politique
d'Haiti. Tel de nos grands avocats se rappellera-t-il ce qu'il
eut A dire A des financiers et A des banquiers am6ricains le
12 Novembre dernier? Nous avons eu du mal A surmonter
cette propaganda, mais nous y 6tions parvenus. Decembre,
Janvier et F6vriel ont vu d6barquer ici toutes sortes de
blancs, tourists, journalists, hommes d'affaires. Selon l'in-
teret qui les conduit ici, cette terre leur parait un enchante-
ment ou une promesse. Le movement de sympathie est


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general. Mais voici que leur propaganda a repris ces der-
niers temps. Des patriots grandiloquents poussent le cynis-
me ou l'amour du bien public> jusqu'a se faire colporteurs
de leurs journaux fielleux don't ils embarrassment les l1ga-
tions 6tablies en Haiti. Ou savez-vous ce qu'ecrivent centre
nous au Chicago Tribune ou aux agencies de nouvelles com-
me l'UP nos patriots aux mains blanches. II vous faudrait,
mon cher Corvington, fire un petit tour A cette place oi
tout se sait pour d6couvrir l'ignoble visage de quelques-uns
des v6tres.
La propaganda a 1'exterieur n'etait qu'un des aspects de
leur jeu, tendant A discr6diter le Gouvernement, et A preve-
nir I'investissement des capitaux susceptibles d'aider au
d6marrage de notre programme d'action constructive.
II leur fallait la propaganda A l'int6rieur pour crier 1'agi-
tation. Ainsi, pendant que d'honnetes gens comme vous s'a-
justaient au climate politique nouveau et se pr6paraient &
travailler pour Haiti dans l'union qui fait la force, d'autres,
je veux bien qu'ils soient une minority du milieu de vous,
mais minority audacieuse, entreprenante, haineuse jusqu'a
la folie, ne pensaient qu'& nous tendre des pieges.
Dans leur programme entrait done l'agitation. Exciter
les masses; jouer sur leur mobility afin de les pousser a
l'inqui6tude, et pat l'inquietude, A des actions irr6flichies.
A Port-au-Prince, P6tionville, en plaine, et jusque dans
des provinces, notamment celles plus rapprochees de la Ca-
pitale comme LUogfne, Arcahaie, les gens simples et les
paysans commencerent a trembler, entendant parler de
el'auto de minuit.
Mais les noms de ces fant8mes d'un nouveau genre, jeu-
nes bourgeois de 1'elite, sont la dans les dossiers secrets du
service de renseignements. Quan& ils se surent d6masques,
l'offensive c6da.
L'agitation, mais il y a mille moyens de la cr6er, de 1'en-
tretenir.
Quelques-uns des v6tres avaient su depuis longtemps se
constituer dans les masses des cellules d6vou6es. Ils savaient
pouvoir computer sur la fidelity de quelques lieutenants.
Des mots d'ordre furent passes. La vie etait chere, 1'argent.
rare. Quoi de plus simple que de diriger les pauvres vers
les biens 6tal6s sous leurs yeux? C'est l'6poque o le prol6-


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taire entrait dans un magasin, marchandait la toile, et quand
on lui avait vendu, deposait deux gourdes sur lel comp-
toir, et s'en allait le juron A la bouche.-C'est l'epoque oh
un costaud pouvait entrer chez un syrien, s'emparer d'une
piece de toile, et s'esquiver, mon Dieu pas plus vite que ga,
en faisant des moulinets avec son biton. C'est l'epoque aus-
si oi de petites bandes de voyous parcouraient les rues
commerqantes du bord de mer en prodiguant des injures
aux strangers. Leurs poches 6taient bourrees de nickel et
de petits billets. Le soir, ils allaient au rapport et a la
paie dans tel coin de la Saline ou de Saint Martin. La Garde
fut alert4e sans bruit, l'ordre retabli.
Mais, c'est aussi l'6poque oi un soir, sans provocation,
les machines de la filature Brandt furent incendiees, oi des
ombres r6daient le soir autour des locaux menaces. Les or-
dres a la Garde devinrent drastiques, publics. et cet assault
cessa.
Mais on pouvait essayer aussi la propaganda directed
contre le gouvernement, propager des mots d'ordre: Depuis
deux mois, depuis trois mois, la richesse n'est pas encore
entree dans vos maisons. Mais qa, ce fut maladroit. La
propaganda du Gouvernement ouvrit la vanne de ses mee-
tings; nos fiddles touchaient chaque jour tous les points
strat6giques, et la confiance du people ne fit que s'affir-
mer davantage.
Alors on d6riva du Gouvernement vers 1'Administration
Communale. (Croyez-vous que je vous raconte des res>? Je pourrais mettre des noms derriere chacune de
ces tentatives). La tentative centre 1'Administration Commu-
nale 6tait d'autant plus habile que Messieurs les 6diles, li-
mit6s dans leurs moyens d'action et de propaganda, ne pou-
vaient d'eux-m&mes y fair tate. Elle fut tenace, tetue, dif-
ficile A noyer.
Il fallut tout- attachmentt que les masses avaient vou6
a leur President pour les persuader qu'en entrant dans ce
jeu, qui semblait simple ils donnaient tete baiss6e aux
mains de leurs ennemis.
Fut saisie aussi comme moyen d'agitation la reception ici
de 1'Ambassade dominicaine. Messieurs les super-patriotes
faisaient la legon au Gouvernement: criaient-ils, oublierons-nous, douze mille victimes? Des


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gestes h6roiquds furent faits dans un cabaret de nuit. Mais
1'agitation qui ne chiffonne que des plastrons empes6s et les
belles robes des belles dames n'en est pas une. La confiance
du people restait entire: salt-on, c'est qu'il a ses raisons.>
La meilleure des raisons, sympathique ami, etait sans
doute d'enlever a de faux patriots un atout traditionnel de
leur jeu.
En meme temps que l'agitation dans les masses, dans les
secteurs oi ils pouvaient computer sur leur propre action,
ils intronis&rent le sabotage de 1'ceuvre gouvernementale.
Le Gouvernement veut instaurer un ordre nouveau. L'or-
dre nouveau emprunte forc6ment au socialisme quelques-
uns de ses buts, don't une meilleure distribution des riches-
ses, une meilleure et plus equitable r6partition du profit des
entreprises, et quelques-uns de ses moyens, don't le deve-
loppement du movement syndical.
Ces choses, si elles n'dtaient imposes par la conception
meme des rapports entire les hommes, telle qu'elle a 6volub
jusqu'a nous, par le caractere de la d6mocratie du vingtieme
sickle, et par l'imp6ratif du d6veloppement 6conomique in-
telligent, nous l'auraient et6, bon gr6 mal gr6, par les com-
mandements de la R6volution de 1946.
Mais c'est la faute du Gouvernement, disent-ils, si les ou-
vriers sont devenus conscients de leurs droits, intraitables
dans leurs revendications.
C'est la faute du Gouvernement si nous ne pouvons plus
taper le pied pour que tout rentre dans l'ordre.
Alors, pour crier des difficulties au Gouvernement, on sa-
bote le syndicalisme. C'est l'inertie, les altermoiements, la
resistance. En meme temps (j'en ai la preuve pour au moins
un cas) par personnel interpose on pousse les ouvriers A
6tre plus intransigeants. On provoque la gr&ve et on en
rend la solution impossible.
C'est un jeu tres subtil et tres habile. Car ou le D6parte-
ment du Travail ne pourra pas suivre 1'ouvrier jusque dans
les r6clamations qui d6passent le potential 6conomique de
I'entreprise, et on fera dire a l'ouvrier: nants de l'ordre bourgeois.> Ou bien si le Gouvernement
tient bon A c8t6 de l'ouvrier, on jettera a ses dirigeants l'a-


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natheme par excellence: Vous 6tes des communistes.3 Et
puisque, presque tous les grands patrons sont clairs ou blancs
on aboutit A la rengaine inevitable: Ce Gouvernement ne
veut pas voir ce qui est clair.>
Car, mon cher confrere, ne croyez pas que c'est tout sim-
plement et tout naturellement que les groves de ces derniers
mois sont nees, puis sont mortes, puis sont ren6es> et puis
multiplies. De tres subtiles mains jouent dans tous ces
fils, et tant pis si on les voit, car citoyen Estime a jur6 de respecter>. Tout se fait librement
sous ce Gouvernement introuvable.
Ce Gouvernement, contredit dans ses efforts pour assurer
la reconnaissance des droits des travailleurs-ne le sera pas
moins dans son d6sir d'assurer des recettes fiscales suffi-
santes pour 6quilibrer son budget d'indigent.
Toucher au cafe qui assure h6r4ditairement le beurre de
vingt-cinq families. On cria haro sur le baudet. Vous voyez
bien que,ces gens sont des communists et des racistes.
Et voici qu'on touche encore A nos revenues. Horreur. On
se permet mgme des pr6elvements plus forts sur ceux qui
gagnent davantage. Il n'y a plus de respect.
Et un journal 6crira gravement que les taxes nous tuent.
Et qu'au moment oi nous recommandons d'exporter, nous
contrarions l'exportation du caf6. Et qu'au moment ot nous
faisons appel A 1'effort productif, nous taxons les revenues de
l'effort. Comme si le caf6 ne s'enlevait pas A n'importe quel
prix sur tous les marches du monde. Come si Haiti n'6tait
pas parmi les peuples les moins taxes de la terre.
Un americain s'4criait apres avoir consulted l'echelle des
pr6l6vements sur les revenues dans notre loi: oi le capitalist peut encore gagner ce qu'il veut. Dans mon
pays, Monsieur, 1'Etat a en mains un couteau de boucher
au lieu du petit canif don't vous servez>
Et la Chambre de Commerce pr6sente A grand fracas et
sous belle reliure un centre project pompeux, qui taxe en
some presque memement. Si le Gouvernement eit pr,6-
sent6 le project de la Chambre de Commerce, la CDC eGt
pr6sent6 en contre project celui du Gouvernement. L'essen-
tiel etait de pouvoir crier: veut pas voir les capitalistes ni les mulAtres. II a pr6sente
un project qui les ruine.


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Et le sabotage a ete introduit dans administration. Des
employs pays par le Gouvernement travaillent contre le
Gouvernement qui n'a fait que montrer sa bonne volont6.
Dans un cas particulier (je peux vous donner les noms et
la date) un employee attache la personnel d'un am6ricain
qui devait visiter certain endroits en rapport avec des in-
vestissements qu'il voulait faire, a pass son temps a 1'en
decourager et a m6dire du Gouvernement. Cet Am6ricain
a pens6 lui-meme, et dit, que c'etait d6goCtant.
Dans un autre cas, oi il s'agissait de 1'6tablissement de
certain entreprise commercial, a chaque suggestion que
faisait 1'6tranger, il lui 6tait r6pondu: ne crois pas> ou . Cet hornme me dit:
cJ'ai eu l'impression tres nette que cet employ ne voulait
pas voir cette affaire, et n'aime pas sen pays.
Un autre, employ superieur d'une administration 4tran-
gere qui collabore de pres avec le Gouvernement, passe son
temps A signaler aux blancs ce qu'il appelle les fautes du
Gouvernement, et, naturellement, son racism.
Un autre encore fait passer a 1'etranger tous les renseigne-
ments qu'il peut, d6favorables a nos affaires. II a ete, aux
Etats-Unis, donn6 entire deux grogs par son correspondent
meme.
Mais vive la Democratie. Sous Estim6, on peut se per-
mettre n'importe quoi, meme de se moquer de lui. Et puis,
on ne peut pas nous r6voquer, nous crierions bien haut que
ce Gouvernement de noirs fait la guerre aux mulatres.
Et le sabotage par inactivity. On 6tait habitu6 A ne rien
faire au-del& d'une petite routine. Eh bien non, on ne va
pas nous faire travailler. *
Quoi, les agronomes, aller aux champs? S'ils y vont, il
faudra les y trainer Et les constructions en chantiers ne
s'6elvent qu'& regret, comme si elles aussi 6taient afflig6es
de lourds chagrins ou de rhumatisme des jointures.
Et qu'on nous fiche la paix. Vive la D6mocratie. Sous
Estim6, nous n'irons pas plus vite. Et s'il n'est pas content,
eh bien nous non plus nous ne sommes pas contents. Et pour
commencer, nous n'emploierons pas ses amis. Alors quand
tous ces bonshommes qui avaient fait champagne pour lui
sous les roches, les batons et le m6pris ne trouveront rien


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A bouffer, eh bien ils se mettront en colire, eux aussi, et ils
le flanqueront a terre, eux tout seuls.
Mais vous vous demandez sans doute, mon cher Corving-
ton, vous qui n'auriez pas accepted le quart de la moiti4 de
telles injuries: Lui? II n'est pas press. II a une grande oeuvre i accom-
plir. II observe et jauge les homes. Amis et ennemis, il
les sonde a leur valeur. Je sais qu'il pre4fre un ennemi
loyal et franc a un ami malhonnete et dangereux. II sonde
les reins. Et quand 1'heure sera venue, seulement des hom-
mes seront a ses c8tes. A ce moment-la, rien ne l'arretera.
En attendant, vive'la Democratie. A ce moment-l, beau-
coup de vos amis seront a ses c68ts, Corvington, mais assu-
rement aucun de ces tristes sires qui auront accumul6 l'un
sur l'autre pour nuire ces tristes moyens parmi lesquels j'en
viens maintenant au MARCHE NOIR.
Certes ils n'ont pas invent le march noir. C'est la plaie
inevitable des 6poques oi la demand est plus forte que
l'offre. Je suppose meme que trbs peu l'ont directement et
effectivement pratiqu6, mais ils l'ont systematiquement pro-
voqu6 et entretenu.
Le Syrien, travaillU par leur propaganda, ne commandait
plus de tissus, et les commergants d'entre eux 6vitaient
comme la peste de commander du savon.
Au moment ou, faute de savon, le pauvre portait d'in-
nommables livr6es et oh les poux florissaient dans la crasse
paysanne, des quotas de savon disponibles pour Haiti at-
tendaient aux Etats-Unis le bon vouloir de nos capitalistes.
Mais le capital, entet6 plans sa greve, ne d6gelait pas.
J'ai vu un ministry, en pleine disette de savon, offrir des
commander a des commergants haitiens qui les repousserent.
11 fallait que le people criat. Alors on lui dirait: Vous
voyez bien que le Gouvernement se fiche de vous.
Le Gouvernement s'4tant fait importateur de savon, un
journal bien pensant ecrivit: oQuelle formule nouvelle. Nous
sommes en plein Etatisme. C'est du communisme> Ignorant
ou complice?
Le Gouvernement ayant 6tabli un office de contr6le des
prix et des listes de distribution, on crie: Quelle aberration!


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Ce sont des entraves a la liberty du commerce. Un principle
souverain est viol6.
Quand la liberty du commerce sera r6tablie, vous les en-
tendrez dire: cLe commergant a regu liberty de nous 6gor-
ger.3
Ou bien comme je l'ai entendu de la bouche de l'un d'entre
eux dans l'obscuritk d'une salle de cinema: aIls se sont assez
engraisses dans le contr8le du commerce. Maintenant ils
lichent les r&nes.3
Celui-lA mettait en oeuvre l'une des forces les plus par-
ticuli'rement odieuses et tenaces de leur offensive: L'AC-
CUSATION D'IMMORALITE.
A les entendre, ce Gouvernement est compose d'une bande
de jouisseurs a peine moins voleurs que la Lescotaillerie, et
certainement plus coupables.
Je veux bien croire que dans le maquis du march noir,
des bandits-fonctionnaires se trouvent lach6s. Ce n'est pas
la premiere fois; ce ne sera pas la derni6re, et Haiti n'aura
pas invented cela. *
Mais il leur faut confondre le Gouvernement tout entier
avec quelques fonctionnaires indelicats. Et leur parti-pris se
manifeste a ce qu'ils s'en prennent avec une rage forcenee
a l'entourage imrediat du President, a quelques jeunes hom-
mes de l'equipe du Palais National qui sont notoirement
pauvres, n'ayant que leur salaire qu'ils divisent entire dix
mille, qui se pretent entire eux les quelques dollars don't ils
ont besoin en fin de mois, et qui n'ont jamais tremp6 dans
aucune combinaison.
Cela ils le savent. Mais il faut qu'ils calomnient vernement>. Et violent les 16gendes. *
Rien n'a plus indign6 une parent a moi que ma femme
harcelait depuis deux jours pour lui trouver un litre d'huile
dans les boutiques que de s'entendre demander un peu
d'huile par une amie. < sais que Dorsinville en a des drums qu'il revend au detail.>
C'est cela que vous pouvez lire entire les lignes de nos
professeurs de morality qui auraient beaucoup a apprendre
de nous en v6rit6, car a notre place, au lieu d'etre comme
nous des gueux, ils auraient d6ej trouv6 moyen d'ajouter
champs a champs et maisons a maisons jusqu'A poss6der
tout le pays.


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Mais la vieille voiture potissive de Jean R6my, qui faisait
iire l'autre jour a un badaud mienne qui conserve le souvenir d'une beauty et d'une gran-
deur passes, cela leur fait 6crire que 1'entourage immoral
du President s'est abattu dans les jouissances.
Quand mes amis s'6nervent, ils ont raison. I1 est vrai
qu'on dit qu'ils s'encanaillent. Dignes gens toujours si shares
de ce qu'il convient de faire. Honnetes gens don't la bouche
ne dit, don't la plume jamais n'4crit de grossieres injures.
Mais, mes amis ont la conscience des justes, qui ne pardonne
pas.
Le mot d'ordre de tuer le Gouvernement par I'accusation
d'immoralith est passe du la grande press. Il est
devenu si clair qu'on lit au travers le double but lichement
poursuivi: diminuer la confiance des masses, et nous perdre
dans 1'esprit de 1'etranger.
Comme toujours maladroits dans leur haine, ils ont trahi
leur dessein par quelques mots de trop. Un de leurs jour-
naux ecrivait r6cemment: ami, ne touchez pas au people, et n'essayez pas de parler
au colosse; il vous r6serverait des surprises.
Presque tous ils 6crivent: Comment l'etranger aurait-il
de la consideration pour de telles gens? Comment inves-
tiraient-ils ici leurs capitaux?
Ce n'est plus du fil blanc qui coud leur malice, c'est du fil
au neon.
Mais enfin, direz-vous, mon cher et logique ami, je vois
bien qu'ils attaquent, et j'admets leur injustice, mais A qui
voulez-vous que tout cela profit, s'ils reussissaient. Vous
me direz
, mals cet Aussi, vous dirai-je, intelligent camarade, penchez-vous
sur leur encrier, penchez-vous bas, plus bas encore, jusqu'A
le toucher du nez, et vous sentirez qu'il s'en d6gage une
strange et compo-ite odeur de pite, de sucre, de bananes et
de citronnelle.
Il y a 1h une iiarfia capitalist, et n'en doutez pas un seul
instant, son leader, le nouveau roi.
Petit a petit, on a appris a beaucoup d'yeux i se turner
vers lui, et une timide esperance a fait battre bien des
cceurs.


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Lui, joue toutes les cartes. Celle de l'homme 6nergique et
travailleur qui a reussi sa vie. Curieux pays oi les r6puta- 19M
tions sont si faciles. On ne va jamais regarder au-dessous des UA
cartes sur combien d'escroqueries et de spoliations se bitit
la fortune.
La carte de l'6tranger. Avec lui, bien sir, les interets se-
raient saufs. Pas de lois, hein, pour faire que les companies
soient d'un meilleur profit a la terre et aux bras qui les
soutiennent.
Et meme la carte du people. LA ou il le peut. Naturelle-
ment A coups d'argent. Et de rhum la bonne ann6e.>
Vous comprendrez maintenant, camarade, pourquoi les
leaders de notre classes ont, justement maintenant, ouvert la
bouche pour dire: Prenez garden. Mais ceci est moins une
menace qu'un conseil de renoncer & la folie.
Le citoyen Estim6, le Gouvernement Estim6 sont un ins-
tant de notre combat. Ce combat va au-delA de chacun de nos
propres destins. Commence en 1804,.plus haut, 1802, plus
haut avec l'homme de Breda, et plus loin dans le temps, et
d6bordant 1'espace, 89 et les droits de chaque homme, et
plus loin et plus haut, beaucoup plus loin et beaucoup plus
haut, l1 ou un doux Nazarden, marquant la limited de l'esprit
d'esclavage et de m6pris, prononce sur la terre lancee dans
l'experience d'une civilisation nouvelle: Tous les hommes
sont freres.
Aprbs ces mots, jamais le monde ne put etre le meme.
Malgre tous les ressauts de la barbarie native, malgr6 la
violence et l'injustice, jamais l'espece des hommes ne put
4chapper A I'empreinte de ces mots, et ainsi commenga le
combat des humbles sur la terre.
Apres le 11 Janvier 1946, jamais plus Haiti ne pourra etre
la meme. Nous ne sommes plus pr&ts A etre vassalis6s.
Nous demandons la liberty de gouverner, et I'aide de tous
pour gouverner. Nous voulons d'un Gouvernement de paix,
de travail et d'union. Nous voulons d'un Gouvernement
just et fort. Nous ferons un Gouvernement just et fort.
Nous avons contempl6 la sottise des uns, l'ineptie des autres,
pris horreur. des bas appetits de quelques-uns et piti4 de la
b&tise de certains. Nous avons annonc6 un programme et mis
en place les rouages. Li6s par des engagements interna-

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Date Due


tionaux qui limitent notre action, nous avons voulu savoir
quelle est la longueur de nos bras, quelle sera 1'4tendue de
nos moyens d'action. Nous attendons la reponse, et n'avons
permis, par aucune indignity, A aucune personnel honnete de
douter de notre bonne foi. On a agit6 devant nos yeux tout
ce qui devait nous exciter A la colire, et nous sommes rests
calmes. On a voulu provoquer notre violence, et nous som-
mes rests calmes, pleinement maitres de notre volont6 et
de nos desseins. Nous n'avons 1'intention de faire la guerre
A personnel.
Mais Messieurs, pour l'amour de cette patrie, laissez tran-
quille le citoyeri Estime. Ceci n'est pas une menace, mais
un conseil
Faites de opposition. Nous la savons utile, nbcessaire.
Mais qu'elle soit just, destine dans son propos & redresser
des erreurs et non & renverser un Gouvernement, destinee A
nous aider a bien faire, et non A essayer de nous detruire.
Ne nous donnez pas l'impression que vous n'aurez cesse ni
repos tant que vous n'aurez pas eu notre scalp et mis sui le
tr6ne, avant le temps, un roi nouveau.
Mais je m'apergois, estim6 ami, que je m'adresse par-
dessus votre tate, et fort impoliment, A d'autres qu'a vous.
C'est que je suis sur le point de finir, et 6largis ma pero-
raison. Mais je n'ai pas besoin d'aller si loin, ni de monter
bien haut pour vous toucher. Nous serons toujours c6te A
cote, lies ensemble dans le cercle d'or qui unit les Ames de
bonne volonte.
Je voudrais que ce cercle s'agrandisse et emprisonne tou-
tes les ames, mais hnas la folie et la m4chancet4 des hommes
sont inguerissables. Alors, disait 1'historiographe de Pin-
gotinie til reste une bonne action A faire. Le sage amassera
assez de dynamite pour faire sauter cette plankte. Quand
elle roulera par morceaux A travers 1'espace, une ameliora-
tion imperceptible sera accomplie dans l'univers et une sa-
tisfaction sera conn6e a la conscience universelle. qui d'ail-
leurs n'existe pas.>





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f '' .V




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