• TABLE OF CONTENTS
HIDE
 Front Cover
 Preface
 L'esclavage et le trafic des noirs...
 La societe Francaise de Saint-Domingue...
 Bibliography
 Petion et Bolivar














Group Title: Bibliotheque de la Societe d'histoire d'Haiti
Title: Pages d'histoire
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Permanent Link: http://ufdc.ufl.edu/UF00074089/00001
 Material Information
Title: Pages d'histoire
Series Title: Bibliothèque de la Société d'Histoire d'Haĩti
Physical Description: 67 p. : ; 24 cm.
Language: French
Creator: Bellegarde, Dantès, 1877-1966
Publisher: Impr. Chéraquit
Place of Publication: Port-au-Prince
Publication Date: 1925
 Subjects
Subject: Slavery -- Haiti   ( lcsh )
History -- Haiti   ( lcsh )
Genre: non-fiction   ( marcgt )
 Record Information
Bibliographic ID: UF00074089
Volume ID: VID00001
Source Institution: University of Florida
Rights Management: All rights reserved by the source institution and holding location.
Resource Identifier: aleph - 001062824
oclc - 23830435
notis - AFE6759

Table of Contents
    Front Cover
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    Preface
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    L'esclavage et le trafic des noirs dans l'ile d'Haiti
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    La societe Francaise de Saint-Domingue en 1789
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        Les blancs
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        Les affranchis
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        Les esclaves
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        La vie a Saint-Domingue
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        L'Heritage
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    Bibliography
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    Petion et Bolivar
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Full Text





DANTES BELLEGARDE


PAGES D'HISTOIRE




I.- L'Esclavage et le Trafic des Noirs dans I'ile d'Haiti.
II.-La Societe Francaise de Saint-Domingue en 1789.
III.-Petion et Bolivar.


.Prix: G. '2.











BIBLIOTHEQUE DE LA SOCIETY O'HISTOIRE D'HAITI
PORT-AU-PRINCE
IMPRIMERIE CHERAQUIT
ANGLE DES RUES FEROU ET DOCTEUR AUBRY

1925














PREFACE


J'ai prononce le 14 decembre a la Sociti d'Histoire et de
Gdographie d'Ha'ti une conference sur les origins de la nation
haitienne. L'interct que le public a bien voulu y prendre m'en-
courage a publier les trois etudes qu'on va lire.
Les deux premieres firent la matiere de deux conferences que
je donnai, en 1903, au course d'une serie de lecons sur I'histoire
d'Haihi organis6es par a l'Association de l'Ind6pendance Nationalev
comme preparation aux grandes fetes du Centenaire. Les sujets
qui y sont traits me paraissent d'une capital importance pour
la connaissance et l'explication du presentD haitien.
La Revolution de 1789 et celle que nos p&res accomplirent
horoiquement en 1804 ont sans doute detruit la society francaise
de St-Domingue : celle-ci survit cependant par ses prejug6s et ses
coutumes dans l'Ame de la nation qui en est la fille et qu'elle a
marquee de son indelebile empreinte.
Comment s'est former cette soci&et colonial ? Sur quelles
idees et quels sentiments a-t-ellevcu ? Quels vices ou quelles ver-
tus a-t-elle pu leguer A son heritiere ? VoilA les questions aux-
quelles j'ai essay loyalement de repondre. J'espere que le lecteur
trouvera dans ces courts 6tudes assez de faits i opposer, pour ex-
pliquer quelques-uns de nos tAtonnements et beaucoup de nos
erreurs, aux ecrivains qui, oubliant nos origins et mdconnais-
sant nos efforts, nous reprochent Aprement de o'avoir pas avanc6
d'un pas plus rapide sur le chemin de la civilisation.
Que la society haitienne, malgr6 ses tares, ait de belles qualities
et de hautes vertus, qui pent en douter apres avoir lu sa dou-
loureuse histoire? C'est pour la montrer dans l'un de ses magni-
fiques elans d'amour et de fraternity que je reproduis ici egale-
ment 1'etude sur PMtion et Bolivar, ecrite pour la Revue de I'A-
marique laline (no du ler de6embre 1924) a I'occasion du cente-
naire de la memorable bataille d'Ayacucho.


22 Decembre 1924.


D. B.
















b'llsclaea o et le Trlfic dos Noirs
DA NS

L'ILE D'HA1TI




( Domineri telle semble etre la loi de homem. L'histoire
n'est que le recit des luttes qu'il a livrees a la nature pour la
soumettre, aux autres 6tres pour exercer sur eux un ( chim6-
rique empire ), a lui-meme pour essayer de commander A ses
passions ddbordan tes et de les diriger vers un but fixed par sa
raison dorinatrice. A cet instinct de la domination il joint une
tendance aussi irresistible : 1'amour de la propriel6. La propriet6
est pour lui comme une sorte d'agrandissement de l'etre, un 6pa-
nouissement, un rayonnement de sa personnalit6 sur le monde
exterieur. Or c'est dans l'asservissement de son seinblable que
I'homme trouve pleinement la satisfaction de cette double ten-
dance. Quel contentement plus vif que celui de ponvoir imposer
sa volontd & un etre fait comme soi, ayant les mnmes facullts
que soi et comma soi portant au fond de l'Ame le desir de
se faire obeir d'un autre plus faible ? Quelle orgueilleuse joie que
de pouvoir disposer de la vie de cet etre, de sa liberty biens
don't on sent soi-meme tout le prix puisqu'on les possede sa-
chant qu'il souffre de cette mutilation de sa personnalit6, qu'il
en souffre dans son coeur et dans sa chair! Cette joie superbe -
il faudra des siecles et tne evolution considerable dans les
idEes morales pour que I'homme en comprenne toute la
barbarie. Et m6me aujourd'hui, ne voyons-nous pas fr6quem-
ment s'accomplir sous combien de sp6cieux pretextes! des
abus de la force, des attentats A la liberty, manifestations de cet
instinct qui dort dans les profondeurs obscures de la conscience
et qui se reveille, A de certaines heures, terrible et sauvage,
comme avide de se prouver A soi-m6me sa propre puissance en
detruisant et en infligeant la souffrance ?
De cette double tendance est nd I'esclavage. Au debut, en effect,
la servitude de l'ho mme par I'homme n'a pour seul fondement
que le droit de la force qui pe rmet de dominer son semblab!e, de










PAGES D'HISTOIRE


la force purement physique. L'esclave est celui qui a succombd.
Sa d6faite prouve son inferiority. Le prisonnier de guerre passe
sous le joug et devient la chose de celui qui a Atd assez fort pour
le soumettre A sa loi. Et cola est deja un progres, car il denote
un certain respect de la vie humaine. A I'origine, le prisonnier
Btait impitoyablement tue. Comme prix de la vie qu'il conserve
il perd sa liberty.
Ce respect de la vie n'en marque pas moins une tendance
dgoiste. L'homme a des besoins que la civilisation, A measure
qu'elle se developpe, rend de plus en plus nombreux. Pour les
satisfaire ii doit travailler. Les choses qu'il a autour de lui, ma-
ti6res et forces, ne deviennent des utilit6s que lorsqu'elles sent
approprides. Or cette appropriation n6cessite un effort. C'est 1'es-
clave qui fera UIsormais cet effort. Le maitre se contentera de
jouir.
( L'homme a de l'aversion pour 'effort, observe M. Yves Guyot.
Le plus fort cherche a faire faire l'effort par le plus faible et A
conserver la satisfaction pour lui. Le premier Atre qui se trouve
dans ces conditions est la femme. La femme commence par etre
I'esclave de !'homme... Du m6me sentiment est venu l'esclavage.
Le vainqueur s'est arrog6 le droit de satisfaire son besoin; il im-
pose au vaincu le devoir de faire I'effurt. L'esclave est consid6r6
comme un outil plus commode, plus producleur que tout autre.
Presque tous les peuples, partant de cette idde, ont cherche, non
A travailler par eux-m6mes, mais a d6pouiller les autres, puis A
se procurer des esclaves qui travailleraient pour eux. v
L'esclavage ainsi envisage serait-il done legitime? Oui, procla-
me Grotius, car il derive d'un contract on du droit de la guerre.
Oui, rdpond Hobbes, en vertu de la loi du plus fort. Oui, affirme
Bossuet, car ii est la sanction du droit du vainqueur...
Mais ce n'est pas en vain que l'esclave vit a c6te de son maitre.
Peu A pen des rapports s'6tablissent entire eux et par 1'accoutu-
mance la ferocitl primitive s'6mousse. II entire de plus en plus
dans I'intimit6 de son vainqueur, et 1'instinct de sociability -
tout aussi puissant que I'instinct de domination faith son oeu-
vre lentement, mais stfrement. Aussi voyons-nous A AthBnes et
& Rome l'esclave faire parties de la famille, oa ii n'etait admis
qu'apres une ceremonie qui l'initiait aux mysteres du culte do-
meslique, s'elever de plus en plus dans la consideration de
son maitre, passer de la condition purement servile A cell moins
humiliante d'affranchi. Ces tapes successives sont caractdrisdes
par trois, tefmes latins: servus, rappelant que I'esclave fut d'a-
bord un prisonnier de guerre; famulus on familiaris, le mon-










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trant ddej membre de la faimille ; clients, condition qui ne le sou-
mettait plus qu'A certaines obligations envers son ancien maitre
devenu son patron.
Le droit brutal de la guerre ne suffisait plus A justifier I'es-
clavage, puisque personnel ne peut se dire a l'abri des coups de
la force, la force 6tant le plus souvent aveugle. II fallait trouver
mieux. Aristote vint qui compl6ta la thdorie en ajoutant a la su.
p6riorit6 physique la supdriorit6 morale. La servitude se 16gitime,
d'apres lui, par I'in6galitW des facult6s intellectuelles entire les
hommes. II est necessaire, dit-il, que dans toute organisation
il yait quelqu'un qui command et quelqu'un qui ob6issse. 11
faut toujours un ouvrier ou un outil; l'esclave est un outil ani-
me; c'est quelque chose come ces statues d'airain que fabri-
quait DIdale ou HEphaistos ; I'esclave dans la mason est un ins-
trument vivant, c'est l'organon pro organ6n, un outil necessaire.
D'autre part, it serait tres prdjudiciable pour I'esclave d'etre af-
franchi; car, par hypoth6se, c'est un etre qui n'a pas de raison
pour commander )...
L'hypothese est rejouissante.
Nous pourrions nous ktonner de voir un si grand esprit soute.
nir pareille th6se. ea rdponse au rhdleur Alcidamas qui procla-
mait que ( la nature n'a pas fait d'esclaves ). Et nous serious
peut-6tre tents de r6peter avec Cyrano de Bergerac qu'Aristote
accommode trop souvent les principles a sa philosophies plut6t que
V'accommoder sa philosophies aux principles. Mais rappelons-
wus si cela peut etre une excuse que les esclaves dtaient
g16ralement traits a Athenes avec une extreme douceur, qu'ils
Paient tries facilement de leur condition primitive a celle des
me6ues, c'est-a-dire des strangers, qu'ils pouvaient se consti-
tuers petit p6cule et qu'il y en eut meme qui amassIrent de
gross fortunes. (*)
Nouvons, d'autre part, que les <( riches Romains possddaient
plusieumilliers d'esclaves dresses a toutes les occupations, I'en-
seigneml, la musique, agriculture, 1'industrie, la comptabi-
lite >. ( ;'ait, ii est vrai, dans unJ vue le plus souvent int6-
ressee qu, leur faisait acqu6rir ces connaissances don't le mai-
tre tirait t soit pour I'instruction de ses enfants soit pour la
bone niar' de ses aflaires. Mais si les enclaves n'6taient pas

(*) Aristo est pas le seul philosophy qui ait approuv6 I'es-
clavage. Presq s les grands penseurs del'antiquit6 ont cher-
ch6 a le justi V. Wallon, Histoire de l'esclavage dans I'an-
tiquite.
(--) S. Reina r- Manuel de philologie classique.










PAGES D'HISTOIRE


au point de vue juridique consid6res come des personnel -
Varron les consider, de mrime que les bceufs et les charrues,
comme de simples instruments de travail -du moins,on ne me-
connaissait pas tout a fait leur quality d'hommes, puisqu'il leur
etait permis de cultiver leur intelligence et d'oublier parfois
dans le culte disinteressd de 'art I'abjection dans laquelle on
les maintenait quand mnme.
II ne faudrait pas croire cependant que les Romains trailaient
leurs esclaves avec humanity. Vous connaissez pour ne vous
rappeler que ce seal example I'histoire de ce patricien qui
nourrissait les poissons de son vivier avec des esclaves vivants.
Les tirades v6hementes do Juvenal contre la cruaut6 des maitres
ne sont pas hlas de la simple declamation.
Deux faits contribuent A precipiter la ruine de 'esclavage an-
cien : le progris du stoicisme dans la society romaine et la nais-
sance du christianisme. Les stoiciens posent en principle l'6ga-
lite rationnelle des hommes. Aussi les jurisconsultes de l'empire
tont-ils reposer la servitude, non comme autrefois sur la jus na-
turale, mais sur le jus gentium, fondement infiniment moins so-
lide. (*)
Le christianisme, en proclamant la fraternity et 1'galitd des
hommes, fait tomber les barrieres qui scparaient les individus et
les peuples, r6tablit la dignity humaine mutilde dans l'esclave et
appelle tous !es 6tres A la jouissance des memes droits et a I'ac-
complissement des memes devoirs de charity et d'amour. ( Ai-
mez-vous les uns les autres, car vous etes freres, ) voilA la grande
parole qui, jetoe dans un terrain que la philosophie avait ddjA
prepare, allait fleuriren oeuvres magnifiques par la transforma-
tion des conditions du gouvernement et l'affranchissement mo-
ral de l'individu.
L'esclavage cependant ne disparut pas tout de suite. La ser-
vitude cessa d'etre personnelle pour devenir territorial, et apr6s
avoir passe par 1'Ftat interm6diaire du colonat, I'esclavage, a par-
tir du Xe siecle, se transform en servage, c'est-A-dire en servi-
tude de I'homme attach A la terre adjectus glebx,- comme
il n'y a pas encore longtemps ii sdvissait en Russie.
C'est sous cette forme adoucie que l'esclavage r6gna en France
de la lia du moyen-age au commencement du XIVe si6cle oh,
par sa belle rdonnance d u 3 juillet 1315, qui fut aussi d'ailleurs
une measure fiscal, Louis X le Hutin d6clarait tous les habitants
de France a francs de nom et de droit s et imposait aux serfs du
domaine royal le rachat de leur liberty. Mais ce ne fut jamais


(*) Fustel de Coulanges.










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complement que l'csclavage cessa d'exister sous sa premiere
forme de servitude personnelle.
M. Ed. Biot ecril: v Au X[IV siicle la traite des esclaves con-
tinuait dans toute I'Espagne ; des liaisons espagnoles faisaient
metier d'enlever des clhritiers et de les vendre aux Maures. 11I
ajoute plus loin: (( Les edits du XVIIe siecle nous montrent en-
core des esclaves chretiens en Espague. II1 en dtait d'ailleurs de
mume dans les villes iraliennes et dans le Roussillon, ob, d'apres
MM. Auguste Brutails et A. Villard, ii y avait, jusqu'au XVIIe
siecle, des esclaves blancs et mume des ( noirs qui venaient d'un
peu partout ). L'introduction de ces noirs en Europe etait due
notamment aux commercants venitiens qui augmenterent leur
traffic de bktail human apres les grandes guerres des croisades
don't I'un des effects avait 6t6 de rendre plus vit le prejug6 con-
tre le paien. Celui-ci, dans I'opinion g-nerale, ( miritait d'etre
esclave ). II est vrai que les Maures rendaient la pareille aux
chr6tiens, puisque i'esclavage est l'une des institutions fonda-
mentales de I'islamisme.
Mais 1',v6nement qui allait donner une extension formidable
a cette pratique barbare fut la d6couverte de l'AmeBique. Ce qui
distinguera i'esclavage amnricain et principalement I'esclavage
antillien, ce sera la substitution, partielle au debut, complete
plus tard, de l'6lIment noir a l'6mrnent blanc; ce sera I'asservis-
sement m6thodique, syst6matique, de toute une race; ce sera
surtout le commerce de cette merchandise d'un nouveau genre
organism, r6glemeqt6,- prot6g6 par des rois, justifi6 par des 6co-
nomistes, 16gitim6 par des philosophes, defendu par des repr6-
seotants attitr6s de la religion. L'esclavage qui, dans I'antiquit6,
avait 6te une a consequence de l'etat social)), va devenir une ins-
titution reposant entierement sur l'exploitation cupide d'une
race pr6tendue infdrieure.
L'histoire de l'eselavage amdricain sera tout entire domin6e
par la traite des negres d'Afrique.


La question s'est pos-e de savoir A quel moment a commence
la traite des noirs dans le Nouveau Monde.
On peut affirmer que, d6s 1501, des noirs avaient kt6 conduits
dans les Indes Occidentales; mais ils n'y 6taient que toleres,sui-
vant le P. Charlevoix. Un edit du Roi Catholique repoussait net-
tement cette nouveaute, et Nicolas Ovando, grand commander
de Hispagnola, s'dtait vivement oppose a l'introduction dans I'ile
des Africains qu'il consid6rait comme une nation indocilele et










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fiRre) pouvant entrainer dans la rdvolte les Indiens trop fai-
bles. (*)
Mais les durs travaux des mines, les mauvais traitements in-
fliges aux malheureux Indiens, la cupidit6 insatiable des Espa-
gnols en qu6te du pr6cieux metal, les r6voltes suivies de mas-
sacres avaient, en I'espace de dix-sept ans, fortement affaibli la
race r6veuse et tendre qui peuplait la ( merveilleuse Quisqueya.
Malgr6 1'dloquence avec laquelle Las Casas plaidait leur cause a
la Cour d'Espagne, le sort des Aborigines ne s'6tait gu6re am6
lior6. Tant6t ils 6taient d6clar6s libres ; antOt on revenait sur la
decision prise ou on I'affaiblissait par des restrictions qui ren-
daient inefficace la measure primitivement r6solue. Avec la mort
d'Isabelle de Castille, leur dernier espoir s'etait 6vanoui.
Le syst6me des repartimientos, mis en vigueur apres la rebel-
lion de Francisco Roldan, consomma leur ruine. a En 1507, dit
Charlevoix, il ne restait deja plus dans l'Ile Espagnole que 60.000
Indiens, c'est-a-dire la vingtibme parties de ce qu'on y en avait
trouve quinze ans auparavant, suivant ceux qui en mettent le
moins. )) Las Casas, en 1547, estimait a 15.000.000 le nombre des
Indiens que les Espagnols avaient fait prir (**)
On commenca par transporter ilans I'ile les habitants des lies
Lucayes, sur la demand d'Ovando qui avait expose au Roi la
necessity imperieuse de convertir ces sauvages a la religion du
Christ. Je n'ai pas besoin de dire ce que cela signiflait. Mais la
chose ne march pas sans difficult, et malgr6 un premier succs
d'un nomm6 Nicueffa, il fallut renoncer, les Barbares s'6tant mis
I
(*) Christophe Colomb decouvrit I'ile d'Haiti le 6 decembre
1492. I1 I'appela Hispagnola ou Petite Espagne. II partit de cette
lie le 4 f6vrier 1493 et arriva en Espagne le 15 mars suivant. Pen-
dant son absence les Indiens, exasperes par les mauvais trai-
tements des Espagnols, massacrerent la petite garnison qu'il
avait laiss6e dans le fort de la Nativite. Colomb revint en no-
vembre 1493, avec 1500 volontaires recrut6s dans les meil!eures
families de Castille. AprBs une brillante victoire remport6e sur
les Indiens en 1495, le (grand amiral de I'OeMani 6tablit une
servitude des plus dures dans la parties oriental d'Hispagnola. II
envoya en Espagne 300 indigenes qui devaient y servir comme
esclaves. La reine Isabelle les fit mettre en liberty. Thomas
Madiou.
(**) Ces chiffres sont certainement fort exag6r6s, meme ceux
qui sont indiqu6s par le P. Charlevoix. L'historien haitien Tho-
mas Madiou remarque justement que ( si la population de I'lle
etait de plus d'un million au moment de la decouverle, lors
m6me que chaque Espagnol eflt W6t employ uniquement a 6gor-
ger nuit et jour des Indiens, on n'en eit pas vu, au bout de 16
ans, cette effrayante diminution x.










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sur leurs gardes, & aller leur faire violence chez eux. Comme la
mortality 6tait toujours grande parmi les Aborigines, il parut enfin
indispensable,, pour combler les vides, d'avoir recours, dis 1509,
aux noirs d'Afrique. Et I'on s'en trouva bien,s'il faut en croire
le P. Charlevoix: c Outre qu'un negre fait autant de besogne que
six Indiens, it s'accoutume bien plul6t a I'esclavage, pour lequel
il parait n6, ne se chagrine pas si ais6ment, se content de peu
de chose pour vivre et ne laisse pas, en se nourrissant mal,
d'etre fort et robuste. 11 a bien naturellement un peu de fiert6;
mais il ne faut, pour le dompter, que lui en montrer encore da-
vantage et lui faire sentir A coups de fouet qu'il a des maitres.
Ce qu'il y a d'etonnant, c'est que le chlitiment, quoique pouss6
quelquefois jusqu', la cruaute, ne lui fait rien perdre de soh em-
bonpoint et qu'il en conserve meme assez peu de ressentiment
pour I'ordinaire. ))
De son c6te, Las Casas ne restait pas inactif. Pour empecher
la disparition complete de la race des Aborigines, it proposal a
la Cour et it obtint, malgre I'opposition de Ximenes, que I'on en-
voyAt a Haiti, en 1517, 4.000 negres de Guin6e. C'est de ce mo-
ment que date 1'organisation r6gulirre de la traite, qu'en 1521
et 1532 les Auditeurs royaux de Santo-Domingo demanderont A
la Cour, par l'iatermediaire du Conseil des Indes, de d6barrasser
de toutes restrictions et de toutes entraves. (*)
Ce que fut le sort de ces pauvres noirs, avons-nous meme be-
soin de Ie dire ? Si les Indiens, qui se rapprochaient des Espagnols
par la couleur et par les mceurs, furent A ce point maltraites,
combien les maitres durent se montrer cruels pour !es malheu-
reux Africains! Ceux-ci, selon les historians, tenterent de se re-
voller: une premiere fois ils se rang6rent sous la bannirre du ca-
cique Henri, qui les abandonna des qu'il eut fait la paix avec
les Espagnols (**) Une deuxieme fois, ils se soulevvrent sons le

(*) Le traffic des nOgres n'6tait pas libro. Le gouvernement
espagnol, par des contracts appelIs asientos, concedait A des par-
ticuliers ou a des companies, en retour d'une certain rede-
vance, le privilege exclusif de la traite.
(") Henri klait un Indien convert au christianisme. Ayant
Wte maltraite par son maitre Valenzuela, il se rdvolta et entraina
A sa suite quelques-uns de ses cong6neres. Retranch6 dans les
abruptes montagnes du Bahoraco, ii tint tote pendant treize
ans aux .spagnols et constitua un veritable Etat ind6pendant. II
avait des nagres dans sa petite armde compose de 400 guerriers
disciplines et bien arms. Dans le trait de paix qu'il signa en
1533 avec Barrio Nuevo, Henri ne fit aucune mention des Afri-
cains qui pourtant avaient vaillamment combattu a ses cot6s. II
les abandonna aux reprisailles des Espagnols.










PAGES D'HISTOIRE


gouvernement de don Diego Coiomb : ils furent vaincus par une
poignee d'honmes qui se mirert a lIur poursuite, measure qu'on les saisissait on lespendait a l'arbre le plus proche,
tuut le chemin en fut bientat border i. Le spectacle de cette allde
sanglante les 6pouvanta lellement qu'ils jurerent de ne plus re-
commencer.
((Cupidite et cruaut6 ), ces deux terms suffisent pour caracte-
riser I'ouvre colonisatrice des Espagnols A Hispagnola. N'est-ce
pas l'occasion de rappelerces eloquentes lignes de Montaigne?
< Qu'il eit e6td ise de faire son profit d'ames si neuves, si af-
famees d'apprentissage, ayant pour la plupart de si beaux com-
mencements naturels! Au rebours, nous nous sommes servis de
leur'ignorance et inexperience A les plier plus facilement vers la
trahison, luxure, avarice, et vers toute sorte d'inhumanitd et cru-
aute, a l'exemple et patron de nos mceurs. Qui mit jamais a tel
prix le service de la mercadence et de la traficque? Tant de villes
rashes, tant de nations exterminees, tant de millions de peuples
passes au fil de 1'epde et ]a plus riche et belle parties du monde
bouleversee puur la nigociation des perles et du poivre: mecha-
niques victoires Jamais l'ambition, jamais lesinimitiespubliques
ne pousserent les homes a des hostilities et calamit6s si misf-
rables! )
Ces paroles s'appliquent tout aussi bien au systeme qui succeda
au regime espagnol: le systlme fracnais.


II

le ne ferai pas I'histoire des premiers 4tablissements francais
d'Amerique. Je rappellerai qu'apris s'6tre empares, concurrem-
ment avec les Anglais commands par le capitaine Waernard,
de 'ile de Saint-Christophe, le 8 mai 1627, les Franeais allrent
s'etablir en 1640 dans l'ile de la Tortue et, quelque temps apres,
sur la cite septentrionale d'Hispagnola. Lorsque les flibusliers,
qui couraient les mers a la poursuite des gallons espagnols,
ayant renoncd a leurs aventureuses et hdroiques entreprises,
fursnt devenus de pacifiques a habitants)), une nouvelle ere s'ou-
vrit : la colonisation francaise commengait dans les Antilles (*).

S(*)Lire dans Oexmelin l'histoire de l'etablissement des Fran-
cais a la Tortue et sur la cote septentrionale de l'lle Hispagnola,
qui allait devenir St-Domingue.
La plupart de ces aventuriers francais 6taient normands. On
les nommait boucaniers parce qu'ils faisaient secher sur un grand
feu appeld boucan dans la langue indienne la viande des










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On sait que les premiers esclaves francais 6taient des blancs
qui s'engageaient, pour une periode de trente-six mois, A aller
travailler aux lies. ( Ils 6taient, dit M. Lucien Peytraud, ou vo-
lontaires ou forces. Les premiers comprenaient des gens sans
resources, domestiques sans place, compagnons sans travail ou
degoutes de ne pouvoir devenir maitres, paysans las de la cor-
vee et aux yeux desquels on faisait luire le reve d'une propridtd
qui leur appartiendrait. Les seconds dtaient des vagabonds, des
fraudeurs, ou bien des fils de famille desh6rites, des jeunes gens
qui sont tombs dans des 6garements de jeunesse et s'amusent
a fain6anter dans le royaume au lieu de travailler. Aussi le roi
les fait-il embarquer d'office pour les colonies. )
SLes engages de St-Domingue venaient principalement de
e.
pDeppe.
Pour prix de leur travail ils recevaient chacun, par semaine,
4 pots de farine de manioc ou de la cassave, 5 livres de boeuf
sald, plus les hardes n6cessaires. Leur condition n'6tait pas
moins dure que celle des esclaves que les Francais avaient trou-
ves dans 1'ile on qu'ils avaient pris aux Espagnols : les actes arbi-
traires qui accompagnaient leur recrutement en faisaiant une
veritable traite des blancs. Mais peu a peu I'opinion se genera-
lisa geles nekes, venus de pays tpicaux, eaient pLuapte4w
resister au climate meurtrier des..Antilles. Leur nombre augmenta
d'annde en annie, et en 1685, rapporte Charlevoix, M. de Cussy,
gouverneur de St-Domingue, signal au ministry la diminution
progressive de la population blanche qu'il attribuait a l'augmen-
tation exag6rbe des Africains. II y voyait un veritable danger: les
engagds leur service accompli se faisaient colons et contri-
buaient au peuplement et a la prosperity do la colonies. II crai-
gnait que la population blanche dent le cliffre baissait de jour
en jour ne fut a un certain moment noyde dans la grande
masse negre.
Ce serait une th&?e int6ressante de montrar ce que seraient
revenues les Antilles frantaises si la m6tropgle_ ayyait_coQutinu6
pourvoir les colonies d'ep nge ra is au lieu de les rem lacer,
d s le d6but de la colonisation, par es negres africains. Paul
Leroy-Beaulieu pretend que de cette- miii6ie ii so serait consti-
tu6 une a soci6t6 solide, douee de tous les 6elments de progr6s
et de consistance, animee dans toutes ses couches de l'esprit de
vie et d'entreprise, capable de se suffire et de grandir par sa
force intdrieure d'impulsion, soci6te sans rival, qui eOt pu har-

bceufs qu'ils avaient tues. Ils prirent plus tard le nom de flibus-
tiers, I'orsqu'ils se livrerent a la piraterie. Thomas Madiou.










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diment defier toutes les colonies d'exploitation des autres peoples
de l'Europe. > Je n'ai pas le loisir de discuter la question et d'exa-
miner si ce service d'engagements volontaires ou arbitraires au-
rait pu repondre, pendant longtemps, aux demands de bras qui
se faisaient plus nombreuses a measure que les colonies se d6ve-
loppaient. Mais il me parait certain, en admettant que cette hy-
poth6se eit 6tW susceptible d'6tre raalis6e, qu'une socie6t homo-
gene se serait crd e dans les Antilles et qu'avec le travail or-
ganis6 et libre- 1'esclavage disparaissant peu A pen par suite de
la liberation graduelle des engages une prosperity reelle et du-
rable, puisqu'elle aurait repose sur la liberty, se. serait fondue au
grand advantage de la France.
Mais on ne le comprit pas ainsi. Des le regne de Louis XIII,
nous voyons le pouvoir royal encourager le traffic des noirs par
les facilities accordies pour leur transport A certaines compa-
gnies. Puis les privileges et les concessions se succedent, et
avec Colbert la traite s'organise d'une facon regulire. C'est au
reformateur des finances de Louis XIV que ce revoltant commerce
de chair humaine doit son plus haut d6veloppement. Partisan
d6cide de la politique colonial, home pratique n'envisageant
que les int6rets commerciaux de la France, Colbert ne s'embar-
rasse pas de scrupules philosophiques ou humanitaires, et quand
plus tard il redige le Code noir, qui, malgr6 ses prescriptions ri-
goureuses, fut certainement un bienfait pour les n6gres, il n'est
guide par aucun souci de fraternity mystique. ,< Comme jadis le
vieux Caton, dit M. Leon Descbamps, il est doux et human en-
vers les esclav-es, par speculation. ) Le pouvoir royal ne se con-
tente pas d'accorder des subventions et des concessions pour la
vente des noirs aux companies, comme la Compagnie du Sene-
gal, come cello de Guinoe (1673-1675): Louis XIV lui meme se
fait traitant. En 1686, pour rdpondre aux demands pressantes
des colons, il envoie ( un de ses vaisseaux au Cap-Vert avec de l'ar-
gent pour acheter des n6gres et les fair passer de la aux lies,
ou ils seront vendus pour le compete de Sa lajest6 !...
Quel Rtait done ce mystlrieux pays d'oi I'on tirait ces infor-
tunees creatures et comment se pratiquait cet ignoble traffic?


III

L'Afrique entirre est ouverte A la cupidity des Europeens. Sur
la c6te septentrionale, du Cap Blanc au Cap de Bonne-Espd-
rance, its ont, tous, leurs dtablissements: Anglais, Francais, Por-
tugais, Espagnols, Hollandais, Danois, qui, se souvenant que le










PAGES DIHISTOIRE


Christ a dit A ses disciples: (cAllez et instruisez les peuples ),
sont venus en ces controes lointaines se fire les ap6tres du
christianisme. Car ils pr6tendent justifier cette croisade d'un
genre nouveau par l'obligation morale de faire connaitre aux
pauvres noirs les beautes de la religion chr6tienne, cette loi d'a-
mour et de fraternity. L'kmulation est grande parmi eux : c'est
A qui convertira a la vraie foi le plus de paiens.
Les Franaais op.rent principalement au Senegal, a Sierra-Leo-
ne, a la C6te-d'Or (oh se trouve le royaume d'Arada comprenant
une serie de petites principautss ), dans le royaume de Juda,
Sconnu aussi sous le nom de C6te des Esclaves et situe dans la
Guinee septentrionale.
D'innombrables peuplades habitent ces immense pays, que
1'auteur d'un mrmoire du temps divise en trois parties princi-
pales: la Nigritie, la GuinBe et la Nubie. (*)
Sdndgalais, a grands, l6anc6s, bien fails, au nez allong6, presque
semblable a celui des blancs, inte Iligents, bons, fiddles meme en
amour, tr6s sobres, tr6s discrels, tr6s silencieux; a Yoloffes et
Calvaires, encore plus grands que leurs voisins du Senegal, aux
trails heureux, A la couleur noire plus once, et don't les femmes
auraient tous les caracteres de la beauty, remarque un obser-
vateur, ( si leur gorge n'exc6dait pas quelquefois par sa grosseur
les belles proportions ) ;- Bambaras, de plus haute stature en-
core, mais A la demarche embarrassed et indolente, trus friends
de viande de moulon et de dinde; Quiambas, portant trois
longues raies sur chaque c6t6 du visage;- Mandingues, sou-
pies et fins, n6gociants habiles, et, d'apres Bruce, robustes, do-
ciles, fiddles, un peu voleurs cependant; Aradas, actifs, in-
telligents, adonn6s au co mmerce comme leurs autres freres de
la C61e d'Or, Mines, Caplaous, Fouddas, Dahomets, mais avares
et grands mangeurs de chiens, d'oh l'expression creole: mang6 chin ), et do qui les femmes, causeuses infatigables, ont
des hanches don't I'ampleur, dit Saint-MIry, est devenue le der-
nier terme de toute comparison de ce genre; Ibos, a l'mne
nostalgique et portant en eux cette croyance qu'6loignes de la
patrie aim e ils peuvent y retourner en se tuant; Congos, ai-
mant la par ure, le bruit, la danse, intelligent, toujours gais, a
l'esprit vif et satirique, et don't les femmes se distinguent par
leur grace attirante; Fo ules ou Peuls, qu'un auteur europeen,
Golberry, pretend guerriers, fins, souples et industrieux, et parmi
leslfemmes desquels, suivant le meme auteur, c les former et les

(*) V. pour la description de ces diverse peuplades Moreau
de St-M6ry, Description de la Partiefrangaise deSaint-Domingue.










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tailles des plus belles statues grecques sont communes, on pour-
rait dire gdneralesv : voila quels sont les peuples- pour la plu-
part mahometans- A qui va la sollicitude apostolique des chrE-
tiens d'Occident et qu'ils vont longer dans la plus dgradante
des servitudes pour leur apprendre les douceurs de la vie civi-
lisle et les splendeurs de la morale chr6tienne.
C'est un esclavage que nos civilis6s substituent A un autre, car
l'esclavage existe ddja en terre d'Afrique. (*) Mais les chr6eiens
pr6tendent que le leur est preferable, parce qu'ils peuvent, a
l'occasion, invoquer 'inagalite biblique des races pour justifier
l'asservissement des Africains, peoples inferieurs, aux Euro-
peens nations sup6rieures.
Les trafiquants, soit directement, soil en se servant de nom-
breux intermIdiaires, mafouques, manibelles, magnimbes, qui se
font quelquefois payer fort cher, se meltent en relation avec les
roitelets negres et obtiennent d'eux des esclaves -- quand its ne
s'emparent pas de ces princes eux-memes- centre des marchan-
dises qu'ils ont apportees d'Euiope. Comme ces souverains sont
le plus souvent besoigneux, aux causes de servitude deja exis-
tantes ils en ajoutent d'autres. Celui que I'on soupconne simple-
ment do se liver a des pratiques de sorcellerie est brd6l car
les Africains ont une grande peur des sorciers -- et tous ses
complices, tous les membres de sa famille sont vendus combine
esclaves. La femmne adultlre est vendue, et il suffit, pour qu'elle
soit consid6r6e comme telle, du plus 16ger soupcon. Le voleur est
vendu. Le moindre larcin entraine la perte de la liberty : l'ecuyer
Jean Fontaine, dans son interrogatoire a la Chambre des Com-
munes d'Angleierre, rapporte qu'il a vu vendre des homes ac-
cuses d'avoir vole un epi de mais. Le roi de Dahomey, dit Clark-
son, vend, quand it lui plait, des habitants de son village, et le

(*) V. Maurice Delafosse: Les Noirs de I'Afrique. ((L'esclavage,
dit cet auteur, a exist sans doute de tout temps chez les Nugres,
quoiqu'il se soit surtout d6veloppe a l'instigation des strangers:
habitants de l'Afrique du Nord et de 1'Asie anterieure autrefois,
negriers europdens et ambricairs a une 6poque plus recente... En
dehors de quelques peoplades mis6rables chez lesquelles il arrivait
a des parents devendre leurs propres enfants pour se procurer des
vivres, il n'y a jamais eu dans l'Afrique Noire d'autres esclaves
que des personnel capturees a la guerre... En droit, les escla-
ves 6taient bien un betail. En fait, exception de ceux qui dtaient
destin6s aux negriers et qui constituaient une veritable mar-
chandise, ils etaient traits par leur miaitre a peu pr6s sur le
mime pied que les membres de sa famille, devenaient souvent
ses homes de confiance et parfois etaient arfranchis par lui de
sa propre initiative. .











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roi de Juda, d'apr&s le temoignage de Des Marchais, vend ses
femmes aux Europ6ens sans qu'il y ait h cela d'autre motif que
son caprice ou sa cupidity.
Certains rois vont meme plus loin. Ils entretiennent un grand
nombre de concubines, les ( contraignent de sortir et de chercher
A seduire les jeunes gens qui,quand ils cadent, sont denonces par
la femme elle-mmie et deviennent alors esclaves du prince qui
en fait sa proprie). ) et qui s'ernpresse de les vendre au premier
negrier venu.
Ils ne manquaient pas de psychologie,ces rois n6gres qui ima-
ginerent de faire de la femme une pourvoyeuse de la traite!


IV

La chasse est done organis6e. C'est A qui en prendra le plus.
Les prix sont connus. On sait que la pilce d'Inde vaut tant de
pintes d'eau-de-vie on tant d'onces de cauris, qu'un vieillard as-
sez bien conservC cofte t:nt de bouges, qu'un negrillon de dix
ans est cote sur tel march A tant de locques. (*) Pris du ri-
vage on a l'embouchure du fleuve, le navire negri-r est 1, qui
attend la merchandise. C'est vers lui que se dirigent les noires
caravanesque les courliers sont allies chercher jusqu'd l'interieur
des terres.
Par les months et par les savanes infinies ils vont, nuit et jour,
les pauvres negres qu'une main brutale a arraches de leurs buttes
sauvages. Les uns portent, pour qu'ils ne puissent s'echapper,
une fourche rivee autour du cou. Les autres ont le poignet
pris dans une pi6ce de bois placee sur leur tcte. De temps en
temps quand les membres Blant fatigues la march se ralentit
- le fouet du conducteur siffle au-dessus des fronts 6pouvantea.
Gare aux paresseux!
Les noirs, ainsi traqu6s par les Maures et par leurs propres
frores, sont arrives au foyer de la traite et ont 6t6 troques centre
toutes sorts de pacotille : fusils, poudre, eau-de-vie, epices,
calicot, indiennes, verroteries, pipes de Hollande, imports par
les Europeens. Lorsqu'ils ont Wte rcunis en quanlite suffisante
dans les troncs, sore d'abris bAtis sur le rivage et qu'un m6-
moire anonyme qualified de (( ?ailes de putrefaction ), on les tait
embarquer, menottes aux mains, et bientlo, toutes voiles dehors,
le navire nigrier vogue vers I'Amnrique, au milieu des clameurs
de disespoir qui montent de scs cales profondes.

(*) Cauris, bouges, locques, monnaies africaines.










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La description a 0t6 souvent faite des souffrances endures sur
ces a b'6res mouvan!es comme les appelait Mirabeau, pendant
les longues et terrible traversees qui duraient parfois jusqu'a
quatre-vingts jours. Voici une page saisissante oh M. Lucien Pey-
traud a condense, en un brefet vigoureux raccourci, toutes les
horreurs de cet Rtat in lermediaire ) que William Dolben disait
dix fois pire que la dure servitude qui attendait les malheureux
prisonniers dans les Antilles lointaines.
t< Voyez-les maintenant charges de chaines, entassds A bord,
soigneusement s6pares les uns des autres dUs qu'ils sont parents,
amis ou seulement de la m6me tribu, pour qu'ils ne puissent pas
se comprendre et tramer un complot. On les transform bien
en betes brutes, puisque le language qui les en distinguait sur-
tout leur est rendu inutile. Impossible meme d'avoir au-
'u ue communication avec leurs bourreaux, qui ne connaissent
pas leurs idiomes! Aussi bien, qu'en est-il besoin ? Qu'ils res-
pirent et mangent pour ne pas mourir, c'est assez. S'ils font mine
de broncher, il n'y a qu'A frapper sur eux, A resserrer les chalnes.
Et pendant de longues semaines, ils voguent ainsi, loin, toujours
plus loin du pays natal, sur cet ocean don't la seule vue les em-
plit d'6pouvante. Peuvent-ils concevoir quel terrible sorcier fait
ainsi aller leur prison mouvante? Nous figurerons-nous jamais
quelles fantastiques chimeres hantaient leur pauvre cerveau? Ils
ontvite fait de tomber dans une stupidity morne. Mais halte-I !
La melancolie est de mauvaise hygiene. IUs n'ont pas le droit
d'6tre tristes. Allons! II faut qu'ils s'amusent. S'ils h6sitent, le
fouet cingle leurs membres roidis par l'immobilitd prolonged
dans un space trop 6troit. Et en avant la danse, la danse du
pays, au son des instruments du pays que font rdsonner les
bombes Ils commencent s'animer; on instant peut-6tre ils ou-
blient leurs misrres. Mais ils soot delass6s; c'en est fini de
sauter et de rire. L'dquipage a fini, lui, sa corv6e de surveillance.
Qu'on enterme le troupeau L'un d'entre eux tombe-t-il nmalade?
S'il est condamne, on n'attend meme pas toiijours qu'il meure
pour le jeter par dessus bord. Et il est rare qu'il n'en disparaisse
pas ainsi au moins un chaque jour. Qu'importe spies tout au
negrier? C'est le dechet calculd dans les frais ggndraux.
La mortalitM, par suite de ces traitements barbares, ktait
grande a bord des bAtiments ndgr iers, sans compiler les revoltes
en pleine mer qui donnaient lieu A des repressions sanglantes.
Aussi le d6chet ordinaire variait-i! do 10 A 20 o/o. Parfois il altei-
gnait, suivant un auteur anglais, jusqu'a 50 et 60 o/o dans lea
periodes d'6piddmie ou quand la cargaison etait compose, par










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exemple, de n6gres du Benin ou de Kalbarre qui, pour echapper
a la servitude, s'empoisonnaient ou se laissaient mourir de faim.


V

Le navire est enfin arrive dans le port auquel est destinee sa
cargaison humaine. Avis en est aussit6t donned aux autorilts
comp6tentes. Un officer du service sanitaire monte A bord et
procede A l'inspection m6dicale des esclaves: ainsi le veut une
ordonnance des administrateurs generaux des iles en date du 18
janvier 1665, colfirmbe, pour Saint-Domingue, par un r6gle-
ment des administrateurs du Cap du JIe aoit 1776. Ces precau-
tions sont necessaires : par suite, en eflet, de 1'enlassement des
negres dans les cales des negriers, don't plusieurs sont de tres
petit tonnage, des maladies infectieuses, telles que la variole, le
scorbut, se sont maintes fois declares au milieu d'eux. Lapeur
d'une extension du mal par la contamination fait decider que la
vente des Atricains ne pourra jarnais avoir lieu avant la visit
du medecin. Mais les quarantaines imposees sont bientdt consi-
d6rees par les Compagnies faisant la Iraite comme prejudiciables
A leurs interkts: aussi le Roi recommande-t-il aux gouverneurs
d'agir avec la plus grande circonspection pour ne pas goner les
trafiquants dans leurs affaires. Et come d'autre part il y a tou-
jours des accommodemenis, m&me avec un corps de santl colonial,
les visits sont loin d'etre serieuses. Qu'importe au capitaine que
l'dpidemie so propage dans toute l'ile, pourvu qu'il n'ait pas lui-
meme A subir de dechet!
Les m&mes raisons bygibniques deciderent A plusieurs reprises
les administrateurs A d6fendre que la vente des esclaves se fit A
bord, la promiscuitI des acheteurs et des negres malades, dans
un endroit resserrd come le pont d'un navire, pouvant faciliter
la transmission des maladies. Les esclaves seront done d6barques
et placid en attendant le jour du march, dans des ( abris en
planches bien clos afin de les tenir moins exposes au chique,
insect particulier du pays qui leur pierce les pieds ). En 1764,
les deux Conseils superieurs de St-Domingue, en edictant cette
prohibition, d6clarent qu'il sera install aux extrdmites des villes
du Cap, de Port-au-Prince, des Cayes, des halles closes oh capi-
taines et negociants pourront d6poser sans retribution, pen-
dant un mois, leurs negres a vendre (*) Ce project ne fut pas
execute.


(*) Peytraud.











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La pratique qu'on pr6tendait empecher n'en continue pas
moins. Negociants et capitaines protestirent centre une tell dd-
fense et rcdlamerent toute liberty A ce sujet, d'autant plus qu'il
n'y avait pas dans les villes d'abris commodes pour les negres
destines h Ctre vendus. Les dep6ts existants 6taient de !nisdrables
hangars en planches oh les malheureux esclaves vivaient litt6-
ralement dans la boue,-vrais cloaques pestilentiels forms d'or-
dures et de dejections de toute espece. Les negres y contractaient
des maladies don't ils mouraient ou qui diminuaient leur valeur
marchande. ((La visit, dit en effet un rapport official, que le
minisltre public a fait faire de sept de ces magasins actuellement
remplis nous a present le tableau r6voltant de morts et de mou-
rants jelts pile-mrnle dans la fange >.
Les foamalilds 6tant replies, la vente commence. (*) Quel-
quefois ello se fait par des intermediaires, des ( qui achbtent toute la cargaison afin de revendre plus cher aux
proprielaires de la colonies. Les bdennfces obtenus par les reven-
deurs sent tellement excessifs et leur system present tant d'in-
convenients pour les petits colons que les administrateurs de la
Martinique et de St-Domingue se voient obliges de d6fendre le
reretage par diverse ordonnances.
Si les habitants ont kt6 avertis A I'avance de I'arriv\e prochaine
d'un n6grier, ils se rendentau port. DWs que le navire a jet l'an.-
cre et que la visit sanitaire a eu lieu, ils montent a bord on
bien attendent que les esclaves aient td d6barqu6s au d6pot, s'il
y en a. Vo:ci les negres exposds A la vente: on va et vient de
I'un A l'autre, examinant colui-ci, auscultant celui-lb, pour cons-
tater s'ils n'ont pas de vices r6dhibitoires. ((On les fait courir,
sauter. parler; on leur fait mouvoir toutes les articulations;
rien n'clhappe A la vigilance de l'acheleur; quoique la pudeur
no soit d'aucun merite aupros des femmes de c-s pays, elles
sont dtonnees, honteuses mIme des perquisitions et des regards
indiscrets du chirurgien visiteur. ) (**)
--- L'inspection est enfin lerminde. Chaque acheteur s'est assured
avec soin que les esclaves de son lot n'ont point de hernies et,
par des questions habiles, a acquis la conviction qu'ils n'ont
jamais eu des attaques de folie ou d'dpilepsie. L'heure est done

(*) Parmi les formalilts qu'il fallait remplir il y en avait une tres
important: le capitaine ne devait pas oublier d'envoyer aux
hautes autorites un lot de negres de choix on la contrevaleur
en beaux dcus sonnants. De cette facon il s'assurait de tres prd-
cieuses protections.
(**) Jean Fontaine.










PAGEs rU'HISTOIRE


venue dedeballre les prix. Le marchand est menace; mais le colon
ne l'est pas moins. Le premier fait valoir, pour augmenter le
coat de la merchandise, les fatigues et les dangers de son rude
mitier, les qualities et la superiority des ncgres qu'il onlre: ce
sont des Senegalais reputes pour leur endurance au travail, des
Aradasconnus pour leur activity ct leur esprit industrieux.IHlas,
les temps sont bien changes et les bons negres sont devenus rares.
Ces sacrds Hollanddis et ces accapareurs d'Anglais font une con-
currence terrible aux negriers tranCais, et les Africains ont ap-
pris aujourd'hui quelle audace I- A se r6fugier a l'int6rieur de
leur mysterieux pays des qu'arrive la saison ch les batiments
dela traite affluent a la c6te. Ah le bon vieux temps qui ne
reviendra plus oi les noirs creduies venaient presque d'eux-
memes se livrer aux mains des blancs Aussi ne peut-on donner
A moins de 1000 livres la piece d'lnde qui hier se vendait a peine
deux cents. Et l'on imagine volontiers le dialogue suivant entire
marchand et colon:
Voyez ce n6gre. N'est-ce pas qu'il brille de sante? (*) C'est
solide et c'est vigoureux, et ca ne mange presque pas, Ca se
nourrit de rien: quelques patates pour lajournee, et ca est heu-
reux, et ca chante, et ca danse! Accouplez-moi Ca avec une nd-
gresse de bon rapport, come cctte Mandingue qui vaut bien
huit cents livres, et dans quelques annees ca vous donne:a tant
de petits negrillons que vous pourrez avoir un palais aux abords
de la place d'armes du Cap-Francais ou aller vous Ctablir dans
votre famille, a Dieppe.
-.le connais ce boniment Ia: ce n'est pas moi qu'on mettra dedais.
Oui, parlons-en un peu,de la concurrence des Anglais et des Hol-
landais. Croyez-vous done que si l'on n'avait pas eu en France
la sottise, par ce pacte colonial odieux, d'empecher tout com-
merce entire Saint-Domingue et ies autres peuples, vous pour-
riez augmenter, selon vos caprices, le prix des esclaves? A la ja-
maique, a Saint-Christophe, un n6gre de 25 ans, jouissant de
toute sa sant6 et de toute sa force, ne cotte pas plus de 250
livres. Et vous en reclamez mille, vous! N'est-ce pas une pitie!
Bon app6tit, messires, puisque vous etes les maitres... Vous
me vantez votre merchandise, et A vous entendre, vous avez les
plus beaux negres de l'Afrique. Si 1'on etait assez bite pour vous
croirel Qa, des Sdnegalais,allons done! Cen'est pas pour rien que
je fais travailler depuis plus de dix ans ces animaux-la. Sans

(*) Le nggrier frottait quelquefois d'huile le corps des esclaves
pour qu'ils parussent reluisants de sante et que les marques
laissees sur leur peau par la gale fussent moins visible.










PAGES D'HISTOIRE


vanit6je crois m'y connaitre, et ce n'est pas vous qui me ferez pren-
dre des Barnbaras pour des Sdndgalais. Ces Bambaras, paresseux
et indolents comme tout! Voleurs par dessus le march! (Ia se
trouve trop grands seigneurs pour se nourrir de patates: ca
veut manger des dindes et des moulons! Comprenez-vous cela?...
Tous ces frais de nourriture, tous ces frais d'habillement car
ces b6tes pr6tendent aussi Utre habilles n'est-il pas natural
que je les d6duise du prix d'achat? Cinq cents livres si vous vou-
lez, et topons-lI !...
Les marches sont conclus et les acheteurs s'en vont. Le n6-
grier se frotte les mains. Cela n'a pas trop mal marcel : ses bB-
n6fices se sont chiffres a 50 o/o! (*)


Les maitres ont fait imprimer au fer rouge sur la poitrine des
negres achet6s les initiales de leurs noms: c'est la maique du
nouvel esclavage qui commence pcur les infortun6s enfants
de I'Afrique douloureuse. Quel va 6tre leur sort ? (*)


(*) D'apr6s M. Peytraud le ben6fice net des armateurs ne mon-
tait pas ordinairement a moins.
("*) Voir plus loin le chapitre consacr6 aux esclaves de Saint-
Domingue.















La Societl Franlise de SaiIt-Domigno en8 1789


Jamais je n'ai ressenti aussi vivement le regret de n'6tre
pas porte. Je veux, en effet, faire revivre devant vous une
socit6d ensevelie depuis plus d'un sidcle dans le sepulcre de
l'histoise. Pour rdveiller cette morte et la dresser vivante A vos
yeux, il faudrait cette puissance magnifique d'evocation que seuls
possedent les poktes. 11 faudrait la sensibility la plus penetrante
et une imagination si intense qu'elle fit capable de faire se le-
ver de leurs tombes les fiers colons de St-Domingue et la foule
innombrable des esclaves martyrs. II faudrait, suivant 1'expres-
sion de Taine, faire c se mouvoir au souffle divin de I'Ame les
matdriaux inertes de I'histoire a et, apres avoir ddcouvert la vd-
rite, produire la vie. Mais c la vie a une condition souveraine et
bien exigeante. Elle n'est vraiment la vie qu'autant qu'elle est
completes. (*) Elle suppose l'analyse minutieuse de tous les orga-
nes et de toutes les functions de la society que I'on etudie, puis
une vaste synthbse oh I'on Btablisse ies rapports n6cessaires de
coexistence on d'incompatibilitd de ces divers organes,oh I'on
montre l'organisme tout entier en fonctionnement, oh I'on deter-
mine les actions et reactions qui r6sultent de cette combi-
naison d'efforts et de forces. Parvenir, A travers la masse inco-
h6rente des details connus, jusqu'A cette c verit6 total ), jusqu'a
I l'Ame a meme de l'histoire, passer ainsi de la mort a la vie
exige mieux que l'erudition, mieux que la science : il faut !e don
divinatoire, c'est-A-dire une puissance de vision si extraordi-
naire qu'elle depasse la reality entrevue et perguive, au delay de
c la petite certitude des minutes, la justesse du sentiment g6ne-
ral, la verite de la couleur .
A cela encore ne se borne point I'oeuvre de 'historien. AprBs
avoir pr6sentd la vie dans toute ses attitudes et toutes ses
manifestations, il lui reste A donner l'explication de la vie elle-
mmie, & fixer les causes g6nerales et particulieres qui la condi-
tionnent, les influences qui la transforment et le propre travail
que, par sa force interne d'organisation, la society accomplit sur
elle-mime.
Aux grands historians, servis par la plus intuitive imagination

(*) Michelet.










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et par I'esprit critique le plus aiguise, appartient ce pouvoir de
reconstitution <( inthgrale du passe.
Vous n'attendez pas de moi pareil miracle. Dans cette confe-
rence sur la society de St-Domingue A la veille de la BRvolution,
je suis force de restreindre mon champ d'action dans des limiles
fort etroites. La quantity de faits interessants a examiner et d'ob-
servations morales et 6conomiques qu'il faudrait presenter ex-
cederait les cadres modestes de cette etude. Je ne peux avoir
d'autre pretention ici que de mettre devant vos yeux le tableau,
brosse & grands traits, des classes sociales de la colonies, de de-
crire les habitudes et les mceurs de chacune d'elles et de les
montrer dans les rapports qu'elles entretenaient les unes avec les
autres. La encore le programme est vaste, si vaste que je devrai
me contenter de braves indications, laissant Avotre connaissance
de I'histoire le soin de combler les lacunes inevitables.




Rien ne serait plus difficile que l'etude que je vais entrepren-
dre s'il s'agissait de l'une de ces societ6s, vieilles de p!usieurs
siecles, oh les elements constituents se sont penetres et fondus
A un p.)int tel que i'on ne peut guere les distinguer les uns des
autres et en determiner les caractires particuliers. Ces societes
peuvent 6tre comparees A des combinaisons chimiques oh les
substances composanles, en s'unissant pour donner naissance a
un corps nouveau, ont compl6tement disparu elles-memes en
perdant ILurs propriet6s caracteristiques. Telle la France, pro-
duit d une lente elaboration de sentiments devenus traditionnels;
rdsultante d'un systlme de forces d'inegale intensity don't l'his-
torien doit essayer d'6valuer l'action, Lienfaisante ou malfaisante,
dans la formation des idWes et des moeurs et dans le dveloppe-
ment ou la decadencedes institutions ; immense creuset of Celtes,
lomains, Grecs, Franks, out depose tour a tour leurs apports de
sentiments et d'iddes, sans qu'il soit possible aujourd'hui, trans-
mues et transfigures qu'ont Wtd ces apporls, de les s6parer pour
les 6tudier a moins que ce ne soit par un vigoureux effort d'abs-
traction.
Celte Rtude devient d'une facility relative, quand il s'agit d'une
sociWtL don't les elImenls composants restent en presence sans se
confondre d'une facon intime, chacun conservant ses caracteres
propres. En reprenant ma comparison de tout a I'heure,je dirais
que cette society est comme un melange oh les corps, soit qu'ils
n'aient pas d'affinitd les uns pour les autres, soit que certainea










PAGES D'HISTOIRE


conditions n6cessaires a lur combinaison ne soient pas realisbes,
n'6prouvent par le faith de leur contact aucane modification per-
manente dans leur essence.
Telle la society de St-Domingue.
Si vous penscz que, de l'dpoque oh les Francais vinrent s'6ta-
blir dans l'ile de la Tortue (1640) a celle oh nous sommes main-
tenant parvenus (1789), cent cinquante ans & peine se sontucou-
16s, vous comprendrez bien que, dans cet intervalle relativement
court, les B6lments h6etrogenes en presence aient garden chacun
une certaineautonomie et que la fusion complete ne s'en soit pas
produite. Cette absorption qui seule eit rendu tore et durable
la soci6t6 colonial en r6solvant ses divers composants en un tout
homogene et coherent se serait taite a la longue si de nom-
breux obstacles, cre6s par l'egoisme cupide et 1'intlr6t mal en-
tendu, n'6taient venus empMchor une assimilation qui, sans cela,
aurait Wte fatale et, grace aux circonstances particulieres du cli-
mat et des mm.urs, singulierement rapide.
Le plus superficiel examen de la soci6td de Saint-Domtngue
revdle imm6diatement, en efiet, I'existence de trois elements aux
caractires exterieurs nettement tranches. Ces elements sont re-
presentes par trois classes distinctes composant la population:
les blancs, les affranchis, les esclaves. J'ai dit: caracteres ext6-
rieurs. Je m'empresse de justifier cette expression. Quoi qu'on
e.l faith et dit, on n'a jamais pu maintenir a Saint-Domingue -
comme nous gallons le voir de separation radical entire les
classes don't la penelration, malgr6 les entraves accumuldes, se
faisait quand mEme par le jeu natural des forces sociales. Les
distinctions 6tablies etaient artificielles : elles nO reposaient pas,
come les castes dans l'Inde, sur un etat de choses seculaire et
sur des traditions qui se seraient lentement amassees au course
des iges comme se forment, par 1'Nvaporation de gouttelettes d'eau
successives et innombrables, les masses solides des stalagmites.
Elles furent le resultat d'un calcul de 1'egoisme qui montrait
dans l'exploitation systsmatique du negre un moven assure d'ar-
river a la fortune. Elles ne furent jamais la conclusion logique de
quelque doctrine philosophique ou religieuse dans laquelle 'inf6-
riorite fonciere de l'Africain aurait Wte affirmee comme un prin-
cipe ou admise comme un article de foi. Les blancs ne montrd-
rent pas au debut de la repulsion pour les noirs. Mais quand on
eut vu quel parti on pouvait tirer du maintien de l'6tat d'abaisse-
sement of etaient tenus ces malbeureux, la th6orie s'Adifia .qui
pr6tendit donner une base scientifique A ce qui n'avait t6 qu'une
revoltante iniquity.










56 PAGES D'HISTOIRE
Quoiqu'il en soit, ces trois groups, par les barribres dresses
entire eux, par leurs modes de vie pat ticuliers, par leurs habitudes,
par leurs idees, par l'opposition de leurs interets, offrent des dif-
ferences remarquables qui 4clateront d'elles-m6mes au course de
la description que nous en allons tenter.

I

Les Blanc
A la veille de la Revolution, la population blanche de St-Do-
mingue, sans computer les troupes et la marine, s'elevait & 30.826
ames, don't 21.166 hommes et 9.660 femmes, ce qui faisait
plus de deux hommes pour une femme. Ce chiffre, donned par
un tableau datant de 1789, n'est pas sensiblement different de
celui qu'ont fourni, pour le mmme temps, Moreau de St-M6ry,
Malouet, M. de la Luzerne.
Cette population etait composee de blancs venus d'Europe et
de blancs, dits creoles, n6s dans la colonie. Parmi les premiers
se distinguaient les fonctionnaires de l'ordre militaire et de
I'ordre civil, qui rarement s'6tablissaient A perpetuelle demeure
dans I'ile, et des individus de tout acabit qui y venaient cher-
cher fortune.
Les hauts fonctionnaires 6taient le plus souvent gens de qua-
litd, qui n'acceptaient ces charges coloniales que dans I'es-
poir d'obtenir plus tard dans la metropole des situations plus
lucratives. Aussi se considdraient-ils comme des strangers A St-
Domingue et attendaient-ils avec impatience le moment de ren-
trer en France pourvus de quelque grasse function metropoli-
taine. Le sentiment de leur superiority les gonflait d'une vanity
insupportable. Du haut de leur superb ils toisaient avec m6-
pris les gros colons enrichis. Gouverneurs gendraux, lieute-
nants-gdndraux, marechaux de camp, chefs d'escadrons et jusqu'-
aux plus simples employes de la guerre se croyaient d'une essence
superieure et traitaient les habitants en veritable people conquis.
Le regime militaire fleurissait dans toute sa beauty.
a Les villes de St-Domingue, dcrit M. Castonnet des Fosses,
6taient r6put6es places de guerre; dans chacune d'elles il y
avait un lieutenant du roi, un major, un aide-major, et ces of-
ficiers etaient charges de son administration... Les officers ne
cherchaient qu'A s'enrichir en ruinant les colons et ne cessaient
de vexer les habitants, les blancs comme les mulAtres; souvent ils
empechaient le course de la justice, en s'attribuant le droit de
juger. En vertu de cette usurpation, on les voyait fr6quemmeot










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s'opposer aux poursuites exercees par les creanciers centre leurs
debiteurs, accorder h ces derniers des dl6ais au m6pris des con-
ventions, decider des questions de nu-propri6te, d'usufruit et
de servitudes.))
Epouser des jeunes filles creoles eAt semble une m6salliance
A ces nobles homes. Pour s'attirer leurs faveurs, lea grands
planteurs 6taient heureux de marier leurs enfants aux parents,
amis ou favors de ces potentats galonn6s, qu'on voyait
partout aux premieres places, au theatre qu'ils remplissaient
du bruit de leurs 6pees et de leurs conversations inconvenantes
come aux conseils sup6ricurs de justice oh ils avaient leur en-
tree et voix deliberative.
Hilliard d'Auberteuil a d6crit la reception qu'on faisait au gou.
verneur-g6n6ral venant de France: sa description ne donne
qu'una faible id6e de I'omnipotence de ce fonctionnaire et de la
servility adulatrice des colons.
(( Aussit6t que le vaisseau royal charge du chef de la colonies
est ancr6, vingt chaloupes sont armies, cent homes y embar-
quent pour aller lui presenter les hommages de la population.
Lorsque le general descend, colons, soldats sont ranges sous les
armes: cloches, canons, bruit des instruments de guerre annon-
cent son debarquement. Le clergy l'attend avec croix et bannie-
res, ornaments, encensoirs: il est recu sous un dais et conduit
a l'6glise. Le chef des pr6tres A I'entr6e lui adresse une harangue
avec Bloges outrds et ridicules.
Les autres Europ6ens habitant la colonies 6taient des indivi-
dus qui avaient quitt6 leur pays avec l'espoir de faire fortune
en peu de temps. IIs apportaient a St.Domingue les pr6jug6s de
leurs provinces Les uns etaient des commissionnaires, repr--
sentants de maisons de commerce de Dieppe, du Havre, de Bor-
deaux, de Marseille. ( ls 6taient au nombre de 1.400 en comp-
tant leurs commis.) D'autres 6taient des commerCants se liv -an,
pour leur compete personnel, au commerce des comestibles, des
toileries ou des articles d'exportation : on en 6valuait le nombre
a 350, en y comprenant aussi les commis. Et le rest?
a Qui sont ceux qui passent a Saint-Domingue? Ce sont, en
grande parties, des jeunes gens sans principles, paresseux et li-
bertins, echapp6s a la main paternelle qui voulait les corriger;
d'autres sont des' fripons ou des sc616rats qui ont trouve le mo-
yen de se soustraire A la s6 v6rite de la justice; quelques-uns se
font honnetes: que devient le plus grand nombre ?... On y voit
des moines d6guises et fugitifs, des pr6tres renvoy6s de leur6tat,
des officers r6form6s, remercids ou cass6s, des laquais et des










PAGES D'BISTOIRE


banqueroutiers: que dire de leurs moeurs?... On y rencontre
beaucoupdejeunes gens labor!eux qui viennent chercherles res-
sources que le lieu de leur naissance ne pouvait leur offrir, des
ouvriers et des marchands... livrds dans les villes de la colonies
A une soci6td perverse. II n'y a point de vices auxquels ils ne
puissent s'abandonner; ils n'ont pas de rnoeurs... ls ont plusieurs
lilies esclaves don't ils font leurs concubines. )
Ces jeunes gens laborieux don't parole Hilliard d'Auberteuil
exercaient les m6tiers de cordonniers, de charpentiers,de menui-
siers, de macons, de charrons, de sellers. d'horlogers, d'orfb-
vres, de tailleurs, de perruquiers. Ils faisaient tres bien leurs
affaires, la main-d'oeuvre A St-Domingue se payant fort cher.
D'autres s'dtaient taits aubergistes et leurs dtablissements dtaient
trop souvent des lieux d'orgie et de d6bauche. Quelques-uns par-
couraient l'ile en pacotilleurs, vendaient des curiositds ou mon-
traient des animaux savants.
Chose strange I ces bommes d6grad6s et pour la plupart
souillds de tous les vices affectaient un orgueil extraordinaire.
II leur suffisait d'arriver de France pour se croire d'une autre
pate que les autres habitants de la colonie. Et des qu'ils ac-
qu6raient une situation plus ou moins brillante, ils s'empres-
saient de prendre la particule. a Telle est m6me la force de l'ha-
bitude qu'on contract A St-Domingue, dit St-Mery, de se croire
anobli par son seul s6jour dans l'ile qu'il est des Europdens qui
rompent tout commerce avec leur famille, qui la fuient en re-
passant en France et qui d6tournent avec grand soin leurs re-
gards du lieu ofi ils apercevraient I'humilitl du toit parternel.
Ils se choisissent un heritier dans la colonies, pour garanlir leur
memoire de la honte que repandraient sur elles des parents
grossiers qui viendraient recueillir leur succession. )
L'EuropBen qui arrivait a St-Domingue n'avait rien de plus
press, s'il voulait entrer dans l'aristocratie locale, que de se
procurer des v6tements luxueux et des domestiques negres. On
n'6tait pas complete si l'on n'avait au moins deux esclaves noirs
A son service. Lorsqu'on ne possedait pas assez d'argect pour en
acheter, on en louait A la semaine on au mois. Le c metropolitan D
he devait jamais non plus, sous peine de tomber dans le dis-
cr6dit, d6clarer qu'il se fixait dans la colonie. II annonGait sans
cesse son depart pour I'ann6e suivante et, afia que personnel
n'en doutAt, ii se refusait toute espece de confort.
Les logements A St-Domingue etaient d'une facon g6ndrale
tr6s sommairement meubl6s. Et tel que l'on.voyait passer dans
la rue, covert de bijoux et do falbalas, habitat dans un re-










P'AGES D'W[STOIRE


duit ayant pour tous meubles un lit, une table et trois ou quatre
chaises en bois blanc.
Beaucoup de ces Europ6ens se faisaient 6conomes ou procu-
reurs.Ils geraient,en cette quality, les ( habitations )des gres plan-
teurs qui s6journaient en France et qui pratiquaient ce que l'on
a appel l'absentDisne, l'une des places de St-Domingue. Ilstaient
pour I'ordinaire tres durs envers les esclaves, parce qu'il leur
fallait r6pondre aux demands d'argent r6it6rees des propri6-
taires et amasser pour eux-memes une certain fortune. DWs
qu'ils avaient le sac bien garni, il s'6tablissaient planteurs pour
leur compete et entraient dans l'aristocralie des grands blancs.
Ceux qui ne purent jamais r6ussir a acqu6rir une position, les
petils artisans, les pauvres diables de tout poil, formaient la
classes des petils blancs. Its jalousaient les grands planleurs, les
d6nigraient et 6taient toujours en opposition de sentiments et
d'id6es avec eux. Ils 6taient surtout f6roces pour les affranchis
don't la fortune excitait leur envie. C'6tait l'ilement le plus dan-
gereux et le plus turbulent de la colonie.
Les blanks cr6oles comme tous les historians s'accordent A
le constater se distinguaient par !eur elegance et la beauty de
leur corps. Its 6taient vifs et impetueux. Ducoeurjolly dit qu'ils
( pr6sentent a 1'Age de puberty une taille avantageuse, bien des-
sin6e; des membres agiles les rendent propres a toutes sortes
d'exercices... La nature s'est plu a peindre dans leurs yeux une
Iierte d'expression, une hauteur de regard qu'on prendrait ais6-
mi-nt pour l'insulle et l'orgueil. ) Mais ils 6taient d'une indolence
sans pareille. NMs pour la plupart dans l'aisance, its allaient fire
leur education en France, loin des yeux de leurs parents qui les
confiaient a des precepteurs le plus souvent n gligenis ou com-
plaisants. Ils revenaient dans la colonies sans avoir appris grand'
chose, n'ayant rappo:t6 de leur contact avec cetle civilization du
XVlllc .iicle, si ainiablement perverse, que des vices qui, au
milieu de notre nature oi tout semble excessif, s'exag-raient,.
devenaient monstrueux. C'etaient les rejelons abAtardis de cette
foite race d'aventuriers qui avaient fonde la colonies et en avaient
fait la prcsperild.
De ces 6dlgants crdoles, A l'imagination ardente, aux sens tou-
jours surexcit6s et dans les veines de qui pour employer le
mot d'Amed6e Brun coulait co:nme du soleil en fusion, com-
bien etaient v6rilablement blancs?
Hannibal Prize a fait la demonstration concluante a mon,
seas que bien peu de ces homes si entich6s de leur quality
avaient du sang pur dans les veines. Les premiers colons n'a-










PAGES D'HISTOIRE


vaient pas fait les ddlicats nous reviendrons sur cette ques-
tion et ils s'6taient unis, l1galement ou ill6galement, a leurs
negresses. De ces unions dtaient nds des mulatres. Ceux-ci, par des
marriages successifs, tAchaient de se rapprocher de cet ideal de
peau blanche qui, atteint, devait leur procurer le bonheur par-
fait. A la v6rit6 ils ne l'atteignaient jamais. Car une goulte de
sang nigre 1'emporle ce qui prouve, disait Frederick Douglass,
sa force merveilleuse sur n'importe quelle quantity de sang
blanc. Mais ii arrivait un moment of ces m8tis pouvaient (< sau-
ter la barriere 1 et, sans trop faire sourire, se declarer de pure
race caucasienne. Est-il besoin de dire cela est si profonddment
human I que c'6tait parmi ces r parvenus de la peau ) que se
rencontraient les ennemis les plus acharn6s des n6gres? Ilsen vou-
laient a l'Africain de la tare indIldbile qu'ils s'avouaient malais6-
ment mais don't ils se savaient tout de meme porteurs. Pensez
donc I Si quelqu'un, se souvenant de leur origine, allait leur jeter
A la face cette supreme injure : descendant des gens de la cdte!(*)
D'ailleurs il n'en aurait pu 6tre autrement. Les femmes blanches
ne furent jamais bien nombreuses A St-Domingue. Les Europd-
ennes dtaieni rares et l'on n'en trouvait que parmi les quelques
femmes d'officiers qui consentaient A voyager avec leurs maris.
Celles qui dtaient venues les premieres dans la colonie n'avaient
pas 6td suivies de beaucoup d'autres. C'6taient du rest des cr6a-
lures avec lesquelles les colons qui n't6aient pourtant pas dif-
ficiles ne se souciaient pas toujours de se lier. Moreau de St-
M6ry les appelle de a limides orphelines .D)elicieux euph6misme!
Un auteur, Wimpffen, qui ne recule pas devant ['expression
brutale, parole en ces terms de ces douces colombes: < La France
ne manquait pas alors de filles pauvres, laborieuses, modestes,
doat la douceur et I'ing6nuit6 m6me eussent 6pur6 des mceurs
plus d6prav6es que corrompues. Que fit-on? On envoya A St-Do-

(*) Moreau de St.-MBry lui-mkme 6tait probablement de sang-
mele. ClaviBre, membre de l'assemblee national, ecri le 4 avrit
1791: MWry, don't les traits du visage et la couleur de la peau font soup-
conner une double trahison: cell des droits de I'homme et de
ses frdres proprement dits._
Dans une lettre de novembre 1790 A Barnave, Brissot avait deja
fait cette remarque: I II est tel depute des iles A l'assembl6e na-
tionale ( M. Moreau de St-Mdry et M. Cocherel, par example), qu'il
est impossible de distinguer des mulatres. On m'assure que dans
les assemblies coloniales et daos les places les plus distingudes ii
existed de vrais sang-m6les, qui ont su deguiser leur origin. Croi-
rait-on que ces frdres des muldtres sont les plus ardents et les
plus hautains de leurs ennemis? )










PAOES D'HISTOIRE


mingue des calins de la Salp6triBre, des salopes ramassees dans
la boue, des gaupes effrontles don't il est 6tonnant que les moeurs
aussi dissolues que le language ne se soient pas plus perpetuees
qu'elles n'ont faith chez leur postdritd... D
Rappelez-vous la proportion que j'6tablissais au debut: pour
deux homes blancs il n'y avait qu'uno femme blanche, ou rd-
putee telle.II leur e0t fallu, pour ne vouloir s'unirqu'aux seules
blanches, accepter comme r6gle la polyandrie: une feinme ayant
A elle seule plusieurs maris. Par necessity ii fallait que des al-
liances se produisissent entire blancs et negresses. Par goit aussi.
Moreau de St.-MBry consulate en effet, avec un grand luxe de dB-
tails, que les mulAtresses et nigresses faisaient la plus terrible
concurrence aux blanches, europdennes ou creoles. Ces dernieres
cependant ne manquaient pas de charges.
Elles Rtaient tres passionndes. Langoureuses et indolentes, elles
entraient dans des coleres furieuses lorsqu'elles se croyaient
trompees. Et alors elles n'h6sitaient pas a infliger elles-memes,
de leurs mignonnes mains,leschAtiments les plus terrible Jeurs
rivals, quand elles avaient surtout affaire a des n6gresses do-
mestiques que le maitre n'avait pas craint d'introduire dans le
lit conjugal. D'une sensibililI extreme pour leurs enfants, elles
poussaient la tendresse maternelle jusqu'A l'extravagance. Mais
les biancs les accusaient tout de meme de manquer d'affection,
car des que leur mari mourait elles s'empressaient de lui donner
un successeur, et quelquefois m6me les moeurs 6taient si disso-
lues!- elles n'attendaient pas qu'il fdt mort. Elles dtaient de
plus sans aucune instruction, mais, s'il en faut croire Moreau
de St-Mdry, de tres bon conseil. Quoiqu'il en soit, les homes
prdfdraient porter leurs hommages- monnay6s- aux s6millantes
et voluptucuses mOlatresses, aux negresses aux grAces plantu-
reuses.
Le concubinage 6tait la rtgle, et le marriage I'exception. Sur
toute la population libro de la colonie, montant a peu pres A
58.000 Ames, it n'y avait, d'apres Hilliard d'Aul'erteuil, que 3000
femmes marines, don't 2000 blanches et 1000 molatresses ou ne-
gresses libres. Plus de 1200 blanches et 2000 mflatresses ou nd-
gresses libres 6taient livrdes A la prostitution ou vivaient en con-
cubinage, sans computer le grand nombre de liaisons tenues se-
cretes et la foule innombrable des blancs qui, suivant l'expres-
sion du P. Du Tertre, a abusaient de leurs n6gresses a !
La d6bauche d'ailleurs 6tait g6ndrale. Le superieur des Mi-
nimes, dans un rapport faith an gouverneur et A l'intendant en
1722, disait que les colonies a sont exposes A subir la terrible











PAGES D'IIISTOIRE


punition des villes fameuses par leur abomination, qui furent
consumes par le feu du ciel... Les facilities de d6bauche enpe-
chant les jeunes gens de se marier, un nombre considerable
d'honnutes et vertueuses filles restent sans etablissement. ) Cis
vertueuses et honn6tes filles, quad elles etaient lasses d'atlendre
le beau cavalier don't elles r6vaient dans leurs nuills agiltes,
jetaie.t leur bonnet par-dessus les moulins et bravement en-
traient dans la danse. Mais elles arrivaient difficilement A mar-
quer la measure pveo aulant d'habiletd que les mrilatresses, qui,
reduites par leur condition m8mre a ce metier deshonorant, y de-
ployaient un art au-dessus de toute comparison.
Ces mnlatresses ont tout ce qui convient a la creole blanche:
61lgancs des forces, facility des movements, nonchalance ex-
quise. A sa demarche lente,- dit Moreau de St-Mdry dans un
language presque lyrique, accompagnee de movements de
hanches, de balancements de tote, a ce bras qui se meut le long
du corps en tenant un mouchoir... reconnaissez 1'une de ces pre-
tresses de Venus aupris desquelles les Lais, les Phrynes auraient
vu s'evanouir toute leur cel6britd... L'etie entier d'une mfla-
tresse est livr6 a la volupt et le feu de cette deesse brile dans
son coeur pour ne s'y 6leindre qu'avec la vie. Ce culle, voilA
tout son code, tous ses vceux, tout son bonheur. II n'est rien que
l'imagination la plus emflammee puisse concevoir qu'elle n'ait
pressenti, devind, accompli. Charmer tous les sens, les liver aux
plus delicieuses extases, les surprendre par les plus seduisants
ravissements, voila son unique 6tude; et la nature, en quelque
sorte complice du plaisir, lui a donn6 charmes, appas, sensibi-
lit6... ) Aussi leur luxe, surtout en ce qui concern 1'habillement,
est-il extraordinaire. Elles portent des tissus de velours, des
denlelles riches, des bijoux, prix de I'amour mercenaire, qui
font pilir d'envie et de jalousie les crioles blanches, car a leur
triomphe le plus doux cst d'arracher, a force de caresses. le
jeune amant des bras d'une spouse clihrie, de faire subir a la
douce compagne delaissee l'ascendant de ses charmes... et de
faire trophee de sa victoire aux yeux de toute la colonie .
Mais il ne faudrait pas croire que toutes les mflatresses dlaient.
a folles de leur corps ). Dans le Sud notamment -ol des noirs
et des mulAtres occupaient une situation plus brillante et oh le
pr6jug6 r6gnait avec une moindre intensity que dans le Nord -
les blancs ne craignaient pas d'6pouser- le plus souvent par
cupidite il est vrai des m0latresses et des negresscs libres, qui
faisaient d'ailleurs des spouses accomplies qu'on aurail pu pro-
poser cdmme modules aux manages blancs les mieux assortis.










PAGES D'HISTOIRE


Hilliard d'Anberteuilconstate le fait pour leblamer: ( qui spouse une mulatresse descend du rang des blancs et devient
1'6gal des affranchis: ceux-ci le regardent mime comme leur in-
terieur; en effet cet homme est meprisable. ) Ces marriages d'a-
pres lui auraient d( tre nuls quantaleurs effects civils. II va m6miie
p!us loin: ((Non-seulement ii ne doit pas 6tre permis aux ne-
gresses, mulAtresses et quarteronnes de se marier a des blancs,
il est nkcessaire qu'h l'avenir tous les negres, griffes et mara-
bouts restent dans 1'esclavage. ) II vent qu'il y ait une classes in-
term6diaire entire les ingnnus et les esclaves, une classes bien dis-
tincte qui ne puisse jamais ni monter & Ja dignity du blanc ni
descendre non plus, sauf dans certain cas, A l'etat humiliant de
l'esclave.
Quelle 6tait done cette classes des aTfranchis que d'Auberteuil
enfermait dans ce cercle etroit et don't ii voulait faire come une
sore de gendarmerie charge, au profit des blancs, de maintenir
les negres dans la servitude?





Les Affranchis

II ne semble pas qu'il v ait eu, avant 1685, date de la publica-
tion du Code n ir, de disposition relative aux alTranchissements.
Quels qu'aient Wtl au reste les usages et ordonnances ant6rieurs,
le Code noir fut tr6s liberal A ce sujel: il ne restreignait en au-
cune maniere ]a volor.le du maitre. (*) Celui-ci pouvait, A sa
fantaisie, accorder la liberty a ses esclaves. Quatre motifs prin-
cipaux I'y poussaient d'ordinaire : les services qu'il avait pu re-
cevoir de ses n6gres, particulierement de ses nogres doniestiques;
les services rendus par des esclaves a la cause publique; les
liaisons ill6gitimes; la speculation.
Les uigres domestiques, qui 6taient ordinairement des esclaves
de choix, arrivaient, en flattant habilement leurs maitres, A en
obtenir leur affranchissement. Les nourrices surtout, exerc.ant
un certain ascendant sur I'esprit de leurs nourrissons devenus
homes, parvenaient souvent a se faire affranchir. D'autres es-
claves, qui avaient rendu dcs services signals A la chose pu-

(*) Ces dispositions lib;rales, dit Beaubrun Ardouin, n'etaient
autre chcse que l'adoption par le monarque francais des dispo-
sitions des lois espagnoles des 15 avril 1540, 31 mars 1563, 26
octobre 1641.










PAGES D'IIlSTOIRE


blique, en elaient recompenses par l'obtention de la liberty. Ainsi
( le Conseil sup6rieur de L0ogine recompense par I'affranchis-
sement un esclave qui avait preserve le quarter des Barad6res
d'une invasion, le 28 janvier 1748. D Mais le plus grand nombre
des affranchissements dtaient dus A la d6pravation des moeurs.
,'ai ddja dit qu'au d6but il n'y avait guere de femmes dans la co-
lonie. En attendant I'arrivde des timides orphelines de Moreau de
St-Mdry, ( le melange des races, dit M. Peytraud, avait trop d'oc-
casions fatales de se produire pour qu'll n'en ffit pas ainsi. II
sutfit de rappeler que, sous ce climate chaud, les ndgresses 6taient
A peine v'tues, qu'elles 6taient de moeurs naturellement faciles
et qu'elles ne s'appartenaient pas. ) Les negresses d'ailleurs y trou-
vaient leur interEt: leurs enfants, nes de ce commerce immoral,
etaient le plus souvent affranchis, pendant qu'e!les-memes vo-
yaient leur sort s'amnliorer. Cependant tons ces instruments
et ces fruits du de~rglement,-lit-on dans un mdmoire sur la ld-
gislation de la Guadeloupe ne recoivent pas egalement la li-
bertl; ii est des maitres qui fout le lenderain martin, et par
vingt-cinq coups de fouet, reconduire au travail)) celle qui fut
la veille leur compagne momentaniie i II est des pares qui froi-
dement consentent que 'enfant proven de leurs oauvres ge-
misse sous le fouet d'an commandeur... .
Tous les rulutres n'etaient donc pas libres.
Sur 500.000 esclaves qu'il y avait dans la colonie en 1789,40.000
au moins, d'apres C. des Fosses, deaient des mulAtres. L'article
9 du Code noir disait d'ailleurs express-ment que les enfanis,
uds du concubinage des enclaves avec leurs mailres, dlaieot ad-
jug6s a l'h6pital, sans pouvoi) jamaIs tdre affranchis. Le ni:me
article, pr6voyant le cas du marriage regnlier d'une personnel li-
bre avec une esclave, declare I'esclave affranch ie et ses enfants
rendus libres et 1lgilimes. Mais cette prescription rigoureuse du
Code relative aux enfants concubinaires n'etait pas suivie a la
lettre. Comme les mulatres affranchis etaient en plus grand nom-
bre, on prit I'habitude de designer sous le nom a d'hbmrces de
couleur ) tous les individus de race africaine libres.
Les autres esclaves,- ngres d'atelier et de culture notamment
- n'oblenaient pas aussi facilement que les negres domestiques
d'etre afra nchis. Le blanc ne leur accordait la liberty que s'iis
po'ivaient y irettre le prix.
Des negres ouvriers -qui avaient rduni quelque argent ou qui
payaient une sorte de tribute A leurs maitres avec le fruit de leur
travaiL- sortaient parfois de leur condition servile. Mais une
plus grande parties volaient pour se procurer le prix de leur ra-










PAOES D'HISTOLHIR


chat. Le plus souvent c'taient des femmes qui se rachetaient en
se faisant Madeleines,- la Madeleine d'avant le repentir: I'ar-
gent avec lequel on payait leurs caresses servait A leur donner la
liberty.
Comme d'annee en ann6e augmentait le nombre des affranchis
et que cet accroissement paraissait dangereux pour 1'avenir de la
colonie, on voulut y mettre des entraves. En 1713, une ordon-
nance royale interdit l'affranchissement sans autorisation pr6a-
lable du gouverneur-general. Une autre de 1736 pro-crit la
fraud consistent a baptiser comme libres des enfants de meres
noti affranchies. En 1740 on prdvoit un droit pour les atiranchis-
sements: 1000 livres pourles hommes,600 pour les femmes. Mais
cette taxe des liberties rencontre une si formelle opposition qu'elle
est supprimee en 1766. Malgir divers iiglements locaux et les
difficulties cries par l'ordonnancede 1775 qui essaya de restrein-
dre les liberties non justifies, I'augmentation des affranchisse-
ments suivait une progression ascendante: d'aprbs Moreau de
St-M6ry, le nombie des affranchis etait a Saint-Domingue de 500
en 1703; de 1590 en 1775; de (i00 en 1770; de 22.000 (de 25.000
d'aprci une note nianuscrite du mime auteur) en 1780; de
28.090 vers 1789. A ces chit'res ii taudrait ajouter les affranchis-
sements nombreux qui certainement resltrent occultes.
Quelle 6tait la condition des affranchis ? L'art. 59 du Code noir
disait : ( immunitls dont jouissent les personnel ndes libres; voulons que
le merite d'une liberty acquise produise en eux, tant pour leurs
personnel que pour leurs biens, les minmes effects que le bonheur
de la liberty naturelle cause B nos sujets.) Les affranchis n'6-
talent astreints qu'a une obligation: ils devaient porter, dit le
texte, un (( respect singulier A leurs anciens maitres, a leurs
veuves et A leurs enants, en sorte que I'injure qu'ils leur auront
faite soit punie plus grievement que si elle 6tait faite A une autre
plrsonne. ) Ainsi parlait la loi. Mais la rdalit6 6tait loin de cor-
respondre aux prescriptions Ilgales. En fait les affranchis etaient
meprises. Le prejug6 de couleur, qui, suivant Beauvais-Lespi-
nasse, fut cr6e et prit rapidement une extension formidable sous
Louis XV, rejeta dans une condition humiliante tons ces homes
nouvellement arrives A la liberal. Cette distinction radical entire
blancs et affranchis fut consacree par la metropole dans un in-
trdLt tout politique. ( II f:ut observer, disait le Ministre dans
une lettie du 13 cctobre 1766 au gouverneur de Cayenne, Maillart
- il taut observer que tous les negres ont Wte transports aux
colonies comme esclaves, que l'esclavage a imprime une tache











PAGES D'HISTOIRE


ineffacable sur toute leur post6rit6, mrme sur ceux qui se trou-
vent d'un sang mdld: et que, par consequent, ceux qui en des-
cendent ne peuvent jamais entrer dans la classes des blancs. Car
s'il 6tait un temps oh ils pourraient 6tre r6putes blancs, ils pour-
raient, come eux, pretendre a toutes les places et dignit6s, ce
qui serait absolumeni contraire aux constitutions des colonies. )
Beaucoup de ces sang-m6l6s sautaient la barriere commese
plait A dire Hannibal Price mais il leur faliait garder soi-
gneusement le silence sur leur origine. L'appellation de sang-
mele constituait en effect la plus grave injure que l'on piit faire
A un blanc ou a un homme libre se pretendant de race pure.
Nous avons A ce propos un arret tres curieux du Conscil de Pe-
til-GoAve: a Les nomins Guiran et Rattier, convaincus d'avoir
faussement et malicieusement dit et repandu dans le public que
les dames Dufourcq et Wis et le sieur Abraham, capitaine de mi-
lice, 6taient entachli de sang-mild, pour reparation de quoi se-
ront mandes en la chambre du siege royal du Petit-GoAve... et
la, nu-tete et A genoux, en presence de dix personnel au choix
desplaignants, denanderont pardon aux sieur et dame Dufourcq,
au sieur Abraliam et A la dame Wi-, de l'injure atroce qu'ils out
profhdre contre eux, les prieront do vouloir bie: I'oublier et les
reconnairont, ainsi que toute leur tamnille, pour gens d'honneur,
non entaclis de sang-mel6 par pareutd ni par alliance; seront
ensuite les dits Guiran et IRattier blAmes et condamn6s a 2.500
livres d'amende et 4.000 livres de dommages-intrMsls. a
Defense etait faite aux sang-milds, issus de muldtresses, ne-
gresses, quarteronnes non marines, de porter les noms des blancs:
ils devaient avoir un surnom r(tirt de l'idiome africain ou de
leur nitier et couleur qui ne pourrail jamais 6tre celui d'une fa-
nille blanche de la colonie. ) ( Reglement des Administrateurs
de Saint-Domingue, public au Cap le 21 juin 1'73, et a Port-au-
Princ e e 16 juiillt. ) Cela nous explique que Pktion, par exem-
pie, ne put porter Je nom de son pere, Pascal Sabes. ( *)
Nous avons dej' vu que les unions entire blanks et gens de
couleur, condamnees si vhlinentemnent par H. d'Auberteuil,
etaieni tort rares. Le gouvernement local, de mame que le gou-
vernemet central, faisa't tout pour les empEcher. G'est ainsi que

(*) II n'dtait pas dftendu de puiser dans l'histoire grecque ou
romaine. Les maitres, remarque Beaubruo-Ardouin, donnaient
aux nt gres, A leur arrive d'Afrique, les noms de- plus c6lebres
personnages de Gr:ce et de liome. Et voilA pourquoi nous avons
encore patmi nous tant de Socrates, de DemosthBnes, d'Aristotes,
de Pompees, de Scipions, de Syllas, de Cesars, de Brutus, etc.










PAGES D'HISTOIRE


le roi ne consenlit pas a examiner les titres de noblesse de deux
indiviIus, implement ( parcel qu'ils ont 6pouse des mulAtresses.a
L'autoritL, approuvee par ]e pouvoir royal, refusa nmme par-
fois, malgre le Code noir, I'autorisation nicessaire A des negresses
affranchies qui 6taient sur le point de se marier avec des blanks.
Vous 6toonez-vous alors que la plupart des mulatresses se fussent
elablies marchandes d'amour? Elles ne pouvaient pas epouser
des negres enclaves, parce qu'un pareil marriage les e6t entrainees
dans la servitude; elles ne pouvaient esphrer s'unirA des blancs,
b cause du pr6juge. Elles n'avaient que deux voies a suivre : se
marier d des affranchis comme elles, qui ne s'en souciaient guere
de leur c6Ol dans leur desir de se rapprocher du blanc; ou se li-
vrer a la prostitution la plus (fflenee, ce qu'elles firent nous
le savons dij& avec une (( furia> toute Iropicale. On a dit A
ce propos qu'elles m6prisaient les mulatres. Mais Morear de St-
Mery croit et nous avons de bonnes raisons de lecroire avec
lui qu'il n'y avait 1a que simulation.
Les sang-m&les ne pouvaient arriver A aucuns emplois et di-
gnit6s dans les colonies, bien que les Indiens fussent assimiles
aux Europiens et vissent toutes les carrieress'ouvrir devant eux.
Les charges dans la judicature et les milices leur talentt inter-
dites. Ils n'avaient pas meme le droit d'exercer certain offices ou
metiers.Ils ne pouvaient 6tre ni prttres, ni avocats, ni medecins.
Un arret du Conseil de la Martinique fit observer que ( les fonc-
lions de notaires, procureurs, ministres, clercs, ne pouvaient
etre conlices qu'& des personnel don't la probity soit reconnue, ce
qu'on ne pouvait pr6surner se rencoatrer dans une naissance aussi
vile que celle d'un mulatre. >
On leur refuse le droit de sequalilfer des titres de sieur et dame,
et par un reglement on leur defend de s'habiller combine les
blancs. a ls pourront s'habiller de toile blanche, ginga, colon-
nille, indienne ou autres etoffes cquivalentes de peu de valeur,
ovec pareils habits dessus, sans soie, dorure ni dentelie, A moins
que ce ne soit a tr6s baa prix ; i's ne devront pas affecter dans
leur v6tement et parure une assimilation reprehensible sur la
maniere de se mettre des homes blancs ou femmes blanches. >
Relements ni ordonnances ne firent. Le luxe des mulatres et des
mulitresses dut etre tol1rd.
Dans les relations sociales de sang-mn16s avec les blancs le pr6-
jug6 prenait un caract6re plus aigu encore que dans les lois.
((Dans la milice, dit C. des Fosses, ils formaient des companies
speciales distingu6es de cells des blanca par leur unitorme qui
6tait de nankin, les blancs portant F'habit blanc ou rouge. Ils ne










PAGES D'HISTOIRE


pouvaient s'asseoir a la meme table que les blancs. Au theatre,
dans Jes voi'ures publiques, sur les baleaux, des places spkciales
leu'r 6laient reservees... 11 y avait une messe pour les blancs
et une messe pour les noirs... Inutile de dire que les blanks et
les gens de couleur ie se fr6quentaient jamais.
( L'intBret et la sbrct6,-- crit H. d'Autierteuil veulent que
nous accablions la race des noirs d'un si grand mepris que qui-
conque en descend, jusqu'd la sixiame generation, soit covert
d'une lache ineffacable. )
Malgr6 pourtant le m6pris general qui les enveloppait, les af-
franchis nous savons que vers 1789 its 6taient au nombre de
28.000 (*) tormaient une classes tr.3 important par la situa-
tion qu'ils avaient pu acquerir ou dans le commerce ou dans I'a-
griculture ou dans I'exercice de metiers rinunerateurs. Its pos-
sedaient' plus de 2.000 plantations. (**) La plupart envoyaient
leurs enfants en France,malgr6 l'Ndit royal du 9aofit 177 qui d6fen-
dait I'entr6e du royaume aux noirs et aux mulAtres. (**') Beaux,
bien faits, le sang vif, aimant la parure, aimant la danse, aimant
la femme, ils faisaient brillamment et bruyamment leur parties
dans le concert tragique que conduisaient, sous I'azur eclatant
dcs Antilles, la Volupti ct la Mort...


IIl


Les Esclaves

Descendons d'un degr6: nous voici dans l'antre meme de I'es-
clavage.
Nous n'aurons plus sous nos yeux que des spectacles d'hor-
reur. La servitude morale qpie nous avons decrite tout a l'heure

(*) Chiffre donn6 par Moreau de St-Mdry. La Soci&t6 des Amis
des Noirs estimait au contraire a 45.000 environ le nombre des
affranchis.
(**) Des noms respectable sont echus, avec les plus belles
terres, aux mulatres legitimBs. ) H. d'Auberteuil.
(***) Dans sa lettre a Barnave deja citee Brissot Bcrit: cOn peut
dire aux blancs qu'il existe A St-Domingue meme des mulatres
tres instruits et qui ne sont jamais sortis de cette ile. Je peux
Jeur citer, par example, M. Labadie, vieillard respectable, qui
dolt a ses travaux et son intelligence dans la culture une for-
tune immense. M. Labadio connaissail les sciences, I'astronomie,
I'histoire ancienne et moderne, dans un temps oft pas un blanc
n'6tait A l'abc de ces sciences. )










PAGES D'HISTOIRE


en parlant des affranchis n'est rien aupres de cette servitude
du corps, barbare et iulhuinairc, qui ne laisse a l'homme, vou6
par la seule cculeur de sa pcau a l'ignominie, ni le repos n6ces-
saire A sa sante physique ni la faculty d'dlever son Ame au-des-
Eus de i'abjecte condition ou il vegete, miserable et torture.
Qu'est-ce que l'esclave? Une close, li-yr.e aux caprices dur.ali-
tre. Une machine, don't il faut tirer le plus de travail possible.
Est-il meuble ? Est-ii irnmeuble? La jurisprudence sur ce
point est indecise et flottante. Des jurisconsultes discutent gra-
vement la question. Commenlant l'article 44 du Code noir, Loysel
fils ,crit: (( Les serfs, a proprement parler, ne sont pas meu-
bles, mais choses mouvanles, comme les chevaux, les moutons et
les autres animaux sont compris sous ce mot de meubles...
Dans la pratique l'esclave est consid6rb come un immeuble :
attache A un fonds il ne peut 6tre vendu qu'avec le fonds lui-
meme. II ne possede rien en propre. II n'a la faculty de se cons-
tituer on pecule que dans la measure oh le maitte y consent. II
n'acquiert ni par donation ni par legs et n'a pas le droit de dis-
poser par acle entire vifs ou par testament.
Comment pourrait-i! 6conomiser quand son droit d'acqu6rir
est si precaire ? L'6pargne est en quelque sorte une anticipation
sur l'avenir. C'est quand on est sir de demain qu'un veut le
rendre meilleur. Mais qu'est-ce que I'avenir pour l'esclave ?...
Ce qu'il gagne done, il le depense. Et immAdiatement l'on dit :
< Le negre est imprevoyant !
On accord aux esclaves le droit de contracler marriage, mais
if y faut le consentement du maitre qui cela va sans dire-
peut le refuser. Les maitres, quand ils marient leurs negres,
n'ont qu'un souci: augmenter le nombre de leurs esclaves, don't
la prog6niture est assimilee au croit des animaux. Et A ce pro-
pos voici une touchante anecdote : Une jeune negresse qu'on
voulait contraindre A 6pouser un negre repond au pieire qui
essaie de I'y decider : Non, mon pure, je ne veux ni de celui-
ci ni d'un autie ; je me content d'etre miserable en ma per-
sonne, sans mettre des enfants au monde qui seraient peut-
itre plus malheureux que moi et don't les peines me seraient
beaucoup plus sensibles que les miennes propres, )
Parmi les blancs, il y en a qui n'acceptent pas de marier leurs
esclaves ain de pouvoir, & l'occasion, les vendre separiment. Et
puis, les mois de grossesse, c'est du temps perdu pour l'habita-
tion. La negresse n'a pas le droit d'6tre mere quand cela peut
nuire aux inter&ts du colon I Comme les n6gres de leur c6t6 ne
se soucient guBre d'avoir des spouses dunt le maitre puisse










PAGES D'HISTOIRE


( abuser ) a sa fantaisie, ils ont des mattresses et souvent sans
souci des durcs fatigues de la journie- ils font des lieues la
nuit pour aller les retrouver sur les habitations dloigdnes oil
elles travaillent. Et lA dessus l'on crie:
( Le n&gre est deprav6. 11 ne veut pas se marier. II n'a pas le
sentiment de la famille !
Les esclaves sont astreints aux travaux les plus p6nibles. Ils
peinent du matin au soir, dix-huit heures sur vingt-quatre. ((Sur
les six heures, dit le P. Labat, qu'ils ont en deux fois pour dor-
mir, il faut qu'iis en tent le temps de leur souper et souvent
celui d'aller chcrcher des crabes pour se nourrir.) Quand arrive
I'epoque de la rdcolte du tabac, on ne leur donne plus que quatre
heures pour leur sommeil. Les sucriers, eux, ne connaissent pas
le repos la nuit. Pour qu'ils ne dorment pas, on les force a chan-
ter et A fumer. Voyez-lcs, homes et femmes, passant les cannes,
alimentant le feu sous les chaudieres bouillantes, leurs membres
noirs eclair6s 6trangement par la rouge illumination de l'usine
infernale. Taut pis pour ceux qui ne restent pas droit sur leurs
jambes! Le fouet du commander cingle les dos courbes en
y tracant de large raies sanglantes... Et lorsqu'ils ont l'inso-
lence de tomber de fatigue, l'on proclame en choeur :
r Le negre est paresseux D
Et en retour de ce travail excessif, que lui donne-t-on comme
nourriture, car il ne faut point ici parler de salaire ? L'article
22 du Code noir rdpond : fournir, par chacune semaine, a leurs esclaves Agis de 10 ans et
au dessus comme nourriture deux pots et demi, measure de Pa-
ris, de farine de manioc, ou trois cassaves pesant chaeune 2 li-
vres et demie au moins, ou choses 6quivalentes, avec 2 livres de
boeuf-sa!e on livres de poisson, et autres choses A proportion. )
Du manioc, du bo.uf-sal6 ou du poisson s6ch6 toute I'annie, voila
certes un ordinaire peu banal que les Lucullus n6gres auraient
bien mauvaise grace a ne pas trouver a leur goit! D'ailleurs
on ne leur demande pas leur avis. Le maitre, pour n'avoir pas a
s'occupcr chaque jour de cette distribution d'aliments, donne A
l'esclave sa provision de toute la semaine. Et gare a lui si avant
que la semaine soit 6coul6e ii a tout mang II se d6brouillera
comme il peut! I1 se debrouille, et vous savez comment: il vole.
Et l'on s'6crie:
Le nbgre est voleur !... v
Mais ce sont encore de bons maitres, ceux qui se conforment
au Code noir. Certains ne donnent A chaque esclave que 8
patates par jour ou trouvent plus simple de ne lui rien donner










PAGES D'HISTOIRE


dn tout: c'est Malenfant qui le constate. A Saint-Domingue est
pleineinent appliqude cltloe ri.\le Qconomique: le p!us grand h).
nefice avec le moins de frais possible. Les negres a ce regime
meurent par milliers. Mais qu'importe : l'Afrique est boLne
mere!
Et on ]es dit ignoranis, quand on ne leur a jamais rien ap-
pris (*); idolatres et fetichistes, parce qu'ils n'ont pas voulu ou-
vrir leur Am4a 3d une religion qui leur prchle la resignation et qui
leur enseigne qu'ils out ete crees pour servir Is blancs (**);
dissimuls et fourbes, parce qu'ils flattent le maitre et le trom-
pent pour que leur existence soit moins miserable ; voleurs,
quand ils violent pour aclieter leur affranchissement; assas-
sins et bandits quand, s'echappant de cette g6hen:e monstrueu.
se, ils se sauvent dans les bois et y vivent en a marrons ), tra-
ques comme des bltes fauves.


Et quels traitements barbares on leur inflige I Comme l'on sent
grounder en leurs cceurs des orages prochains on prend centre
eux les precautions les plus severes. Its n'ont pas le droit de
se concerter, ce qui les force a tenir des reunions secretes oil,
sous pr6texte de danse du Vaudoux, ils s'assemblent pour tra-
mer des complots. (***)


(*) II n'y avait pas d'6coles pour les negres. Les 6coles desti-
nees aux blancs dtaient mime peu nombreuses; on n'yenseignait
d'ailleurs que la lecture, I'ecriture et le calcul. II tallait, pour
donner a ses enfints une instruction sutfisante, les envoyer en
France. Un certain Dorfeuil avait fond6 au Cap un pension-
nat qui ne put pas tonctionner longlemps: la difficultM d'avoir des
maitres competents et 1'enormit6 des frais lui firent abandonner
bien vite son entreprise.
(") En 1790, le prefet apostolique de I'Ouest et du Sud, l'abb6
Dugn6, public un ecrit oti il exposait la situation linanciere et
les resources de son ordre. II y confessaitque cet ordre (les Domi-
nicains) posedait 250 eselaves ... L'abbe Dugue etait le pare
avou6 de plusieurs mulatres qu'il avait eus de sa collaboration
avec des negresses esclaves de sa communaut.-. Beaubrun
Ardouin.
II est just cependant de reconnaitre que les pr6tres en ma-
jorit6 prtchaient l'humanit6 envers les esclaves et que beaucoup
d'entre eux s'attirerent a cause de leur attitude courageuse le
ressentiment farouche des colons.
(**) Justin Lherisson, don't la mort primaturee fut un tel deuil
pour les lettres hailiennes, a consacr6 une remarquable 6tude au
Vaudoux dans ses rapports avec la lutte pour la libeitd A Saint-
Domingue. Voir Bulletin de instruction publique, no de mai 1905.










PACES D'HISTOIBE


Ecrases sons ce poids de fer de la servitude, ils se vengent
come ils peuvent, en sclcaves. lis tuen, ils pillent, ils empoi-
sonnent. IUs empoisoniient surlout. Des blancs ils ont appris I'u-
sage du poison et I'art de preparer les drogues: on sait combien
terrible fut leur Macandal. Et des 6crivains s'indignent: ((Quelles
ames basses quelle cruaute >
Mais atlendez. Nous allons voir qui, du blanc ou du negre, fut
vraiment le plus cruel. Voici les chatiments ordinaires, ceux par
lesquels on punissait les moindres peccadilles, les fautes les plus
16geres: lenteur a se rendre au travail, ivresse aux ]ours de fete,
negligence dans le service, moins encore.
Tout d'abord, le fouet. ( Le fouet, dit Schoelcher, est une par-
tie intggrale du regime colonial; le fouet en est l'agent princi-
pal; !e fouet en est I'dme; le fouet est la cloche des habita-
tions ; il announce le mome nt du riveil et celui de la retraite; il
marque l'heure de ia tAche ; le fouet encore marque l'heure du
repos, et c'est au son du fouet qui punit les coupables qu'on
assemble,soir et martin, le people d'une habitation pour la priere;
le jour de la mort est le seul oh le negre goite l'oubli de la vie
sans le reveil du fouet. a
Pour ( taller) un esclave on l'attachait A quatre piquels: cela
s'appelait le quatre-piquels. Quelqnefois on le liait A une chelle :
c'etait le supplice de I'dchelle; d'autres fois, on le suspendait par
les quatre membres : le supplicid faisait le hamac. Quand c'ktait
par les mains seulement, ii faisait la brimballe. Puis les coups
etant appliques et la peau toute en sang, on frottait les places -
pour empecher la gangrene de jus de citron, de sel et de pi-
ment: c'dtait la pimentade.
Souvent aussi on jelait l'esclave dans un cachot, chtliment
qui lui paraissait intolerable on bien on le mettait dans un
carcan et on le baillonnait avec un morceau de bois frott6 de
piment. 11 y avait le supplice du clou. Malenfant raconte qu'un
( certain procureur de Vaudreuil qu'on aurait pr is pour une de-
moiselle tant il etait mielleux et paraissaitdoux ne sortait jamais
sans avoir des clous et un petit marteau dans sa poche, avec
lequel, pour la moindre faute, ii clouait l'oreille d'un noir A un
poteau placed dans la cour.
11 y avait encore: le collier de fer pour (a empecher les negres
de s'enfuir dans les bois ); le masque de ferblanc pour les empe-
cher de manger des cannes; la barre, piece de bois perc6e de
trous oh I'on enfermait les pieds des condamns ; les ceps, ou
fers aux pieds et aux mains.
Ce n'dtaient 1& que peines 16geres que les maitres avaient le
droit d'appliquer i discretion.










PAGES D'HISTO1RE


Mais voici qui est plus sdrieux. Je ne cite que quelques faits
pour ne pas allonger outre measure cette etude.
Dins une lettre au ininistre da 21 mai 1712 Phelypeaux kcrit:
: Lorsqu'un habitant a Ipeidi par mortality des bestiaux ou souf-
fert autres dommages, il attribue tout a scs negres. Pour leur
faire avouer qu'ils sont empoisonn eurs et sorciers, quelques-uns
donnent la question privement chez eux jusqu'A 4 ou 5 jours,
mais question si cruelle que Phalaris, Busiris et les plus d6ter-
mines tyrans ne l'ont point imaginde... Le patient nu est atta-
ch6 a un pieu proche une fourmiliere ; et, I'ayant frottL de sucre,
on lui verse A cuillerees r6iterees des fourmis depuis le crane
jusqu'a la plante des pieds, les faisant soigneusement entrer
dans tous les trous du corps... D'autres sont lies nus A des pieux
aux endroits oh il y a le plus de maringouins, qui est un insecte
fort piquant, et ceci est un torment au-dessus de tout ce que
l'on peut sentir... A d'autres on fait chauffer rcuges des lattes
de fer et on les applique bien attaches sur la plante des pieds,
aux chevilles et au-dessus du cou de pied tournant que ces
b3urreaux rafraichissent d'heure en heure... 11 y a actuellement
des negres et n6gresses qui, six mois apres ce supplice, ne peu-
vent meltre pied A terre.
M. Peytraud, don't le livre sur 1'esclavage fourmille de details
de ce genre, raconte que le sieur Brocard est condamn6 a 503
livres de sucre a pour avoir exced6 et fait exceder la n6gresse
Anne de plusieurs coups de fouet, ce qui lui a fait diverse grid-
ves blessures en plusieurs parties de son corps, et, outre ce,
pour lui avoir fait brler, avec un lison ardent, les parties hon-
teuses... ) Une dame Audache, de LUogAne, fait ( retire de la
ge6le une n6gritte et la faith immediatenient mettre A la cave et
fouetter. Le lendemain, elle la fait attacher A trois piquets, venture
centre terre, et touetter encore. Puis, d'accord avec un nomm6
Lazare, qui assistant a la sc6ne, elle a I'idde de la bruler avec
de la poudre A feu. Lazare lui en verse sur le dos, sous le ven-
tre, en repand tout autour d'elle, met dessus de la paille de
canne, et la dame Audache, avec un tison allum6, y met feu.
Comme la negritte se soulevait A force de contorsions dpouvan-
tables Lazare lui met le pied sur le dos, afin que son venture pit
porter sur le feu. La dame Audache la fait ensuite porter a
la cuisine, et A1 elle panse ses places avec de 1'alo6s et de la
chaux vive. Ce supplice dura cinq jours. v
(( On a vu, dcrit Malenfant, un Caradeux ain6, un Latoison-Ma-
boule qui, de sang-froid, faisaient jeter des cagres dans des four-
neaux, dans des chaudieres bouillantes ou qui les faisaient enter-










PAGES D'HISTOIRE


rer vifs et debout, ayant seulemenl la tete dehors, et les laissant
p6rir de cctte manire: heureux quand, par piti6, leurs cama-
rades abr6geaient leurs tourments en les assommant A coups tie
pierres !
Ainsi, oubliant les horreurs d6moralisantes de l'esclavage, on
a cr6e ia 16gende du negre imprevoyant, menteur, voleur, assas-
sin, id litre, idiot, cruel. Certes il eut des vices qui done
n'en a pas ? mais il cut aussi des qualities. Le regime de la
servitude d6veloppa les vices et mit tout en oeuvre pour d6truire
les qualities en faisant de plus en plus de l'esclave un corps sans
ame. Tous ccux qui ont ecrit sur la socidtl colonial, Hilliard
d'Auberteuil, Moreau de Saint-M6ry qui ne sont pas tou-
jours justes cependant se plaisent b rendre hommage aux qua-
lites de cour des ntgres, tant de ceux qui arrivaient d'Afrique
que de ceux qui 6taient n6s dans la colonie. ( Les negres cultiva-
teurs, dit Maleafant, (*) sont generalement doux, humans, gd-
nereux, hospitaliers, bons peres, bons maris, bons fils, respec-
tueux envers les vieillards, soumis a leurs maitres, A leurs pres,
laborieux, quoi qu'on en puisse dire... A midi, here de leur
repas, qui consistait en quelques palates, que leurs femmes leur
preparaient, ils couraient A leurs petits jardins, y travaillaient
avec ardeur, jusqu'a ce qu'ils retournent aux travaux de l'habi-
tation; et lorsque le clair de lune leur permettait de cultiver
leurs propridtds, ils ne les n4gligeaient point. Ils se levaient meme
la nuit pour laisser 6chapper un mince filet d'eau et arroser
leurs patates, quoiqu'ils sachent qu'ils seraient vigoureusement
fustiges si le lendemain l'Nconome s'apercevait de leur larcin.))
Tons les maitres n'6taient pas m4chants. II y en eut qui trai-
tWrent avec humanity leurs esclaves et qui leur rendirent m6me
I'existence supportable en les mariant, en leur donnant quel-
ques arpents de terre oh ces malheureux pouvaient 6tablir leurs
cases et leurs ( places A vivre >, ldever des volailles, des cochons
et des cabris. D'aulres, moyennant une certain retribution, per-
mettaient A leurs negres ouvriers d'exercer leurs petits m6tiers
et d'amasser quelque petites economies avec lesquelles ceux-ci
achetaient leur liberty. Mais de tels maitres furent pen nom-
breux, et leur bontW ne peut faire oublier les horreurs de I'es-
clavage et l'immoralit6 de cett3 exploitation barbare de l'homme
par I'homme. Le fait qui montre d'ailleurs a quel point ce re-
gime a 6t6 desastreux et inhumain, c'est la grande mortality des

(') Malenfant parole en connaissance de cause, II fut, pendant
plusieurs ann6es, grant de l'habitation Gouraud ( Cul-de-Sac) et
se trouva en cette quality en commerce constant avec les negres.










PAGES D'IIISTOIRE


esclaves. Le nombre des n6gres introduits chaque ann6e A St-
Domingue dtait en moyenne de 13.000. Le movement de la
traite dut toujours continue cependant;car, a parties causes di-
verses qui emp6chaientla reproduction ce qui explique pourquoi
les negres creoles ne furent jamais en tr6s grand nombre com-
parativement aux n6gres bossales, les maladies et les travaux
p6nibles auxquels ils 6taient astreints firent p6rir les Africains
dans la proportion do 2 1/2 o,/, par an d'apr6s Bryan Edwards,
de 5 o/ d'aprbs Moreau de Saint-Mdry, ce qui faith, sur une
population moyenne de 259.03;), une 161halit annuelle de 12.500.
N'est-ce pas IA la meilleure et la plus eloquente condemnation
de I'esclavage ?


IV


La vie A Saint-Domingue

C'est sur cette iniquity de l'esclavage que reposait pourtant la
soci6te la plus brillante qu'on edt encore vue en Amerique.
A la veille deja BRvolution, la situation de la colonies, au point
de vue financier come sous le rapport economique, 6tait par-
ticulierement florissante. Barb6 de Marbois pouvait kcrire avec
une certain fiertW, au moment de quitter Saint-Domingue dans
les premiers mois de 1789: ( Nous n'avors point de dettes. Jen
ai acquitit d'anciennes pour plus de 11 millions. Tout est paye
au comptant, nous avons un fonds considerable en caisse et beau-
coup d'entrepreneurs ont regu des avances. o
C'est de l'agriculture que la colonies tirait ses principles res-
sources. D'immenses habitations, pourvues de machines et oh
de serieux trovaux d'art avaient 6t6 executes, s'etendaient sur
toute la surface du territoire. Aujourd'hui encore, dans certaines
parties du pays, les aqueduct, les barrages, les bassins de dis-
tribution destines A repartir 1'eau ertre les dillerentes proprid-
tes, resent presque inlacls et t6moignent de l'6norme labeur ac-
compli sous la direction des colons. Le voyageur qui parcourt
nos planes s'arrtle souvent au bord d'un puits, devant un pan
de mur aux pierres noirciei, vestiges de la domination francaise,
et alors ressussite dans son imagination la mdrnorable et san-
glante vision d'une 6poque ofi taut de forces furent gaspill6es
parce qu'elles ne r6sultaient point di libre et voloulaire effort
de l'individu.
D'apres une statistique qui nous est parvenue on comptait, en










PAGES D'BISTOIRE


1788, 792 sucreries, 3.097 indigoleries, 705 colonneries, 2.810 ca-
fdiBres, 60 cacaoyeres, 173 guildiveries, 53 briqueteries, 245 mou-
lins, 290 fours A chaux, des poleries, des tanneries, des tuileries.
On exportait annuellement des denrees et marchandises se chif-
frant a 220 millions de livres, tandis que les importations n'attei-
gnaient pas moins de 170 millions. La propriety fonci6re etait
6valude a plus de 1.300 millions. De belles routes, a plantees d'o-
rangers, de citronniers et de palmiers n, reliaient les unes aux
autres les principles villes et permettaient ainsi le facile Bcoule-
ment des products de l'interieur. ( Des points en maconnerie
avaient 6t6 construits sur les rivieres. Des digues protegeaient
les campagnes contre les inondations et des 6cluses facilitaient
les irrigations. Des diligences ou des messageries d cheval assu-
raient aux villes les moyens de communiquer facilement entire
elles. Dans la plupart des paroisses il y avait un bureau de
poste, et le depart du courier pour I'Europe avait lieu deux
fois par semaine. ) (*)
Les villes etaient tr6s animees. Le Cap, assis au pied de la
montagne, prenait un air de fcle quand il se reveillait dans la
lumiere blue des limpides matinees d'l66, avec ses maisons
basses couvertes de tuiles rouges de Normandie ou de bardeaux
du Mississippi. Plusieurs places publiques, oh s'dpanouissaient
les gerbes des jets d'eau artistiques, conviaient les habitants aux
lentes promenades sous les arbres fleuris qui en faisaient comme
une verte ceinture. Le course Brasseur, situe sur la plage, et le
course de Villeverd, pies de l'actuelle (Barriere-Bouteille ),
etaient surtout fiequentds par les leIgants: on y rencontrait les
professionall beauties)), et c'tlait 1A qu'une nouvelle coupe de
robe ou d'habit avait chance de recevoir sa definitive consecra-
tion. La villo avait de nombreux edifices parmi lesquels on re-
marquait le palais du gouverneur, l'dglise, les hopitaux, les ca-
sernes. Les rues, tires au cordeau, porlaient les noms des gou-
verneurs ou des bienfaiteurs de la colonies.
Les jeunes gens venus de France avaient apporti avec eux le
goAt du the dre. Aussi une salle de spectacles qui eut des for-
tunes diverse ne tarda-t-elle pas A 6ire crdee. Les acteurs
dtaient mediocres et les pieces ne mdritaient pas souventqu'on se
d6plac&t pour les entendre. Saint-Mery rapporte cependant qu'en
1173 et 1786 des artistes des Varidtes et de la Comddie ilalienne
jouerent au thdAtre du Cap. La salle de spectacles etait parfois
transformee en salle de bal; on y organisait des <( redoutes a ou
fetes de nuit. Longtemps on parla de la brillante soiree qui y fut

(*) C. des Fosses.










PAGES D'HISTOIRE


donnde en I'honneur du president de la Partie espagnole, don
Jose Solano y Bote, pour comm6morer le trait de delimitation
des frontieres sign entire lui et le comte d'Ennery a Atalaya et
ralifi a. Aranjuez le 3 juin 1777.
La ville prenait surtout une animation singuli're pendant les
folles journees du Carnaval. C'etait a qui inventerait les travestis-
sements les plus originaux et les plus luxueux. On allait dans les
families pour y ( intriguer P. L'intrigue doot la tradition s'est
presque perdue chez nous constituait I'un des charmes du
carnaval; on y faisait assault d'esprit, et le (( beau masque ) devait,
jusqu'A ce qu'il fat d6couvert, eblouir ses h6tes par une faconde
intarissable et amusante.
--Port-au-Prince, fonde en 1749 _t concud'aprs -des..idees...
modernes l-riviaTiTsaiTe splendeur .avaecl_.- Cap-Ia.canais. La
population en au gmentait do jour en jour et on parlait dejd d'en
fire la capital de la colonie. II avait aussi ses places publiques
oh se reunissait a certain jours la society 616gante. La place
de l'Intendance, auj ourd'hui place de la Catbedrale, attirait sur-
tout les promeneurs. Saint-MWry en a laiss6 une description qui
explique la preference qu'on lui accordait sur toules les autres.
Port-au-Prince possedait egalement une salle despectacles. Ce
n'elait tout d'abord, dit Malouet, qu'une grange garnie de banes
et de nattes. ( II fut 6tabli en 1762; les entrepreneurs firent for-
tune. En 1767, on agrandit la salle et on y pratiqua des loges. D
Le thBitre fut detruit, en 1771, par le tremblement de terre qui
fut si desastreux pour la ville naissante. On le retablit en 1776.
Saint-Mery raconte qu'on y repr9sentait de petits operas meles
de danses de nigres et d'exercices de gymnastique. Le theatre se
trouvait place ValliBre, en face de I'ancienne maison Edouard
Caze.
Dans la presqu'iie du Sud, la ville des Cayes se doveloppait ra-
pidenient. Le plaisir y battait aussi son plein et elle avait, B
l'instar de ses grandes soeurs du Nord et de I'Ouest, son hli6tre
oh se reanissait, aux jours des representations sensationnelles,le
High life)) du chef-lieu et des environs.


On menait done joyeuse vie A Saint-Domingue. La colonies, se
mettant A l'unisson de la melropole, vivait de I'existence febrile
et tr6pidante qui caracterise l'6poque inmmdiatement ant6rieure
A la Rlvolution.
Dans l'attente des grands dvenements qui vont se produire, il
semble quela society frangaise soit pjise d'une veritable fren6sie;










PAGES D'IIISTOIRE


elle vent epuiser avant de mourir la game entire des
jouissances los plus folles et des joies les plus extravagances. Les
belles dames du temps s'arrachent les livrcs de Rousseau et tom-
bent en pAmoison au recit des amours d'lleloise. Les s6millantes
marquises se dlleclent aux ironies de Voltaire, s'occupent de
spiritisme avec Cogliostro, assistant aux experiences de physique
du savant abb6 qui s'est donned pour tache de guider les gens du
monde dans les arcanes de lamystlrieuse nature. Elles se retrou-
vent le soir au theXtre et applaudissent les impertinences spiri-
tuelles de Figaro, no se doutant pas que les r6parties 6blouis-
santes de l'insolent ( barbier passent, comme des etincelles
allumeuses d'incendie, par-dessus la rampe et vont porter le feu
A l'Ndifice croulant de la vieille France monarchique. Cette so-
cidtd se donne, dans un fauteuil d'orchestre, le spectacle de sa
propre mort. Car c'est la mort qui vient; tous les sentiments sont
simulds; le gofit de la science n'est qu'une attitude; les liens de
la families se relachent; les vieilles traditions se percent; la pu-
deur, charge de la femme et qui la pare de grace touchante et
suave, disparait. De l'amour chanted par les pobtes le sitcle fait
on ne sait quelle mixture, oi se melangent A doses ind6terminees
espritt d'un Marivaux, la sensuality capiteuse d'un Lauzun, la
grace appritee d'une Di Deffand, et d'of parfois s'exhale come
le parfum violent et acre de quelque marquis de Sade.
Les jeunes colons, eleves en France, avaient vu do pres celte
society. Quelques-uns avaient pris leur part des plaisirs de Paris
et mend la vie 6ligante et facile de la jeunesse batailleuse qui
entourait les Choiseul, les Lauzun, les Richelieu, ct applaudis-
sait A leurs processes amoureuses. Rentres a Saint-Domingue
ils se pliaient difficilement A leur nouvelle existence. En atten-
dant qu'ils pussent reprendre le bateau et aller demander a la
joyeuse capital des voluplds nouvelles, ils tichaientde tirer de
la colonies toutes les jouissances qu'elle pouvait donner. Its par-
tageaient leur temps entire l'amour, la chasse et la dan-e. Comme
il etait de bon ton de causer litterature et de paraitre renseignes
sur les dernitres publications de Paris, ils mirent A la mode
Bousseau, I'abbN Prevost, Voliaire, Lesage,et beaucoup de dames
creoles rAv6rent de vivre avec quelque Des Grieux colonial les
ventures Iroublantes de Manon Lescaut. On mit a la scene, au
Cap, le Devin du Village. A propos de cette representation plu-
t6t t6mbraire, M. de Bory, qui fut gouverneur de St-Domingue,
raconte qu'il rencontra dans un cafe de Paris le morose Jean-
Jacques et lui dit le plaisir qu'il avait eu de voir jouer son oeuvre
& Saint-Domingue. L'alrabilaire philosophy ne part nullement










PAGES D'BISTOIRE


flattW de l'hommage: il eut meme le mauvais goit d'en montrer
quelque contraridt6. (*)
La mode voulait aussi qu'on s'occupit de science. L'illumi-
nisme avait sss adeptes et beaucoup de gens ne juraient que par
Pascalis. Les experiences d'aerostation des freres Montgolfier
etaient vivement discutees ; la question du c plus lourd quo 'air )
troublait bien des cervelles qui n'avaient d'ailleurs de la physi-
que qu'une connaissance trBs rudimentaire. En 1784 la ville du
Cap vit monterdans l'air, aux acclamations d'une foule enthou-
siaste, le premier ballon lance en Amdrique.
Une association s'6tait formee, le Cercle des Philadelphes, qui
recut plus tard des lettrcs patentes et prit le nom de a Socit6e
royale des Arts et des Sciences n. Elle avail son cabinet de phy-
sique et de chimie et son jardin des plants. Ses stances etaient
suivies avec int6ret; elle envpyait les communications originales
de ses membres a l'Acad6mie des sciences de Paris. Cette society
rendit d'appriciables services a la colonie. Elle instilua des prix
deslines A recompenser les auteurs de minoires interessant la
fabrication de certain products industrials et agricoles, par
example d'un paper qui fut A I'abri du ravage des insects.
Les gazetiers firent bientbt leur apparition. II n'est pas sans
interet de rappeler a cepropos les debuts de la press sur la terre
d'Haiti. Apprenez done quo le premier qui osa 6tablir une im-
primerie A Saint-Domingue paya trbs ch6rement son impruden-
ce. Cet imprimeur se nommait Pierre Payen. II avait fait paral-
tre au Cap un recueil oh etait public, entire autres choses, le Code
noir. 11 n'eut pas le temps d'en Mditer un deuxieme. Le gouver-
nement du chevalier de la Rochealar tenait en fort mediocre es-
time Its gens don't le metier est de mettre du noir sur du blanc:
il les consid6rait i tort ou a raison come formant une espece
tres dangereuse. La colonie n'etait pas toujours tranquille: on
craignit que 1'industrie de Payen, en y propageant toutes sortes
de nouvelles, ne contribuAt a rendre les rdvoltes plus fr6quen-
tes. On organisa centre le malheureux imprimeur un tel system
de persecution qu'il d.ut quitter au plus vite Saint-Domingue.
M. de Montreuil, gouverneur inltrimaire aprts la mort de M. de
Belzunce, se montra plus liberal: une autre imprimerie put s'd-
tablir au Cap et en f6vrier 1764 parut le premier numero de la Ga-

(*) Dans sa grande Histoire d'Haiti inddite, mon frere, M. W.
Bellegarde, consacre un chapitre des plus curieux a l'iofluence
qu'exercerent sur le language et la mode & Paris les colons de St-
Domingue, qui, grace a leur fortune, 6taient accueillis et choyds
dans lea milieux les plus divers et parfois.m6me y donnaient oe
ton.










PAGES D'HISTOIRE


zette de Saint-Domingue, journal hebdomadaire. La cour en or-
donna quelque temps apres la suppression. Mais le nouveau gou-
verneur, comte d'Estaing, prit l'initiative de faire paraitre les
Avis divers et les Petites Annonces Amnricaines.
Si dans les villes les occasions de r6jouissances 6taient nom-
breuses, 1'existence que menaient les colons sur leurs e habita-
tions v(* ) etait plus somptueuse encore. Quelques-uns y vivaient
en grands seigneurs. Ils avaient de beaux chevaux et de fastueux
Bquipages. IUs organisaient des parties de chasse magnifiques et
nos planes virent souvent passer, montees sur de superbes che-
vaux venus de I'Ambrique du Nord, les belles dames de la colo-
nie a courrant le cochon mairon.


Plaisirs etaffaires commercials q'occupaient pas exclusivement
l'esprit des colons. Ce n'est pas pour rien qu'on est Francais
et Francais du XVIII siMcle! La politique 6tait I'une de leurs
occupations favorites. La tournure de plus en plus tragique que
prenaient les choses de France excitait les esprits et d6frayait les
conversations. D'autre part, I'administration locale offrait trop
souvent prise A la critique. Le gouvernement de la colonie 6tait
franchement despotique. Le systeme des taxes et impositions,
6tabli en dehors de la participation des planters sur qui pesait
uniquement la charge de payer l'imp6t, paraissait arbitraire et
vexatoire: les plaintes A ce sujet devenaient de plus en plus au-
dacieuses, et les colons affichaient hautement la pr6tention de
prendre une part active A la gestion des affaires de St-Domingue.
L'idbe s6paratiste germait dans quelques cerveaux hardis. (**)
II y eut mdme des gouverneurs pour encourager sinon pour fa-
voriser sciemment ces tendances a l'autonomie. C'est ainsi que
Du Chilleau ne craignit pas do prendre, en mai 1789, une or-

( ) Le mot habita'ion servait A designer les grades fermes co-
loniales. 11 a gard6 le m.me sens dans le language local.
(*) Cette question tris grave proccupait la cour d6s1766. Le
roi, au moment du depart pour Saint-Domingue du gouverneur,
prince de Rohan-Montbazon, lui donnait des instructions visant
l'organisation de la police, le mode de r6partition des imp6ts, la
discipline des troupes. Sous pr6texte de reformer les mceurs d6-
prav6es des colons on r6petait A la cour que les bals de nuit
du Cap et de Port-au-Prince se transformaient, les lumieres
eteintes, en de v6ritables orgies les instructions royales d6-
fendaient les tresses, alin d'empecher entire blancs et hommes de couleur une
entente pouvant aider la colonie a se soustraire facilement a l'au-
torit6 du roi.











PA0ES D'IflSTOIRP,


donnance qui 6tait la condemnation du regime impose A la
colonies par le pouvoir royal. 11 y proclamait la liberty du com-
merce et autorisait I'introduction dans certain ports: JBremie,
Cayes, Jacmel, des negres de provenance 6trangbre. Or le q pacte
colonial)), oeuvre de Colbeit, faisait defense express a la colonies
d'entretenir des relations commercials avec d'autrrs pays que ]a
France et d'acheter des nigres qui ne fussent pas transports
par les bateaux francais. L'ordonnance du gouverneur consti-
tuait dans ces conditions un acte d'ind6pendance. Aussi l'in-
tendant Barb6 de Marbois refusa-t-il nnergiquement de s'associer
& une measure qui lui paraissait altentaloire a I'autorile du roi
et qui fut d'ailleurs immediatement cassFe par la metropole.


Les 6venements qui se d6roulaient en France et leur repercus-
sion sur la situation de la colonies ne Iroublaient done pas seuls les
esprits: la politique locale offrait aux agitaleurs un vaste champ
d'activit6. Entre les trois provinces don't se composait le terri-
loire de Saint-Domingue il existait des rivalites, qui devaient
dans !a suite se manifester par des luttes armies don't le funeste
souvenir no s'est pas jusqu'A present dissip6 parmi nous.
C'est dans la parties du Nori que les Francais avaient fondd
leurs premiers 6tablissements. Cet!e province avail vite atteint,
rar sa population et ses richesses, un ddveloppement considd-
rable. a On peut y computer ecrit Moreau de Saint-MWry en
1789- (sur une superficie de 480 lieues carries) a peu pres
16.000 blanco de tout Age, don't plus des deux tiers sont de sexe
masculine; 9.000 gens de couleur libres, presqu'en nombre 6gal
dans chaque sexe, et 170.000 esclaves, parmi lesqu-ls le rapport
des n6gres est a celui des negresses come 9 est A 7. Les negres
en general y sont plus industrieux et mieux traits. La culture
est aussi pouss6e plus loin dans le Nord, et I'art de fabriquer le
sucre y a fait des progres qu'on n'6gale point encore dans le rest
de la color.ie. I1 taut dire de plus, parce que c'est la verile, qu'on
y trouve une plus grande sociabilitW etdes dehors plus polis... La
plus grand fr6quentation des bAtiments europ~ens y place les
premiers succs de la mode, et partout oh il y a des Francais
la mode a ses adorateurs. Le luxe y a done un culte tres suivi, et
c'est du Cap, come d'un centre, qu'il repand ses jouissances et
ses maux.
La province de i'Ojest, a peu pris deux fois plus grande (820
lieues carries), avait une population moindre, comprenant 14.000
blancs, 12.500 affranchis et 160.000 esclaves.
Quant 4 la parties du Sud, la derniere ouverte a l'activite des










52 PAGES D'HISTOLBE

colons, elle comptait, sur son territoire de 700 lioues carries, ea-
viron 10.000 blancs, 6.500 atrranchis et 114.000 esclaves.
Saint-Mery constate que, par suite de la preponderance poli-
tique et economique de la province du Nord, une ((sorte de ri-
valitljalouse existe centre elle de la part de I'Ouest et du Sud D.
Mais la ville de Port-au-Prince grandissait et devenait bient6t la
rivale heureuse du Cap. Quand elle eut 616 choisie come la ca-
pitale de la colonie et qu'on y eut 6tabli le siege de I'unique
Conseil Supericur de Saint-Domingue, celui du Cap ayant etW
supprime, I'irritation des colons du Nord centre I'Ouest fut
extreme. Les trois hauts fonctionnaires qui avaient decide la
suppression du Conseil du Cap et sa reunion A celui de Port-au-
Prince: M. de la Luzerne, gouverneur, M. Barb6 de Marbois, in-
tendant, et M. de Lamardelle, procureur general, provoquerent
la haine des blancs du Nord. a En octobre 1789, dit Beaubrun
Ardouin, des colons du Cap se rendirent A Port-au-Prince pour
arrtter M. de Marbois et M. de Lamardelle qui c'rent le temps
de s'enfuir en France. M. de la Luzerne, qui 6tait devenu mi-
nistre de la marine, fut deaonc6 a I'Assemblee national consti-
tituante ).
La Province du Sud avait Wte la plus negligde de toutes. Elle se
plaignait amerement de I'abandon oi la laissait le gouvernement
central et du peu de soin que l'on apportait a la geation de ses
interits. On trouve ses griefs resumes dans un 6crit intitul6:
Leftre d'un ciloyen du Port-au-Prince t un d6putl de l'Assemblde
colonial. L'auteur anonyme signal le danger qui menace Saint-
Domingue: e Evite- la scission, s'6crie-t-il. Que les trois soeurs
restent unie4; qu'elle ne fassent qu'une maison, qu'un ensemble
etroitement lie! Et g6nissez avec moi sur la colonie, si la dissen-
sion s'6tablissait et si chacune d'elles voulait r6gir ses biens & sa
maniere. )
Mais ii n'y avait pas que des inltr&[s mat6riels on des questions
d'admicistration A diviser les trois provinces de St-Domingue :
el!es diff6raient sensiblement par le mode de formation de leurs
populations, par !es sentiments, les idees, les mceurs et les tra-
ditions de leurs habitants. Cot antagonism moral, plus difficile
A d6truire que l'opposition des int rits materiels, entretenait la
sociiet deSaint-Domingue dans un etat d'excitatioa et de fievre
qui arriva a son paroxysme au moment oui vint de France la non-
velle foudroyaute de la prise de la Bastille. (*)

(*) Lire dans les Etudes sur l'Histoire d'Haiti, 6d. Cheraquit,
pages 76 A 95, les remarquables considerations de Beaubrun
Ardouin sur ce sujet. Je recommande 6galement au lecteur le










PAGES D'HISTOIRE


Le 14 juillet 1789 n'est pas seulement une date memorable
dans l'histoire du monde: elle marque pour les Haitiens on 6vB-
nement considerable d'oh devaient sortir la liberation des es-
claves de Saint-Domingue et I'independance d'Haiti.


V


L'H6ritage


La plupart des 6crivains, qui pretendent nous denier toute ap-
titude au self-government, st plaisent A compare notre situation
6conomique pr6sente A la splendeur colonial et nous reprochent
durement de retourner peu A peu A un Btat d'anarchie et de de-
sordre insupportable. Ils vantent 1'6clat de cette civilisation fran-
caise do Saint-Domingue que nous n'avons pas su conserver.
Ces 6crivains sont trompes par les apparences. Rien de plus fac-
tice en effet que cetle society, don't je viens trop rapidement de
decrire la vie et les moeurs. Le vernis de civilisation qui recouvrait
la vie fastueuse des colons 6tait tres leger. Quand il s'6caillait it
laissait voir des abimes de sauvagerie et de f6rocite. Sous la po-
litesse des manikres un eil un peu exerc6 pouvait ais6ment aper-
cevoir la grossieret6 des appetits et la rudesse foncikre de tous ces
parvenus. On n'avait qu'a gratter 16,grement I'616gant habitu6
des bals nocturnes pour retrouver le tortionnaire inhumain et
harbare, I'homme qui payait les caresses de ses mattresses avec
les souffrances de l'esclave.
Thattre, litterature, science: tout cela peut faire illusion A
premiere vue. Mais regardez plus avant: toutes ces manifesta-
tions du progr6s n'ont rien de consistent. Elles sont le product
du plus vulgaire snobisme. Les colons semblent s'interesser au
movement philosophique et litt6raire. Ils fondent des soci6bls
savantes et creent des theatres: il n'y a 1a que soumission a l'ir-
resistible mode. Ce qui le prouve, c'est qu'ils ne pensent pas en
m6me temps A 6tablir des dcoles dans la colonie. Les femmes -
ces mijaur6es cruelles qui savent se faire servir comme dessert,
i la fin d'un repas copieux, quelque flagellation d'esclave sont
d'une ignorance inimaginable. C'est Moreau de Saint-MWry lui-
meme qui le proclame.

chapitre VII du bel ouvrage de Hannibal Price oh la question du
prdjug6 de couleur est supdrieurement trait6e.










PAGES D'HISTOIRE


On mEne une vie somplueuse: pour I'historien superficiel c'est
un signe d'activil6 economique, puisque le luxe ne parait possi-
ble que la oh l'on travaille. Erreur encore! Peu de fortunes A St-
Domingue sont effective. Les propri6t6s pour la plupart-
sont grev6es d'hypotheques. Mais plus on a besoin d'argent et
plus on pese sur l'esclave don't le labeur doit pourvoir a tous les
plaisirs du maitre. Emport6s par la vie facile et i'amour des
jouissaaces immediates, les jeunes colons se livrent a des d6pen-
ses excessive (*), s'endettant pour maintenir un train de mai-
son qui leur conserve l'estime de I'aristocratie colonial. Aussi
les fortunes, d'une maniere g6n6rale, sont-elles plus apparentes
que reelles : on sacrifie au plaisir de ~ paraitre)) celui d' ( Wtre e
lout simplement.
a C'est ainsi que se constitua -- dit excellemment M. Peytraud -
une sociWtl tout a fait factice, parce qu'elle ne s'dtait pas tond6e
et developpie normalement.
((Ce qui manqua le plus, ce fut une classes moyenne, et ce qui
Y'empecha de se crier, ou du moins de se mainlenir, ce fut I'es-
clavage. Si les premiers colons lirent preuve de qualities remar-
quables d'initiative, d'6nergie et d'endurance, leurs successeurs,
gAtes par I'introduction des esclaves, se laisserent vaincre peu A
peu par ]e climate et les seductions d'une vie molle et facile. Ce
fait eut pour cause principal le divorce de la propridt6 et du
travail. La notion de l'effort, de la lutte necessaire pour l'exis-
tence, fut bient6t perdue pour ceux qui n'avaient qu'A jouir du
labeur des autres. La nature, qui demand souvent A 6tre vain-
cue, ici spontanement f6conde, les comblait de ses prodigalit6s;
]a masse des hommes avec lesquels il faut computer d'habitude
pour exercer contre eux la concurrence, annihiles comme vo-
lont6, n'existent plus que comme instruments. Des lors, plus
d'obstacle, et, par suite, plus de progres, mais l'abandon aux
instincts et aux passions, ['amour d&s jouissanc es frivoles suivant
le caprice du moment, sans prdvoyance, sans souci de 1'6pargne,
fans rdelles vertus de famille, sans un haut ideal de vie intel-
lectuelle et morale, sans la moindre preoccupation, en un mot,de
la justice et de l'humanit6. )
Tel est le lourd heritage que nous a lgu6 la sociMtd de Saint-
Domingue.

(*) En raison du pacte colonial, les articles d'importation
6taient A un prix exorbitant. Pensez A ce que pouvait cotter un
cheval qui, pour venirdeNew-York au Cap, devait passer d'abord
a Bordeaux, au lieu d'etre transport directement de I'Amerique
du Nord a Saint-Domingue.










PAdES D'HISTOIRE


Dessalines, voulant abolir sur la terre liberde d'Haiti toute trace
de l'affreux esclavage, massacre los blancs et brila les propri6-
tUs. 11 fut magnifiquement et inutilement cruel. Car massacre
et incendie ne peuvent d6truire que des creatures 6ph6mBres et
des choses mat6rielles. IIs sont impuissants centre les Ames. Or
les deux classes qui firen t l'inddpendance: les affranchis et les
anciens esclaves, avaient e6t parties int6grante de la socidet colo-
niale et en avaient, pendant des sickles, subi les idees, les pr6-
jug6s et les passions. Ces idWes, ces prdjugds et ces passions s'e-
talent incorpords A leur substance morale: elles ne s'en lib6r6-
rent point et ne pouvaient s'en libdrer par les moyens de violence
qui leur permirent de briser les chalnes de leur servitude corpo-
relle. Libres depuis 1804 de la domination politique de la France,
les Haitiens luttent jusqu'A present centre la domination des idees
et des moeurs sur lesquelles a vecu la society colonial. Combien
parmi nous pensent et agissent comme des colons, et combien
plus nombreux sont ceux qui ont garden des Ames d'esclave I
Despotisme militaire, m6pris de la liberty et de la vie hu-
maines, aristocratisme pr6tentieux, esprit rdvolutionnaire, pr6-
jug6 de cou!eur, rivalit6s provinciales, amour des jouissances
faciles, cupidity et servilit : nous avons trouv6 tout cela dans la
society de Saint-Domingue. Et tout cela a continue de dominer
l'existence de la nation haitienne.
Ce n'est point par le fer ni par la flammeque nous andantirons
cet heritage d6tostable : c'est par une education virile, qui vise a
purifier les coeurs, A 6clairer les esprits, A reliever lea caracteres.
Seule I'dducation peut relAcher les liens du d6terminisme histo-
rique dans lequel nous paraissons emprisonn6s, en y inserant
des resolutions et des actes qui orienteront la vie national vers
un ideal de beauty, de bonte et de justice.
Nous avons l'une des conditions que Renan estimait essentiel-
les pour l'existence d'un people : ( des gloires communes dans
le passe. r I nous rest A r6aliser I'autre condition: a avoir
une voloent commune et, ayant fait de grande choses ensemble,
vbuloir en faire encore. ) La maison que les mains puissantes
de nos p6res ont bAtie, ils nousla transmirent avec fiertd. Nous
avions pour tAche A notre tour de I'assainir, de la parer, de la
rendre comfortable, paisible et douce pour nous come pour nos
visiteurs.
Cette tache, nous n'avons pas appottd A la remplir le respect
et la pidet qui convenient: aujourd'hui plus que jamais elle
sollicite toutes nos energies et r6clame tous nos arsmou. (*)

(*) Malgrd ses vices de constitution, la nation haitienne a pu










PAGES D'HISTOIRE


Principaux Auteurs consults :

BEAUBRUN ARDOUIN, Etudes sur l'tistoire d'Haiti (tome 1) 2*
Ed. Cheraquit, Port-au-Prince; BEAUVAIS-LESPINASSE, Histoire
des affranchis de Saint-Domingue, Port-au-Prince; P. CHAH-
LEVOIX, Histoire de 1'sle Espagnole ou de Saint-Domingue, etc ;-
CASTONNET DES FOSSES, La perte d'une colonies ; LUON DES-
CHAMPS, Histcire de la question colonial, Paris, 1891 ; HILLIARD
D'AUBERTEUIL, Considerations sur l'dtat present de la colonies fran-
Faise de Saint-Domingue, 1776-1782; THoIIAS MADIOU, Histoire
d'Haiti (tome I) Port-au-Prince; MALENFANT, La colonies de
Saint-Domingue; MOREAU DE SAINT-MIRY, Description topo-
graphique, etc, de la Partie francaise de Saint-Domingue, etc, 4
l'dpoque" du 18 octobre 1789, Paris, 1875; LUCIEN PEYTRAUD,
L'Esclavage aux Antilles franpaises avant 1789, Paris, 1897 ; -
EMILE NAU, Histoire des Caciques, Port-au-Prince; HANNIBAL
PRICE, De la rehabilitation de la race noire par la Rfpublique
d'Iaiti, Port-au-Prince, 1901; BENITO SYLVAIN, Du sort des
indigenes dans les colonies franpaises d'exploitation, Paris 1893. -

N. B. Je me suis encore servi, pour dcrire ces etudes, des
nombreuses notes recueillies par mon frWre, M. W. Bellegarde,
dans les biblioth6ques de Paris.













vite s'organiser en sociWt6 civilisde. L'6tranger ne retient que le
recit de ses luttes inltrieures, ignorant volontiers le long et diffi-
cile effort qu'elle a dc faire pourse creer une organisationstable.
Une breve comparison entire a hier D et aujourd'hui suffirait
cependant pour incliner, je ne dis pas a I'indulgence, mais a la
justice I'observateur le plus severe. Voir & ce sujet Haiti et
les Etats-Unis devant la Justice Internationale, par Dantes Belle-
garde, Paris, 1924., ,
















PETION ET BOLIVAR



Sur I'une des places publiques de Caracas la reconnaissance des
Vdnezueliens a eleven une statue a Alexandre Ption, president de
la RNpublique d'lHaiti. Cet hommage de toute une nation A un
Chef d'Etat stranger perpetue le souvenir d'un 6v6nement consi-
derable dans i'histoire de I'Amerique latine: la rencontre sur la
terre hailienne de deux heros, don't l'un, P6eton, avait 6t6 l'ini-
tiateur du movement qui aboutit a l'ind6pendance de sa patrie;
don't I'autre, Simon Bolivar, dtait venu chercher, aupres d'une
nation toule fr6missante encore de la lutte pour lalibert6, le r&-
confort moral et i'appui materiel qui lui Btaient necessaires pour
realiser son grand r&ve de liberation.
Le glorieux cenlenaire, que toute l'Amnrique latine s'apprete
a cel6brer le 9 decembre prochain, nous semble une occasion
bien propice pour rappeler les circonstances de cette rencontre
fameuse et les details des deux s jours de Bolivar en Haiti.



La bataille d'Ayacucho couronna magnifiquement l'oeuvre d'6-
mancipation des colonies espagnoles d'Am6rique. Cette oeuvre,
inaugurie en 1809, connut des heures tragiques. L'une des plus
douloureuses fut certainement celle qui suivit le renverserent
de la 2e Rpublique du Venezu6la. On sait comment, sous la pous-
see irresistible de Boves, s'effondra la restauration r6publicaine
accomplie par Bolivar aprs. cette admirable champagne de 1813
qui lui valut d'etre compare A Bonaparte. Les llaneros ne s'd-
taient pas bornes a disperser le faible gouvernoment de Caracas:
voulant d6truire tout espoir de revanche dans I'Ame des Ind6-
pendants, ils avaient promen6 le fer et la flamme dans la riche
region venezuelienne.
Un coup plus morel encore allait 6tre port1 aux s6paratistes.
DebarrassBe du cauchemar napoleonien, PEspagne avait retrouv6
sa liberty d'action. Une expedition puissante avait passe I'Atlan-
tique sous le commandement de Morillo. Ce chef intr6pide s'dtait
empard de l'ile Margarita. Et Carthagine, 1'orgueilleuse forteresse,
tombait bient6t entire ses mains. Poursuivant le course de sea suc-










PAGES D'HISTOIRE


ces, il 6tait entr6 en triomphateur dans la Colorobie et avait cap-
ture Bogota. L'absolutisme espaguol [tait rktabli. Et A beaucoup
des plus ardents separalistes l'ind6pendance parut d6sormais un
r6ve inaccessible.
1815 fut pour les Ind6pendants l'ann6e terrible.


Exile dans 'ile de la Jamaique, Simon Bolivar n'avait pour-
tant rien perdu de sa confiance. Au moment oh la situation sem-
ble compromise, il roule dans son esprit infatigable les pens6es
les plus vastes. Il est si str du succes final qu'il projette d6ej de
r6unir un congris des republiques am6ricaines et d'appeler A y
participer les autres etats du monde civilis6. Ce project de socidt6
des nations, il I'expose en terms precis dans sa cdl1bre leLtre du
6 septembre 1815 publiee dans un journal de Kingston. Cepen-
dant, I'homme d'action qu'il est avant tout ne peut se satisfaire
de speculations politiques ou philosophiques. I1 salt que, pour re-
veiller les Ind6pendants de la torpeur mortelle du decouragement,
mieux vaut agir que parler. Mais comment agir? 11 n'a ni armes,
ni provisions, ni argent. A qui s'adresser pour en avoir? Les ap-
pels les plus Bloquents A l'Angleterre et aux autres puissances
europlennes sont rests sans echo. Les Etats-Unis, preoccupes
de leurs seuls int&rets, pretendent garder la plus complete neu-
tralito entire l'Espagne et ses colonies.
Bolivar, anxieux, cherche avidement sur la carte du monde le
pays de qui pourrait lui venir le concourse esp6r6. Et ses yeux
tombent sur Haiti. C'est le plus petit Etat et le plus jeune de I'u-
nivers. Il y a onze ans a peine que, par la plus hdroique des
guerres, il a briseses chaines d'esclave. Isole dans l'immense Ame-
rique, craignant & tout instant un retour offensif des Francais,
oblige do reserver pour sa propre defense toutes ses resources,
un tel pays peut-il s'int6resser de facon active a I'oeuvre de r6-
demption concue par le Lib6rateur?
Bolivar decided tenter I'aventuie. A vrai dire, les renseigne-
ments qu'il a pu recueillir sur le president de la Republique hai-
tienne l'encouragent dans sa resolution. Le nom d'Alexandre Pd-
tion est connu et vdndre a la Jamaique: les habitants de 1'ile se
rappellent avec reconnaissance que le Chef d'Etat haltien, invo-
quant les plus hautes raisons d'humanitd; avait, en 1812, facility
l'envoi de denrdes alimentaires aux possessions anglaises mena-
cees par la famine, bien que la Grande-Bretagne eft dddaigneuse-
ment interdit en decembre 1808 toutes relations entire ses sujets
d'Am6rique et les noirs libres d'Haiti. Un courant s'dtait ainsi










PAGES D'HISTOIRE


dtabli entire lcs deux miles, qui va entrainer Bolivar vers les c6tes
meridionales de l'ancienne St-Domingue. (*)


Dans les derniers jours de d6cembre 1815, Simon Bolivar d6-
barquait aux Cayes, ville principal du sud d'Haiti, oif le bruit de
ses exploits et de ses malheuis l'avaient preced6. La reception
qui li fut faite par les autorites militaires, le gdndral Marion et
le colonel Poisson-Paris, eut un caractere de touchante cordia-
litl. D'un movement spontan6, la population se porta A la ren-
contre du h6ros v6nezu6lien et lui fit une ovation chaleureuse.
Les memes acclamations accueillirent quelques jours plus lard,
le 6 janvier 1816, i'escadre de dix navires que commandait Louis
Aury et sur lesquels s'etaient embarqu6s, aprbs la chute de Car-
thagene, les principaux chefs s6paralistes (les gne6raux Narino,
Bermudes, Piar, Palacios, Mc-Gregor, le colonel Ducoudray-flols-
tein, lecommodore Louis Brion, I'intendant Zea, le Pere Miramon,
les frbres Pineres ) et quelques families v6nezu6liennes don't
I'une, les Soublette, devait donner un president au Venezu6la.
Les refugies 6taient dans le denuement le plus complete. La po-
pulation cayenne trouva 1. une occasion admirable de montrar
sa genereuse hospitality. Elle rivalisa de bonte avec les autorites
de la ville. Chacun voulut avoir 1'honneur d'ouvrir sa maison A
1'un de ces d6fenseurs d'une cause sacrte, que l'on considdrait
comme des frbres malheureux. Bolivar et ses principaux lieute-
nants furent les h6tes de I'un des g6neraux haltiens les plus ins-
truits de l'epoque, Borgella, qui les recut avecune simplicil toute
cordiale dans sa superbecampagne de Custines,dans les environs
de la ville des Cayes.
Le president de la R1publique, ayant appris le dtbarquement
des refugies, ecrivit immediatement au g6enral Marion pour l'au-

(*) Bolivar avait un autre motif d'aller demander secours a
Haiti. I1 avait certainenent appris I'accueil sympathique qui v
avait 6te tait en 1806 a Miranda. Celui-ci, apres les malheurs
qu'il avait subis en France A la suite de la trahison de Dumou-
riez, s'etait rendu en Angleterre ot il avait pr6par6 avec une
rare pers6evrance ses projects de soulevement des colonies espa-
gnoles. Aux Etats-Unis, oui it avait ensuite passe, il avait pu ar-
mer trois navires et gagner A sa cause 200 jeunes Americains.
Parti pour la Cote-Ferme, it fit escale A Jacmel oui lui et sescom-
pagnons furent chaleureusement accueillis par le g6ndral Ma-
gloire-Ambroise. Dessalines lui envoya ses voeux et ordonna de
lui fournir des armes et des munitions. Madiou rapporte que le
terrible empereur conseilla A Miranda, comme moyen certain
de rdussite, le massacre et I'incendie; coupd tWtes, bould cayes.










PAGES D'HISTOIRE


toriser A faire servir A chacun d'eux, par I'intendance militaire.
une ration quotidienne en pain et en salaisons. ( C'est, disait-il
dans une leltre du 20 janvier, un acle d'humanit6 digne du gou-
vernement de la P6publique.
Avant mnme l'arrivde du commodore Aury et de son escadre,
Bolivar s'6tait rendu a Port-au-Prince. La population de la capi-
tale fit au jeune h6ros une manifestation des plus 6mouvantes.
Le cure de la cath6drale, I'abb6 Gaspard, le recut dans son pres-
bytere oi vinrent lui faire visit les principaux personnages de
la ville.
Le 4 janvier, Bolivar obtint une audience de Pdtion. L'entrevue
de ces deux homes, si bien fails pour se comprendre et s'esti-
mer, fut d'une simplicity et d'une cordialitd sans 6gales. Le prd-
sident 6tait la bont6 meme. Une bienveillance naturelle faisait
son coeur compatissant a toutes les detresses et I'inclinait A tou-
tes les indulgences. II ne s'enflammait d'ardeur combative.que
pour les belles causes. Depuis le jour oi, jeune officer, il s'6tait
jet6 au devant des ba'onnettes de ses propres soldats pour sauver
la vie d'un prisonnier ennemi, sa reputation de noblesse et de
g6n6rositM n'avait fait que grandir. Par son courage, ses talents
militaires et son esprit de sacrifice, ii avait contribu, dans la
plus large measure, A la foundation de la patriehaitienne. Doux phi-
losophe installed au pouvoir, ii consacrait maintenant toutes les
forces de son intelligence et de son cceur A rendre digne de 'in-
dependance ce people surgi, par un effort surhumain, de 1'escla-
vage le plus abrutissant et qui devait, au milieu de dechirements
douloureux, faire son rude apprentissage de la liberty.
Fils de blanc et de negresse, reni6 par son pere, abandonn6 a
tous les hasards d'une jeunesse errante, Petion s'dtait l6ev6, par
1'alan solitaire de sa pensie, A la plus haute conception de la so-
lidaritl humaine. Ayant fond6 la republique sur la base de 1'6ga-
lite et de la fraternity entire Haitiens, ii voulait que l'application
de ces principles s'6tendit A l'humanit6 entire. Quelle belle occa-
sion venait lui offrir Bolivar de realiser en parties son rove La li-
beration de la race martyre, A laquelle il tenait par toutes ses fi-
bres, devait Wtre la premiere tape vers 1'dtablissement du ( regne
de 1'6galitd et de la justice dans le monde. Telle fat la condi-
tion qu'il posa imm6diatement i Simon Bolivar: c liberty g6nd-
rale des esclaves de la province du Venezubla et de toutes celles
qui se r6uniraient sous les drapeaux de l'independance, 1'Nman-
cipation des colonies espagnoles d'Ambrique devant profiter A
tous lea hommes indistinctement qui en forment la population. a
Bolivar fut vivement impressionnd par la noblesse d'Ame de










PAGES D'HISTOIBE


son interlocuteur. ( Gentilhornme de pur sang europ6en, r6unis-
sant en lui, comme dit M. Marius Andr6, routes les qualit6s
d'a'eux h6roiques et g6noreux >), il tut 6tonn6 et ravi de trouver
en ce mdtis, fils d'esclave, son 6gal en g6n6rosit6, en hIroisme,
en d6licatesse et hauteur de sentiment. Mettant sa main dans celle
de P6tion, il lui jura que son premier acte, en touchant la terre
v6nezu6lienne, serait de proclamer la liberty des esclaves de 1'A-
m6rique espagnolo. En relour de cette promesse solennellc, le
president d'llaiti s'engagea a fournir tous les secours necessaires
pour assurer I'organisation et le succes de l'expedition.
***
Le 26 janvier, P6tion donna, par lettre confidentielle, les ins-
tructions les plus minutieuses au g6n6ral Marion; commandant
de l'arrondissement des Cayes, pour la livraison des armes et
munitions A Bolivar, lequel, apr6s son entrevne avec le presi-
dent, 6tait retourn6 aux Cayes. Cetle operation devait se faire
dans le plus grand secret, parce qu'il ne fallait pas que le gou-
vernement pft &tre accuse de favoriser ouvertement une entre-
prise revolutionoaire contre un Etat stranger. Notons en effect
que l'Espagne, occupant la parties orientale de l'ile, etait voisine
limitrophe de la I1epublique d'llaiti et qu'elle pouvait faire payer
fort cher aux I-aitiens le concours donn6 aux insurges. Pour ce
motif et pour d'autres raisons, don't la principal etait son ex-
tr6me modeslie, Petion n'accepta pas que son nom part dans
l'appel que Bolivar se preparait a adresser aux populations de
I'Amrrique espagnole. Et voici la noble correspondence qu'6-
changerent a ce sujet les deux heros.
Le 8 f6vrier, Bolivar ecrivit a P6tion ((Monsieur le President,
je suis accabld du poids de vos bienfaits... Nos affaires sont pres-
que arrang6es... Par M. Inginac, votre digne secretaire,j'ose vous
faire de nouvelles prihres. Dans ma proclamation aux habitants
du Vnezu6la et dans les ddcrets que je dois expedier pour la li-
berlt des esclaves, je ne sais pas s'il me sera permis de t6moi-
gner les sentiments de mon coeur envers Votre Excellence et de
laisser h la post6rit6 un monument irrevocable de votre philan-
thropie. Je ne sais, dis-je, si je devrai vous nommer comme I'au-
teur de notre liberty. Je prie Votre Excellence de m'exprirer
sa volont6e cet regard )...
Petion r6pondit le 18 16vrier: ... Vous connaissez, general,
mes sentiments pour ce que vous avez A coeur de d6fendre et
pour vous personnellement. Vous devez done etre pinetre com-
bien je desire voir sortir du joug de 1'esclavage ceux qui y g6-
missent. Mais des mrnagmrents envers une nation qui ne s'est











PAGES D'IIISTOIRE


pas encore prononc6e contre la Republique d'une mani6re offen-
sive, m'obligent A vous prier de ne rien proclamer dans l'6ten-
due de la Republique ni de nommer mon nom dans aucun de
vos actes, et je compete i cet 6gard sur les sentiments qui vous
caraclerisent )...
Se conformant aux ordres du president, le g6n6ral Marion fit
embarquer la nuit sur l'un des navies du commodore Aury
4.000 fusils, 15.OCO livres de poudre, du plomb, une presse A im-
primer, des provisions en grande quanti[l. II porta discretement
A la connaissance de la population que le gouvernement accordait
toute liberty A coux qui voulaient s'enr6ler sous la banniere du
Liberateur de prendre part a l'exp6dition: quelques Haitiens se
joignirent avec joie aux Independants. Bolivar proposal lui-m6me
A son h6te, le brave g6enral Borgella, don't il avait pu ap-
pr6cier Ia souple intelligence, de partir avec lui. Mais Haiti re-
doutait A ce moment plus que jamais un retour offensif de ia
France. C'l6ait encore la veill6e des armes. Borgella d6clina l'offre
flatteuse de Bolivar. (( Mon pays lui repondit-il pouira avoir
besoin de mes services s.


Tout 6tait pret pour le depart quand 6clata, entire Bolivar d'une
part, le commodore Aury et le general Bermudes, de l'aulre,
unegrave querelle qui faillitcomp omettrel'expeditionelle-meme.
Dans une brochure qu'il consacra quelque temps plus taid au sd-
jour des Ind6pendants aux Cayes, le general Marion a racont6
l'incident de la maniere suivante:
((Aury avait rendu de grand services lo:s du siege de Cartha-
g6ne ; il lui tait df d'assez fortes sommes pour des avances qu'il
avait faites. A son arrivOe aux Cayrs, il avait faith de nouvelles
advances tant pour le radoub que pour le gr6ement des goilettes,
la Constitution et la R6l)pblicaine, appartenant a 1'Elat de Carlha-
gene et qui se trouvaient en sa possession. Pour so fire rem-
bourser ii adressa uno supplique au Commissaire du Congres de
Santa-F6, le Pere Matimon, la seule autorit6 de la Nouvelle-
Grenade qui fOt aux Cayes, et r6clama la propritde de la Consti-
tution. Une sentence arbitrale lui alloua cette goelette. Bolivar
dechira cette sentence et refusa de laisser la propriety du navire
au Commodore Aury qui, mecontent, annonca I'intention de par-
tir pour le Mexique avec le g6enral Bermudes comme comman-
dant en chef de l'exp6dition. Potion prit d'6nergiques measures
pour empecher les navires de quitter les Cayes; par ses remon-
trances, il parvint a ramener I'harmonie au sein des partisans de










PAGES D'HISTOIRE 63

l'ind6pendance de la Nouvelle-Grenade. Et, pour faire cesser lea
plaintes du Commodore Aury, ii fit estimer par des experts les
reparations faites aux go6lettes la Constitution et la Rdpublicaine,
et I'administrateur des Cayes eut ordre de faire computer au com-
modore deux mille piastres, montant de cette evaluation ).
Enfin, le 10 avril 1816, la petite flotte des Ind6pendants, sous
le commandement de Louis Brion, partit des Cayes salute par Ics
vivats et les voeux de la population. Bolivar allait de nouveau ten-
ter la difficile adventure. Apres une court escale A I'ile Margarita,
il d6barquait le 31 mai a Carupano. Sa troupe Mlant trop faible
pour qu'il pot entreprendre imm 6diatement des operations d'une
certain envergure, ii confla aux g6n6raux Narino et Piar la
mission d'aller chercher des renforts B 1'inltrieur. Le 3 juillet
seulement, il occupa Ocumare. Et le 6 juillet, estimant le mo-
ment venu de r6pondre d'une facon kclatante au g6n6reux appel de
PMlion, ii langait sa fameuse proclamation au people du Vene-
zudla par laquelle ii d6critait la liberty g6nerale des esclaves.
.KNos malheureux freres y disait-il qui endurent I'esclavage
sont des ce moment declares libres. Les lois de la nature et de
l'humanitO et le gouvernement lui-meme r6clament leur liberty.
D6sormais, ii n'y aura dans le Ven6zul6a qu'une classes d'habi-
tants: tous seront citoyens D.
C'Btait la repetition plus solennelle de ce qu'il avait faith Mlar-
garita et A Carupano. Donnant lui-meme I'exemple, il avail d&-
clare libres les 1.500 esclaves qu'il possedait sur son beau do-
maine de San-Mateo. (*)
D'Ocumare, Bolivar leva la march pour Valencia. Mais ses
troupes seheurtBrent le 10 juillet B l'armee du g6ntral Morales qui
les mit en d6route. Le chef des IndApendants rentra pr6cipitam-
ment A Ocumare et, ne s'y sentant pas en s'curit6, ii monta sur
la Diane et ordonna au reste de la flotlille de le suivre. Rejoint
par le commodore Brion ii consentit, sur les conseils de celui-ci,
a aller se remettre h la tIte de ses compagnons. Mais lorsqu'il
rencontra Narino et Piar de violentes querelles mirent aux prises
ces trois chefs. Piar refusal de reconnaitre l'autorite de Bolivar et
allajusqu'6 le menacer de le faire arreter. Devant cet acte d'indis-
cipline, Simon Bolivar comprit que toute lutte devenait impos-

(*) Beaubrun Ardonin constate la formidable opposition que !a
liberation des esclaves rencontra dans 1'Amdriqae espagnole.
e En 1821, dit-il, une liberty graduelle fut proclamee, et ce n'est
qu'en 1854 que les derniers esclaves furent liberes, sous l'influ-
ence du general Monegas, president de la R6publique du Vend-
zuala.










PAGES D'HISTOIRE


sible. Se rappelant I'accueil qu'il avait reCu en Haiti, il d6cida
de s'y rendre A nouveau.



Voila done le chef des Ind6pendants revenue A Port-au-Prince
dans le milieu de septembre 1816. II trouve Pelion toujours syrn-
pathique A sa cause et dispose come la premiere fois a le se-
conder dans ses projects. Maisil lui faudra attendre quelque temps
pour obtenir les secours qu'il demand. De graves preoccupa-
tions absorbent en effet, pour le moment, I'attention du presi-
dent. C'est d'abord la mise en application d'une nouvelle Cons-
titution, qui, entire autres nouveaut6s, cree la presidence A vie.
Alexandre Petion est confirmed dans cette haiito function par d6-
cret du Sdnat en date du 9 octobre, et le mAme jour Bolivar lui
adresse ia lettre suivante: % Votre Excellence poss6de une faculty
qui est au dessus de tous les empires, celle de la bienfaisance...
11 n'y a que le President d'Haiti qui gouverne pour le people.
II n'y a que lui qui commande A ses Bgaux. Le reste des poten-
lals, content de se faire obeir, m6prise l'amour qui fait votre
gloire. Le hMros du Nord,Waihinglon, ne trouva que des cnnemis
a vaincre, et son plus grand triomphe fut celui do sa propre am-
bition. Votre Excellence a tout A vaincre, ennemis et amis, dtran-
gers et nationaux, les pores de la patrie et jusques aux vertus
de ses freres. Cette tAche ne sera pas la plus difficile pour Votre
Excellence. Car Elle est au-desus de son pays et de son dpoque ..
Dans cetle lettre curieuse Bolivar fait une allusion discrete aux
ennuis et tribulations auxquals i'etion 6tail en butte de la part
de ses compatriotes. II avait a6t mis au courant des intrigues
tramees dans l'ombre contre le Fondateur de la RApublique et
don't colui-ci 6tait profond6ment blessed, quoiqu'il n'en voulOt
nrn laisser paraitre. La ( pr6sidence A vie ) paraissait un bon
moyen de combattre les impatiences des adversaires du Presi-
dent : Bolivar s'en souviendra. Datns la conslilut on qu'il ridi-
gera pour la Republiqua de Bolivie il inscrira la presidence A vie,
et pour justifier cette institution il invoquera I'exemple de Petion.
a L'Ile d'Haiti, apres avoir exp6riment6 tous les gouvernements
connus et quelques autres encore, se vit force de recourir A I'il-
lustre Petion pour etre sauvee. On se fia A lui et les destinies
d'Haili ne furent plus chancelantes. Petion ayant 6t6 nomm6
president A vie avec faculty de nommer son successeur, ni la
mort de ce grand homme, ni la prise de possession du pouvoir
par le nouveau president n'ont cause le moiodre peril & l'Etat.
Tout a march sous le digne Boyer avec le came d'uue royaut6










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16gitime. Preuve friomphante qu'un president A vie, avec droit
d'dlire son successeur, est l'inspiration la plus sublime qu'il y
ait dans 1'ordre republicain D. (*)
Mais la question la plus grave qui occupe la pens6e d'Alexandre
Petion, c'est celle de la reconnaissance du nouvel Etat par la
France. Les colons deposs6dds out renouvel6 leurs d6marches
pressantes aupres du gouvernement de la Restauration. Ils le
poussent A une action 6nergique, m6me A la guerre si c'est n6-
cessaire. En attendant on essaie des moyens pacifiques. Une
mission, compose du vicomte de Fontanges et du Conseiller d'E-
tat Esmangart, est arrivee a Port-au-Prince en ce mime mois
d'octobre pour demander aux Haitiens de se remettre sous I'o-
bedience de S. M. Tres Chr6tienne. Les commissaires de Louis
XVIII multiplient les demarches, accumulent les promesses.
Mais ils se heurtent a la ferme volont6 du people haitien et de
son chef de rester ind6pendants et libres. Le 10 novembre, P6-
tion met fin A toutes ces n6gociations par une lettre don't nous
voulons reproduire ce fier passage: ( En declarant son ind6pen-
dance, le people d'Haiti l'a faith h I'univers entier et non a la
France en particulier. Rien ne pourra le faire revenir de cette
indbranlable resolution. II sait par l'exp6rience de ses malheurs
passes, par ses places qui saignent encore, que sa garantie ne
peut etre qu'en lui-m6me, et sans partage. Il a mesur6 touted la
force et 1'6tendue de sa decision, puisqu'il a pr6f6rd s3 vouer A
la mort plut6t que de revenir sur ses pas... C'est au nom de la
nation don't je suis le chef et I'interprete que j'ai parl6. Je ne
compromettrai jamais sa souverainet6, et ma responsabilite est
de me conformer aux bases du pacte social qu'elle a dtabli. Le
people d'Haiti veut dtre libre et independent. Je le veux avec lui.
VoilA la cause de ma resistance D...
AprBs une telle response les Commissaires du Ioi n'eurent plus
qu'a reprendre la mer. Le 12 novembre, la frigate la Flore et le
brick leRailleur appareillerent pour la France.

(*) Cite par M. Marius Andr6, Bolivar et la Ddmocratie.
L'institution de la pr6sidence A vie fut consid6r6e comme une
erreur de Petion par beaucoup de bonds esprits. A ce sujet le Pas-
teur Bird, dans son ouvrage L'llomme Noir. oh so refl6te un si
grand amour pour Haiti, 6crit: < Quelque pur et honnete qu'ait
6t6 le motif qui y a conduit, on peut douter de la prudence de
cette measure. Une pr6sidence periodique aurait plut6t servi de
soupape par oh se serait 6chappee 1'extr6me agitation de ceux
qu'animait 1'ambition 16gitime d'arriver & ce poste d'honneur tel-
lement d6sir6. II est permis de douter qu'il fi)t prudent de sup.
primer un tel espoir. Aussi depuis ce moment on a toujours WtS
dans la crainte que des revolutions dclateraient .










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Pendant leur s6jour dans la rade do Port-au-Prince, les 6qui-
pages de ces deux navires de guerre donnerent lieu A quelques
incidents qui motiv6rent I'intervention de P1tion. En m6me
temps que la Flore et le Railleur, ii y avait dans le port le Cald-
donien et le Calypto, bateaux appartenant au general Mina, le-
quel, apr6s avoir combattu les Francais en Espagne, se rendait
au Mexique pour soutenir les separatistes mexicains dans leur
lutte centre la domination espagnole. Le 25 octobre, le vicomte
de Fontanges donna connaissance au president que ( les Cartha-
gdnois et les Mexicains qui sont a Port-au-Prince embauchent
des matelots et portent les autres A l'insubordination ). II de-
mandait par consequent que ses hommes fussent recherchds par
la police et rendus A leurs chefs. P6tion repondit qu'il a avait
donnd les ordres les plus precis non seulement pour que les
matelots ne fussent embauch6s sous aucun pavilion, mais en-
core pour faire appuycr par la force les recherches que la de-
sertion pourrait occasionner ). (*)
La desertion des marines francais n'en continue pas moins, et
si la Flore et le Railleur n'6taient parties A temps, ils auraient
vraisemblablement perdu presque tous leurs hommes. Cette de-
sertion avait Wte facililde par les encouragements des nombreux
Francais qui habitaient A ce moment Port-au-Prince et dont le
plus connu dtait le fameux Billaud-Varennes, celui qui avait
dit un jour A Petion: ( La plus grande faute que vous ayez com-
mise dans le course de la revolution de ce pays, c'est de n'a-
voir pas sacrifice tous les colons jusqu'au dernier. En France,
nous avons faith la meme faute, en ne faisant pas perir jusqu'au
dernier des Bourbons ).
DBbarrasse des envoys de Louis XVIII, le president put don-
ner plus d'attention a Bolivar. II lui reanit de nouveaux secours
en armes, munitions et provisions, et le 28 decembre, la Diane
quittait Haiti, important vers la C6te-Ferme Bolivar et sa for-
tune. Des le 4 decembre, le Liberateur avait, de Port-au-Prince,
6crit la lettre suivante au general Marion: a Au moment de mon
depart pour me rendre dans mon pays et consolider son inde-
pendance, je croirais manquer de reconnaissance si je n'avais
l'honneur de vous remercier de routes les bontes que vous avez
eues pour mes compatriotes. Je suis extremement fachW de ne
pouvoir vous dire personnellement adieu et vous offrir de vous
servir dans ma patrie dans tout ce qu'il vous plaira de me con-
fier. Si les bienfaits attachent les hommes, croyez, Gnderal, que

(*) Linstant-Pradines, Recneil des lois et actes de la Rdpubli-
que d'Haiti, anade 1816.










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moi et mes compatrioles aimerons toujours le people ha'itien et les
dignes chefs qui Ic rendent heureux. Permettez-moi, G6ndral, de
vous prier de mettre le comblte a vos bontes en favorisant M. Vil-
laret & qui j'ai laissd le soin de conduire le restant de notre expd-
dition au Vdnezu6la, et agree l'hommage de ma haute conside-
ration >.

En accueillant A son foyer Bolivar fugitifet en lui demandant,
pour prix du concours qu'elle lui offrait, la liberation des esclaves
de 1'Amerique espagnole, Haiti ne faisait qu'affirmer sa fiddlitM
une glorieuse tradition. Alors qu'elle etait encore St.-Domingue,
elle avait envoy combattre, sous le comte d'Estaing, pour I'in-
dependance des Etals-Unis de 1'Amerique du Nord, six cents
de ses fils dontle noble sang arrosa le champ de bataille de Sa-
vannah. Mais le sacrifice fut vain, puisque les AmBricains gar-
d&rent I'esclavage. En 1806, deux ans apr6s qu'elle eut secou le
joug de la France, Haiti donnait I'hospitalite au grand Miranda.
Elle aurait, en 1816, mis toute son armee et tout son tresor au ser-
vice de Simon Bolivar si le souci legitime de sauvegarder son in-
dependance encore menacee ne l'avait obligee a manager ses rd-
serves. Mais tout ce qu'ello put donner elle le donna de tout son
coeur. Et le jeune heros de 31 ans, qui etait venu rallumer son
enthousiasme A la flamme ardente du patriotisme haitien, fut en-
courage & poursuivre son dessein par le spectacle d'un people
qui, sorti hier de la plus d6gradante servitude, s'efforcait de s'or-
ganiser dans 1'ordre et dans la liberty.
C'est la grande fiertl des Haitiens d'avoir pris une part si ef-
fective A l'6mancipation politique des colonies espagnoles d'A-
m6rique et d'avoir contribu6 de facon si efficace A I'abolition de
l'esclavage dans le continue at amnricain. L'histoire retiendra qu'ils
risquerent d'entrer en lutte avec 1'Espagne a un moment ou leur
propre independence 6tait en peril. Les Etats-Unis resterent eux-
memes indifferents au sort de l'Amerique latine jusqu'au jour oh
son riomphe leur eit paru certain, en mars 1822. Et ce fu rent pour-
tant ces amis de la derniere heure qui mirent opposition A ce que
la R6publique d'Haiti fit admise au Congres de Bogota de 1826!
Ecartons ce souvenir d6sagrdable. Haiti est heureuse de partici-
per a lajoie qui exalte aujourd'hui les cceurs dans toute 1'AmBri-
que de langue espagnole. Elle revendique avec orgueil sa place
dans la grande famille latine. Et c'est son honneur de pouvoir as-
socier au nom de Simon Bolivar celui d'Alexandre Potion, de
r'homme qui merita cet dloge supreme de ( n'avoir fait verser des
larmes qu'a sa mort ).




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