• TABLE OF CONTENTS
HIDE
 Title Page
 Table of Contents
 Preface
 Chapitre I: Notre tempérament
 Chapitre II: Notre conception
 Chapitre III: Notre état moral...
 Chapitre IV: Notre état social...
 Chapitre V: Conclusion














Title: Haiti au point de vue critique
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 Material Information
Title: Haiti au point de vue critique
Physical Description: 42 p. : ; 25 cm.
Language: French
Creator: Morpeau, Emmanuel
Publisher: A.A. Héraux
Place of Publication: Port-au-Prince Haiti
Publication Date: 1915
 Subjects
Subject: Haiti   ( lcsh )
Genre: non-fiction   ( marcgt )
 Record Information
Bibliographic ID: UF00074061
Volume ID: VID00001
Source Institution: University of Florida
Rights Management: All rights reserved by the source institution and holding location.
Resource Identifier: aleph - 000143548
oclc - 23349484
notis - AAQ9734

Table of Contents
    Title Page
        Title Page
    Table of Contents
        Table of Contents 1
        Table of Contents 2
    Preface
        Page A-1
        Page A-2
        Page A-3
    Chapitre I: Notre tempérament
        Page B-1
        Page B-2
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    Chapitre II: Notre conception
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    Chapitre III: Notre état moral et intellectuel
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    Chapitre IV: Notre état social et politique
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    Chapitre V: Conclusion
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        Page B-42
Full Text
I
:e
r
;L
i


HAITI


AUPOINT DE YUE CRITIQUE

PAR


Ehk nanuel MAIPEAU
Lifecil en t, Avocat


\;-


IMPRIMER1E AUG. A. HLRAux
101, Rue du Fort ou Pav6e 101.
PORT-AU-PRINCE (Haiti)
1915.

*1


--..


4:Eb~


J-i -
,,
















Du m6me auteur:
La Doctrine de l'ai ul ................ 1 brochu e
Contre la revision de Ia Con-tituti ..... ......


En vente;
A Port-au-rrince
chez le Senateur M. Morpeau
Aux Coyes chez I'auteur


S- :. ~~BLE DES MATIi~IES

Prdface. . . page I
Chapitre I Notre temp6ramenf. page 1
< 2 Notre conception. ... ..... 6
S2 Notre dtat moral et intellectual. 20
4 4 Noire Rtal social et politique. 26
S5 Conclusion . . ..37


N -


~ i
a-
'-





















a Cecy est un livre de bonne foy D

MONTAIGNE


II aentient la ve'riti, rien que la veritd


Je le dedie t mon pfre


et


? la mimoire de mon cher et regretted' ami Emmanuel Policar


E. M.











PREFACE
Quel est le meilleur tmoyen A employer pour former l'abime
creus6 sous nos pas par plus d'un si&cle d'imprevoyance et d'in-
conscience et'pour'obtenir d'une faqon efficacy le prompt et cota-
plet relevemerit du pays?
Le meilleur moyen est 1'Nducation raionnelle et national du
pays.
Le progres 6conomique ou social est le r6sultat du progres
moral. Chacun porte en soi une force qu'il doit pouvoir entre-
tenir et developper pour accomplir sa destinee. Sa direction mo-
rale decide de son avenir, du bon emploi de cette force et de
celle qu'il puise autour de lui pour la conservation et le plus
grand accroissement de la vie.
On ne d6veloppe que ce don't on a la claire conscience. II ne
suffit pas que la loi existe, que le respect de la propriety, celui
de la liberty individuelle, la n6cessit6 du progres soient procla-
mes. II faut qu'on soit en measure de les apprdcier, par l'observa-
tion et l'exp6rience personnelles; que chacun apprenne et com-
prenne que son inter6t particulier est lie a l'inter&t commun;
que ce qui porte prejudice A la society I'atteint; que le progress
est l'oeuvre propre des individus r6unis en society. Done le res-
pect des institutions et I'amour du pro grbs doivent etre quelque
chose d'interieur, de voulu, quelque chose de natural. La volon-
t6 doit &tre amenee a desirer 1'ordre social et economique, a y
travailler parce que sa prosp6rite en depend. Si c'est an droit
Je jouir de son bien et de sa liberty, c'est un devoir de respec-
ter ceux des autres.
Dans toute soci6te, l'individu est pouss6 par les impulsions de
l'instinct a abuser de s- force et de son intelligence pour satis-
faire ses oesoins; opprimer ses semblables et les d6pouiller des
fruits de leur travail. Pour le discipliner et pour maintenir I'dqui-
libre, il existe une force morale,-- 'education -, qui le plie au
respect du droit et A l'aceomplissement du devoir, qui le porte
a aimer, A vouloir la loi, met un frein salutaire A ses passions.
lui fait comprendre que la violence appelle la violence et qu'etant
une negation elle ne peut rien r6gler ni rien crier.
La soci6et fournissant a ses membres les memes moyens de
s'ameliorer et de se conserver, chacun jouit d'une some do
liberty et de garantie gale se d6veloppe en raison de son intel-
ligence et de I'emplci qu'il fait de son temps. Nul n'etant favo-
rise au detriment de ses semblables, la superiority qu'un indivi-
du acquiert par son m6rite ne peut rompre I'Nquilibre.







Iw o
L'impuissance dans laquelle 1'Etat se trouve- a une cause an-
tre que la guerre europeenne, la guerre civile de dix neuf mois et
les treize millions imposes au people. Elle se trouve plut6t dans
une succession de mauvais Gouvernements, dans la dissolution
de nos moeurs, dans une politique 6troite, aventureuse, sans but
eleven, qui ne repond ni au caractere vrai de la nation ni aux
resources du sol. La guerre civil n'est que la consequence de
notre conception atrophiee de Ia force. Elle ne fait, ainsi que la
guerre europeenne, en appgrtant des charges nouvelles et en di-
minuant nos resources, que d6velopper des causes de ruine de-
jb existantes. Pour verifier, apprecier le raisonnement, voyons
le r6sultat que nous obtiendrions si 1'education rationnelle de la
nation avait Wte faite et si elle avait et6 habitue a vivre de ses
propres efforts et de ses propres resources. Les habitudes de tra-
vail et d'6conomie qu'elle aurait contracts, l'auraient portee
tout de suite a se recueillir, A rasserabler.son energie, 4 augmen-
ter ses revenues pour acquitter ses dettes et permettre le fonction-
ment regulier de la machine de 1'Etat. II faut admettre aussi que
si son education avalt &td entreprise, ces dettes n'auraient pas
te6 faites et la misere noire don't elle souffre n'existerait pas.
Mais passons. DoUie d'une education virile, elle serait forte, ani-
m6e de sentiments energiques et se serait mise l'oe uvre sans
tarder telle la France apres 1870, pour r6parer les large bre-
ches ouvertes dans son organisation. Done les habitudes de tra-
vail et d'economie qui se seraient d6veloppbes en elle, apres
avoir permis A l'Etat de se lib6rer, constitueraient pour elle une
source efficace de richesse: son activity aurait augmentS. Une
cause d'impuissance et de ruine deviendrait, grace a son educa-
tion, un element de r6g6neration et de progress.
Les conventions budg6taires et autres ne sont que des expe-
dients. La ruine n'est que retardee. Tout moyen de r6egneration
qui ne sera pas tire des entrailles de la nation, qui n'6manera
pas d'elle-meme, ne produira que des effects factices, 6phembres.
Etrangere A ce moyen, la nation ne pourra pas l'alimenter, enco-
re moins le renouveler.
Notre population augmente et nos moyens de production di-
minuent. Notre mentality est telle que nous ne croyons pouvoir
obtenir que par les prises d'armes, l'accroissement des moyens
qui entretiennent la vie mat6rielle; Habitues a ce genre d'indus-
trie depuis l'Ind6pendance, nous le recherchons instinctive-
ment et nous l'employons comme 6tant le seul capable de nous
procurer la satisfaction de nos besoins egoistes. Cependant on
ne peut soutenir que la population rurale soit paresseuse, puis-
que c'est d'elle que nous vivons. Port-au-Prince a failli mourir
de faim en f6vrier de cette annde 'parce que les campagnards
ne pouvaient entrer en ville.







t- 8

Le manque desecurit6 provoque le d6goft et diminue l'ener-
gie. Le travailleur ne trouve"pas cette force morale qui lui mon-
tre ie chemin t suivre, le rmaintienne dans la voie et le prote-
ge en lui permettant de jouir sans inquietude du fruit de ses la-
bears. A I'etranger, 1 Cuba et'a Panama, par example, it se r6-
vele discipline, intelligent et endurant. Aussi est-il: apprecie et
recherche. II d6veloppe la fcrce vitale qu'il porte en lui et qui
s'atrophiait en Haiti
Metternich consult par les Turcs leir r6pondit, apres mire
r6flexiori: Restez Turcs v. Le conseil 6tait sage. Je dis moi
iussi: Restons Haitiens. RMformons-nous nous. mmes. Tout pro-
visoire chez nous devient d6finitif. Le fait nous revolte un
jour ou deux, nous nous y habituons aprs. Pour rien au
monde n'acceptons jamais le contr6le de I'etranger. Nous ne
possedons pas encore un amour-propre haitien qui, appuy6 sur
une volonit conscience et 6nergiqne, nous pr6munisse cortre ses
combinaisons machiaveliques.
Entre les Etats-Unis d'Ambrique et nous, ii y a des differen-
ces profondes d'6ducation, de race, de langue, de mceurs, qui
empechent, en r6alit6, les sympathies politiques et crBent une
sorte de defiance instiacti.. Logiquement et politiquement les
Etats-Unis ne peuvent point d6sirer notre evolution. Qu'on ne
se meprenne pas.
Poor essayer de comprendre la necessity de 1'Mducation, j6-
tons un coup-d'oeil rapide sur le pays. Consid&rons Haiti au
point de vue critique. Ponr rendre ce travail comprehensible,
j' tudicrai succinctement:
ie Notre temperament
2e Notre conception
3e Notre 6tat moral et intellectual
4e Notre etat social et politique.
Ce chapitre comprendra une etude sur 1'6hte et le people, sur
l'abime qui les divise, sur l'action de nos gouvernements. Les
cinqui&tme renfermera la conclusion que j'essaierai de tirer de cet-
te etude.
Ce travail sera certainement imparfait. II est hAtif. Les evene-
ments da 27 juillet me l'ont inspire. Ne voulant qu'&tre utile,
je ne vise qu'a la clart6 et i la simplicity. Je dois a mon pays
et a moi-meme d'6tre de bone foi et impartial. C'est prouver
sa foi en I'avenir de son pays que de s'amhliorer et de se ddve-
lopper prr l'etude. Ainsi 1'on se prepare A le bien servir et i lui-
&tre utile d'une facon efficace.
Les Cayes le 12 Aoft 1915
EMMANUEL MORPEAU
Avocat. *-


""''`b:'









HAITI

AU POINT DE VUE CRITIQUE.


CHAPITRE I

NOTRE TEMPERAMENT

Le pays traverse la crise la plus aigie qui soit. II est a
fun des tournants les plus desastreux de son histoire. Les
alarmes continuelles qu'il eprouve le fatiguent. II soupire
apres le reps afin de travailler pour se nourrir et faire face
a ses immense charges. II a toujours ddsird, cherch6 un
bon gouvernement qui pit lui assurer la conqudte et la pos-
session de la liberty et de l'ordre, pas seulement de l'ordre
materiel qui r6gne dans la rue. mais surtout de l'ordre mo-
ral. Ses fr6quentes guerres civiles toutes faites au nom de
la liberty et pour la sauvegarde des prinripes prouvent ses
aspirations, son ddsir du mieux. 11 s'y jette parce que dd-
pouill6 des moyens pacifiques d'adoucir son sort, il croit
pouvoir obtenir par la force les amdliorations auxquelles
il a droit et apres lesquelles il soupire. II n'a toujours
aspire qu'a garantir, par des institutions libres et par le con-
tr6le de la nation, la bonne gestion des aftaires, les droits et
les liberties des individus.
L'Blite et le people qu'un abime spare ont, Pune et I'au-
tre, soif de repos et de s6curite. L'blite a besoin du people
pour preudre racine, se faire appr6cier et assurer I'immor-
talite de son oeuvre; le people a besoin de 1'elite pour 6ire
bien dirigd, et pour atteindre aux aspirations de J'avenir.
Cependant I'dlite ne connait pas le people et a peur de lui;
le people ne connait pas 1'elite et n'a en elle qu'une conr
fiance relative Pour r'lite, le people est 'incarnation du
desorire social.
Pour les rapprocher,il eut fall refaire leur dducation,dis-
cipliner leur temperament, reformer leur mentality, d6truire
les pr6jug6s absurdes qui les divisent et provoquer la con-
fiance mutuelle. II eut fallu leur enseigner la tolerance
leur montrer qu'ils. sont n6cessaires l'une a l'autre, qu'ils
doivent s'entendre parce que le but qu'ils poursuivent est
d entique et lideal don't ils d6sirent la rdalisation, common;
u'ils sont les parties d'un tout.


1I;:__ _





-2-


Depuis l'Ind6pendance, le pays a passe de :ianarchie au
despotisme, du despotime i l'anarchie avec, par dessus is
march, des hontes et des calamitls, Tiicendie d'une parties
de sa capital, celui des Gonaives en plusieurs circonEtao-
ces, la ruine de ses traditions les meilleures et la d6mora-
lisation. II passe toujours de I'agitation sans borne a un
pouvoir qu'on dit fort parce qu'il est sans contr6le* Pas de
just milieu. Dans notre temperament se trouve l'une des
causes de ce triste 6tat de choses. Sans l'Mducation, la nd-
cessite du contr6le ne se degage pas. Et avec l'absence du
contr6le c'est la ruine oqertaine. La rivalit6 ddsastreuse de
l'elite fait persister le malaise. Au lieu de s'unir pour fon-
der et pratiquer la liberty, pour empacher les retours du
despotisme, elle s'est divis6e en donnant libre course a ses
ambitions egoistes. Elle se combat, se d6nigre pour emp6-
cher qu'aucun de ses membres ne la d6passe de la tele.
Elle favorite des coups de main indignes. Ses jalousies pu&-
riles, ses haines inconcevables, ses mesquineries ont fait
bchouer tous les nobles Mlans pour l'organisation definitive
d'un bon gouvernement.
La ddfaveur qui s'acharne apr6s le remarquable D6mesvar
Delorme, la haine centre l'illustre Antenor Firmin, la caba-
le monte centre le distingue M. Solon M6nos A sa chuie du
minister le lendemain du 6 decembre 1897, le discredit
don't fut victim le savant docteur Louis Joseph Janvier et
bien d'autres faits de notre histoire proc6dent de Ja meme
cause.
Tout aboutit a une question de personnel
La justice, le bon sens, I'amour du bien public n'ont pas
encore retu droit de cite chez nous. Vaniteix et excessifs,
nous ne reconnaissons aucune limited A nios passions. Cepen-
dant la passion, comme tout dans le monde, a une limited.
Cette limited est la justice. Cette limnile est la verite.
Lorsqu'une idde nous bat le front, lorsqu'un sentiment
nous soul6ve la poitrine, cette idee et ce sentiment nons do-
minent compl6tement. Nous ne pouvons les contr6ler. Nous
en poursuivons la ralisation avec une obstination acharn6e.
Et quand nous en sommes pleins, nous ne tenons compete
d'aucune des circonstances qui devraient les modifier pour
lear permettre de produire des fruits pratiques. C'est une ob-
session.
Quand nous voulons la liberty, elle doit confiner a la li-
cence et A l'anarchie. Et lorsque, fatigu6s de 1'anarchie.nous'
recherchons un pouvoir protectenr, nous sommes telle-
ment empresses, nous nous courbons avec tant do docility
que le pouvoir devient despotique malgr6 lui. Nous n'avons





-3-


pas de measure. Avec cela une imprevoyance, une insou-
ciance revoltantes. II parait que nous trouvons une certai-
ne voluptp a d6t-uire ou A laisser p ricliter les- objets que
nous avions desires avec le plus d'ardeur.
La moindre contrari6tk nous exasp6re et nons porte A
nous repandre en reproches et en violence.
Si nous emettons un principle, nous ne devons pas 6tre
contredits encore moins critiques. Nous nions syst6matique-
ment l'influence des autre', Dans nos relations diplomati-
ques, nous sommes rarement fermes A propos et nous ne
transigeons jamais h temps. Quand nous le faisons c'est pour
perdre tout le mdrite et tout le b6nefice de la transaction.
Avec ce temperament absolu et exclusit, il nous arrive
rarement de fair un sacrifice en vue de 1'avenir.
Nous ne reconnaissons a nos adversaires que des d6fauts.
Nous les vouons carrement A 1'exdcration et i la mort. A
c6tB des defauts que nous leur trouvons, nous n'admettons
pas qu'ils aient des qualitds. L'idee de supposed qu'ils puis-
sent en posseder nous effraie et avive notre haine.
Le moi 6touffe en nous tout sentiment altruiste. Aussi
nou, nous associons difficilement. Nous avons peur que
notre persoonalite ne paraisse absorbde ou diminuee. Et
quand le fait existed. nous nous illusionnons et ne vou!ons
pas qu'on Pair de la remarquer. Ajoutons a ces traits, les
effects d'un climate enchanteur poussant au farniente, les
maux incalculables que I'amour des jouissances matdrielles
et un militarisme decrepit engendrent, nous aurons une
idee exacte de nous memes.
II n'y a pas de pays oi l'on redoute plus de mourir et il
n'y en a pas oi l'on meurt plus sottement. Nous craignons
la persdeution. Nous n'avons pas foi dans le droit et dans les
revendications pacifiques. Nous ne poss6dons pas encore
ces deux attributes esentiels de l'homme:la sincdritM et le
U ourage. Nous ne nous sentons i l'aise, en measure de tout
dire et de tout oser qu'arm6s d'uae carabine. Notre coura-
ge est brutal.
Ce n'est pas que nous soyons depourvus d'un certain es-
prit chevaleresque. Au contraire. Mais le pen de confiance
que nous inspirent les principles don't nous faisons etalage,la
crainte de n'dtre pas compris, suivis, nous amollissent et
augmentent notre amour, notre respect de la force brutale.
Etant donnis notre temperament, les conditions dans les-
quelles nous vivons et la predominance du point de vue in-
dividuel sur le point de vue national, nos conflicts prennent
aisdment une forme aigue, nous sommes tons egaux devant
la loi, mais les privileges don't certain jouissent et don't ils






4-
font un mauvais usage, nous enervent et nous rendent in
traitables.
S|INous sommes ainsi ports a ressentir plus vite I'injustice
que nous subissons qu'a comprendre cell que nous faisons.
Nous n'appr6cions les bienfails de la liberty que quand nous
disposons du pouvoir. Alors tout est pour le mieux.
Nul ne peut avoir la pretention de briser d'un coup les
liens qui raltachent 1'homme au' passe ni d'en creer d'autres
immediatement. Ndtre temperament ne s'est pas am6liore
depuis 1804,
Aprbs l'Ind6pendance, Dessalines fit la chassd aux blancs.
II se soucia peu de lear conserver la vie pour les utiliser,
les faire servir a ses desseins et tirer d'eux tout le coo-
cours necessaire A I'organisation et au developpement du
nouvel Etat qu'il venait de fonder. 11 n'y pensa meme pas.
L'ide lui vint de les pourchasser. 1 le fit avec toute la
fougue qui le caracterisait.
De tels emportements ont leurs cons6quehces. Le mal
est une ignorance, una maladresse ou une complaisance.
SL'ignorance se dissipe, la maladresse se r6pare, la complai-
sance se supprime. Pour obtenir ces resultats it faut la lu-
miere, il faut la science. Dessalines se priva des seuls indi-
vidus qui pouvaient I'aider a reorganiser le pays d'une fa-
con efficace. Ils poss6daient sinon la science mais des rudi-
ments de science et une certain pratique des affaires. Notre
orgueil et notre vanity nous empechaient de les employer,
nous nous croyons omniscients, idealistes imp6nitents, nous
faisons, dMfaisons, refaisons la society avec une facility re-
marquable. Avec une naivete sans gale, nous croyons reel
tout ce qui est rationnel c'est-a-dire qu'il suffit de vouloir
pour pouvoir, de proclamer une verit] pour qu'elle devien-
ne imm6diatement un fait, en un mot de d6creter pou- fon-
der.
Le temps et les circonstances sont des forces considdra-
bles don't hommee s'affranchit difficilement. L'aisance avec
laquelle l'homme d'Etat les plie a sa volontW et le? faith ser-
vir a ses desseins, prove et demohtre sa sup6riorite.
L'Bvolution lente quant a la nation et la loi de la conti-
nuite quant la liberty et au d6veloppement individual sont
aussi des forces de premiere valeur. La volont morale de
tous les membres de la nation, s'unissant, se fortifiant, pr6-
pare dans le temps, l'oeuvre qui devra surgir .plus tard a la
lumiere. Le present sert de trait d'union au passe et A I'a-
venir. Les effects s'unifient dans le r6sultat.
Notre temperament nous rend chatouilleux, 6goistes e
nousconduit a rechercher la louange, a vouloir paraitre





-5-


produire de 1'effet toujours et mnme an detriment do boo
sons.
On ne d6pouille pas brusquement no people de son ea-
racthre. On ne lui fair pas, & volonti, oublier, renier son
histoire. Et jamais l'on t'est arrive a4 modifier son temom ra-
ment a coups de decrets, i coups de lois et & coups de r6-
vision de constitution. Cependant, notre temperament, tel
qu'il existe, exuberant, qui vent toojoars sagiter,- paraitre,
etre admired, pent etre une cause de grandeur. Avec un boo
syst6me d'dducation national, le trop plein de save qui
nous porte 5 nous entr'6gorger, pourrait etre d6versd au
dehors. Le nom haitien serait honored et glorifi6. Un l66-
ment de ruine a I'intbrieur deviendrait un facteur de gloire
a I'exterieur. .a guerre Sino-japonaise de 1894 et I'expedi-
tion de Formose n'ont pas d'autre cause. Le Japon subis-
sait alors 1'action bienfaisanle de Mutsa-Hito. Et ce prin-
ce poursuikait une politique national. Depuis 1872 l'edu-
cation rationnelle de ce people avait Wt6 entreprise.
Done chez nous 1'orientation a et6 mauvaise.
Une. conception fausse et absolument simpliste contribute
a corrompre davantage notre temperament,
Nous nous croyons trop souvent frangais, anglais on al-
lemand. Nous vivons en dehors de nous-memes. Nous ne
cberchons pas a nous connaitre. Nous pensions pouvoir y
parvenir en connaissant les autres peoples. Notre vie 6tant
sp6ciale ne peut-6tre que la cotisquence d'une conception
special. Rapidement considerons-la.









CHAPITRE II


NOTRE CONCEPTION
1
Apres la mort de Dessalines les passions se riveillerent,
les rivalit6s recommencerant. Si, au lieu d'avoir Petion dans
l'ouest et Christophe dans le nord, rou&avioos en Christo-
phe gouvernant tout le pays avec Petion pour moderateur
de ses ordres implacables ou bien P6tion pour chef de l'E-
tat haitien avec Christophe pour executeur de ses desseins
mal affirms, si, a la bonte du cour de Petion, A ses belles
tendances se joignaient I'amour de l'ordre, le sens exact
des realites, la volont6 inflexible de Christophe ;si au lieu de
se rencontrer dans deux hommes qui se combattaient, ces
qualitks se trouvaient r6unies, en s'dquilibrant, en s'harmo-
nisant, dans un seul homme succidant a Dessalines, nous
eussions eu depuis longtemps une republique id6ale. C'est a
1807 qu'il faut remonter pour trouver le point de desagre-
gation. La lutte pour l'Inddpandance avait produft ses ef-
fets. Cet dvenement capital avait eu ses fruits. Pour cou-
ronner I'ceuvre, il eut fallu un gouvernement qui sAt d6ga-
ger les issues ouater les angles, eviter les chocs, qui slt
s'infiltrer peu A peu jusqu'aux dernieres couches de la na-
tion et faire turner le pouvoir don't il disposait non a la
suprimatie de quelques-uns, mais au b6n6fice reel de tous.
Le vieil homme colonial n'dtait pas si loin pour qu'on ne
prit les precautions n6cessaires pour la prompted et bcnne
education du people.
De 1807 date la formation du part national et du parti
liberal. L'dtiquette sera trouvee plus tard, Mais des cette
6poque la chose se constate. En some le parti national
exislait des le moment of 1'idee de 1'Ind6pendance de la co -
lonie s'dtait manifested. La formation de ce double part
correspondait aux tendances qui se faisaient jour en Eu-
rope et en Amerique. Le 26 septembre 1815 en Europe ce
fut centre les tendances lib6rales et nationals des peoples
que s'organisa la Sainte Alliance des rois. Le plus grand na-
tional des temps modernes fut, sans contredit, Napoleon I
don't la doctrine repr6senta, apt-s 1815, une politique exte-
rieure.
( La politique de 1'empereur, consistait, rapport Louis
Napoleon, dans son ouvrage intitul6: (Jddes Napol6oniennesi
a fonder c une association europ6enne solide, en faisant re-






-1-
c poser son systhme sur des nationaliU4 cempldes et sur
des intdrdts gnedraux satisfaits.*
cUne de mes plus grades pensbes, disait le grand eam
a pereur, (1) avait 6t Iagglom6ratioo, la'conceotration des
c m.mes peoples g6ographiques qu'ont dissous,iorceles leg
a revolutions et lapolitique. J'eusse voulu faire de chacun
a de ces peuples, un seul et meme corps de nation. Le pre-
a mier souverain qui, au milieu de la premiere grande me-
< lee, embrassera de bonne foi la cause des peoples, se
a trouvera 4 la t6te do toute l'Europe et pourra tenter tout
a ce qu'll voudra. '
L'hIritier de cette tradition, Napoleon IlI, devint vite
1'arbitre des puissances des qu'il eft bittu le rappel des nk-
tionalitds: I'alTection des peuples lui faisait cortege.
Christophe, dans le nord, cra un gouvernoment fort,
despotique. II s'appuya sur I'elite et le people et gouverna
pour le people. II fut victim de son temperament excessif
pour n'avoir pas trouve dans les institutions -et les mroeurs
de son dpoque, le frein nicessaire. 'amour instinctif de
l'or.ire et de la symetrie pr,6dominait en lui. II crut pou-
voir lout niveler.
On se ressent toujours de son premier mitier: il avait
dtd magon. On continue h rencontrer dans le Nord oi le
syst6me de la grande propriety est pratique, des individus
quiabsorbent toute une generation et incarnent un d6par-
tement.
Tout individu qui pr6side A la formation ou au relive,
ment d'un people, qui latte pour son ind6pendance est un
national. Tels furent Dessalines, P6tion, Christophe, Boyer,
Clervaux et tous ceux qui lutterent pour notre affrancbis-
sement. Les tendances nationalists de Petion s'accentue-
rent quand il eft fourni A Simon Bolivar les moyens de rd-
aliser I'Ind6pendance du WVnezuela.
La diffdrenee essentielle qui le spare, de Christophe est
qu'il voulut le respect des libertLs publiques sans avoir,
toutefois, l'indomptable 6nergie n6cessaire pour l'obtenir.
Pour Christophe,chacun devaitcontribuer degr ou de force
consciemment o,u inconsciemment au bonheur de, 'ensem.
ble. II fallait marclier de I'avant. Par les grand de son ro-
yaume qui dtaient obliges de travailler pour entretenir un
luxe obligatoire, il tenait le pcuple.
P6tion ne sut pas contraindre. Ce n'est pas qu'il ne fit
lui aussi usage de la force. Mais ddbonaire par tempera-


(1) Memorial de Sainte UI61ne t. 11 p. 419.


I I








ment, il eut mieux aim6 prisider au libre et complete d&-
Teloppement du pays qu'a sa formation. II y eut en lui une
sort de somnolence intellecttelle, Quieta non mnovere. 11
n'obtint la tranquility du present qu'en sacrifiant favenr.
L'apathie de son gouvernement diminua son autorit6 et
ruina chez ses amis m.mes toute energie moral ell endor-
mit les rivalitds. Contre Rigaud qui fit la scission du sud
en 1810 il ne sut entreprendre rien de sCrieux. Son laisser-
faire fut ddsasfreux.
II permit 1'dclosion de l'esprit regional. See grands diff6-
rends avec le Senat le firent persister dans son apathie et
eugendrbrent des abus considerables.
Le people A peine sorti de I'esclavage, ne savait pas en-
core ce qu'4tait que la liberty. 11 I'assimila A la licence et A
I'anarchie. 11 lui eut fallu un home qui slt. put et vouldt
faire. II ne le rencontra pas dans Petion que la constitution
de 1806 genait. II le trouva dans Christophe. Mais I'oeuvre
de Christophe devait disparaitre parce qu'elle ne consti-
tuait pas un travail d'Ame. Les succes du despotisme sont
6phdmeres. Pour ne s'elre pas fait le conseiller du people
apres en avoir dtJ le maitre ; pour ne lui avoir pas montre
Ic but a atteindre, les moyens A employer pour y arriver et
les obstacles a dviter; pour n'avoir pas faith de lui un com-
plice en 1'elevant A sa suite jusqu'aux aspirations de I'ave-
nir, son oeuvre fut aneantie. Comment obtenir la duree
d'une oeuvre si l'6Iement qui est appele A la perpdtuer n'en
comprend pas la portee?
Done Petion en pratiquant une politique de stagnation, et
Clhristophe une politique de violence aboutirent l'un et l'au-
tre au meme r6sultat.
La science moderne est le produit du travail de la raison.
Positive et pratique, elle juge l'arbre au fruit.
L'histoire d'Haiti renferme la continuation, le developpe-
ment de cette double conception: d'une part le laisser-faire,
16 laisser-grainin, de l'autre la violence, la force qui' croit
pouvoir tout rdaliser. De part et d'autre se consate le pd-
ch6 contre I'idee,consequence inevitable de I'ignorance. L'-
ducation qui engendre la volontd patient d-u bien n'existe
done pas.
Pour P6tion tous les hommes sont des voleurs. Comme
on peut pas lespendre tous, on doit les laisser A leurs pen
chants et A leurs habitudes mauvaises. (1)

(1) ((Tous les hommes sont des voleurs, disait-il, voulez-vous
done que je fasse pendre tout le monde.) Edm. Bonnet. Souve-
niis du Gal Bonnet page 191.








Il ne croyait pas & la perfectibility humane. L'eflort sou-
tenu vers un avenir meilleur n'6tait pas son faith, plut6t il
ne compronait pas la loi de I'effort.
c La repression rapport Bonnet parlant de Ie s~curi I
publique, dtant impuissante a comprimer le desordre, on
c devalisait la nuit, les magasins et les boutiques; plus d'ule
a malheureuse femme qui recevait les secours de la casset-
a te du president. Les particuliers 6taient contraints de
( pourvoir eux-memes a lear s6curit6, on citait Sutherland
a qui, ayant pris deux hommes dans un pidge A sonnettes
a tend derriere sa porte, 6loigna, de crainte de surprise,
a les malfaiteurs de sa maison. P6tion tout le premier. g6-
a missait de cet 6tat de choses; ma!s ii n'y voyait qu'une
a preuve de la pcrversit6 humane .. 1
Le d6sordre continoant, nous crimes que la vie qui est
court, devait s'6couler tranquillement, sans amertume,sans
effort et sans heurt. De Ia a ne pas tenir compete de la na-
ture des moyens & employer pour l'entretenir, il n'y avait
pas loin.
II est d'actualite ce passage de Bonnet concernant" I'ad.
ministration de P6tion: c Par la retraite de Bonnet les en-
a traves furent dcarties; on distribua les terres gratis, sans
Sordre, sans m6thode, chacun pregnant et se plagant com-
9 me il i'entendait; I'agiotage s'empara de la vente des con-
Scessions. on s'en faisait adjuger sous different noms. S'a-
a gissait-il de propridtds urbaines les uns s'dtablissaient dans
S'appartement superieur, les autres au rez-de chauss6e,
(sans se pr6occuper des proces qui devaient rdsulter de
Sce d6sordre. Dans les ventes faites par 1'Etat, on payait
Scinquante, cent, deux cents gourdes des immenbles qui
c valaient dix. vingt, quarante mille gourdes et davantage;
( on sacrifia les biens des villes, ceux des communes et
a mdme les edifices occupies sous le regime colonial par
les administrations et don't la construction avait co&te
des sommes consid6rables.) 2
La corruption est toujours parties d'ea haut: qu'on com-
pare ces faits avec ceux d6nonces par la commission d'en-
qudte du S6nat et 'on verra que notre conception n'a pas
change, que notre sens moral ne s'est" pas ameliord.
II y a eu'( sous leggouvernement d'Oreste Zamor, ) dit Le
Matin du 9juin 1915 faisant la relation de la seance do huit
juin an S6nat c des virements frauduleux et des detourne-

1. Ouvrage cite p. 374.
2. Ouvrage cite p. 221.








( tnent de fends honteux. On a dilapid6 les caisses de 1'Etat
(A iee propose le rapport (3). (de M1. Edouard Pouget) four-
a mille de pieces suggestives: fins de non-recevoir d'ex-mi-
nistres, fuite par la tatigente a de nombreux fonctionnai-
Sres. Le rapport nous fait faire connaissance, d'autre part
aavec des personages inconous en Haiti, fournisseurs-
cfant6mes, en favor de qui certaines ordonnances 6taient
( dresses: Holsteing, Emile Jules, Saintilien St. Laurent-!!
c 11 a Rtd impossible de les identifier. Sherlock Holmes
a en eut perdu le flegme et son flair de limier.
Hblas! cela s'esl vu sous tous les gouvernements, celui de
Christophe except. A la chite de Domingue le fameux de-
cret du gouvernement provisoire ordonnant le sequestre des
biens de certain administrateurs infideles, denonca des fails
aussi scandaleux. Depuis l'Ind6pendance, c'est le n6potis-
me a outrance, c'est le sauve-qui-peut g6enral, ( l'anarchie
dfpensiere v. En lieu et place de la li et de la constitution,
nous mimes le bon plaisii. Sous P6tion tout fut ndglige, md-
me I'agriculture. Le non effort etant pratiqu6, il ne devait,
chez ce people apathique, faire couler de larmes qu'a sa
mort. Decidement il n'6tait pas nd pour former et diriger
un people au berceau. II navait ren de mAle, de viril. II
etait depourvn de la foi tenace, de la profondeur de pensdes
et de l'autorite morale qui distinguentles grands faiseums
d'hommes.
Tandis que dans le nord l'ordre regnait et avec l'ordre,
la security et I'abondance. (1)
a Sous son.regne ( celui de Christophe ), le vol n'etait ja-
t mais tolere, tout ce qui se perdait, meme sur la grand'
( route, devait se "retrouver au bureau de la place le plus
Svoisin ; ]a commune entire en etait responsible. 2 v
Cette double tacon de concevoir et d'agir fit naitre dans
la nation des moeurs diffdreates Dans le nord elles sont ru-
des alors que dans 1'ouest et le sud elles sont plus douces.
La notion de l'ordre que Christophe incarnait se corrom-
pit apres sa mort et la reunion de son royaume au rest
du pays. Nos finances devinrent plus averides
Pour essayer d'y remedier Boyer fit transporter dans les
caves de la Tresorerie gendrale de Port-au-Prince plus d'un
million de dollars qu'il tira du tr6sor de Sans-Souci 1

3 Voir Moniteur des 16, 19, 23 juin 1915.'
1 J. N. Leger, Haiti. Son Histoire et ses detracteurs p. 162
2 Edm. Bonnet. Ouv. cite p. 371
1 Antenor Firmin. M.Roosevelt president des Elats-Unis et
a, Republique d'Haiti p. 310.








-- 11 -


La prosperity relative que procura ce million ne pouvait
durer: elle n'dtait pas le fruit de 1'Nnergie des populations
que Boyer administrait.
Nous devinmes de plus en plus indolents. Le spectre de
la risire cessa de nous effrayer. Nous offrimes depuis loQr
le plus affligeant spectacle. Paur s'assurer 1'ob6issance de
ses coocitoyens, le president Boyer, disent Lavisse el Ram-
baud 2: c ne Iroura rien de mieux... qu3 de favoriser leur
( paresse et leur insouciance. Comme ils n'avaient pres-
c que pas de besoins, ils ne firent plus que le strict necessai-
a re pour ne pas mourir de faim. Bientot les villes tombe-
E rent en ruines et devinrent de veritables cloaques. L'agri-
((culture fut n6gligee au point qu'apres avoir export jus-
& qu'a 00 millions de livres de sucre par an, I'ancienne ce-
lonie frangaise n'en prodoisit plus assez pour sa consom-
r nation. Les travailleurs strangers 6tant frappds d'une pa-
( tente annuelle de 600 francs, immigration fat rendue a
c peu pres impossible.
(r L'Etat consacrait plus de trois millions a l'entretien
( d'uuie arm6e ddguenill6e et sans discipline, qui no savait
meme pas faire l'exercice. En revanche il ne d6pensait
( que trente mille francs pour l'instruction publique. La
& marine n'existait pas, les anciennes routes disparaissaient
( et l'on n'en tracait pas de nouvelles. Le commerce ext6-
c rieur Mtait reduit a peu pres A rien. Le credit disparais-
< sait. La d6tresse du gouvernement 6tait telle qu'il lui fal-
( lot A plusieurs reprises, emettre du papier-monnaie qui,
< n'etant garanti par rien, lomba rapidement dans le d6cri.
M L'Etat ne pouvaitpayer les intderet de sa dette exterieure.
(( En 4838 1'indemnild de cent cinquante millions promi-
a se aux colons frangais par le trait de 18256 tait encore
( en:souffrance, et vu I'insolvabilit6 des Haitiens, le gouver-
< nement de juillet dut consentir a ce qu'elle fut r6duite au
( capital de 60 millions ( sans int6r6ts). ,
Cet 6tat de choses n'a pas change. Pas plus sous Petion,
sous Boyer qu'a present nouv ne demandons a la science
le remade qui convient. Nous ne cherchons pas les moyens
rationnels do reliever notre credit. Nous ne cessons de re-
courir a 1'emprunt et au papier-monnaie. Le budget n'est
pas encore la verite meme, c'est-i-dire qu'il ne content pas
les charges reelles, vraies et n'embrasse pas les besoins ef-
fectifs de la nation. S'il etait discut6 franchement et sans
detour, chacun pourrait se convaincre de sa sincerity. Do

2 Histoire g6ndrale tome 10, Haiti sons Boyer p. p. 864-865.







-12 -_

coup l'avantage obtenu serait immense. Non seulement
l'omnipotence parlementaire serait consacree, mais encore
les Secr6taires d'Etat ne pouvant computer sur la complaisan-
ce des Chambres que surveillerait la nation, ?1executeraient
fidelement. Ils auraient bien dte forces de se tenir pour leurs
d6penses dans Jes limits que le budget vote aurait fixtes
L'essentiel est,que les Chambres aient pldine conscience
d'elles-m6mes, assignment l'6tendue des besoins du budget et
en d6terminent la some. Rassurd sur la fermet6 des
Chambres et sur le contrdle du pays, le credit ne tarderait
pas A venir en aide au gouvernement. Les cr6anciers de
I'Etat ne pourraient s'y refuser parce qu'il leur serait possi-
ble de verifier constamment la situation de leur debiteur.

II
bref. Par ja rivalit6 entire ces deux homes, Pdtion et
Christophe, le fleuve don't le course avait Wte utifid par la
lutte pour l'Inddpendance, s'arrete brusquement. Loin de
suivre le lit que les circonstances lui avaient trac6, daller
droit devant lui, il retint ses eaux, et les partagea en un
double courant. Pour le fair persdevrer dans cette voie,
tout fut moyen et parmi les causes qui se prdsenltrent, sur-
girent et pr6domin6rent les tares du regime colonial. L'en-
diguement n'etait qu'Bbauchd.:La noindre perturbation dans
la nature devait l'aneantir. Aucun system .d'6ducation na-
tionale n'existant pour rdagir contre toute nouvelle division,
en attdnuer les effects et les extirper A la longue, lb moindre
dissentiment, la moindre dissension devait rouvrir les places
que les circonstances et les conditions seules dans lesquelles
se fit l'Independance. avaient fermdes. Les appdtits person-
nels se donnant carriere, chacun tendit a, canaliser l'un
ou I'autre des deux courants A son profit et a en exploiter
la force.
L'id6e de l'unit6 territorial, celle de la liberty politique,
consequences logiques de :1'Inddpendance nalionale devin-
rent confuses. Sur la voie o~ nous nous trouvions engages,
elles devaient s'altlrer davantage. L'unite physique de 'ile,
obtenue apr6s la mort de Christophe en 1820 et en 1821 par
la reunion de la Dominicanie ne pouvait ramener I'unit6 mo-
rale: les liberties dtant constamment 6touffdes. Incapables
de no us d6velopper, nous ne pouvions aider les autres
dans leur ddveloppement. Comment s'ltonner qu'en 1844 la
Dominicanie se soit separde de nous!
Aucun desdlenx parties qui se disputent la pr'ponderan -
cene pratique la politique de principles. Les principles sont


^ .






- 13 -


pour euxdes formules abstraites qui n'ont pas de valeur po-
sitive. Its ont un faible tres marqu6 pour la politique d'ex-
pedients et d'intrigues qu' a pour base la foice et pour fin
lajouissance, la s6curitl dins la possession. Pour eux IQ re-
pos est le premier bion de I'Etat et dans leur conception re-
pos signifie immobility, stagnation. Aussi ont-ils peur de la
pen s6e active et ftconil Toute idde d'union, de fusion est
neutralis6e par la haine qui les divise, par la jalousie de l'6bi-
te, par le conflict perp6tuel existant entire I'Etat et la nation,
par les efforts des gouverteements pour maintenir les gou-
vern6s soumis et divises, par 1'empdchement de tout par
tous. par I'opposition vystm ttique et aveugle de totes les
forces particuli6res a la force de l'ensemble. C'est la polili-
que de fait. Elle dlsespere les vrais patriots.
Les grande phrases: i de fusion de la nation, e dde re-
o construction ile I'ordre social se d6bitent pour cndor-
mir le people qui aime les entendre et pour donner aux r6-
unions ofi elles sont dites un air de grandeur.
Pour chacun des deux piriis, le-; convenances constituent
le droit et dirigent les relations.
IIs ne different pas q!iant aux moy ns. Nullement orga-
nis6s, ils n'ort ni programme, ni drapeau, ni mot d'ordre
et n, sont pis reorPient6e Jlaus les chambras. Au reste,
ils esliment s:'in va'eur i'action legislative sur le pays.
Le gonvernemont dn pIre de famille qui avait prevali
avec Toussaint-!.o iverturc et persista avec 0aesalines, s'est
affermi. Suivant it toiraure 1'esprit da chef de I'Etat et sui-
vant les circonstances, le decor employ eit plus ou moins
.pompeax. La tr6ve intervenuj entire P[tion et (hristophe ne
put avair pour effect I'tablissemneit de It liberty. Par le faith
de la scission, la fraternity dtait rompue.
Nous recherchAmes des lors les reformes 6crites sur le
paper: Nous crimes le progre, r6alis6 parce que le mot se
trouvait dans la loi et dans tes discours. Nous en arrivAmes
ainsi a penser. a dire de belles chose et a en executer de
vilaines. II y a tries peu d'Haitiens don't les actes soient con-
formes a leurs principes.Nous n'avons pas de tenue d'idees.
Nous aimons a nous berger de l'illusion d'un progr6s ver-
bal.
En some nous n'y croyons pas, nous en faisons 6tala-
ge, parce qu-il nous permit de nous exhiber, produire de
I'effet et de salisfaire notre manie des grands mots. Cette
pratique persist parce que nous I'avons trouv6e. II y a en'
nous un fond d'insinc6ritd qui nous porte A avoir peur de la
v4rit6 et i aimer ceux qui nous trompent. Peu habitues a
nous regarderen face et a nous scruter consciencieusement,






- 14-


nous d6daig-ions toute 6tule ole neus-mames. Notre concep-
tion continue a s'tatrophier, gitco a notre nanque de coura-
ge. C'est ainsi que maintenant parti national signifie parti
noir, et parti liberal parti mulatre.
Les exces de note militarii.m etroit provoqu6rent les re-
sistances interieures ou avancee. et coriompirent d'avanta-
ge, en I'atriophiant la mentality de 1'6lite et du| people, des
gouveiuants et des gouvernes.
Nous d6ilions la force brutale. Par elle nous croons tout
possible, Appuy6e soir elle, 1: loi de l'interkt est partout exe-
cut~e. Aussi hly cihate des gu'.ve'rri nmnts le p3uple qui re-
gardait faire, s'empresse-t-il de tra luire aussi en actes et a
sa fdoron les grands mots de librrte, do respect dei proprid-
tes ?
Aucun home, aucun people no p *ut meatir i ses debutst
Toute oeuvre on ioute institution s, resent de ses oriigines.
Domin6s par F'idee quie pe p ii est perdu, nous avons per-
du la notion de la solidarity. Nous croyou. le bien impossi-
ble, nous n'avon; plus [e sentii mnt de la perfectibility hu-
maine. Tout se r6gle par I'argeut.
Nous ne passons condrainatioi, qu'autan' qae l'individu
appartienne an meme clan politiqoe quenous. Nous lerecher-
chons, nous I'estimons pour ses a:rotites m6mes, quelque
affreux que soient ses crimes, il es, toujours blanc comme
neige jusqu'au jour oi la justice diiiie s'appesanlit sur lui.
Nous persevdrons dans le mal tint que nous vivons.
Le militirisme dcrepit que no is pratiquons etant emplo-
ye a I'assujetissement de la nation -1 un home personni-
tialt 1'Etat, l'idde qu'iD nous donned est une id4e de force ou
de violence.
Les saines notions de l'amour-propre qui font la valeur
des peoples ont disparu La complete hypertrophie du moi
fournit ce spectacle hideux de gendraux cousus d'or passant,
daus li boue, hl revue de soldat- deguenilles. Que de fois
poor montier leur puissance, i',-t-an p'is vn des superienrs
rapper leurs subordonuis e ptr dn u:e de I'dtranger, bras-
seur de prises d'armes, pour avoir son admiration ; Ainsi
done i'equilibre ne peut exister dani notri esprit entire les
id as de puiss:trce, l'inte6rt, d: lioert6, d; droit ct de de-
voir. Cependant la n6cessiti d'dquilibrer toutes ces notion;
dans notre esprit, se friiait sentir avant 1804.
Le r6dacteur du discourse preiiminure qui ssrt de pr.am-
bule a la constitution de 1801,. comprit : I'importance de
K consolider et de tendre sable lapaixintericure, d'augmen-
( ter la prosp6rit6 don't commence a jouir la colonie apres
< les orages qui l'ont agitee, de faire connaitre a chacun






- 5-


% se; droils et ses devoirs et d'4teindre touted les mefiances
a en presentant 'i code de lois auq:el viendront -se lier
c toute-, les affections, se r6unir tous les interets! ( (1)
On ne Douvait concilier les iaterets, Liire cotinaitre A cha-
cni ses droits et s3I; l voirs et obtlnir la paix des cceurs,
en un mot l.I paix civile qu'en posajt lo problkme de l'6du-
cation de la coloni! Touiiaint-L') ivwrtu'e te sentit. II pou-
vait le resoudre : le probl6me n'6tait pas au dessus de ses
forces. 11 avait le g6aie posiiit et pratique qui convenait. Le
tempS seul lui manqui. La preuve c'est qu'ii sut: (( dtouffer
c succeisivement tous les germes de discoides, du sein de
(( I'anarchie, preparer, la restauration ; fire succ6der I'abon-
( dance A la misbre, I'dmour du travail et de la paix a la
K guerre civil et au vagabondag:, la s6curit6 a la terreur,.
II fut un home d'Etait Le seul que nous ayons jusqu'a
present 11 a manque A Dessalines le regard circulaire, cette
ampleur de vue et ce q:elque chose qui se degage de I hom-
me, fait parties de i'homma mdme, qLi electrise et subjug ue.
Le problem don't la solution s'imposait en 1801, est encore
d'actualit6. Et l'on se demande, avec anxi6te, comment et
par qui il sera rbsolu ?
III
Dans tous Is pays o6 I'education est complete, it y a des
lois qui d6terminent les droits de chacun et qui sont appli-
qudes par des juges. Les gouvernements font executer leurs
decisions. Les lois sont respect6es et praliqu6es parce qu'el-
les d6coolent. logiquement des devoirs, des droits et des in.
t6rls des individus.
R6gissant mne nation ayant les mmes mceurset des tra-
ditions communes, elles ne subissent l'influence d'aucun
parti et personnel n'a int6ert A en eluder ia mise en oeuvre.
Le voulit-on qne les judges les appliqueraient quand m6me
parca qu'ils puiseraient dans leur conscience, dans les cou-
tumes dtablies et dans les moeurs, les motifs qui les y con-
t rai ndraient et que l'Etat employant la force et l'6nergie don't
il dispose Four le maintien de l'dquilibre social, imposerait A
tous le respect des lois et des decisions judiciaires. Or chez
nous chacun contest les droits et les intdr6ts de son voi-
sin. L'Etat ceux de la nation, 1'elite les siens propres et ceux
du people. Anarchic partout. Ce triste 6tat de choses faisait
le desespcir des hommes senses de 1801 A qui avaient ap-
paru clairementnotre legeret6 de caractere et notre concep-
tion d6fectueuse.
1 Louis Joseph Janvier, Les Constitutions d'Haiti, page 6,








II est d'actualit, le passage suivant du disc)urs prelimi-
naire(l)dontje viens de parler: K Les difftrentes assemblies
t< legislatives de France y avaient substitute a diverse dpo-
ques, ces lois nouvelles, mais l'incohdrence de ces lois,
( aussit6t rapportees qie rendues, lears vices et leur insuf-
c fisance reconnuspar ceux-li meme qui ea avaient ete les au-
, teurs, la maniere don't elles 6taient ex6cutdes par les fac-
a tieux et des homes de parti, habile.s les interpreter
( suivant leurs interdts, contribuaient plut6t a propager le
c ddsordre qu'a le comprimer; et la consequence naturelle de
a qui n'auraient du Wtre recucs qu'avec un sentiment de res-
< pect, come des objels d'alarme ou torsqa'elles talent im-
<< puissantes comme des objets de mdpris ),
Changeons-y quelques mols et nous pourrons nons l'ap-
pliquer. La lulte desastreuse A laquelle ucus poussent no-
tre temperament et notre conception faussee. ne peut 6tre
terminee ni par la loi- puisque chaque part au pouvoir
croit avoir droit et interet a les appliquer seulement contre
l'autre et d'annuler par des arretds d'amnistie, les sentences
rendues contre ses membres [ ni par les tribunaux, parce
que la loi n'dlant pas aimde, recherchde, le respect des dd-
cisions judiciaires ne se concoit pas.
Nos gouvernements ne s'aopnyant pas exclusivement sur
la nation leur pouvoir est toujours contestW et chaque part
se croit les memes droits a exercerl'autorit. L'idee n'6tant
pas reilisde par une organisation rationnelle du pays, no-
tre avidit6 a possdder I'autorit6 fait toute la cause de nos
dissensions. Nous voulcns du pouvoir pour le pouvoir,
pour les jouissances terre A terre qu'il procure. Chacun se
dit : << Mon voisin fera pis que moi.
( II vaut mieux que je sois aux affaires que lui. Le pays
etant perdu, il est temps que je m'empresse de prendre
< ma part du giteau ). Les luttes qui ont commence en1807
et qui se sont accentudes en 1844,' par I'dlargissement du
foss6 social, ont etd souvent cau,,es par le despolisme
que l'elite elle meme, h6las a favorise. Mais il est arrive
que loin d'assujettir tout le monde a l'Etat, en gouvernant la
nation par elle-meme et pour elle-meine ; de provoquer le
d6veloppement pacitique des parlis en s'en faisant I'arbitre
pour maintenir ]'fquilibre et tirer de leur opposition me-
me un motif d'6mulation et de progr6s don't b6neficierait le
pays, ce despotisme s'est exercd au profit de la classes qui
lui avait lacilit6 l'escalade du pouvoir. La nation n'ayant ja-


I ouvrage cit6ipage 4







--17 -


maii su, par la pratiq ie raisonn6e de ses droits, subordon-
ner les parties au pouvoir ni leur reconnaitre un droit 6gal
a le passe lec en teai it c3)n te s tuletna it du m6rite de ses
membres' notre conception s'eWt atrophied davantage. Aussi
nous avons un droit public special qui r6sulte de no1 mceurs
d6labr6es, de nos traditions d6fectueuses, de notre culture
intellectuelle insuffisante, de notre d6faut d'organisation
morale et social.
Chaque nation pratique un droit public interieur et un
droit des gens conformes a son degree de civilisation. L'un
et 1'autre r6agissent sur elle seule. Le droit des gens que
nous appliquons ou que nous subissons au dehorsequivait
fatalement a notre droit public intdrienr. L'ilranger ne peut
user de former envers nous quand nous n'en obsrrvons au-
cune entire nous. Les divers dcl.barqueme nts de marines ktran-
gers a Poit-tu-Prince et au Cap, 1'enl6vement par les ma-
rins du cMachias Ic 27 decembre 1914 des 500. 000 dol-
lars de la Banque national de la Republique i Port-au-
Prince ont la m6me cause.
Dans notre manque d'6ducation morale, politique et so-
ciale et dans la corr6ation qui existe entire les deux droits
don't je viens de parler, se trouve la cause vraie de no-
tre decadence pr6matur6e. En effect comment am6liorer la
soci6te quand le developpement personnel, 'nterieur e' mo-
ral des individas qui la composer n'est pas encore obtelm.
L'etat social est la consequence de I'etat moral. L'individu
n'agit ou ne reagit sur son milieu qu'autant que ses facul-
t6s soient compl6tement d6veloppees. Autrement son ab-
sorption est fatale.
Les parties s'abusent sur I'eflicacite de la force. Ne dis-
posant pas des moyens pacifiques de vidbr leurs querelles
ils recourent aux armes. Done ou bien le pouvoir, trop ab-
solu, ne s'appuie ostensiblement sur aucun parti et les m6-
nage tous, alors impatients, ne trouvant pas leurs int6rets
enti6rement satisfaits, ils se coalisent ponr 'abdttre. IIs se
concertent sans s'acorder.
Ou bien le pouvoir gouverne avec l'un d'eux dacs le but-
6vident d'assujettir I'autre, dans ce cas le dernier se rdvol-
te. Dans les deux cas la lorce trance tout. Comme nous
sommes toujours prits & ceder A la force qui reussit,le poru-
voir est d'avance assure du bill d'indemnite meme quand il
arrive aux extremes.
Nos prises d'armes ne sont point la consequence d'un
movement d'idees c'est- A-dire qu'elles ne suivent
pas ou ne r6sulteot point de la rivalite qui nait de I'activitW
de la pens6e. Seule la revolution de 1843 a 6te pr6par6e






- 18 -


par I'opposition de St Preux et de Dumesle A la Chamnbre
des communes. Provoquees par la lassitude de l'arbitraire,
elles peuvent 6tre consid6r6es comme la manifestation de
tendances lib6rales. Mais le long travail preparatoire qui
nait de I'ducation n'etant point encore obtenu, les principles
pour la sauvegarde desquels elles s'accompliisent, sont faus-
ses d6s I'origine ct ne penvent 6tre appli'ques dans leur in-
tegrit6. Ils :ont oublids d6s que le triomphe est assure. II
n'y a done pas de constitution, de loi qui puisse emp6c her
les coups d'l6at et les guerres civiles chez nous.
Le seul moyen d'y parvenir est d'o ,rer une revolution
dans r'esprit de ceux qui soot appel6s a gouverner et dans
1'esprit de ceux qui doivent ob6ir Tout se prouve. Les actes
sont la pensde r6alis6e. L'amou: de la pattie, commP tous
les autres sentiments, se traduit en faits.
Pour faire du bien a notre chere Haiti, il.nous faut la
connaitre,6tudier A fond son histoire et I'analyser A la lumi6-
re de l'histoire gne rale. Vouloir r6gler ses besoins, res as-
pirations en nous basant ex:lusivement s lr ce qui se passe
ailleurs ; vouloir pr6venir a tout jamais les lutes fratricides
avant d'en avoir d6termin6 les causes reelleset connu le peu-
pie qui les accomplit, c'est faire oeuvre inutile II est cer-
tain que je me moquerais fort du m6decin qui croirait pou-
voir me guerir sans m'avoir auscult6 o apr s avoir auacul
t6 un autre.
Dans les souvenirs historiques du gal Bonnet, se trouve-
cette phrase significative : Les principles sont tout !
Partant de cette idWe fausse, erron6e, nous sommes arri-
v6s A reconnaitre de la valeur a quiconque aiigne des phra-
ses a effet, des riens prt6entiejx. La fortune politique de
HErard Dumesle lui viut de lI. Cet homnm a qui I'on pr6-
tait tant de competence sons Boyer, alors qu'avec St Preux,
il menait l'opposition a la Chambre basse se r6vela, d'une
6troitesse de vue, d'une incapacity notoires quand le pou-
voir lui 6chutet qu'il lui fallut appliques les idWes qu'il avait
6mises. 11 n'avait pis de programme politique, encore moins
de principes.Ce quest vrai de lui l'est debeaucoup d-haitiens.
Cette pens6e erron6e n6us fait les esclaves des mots, nous
pousse vers un certain mysticisme et nous porte A cher-
cher au ciel ce que nous avons sur la terre. Nous croyant
toujours domin6s et poursuivis par quelque chose d'incon-
naissable et d'inintelligible, nous nous conplaisons dans un
fatalisme ridicule, dans des croyances grossieres et ddsho-
norantes. Pen confiants dans notre activity et notre dner-
gie personnelles, nous placons nosespdrances dans des inep-
ie s qui finissent par absorber le meilleur de nous-m6-






- 9 -


mes. Nous ne remarquons pas que ce quelque chose que
nous sommes impuissants A penetrer, ce mystere, cette nuit
t6nbbreuse qui nous environne, rnsijlte de l'atrophie mrme
de notre cerveau et ne peit eLre dissip6-que par la scien-
ce.
Mais que valent lci prinicipes sais 1'6elment social, sans
1'homme appeal a les faire valoir ? Tonte notre histoire prou-
ve que si par eux-mdmes, independamment de celui qui
les emet, les principles avieni ou pouvaient avoir une elfi-
cacite immediate, Haiti eat 6td 1'un des pays les plus civi-
lis6s de la terre La valeIr 6tant attribdee au principle et non,
S1'homme qui le propane et F'alfirme par ses acte-, nous
avons ete amends a nous exterioriser, a faire parade de dis-
coirs, a aimer l'agitatioi et no:: I'action. Tout ce qui est
srieux, 6fellchi nous enn.iie.
L'independance de l'homnme interieur n'existe pas plus que
l'ind6pendatice de I'homme exterieur. Nous ne sommes pas
sacr6s par nous-memes et en nous-memes. Nous sommes de-
pouilles du caractere d'fnviolabilitd morale qui aureole. l'hom-
me civilise et que lui donne le droit comprise, pratique. Nous
sommes tous exposes a tomber sons le feu du peloton d'ex&-
cution comme Massillun Coicou, Rodolphe Alexandre, Emma-
nuel Policard, Demetrius Xndte, Auguste Donyon, Charles
Batdinal, les trois frbres Polynice, Oreste Zamor, CharlesGer-
main, les trois Chalelain.
La servility dans I'obeissance et la brul:dit6 dans le com-
maudement naissent dio la mdnle cause. Au lieu d'etre un
but ei u ie fin, l'individu est, chez nous, on instrument et
un moyen. L:t volont6 n'dtant pas autonome est incapable de
iealiser le bien.
: i nous sommes toujours pr6Is a pardonner d la force bru'
tale victorieuse qui se pare du vernis des principles, c'est
que nou-- voulons garantir le c6te materiel de la vie. Nous
pardonnoos aujourd'hui afli qu'on nous passe condamna-
tion demain. La conception des devoirs et des droits r6ci-
proques de la nation et de 1'Etat n'ayant pu se di6gager et
prenidre corps, la notion de 1'etat reste contondue avec la
personnel du Fr6sident de la Republique. C'est le r6gne du
bon piairir.
Dans ces conditions il est fatal que les particuliers cher-
chent a tourner A leui profit les principaux avantages de la
society. La preuve que nous sommes rests les mimes que
nos peres, que nous n'avons tie aucun profit des grandes
lemons d(I pass- que notre mentality n'a pas change, c'est
que nous ne comprenons pas encore que le triomphe de la
force est 6ph6m6re; que le vol desdeniers publics appauvrit







-20 -

I'Etat et d6moralise celui qui y cherche un el1ment de puis-
sance que ses efforts peisonnels, sa valeur reelle ne lui ont
point procure ; que I'aisance ainsi acquise se dissipe vite et
atrophie 1'6nergio individuelle. Or les m6mes d6reglements
de I'ambition qui avaient amren6 les scissions de 1807 et de
1810, le imme fanatisme qu'on avait constat6 en 4868-1870
les memes sophismes de l'orgiieil 6goisle et brutal qu'on
avait remarques en 1843, 1872, 1879, 1902 continent d'exis-
ter, d'entretenir des haines f6roces dans la nation et de la
porter a des luttes malheureu se-. Dire que, tout le sang
verse, toutes les ruines anioncelees, tous les ddsastres ac-
cumul6s ne le sont pas, helas en vue d'un system de civi
lisation meilleur !
L'Idde de justice se confond avec l'idde de civilisation. Les
rapports qui resultent de nos intercts, I'idde de droit et de
devoir r6ciproques leposant sur une conception fausse, no-
tre civilisation ne peut 6tre que preventive. L'injustice trou-
ble et l'ordre qui nail de la loi generalement accepted et ap-
pliqu6e n'existe pas. Voild pourquoi notre idealisme rest
n6gatif et cadre mal avec la salet6 de nos villes, la decom-
position et la d6moralisation qui dclatent partout dans la Ia-
mille, dans la society et dans les branches del'administration.
Erreur de point de vue, erreur de direction. conception d6-
fectueuse. L'heure est arrive ofi la nation accabl6e, doit se
trouver en face de ses iautes et de leurs cons6quence-, re-
fl6chir sur s's destinies pour les confier a des homes pre-
par6s et bien animds, d6pourvus d'iddes pr6congues et qui
soient pr6ts A prouver leurcomp6tence rdelle dans une expd-
rience pratique.

CHAPITRE III

NOTRE ETAT MORAL ET INTELLECTUAL

Sous la colonie, aucune culture intensive ne fut pratiqu6e.
Au contraiit la population de St Domingue croupissait dans
l'ignorance la plus profonde. Pour acqudrir quelque savoir
les jeunes affranchis qui montraient de bonnes dispositions
et don't les parents possedaient de l'aisance, allaient faire
leurs etudes littdraires et militaires en France. Ils dtaient
en nonibre restreint.
II arrival que, lors de la proclamation del'Ind6pendance, il
n'existait pas dans le pays des individus poss6dant la scien-
ce poltique et la science administrative pour lui donner la
direction qui s'imposait. Dessalines n'eut pas les qualitds ci-
viles n6cessairas. Fonder et organiser exigent des vertus







-- 21-


sp6ciales ; (1 ) les homes que la lutte avait reunis auraien-
du subir l'empreinte decisived'un genie organisatcur, energi-
que. Leur esprit, leur carac(tre auraient du ressentir forte-
ment le contre-coup de cette lutte. Les institutions imparfai-
tes qui rappelaient I'ancien regime devraient 6tre remplacees
et la societW naissante s'elTorcer de ddpauiller le vieil hom-
me.
Des.alines le sentit. Ma!s il erra en pensant que par le fait
seil qu'il pourchasiait les blancs tout etait r6forme.
Cetre erre.r se perpetue. Toutes nos prises d'armes nont
amend qu- des changements de personnes.Parce que ces
mutations s'erfectuent, nous croyons le system modifi6.
L'amour de l'ordre qui tail inn6 chez Christophe lui fit
comprendre la necessit6 de 1'dducation. 11 fonda des kcoles,
un th6dtre. Le livre 6dait repanlu. Mais la fagon don't ii s'y
prit pour propager 1'instruction provoque un certain d6goit
du livre. La force qui animait la machine residait en lui
seul. Aussi l'on vit 1'edifice s'effondrer d6s sa disparition.
Chiistophe eut le tort de n'avoir pas propag6 I'amour du li-
vre et fait du succes de son ceuvre un motif intdressant I'a-
mour-propre de ses sujets. Le people que sa main de fer
retenait dans la discipline pt en qui le travail d'dme n'avait
pas Wt6 entrepris, se rua, apres sa mort et detruisit systimati-
quement tout ce qui pouvait rappele: son nom et sam6moi-
re. Sans-Souci ne fut pas 6pargne II n'6tait pas arrive a
lui communiquer, a lui faire partager ce sentiment de 1'or
dre, cet ideal qui faisaient sa force, en d'autres terms I'uni-
te dame qui pouvait garantir la duree de ,on oeuvre n'exis-
tait pas. II etait plein do bonnes intentions mais son cer-
veau n'ayant pu avoir un d6veloppem nt rationnel iljugea
I'ceuvre parfaite parce que tous se courbaient. L'apparence le
trompa. II fut victim d'une illusion d'optique. C'est ce qui
lit qu'il'se suicide d6s qu'il eotappris la defection des trou-
pes envoyees pour etouffer les sympt6mes d'agitations qui
dclataient dans son royaume et combattre Boyer.
II comprit un ppe tard cette vaste conspiration du silence
don't il 6tait entour6. Cc qui est vrai de Cbristophe 1'est de
tous nos chefs d'Etat. Chacun d'eux se faisant le centre de
son gouvernement, administre l'Etat comme un proprietaire
son bien. Suivant qu'il est 6conome, probe et bien anime.
1 Pour former un gouvernement modern, dit Montesqieu,( Es-
prit des lois, liv. V ch. XIX,) it faut combiner les puissances,
les r6gler.....- C'est un chef d'oeuvre de 16gislation. Un gouver
nement despotique, au contraire, saute pour ainsi dire aux yeux;
il est uniform, partout; comme ii ne faut que des passions pour
1'6tablir, tout le monde est bon pour cela.




Aj







-22-


1'Etat est.prospere et ses caisses plus ou moins pourvues.
Si en lieu et place de Christophe, nous neitons tel autre de
nos presidents san 6nergie daus I eiprit, plus ou moins ifa-
tueux, liberlin, entoure d'hommes cipide,, tout de suite le
systlere tourne au vol scandaleux, a lu dilapidation et a la
ruine. Se croyant capable de tout t.uicli-r, iis n'acce:ptent
aucun conseil et n'admettent que des hommes machines ea-
registrant et transmVttant avec docility leurs ordres impla-
cables:
La science moderne veu" que, ie l raidl une fois donn6
toute machine fonctionne d'elle-memne. Chez Lnus quelque
bien monte que soit le ouage de la machine politique, tout
depend de celui qui l'anime. 1I y auia unite et suite dans
le fonctiontement si celni qui la dirige est un cerveau puis-
sJnt qui sache penser, vouloir, combined et execuler. Tout
au contraire, sera con fusion, incohereuce si celui-la est un
esprit faible, incapable i'idies di suites, de desseins concer-
tis. La nation ie possedant pas le d6veloppement intel!ec-
tuel et moral necessaire pour fair.- coatrepoids, aussit6t que
la t6te faiblit, s'egaro ou disparait, i:, machine s'arrete toute
net. L'anarchic renalt. Nui ,'i'tui;t letnu par in irein qu'il
porte en soi, par un sentiment intitieur ,qu'inspire I'amour
et le respect des institution.;, 'on se jelte a la curde, l'on
tache de prendre et d'emporter ie plus possible, croyant en
cela atteindre ce chef d'Etat qui s'en va.
On ne comprend .as qu'on s'avilit a pareille besogne. On
se reveille, inconscient et aveugle. L'intrigue &tant le fond
de notre politique, la police est omnipoienle. Elle p6netre
dans la vie privde, provoque et encourage Ia dilation. La
cupidit est lach6e de Loutes parts. Rien n'estrespecte. Tout
est motif de battle monnaie. La tentation au real est partout
Suivant l'importance de ia function qi'on occupe, I'un se
croit toot permits. A ddfaut du respect des institutions, Ion
en pratique le mepris. La corruption rouge la soci4td. L'im-
moralite court la rue. Les passions les plus bestiales se don-
nent carrier. Certain gouverneinents ont l6ev6 la d6pra-a-
;ion et le lib ertinage a la hauteur d'ine institution. C'est le
fanatisme du vice.
Les kcrivains s'occupant plut6t de litttrature. la jeunesse
ignore les causes realles de notre decadence prm&atur6e.
Les sciences moraleset poliliques n'etant ni enseignees uiap-
prises, le pays coudoie l'abime sans qu'on puisse trouver le
remide quidoive le sauver, 11 manqu a nos gouvernauts le
sens le la reality, le sentiment des vrais interits et de leurs
intre6ts propres la mesare, la pratique au service d'una
competence incontestaDle.






+ .







--23 -


L'Eiat n'est pas la resultante des efforts accumules de l'in
telligence et de la morality.
Logiquiement le syst6me don't nous ressentons la triste in-
fluence i'estqu'une consequence de no're etat moralet intel-
lectuel d6saslteux. lais en se perpebuant le syst6me a abais-
s6 davantage notro niveau moral. Comment en serait-il an-
Irement ? -Aucune oLuvre national ne porte jusqu'i present
la marque indiscutable de la science. Aucune university, an-
cun musee, aucun monument, aucun Itablissement qui la
donne et la r6pande La pensde ne se d6veloppe pas. La
lutte des doctrines no se constate pas. L'activit.intellectuelle
et morale qui cree I'influence positive ne se pratique pas.
Nous vivons d'idees sophisliques. Quand un fait se pre-
seinte nous croyons pouvoir le supprimer a volonti- Nous
sommes incapables de faire prevaloir I'empire de la raison.
Tout se ressent de la routine et de notre manque de cons-
cience.
En 1825 nous avions uue academic.
Geffrard propagea I'instruclion publique et sign un Con-
cordat avec le Saint-Siege.
Certes, c'est rendre homage A la mmnioire d'Eli Dubois
que de placer sous son vocable l'ttablissement qui porte son
nom a Port-au-Prince. Gelfrard et son ministry dtaient pleins
de bone volonte. Mais le syst6me n'ayant pas Wte r6forme,
toutd6pendait de leurs tendances et du capricede leurs suc-
cesseurs. Leconte reprit l'ceuvre de Geffrard.
L'Etat distribute l'enseignemeiit gratuitement et A tous
les degr6s, mais les professours n'6tant tr6s souvent pas
pays et point controls, leur travail est presque nul. A Port-
au-Prince A part le (( Pelil-S6minaire Coll6ge St Martial 3,
dirig6 par les PNres du Saint-Esprit, I'Institution Saint-Louis
de Gonzague des Freres de l'Instruction Chrktienne, le lyc6e
national < Alexandre Petion D le College Louverture pour
les gargons ;et pour les demoiselles i'lnstitution Ste'Rose de
Lima dirigIe par. les Sceurs de St Joseph de Cluny, cell du
Sacr6-Cceur par les Filles de la Sagesse, In !ycee national des
demoiselles I'Institution Paret et plusieurs autres 6tablisse-
ments de moindre importance qui continent d'exister grace
a' zble de leurs directeurs et directrices, les autres 6coles
sont nulles. A c6t6 de ces ktablissements, nous avons bien
des Bcoles de droit, une cole de sciences appliquees, une
ecole de m6decine et d'obstetrique, mais aucune grande eco-
le consacr6e aux hates 6tudp's, aucune institution spdciale
vouee au service et au progr6s de I'intelligence. Ceux qui
sont d6vor6s du d6sir de savoir, doivent se contenter de
leur.- id6es, du travail int6rieur de leur pens6e. Is sont for-







-24-


ces de tout tirer d'eux-memes : le besoin de savoir, le coura-
ge d'dtudier et celui de propager le peu qu'ils acquierent.
La science o'existe nulle part. On en arrive a craindre les
longues et fortes 6tude. Tout est decadence, inertie. Dans
les campagnes l'instruction primaire est tres peu r6pandue.
Ce n'est qu'en mai 1913 que Michel-Oreste y autoris, la cr6a-
tion des ecoles presbytgrales; 11 taut I'en louer sans restric-
tion ainsi que tous ceux qui a quelque litre que ce soit,
encouragent le d6veloppement de l'instruction publique.
Quand on 6tudie d'une part le travail de I. pensee, I'allian-
ce des idWes chr6tiennes et des pratiques puiennes, I'6tat des
ames, la vie inteilectuelle, de I'autre les liens qui unissen t
les idWes aux actions, les croyances aux d6terminalions de la
volouti, la pens6e A la liberty, on reste stupdfait del'6tat mo-
ral du pays. Et I'on sort convaincu que pour obtenir la trans-
formation de la socie6t, ii faille commencer par reformer
I'homme.
Un beau movement litt6raire se produisit dd 1880 '1912.
Des 6crivains de Idelle valeur parureut qui defeudirent le
pays par la plume. On ne peut les nommer tous. Ils sont 16-
gion. Parmi eux, ii convient de ciler I'illustre docteur Louis
Joseph Janvier qui fut un patriote sincere, inevitable, M.
Solon M6nos don't I'int6ressant ouvrage sur I'alfaire Luders
renferme le frisson qui secoua la nation le 6 decembre 1897.
Mais l'homme qui provoqua l'enthousiasme le plus grand,
fut ,M. Antdnor Firmin. 11 enemblait incarner un ideal. Pour
essayer de le realiser il h'aventura sur le terrain de la guer-
re civil. II fut vaincu. Le despotisme concenlra ses efforts
et I'abattit. Sa ddfaite 6lait fatale.
Nord Alexis gtait sur son terrain et en posse ssion d'une
arme qui 6tait la sienne. Elev6 A la vie des camps, habitue
au commandement et a l'aclion, il devait se servir du mili-
tarisme don't it connaissait la foice comme d'une massue
pour 1'deraser. 11 fut sans piti6.
M. Firmin ne pouvait vaincre que sur le terrain de l'idee
Pour assurer son triomphe, il devait miner 1'6difice, tel qu'il
existe, par la bt-se. Chacun de ses partisans devait 6tre un
6ducateur, un ap6tre. Propager l'id6e par la multiplication
des 6coles et des moyens de publicity, ce serait se faire ap-
pr6cier du people, le porter a prondre conscience de lui-m6-
me faire de lui un complic La jeunesse ardente, g6ne-
reuse qui l'entourait, cot suffi a la tache. Son enthousiasme
l'eft soutenue. Le temps eut faith appr6cier I'oeuvre et en
eat amene, qui sait le success.
Malheureusement M. Firmin partit d'un point de vue dif-






-25-


f6rent. 11 crat peut-6tre qu'il n'avait qu'a tenter pour r6ussir,
qu'a se montrer pour 6tre acclam6 I
La politique de principles a ses exigences et ne peut mar-
cher de Fair avec la polilique d'expedients et d'intrigues.
Le patriotisme die M. Firmin Btait sa seule force. En se lan-
cant sur le terrain de la guerre civil, it se rr6tait fatale-
ment aux convenances de ceux qui se battaient pour lui ; il
etait presque A leur discretion. Ne pouvant commander en
personnel sur les champs de bataille, il elait d6pourvu des
moyens d'agir directement sur I'esprit des paysans et des
gens du people qu'il avait fait enroler. II etait vu par eux a
travers un prisme. Cette ciI constance justifia les d6noncia-
tions do ses ennemis qui I'accusaient d'6tre hautain, prisomp-
tieux, de m6priser le people. La crainte de le voir triom-
pher et la jalousie devaient provcquer contre son ambition
I'orgai isation d'un syslIme de precaution. Sa d6faite raffer-
mit le system. Parce qu'il fut vaincu, la vie intellectuelle
devint plus suspect. Un certain relachement se produisit.
Sous Leconte ii y eut un movement litt6raire asiez accen-
tue. II ne fut pas assez intense pour avoir sa repercussion
dans le people. C'est un noyau qui continuait d'6voluer. Les
conditions n'ont pas change. Ce mouvemZnt ainsi localisd de-
vait avoir son contie-cotip. Le pays sentit davantage ce qui
lui manquait. Un choc 6tait inevitable. 11 devait 6tre d6sas-
treux. La guerre social est cn permanence chez nous. La
pouss6e de bas en haut se faith sentir depuis 1804. Deux Hai-
tis s'6elvent I'une en face de I'aulre : I'une avide de rilor-
mes et de mieux, I'autre d6sirant c oupir(dans I'6tat existant
et craignant la lumi6re.
Nous pratiquons officiellement la religion romaine. Le colte
est desservi par un clergy francais don't le d6voutement est
au dessus de tout dloge.
La press n'est pas encore un quatri6me pouvoir.














CHAPITRE IV


NOTRE ETAT SOCIAL ET POLITIQUE

I

It n'y a pas une question ,oc:ale. II y a des questions so-
ciales, disait Gambetta. Tout tourr de nous ces questions
s'6tendent et se compliquent. Chaque jour amane aux affaires
des homes plus comp6teiits les uns qup le auitres qui se
sentent obliges pour se maintenir d'avoir un plus grand d6-
veloppement d'esprit, de science, de caract6re, de poss6der
des conditions morales plus levees et plus rares. A la connais-
sanceparfaite des affairs, A la longue pratique des homes
et A des qualities 6minentes d'ordre ils allient la patience, le
sang-froid, la sagacit6, la clairvoyance. N'envisageant que
l'honneur et les int6r6ts de leur 'pays, i.; out les yeux fixes
sur I'avenir. Comme le pilote haidi qui diu haut de .son pos-
te d'observation, voit venir la lame menacante, ils donnent
le coup de barre vigouirux qui lalt vaincre I'obsiacle el bri-
se le danger. Pour eux a toute sa valeur cette pensde profon-
de d'Albert Sorel : ( Anjourd'hui il n'y a plus de salut pour
c les faibles et les mediocres, ilu, auront toujours en face d'eux
< des hommes prdvoyants et avisis, exerc63 et rdsolus qui
% viendront facilement h bout de leur faiblesse et de leur
c m6diocrit6 et alors malheur a eux et malheur A leur
pays i
D'un esprit de decision inflexible, d'une volontepersAverante
B ne point d6vier du but choisi, d'ine audace rare a r6aliser
le bien, d'une confiance inalterable dans l'avenir de leur pa-
trie, its concentrent leurs pensees sur tout ce qui peut ame-
ner sa prosp6ritM. La voir grande, Ioujours plus grande cons-
titue leur unique d&,ir et an besoin irresistible de leur natu-
re. La seule recompense qu'ils attenlelcii e-t qu'eilc honor
et garde leur nom.
Dans ce si6cle de realikme a outranc_ ils no competent que
sur 1'6iucation national pour fair r i~-ir leurs idPs. Ils
appiiquent,- parce qu'il- les oat mdites,- ]es males con-
seils de Fichte A se, concitoyens en 1807 : <( Nous devons
a avant toutnous creerunesprit termn et r6sou,etre srieux en







-27-


( toutes choses at abandonner norre 16geret6 railleuse.Nous
a devons nous former des principesfeires et indbranlablesqui
< serviront A nos pen-ees et A nos actions : actionset pensees
, doivent 6tre chez noii d'uro sui!e pie&e'et faire un tout
< uni Mt coherent; pour tout d:re en Un rot, nous devons
Sa voir du caractere. Av'ant tout nous devons s6rieusement
a r6llechir sui les grants 6vnce.rients actuels, sur leur rap-
a port avec notre situation propre et ce que nous devons en
(< attendie ; nous devons sur tout cela nous former une opi-
< pinion claire et netted, avoir sur les grandes questions qui
t s'y rattachent un oui ou uni non delinitif ; c'est le droit de
<( quiconque e piriend le moins du monde cullive.v
Faites au nom des principles, nosprises d'armes n'ont ame-
liore ni la socit6d oi i homme. Les individus qu'elles amenent
au pouvoir, enivres de la siti; tion inesperde qu'ils occupent,
donnent iibre courts a leur's pisiois. Aussi tout Ic monole
est confondu: il n'y pai de cl;isses netterent d6limilees.
Arrives dans ces conditions, stns principle, sans program-
me et sans conviction ils sont depourvus de moyens. Face a
lace avec la rdalit., avec les :fits, il, sont embarrasss6s et in-
capables d'accomplir la iachc que le hasard des circonstan-
ces leur conliait. La srienc:' leur laisant defaut ils recourent
a la routine, au despotismi. On ne- pe:t exaliq'er que de
cette facon le vast', fiasco :to beaucoup d'haitiens en qui le
pays avait conlian.c:;. Nullaemint prepaies, dos qu'un symp-
t6me opposition se dessinait, i.s .'en pienaient a tout et
en tous. Li vie courante nimme Icur devenait suspecte. Un
rien les irritait. Croyant voi:. des rienenis partout, un geste
leou rendait que!qu'un odieux. Et ils dechairaient centre lui
tout l'artirail du despotisme.
II faut un Bevnemeni qui change non pas la situation ex-
terieure reciproque des individius mais plut6l leurs disposi-
tions inl6iieures, leuis principles, leurs coutumes, ddeide de
leurs ildes,.de leurs sentiments, de leur vie morale en un
mot. Les institutions ne souo rien si l-indivi:iu no s'ameiio-
re pas. Si les principles pouvaien: iar le fait seul qu'ils sont
emis, realiser tant do merveilles, ii est certain i.u'Haiti, vu
!e nombre de ses constitutions et de ses iois. eft td I'un
des pays les mieux polic.s du monde. Puisque malgre nos
quatorze constitutions, celle de 1801 comprise et noire for-
midable arsenal de lois, nous resions a la meme place, il
nous faut reconnaitre; que nous nous sommes .fourvoyes,
qu'il nous manque quelque chose d'essentiel: I'education qui
provoquelc travail inteiieur et moral duquel ddcoule le
travail exterieur et social. Formons des homes. On n'apt-
plique que ce qu'on comprend. Si nos lois sont superieure






-- 8-


A nos mceurs, pourquoi ne pas transformer nos mceurs en
appliquant nos lois?
II.

I.e people est enclin au respect de 1'dlite.' Celle ci ne
comprend pas encore la n6cessitd de i'aim-r da I'instruire,
de le d6fendre. Cependant le people est son appui, sa base
normal. II est pour elle ce que le piddestal est a la statue.
Les idees de l'elite ne peuvent 6tre appr6c i6es et ne peu-
vent produire des fruits qu'autant que le people soit en
measure de les juger sainement. II est le nombre. Sa valeur
intellectuelle dolt Wtre proportion ne A celle de l'lite.
Pour qu'une oeuvre soit appr6ci6e et dure, il imported que
l'individu don't la formation ou la reformaition est l'objet,
puisse comprendre an moins 1idde qni l'a inspiree. Une
lutte est a entreprendre pacifique : celle des penseurs con-
tre l'absolutisme.
La constitution reconnait trois pouvoirs distinct I'un de
I'autre se controlant, se limitant. L'inddpendance et le bon
fonctionnement ne se font constater que sur le paper.
L'arbitraire administration pur ct simple se pratique au
profit d'un pouvoir unique : 1'executif. Pour assurer la sa-
tisfaction du pouvoir central, les proconsuls 6tablis sur
tous les points du pays se livrent aux appdtits de I'intdrkt
personnel, font fortune et corrompent davaniag. lei mceurs.
Jls deviennent vite des chefs de clans. Avec eux les ins-
tincts grossifrs, les persecutions, lei jalousies, les int6drts
individuals ou locaux se donnent carrier. Tout est obsta-
cle A l'accroissement de la prosp6ritd et a la diffusion des
lumi6res. L'individu s'avilit et avec lui la soci6t6.
La criminality a augment.
Rien de pur et d'l6ev6 ne :e faisant jour, totes preoccupa-
tions de vues g6ndrales et d'int6rdts publics s'affaiblit et dis-
parait. Violent et oppressif, le pouvoir central s'affaisse A me-
sure qu,il est en proie A plus de dangers int.rienrs; que
ses besuins deviennent plus grands et plus pressants. Pour
avoir plus d'hommes a opposer A ses adversaires, ii aban-
donne plus de pouvoir a ses auxiliaires et pour avoir plus
d'argent et plus de moyens d'action it augmente la pression
sur les chambres, il foule alx pieds les libertds publiques
et opprime sans merci tous ceux qni soullrent de l'6tat du
pays. L'ordre diminue a measure que semblent augmenter
les moyens de I'assurer. Sa faiblesse croit axc ses exigen -
ces, Rdclamant beaucoup, ii se trouve incapable de prot6-
ger le peu qu'il laisse. Ne faut-il pas qu'il 1'abandonne en








-29 -


pAture a ses auxiliaires ? Duns ces conditions tgut progr6s
social cesse et le movement retrogrades'ac.centie. LI cor-
ruptior,, I'insecurit augmentent avec les b tttues continuel-
les files dans les villes et dans rs cimaoiqnes. O0i enr61e
dl force Ie- mr!llieureox c',mpa F:iards so:nt alori obliges,
pour so sonstrairo aii rt.r:i itt ineit, l' so jcter d(,l- lies
bois. Des fcuilles ldomicili:iroe sort p r:o.ut praliquees en
violation de ['article 3 d? hI loi dlu 13 avril 1830 qui dis-
pose que s-ule.t.ent : (( D.ms lei lieuxi si)mnlis a a!':at lie sie-
<( ge, I'aulorit6 militaire a 1' droit: l de fair. des perqu:ssi-
t tions d;ns le domicile des citoyens; 2 dl'eloigner les rd
K pris de justice et I!s indivi ius qui n'y out pas leur domri-
( cile, 3, d'ordonner I:a re:nisi des armei et munitions et
< dl iprocede:"' leur rec!rcrhe et I leur enl6vement; 40
K d'interdiie les publications et los rdalions (Iu'ez l juge le
( nature a excit-r oil eitret, e nici loe d s )r 11e.)) Les routes
publiques s':bimrnnt Les homn:nne (L cira:'tre se taisent et
disparaissent. C'est I'abominatioi de l:a desolatoii. La loi
martial est en vigueur Le mal v.i si loin que les vrais pa-
trioles sentent monte :i Ioir cer ir Ie trist. f-rinse t dii d6
sespoir. Tout le ir est in:ul.u a crime [.. L'o v n ,lait les
voir se departi :io cette Iorc (qii leuc appartient en pro-
pre, qu'ils ne tiennent de personae, q[ue nil ne pent leur
ravir, qui est dfie a lear ctractLre: 1'minloeidance. II pa-
rait meme que cette autre force, qui est la recompense de
grands services, cette force ivoude, prjclamee, qui fait par-
tie a un certain moment du patrimomne: la p)pularite olfus-
que et empiche le pouvoir de dormiir. Pour certarns la po
puiarit6 est le rdsultat tie codoiemrnnts journaliers. ,l'i-:
d6pendance et la popularity ont, san doute, quelije va-
leur dans cette socijtd en decadence, mais I'idas de jus'ice
et d'abngiation 6Lant exclue de no're esprit, c s d:ux forces
constituent quelque chose d'instable et de pr6caire. Les
grands gestes soit rares. Les populaires entrainent le xpeu-
ple souverain ) a leur suite durant les joursi de vacance
pr6sidentielie pour accomplir de3 a:tes de brigandage, maii
ils sont incipables d1r I'instruire et de lui apprenidre la pra-
tique tie ses droit pour qu'il puisse s'opposer, d'une fagon
pacifliue et sur le terrain de la discussion raisonn)e, aux
envahissements du pouvoir.
Le people est tres attache an sol. 11 se revile bon, intelli-
gent, sonmis, sobre, patriol. 11 aime st liherte et voudrait
exercer ses droits. Les m'asc r'Ids iqu on realise en son
nomn le d6goutent. 11 a le sentiment du beau- 1,'tablisse-
ment des chapelles a realis( beaucoup de bien.
Le people pr6sente un vaste champ d'action a I'hommQ







30 -

d'Etat. II veut monter. 11veut parvenir. 1 aime qu'on parole
de lui. II desire qu'on soit just a son 6gard. Ses tendances
se coniprennent et s'expliquent par les seuls effects des
jouissances du pouvoir et de la richesse qui usent et 6ner-
vent I'elite,
La corruption ne l'a pas encore rong6. Ne se croyant
pas obligee '- travailler, iui abandonaant I'effort, non ex-
citee par i',.iulation, I'dlite s'kliole vite et voit son pou-
voir et ses droits contests parce qu'ils ne sont pas consa
cres par les r6sultats auxquels le pays s'attendait. De 1h, la
cause du malentendu persistant entire le people et 1'elite et
la cause de toutes nos luttes, de toutes nos divisions. L'6-
lite n'a pas d'esprit de suite, plus d'aspirations vers un
grand d6veloppement don't beneficierait la nation. Convoi-
tant la situation don't elle jouit, I people trouve dans ses
desirs, un motif de se tenir constamment en baleine. Ii re-
cherche ('instruction pour ses fils et accepted avec aviditd la
discipline qu'impose le clergy remain. Ses ennemis sont
ceux qui lui refusent I'instruclion et ceux qui l'empechent
systimatiquement d'en profiter.
L'elite n'est pas encore en pleine possession d'elle-meme
et de son role. Elle ne s'est pas iait a l'idge que pour assu-
ter sa supBrioiite intellectuelle et morale, ii lui faille des-
cendre vers ceux qu'elle estime aussi civilises qu'elle pour
les 6clairer, les diriger. Aussi I'homme collectif ne s'est pas
ameliore Quand rompant sesdigues, le people s'empare du
pouvoir par ceux qu'il y pousse, il se tient au niveau de l'6-
lite ct maiche son 6gal sinon par ]a competence, du moins
par I'autorite don't il dispose. 11 a alors pour lui la force ;
1'elite, I'intelligence. II admire la puissance c6r6brale de
l'elite qui lui permet de [oss6der les lettres et les arts, I'd-
lite envie ie pouvoir qu'il detient. Chez nous on flatte tous
les Chefs d'Etat avec le mdme empressement extdrieur.
Quand I'elite a fait oeuvre qui vaille en le protegeant, en
propageant I'instruction dans -on sein, en le moralisant et
en le mettant en measure de developer sa force vitale, le
people est heureux de I'appeler a la gestion des affai-
res afin d'en assurer le bon fonctionnement. La condes-
cendance de I'elite provoque sa confiance et sa reconnais-
sance. La fusion s'opere pour le plus grand bien de l'Etat
et de la nation. Le respect reciproque s'6tablit.
Mais quand I'dlite oublie son role veritable, empAche la
diffusion des lumieres afin de le tenir &loigne des aflaires,
le people se r6seive et son attitude occasionn6e par l'igno-
rance dans laquelle il croupit et par les suggestions des








31 -

pcheurs en eau trouble, augment le malaise existent. Le
fo-sE social s'6largit.
Le people estA cr.,indre dans les jouis do tempete.
L'Mlite aura faith (euvre d4sastreuse. Elle aura monlr6 son
ignorance de la science polilique moderne. t Lorsque j'ar-
rive a rechercher, -!it Tocqueville, interpellant A la Cbam-
bre lrncgi.-e, la veille de la revolution de if6rier 1848, !a
majo'i!e Gaizot, (< dan !~es aifferentv temps, dans les
diffrente. dpoques, chez les diff6rents peuplo,, quelle a WtB
la cause efficace qui a ari pen la ruine des classes qui gou-
vernaient, je vois bien tel dvenement, tel home, telle cause
accidentelle oun iupe~ficielle, mais cr)yez que la cause re-
elle, 1:h cause eflicace 'lui fait perdre ;e pouvoir aux hom-
mes, c'cst qu'ils sont indigo. 3 de le porter
L'eiite ne s'impose que par son savoir et le bien qu'elle
r6alise.
Dans une ddmocralie comme la notre of r6gne une in-
cessante instability, elle doit s'abaisser au niveau du peu-
pie pour y prendre racine et y trouver sa base et sa puis-
sance. Aulrement elle n'en serajamais comprise et la pous-
see perp6tuelle de has en hait qui resume toute notre his-
toire s'accent'jera Son credit qui a beaucoup diminiu ira
s'affaiblissant jusqu'au jour ofu elle s'effondrera dans une
tourmente revolutionnaire Ce mouvement de flux et de re-
flux est d'ailleurs inherent A l'hamanit6 mimo.
II resulle dn progi6s qui veut que pour avancer a coupshr
vers la civilisalion, I'Mlite retourne en arri6re pour cntrai-
ner f sa site le people qui march trop lentenment.
Quand cette condescendance necessaire se produil, les
shots pr6jug6s disparaissent, les haines sd dissipent, la na-
tion existed colh6ronte avec un seul 'oeur et une mdme ame,
avec des sentiments identiques et des pensees communes,
un m&me frisson la secoue toute. L'6tat d'6nervement dans
lequel vit le pays cesserait et la sldrilhti don't il semble frap
pe s'6vanouirait.
Les hommines s'instruisent et se civilisent les uns les au-
Ires. C'est dans leurs rapports en:re eux que se d6couvre
lear degi6 de civilization. 11 n'y a pas d'6tres inutiles ou
mdprisables dans la nature et le monde pas plus qu'il n'y a
d'organe inutile dans le corps humiain. Chacun a ses fonc-
lions propres. La bouche n'est pas laite pour voir, les yeux
pourmanger, les oreilles pour sentir. Aucun de ces orga-
nes ne remplit toutes ces fooctions i la fois. De m6me
dans le corps social, tous les homes n'ayant pas les me-
mes aptitudes, ne peuvent remplir lesm'imes roles,
\








-32-


L'6ducation permet et facility la comprehension de ces
raisonnements.
Si I'agitation est un crime, I'immobilit6 l'est aussi. Au-
cune d'elles n'es ;;ndratrice d'dnergie.
La synfrgie sociale est la r6sultante de la sympathie
social. Les forces qui agissent en sens contra.'e se nuisent
et se d6truisent a la fin. Pour s'eutendrre il faut d'aoord se
compiendre. Tous les organs du progr6s existent, ii ne
manque que les functions que doit cr6er 1'6lucation.
A cOtM de ce people impatient se pr6sinte une jeunesse
ardente, enthousiaste, d'autant plus refl6ehie qu'elle a moins
d'occasions de ddperser sa force. El!e a la foi qui soul6ve
les montagnes. Elle est rdaliste.
Certes on ne peat pas dire aux hommes qui occupent les
avenues du pouvoir depuis 1880, qui ont vu tant de gouver-
nements se succeder et qui ont besoin do garantir leur len-
demain, leur vieillesse de c6der la place pas plus qu'on ne
peut logiquement demander au people et a la jeunesse d'at-
tendre. Vis a-vis des premiers ce serait de l'inconvenance;
et de 1'6goisme a 1''gard des seconds. Cependant on ne peut
ind6finiment reculer I'heure du progr&. L'application im-
partiale de la Constilution et des lois d6gagerait les issues
et permetrait seulement au m6rite de se faire jour. Pour
cela il faut, vu nos mceurs, un homme impersonnel qui
s'oublie pour ne penser qu'au pays, qui poss&de non seule-
ment I'intelligence de l'immediat et du detail mais aussi
celle de l'avenir et des ides generales, qui comprenne qu'en
defendant, en administrant loyalement les intderts du pays
il conserve son propre gouvernement, un homme qui veuil-
le gouverner non en chef de parti mais en home d'Etat,
en politique sup6rieure prdvoyant, soucieux de faire oeuvre
qui dure. en un mot de pratiquer une politique national
parce qu'elle correspondrait aux sentiments du pays et rea-
liserait ses aspirations.

IIl
Ainsi done deux tendances se manifestent nettement op-
posees: d'un c6t6 la polilique prAsidentielle soutenue par
I'esprit de lucre, par la violence et les moyens traditionnels
du despotisme, en un mot le rgne du bon plaisir; de I au-
tre la politique de la nation caractdrisee par 1'amour du dia-
peau, des grandes libert6s, du travail sous tuutes ses former,
par l'application loyale et intdgrale des lois et le respecLdes
institutions.
Maintenant on juge un homme politique apr6s huit ours.






-33 -


Le pays salt ce qu'il desire. 11 ne veut plus du pro;.r6s ver-
bal mais du progr6s reel, effeclif.
Pour se maintanir, la premiere tendance s'appuie sur les
cent douze aus de notre histoire qui out vu se perdre la no-
tion de la liberty et diminuer l'importance des assemblies
d6lib6rantes pour concenlrer tout le pouvoir dans la volon-
te d'un homme- Aveigle6 par la force mat6rielle don't elle
dispose, elle s'illisio.in-, ne tient aucun compete du resultat
final et no comapreu I pas que l'anarchie qui r3gne dans It
pays est son oe:vre. Aucun gouvernement ne p3,t logique-
ment, ine fois constitui, se .mettre du parli de 1'6mente.
Mais n'est-ce pas la provoquer que de se metire a i-dessus
de la loi et de la justice? Lanation a soif de repos, de liber-
te et de justice.
Dans tous les pays les 6meuteg sont le produit de I'6ter-
nelle mis6re, des vexations subies, de linqui6tude humaine,
de la convoitise br 'tate, des exditation des factieux, du
complot des brouillons, de I'anarchie qui se d6veloppe
d'elle-m6me lorsque les gouvernenents sont trop mau'ais
ou qne l'autorite se reliche.
a Quelque haut qn'on puisse remonter, dit Bossuet (1)
t pour rec'iercher dans les histoires les examples dcs gran-
Sdes mutations, on trouve que jusqu'ici elles soot ca'is6es
a oi par la mollesse oupar la violence des princes; En effe t
a quand les princes negligent de connaitre leurs affaires et
Slurs armees... ne garden plus ni lois ni measure et qu'ils
a tent les 6gards et la crainte aux hommes,en faisant que les
a maux qu'ils souftrent lear paraissent plus insupportables
a que ceux qu'ils pr6voient,alors ou la licence excessive ou la
a patience pouss6e a I'extr6mit6 menacent terriblement les
a maisons regnantes. ,
Laisser flotter lea renes est une faute, faire trop sentir le
mors en est une autre. La verit6 est au milieu. Etre just
et ferme, voilA une politique don't on dolt essayer.
Pour s'affirmer davantage, ceux qui propagent la second
teudance sentent bien que le jour of la liberty commencera
a produire ses effects; que les grandes discussions seront ou-
vertes; que, pour 6tre apprici6, it faudra avoir de la mora-
lite st de la valeur intrins6que, les m6diocrites s'6clipseront
d'elles-mwmes.
La lutte existe done apre entire ces deux tendances. Et
l'on comprend ais6ment quo, pour refouler ce flot qui mon-
te, qui coule ed6jA a pleins bords, l'on ait recours A un sys-,
teme inquisitorial qui a l'ceil partout et cherche l'id6e pour
1'6touffer: le service de la Suirete.
Au point de vue purement politique et de l'harmonie qui
(1) Oraison funebre de la reine d'Angleterre.





34 -

doit exister entire les superieurs et les inferieurs, ii consti-
tue une cause de m intelligence conttinnelle. Ce service
n'est ni entibremuent inldpen.itlat ni enti6rement subordonn6
Deux temp6riments enliers 'un ,an I)partement de I'lntd-
rieur c: I'autre A la Sfiretd, doivent f;ttaloment s'entce-cho-
quer. L'incident qui porta Mr le Dr Gasloii Dalencour, colors
Secr6taire d'Elat intdrimnuire de l'lnt-;rieur f en demander
la suppression en Oclobre 1l91, confirme le raisonnement.
Au point de vue social il est un 6elnernt de corruption et de
decomposition. II d6veloppe 1'amour de Ila d6laiion. Les nom-
breuses lettres trouvdes a Saint-Michel l'attestent.
e Le minisl6re lo la Police .ouwenidi-ou ei d6cemnbre 1818,
a est incompatible avec un regime de liber6;. ) Cependant ce
n'est pas la police que la loi qui organisiu ce service a creee:
c'est i'espionnage. i4ous avons depuis ui minist6re de t'li-
terieur et de la Police G6n6rale.
L'espionnage i'a jamais rien empechl. Le premier in li-
vidu a saper les fndieneats du pouvoir est I'espioi. Qaand
il ne trouve rinn a dire pour jutifier ses d demanded d'argent,
il ment.ll trompe n'importe qui avec tine 6gale aisance. Et l;I
premier, dupe, la premiere victim est re6s souvent celui
qui 1'emploie.Qu'il ait carrosse ou adle ai pied, it est au plus
offrant. 11 n'a de 'hormme que le inom et le faces. C.ux qui
se font inscrire h la Suret6, c oient-ils qi:1 les registres dis-
partitront! Is sero't conserves pour dire a la posterite la
plus reculee, 1'infamie qu s'attache A leur nom. Les matheu-
reux!
Certes, est bonne 1'idke qui veut que les gouvernements
viennent en aide a I'n liv;lu. Maik c'eAt caitreveuir au pro-
gr6s et avilir I'lt.uine qi.e dd lui foucuric le pain qui doit le
secourir en exploitant ses maivaises teridances. On fausse
et viole cette loi 6quitabe uiiiversellement appliquee qui
exige que: comme repr6seutaut do la so itle, I'Etat am&lio-
re le sort de l'individu; que pour y p4rvenir, it assure du
travail a chacun en cr6ant des ntliers nationaux of chaque
homme puisse exercer son droit ia travail. Cette loi est a,-
tuellement appliquie au Brdsil oi le goi.vernement fournit
d des centaines de families les moyens de travailler.(l),
L'espionnage empeche le triomphe de la politique natio-
nale. II desagr6ge la socidt6.
La police est s6curitO, garaut. Elle n'est pas tracassiere.
Elle encourage 1'hoonnte home et defend innocent. Un
rapport de police dans les pays organisms od elle existe, ,st
un document historique d'une exactitude et d'une valeur
(1)Voir le < iatin ) du 7 juillet 1915.Cejque 1'on faith an Br6sil.








inestimable. Elle est element de progr6s. Elle remplit un
r61e de conscience. II n'y a pas de police chez nous.
La police civil on miiliaire est l'oeil de l'homme d'Etat.
Elle I'claire sur les besoins, les aspirations et les transfor-
mations de 1'esprit public et lui permet de le satisfaire par
des reformes habiles. Aussi it n'est j-m-is en retard d'une
idee. N'ayant en vue que I'ameliorition et le bien-6tre de la
soci6t4, la police ne s'en prend a I'individu qu'autant qu'il
porte atteinte a I'harmonie generale. Elle n'est done pas cr6ee
sp6cialement contre lui.
u La police, dit Aug. Billiard, consist dans la surveillan-
c ce exerc6e par I'autorit6 administrative po.ir le maintien
a de l'ordre public et pour li sfrete des citoyens. Tel doit
Setre I'anique objet de la Police dans une society bien cons-
( tituee.Mais lorsque les gouvernementn chei chent a se cr6er
c un pouvoir independent de ,elui de It nation ils ont be-
Ssoin d'une Police particuliere pour la sfreld de leur per-
csonne.On lui donne le nom de.police politique. Le nom de
o police personnelle ou d'inquisition lui conviendrait beau-
( coup mieux. Renfermee dans ses v6ritables attributions,
c la Police est pour le gouvernement, le premier des devoirs
a c'est par elle que I'on reconnait les avintages de la civili-
r station et de l'6tat de social. ))
La violence engendre la violence; le vent d6chaine I'outa-
gan. Les cent douze ans de notre independence attestent
que la brutality ne peut rien fonder; que la raison seule per-
suade. Quand quelqu'un 6met une idee, ce n'est pas la for-
ce qui le convaincra d'erreur. L'on pourra le supprimer,
mais l'idde subsistera et triomphera, parce que n'tanmt pas
combattue sar son terrain avec ldes arines semblables, elle
trouvera libre acc6s pour se propager. La pensee est un
acte interieur et immat6riel.
La violerice l6oigne et ali6ne l'estime. L'homma est com-
me le serpent. Apres avoir 6t6 effrayd, il revient sur ses
pas pour examiner la nature de I'objet qui lui avait fait
peur. La constatation operee, il agit. Son action revet di-
ve[ses formes. Presque toujours ce eera un travail de taupe.
Ne pouvant avoir lieu au grand jour,- comme dans les pays
oh la liberty la plus large est consacree,- la lutte devient
souterraine. Cela s'est vt en France, sous la deuxi6me Res-
tauration alors qu'aux'lois d'exception, les Carhbnari repon-
daient par des complots. En Russie, en Italie, ei, Allemagne,
les societds secretes sortir> nt de terre pour assurer le res-
pect de la dignity humaine et permettre le plein develop-
pement de I'homme. Alors la lutte est sauvage. Elle dchap-
pe a 1'espion.


' t






-36-

On ne moralise ni ne concilie a coups de bAton. 11 faut
savoir fair appel au sentiment et a la raison. It y-a tr6s
peu d'hommes irreductibles. La mnajorite ne demand qu'a
se laisser gagner. Qui done s'abstiendrait quand ii s'agit de
la patrie!
L'homme est un thdor6me qui maichet. Pour le compren-
dre ii faut 1'6tudiec; bour le i6-ou;de, il iaut une solution
appropriee non -eulement au catact~te de celui qui de-
moulre mais au.,i au caractlre de I'objet analyst, et dd-
montti. Pour que le result;at soit :atisfaisant, il importe de
considered co thdore:ne qui marcie par le dedads et par le
dehors: pjr !c dedans en tenant compile des facultis et des
6tats d'dme, par le dehors en notan' les actions et les evd-
nements.
La societY, machine vivante, a des rouages "ivants qui sont
les individus. Chaque rouage doit tenure scieaiment vers
le mime but qui est l'iamlioration, le perfectionnement de
1'ensemble. Lharmonie existe quand chacun explique sa
participation et son r6le, voopere d'une maniere voulue A
l'ieuvre commune. Le bonheur du tout est alors celui de la
parties.
La politiquc est le gouvernement des hommes. Intelligents
et sensibles, ils constituent le champ d'6tude le plus vaste
qui soit. Comme la m6decine moderne, la politique est con-
servatrice, c'est-A-dire qu'elle est contre la destruction.
Les hommes ne concoivent ni ne pensent de la mime fa-
con. Parmi les intellectuals du pays, on n'en renconlreir
pas deux qui aient une tournure d'esprit semblab!e. Au re-
pos ou danis 'action, aux uns l'esprit, l'inagination presence
des images de raisonnements, tels les histories, ceux qui
s'occupent de sciences sociales; aux autres, les poeter,
par example, des images de sensations et de couleur; a une
troi ieme cat6gorie des images de sentiments. Chez chacuo
d'eux, I'esprit a revktu une forme definitive, puis une tour-
nure sp6ciale. Et l'ou croit pouvoir mener tout ce monde
par un moyen unique: l'intimidation, la force brutale vers
un but immoral: la d6itication du pouvoir personnel Est-
ce logique ? Et puis quel empire reel, la violence peut-elle
exercer sur ces cerveaux emancipes, avides de lumiere et
de mieux? Ils peuvent s taire, ne pas se manifester, mais
ils ne se donnent pas, ils n'adher6ut,pas. Ce qu'ils savent
exprimer si clairement, si finement; la foule le peuse et le
dit, mais d'une maniere embrouill6e et confuse. Elle n'a
que la logique naturclle et la dialectique n'est pas son fait.
Comment concilier et satisfiire ces esprits divers ? Par la li-
bert6 basee sur la loi impartialen:ent appliqude. Elle est g6-


* '. '* *"* .*** ''^




S ..C. 37


n6ratrice de paix, de progrbs, et provoque la tolpaWce. La
paix assuree grace au coricours tie tous, les gouvernmeeats
auront le loisir necessaire por crier I'industrie, organiser
le ti avail. Les energies individuelles se donneront carriire.
Actuellement in seMle dictatura est possible : calle du iai-
sonnemenlt et de la p. rsuasion.Celui qui s tit donvainc et ame-
liore finalement celui qui ignore. 11 fdu savoir. Et pour
ltalcher la soit inextinnible que chiIun porte en soi, la
liber~ est necessaire- Elle est lumiere.
a Qaand une force domine toutls les autres, nous apprend
Eugene Melchior de Vogue, c c'est qu'elle olait necessaire
craux i.itentions de I'histoire, justifiee par consequent. *
La liberal a tonjoura attire et reterin le-prit public. Tous
ceux qui ont voulu narquer dlais le mon le lilteraire ou po-
litique. Font d6ieen lue. L'Ame du public se nourrit de seo
notions. Elle eithousasme Ics foule, et les tieut toujours
pirte. a voter a la d~ilese du sol.
11 faut done laisser chani",n h'or.enter et fire effort libre-
ment. La loi du be-oin ,xplique et domine tout. Le corps
n'absoibe que les aliments qu'll e-t capable de b'arsimiler,de
meme I'irtelligence. A chaque cerveau il faut une palure
special. C'eGt la plus ou ioins grande facility avec laquelle
on la trouve qui permet d'arriver a la pleine possession de
soi-imme et iie son urt.
Etant donni le priucipe ileinocratique, l'indivjdu doit pou-
voir ,e dcvelopper 'ans difficult.
An triple point dle vue gouvirncmental, individual et na-
tional 1a liberal est indispensable. t.lle conserve et augmente
la vie que I'iudividu. la nation et I'E'at portect en eux. C'est
la loi ie 1'ceuf.
CHAPITRE V

CONCLUSION

I

Si le pays n'a pas encore disparu comme Etat. c'est qu'il
y a dans le people un tel sentiment d'abnegation, un tel
amour du sol qu'ii consent volonticrs A aliener sea libei-
tes au profit de I'Independance national. II fait credit A toUs
ceux qui s'anr.oncent capab!es de le regdenerr. Cependaut
les divers government& qui se sont succded n:ont gulie
fait pour empecher la c fatality bistorique don't on par:e
taat, de s'accomplir. Au contraire, il semble que sentant la
chose possible, ils se sont empre;s6s de gloher les affaires





-38-


le plus qu'ils pouvaient afin de beaucoup emporter. II y a
dans leur conduite une hite qui ddsole, ddpourvu, de scien-
ce, ils ont agi sans conscience. Et malgr6 leur conduite in-
fAme, ils n'ont pas fait avancer l'hieure dl'ue seeonde.
Si tant d'hommes sur qui le pays comptait, ont eu A se
S dementir au pouvoir, c'est qu'ils avaient neglig6 I'etude des
forces rdelles qui coutinuent A fair vivre le pays et le main-
tiennent haletant au board de I'abime. Its ont lout perdu
parceque I'abime l6ait entr'ouvert sou.s euripas et ils ne se
sont point interroges sur les causes qui empechaient le pays
d'y ruler.
D6: qu'il s'agit d'une solution a apporler a une question
national, nous en appelons A 1'histoire de la France, A cell
de l'Angleterre ou de l'Allemagne et nous ne recourons pas
a la seule source vraie : I'histoire d'Hai'i. Nous ne nous de-
mandons point si les donnees de l'histoire de ces nations et
cells de notre histoire se ressemblent absolument et peu-
vent dtre confondues ; si les mceuis de res nations et la po-
litique de leurs gouvernements sont identiques aux notres
et A la politique de nos gouvernants ; si, en resume. les
616ments tires de I'histoire de ces peoples peuvent vaincre
par le faith seul qu'ils sont invoqods, ,ios pr6juges acquis,
nos passions rationales et nos necessitle politiques. Nous
n'avonspas encore fouille notre histoire jusqu'au tif, c'est-
a-dire que les liens qui unissent.la nalioi et 1'Etat haities,
les obligations qui resultent de nos rapports necessaires,
nos droits et nos devoirs respectifs no sont pas connus et
compris. Notre caracltre national n'est pas bien d6terminA,
nos traditions ne snt pas nettement fixts, nos moeurs,
Vos passions, nos aspirations, nos prejuges, no.i resources
nos int&rets ne soot pas approfondis, notre constitution so-
ciale et politique n'a pas encore acquis par 1'6tude conscien-
cieuse de ces divers 61lments, sa form et sa force defini-
tives. Notre commerce et noire industrie sont a organiser.
Notre agriculture est a encourager. Cependant de 'action
rIciproque, continue de tous .ces el6ments decoulent l'his-
toire, le progres des peupls et la po'itique des Etats.
La force secrete qui maintient le pays reside dans ces 616-
ments.11 'y a pas dans les rapports de I'Etat et de la na-
tion un seul fait qui n'ait 1I sa cause. II n'y a pas un acte
de nos gouvernements qui ne produise ses elfets imm6diats
et necessaires dans la nation et ne Ironve sa source dans
notre histoire. Notre advancement rel, notre stability politi-
que et social sont subordonnes A l'-itule et a la connais-
sance exacte de ces e16ments.
L'intervention de l'hisloire des autres peuples ne s'impose





-39-


qu'autant qu'elle nous aide A comprendre et a expliquer les
faits de notre vie nationa!e et no1' permettra d'ftablir que
cos fai's correspondent aux lois reelles sur lesquelles est
bas6 le d1veloppement de I'humanit6. Antrement elle est nui-
sible et rettrie note avmncemer.. a Nous vonilons, dit Al-
bert Sorel (I ), connaitre la lin de IEtat ; consid6rons les
dilffrents Etats qui out exist: exammnni-ean la sIructure ;
cherchons a quelles conditions d'existence imposes par la
nature, A quels caractPres nation:aux celte structure se
rattach. .. et lie cc qu'o it 6td sans ces rapports les diffd-
rents Etat', induisons les caractAres essenliels de lout Etat. s
Cltte 6tule ne doit tre entamrne qu'apres que 'his-
toire rationale u;ar 6-; approfondi,. ille fortilier.t no're foi
dans l'avenir et .nous I'ea cowslater qua !e bouleversements
qui nous agitent, d'autres peoples le- out coonus Ce n'est
done pas en sp6culant sur le.s dorn6es de l'liihoire des au-
Ires peoples et en vivant d tis I'i.norance co ap 6te de fails
de la n6tri que nous apporterons plus d'ordre et plus de
justice datis no- relations
L'obsefvation et L'6tude d s faits *le notre vi? national
dans ieur r6. lit6 et la rclherch l sans illusion. san< passion
et sans d6fdillance des causes qui les ont provojluees et des
lois qui les riegis-int peuvcnt e ;les no'is conduiro a un ri-
sultat satisfaiant. Tout people ou tout gouvernement pra-
tique la politique exterieure ide *a politique intdrieure.
L'iil e de justice se coftCnil avel' 11 ,Ie de civilisation.
Celte lutte pied A pied qii se pursuit aveugle entire les
parties, cette intransigeance aggressive qui se manifeste contre
les r.:res esprits courageux qui font appel A la tolerance,
A a n6cessil de vivce en common et de se consacrer uni-
quement au culte de la patrio, r6sultent de i'ignorance de
nos intdrtls vitaux. Nos passions ont product leuis effects.
Le pays est a boat de 'sang, a bout de forces et A bout de
norfs. Les mnfiances et les antipathies semblent rendre im-
possibles le pardon et I'oubli.


La nation poss6de des qualitB6 nombrenses. Les el6ments
de rgn&6rdation sont A portle de la main. L'ceuvre n'est re-
tardee que par notre mar.que d'6ducation morale, politique
et social.

S-( 1 ) L'Individu et I'Etat. ('Le Temps du 6 avril 1896 ) rap
port par Ed. Engelbrart Les protectotats anciens et modernes
Preface, page 7.





-40-


Depuis l'nd6pendance l'E'at s'est ing6ni A retarder le de-
veloppement de la nation. II s'cst 6vertu6 a Femp6cher de
peitser. de vouloir et d'agir. 11 l' conduite en laisse. L'au-
torit6 discritionnaire, capricieuse, abusive sons laquelle,elle
a vecu, l'a amen6e A tout attendrei de 1'Etat qui lui fait sen-
lir la bride dcs qu'elle vent user de son energie. Elle en est
arrivee a ne plus avoir conliance dansla justice qui execute,
helas I aveuglement les ordres dii pouvoir, A hair la force
pour les maux don't elle est viclime et a la-fechercher pour
se venger de ses maux. Siurlot injusticee don't elle est cons-
tamment I'onjet, elle ess tie de s y soustraire par ruse on
par violence.
Les efforts cons-iencieux de plu-ieurs generations ne se-
ront pas de trop pour dissiper I'ignorance profonde qui 1'6-
treint. Fatigue des lutles st6riles et incessantesqui la boule-
versent, elle soupire apres quelque chose qui lui 6chappe
Pacifier, r6organiser, reliever le credit, creer et encoura-
ger le travail et l'i,.dustrie, tell est l'ceuvre A entreprendre.
Elle est delicate. 11 s'agit de cr.er la siabilit6 au milieu du
cahos des luttes intestines, de porter le pays a prendre cons-
cience de son existence et de ses resources, de le port-r a
raisonner, a toucher son mal du doigt.
Le pass et I'aveni- se hourtent d'une fagon effrayante.
Nous sentons les erreirs accumule6. deputs un si6cle et I'a-
venir qui est obscure nous accable Nous voudrions 6tre bsir.
que demain sera meilleur. L'impossibilite d'avoir cette cer-
titude nous d6concerte. Cepeniant dans notre pass mrme
se trouvent des motifs d'esp6rer.
Il est evident que si tout avait 6tB mauvais si a c6t6 et au
dessus des tendances els intividu-, d- leur esprit, de leur
conception it n'existe pas quelque clioie de distinct et d'im-
materiel qui avait plan sur la nation pour l'inspirer et la
prot6ger visi.blement, quelque chose que j'appellerais leginie
de la race, le pays eu't d6jla disparu. ;'est ce genie de la ra-
ce qui, sans nul doute inspire an people la resignation et-
qui, apr6s chaque gouvernement d6sastreux nous en suscite '
un plus ou moins rtlparateur. C'est ce g6nie tut6laire qui
nous a sauves en 1868-1870 alr.r que dans l'anarchie l'Etat
s'affaissait et que la nation se di-solvait.
Si l'on rencontre 'lats notre temperament, dans le cli-
mat m6me sous lequel nous vivon?, dans notre conception,
la cause de nos luttes in'essanies et de notre stagnation. l'on
trouve,par centre, dans i'amour p ssionn6 du people pour le
sol iunsujet d'espoir et une cause reellede rel6vement. Le pays
qui s'est redress6 et a recommence a marcher apr6s 1868-
1870 n'a pu.puiser qu'en lui-m6me lee 616ments de r6vivis
cence.








-414-

Aussi la r6publique est un non sens si au lieu d'etre le
gouvernement de tous, elle est le gonvernement de quelques
uns ou d'un part quelconque El si on la congoit, on la re-
prdsente commre le triomphe d'mne classes ou d'uue caste
surune authe, elle devicnt illogique. La scission se consom-
me. La Rdpublique est Ic government de la nation par
elle-mrme et pour elle mine. Le pays ne connait ni classes
ni c,'ste ni part ni origin. 1 n'ti que *!es enfants. La seule
chose qu'd doit exig.-r, qu'il exige. est qu'on fass3 appel
au merite et au carActere. 11 cherche sa voie et en org-nii-
sant les divers gouvernements qu'il se donne, ii leur de-
mande de .o sauver paarle r6tiblissement de la paix civil.
de la paix des consciences ei des inl6rdts et par la oonstitu-
tion de I'ordre moral. 11 m rite tous Ios efforts et tout no-
tre ldvoue'ent. II Ptait avant nou-, il saraapres nous. Nous
avons pour devoir de le remettre plus bean que nous ne l'a-
vons recu. Le progres est dans la r6alisation du mieux.
Le d6sir du mieux se rencontre dans toutes nof constitu-
tions. Nos lois disent nos preoccupations. En dcrivant dans
nos codes des principles l6ev6s, des iddes magnifiques, nos
p6res ont traduit les sentimen's. les aspirations de la nation.
C'est dans I'ex6culikn que nous avons toujours peche. nous
avons dune 616 amends par suite de notre manque d'6duca-
tion morale, politique et social a consigner des pensesi su-
perbes et A en pratiquer de mesquines.
Plusieurs de nos gouvernemnnts avaient d6sird r6aliser
en lait les principles qu'ls avaient 6mis. La volont6 et le
lact necess3ires leur ont manqud. Sans plan determine, ils
ont suivi une fausse direction. E'i vue de cette couvre ils
avaient amass6 des materiaux de reeile valeur et creuse des
foundations qu'on peut utili.-er. L'ddifice qui les continent est
informed. Des Iezardes profondesannoncent son effondrement
imminent. II s'agit de le detruire et de le rernplacer par un
autre solide, homogane I la construction duquel des archi-
tectes habiles, amoureux de la gloire et jaloux de la duree,
seront appeles.
Endehors de laclasse dirigeante, ilexiste, dans les provin-
ces surtout, A cote de ceux que la politique tracasse, une ca-
tegorie d'individus qui vivent les uns pres des autres, se
communiquent leurs sentiments, aiment d instinct la paix,
deniandent au travail seul le pain qui nourrit leur famille et
qui, malgr6 les d6buire, inhdrents A notre milieu, restent at-
taches de coeur au coin de terre qui les a vus naitre. Is dd-
plorent les exces de nos gouvernants et sont prdts i lout sa-
crifier pour la patrie qu'ils ailment 6perdu'nent: Gens timi-
', *.








42-

des pou rompus a la pratique des affaires mais sincerts et
de bonne foi.
Nos gouvernements out tous pech6 au point de vue de l'i-
dee national. Les tns I'ont comprimse violanment, d'au-
tres endormie par des prom's:es. Chose rem trquable, elle
s'impose maintenant come un )beoin irresist.ible. Elle
compete de nombreax d6fenseucs. Elle avait succovwnb par
C3 qu'elle n'avaitpas rt.sisi a viijucre note in.iifirern e po-
litique et A triompher ile nos pre ug6s s6culiir ,.
De nos stWriles guerres :ivilcs la pens6e de -l tolerance se
degage. La conscience ne'te in but atteindrc nous indi-
que les ecueils a Aviter. Por!' y parvenir lout doit dire une
cole enseignant ]a mn ae ilde et dirigeint vers, un but uni-
que, Flait unie, forle et prosplre.
Depuis cent douze :',s no!re terra est en jachlre'. S' r ce
sol ensanglant6 I1 semence f6cond germera et la moisson se-
ra abondante el joyeuec.
L'idce tie patrie existo. Ell- n'est pas ddvelo;ipse.
Nos chefs d'Etat 1- confowlent avec leur gouveincment,
avec lenr peisonne. Li' Nation le comprend autrement. La
lievre patriolique nous secoie lerriheinw.:t des (I ie i'tran-
ger essaie de simmiscer dans nos allaires. Et nous resseh-
tons une saint colere cont;re le; goiivernements efftmiies
qui, oubli'iat leur mission, deshonorent Ic d1lrpeau. C- sen-
liment pattioiiqu(e est instinctif et v'bre sous chaqie balte-
ment de nos coeurs. La patric rest pour nous ce qu'elle
dtait pournos peres : le pays oi nous sommes Its et oA nous
voulons mourir ; le lieu oh se trouveiit concentre6 nos af-
tections et nos souvenirs ; I'objct de notre amoar ct de nos
e-p6rances que nul autre pays ne'peut rmplicer, si beau
que soil ce pays, Haiti enfin que nous voulons conserve in-
dependante. Un peuple pareil otfre d, gr.andes re:-sourccs et
se prdte, pourvn qu'on lui montee I'itlde a rdaliscr et les r6-
sultats a obterir, a totles les transformation,. II les accep-
tera avec joie. 11 est jeune, plein de vigueur el d'enthousias-
nim. .e temps I'assagir;a. l.'tddcation lui appoitrra le sang-
froid que done .i rillexion et I'as:;srainc:t, ie hii in'p-reva
la pleine conscience de s;, foice. II ,gra:diia dra ofi il sera en pleine possession lo lhi-minme. 11 attend
son homme, son faiscur, come la Fran, c ;ittelnd;it Bona-
parte en 1799. I1heure marquee par le de-tin sonnera ou
par l'Cducation, llaii se realisera Haiti.


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