• TABLE OF CONTENTS
HIDE
 Front Cover
 Title Page
 Acknowledgement
 Le genie Francais et l'ame...






Group Title: Le genie francais et l'ame haitienne.
Title: Le génie français et l'âme haïtienne
CITATION PAGE IMAGE ZOOMABLE
Full Citation
STANDARD VIEW MARC VIEW
Permanent Link: http://ufdc.ufl.edu/UF00074023/00001
 Material Information
Title: Le génie français et l'âme haïtienne
Physical Description: vi, 26 p. : ; 25cm.
Language: French
Creator: Coicou, Massillon, 1867-1908
Publisher: Librairie de la renaissance latine
Place of Publication: Paris
Publication Date: 1904
 Subjects
Subject: Civilization -- French influences -- Haiti   ( lcsh )
Genre: non-fiction   ( marcgt )
 Record Information
Bibliographic ID: UF00074023
Volume ID: VID00001
Source Institution: University of Florida
Holding Location: University of Florida
Rights Management: All rights reserved by the source institution and holding location.
Resource Identifier: aleph - 000143411
oclc - 23195769
notis - AAQ9596

Table of Contents
    Front Cover
        Front Cover
    Title Page
        Page i
        Page ii
        Page iii
        Page iv
    Acknowledgement
        Page v
        Page vi
    Le genie Francais et l'ame Haitienne
        Page 1
        Page 2
        Page 3
        Page 4
        Page 5
        Page 6
        Page 7
        Page 8
        Page 9
        Page 10
        Page 11
        Page 12
        Page 13
        Page 14
        Page 15
        Page 16
        Page 17
        Page 18
        Page 19
        Page 20
        Page 21
        Page 22
        Page 23
        Page 24
        Page 25
        Page 26
        Page 27
        Page 28
Full Text



Massillon COICOU



LE GENW SIEFRANIS
I';

L'AM3E IIAITIEN-NE









,I, HAIIILE DE, LA 1ENAISANCE l.\T INI


C67.9
C>(7 q___________




7~W!~.Y. .~


LE GENIE


FRANGAIS


L'AME HAITIENNE


CONFERENCE FAITE A LA MAIRIE DU VIe ARRONDISSEMENT





















itiir 1 .











































































Imp. CONTEMPORAINE, 31, rue Croir-des-Petits-Champs, Paris. J. Charpentier.


r

:ti~:







Massillon COICOU






LE GENIE FRANCAIS

ET


L'AME HAITIENNE


PARIS
LIBRAIRIE DE LA RENAISSANCE LATINE
50, RUE DES ECOLES, 50
1904




"p *"iC :. ; : N .







OUVRAGES DE L'AUTEUR




Po6sies nationals ............ Impr. Vve Goupy, Paris, 1892.
L'Oracle, poEme dramatique..... Paris, 1901.
Passions, poesies .......... .... Dujarric et Cie, Paris, 1903.
Impressions, poesies............ -




SOUS PRESS

Pour paraitre a la LIBRAIRIE THIATRALE :


LIBERTY!

DRAME EN QUATRE ACTES ET EN VERS

RepresentW a Port-au-Prince, A Bagatelle-Villa, le 29 ao0t 1894
et a Paris, au Thidtre de Cluny, le 14 janvier 1904.




POUR PARAITRE :

THEATRE (pieces jouees a Port-au-Prince). Toussaint-Louverture,
drame en vers (1896). COMEDIES : L'Art triomphe (1895), Faute
d'Aotrice (1895), Ecole mutuelle (1896).

OUVRAGES DIVERS. Les Amis des Noirs; Figures haatiennes;
Dits de chez nous; Hommes et Choses vus en noir; Un Peuple
noir; Poemes; En vue du Centenaire (actes et paroles, 1892-
1903); Esquisses haltiennes; Etudes haltiennes; Boule de Neige
(roman); John Brown (drame);


//



















HOMAGE






En publiant la conference que j'eus l'honneur de faire
le 23 juillet dernier, je renouvelle mes remerciements a
ceux don't les noms se retroutent A la derniere page de
cette brochure.
A ces noms je me dois d'ajouter ceux de Fernand Hauser
et Andr6 Beaunier qui, 'un dans le Figaro, l'autre dans
la Presse, ont eu, A propos meme de cette conference, des
paroles cordiales, encourageantes pour mon ouvre.
Ayant la conviction l'illusion, peut-6tre que cette
oeuvre est bonne, qu'elle est profitable au progress human
et possible sans violence aucune, je n'oserais dissimulerle
plaisir 6prouve en voyant apprecier sainement, avec cons-
cience, la voie queje me-trace pour aller vers le but.
Si, des idees dmises au course de cette patient evo-
lution, il en est qui soient susceptibles de quelques reser-
ves, je demand que, du moins, les sentiments qui les
ont inspirees soient tenus pour 6tre aussi sinceres que
profonds.
Ma race et ma patrie, je les aime d'autant plus qu'elles
sont malheureuses; ceux qu'une cordiale affection a
inclines vers elles, je les honore d'autant plus que les
champs d'action sollicitant leur 6nergie sont nombreux et
fertiles.











Ces sentiments, ce n'est pas au hasard d'une conference
que je dois de les avoir exprimes. Je ne saurais, en effet,
oublier de sitbt quelle encourageante sympathie m'entoura
lorsque, il y a deux ans, l'apotheose de Victor Hugo m'eut
donned l'occasion de les.manifester pour la premiere fois.
Une voix n'affirma-t-elle pas que, ce jour-li, je sus
dire ma reconnaissance pour celui qui ddfendit toute sa
vie les opprimns; que je parlai du poete come un enfant
parle de son pore qu'il admire et vdndre; et, enfin, que
mon discours semblait le pieux hommage venu d'au deld
les mners, de la race noire?
Sije rappelle volontiers ce souvenir, sije recueille dans
l'Echo de Paris la louange que daigna m'adresser cette
voix inconnue et pourtant affectueuse c'est d'abord
pour reconnaitre qu'il y a encore des coeurs et des esprits
capable de perp6tuer la glorieuse tradition 6voquBe cn
ces pages, et ensuite pour insinuer que la justice rendue a
mies sentiments l'emporte, en ma pensee, sur celle meme
que peuvent meriter de loyaux efforts vers une gloriole
litteraire plus ou moins fugitive.
Et pourtant, je veux saisir l'occasion de cette brochure
- on la velleit6 d'Atre int6ressant sera moins 6vidente que
la volont6 d'etre reconnaissant pour dire 6galement
merci a ceux don't la sympathie m'a ete attire par ces
efforts memes.
Aux uns et aux autres je fais, en leur offrant ces pages,
l'hommage d'une gratitude pour l'expression de laquelle
je me permets de me croire vis-A-vis des premiers, tout
au moins la voix d'un people et 1'Ncho d'une race.
M. C.













LE GENIE FRANQAIS

ET


L'AME HAITIENNE







MESDAMES, MESSIEURS)

L'idee don't je suis travaille de resserrer de plus en plus
le lien moral, le lien natural qui unit, qui doit toujours
unir la France et Haiti, m'a fait saisir avec un cordial
empressement l'occasion qui m'est aujourd'hui donnee de
montrer la filiation de l'une par rapport A l'autre.
Ce fait m'ayant toujours frappe que le genie francais
a exerce une influence considerable sur la formation de
I'Ame haitienne, je veux essayer de vous montrer, d'une
facon d'ailleurs succincte, l'origine de cette influence, ses
phases successives d'6volution, les resultats qu'elle a pu
effectuer, l'avenir qui peut lui Atre reserve.
Je m'excuse, des maintenant, de ne traiter que brieve-
ment un sujet don't j'ai eu a constater toute la profondeur
au fur et A measure que j'en degageais les elements ; mais il
m'a bien fall ne pas franchir les limits d'une conference
et tenir compete, en meme temps, de la volonte vraiment
louable qui vous a fait braver et la peur que l'on a g6ndra-
lement de se trouver en une salle de spectacle par un soir
d'ete et cette pluie incessante qui a choisi justement le











soir de ma conference pour nous ramener ses faveurs, trop
abondantes vraiment.
Aussi je commence par vous remercier, et de ce beau
movement, et de l'attention, come de l'indulgence, que
je vous prie de m'accorder.
M. Dorchain, le cher confrere que je salue respectueu-
sement comme un maitre, a daign6 vous dire de moi ce.
/. < doatleJe n'aurais os4 dire, peht-Atre, puisque je crois avoir
souffert de l'entendre; mais pourtant, je dois confessed
tout l'honneur que j'eprouve, non seulement pour moi,
mais pour la litterature haitienne, pour le people haitien
lui-meme, d'etre l'objet d'uine sympathie si haute.
Je n'aurai pas l'inconvenance, pour mieux remercier
mon president, de parler du pokte avec mon admiration,
qui ne le cede pourtant pas a l'estime qu'il a temoignee en
parlant de moi. Le poete de La Jeunesse pensive, de
Conte d'Avril et de taut d'oeuvres exquises, ne saurait 6tre
presentO par aucun a un public francais, et je suis meme
fier d'ajouter A un public haitien. M. Dorchain est, en
effet, un des nombreux poetes qui font plus que tous autres
le delice de la jeune Haiti. Depuis le jour, dojA lointain,
oA un poeme de lui, couronne par 1'Academie franchise,
vint, dans les Annales Politiques et Littdraires, reveler
son nom A notre generation curieuse de toutes les beauties
de l'esprit, depuis ce jour, M. Dorchain a pris droit de cit.
parmi nous. C'est A ce point que le premier entretien qu'il
me fit l'honneur de m'accorder me revela le pokte que
j'avais devine, tel d'ailleurs que me l'avait montre son
portrait symbolisant la Jeunesse pensive, A ce point mAme
que je trouvai tout natural de lui parler comme a un ami
de longs jours.
Eh bien l'accroissement de force morale que m'a
donn6 cet entretien n'a pu que me confirmer cette impres-
sion que je vous exprimais tout a l'heure, A savoir que
P me haitienne est en quelqae-sorte fille du g6nie francais
ct-qu'il y a entire eux un contact perp6tuel.
Je dis A dessein : 'me -haitienne -afin de bien faire










-3-
comprendre qu'il n'y a pas que notre esprit qui ait Wte
coule dans votre moule pour en recevoir les empreintes;
qu'en d'autres terms, ce n'est pas seulement dans nos
livres, dans notre litterature que se trahissent des ten-
dances francaises; mais aussi dans nos actes, dans nos
moeurs, dans les moindres manifestations de notre vie
national.
Et c'est 6galement a dessein que je dis : le genie
francais, pour bien faire voir combien procedent de haut,
et de facon directed, les inspirations don't le souffle sait
nous mouvoir, nous plier, dans toutes les circonstances,
sans que nous perdions jamais la tournure toute particu-
liere don't j'ai retrouv6 le secret si aisement ici.
Notre veritable origine en taut que group social
conscient remontant a la Revolution francaise, c'est
forcement jusqu'a cette formidable explosion que nous nous
reporterons, pour saisir, en ses premiers gestes, l'action
du genie francais sur ceux des n6tres qui devaient impri-
ner la premiere secousse au vieux bloc colonial, A ce vieux
bloc qui pouvait se croire jusqu'alors absolument inebran-
lable.
Ce n'est pas, toutefois, qu'on ne puisse remonter encore
plus haut. Bien avant la Revolution, la philosophies fran-
caise du dix-huitieme siecle rivalisait avec la philanthropic
anglaise dans l'avancement de l'ceuvre de propaganda en
faveur des faibles partant, des noirs et preparait
ainsi la sublime formule, la magnifique consecration des
droits de l'homme. Montesquieu avec sa subtile ironic,
Voltaire avec son supreme bon sens, enfin Condorcet avec
sa souveraine piti6, ont frapp6 ferme sur le crime hideux
de l'esclavage du n6gre; mais c'est une verite abstraite,
c'est une doctrine speculative qui s'6tait insinuee en leur
genie quand ils disaient ainsi toutes ces choses inoubliables
qui peuvent so resumer en cette page immortelle par la-
quelle Condorcet dediait aux negres ses Rdflexions sur
l'esclavage! Or, relisez-la et vous verrez que tel etait l'6tat
d'abjection de ma race, que Condorcet, qui entire glorieux










-4-

dans le pantheon des amis des noirs, pensait que jamais
son nom n'arriverait jusqu'a elle (1)!
Mais la Revolution, entire tous ses resultats non moins
durables qu'inattendus, eut celui de mettre les races en
contact, et les premiers noirs qui sentirent de facon imme-
diate la protection des blancs appartenaient A cette colo-
nie de Saint-Domingue qui, quelques ann6es plus tard,
devait 6tre Haiti !
Il y a A observer que les cahiers de 89 ne font aucune
mention d'un droit A accorder A une classes quelconque
appartenant A la race des esclaves ou des affranchis; mais
il est vrai egalement que vous n'y trouverez non plus
bien d'autres voeux qu'impliqueraient cependant bien des
choses revenues les faits essentiels, les conquetes capi-
tales du dogme nouveau. Pourtant, des le lendemain meme
de 89, le probleme noir s'etait trouv6 a l'6troit dans la
sphere de l'idee. II lui fallait s'61argir tout A l'aise au sein
des clubs et a la tribune des assemblies. Le voilA done
d6pouill de son caractere d'utopie, pregnant un corps,
devenant une matiere compact. C'est Lafayette, c'est
Mirabeau, c'est Raynal, c'est Gregoire, c'est Brissot,
c'est tous ces hommes directeurs de la lutte, qui prennent
a bras-le-corps le vieux regime et menacent de le terras-
ser; ce sont eux qui forment le Club des amis des noirs et
qui recoivent fraternellement, amicalement ces affranchis
qui, la veille, n'auraient pas os6 croire qu'ils pussent seu-
lement aspirer a un pareil honneur. Bref, la semence ainsi
fecondee dans le mystere du sol, le germe allait naitre, la

(1) Or, il vient d'etre fond6 a Port-au-Prince un muse dit Musee des amis
des noirs, du nom de sa collection principal : une galerie de portraits ou
les ap6tres mentionn6s en ces pages y figurent, a c6t6 d'autres non moins
aims; Anglais : Wilberforce, Granville Sharph, Clarckson, Buxton, Ma-
caulay, William Pitt, James Fox; Ambricains : Franklin, William Jay,
John Brown, Lincoln, Sumner, Wendel Philipps, IIenriette Beecher Stowe,
Longfellow, Withier, Mann, Channing, Parker, le president Roosevelt.
A ce musee est annex6e la Bibliotheque Arnica, nom qui a l'heureux
advantage d'exprimer un double hommage de gratitude, l'un a 1'6gard de
ces illustres ap6tres et I'autre purement filial.
Enfin, les Conferences populaires, le Thdatre haltien et une revue
litteraire l'(Euvre s'efforceront de propager les idles et le sentiment que
cet effort suppose, et qui se retrouvent d'ailleurs dans la preface de I'ORACLE.











plante allait crottre, l'arbre allait se ramifier; pour tout
dire enfin, 1'affranchissement des negres esclaves allait
6tre le produit rigoureusement logique de la proclamation
des Droits de l'Homme.
Par leur rapprochement intime le genie createur de la
Revolution avait opere un mysterieux trouble dans l'Ame
de ces negres affranchis qu'on xiommait les homes de
couleur, et ceux-ci, bon gre mal gre, allaient constituer le
cburant magnetique entire les 6mancipateurs du grand
people blanc et les liberateurs de la vile plebe noire.
Au surplus, un esclave, un negre chetif, petit, obscur,
etait parvenu, a force de volonte et ajoutons-le avec
le concours meme du maitre, a d6chiffrer les premieres
lignes de la langue patronale, et a la lire, puis a l'Ncrire,
avec amour, avec passion. L'humble esclave de l'lhalita-
tion Breda, encore inconscient de son rble de domain,
encore inconnu A lui-mdme, S'en allait, incit6 par un ins-
tinct puissant, en quote de vieux papers, do vieux ecrits
quelconques oii il pt assouvir sa soif de savoir, et en vint
mnme jusqu'a trouver cette page oif Raynal predisait la
venue du negre qui sauverait les negres. Des lors, peut-
6tre, en son cerveau encore noye d'ombre, le negre souf-
frant concut l'idde qui, dans le temps, grAce aux choses,
devait doter l'humanit6 de la gloire d'un Toussaint Lou-
verture.
Aussi, hAtons-nous de dire que telle 6tait la force des
idees formulees au course de cette 6poque l'unique des
temps que tel etait le fluide 6man6 du genie francais,
que, n'eft-elle pas song A la decr6ter, la Convention
n'aurait pu empkcher que 1'homme noir esclave aspirAt a
1'emancipation de ses fr6res. Mais la grande Assemblie y
songea. La puissance de l'id6e, autant que influence des
6venements, sut agir sur elle, et malgr6 les cris tbrmi-
dables pousses par la coalition des colons, elle se montra
assez hardie pour preferer que les colonies pdrissent
plut6t que ces principles auxquels la France pouvait devoir
et sa gloire et son bonheur. Le cri vibrant de Robespierre











'. o : :^. '. .. .. .. .. '- .. .SL ,
6 -
n'6tait pas seulement 1'explosion soudaine de I'enthou-
siasme d'un exalted; c'6tait la grande voix qui animait les
meilleurs, les plus purs, les plus corrects de ceux don't la
France venait de faire les depositaires de toute la supre-
matie acquise, de tout le prestige accru au course des
siecles et auxquels la France moderne rend si filiale-
ment les honneurs d'un culte qui se perpetue plus fervent
de g6enration en generation.
Ceux qui manquent de philosophies, voire simplement
de scrupuleuse observation, peuvent regretter que ce
grand people ait fait ce beau geste que Sonthonax venait
de faire lA-bas (1); mais j'ose affirmer qu'il fit bien. Et cela
pour deux raisons.
La premiere, c'est qu'il restait fiddle a lui-m6me; la
deuxieme, c'est qu'il s'assurait la fidelite de toute cette
legion d'hommes don't la conscience devrait bien finir par
s'eclairer quelque jour ne serait-ce qu'en vertu d'une
simple loi de la souveraine nature et don't il important,
par consequent, que le reveil eiit lieu dans les moindres
secousses possibles.
Je m'explique.
Les traditions memes de la France lui commandaient
de faire faire un pas a cette question negre, pour laquelle
l'Angleterre travaillait longtemps djia et d'une facon
effective, constant, serieuse. Or, la noblesse de cceur
agissant d'un cote, et le sentiment de la concurrence
international de l'autre, il etait fatal que se fit le pas
decisif. C'est ce qui explique le cri de Danton, quand
la liberty general eut ete proclamee : < Aujourd'hui,
I'Anglais est vaincu! >
Danton ne croyait pas si bien dire, et cependant c'est
vrai que, sans la proclamation de la liberty, Saint-
Domingue fiUt devenu la proie de l'Angleterre, et qu'il n'y
aurait pas eu alors que.la terre d'enlevee A la France,

(1) C'est le sujet de LIBEBTE, le drame reprdsentW en janvier dernier sur
la scene du theatre de Cluny.











mais encore l'esprit et le coeur mAme des habitats de la
colonie! Si Toussaint Louverture tenta le surprenant
effort, effort genial, de repousser presque en meme temps
1'Espagnol d'un cote et l'Anglais de l'autre, c'est parce
que la liberty venait d'etre promulguee. II payait une
dette de reconnaissance. Au surplus, il n'y a aucun doute
pour personnel que jamais Saint-Domingue n'eft pens6
a se faire independent de sa m6tropole, si Napoleon n'avait
obei, avec une obstination jusqu'aujourd'hui inexplicable,
a je ne sais quelle suggestion l'incitant a supprimer cette
liberty que la Convention avait donnee et que les esclaves
avaient rescue avec tant d'enthousiasme. Si nous en sommes
a murmurer en nous: Felix culpa! vous savez, par contre,
combien le grand coupable, lui, a d6plore son aveugle
entrainement.
Ai-ie besoin d'un autre t6moignage que celui de
Napoleon lui-meme ? De tous' les cris d'aigle blessed don't
retentit le rocher de Sainte-Hle6ne; de toutes ces con-
fessions touchantes, empreintes de la franchise qu'im-
posait la majesty meme de sa lente agonie A l'homme qui
avait ete le maitre du dix-neuvieme siecle commencant,
il en est une qui, A elle seule, absoudrait l'audace prodi-
gieuse des spartacus noirs s'il fallait quelque chose
pour absoudre le droit et qui enfin consacre la na-
tionalite haitienne autant meme qu'une reconnaissance
officielle : ( Pour moi, disait Napoleon, je me fusse
accommodd avec eux; j'eusse reconnu leur indepen-
dance... J'ai d me reprocher une tentative sur cette
colonie, lors du Consulat. C'dtait une grande fate que
d'avoir vouli la soumettre par la force; je deais
me contenter de la gouverner par l'intertiddiaire de
Toussaint... Toussaint ne fut pas un homme sans mdrite,
bien qu'il ne fut pas ce qu'on a essay de le peindre dans
le temps, D etc.
Tel est, entire bien d'autres, le cri du grand aigle tombA
des votes dternelles, lorsqu'il se ressouvint que sa serre
impitoyable avait A son tour saisi, meurtri, torture un










-8-
autre qui, sous le ciel des Antilles, avait bien eu aussi son
envergure d'aigle.
Mais, A parler sincerement, s'il est une chose qui nous
touche plus meme que cette parole precieuse, c'est I'hom-
mage adresse A notre jeune patrie par tout ce qui forme le
genie francais en son pur rayonnement. Rien n'etablit
d'une facon plus nette et plus definitive le lien de parents
morale, voire naturelle, qui unit Haiti A la France, rien
plus que l'offrande de ces penseurs, qui ont eu tant de
magnificence en daignant turner leur pensee vers nous
comme pour nous rendre plus fliers d'une patrie qui a
merite leur hommage.
MAme en 6tant tres long, je n'aurais pas fini de les
nommer tous; c'est done tous que j'honorerai dans le sou-
venir de quelques-uns. C'est tous que je nomme en Gr6-
goire, la noble et sereine figure, lhomme pour la m6moire
duquel j'oserais esperer, en France meme, la veneration la
plus grande, l'hommage le plus marque, s'il sonnait
quelque jour, une heure d'absolue justice. Je citais Napo-
leon A propos de Toussaint; je le citerai encore A propos
de Gr6goire. AprBs l'avoir montre acharn6 contre le
clergy qu'il voulait ramener A sa simplicity premiere,
Napoleon le montre gravissant la tribune pour y proclamer
hautement ses sentiments religieux, alors que les r6volu-
tionnaires reniaient Dieu et abolissaient le sacerdoce..... Et
l'empereur ajoute : (( Du reste, s'ils le chassent de France,
il s'en ira d Saint-Domingue. L'ami, l'avocat, le pandgy-
riste des nigres sera un Dieu, un saint parmi eux. )
II avait raison, Napoleon; car l'apotre, ce pretre catho-
lique qui embrassa avec ferveur la cause de la Revolution,
mais ne tolerait jamais l'insulte ou la raillerie a l'egard de
sa conviction religieuse; ce pretre catholique qui defendait
avec ardeur et les protestants et les juifs, Gregoire
l'apbtre, enfin, en proie au delire de la mort, eut pour der-
nitres paroles celles-ci, pieusement reproduites dans ses
Mdmoires : ( J'aperpois une population nigre renfermde
dans une ile qui sert de refuge contre la tyrannie, et qui










-9-
va pdrir de faim!..... On m'a dit que des protestants et
des juifs sont venus me voir; qu'on leur tdmoigne ma
reconnaissance. Je veux qu'on envoie des lives de thdo-
logie en Haiti... Pauvres Haitiens! D
Haiti fut reconnaissante. En apprenant la mort de
Gr6goire, don't le dernier voeu 6tait loin de parvenirjus-
qu'A elle, des prieres solennelles furent ordonn6es, et le
canon de deuil durant tout un jour, salua, de quart
d'heure en quart d'heure, la m6moire de I'apbtre.
Or, Gr6goire 6tait A peine mort que la race noire trouva
un d6fenseur non moins ardent, et Haiti un ami non moins
sincere en Victor Schoelcher. Je ne m'6tendrai pas. L'ac-
tion exerc6e par cet homme en faveur de ma race et pour
mon pays est au-dessus de toute expression. Son courage,
sa ferveur y furent consacr6s tout entiers, et cette ferveur
s'exprime par un mot d'Edmond de Pressens6 : Victor
Schelcher est un athde qui fait croire en Dieu! Et ce
courage se r6vble en ces mots d'Ernest Legouvt au gene-
ral Trochu pendant le siege de Paris: Si, en dehors de
l'armde, vous avez besoin, pour une mission pdrilleuse,
pour une tentative ddsespdrde, d'un home qui ne mar-
chande ni sa vie, ni sa fortune, ni son temps, qui soit
dgalement pret pour un ddvouement d'une lheure ou un
ddvouement d'un mois, et qui vows remerciera de le faire
tuer si sa mort est utile au pays, j'ai cotre affaire..... Et
comme le g6n6ral Trochu, etonn6, lui disait :
Vous connaissez un home de cette tre)ipe-ld?
Oui, je le connais, etj'en rdponds!
Ernest Legouv6, ayant rapport ces paroles dans ses
Souvenirs, ajoute : Cet honmne, c'dtait Victor Schwelcher.
Eh bien c'est ce courage et cette ferveur qu'il mit au
service de la cause des noirs; et vous savez quel est celui
qui la fit triompher en 1848.
J'ai un document curieux, tres caract6ristique de cette
merveille de d6vouement. En France, dit-on, tout finit par
des chansons. Pour parler d'une facon plus g6n6rale, on
efit peut-stre mieux fait de dire que tout finit par la cari-










10 -

cature, puisque les chansons memes par lesquelles tout
finit ne sont autre chose, apres tout, que de la caricature
en musique.
Eh bien! tout naguere, bouquinant, au hasard,j'ai trouv6
une vieille page jaunie envahie d'une estampe coloriee, oX
l'on voit une sorte de vieille grand'mbre tenant en ses bras,
avec une 6tonnante expression de tendresse, son cher b6b6
aux 16vres duquel la main osseuse tend le biberon. Cet
enfant... c'est un homme; cet homme... c'est un n6gre;
et la vieille grand'mere, c'est Victor Schoelcher.
Donc, pour d6fendre, pour aimer, pour servir les noirs,
faire triompher la cr use de leur liberation social et morale,
Henri Gregoire et Victor Schoelcher un pretre, un
ath6e n'ont pas mis en oeuvre seulement leur talent;
tout ce que le coeur a de genie, tout ce que le genie du
coeur suppose d'ingeniosite, ces deux vaillants, ces deux
ap6tres en ont us6 sans treve, pour leurs freres de la race
martyre (1).
On comprend qu'un tel proselytisme remuAt dans le plus
intime d'eux-memes ceux qui, classiquement, devaient
incarner le g6nie francais, et qui, d'ailleurs, sentaient cer-
tainement d6ja tout le frisson, toute la fire d'humanitO
don't avaient ete secoues, A leur tour, ceux qui, aux siecles
derniers, representaient le genie, l'Ame frangaise, et vers
lesquels, tout A l'heure, je tournais notre pensee.
Victor Hugo avait d6ja concu le tableau du negre,
present sous la double face de l'humanite, tour A tour
lumineuse et terrible. Dans Bug Jargal, dans Quatre-
Vingt-Treize, et dans bien d'autres oeuvres, l'homme
blanc ou l'homme noir nous sont montres comme aux
prises avec une loi de nature; mais c'est a faire que
cette loi se manifeste le plus souvent possible dans sa

(1) Schaelcher, le dernier en date, ayant eu cet honneur et ce bonheur
de faire proclamer l'affranchissement en 18W8, est demeur le dieu des colo-
nies 6mancip6es. A ce propos, le num6ro du 8 janvier du journal I'Eman-
cipation de la Gouadeloupe content sous ce titre : a la Noel laique ,, le
r6cit de la solennelle manifestation don't sa m6moire a W6t l'objet, le
25 decembre dernier, a 1'occasion de I'anniversaire de sa mort.






-- ll--


11 -
plus noble application que le sage doit tendre toujours.
C'est pourquoi Hugo aima John Brown, le Christ des
noirs, et qu'A propos de lui il eut bien souvent 1'oc-
casion de dire tout son amour pour nous. A un jour-
naliste haitien qui l'a remerci6 d'avoir demanded la grace
du grand Americain il repond qu'il faut qu'Haiti march
<< parce qu'il est bon qu'il y ait un n6gre parmi ceux qui
tiennent le flambeau sur la route de l'Humanit6 >
A Delorme, litterateur haitien, qui lui adresse ses
oeuvres, il 6crit : << Dites A votre pays que je l'aime >
Aux femmes de Cuba qui implorent sa souveraine inter-
vention pour leurs freres r6voltes, il parle en ces terms :
Si la France avait encore Haiti, je dirais d la France :-
Rends Haiti. Etje dis d l'Espagne : Rendez Cuba!
Ainsi, toujours, sans cesse, son immense genie se pen-
chait sur la race faible A laquelle il accordait tant d'amour
et de mansu6tude.
Et Lamartine, lui! quelle condescendance, quel tr6sor
de sollicitude pour la race noire, comme pour Haiti, et
dans un coeur toujours rempli des chagrins de la vie !
Y a-t-il rien de plus 6leve que ces discours immortels
pour l'abolition de l'esclavage ? Rien de plus g6nereux que
ce drame sur Toussaint Louverture! Le grand poete, le
grand coeur qui avait anime de ses sentiments propres
1'Ame des Girondins, devait n'avoir de peur aucune pour
faire rayonner la figure du noir sur la scene franchise.
Qu'importe qu'il n'ait pas reussi selon son reve en cette
innovation artistique si hardie; le geste n'en demeure que
plus human et plus beau !
Enfin, que Alfred de Musset, lui-meme, ait pouss6 ce
cri si universellement connu :
Negres de Saint-Domingue, apres combien d'ann6es
De farouche silence et de stupidity,
Vos peuplades sans nombre au soleil enchain6es
Se sont-elles de terre enfin d6racindes
Au souffle de la haine et de la liberty !
N'est-ce pas que le pere de Rolla a Wte touch par ce je









12 -
ne sais quoi de mysterieux qui penchait le genie francais
vers l'Ame haitienne comme pour lui donner le courage de
vivre au milieu des assauts acharnes que lui livraient
jusqu'alors ceux qui ne pouvaient comprendre que le fouet
du maitre leur efit ete arrach6 des mains par des gestes de
songeur et de poete? Car, enfin, l'imagination vagabonde
du pokte des Nuits n'allait pas si loin chercher des paral-
leles, et il a bien fallu une orientation de son coeur pour
qu'il rencontrat sur son chemin l'immortelle apostrophe.
Souvenons-nous, d'ailleurs, qu'aux jours oi fut 6crit
Rolla la question de l'abolition de I'esclavage battait son
plein en France, et que, soit pour, soit contre, le nom de
Saint-Domingue revenait sans cesse dans le debat. Le
jeune homme de vingt-cinq ans, en quote d'une impression
noble pour de nobles expressions, ne pouvait mieux
saisir; et c'est pourquoi a ces tribuns genereux, a ces
publicistes de haut vol, qui, en vue d'aboutir a l'euvre de
1848, avaient camp le negre martyr de Saint-Domingue
devant les regards de cette fire g6n6ration de 1830, 'hon-
neur de ce cri doit 6tre attribute autant qu'au poete lui-
meme.
Ah! si l'on pouvait tout dire en une conference, quel
bonheur ce serait pour moi de vous parler longuement de
bien d'autres encore et de vous nommer Leconte de Lisle
et Sully Prudhomme; l'un pour un fait eclatant de sa vie si
belle, et I'autre pour des vers consolants d'un de ses beaux
poemes.
Mais est-ce tout? N'y a-t-il que la grande sensibility
des poetes qui les incite a se pencher vers la race martyre
et a trouver, pour la consoler, de ces chants, de ces cris,
don't l'echo immortel immortalise la race qui les a inspi-
res? Non. A c6t0 de ces songeurs, de ces penseurs, de ces
poetes, il ya des philosophes, des historians, des hommes
qui fouillent d'un regard severe les verites que le temps
revele et qui ont bati a l'honneur de la France et pour la
gloire de I'humanitA en travail, d'autres poemes, d'autres
monuments que ceux de ses poetes. Eux aussi ont tourn6









"* ..- 1: -

leurs regards, ont tendu leurs pens6es vers nous; et beau-
coup, com'me pour glorifier plus positivement encore la
race humili6e, ont aussi glorified la terre d'oit il leur sem-
blait que puissent sortir les r6egenrateurs possibles. Et
tous, alors, ils ont pris dans le coeur le mot d'amour qui
r6conforte et relieve.
Est-il un seul Francais, vraiment pensant, qui ne con-
naisse ce chef-d'oeuvre d'epop6e quest l'Histoire de la
Revolution, de Michelet? Eh bien! lui, le chantre de la
France, le garden si jaloux du prestige national, qu'il
vienne a parler de la terre lointaine oil le negre de Saint-
Domingue conquit 1'ind6pendance, oh! voyez alors quelle
immense passion.de loyaut6 et de justice lui souleve toute
l'Ame! Et telle est sa ferveur, que partout dans son oeuvre
entire, Michelet, au seul nom d'Halti, trouvera toujours le
mot qu'on ne trouve que dans le plus intime de soi. De quel
autre pouvait monter cette apostrophe si vibrant de pas-
sion genereuse: (( Mille vcux d la France noire! J'appelle
ainsi Haiti puisque ce bon people aime tant celui qui fit
souffrir ses pores! Recois tous mes vceux, jeu.ne Etat!
Et puissions-nous te protdger en expiation du passed!
Puisses-t ddvelopper ton libre gdnie, celui de cette grande
race si cruellement calomnide! )
Quel autre pouvait 6crire, avec taut d'ame, cette parole
d'amour? Et ce n'est pas seulement a propos de la femme
qu'il trouvera de tels accents. Qu'il parole de la montagne ou
de l'oiseau, ou de la mer, de tout ce en quoi la nature
se r6vele rayonnante et maternelle, sa pensee se tournera
vers le ciel des Antilles oif il voit come la terre de direction
digne d'6tre b6nie par.toutes les voix, encore, toujours.
Et puis, rappelons-nous volontiers que, pour partager
son culte, Michelet avait cette bonne fortune de poss6der
la digne compagne de son genie, 1'6pouse de son esprit et
de son coeur, celle qui, chaque jour, profondement, pieu-
sement, communiait avec lui dans la Nature, dans l'Art et
dans 1'Amour, et qui, d'ailleurs, rappelle si bien, ellc-
mbme, en ce livre charmant les Mdmoires d' .u enfant, quo










14 -
son pere avait Wte le secretaire de Toussaint Louverture, et
qu'elle gardait, comme une de ses plus saints reliques, un
permis que, certain jour, le chef noir avait signed pour
son secretaire blanc.
Ai-je a nommer d'autres de ces infatigables chercheurs
qui se donnent la mission de ressusciter les temps eva-
nouis? Louis Blanc, entire tous, Louis Blanc qui, entire des
pages d'un irresistible elan d'amour, ne peut s'empkcher
d'introduire en ce poeme qu'est son Histoire, le cri du
nBgre Roukman, reproduit en son language meme, en ce
pittoresque patois creole, mesur6 au metre du vers francais
par quelque poete du temps; Louis Blanc qui, dans son
exil a Londres, durant la grande guerre de' Secession,
tenait l'oreille constamment tendue en 1'attente des nou-
velles annoncant A P'Europe la defaite de l'esclavagisme si
tenace.
Mais je n'en finirais pas, et il imported pourtant que
je montre dans cette galerie, en ce pantheon que Haiti et
la race noire se doivent d'eriger avec autant de piWte que
d'orgueil, il imported qu'on y voie la sereine figure d'Au-
guste Comte, l'homme qui, cohcevant un temple a la gloire
de l'humanitO et doue de tout le genie qu'il fallait pour
choisir les dieux de sa religion, elut parmi eux Toussaint
Louverture et donna ainsi l'accs du temple A la race
entire, a cette race qui, par centre, ne saurait mettre
aucune religion au-dessus de celle des apbtres don't le
verbe ou le geste ont travaille le bronze pour lceuvre de
notre redemption.
Ainsi done, Gregoire comme Scholcher, Victor Hugo
comme Lamartine, Auguste Comte comme Michelet et
Louis Blanc, n'ont pas song une heure a faire diverger les
deux causes : celle des noirs et celle d'Haiti (1).

(1) La mime remarque sera faite, dans les 6tudes consacrees aux amis
des noirs Anglais et AmBricains, pour la plupart du moins. Ces etudes,
avec celles don't seront l'objet les grandes figures a peine 6bauch6es ici,
formeront la s6rie des AMIS DES NOiRs, oeuvre d'une touche plus claire, d'un
cadre plus large, et dans laquelle notre sentiment sera entin plus a I'aise
qu'en une breve conference.










-15- -
'Ils sentiment, come d'intuition, la raison d'6tablir, en
son evidence absolute, la filiation d'Haiti par rapport a la
France, en augmentant d'une certain some de recon-
naissance le fonds de tendresse qu'il y a d6ja en cette race
que Michelet nomme la race aimante.
Ah je sais hien que le genie d'un people ne se measure
pas g6n6ralemen.t a celui de ses homes de g6nie et qu'il
y aurait beaucoup de chance pour l'erreur a vouloir trou-
ver l'Ame national dans I'ame de ces < surhommes >> qui
s'6levent loin au-dessus de la regle commune. Mais la
trouverait-on davantage en ceux qui restent en dessous ?
Or, c'est une remarque n6cessaire qu'a exception d'un
nombre d'hommes quelconques bien inlime, d'ailleurs
- qui, sans connaitre ni la race noire, ni Haiti, ont eu la
fantaisie d'en parler pour le plaisir d'en rire, tous les
esprits curieux, en qukte d'el6ments de v6rit6, ont rendu
justice, s'ils n'ont vibr6 d'amour, au nom de I'une comme
de l'autre, faisant en toute conscience la part des difficul-
tes incroyables qu'elles ont eues et qu'elles out encore A
vaincre pour seulement affirmer le droit, la conqukte de
leur place au soleil. Je n'exagere done point, et je flatte
encore moins, en incarnant le g6nie francais dans ces
esprits ou dans ces Ames sup6rieures, quand, surtout,
autour d'elles gravite toute une pleiade, immortelle pour
nous : les Broglie, les Gasparin, les Cochin, les Carlier,
les Isambert, les Pelletan, les Passy, les Laboulaye, les
Arago, les Jules Simon, les Wallon et un nombre, et un
nombre d'autres, non moins hardis, non moins glorieux.
Je sais 6galement que l'amour 6man6 de ces grands
cceurs ne saurait avoir la myst6rieuse vertu d'elever, d'un
seul degr6, une race, un people, sur l'6chelle universelle;
et que, par consequent, l'on pourrait douter d'un courant
quelconque 6tabli entire le genie francais et l'ame haitienne,
par le fait que la patrie haitienne a inspire quelque sym-
pathie a de grands Francais.
Mais n'est-ce pas une v6rit6 de tous les temps, qu'on
aime imiter ceux qu'on aime ? Certes, c'est par les beaux










-10 -
c6tds qu'il leur faut ressembler. Mais la po6sie a beau le
' dire, l'humanit l'oubliera souvent. Et cela s'observe
6trangement dans toutes les manifestations de la vie
haitienne, laquelle, voulant se modeler sur celle quelque
peu ideale que lui ont tracee ces fliers apotres, se surprend.
a ne refl6ter bien des fois que celle de leurs contemporain&
plus ou moins immediats qui, eux aussi, les ont m6compris
un peu. Et c'est ainsi que, poss6dant la langue et voulant
posseder Fame, nous voila alors, de tout nous-memes,
tidelement assis aux pieds de cette femme si simple et si
complex qu'est la France, sans prendre nullement garde
aux antithBses profondes qui derouteraient quelquefois les
plus 6pris d'entre les amoureux que nous sommes.
Et, pour avoir cette illusion que nous la iossedons,
que nous l'avons deja en nQus, cette ame tres aimee, nous
nous exposons tout simplement a perdre la n6tre et A
devenir un cas de teratologie social tel que l'histoire des
temps n'en a pas encore expose peut-6tre.
En effet, souvent mal, souvent mal a propos, nous
imitons, non parce que notre pensee ne nous suggere une
conception nouvelle, une facon qui nous soit propre, mais
Space qu'un je ne sais quoi nous r6vele en ce frisson
d'imitation un mode d'exprimer notre amour.
Nous aussi, nous avons ces v6hicules d'opinion publique
don't ensemble forme ce qu'on appelle la Presse, et
don't chacun se flatte de contenir en soi toute la conscience
national qu'il va charriant a travers le pays. Nous aussi,
nous avons des tribunes parlementaires, d'6normes cuves
oft bouillonnent le lendemain les progr6s de la veille; nous
aussi, nous avons des croyances diverse, don't chacune
jurerait en toute conscience que c'est elle la depositaire de
la v6rit6 absolue Et peut-6tre importe-t-il de vous
rappeler que tous les pr6tres du clergy remain qui des-
servent les nombreuses paroisses d'Haiti sont des Francais
de France, et qu'a l'ombre de l'Eglise il y a des religieux
et des religieuses qui aident a la besogne du pr6tre, et qui,
eux aussi, sont des Francais de France. Nous aussi, enfin,




- ,.': ': :I ,.,.





-17 -
nous avons une litt6rature qui a ses romanciers, ses
historians, ses poetes; et, a ce propose meme, que nous
reprochaient, tout r6cemment, Adolphe Brisson, dans ses
Annales (1), et Valmy Baysse, dans sa belle conference ? (8)
N'est-ce pas d'etre trop Francais, non seulement dans
l'expression, mais encore dans l'impression? Eh bien! nous
sommes tout aussi Francais, trop Francais, vraiment, dans
les journaux qui politiquent, dans les tribunes ou l'on
discute, partout enfin oi l'on est deux.. Et si meme, a
propos de nos guerres civiles, on voulait voir je ne sais
quel regrettable contrast entire la culture latine de nos
idees et la tendance africaine de nos actes, n'aurait-on pas
a regarder de plus pres encore pour retrouver parfois ce
meme contrast, tout aussi frappant, entire la culture latine
des idees en France et la tendance de tel ou tel acte vers
une primitivit6 plus ou moins determinee ?
Quoi d'6tonnant, d'ailieurs? Car enfin, nous ne pouvons
nier qu'a cte6 des 616ments moraux, a cote de cette ( ma-
tiere immat6rielle ) qui concourt a l'ame d'un people, il y
ait la puissance de l'h6erdit6, l'impulsion du sang de la
race, enfin toute une s6rie d'616ments physiologiques d'une
elimination jamais radical.
Un de nos poetes, M. Tertullien Guilbaud, se souvenant
que dans toute la guerre de Saint-Domingue, le chant de
combat de nos peres n'6tait autre que l'hymne de Rouget
de l'Isle, a pu dire, dans une Ode 4 la 'France, que si nos
peres out pu 'aire ces prodigieux efforts qui ont about a la
conqukte de l'ind6pendance,
C'est qu'ils savaient chanter la Marseillaise altiere!.....
Or, I'on peut se demander si cette Marseillaise al-
ti&re, avec, d'une part, sa musique vibrant, conque-
rante, majestueuse d'une non pareille majesty, et, d'autre
part, ces paroles de sang qu'aux heures r6fl6chies on

(1) Num6ro du 12 octobre 1902.
(2) La Podsie francaise chez les noirs d'llaiti, edition de la NOUVELLE
REVUE MODERNE.










18 -
n'enonce pas sans scrupule, ne serait pas la plus vive, la
plus eloquente symbolisation de l'Ame de cette France
heritiere du genie latin et de l'instinct gaulois (1). Et, s'il
faut aller encore plus loin, ne trouve-t-on pas sous la
face lumineuse de ce genie latin 6clairant le monde et
courbant la tkte aux plus flers, quelque chose d'aussi
farouche, ce quelque chose qui poussait le Romain A turner
son arme centre lui-inme aux heures d'inassouvissement
oi une proie manquait A sa fringale de conquite?
Apres tout, je ne sais jusqu'of il faudrait remonter
pour ne pouvoir dire d'une race, d'un people, d'un homme :
< grattez le civilise et le sauvage reapparaitra. ) Il reap-
paraitra A propos de quelque chose, ou vis-A-vis de quel-
qu'un; et, alors, le genie latin, ou n'importe lequel, enfin
le genie facteur de civilisation qui veille en lui, sera tout
surprise, en faisant sa ronde quotidienne, came, avec
l'orgueil d'avoir doinpt6 la bete, de voir la bete surgir et
bondir, excite par un flux soudain de sang primitif.
Je me surprends quelquefois A me demander si le phi-
losophe qui constate l'inanit6 de l'effort des siecles en vue
de dompter la guerre et arreter l'accaparement brutal des
peuples faibles, n'en vient A se dire que ces fureurs
barbares auxquelles se livrent, come dans une ivresse,
les peuples qui se heurtent entire eux ou qui vont faire la
chasse aux peuplades lointaines, ne sont pas purement et
simplement le reveil d'un instinct de fauve qui, se trouvant
heureux d'etre en presence d'un 6elment similaire,
n'eprouve aucun scrupule A se manifester pleinement,
sans gene, ainsi qu'il laurait fait il y a plus de mille ans.
L'etude psychologique d'un beau cas de lynchage, par
example, doit bien aboutir A une meme conclusion.
Oui, j'en suis certain, tous les peuples sont foule A de
certainsjours, et les sociologues doivent redouter qu'en
dernier examen ils n'arrivent A enter sur la theorie de

(1) Qu'on ne se meprenne pas. L'idWe exprimee ici ne suppose nullement
la m6connaissance de certaines qualit6s de la race gallique; elle repose plu-
tot sur la rudesse, le c6te barbare de cette race ( folle de guerre v.











19 -

Darwin une autre plus rigoureuse, et non moins admis-
sible.
Lentement, on y arrive. Les formules implicitement
continues en certaines allusions aux faibles peuvent bien
finir par s'appliquer aux forts. Que do fois n'entendons-
nous dire, on ne lisons-nous, que le negre n'est qu'un
grand enfant! Nagugre encore, une Revue litteraire,
d'ailleurs interessante, le disait en ces terms : La plus
naive des choses sdrieuses est probablement le marriage
d'un negre. Et, apres l'avoir bien prove, elle ajoutait:
C'est un bon enfant, fiddle ct ddcout comiie un bon chien.
Cette louange est pourtant consolante pour nous; car l'un
des plus feconds cerveaux de France avait daigne trouver
les chiens preferables au negre (1).
Eh bien! pour ma part, j'avoue qu'a de certaines heures,
je n'ose refouler des souvenirs, des pensees, des gestes,
des actes meme qui trahissent l'enfant. Mais si je deman-
dais que celui qui se croit vierge d'un tel p6ch6 me jette
la premiere pierre, qui oserait me frapper?
Pourtant, c'est bien 6gal! la constatation aura beau
6tre faite cent fois, cent Iois le mot sera redit a 1'egard du
negre avec la meme malice, et cette obstination cruelle
n'aura d'analogue que l'exigence des forts qui veulent que
les faibles fassent deux fois bien avant d'applaudir une fois
et qui crient A P'exception quand ils r6ussissent dans le bien,
autant qu'A la generalite quantd ils sont accules jusqu'au
mal. Les examples sont si nombreux que je me dispense
d'en citer aucun. Qu'il s'agisse d'hommes, de peuples ou
de races, on n'a qu'a en puiser au hasard dans le tas.
Mais prenons dans la litt6rature, entire mille autres, un
cas d'ordre moral: celui, par example, de Baudelaire qui,
tout recemment, d6frayait la chronique parisienne.
Victime des caprices cruels' d'une mulatresse aim6e,

(1) Non que le paradoxe soit insoutenable, si on le restreint d'un c;tA et
1'6tend d'un autre; il est incontestable que bien des chiens 1'emportent,
en besogne social, ou morale, sur bien des hommes; mais cela un pen
partout, il semble...










20 -
Baudelaire ne montera pas d'un degr6. son 6chelle de
gloire sans que la n6gresse pernicieuse, sans doute -
descende dans la honte a une proportion double. Oh! c'est
just, puisque la mulatresse aim6e 6tait si pernicieuse;
mais ce qui manque de justice, c'est de tirer du fait une
lose sur le d6faut de sympathie dans la feminit6 noire.
Eh bien! il est deux livres saisissants et admirables de
v6rit6 humaine, et don't deux auteurs d'une p6n6tration
aigu6, M. Gineste ct M. Leblond, dotaient r6cemment le
roman francais. Or, lorsqu'on lit le Zdzere ou le Ndgre de
Paris, s'il mousse dans une ame latine un peu de pudeur
saxonne, du moins on est force de s'avouer que c'est la
r6alit6 qui s'6tale en ces pages et de convenir alors que
l'humanit6, qu'elle soit dans ce jeune noir gros de civilisa-
tion francaise, ou dans cette jeune n6gresse ignorante de
tout et d'autant plus curieuse du reste, que l'humanit6 est
la m6me partout avec ses elans et ses rechutes, avec la
femme jouet de I'homme et l'homme jouet de la femme, et
qu'aucune race s'cxercant comme les autres dans ces jeux
6ternels des passions des hommes, aucune, peut-6tre, a
parity d'6ducation, ne peut, ne doit pretendre y 6tre moins
sensible, de par la seule grace d'une nature que puissent
lui envier les autres.
Au surplus, les modifications causes dans notre race,
sur le sol d'Hispafiola et de Saint-Domingue, par le fait de
ses croisements successifs avec la race de ses premiers
maitres que furent les Espagnols, et des derniers que
furent les Francais, out eu lieu d'une telle facon et en de
telles circonstances qu'en revendiquant leur large part
dans la constitution physique du people haftien, ils doi-
vent t6moigner quelque 6tonnement de l'incroyable vitality
morale qui fait que le vieux fonds de vices ancestraux,
augment des vices nes de lesclavage meme et suraug-
mentL des vices infuses par la passion brutale du conquis-
tador et du flibustier n'aient annihile en elle la volont6
d'etre quelque chose et la force de r6clamer une place au
soleil.









S21

Et c'est vraiment pourquoi, cherchant la cause de ce
phenomene de survivance morale, voire physique, je me
plais a me reporter sans cesse a ce g6nie fran(ais qui, me
suis-je dit, faisait deja une oeuvre latente de legitime r6pa-
ration, en att6nuant la portee des m6faits attribuables au
sang brutalement inocul6, ou une ueuvre de pure civilisa-
tion, en faisant refluer le sang du barbare africain.
Or, vous venez de voir en quelle large measure ce genic
a thit cette oeuvre. Les quelques nobles et sereincs figures
que je vous ai montrees, et bien d'autres encore que le
cadre etroit d'une conference ne me permit pas d'expo-
ser a toute votre admiration, sont cells de ccs semeurs
dunt Ic geste souverain a fait naitre la moisson d'amour
pour la France dans Fame immense de l'humanite noire.
Ils ont redonn6 son caractere, sa raison d'6tre la tilia-
tion qui forme le lien eternel unissant la race noire A la race
blanche, et Haiti a la France; et j'ai a coour de le constater,
ne serait-ce que pour payer un premier tribute de gratitude
au souvenir de ces ap6tres qui rayonnent de taut de bont6,
de tant de beauty, et qui, en nous rendant plus tiers d'une
patrie qui a merits leurs hommages, entretieunent en
mime temps le culte de leur propre patrie dans l'ame do
leurs obliges.
Je n'aurai pas etI le premier, du reste, a rendre ainsi
a la mere-patrie tout ce qui revient a ses fils les plus fiers
et a quoi elle a droit elle-meme d'ailleurs, puisque ceux-la
representent ses plus hautes idees, ses plus nobles ten-
dances. Non, la litterature haitienne qui, parmi les poetes
qu'elle compete de son origine a nos jours, peut en nommer
un certain nombre avec quelque fierte lgitime, n'en a
peut-6tre pas vu un seul qui n'ait entonne, au seuil de la
celebrity, son hymne de piete filiale en l'houneur de la
France.
Je ne serai pas cruel jusqu'a vous infliger toute cotte
game de louange don't, certes, l'expression subit la mar-
que de temperaments divers, mais don't le sentiment varie
a peine dans son charm essential. Ce qui imported, c'est










22 -
le sentiment lui-m8me, don't rien ne diminue la grandeur.
Ne procedant que d'une affection absolument desinteressee,
il ne peut ktre, en effet, qu'appreciable.
Toutefois, j'en sais un, un de ces poetes, qui, ayant A
peine vingt ans, et ne connaissant de la France que ce
genie que j'essaye de glorifier, s'6criait deja avec la fiertW
et la franchise de son Age :
Oui, France nous t'aimons bien plus que tu nous aimes !
Nous avons de ton sang dans nos veines encor;
Nous labourons aussi les sillons of tu semes
Et nous venons souvent t'offrir nos gerbes d'or!
Oui, France nous t'aimons comme plusieurs, sans doute,
De tes propres enfants ne t'aimeront jamais,
Et n'importe od ton doigt nous indique la route,
C'est lI que nous cherchons la clart6 des sommets!
Qu'un tel enthousiasme ne vous 6tonne point. Nos
peres spirituels etaient ces grands sentimentaux exalts
don't la France d'aujourd'hui se r6clame. Sentimentaux et
exalts, nous sommes demeures autant qu'eux-memes -
en attendant hl6as La grande haleine des forges d'in-
dustrie, ce souffle immense qui revele la lutte pour vivre, a
passe au-dessous d'eux comme il passe loin de nous, et
n'a pas encore terni en nos coeurs la notion des chimeres.
C'est ce qui fait le rapport de nos Ames simples avec l'Ame
des grands naifs que sont presque toujours les genies, ou
ceux qui les avoisinent. Comme eux, nous avons encore le
culte des idWes simples pour lesquelles l'on vit et l'on
meurt, n'importe le ridicule auquel exposent la fidelity et
le devouement qu'on leur garde; et n'importent les miseres
qu'elles creent aux chevaliers qui vont les defendant
toujours.
Ces miseres, ils les ont bien connues; car ce n'est pas
impunement qu'on d6fie les prejuges et les faiblesses de
son temps; et de leur temps il y avait, forc6ment, de ces
prejuges a combattre. Sans doute, le negrophilisme fran-
cais n'exposait pas aux dangers qu'a pu encourir le nigro-
philisme americain; mais, pr6cisement, ni l'attrait du










23 -
martyre, ni celui des honneurs ne donnant un charge
particulier A la cause des noirs, il a fallu le m6rite du coeur
pour que ces hommes qui avaient trop peu de leur vie a
consacrer A des oeuvres autrement productrices de gloire,
aient pu lui fair une place si haute et en faire une autre
gale a leur affection pour l'Ame haftienne. Au reste, s'ils
ne lui avaient fait cette place, combien ardue n'efit 6et
notre besogne, a nous! L'empreinte de ces pr6juges ne
marque-t-elle pas encore plus d'un des meilleurs, qui la
portent inconsciemment; qui, malgr6 une inclination A
reliever tout homme A ses propres yeux, m6me le
negre cedent toujours A la manie inconsciente d'em-
ployer dans leurs oeuvres 1'image du negre pour symbo-
liser l'ignorance et la paresse, la superstition et la
stupidity? (1). Pardonnez-moi d'insister; mais veuillez
comprendre la franchise de mon sentiment. Si je constate
volontiers, d'ailleurs, l'6normb quantity de negre consom-
mee pour ces seules fins et pour la satisfaction, pense-t-on,
de l'esprit francais, cet esprit tout ensemble si gen6reux
et si 6clair6, c'est pour n'appr6cier que davantage
l'euvre du g6nie francais vis-a-vis de la race noire et
de l'ame haitienne.
J'avouerai, au surplus, que si, aux premiers temps,
cette symbolisation cruelle, si largement usee par des
penseurs de haute lignee, me faisait 6prouver je ne sais
quel frisson, peu a peu j'ai fini par me bien persuader que,
apres tout, Gavroche se survit a lui-meme dans l'ame des
plus grands, sans 6tre plus m6chant pour cela.
Et pourtant, est-ce A dire qu'il faille voir en la race
noire et dans la R6publique d'Haiti deux perfections
saints auxquelles il soit d6fendu de toucher? Que non!
Cela est si peu, que nous ne disons pas seulement: a C'est
vrai! )) mais encore : ( Merci! ) a ceux qui, cordialement,


(1) Dans HOMMES et CHOSES, tus en noir, seront donnds des traits qui
mettent en saillie cet 6tat particulier de la mentality de certain 6crivainls,
don't le m6rite g6n6ral ou le caractere sont pourtant .tres appreciables.









-- 24 -
loyalement, nous prennent la main, la mettent sur notre
plaie et nous disent : a VoilA votre mal! D
Gr6goire nous a gares contre I'intolerance en nous
6crivant a une 6poque oui le protestantisme s'introduisant
chez nous avait 6te brutalement accueilli :
< Hair est si affreux! Aimer est si doux!
( La persecution fait des hypocrites. Ces freres errants,
ces m6thodistes comparent votre vie A l'Evangile. Malheur
A vous si ce parallele, au lieu d'etre pour eux un moyen
d'edification, 6tait une occasion de scandal D
Schcelcher, lui, nous a pr6munis contre les ravages
d'un ver rongeur, en nous variant sur tous les tons, cet
avertissement paternel :
( Tant pis pour vous si vous ne vous guerissez du pre-
jug6 de couleur. Mon amour meme me commanderait
d'avouer votre honte. ) (1).
Victor Hugo nous a corrig6s de la manie des fastes
inutiles en sapant, dans Soulouque, le principle de l'empire.
Eugene Pelletan qui, dans son beau petit livre La
Naissance d'une Ville, proclame tout haut le m6rite de la
race en proclamant tout ce qu'il doit a un mulatre qui fut
son premier 6ducateur, ne se defend pourtant pas de
blAmer, dans cet autre livre Profession de foi au dix-
neuvidme sidcle, le negre de Saint-Domingue qui se refuse
a reagir plus energiquement qu'il ne le fait centre les
langueurs de la Nature sous le ciel des Antilles.
Et enfin, combien d'autres de ces chers amis ne nous ont
sermonnis plus ou moins severement, soit pour notre retard
dans la voie d'une ind6pendance morale absolue, soit au
sujet de nos guerres aussi stupides que sanglantes! Mais
tous, ils ont su nous parler pour nous sauver de nous-
memes, et non pour se complaire a la vanity puerile de se
moutrer petris d'une autre argile que nous.
On l'a dit bien souvent, et le monde a fini par en


(1) Dans VkRITkS, dtudes haitiennes, il sera dit de ce pr6jug6 ce qu'on
en dolt dire en toute conscience. Cette 6tude, solidement basee, en montrera
tout ensemble la persistence et 1'absurdite.










25 -
8tre persuade,- la France est la grande 6mancipatrice;
il n'y a pas de people qui ne lui doive quelque chose.
Or, puisqu'elle est fire, et bien legitimement, d'un
eloge si rare et si grand, il lui imported d'aimer deux fois le
petit nombre de ceux qui ont fait rayonner son genie sous
le ciel avec une telle splendeur et une telle force de p6ne-
tration, que les nations, 6blouies, en lui reportant a elle
toute ]a reconnaissance qu'elles leur doivent, ne s'arretent
meme pas A se souvenir des miseres que d'autres de ses
fils leur ont peut-etre causes.
Quant A nous, noirs, c'est un temple qu'il nous faut leur
clever, a tous ces esprits emancipateurs auxquels nous
devons la consolation de vivre, malgr6 les 6preuves et les
d6boires don't les rigueurs du siecle mort ont pu nous faire
souffrir.
Sans doute, les signes des premiers jours du siecle ne
d'hier ne nous permettent pas 'encore de pronostiquer
1'approche des temps nouveaux, car les races faibles et les
peuples enfants demeurent encore, ca et 1A, la cible ofi
tous ceux que tourmente quand meme le demon de la
guerre, vont s'essayer a l'innocent jeu de massacre; mais,
de l'autre cote, c'est comme une aube nouvelle qui se leve;
car, chaque fois que les consciences 6mancipees qui, de
partout, prbnent la chimere de la paix entire les peuples,
ont fait ]a conquete d'une Ame, nous sentons grandir l'espe-
rance de ces temps oi les peuples forts, revenues des vanit6s
et des prejug6s qui les animent les uns contre les autres,
finiront par avoir la conscience d'6pargner les petits.
Et alors, les petits, sous l'appui tutelaire des genies qui
veillent, penseront A vivre, A leur tour, le rave de beauty
que la lutte .- :r la vie leur interdit de vivre.
Qu'ils soient done binis et glorifies ceux qui incarnent
pour nous le genie francais ; car les obstacles rencontres
auraient peut-etre fini par lasser notre courage et nous
desarmer de notre confiance en l'avenir, si nous n'avions,
comme une sorte d'evangile, le recueil intime de tant do
leurs consolantes paroles, tombees de si hautjusqu'a nous,





-.




26 -

et si nous ne gardions aussi l'espoir que cette tradition si
genereuse et si humaine, trouvera encore pour la garder,
en cette France qui, apres tout, n'a point abdique ses droits
a l'empire des idees et A la propaganda des sentiments,
quelques esprits trss hauts, quelques ames tres nobles,
eloignees peut-6tre dans la lutte des doctrines politiques,
mais d'autant plus heureuses de se retrouver dans la
religion des grandes causes (1).
Et c'est pour leur dire merci que jele dis A la France; et
c'est pour remercier la France que je vous remercie, vous,
Monsieur le Maire; si obligeant envers un passant; vous
qui etes ici, Mesdames et Messieurs, et qui m'avez accord
l'indulgence cordiale que j'avais si instamment reclamee ;
vous, cher maitre, qui avez daign6 accepter que je parle
sous vos auspices, et vous, chers amis (2), qui, depuis que
Fernand Hauser a tendu un lien entire nous, etes venus A
moi pour me faire gofiter la saine joie don't bient6t j'em-
porterai le souvenir A mes amis et A ma patrie, IA-bas,
comme un garant de la continuity des rapports entire le
g6nie francais et l'ame haitienne.












(1) Quand, r6cemment, la Presse en appela a I'Amdrique du crime quoti-
dien du lynchage des negres, c'est bien la conscience frangaise qui s'exprima
par I'organe de tant de journaux de nuances diverse. Sans doute il y eut,
pour trouble le concert, la voix de quelques fanfarons d'inhumanit6; mais
il serait injuste d'oublier tant de bonnes paroles, tant de beaux gestes, et
notamment celui de la Petite Rdpublique, qui fut consider avec respect
et jug6 aussi franc, aussi natural que celui inspire g6neralemeht par
d'autres victims, d'autres martyrs.
(2) J'insiste, ici encore, sur 1'offre de mes remerciements les plus sinceres
Sla lNouvelle Revue Moderne, et particulierement a Volmy-Baysse et
Edmond Toucas Massillon.










.r -. ; r




Date Due


OlV111AC. ES D11 UL rl'[t[FR


PoBsies nationales.... ........ Impr. V- Goupy, Paris, 1892.
L'Oracle, poi'm' Iramialique ... Paris, 1901.
Passions, posi\'s ............... Dujarric et C ", Paris, 1903.
Impressions, poicsic't ........... -




SOUS PRESS

Pour paraitre a la LIBRAIRIE THEATRALE


LIBERTY!

]I{. \\I I .N QI 'ATRI, .\ T .:, I. ':N I \' I V

l},,ri "p i "l, I ;i 'l, rl- 111-l 'r1 ,11 ,1 1l ,/ila h loll, --V il h 2 i.. l' I ;I .
I I ',u i-. ThIch'l c h' 0' h(l I. I, i ijn r 1 q I 1




POUR PARAITRE

TH ATRE (pieces louces a Port-an-l'rince). Toussaint-Louverture,
drane cn \eis (iS)(0). C'(Iu- : L'Art triomphe i iS;). Faute
d'Actrice (i~);). Ecole mutuelle IS)(> .

U'VKRA(GES DIIVIS. -- Les Amis des Noirs; Figures ha'itiennes;
Dits de chez nous; Hommes et Choses vus en noir; Un Peuple
noir; Po6mes; En vue du Centenaire (:ncrs ct purlc. 'S)2-
i)i,;): Esquisses ha'itiennes; Etudes ha'itiennes; Boule de Neige
(roman): John Brown (dlrarme).


a




University of Florida Home Page
© 2004 - 2010 University of Florida George A. Smathers Libraries.
All rights reserved.

Acceptable Use, Copyright, and Disclaimer Statement
Last updated October 10, 2010 - - mvs