• TABLE OF CONTENTS
HIDE
 Front Cover
 Half Title
 Title Page
 Preface
 Définitions. Le but de la civilisation...
 Les procédés magiques
 Les procédés religieux : le Sacrifice...
 Ce que les dieux et les hommes...
 Variantes du thème
 Conclusion
 Sur le culte particulier de la...














Group Title: Conference - Fondation Frazer ; 1
Title: La mise áa mort du dieu en Égypte
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 Material Information
Title: La mise áa mort du dieu en Égypte
Series Title: Confâerence - Fondation Frazer
Physical Description: 59 p. : 18 ill. ; 24 cm.
Language: French
Creator: Moret, Alexandre, 1868-1938
Publisher: P. Geuthner
Place of Publication: Paris
Publication Date: 1927
 Subjects
Subject: Osiris (Egyptian deity)   ( lcsh )
Cultus, Egyptian   ( lcsh )
Historia Antiga - Egito   ( larpcal )
Genre: bibliography   ( marcgt )
non-fiction   ( marcgt )
 Notes
Bibliography: Includes bibliographical references.
Statement of Responsibility: par Alexandre Moret.
Funding: Frazer lecture ;
 Record Information
Bibliographic ID: UF00072135
Volume ID: VID00001
Source Institution: University of Florida
Rights Management: All rights reserved by the source institution and holding location.
Resource Identifier: oclc - 03220375

Table of Contents
    Front Cover
        Page 1
    Half Title
        Page 2
    Title Page
        Page 3
        Page 4
    Preface
        Page 5
    Définitions. Le but de la civilisation primitive : Nourriture et Fécondité
        Page 6
        Page 7
    Les procédés magiques
        Page 8
        Commander á la nature
            Page 9
        Commander au Nil
            Page 10
            Page 11
            Page 12
            Page 13
    Les procédés religieux : le Sacrifice du Dieu
        Page 14
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        Page 16
        La passion d'Osiris, dieu agraire
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            Page 18
        Rites de la moisson
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            Page 30
        Les larmes d'Isis et la crue
            Page 31
        Rites des semailles
            Page 32
            Page 33
            Page 34
        Fécondation de la terre par des statues
            Page 35
            Page 36
            Page 37
            Page 38
            Page 39
    Ce que les dieux et les hommes attendent du sacrifice de dieu
        Page 40
        Page 41
        Page 42
    Variantes du thème
        Page 43
        Animaux-dieux mis à mort
            Page 44
            Page 45
            Page 46
        Hommes et rois mis à mort
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            Page 49
            Page 50
            Page 51
    Conclusion
        Page 52
        Page 53
    Sur le culte particulier de la gerbe en Egypte
        Page 54
        Page 55
Full Text
77,i'


d.c
/


FOUNDATION FRAZER CONFERENCE I







LA MISE A MORT DU DIEU

EN EGYITE

avec 18 figures
PAR

ALEXANDRE MORET


MEMBRE DE L'INSTITUT
PIOFESSEUR D'AGYPTOLOGIE AU COLLEGE DE PRANCB
DIRECTEUR HONORAIRE DU MUSE GUIMET


LIBRAIRIE


ORIENTALISTE PAUL GEUTHNER
13, RUE JACOB, PARIS-VI*
1927


'll^V ER'ITY OF Mrs"Ionl it [*;-is








A Sir JAMES G. FRAZER
et Lady FRAZER,
en t6moignage
de respect et d'affection.
A.M.









LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE








FOUNDATION FRAZER CONFERENCE I







LA MISE A MORT DU DIEU

EN EGYPTE

avec 18 figures
PAR

ALEXANDRE MORET
MEMBRE DE L'INSTITUT
PROFESSEUR D'IGYPTOLOGIE AU COLLEGE DE FRANCE
DIRECTEUR HONORAIRE DU MUSEE GUIMET


LIBRAIRIE ORIENTALISTE PAUL GEUTHNER
13, RUE JACOB, PARIS-VIe
1927








LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE




L'oeuvre de Sir James Frazer, enqu6te exhaustive sur toutes
les croyances primitives, s'6tend largement aux populations
S demi-civilis6es, dans toutes les parties du monde et dans tous
les temps. Ce domaine englobe aussi l'antiquit6 classique, don't
Sla civilisation 6volu(e garde tant de souvenirs d'un pass bar-
bare : c'est en faisant la patient analyse des traditions hell6-
niques conserves par Pausanias, que Frazer a 6t6 amen6 a
6tendre son investigation, suivant les principles de la m6thode
comparative. De nouveau, dans ces dernieres ann6es, son infati-
gable cerveau s'est exerc6 sur ce champ de recherches, puisqu'on
nous announce un livre sur Ovide, le pofte des traditions mytho-
logiques l'6poque romaine. Plus haut que l'antiquit6 classique,
Frazer a remont6 jusqu' l'Orient ancien, dans cette region m6di-
terraneenne, qui est le veritable berceau des religions, champ
immense ouvert A sa sagacit6, mais plus ardu a exploiter a cause
des difficulties de langues et de l'Ptat moins avanc6 de la recherche
scientifique.
Dans l'Orient ancien, l'Egypte, entire tous les pays, consti-
tue, pour '6tude du folklore, un terrain privil6gi6 : Ih s'est
6panouie, pendant quatre mille ans, une civilisation que re6vlent
soit les monuments figures, soit les textes, depuis le stade paleoli-
thique jusqu'A l'Fre chr6tienne. L'Egypte n'a-t-elle pas fourni A
Frazer une des plus significatives figures dans sa galerie des
( idoles de la tribu ), Osiris, prototype du dieu qui meurt, the
dying God, doctrine cardinal de 'oeuvre fraz6rienne? Comment
l'enquete de Frazer, poussee sur tous les domaines et de toutes
les 6poques, nous renseigne-t-elle de l'ext6rieur sur la figure enig-
matique d'Osiris? D'autre part, comment la doctrine fraz6rienne
trouve-t-elle, en Egypte meme, de pr6cieux 616ments de d6mons-
tration, tel sera le sujet de la pr6sente lecon.

1. Conference faite pour la Fondation Frazer, a 1'UniversitW d'Oxford, le
27 mai 1926.







LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE


I


DEFINITIONS. LE BUT DE LA CIVILISATION PRIMITIVE
NOURRITURE ET FECONDITE

Des que la pens6e de lhomme s'6veille, une meditation angois-
s6e s'impose a lui : la vie et la mort, deux faces d'un meme pro-
blAme. D'abord la vie: naitre, grandir et subsister, en combat-
tant la faim et la maladie, ce qui pose un autre problem : s'assu-
rer une nourriture r6guliere et abondante. Puis, la mort A laquelle
nul n'cchappe : signifie-t-elle disparition total? ou bien, survit-il
quelque chose de l'individu? La survivance semble possible,
puisque, dans la nature, chaque 6tre quoique mortel, peut, a son
tour, donner la vie, revivre dans sa prog6niture : d'oi l'immense
importance de la descendance. Ajoutons que, pour les animaux
et les veg6taux, leur reproduction r6guliere peut assurer A
l'homme cette garantie qu'il cherche, contre la faim. Nourriture
et f6condite, voila ce qui preoccupe avant tout l'homme primitif,
soit qu'il sp6cule sur les animaux ou les veg6taux.
Toutefois, en ce qui concern l'homme, cette raison d'esp6rer,
que donne la descendance, reste obscure : si la race subsiste, Fin-
dividu disparait, et qui salt ce qu'il devient? Les Egyptiens, imbus
d'ardente foi en la survive, n'ont pas 6chappe, a certaines 6poques
de crise social et religieuse, a l'appr6hension de l'inconnu, pour
ce qui a trait a l'individu. Au jour des fun6railles, retentissait
parfois ce chant d6sabus6, que les harpes scandaient de leur
harmonies plaintive :
( Les corps s'en vont, et d'autres restent (A leur place),
depuis le temps des ancetres. Les dieux (rois d6funts) qui exis-
taient jadis, reposent dans leurs Pyramides, et les nobles aussi,
les glorieux, sont ensevelis dans leurs tombeaux. Mais ils ont bati
des maisons don't les places ne sont plus... Leurs murs sont d-
truits, leurs places n'existent plus, comme si elles n'avaient







LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE


jamais exist. Personne ne revient de l1-bas, qui pourrait nous
dire ce qu'il en est, qui nous dirait ce don't ils ont besoin, afin de
tranquilliser nos coeurs, jusqu'au moment o. nous irons, aussi,
lh of ils sont partis... Vois, personnel n'emporte avec soi ses biens;
vois, personnel ne revient, qui s'en est all&... ))
Toutefois, les Egyptiens ont, comme les autres peuples, com-
pris que la nature est une source d'espoir pour l'individu.
Essayons de revenir, avec Frazer, h la mentality des primitifs.
Cessons de consid6rer l'homme, dans la nature, comme un 6tre
d'exception; observons le spectacle de la vie universelle, Palter-
nance des saisons, les conditions d'existence des veg6taux
et des animaux. L'Egyptien primitif y trouvera des raisons d'esp6-
rer; partout le jour succede h la nuit, l'inondation suit la s6che-
resse, l'6t6 replace lhiver, les v6g6taux morts ont des rejetons
vivaces, les graines enterr6es engendrent de nouveaux fruits, et
les animaux se reproduisent, selon un rythme inflexible et per-
manent, commander par les saisons. Or, nous dit Frazer :
( Le spectacle des grands changements, don't les hommes sont
chaque ann6e t6moins, sur cette terre, les a, de tout temps, forte-
ment frappes, les a portes a m6diter sur les causes de cette trans-
formation. Leur curiosity n'1tait pas purement d6sint6ress6e,
car, meme l'Ptre primitif, n'est pas sans voir combien sa propre
existence est intimement li6e au course natural des choses, com-
bien sa propre existence est mise en danger par des ph6nomenes
tels que ceux qui peuvent congeler les fleuves, ou d6pouiller le
sol de sa verdure. ))
L'ancien Egyptien, comme tout primitif, a constat6 que sa
vie et sa mort dependent largement de la nature et suivent le
rythme des saisons. Mais Phomme est sup6rieur aux autres Wtres
par son cerveau, capable de reflexion intelligence et de pr6-
voyance calculee; aussi est-ce son privilege de subordonner,
autant qu'il le peut, le sol, les v6getaux, les animaux, a Pentre-

1. W.-Max MiLLER, Die Liebespoesie der Alten Aegypter, p. 25.
2. Rameau d'Or, p. 304. Sauf indication contraire, nous citons le Rameau
d'Or dans l'6dition abr6g6e en un volume, don't 1'admirable traduction est due &
Lady FRAZER. (Paris, Geuthner, 1924.) De meme, Atys et Osiris sont cit6s d'apres
la traduction frangaise de M. PEYRE. (Paris, Geuthner, 1926.)







LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE


tien de sa propre existence. I1 tentera done de s'assurer nourri-
ture pour lui et ses enfants, non plus au hasard des caprices du
ciel et de la terre, mais en maltrisant les forces naturelles, en
disciplinant la fertility du sol et des troupeaux, pr6tendant meme
commander aux saisons.
Sir James Frazer signal partout cette pr6tention, qu'a
lhomme primitif, de se procurer ( nourriture et prog6niture )),
( en pratiquant des rites magiques pour rdgir les saisons Il
note ceci : 1 (( Arrives a un certain degr6 devolution, les homes
se figurent tenir en mains les moyens de pr6venir les calamit6s,
et croient que, grace a la magie, ils peuvent accel6rer, ou retarder,
la march des saisons; en consequence, ils pratiquent des c6r6mo-
nies, r6citent des incantations, afin de faire tomber la pluie, de
faire briller le soleil, ou de produire la multiplication du b6tail
et l'abondance des r6coltes ) ;
2. A un stade plus avanc6 de civilisation, les homes
croient obtenir un r6sultat semblable et plus certain par le sacri-
fice d'un dieu, le dieu qui meurt, the dying god. > 1
Examinons tour a tour si les Egyptiens out passe par les
memes states, 10 le stade des procedes magiques, 2 le stade
religieux, qui comporte le sacrifice d'un dieu, afin de vaincre la
mortt et de fertilizer la nature.



II


LES PROCEDES MAGIQUES


L'Egyptien a certainement cru a l'existence de formules
magiques qui commandant d la nature. Cependant, aucun des
papyrus magiques qui nous sont parvenus ne nous a conserve
le texte des incantations ( pour faire briller le soleil x), ni a pour


1. Rameau d'Or, p. 304.







LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE


faire venir l'inondation du Nil )), ph6nomene qui, en Egypte,
replace la pluie, presque inexistante. Toutefois, l'usage de telles
formules est attest&.


A. Commander a la Nature.

Les magiciens d'Egypte, a toutes les 6poques, pr6tendent pou-
voir arreter ou remettre en branle, la barque du SoleilP; ils se van-
tent de provoquer la nuit, en plein jour; ils peuvent suspendre le
course du Nil, faire de cette masse fluviale deux trenches qu'a vo-
lont6 ils superposent, ou remettent en place, pour chercher des ob-
jets au fond du fleuve2; en un mot, ils commandent aux forces de
la nature. Les formules secretes, nous dit-on, se trouvent dans les
Livres de Thot, que le dieu 6crivit de sa propre main. Il y a une
formule pour (( charmer )) le ciel, la terre, le monde de la nuit, les
montagnes, les eaux, pour permettre de comprendre ce que disent
les oiseaux, les reptiles et meme les poissons de l'eau. Grace A une
autre formule, un mort peut reprendre la forme qu'il avait sur
terre, revoir le soleil et la lune se lever dans le ciel. ))
Ces livres, que le roi et les magiciens sont seuls a connal-
tre4, sont enferm6s dans un bloc de pierre, d6pos6 dans la
( Chambre des Livres, a Hl6iopolis5 ). Telle est la tradition
ancienne.
A une epoque plus recent, on. nous raconte ceci: ( Les
Livres sont dans un coffret de fer; celui-ci est dans un coffret de
bronze; celui-ci dans un coffret de bois de cannelier; celui-ci
dans un coffret d'ivoire et d'6bene; celui-ci dans un coffret d'ar-

1. P. LACAU, Textes Religieux (XIP dyn.), Chap. II. (Recueil de Travaux,
XXVI, p. 68.) Voir aussi Stfle de Metternich, 1. 206. On trouvera la traduction et
le commentaire des textes magiques graves sur cette stele dans notre etude :
Horus Sauveur, ap. Revue de l'Histoire des Religions, nov.-d6c. 1915.
2. MASPERO, Contes Populaires (IV" edit.), p. 31. Ed. NAVILLE, Todtenbuch.
,Chap. 65, p. 11. (Sur ces formules, cf. GRAPOW, ap. Zeitschrift fir aegyptische
.Sprache, t. 49, p. 51.)
3. Contes, p. 131.
4. Ibid., p. 32.
5. Ibid. p. 36.







LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE


gent; celui-ci dans un coffret d'or, et c'est ce dernier qui ren-
ferme les Livres. ) Un nceud de serpents, de scorpions, de reptiles
divers, long de 6 kilometres, grouille autour des coffrets, qui
sont encore gard6s par un grand serpent immortel 1. Les lecteurs
du Rameau d'Or se rappelleront sans doute les cachettes, emboi-
tees les unes dans les autres, oi les magiciens, de tous pays,
mettent A l'abri les choses pr6cieuses, et sp6cialement, les ames,
ou la vie des individus. Dans une l6gende irlandaise, un geant
raconte a sa femme :
( Ma vie se trouve dans l'Pcurie, sous les pieds d'un gros
cheval. Au-dessous se trouve un petit lac; sur le lac, il y a sept
peaux grises; sur ces peaux, sept mottes de bruyere; et, par-
dessus le tout, sept planches de chdne. Dans ce lac vit une truite
don't le corps renferme un canard; dans le venture du canard, se
trouve un oeuf; dans loeuf il y a une pine noire..., tant que
cette pine ne sera pas r6duite en miettes, je ne pourrai pas
mourir. ) 2
On voit que les cachettes des magiciens d'Egypte sont pres-
que aussi compliqu6es.


B. Commander au Nil.

Apres le Soleil, la principal force naturelle, en Egypte,
reside dans le Nil. Rois et magiciens ont prise sur lui, car ce dieu
se r6vele sous une forme humaine, et l'on sait comment agir sur
un dieu-homme : par l'attrait invincible de la nourriture et de
la femme.
A Silsilis, sur les parois de gres entire lesquelles coule le
Nil resserre, Ramses II, Mernephtah et Ramses III ont grave
le recit des rites qu'ils celebraient, deux fois lan, pour stimuler
Je fleuve3' Vers le 15 Epiphi (env. 15 juin), au moment de la

1. Ibid., p. 133, (Conte de Saini).
2. Rameau d'Or, trad. STIIBEL-TOUTAIN, t. II, p. 467. Cf. trad. Lady FRAZEn,
p. 624.
3. LEPSIUS, Denkmaeler, III, 175, 200, 217; PALANQUE, Le Nil aux temps
pharaoniques, p. 87.







LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE


s6cheresse, alors que le Nil mourant n'a plus meme assez d'eau
pour ( cacher le mystere du monde inf6rieur ) (Douat), les rois
reconfortaient le dieu par l'offrande d'un veau, d'oies- 'Te.'
caiifirds, puis, pregnant ( les Livres qui font sortir le Nil de ses
sourcess ,, ils en jetaient au fleuve une copie, comme un ordre de
commencer la crue.
Deux mois apres, le 15 Thot (env. 15 aoft), le roi recommen-
gait les rites, (( l'Ppoque de leau pure n, c'est-h-dire quand la
crue 6tait dejh en pleine croissance. Les deux dates donn6es a
Silsilis signifient certainement le d6but de la crue et la crue
d6claree; les rites correspondent done : 1 A la fete ( de la Nuit
de la Goutte ) don'tt il sera question plus loin), qui tombe vers
le 15 juin, et 20 la fete ( de la plenitude du Nil ) verss le
15 aoit); toutes deux figurent aujourd'hui encore dans les
usages des Egyptiens. Les offrandes jetees au fleuve, avec les
livres magiques, forgaient le Nil a sortir de sa cachette, puis A
donner le plein de ses eaux.
Le grand papyrus Harris a conserve une liste des offrandes
fondees par Ramses III verss lan 1170), et inscrites ( sur 272
Livres du dieu Nil ))', pendant quarante-huit ans. Le total en
est extremement considerable. Voici quelques chiffres, parmi des
dizaines d'autres : 470.000 pains, 879.224 gateaux, 2.564 vaches,
1.089 chlvres, 154.672 measures de fruits d'une seule espece, des
cer6ales, des plants, des fleurs, par centaines de milliers. A la
fin de la liste, on cite des statues du dieu Nil, en or, argent, lapis,
malachite, cuivre, fer, pierre, bois, et des statues de la d6esse
Nil (celles-ci appel6es rpdt = princesse. Offrandes et statues
6taient (d'apres les sfeles de Silsilis) jet6es au Nil avec les
( livres ).
Ces statues du dieu et de la deesse Nil, jet6es simultanement
au fleuve, signifient probablement un rite de marriage sacr6, une
a hi6rogamie ), d'ofi resultera la fecondit6 de la crue.
Dans le cas du Nil, la hierogamie prend une double forme.
Tant6t on rapporte qu'un couple de statues 6voque l'union f6conde
des Nils male et femelle. Le rite, deduit du papyrus Harris, est


1. BREASTED, Ancient Records, IV, 296-303.







LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE


signal par Th6venot qui a vu, en 1657, le 18 aouAt, les fetes de
la plenitude du Nil : apres la coupure de la jet6e, on gorge quel-
ques moutons et on jette au Nil deux statues en bois, repr6sen-
tant un homme et une femme, les fianc6s du NilP.
Tant6t, c'est une seule statue, celle d'une ( fiancee ) qu'on
donne au Nil, pour provoquer sa f6condit6. Le rite 6tait c616br6
jusqu', ces dernieres ann6es. Vers le 15 aouit, pros de lile de
Rodah (Caire), on f4tait la rupture des digues temporaires, pour
laisser entrer l'eau nouvelle de la crue dans les canaux d'irri-
gation : c'est la ( percee de la digue )) (gebr el khalig). A Pen-
tr6e d'un canal, du c6t6 du fleuve, et devant la digue qu'on allait
ouvrir, on disposait un c6ne tronqu6 en terre, appel6 arouseh,
c'est-a-dire la ( poupee ) = ( la marine ), (( la fiancee ) : ce
c6ne de terre est done consid6r6 comme un mannequin feminin.
Au sommet du c6ne, on semait du mais et du millet; leau mon-
tante arrivait P'entree du canal, encore oblitere par la digue,
attaquait le mannequin, et lenlevait peu A peu, une semaine
ou deux avant la (( coupure )). Ce nom de fiancee, observe
Frazer, r6v0le 'intention du rite. On pr6tendait marier le
fleuve, principle male, a son spouse, la terre A c6reales, que ses
eaux allaient feconder2. Cette autre forme de hi6rogamie est un
charme employee universellement pour solliciter la croissance
des c6r6ales; elle remote, en Egypte, h la plus haute antiquity.
De plus, la tradition s'est longtemps conserve, Pl'6poque musul-
mane, sous une forme encore plus directed et plus parlante : on
jetait au fleuve un mannequin v6tu d'oripeaux et par6 comme
une fiancee, le jour de la coupure du khalig3.
I1 est vraisemblable que mannequin de terre et statues repr6-
sentent les attenuations du sacrifice reel d'une vierge vivante.
Aucun texte hi6roglyphique ne d6crit ce sacrifice de la ( fiance
du Nil ); mais des allusions A ces rites apparaissent dans la


1. THuVENOT, Relation d'un Voyage au Levant, p. 301.
2. Rameau d'Or, p. 352.
3. LUMBROSO, L'Egitto al Tempo dei Graeci e\ dei Romani, p. 5; PA-
LANQUE, Le Nil aux temps pharaoniques, p. 85. SAVARY, Lettres sur r'Egypte,
Chap. XIV.







LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE


vieille litterature religieuse et dans un conte populaire : on y
voit que le Nil est un male qui convoite les femmes. Aux textes
des Pyramides, on d6crit la joie ml6e de terreur qui saisit les
riverains au debut de la crue :
( Ils tremblent, ceux qui voient le Nil Hapi quand il bat ses
vagues ) ( 1151).... ( Osiris, c'est le premier flot de la crue... c'est
un male qui enl6ve les femmes a leurs maris, et qui les emmene
au lieu qui lui plait, quand son coeur se prend de d6sir ) ( 507)1.
Au Conte des Deux Freres, on relieve ce trait : le fleuve bat ses
vagues et effraie la femme de Bataou, qui s'enfuit; il la pour-
suit et crie : ( Je veux m'emparer d'elle! ). Le Nil se content,
toutefois, de capture une boucle de ses cheveux2. Dans ]a stele
pseudo-historique du roi Zeser, ofi il est question des moyens
de rem6dier a la s6cheresse, on rappelle que le Nil court (( comme
un male vers les femmes )).
Le Papyrus Harris nous a montre l'attenuation de ce rite
au moyen des statues. Pourtant, pendant des retours passagers
SP'anarchie, les antiques coutumes pouvaient resurgir dans
toute leur atrocity. Si l'on en croit' Maqrizi, dans les temps trou-
bl6s qui precedent la conquete arabe, on avait remis en honneur
le vieil usage de jeter une jeune fille au Nil. Apres 640, le
khalife Amrou s'y opposa, mais le Nil marqua son mecontente-
ment, et la crue ne se produisit pas4. Une sedition eclata; pour
l'apaiser, Amrou reprit le rite pharaonique de jeter au fleuve
une priere kcrite; le Nil obeit et envoya docilement la crue, en
r6ponse a lordre magique".

1. Pyramide du roi Ounas (environ 2540 av. J.-C.). Nous citons 1'6dition
Sethe.
2. Nouvel Empire th6bain, vers 1300. Pap. d'Orbiney, pl. X. Voir G.
MASPERO, Contes, p. 13-14.
3. Redaction de basse 6poque; PALANQUE, 1. C., p. 26.
4. LUMBRoso, L'Egitto al Tempo dei Graeci et dei Romani, p. 5.
5. PALANQUE, Le Nil, p. 82. Les f&tes du Nil sont observes encore aujour-
d'hui, mais elles ont perdu tout caractere original et on ne perce plus de digue.
En remontant dans le passe, on constate la persistence de la tradition. Bona-
parte, lors de 1'Exp6dition d'Egypte, pr6sida les c6r6monies, en grande pompe.
Pour la p6riode arabe et turque, Cf. PALANQUE, 1. c., p. 80 et sq. Pour 1'Empire
Romain, G. LEFEBVRE a relev6 dans le temple d'Ach6ris (Tehneh, Moyenne
Egypte) ude s6rie d'inscriptions grecques nommant les pretres charges de faire







LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE


III


LES PROCIDbS RELIGIEUX : LE SACRIFICE DU DIEU


Les pratiques magiques pour commander A la nature, tout
en restant dans les usages, ne suffisent'plus, cependant, aux Egyp-
tiens, des P'poque memphite. A ce moment d'une civilisation
deja tres raffinee, l'Egypte illustre parfaitement la theorie
general pr6sent6e par Frazer :
( Les hommes ont compris, la r6flexion, que les alternances
de 1'6t et de hiverr, du printemps et de lautomne, ne rcsul-
talent aucunement de leurs rites magiques, mais qu'une cause
plus profonde op6rait derriere ces decors mouvants de la Nature.
Is se figurerent alors que le developpement, ou le d6perissement,
des veg6taux, la naissance, ou la mort, des creatures 6taient les
effects de la force croissante ou d6croissante d'6tres divins, de
dieux et de dresses qui, venant au monde, se mariaient, enfan-
taient et mouraient, tout comme les hommes.
C'1tait substituer une explication religieuse aux explica-
tions magiques. Mais :
a tout en attribuant le cycle des alternances annuelles aux
mutations correspondantes que subissaient leurs divinites, les
hommes continuerent a se dire qu'en pratiquant certain rites
magiques, ils arriveraient a seconder le dieu, source de vie, dans
sa lutte centre la mort, et qu'il pourrait ainsi ranimer ses forces
chancelantes, voire le ressusciter ).1

les ceremonies et de surveiller la crue du Nil, de 285 A 345 apres J.-C., entire
le 3 et le 16 aofit, au moment of ( l'eau nouvelle, bienfaisante et fecondante
avec son limon fertile, monte jusqu'au temple o, c'est-a-dire dans le nilometre
du temple. La date tres precise de cette fete indique qu'il s'agit de ce qu'on
appelle encore aujourd'hui la c fete de la plenitude du Nil > (ouefa el bahr)
ou la a perc6e de la digue 3. (G. LEFEBVRE, La Fete du Nil & Ach6ris, extrait du
Bulletin Archdologique d'Alexandrie, n0 18, 1921.)
1. Rameau d'Or, p. 305.




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LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE 15

Les Egyptiens croyaient que chaque force de la nature 6tait
animee par un dieu, don't la vie et la mort expliquaient le renou-
veau et le d6p6rissement periodiques de l'Univers. Ainsi, les
dieux etaient soumis A la mort. Cela d6coule des textes hiiro-
glyphiques les plus anciens. La mort, pour tous les 6tres, dieux
compris, 6taient, les Egyptiens le savaient bien, la contre-partie
de toute vie; quand ils essayaient de se repr6senter les temps
ant6rieurs a la creation du monde, ils disaient que c'etait au
temps primordial, ( avant qu'il existat le ciel, qu'il existat la
terre, avant que fussent enfantes les dieux, avant qu'il existat
la mort )1. Comme partout, l'homme, en Egypte, s'est figure les
dieux a sa resemblance. Consequence de cet anthropomor-
phisme, tout dieu nalt, devient adulte, puis vieillit et meurt. On
se representait le soleil a l'aube, comme un enfant; a midi,
comme un homme fait, et le soir, comme un vieillard courb6,
s'appuyant sur une canne, laissant tomber la salive de sa bouche
tremblante2. Aussi les calendriers des temples comm6morent, par
des fetes, les dates de la naissance des dieux et de leurs fun6-
railles. On savait qu'Heliopolis possedait le cadavre d'Atoum;
Thinis, celui d'Onouris; et Mend&s, la momie d'Osiris8. Un dieu
du ciel, Horus l'ain, avait Wt6 mis en morceaux; la tate d'Isis
avait et6 couple; et Seth-Typhon avait connu la mort, apres
avoir lui-m8me d6pec6 Osiris.
Cette calamity de la mort, comment la rendre supportable
et compatible avec la puissance infinie pret6e a la divinity? Par
la demonstration que le dieu ne meurt que pour renaitre. Les
dieux des astres, don't l'apparition et la disparition au firma-
ment 6taient anxieusement surveillees, en fournissaient la
preuve visible : pour ne citer que l'astre-roi, n'est-il pas d'exp6-
rience quotidienne que, s'il meurt chaque soir a P'occident, il
renait chaque matin a l'orient? Aussi, tout etre divin etait-il
compare au soleil dans sa naissance et sa mort quotidiennes.

1. Pyr. 1446.
2. G. MASPERO, Histoire, I, p. 89, 161.
3. De Iside, 21. G. MASPERO, Histoire, I, p. 111, n. 2; p. 116. Cf. A. MoRET.
Rituel du Culte Divin, p. 221.







LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE


Pourtant, ce qui interessait les homes, c'6tait moins la cons-
tatation du fait, que l'explication int6ress6e qu'ils en tiraient,
pour resoudre, A leur advantage, Pl'nigme de la mort. Dans toute
la nature, les ph6nomenes altern6s de croissance et de d6clin,
de reproduction et de destruction, correspondaient, dans l'esprit
des Egyptiens, A la naissance, aux marriages feconds, A la mort,
A la renaissance des dieux. Si le dieu meurt, c'en est fait de la
vie universelle, mais si le dieu renait, tout doit renaitre avec
lui. Le dieu qui meurt int6ressait done les hommes surtout en
tant que dieu qui doit renaitre. Des lons, le devoir des hommes
s'impose clairement : il faut, et il suffit, qu'ils aident les dieux
& bien supporter '6preuve de la mort quotidienne, ou p6riodi-
que, et qu'ils contribuent, de tous leurs efforts, A les faire re-
naitre. En cela consistera, pour une grande part, le culte que
les Egyptiens rendront & leurs dieux.
La magie vient ici au secours du culte : Frazer nous en
donne mille examples.
( En magie, on tient pour vrai qu'il suffit d'un simple simu-
lacre de l'effet desir6 pour, infailliblement, produire cet effet.
Les c6r6monies du culte doivent done donner la represen-
tation de ce que l'on souhaite pour le dieu. Ce sont des drames,
oi ]'on figure, par example, l'union feconde des dieux et dresses
de la fertility, la mort desolante de l'un, sinon des deux con-
joints, enfin la radieuse resurrection de l'un ou de l'autre1. )
Par l'effet de la magie sympathique, non seulement les dieux
en cause, mais la nature entire, et surtout les hommes, b6n6fi-
cieront de l'appui d6cisif pret6 par la creature A ses createurs.
En meme temps que la resurrection du dieu, on facilitera la
renaissance du printemps, ou la resurrection des hommes morts.
Telle est la loi gen6rale.

Suivant la situation g6ographique des divers peuples, cette
loi pr6sente des applications varies, adapt6es aux conditions
du pays et des hommes. (( Dans la zone temp6r6e, note Sir James,
les plus frappants de tous les changements qu'amenent les sai-


1. Rameau d'Or, p. 305.







LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE


sons et qui affectent, comme des presages, l'existence des
homes, sont ceux qui se rapportent a la v6g6tation.
( L'influence des saisons sur les animaux, si grande soit-
elle, ne se manifeste pas de facon aussi 6vidente. D'oOi il suit que
dans les drames magiques, joues dans le but de chasser Plhiver
et de ramener le printemps, on insisted sur la vegetation; arbres
et plants l'emportent sur les bWtes et les oiseaux. C'est dans les
pays riverains de la MWditerran~e orientale que ces rites ont etA
le plus r6pandus et c6lbr6s. Sous les noms d'Osiris, Tammouz,
Adonis, Atys, les peuples de l'Egypte et de 'Asie occidentale
representaient le d6p6rissement et le renouveau annuels de la
vie et, en particulier, de la vie veg6tale, en les personnifiant par
un dieu qui meurt et qui renaft chaque ann6e. ))1
Nous voici au cceur de notre sujet. Examinons comment
textes et scenes figures des monuments egyptiens r6pondent a
cette interpretation du mythe osirien.


A. La Passion d'Osiris, dieu agraire


Osiris est un personnage complex, ( aux noms multiples, et
don't la nature est myst6rieuse ), disent les Egyptiens. Au
11 siecle de notre ere, Plutarque, 4.000 ans apres le temps ou
naquit le mythe, tache d'en faire Pex6gese, de discerner le v6ri-
table visage du dieu sous ses masques accumul6s et successifs.
( Pour les uns, nous dit-il, Osiris est le Nil qui s'unit avec
Isis, la terre; pour d'autres, il est la lune, principle d'humidit6 et
de f6condation. ) Plutarque pense, non sans raison, que chacune
de ces explications est fausse isol6ment, si elle pretend contenir
tout le sens du personnage osirien, mais qu'il y a dans chacune
une part de v6rit6. Par contre, il repousse comme absurde
celle-ci :
a On dit qu'Osiris est enseveli quand on cache la semence


1. Rameau d'Or, p. 305.







LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE


dans la terre et qu'il retourne A la vie, se montre de nouveau
lorsque les germes commencent A pousser. )1
Or, c'est dans cette hypothese dedaign~e que Sir James
Frazer a discern le caractere dominant d'Osiris.
Diodore et Plutarque2 nous ont appris Pessentiel de la 16-
gende anthropomorphique : Osiris fut un roi bienfaisant, qui
r6vela aux hommes la culture du b16, de lorge, de la vigne, et les
arracha P'anthropophagie, en leur donnant comme nourriture
le pain, et comme boisson, le vin et la biere. A l'Pge de 28 ans,
Osiris tomba dans un guet-apens, o' P'attira son frere Seth; mis
a mort, son corps fut jete au Nil, qui 'emporta en M6diterranee,
don't le flot le poussa jusqu'i Byblos. C'est IA que sa femme Isis le
retrouva, cach6 dans les branches d'un arbrisseau, l'erica, qui
avait pouss6 sur son cercueil. Ramen6 en Egypte, le cercueil fut,
Spar malheur, d6couvert par Seth, qui, dans sa haine impie, coupa
en 14 (ou 16) morceaux le corps sacr6. Isis se mit en qu6te, cher-
Scha, trouva3 les membres que Seth avait disperses; A measure
Squ'elle retrouvait une parties du corps, elle la faisait mettre en
terre, lui levant sur place une s6pulture, si bien que 14, ou
16 villes d'Egypte se vantaient de poss6der le tombeau d'Osiris.
Cependant, Horus, fils posthume d'Osiris, fut elev6 par Isis pour
venger son pere; Horus arracha a Seth P'hritage de PEgypte,
et Osiris rev6cut ainsi, triomphant, en son fils. D'autre part,
Isis avait invent ( le remede qui donne l'immortalite )4; grande
magicienne, elle avait su faire du cadavre d'Osiris un dieu
immortel.
Tous ces traits, don't seuls Diodore et Plutarque nous don-
nent un expos coherent, sont tres anciens. Aux textes des Pyra
mides de la Vy dynastie, puis dans les Hymnes Osiris de la
XVIII dynastie, ils se retrouvent 6pars, mais complete".

1. De Iside, 65-70.
2. DIODORE, I, 14; De Iside, 12 sq. Cf. A. MORET, Le Nil et la Civilisation
Egyptienne, p. 100.
/. 3. Termes rituels des textes 6gyptiens.
4. DIODORE, I, 25.
5. Le Nil et la Clvilisation Egyptienne, p. 95-96.







LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTB


Voyons comment Frazer les interprete et y discerne, sous
les episodes anthropomorphiques, un dieu de la v6g6tation.
Chez tous les peuples, dans tous les temps, les traits du
culte agraire sont les suivants : Moissonner, c'est couper a la
faucille l'esprit du ble, cache dans une gerbe. Separer le grain
de la paille, sous les coups des flaux, ou, comme cela se fait en
Egypte, par les pieds des troupeaux, et trier les grains an moyen
de vans, c'est d6membrer, couper en morceaux son corps. Semer le
grain, c'est mettre en terre, ensevelir des fragments du dieu,
pour fertilizer les champs. Mais le dieu renaltra avec le blW ou les
pousses nouvelles. La moisson est une mise A mort. Semailles et
s6pulture se confondent. Germination signifie resurrection.
En est-il de meme en Egypte? Pour le savoir, Sir James se
demand a quel moment de l'annce le paysan egyptien fetait
Osiris. ( La date & laquelle on fete une divinity fournit souvent
une indication precieuse sur sa veritable nature... Si ces fetes ont
lieu A Pl'poque des semailles du ble, ou A celle de la moisson,
nous en inferons que la divinity personnifie la terre ou le b16. >
Interrogeons done, avec Sir James, les traditions des auteurs
classiques, et voyons si les monuments 6gyptiens les confirment.


B. Rites de la Moisson

Diodore (I, 25) rapporte ( une pratique fort ancienne, encore
en usage en Egypte n, au moment of il l'a visit6e verss 60 av.
J.-C.). Il rappelle qu' Osiris inventa la culture des fruits de la
terre et qu'Isis avait decouvert Iusage du bl6 et de 'orge )); aussi
a pour consacrer le souvenir de cette decouverte... au moment de
la moisson, les premiers epis sont donnes en offrande : alors les
homes se frappent la poitrine et se lamentent en invoquant
Isis ))2
Mais, se demand Frazer, pourquoi le paysan 6gyptien,
au lieu de se rejouir comme il est d'usage pour la moisson, donne-

1. Rameau d'or, p. 350.
2. Rameau d'Or, p. 353, 404. Atys et Osiris, p. 74-76.







LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE


t-il des signes de deuil? Et pourquoi, en Phenicie aussi, les mois-
sonneurs chantent-ils, A ce moment, des airs plaintiffs? Ne serait-
ce point qu'ils doivent dissimuler leur joie naturelle sous une
douleur de convention? Un dieu, 'esprit du bl, est mis en mor-
ceaux sons les dents de leurs faucilles, ou demembr6 sur Paire,


FIG. 1. Rams6s III coupe la gerbe qui est offerte, avec un taureau blanc,
au dieu Min (M6dinet Habou. Cf. MystHres Egyptiens, p. 8 et 236).


et foul par les sabots de leurs troupeaux. Sir James Frazer
retrouve cent examples de ces Lamentations sur le Vieil Homme
on sur la Vieille Femme, ainsi qu'on appelle 'Esprit du ble qui
habite dans la gerbe1.
Si lon recherche une confirmation du texte de Diodore dans
les scenes de moisson, si frequemment representees dans les tom-
beaux 6gyptiens, au premier aspect on sera dUcu. Les tableaux
of P'on voit les 6quipes de paysans couper Porge, ou le blW, A la


1. Couper le bl a la faucille est un acte rituel, mentionn6 aux Pyramides,
pour la preparation de 'offrande ( 657). Parfois le roi en personnel s'en charge,
de meme que nous le verrons fossoyers la terre (infra, p. 33, n. 1).







LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE


faucille, confectionner des tas de gerbes, diriger les bceufs, les
anes, les moutons et les pores, qui pi6tineront les epis sur l'aire,
nettoyer les grains a la balayette, au van, au tamis, faire, avec
la paille, des meules (en forme de pyramides tronqu6es), sem-
blent, a premiere vue, d6pourvus de toute allusion a un Esprit
de la v6getation. De courts 16gendes, gravees au-dessus des tra-
vailleurs, d6finissent les travaux, ou conservent des fragments
de conversation, en style populaire, 6nigmatique. Peut-etre, dans
ces textes concis et de sens difficile, qui procedent souvent par
interrogations, y a-t-il autre chose que des plaisanteries de
paysans; mais cela reste obscure Cependant quelques traits
assez significatifs doivent Atre notes.
Au milieu des moissonneurs qui manient la faucille, se tient
un joueur de flfte, qui souffle dans son instrument (fig. 2); un des





FIG. 2 e^
^-P'"i" M' ..i.

AI,

i I \ ^ ',I '


FIG. 2. Le chant de la moisson accompagne par la flite
(Tombeau de Ti, d'apres Montet, 1. c. pl. XVI).
Cf. t. de Menna, FL. PETRIE, Arts et Metiers, fig. 70.

paysans met sa faucille sous son bras, lui fait face et chante,
en faisant des gestes2. Nous ignorons ce qu'il chante, mais ( cela.
est tr&s beau ), dit un assistant. Rien n'indique que l'air, on la

1. Sur ces tableaux et leurs 16gendes, voir P. MONTET, Les Scenes de la
Vie Privoe dans les Tombeaux Egyptiens de I'Ancien Empire (1925), p. 199-229.
2. P. MONTET, 1.C., p. 201-202, pl. XVI, tombeau de Ti (V dyn.).







LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE


chanson, soient gais ou animus; le flitiste et le chanteur ont des
faces rigides et compassees. Serait-ce un chant de lamentation?
L'hypothese est plausible, a cause du t6moignage de Diodore1.
Sir James Frazer pourrait trouver, dans cette scene, une confir-
mation des coutumes que rapporte Diodore. En dehors des ta-
bleaux sp6ciaux de concerts et de danses, aucune autre scene
agricole ou de m6tier, ne fait intervenir un flftiste2. Par centre,
les auteurs classiques, d'H6rodote a Tibulle, nous disent qu'en
Egypte un joueur de flute ouvrait la march aux corteges des
fetes de Dionysos-Osiris; ils nomment la flufte (( invention d'Osi-
ris ))3. Or, nous verrons plus loin qu'A la saison ( sym&trique
des semailles, il est attest que le paysan 6gyptien ( pleure
encore Osiris, en exhalant sa plainte dans la flitte rustique, que
constitute un roseau (p. 33).
Cette plainte est-elle le fameux chant funebre en usage en
Ph6nicie4, a Chypre, ailleurs encore, sous des noms divers, et
que les Grecs designaient par Linos? ( Les Egyptiens 'appel-
lent Mandros, dit Herodote, et ( il semble qu'ils l'aient toujours
Schant6 )). Brugsch a tent6 d'expliquer Manrv44 par Maa n /I
per.k, mots qui constituent l'incipit d'un chant funebre d'Isis et
et Nephthys sur Osiris6. Ces mots signifient : ( Viens vers ta
Smaison ; tout le morceau po6tique est bati sur ce theme. Sir
James Frazer accepted cette hypothese et lui donne quelque vrai-
semblance en notant que la phrase : a Viens dans ta maison )
se rencontre souvent dans les lamentations en l'honneur du'dieu


1. Confirm par FIRMICUS MATERNUS, qui demand aux Egyptiens : Cur
plangitis fruges terrae et crescentia lugetis semina? (De errore profanarum reli-
gionum, II, 7.)
2. Cela resort des scenes 6tudiBes par MONTET, 1. c., p. 194, 202, 356.
3. HARODOTE, II, 48; TIBULLE, ap. HOPFNER, Fontes religions aegyptiacae,
p. 148, cf. pp. 167, 355.
4. Aux fetes d'Adonis, le lamento, qui deplore la mort du dieu de la v6g&-
tation, est accompagn6 par la flfte; (cf. G. GLOTZ, Revue des Etudes Grecques,
XXXIII, no 152 (1920), p. 206.
5. HnRODOTE, II, 79. Cf. A. WIEDEMANN, Herodotes; zweites Buch, p. 336.
6. J. de HORRAK, Les Lamentations d'Isls et de Nephthys. Cf. A. MORET,
Rois et Dieux d'Egypte, p. 89.







LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE


agraire qui meurt. Chez les Indiens Cherokees, ( on garde tou-
jours intact un sentier, depuis le champ jusqu'a la maison ), pour
que 'esprit du blW, qu'ils appellent la Vieille Femme, (( pt 6tre
encourage a rester dans la maison et n'aille pas se promener ail-
leurs ))1.
D'autres traits d'un culte agraire antique se relevent cg
'et 1A.
Aux fetes de Min2,-dieu de Pl'nergie virile, ador6 au Rames-
s6um et dans le grand temple de Medinet Habou (Ramses II
et III), le 1" Pakhons (1" mois de l'Pt) comme ( dieu du terri-
toire (tep hespt) ), et ( fertilisateur des champs, prodicteur des
i coltes l, le roi, en presence des statues de ses ancetres, cou-
pait rituellement une gerbe de blW avec une faucille d'or (fig. 1),
la d6diait a son pore Min, et faisait amener, en procession, un
taureau blanc, coiff6 de plumes (osiriennes), probablement pour
le sacrifier3. A la fin de la c6remonie, on lachait quatre oies qui
volaient aux quatre coins du monde pour dire aux dieux du Sud,
Nord, Est, Ouest, qu'Horus, fils d'Isis, avait pris la couronne (et
que le Pharaon regnant avait fait de meme). Telle qu'elle est
figure, sous la XIX' dynastie4, la fete a un caractere ( royal )
(f6te Sed); nul doute, cependant, qu'A l'origine, elle ne fft surtout
un ( drame sacr6 ), un (( mystere )) de la mise a mort de 1'Esprit
du bl1 et de la fecondit, sous les espkces de la gerbe et du taureau.
L'6pisode final montrait que 1'Esprit du bl6 se reincarnait dans
un successeur vigoureux; l'avenement d'Horus (et du roi) signifie
la resurrection annuelle, dans la nature, du dieu de la fecondite5.


1. Rameau d'Or, p. 353, 404.
2. Textes et tableaux dans LEPSIUS, Denkmiler, II, 163 et 212-213. Voir
la description detaill6e et la traduction des textes conserves dans G. DARESSY,
Notice explicative de Medinet Habou (Caire, 1897), p. 121 et suivantes. Le rite
est c6~lbr6 a l'occasion de la fete Sed du roi.
3. Le taureau est Pimage vivante d'Osiris (De Iside, 39,20); Osiris est fr6.
quemment appel6 le c taureau de 1'Occident > dans les textes hi6roglyphiques,
et identifl6 a au taureau, grande victim (sma our). > Cf. DIODORE, I, 21.
4. A Esneh, 1'empereur Caracalla est figure coupant rituellement la gerbe
(LEPSIUs, Denkm., IV, 102).
5. Cf. A. MORET, Du Caractere Religieux de la RoyautN Pharaonique, p. 104.







LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE


Dans les tombeaux, ce tableau n'apparait pas, le culte popu-
laire 6tant plus simple en manifestations1; mais un episode
rustique de la fete des moissons (jusqu'ici m6connu) est conserve


FIG. 3. Halage des Stat sur traineaux
(BISSING, Tombeau de Gemnikai, II, pl. IX).

dans quelques mastabas de 1'Ancien Empire. Parmi les offrandes,
fruits, fleurs, b6tail, venus des champs, qui d6filent pour le
d6funt, figurent des simulacres (2, 3 ou 4),hal6s sur des traineaux,
par les pretres du culte fun6raire (hemou ka). La forme de ces
singuliers objets, quand elle est stylis6e, 6voque celle d'un reci-
pient haut et mince, qu'on a qualifi6 de vase, jarre, etc. Ce r6ci-
pient (parfois muni d'un couvercle, orn6 de fleurs sur les c8t6s
(fig. 4) semble etre un grenier portatif, un moule en bois (?),

1. Pour toutes les operations agricoles, voir le tableau tres complete qu'en
a donn6 M" F. HARTMANN, L'Agriculture dans l'Ancienne Egypte.







LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE


qu'on dressait dans les champs, pour y jeter les gerbes, avec des
fourches. Le mole remplacerait la meule de gerbes, don't il
rappelle la forme stylis6e (fig. 4 a 8).













FIG. 4. Grenier portatif (T. de Ti, d'apres Montet, 1. c., pl. XVIII).

Sur d'autres reliefs, lI oi les contours sont simplifies, le
recipient evoque la forme de la gerbe de lin, au moment of les
cueilleurs l'arrachent (fig. 6). Ailleurs, les gerbes, droites ou
renvers6es, qui coiffent la deesse du grain Neprjt, ou qu'on pr6-
sente a la d6esse des moissons Renout, donnent les prototypes de
cet objet appel la stat1.
Or, telle la corn-maiden du folk-lore, la stat apparait d6guis6e
en mannequin; sa parties sup6rieure forme tote, par6e de 2, 3 ou 4
plumes caract6ristiques d'Osiris sous sa forme la plus ancienne,
celle d'Anzti, f6tiche de Busiris2; sur sa poitrine se croisent les
bandelettes des divinit6s emmaillot6es, momifi6es; deux bande-
lettes tombent des epaules, comme des bras; sur la base, on dis-
tingue les rayures d'autres liens. On pare et on emmaillote de i
meme fagon le trone d'arbre zed, auitre f6tiche d'Osiris. La comipa-
raison des deux simulacres suffirait a d6montrer (fig. 9-10) que le
recipient, gerbe, on meule, est aussi un simulacre du dieu agraire.

1. G. MASPERO, Histoire, I, p. 82 et 120 (figures).
2. Cf. Le Nil et la Civilisation igyptienne, p. 90.








LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE


FIG. 5. Stat sur traineau, servant d'offrandes'
(Ancien Empire, LEPSIUs, Denkm., II, 35).


FIG. 6. Cueillette des gerbes de lin; compare la gerbe et la stat
(T. de Hetepet; L. KLEBS, 1. c., p. 54).


1. Au tombeau deMera, il y a des magasins pour les stat, accessoires dn
culte fun6raire (G. DARESSY, 1. c., p. 555).







LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE


P 1I91Fr
(^- n~- nn^ ji,


FIo. 7. D6fi16 de la stat hale pour servir d'offrande
(t. de TepemAnkh, L. KLEBS, 1. c., p. 43).


FIG. 8. Les servants du Ka font d6filer les stat
(DAVIEs, T. de Phtahhetep, II, pl. XXII).








LA MISE A MORT DU IIEU EN EGYPTE


FIG. 9. La stat,
f6tiche coiff6 de
plumes et ceint
de bandelettes
(BISSING, Gem-
nikai, II, pl.
XI). Cf. la corn.
maiden, fig. 18.


FIG. 10. Le zed
d'Osiris, coiff6
de plumes,
ceint de bande-
lettes, figure
avec t te et
bras (A. Wiede-
mann, Sarg der
Saltenzeit z u
Bonn, ap. Bon.
Jahrb. XXX, pi.
IV).


Notons que, dans les tombeaux, les servants du ka halent ces
simulacres sur traineaux quand ils amanent au d6funt les offran-
des alimentaires1; dans les temples, les rois et les pretres tirent
et consacrent les mAmes recipients, couronnes de plumes, par-


FIG. 11. La mert stat consacr6e par le roi a Amon-Min
(Louqsor, XVIIIP dyn. d'apr6s Gayet, fig. 48 (58), et une photographic).


1. A ce sujet, voir la bibliographies dans Luise KLEBS, Die Reliefs des alten
Reaches, pp. 42-43, sous la rubrique Opferschlitten, et les textes dans P. MONTET,
1. c., p. 388. Mn' KLEBS voit dans l'objet un grand vase A fruits; F. voN BIssING







LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE


devant les dieux genurateurs, tels qu'Amon et Min2. Done, au
nombre des offrandes rituelles, on compete le simulacre du dieu
qui f6conde les champs.
Quel est le nom de ce singulier objet? Les legendes des
tableaux sont r6ticentes; elles emploient des p6riphrases comee
il arrive aussi pour designer Osiris). Sous l'Ancien Empire, on
6crit d'ordinaire : (( faire defiler le traineau pour l'offrande fun&-
raire )) ou ( les trainers trainent ce qui est trained ) (sta.t), les
mots en italiques s'appliquent au simulacre. Depuis le Nouvel
Empire, au lieu de sta.t, ou avant ce mot, on lit mer.t, pluriel
merout. Or, mert signifie l'aimee, la cherie, c'est le nom que lon
donne a Pl'pouse on A la ( fiancee )), mert stat serait ( la ch6rie
trainee ).
Qu'on se rappelle la fiance du Nil ) parfois repr6sent6e,
jusqu'I nos jours, par une meule de terre, couronn6e d'orge ou de
bl1 (voir p. 12 et 'appendice).
II est tout a fait vraisemblable que le simulacre est une per-
sonnification de esprit du grain qui se cache dans la premiere,
ou la derniere gerbe du champ moissonne. Frazer a donn6 cent
examples de cas analogues, oui l'on fait, avec une gerbe, une pou-
p6e, par6e de fleurs, de plumes, d'oripeaux; on l'appelle la
( vieille o, mais aussi la ( vierge ), la ( fiance ), la ( marine 8;
c'est elle qu'on met a mort en coupant la gerbe. Sur les murs des
tombeaux 6gyptiens, les merout figureraient, dans les corteges

remarque que ce Fruchtgebinde, qu'il attribue A une Erntefest, est voisin des
scenes de mesurage des grains, DARESSY a not6 (T. de Mera, p. 555) que la forme
rappelle celle des greniers.
2. FR. VON BISSING, Gemnikai, II, p. 31, a relev6 tous les examples de pr6-
sentation, ou de consecration des merout sta.t, dans les temples. Le recipient y
prend parfois la forme de coffrets plus petits et moins hauts que dans les tom-
beaux de l'ancien empire; mais a Louqsor, le temple de la XVIII" dyn. donne
encore la forme haute, que nous avons reproduite par notre fig. 11, d'apres une
photographic. Pour le nom mert, Bissing l'interprete d'apres a mer lier > d'oi :
Biindel. Or, le d6terminatif du lien, n6cessaire avec ce sens, manque partout. Le
sens normal de mert est < ch6rie, aim6e ,. Comparez merj a ch6ri ,, 6pith6te
du berger osirien (infra, p. 35, n. 5), et l'arouseh ( fiancee 2 des fellahs actuels
(soir appendice).
3. Rameau d'Or, p. 386-389. Au Japon, il y a encore aujourd'hui des fetes
ou des danseuses, vetues d'6pis, figurent des gerbes anim6es. (A. MORET, Mysteres
egyptiens, p. 237 et pl. VIII.)







LA MISE A MORT DU DIEU EN 1GYPTE


d'offrandes, un divin temoin de la fertility agricole, sous forme
d'Esprit sacrifi6 et mort, puisqu'il est emmaillot6 de bandelettes
funeraires.
Enfin, remarquons que dans les tombeaux de 1'Ancien Empire,
a 'endroit meme o Pon bAtit les meules de gerbes, on dressait
souvent de petits autels charges de vases d'eau et de pains, of-
frandes rituelles A une divinity'. Nul doute qu'il s'agisse ici d'un
sacrifice rustique aux divinites agraires, qu'on mettait a mort
a la moisson, mais avec toutes les former polies de l'affliction et
de Padoration.
De meme, les bouchers qui d6pecent les victims animals
envoient un morceau, en offrande pour la stat, A Plofficiant
(kherheb) du culte funeraire2. La gerbe recoit done au culte (voir
appendice).
Ainsi, d'une part, la stat pour les offrandes peut figure
a ces premiers 4pis donn6s au temps de la moisson a don't parole
Diodore (supra, p. 19), offrande des pr6mices de la moisson (tep
shemou) cite dans les contracts Mais, d'autre part, la stat est
le simulacre de l'esprit du grain, don't la mise a mort 6tait un
rite pr6paratoire aux semailles : ( le champ (ou le nome) vit; on
a fait les stat; tu laboures lorge, tu laboures le bl6... )4. On peut
se demander si le ( trainage de la ch6rie train6e ) n'6voque pas,
encore, l'expulsion hors du champ de esprit agraire mort, qui
doit, chaque ann6e, laisser place vide pour l'esprit du grain nou-
veau? Rappelons qu'aux fun6railles humaines on traine vers la
n6cropole, sur un traineau pareil, les d6funts et le tikenou6.
Quoi qu'il en soit, la stat ou mert, gerbe ou meule, semble

1. LEPSIUS, Denkmaler, II, 80 a; Marie MOGENSEN, Mastaba de Ny Carlsberg,
p. 24. Aucune inscription ne d6finit ces autels (MONTET, 1. c. p. 228). Dans les
tombeaux du Nouvel Empire thebain, on voit les paysans d6poser des offrandes
devant la d6esse serpent Renout ou devant le sycomore (Nout, Osiris.). Cf. MAS-
PERO, Histoire, I, p. 120-121.
2. BIssINo, Gemnikai, II, p. 30.
3. F. LI. Griffith, Siut, 1. 279, 309.
4. Pyramides, 2.069-70.
5. Rameau d'or, p. 288-96, 540, 575: au temps de la moisson, ou du
carnaval, on expulse la mort, figure par une gerbe, ou un mannequin.
6. Mystfres 9gyptiens, p. 42 h 50.







LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE


une personification de l'esprit du grain, qu'Osiris, d&s l'Ancien
Empire, a usurpee et paree de ses attributes.

C. Les larmes d'Isis et la Crue.
Reste A expliquer pourquoi, selon Diodore, les paysans 6vo-
quaient Isis au moment de la moisson. Isis peut etre consid6ree
come (( la Vieille )), la forme feminine de l'Esprit du blW; mais
il y a une autre interpretation que Frazer utilise judicieusement.
En Egypte, la moisson se fait d'avril 'a mai. C'est le moment oil
le Nil diminue peu a pen dans son lit, semble rentrer sous terre,
abandonnant ses rives, d6laissant les canaux et les champs. Le
fleuve parait mourir, comme morte est la moisson. Pourtant, quel-
ques semaines apres, l'Ptoile d'Isis, la brillante Sothis (le Chien
de la Canicule) se montre au ciel, A l'aube, vers le 15 juin. Ce signe
announce le debut de la crue (qui est aussi le d6but de l'ann6e fixe
ou religieuse). ( Sothis ramene l'annee ) dit on aux Pyramides1 :
cette nuit-la est ( la nuit de la grande crue, sortie de la grande
d6esse (Isis)2. )) Une goutte tombe du ciel, ( en cette nuit de la
descent des eaux )3! C'Etait le signal d'une grande f6te :aujour-
d'hui encore, le calendrier copte, au 18 juin, c6l6bre la a nuit de
la goutte ) (leilet en noqta); les Grecs de l'6poque ptol6maique
appelaient ces pan6gyries (( les fetes du Nil)) NsX)im.'
Or, la solution de cette 6nigme est donn6e par Pausanias5 :
((Les Egyptiens disent qu'Isis pleure Osiris quand le fleuve com-
mence A croitre; et quand il inonde les champs, ils disent que ce
sont les larmes d'Isis. )
Par consequent, le deuil, au temps des moissons, se manifesto
par deux episodes : 10 Les paysans se lamentent, se frappent et
invoquent Isis; 20 Isis pleure, et de ces pleurs nalt la crue, qui
ramene la resurrection du Nil et de la vegetation.
(( Si Osiris, dit Frazer, etait un Esprit du blW, rien ne saurait

1. 477.
2. 265.
3. Cf. LIEBLEIN, ap. Recueil de Travaux, XXII, p. 73.
4. KREBS, Aegyptische Zeitschrift, 1877, p. 101.
5. De Phocicis, X, 323.







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Atre plus natural que de le pleurer A la St-Jean. Or, a cette 6poque,
la moisson etait passee, les champs d6nud6s, le fleuve tres bas; la
vie 6tait suspendue, le dieu du ble etait mort. C'est alors que ceux
qui voyaient des esprits divins dans toutes les operations de la na-
ture, pouvaient, en effet, attribuer la crue du fleuve sacr6 aux
pleurs verses par la deesse, a la mort de son 6poux. ))
Done, conclut Frazer, ( la clef des mysteres d'Osiris nous est
fournie par le cri melancolique des moissonneurs egyptiens. Jus-
qu'a l'6poque romaine, on a pu l'entendre retentir dans les
champs; il annoncait la mort de PEsprit du ble, prototype rus-
tique d'Osiris. 2

D. Rites des Semailles.

Un autre moment cardinal du culte populaire d'Osiris tombe
au temps des semailles. En Egypte, elles ont lieu en automne,
(au mois d'Athyr), quand les eaux de la crue commencent a se
retire, laissant les terres molles, faciles a fagonner par la main,
le hoyau ou la charrue. Plutarque s'etonne que cette mise en terre
de la semence prenne le caractere d'un rite solennel et melanco-
lique, aussi bien chez les Grecs que chez les Egyptiens :
( On les voit gratter la terre de leurs mains et lentasser
A nouveau sur le trou, dans l'espoir mal assure que ce qu'ils d6po-
sent dans le sol puisse mfirir un jour. Ils agissent ainsi a beau-
coups d'egards, comme ceux qui enterrent et pleurent un mort. ))3
Les rites funebres des semailles consacrent, some toute,
lenterrement des grains, la mise en terre du dieu agraire. Fir-
main Maternus demand aux Egyptiens : ( Pourquoi vous lamen-
tez-vous sur les fruits de la terre 'et pleurez-vous les semences qui
croissent? ))4 Ce chr6tien oublie la description biblique : ( Ceux
qui sement avec larmes moissonneront avec chants d'allegresse;
celui qui march en pleurant, quand il porte la semence, revient
avec all6gresse, quand il porte ses gerbes. )x

1. Rameau d'Or, p. 351.
2. Ibid. p. 420.
3. De Iside, 70.
4. De errore profanarum religionum, II, 7.
5. Psaume CXXVI, 5. Cf. Atys et Osiris, p. 73.







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Les monuments 6gyptiens confirment-ils cette interpretation?
Nous croyons possible de d6montrer que le paysan egyptien
croyait qu'en se livrant au travail de fossoyer la terre avec le
hoyau (khebes ta), il pr6parait la tombe de l'Esprit des grains,
Osiris; en recouvrant les semences de terre, au moyen de la char-
rue (ska itou = labourer les grains), ou par le pietinement des
troupeaux, il mettait en terre Osiris.
Dans un tombeau de la IIP dynastie1, un semeur jette les
grains a la vole sur les champs oui la charrue, attelee de bceufs,
passe ensuite pour recouvrir la semence de terre; or le semeur,
fait exceptionnel, porte sur la tote une couronne de fleurs2; cela
fait supposed qu'il attache A ce qu'il fait le sens d'un rite sacr6.
D'ordinaire, des bergers poussent un troupeau de moutons
(Ancien Empire) ou des pourceaux (XVIII" dyn.) sur la terre en-
semencee. H6rodote, qui a vu la scene3, dit que les pourceaux font
p6n6trer les grains dans la terre, en les foulant sous leurs pieds.
Y a-t-il quelque apparence que les bergers aient conscience,
A ce moment, que leurs bAtes poussent en terre 1'Esprit des grains,
Osiris?
Une formule, de r6daction ancienne, retrouv6e sur une stele
de l'Ppoque saite, latteste formellement. On prie les passants de
ne pas oublier la m6moire du mort osirien, qui est dans le tom-
beau, et on leur rappelle le rite populaire pour Osiris : ( N'avez-
vous pas vu le berger du b6tail, quand il march? II a trouv6 un
roseau sur le chemin; il pleure, dans sa gorge, celui pour lequel
les homes fossoient la terre (khebes ta), celui que les dieux
enfanteront, alors que ceux-ci (les hommes) out cess6 de travailler


1. PETRIE, Medum, pl. 18; MONTET, 1. c. p. 185.
A l'6poque pr6thinite, on voit le roi Scorpion, hoyau en main, fos-
soyant la terre, tandis qu'un assistant va semer le grain (Mystfres egyptiens,
pl. V, p. 182). Aux Pyramides, les rites de fossoyer la terre et de semer sont attes-
tes, pour preparer 'offrande du pain ( 1.046, 1.082, 1.388, 760).
2. P. MONTET, 1. c. p. 185.
3. II, 14; I'emploi des pourceaux (animaux typhoniens) pour cet acte
avait d'abord paru suspect, mais un tableau d'une tombe th6baine, vers 1500,
d6crit la scene: NEWBERRY-SPIEGELBERG, Report on some excavations in the
Theban Necropolis, pl. 13.







LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE


(de labourer?). )) Les 6diteurs de ce texte en out bien vu le sens :
le berger pleure le dieu de la v6g6tation, Osiris, et il joue de
tristes melodies sur sa rustique flite de roseau1. Nous voyons la
le pendant du tableau de la moisson (voir p. 21) oft le fl-tiste,
ml16 aux moissonneurs, deplore la mise a mort des epis.
D'ailleurs, nous possedons une de ces chansons des bergers
qui poussent leurs betes, soit sur les champs humides qu'on vient
d'ensemencer, soit sur laire de terre battue, of tour a tour mou-
tons et pourceaux enterrent, ou d6piquent ]es grains. Il y est fait
une allusion directed a un berger qui vient de 1'Occident, la region
funeraire :
< Le berger est dans l'eau avec les poissons.
II parole avec le silure; il &change des saluts avec l'oxyrhynque.
Occidentl D'oi vient le berger? (C'est un) berger d'Occident.










FIG. 12. La chanson des bergers (tombeau de Ti).

Le sens est obscur. Les commentateurs n'y discernent qu'un
couplet de chanson rustique, une plaisanterie de paysan. On ne
voit guere, cependant, pourquoi le berger est ( dans leau ) et dia-
logue avec des poissons, attend qu'un champ, meme irrigu6, au
moment du pi6tinement du grain par les troupeaux, est d6jA
( sorti de leau ))2 et, de toute facon, vide de poissons. D'autre
part, des deux tableaux of la chanson apparalt, Pun est une scene

1. Max BURCHARDT et G. R(EDER, Ein Altertiimelnder Grabstein der Spdtzeit,
ap. Zeitschrift f. Eg. Spr., t. 55, p. 55.
2. Voir le Conte des deux Frbres (MASPERO, Contes populaires, p. 5 : a Une
fois, a la saison du labourage, son grand-fr6re lui dit: < Pr6pare-nous notre
attelage pour nous mettre A labourer, car la terre est sortie de 'eau... : Cf.
HARODOTE, II, 14.







LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE


de d6piquage des grains sur 'aire. M. Montet remarque avec rai-
son : ( C'est sur une aire jonch6e d'1pis bien sees qu'6volue leur
troupeau et ils (les bergers) n'auront pas 'occasion d'y changer
des civilites avec les h6tes des marais. ) En effet; mais ces diffi-
cult6s disparaissent, si Pon suppose que le berger don't on parole,
c'est le Berger type, le dieu qui manie la crosse des pasteurs et
le fouet des bouviers, Osiris-Anzti. Lui, c'est bien le dieu jete au
Nil par Seth, qui est dans l eau', le ( noye de la premiere fois )
(mehi)2. Ses rapports avec les poissons sont attests par la litt6-
rature populaire : lorsque Osiris, d6coup6 en morceaux, fut jete
au Nil, ( ses parties naturelles furent d6vorees par le 16pidote, le
phagre et 'oxyrhynque ), selon Plutarque3; au Conte des Deux
Freres, on nous dit que le phallus de Bataou-Osiris fut aval6 par
le silure (ndr)4; n'existe-t-il pas, en base Egypte, un nome du si-
lure, oft la capital, Mendes, abritait un Belier, Ame d'Osiris (ba
neb Zedt)? Une allusion isolee pourrait sembler negligeable; ce
faisceau d'allusions ne peut etre fortuit. Le Berger d'Occident,
que chantent les bergers humans, au moment rituel de la mise
A mort, on du khebes ta, est celui qu'on appelle ( le dieu qui pr&-
side A P'Occident )), Osiris Khentamenti5.

E. Fecondation de la terre par des statues

Ce qu'on attendait de Pensevelissement d'Osiris, an jour du
khebes ta, c'6tait la f6condation des terres ot l'on d6posait le
grain. Le corps du dieu agissait come un charme (qui assurait
par magie sympathique, la croissance des semences. Il existe beau-
coup de pays of P'on enterre dans les champs une effigie du dieu

1. Pyr. 507, 589, 1.018.
2. Pyr. 388.
3. De Iside, 18.
4. MASPERO, Contes, p. 10; le ( clarias >, selon C1. GAILLARD, cite par
MONTET, p. 23. Une autre tradition reservait plutot ce rble profanateur 1'oxy-
rhynque (De Iside, 7, 18), qui, selon ELIEN, De Nat. anim., X, 46, serait n6 des
blessures d'Osiris.
5. M. MONTET (p. 191) cite le debut d'une autre chanson de bergers : O
Bergerl Oh est le ch6ri... (II est) dans... Le mot merj ( ch6ri, aim6 > convien-
drait dans un lamento sur le dieu agraire. La stat s'appelle aussi ( ch6rie :
mert (p. 29).







LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE


agraire. En Egypte aussi, le rite existait. Cette scene du culte rus-
tique n'est repr6sent6e nulle part dans les tableaux agricoles des
tombeaux 6gyptiens; mais, dans le culte official des temples, elle
6tait jou6e r6ellement. Plutarque apporte ici un t6moignage
precis.
C'est le 17 Athyr, selon Plutarque, qu'Osiris fut tue; aussi,
les Egyptiens c66lbraient-ils des rites funebres les quatre jours
suivants (qui, dans lann6e alexandrine, correspondent aux 14 A
/ 17 novembre). A ce moment, qui est celui des semailles, on jouait
N. | un Mystere ( sous forme de drame ), qui rappelait quelques sc&-
g nes de la mort, et pr6parait la resurrection du dieu. Le 19 Athyr,
V Y^ if des pretres se rendaient vers la mer, portant une chasse contenant
^ao un coffret d'or. Ils versaient de 'eau fraiche dans ce coffret : la-
* dessus, des spectateurs poussaient un cri, indiquant qu'Osiris
S tait retrouve. Puis, ils modelaient, avec de la terre, m6lang6e
l t .d'6pices et d'encens, une petite statue, ayant la forme d'un crois.
sant de lune, qu'on rev6tait d'une robe et de parures'. Cette statue,
/ si vraimen't elle 6tait en forme de croissant, 6voquait, par la for-
1 me de la nouvelle lune, le renouvellement, la renaissance attendue
pour Osiris'.
En some, deux rites out W6t 6voqu6s : 1 Fabrication d'une
statue en terre et matieres diverse; 2 F6condation de cette
statue par de 'eau.
On pourrait suspecter ces temoignagnes A cause de leur date
recente; ils sont, cependant, d'antiques survivances d'une tradi-
tion plusieurs fois mill6naire. Les textes des Pyramides nous
renseignent, non par r6cit continue, mais par allusions r6ticentes,
sur le drame sacr6 ( de la premiere fois ), lorsque Osiris Sepi,
c'est-A-dire (( en morceaux ), fut d6membr6 par Seth. La premiere
scene du ( drame ) comporte bien la fabrication d'un ( corps 6ter-
nel ) pour Osiris. On nous montre Isis en pleurs se livrant & une
quete funebre, recherchant, trouvant les morceaux du cadavre di-
vin. 1 Elle rassemble les membres disjecta et, par les rites de la
momification, cr6e un corps indestructible, ofi l'Ame d'Osiris trou-

1. De Iside, 39. II est plus probable que le a croissant de lune est une
interpretation fautive de la silhouette arqube d'une statuette momiforme.







LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE


vera un asile. Grace aux resources de la magie imitatrice, on
rend a cette momie, les movements de la vie, on simple 1'ouver-
ture de la bouche, des yeux, des oreilles, et le jeu des bras et des
jambes. 20 Horus, fils d'Isis, vengeur d'Osiris, ( fait naltre ), c'est-
a-dire module des statues; l'ame d'Osiris pourra (( entrer dans ces
corps de bois, de pierre, de m6tal oft elle sera en s6curite, car les
hommes entoureront ces (( images vivantes d'Osiris a d'un culte
pieux et d'une protection efficace'.
Les statues d'Osiris, ainsi model6es, vivaient dans les tem-
ples. Mais d'autres images du dieu servaient a des rites pour fer-
tiliser les terres.
Plutarque nous a d6crit une statuette en terre, qui 6tait ferti-
lisee par leau du Nil. Ailleurs2, il raconte comment (( Isis, lors-
qu'elle parcourut 1'Egypte entire pour retrouver les lambeaux
d'Osiris d6membr6, fit enterrer, dans chaque province, le morceau
du corps divin (retrouv6 en ces lieux) ), peut-etre encastr6 dans
une statue, qui figurait le corps au complete. Les temples ptol6-
maiques nous ont conserve, en effet, les listes des provinces qui
poss6daient les divers lambeaux d'Osiris. Il n'est pas douteux,
comme le pense Frazer, que la presence de ces reliques se rap-
porte a un procede magique pour fertilizer le sol.
Dans un petit temple d'Osiris, encore intact, sur le toit du
grand temple d'Hathor, A Dend6rah, est grav6 un rituel illustr6
des fttes ckl6brees pour Osiris3 au mois de Khoiak, c'est-A-dire

1. A. MORET, Le Nil et la Civilisation fgyptienne, pp. 103, 197, 446. Cette
a entree de l'Ame > dans les statues, ne serait-ce pas une tradition primitive don't
FRAZEI a montr6 1'universelle application et 1'extreme importance? On fait sortir
1'Ame d'un corps, qui est menace, pour I'abriter dans un autre corps, ou dans
un lieu quelconque (Rameau d'Or, p. 622, sq.). Rien ne pourra plus tuer le cada-
vre, puisque le principle de sa vie ne peut y etre atteint. Dans le Conte des Deux
Freres, le h6ros du conte, Bataou, (un des noms de 1'Osiris primitif), enchante
son propre cocur, le place dans la fleur d'un sapin, ou il reste en s6curit6, tant
qu'on ne connait pas la cachette. Pareillement, l'Ame d'Osiris peut devenir ext6-
rieure A son corps et resider dans une statue imp6rissable, que la magie rendait
vivante. (Le Rameau d'Or, p. 628; cf. BURCHARDT, Das Herz der Bata, ap. Zeits-
chrift fiir agyptische Sprache, t. 50 (1912), p. .118.)
2. De Iside, 18.
3. V. LORET, Les Fetes d'Osiris au mois de Khoiak, ap. Recueil de Tra-
vaux, t. III, p. 43 sq.; t. IV, p. 21 sq., t. V, p. 85 sq. Le texte est divis6 en para-
graphes, auxquels nous renvoyons. Cf. Miss MURRAY, The Osireion, p. 27.







LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE


en automne, quand on fossoyait ja terre ,(khebes ta) pour les se-
mailles. Les rites s'6chelonnaient du 12 au 30 Khoiak; ils debu-
tent par la confection de petites statues, faites de sable et terre
v6g6tale; on y semait grains d'orge et de b16, m6lang6s d'encens et
de pierres rares. Ces statues representent : 1 Les 14 morceaux
d'Osiris (sepi) d6membr6 par Seth. On les enterre suivant le
rite decrit par Plutarque1. On fabrique ces statues dans les 14
villes2 qui possedent un lambeau d'Osiris. 20 Une statue complete
d'Osiris Khentamenti, en forme de momie couronnee8. Elle repre-
sente le dieu complete, mais th6oriquement encore d6membr6.
3 Une statue de Sokaris4, en forme de momie, qui figure le
dieu apres. la reconstitution definitive, obtenue par Isis et Horus.
Que fait-on de ces statues? Les rites varient selon les villes,
mais aboutissent a des r6sultats identiques. En Abydos, et dans
la plupart des villes, les statues ensemencees sont emmaillotees
(qeris) selon les rites fuhibres. On les introduit dans une cuve
de pierre, probablement remplie de terre, qu'on arrose avec de
l'eau. La cuve est appelee ( terrain (hesept) de Khentamenti );
ce nom rappelle le ( jardin d'Adonis ) ( 14). Plus tard, les sta-
tues sont portees au temple de Sokaris, puis mises en terre
(sma-ta) dans la n6cropole, le jour of 1'on fossoie les champs5.
A Sais, les rites differaient, mais nous sont mal connus6. A
Busiris, apres une procession nocturne, A la lueur des lampes7,
(le 22 Khoiak), on d6posait la statue d'Osiris Khentamenti, avant
de lenterrer, du 24 au 30 Khoiak, pendant 7 jours, sur des bran-
ches de sycomore (1'arbre de la deesse Nout, mere d'Osiris) : ( on
fait cela pour les 7 jours qu'Osiris passe dans le venture de sa mere
Nout, enceinte de lui. Un jour est pour un mois; les sycomores
sont pour Nout. ))s Apres quoi, on enterrait Osiris Khentamenti

1. 1-13.
2. Parfois 16 villes ( 13).
3. 14-15.
4. 33.
5. 18
6. 32.
7. II est probable que c'est la f&te d6crite par HBrodote i Sais (II, 62).
8. 88.







LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE


dans la necropole. La statue de Sokaris 6tait mise dans un tom-
beau ombrag6 d'arbres, le jour du khebes ta'. II semble, bien que
cela n'apparaisse pas tres clairement, qu'on enterrait les statues
de l'an precedent2, et que celles de lannee en course etaient conser-
v6es dans des tombeaux.
SDe toute facon, le point culminant des rites est le dernier
jour, 30 Khoiak, fete du fossoyage de la terre x) (khebes ta);
c'est alors que les statues sont, les unes ( mises en terre )) dans
]a necropole, les autres d6pos6es sous des arbres, dans un tom-
beau, en chacune des 14 ou 16 villes qui possedent un lambeau
du corps sacr6. Or, ce jour, apres lecture du ( rituel pour fertili-
ser la champagne ) (srwd sekhet), on laboure une piece de terre,
appel6e ( champ d'Osiris V (jht siris), qui measure environ i
50 metres carr6s3. On y plante orge, 6peautre, lin, qui germeront
et donneront des grains et des fils a tisser; c'est avec la pate de
ces grains et ces fils qu'on modelera les statues d6crites, qu'on
tissera les 6toffes don't on les habille4. Il est possible que ( ce
champ d'Osiris ) soit aussi un champ ( t6moin ), of la germina-
tion des cer6ales et du lin attestera la resurrection du dieu, et
la fertilisation de l'Egypte ensemencee par ses lambeaux.
Beaucoup de choses nous echappent dans le texte prolixe,
d'autant plus que ces rites etaient simultan6ment c6l6bres dans
16 nomes, avec des variantes qui h'&claircissent pas le problem.
Du moins, Pidee essentielle est claire : Brugsch y avait dejh
reconnu un rite de Jardin d'Osiris (analogue a celui des Jardins
d'Adonis') et Frazer en a d6gag6 nettement la conception d'en-
semble. A Philam, les bas-reliefs qui accompagnent les textes osi-
riens montrent le cadavre d'Osiris etendu sur sa couche funebre;
un pretre larrose et, du corps ensemenc6, montent 28 tiges nou-
velles6. A Denderah, c'est un arbre entier qui sort du corps divin.


1. 34.
2. 18, 92, pour KHENTAMENTI.
3. 56 A 60.
4. 59-61.
5. H. BRUGSCH, Das Osiris Mysterium von Tentyra (Zeitschrift f. AEg. Spr.,
1881, p. 77); cf. Die Adonisklage und das Linoslied (Berlin, 1852).
6. Rois et Dieux d'Egypte, p. 101.
6







LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE


Ces tableaux attestaient lefficacite des rites
a Nous pouvons comprendre maintenant pourquoi les pr6-
tres enterraient des effigies d'Osiris, faites de terre et de blW.
Quand on reprenait ces effigies h la fin de lann6e, ou & un inter-
valle plus court, on trouvait que le bl1 avait pouss6 du corps
d'Osiris, et on saluait 1h la cause de la croissance des recoltes1. >
< Ainsi, le dieu du ble faisait sortir le bl1 de lui-meme, il
donnait son corps pour nourrir le people; il mourait pour que le
people pit vivre ). En effet, les hymnes h Osiris disent en
propres terms:
a Tu es le pere et la mere des homes; ils vivent de ton
souffle; ils mangent la chair de ton corps. >2



IV

CE QUE LES DIEUX ET LES HOMMES ATTENDENT
DU SACRIFICE DIVIN

Ce n'est pas seulement A la veg6tation que va le profit du
sacrifice d'Osiris. L'utilit6 du rite agraire s'Rtend A toutes les
creatures. Ii nous reste a montrer comment, en Egypte, les dieux
en ben6ficient et les homes y participent.
Parlons d'abord des dieux. Le culte journalier des dieux
se c6l6brait, selon les memes rites, dans tous les temples de
PEgypte, du moins, a partir du Nouvel Empire th6bain : nous
le savons par les rituels graves sur les murs des temples, ou
6crits sur papyrus. Or, ces rites reproduisent, entire autres
choses, le scenario du drame de la mort et de la resurrection
d'Osiris. Le dieu, quel que soit son nom, est cens6 avoir subi le
d6membrement; on commence done par rassembler ses os et ses
chairs; on reconstitue ce corps, comme on la fait pour Osiris,
on en forme une momie, ceinte de bandelettes, ointe de fards et
d'huile, pare de sceptres et d'ornements osiriens. L'ame est con-

1. Rameau d'Or, p. 357.
2. Ostracon du Caire, Zeitschrift f. Xg. Spr., 1900, p. 30-33.







LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE


fide A ce corps 6ternel, ou aux statues, comme pour Osiris; les
memes rites magiques ouvrent la bouche, les oreilles, les yeux, et
remettent en movement les membres des statues. Osiris est done
devenu le prototype du dieu; tout etre divin est ador6 selon le
rituel osirien'. Pourquoi? Parce que la mort osirienne est le pre-
lude necessaire de la resurrection; celle-ci a Wte obtenue, pour
Osiris, d'une maniere si certain, par des rites d'une efficacit6 si
demontr6e, qu'on a jug6 inutile de chercher mieux. Le ( dieu qui
meurt ) est devenu le module oblige de tout dieu. La mort 6tait
A ce point inseparable de lid6e de divinity qu'a l'Ppoque the-
baine, un papyrus (dit des Signes), retrouv6e Tanis par Petrie et
Griffith2, donne la definition suivante du signe neter, c'est-h-dire
du dieu : ( il est emmaillote ) ou ( il est enseveli ). (iw.f qeris.)
Le dieu est donc figure comme un mort, mais un mort ressuscit6
tel qu'Osiris.
Pour les homes, il en fut de meme. Ils s'appliquerent le
remede qui donne l'immortalit6, invent par Isis :
( Isis ne voulut pas que les combats, les souffrances qu'elle
avait endures et tant de traits de sagesse et de courage fussent
ensevelis dans loubli et le silence. La deesse Isis institua done
des Mysteres (r~xeroi) tres saints qui devaient etre des images, des
representations et des scenes mimes des souffrances d'alors,
pour servir de lemons de pi6et et de consolation pour les hommes
et les femmes qui passeraient par les memes epreuves. n3
Qu'est-ce a dire, sinon que la Passion d'Osiris a montre aux
hommes comment ils peuvent se sauver de la mort, a l'exemple
des dieux? L'histoire social de 'Egypte nous fait assister aux
luttes des Egyptiens avides d'obtenir pour eux-mmmes ces pro-
messes de resurrection. Au d6but de l'Ancien Empire, le roi seul,
et la famille royale, sont initi6s aux rites osiriens et beneficient
de la resurrection; eux seuls vont au ciel apres la mort. De regne
en regne, pretres et nobles arrachent aux ( royaux ) le privilege
de la bonne mort; quelque temps avant 2000, une revolution

1. Rituel du Culte divin en Egypte, p. 32-34.
2. Voir A. MORET, Le Nil, p. 455.
3. De Iside, 27.







LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE


social bouleverse l'Egypte; la plebe d6truit pour un temps la
royaute, surprend les secrets de la famille royale, connait les
mysteres des rites osiriens; tout homme du people aspire d6sor-
mais A parvenir, apr&s la mort, ( a la. condition des dieux ), et
veut participer aux droits religieux, qui 6taient jusque-lh le
monopole d'une elite. Apres l'an 2000, que voyons-nous en effet?
Tout Egyptien pratique les rites qui front de lui un Osiris apres
la mort. Les rois cel~brent alors, en grande pompe, a Abydos, les
Mysteres d'Osiris; le people joue son role dans le drame sacr6
qui reproduit le regne de l'Etre-Bon, le meurtre criminal suivi
d'une resurrection triomphante, bref les episodes de la Passion
d'Osiris, dieu du bl, patron de la bonne mort. Le culte d'Osiris
s'est g6neralise; tous les homes esperent revivre dans l'au-
del'1. Mais quelle preuve apporte-t-on que cette resurrection est
effectuee? Ouvrez les tombes populaires du Moyen et du Nouvel
Empire : vous y trouverez des statuettes en terre v6g6tale, sembe
de grains de blW; elles repr6sentent Osiris et tout homme d6funt
que maintenant on nomme (( Osiris ). Dans les tombes des grands
personnages, on rencontre les memes t6moignages, plus luxueux,
mais non pas plus efficaces. Sur une natte de roseaux, une toile
est tendue, portant, tracee A l'encre noire, une silhouette'd'Osiris,
couch sur le c6t6 gauche, de grandeur naturelle. La surface de
cette figure a e6t couverte de terreau, dans lequel on a sem6 des
grains d'orge. Les grains ont germ6; on a tondu les pousses
lorsqu'elles ont atteint une longueur d'environ 8 centimetres. On
a obtenu ainsi un tapis verdoyant en forme d'Osiris2. Aussi vrai
qu'Osiris ressuscite sous cet aspect v6g6tal, aussi vrai tout mort,
qui a recu les memes rites, reverdira et renaitra comme le dieu :
(( Ainsi, de la mort et de la resurrection de leur grand
dieu, les Egyptiens tiraient, non seulement aide et nourriture,
dans cette vie, mais aussi leur espoir d'une vie eternelle, par
del la tombe. ))


1. Le Nil et la civilisation ggyptienne, p. 292 sq.
2. Voir A. MORET, Rois et Dieux d'Egypte, p. 99 et 102, pl. XI.
3. Rameau d'Or, p. 357.







LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE


Nourriture et f6condit6, promesse d'eternite, tel etait Pap-
port du ( dieu qui meurt h la nature et lPhumanit6.


V

VARIANTES DU THEME :
ANIMAUX-DIEUX, IIOMMES, ROIS MIS A MORT

Le theme du dieu qui meurt offre encore d'autres variantes.
Une des plus int6ressantes est celle qui presente la mort non plus
comme une necessity n6faste et abominable, mais comme un moyen
souverain de sauvegarder la sante et la fecondit6 des etres vi-
vants, la fertility du sol et de la v6g6tation. Dans ce cas, il ne
s'agit plus a proprement parler de mort subie, mais de mise e
mort rituelle. L'homme a discipline la mort et sait s'en servir
pour des fins utiles.
De la sant6, ou de la vigueur des grands dieux de la nature
dependent celles de l'homme et de lunivers. En Egypte, si le
Soleil perdait de son eclat et de sa chaleur, si le Nil venait a dimi-
nuer ou donner une crue insuffisante, tout languissait, tout 6tait
menace de mort. Les hommes rendent done les dieux responsables
des d6faillances de la nature, mais,' comme il est difficile d'at-
teindre le Soleil lui-meme ou le Nil, on leur substitute des repr&-
sentants sur terre. Ce sont parfois des statues, mais plut6t des
hommes vivants ou des animaux, parce que la surveillance et
la contrainte des hommes s'exercent plus facilement sur ceux-ci,
representants sur terre de la divinity.
Sir James Frazer a r6uni de nombreux examples de ces
croyances chez les peuples divers de tous les temps; des ani-
maux, des hommes, mais surtout des rois, sont choisis pour
representer les dieux de la nature parmi les humans; de leur
vie et de leur sante d6coulera la prosperity de tous les 8tres
vivants. Cependant, ces animaux, ou ces hommes, census divins,
n'echappent ni la maladie, ni aux accidents, ni a la vieillesse, ni
surtout a la mort. Aussi les homes, leurs sujets, prennent-ils
vis-a-vis d'eux des precautions rigoureuses. De la, les tabous qui




A







LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE


s'exercent sur la nourriture et les conditions de vie des Atres
sacres; de lA, surtout, une coutume fort r6pandue et que Frazer
a lumineusement expliquee : la mise a mort rituelle des animaux
et des hommes divins, A partir d'un age d6termin6, lorsqu'on
suppose, ou qu'on constate, que leur vigueur, leur f6condite est
en d6faut, parce qu'elle a subi les atteintes du temps.
L'Egypte offre-t-elle des examples de ces coutumes primi-
tives? Cela paralt vraisemblable en ce qui concern les animaux;
cela rest hypoth6tique en ce qui concern les rois.

A. Animaux divins.
Plutarque rapporte ceci : lorsque Isis parcourut PEgypte
entire pour retrouver les lambeaux d'Osiris d6membr6, elle
fit mettre en terre, dans chaque province, le lambeau retrouv6
du corps divin. Cet ensevelissement regional, nous l'avons vu,
est un des rites qui fertilisent la terre. Mais, selon Diodore,
Isis demand aux pretres d'adorer, en meme temps qu'Osi-
ris, quelques-uns des animaux qui ont aide le dieu dans
les travaux de 'agriculture'. De lA le culte des taureaux a
Memphis, H6liopolis et Hermonthis, du belier a Elephantine
et a Thebes; on les appelle les ( images vivantes ), on les
repr6sentants, ( les h&rauts, les interprktes ) des dieux parmi
les hommes; le culte s'en est perp6tu6 depuis l'Ppoque thinite
(d'apr&s la pierre de Palerme et Manethon), jusqu', P1'poque
romaine. Les mieux connus sont les taureaux Apis, don't Mariette
a retrouv6 la n6cropole au Serapeum; A la basse epoque, on les
d6nomme Osiris-Apis; ils concentrent en eux les vertus efficaces
des deux puissants dieux de la nature, souvent confondus en un
seul : le Nil HApi et Osiris.
Les Apis formaient comme une dynastie d'animaux-rois; on
les appelait ( Majest )) ; on les sacrait en grande pompe; on leur
rendait les honneurs dus aux dieux et aux rois; ils se succe-
daient, sans interruption, mais non de pere en fils. D'une part,
les pretres choisissaient les futurs Apis au course d'une recherche


1. DIODORE, I, 21, 5-11; IV, 6, 3. Cf. STRABON, XVII, I, 23.







LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE


dans toute l'Egypte (qui rappelle la quete d'Osiris), et les recon-
naissaient & certaines marques; la royaut6 d'Apis 6tait done en
quelque sorte elective. D'autre part, elle 6tait temporaire. Selon
Plutarque, Pline et Solin, les Apis ne devaient pas vivre au delay
d'un temps d6termin6; ceux d'entre eux qui atteignaient vingt-
cinq ans 6taient mis A mort par noyade, dans une piscine sacre'.
Or, la mort par noyade 6tait sainte entire toutes, en souvenir
d'Osiris jet6 au fleuve, le ( noye de la premiere fois ). Le profes-
seur Griffith a prouv6 qu'on accordait aux noyes du Nil un
respect superstitieux et comme un caractere sacred Sur la r6alit'
meme de la mise A mort rituelle d'Apis A date fixe, au temps oi
nous pouvons le v6rifier, c'est-a-dire a la fin de la p6riode the-
baine, les opinions sont partagees. Deux stWles du Serapeum'
nous donnent la date de la mort de deux Apis; elles sont de
l'an 26; ( ce jour-ld, on a conduit la Majeste d'Apis au Kebhou
(peut-etre la piscine sacr6e don't parole Plutarque, peut-6tre terme
vague d6signant la necropole); apres le Kebhou, Apis est admis
dans la ( sacristie des embaumeurs ). Il n'est pas impossible
que le chiffre 26 s'explique par 25 ans de regne, plus l'annee de
vie du jeune taureau avant son intronisation. Quoi qu'il en soit,
Apis 6tait momifie3, du moins partiellement, tel qu'Osiris; ses
fundrailles mettaient en deuil l'Egypte entire, come si c'etait
Osiris, qu'on ensevelissait avec le taureau. Du fait qu'aucune
momie d'Apis n'a et6 retrouv6e au complete dans les sarcophages,
mais seulement des portions de cadavre, Sir James Frazer deduit
que le corps d'Apis pouvait avoir td6, au moins partiellement,
d6membr6 et mang6 en communion rituelle. Aucun texte egyptien
ne corrobore jusqu'ici cette assertion. Si elle se verifiait, Apis evo-
querait Osiris, sous tous ses aspects : Osiris dieu des laboureurs,
mis en morceaux qui fertilisent la terre, et sacrifif pour nourrir
les hommes de sa chair.

1. E. CHASSINAT, La Mise & mort rituelle d'Apis, ap. Recueil de Travaux,
t. 38, p. 33.
2. Zeitschrift f. xg. Spr., t. 46, p. 132.
3. Le rituel de cet embaumement d'Apis a 6t6 rbcemment public par
SPIEGELBERG, ap. Zeitschrift f. Xg. Spr., t. 50, p. 1.




1







LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE


La mise a mort rituelle d'Apis s'explique encore pour une
autre raison, que Plutarque suggere seulement, mais a laquelle
Frazer a donn6 une force demonstrative singuliere :
( Lorsqu'il survient une chaleur excessive et pernicieuse,
qui produit des epid6mies ou d'autres calamities extraordinaires,
les pretres choisissent quelques-uns des animaux sacr6s, et, les
emmenant avec le plus grand secret dans un lieu obscur, ils
cherchent d'abord h les effrayer par des menaces; si le mal con-
tinue, ils les 6gorgent et les offrent en sacrifice, soit pour punir
le mauvais g6nie, soit pour une des plus grandes expiations qu'ils
puissent faire. ))1
Ainsi, les animaux sacr6s de lEgypte passaient pour res-
ponsables de la sant6 publique et de la fertility du sol, compro-
mise par les 6pid6mies ou la secheresse excessive. Sir James
Frazer dBduit d'exemples similaires que le sacrifice normal
d'animaux sacr6s, en temps de catastrophes, signifie qu'on se
d6barrasse pieusement de protecteurs, ou de fertilisateurs, don't
le pouvoir efficace est surprise en defaut. Quant a la mise h mort
rituelle, a date fixe, elle indique qu'on veut epargner au taureau
la faiblesse et l'Ppuisement de l'hge, et sauver, en meme temps,
la nature et les homes des consequences funestes de cette s6ni-
lite. Mieux vaut, d'ailleurs, recueillir l'hme avant la d6ch6ance
physique complete, et la transmettre encore vivace a un succes-
seur tout jeune et vigoureux.
Un autre example de la mise a mort periodique d'un animal
sacr6 en Egypte nous est rapport par H6rodote (II, 42) : ((A
Thebes, tous les ans, a la fete d'Amon, on sacrifice un b6lier, ani-
mal sacr6 du dieu th6bain : de la peau de l'animal, on revet la
statue du dieu. Cela fait, les pretres se frappent eux-memes de
coups, en signe de deuil, A cause de la mort du belier; enfin, ils
lenterrent dans une tombe sacr6e. ) D'apres Sir James Frazer,
on tuait le b6lier, non par sacrifice h Amon, mais comme 6tant le
dieu lui-meme : son identity avec la bate resort du fait qu'on
revet son image de la peau du b6lier tu6 (Rameau d'Or, p. 471).


1. De Iside, 73.







LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE


Amon est, en effet, un dieu de l'nergie virile, un dieu f6conda-
teur. Pourquoi le tuait-on chaque ann6e sous forme de b6lier?
C'1tait peut-etre parce qu'en immolant le dieu en pleine vigueur,
on le faisait revivre dans un autre plus jeune, encore en posses-
sion de toute son 6nergie et d'une ardeur intacte. Fertility des
champs, vigueur et fecondit6 de la race humaine, voila les fruits
attendus d'un tel sacrifice. Les hommes tiennent pour response.
bles les dieux agraires, soit en personnel, soit sous forme d'animal.

B. Hommes et rois sacrifice

Parfois, c'est aussi sous la forme d'un homme que le dieu
est sacrifi6. La victim humaine peut Atre choisie parmi des pri-
sonniers de guerre, des strangers, des esclaves, ou meme parmi
les nationaux. Manethon1 raconte que les Egyptiens brfilaient les
hommes aux cheveux roux et repandaient leurs cendres au moyen
de vans, comme s'il s'agissait de banner des grains de bl. Si,
come nous le supposons, ces sacrifices humans avaient pour
objet de faire pousser les recoltes (le vannage des cendres semble
l'indiquer), le choix des victims A cheveux roux s'expliquerait
comme mieux propres A figure 1'Esprit du blW, mis A mort, ou
vann6, sous l'aspect des grains roux et dores de la moisson2.
Mais c'est aussi l'homme par excellence, le roi qui peut etre
mis en cause comme agent de la fertility universelle. Il ne s'agit
pas ici d'une responsabilit6 morale, tell que tout roi, ancien ou
moderne, conscient de ses devoirs, soucieux des interets de son
royaume, peut assumer; nous parlons d'une responsabilit6 mat6-
rielle et personnelle, qui engage parfois la vie du roi.
La th6orie a et6 ainsi formul6e par Frazer, en conclusion
d'une quantity d'observations :
( Les peuples primitifs croient souvent que leur s6curit6 et

1. Cit6 dans De Iside, 73.
S2. Rameau d'Or, p. 360. (II faut noter que le roux, le rouge est la couleur
de Seth-Typhon, le meurtrier d'Osiris). Frazer retrouve aussi dans la 16gende de
Busiris, pretendu roi d'Egypte, qui sacriflait tous les strangers pour pr6venir
1'6chec des crues ou recoltes (OVIDE, Ars Amat., 647), le rappel d'une coutume
qui substituait a 1'esprit du Nil ou du bl6 massacre Osiris mort une victim
humaine (Rameau d'Or, p. 419).
7







LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE


celle du monde entier dependent de la vie d'un de ces hommes-
dieux qui incarnent, a leurs yeux, la divinity. Mais rien n'emp8-
chera lhomme-dieu de mourir, de vieillir et de mourir... Le dan-
ger est terrible, car si le course de la nature depend de la vie de
lhomme-dieu, quelles catastrophes ne se produiront-elles pas
lorsqu'il mourra! Il n'y a qu'un moyen de d6tourner le p6ril :
c'est de tuer l'homme-dieu aussit6t qu'apparaissent les premiers
sympt6mes de son affaiblissement, et de transf6rer son ame dans
un corps plus solide, par example dans le corps d'un successeur
vigoureux... )1
Retrouvons-nous en Egypte quelque trace de cette barbare
et tragique coutume? Il existait quelque obscure tradition sur la
dech6ance possible des rois, car Ammien Marcellin en dit quel-
ques mots, & propos des rois barbares de la Germanie. (( En Ger-
manie, le roi, suivant une vieille coutume, dolt abandonner le
pouvoir et quitter le tr6ne, si, pendant son existence, la fortune
de la guerre tr6buche, si la terre refuse labondance des mois-
sons, comme en pareil cas, les Egyptiens en usent avec leurs
souverains. ) 2
On pourrait rapprocher de ce texte : la tradition biblique,
qui impute au Pharaon de Joseph ou de Moise, les sept annees de
famine et les dix places d'Egypte; en outre, les 16gendes de Mane-
thon sur les rois Amenophis et Bocchoris, jugs responsables de
la sant6 publique lors d'une epidemie de peste (Bocchoris fut
brfit6 vif). Toutefois, ces cas restent exceptionnels; U1s n'ont
qu'une valeur de vague tradition et n'ont plus le sens pr6cis des
meurtres rituels, ouf le roi serait le ( dieu qui meurt )). Pourtant,
ce sacrifice sauvage 6tait encore en usage, nous disent Diodore
et Strabon, dans la haute vall6e du Nil, au pays de Merod, aux
derniers temps de la civilisation egyptienne :
( A Mero6, les pretres exercent l'autorite la plus absolue,
puisqu'ils peuvent, si Pid6e leur vient & P'esprit, d6pecher au roi
un message et lui ordonner de mourir... Ils d6clarent que c'est
la volont6 des dieux... ils font entendre encore d'autres raisons...

1. Rameau d'Or, trad. STIrBEL et TOUTAIN, II, p. 13-14.
2. AMMIEN MARCELLIN, XXVIII, 15, 14,







LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE


d'apres les vieilles traditions... Mais, sous le regne de Ptol6-
mee II, le roi des Ethiopiens, ErgamBne, 6lev6 ia 1'cole de la
Grace et instruit dans la philosophie, osa, le premier, braver ces
pr6juges. II massacre tous les pretres, et, apres avoir aboli une
coutume absurde, il gouverna le pays selon sa volont6. ))
Strabon (XVII, II, 3) nous confirm que les pretres osaient
signifier au roi des Ethiopiens Pl'ordre de mourir et de ceder la
place a un autre. ))2
Ici, il s'agit bien d'un meurtre rituel du roi, encore pratiqu6
dans un pays colonis6 des la XII" dynastie par les Egyptiens,
et qui a fourni, plus tard, au VIIIP siecle avant notre ere, une
dynastie (la XXV") a 1'Egypte. Chose bien remarquable : aujour-
d'hui encore, dans la region de Fachoda, la coutume a subsist.
Seligman l'a observe dans le plus grand detail, et, ici, le meur-
tre du roi nest pas seulement decrit, mais explique. Quand le
roi des Shillouk montre des signes de maladie on de s6nilit6, en
particulier dans ses rapports sexuels avec les femmes royales,
un de ses ills a le droit de tuer son pere et de r6gner a sa place;
Ou bien, le roi regoit l'ordre de mourir; on le mure dans une
cabane ou' il meurt de faim, a moins qu'on ne l'Ptrangle tout
d'abord3. Done, si on tue le roi, c'est parce Ique le declin de sa
force met en peril, par influence sympathique, la sant6 publique,
la fecondite de la race et la fertility du sol. L'explication serait
la meme que pour le meurtre d'Apis. Le repr6sentant du dieu
sur terre, s'il vieillit, doit ceder la place a un successeur vi-
goureux.
En Egypte, c'est ce qui etait arrive a Osiris, prototype divin
du Pharaon: mis a mort h 28 ans, il cede la place au jeune Horus
que, tour a tour, les Pharaons humans relaieront sur terre. Mais,
observons-nous, en ce qui concern les Pharaons, la royautM
temporaire, la mise a mort de victims substitutes, l'abdication.


1. DIODORE, III, 6.
2. Cf. Mystires tgyptiens, p. 186.
3. Pour les r6f6rences, voir Mysteres Egyptiens, p. 185 et Rameau d'Or,
p. 250 sq.







LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE


suivie de replacement, par un fils on heritier, e'est-h-dire les
att6nuations de la coutume, observees par Sir James Frazer dans
tant de cas?
C'est ici que se pose le problme d'une fete 6nigmatique : la
fete Sed, ou jubil6 des fetes Sed, don't l'importance 6tait sans
gale pour le roi, si 1'on en juge par son antiquity, sa per-
sistance, et sa fr6quence. Attestee depuis les premiers rois, thi-
nites et meme pr6thinites, elle ne cesse, pendant 4.000 ans, d'etre
c616bree par les rois d'Egypte, jusques et y compris, 1'Ppoque
greco-romaine1.









FIG. 13. Osiris intronis6 au course
de sa f&te Sed (BERLIN, Sarco- FIG. 14. Am6nophis III intronis6
phage n 11.978. Zeitschrift f. aeg. au course de sa fete Sed
Spr., t. 39, pl. V). (LouQsoR).
Nous ignorons le sens du titre : fete Sed (A moins qu'on n'y
voie le nom d'un tres ancien dieu Chacal, Sed, protecteur de la
famille royale); quant A sa signification historique, faute de
textes explicites, elle reste tres obscure. Selon les bilingues grecs,
c'1tait un jubil6 trentenaire, a de la 30 annee ) ; en fait, certain
rois 'ont cel6bre6 partir de la 30' ann6e de leur regne; mais
on constate un grand nombre de fetes Sed c6l6brkes avant la
30" ann6e, on par des Pharaons n'ayant pas r6gn6, ni meme vecu
trente ans. Ces donnees restent done enigmatiques. II ne faut pas
s'en 6tonner puisqu'il s'agit d'une tradition remontant aux ori-
gines millionaires de la royaut6 6gyptienne. NSanmoins, de 'ana-
lyse de tres nombreuses representations de la fete Sed, il r6sulte
ceci :
1. Pour les references, voir A. MORET, Des Clans aux Empires, p. 175 et
Le Nil, p. 146.







LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE


A l'occasion de la fete Sed,
1 'Le roi renouvelle les rites du couronnement, qui le consa-
crent successeur d'Osiris comme roi d'Egypte; il prend un cos-
tume sp6cialement osirien, qui resemble A un linceul (fig. 13-14).
On le traite comme s'il 6tait mort; il recoit, dans sa personnel, et
dans ses statues, le culte divin, c'est-A-dire les rites osiriens fune-
raires : on ranime ce dieu mort par louverture de la bouche, des
oreilles, des yeux, etc... Au sortir de ces rites, le roi est repute :
(( renouveler ses naissances ); il recommence une nouvelle vie ;-
il recoit des ann6es par millions.
2 La reine et les enfants royaux assistant toujours au jubil6.
Is y jouent un r61e essential, quoique mal d6fini : la femme du
roi semble repr6senter P'6lement sexuel, don't la fecondit6 imported
A la famille royale, au people, a la nature entire; les enfants
sont la 6videmment pour repr6senter la descendance, et les can-
didats Pl'hritage royal.
3 A Paube de la fete Sed, on c6l1bre la resurrection d'Osirisl
et de Ra par l'1rection du fetiche Zed et d'obelisques, symbols du
renouveau de la ve6gtation et de lactivite solaire, et peut-Atre,
emblemes phalliques.
40 Des d6elgues de tous les temples provinciaux, avec les
dieux des nomes et des villes, les fonctionnaires, le people, assis-
tent au jubilee qui est suivi d'une distribution d'aliments par le
roi en quantity 6norme. Ce sont ( les cadeaux de Pannie trente ).2
Avec quelque imagination, dans cette fete : qui ( renouvelle )
les naissances du roi ), qui consacre a nouveau son pouvoir
royal, sa sant6, et probablement sa virility (obelisque, zed), en
presence de l'Ppouse royale, de ses enfants, du people entier, des
dieux et des homes, on retrouverait le souvenir,d'un temps ofi
la royaut6 6tait temporaire. Apres un delai fixe ou variable, le
roi vieilli devait, pour la skcuritW de son people et de la nature,
accepter le sacrifice don't Osiris, le dieu qui meurt, lui avait
enseigne la vertu. In 6tait mis A mort, et son Ame, sa force fecon-

1. Pr6c6d6e de la mise A mort de 'Esprit du Grain, telle que nous I'avons
decrite dans la fete de Min (p. 20 et fig. 1).
2. Cf. les textes r6unis par H. BRUGSCH, Thesaurus, p. 1119-1132.







LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE


dante, 6taient recueillies par un successeur vigoureux. A suppo-
ser que l'hypothese soit exacte, ceci se passait n6anmoins ant6-
rieurement a l'6poque thinite. Des le milieu du IV" millionaire, au
temps de Narmer et de Menes, les rois ont pu exiger qu'au sacri-
fice reel fut substitute une mort rituelle, mais fictive. On imita
sur la personnel du roi vieilli les rites qui chaque jour ranimaient
Osiris et les dieux dans les temples; en faisant du roi un Osiris,
on assurait au Pharaon, sans le sacrifier, un renouveau de vie
et de force, don't b6n6ficiaient aussi les hommes et la nature. Ces
offrandes innombrables de l'annee 30 attestaient, ou faisaient
esperer, un renouveau universal de fertility. Dans le ( corps 6ter-
nel ) des statues, l'ame du roi, mise A l'abri, bravait la d6cr6pi-
tude s6nile. Toutefois, pour plus de s6curite, on r6petait tous les
trois ou quatre ans, les rites du Sed; la renaissance du roi gagnait
A recevoir un renouvellement p6riodique, h measure qu'il avancait
en age.




VI. CONCLUSION


Nous concluons que la theorie fraz6rienne du Dieu qui meurt
pour assurer a la nature et aux hommes nourriture, fecondit6
et renaissance, annuelle et 6ternelle, explique raisonnablement :
1 le mythe osirien; 2 le sacrifice des animaux sacres; 3 et,
peut-etre ce jubil6 ofi le roi tente de se rajeunir p6riodiquement.
Les faits attests en Egypte : demembrement d'Osiris au temps
de la moisson, enterrement pour les semailles, resurrection avec
les pousses nouvelles, sont de meme ordre que ceux recueillis
dans tout Punivers, a propos des Esprits du bl6 ou de la vege-
tation. Les effects attendus : f6condation des terres et des vi-
vants, resurrection annuelle, promesse de vie apres la mort, cor-
respondent aux espoirs que suscite le sacrifice d'Atys, d'Adonis,
de Dionysos et de cent autres. Les rites magiques de la gerbe, des
statuettes semees de grains, des jardins, ou les drames sacris de







LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE


la passion, existent en Egypte, comme ailleurs. Enfin, Padoucisse-
ment progressif des sacrifices, la substitution d'animaux aux
homes, de la mort fictive au meurtre rituel, paraissent aussi se
retrouver dans les mceurs des Egyptiens. En nous faisant discer-
ner la loi gendrale sous les aspects particuliers propres a
l'Egypte, Sir James Frazer a done rendu aux etudes 6gyptolo-
giques un service inappreciable. L'explication qu'il a donn6e de
cette grande figure d'Osiris, qui domine la religion populaire, les
moeurs et les institutions royales, peut, dans ses grandes lignes,
passer pour d6montr6e. Un tel r6sultat n'est pas moins important
pour le folklore, ou la mythologie comparee. L'enquete 6gyp-
tienne 6taye une documentation forcement composite, eparpill6e
dans Pespace et le temps, par le t6moignage d'une civilisation
homogene, la plus ancienne qui soit accessible, et la seule qu'on
puisse suivre au course d'une evolution de 4.000 ans.
Me sera-t-il permis d'ajouter que nous devons remercier
encore Sir James Frazer pour un autre example, qu'il nous a
donn6 avec une g6n6rosite magnifique? L'6rudition minutieuse
ne lui suffit pas. Il ne borne pas son effort au d6nombrement des
faits : avec une intelligence p6n6trante, oh lPesprit de finesse
s'associe a la plus scrupuleuse prudence, il ose expliquer, il cons-
truit; il retrouve le fil des id6es dans le dedale des faits; il
brandit le Rameau d'Or pour nous 6clairer sur les obscurs che-
mins du passe. Observez qu'il a l'ame d'un pokte et le style d'un
maltre ecrivain; c'est avec une motion discrete mais percep-
tible, la ofi elle est de mise, qu'il saura decrire les perils de
l'Ame, ou retracer les erreurs de l'esprit.
Le Rameau d'Or, en meme temps qu'une some d'1rudition
infinie, est l'ceuvre d'un philosophy et d'un artiste. Il ne fallait
pas moins que ces dons reunis pour r6veler a Phomme d'aujour-
d'hui le subconscient de son Ame primitive et, sous les masques
inertes et conventionnels de la mythologie classique, devoiler le
veritable et vivant visage de la nature.







54 LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE


APPENDICE
SUR LE CULTE PARTICULIER DE LA GERBE EN EGYPTE.

Nous avons attire attention sur la transformation de la
gerbe en Imannequin osirien (p. 25), qu'on appelle mert stat
a ch6rie trainee ; nous avons signal les rapprochements pos-
sibles avec la ( fiance )), la ( vierge n ou la a vieille e '-
de tant de cultes agraires.
Identified, d'une part, avec Osiris-Anzti, et recevant des
offrandes, dans les conditions d6finies supra, p. 30, la gerbe peut,
d'autre part, avoir Wt6 adoree comme divinity particuliere. Nous
trouvons en Egypte des traces de ce culte, mais seulement, jus-
qu'ici, dans des tombes du Nouvel Empire.

















(T. de Nakht, p. XX).
Une splendid publication, aux frais du Metropolitan
Museum de New-York, a t faite par N. DE G. DAVIES de la tombe
de Nakht (XVIIP dyn.); on y voit (pl. XX) que les tableaux du
vannage des grains sont sous la protection d'une idole; celle-ci est
place au-dessus d'une coupe d'offrandes, odi doffrandes variees
(fig. 15 et 16) et elle recoit, par consequent, le culte des vanneurs.








LA MISE A MORT DU DIEU EN EGYPTE


FIG. 16. La Gerbe et les offrandes, figure redress6e (Tomb of Nakht, fig. 12).


FIa. 17. L'arouseh a fianc6e 2, pendue au mur d'une maison actuelle d'el-Lahun.




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