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PROPrIET E DES EDITEU1RS
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Embouchure de St John's River.
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UN FRANCAIS
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NOTES tDE VOYAiiL
EDMOND JOHANET
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FLORIDA STATE COLLEGE FOR WOMEN
TALLAHASSE, FiA.
TOURS
ALFRED MANIE ET FII.S. LEDI'EURS
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F RIaA STATE COLLEGE FOR WOMEI
rUALL UHASSEE, FLA.
UN. FRANCAIS
DANS LA FLUORIDE
CHAPITRE I
Uu luur .le. Fran..e -i Amdrique. Les voyageurs frangais dans la Floride.-
Achill. P...I-.-I-l.- .lt le marquis de Compihgne. La firvre des marais et la
n:.,Isl.;e. LI I .itaine de Jouvence. Pausanias dans la Floride. La
S Njuvelle- F .I i,.,: *I' \mdrique. Le Saint-Laurent et le Mississipi. Souvenirs
Irar.r: i. L: .-.'ditions francaises dans la Floride au xvir siele. Jean
S [:il ,l,. 'P..., II.- I.don et la ddcouverto do la Floride. La terre des flours.
S L'amsnil .:. i'..-ny et la colonies calviniste en Floride. Charlesfort. -
Renr tie I.ii.l,.or...,- Jacques Le Moyne. Le cacique Satouriona. Le
I.,rt Ile i I'ir..I'.H I son emplacement prdsum6. lRvolte. Les gisements
d'ur 'tI l''rll.,I. Famine et guerre avec les Thimogonas. John Hawkins.
S H.l:.ur d. I,7an !.iaut. -r Pedro Menendez de Abila. Fondation de San
4 gust.i. M'i --. re des Francais A la Caroline et a San Agustino. -
CI rle. I rI P'hilr.le pII. Dominique de Gourgues. Massacre des Espagnols.
L'enerr d', .. '.rileau. Nul vestige francais. Point de mus6e indien.
Si l'Affique, malgrd les explorations de Livin--ii.~l Stan-
ley, Brazza et tant d'autres, nous semble encore assez peu
connue tour eIce qualifide de ( continent mystdrieux a, A plus
forte raison, la Floride, visit6e et d6crite au xixe siecle par
deux voyageurs irangais seulement, doit-elle rdaliser, sous le
voile qui :la : dlrole a'nos regards, le type de la e pdninsule
mystidrieuse. r
Assur menll, d'autres Frangais ont voyage et r4sidd dans la
Floride depui,, le commencement du sicle, un certain nombre
70601'
8 UN FRANCAIS DANS LA FLORIDE
y voyagent et y resident encore; mais ils n'ont pas jug4 A
propos de nous communiquer leurs impressions.
Quant aux historians ou chroniqueurs du xvle et du
xvile siecle, ce ne sont pas des voyageurs. Ils ont ecrit d'apres
les relations des explorateurs du xvie si6cle, et, se copiant les
uns les autres, nous ont donnd, non une Floride de leur
temps et de leur cru, mais la Floride contemporaine de
Charles IX.
Mention d'elle est faite dans l'histoire quand elle passe
en 1763 aux mains des Anglais, lorsqu'elle redevient espagnole
en 1781; mais ces actes diplomatiques ne nous ont pas devoild
ses mysteres. II a fallu la fameuse guerre de Sept ans, de
1835 A 1842, entire les Americains et les Indiens Seminoles de
l'hdroique Osceola, et la guerre de S6cession, pour qu'A
travers la fumee de la poudre, on pAt distinguer quelque
chose de ses forts vierges et de ses marais, entrevoir la tate
de ses sauvages et le museau de ses alligators. II dtait reserve
aux voyageurs de nos jours, A d'authentiques pionniers, de
rdpandre un peu de lumiere sur ce pays du soleil.
La relation de-M. Achille Poussielgue, attache A la ldgation
frangaise de Washington, est le premier anneau ressouded la
chaine brisee au xvie siecle des r6cits de voyages accomplish
par des Frangais. C'est dans l'hiver de 1851-1852, que
M. Poussielgue passa quatre mois en Floride, titre sous lequel
il publia, en 1869 seulement, dans le Tour du Monde, la
premiere parties de son voyage. La second, commence
en 1870, a At4 interrompue par sa mort.
En cette annee 1870, le marquis de Compiegne fit dans la
Floride son Debut dans la vie d'explorateur; il en publia la
relation dans le Correspondant, en 1876, et, la meme annee,
dans un livre intituld : Voyages, chasses et guerres.
Mes deux preddcesseurs sont morts. Ce serait A croire que
la Floride, ou Jean Ribaut et ses compagnons p6rirent si mi-
serablement, est une terre de malheur poui les Frangais. Il
n'en est rien : comme nous venons de le voir, Achille Pous-
Ssielgue est ddecde dix-sept ans apris Otre revenue de la Floride.
Quant au marquis de Compiegne, il a etd frappd bien loin des
marais ou il a grelottd la fievre, dtendu sur un grabat, logd
dans la soupente d'une cabane de bicheron : du lard rance
pour menUl, du pain et du vin en reve, du mauvais thd
Carcasse de caiman au bord de St John's river.
~B
10 UN FRANQAIS DANS LA FLORIDE
comme boisson. Je vois d'ici le tableau; j'en tremblotte et
j'en grelotte. Si je m'dtais trouvd A pareil regime, peut-8tre
mes os bltinllii.iiein-ils & l'heure actuelle au bord d'un marais
fangeux, mdlangds A deux de quelque'monstre, et sans qu'on
puisse distinguer entire eux!
Le marquis de Compi6gne, cet intrdpide don't la fievre
n'avait pu abattre le moral ni alt6rer ]a bonne humeur; ce
brave, deux fois blessed A 1'armie de la Loire et dans les rues
de Paris, est tomb6 sur la route des Pyrmiil',, victim d'une
affaire d'honneur. On a pu graver sur sa tombe tout ce qui
peut 6tre dit de l'inergie d'un te\pklOteP'r et de la vaillance
d'un soldat frangais.
Du fond de la Floride, of il a tant souffert, un souvenir a
la m6moire de ce vieil ami.
Je n'ai eu d'autre fi6vre dans la Floride que celle don't les
Frangais en voyage subissent les acc6s. De retour en France
ils peuvent ktablir le compete de leurs pulsations nostalgiques
par le nombre des minutes passees & l'dtranger.
PoIur avoir 0td a l'dpreuve de la fi6vre des marais, j'aurai
bu A mon ordinaire, et A mon insu, de l'eau de cette fontaine
de Jouvence que les naturels de Porto-Rico, pour se gausser
ou se d6barrasser de Ponce de LMon, avaient prdtendu exister
dans F'ile de Bimini. N'ayant pu rencontrer cette ile de l'ar-
chipel des Lucayes, le capitaine espagnol, avide de rajeunir,
cingla vers le nord et decouvrit la Floride, oi il s'entita A
chercher la merveilleuse fontaine. Il en trouva plusieurs. Pour
dprouver leur vertu, il y mit non seulement la langue, mais
le pied et le reste du corps, et rapporta a Porto-Rico, au lieu
d'une nouvelle jeunesse, de cuisants lombagos.
N'est-il pas curieux de retrouver dans ce milieu la tradi-
tion grecque, rapportde par Pausanias, d'une eau qui rend la
jeunesse, si belle chose, parait-il, que pour la recouvrer
chacun, sur les deux h6misph6res et A toute dpoque, s'arme de
la baguette de coudrier, qui s'incline dans la direction des
sources, avec l'espoir de d6couvrir la fontaine de Jouvence et
d'y tremper ses 16vres? Si les sauvages de Porto-Rico avaient
su qu'Alexandre le Grand l'avait cherchde dans. l'Inde, ils
auraient sans doute conseilld a Ponce de LMon de diriger ses
investigations de ce c6td-14. Par bonheur, ils n'avaient pas lu
Quinte-Curce.
'LIN FRANC\IS DANS LA FLORIDE i
Aptre Ponce de Ldon, la France goftera de cette 6et
fabuleuse.
Philtre perid:le! amer breuvage!
Elle s'estenl doncques en latitude depuisle vingt-cinquiesme
dep.re jtuq:lies au cinquante-quatriesme vers le septentrion; et
en longitude. dlepuis le deux cens dixiesme jusques au trois
cens treniti,'- m e. D
II s'agit d:e hl Nouvelle-France d'Amdrique, borne au nord
par le h.uitt Ct:,:nda, l'est par l'ocdan Atlantique, au sud par
le cap Sallle, au midi de la Floride, A l'ouest par les montagnes
Roche tse .
Telles dtaient les limits qu'en quatre traits de plume, Rend
de LillonniJ.re assignait, en bon < capitaine frangois i, A la
c terre francesiiue z d'Amdrique au xvic sikcle. Beau domaine
colonilI, cIn vl itd, < presque aussi grand que notre Europe, >
aux quiiatre coins duquel nos explorateurs avaient drigd des
pierres lga\,':.- aux armes de France.
Les lIlians, qui n'avaient jamais vu d'dcusson, couron-
naienrt le pien es de branchages et leur rendaient les honneurs
dliins, siiIl pl'rfois A saluer les Frangais A coups de fleches;
les Anglais t't les Espagnols, qui connaissaient les trois fleurs
de lis, les extei minaient en trois coups de marteau.
A part :te accidents, les grandes propridtds sont toujours
victim dle la inaraude, la possession rdelle et tranquille
de la *i tone fi'ancesque ) de LaudonniBre nous gtait assure,
ne f6it-ce qitei- dans sa relation et sur los cartes.
To:ttef'ois. .ur les rives du Saint-Laurent et du Mississipi,
notr'e domin:ilion dtait plus solidement 6tablie que par des
Slr:'ornes armories : en sorte qu'aujourd'hui, tandis que le nom
de la Fran:e a: disparu, les noms frangais tdmoignent encore
I, de nolie pl:issge et de nos dtablissements sur un parcours de
seize cents lici.ies, de Qudbec A la Nouvelle-Orldans.
Le 18 fkvz ier 1562, Jean Ribaut partait du Havre, et cinglait
vers la FI,:irile, o t il abordait, le 15 avril suivant, sur les boards
Si de la rixit-e Ide May, actuellement St John's river, of, sui-
S vant 1'usage, il drigea une borne aux armes de France.
Cette pri-e l.e possession de la Floride du nord gtait aussi
1lgiliiie quie louvait l'Otre l'occupation d'un autre point dans
le sud par les Espagnols, et ce ne fut pas sans raison que le
sieur de Forquevaulx, ambassadeur du roy tris chrestien, put
12 UN FRANCAIS DANS LA FLORIDE
rappeler A Su Majestad cattolica <' qu'il apptrt de l'ancienne
conquete par le nom de ladicte coste, qui s'appelle la terre
des Bretons, la Franciscane ou la Neufve-France. D
L'drection d'qne pierre armoride nous donnait autant de
droits sur un territoire du nord de la Floride, que la pompeuse
c6rdmonie, bien dans le goit emphatique des Espagnols, de se
jeter A 1'eau, 1'dpde A la main, et d'en presenter la pointe aux
quatre points cardinaux, pouvait en confdrer A Ponce de Ldon
sur le coin de terre qu'il d6couvrit en 1512, le jour des Ra-
meaux ou PAques fleuries (Pascua florida), d'of le nom de
Floride.
SCe nom exerce sur les imaginations europdennes, par sa
consonnance et sa signification, une magique influence. Ii
,rappelle celui de Florence, la citd des fleurs des Mddicis. Les
heureux habitants d'un pays appel6 Floride doivent se pro-
mener sur un tapis de fleurs, s'abriter des rayons du soleil
sous une vote fleurie, et respirer le parfum de la rose sans
avoir A se baisser. On fait tomber bien des illusions quand on
revile que le nom. podtique de la Floride lui vient du hasard
de la ddcouverte, et non des merveilles de sa flore, qui n'a
rien de plus remarquable que celle de toute autre contrde.
Quant A la fontaine de Jouvence, d6jA nomm6e, dans le
cristal de laquelle se mireraient les lis et les pervenches, il
y a beau temps qu'elle est tarie. Laudonniere l'a expedite en
France, lui ayant reconnu a telle vertu que si un homme ou
femme maigre en buvait continuellement quelque temps, il
deviendrait fort gras et replet i.
C'est par barils qu'elle fut envoyde i au Roy et aux autres
princes de France, et A Monsieur l'Admiral. ) Charles IX et
Catherine de Medicis durent certainement prdfdrer A cette eau
magique les vins de la Touraine; Coligny, une fois n'est
pas coutume, partagea sans doute les prdjugds de la cour,
puisque ces augustes personnages n'ont pas laissd dans l'his-
toire de France la reputation de gens a gras et replets i.
Aujourd'hui, le Canada n'est plus frangais que de coeur et
de language, les rives du Mississipi ne sont plus pour nous que
des points de rep6re de nos d6couvertes, la Louisiane,
vendue aux ]ttats-Unis par Bonaparte en 1803, a servi A payer
les frais du couronnement de Napoleon Ier, la Floride n'a
laissd A la France que le souvenir d'une sanglante venture.
al maillae defleurs, elle abqnde e
are, sous les branchages desqueles
Iipulture, les ossements de nos compati6tei
erydsumer les pdripeties de ce drame, il n'est pas'
pos de remarquer que si l'initiative individuelle de .
es navigatAurs, encourage au debut par no, rois,
UN FRANCAIS DANS LA FLORIDE
avait trouvd le meme appui chez leurs successeurs, les lon-
gitudes et les latitudes si libdralement affectdes aux limits de
la Nouvelle-France par Laudonni6re renfermeraient au-
jourd'hui, au lieu' de peuples anglo-saxons, des colons
d'origine frangaise. Le movement initial de expansion
fyangaise A travers le continent de l'Amdrique du Nord, du
Canada a la Louisiane, avait dtd, au xvie siecle, assez vigou-
reusement mend par Cartier et La Salle, au xvue si6cle, assez
fortement organism par Colbert, pour qu'il atteignit de nos
jours son complete dpanouissement, s'il n'avait dtd enrayd par
la politique ndfaste de Louis XV, et, en ce qui concern la
Floride, par la coupable indifference de Charles IX, laissant
s'effondrer dans une dpouvantable catastrophe les tentatives
de colonisation entreprises sous l'inspiration de Coligny.
L'amiral poursuivait deux buts en organisant une expedition
dans la Floride : enlever un territoire aux Espagnols, contre
lesquels sa foi religieuse lui inspirait une violent haine;
soustraire les protestants aux persecutions et prdvenir l'explo-
sion d'une nouvelf guerre de religion, en mettant l'Atlantique
entire les combatants.
Les volontaires de cette expedition furent done presque
tous calvigistes; la colonie projetde en Floride devait 6tre le
noyau d'upe Nouvelle-France protestante.
Les deux roberges composant toute la flottille commander
par Jean Ribaut atterrirent, apris deux mois de navigation,
a un cap de la Floride qui fut nommd cap Franpais. On pense
qua c'est le promontoire situd au nord de Saint-Augustin.
Iemontant vers le nord, outre la riviere de May, don't il a
det f(it mention, il reconnut l'existence de neuf rivieres, aux-
quelps il donna les noms de Seine, Somme, Loire, Charente,
GaSonne, Gironde, Belle, Grande et Jourdain. 11 ddbarqua
sur les riyes de la Gironde, large de trois lieues, et nomma
Port-aoyal le lieu du ddbarquement. Deux ilots, situds a l'em-
bouclmro du fleuve, dtaient d'aspect si plaisant, si ddlicieusc-
ment ombragds de hauts cadres, de chines et de lentisques,
que les Tourangeaux de l'expddition nomm6rent l'un d'eux
Chenonceaux. A leur tour, les Gascons donnarent le nom de
Libourne au bras de la rivi6re qui spare les deux miles.
Non loin de IA, Ribaut construisit le fort de Charlesfort,
y laissa une garnison de vij~gt-liuit hommes, sous le comman-
14
LN FRANCAIS DANS LA FLORIDE 15
denment dui capitaine Albert, puis il fit voile vers la France,'et
iarti\ t Die-lie le 20 juillet 1562. Le but de son voyage dtait
d :'envoyer do n'uuveaux colons A Albert.
En alteriihdItit, la garnison de Charlesfort, sans se rendre
n:complt' le I.e lt mission qui lui incombait, se livra avec insou-
ci;uiitte i.nx excursionss, A 1'6tude des moeurs indiennes, aux
parties ile clts-e et de peche. Au lieu de cultiver la terre, de
fb-rner lde, It ounpeaux, elle pref6ra vivre des provisions c6ddes
par les Inl ieiis en change d'objets de bimbeloterie. Ces pro-
Xi.ioit. t lpu-eis, aucun secours n'arrivant de France, nos
tolonis amiiteuls durent se contenter A leur ordinaire de ra-
cilnes- et de gl,.ids, se consolant de la misere en riant a gorge
de'plI_ e e. t-.I c'rdmonies grotesques des Indiens.
A.\ic:-s L,.i uinine, le feu : Charlesfort fut incendid. Apr6s
le f en, les ditsensions. Albert condamna A mort un soldat
elt I'extA .ukt lui-meme; il en ddporta un autre dans une ile
dtiserle ol il serait mort de faim si la garnison, exaspnrde
de Lant d.le Irig' urs, n'avait massacre le capitaine Albert.
Elle len a\ait assez de la colonie et de sa mission! Elle prit
ulie rdsolultion A laquelle reste fiddle tout Frangais A partir
(du j.iim.r :,i ii ;I mis le pied sur le sol stranger, cell de revenir
en Frntice. DLuiS ce temps-1l, c'dtait ddjA tout comme aujour-
'ullii. RHien it,'nriOte un Frangais qui veut revoir sa patrie; il
s'eimba'quii'.it sur une coquille de noix pour traverser l'Ocdan.
Et, le I'ait. l.- I)arque A laquelle nos compatriotes os6rent se
ciillit-'er ne it, ite que ce nom. Les voiles furent confectionndes
:.ivet lui.krs lr'.-ls de lit et leurs chemises. Dans leur empres-
sennetit a f'iir, ils garnirent leur esquif de provisions tellement
inrsullis.utiles!. lu'ils furent rdduits A designer parmi eux une
virtimi?. Li. -vort tomba sur celui-lA meme qu'ils avaient
rtch;.i. ; l,ti miort en le d6livrant de l'exil oi Albert l'avait
eni\uye. M.I-nret cet horrible festin, plusieurs p6rirent de faim
et .Ie minii-:'. Enfin les survivants abordnrent en Angleterre,
ion .ioil 15i;:, .tpres trois mois de traverse.
Ainli linil t .. premiere expedition.
La ,ecjoii-ee partit du Havre le 22 avril 1564, sous le com-
maildement de LaudonniBre, et aborda au cap Frangais le
22 ji.in suivailt. La flottille se composait de trois vaisseaux, -
le plus erani: dI cent vingt tonneaux, --l'Elisabeth, leFaucon
et le Breton.
I *
16 UN FRANCAIS DANS LA FLORIDE
Parmi les migrants setrouvait un artiste, Jacques Le Moyne
de Mourgues. De ses dessins, relatifs A la Floride, il nous
reste quarante-dejix planches, tr6s curieuses, fort bien exd-
cutdes, grace auxquelles nous somyes initids A tous les dd-
tails de la vie de nos compatriotes en Floride. Ainsi les
diffdrents types de sauvages sont parvenus jusqu'a nous, leurs
moeurs et leurs usages nous sent connus. Quant au paysage,
on salt que 1'art tout contemporain de le peindre avec v6rit6
n'inquidtait en aucune fagon les artistes de l'dpoque, a de
rares exceptions. Pour ma part, il m'a dtd impossible de re-
connaitre l'aspect de la Floride dans les paysages fantaisistes
de Jacques Le Moyne, ce qui me met un peu en mdfiance
centre les autres details qu'il nous transmet.
Le premier soin de Laudonniere, apres avoir renouvel6
connaissance avec les Indiens du cacique Satouriona et
dchangd avec eux les plus sinc6res protestations, fut de se
mettre en garde centre leur amitid : pour mieux cimenter
l'alliance, sans doute, il les contraignit a construire le fort de
la Caroline, sur les bords de la rividre de May, au fond d'une
crique d6fendue par une petite ile triangulaire 1. L'entrevue de
SM. Paul Gaffarel, dans son intiressant ouvrage la Floride francaise, que j'ai
consult avec fruit pour ce r6sum6 historique, a dress une carte du fort de la
Caroline qui est en disaccord avec celle de Jacques Le Moyne, au sujct de 1'em-
placement de ce fort. Elle est 6galement en contradiction avec les faits. Menendez
franchit la distance de San-Agustino A la Caroline en trois jours, du 17 au
19 septembre, et il n'eut A traverser que le marais actuel de San-Diego, et non
la riviere de May (St John's river). Pourquoi M. Gaffarel place-t-il la Caroline
sur la rive gauche de cette riviere, et A une telle distance qu'il faut bien au
moins cinq a six jours pour accomplir le trajet de San-Agustino A cet emplace-
ment? De TocoY, station sur le St John's river, rive droite, d'of le chemin de
fer vous conduit A Saint-Augustin, il y a vingt-trois kilometres, environ six
lieues, franchises en deux heures par les voices rapides, mais a peine franchissables
en une journ6e A travers bois et marais. Mes recherches m'ont amend a penser
qae l'emplacement du fort se trouve rive droite de St John's river, sur la crique
Julington, non loin de Mandarin, A trente-cinq kilometres de Saint-Augustin.
A 1'entree de cette crique se trouve pricis6ment une ile triangulaire, on tout sem-
blable A cell qui couvrait le fort de la Caroline.
La distance de trente-cinq kilometres est dnorme a franchir en trois jours par
des homes arms de pied en cap, charges de douze livres de pain, obliges de se
frayer un passage a la hache, arrdt6s par les troncs d'arbres, embourbes dans les
fondrieres, sous une pluie torrentielle et par des vepts affreux. Telle fut la
march des Espagnols a travers les marais de San-Diego, fondrieres qu'on nomme
everglades. Les Espagnols, on le sait, traverserent ces marais, situad entire Saint-
Augustin et la crique Julington, nouvelle raison pour conclure a 1'emplacement
.4
Sde Ldon ~enant possession do la Iloride.
18 UN FRANCAIS DANS LA FLUORIDE
Satouriona avec Laudonniere m6rite de passer A la postdrite.
Elle fut si solennelle, les costumes des Frangais brillirent d'un
si vif dclat, leurs armes Ptincelerent si bien au soleil, les
accoutrements des Indiens furent si pittoresques, qu'en d6pit
de la hutte de feuillages dressde pour la circonstance, on
aurait pu se croire au camp du Drap d'or. L'azur du ciel
politique ne fut trouble que par un nuage, le refus de Lau-
donni6re de faire la guerre aux Thimogonas. II supposait que
leur pays dtait riche en gisements aurifires, et savait que leur
roi Outina commandait A de nombreux guerriers. C'en 6tait
assez pour le d6cider a la neutrality, mais il se d6partit plu-
sieurs fois de cette reserve, et ne r6ussit ainsi qu'A se faire
des ennemis des deux adversaires.
Une bonne scene est celle ot le cacique Satouriona, invited
A visitor le fort de la Caroline, en compagnie de son premier
ministry et de son sorcier, s'avise de tirer le canon. Son
escorte, laiss6e en dehors des fortifications, fut tellement
6pouvantie, qu'elle prit la fuite dans les bois, comme un
troupeau de moutons effarouchis.
A quelque temps de IA, un orai.:go :'tlant survenu, l'explosion
de la foudre et 1'incendie des prairies qui s'ensuivit furent
mis sur le compete des canons de la Caroline, et inspirrrent
de plus en plus de respect pour des voisins arms de si ter-
ribles engines de destruction.
LaudonniBre ne tarda pas A entrer en lutte avec d'autres
ennemis, avec ses propres soldats. Une conjuration s'ourdit
contre lui; on agita la question de le faire mourir par le poison
ou 1'explosion d'un baril de poudre; mais personnel no voulut
consommer un tel crime. Les conjures so contentirent d'ar-
r6ter Laudonniire, ainsi que d'Ottigny et d'Erlach, ses lieu-
tenants, et d'armer deux grosses barques pour aller flibuster
contre les Espagnols A F'ile de Cuba. Apris quelques success,
ils furent presque tous pris ou tu6s, et les survivants revinrent
a la Caroline. Pendant ce temps, Laudonniere avait 6t6 dd-
livrd; pour faire un example, il dut ordonner l'execution des
quatre principaux chefs de la rebellion.
de la Caroline sur cette crique. Plus au nord, il n'y a pas de crique ni d'ile
triangulaire; plus au sud, les marais de San-Diego ne se trouvent pas sur le
ehemin de Saint-Augustin au fleuve Saint-Jean.
i;''' UN FRANQAIS DANS LA FLUORIDE' % 9
f. Les conjures rentrds dans le devoir, LaudonniEre crut Ie
moment opportun de faire des reconnaissances dans le pays.
II s'agissait surtout de d6couvrir les fameuses mines d'or et
i (d'argent qu'on supposait exister dans la region des months
Apalaches. On retrouva deux Espagnols, vrais mdnechmes du
J Juit errant, tant ils dtaient velus et barbus. Jetds A la cote
floridienne par un naufrage, quinze ans auparavant, ils dtaient
retournivs A l'6tat sauvage, d6s que le ddlabrement de leurs
vtements los oeit forces aller nus i comme le discours d'un
;ii,, acadimicien .
., C'iait une bonne fortune d'avoir capture ces deux ours:
on allait avoir par eux des indications sur les gisements.
Hel;it;! leurs rEcits furent de nature a convaincre que s'il y
avait .e 1'or et de l'argent dans la Floride, c'est qu'on en
avait rapport: < Ils me donnerent aussi A entendre, dit Lau-
donni&re, que les femmes allans danser, portaient A l'entour
S de leurs ceintures des platines d'or, large comme une
asaiette, et en telle quantity, que la charge les empeschait de
r dansir .1 leur aise. > Le roi Calos, qui les avait recueillis,
r' entae.sit un grand nombre d'or et d'argent x dans une fosse
S
.e, ri icliesses a provenaient, A leur dire, des navires espa-
gnollc qui ordinairement se perdaient en ce destroit ).
S Cellte fosse tenait lieu a Calos de caisse de sdret6, la
Smai.-on Fischer n'dtait pas encore nde, c'Rtait le trdsor
Subl:ic tle l'ftat. Soit pour marquer qu'elle s'alimentait des
I; imp'.- levis sur les naufragds espagnols, soit pour se rendre
S favoral.Ile par l'effusion du sang espagnol le dieu Plutus in-
lien. chacun an, au temps de la moisson, le roy barbare
s;ieril;iit, un homme, qui pour ce fait 6tait express6ment gardd
Set pris au nombre des Espagnols qui, par fortune, s'estoient
S pe'il'' en ce destroit... )
L'or trouvd entire les mains des naturels provenait done,
I'apr:s leurs propres aveux, des navires qui se perdaient.
i :'- tait surtout dans le sud, a devers le Cap, a qui dirige sa
lpuiiile .ur 'ile de Cuba, que les tribus indiennes dtaient riches ,
en imdlctux pr6cieux pour les avoir recueillis dans les parois .
de, navires espagnols; mines d'or flottantes et de bonne prise ,
,tt ,s lqu'tilles 6chouaient d la la c6te.
De nos jours, aucun gisement aurif6re n'a 4td decouvert
S.. .
i li~~ Il'.'clls ~couaent la ~tC
20 UN FRANCAIS DANS LA FLORIDE
dans la Floride. L'or qui circle ne provient pas des naufragds,
il a dtd apportd par les immigrants dchouds dans le pays.
Dans cette second expedition comme dans la premiere, nos
compatriotes ne se prdoccup6rent pas du lendemain, attendant
tous leurs vivres des Indiens ou de la mdtropole. De l1 une
dpouvantable famine, puis une guerre avec la tribu indienne
d'Outina, qui ne voulut pas fournir de victuailles. Une tren-
taine de Frangais, sous le commandement de d'Ottigny, dtaient
alls prendre livraison de sacs de grains, enfin accords,
lorsqu'ils furent attaquds par quatre cents Indiens. La retraite
des notres fut h6roique, mais ils perdirent deux hommes tuds,
vingt-deux blessds et toutes leurs provisions. Pour dpuiser les
munitions de l'ennemi, ils s'6taient avisds de rompre lesfl6ches
qu'il leur ddcochait.
Apr6s ce bel exploit, Laudonniere et ses soldats avaient
r6solu de fuir ces lieux maudits, oft le froment ne poussait pas
tout seul et of les dindons sauvages ne tombaient pas tout
truffis dans les ecuelles. Ils seraient parties sur le navire i
Breton, le seul qui leur restAt, sans l'arrivde du capitaine
anglais John Hawkins, qui leur cdda un de ses navires avec
beaucoup de provisions. Ddjh ils allaient mettre A la voile,
quand des navires frangais furent signals : sept vaisseaux,
montes par un miller d'hommes, sous la conduite de Jean
Ribaut; tout d'abord Laudonniere, calomnid en France, dut
s'astreindre A une humiliante justification; mais le danger
commun rapprocha les deux chefs. En effet, 1'escadre de
Ribaut avait dtd suivie par une flotte espagnole, commander
par Pedro Menendez de Abila, et charge par Philippe II de
purger la Floride, terre consid6rde comme espagnole et catho-
lique, des strangers hirdtiques. L'armada espagnole se com-
posait au depart de quinze navires, months par deux mille six
cents hommes, accompagnas de religieux et de pretres; mais,
assaillie par plusieurs tempktes, cinq navires seulement parent
atteindre, le 28 aofit 1565, la riviere des Dauphins, A laquelle
Menendez donna le nom de San-Agustino, ville qu'il venait
de fonder, un vendredi, parait-il.
Contre l'avis de LaudonniBre, Ribaut ddcida d'attaquer la
flotte espagnole. Une temp6te brisa contre les rdcifs ses quatre
vaisseaux, et tout fut perdu, fors 1'dquipage, mais dans quel
dtat! sans armes, sans vivres, sans v6tements et la merci
-'Si
-~--~~:~j^-i~ ~~-rr-----,,~l..~p--.-__~_II __ I
UN FRANQAIS DANS LA FLORIDE 21
des Espagnols! Ceux-ci se port6rent sur le fort de la Caroline,
* .;. ddfendu par cent cinquante personnel environ, don't qua-
S rante en dtat de combattre. Tout fut massacre sans pitid, A
l'exception de Laudonniere et de quelques compagnons d'in-
fortune. Le nom du fort fut aussit6t change en celui de San
Matheo.
L'odyssde de nos malheureux compatriots a travers les
forts et mardcages, harcel6s par les E-1.,yi-ll-, est l'un des
S drames les plus poignants du ddsespoir aux prises avec l'im-
S pitoyable cruautd des homes. Plusieurs d'entre eux, a bout
de force, se constitunrent prisonniers et furent immolds sans
misericorde.
Ceux qui persisterent dans leur faite, et parmi eux Lau-
S'donni6re et le dessinateur Le Moyne, parent enfin Otre recueillis
par 1'un des quatre navires francais restant des sept qui for-
maient'la flotte de Ribaut. Is firent voile vers la France et y
arriverent sains et saufs. Laudonniere raconta A Charles IX
les pdripdties de l'aventure et sa triste fin. Le roi le rdcom-
pensa de son ddvouement par une pirouette, et lui tourna le
dos pour le consoler de ses malheurs.
Nous avons laissd les naufragds frangais de Jean Ribaut
sur la plage, mourant de faim et de fatigue. Deux cents
d'entre eux, ayant eu la sottise de croire a la gdndrositd
S espagnole, furent massacres A San-Agustino. Ce n'dtait qu'un
ddbut.
Jean Ribaut, ignorant le massacre, se prdsenta bient6t pour
S parlementer. Les Espagnols lui promirent la vie sauve, A lui
et A tous ceux qui se rendraient; mais A peine furent-ils entire
leurs griffes, qu'd l'exception de huit catholiques, les compa-
gnons de Jean Ribaut, au nombre de cent cinquante, lids dos
A dos et quatre par quatre, furent, par une odieuse trahison,
poignardds sans pitid. Le cadavre de Ribaut fut dcorchd et sa
peau envoyde en Europe. ( Finalement, dit une lettre adressde
au seigneur d'Iveron, ledit capitaine hespagnol envoya une
!, lettre au Roy d'Hespaigne et fit enclore dedans ladite lettre le
S poil de la barbe dudit Ribaut... et le paper d'une missive
a servi de plat pour fare un present du poll de sa barbe.
1 Son corps fut coupd en quatre, et les morceaux furent
plants sur des piques au milieu des cadavres de ses com-
1 -pagnons.
22 UN FRANCAIS DANS LA FLORIDE
Restaient environ deux cents Francais cach6s dans les bois.
Ils furent poursuiyis et finirent par se rendre. Menendez leur
avait promise de les traiter en prisonniers, il tint parole; mais
son roi les envoya aux galeres et ine consentit A en ddlivrer
quelques-uns que longtemps apris.
Tel fut le massacre de San-Agustino. On brfila les cadavres,
et l'inscription suivante fut dressde pros des bachers : Pendus
non comme FranCais, mais comme luthdriens.
Cette odieuse execution devait Otre vengde, non par
Charles IX, qui press en vain Philippe II de punir
Menendez, mais par les sujets du roi de France. Les Dieppois,
plus atteints que d'autres dans leurs intdr6ts et leurs affections,
s'armerent en course et s'emparerent des navires de commerce
espagnols dans les Antilles. Les cris de ddtresse des Espagnols,
pillards des Mexicains et des Indiens et pills A leur tour, ne
pouvaient attendrir que le roi Philippe II, auquel nos corsaires,
anc6tres des cedlbres flibustiers du xviL si6cle, arrachaient
des trdsors destinds A faire la guerre a la France.
Le crime des assassins de Ribaut ne rest pas longtemps
impuni. Voici qu'un corsaire gentilhomme, Dominique de
Gourgues, arme trois navires avec deux cents hommes d'd-
quipage et entreprend, quoique catholique, de venger des
compatriotes dgorgds ( comme luthdriens ). II a de plus A
rdgler avec les Espagnols un vieux compete d'implacable haine,
pour avoir dtd pris par eux et condamnd A ramer sur les
gal6res de Sa Majestd catholique.
Vers le milieu d'avril 1568, de Gourgues Ill.nIll.iil en
Floride, A l'embouchure de la Seine, et s'empressait de fire
alliance avec Satouriona et ses Indiens, exaspdrds des cruaut6s
et des exactions des Espagnols.
En signe d'alliance, les Francais firent des presents aux
Indiens, et Satouriona leur donna en otage sa femme,
a vestue de mousse d'arbre, ) et son fils, qui < estoit tout
nud >.
Puis, Francais et Indiens, apris avoir bu la casina ou
cassiva, breuvage enivrant qui enlive la faim et la soif, se
dirigrrent chacun de lour cotd sur la Caroline, Les measures
prises par de Gourgues furent si exactement combines, que
la Caroline tomba en peu de temps en ses mains. Tous les
Espagnols qui tenterent de s'6chapper dans les bois furent
UN FRANCAIS DANS LA FLORIDE 23
mn ;l".;lt-' piar les Ipdiens; ceux surprise dans la citadelle
epro.iivir ent le meme sort, sauf une soixantaine de prison-
S niers, lqui lurent ( branches aux memes arbres ofi ils avoient
i pendiit Io Francois. ) L'dcriteau pos6 par Menendez fut re-
toti.ne et I'iscription suivante grave avec a ung fer chault
SJi .e fri', i r-cy comme d Espaignols, ny comme 4 marannes',
i als .onte 4d traistres, volleurs et meurtriers. >
Celle \vngeance accomplie, de Gourgues dhtruisit les forts,
mit t lai \vile et arriva A La Rochelle le 6 juin 1568.
S Philipll II, furieux, tenta en vain de s'emparer du capitaine
de (iour;--, qui fut oblige de se catcher pour se soustraire
i.iaux cnmis...ik es du roi *'E-lI' ,-!i, et mourut A Tours en 1583.
11. II i planss la famille du marquis de Compiegne un
S t.l.,leau.i ir:-pisentant la scene du,, massacre. a< La Floride,
dit-il, aivit toujours eu pour moi un prestige F-;,;,liii. J'avais
eu ::on-. l: ycux, pendant toute ma jeunesse, un tableau appar-
tenl.ll ,i ulne famille 6troitement allide A la mienne, la famille
SiIc l.i1:ur1. .-, tableau dans lequel Dominique de Gourgues,
1, deloul .I1 le sol de cette Floride, qu'il vient de conquerir,
ordlonna.lit Ido pendre aux branches des grands arbres les
1 arires colons espagnols. v
A dlaoer le cette exp&diLion vengeresse, le nom frangais
dil.ii- it le- la Floride; plus de Seine, ni de Loire, ni de
ChenoniceauL. x. II ne subsiste que Port-Royal (Caroline du Sud)
ipour .lttllete notre passage dans ces in\.r-', regions.
Jo lis .i \isittes, j'ai sondt de l'oeil ces fondri6res d'of sur-
isseiil les grands cypris, j'ai parcouru les forces vierges,
trn,.,ini .l..is angoisses de nos compatriotes, inonddes de leur
sang; et je puis dire que tolles elles etaient au xvie sidcle,
telles je I,: ai trouvhes A la fin du xix0, mais d6pouilldes de
S tosu leim- '-grements, sans le moindre cacique descendant de
S Satoiriona ou d'Outina pour me salucr a Antipola Bon-
S nasso, 'li vaut autant dire ( rrtre amy t. Depuis trois
siAides, ::,nlmine depuis le commencement du monde, les forts
vierge-. de la Floride grandissent, pourrissent sur pied,
renaisseiit d.I leur pourriture pour repourrir encore dans un
chaos .lier aux alligators et aux oiscaux de proie. La vie
S* Nuii .l...n par les Espagnols aux Arabes et Juirs convertis, et devenu une
; Injury : Eign .,til. tratlres, perfides.
24 UN FRANQAIS DANS LA FLORIDE
animal et vigdtale est une roue qui tourne sans cesse,
entraine tous les 6tres dans sa rotation, et ddmontre la perp6-
tuit6 du movement, don't la science cherche en vain la
formule et l'application.
Les souvenirs des tribus indiennes de 1'epoque floridienne-
francaise n'ont pas survdcu aux trois siccles qui nous en
separent, et si Laudonnidre, Le Challeux, de Gourgues,
Jacques Le Moyne ne nous avaient laiss6 des ecrits et des
dessins, nous serious fort empcchEs, d'apris les points de
flNche et de lance en silex et les poteries qu'on retrouve par-
fois dans les tombeaux indiens, de nous faire une idee des
coutumes des peuplades sauvages de cette 6poque. Si l'action
du temps ne suffisait pas A expliquer la disparition de tous
les monuments d'origine indienne, la coutume de brfler,
apris la mort du roi (Paracousi) et des pretres, leurs mai-
sons avec tout ce qu'clles renferment, acheverait d'expliquer
l'absence de tout objet de valeur.
Il nous edt det cependant agrdable de retrouver dans un
musde indien, a Saint-Augustin on a Jacksonville, les tapis-
series a plumes ou plumaceries don't les caciques ornaient les
parois de leurs cases, les ( blanches couvertures frangdes tout
A l'entour d'une frange teinte en couleur d'dcarlatte >, les
paniers artistement tressds de palmites, les boucliers d'or, les
arcs et les flCches, les carquois recouverts de peaux, les
6meraudes et les saphirs, les perles et les pierres de ( fin
christal i, les a peaux peintes et figures de tant de divers
animaux sauvages si vivement reprdsentez et pourtraicts que
rien n'y dtait que la vie ), les aigrettes de plumes, et, quand
ce ne serait que pour avoir une idde de leur habiletd en 1'art
de tanner, les chevelures scalpdes sur des cranes indiens ou
espagnols. Une belle peau de sauvage tannde, ornde sur bras
et cuisses de a forts beaux compartments points ) n'aurait pas
dtd pour nous deplaire. < La grande peau de cerf accoustrde
en chamois peinte d'un portrait sentant son antiquity avec
toutes les reigles compassees au just, s que les guerriers
revetaient les jours de gala, nous aurait sembli 1'echantillon
le plus prdcieux de l'art indien.
Nous aurions contempt avec respect Toya, a supposed que
les Indiens aient jamais sculpted les traits de cette divinity,
objet d'un culte si strange, de f6tes si grotesques, que nos
UN FRANCAIS DANS LA FLORIDE 25
compatriots se tordaient de rire, meme quand les bras des
jeunes filles dtaient
moulles bien aigues ). Les preires de Toya dtaient en meme
S temps mddecins, ancetres des illustres docteurs don't la science
stupdfie la Floride moderne. Comme le docteur Sangrado,
les m6decins de la faculty de Toya aimaient a saigner leurs
maladies; mais au lieu d'user de la lancette, ils les sucaient
S jusques A leur faire venir le sang, ) qu'ils 6tanchaient avec
la mousse, en guise de serviette.
Ils portaient toujours avec eux un sac plein d'herbes et de
droeues, sac prdcurseur de la pharmacie moderne, druggist
store. .loI't I ,s nle n e~I I,-pit des mddecins, .~,iitisent.
I lt cj nil: n:ii I,"l. li'- Iir,_ll l,-
I Mai s lpa i :ii 1 Saill-. i.ii.-tiii et A Jacksonville qu'ailleurs,
S il n'I a i., it:h. .L:- I Iln i-ilt,'- indiennes qu'on vend dans
le- ili; : .;intI -'i.iill i 'I. 'in bon industrial yankee qui
ne ocr;int pa.:I I., c:iui ell,: ioiI [I(,iir le pauvre monde, que je n'en
B se'rai pi '. r p1 i'. lint .i.lIi .lc. n acheter, j'eusse prdfdrd me
pro i .i',.1.11il li':iil i lIle-s empaill6s, que j'aurais pu
rei'e\en ,.l~e I i- r-ti P. .I.i usuriers qui ont des rapports
.! ,
t V
CHAPITRE II
La Floride aux Etals-Unis. La egurre dcF Seminolos. Osceola. Un vieux
,1, 1,r,-. -- .- i .... i.. \. .. . . ...I ..I L..le et de sa troupe au d6but de la
,1-1 .- I 1. .... .r, n. .. . ..la. Dispersion des Sdminoles.
i.er. I. i .. .. I. .. ,1 I. .1 .ii ,,.I ii I .. s centre eux. Chitti-Jolo ou
1. L ,ul. ,r .. I .- I . .. I I I. il qui porte son nom .- A dm mission
,1. Ii i I..i i- .1... 1 .......... .i,.i -- yi.- llues dates de son histoire depuis
L.ai Floih.I p:,-'.i .,nux mii.'ii,- ilI l'Angleterre par le trait
d,. 1761;'; I.p: tiii I ll I: ; lI: E- ii.'i de cette perte, Louis le
ie[-Ai, ii. l ,r ,i.., li I.. li ,I-. I: Louisiane situ6e A l'ouest
.lu MiN-ih-ipi. Li:.- AnXl.ii i .i.. ,,at s'accommoder de la
l iv' iin-ial,:l.
C(.es ll]I.,.0lil .i, -'.. Ii, 1, roi de France A des 6tran-
gI -s u.ois 1 iin -pi' jli. Ii I, ',,,iol-,lour, ne furent rcstitu6es
a .Fi I. .1i ieii 'n I1.: m.in- ip;i' ouar longtemps, car Bona-
:parte, oie 1.'t :;, x\i.,lil 1 .i I.,i, i-i.i ie aux ERats-Unis pour
Le- E-'.i:.I;gi.'I- ii,. ... Luini 1 I loride en 1781, pour la
r'evenIir .i- e IsPl ,-i. x Lrt,-t--Iil-. .I'ignore le prix de ce mor-
ceau 1 t rr: .ie : 17., jIi7, i 1111 l i,.i .i -.
Q(;ni l' .!-iSle. Iiil, il i :' :ii:lins, voulut prendre pos-
session '.1 -,,11 il iii\i..i..l .,ii.IIll les choses n'all6rent pas
o ult ;'I li lt ;I (-. '*;.
L'a:aMl ;:-l-.hi iel .' '-1i : -: p".iur.nit et se comporte, avec
des Iiid.ien., mi iiiii,,l.s I I.--usi. il .- i ouva plus embarrassed que
le paysan .-o:log: -t I.pq1i .:I.h.l:- 11 i wrpent de terre cinquante
L.
28 UN FRANCAIS DANS LA FLORIDE
francs, A condition qu'il y trouvera un li6vre au gite; il lui
fallut plus d'un coup de fusil pour abattre son gibier.
Entrant tout d'abord en coquetterie avec les Indiens, l'oncle
Sam commenca par leur proposer de les forcer a s'expatrier
et A se transporter dans l'Arkansas, sur les bords de la riviere
Blanche, un superbe pays, disait-il, bien plus fertile que la
Floride, abondamment fourni de gibier de toute espece.
C'Atait en 1835. Le grand-pire, doux nom que les Indiens
donnent au president des Etats-Unis, dtait alors Adrien
Jackson. Ses petits-fils, enfants terrible et mal dlevds,
s'obstin6rent A rester nu-tete sous le soleil de la Floride, au
milieu de leurs plantations d'orangers et de cannes a sucre.
Le grand-pere, chez lequel la tendresse pour ses petits-fils
n'excluait pas la fcrmotd, leur reprocha affectuousement lour
resistance par la voix du canon. Pour balayer des propri6taires
rien de tel qu'une bonne salve d'artillerie : la place est bientdt
nette et la civilisation pent s'avancer. Elle ne I'-5:"1' pas oft
elle met le pied, et quand elle erase celui d'un savage, elle
lui crie en guise d'excuse: < Ote-toi de ton soleil !
Bien loin d'agrfer cette excuse, les Sdminoles dtterrArent
la hache de guerre. Les dchos des forts vierges rdpercut6rent
les dialogues de la poudre et du cri de combat : Yo-hoo-hee!
Ce fut une guerre atroce, of 1'armde r6guli6re amdricaine
perdit des bataillons entiers, massacres dans les embuscades
dresses par les Indiens.
Apres sept ans de lutte, ces tenaces defenseurs de leur sol,
de leur home, asile sacred, suivant les lois amdricaines, suc-
combaient sous les coups du general amrricain Worth. C'dtait
le septikme g6ndral envoy pour les rdduire. Le premier fut
le general Clinch, assisted de l'agent Thomson. A leur instiga-
tion, le 19 mai 1832, fut signed sur les bords de la rivirre
Oklahawa, qui couple pris du fort King, non loin d'Ocala, un
trait par lequel quelques chefs corrompus par lor americain
et gorges du whiskey de la Floride s'engagArent A faire dmigrer
les Sdminoles de la Floride. Les autres chefs et le mico ou roi
en tete protestrrent centre ce trait, que les Amdricains affec-
taient de consider comme tr6s regulier, et qu'ils cherchArent
A imposer d'abord par la persuasion et ensuite par la force.
Les Sdminoles de la Floride appartiennent A la nation creek,
originaire de l'Alabama et de la Gdorgie. A la suite de ddprd-
-L
UN FRANCAIS WNS LA FLORID* 25
nationss et de pillages, ils furent refoulds dans le sud-,,ee.
pqu'exprime leur nom, qui veut dire exiled. II y avait partni eul
beaucoup de ndgres fugitifs; le trait d'Oklahawa stipulait
L'Oklahawa la nuit.
dment que les Seminoles restitueraient aes esclaves a
mantres l8gitimes. Des criminals et des deserteurs de
bInche dtaient dgalement venus se joindre a eux; enfin
I~ns Thimogonas, et autres sujets des anciennes tribus
I
;;0v UN FRANCAIS DANS LA FLUORIDE
de la famille mobile floridienne ou Watchez avaient gross
leur nombre.
De toute cette agglomeration indienne, il ne rest plus
maintenant dans le sud de la Floride que quinze cents indi-
vidus, religuds dans les Everglades du lac Okechobee.
J'ai eu la bonne fortune de rencontrer au coin d'un bois un
vieux Peau-Rouge, un a glorieux debris D de la guerre de Sept
ans, qui combattit aux c6tds d'Osceola. Okechata, le vieux
Sdminole en question, devait avoir, m'a-t-il dit, soixante-
quinze printemps A la prochaine floraison des rangers. Son
type est bien indien, nez 6patd, 16vres lippues, barbe blanche
clairsemde, yeux sans expression, I'ensemble d'un singe
humanist. Son education ayant dtd ndgligde au point de vue
des langues vivantes et la mienne au regard de la langue
creek, force me fut de l'interwiever par interprite. Justement
un petit Indien qui suit l'dcole' amiricaine passe a point
nommd pour traduire le language de ce vieux brave.
i Pourquoi, lui demandai-je, le nom d'Osceola donned A
ton hdros, qui s'appelait Fowel?
Tu ignores, visage pale, me rdpondit-il, la langue creek,
et tu ne sais pas que l'osce est un breuvage servi aux orateurs,
et que 1'ola signifie torrent. L'dloquence d'Osceola dtait
comme un torrent qui entrainait les guerriers au combat.
J'ai dit.
Eh bien, glorieux debris, que le soleil, lumiire du
Grand-Esprit, en rdchauffant ta noble tite de guerrier, ra-
fraichisse ta mdmoire, comme si tu buvais de l'osce, et que
ton innocence coule comme un ola. )
On voit que je n'avais pas mis longtemps A m'assimiler les
mots et les images de la langue creek.
< Je le vois encore, commenga-t-il, avec son turban de
soie A trois plumes, sa ceinture ecarlate, sa tunique brodde et
ses grandes guetres. Osceola dtait d'une haute stature, et si
le Grand-Esprit, qui habite le trou du diable de la Sulphur
Spring, efit jamais voulu prendre forme humaine, il n'aurait
pu surpasser en beauty le grand chef. Ses yeux dtincelaient
comme des charbons ardents sur sa face de lion peinte en
rouge, ses dents...
Fais-nous grice de sa mAchoire, lui dis-je, et arrive au
fait. Comment a commence la guerre?
iAN IAIS DANS LPLORT
a ^nd-prAH lanc voulant chasser les Mminoles de
neures et de leurs champs, son agent ThomBon,
S Osceola, grand chef des Sdminoles.
trahison! corrompit quelques-uns de nos chefs. Sol-
nuer cet infame trait, Osceola plant son couteau
*W ^ ^,
32 UN FRANCAIS DANS LA FLORIDE
au beau milieu de la signature du chef qui avait entraind les
autres. A quelque temps de li, il an4antit la troupe du major
Dade dans sa march du fort Brooke (Tampa bay) au fort
Ring. Ce major s'dtait vantd de traverser tout le pays indien
A la tbte d'une centaine d'hommes et de nous soumettre. II
fut tud ainsi que cent neuf hommes sur cent douze don't se
composait sa troupe.
r Abritds par les gigantesques cypris, cachds derriere les
palmiers, invisibles A 1'ennemi ddcouvert a nos coups, des
notre premiere ddcharge, nous avons tud plus de la moitid de
ses hommes, et parmi eux le major. Des survivants, les uns
voulurent s'dchapper, mais nos cavaliers leur couperent la
retraite, les autres se firent massacrer sur place...
Et ils furent tous scalps? dis-je.
-Bien entendu, rdpliqua le vieux Peau-Rouge, en faisant
le geste circulaire de scalper un crane d'un seul tour de main.
Et ses yeux fdroces faisaient le tour de ma tete! Souvenirs
du jeune age du Sdminole, ne vous y gravez pas!
<( Mais cette embuscade dtait une trahison! avangai-je, car
Osceola ndgociait avec l'agent Thomson. II avait meme recu
l'hospitalitd A sa table.
Thomson traitre, et non Osceola! rdpliqua-t-il en s'ani-
mant. Le soir meme de cette victoire, Osceola court au fort
King, A quarante miles de lA. Pendant que Thomson dinait
avec quelques officers chez le cantinier, en dehors des retran-
chements, nous entourons la maison et fusillons sans pitid
tous les convives. Osceola plongea son couteau dans le coeur
de Thomson. Ainsi pdrissent tous les traitres! J'ai dit. )
De ces dvdnements il est malaise de degager la v6ritd. II
semble que dans l'accusation rdciproque de trahison, les
parties puissent Otre renvoydes dos a dos. Les Amdricains de
cette dpoque sont les pbres de ceux qui op6rent de nos jours
centre les Indiens. Les ddpossdder, c'etait faire comme aujour-
d'hui cuvre de civilisation, et tous les moyens ont toujours
4td bons A leurs yeux pour atteindre ce but. De leur c6td, les
Indiens ne sont pas gens a s'empdtrer longtemps dans les
lines d'une ndgociation, et le champ de bataille leur parait
toujours la meilleure solution du litige.
J'ai passed sur ce champ de bataille, oC s'1dbve un village
don't le nom rappelle trcs crument la ddfaite de la colonne
6-4 ASA'
Ir -`
3A
14 I
34 UN FRANCAIS DANS LA FLORIDE
amdricaine. Non loin du fleuve Ouithlacochee, on rencontre
Dade's Massacre. Quelques Amiricains, hostiles aux deno-
minations unmusical, disent Dade's Battle, et dmettent le
voeu que le souvenir de l'infortund major soit perp&tu6 par
un nom moins offensant pour le sens de l'ouie.
Le lieu est sauvage et propre A une embuscade. Avec tres
pen d'imagination je pouvais m'attendre A voir surgir des
profondeurs de ces bois des bandes d'Indiens tatou6s, ornds
d'anneaux dans le nez et de plumes sur la t6te, arms de
fleches et de tomahawks, et poussant leur cri de guerre
Yo-hoo-hee I
Mon vieux Peau-Rouge me raconta la suite de cette guerre.
Pour la terminer A leur advantage, les Amdricains durent
mettre en ligne dix mille hommes, s'assurer l'alliance de
deux mille Creeks et Delawares, et employer de nouveau la
trahison pour s'emparer d'Osceola et de huit chefs, qui furent
incarcdrds dans un fort, A Charleston. C'est en octobre 1837
que le gdndral Jesup accomplit cet exploit. La guerre continue
centre les Sdminoles disperses dans tout le pays, exposed d6s
lors A leurs ravages. Jacksonville, Saint-Augustin; eurent
beaucoup A souffrir de leurs ddprddations.
Chaque tote d'Indien fut mise A prix a deux cents dollars.
On lanca contre ces malheureux ces feroces chiens de Cuba,
blood-hounds, dresses A suivre la piste des n6gres fugitifs
et A ddvorer le gibier sur place.
Ddportds A l'ouest, reldguds dans leurs reserves des Ever-
glades du lac Okechobee, traquds de toutes parts, les Seminoles
finirent par disparaitre A la longue, tr6s A la longue, car
en 1858 on ne faisait que sortir de la liquidation de cette
nation. Le dernier ddfenseur de la patrie seminole fut Chitti-
Jolo ou le Loup enraged.
Le bilan de la guerre se solda pour les Amdricains par la
perte de quatorze cent soixante-six hommes, don't deux cent
cinquante officers, et une ddpense de dix-neuf millions de
dollars.
Osceola mourut au bout de quelques anndes de captivity,
tres digne dans son malheur, et admire de ses ennemis eux-
memes.
On m'a montrd un mammoth oak-live celbre dans le pays
sous le nom de chene d'Osceola. Le h6ros aimait, parait-il,
UN FRANCAIS DANS LA FLORIDE 35
a se reposer sous son ombre. Ce chine tend ses rameaux
sur les rives d'un beau lac, lieu plein de myst6re et, de gran-
deur, a hanti par 1'esprit du Grand Chef, ; m'a dit Okechata.
On a donnd le nom d'Osceola A une ville situde sur le
St John's river, Orange county. Le gdndral Jesup a aussi la
sienne. De meme, le general Gaines, don't le nom. se retrouve
dans Gainesville, oiu est 6tabli le bureau des homesteads pour
la Floride.
La Floride fut admise dans 1'Union comme Etat le
3 mars 1845. En 1861, une Convention d6clara la secession.
SL'annde suivante l'armde du Nord s'empara de Fernandina,
Jacksonville, Saint-Augustin, et les conserve jusqu'd la fin
de la guerre.
Une assemble de delegues de l'Etat, rdunie A Tallahasse,
le 10 octobre 1865, rapporta la declaration de secession.
En 1868, une nouvelle constitution fut vote par une Conven-
tion lue par le people de la Floride. En mime temps on
proceda A l'6lection de la a Ldgislature ) ou parlement, et on
nomma les fonctionnaires. Cette ^.i-l.lure adopta le qua-
torzi6me amendment A la Constitution fdd6rale, en consI-
quence do quoi la Floride fut reconnuc come Etat par le
gouvernement de W -linl,:,Au.
On le voit, chacun des Etats de l'Union am6ricaine jouit
de 1'autonomie et l6abore ses lois. Le mode d'dlection est
le suffrage universal.
La capital de la Floride est Tallahasse, situde dans le
comtd de LUon, au nord du golfe du Mexique. C'est la rdsi-
dence du gouverneur de l'Etat, le siege de la Legislature et
Sde l'administration.
On ne s'explique pas pourquoi cette ville de trois A quatre
mille habitants, perdue dans les terres, loin du movement
commercial de l'Ocdan, a pu Otre choisie pour capital, de
prdf6rence A Jacksonville, la clef de la Floride, le point central
oiu viennent converger lignes de chemins de fer et steamers.
I
2'.
CHAPITRE III
JACKSONVILLE
De New-York A Savannah. Feslins A bord. Bouffees d'air. Savannah. -
L'atmosphBre des tropiques. Sable parlout. La plus jolie ville de. la Floride.
Five o' clock. Le quarter du commerce. Une ville de courtiers. -
Les immigrants du Nord. L'6ducation, la musique, le theatre. Les nbgres.
i[' Une blanche vaut deux noires. La haute society. Les maisons d'habita-
tion. L'ameublement. Tas do voleurs. Les hotels. La table d'hote. -
Succulenle avoine. Pain de chien. L'Am6ricaine boulangbre, pdtissikre,
S cuisinibre et hdresiarque. Sa physiologic. Ses enfants. Le pIre et le
l fils. La famille. La fortune. Les business. Avis aux Francais. -
Gare aux compatriots. Un communard e't un charcutier. Les scours de
Saint-Joseph. L'Amdricain du Sud. Lo tabac A chiquer. Le flegme
amiricain. Un sphinx qui mange.
Quand, pour venir de New-York, on s'est embarqud sur
S l'un des ].ilil-entll de c Ocean steamship Co D, le Tallahasse,
par example, sur lequel j'ai pris passage, on ddbarque A
Savannah (Gdorgie) apris une traverse de trois jours.
Au depart de New-York, quelques mouchoirs s'agitent.
S Pour moi pas un mouchoir ami; je n'ai pas mdme droit A un
simple chiffon!
Vers six heures et demie le souper est servi. Pour la pre-
mi6re fois j'entre on lutte avec le veritable steak amdricain,
en anglo-francais a bifteck a, la chose la plus rdsistante don't
S un 6tre vertdbrd ait jamais eu l'idie de confier la masti-
cation A ses mandibules. La dent la plus incisive est impuis-
S sante A entamer ces fibreuses matitres, et no parvient qu'A
danser dessus comme sur un morceau de caoutchouc; de
guerre lasse, il faut en confier la ddsagrdgration A l'estomac,
qui les digere ou non. C'est son affaire.
38 UN FRANQAIS DANS LA FLORIDE
Quand ce travail est termind, on acquiert le droit de puiser
dans une quinzaine de petits plats de forme ovale, oft reposent
autant de petites horreurs graisseuses, don't la nature et le nom
dchappent a la perspicacity de l'Europ6en. Pas de fourchettes
ni de cuillers sur la table pour se servir, tout le monde va fA la
picorde dans les petits plats avec sa propre fourchette et son
propre couteau. Chacun Rtale du beurre rance sur des trenches
de pain, et grignotte cette tartine en buvant du thd, avec toutes
les marques de la plus gourmande satisfaction.
Des cakes ou gfteaux, des biscuits Albert, des crackers
couronnent ce festin de l'autre monde.
Le diner est plus comfortable, mais le plat de resistance, le
steak, en constitute toujours la base la plus solid.
Des le second jour on passe sous d'autres latitudes. Le navire
s'enfonce c6mme un coin dans une atmosphere nouvelle, il
roule voluptueusement dans des regions I'1L.-. ..*-, of la brise
temptre ]'ardeur du soleil et lui emprunte une douce tiddeur.
Les poumons dilates aspirent un air rl'il:n_'u de parfums
inconnus, vague senteur d'orangers et de magnolias; tout le
corps est enveloppd de chaleur, pdndtre de bien-tLre. On se
sent ddgeler : tells doivent ftre les sensations du glaCon qui
fond en eau sous les rayons du soleil d'hiver.
Bient6t Savannah est en vue. La nuit est si belle, qu'A quatre
heures, tous les passagers sur le pont contemplent les dtoiles.
Le soleil, A son petit lever, dclaire A la fois nos faces pAles
et les boules d'db6ne des nigres qui circulent dans le port,
en chantant leur refrain monotone.
Nous voilA ddbarquns.
New-York et Savannah, trois jours de traverse, villes
distantes d'un siecle! LA, la civilisation la plus avancee; ici,
l'dtat le plus primitif. Le jour et la nuit, l'hiver et 1'F6t.
Pendant qu'a New-York, les fourrures r.-i, I I1ni!i les dpaules
des belles frileuses, dans les rues de Savannah les robes. de
mousseline et les grands chapeaux de berg6re circulent par-
tout. Quelques maisons seulement bfties en briques, toutes
les autres en bois, borddes de trottoirs en bois..De grands
palmiers les ombragent, des rangers les embaument, des
bananiers balancent pres d'elles leurs grandes feuilles ddchi-
rdes. Sur le seuil, des hommes, abritds sous de grands cha-
peaux de planteurs, regardent passer la tapissiere qui nous
I', UN-FRANqAIS DANS LA FLORIDE 39
transport A la gare du chemin de fer aux pas comptds des
chevaux, don't les efforts combines arrachent A grand'peine
le vWhicule des orni6res ensabldes. Le train heureusement
a attend les passagers.
La locomotive, au lieu de siffler, pousse des mugissements
r4percut6s par tous les dchos des bois sauvages. Elle file a
toute vapeur; aussit6t nous passons sous d'autres latitudes.
Helas! ce ne sont plus cells de notre traverse! ot la brise
et sa douce ti6deur? Les souvenirs de la mer rendent plus
6touffantes les r6alit6s de la terre.
Le train s'enfonce comme un coin dans l'atmosphere des
tropiques, il roule sans voluptd dans des regions embrasdes,
oft les tourbillons de sable empruntent A l'ardeur du soleil
une insupportable chaleur. Les poumons aspirent un air
charged de poussiere. Le visage disparait sous une couche de
sable : yeux enflamm ,s, nez obstru6, oreilles bouchbes, che-
veux poivre et sel; on a vieilli de dix ans, on a grisonn6 de
la tete aux pieds; les v4tements tout gris semblent des suaires.
L'heure est-elle venue de retourner en poussiere?
A l'arrivde a Jacksonville, aprds quatre heures de ce sup-
Splice, on est bon A 6tre accroche A un portemanteau, dpous-
setd et battu d'importance. DWcrochb ensuite, il faut encore
S tre plong6 dans un bain, livrd au coiffeur et au pedicure.
SDsensablb enfin, on se sent frais et dispos pour flAner sons
| les ombrages de Jacksonville.
Jacksonville, la citd-type de la vie colonial, exubirante d'ac-
Stivitd au milieu d'une nature maintes fois entrevue dans les
Serves ou les romans. Le quarter des maisons bourgeoisement
habituess represente exactement une ville en vill6giature, telles
que Maisons-Laffitte, le pare de Neuilly ou l'avenue du Tro-
cad6ro, avec la vegetation tropical en plus. Les rues, borddes
Sdemammoth oak-live grandss chines), filent tout droit devant
elles, si loin qu'elles peuvent aller, et forment un damier tres
Origulier, don't chaque case a la superficie d'un acre, entourd
:d'delgantes barrieres en bois d4coupd. La plupart des maisons
B sont egalement en bois. Beaucoup de ces cottages peuvent
passer pour des modules du genre.
Bien charmante promenade a faire, vers cinq heures, au
moment ofi sous les piazzas et les portiques se balancent sur
Ileur rocking-chair ou dans leur hamac les dames et les jeunes
40 UN FRANCAIS DANS LA FLORIDE
filles, en robe claire, cheveux au vent, suivant de l'oeil les
bats des babies qui courent pieds et jambes nus dans le sable.
Des buggies, attelds de petits poneys tras vifs, circulent sans
bruit dans les rues ensabldes, passent et repassent, donnant
l'illusion vague du movement qui porte les Parisiens vers le
bois et les en ramane.
Le quarter des affaires prdsente un tout autre aspect. Toutes
les maisons, a peu d'exceptions pres, sont construites en
briques, quelques-unes en pierre, et bordent Bay Street,
grande arthre qui long le port. LA, plus d'arbres, des galleries
courant le long des maisons et grace auxquelles on brave les
ardeurs du soleil.
De Bay Street, on voit constamment entrer les steamers
venant de Savannah, de Fernandina et de tous les points de
St John's river. Ils vomissent des passagers, bientit confon-
dus dans la foule des gens divers6s a tout instant par les
tramways, et don't l'unique mission en ce monde est de faire
aller le commerce. Les affaires de toute sorte se brassent du
matin au soir dans les offices, les magasins regorgent de monde,
de belles Floridiennes, d'une elgance supreme, s'y ruinent
en fanfreluches et en bibelots. Elles s'arrachent les modes de
New-York, copies sur cells de Paris, et devalisent tous les
comptoirs of tr6nent la dentelle, la mousseline et la soie.
Si dans une petite ville perdue au fond des bois vous de-
mandez a un general merchant un objet qu'il n'a pas, la.
rdponse est invariable : r( J'dcrirai a Jacksonville. r
C'est le rendez-vous de tous les offices des reprdsentants de
commerce des Etats-Unis et surtout de New-York, des agents
des manufactures, des companies d'assurances et de vente
de propri6dts (real-estate), de tous ceux enfin qui, moyen-
nant un honnate courage, se font les intermddiaires de l'offre
et de la demand. Les tickets-offices sont aussi innombrables
que les lignes de steamers et de chemins de fer pour lesquelles
ils ddlivrent les billets. Les ice-creams ot l'on dgguste des
glaces, les lunch-rooms ot l'on se restaure, les bars ot l'on
se grise, les boarding-houses ot l'on vit en pension, ne se
competent pas.
Jacksonville ne fabrique rien, ne produit rien, ne vit que
de courage. Embusquie sur le passage des gens du Nord en
partance pour le Sud, elle leur donne la vie en change de la
Un jardin a Jacksonville.
"..2
~ I IBE~C~"~ef~~.i;~'~::~~' -i
:~ ~-~'
12 UN FRANCAIS DANS LA FLUORIDE
bourse. De janvier & avril, il lui arrive quotidiennement quinze
mille strangers, qu'elle hdberge pendant deux A trois jours,
le temps de s'orienter et de s'approvisionner pour 1'hiver. Au
retour, au commencement de ldtd, elle les attend A son poste,
et faith encore feu sur eux de toutes ses batteries. Que de
^ malades, de poitrinaires envoys dansja Floride pour jouir
de la beauty de son climgt passent ainsi par Jacksonville, y
sement leurs dollars, puis vont chercher sur quelque lac une
S bonne place, comme ils disent, y installment leur home et
erdent des plantations d'orangers! Ainsi la Floride se people
d'immigrants venus pour prendre l'air. Ils s'en trouvent bien,
ils y restent, leurs capitaux aussi, A la grande jubilation des
courtiers de Jacksonville, toujours prets A ramasserles miettes
des contracts.
Les enfants de ces courtieis ne trouvent pas A Jacksonville
d'usines A bacheliers, et ils s'en f6licitent. A quoi leur servirait
une education don't le programme contiendrait des mati6res
,trangeres A la perception du courage, augment4e de la com-
Smission, surcharge d'un pourcentage? La lecture, 1'eriture,
le calcul, pas d'histoire ni de litterature, voilA tout ce qu'il
faut pour remplir le vide d'une si haute destine. .
L'-ducation des filles est g6neralement confide, sans dis-
.tinction de culte, aux soeurs de Saint-Joseph, parmi lesquelles
se trouvent beaucoup de Frangaises. D'ailleurs la maison
mere est francaise et reside au Puy.
Les professeurs d'arts d'airement, piano, violon, dessin,
sont presque aussi nombreux que les 6leves, quelques-uns
mritent de passer pour de v6ritables artistes.
II y a un theatre oi les meilleures troupes des Etats-Unis
ne didaignent pas de donner des representations : on y joue
l'op ra et la comedie. On donne souvent des concerts et des
soirdes littdraires dans les hotels.
A Jacksonville, les negres pullullent. On marcherait dessus
s'ils se laissaient dcraser; mais au contraire, que de blancs
Suils ecrasent! Beaucoup nagent dans l'aisance, quelques-uns
sont fort riches; les uns et les autres ont ddbut6 dans la
domesticity, le roulage, les emplois de garcons coiffeurs, le
S mdtier de portefaix, de pecheurs, et maintenant ces gaillards-
Sl ont pignon sur rue, des chaines d'or qui soulignent leurs
gros ventures, des Opouses d'dbene charges d'dnormes bijoux,
^ i ' '
UN FRANCAIS DANS LA FLORIDE 43
des demoiselles A tAte noire qui cherchent A Eclipser les jeunes
filles d tete blanche, et parviennent souvent a dgaler 1'dlegance
de leur taille et l'aisance de leurs manieres. Malgre tout,
comme dit le solfege, une blanche vaut toujours deux noires.
Tout ce monde, reluisant comme une botte bien cirde, roule
des yeux blancs, ddcouvre des dents d'ivoire, advance de grosses
1vres brunes dpanouies d'un 6ternel sourire, et font trembler
les trottoirs de bois de Jacksonville sous ses pas appesantis
par les gros sacs d'6cus.
Justement, arrive d'une excursion sur le St John un steamer
exclusivement charge de < bois d'6bine D. Sur le pont, dans
les galleries, circle le high life colored, exposition flottante
de toute la haute socidtd n6gre. C'est ainsi les nigres se
trouvent insults quand on les appelle negro, acceptent l'd-
pith6te de colored qui les rapproche de la race blanche, et
cependant font des excursions tout a fait r deuil -, comme
on dirait maintenant, pour s'amuser A l'aise entire moricauds.
S I ne viendrait pas a l'idde, il est vrai, a un blanc de se
meler A ces rdjouissances d'une autre race, don't il est separd
S par odor et color, deux abimes!
La socidt am6ricaine de Jacksonville passe pour selected,
cultured and refined, autrement dit aristocratique et de bonne
education. Elle se compose de gentlemen qui ont pu 6tre
dans leur jeunesse n'importe quoi, et sont devenus plus tard
S officers de l'arm6e de terre ou de mer, magistrats, hommes
politiques, litt6rateurs, artistes et notables commergants. Le
climate du Sud les a attires d Jacksonville, oi ils vivent non
en rentiers paisibles, cat6gorie de citoyens inconnue aux
]ttats-Unis; mais en bons Yankees, en hommes que la mort
doit trouver sur la briche des affaires.
Ce sont eux qui poss6dent les plus beaux cottages, beautiful
homes, don't Jacksonville s'enorgueillit avec raison.
La difference n'est pas sensible entire l'interieur de ces mai-
sons d'habitation et la distribution des n6tres. Dans tous les
Spays du monde il y a un salon et une salle A manger qui se
communiquent ou sont s6par6s par une antichambre, dans
laquelle aboutit l'escalier; des chambres au premier; rare-
S ment un second. La cuisine est toujours construite en dehors
Sa quelques m6tres de la maison, A laquelle elle se raccorde
par une galerie couverte, disposition excellent, destinde A
44 UN FRANCAIS DANS LA FLORIDE
6viter l'odeur et A prdvenir le feu, pour lequel une maison de
bois de sapin est une tentation irresistible.
L'ameublement n'a pas subi influence du goit frangais.
Dans les maisons de luxe, il est de ce style am6ricain que
l'exposition de 4878 nous a fait amplement connaitre et ap-
prdcier. Ses formes sont aussi gracieuses *que le permet le
goAt d'un people Atranger au sentiment de l'art, mais tres
connaisseur en fait de confort. Ce que disait Buffon des Am&-
ricains de son temps est encore applicable a ceux de nos jours :
a Les Amdricains sont des peuples nouveaux; il me semble
qu'on n'en peut pas douter au peu de progres que les plus
civilises d'entre eux avaient fait dans les arts. )
,, Le mobilier de luxe est le plus commundment d'acajou, et
souvent de palissandre. Dans les hotels a voyageurs et les
maisons bourgeoises du second ordre, il est invariablement
de pin blanc du Canada, recouvert d'une peinture claire ou
foncde avec des arabesques, des fleurs et autres ornements du
meme genre. La forme est celle du mobilier de luxe. I1 existe
a New-York d'immenses fabriques de ces meubles de quality
infdrieure et cependant d'un prix assez 6lev6. Bien entendu,
on n'en a pas pour son argent : en peu de temps la peinture
s'effrite ou se raye, les jointures se disloquent ou se d6collent,
les tiroirs ne jouent plus ou jouent trop. Qu'importe! pendant
que le bois a travailld, on a travailld soi-meme et avec un suf-
fisant profit pour changer ses simili-meubles contre un beau
mobilier d'acajou.
Une chose bien remarquable est le peu de souci qu'on prend
des voleurs dans les villes des Etats-Unis encore a l'Pge du
bois. Toutes les maisons leur sont ouvertes, les clefs
am6ricaines vont a toutes les serrures, et il ne vient a
l'idde d'aucun larron d'entrer et de derober! Est-ce le respect
du home ou la crainte d'etre inevitablement surprise dans des
maisons de bois of le moindre movement produit un bruit?
A-.t-on assez d'occasions dans la rue et dans les affaires de
ddpouiller son prochain sans aller le relancer a son domicile,
S o il y a peu de chose A voler? Je ne sais, mais certainement
Sle code pdnal americain doit appliquer, dans les pays primitifs,
squ. article sur le vol par effraction en de bien rares cir-
constances.
Dans les hotels, il y a plus d'amateurs de la sacoche d'autrui
*i ,*
UN FRANCAIS DANS LA FLORIDE 43
S et de son parapluie. L'Amricain n'aime pas a 6tre mouilld, et
il estime que la pluie est un cas de force majeure tomb6 du
ciel, qui lave la conscience souille du larcin d'un riflard. Ce
n'est pas bien grave, d'autant plus que de vold vous pouvez,
si le cceur vous en dit, devenir voleur de parapluie; mais
gare a votre sacoehe! vous n'avez certainement pas assez d'6-
lasticitd d'Ame pour la remplacer par la valise d'autrui!
L'h6tel, en Amirique, est un lieu public oi l'on n'a pas
besoin de coucher ou de manger pour etre adinis. On y cir-
cule en liberty, on s'y comporte come chez soi, on yjouit de
toutes les aisances interdites dans les rues, oif s'y lave, on
peut s'y faire coiffer et cirer ses bottines. Poste, telegraphe,
t6l6phone, journaux, tout y est A la disposition du public,
mnme le registre des voyageurs, sans cesse feuilletd par les
allants et venants. Le maitre d'h6tel, pour peu que vous soyez
illustre par vos vertus ou vos vices, extrait de ce registre votre
nom et celui de votre famille et s'en fait une rdclame dans les
journaux. C'est ainsi que vous pouvez lire dans The daily
Florida Herald, l'un des grands journaux de Jacksonville :
AT THE EVERETT HOTEL
c Mrs M. A. Jackson et sa fille, de la Virginie, sont ddli-
cieusement log6es i Everett. Mrs Jackson est la veuve du grand
S general Stonewall Jackson, et est venue en notre ville pour
jouir de notre climate et d'une paix profonde, ce qu'elle a
obtenu A un eminent degrd & Everett.
On vit en plein air, ou dans une maison de bois aussi trans-
parente qu'une maison de verre.
L'expression ca table d'h6te D est l'une des rares locutions
frangaises passes dans le language amdricain. La raison en est
que la plupart des cuisiniers sont frangais. Ce people, qui ne
salt pas manger, s'imagine avoir tout fait quand il a confiU a
l'un de nos compatriotes la direction de ses fourneaux, en
lui recommandant d'ailleurs de ne pas sortir de la cuisine
americaine.
Les douze grands hotels de Jacksonville possedent des cui-
siniers frangais. Les repas qu'ils envoient A la salle a manger,
dining-room, par des garcons de couleur, varient entire deux
UN FRANCAIS DANS LA FLORIDE
francs cinquante et trois francs soixante quinze, suivant les
hotels. Celui oh je suis descend, Duval House, est du pre-
mier prix. On y fait un peu meilleure chore que sur le steamer,
il y a plus de choix dans les mets. Le steak se defend toujours
avec le m6me success, sans d'ailleurs avoir mauvais goit.
Quand on s'assied a la table d'h6te, le garcon commence
par remplir votre verre d'eau et y glisse un morceau de glace.
C'est la measure, on ne s'occupera plus de votre soif, et quand
votre verre sera vide, vous 4tendrez par habitude le bras vers
la carafe, mais en vain! vous ne la rencontrerez pas plus que
la bouteille, son aimable compagne sur une table francaise.
Si vous voulez divoiler votre origine, demandez du vin, et
aussit6t on vous apportera du bordeaux, que les Am6ricains
appellent claret, comme qui dirait du vin clairet!
Le gargon arrive avec un immense plateau qu'il tient A la
hauteur de l'oeil, et sur lequel se trouve tout le repas. Une
quinzaine de petits plats ovales est dispose devant chaque
convives. A terre au moins ce n'est pas comme sur mer, ces
petits plats sont abandonnis A votre exclusive picorde, des
fourchettes dtrangeres n'ont pas le droit de s'y abattre. Ce n'est
plus une gamelle qui d6gofte, c'est une dinette qui amuse. Que
d'enfants, trompes par 1'apparence, ont di se moucher dans
leur serviette microscopique!
Amdrique, pays de liberty, of I'on commence son repas
selon sa fantaisie, oh l'on est libre de faire autant de m6langes
que le coeur en peut supporter, ou le cerf daigne s'amalgamer
au poulet, le jambon fum6e la pure de navets, le concombre
au chou-fleur, oh tous les vegetables, suivant les caprices
du palais, se donnent rendez-vous dans votre assiette, petits
pois, haricots verts, pommes de terre, tomatoes, riz, mais,
hominy et avoine! Oui vraiment, avoine, et apris en avoir
gottd, bien moulue et bien cuite, delayde avec du lait sucrd,
on ne s'dtonne plus du hennissement joyeux qui dilate les
narines de nos bons chevaux quand on ouvre le coffre A
avoine. Jusqu'ici ces nobles animaux s'6taient reserve cette
nourriture savoureuse et rafraichissante; il etait temps que
les AmBricains la fissent passer de la mangeoire sur la table.
Parmentier n'a-t-il pas 6levh la pomme de terre de l'humble
condition of le pore la retenait dans son auge, A la dignity
de royale puree?
UN FRANCAIS DANS LA FLORIDE 47
Au dessert, jamais de fruits, point d'oranges, de bananes
ni d'ananas, c'est trop commun; mais des cakes, A la creme,
aux pommes, aux blue berries (mires sauvages excellentes),
aux fraises. Une tasse de thd ou de cafe, avec un nuage de lait
concentre. Dans ce pays de vaches sauvages, impossible de
les traire : on consomme le lait des vaches de zinc, c'est ainsi
qu'on appelle les boites de metal of est conserve le lait con-
centre.
Tel est le menu du diner, repas du midi.
Le matin, a huit heures, on a commence la journee par le
meme genre de menu, moitid moins abondant. C'est le d6jeu-
ner. L'air d'Amerique est tres vif, donne la fringale et permet
tres bien A l'estomac de supporter un repas copieux de bon
martin.
Le souper a lieu de six A sept heures. Simple collation,
avalde en cinq minutes : un peu de viande coriace, une
pomme de terre, un gateau, du the. Le repas sommaire est,
pour bien dormir, la meilleure recette.
Ces trois repas, pas plus copieux que notre ddjeuner et
notre diner, sont mieux repartis suivant les exigences de l'es-
tomac et du sommeil.
II est absolument impossible, en Amerique", de se procurer
le vrai bouillon de bceuf, tel qu'il est servi sur les tables
frangaises les jours de pot-au-feu. On y mole toujours de la
tomate ou de la citrouille qui en denature le goit, ou bien on
y ajoute tant d'6pices, de legumes et de viande, que ce n'est
plus une soupe, mais tout un diner.
Les petits plats froissent au premier abord nos iddes euro-
peennes sur l'ordonnance d'un repas et sur le service. II vous
manque le gargon qui fait le tour de la table d'h6te, present
le plat a chaque convive, en annoncant le nom des mets. En
Amerique, chacun pour soi; en Europe, un pour tous. Ils
aiment le repas solitaire; nous, nous aimons les agapes.
Egoisme d'un c6td; fraternity du n6tre. Une fois rompu A ces
usages, quand on est tout A faith entrd dans la peau de l'Amd-
ricain, on les trouve tres logiques, surtout au point de vue des
caprices de l'appdtit et des exigences de l'estomac.
Et le pain? Les Francais sont de gros mangeurs de pain,
c'est pourquoi les boulangers le font si savoureux. Les Am-
- ricains, qui ne 1'aiment pas, le font tres mauvais. Peut-6tre
UN FRANQAIS DANS LA FLUORIDE
serait-il plus just de dire qu'ils ne l'aiment pas parce qu'ils
ne savent pas le faire. Except dans leurs grandes villes, le
boulanger et le patissier sont inconnus. On ne s'enrichit pas,
comme en France, par la miche et la brioche. Autant d'dcono-
mis6 pour la menagere; mais surcroit de besogne qui n'est
pas mince.
Quelle revolution dans les manages francais s'il fallait exiger
de nos femmes qu'elles se fissent boulangeres et patissieres!
Pdtrir la Tarine, surveiller la cuisson de la pate dans le four
ad hoc du fourneau economique, cela ne va pas sans fatigue
et sans soin! Et que de cas de divorce, mes amis! que de
pains en forme de paves jets par le maria a la tate de sa
boulang6re de femme! Jamais un Francais, bon comme le bon
pain, ne consentira a mettre plus d'une fois la dent dans ce
pain de chien! Mais s'il se brouillait avec la boulangere, il se
reconcilierait sans doute avec la pitissibre, car il n'y a pas
de raison que les AmBricaines ne rdussissent pas les petits
gateaux aussi bien que les Francaises. De fait, elles ont sur
celles-ci une superioritd dvidente, sans vouloir diminuer en
rien le m6rite des puddings et autres cakes.
La femme amiricaine ne se content pas de la boulangerie
et de la patisserie, elle est aussi cuisiniere. Elle fait sa-cuisine
elle-meme, et ne se sert de sa bonne A tout fire que pour la
grosse besogne, la vaisselle, 1'entretien du feu, 1'dpluchage
des legumes. Tout le reste est de son resort. Pour elle, c'est
plus qu'une occupation, c'est un penchant inn6, une vocation,
de m6me qu'invincible est sa rdpugnance pour 1'aiguille. Elle
a dfi avoir des piques avec elle. Il y a des exceptions partout:
beaucoup de grandes dames americaines se contentent de
mettre le nez A la cuisine sans y mettre la main. Agissant
ainsi, elles font violence a leur nature, ne dorment pas la
conscience nette, et n'osent avouer cette infraction habituelle
au code domestique. Si le Diable boiteux nous raconte un
jour ce qu'il a vu dans les intdrieurs americains, il notera
certainement ce trait de mcrys nationals : toutes les cuisines
orndes de jolies ladleiep- i K manches retroussdes, tronant au
fourneau avec autant de grace qu'au salon.
Aussi la race des sapeurs est-elle completement inconnue
en Amerique, of l'on n'a jamais vu sur la batterie de cuisine se
profiler d'autre barbe que celle des vieilles ladies, longues,
UN FRANQAIS DANS LA FLORIDE 49
S sches et transparentes. Les diverse branches de cousins,
don't le tronc g6ndalogique tire toute sa save des profondeurs
insondables du coeur f6minin 6chauffN par le fourneau, ne
couvrent de leur ombre aucun mystire. L'anse du panier ne
danse pas la gigue anglaise; le roti n'est jamais brald. MoralitE:
economie, cuisson a point, que demander de plus a une cui-
sine?
En dehors de la cuisine, la grande affaire d'une lady amd-
ricaine est son Eglise. Elle tient-dans la blanche main qui manie
avec tant d'autoritd la cuiller a pot le present et l'avenir du
pasteur. En l'absence d'un budget des cultes, les contributions
S volontaires des fiddles subviennent A son entretien. Elles se
sont reunies, un beau jour, dans une parties de fraises, straw-
berry-party, et ont decide qu'un jeune Yankee de leur con-
naissance n'ayant aucune aptitude pour le commerce, il im-
portait de donner un nouvel accroc a l'vangile, d'inaugurer
une r6forme pour lui faire une situation de pasteur. Elles s'en
furent trouver le maire, qui leur a donn6 a bon compete dans
la ville un des terrains toujours disponibles pour la construc-
tion d'une dglise, elles ont fait march avec un entrepreneur
special pour les temples au plus just prix, et le clocher point
menaga bient6t le ciel d'une nouvelle secte.
Le m6moire de l'entrepreneur se regle, les appointments
du pasteur sont pays A l'aide de souscriptions, lunchs, diners,
pique-niques sur I'herbe, comedies. On avait bien pens6 A
donner un bal dans le salon des dames de 1'6glise, car il y a
un salon pour les dames, une salle d'attente avant le depart
pour la pri6re; mais on a craint d'6tre trop A 1'etroit et que
la sauterie ne se prolongeAt dans l'dglise. La Bible, religieu-
sement consult6e, semblait bien autoriser cette pieuse gigue
par l'exemple de David dansant de toute sa force devant
I'arche; mais il y avait si longtemps de cela, que les puritains
d'en face auraient bien pu se scandaliser.
L'Am6ricain est un heureux maria : on ne jase pas de sa
femme, parce qu'elle ne fait pas jaser d'elle. Elle est bien trop
occupee de sa cuisine, de son 6glise et de sa lignee, pour
Strouver le temps de flirter. D'ailleurs les galants, s'il en existe
en Amdrique, ne posent pas de questions aux femmes marines;
Sils s'adressent aux jeunes filles, dchangent avec elles des ser-
ments a la clart6 des etoiles, se fiancent et 6pousent. Tel est
-*I
UN FRANCAIS DANS LA FLORIDE
le temperament du pays. On peut trouver qu'il est came, on
ne l'accusera pas de verser dans l'immoralitd.
L'Am6rique, on le sait, est le paradis des jeunes filles sans
dot. Elles apportent A leur mari leurs petites mains lavies et
le soleil qui eclaire leur visage, et le mari se declare satisfait.
II a toujours une position ou un commerce qui lui permet de
faire aller le manage. Les gofits des jeunes 6poux sont peu
dispendieux: des bijoux faux, pas de cachemire ni de robe de
soie, des dentelles en imitation, just ce qu'il faut de mobilier
pour ne pas se coucher ou s'asseoir sur le parquet: 1'age d'or!
Les jeunes Amdricains, ayant ainsi toutes les facilities pour
entrer en manage, ne reculent pas, on le congoit, devant une
chaine si 16gere A porter et si facile a briser par le divorce.
Quand il rentre a son home, l'heureux Yankee trouve chaque
soir de nouveaux charmes A sa jeune femme. C'est une blonde,
tres maigre, assez fadasse, au joli sourire. Elle est vetue d'une
robe de mousseline blanche, retenue A la taille par une cein-
ture de cuir jaune. Autour d'elle, de petites girls v6tues d'une
longue blouse qui descend jusqu'aux genoux, de petits boys
v6tus d'une simple culotte et d'une chemise de flanelle. Nu-tote,
nu-pieds, nu-jambes et nu-bras, tout ce petit monde account
A lui. Dans la Floride, les enfants ne connaissent usage des
bas et des souliers qu'a 1'age de treize A quatorze ans. Ces
grandes fillettes aux longs cheveux blonds, courant jambes ou
pieds nus sur le parquet ou dans le sable, ont une saveur
exotique toute particuliere. Le sable est si fin, qu'il parait fait
expris pour chausser ces petits pieds blancs de ses caresses.
Parfois un clou ou une pine s'enfonce traitreusement dans la
chair rose; mais la brise est si douce, qu'elle n'a qu'a souffler
sur la blessure pour la gudrir. La m6re, qui connait la brise,
ne se soucie pas plus d'etancher les gouttelettes de sang, qu'elle
ne s'inqui6te du jus d'orange qui perle sur l'ecorce entamde
par le bec de l'oiseau moqueur.
Tout en 4tant abandonn6e aux bons soins de la nature,
cette heureuse enfance frequent 1'rcole et moissonne, de
lecture, d'ecriture et de--calcul, tout ce qu'il faut pour lire la
Bible, le journal, rediger une lettre de commerce et computer
ses bendfices. Le reste est superflu.
Un beau jour, l'enfant, ayant remarque l'ombre d'un duvet
sur sa levre supdrieure, a jugd le temps venu de s'envoler,
LIBRARY
L4RDA STATE COLLEGE FOR WaM
UN FRANCAIS DANS LA FLORID. JAIMSS IFLA.
avant meme d'avoir des ailes, et il est parti avec son petit ba-
,gage d'instruction, la ben6diction de ses pere et mere, le secret
de sa destination et l'ignorance de sa destinde. L'esprit d'en-
treprise et la confiance en soi- mme, la ndcessitd de gagner
sa vie et 1'habitude de ne pas computer sur les autres, tels sont
les grands resorts de la prospdritd du people americain, telle
est la cause de l'extension merveilleuse de ses villes. Sa devise
est: Go ahead, en avant! ) II faut qu'il advance bon grd mal v
gr6, qu'il franchise tous les steeple-chase. La famille est le
premier obstacle culbut6, le premier lien rompu et qu'il ne
renouera qu'A l'occasion, s'il y a une affaire A entreprendre
avec p6re ou fr6re.
On 1'dtonnerait si on lui demandait s'il a des i esp6rances r.
Ce serait parler frangais, et il ne comprend pas notre langue. Des
espdrances! 1'heritage de papa, la succession de l'oncle, que
signifient ces mots vides de sens? Accoutum6 a n'espdrer rien
que de son travail, il ne s'occupe pas du r6sultat du travail de
son p6re ou de son oncle. Riches aujourd'hui, ils peuvent 6tre
sans un dollar demain; car, bien qu'ils flottent entire soixante-
quinze et quatre-vingts ans, tant qu'il y a de la vie, it y a de
I'espoir d'entreprendre une nouvelle affaire et la chance d'y
rdussir ou d'y succomber. Le succes ou la ruine des autres ne
le regardent pas. Or son pere est un autre r. Quand ses
affaires l'appellent dans la ville of il reside, il descend de prd-
fdrence chez lui, et lui paye exactement la note d'h6tel qu'il
lui prdsente. Les bons comptes font les bons pares et les bons
fils. Si l'usage du pourboire dtait connu en Amdrique, tenez
pour certain qu'il en donnerait un, pas trop fort, A son
pere.
Sa succession, il se baissera pour la ramasser, sans en
laisser trainer une miette; mais ce ne sera pas pour en jouir
paisiblement, encaisser avec soin les revenues tous les trois
mois, les consommer bourgeoisement. Non, le capital amd-
ricain est fait pour circular, spiculer, produire, s'effondrer,
se reliever, retomber, se reconstituer de nouveau en construc-
tions dans une grande cite, en foundations de nouvelles villes,
en creations de manufactures, en d6frichements du sol, el
improvements de toutes sorts.
Les calculs du p6re de famille sont inconnus de l'autre cote
de l'OcMan. Quel Amdricain songerait jamais A la dot de sa
-
UN FRANCAIS DANS LA FLORIDE
fille? Ceux qui n'en voudront pas n'auroinit qu'a la laisser.
Qui penserait a faire ce que nous appelons en Europe de bons
placements, solides, de tout repos? Un capital qui se repose!
que signifie en Amdrique ce dieu Terme, ce bloc de pierre?
Quel p6re fait un testament oui tous ses biens meubles et im-
meubles, dnumBdrs avec un soin meticuleux, sont partages en
parts bien gales entire tous ses enfants? Sait-il seulement of
ils sont, ses enfants! sur terre, sur mer ou dans une autre
planete? II n'en a pas de nouvelles depuis trente ans! Et puis
il a divorce deux fois et s'est remarid de m6me; il a des en-
fants de tous les lits, c'est A ne pas s'y reconnaitre dans toutes
ces creatures! On prendra ce qu'il y aura; s'il n'y a rien, on
n'aura rien a lui reprocher.
En provision de cette opulente perspective, le fils se ren-
ferme dans un chacun pour soi plein de prudence, et nul ne
songerait A l'en blamer.
Comment, devant une pareille dislocation de la famille, ne
pas reporter ses regards vers ces vieux nids her6ditaires de
France, of tout le monde est A sa place; aieuls, enfants et
enfants des enfants; ou l'on garde la place de l'absent; od le
patrimoine est un dep6t sacred que chacun se transmet, apres
l'avoir augmented de ses labeurs et de ses economies; od l'on
vit plantureusement, mais suivant ses moyens; of l'on est af-
franchi du souci du lendemain, parce que tout est prevu et
regl6 la veille; ou la famille a une histoire.
A quoi bon brasser des millions, si, divords au jour le jour,
il n'en reste pas de miettes pour les vieux jours? Une fortune
modest qui n'est pas jetee aux quatre vents de la speculation,
qui est administree avec prudence, ne produit-elle pas de
plus brillants rdsultats? Et elle n'a pas A rougir d'elle-m6me.
Une telle fiUvre d'entreprises ne va pas, on le soupgonne, sans
des pratiques speciales, qui seraient de l'improbite en Europe,
pays de sens rassis, mais qui sont innocentdes en Amerique,
of l'on ne prend pas le temps de contrbler leur lgitimit6.
Un Am6ricain me racontait avoir vu a son office arriver un
ndgociant de sa connaissance, porteur d'une action d'une so-
cietd miniere, de la valeur nominale de cent dollars. March
est fait A quatre-vingt-dix dollars, verses stance tenante. La
socidtd 6tait en faillite depuis trois ans.
(( Vous avez reclam !
Eu ~
-------i--------I -- --I---- ----- -----~---- ~_~_ ___ __
UN FRANCAIS DANS LA FLORIDE 53
Jamais de la vie! pour que tout le monde me prenne pour
un niais! Ma maison eit ete perdue de reputation. J'ai mis
mon action en portefeuille, parce qu'on ne salt jamais en
Amdrique ce qui peut arriver avec les socidtes en faillite, et
je me suis dit: Je te rendrai la pareille.
Mais enfin que serait-il advenu si vous l'aviez attaqud
devant les tribunaux en r6siliation de la vente?
J'aurais mange plus de cent autres dollars et perdu mon
proc6s. March conclu, livraison faite, argent versd, tout est
termin6, il n'y a plus A y revenir. Il n'y aurait plus d'affaires
alors !
Mes compatriotes sont done avertis : s'ils n'emploient dans
leurs difficulties avec un Amdricain la ruse et la perfidie, il est
inutile qu'ils restent dans le pays, et le seul parti raisonnable
est de reprendre le plus prochain paquebot. Ils ne sont pas
au fait des affaires.
Les difficulties viendront de ce que, recommandes A un'
Americain, celui-ci s'est tout d'abord applique A chapter leur
confiance. Leurs fonds, d6pos6s dans sa caisse, n'en sortirant
que s'il le veut, et ils n'auront aucun moyen de faire lecher
prise au grappin qui les enserre. Dans les affaires entreprises
avec lui, ce grappin les conduira avec aisance et facility par le
bout du nez, par tous les chemins.
II y a des Frangais qui se croient plus forts que les Am6ri-
cains; ceux-ld peuvent encore reprendre le paquebot. D'autres,
s'attaquant a des compatriotes, sont dans le meme cas; qu'ils
reviennent en France, la justice les accueillera avec les hon-
neurs qui leur sont dus.
Qu'ils reviennent! ce sera toujours une poign6e de mauvaise
herbe francaise de moins en AmBrique, oI le nom francais a
trop souvent besoin d'dpuration.
Voici, par example, A Jacksonville, un refugid de la Com-
mune. II a, dit-il, It enr61 de force, il a enlevd les balls de
ses cartouches, il n'a pris part A aucune execution. Or il est
en correspondence suivie avec Edmond Megy, qui a avoud
avoir commandI le peloton d'execution de l'archeveque de
Paris. Je ne dis pas qu'il Rtait parmi les assassins, mais ses
m6faits doivent avoir eu quelque ampleur pour qu'il ait cru
prudent de mettre l'Ocdan entire les conseils de guerre et lui.
D'ailleurs, mauvais 6poux et mauvais pere, ayant abandoned
UN FRAN9AIS DANS LA FLORIDE
femme et enfant, apres les avoir battus comme plAtre, pour
aller A New-York, sans doute, faire de la politique dynamitique
avec Mdgy.
Son voisin est aussi des n6tres. I1 a eu une idde bizarre,
c'est de s'etablir charcutier dans un pays oui, en fait de char-
cuterie, on ne mange que du jambon. II aurait pu prendre
pour enseigne : Au cervelas milancolique.
Langue fourrde des doctrines radicales les plus 6picdes, il
ne parole que pour vous les faire gotter. Type accompli du gobe-
conservateur, engoule-moines au large bec, qui dans la
Floride, si loin des c6tes de France, a beau parler a d'avoir
vu les choses de pres ), lui, ancien charcutier de la rue des
Halles, ancien eleveur de volailles A Houdan, a possddant la
photographic de M. Gatineau, d6putd, > lui, fondateur du
Rdpublicain de l'Eure, sous l'empire, < alors qu'il y avait
quelque merite A se dire republican i.
II faut voir cet 6trangleur de pores strangler les cures,
a don't il y a frop, ) quoiqu'il convienne qu'il soit regrettable
que beaucoup de paroisses en manquent. Avec lui, la question
de la separation de l'Eglise et de l'Etat est aussi facile A tran-
cher qu'un fromage d'Italie. Tout en bourrant son boudin, il
bourre son auditeur stupefait de toutes les inepties qui frainent
dans les journaux convulsionnaires.
Chose prodigieuse! cet homme aux bras en manches de
veste vous parle des habits qu'il a endosses pour aller en soi-
rde chez le comte de..., le baron de... T oA se trouvait prici-
sdment M. Thiers. i Ces hauts personnages avaient de bien
belles connaissances dans la charcuterie francaise!
Ce fodder et ce gentleman s'entendent A merveille pour nous
discr6diter l8-bas, luttant A qui froissera le plus le sentiment
religieux des Am6ricains par un travail assidu le dimanche, le
grand jour du chomage en Am6rique. De cette violation du
repos dominical, on conclut que les Frangais sont des athees
et les catholiques en general des heretiques. C'est peut-6tre aller
un peu loin et donner trop vite ses qualities aux autres; mais
le reproche, en le renfermant dans de justes limits et en res-
treignant sa port6e, n'est pas sans fondement, car s'il est
permis de retire son bceuf d'un puits, il est interdit de tuer
son cochon le dimanche.
J'ai cited ces deux examples avec une reelle tristesse, mais
L..-
_ I I I 1 111~
UN FRANCAIS DANS LA FLORIDE
par souci de la veritd et pour montrer i quoi tient que notre
influence soit si nulle aux titats-Unis.
Il n'a cependant pas d6pendu des bons Frangais qu'elle ne
soit pr6ponddrante. Sans computer quelques honorables nego-
ciants, A Jacksonville, par example, le nom frangais est digne-
ment repr6sent6 par les sceurs de Saint-Joseph, la plupart
francaises, comme je 1'ai dit. Elles font preuve de tolerance
en admettant dans leurs 6coles les petites protestantes comme
les catholiques. Elles sont fort respectdes dans la Floride, et
de tous les points on leur envoie des eleves. Ces bonnes Fran-
caises leur apprennent autant de francais qu'elles peuvent. Le
pere Drouault, Francais, de venerable memoire, est rest une
quinzaine d'annees cure de Jacksonville. Voila des compa-
triotes au moins qui ne nous font pas passer pour des athdes.
L'eglise a dtd, je crois, batie par le pere Drouault. Elle est
modest. C'est un batiment carrd, assez vaste, surmont6 d'un
petit clocher, et qui ne fait pas tres bonne figure en face de
l'dglise methodiste de l'autre c6td de la rue. Le cure actuel est
irlandais.
Les sceurs de Saint-Joseph ont aussi une chapelle dans leur
couvent. J'ai Wt6 les voir, ces bonnes soeurs.
r De quoi avez-vous cause? me direz-vous.
Eh! de la France! parbleu! >
Au physique, I'habitant de la Floride, tel qu'il circle dans
les rues de Jacksonville, est maigre, tres maigre, efflanqud,
I osseux, pale. Si vous rencontrez par hasard un Otre human
bien capitonn6 de graisse, haut en couleurs, A ces signes vous
reconnaissez qu'il n'est pas du pays. Il n'est pas dans toute
l'Union un fabricant de confections assez ennemi de ses in-
t6rits pour tailler des vetements sur le patron d'un Floridien
pesant plus de cent cinquante livres. Sa merchandise n'aurait
aucun course A Jacksonville.
L'Am6ricain du Sud affectionne la barbe longue, coupe vo-
lontiers ses moustaches, ce qui lui donne cette physionomie de
bouc a laquelle on reconnait en France un Yankee. Cette barbe
est g6ndralement tres clairsemee. I1 ne garde parfois que les
moustaches. Il est rare qu'il s'orne des ridicules citelettes
Ferry.
Sa demarche est raide. Ii ne rit jamais, il sourit quelquefois.
Mdfiez-vous alors, c'est mauvais signe : du moment qu'il croit
UN FRANAIS DANS LA FLORIDE
devoir fondre en un sourire les muscles de son visage, c'est
qu'il vous a choisi pour dupe.
II dconomise ses paroles, dit just le nombre de mots n6ces-
saires pour exprimer sa pens6e, et quand il a recu la r6ponse,
vous rdplique : All right, tout va bien, c'est entendu, ou ne
rdplique rien du tout et se remet a son travail.
Vous n'avez plus alors qu'd vous en aller, sans salamalecs,
ni dire bonjour ni bonsoir.
Cette taciturnity est un dogme de l'dducation national, qui
lui a appris la valeur de la menue monnaie des minutes. Elle
a une autre cause, le chewing tobacco. Le tabac a chiquer est
comme un baillon qui paralyse sa langue et ne permet que le
jeu des machoires. Quand on le d6range de cette mastication, il
commence par vous regarder de l'air aimable d'un dogue
auquel on veut arracher un os, puis il expectore un filet de
jus de tabac nuance chocolate, et rdpond par un signe de t6te,
s'il s'agit d'un oui ou d'un non, par quelques paroles braves
dans le cas contraire.
Quand, par exception, il n'a pas la bouche occup6e, vite il
rdpare cet oubli dis que vous commencez a parler. Vous le
voyez alors mettre la main dans une petite poche pratiqu6e A
droite derriere le pantalon, au-dessus des regions mamelon-
n6es et destinde habituellement au revolver. Il en extrait une
petite plaque carrie de chewing tobacco, en coupe un petit
morceau, et introduit dans sa bouche ce succulent bonbon.
II prend aussit6t la physionomie d'un ruminant, machant et
remachant l'herbe, des pres. Apres tout, le tabac est sinon
une herbe, du moins un feuillage, pas plus dogoCtant que les
autres products du sol, vous dira-t-il.
D'accord, mais ce jus de tabac, ces parquets macul6s, ces
innombrables crachoirs hygi6niques!
Comme excuse, il pretend que, la nicotine ne pinetrant dans
les branches que par la fumde, il est moins malsain de chiquer.
C'est possible. II assure en outre que 'effet de la mastication
est de nourrir. II veut dire sans doute qu'elle trompe la faim,
que le tabac affadit le goft et enl6ve l'appdtit. L'habitude de
chiquer est l'une des principles causes de la sobridtd de 1'Am6-
ricain et de sa maigreur.
Tel est l'homme du Sud; celui du Nord chique un peu
moins, Cependant, A New-York, il n'y a pas longtemps, un
_ I IIII rl 1~
UN FRANCAIS DANS LA FLORIDE
steamer russe refusa toute visit des Americains, parce que
le parquet du pont, entretenu avec une propretd m6ticuleuse,
etait macule d'une indigne fagon par les visiteurs yankees.
Malgre ce vice national, ils 6pousent des femmes charmantes,
des blondes 6th6rdes, de sentimentales Any, Kate ou Mary,
que le chewing tobacco n'a pas fait fuir. Bien plus, en filles
d'lve, quelques-unes veulent y gofiter, y trouvent de l'attrait,
font A la contagion de l'exemple une vigoureuse resistance;
mais A partir du jour ou elles deviennent belles-meres, elles
se mettent de la parties avec le beau-pere.
Quand, par une lettre de recommendation, on est introduit
dans un intdrieur americain, la reception est des plus cour-
toises. En dehors des affaires, quand l'office est ferme et qu'il
ne chique pas, l'Americain retrouve son natural et se laisse
aller A sa bonne humeur; le flegme national ne perd jamais
tout A fait ses droits, comme intermede A la gaietd, A la foli-
chonnerie, a la jovialit4. Le gros farceur est tres commun.
A ses repas, il ne peut se griser, puisqu'il ne boit que du
thd et de l'eau glacee; mais au sortir de table, s'il a bu du
whiskey ou l'une des innombrables boissons alcoolisdes qui se
ddbitent dans les bars, il n'est pas dr6le du tout. II a sa t6te
des heures de bureau. Apris tout, cela vaut peut-6tre mieux
que de le voir ou trop gai ou trop tendre.
Le flegmatique ne cause jamais A table. On jacasse autour
de lui, on discute une question don't lui seul peut donner la
clef; il ne souffle mot, laisse patauger son monde sans sour-
ciller, et continue a manger en silence, mdthodiquement,
comme s'il etait au fond des bois. Si on l'interroge, il faut lui
poser une question A laquelle il puisse repondre d'un signe de
tete qui signifiera oui on non, autrement il fera signe qu'il
ne sait pas. Ce sphinx qui mange finit par inspire la terreur,
la parole qu'on voudrait lui adresser demeure dans le gosier
comme un os de poulet en travers, et si, apr6s d'horoiques
efforts elle sort enfin, c'est en un son dtrangl6 par l'emotion.
J'ai connu un papa tres gai, tr6s loquace avec tout le monde,
trembler comme un dcolier devant son fils, qui presidait, le
monde A l'envers de l'air aimable de la statue du comman-
deur, la table de famille. Ce vieux don Juan etait litteralement
S ptrifie lorsqu'il lui fallait dire un mot A son commander de
fils.
1_1
C I_
CHAPITRE IV
Saint-Augustin. Une agreable station de chemin de fer. Rencontre d'une sceur
franCaise. Un 6veque sans portier. Un Franqais de 1833. Les antiquitds
de Saint-Augustin. Un photograph francais. Le jour de la Toussaint.
Mar Moore et son diocese. Vue sur un lutrin, Une soeur de Saint-Joseph
qui arrgte un train.
Pour. aller de Jacksonville A Saint-Augustin, on prend le
chemin de fer qui vous depose A West-Tocoi, station situde
sur le St John's river, qu'on doit traverser en bateau pour re-
prendre la voie ferrde.
Il me serait impossible d'exprimer, m6me en frangais, com-
bien je me suis ennuyd A West-Tocoi. Des cartes traitresses,
prefidement distributes aux tourists, Rtalent A leurs yeux
abuses, en grosses lettres menteuses, ce nom trompeur de West-
Tocoi! N'ayant encore vu de la Floride que la mer, le St John,
Jacksonville, sa capital commercial, j'6tais avide de pdnetrer
dans ses forts. J'eus la malheureuse idde de me faire descendre
dansle lieu, que je ne tardai pas A juger le plus tristement sau-
, age de la terre, pour y passer quatre mortelles heures, entire
l'arrivie du train et le depart du bateau. West-Tocoi comprend
tout just une case de negre, avec un gros morceau de viande
pendue en dehors, et la station, avec un employed dedans, qui
doit bien s'amuser quand il n'est pas A son poste. Chef de sta-
tion A West-Tocoi! voilA qui excuse ce malheureux de m'avoir
demand du chewing tobacco, comme si j'avais une bouche
pour chiquer! Cette station est batie sur le pilots d'un quai
qui s'avance dans la riviere pour le service du bateau. Je me
suis empress de la fuir. Je vais done pouvoir m'dgarer un peu
60 UN FRANCAIS DANS LA FLORIDE
dans l'inconnu, explorer la fort vierge, voir voltiger les oi-
seaux les plus fantastiques, fouler aux pieds les plants les
plus bizarre! Amere disillusion! Rien que des pins et des
petits palmiers, pas d'autres oiseaux que des piverts! Une soci6td
de piverts n'est pourtant pas A dddaigner dans un tel desert;
mais le cceur de l'homme est ainsi fait que, trouvant peu de
charme a leur manage, j'essayai sur eux l'adresse de mon
revolver. Je ne parole pas de la mienne, car je les manquai.
De guerre lasse, assommd par un soleil de plomb, craignant
de me perdre et de manquer le bateau, je retournai a la sta-
tion et m'endormis sur un bane. Le mugissement de la loco-
motive du train venant de Jacksonville ne tarda pas a trouble
ddlicieusement mon sommeil, rdveillant les dchos des bois of
r6gne le pivert, en meme temps que le petit steamer qui doit
nous transborder sur la rive oppose s'approchait du quai.
Sauvd! merci, mon Dieu!
J'apergois sur le bateau une sceur de Saint-Joseph; je la
toise, la ddvisage, et je juge qu'elle est sinon francaise, du
moins auvergnate. Do you speak french, sister? Elle rdpond
oui, cette sceur d6voude! qu'elle est done bonne d'etre fran-
gaise! sublime vocation qui la met sur mon chemin de West-
Tocoi A Saint-Augustin, et me fait oublier case de nigre,
employed, pivert! C'est la sup6rieure du couvent de Palatka.
Elle s'appelle sceur Josdphine. Quel joli nom A deux mille cinq
cents lieues de Paris!
J'avais rencontr6 sur le paquebot transatlantique le Canada
un sympathique missionnaire et son jeune fr6re, un vrai mar-
tyr du mal de mer. II m'avait donnd son adresse a l'dv8chd
de Saint-Augustin.
C'Atait le soir. Un home vint m'ouvrir la porte, sans que
je pusse distinguer de lui autre chose que sa haute taille.
Introduit dans une grande salle, je reconnais l'dv6que lui-
meme dans ce majestueux introducteur. Saint Pierre est bien
le portier du Paradis! Ce prdlat eut la bont6 de m'indiquer un
boarding-house, et poussa meme la condescendance jusqu'A
vouloir m'accompagner au post-office; mais ce retour A la
simplicity des mceurs des temps apostoliques parut A mon
esprit, domind par le sentiment des convenances eccl6siastiques,
difficile A admettre, et je protestai que je trouverais tris bien
le post-office sans le secours d'un prince de l'eglise.
UN FRANCA1S DANS LA FLORIDE 61
A souper, dans ce.boardiqg-hoiuse, on m'avait placd & table
d.'olea a c6td d'un'Fr ataiias tcchappI ':le Fiance en 1833, et qui,
diis cetteepoque, n'avait jamais revue sa patrie, ni pr .o
une parole francaise, ni Il un journal francais. Jenten
done du frangais de 1833. Aussi, quand je lui parole d'aller
P, I
-11.vVV
g
/
' -
I,,'
lag=-n
Couvent des soeurs de Saint-Joseph a Saint-Augustin.
chercher a la gare mge colis, il rdpete gdre et colis en fixant
sur moi un ceil hagard, dans lequel je lis qu'il faut dire ddpdt
et bagages. Que voulez-vous ? il a'a jamais vu le s chemins de
far en France et pent bien ignorer que &e que nous appelons
gcre &s Americains l'appelle ddp6tl I
aL guides et les prospectus des railways amdricains font
grand Otat des antiquitis de Saint-Augustin. Mon compatriote
*F
62 UN FRANCAIS DANS LA. FLORID'E
(le 1833 ne m'en voudra certaindment pas, si j'exprime ici le
regret de ne pas voir son nom et sa personnel figure dans la
nomenclature des guides et prospectus. J'avoue qu'il m'a'plus
intdresse nie les autres antiquitds de la ville. Si le comble de
l'antiquitesst l'aneantissement de tout vestige antique, Saint-
Qaf
Cathbdrale de Saint-Augustin.
Augustin rdalise assurdment le type le plus pur de ce comble.
Une eglise ornde A l'extdrieur d'un portique surmontd d'un
fronton espagnol avec carillon dans l'embrasure d'une petite
fenetre; A l'intdrieur, grande salle, carrd long, sans vofite,
telle esf la cathidrale, ainsi nommde, non A cause de sofn im-
portance comme monument, mais parce qu'elle est la princi-
pale dglise du siege episcopal. Elle date de 4793, et renferme
': ,
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L-N FrRANc,kIS DANS LA FLORID E 03
repr~sentant Ia premi;-cr messe elite en Floride au
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'une fontaine sur Iv inarchl6 le tout ~JLI~ iiit'iI. Voihi
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64 UN FRANCAIS DANS LA FLORIDE
Partout j'ai cherch des souvenirs frangais du xvie sidcle;
aucun monument, aucun objet, aucune archive n'a pu m'en
fournir. Saint-Augustin, brfile par Drake en 1586, par Davis
en 1785, a subi depuis cette derni6re catastrophe d'autres
incendies qui n'ontlaiss6 parvenir jusqu'A nous aucun docu-
ment.
J'aurais pu en inventer, mais j'ai beau revenir de loin, il
n'est pas dans mon temperament d'imiter l'exemple d'une cer-
taine publication relative A la Floride, don't je montrai les
gravures A tout Saint-Augustin, A 1'dveque, A mon Francais
de 1833, aux naturels du pays, A d'antiques oncles Tom,
ddbris de l'esclavage. Tout le monde me jura n'avoir jamais
connu de dume A Saint-Augustin, ni une rue de style espa-
gnol, ni des balcons de fer forg6 avec une belle sefora dessus
et un donneur de s6r6nades dessous. Ah! les vieux bois! comme
c'est commode pour satisfaire le lecteur b6n6vole qui se gar-
dera bien d'y aller voir!
A Saint-Augustin, quelques maisons sont bAties en briques,
de ce nombre. 1'6vchb, toutes les autres sont en bois. Ce sont
les plus belles et les plus vastes. Les proportions du grand
h6tel dopassent, en fait de constructions en bois, tout ce que
nous pouvons imaginer en Europe. Je demand A 6tre prdvenu
la veille de l'incendie, ce sera beau!
Except trois mois i'liver, de janvier A avril, pendant
lesquels les strangers frileux, venus pour jouir de la douceur
du climate, envahissent les hotels, les boarding-houses et les
maisons particulieres, Saint-Augustin est la ville la plus triste
de l'univers, sans port ni commerce, isolde des grandes voices
de communication, sans relations d'aucune sorte avec le rest
du monde. Pourtant elle compete dans ses murs des gens tris
gais, sans doute parce qu'ils n'ont pas d'ambition. On y nait,
on y meurt comme partout ailleurs, mais sans secousse ni
drame. Api'c- sa mort, enseveli dans le sable, on mange par
la racine les I.ra:nigei don't on a savourd les fruits avec delices
toute sa vie.
Un photograph frangais a arbord une pancarte all6chante:
Ici l'on parole frangais, dit-elle. Ce n'est pas un leurre : tous
les soirs le photograph tient salon dans sa boutique, A l'heure
ou le soleil, son associ6, va collaborer avec les photographs
d'un autre hemisphere. Les Francais rdsidants, ils ne sont
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66 UN FRANAIS DANS LA FLORIDE
bizarre, A la tenue choquante pour nos iddes europdennes,
devient l'un de ces majestueux prdlats don't le prestige s'im-
pose aux plus hostiles.
< Monseigneur, il me semble que vous ites plus dveque
qu'hier? lui dis-je au sortir de l'office.
L'habit ne fait pas le moine, ) fut son inevitable rdponse.
Mar Moore, dveque de la Floride, est Irlandais. II a fait ses
Atudes A Angers, et parole parfaitement le frangais, 1'allemand,
l'italien, l'espagnol et 1'anglais: autant de cordes dans la voix
pour mettre en relief sa grande erudition et los resources d'un
esprit plein de verve et d'a-propos. II peut Atre Agd de cin-
quante ans.
Les commencements de l'Eglise catholique dans la Floride
remontent au xvi' sitcle, dpoque A laquelle l'dvdque Juarez
s'y etablit avec onze franciscains. Au mime siicle, Louis
Cancer de Barbastro, dominicain, dvangdlisa les Indiens,
qui le martyrisArent, ainsi que quatre autres dominicains.
Puis ce fut le tour des jdsuites. Jusqu'en 1763, date de la
cession de la Floride A 1'Angleterre, les missions se succd-
dArent, laissant des martyrs en tdmoignage de la foi.
C'est en 1858 seulement, le 25 avril, que la Floride fut
dotde d'un vicaire apostolique en la personnel du rdvdrend
Augustin Verot, d'origine francaise.
Saint-Augustin a etd drig4 en dvechi en .mars 1877.
Myr John Moore est ev6que du diocese depuis le 13 mai de
cette mime annde. Le clergy est peu nombreux : douze pritres
sdculiers, une dizaine d'dleves ecclsiastiques, cinquante
sceurs, neuf dglises, sept chapelles, soixante-dix stations
visitdes, six couvents, six academies, douze ecoles, neuf cents
livves. La population catholique s'dlevait, d'apr6s le recense-
ment de 1881, pour toute ]a Floride, A dix mille deux cents
Ames. Quand on a nomm6 Saint-Augustin, Jacksonville, Pa-
latka, Ocala, Tallahasse, Tampa, Key-West, Mandarin, San-
Antonio, ofi se trouve une important colonie catholique, on
a cite A peu prns toutes les dglises de la Floride. Encore ne
sont-elles pas toutes desservies par des curds rdsidants; la
plupart regoivent une ou deux fois par an la visit des mis-
sionnaires.
Mais quel strange plain-chant ils font chanter A leurs parois-
siens! C'est sans measure ni portde.
SI FIN % 0 AiI E ADA LA FL-')RIDE 17
1~~qw dnfr I i- u d.:i flhInii krenl le. jaur de
p1L
gmjpk, wyo do Ii alhodi do pium -on, Mir rejombl-
AL ce 16 d.: k:.11rio d-Ait k, d;.., wdarltel
68 UN FRANCAIS DANS LA FLORIDE
s'dchapp6rent par les tuyaux, sans que l'assistance, heureu-
sement tres recueillie, s'en apergAt.
Avant de quitter Saint-Augustin, je me rendis A l'dv&ch6.
J'avais esperd que pour mes adieux la porte me serait ouverte
par un autre que saint Pierre; mon attente a dtd trompe,
l'dtiquette a dtd plus gravement enfreinte A mes yeux par ce
fait que 1'dv6que n'avait pas ddvetu ses habits de chceur. Les
concierges d'dvechd et les ( domestiques de Monseigneur >
front bien de ne pas se hasarder dans les palais dpiscopaux
de la Floride s'ils ont femme et enfants A nourrir.
A la gare de Saint-Augustin, je retrouve la soeur Josd-
phine, qui va A Palatka, ofi je me rends. Quelle heureuse
rencontre !
Je revois West-Tocol! j'ai failli y coucher! quelle disgrAce
heureusement dvit6e par 1'dnergie de la sour Josdphine. J'ai
contd cette petite venture dans le Figaro et je la reproduis
ici parce que quelques-uns l'ont rdvoquie en doute. C'est de
la blague de voyageur, m'ont dit des gens qui ne connaissent
que les pratiques des chemins de fer franeais, et ne supposent
pas qu'on puisse faire mieux.
Nous dtions si heureux de parler de la France en frangais,
ai-je racontd, et si distraits, qu'entre deux trains nous choi-
sissons prtcis6ment celui qui allait dans une direction oppose.
Au bout de quelques minutes, la bdvue m'apparait comme un
fantome. Soeur Jos6phine se pend au cordon du chef de train.
Mis au fait, cet aimable employ ordonne machine en arriere,
et nous sommes ramends A toute vapeur a la station, ofI nous
arrivons A temps pour monter dans le bon train. Les chemins
de fer frangais auraient prdfdr6 ddrailler que d'exdcuter cette
manoeuvre si simple, qui n'a pas fait perdre trois minutes,
vitement regagnues, et nous auraient d6pos6s A la station sui-
Sante, oh nous nous serious morfondus jusqu'au lendemain.
Quels gens pratiques que ces AmBricains! Toujours en avant!
Go ahead! et comme ils comprennent que c'est encore aller
en avant que de savoir a temps retourner en arrire !
Nous voici A Palatka, l'une des plus jolies villes de la
Floride, situde sur le St John's river, et par lui en com-
munication directed avec Jacksonville. Le site est charmant,
surtout pres du fleuve, don't les rives sont ombragdes de
gigantesques magnolias. Le commerce y est tris prosphre.
II I'..: J 1 1111 11 i..,. .1.. 1' I .1... : ,,I -,
70 UN FRANQAIS DANS LA FLORIDE
C'est une des stations qui bdndficient le plus de l'immigration
hivernale des Northmen.
Le tiers de Palatka, dix jours aprds mon passage, a dtd
ddtruit par un incendie, soit soixante-dix maisons d'une
valeur de six cent cinquante-cinq mille dollars, don't deux
cent quarante-deux mille dollars seulement couverts par les
assurances. En Europe, ce serait la ruine. En Amdrique, ce
n'est qu'un incident prdvu. Toutes les villes en bois ont regu
le bapteme du feu; bient6t, comme le phdnix, elles renaissent
de leurs cendres. La brique replace le bois. Peu de mal pour
un grand bien.
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L':al ,' l, 1l 1 .l U :.u II.. \1 ,[ .I' .h. ', l. I n, .i. .\, o.. I ., r. I.i
F~ur,,u i. ,. r. h .1 .ne .H r. L .. Le.I. ,- 1 ,,: i in - - .,h-:. -- L ,
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lI .i . -- L .llle i-, a 1.r l-I. L -I II.le : h l-h l.i .- I ,..,.Il; i ke H..r-
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F n i.I. l e L e r \w l'. i.li..r a L .i i .ivi. : e .le i e
-- L i mr 'n 'eh.g. ll,.. L u .u Ie l:l -- Le ...'- Ii - 'I
L.. -jrol I.: o L 1.r i;-'n i l. r 1l J i, |, ;, r lI -lai I<.l
Le t .,el-niit. i .le H ,i ti l 1.i l i';l\.,il ,t i.: ll n ni t- l i. i-0
eal. l I't Ill, .ll p e le .ii--., i- loita Fl i.ei l a-. i, I-. i..e li e ,,I,.
trouter !. e Iir Cm -li s u in I l-ti I. miiinsi in it pjl,.isif que li. ii
tr3ii .lt +',' lt i. l ,\d'i luiil' ileoi -l.l it in 'ti I. l4' l i tt,{ 111 -
PAicl, ea t ,.l. i, e '.,i t r.,i illdto]. ir li, '. .le ,e..illt t Pl lttk
je. n'. i -.l 111e 1 ,,.v l 1.1 l.o e ,.lue 'ii,.,illle._ It.-, o ,iu ou.: r'te ,l e.i ,
cla llt el, "itt l' le tlr l 1, el l i .- l,.e l ttitu l,. h. uI le Cholfe ,l1
rdexdue.
H-,ia .,lil M .till ,, ill ,le tk .i ,ille l ,.i- it vilO l e. .n.truih.t
pl.nta, tio ,.l', ', ,.lo t la .p.i,.,il t :' i i u -
'lei, '_e flian l,-,itie l.a Flo lid'l Q l' ..iil A 11, 1.6110 i .-' I.;,l I'mi e
72 UN FRANQAIS DANS LA FLORIDE
des villes les plus prosp6res de l'Etat, et qu'on aboutit i la tite
de ligne Wildwood, la ville la plus triste et la moins avancee
du comtd de Sumter, l'ennui qui vous saisit A West-Tocoi
vous reprend.
Wildwood cependant, c'est encore la locomotion a vapeur;
mais il faut lui dire adieu au sortir de cette cited de huit A dix
maisons. Il me sembla que dans son dernier mugissement
la locomotive avait mis quelque chose de tendre A mon adresse,
comme un regret de me laisser 1A, de m'abandonner pour huit
mois a l'allure indolente des chevaux et des mules.
Adieu done, sensible vapeur! Je dis, et disparais dans les
grands bois. Dix heures de route au pas, par des routes
sablonneuses, sans rencontrer ame qui vive, ni une habita-
tion! Soyons exact, apras avoir passed le fleuve Withlacoochee
en bac, avec chevaux et voiture, une maison! et, detail bien
amdricain, renfermant un bureau tdligraphique isold au fond
des bois. Si l'employd n'avait dtd absent pour plusieurs jours,
j'aurais pu faire savoir a ma famille, par l'instrument qui
symbolise le mieux les conquites de l'homme sur la nature,
que je me trouvais dans le lieu le plus primitif, le plus sau-
vage de la terre.
Le souverain des eaux saumatres du Withlacoochee est sans
contest l'alligator ou caiman, chef de la branch cadette des
sauriens, don't le crocodile est le roi. II a beaucoup d'enfants,
aussi bien months que lui en machoires : d'un seul coup ils
fendent en deux de forts gros poissons, voire meme les jambes
de ndgre imprudemment dgardes dans leur royaume. Les
jambes blanches sont moins recherchees, ce qui console un
peu de ne pas 6tre nigre.
J'entends le grognement sinistre de ces amphibies caches
dans les hautes herbes, vautrds dans la vase. Un museau
apparait, je lui envoie une ball, mais sans autre rdsultat
que d'imposer silence pour un moment a tous ces monstres.
Je fouille de l'oeil les coins et recoins de ce fleuve, don't les
rives sont ddfendues par d'inextricables forts vierges, arbres
gigantesques, magnolias grandiforas, sapins, cypr6s relies
entire eux par des lines et des vignes sauvages, repairs im-
pdndtrables des panthers et des serpents a sonnettes. Ces
forts vierges croissent dans des mardcages qui s'enrichissent
depuis que le monde est monde de debris vdgdtaux, humus
M
Un hummock.
74 UN FRANCAIS DANS LA FLORIDE
d'une fertility incomparable, d'ofi vient, je suis tentd de le
croire, le nom de hummock ou hammock, qui leur est donn6.
Les emanations malsaines- qui s'en echappent nourrissent,
accroch4e aux arbres, une vdegtation grisAtre, paredle a des
chevelures poivres et sel mal peignees, ou a des toiles d'arai-
gndes pendantes. Cette sorte de mousse, qu'on appelle Spanish
moss, donne A la contrde l'aspect d'un pays inondd, apres que
les eaux se sont retires, laissant des algues suspendues aux
branches.
Quelle belle horreur que ce chaos humide et sale! II faut
que le soleil soit le soleil pour ne pas salir ses rayons, quand
ils tombent dans ces majestueux cloaques.
Et le Withlacooche est long, sinon large. II prend sa source
dans le comtd de Polk, Floride central, et se jette dans le
golfe du Mexique au 290 de latitude, au nord de Cristal river.
Je le laisse a sa destinde, et j'accomplis la mienne en repre-
nant a travers bois mon interminable course.
En Europe, quand on parole des premiers vestiges de la
civilisation laissds en pays sauvage par de hardis pionniers,
on rive de quelque pierre t6moignant de leur passage par une
inscription ou d'une route trace A la hache A travers la fort
vierge. Il en dtait ainsi au temps de Jean Ribaut, quand nos
compatriots plantaient des bornes aux armes de France; mais
depuis l'invention du tdl6graphe, pour guider les voyageurs
dans le labyrinth des pays sauvages, la civilisation, nouvelle
Ariane, ddroule son peloton de ficelle de fer sur les arbres
en guise de poteaux. Les fils tdldgraphiques conducteurs de
l'dlectricitd et des voyageurs, tells sont les merveilles du
desert.
Les forts sont parsemies d'autres jalons, au moyen desquels
on peut suivre a la trace 1'homme et la bite: la boite de con-
serves 6ventrde, le fil de fer rouill, le sac de toile pourri, le
baril ddfoncd. Sentinelles perdues de la civilisation, la boite de
conserves a contenu la viande d'un pays d'dlevage; le fil de fer
est le lien sous les etreintes duquel a dtd comprimde la ball
de foin venue d'une contrde aux plantureux paturages; le sac
de toile content encore quelques grains de mais ou d'avoine
rdcolt6s dans les fertiles campagnes de l'ouest; le baril ddfonce
est encore blOme de la farine apportde des heureux pays ofi
s'dbattent dans les airs les moulins A vent.
-, IN FRANQAIS DANS LA FLORIDE 75
IQuel \ o..:! mon Dieu, quel voyage! comme gdmissent les
liourgi:'o.is la Cagnotte!
Le v\oyelIw r pdnetre dans la Floride par une porte de sapin
,uvi se iei lm-ie sur lui et le claquemure. Ddsormais il est
condamni a un present de sapins, A un avenir de sapins,
a un pass de sapins. Devant lii, A ses cdt6s, derriere lui,
au-dessus de sa t6te, des sapins de quatre-vingts pieds, gigan-
tesques colonnes surmontdes de girandoles don't les rameaux
verts laissent entrevoir A regret un peu de l'azur du ciel, seule
vue qui console de l'obsession du sapin, de l'dternel sable
blanc, de la sempiternelle herbe grise. La vue en est trouble.
Un moment elle s'est arrdtde avec plaisir sur les petits pal-
miers, ornement de nos salons, et qui poussent li comme la
fougere ou le gent en France. Bient6t on n'en fait pas plus de
cas que de ces parasites de nos bois.
De temps a autre une lueur d'espoir filtre a travers cette in-
terminable colonnade de sapins : une plaine! sans doute une
prairie d'un vert tendre, peut-dtre dmaillde de fleurs, avec un
ruisseau murmurant! Quemadmodum cervus ad fontes aqua-
rum, ainsi votre esprit soupire apris l'eau des fontaines, apris
l'horizon sans limited, apris la vote des cieux, apres les mar-
guerites, les bluets, les coquelicots de la belle France!
Sapins et palmetos! Vous avez beau courier sus a la plain,
la plaine fuit devant vous, vous abandonnant aux sapins et
aux palmetos a perpdtuitd!
0 forts sans commencement ni fin, oft l'dcureuil sautant de
branches en branches peut traverser la Floride du nord au
sud sans jamais toucher terre!
Que de pins dess6chds sur pied, de squelettes d'arbres! il
n'y manque pas le plus petit ossement, je veux dire la plus
petite branch. Curieux travail du temps, qui y a laissd une
patine de vieil argent estomp6 don't un brunisseur envierait
la game. Les coups de vent ont couchid terre beaucoup de
ces squelettes giants et les ont brisds en mille pieces de former
fantastiques. Dans ces deserts privds de movement et de vie,
un simple boa ou le moindre hippopotame vous paraitrait
: d'heureuse rencontre. Prdcisdment, lA-bas, n'en serait-ce
pas ? Hdlas! ce n'est qu'un serpent de bois, a la gueule de bois,
le pivot d'une grosse racine figurant a merveille la tete du
pachyderme!
76 UN FRANCAIS DANS LA FLORIDE
Dans cette prison de sapins, le moindre vautour est un
ami, le corbeau a du charme dans la voix, le bec du faucon
parait moins camard. Ces compagnons d'infortune font ce
qu'ils peuvent pour vous distraire. Le vautour plane majes-,
tueusement, ddveloppant une envergure don't l'ombre vient se
projeter sur le cadavre qu'il convoite. Maitre corbeau, sur un
arbre perched, vous rappelle, par une delicate attention, le
bon la Fontaine. Le faucon ddcrit de gracieuses courbes et
vient se poser just sur la pointe aigue d'un petit sapin des-
sdchd, avec la ldg6retd d'une danseuse de corde qui se pose
sur la plate-forme apris sa voltige. Le desert trouble a ce
point l'esprit que pour donner une idde de la ldgeretd de
1'oiseau, on la compare a celle de la femme!
Enfin voici Brooksville, chef-lieu du comtd de Hernando.
J'y arrive A huit heures du soir, moulu, courbatu ct content.
L'obscurit4 est profonde depuis une heure et demise. Je
m'etonne que la voiture ne soit pas munie de lanternes. Elles
sont, parait-il, inutiles dans ce pays et remplacdes par l'ins-
tinct des chevaux, bien plus clairvoyants que nous. Je payai
douze dollars, un peu plus de soixante francs, pour seize
lieues pdniblement arrachdes des sables en dix heures. C'est
vraiment pour rien!
Je m'en reposai confortablement dans mon lit de boarding-
house. On m'avait propose une chambre a deux lits, l'un ddjA
occupy; mais je d6clarai que la soci4td des cocoroches que je
voyais courir sur les murs suffirait a charmer ma soli-
tude.
A mon rdveil, grande est ma stupdfaction. Depose la nuit
dans une ville, sur la principal place de Brooksville, je me
trouve, au petit jour, a la champagne! Les rues de ce chef-lieu
de comtd, 1'dquivalent du department frangais, offrent
la plus fiddle image d'une chaine de collins verdoyantes avec
ravins et precipices, au milieu desquelles pAturent en liberty
chevaux, mulets, vaches et cochons, en grand commerce
d'amitid avec les habitants. J'aperg:ois une nude de vautours
qui vient s'abattre sur le cadavre d'un Ane. Vite mon fusil
pour en faire un carnage!
z Arrdtez, malheureux! me crie-t-on, ou vous payerez cinq
dollars d'amende par vautour! D
On m'explique alors que le service de la voirie est confide
- i- ~ -
Mousse pendante sur les bords di Withlacoochee.
: i
~.I
78 UN FRANCAIS DANS LA FLUORIDE
A une compagnie de ces carnassiers, et qu'il n'y a pas de
balayeurs dans Paris pour enlever les detritus et les immon-
dices avec un soin plus mdticuleux. En effet, en deux tours de
bec, ces oiseaux de proie ont fait d'une charogne infected une
carcasse tres propre.
Malheureusement ils ne l'enl]vent pas, ce n'est pas leur
job, ce n'est le job do personnel. Le job s'entend de tout tra-
vail A l'entreprise, de toute tache, de tout emploi.
Ce n'est pas non plus le job des vautours de diguster les
hors-d'oeuvre, tels que papers maculis, chiffons graisseux,
vieux bouts de cuir, morceaux de fer, debris de caisses de bois,
morceaux de boites de conserves, vieux sacs pourris, vite-
ments d6chiquetds, qui (maillent ces rues verdoyantes. On ne
songe jamais dans la Floride A raccommoder. Un bouton part,
il peut partir en paix sans crainte d'etre remplae jamais par un
heureux rival; un accroc se produit, on se garde de gnner la
liberty de son extension; on recoit une tache de boue, c'est
le grand air qui la brosse. La dichdance du v6tement n'est
ddfinitivement prononcee qu'apris avoir pass des ipaules d'un
blanc sur cells d'un nigre. Quand ce noir habitant des dd-
serts ne peut plus distinguer dans quel trou il faut fourrer la
jambe ou le bras, il le jette sur la grande place publique
de Brooksville, en compagnie des vieux chapeaux, des bottles
sans nom et sans tige, A la grande joie des cocoroches, can-
crelas, punaises, puces et autres mites qui se repaissent avec
dilice de la sueur du people.
Je m'aventure au delA de la place publique. ,'aboutis i la
principal rue : outes les maisons en bois! Elles sont de
forme carrie, et reposent sur des blocs de bois de cinquante
centimitres de haut. On dirait une immense armoire sur ses
pieds. Les maisons de commerce sont surmontees d'dnormes
enseignes; on dirait les baraques d'une foire installed A titre
difinitif sur un monticule. La plupart contiennent des stores
de general miJwrdailoie,. of l'on vend de tout, du beurre etdes
bijoux, de la viande fum6e et des dentelles, des chaussures et
de la vaisselle; ou, faute d'argent, vous pouvez i. I:ingi:.' un
boeuf centre un costume complete. Comme il n'est pas facile de
rendre la monnaie du bmouf, on vous le marque en compete,
et jusqu'A dpuisement de la valeur de l'animal, vous pouvez
prendre un parapluie, un chapeau, du paper A lettres, des
Rcolte de la mousse pendante pour fire des matelas.
,Oak.
80 UN FRANCAIS DANS LA FLORIDE
cigares, un abonnement au Figaro, enfin tout ce qui constitute
le charme de la vie.
Deux autres maisons contiennent des druggist stores, phar-
macies tres bien mont6es et trhs appdtissantes. J'apergois
dgalement trois maisons ofu exercent des docteurs. Je ne sais
pas of mddecins et pharmaciens ont fait leurs dtudes; mais a
la place des malades je me mdfierais des ordonnances et de la
manihre don't elles sont prdpardes. Si ca ne fait pas de bien,
ca ne peut faire que du mal. J'aurais plus de conflance dans
les specialitds envoydes par boites ou par bouteilles, de quelque
grande usine du Nord. On peut supposed qu'elles proviennent
d'une formule approuvde par l'Acaddmie de mddecine de New-
York, tandis que les ordonnances!... j'en ai vu donner une
par un docteur trop str de son grade, car il le tenail de
lui-meme!
On vend dans les pharmacies du whiskey, du rhum, de
l'eau-de-vie, toutes les liqueurs fortes en g6ndral, et on n'en
vend que 1A, sur ordonnance, parce que l'on est malade La
pharmacie amdricaine, arbre de la science du bien et du mal,
me rappelle ces incendiaires qui accourent les premiers pour
dteindre le feu allurm par leurs mains criminelles.
Des bars, des marchands de tabac, un coiffeur, des offices
d'attorneys at law, avouds-avocats, de public notary, un
loueur de chevaux et voitures, un carrossier, un seller, des
charpentiers, des restaurants, des boarding-houses, un
skating-ring, trois imprimeries dditant autant de journaux,
des quincailliers, des marchands de grains et de fourrages,
un horloger, un peintre. Tel est le monde des affaires.
Un grand h6tel, (< Hernando H6tel, i tres hien tenu, con-
fortablement meubl6, propridtd du major John Parsons, gdrd
par L. Y. Jennes. La cuisine confide aux soins d'une negresse,
la femme du vieux James, ancien esclave de la famille Garay,
est tres bonne, mais tres chire : trois dollars par jour, y
compris la chambre, dix A quinze dollars par semaine. Une
plantation d'orangers, il est vrai, entoure 1'ddifice.
Il est situd sur le point culminant de Brooksville, a trois
cents pieds au-dessus du niveau de la mer; et de son belvi-
d6re la vue s'dtend sur dix lieues A la ronde. Situation trts
rare dans la Floride, pays plat et covert de forts, et qui
seule a sdduit les fondateurs de la ville. L'eau y manque en
a
- ',,' r 4 +
9.
. Vautours attendant la decomposition d'un caiman.
82 UN FRANQAIS DANS LA FLORIDE
effet, aucun course d'eau ne l'arrose, et il faut aller & une
certain distance pour rencontrer un lac.
Sur ce plateau s'6ltvent de jolies villas, abritles par des
rangers, le post-office, le t6l6graphe et Court House.
Court House, c'est la maison commune, le tribunal A tous
les degrds de jurisdiction depuis la simple police jusqu'a la
cour d'appel et la cour d'assises. C'est l'h6tel de ville et le
thd6tre. Dans la salle d'audience on condamne A mort et on se
marie, le drame succde A la com6die. Au rez-de-chausse,
plusieurs notaires publics et avocats ont leurs offices. LA se
trouvent les bureaux de l'enregistrement et des hypoth6ques,
tenus par le clere de la cour; la tr6sorerie, administration
des contributions, l'h6tel des ventes, tout enfin, et bien
d'autres choses encore.
Comme les vautours n'ont pas le job du nettoyage de Court
House, le parquet, encombr6 de vieux papers, d'dcorces
d'oranges et de bouts de cigares, n'a jamais subi les injures
du balai. Chacun emporte un peu de detritus A ses souliers,
et il s'6tablit de la sorte une moyenne d'ordures et de sable
assez elev6e au-dessus du niveau de la semelle. A l'encontre
du parquet, le plaideur se trouve, lui, parfaitement nettoyd.
Brooksville content en outre deux 4glises pour les blancs
et deux pour les n6gres. Les deux premieres sont, l'une md-
thodiste, l'autre baptiste. Le pasteur de cette derniere est le
reverend Franck de Courcy, descendant d'une ancienne famille
huguenote, 6migrie A la suite de la revocation de l'ddit de
Nantes.
Quant aux 6glises n6gres, le diable lui-m6me, si noir qu'il
soit, n'a jamais pu savoir ce qu'on y adore au milieu des
chants d'6pileptiques, des tr6pignements de pieds et des bat-
tements de mains en cadence, des pr6dications du plus fort
en bouche de la bande noire.
Inutile de dire que blanches ou n6gres, ces 6glises sont en
bois. Les.blanches ont vraiment l'air d'6glises avec leur clo-
cher. De loin, elles figurent trbs exactement ces monuments
que les enfants ddifient avec les morceaux de bois de leur
r jeu de constructions '. Elles paraissent comme posees sur
la pelouse, et de fait elles n'ont aucune foundation, pas plus
que les autres maisons de bois de la Floride. On croirait qu'on
peut ddmonter ces dglises piece a piece.
UN FRANCAIS DANS LA FLUORIDE
ksville compete deux dcoles mixtes, l'une cowmm e
1i libre. L'instituteur de cette derniere lit le franais,
Ire de le parler et de l'enseigner. Un bon point A l'insti-
a petits dcoliers vont nu-pieds et nu-jambes A la classes.
I..,
; . -- -. *
n le rue i Bruooksvillh.
intendd pas saboter sur le parquet. En Amdrique le sabot
kconnu aux personnel de different sexe et de tout age.
bksville est administree par un maire, un commissaire
, un secrdtaire de mairie, un receveur municipal, neuf
ou conseillers y compris le maire.
nseil des ecoles est compose d'un president et de
embres.
!a municipality, municipal government. .
ti du comtd de Hernando y a 6galement son
Iheriff remplit les functions de prdfet et de bourreau.
84 UN FRANCAIS DANS LA FLORIDE
La France, on le voit, n'a pas le monopole des prdfet- I
poigne. Le president actuel des Etats-Unis, Grover Clevelail.
en sa quality de sheriff, a pendu trois hommes, ce qui ne I'
pas empechd de se marier. Le pr4fet ou sheriff est assisted d'lit
conseil gdndral.
Le recteur d'academie, le trdsorier gdndral, le directeur d'.-
contributions, le percepteur, ont les m6mes attributions qu'ei
France.
Un conseil d'instruction publique, une inspection primaire
fonctionnent avec president et secrdtaire.
La cour est compose d'un juge, d'un solicitor, d'un huis-
sier et de douze jurds pour les affaires civiles et criminelles.
Ses sessions ont lieu deux fois par an, en mars et en avril.
Le tribunal est composed d'un juge, et c'est assez; ce juge
ne siege qu'une fois par mois. C'est un homme de loisir.
Enfin le comtd envoie au parlement un sdnateur et deux
d6putds.
L'organisation des pouvoirs publics est done complete dans
chaque comtd, comme en France dans chaque ddpartement.
Mais je n'ai pas vu tout cela du premier coup a Brooksville;
du premier coup je n'ai rien vu, tant cette ville me paraissait
insaisissable, strange! Je n'y comprenais rien! Je voyais des
habitants, mais, A mon sens, pas en nombre suffisant pour
exiger tant de magasins et d'dglises.
c Attendez un samedi, me dit-on, vous verrez. D
C'est samedi, le jour du march. Le march de quoi? on
n'apporte rien. Je vois bien des indigines inonder les trottoirs
de bois, mais leurs denr6es n'interceptent pas la circulation.
Je m'attendais a voir arriver des voitures pleines de paysans
et de legumes, de paysannes et de volailles, ddversant tout
cela sur la place publique dans le pittoresque movement de
l'invasion de la ville par la champagne. J'espdrais voir la grosse
fermi6re offrant ( un canard dcorche A la belle dame qui la
chicane v. Rien de tout cela. Si quelque natural a apportd sa
denrde, il l'a immddiatement vendue dans un store de general
merchandise avec lequel il est en compete, et en retour il a
emportd des provisions de tout genre et pas beaucoup de
monnaie. Ce natural est assez rare dans la Floride, car le peu
qu'il produit il le consomme. Le samedi est done le jour des
affaires plut6t pour les magasins que pour les gens de Ia
UN FRANCAIS DANS LA FLORIDE .83
9g4i denomination impropre si 'on croit entendre, par
U'il a'agit de paysans. II n'y a dans la Floride ni citadins
rsans, tout le monde est pareil. On habite la ville ou les
Oila toute la difference.
E o '
86 UN FRANCAIS DANS LA FLORIDE
L'arrivde en ville, un samedi, vous convaine de ce fait. Point
de charrettes ni de carrioles chacun arrive comme des pro-
pridtaires en buggy, petite voiture lIg&re monte sur quatre
grandes roues tres fines; en wagon, sorte de camion A quatre
roues, atteld de deux mules; A cheval, sorte de bite sur
laquelle on s'assied; A dos de mulet, animal trop fier de
descendre du cheval pour ne pas Otre entAtd comme un Ane.
Tous ces agents de locomotion rdpandent dans Brooksville
des ladies et des misses des bois, v6tues de robes ldg6res d'une
entire blancheur, coiffdes de grands chapeaux de bergere. On
dirait des bouquets de marguerites des prds apportds en ville
par des satyres et des faunes.
Ils ont bien l'air de ces divinitds champetres et sylvestres,
les hommes avec leur barbe de bouc! A moins que leur grand
chapeau, leur chemise sans col, leur paletot us6, tachd et
ddchird, leur pantalon fourrd dans les bottles, ne les fassent
confondre avec des saltimbanques en ddplacement de fires.
Tout le monde 6tant gentleman dans le pays, ce sont done
des gentlemen. Nos maquignons, toucheux de beufs, mar-
chands de pores, ne sont assurdment pas aussi bien; mais
nos marquis sont mieux, incomparablement.
Cependant j'ai vu, de mes yeux vu, on voit d'etranges
choses au desert, quelques gentlemen hors pair, bien
chaussds, bien vAtus, bien coiffds, des mules de George
Brummel. Ils avaient air de n'Otre pas A la mode. Les robes
de leur femme et de leurs filles sortaient de chez la bonne
faiseuse de New-York. Combien je prdfore la mousseline
blanche et le chapeau de bergere qui vont A ravir a ces filles
de la libre Amdrique, si fraiches sous l'dternel printemps de
la Floride!
Les commencements de Brooksville ne remontent pas dans
la nuit des temps comme Mycenes et Ilios. Si l'on en juge par
l'Age des plus anciennes plantations du pays, la foundation de
Brooksville ne doit pas remonter au delA de trente ans.
Comme les jeunes filles, les jeunes citds d'Amdrique competent
leurs anndes au renouveau et, suivant les latitudes, A la florai-
son des lilas ou des rangers. Les vieilles citds cachent leur
Age sous leurs ruines, les jeunes le proclament par leurs arbres.
Il y a une vingtaine d'annees, au parlement du Sud,
sidgeaient deux ddputds, Brook et Sumter. A bout d'argu-
I'UN FR.ANCAIS DANS LA FLUORIDE 87
Brook, un beau jour, a.~smnlna Sumter. Est-c*pour
exploit que le nomn de Brook-sille rut donna :5 la vie qui .
s occulpe'?, oI bien est-ce pour uln faait .l'almes qui lui .
ut tn plus honorable o:Ir'e idu jour, c:ir Brook, s'il m'en
uvient, fiit major on general'3 .Je I'iL.n rete; en tout c-as, oil '
rut devoir lane tn lpeLl plus pour Sumter, ilti aixit t-. ,
some, el I'on d:lonna son no10 au cor lte Ile Sdur Mter et '
.umterville, son chef-lieu.
En -oulvenir de ces deux boxe urs, le. Itll:itcants Ile Brook-- .
ville gardbrent longlemps p:r tra.lition liabilt'le de s_
brtler multuellement la :ervelle. Surtout en dl&saccor I avec
les negres, ils se .livertissaient a leur fire mor'dre la pou-,-
,sibre. On avaitl si peu de distractions tarns :e temps-=1! Fl
heureusIententt d'autres soucis ont motlitid ces nuii:eurs. DIepuis
que troio frtres ni'gres, de mauvaid- concheurs parait-il,
furent frapp'is .le la imt.ne menain, la s;rie .le.- coups Ile fuy1U
et de revolver a pris tin.
La legende des villes amnirictines ties en un jour lieut
recevoir quelilue atteinte dle la tnais inte de celle- d:i la
Floride. En effet, une ville ne .-oInriteice a se 'trcer, a lever :
sa premiere maison, qlue l lorsque lesntours, pteupl.'- d'lia-
bitants vivant ,.ur leuirs plantations, rilament un centre ,,
d'approvisionnentent (ile 'atffires. La prenmiL-ie miais'ol est
toujour s n de cs compuir on stores, tourni ,.de tlos les
.9 '" .
*; * "T :*
I, *P~lt 1I- *il~ srili: i'e '!ile *- 11j~ll ~ll
88 UN FRANCAIS DANS LA FLORIDE
objets de premiere n6cessitd, y compris le post-office et le
bureau tdldgraphique. Le general merchant remplit les fonc-
tions de post-master.
Ii est lacile de se reprdsenter les premiers colons A leur
arrive par les vestiges qu'ils ont laissds autoux de Brooksville.
l.ls n'ont pas procedd autrement que ceux que j'ai vus graviter
autour de la source d'une jolie petite riviere, le Wikiwachee,
of se construira in6vitablement un jour une ville.
Le premier logement a dtd l'h6tel de la Belle-Etoile ou l'au-
berge du Soleil d'or, residences de nuit et de jour. Toutes les
douceurs de l'existence!
C'est l'Age du grand air.
Les ddsirs de l'homme dtant insatiables, il s'est fatigue de la
vote des cieux et a dress des tentes.
C'est l'Age de la toile.
L'ambition le talonnant encore de son aiguillon, il a coupd
des arbres, des pins, les a faconnds en rondins qu'il a super-
posds les uns sur les autres, a recouvert le tout de bardeaux
fendus a la hache, et il a appeld cette maison primitive, ce
premier home, log-house, qui signifie maison faite de blocs, de
rondins.
C'est l'age du bois dquarri.
Puis une scierie est venue s'dtablir dans les environs,
mordant A belles dents le bois vert. Des maisons se sont
dlev6es, elles ont dtd habitees toutes ruisselantes encore de
la s6ve qui circle dans les veines du bois.
C'est l'Fge de la planche.
L'dtablissement de la scierie, autrement dit du moulin A
scie, a attire des ouvriers, des colons, auxquels elle a fourni
du bois de construction pour leurs maisons, leurs enclos.
Bientdt la premiere maison de Brooksville est sortie de
terre. D'autres sont venues prendre 1'alignement. Et voilA
une ville fondue.
Dans un avenir prochain, le feu, en un jour de grand
appetit, ddvorera les trois quarts de la ville. Pour la rebatir,
on n'emploiera plus le bois.
Ce sera l'age de la pierre ou de la brique.
L'histoire de Chicago.
A Brooksville, on en est de cette histoire qu'aux premiers
chapitres. Les suivants ne seront jamais aussi int6ressants que
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90 UN FRANqAIS DANS LA FLORIDE
pour communiquer aveces grands centres de commerce. Le
chemin de fer doit prochainement, dit-on, la faire sortir de
son isolement
Pas de theatre A Brooksville, mais, de temps a autre, la
comddie de socidtd.
La representation de ce genre a laquelle j'ai assisted mdrite
de ne pas etre faissde dans l'oubli. Les artistes, recrutds dans
la haute socidtd de Brooksville, de charmantes artistes, ma
foi, et des acteurs tris distinguds, ont joud, avec un natural
auquel les amateurs n'atteignent pas toujours, deux petites
pieces en un acte. Naturellement la salle d'audience du tri-
bunal servait de salle de spectacle. La sc6ne 6tait ornde de
draperies rouges d'un rutilant effet; mais quels 6tranges
lustres-appliques! quelle exotique illumination! Des boites a
cigares, clou6es au mur et garnies de bougies!
Dans les moments les plus pathdtiques, attention se trou-
vait parfois ddtournde par deux petits bruits sees, bien qu'hu-
mides. Ces dames paraissaient trouver cela aussi simple que
si ces messieurs eussent croqud des fondants. Je m'attendais
A voir passer un gargon dans les rangs pendant les entr'actes
et crier : ( VoilA le programme des deux pieces, chique a la
vanille, chique a l'orange! )
Apr6s la representation, l'un des acteurs s'avance, announce
un dernier tableau et ferme les rideaux. Quelques minutes
apres, rdouverture : tous les artistes, ranges sur la scene; au
centre, Juliette tendrement accrochie au bras de Rom6o,
devant eux, immobile dans sa cravate blanche et sa redingote,
un pasteur. Apr6s un petit speech attendrissant, il prend la
main de Juliette et la place dans celle de Romdo, demand A
tous deux s'ils consentent A se prendre pour mari et femme,
et, sur leur rdponse affirmative, leur impose les mains et les
b6nit au nom du PBre, du Fils et du Saint-Esprit. Com6die,
croira-t-on? Nullement! Le pasteur dtait un vrai pasteur en
chair, en os et en pouvoir, le marriage valuable suivant les lois
et les rites: le divorce ou la mort pouvaient seuls d6sormais
le rompre.
La foule des spectateurs s'dcoula et parmi eux les nouveaux
marids. On ne fit aucune attention a eux; mais le Frangais,
nd malin, prit quelque intdr6t a la destinde de ces heureux
interpretes d'une comddie don't le denouement avait combld
UN FRANCAIS DANS LA FLORIDE 91
]e, \.Pux. Il les suivit jusqu'A ce qu'il les vit disparaitre dans
lun ii,i-,in de l'ge du bois, qui dut leur sembler un palais
.h.I-- d or.
Ni.ii -, :mmes vraiment bien en retard en France avec nos
quiestioi- de marriage civil et religieux, de contract, de bans et
1';:.Irl-i'e-bans, avec nos c6rdmonies de toute sorte! A la
I.:,,in,:. In:-i.re, dans la Floride, il est aussi facile de savourer
le' 1.-,'iv N.: de la lune de miel que d'attraper un coup de soleil.
C',.l,iit lne representation A bdn6fice, au bendfice d'un cime-
li re' I i. en effet, tout le monde se porte A ravir quoiqu'il y
ait des imdecins, et quand, par le plus grand des hasards, on
nme.ll pour le principle, on se fait enterrer n'importe ofl,
11.1 (:in il'un bois, sous un orange ou un palmier. On ne vous
rlutiilT;. I'.s sous six pieds de terre; quel travail cc scrait pour
l.:. i'url'.gnie des vautours, charge, outre la voirie, de 1'en-
li-\:'.ri:iit des corps... apr6s l'enterrement!
Pi:,In procurer aux morts le lieu d'asile qui leur manquait,
'pl'Iiiu:'s personnel avaient imagine de faire sortir un cime-
lit-re lI'ueie comedie; elles ne s'attendaient certes pas A en voir
.r lii 1.111 marriage.
P
CHAPITRE VI
1. f, ,,m. .1: I..l s de la justice et des titres de propridte. Lingot rugueux et
[.:1i1i,:. ...,1,1 Le coup de marteau et les tenailles. Le prestige de la magis-
i, ,Ir-. L,: 1.irreau. Rafraichissements et tabac a chiquer. Les assises.
I ., i,.- o.. 'use de meurtre. Pas de gendarme. Le triomphe du revolver.
Ln i-..-..i Le bagne. Les frais de justice. Le notariat. Une etude
,I.- p..I..i.. I., s actes authentiques. L'esprit de contradiction. La post.
L,.: i,.i-.,i-. bourgeoises et les rangers. Visite d'un Yankee. L'etat-
Fhril'oiila. s'il avait rdsidd dans la Floride, serait rest
Il.u.:.-li I,;,ii;ile en O au beau milieu de ses invocations A la
IF.'-lt.-Mt-:. sans jamais pouvoir la refermer sur le mot qui
I'j t,.'i.lu -c:l-bre.
I.'ille :le la forme, pour un esprit superficiel, exclut toute
f:iinii: ulre Ilue celle dans laquelle il a vu les choses mouldes
ldpl:'uis soiln ..nfance, en sorte que la forme usitde en pays
Lrt;. -'r Ihi -emble la negation de la forme elle-m6me.
II y a en Aindrique trois forces que je veux signaler A la stu-
I|l'|Lti,:I-. dle cet esprit superficial : la forme de la justice, la
lor ii,.- il:- litres de propridtd et la forme des clous, trois incar-
n.ItitillI. qu i 16vlent une nation pressde, expdditive, courant
.lu 1hit 1pr l/'s et nefas. Quelle idde saugrenue, dira-t-on:
eiitre-nir e Ii Icteur du clou amdricain!
L,-. tli :;-lnedricain, apr6s la boite de conserves et Was-
hinit-lon, il i'y a rien de plus national aux Itats-Unis: sans
li.1ii l.;. d New-York! Les maisons de la cited am6ricaine furent
primiti\i:.rnt.iit construites tout en pitchpin, sauf les clous.
Lb ooklynt. 1't.n de ses faubourgs, compete encore des rues
94 UN FRANCAIS DANS LA FLORIDE
entiares baties en bois; tous les chateaux, villas et nouvelles
villes sont construits de m6me, bois et clous. Le clou est le
mortier de l'AmQricain, le marteau sa truelle, la planche son
moellon. Le clou amBricain mdrite done les honneurs d'un
chapitre.
Nous autres Frangais, habitues a une petite pointe bien
lisse, cylindrique, aigue, ornde d'un joli petit disque en guise
de tete, que devons-nous penser d'un people qui enfonce dans
la moins 6paisse des planches le plus rugueux des lingots de
fonte, don't la pointe se distingue a peine de la tite? qu'il a
besoin de suivre un course de quincaillerie, et, s'il ne se rend
pas a la pointe francaise, qu'il mdrite de rester accroche a son
clou A perpetuity.
Erreur! ce clou carrd, rugueux, sine ictu, s'enfonce dans
le sapin comme dans du beurre. Si d'aventure il rdcalcitre
par contorsions ou autres manirres, un coup de marteau,
appliqud en travers, le casse net comme du verre. Economic
de temps; nous le gaspillons, nous autres bones gens du
vieux monde! Economic de tenailles, nous sommes si peu
presses que nous ddpensons follement trois movements pour
un clou tordu: saisir les tenailles, pincer le clou, I'arracher!
Si la statistique amdricaine s'empare jamais de celte grave
question, nous pouvons nous attendre a des chiffres accablants
pour la nation francaise, perdant a arracher des clous un
temps qui serait si bien employed a extirper ses vices ou ses
routines! La justice, par example, comme nous entendons mal
son fonctionnement, ses formes, son prestige! Ne va-t-elle
pas se longer dans des palais, oil la cour d'appel, la cour d'as-
Ssises, le tribunal, ont chacun leur salle, parfois luxueuse!
Pour donner une idee avantageuse des ministries du sanctuaire
judiciaire, les magistrats francais n'ont-ils pas l'habitude
, pusillanime de s'affubler de robes rouges, d'hermine et de
toques! Quel profit retire la justice d'etre rendue dans des
palais par tant d'hommes d6guisss ?
En Amerique, des hommes d6guises et masquis exercent
bien aussi une justice sommaire; mais de peur d'Otre lynch
par la magistrature americaine, je ne lui ferai pas l'injure de
la compare a ces exdcuteurs.
Dans la Floride une seule salle suffit a toutes les affairs
civiles, criminelles, correctionnelles et thditrales. Cette salle
3 1
UN FRANQAIS DANS LA FLORIDE 95
est carrde. Sur l'un aes c6tds, une tribune ofi se tient, -tres
mal, le juge unique, vitu d'une simple redingote,wtqu'il
enleve quand il fait trop chaud. A sa droite, des ]liics't' .y'-
estrade pour les douze jurds, qui jugent en toutes matieres,
Au bas de la tribune, une grande table carrde autour de la-
quelle se tiennent, aussi mal que le juge, les avocats, le
ministire public, le clerc de la cour (huissier et ge6lier a la fois),
et, shocking !- l'accusd un peu A 1'dcart avec son ddfenseur.
Tout le monde a les pieds sur la table, chique et crachotte.
Le coup a dtd prdvu. Le clerc de la cour (huissier, gedlier et
frotteur) a fait dtendre sur le parquet une dpaisse couche de
sciure de bois. C'est un nid pour les puces, mais au moins la
salle est sauvde d'une inondation.
Sur 'une des marches de la tribune est placed un seau plein
d'eau A l'usage de la cour. A chaque instant le juge, le minister
public, le barreau, font un pelerinage A ce seau, y plongent
une coupe A long manche et se ddsaltdrent A longs traits. De
temps en temps, le clerc de la cour (huissier, geolier, frotteur
et porteur d'eau) fait passer ce nectar dans les rangs de
messieurs les jurds, et en offre ensuite A monsieur l'assassin,
quand il n'est pas n6gre.
A l'ouverture des d6bats, le clerc de la cour, ddjA nommd et
qualified, s'avance sur le balcon et announce au people que
justice va se rendre. L'appel des causes et des tdmoins se fait
aussi du haut de ce balcon.
C'dtait la saison semestrielle des assises. On jugeait un negre
accused d'avoir tud un individual de la m6me espdce humaine.
Chacun dtait d'accord pour prdjuger du sort de Boule-de-neige.
Un negre assassin, c'est un autre n6gre tout trouvd pour:la
potenceI deux bonnes fortunes pour le pays.
Cette potence, en Amdrique, a des iddes noires; un bras
s'allonge ddmesurdment sur le n6gre et a la propridtd de
rentrer en lui-mmme A l'approche d'un blanc.
Aussi, la stupdfaction du public a dtd grande au verdict du
jury. La tdte crdpue ne sortira pas sa langue rouge entire deux
ranges de dents blanches et ne roulera pas deux yeux blancs
sur fond d'dbene. Elle en sera quite, et le corps avec, pour
deux ans de prison.
Pourtant le procureur gdndral avait tout prdpard pour sa-
tisfaire l'opinion publique; il avait meme pris A part, dans un
96 I \ F RANCAIS PAINS LA f LORIDE
coin de la sall., le princial I4id. in i d&charge, lli av;il ..i
la legon et avaitl obleiu ile lui q.l'il ftit isret is-a-vis .Idu jir,
du barreau', 'Ie I'accusd. tous eiies d'une indiscrti'i:,on Iotoii-.
Si le silence de ce tdmoin avait fait ddfaut sur certain points,
la parties serait devenue indgale pour I'accusation, A laquelle,
par surcroit de malchance, on avait soustrait la pi6ce la plus
important, pendant qu'elle dtait allie diner! Pourtant les tI-
moins ddposent un baiser sur la bible avant de deposer la vdritd.
Je m'dtonnais que l'accusd flt presque libre, sans garden.
S'il tentait de s'dvader, me rdpondit-on, tous les revolvers
sortiraient des poches, et il tomberait foudroyd de cinquante
balles, y compris cell du juge. Un gendarme dans un pays
libre, c'est trop odieux, voyez-vous!
Le n6gre si miraculeusement' arrachd A la potence fera sa
prison A Brooksville, dans une petite maison bAtie A quelques
pas de Court House. Je me demand ce qui peut bien l'arreter
de s'dvader de cette prison de bois.
Enlever une planche, ou plus simplement sauter par la
fen6tre non munie de barreaux, ce n'est pas plus sorcier que ga.
Quand 1'accuso est condamnd aux travaux foreds, il fait sa
peine avec un compagnon de chaine dans une exploitation
agricole ou foresti6re quelconque, sous la surveillance et la
responsabilitd du propridtaire, qui paye un salaire aux deux
formats et acquiert le droit de leur broiler la cervelle a la
moindre tentative d'dvasion ou de rdvolte.
SDone, ni toge solennelle, ni toque grotesque, ni bottes de
gendarmes, ni prison au sinistre aspect: un poids pour les
n6gres, une measure pour les blancs, telle est la justice que
peuvent envier a la Floride les juges de Berlin. Elle revient si
cher que les Amdricains eux-mimes ne s'y frottent gu6re. Le
moindre proc6s atteint cinq mille francs : frais d'avoue-avocat,
pot-de-vin au juge, ga monte tout de suite!
Et le notariat? C'est pitid en France quand nous voulons
passer un acte. Nous nous rendons chez un homme grave,
dans l'antichambre duquel se present de jeunes hommes qui
deviendront graves. Autour d'eux des minutes et des dossiers
A la mine dgalement grave: c'est le sanctuaire de la propridtd,
don't le notaire est le grand pretre. A quoi bon tant de gravity
et de sacerdoce? En Amlrique le notaire public, public
notary, n'a ni dtude, ni clerc, ni minute, ni dossier. Tout
_ __ __
UN FRANCAIS DANS LA FLORIDE 97
son bagage notarial est dans sa poche et consiste en un sceau
qu'il apporte chez le client. II constate sur 1'acte que les
parties sont d'accord, ne se mile en aucune maniere des dif-
ficultds qui peuvent surgir de cet acte, ne le lit mime pas: ce
n'est pas son job. Il touche deux dollars pour sa peine, et puis
s'en va. C'est le notaire ambulant.
Avez-vous perdu votre acte, tant pis pour vous; vous auriez
dA le faire enregistrer au greffe de la cour. II 6tait enre-
gistrd, mais la cour a brild, tout brile dans cette ville de
bois. Alors demandez un double a votre vendeur. 11
refuse, il m'avait d'ailleurs prdvenu : ( Prenez bien toutes vos
precautions contre moi, m'avait-il dit, au cas que je devienne
un jour voleur. D Ce grand jour est arrived. Alors, perdez
tout et... recommencez!
Souvent en Amdrique, la maxime r En fait de meubles pos-
session vaut titre s est applique aux immeubles. Que de gens
se sont installs dans les bois, les ont dbfrichds, ont cultivd
la terre, et ont vu ensuite leur droit de premier occupant
reconnu par l'Etat! Plus souvent la propridtd est dtablie par
acte vise par le public notary; mais gare les erreurs, les
membres de phrase passes, les designations fausses, les ra-
tures, les ndgligences de toute sorte. Les notaires des Etats-
Unis, meme ceux de New-York, ont du faire avec les avocats
un pacte pour accumuler dans les actes les causes de trouble.
J'ai vu nombre d'actes rddigds A New-York qu'on n'avait pas
pris la peine de collationner, et fourmillant des plus graves
erreurs. Renvoyds aux notaires, ils revenaient avec une rature
au grattoir et une rectification faite A la place mnme de la
phrase ou du mol, raturd. Le tout sans que la rature fat
approuvde. A quoi bon d'ailleurs cette approbation Est-ce que
le ddtenteur de l'acte, de cet acte qui est la minute, c'est-A-dire
le seul et unique exemplaire du contract, ne peut pas A son
tour raturer de nouveau et dcrire tout ce que bon lui semblera;
au lieu de cent acres A lui vendus, mettre par example deux
cents acres? Comment contr6ler, puisque le notaire ne conserve
pas de minute? La formality de 1'enregistrement des actes
notaries etant facultative, l'acquereur, auquel l'acte de vente
est confide, peut parfaitement le falsifier, le fair enregistrer
ensuite. Le clere de la cour enregistrera la falsification sans
broncher.
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98 UN FRANQAIS DANS LA FLORIDE
Il faut bien que ces pratiques, qui nous semblent des dnor-
mitds aient peu d'inconvdnients aux ]tats-Unis, car on y vit
tres bien avec elles.
La signature du crdancier n'est pas requise sur le mortgage,
c'est-a-dire sur l'acte constitutif de l'hypotheque qui repond
A notre obligation hypothbcaire. Pratique rationnelle en Amd-
rique, car le mortgage n'est que le complement du billet A
ordre, qui naturellement n'est pas signed du crdancier.
Les actes notarids ne sont opposables au tiers que s'ils sont
enregistrds.
En France, on peut avoir confiance dans le notaire, prd-
pard par cinq ou six ans de clericature A ses functions; mais
en Amdrique, la prudence command de faire rddiger son
acte par un avocat expdrimentd, de le porter au notaire, de
le collationner avec lui, enfin de surveiller dans tous ses mou-
vements ce public notary, qui ne connait les affaires que par
le Manuel du parfait notaire, son guide de tous les instants.
M. de Mandat-Grancey, retour d'Amerique, a dcrit qu'il
n'entre jamais chez son notaire a qu'avec un sentiment de
vendration, et que son rond de cuir prend A ses yeux une
apparence d'aurdole ).
Comme il connait bien le public notary am6ricain !
Quant au paper employed a la rddaction de ces actes authen-
tiques, mais bizarre, au paper qui tient lieu de paper tim-
brd, le timbre cher a nos huissiers n'existe pas en
Am6rique, sa forme est aussi singulibre que le fond du
grimoire don't il est couvert. On dirait la double page d'un
album oblong, large ruban A l'un des bouts duquel on com-
mence. Arrive au bas, on retourne la feuille de telle sorte que
la premiere ligne du verso est dcrite sur l'envers de la der-
nirre du recto.
Etait-ce ainsi que, dans 1'antiquitd, on dcrivait sur les
bands de papyrus ? Tant d'archaisme entre-t-il dans l'Ame
des Yankees ?
Dans cette bizarrerie, je vois plutot l'une des manifestations
de .'esprit de contradiction qui les anime au regard de nos
usages europdens. Richard Wagner a dit que celui qui n'a pas
6td bercd par la fde de la contradiction n'arrivera jamais a rien.
Cette maxime, mise en pratique par les Am6ricains, les a sou-
vent heureusement inspires, d'autres fois elle leur a fait faire
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