La poetique de l'enchantement : Apollinaire en 1908

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Material Information

Title:
La poetique de l'enchantement : Apollinaire en 1908
Physical Description:
vii, 226 leaves : ; 28 cm.
Language:
French
Creator:
Moore, Catherine R
Publication Date:

Subjects

Subjects / Keywords:
Romance Languages and Literatures thesis Ph. D
Dissertations, Academic -- Romance Languages and Literatures -- UF
Genre:
bibliography   ( marcgt )
theses   ( marcgt )
non-fiction   ( marcgt )

Notes

Thesis:
Thesis (Ph. D.)--University of Florida, 1990.
Bibliography:
Includes bibliographical references (leaves 216-225).
Additional Physical Form:
Also available online.
General Note:
Typescript.
General Note:
Vita.
Statement of Responsibility:
by Catherine R. Moore.

Record Information

Source Institution:
University of Florida
Rights Management:
All applicable rights reserved by the source institution and holding location.
Resource Identifier:
aleph - 022416200
oclc - 22579277
System ID:
AA00025713:00001

Full Text











LA POETIQUE DE L'ENCHANTEMENT:
APOLLINAIRE EN 1908




















By

CATHERINE R. MOORE


A DISSERTATION PRESENTED TO THE GRADUATE SCHOOL
OF THE UNIVERSITY OF FLORIDA IN PARTIAL FULFILLMENT
OF THE REQUIREMENTS FOR THE DEGREE OF
DOCTOR OF PHILOSOPHY

UNIVERSITY OF FLORIDA

1990 ,.,...,


































To the memory of my father.














ACKNOWLEDGEMENTS


I want to thank Dr. Raymond Gay-Crosier for his support,

his expert advice and his infinite patience throughout the

dissertation. I also thank Dr. Carol Murphy for her helpful

suggestions and her friendship and Dr. Albert Smith for

helping me keep my sense of humor. I want to give my

appreciation to my husband Mark for his love, his faith in me

and his support during the good and the bad days. Finally, I

do not want to forget Dr. Ute White whose seminar at Purdue

University inspired this thesis.


iii














TABLE OF CONTENTS


ACKNOWLEDGEMENTS . . . . . . . . .. iii

KEY TO ABBREVIATIONS . . . . . . . . . v

ABSTRACT . . . . . . . . . . .. .vi

CHAPTER 1 INTRODUCTION . . . . . . . . 1

CHAPTER 2 L'ENCHANTEUR: IMAGE MATRICIELLE . . . 5
Notes . . . . . . . . . . .. .24

CHAPTER 3 L'ENCHANTEUR: FABRICATEUR DE FAUSSETES . 25
Notes . . . . . . . . . . .. .63

CHAPTER 4 LA QUETE ENCHANTERESSE . . . . .. 64
Notes . . . . . . . . . .. 107

CHAPTER 5 LE NEMETON: SPACE TOTALISANT . . .. .109
Notes . . . . . . . . . .. 148

CHAPTER 6 LE HAUT-LANGAGE: ANALYSE D"'ONIROCRITIQUE" 150
Notes . . . . . . . . . . .. 207

CHAPTER 7 CONCLUSION . . . . . . . .. 209
Notes . . . . . . . . . .. 215

BIBLIOGRAPHY . . . . . . . . . .. 216

BIOGRAPHICAL SKETCH . . . . . . . .. 226














KEY TO ABBREVIATIONS


A 1918 : Apollinaire en 1918, Actes du Colloque de
Stavelot. 1986.

CA : Guillaume Apollinaire, Chroniqcues d'art.

EP : Guillaume Apollinaire, L'Enchanteur pourrissant,
edition Burgos.

HL : Jean Cohen, Le Haut-Langage.

O.C., III: Guillaume Apollinaire, Oeuvres completes, volume
III.

O.C., IV : Guillaume Apollinaire, Oeuvres completes, volume
IV.

O.P. : Guillaume Apollinaire, Oeuvres poetipues,
Bibliotheque de la Pleiade.

O.Pr. : Guillaume Apollinaire, Oeuvres en prose,
Bibliotheque de la Pleiade.

SLP : Jean Cohen, Structure du langage poetique.













Abstract of Dissertation Presented to the Graduate School
of the University of Florida in Partial Fulfillment of the
Requirements for the Degree of Doctor of Philosophy

LA POETIQUE DE L'ENCHANTEMENT:
APOLLINAIRE EN 1908

By

Catherine R. Moore

May 1990

Chairperson: Raymond Gay-Crosier
Major Department: Romance Languages and Literatures

In 1908, Guillaume Apollinaire establishes the tenets of

a new poetry which borrows innovative techniques from

painting--especially Cubism. He chooses Orpheus and Merlin to

guide him through the poetics of enchantment. Rooted in a long

traditional heritage, the enchanter--as mythical archetype--

is at the heart of a network of images which unites the 1908

poems: Le Bestiaire, "Les Fiancailles," "Le Brasier," and

"Onirocritique" the last chapter of L'Enchanteur pourrissant.

The first part of the thesis is an analysis of the images

from which the text is woven. The magician, as antichrist,

seeks to create an artificial world which will replace the

reality he rejects. In breaking away from the conventional,

he embarks on a quest involving a ritual of death and rebirth

in search of the Nemeton, a magical, self-enclosed universe.







There, the poet-enchanter challenges the limitations of space

and time. In the Nemeton, he will exist in a state of

putrefaction, and from this ongoing decomposition, verses will

be created. At the end of this process, the poet will have

received the magical words with which to express his new

world. Like the Nemeton, poetic discourse, with its figurative

language and stylistic devices, writes a unified world which

plays on spatial and temporal reference while simultaneously

contesting it.

The second part of the thesis analyzes the prose-poem

"Onirocritique" using Jean Cohen's critical method. The formal

elements which characterize Apollinaire's poetry in 1908 are

isolated. "Onirocritique" is based on a system of language

deviations which include the use of shifters, intratextuality,

the juxtaposition of discontinuous sentences by collage

(simultaneity), the pairing of opposites oxymoronss), the

recourse to parody and the repetition of the sign (be it

phonetical or semantic units). Such techniques which would be

considered as agrammatical in prose transform a language of

opposition and difference into one of totalization and

identity (poetry). This language expresses the fourth-

dimensional universe that the enchanter strives to conquer so

that he may assert "j'emerveille" (I incite to marvel), thus

engaging the reader to participate in his quest through the

emotional power of poetic language.


vii














CHAPTER 1
INTRODUCTION


En 1908, dix ans avant sa mort, le poete Guillaume

Apollinaire se trouve a une period charniere de sa carriere,

entire les poemes plus traditionnels d'Alcools et le recueil

moderniste des Calligrammes. A partir de cette annee-l&, il

sera de plus en plus influence par les theories d'avant-garde

et les mouvements picturaux, en particulier cubistes. 1908

marque donc une rupture avec le passe en meme temps qu'un

renouveau d'inspiration poetique. Le poete decouvre dans la

peinture moderne une methode et des moyens qu'il commence &

transferer dans sa poesie. Ses ecrits journalistiques se

partagent d'ailleurs egalement entire la theorie litteraire et

la critique d'art. D'une part, il public deux essais dans La

Phalange et Vers et prose sur le poete symboliste Jean Royere

et son ami Andre Salmon. De l'autre, il preface le catalogue

de l'exposition du Cercle d'art moderne au Havre qui parait

sous le titre "les trois Vertus plastiques" en juin 1908 et

celui de 1'exposition Georges Braque en novembre de la meme

annee. C'est dans ces essais que nous trouverons les bases

d'une poetique qui s'exprime formellement dans les poemes.

La production litteraire de 1908 content les plus longs

poemes d'Alcools: "Le Pyree" futurer "Le Brasier") public le









4 mai dans Gil Bias et "Fiangailles" public en

novembre/decembre dans la revue Pan; mais aussi un recueil de

dix-huit poemes courts de tradition medievale: La Marchande

des quatre saisons ou le bestiaire mondain paru le 15 juin

dans le numero 24 de La Phalance, et un long poeme en prose

"Onirocritique" public le 15 fevrier dans le numero 20 de la

mdme revue et, qui deviendra en 1909 le chapitre final du

conte L'Enchanteur pourrissant.

Ii s'agit donc d'une annee particulierement feconde sur

le plan litteraire et critique, comme si le poete se rendant

compete de l'inexorabilite du temps qui passe, voulait laisser

sa marque indelebile sans plus tarder. On sent cette

inquietude dans "La Souris," quatrain du Bestiaire:

LA SOURIS

Belles journees, souris du temps,
Vous rongez peu a peu ma vie.
Dieu! Je vais avoir vingt-huit ans,
Et mal vecus, a mon envie. (O.P., 13)

La production du poete est non seulement abondante, mais

homogene. Guillaume Apollinaire souligne & plusieurs reprises

que les divers ecrits de 1908 forment un tout et qu'ils ne

sauraient &tre lus et compris independamment les uns des

autres. Ii dira des "Fiangailles" dans une lettre A sa fiancee

Madeleine Pages qu'il est "le plus nouveau, le plus lyrique

et le plus profound" des poemes d'Alcools en le comparant au

Brasier (O.P., 1067), son "meilleur poeme, sinon le plus

immediatement accessible" (O.P., 1060). Le 11 mai 1908, il







3

ecrivait a Toussaint Lucas a propos de ses derniers vers ("Le

Pyree"): "ils sont parents de 1'"Onirocritique" et de

1'article sur Jean Royere. Je ne cherche qu'un lyrisme neuf

et humaniste A la fois" (O.P., 1060). Apollinaire indique bien

qu'il met en pratique dans le discours poetique les theories

exposees dans ses commentaires critiques. Par ailleurs, les

adjectifs synonymes "neuf" et "nouveau" soulignent 1'aspect

renovateur de la poetique de 1908. Nous avons donc choisi de

nous concentrer sur cette annee de la carriere d'Apollinaire

pour les deux raisons que nous venons de citer: la cohesion

de 1'oeuvre et son ouverture sur 1'avenir.

En ce debut de siecle, Apollinaire s'interroge sur

1'expression artistique; ce faisant, il definit une poetique.

Ii nous faut la cerner et en voir la portee et application

pratique et immediate dans les poemes de 1908. Dans ce but,

nous axerons cette etude sur deux methodes critiques

complementaires. Dans les travaux de Gaston Bachelard et de

Jean Burgos, nous trouverons les fondements de notre analyse

thematique. Ii s'agira d'identifier 1'image matricielle qui

donne naissance au reseau d'images unifiant les oeuvres de

1908. C'est a partir de cette image que se dessinent les

grands themes sur lesquels nous baserons les trois premiers

chapitres. Ces themes sont intrinsequement lies a une

expression poetique don't nous identifierons les

caracteristiques a la lumiere de deux ouvrages de Jean Cohen,

Structure du langaqe poetique et Le Haut-Langacre. Nous







4

analyserons plus attentivement le discours poetique dans le

moins connu des poemes de 1908: "Onirocritique." En fin de

compete, nous essaierons de trouver une reponse & la question-

cle: comment Apollinaire congoit-il son r6le de poete en cette

annee 1908?













CHAPTER 2
L'ENCHANTEUR: IMAGE MATRICIELLE


Lorsque Gaston Bachelard definit le poeme comme "une

constellation d'images reunies autour d'un archetype," et

qu'il ajoute "ce sont les archetypes que retrouve toute

reverie qui s'approfondit,"' il met la notion d'archetype au

coeur de la creation poetique. Ii ajoute que c'est une image

source "enracinee dans 1'inconscient human" don't elle exprime

"les materiaux collectifs" qui donne naissance & toutes les

autres images du texte poetique. Cette origine cree un universe

oui "les images ne sont pas liees par leur difference, comme

dans un autre systeme" mais oui "elles se suivent par leur

resemblance, par leur participation a un centre imaginaire

commun."2 Ainsi, si l'on veut retrouver la genese des textes

de 1908, c'est-&-dire la force generatrice qui les a

produites, il faut chercher ce centre imaginaire commun qui

les unit, les rassemble et les inspire.

Jean Burgos met egalement l'accent sur cette image

matricielle qui non seulement produit les autres images, mais

encore les ordonne. Dans Pour une Poetique de l'imaqinaire,

il identified les deux principles fondamentaux et indissociables

qui organisent le texte poetique. D'une part, un principle

statique, l'archetype donne naissance et ordre au texte; de







6
l'autre, un principle dynamique, le scheme structurant, imprime

une direction aux lignes d'action du texte; ensemble, ils en

tissent le contenu et le sens:

Des l'instant oui les images viennent s'ordonner d'une
certain fagon autour d'une image mere ces constellations
d'images viennent a changer leurs forces et & trouver
leur r6le et leur plenitude semantique dans la direction
meme que leur imposent les schemes, il y a construction
d'un sens.3

Selon lui, l'analyse de tout texte poetique repose sur

l'etude de ces deux forces convergentes: l'image matricielle

et le scheme structurant. Ces deux outils de construction

formeront les bases de ce chapitre. Nous allons les identifier

et voir comment leurs pouvoirs conjugues faconnent l'oeuvre

apollinarienne de 1908.

Apollinaire propose come devise & l'en-tdte du Bestiaire

la simple phrase: "j'emerveille" et il place tout le recueil

sous le patronage d'Orphee quand La Marchande des Quatre

saisons devient Le Cortege d'Orphee.4 Dans Vers et prose, il

ecrit a propos d'Andre Salmon: "le ver Zamir qui sans outils

pouvait batir le temple de Jerusalem, quelle saisissante image

du poete!" (O.C., III, 822). Et, il reprend dans Les

Chronigues d'art, "avant tout, les artistes sont des homes

qui veulent devenir inhumains" (O.C., IV, 94). Enfin, il fait

d'"Onirocritique" le chapitre final du conte L'Enchanteur

pourrissant don't Merlin est le heros. Au debut de cette

nouvelle, il avait declare: "de longtemps, la terre ne portera

plus d'enchanteurs, mais les temps des enchanteurs







7
reviendront" (O.Pr., 18). Ces quelques citations choisies

parmi les ouvrages de 1908 nous permettent d'identifier

1'image archetype autour de laquelle se development les

poemes. Apollinaire veut faire revivre un personnage inhumain

et mythique: 1'enchanteur. Et, si "chaque divinity cree a son

image" (O.C., IV, 94), nous pouvons bien parler de poetique

de 1'enchantement pour decrire le choix esthetique que le

poete fit en 1908.

Ii elit de retourner & un mythe primitif profondement

enracine dans 1'inconscient collectif de tous les pays, celui

du prophete, poete, mage, mystique, alchimiste et voyant. Ii

se place ainsi dans une tradition qui remote a la nuit des

temps et qu'il veut faire revivre en la renouvelant dans les

poemes de 1908. Comme Janus, de par sa nature meme de prophete

et de mage, 1'enchanteur a deux faces: 1'une tournee vers le

passe ouf elle s'ancre dans la tradition et l'autre regardant

vers 1'avenir puisque "les poetes modernes sont des createurs,

des inventeurs et des prophetes" (O.C.,III, 908). Telle est

la position d'Apollinaire cette annee-l& ou ses ecrits

comprennent aussi bien un genre medieval, Le Bestiaire, qu'

un poeme en prose innovateur, "Onirocritique."

Ainsi Apollinaire jette en arriere un "regard orphique"

et s'"il existe une secte unanime et une veritable filiation

orphique de 1'Antiquite & nos jours, filiation empruntant les

routes, parfois secretes, de la philosophies, de 1'alchimie et

de la poesie,",5 il s'en veut membre. Comme David Berry le fait







8
remarquer, il desire rendre & la poesie le sens de la

divinity, de la prophetie et de la magie qu'elle a perdue.

Pour cela, Le poete devra connaitre et preserver la tradition

enchanteresse tout en y participant, car "le secret de la

creation et de l'efficacite artistique consiste & longer &

nouveau dans l'etat original de la participation mystique."6

D'ailleurs, & l'epoque des chamans, les ancetres des

enchanteurs, nous dit Nikolai Tolstoy, la distinction entire

poete et prophete, qui est apparue a l'epoque classique

n'existait pas encore. Les chamans psalmodiaient leurs

propheties en vers. Pendant des millionaires, la poesie etait

leur apanage exclusif, realisant ainsi la fusion parfaite du

poete et de l'enchanteur recherchee par Apollinaire. Tolstoy

illustre l'ambivalence du terme de poete en cherchant son

origine dans les mots celtes et latins:

Both historical tradition and linguistics combine to show
that a similar conjunction of poetic and prophetic power
existed in early Celtic society. The old Irish word for
"poet" is fili, related to Middle Welsh gwelet, "to see",
and its original conception meant 'seer, wise man'. [...]
Other words make it clear that it was a magical or
supernatural perception. The Old Irish verb canid,
meaning 'to sing', 'chant', 'recite' is applied not only
to poetry, but to charms, magical formulas [...] Its
equivalent in Latin canere, 'to sing', and, carmen,
'a song', are closely associated with prophetic and
magical incantations [...] In the original context these
words for poet and poetry were indissolubly connected
with magicians and magic.

Le poete, tel un prophete ou un mystique en extase,

recevait directement son inspiration des dieux devenant divin

lui-meme. La mythologie celtique qu'Apollinaire connaissait








9
bien offre a cet regard une resemblance etonnante avec sa

propre conception du poete. Selon lui, l'artiste ne parait-il

pas "posseder le pouvoir divin" et le don de prophetie, c'est-

&-dire de voyance? Nous retrouvons presque mot pour mot la

meme definition dans les mythes celtes, "the archetypal figure

personified in these [...] myths is the divine inspire,

through poetry and prophecy, of those arts which permits man

momentarily to approximate himself once more to divinity"

(Tolstoy, 238).

Par sa dimension mythique, la force creatrice de cette

image archetype est toute-puissante. Elle permet & Apollinaire

de fonder son edifice poetique sur des racines profondes et

solides tout en gardant une ouverture sur l'avenir: la poesie

est une tache prophetique.

Afin d'appartenir pleinement & la lignee des magiciens,

l'initie devait reprendre le nom d'un maitre, le plus ancien

possible. Or, ce n'est pas pur hasard si l'onomastique nous

fait decouvrir les noms d'Apollon, dieu grec de la beauty, de

la lumiere, des Arts et de la Divination, et d'Apollonios de

Tyane, philosophy et mage dans le patronyme d'Apollinaire

puisque c'est lui-meme qui choisit de prendre son deuxieme nom

pour nom legal quand il devint citoyen frangais.

En outre, quand Apollinaire place le dernier chapitre de

L'Enchanteur pourrissant dans un monde onirique et donne &

son premier recueil de poemes le titre d'Alcools, il suit un

des rites fondamentaux de la tradition enchanteresse. Dans les







10
societies primitives oui le chamanisme survit, pour acquerir des

pouvoirs magiques, il faut passer la nuit pres des tombes et

vivree en reve un voyage fantastique au pays des morts et des

dieux" (Renaud, 204). Pour les chamans, le reve est le moyen

privilegie d'acces au merveilleux, a la poesie, et ces visions

fantastiques sont souvent provoquees par des drogues.

En 1908, l'image archetype de 1'enchanteur revet

plusieurs apparences. Et, chacun des personnages dans lesquels

elle s'incarne represente une facette de la poetique

apollinarienne. On peut distinguer trois grandes classes de

magiciens: les enchanteurs antechrists tels Merlin ou Simon

Mage, les enchanteurs mythologiques issues de legendes greco-

latines tels Ixion, Amphion ou Orphee et les alchimistes don't

Hermes Trismegiste est le representant principal.

Si la magie participe au divin, elle offre aussi une

alternative aux religions officielles et de nombreux

enchanteurs se sont opposes directement & Jesus Christ, leur

existence offrant une image inversee de la sienne. Ils se

voulaient surhumains et ils etaient d'ailleurs acclames comme

des dieux par le reste des 6tres humans. Ils possedaient des

pouvoirs analogues a ceux de la divinity. Mais, les merveilles

accomplies par le Christ etaient considerees comme etant

d'origine divine; on les appelait des miracles alors que les

prouesses des grands magiciens etaient diaboliques et on les

nommait magie. On peut dire de ces enchanteurs qu'ils sont des







11
antechrists. Ils introduisent le premier theme qui module la

poesie de 1908: la faussete.

La plupart des antechrists se trouvent dans L'Enchanteur

pourrissant. Parmi les nombreux personnages qui defilent

devant le tombeau de Merlin, on compete Apollonios de Tyane,

mage don't la vie est parallele & celle du Christ et Simon le

magicien, connu pour avoir initie le gnosticisme, ensemble des

doctrines de la Gnose. Or, le Petit Robert definit cette

philosophies comme "un eclectisme philosophique pretendant

concilier toutes les religions et en expliquer le sens profound

par une connaissance esoterique des choses divines,

communicables par tradition et initiation." Cette definition

offre un parallele evident avec la conception apollinarienne

de la poesie, connaissance esoterique des choses divines,

fondue sur une tradition et communicable par initiation.

D'autre part, la vie de Simon Mage est le reflet de celle du

Christ.

Simon Mage s'opposa a Simon Pierre en se proclamant le

redempteur et le vrai fils de Dieu. Pour prouver ses dires A

Neron, il fit semblant de ressusciter des morts en substituant

le corps d'un belier ensorcele au sien; il le fit decapiter

dans un endroit sombre. Simon reapparut trois jours plus tard,

semblant prouver qu'il etait bien le fils de dieu et non un

magicien. Simon Mage fit ensuite un essai d'ascension qui

avorta. De tels subterfuges ne sauraient etonner; en fait les

ecrits apocryphes attribuent tacitement les merveilles







12

accomplies par les magiciens a leur pouvoir de mystifier

l'esprit des gens. Ce faux miracle ne couronne-t-il pas "le

triomphe de la faussete, de l'erreur et de l'imagination"

(O.C., III, 783) qu'Apollinaire admirait dans l'oeuvre de

Royere?

L'image de la faussete enchanteresse est si fondamentale

chez le poete qu'il consacre un conte entier au personnage de

Merlin don't la legende offre toutes les caracteristiques de

fausse divinity. Comme Jesus Christ, il fut concu de fagon

miraculeuse pendant le sommeil de sa mere, une vierge qui se

fit religieuse par la suite. Son pere n'etait pas d'essence

divine, mais un demon incube: "... la legende de la naissance

de Merlin dans la Vulgate francgaise est presentee comme une

sorte de parodie grotesque de la naissance du Christ. Au lieu

que ce soit l'Esprit Saint qui feconda la Vierge, c'est

l'Esprit Malin qui s'introduisit par ruse dans le corps de la

mere de Merlin [...] qui participe & deux natures." 8 Ce

double postulat vers le Mal du c6te paternel et vers le Bien

du c6te maternel n'est pas sans rappeler Baudelaire.

Ii faut remarquer ici que limitation parodique est

double. Cette naissance de pere inconnu, ou du moins "absent"

resemble & celle du poete lui-mdme, enfant illegitime, que

son pere ne reconnaitra pas, et qui participe & deux natures

1'une italienne, l'autre polonaise. En outre, la famille

maternelle d'Apollinaire etait liee & la papaute puisque son

grand-pere etait camerier du pape. Quant & sa mere, elle etait








13
pensionnaire dans un couvent (vierge?) jusqu'a ce qu'un

brilliant cavalier, Francesco Luigi d'Aspermont, la seduise (le

demon) et lui fasse un enfant: Guillaume Apollinaire

(l'enchanteur Merlin?). Ii s'agit ici plus que d'une simple

coincidence. Apollinaire s'identifie dans sa vie et dans son

oeuvre au personnage de l'enchanteur.

Dans L'Enchanteur pourrissant, Apollinaire exploit de

maniere parodique la nature antechrist de Merlin en lui

faisant vivre une Nativite a rebours. Comme le Christ encore,

Merlin fut trahi par un de ses disciplines: Viviane, la dame

du lac a qui il avait enseigne le tour qu'elle utilise pour

l'enfermer dans la maison de verre. Comme le Christ, il

s'attendait a cette trahison, mais il savait qu'elle etait

necessaire s'il voulait acceder au monde des realities

supremes. Apres sa mort, il se desincarna et devint Verbe

magique.

En consultant les legendes, on remarque que les autres

pouvoirs attributes & Merlin contribuent tous & la faussete du

personnage. Il etait mystificateur; maitre de l'illusion, il

pouvait provoquer des apparitions et il etait expert dans

l'art des deguisements et des transformations. Des chamans,

il empruntait les techniques archaiques de l'extase et de la

transe; car Merlin, ou plut6t Myrddin, l'autre representation

de ce personage qui se confond a lui dans les legendes

celtiques, c'est aussi le fou des bois qui se retire du monde

pour vaticiner. Et, en tant que fou, il est 1'inversion







14
incarnee; car, "le fou derange l'ordonnance du monde.... Ii

oblige les homes a repenser le monde & le remettre en

question.... Le fou sait ce que les autres ne savent pas....

Ii a la tate a 1'envers. Mais comme le haut est identique A

ce qui est en bas, tout depend de la fagon don't on regarded les

choses. Ou est la reality et oui est l'illusion?" (Markale,

151).

Ainsi, & partir de Merlin se deploie un reseau d'images

qui illustrent la faussete de l'enchanteur et du monde qu'il

fait naitre autour de lui par la magie de son verbe.

En 1908, Apollinaire puise largement & une autre source

d'enchanteurs mythiques: ceux qui sont issues de la mythologie

greco-latine. Au centre, une figure se detache: celle d'Orphee

autour duquel gravitent des enchanteurs mineurs comme Icare,

Promethee, Ixion, les Tyndarides, Amphion et le ver Zamir.

Tous ces enchanteurs se sont lances dans une quote magique

pour obtenir des pouvoirs divins, voler le feu des dieux.

Certains y ont echoue par vanity ou fatality; d'autres qui

representent le poete glorieux y ont reussi. Ces enchanteurs

illustrent le theme de la quote avec son rituel de mort et de

renaissance.

Icare et Promethee, les deux "voleurs de feu,"

exemplifient les enchanteurs qui voulurent affronter la

divinity pour 1'egaler. Leurs efforts se solderent par un

echec. La legende d'Icare raconte que, fils de Dedale, il

s'enfuit du labyrinthe de Crete en fixant sur ses epaules des







15
ailes faites de plumes avec de la cire. Malheureusement, il

s'eleva trop haut dans le ciel et la chaleur du soleil ayant

fait fondre la cire, il tomba a la mer. Sa chute fut sans

appel et n'offrit aucun espoir d'envol. Les premieres phrases

d'"Onirocritique" font allusion au mythe d'Icare: "les

charbons du ciel etaient si proches que je craignais leur

ardeur. Ils etaient sur le point de me bruler" (O.P., 371).

On sent que, se rappelant Icare et la futility de ses efforts,

l'enchanteur a peur d'echouer, de retomber au moment ou il

atteint le paroxysme de la quote. Dans "les Fiancailles,"

c'est la quote meme d'Icare qui a du mal & prendre son envol:

"un Icare tente de s'elever jusqu'a chacun de mes yeux" (O.P.,

130). Apollinaire utilise le mythe d'Icare pour illustrer la

difficult de la quote et la possibility de chute toujours

present pour celui qui s'y risque.

L'autre voleur de feu, c'est Promethee qui, lui aussi,

fut puni pour son audace. Apres avoir vole le feu des dieux

pour le transmettre aux hommes, il fut condamne a 6tre

enchaine au Caucase tandis qu'un aigle lui rongeait le foie

qui repoussait sans cesse. Sans le nommer, Apollinaire evoque

Promethee dans "les Fiancailles": "et porteur de feu je brqle

entire deux nebuleuses" (O.P., 130), et dans "le Brasier":

"...le noble feu que je transport et que j'adore" (O.P.,

108). Ces examples mettent en relief le caractere mystique de

la quote. Obtenir le feu des dieux, cette flamme

qu'Apollinaire place au centre du movement orphique c'est







16

voler l'energie A l'etat pur, et par la posseder le pouvoir

createur par le Verbe divin (Dieu est & la fois buisson ardent

et parole desincarnee).

D'autres enchanteurs se laisserent duper par les

apparences et embrasserent les fausses divinites. C'est le cas

d'Ixion dans "le Brasier" qui s'accouplant avec les nuages,

engendra les centaures et fut jete en enfer oui il tourna a

jamais sur une roue enflammee. La double origine des

enchanteurs, celeste et terrestre, condamne certain d'entre

eux a forligner, c'est-&-dire A degenerer de la vertu des

ancetres comme les Tyndarides dans "le Brasier":

0 Memoire Combien de races qui forlignent
Des Tyndarides aux viperes ardentes de mon
bonheur (O.P., 108)

Face aux enchanteurs don't la qudte fut infructueuse,

Apollinaire oppose les vrais fabricants de merveilles, les

batisseurs qui ont su garder le feu divin et faire chanter le

verbe poetique.

Dans "Le Brasier," on trouve Amphion qu'Apollinaire

s'etait donned pour module en 1908. Les details de sa legende

expliquent cet interdt. Fils de Jupiter et d'Antiope, c'etait

un musicien remarquable qui avait le pouvoir de subjuguer les

animaux et d'autres elements comme l'eau et les mineraux.

Quand il succeda a sa mere, il devint roi de Thebes et

entreprit de construire des fortifications autour de la ville

avec l'aide de son jumeau Zethus qui etait un home d'une

force physique remarquable. Or, lorsqu'il fallut deplacer les







17
plus grosses pierres autour de Thebes, Zethus fut impuissant

& le faire. Alors, Amphion exerga le pouvoir magique de sa

lyre. Au son de celle-ci, les pierres le suivirent et,

d'elles-memes, construisirent le mur. Par sa voix, son verbe,

Amphion exerce un pouvoir magique sur les elements naturels.

Apollinaire l'invoque dans La Phalange nouvelle" "Nouveaux

Amphions, nouveaux Orphees, les jeunes poetes don't je viens

de vous parler forceront prochainement l'admiration, rendant

sensibles a leurs accents, les pierres memes.... 9 et dans

"Le Brasier":

Partant & 1'amphion docile
Tu subis tous les tons charmants
Qui rendent les pierres agiles (O.P., 108)

Amphion qui a le pouvoir de batir des murs sans autre

instrument que le verbe poetique s'apparente au ver Zamir qui

n'a besoin d'aucun instrument pour construire un theatre de

feu:

Au-del& de notre atmosphere s'eleve un theatre
Que construisit le ver Zamir sans instrument

L&-haut le theatre est bati de feu solide (O.P., 110)

Marie-Jeanne Durry a consacre un long article &

Apollinaire et au ver Zamir dans la Table ronde oui elle

retrouve la legende qui a inspire ces vers. Ii s'agit d'un des

mythes forms autour du roi Salomon. Quand celui-ci voulut

edifier le temple de Jerusalem, il ne put utiliser

d'instruments en fer car l'usage de ce metal en avait ete

interdit par Dieu & Moise. Le roi, consultant les rabbins et







18
les demons sur lesquels il avait pouvoir, eut connaissance de

l'existence du ver Zamir qu'il fit chercher. Celui-ci fendit

et tailla les pierres du temple ce qui permit de le batir.

Marie-Jeanne Durry ecrit: "pour Apollinaire il est l'animal

fabuleux symbolisant tout & coup la puissance creatrice,

l'architecte de l'imaginaire. Batisseur il n'a meme plus

besoin de pierres, l'edifice qu'il erige est de feu." 10

Amphion et le ver Zamir, comme Pierre 1'ap6tre du Christ,

fournissent les materiaux avec lesquels se construit l'eglise

de 1'antechrist: le theatre de feu, de paroles.

Entre les deux extremes de 1'echec et de la reussite,

Apollinaire illustre les tapes de la quote initiatique dans

le personnage d' Orphee qui occupe la place d'honneur dans son

oeuvre. Apollinaire lui consacre le recueil du Bestiaire ou

il le met au zenith de la hierarchies enchanteresse: "Orphee

inventa toutes les sciences, tous les arts. Fonde dans la

magie, il connut l'avenir..." (O.P., 33). Il donna mdme le

nom d'orphisme & un movement pictural celebrant le regne du

feu et de la lumiere. Dans le premier poeme du Bestiaire,

Apollinaire dit & propos de la "'voix de la lumiere'n'est-ce

pas le dessin, c'est-&-dire la ligne? Et quand la lumiere

s'exprime pleinement tout se colore. La peinture est

proprement un language lumineux" (O.P., 33). Avec Orphee,

Apollinaire trouve l'exemple parfait du poete-peintre qui sut

allier la ligne du vers a celle du dessin ce qu'il illustre

dans ce recueil ou les bois de Dufy sont indissociables des









poemes.

La legende d'Orphee nous raconte sa quote pour retrouver

son amour perdu. Orphee entreprit une descent en Hades afin

d'y chercher son Euridyce morte. Seul parmi les hommes, il put

entrer et ressortir des enfers sain et sauf grace au pouvoir

enchanteur de sa musique. Ii charma tous les occupants de la

demeure infernale mais il perdit Euridyce d'un seul regard au

sortir de 1'antre.

Au course de sa carriere, Apollinaire ecrivit un cycle

de poemes intitules "Orphee" qui marquent les jalons de son

evolution poetique. Ii voulut faire de la legende d'Orphee le

symbol de sa quote poetique. Comme lui, tout enchanteur doit

subir un rite initiatique comprenant une mort et une

renaissance pour pouvoir embrasser un instant le verbe divin

et magique represent par Euridyce. Orphee dut faire rupture

total avec le passe et la reality humaine pour longer dans

le feu infernal. Ii en revint avec le pouvoir de career. Le

poete orphique fait rayonner le feu vole des dieux dans son

oeuvre picturale et poetique. Dans Le Bestiaire, Apollinaire

choisit un genre ancien qu'il renouvelle tout en puisant dans

deux arts: la gravure et la poesie-musique (Orphee etait un

"sublime poete [qui] jouait d'une lyre" [O.P., 33]).

La conqudte orphique est tout aussi glorieuse que fugace.

Aussit6t apparue dans le monde terrestre, Euridyce s'evanouit

et Orphee se retrouve sans son amour. En redevenant homme, ce

qu'il vient de prendre aux dieux lui echappe. Ainsi en est-il







20

de 1'art. La ligne sur le paper n'enchante qu'un instant, le

present devient tout de suite passe et Orphee est condamne &

refaire le voyage en enfer a perpetuity. En cela, il se

rattache a Merlin : "car Merlin est aussi Orphee. Comme

Orphee, il a une fiancee infernale qu'il faut [...] aller

chercher dans l'Autre Monde...." (Markale, 183).

Apollinaire lie aussi Orphee a un troisieme et dernier

group d'enchanteurs dans le premier quatrain du Bestiaire ou

il evoque le maitre des alchimistes, Hermes Trismegiste:

Admirez le pouvoir insigne
Et la noblesse de la ligne
Elle est la voix que la lumiere fit entendre
Et don't parle Hermes Trismegiste en son Pimandre
(O.P., 3)

Dans les notes du recueil, Apollinaire cite ces lignes tirees

du Pimandre: "Bient6t [...] descendirent des tenebres un cri

inarticule qui semblait la voix de la lumiere" (O.P., 33).

Orphee et Hermes Trismegiste sont lies par leur culte de la

lumiere, mais aussi parce qu'Orphee "fut initie & l'alchimie

par des metallurges de l'ile de Vulcain qui furent, plus tard,

adores & l'instar des dieux et se nommaient filss du feu' ou

'theurges du feu'" (Renaud, 175).

Les alchimistes avaient pour but de tirer de l'or des

metaux vils, l'or etant le symbol de la purete absolue et de

l'indivisibilite. Ils voulaient, par l&, acceder & la

connaissance divine, c'est-&-dire depasser la multiplicity

apparent du monde pour retrouver sa nature integrale en

realisant l'union parfaite des principles masculin et feminin







21

par le marriage alchimique. Pour ce faire, l'alchimiste, avant

de travailler sur les metaux, devait se purifier lui-meme. A

la transmutation de metaux correspondait une regeneration de

l'ame. Le Pimandre nous dit que "I saw how in my own spirit

the light which consists of a countless number of

possibilities became an infinite All.... I,11 Pour atteindre la

fusion ideale des metaux, il fallait les placer dans l'athanor

ou ils etaient purifies par putrefaction (comme Merlin) ou par

le feu (comme Orphee). Ce 'tout infini', symbolism dans la

tradition enchanteresse par l'androgyne alchimique, Merlin et

Viviane dans la maison de verre, Orphee et Euridyce & la

sortie de l'Hades, constitute le but ultime de toute poesie,

la liberation des limits imposees par l'espace et le temps

dans un monde sans contraires. Tel est le dernier theme qui

nait de l'image de l'enchanteur: la conqudte d'un monde

totalisant qu'exprime le language poetique, car "la creation

serait & la fois [...] issue du chaos, et oeuvre du Verbe

descendu du monde de la lumiere." 12

Les trois grands enchanteurs qui dominant les poemes de

1908 "vont servir & Apollinaire pour semantiser, par leur

propre dynamisme significant, le theme de la creation

poetique."13Ils representent les grandes tapes de la poetique

de 1'enchantement.

Le premier theme qui se degage du mythe du magicien,

c'est le theme du monde a l'envers. L'enchanteur rejette le

monde des apparences qui l'entoure, ces fausses realites. Il








22

est 1'antechrist, le fou des bois, celui qui refuse la

multiplicity illusoire du reel pour s'isoler dans la nature

ou dans son laboratoire alchimique afin d'y cultiver "les

irrealites raisonnables" (O.Pr., 33). Ii faudra donc voir quel

sens Apollinaire va donner aux terms cles de faussete et de

verite en cette annee 1908 et definir l'enchanteur en tant

qu'antechrist.

Dans Pour une Poetique de l'imaginaire, Jean Burgos

definit trois modalites de construction dynamique du texte ou

schemes structurants: le scheme de conqu&te, le scheme de

repli et le scheme de progress. En choisissant l'enchanteur

pour image archetype, Apollinaire se lance dans un scheme de

conquete, la conquete d'un monde d'irrealites et de faussetes

par l'ecriture poetique.

Le deuxieme theme de l'enchantement, c'est celui de la

qudte a laquelle 1'initie doit se soumettre chaque fois qu'il

y a creation. Ii lui faut vivre un rite de mort et de

renaissance car, seulement apres avoir enterre le vieil homme,

1'enchanteur peut-il renaitre dans le Nemeton, la maison de

verre hors de l'espace-temps oui les opposes ne font plus

qu'un. Cet space totalisant est a l'origine d'un troisieme

reseau d'images dans les poemes de 1908.

Dans le Nemeton, l'enchanteur obtient un language magique.

Le verbe poetique exprime le monde que le poete a trouve de

l'autre c6te du reel au terme de la quete.

Dans son etude sur Le Haut-Lanqage, Jean Cohen met en








23

relief les particularities de la poesie en l'opposant a la

prose. A la lumiere de cet ouvrage critique, on peut voir

comment les poemes d'Apollinaire refletent dans leur forme les

images de la poetique de l'enchantement. Le haut-langage est

nouveau: il est ne d'une mort, celle du discours qui decrit

le reel. Ii est totalisant car delivre du system

d'oppositions qui gouverne la prose. Ii apparait faux parce

qu'il n'obeit pas & la logique humaine: il n'est plus language

d'information, mais language d'emerveillement, "cette poetique

tres nouvelle consiste bien en cette transmutation du language

par laquelle la chose est donnee sous forme d'eprouve" (Cohen,

HL, 149). L'enchanteur peut ainsi "exprimer autre chose, ce

visage emouvant du monde, cette couche d'expressivite, ce

pathetisme des choses et des 6tres" (Cohen, HL, 169). Par le

language, il transmet l'emerveillement & son lecteur et le

fait participer & sa quote. C'est le but recherche par

Apollinaire en 1908 quand il declare "J'emerveille."

Une citation de Nietzsche "a man must be a liar in his

heart but must above all be an artist" 14 met en relief la

premiere caracteristique de la poetique de l'enchantement: la

faussete. Oui est le mensonge et ou est la verite dans le monde

des contradictions et des realites trompeuses ou vit le poete?

A sa maniere, le poete-enchanteur, tel que le congoit

Apollinaire en 1908, tente de repondre & cette question

insoluble dans les poemes et les ecrits critiques qui font

l'objet de notre etude.











Notes



1. Marcel Schaettel, Bachelard critique ou l'alchimie du
rdve (Lyon: Editions L'Hermes, 1977), p. 59.

2. Jean-Pierre Roy, Bachelard ou le concept contre
l'image (Montreal: les Presses de l'Universite de Montreal,
1977), p. 161.

3. Jean Burgos, Pour une Poeticue de l'imacQinaire (Paris:
Editions du Seuil, 1982), p. 134.

4. Apollinaire change le titre en 1910, "c'est alors
qu'Apollinaire replace le personnage de la marchande par
celui d'Orphee...." (O.P., 1037).

5. Philippe Renaud, Lecture d'Apollinaire (Lausanne:
Editions l'Age d'Homme, 1969), p. 178.

6. Maurice Lefebvre, L'Image fascinante et le surreel
(Paris: Plon, 1965), p. 98.

7. Nikolai Tolstoy, The Quest for Merlin (Boston: Little,
Brown and Company, 1985), p. 236.

8. Jean Markale, Merlin l'enchanteur ou l'eternelle auete
maqique (Paris: Editions Retz, 1981), p. 152.

9. Cite dans "Peripatetisme et amphionie: de l'esthetique
d''Alcools'", Etudes autour d' 'Alcools' (Birmingham, Al: Summa
Publications Inc, 1985), p. 178.

10. Marie-Jeanne Durry, Guillaume Apollinaire. 'Alcools'
(Paris: Societe d'edition d'enseignement superieur, 1956-
1964), p. 161.

11. Titus Burkhardt, Alchemy (Baltimore: Penguin Books
Inc, 1974), p. 40.

12. Paulette Duval, La Pensee alchimiste et 'le Conte du
Graal' (Paris: Librairie Honore Champion, 1977), p. 37.

13. Marie-Louise Lentengre, Apollinaire et le nouveau
lyrisme (Modene: Mucchi Editore, 1984), p. 72.

14. Cite dans Scott Bates, Guillaume Apollinaire (New
York: Twayne Publishers Inc, 1967), p. 59.















CHAPTER 3
L'ENCHANTEUR: FABRICATEUR DE FAUSSETES


Les oeuvres critiques et poetiques de 1'annee 1908 ont

toutes pour sujet la quote du poete-enchanteur et son

aboutissement qu'Apollinaire appelle la "creature poetique"

(O.C., III, 802). L'article sur Jean Royere et Les Chroniques

d'art sont des reflexions sur cette quote don't les poemes

illustrent 1'accomplissement.

Dans ces articles critiques, on peut isoler les quelques

mots charnieres qui definissent la poetique d'Apollinaire en

cette annee 1908. Ils development des concepts deja annonces

dans une oeuvre anterieure, L'Enchanteur pourrissant. Celle-

ci est peuplee de mirages, faux dieux, divinites fausses et

irrealites raisonnables. Pour eclairer le sens de ces terms

apparemment contradictoires, il faut se referer A l'article

sur Jean Royere de mai 1908 ou Apollinaire met 1'accent sur

les concepts de verite, de faussete et de divinity don't les

rapports delimitent le r61e de 1'enchanteur. En juin 1908, il

definira les trois vertus plastiques dans Les Chroniqcues

d'art: la purete, 1'unite et la verite ainsi que la nouveaute

qui leur est liee (O.C., IV, 92).

Ce chapitre portera sur les trois terms cles de verite,

faussete et divinity qui permettent de definir 1'enchanteur









26
comme fausse divinity don't le but est de career une faussete

enchanteresse, la seule verite de "l'art le plus pur et le

moins sterile" (O.C., III, 783). Les trois vertus plastiques

don't l'etude sera le sujet des chapitres ulterieurs sont les

qualities qui, selon le poete, doivent rayonner de la vraie

creature poetique et temoigner de sa verite artistique.

Chez Apollinaire, il n'y a pas de verities et de faussetes

clairement distinctes et incompatible, mais plut6t des

verites fausses et des faussetes vraies, les deuxiemes

finissant par remplacer les premieres dans le monde de

l'enchanteur. Cependant, ces verities fausses et ces faussetes

vraies apparaissent parfois dans les textes sous le meme nom

de verite. Ii faut donc discerner ces deux "verites"

differentes bien que liees.

D'une part, Apollinaire distingue la verite ephemere du

monde exterieur, celle que nos sens pergoivent et que la

science pretend etudier objectivement, celle qui est pour

chacun la seule verite: "nous n'avons pas besoin de verites;

la nature et la science en ont assez qui nous portent malheur"

(O.C., III, 783). Cette verite n'est jamais satisfaisante car

elle est en changement constant, le temps modifie les

evenements; ce que nous nommons reality n'est qu'un concept

fuyant que nul ne peut retenir et qui est sans cesse dementi:

"chaque jour peut-dtre une volonte toute-puissante change

l'ordre des choses, contrarie les causes et les effects et

aneantit le souvenir et la verite mdme de ce qui existait la









27
veille pour creer une succession d'evenements etablissant une

nouvelle reality. Et ces nouveautes sont le mensonge de

l'ancienne verite" (O.C., III, 802).

Par consequent, ces verites deviennent fausses,

mensongeres a measure qu'elles sont releguees dans le passe et

rejetees pour des nouveautes qui les remplacent. Ces

changements soulignent le caractere arbitraire des verities

scientifiques en mettant en doute la loi la plus elementaire

sur laquelle repose notre observation et notre etude de la

nature: la regle des causes et effects. Et, dans "Les

Fiangailles," Apollinaire se demand:

Comment comment reduire
L'infiniment petite science
Que m'imposent mes sens (O.P., 133)

II oppose, alors, & ces verites scientifiques et

naturelles, la verite de l'art, l'une des trois vertus

plastiques qui, ecrit-il, "maintiennent sous leurs pieds la

nature terrassee" (O.C., IV, 92). Au premier abord, cette

verite est une faussete par rapport a la nature. Pourtant,

elle lui succede et finit par la remplacer comme seule

verite: "la poesie de Jean Royere est aussi fausse que doit

l'&tre une nouvelle creation au regard de l'ancienne, quelle

faussete enchanteresse! Rien qui nous resemble et tout a

notre image! Jean Royere a rempli ainsi la premiere condition

de l'art le plus pur et le moins sterile. La faussete est une

mere feconde" (O.C., III, 783). Plus loin, il dira de

l'ouvrage poetique qu'il est "la faussete d'une reality











aneantie" (O.C., III, 802).

L'art, "triomphe de l'erreur et de l'imagination,"

s'impose tout de suite a nous comme une faussete puisqu'il

s'oppose & ce que nos sens savent de la nature. Bien qu'il se

base sur une de ces verites perques par les sens, cette verite

n'est qu'un support, tout de suite disparu, oublie, et, il ne

reste plus que la faussete de l'oeuvre. Apollinaire illustre

ce point par l'histoire de Narcisse qui veut saisir son reflet

dans l'eau croyant y voir sa soeur jumelle morte qu'il ne

pouvait oublier. L'ouvrage de l'artiste est ce reflet d'une

verite evaporee, devenue vague souvenir, mais cette image

qu'il vient de creer dans son imagination devient pour

Narcisse, une verite "indeniable." La soeur nue de Narcisse

est a la fois une faussete, une erreur de son imagination,

la trace d'un lointain souvenir mais aussi une creation sans

existence anterieure qui s'impose comme seule verite nouvelle,

car "le souvenir meme a disparu. La comparison est

impossible" (O.C., Ill, 802). En cela, le poete a un pouvoir

divin, puisque la faussete de sa creation a autant de verite

momentanee que les verites de la nature: "Le poete est

analogue & la divinity. Ii sait que dans sa creation la verite

est indefectible. Ii admire son ouvrage. Ii connait l'erreur

qui anime sa creature, fausse au regard de nos visions mais

qui present aux puissances momentanees une verite eternelle.

Aussi, l'organisme d'une creature poetique ne contient-il pas

moins de perfection que celui de celles qui tombent sous nos











sens" (O.C., III, 802).

Ainsi, pour un moment, dans son oeuvre, le poete exerce

"sa propre divinity" de createur. Comme un dieu, il se

projette dans sa creation qui cependant est une creature

independante. Aussi, sa creation est-elle a la fois "I notre

image" puisque fondue sur une trace de verite humaine, et

dissemblable, "elle ne nous resemble pas," elle constitute la

faussete d'une creation inhumaine qui nous apparait comme une

nouveaute. Au moment de la creation, 1'enchanteur se tient au

seuil de ces deux mondes, "sur la limited de la vie aux confins

de 1'art" (O.Pr., 191), et "sur la limited de 1'art aux confins

de la vie" (O.Pr., 194).

L'enchantement pour Apollinaire consiste donc a career

des faussetes vraies & partir de realities aneanties et a les

imposer a leur place. Et, c'est ce jeu de substitution qui

s'opere dans toutes les oeuvres poetiques de 1908, ou, tel

Narcisse, le poete-enchanteur, replace sans cesse une verite

fausse, car deja disparue, par une faussete vraie, celle de

la creature poetique, qui acquiert la puissance de seule

verite et embrasse 1'eternite dans cet instant poetique. C'est

pourquoi il peut dire qu'"& la fin les mensonges ne me font

plus peur" (O.P., 134).

Guillaume Apollinaire se disait 6tre faussaire,

fabricateur de faussetes, d'"un dieu, un faux dieu, un vrai

joli faux dieu" (O.C., IV, 64). Ce dieu c'est & la fois

l'ouvrage poetique et son createur, la soeur de Narcisse et









30
le reflet de Narcisse, la forme de Junon qu'Ixion avait pense

voir dans les nuages et les centaures qui etaient nes de cette

union avec un "fant6me de nuees." Ce faux dieu, fait en parties

d'illusion, est un vrai faux dieu, car, non seulement la

faussete de la creation a remplace la verite de la nature

devenant la seule verite, mais encore 1'enchanteur, en vertu

de sa force creatrice, est devenu un vrai dieu; il parait

"posseder le pouvoir divin."

Ainsi pour Apollinaire, il ne peut y avoir d'enchantement

et de creation que dans la faussete, le poete-enchanteur est

necessairement un faussaire, un faiseur d'illusions, un

mystificateur comme les critiques l'ont souvent nonmmue. En

cela, il appartient de plein droit a la lignee des

enchanteurs, puisque les ancdtres des chamans etaient connus

sous le nom de "tricksters," ou "dupeurs" parce qu'ils

jouaient des tours, trompaient les autres et creaient autour

d'eux un monde d'artifices et d'apparences en se deguisant et

en se masquant, et ils decrivaient "le monde inverse que les

autres ne reconnaissent pas."1 Ainsi, Merlin "se place en

dehors de la society ... a quitter le monde des realities

trompeuses ... cherche la Realite sous les apparences

trompeuses de la verite" (Markale, 195).

C'est ce premier aspect de 1'enchanteur, le joueur de

tours, le faussaire que ce chapitre va etudier tout en

essayant d'abord de voir comment Apollinaire s'y prend pour

effectuer ce jeu de substitution et quelles images, quelles









31
faussetes resultent des realitiess aneanties" dominant

1'oeuvre de 1908. Ensuite, il faudra definir le poete en

tant que fausse divinity, createur a 1'instar d'un dieu,

("Dieu et le poete creent a l'envi" [ O.C., III, 783]) mais

regnant sur un monde de mirages, de paroles.

La substitution des irrealites aux realites disparues se

joue a trois niveaux.

D'abord, il y a la faussete de la creature poetique, qui,

comme 1'image de la soeur jumelle de Narcisse, se surimpose

sur un reflet qu'elle finit par remplacer. Apollinaire

reprendra souvent ce motif du miroir ou les images similaires

du double, du masque, et du mirage, pour illustrer cette

substitution qui est, entire autres, un theme de L'Enchanteur

pourrissant et de plusieurs nouvelles de L'Hdresiarqcue et Cie.

Ensuite, 1'enchanteur, fausse representation d'une

divinity aneantie don't il possede les pouvoirs createurs,

replace celle-ci au sein du monde poetique, monde issu de son

imagination et non plus percus par les sens. Comme Narcisse,

il est & la fois le createur et 1'acteur de son ouvrage.

Enfin, le moyen par lequel se perpetue 1'illusion quand

l'art en question est la poesie, c'est-a-dire, le language, est

lui aussi "faux et trompeur." En apparence semblable au

language prosaique don't il utilise le meme outil (les mots),

il ne lui resemble pas, les regles grammaticales habituelles

y sont systematiquement subverties et la logique quotidienne

semble s'effondrer. Au lieu de representer la reality









32
sensible, le language poetique cree une nouvelle reality,

faussete de cette reality disparue; come la peinture cubiste,

la poesie n'est pas "un art reproducteur mais un art createur"

(CA, 356).

Avant de formuler sa definition de la creature poetique

dans les articles de 1908, Apollinaire avait deja illustre

l'affrontement des verities et des faussetes dans ses oeuvres

en prose et, en particulier, dans les contest de L'Heresiarcrue

et Cie, recueil public en 1910, mais don't la plupart des

recits dataient des annees 1902 & 1908. Apollinaire accordait

a un de ces contest, "Simon Mage," une place privilegiee:

"j'aime bien 'Simon Mage' difficile pour la plupart des gens.

C'est la premiere fois qu'on se soit servi de fagon aussi

precise, scientifique meme et aussi divine des anges qui y

jouent le vrai r6le pour quoi on les imagine" (O.Pr., 1127).

Dans cette nouvelle, Apollinaire se sert du motif du

double pour montrer comment une faussete, un mage trompeur,

parvient & remplacer une reality aneantie, l'ap6tre Pierre.

Les deux Simon qui s'affrontent dans ce conte ont des

patronymes revelateurs: Simon Pierre, l'ap6tre, personnage

historique, pierre d'achoppement de l'eglise, represent la

verite sensible; face & lui, Simon Mage, l'enchanteur, le

faiseur d'illusions, symbolise la creature poetique. Ils ont

un prenom identique, mais leur deuxieme nom content tout ce

qui les spare. Le conflict qui les oppose dans le conte se

termine par un renversement de situation ou le vrai Pierre











est remplace par son faux double, Simon Mage.

Des son entree en scene, dans les premieres lignes du

conte, la description de Simon Mage evoque la faussete de

cette creature: "... un home aux cheveux noirs et frises, a

la barbe rousse et fine, & la face fardee, s'approcha du

diacre Philippe..." (O.Pr., 130). Le maquillage sur son visage

cache ses traits veritables. L'enchanteur n'est qu'un masque

malleable qui peut prendre l'aspect que son imagination et

celle de tous ceux qui le voient veulent lui donner. Sa

"bouche peinte" (O.Pr., 131) ne peut prononcer que des

mensonges; ainsi, le mage veut convaincre ceux qui l'ecoutent

de ses pouvoirs demiurgiques: "... a son dire, il commandait

durement aux legions de demons et s'accordait avec des

myriades d'anges..." (O.Pr., 131).

L'expression "& son dire" souligne que la foule a

seulement les paroles du mage pour preuve. Simon sait que,

pour imposer l'erreur de sa magie comme verite, il lui faut

la substituer a la science de Pierre, en utilisant celle-ci

comme support. Voil& pourquoi, il se fait baptiser et il

demand a son homonyme: "...Vendez-moi la science don't ma

magie n'est que l'erreur!" (O.Pr., 132).

Ii ne s'agit pas pour lui de career du vrai, mais de career

du faux que chacun meprendra pour le vrai. Les mots magiques

qu'il ecrit a terre "ABLANATANALBA et ONORARONO" sont des

palindromes qui "peuvent se lire indifferemment de droite a

gauche et de gauche & droite..." (O.Pr., 132). Le mot et son









34
reflet ne font qu'un, on ne peut distinguer le vrai du faux.

Ces deux palindromes ont le pouvoir magique de le transformer

en double de Pierre, mais c'est un double de miroir, qui,

comme les formules qui l'ont provoque, est en meme temps

absolument semblable et absolument oppose. Simon Mage est

devenu la faussete parfaite de cette verite quest Pierre:

... et, lorsqu'il se releva, les disciples virent devant
eux la vivante image de Pierre, le chef des Ap6tres, mais
qui ne pleurait pas et disait:
"Simon Pierre, je suis nul autre que celui que tu es, et
nos noms sont les memes. Je vivrai aussi longtemps que
l'Eglise ou tu commands. J'en deviens pour toujours le
mauvais chef, tandis que tu en es le bon pasteur...
(O.Pr., 133)

Le vrai faux dieu et le faux vrai dieu sont tellement

identiques que chacun, l'empereur Neron y compris, s'y

meprend: "... Et voyant s'avancer deux vieillards d'une

resemblance parfaite, Neron demand: 'Lequel d'entre vous est

ce Galileen don't les miracles etonnent la ville?'" (O.Pr.,

133).

Des lors, un change s'opere entire les deux Simons

puisque Simon Mage se declare 6tre le seul faiseur de miracles

et accuse Pierre d'imposture: "cet autre qui me resemble

n'est qu'un imposteur. [...] Mon art me donne le moyen de

confondre ainsi ce silencieux" (O.Pr. 133). Et, Neron ne fait

pas de difference entire les deux hommes qu'il consider comme

des enchanteurs alors qu'au debut du conte, ils etaient

clairement des elus de Dieu:

"... Enchanteurs, faites des prodiges..." (O.Pr., 133)









35
Simon Pierre n'oppose que son silence et ses larmes aux

discours de Simon Mage don't la superiority s'affirme au fur

et & measure qu'il parole: "Pierre, voil& le moment ou je te

confondrai. Mon art detruira tous les enchantements de ton

ignorance..." (O.Pr., 133). Cet art tout-puissant qui va

detruire "les enchantements" de Pierre, ce sont ses paroles,

don't la force persuasive va ensorceler la foule et lui faire

croire aux miracles qu'il dit accomplir.

Simon Mage choisit de parodier grotesquement un fait

miraculeux de la Bible: l'ascension du Christ.

Et, Isda, qui est l'ange de la nourriture, s'avan9a et
lui donna les forces necessaires & l'accomplissement
de son faux miracle; ensuite, Auhabiel, l'ange aimed de
Dieu et propose & l'amour, etendit ses ailes, et, pregnant
le mage par les cheveux, l'emporta vers les regions supe-
rieures, tandis qu'Auferethel, qui est l'ange du plomb,
retenait Simon, afin qu'il ne montat pas trop vite et
perdit connaissance. (O.Pr., 136)

Les exaggerations evidentes mettent en relief le

caractere mensonger de ce spectacle. Pourtant ce "charme," ou

"faux miracle" trompe le public tant qu'il dure. Bien qu'elle

soit le resultat d'une illusion, l'ascension de Simon Mage est

accepted comme verite par ceux qui y assistant jusqu'a ce que

Pierre y mette fin:

Mais, soudain, s'etant level, Pierre rompit le charme d'un
seul geste, et dans un silence auguste, s'ecroula
1'angelique et rayonnante majeste du Corps divin, pendant
qu'avec un bruit d'argent et de soie, disparaissaient
les myriades d'anges.... (O.Pr., 136)

On pourrait dtre amene a penser que le conte va se

conclure par une victoire de la verite divine sur la faussete









36
enchanteresse. Mais, en un ultime coup de theatre, on assisted

a un renversement de situation ouii Simon Mage remet

definitivement en cause la toute-puissance de Pierre:

... Et crucified la tete en bas, par respect pour
1'adorable position de son Maitre, Pierre aux yeux brules
par les larmes, Pierre sur le point de mourir, regardait
un home qui lui ressemblait s'avancer vers le bourreau
auquel il demandait:
"Combien me vendrais-tu le corps de ce supplicie?
Et le bourreau repondait:
"Etranger, ce martyr qui te resemble est sans doute
ton frere [...] Quand cet home sera mort, tu emporteras
le cadavre, afin que les croyants puissent 1'honorer.."
(O.Pr., 136)

Ce conte illustre, avant les textes critiques de 1908,

la victoire de 1'erreur et de 1'imagination sur les verites

scientifiques. Le monde & 1'envers du mage, faux double d'un

ap6tre, devient 1'unique verite alors que l'enchanteur

s'empare jusqu'a la trace meme de la reality defunte: le corps

de Pierre, qui, crucified la tete en bas, n'est lui-meme qu'

un pauvre substitute de la vraie divinity.

Dans le poeme "Les Fiancailles" de 1908, Apollinaire

rejette le monstre former par ses sens, symbol de cette

reality exterieure don't le poete doit toujours se defier:

Monstre de mon ouie tu rugis et tu pleures
Le tonnerre te sert de chevelure
Et tes griffes repetent le chant des oiseaux
Le toucher monstrueux m'a penetre m'empoisonne
Mes yeux nagent loin de moi (O.P., 133)

L'ouie, le toucher et la vue 1'empoisonnent, car avec ses

sens, il ne pergoit que les verites ephemeres de la nature.

En revanche, il cherche la vraie solidity dans une

faussete, son double, son ombre multipliee:











Mais si le temps venait ou 1'ombre enfin solide
Se multipliait en realisant la diversity formelle de mon
amour
J'admirerais mon ouvrage (O.P., 132)

L'ombre, ce reflet, est, comme dans "Onirocritique," creature,

"ouvrage" du poete, et, creatrice, car elle realise la

diversity formelle de son amour dans ses doubles, quand elle

se multiple. A la fin du poeme, le poete ne gardera que ce

triomphe de l'erreur et de 1'imagination:

J'ai tout donned au soleil
Tout sauf mon ombre (O.P., 135)

Le poete a fait le sacrifice de ses sens inutiles et

monstrueux pour ne preserver que la source de la creativity

poetique: son ombre, faussete de sa reality aneantie.

Dans les poemes de 1908, la creature poetique n'est pas

seulement represented par le reflet ou le double, mais aussi

par des entities masquees. Apollinaire et les peintres cubistes

etaient fascines par les masques, particulierement ceux des

tribus africaines. Celles-ci ont su preserver les rites

fondamentaux de la tradition chamane ou le port de

deguisements et de masques a toujours fait parties de la

mystification. Les masques permettent au "trickster"

d'acquerir une identity nouvelle aux dimensions mythiques:

"... the mask manifestly announces the incarnation of a

mythical personage [...] For its part, the costume

transubstantiates the shaman, it transforms him, before all

eyes, into a superhuman being." 2

Apollinaire, le faussaire, a suivi cette tradition.









38
N'est-il pas "ne masque?" 3 Et, "... son oeuvre constitute le

recit emiette, frange, cyclique, effrene, homogene des

personnel dans lesquelles il s'est substitute. Apollinaire n'a

personnel derriere lui [...] N'etant personnel, il est le

masque, le grand substitue..." 4 Apollinaire en se couvrant

du masque de 1'enchanteur dans ses oeuvres, a pris ses

distances vis-&-vis de la reality exterieure, mais il s'est

aussi transformed, comme les chamans, en un 6tre surhumain don't

la creation est a 1'instar de la divinity. Par le port du

masque, il a aussi clairement indique que createur et creature

partageaient la meme faussete.

Le masque, bien que fait a 1'image d'une verite, est une

faussete puisqu'il cree une nouvelle persona pour celui qui

le porte. Chez Apollinaire, il finira par remplacer totalement

1'etre qu'il couvre et, ainsi, par devenir la seule verite.

Dans la nuit des "Fiangailles," "des accouchees masquees

fetaient leurs relevailles" (O.P., 129). Ces personnages ne

sont definis que par deux qualities: ce sont des accouchees,

elles viennent donc de donner la vie, de career et elles sont

masquees, c'est-a-dire fausses. Elles sont a la fois creatures

et creatrices.

Dans "Le Brasier" c'est "1'avenir masque [qui] flambe en

traversant les cieux" (O.P., 110). L'avenir represent la

future creation couverte du masque de la faussete, qui

s'impose dans les cieux, domaine divin.

Plus tard, le narrateur "ose a peine regarder la divine









39
mascarade" (O.P., 110). Ici, ce divertissement don't les

participants sont deguises et masques, est le spectacle donne

par l'enchanteur dans le theatre celeste. Apollinaire le

qualified de divin parce que, pure creation, il replace dans

les cieux les verites qui y regnaient. L'enchanteur cree un

monde faux, scene oi tous "les homes, [lui y compris, ont]

des masques de theatre" (O.P., 92). Dans sa creation, "il se

donne le spectacle de sa propre divinity" (O.C., IV, 92).

Dans deux de ses dernieres oeuvres, la creature masquee

des poemes du debut du siecle reapparaitra sous une forme plus

stylisee: dans un poeme des Calligrammes de 1914, "Le Musicien

de Saint-Merry," et dans une pantomime de la mdme epoque, A

quelle heure le train partira-t-il pour Paris?. Le poete et

sa creature y sont symbolises par l'homme sans visage, "sans

yeux sans nez et sans oreilles" (O.P., 188), sujet de

nombreuses peintures de Giorgio de Chirico. Parmi ces

tableaux, on trouve d'ailleurs un portrait de Guillaume

Apollinaire. Non seulement, ce mannequin aveugle et sourd a

completement perdu ses organes des sens, ouvertures sur la

fausse reality, mais il n'est plus que masque. Ses traits et

le souvenir meme de son humanity ont disparu. Il est la

parfaite "authentique faussete" d'une reality aneantie. Quant

au faussaire qui l'a conqu, il est aussi faux que sa creation

puisqu'il a lui aussi l'aspect du mannequin.

Enfin, les "authentiques faussetes" peuvent prendre la

forme de mirages bien reels comme c'est le cas dans une oeuvre









40
de jeunesse, L'Enchanteur pourrissant, qui developpe tous les

themes chers au poete. Celui-ci y apparait sous les traits de

1'enchanteur Merlin qui, victim des malefices de Viviane,

pourrit sous la terre tandis qu'autour de son tombeau, un

monde oui "tout est faux" (O.Pr., 1068) voit le jour: "des vols

irreels passaient au-dessus de la tombe de l'enchanteur mort

et qui se taisait" (O.Pr., 12). Alors que le premier chapitre

emprunte au Lancelot en prose de 1533, donned par Philippe le

Noir (O.Pr., 1075) suit assez fidelement la legende medievale,

dans les pages suivantes, apres la mort de Merlin, nous

assistons a la naissance et au developpement d'un ouvrage

poetique totalement original au fur et & measure que se

multiplient les mirages autour de l'enchanteur. Ces mirages

resultent de la collaboration de deux magiciens: la fee

Morgane et Merlin.

La foule "folle et sage" (O.Pr., 1072) des faussetes

qui defilent devant le cadavre pourrissant nait des sortileges

de la fee Morgane: "elle fit le geste logique qui deploie le

mirage" (O.Pr., 16). Mais, celle-ci accede aux prieres de

Merlin qui lui demand de laisser une provision d'illusions

& sa portee:

LA VOIX DE L'ENCHANTEUR MORT

Je suis mort et froid. Mais tes mirages ne sont pas
inutiles aux cadavres; je te prie d'en laisser une bonne
provision pres de ma tombe a la disposition de ma voix.
Qu'il y en ait de toutes sortes: de toute heure, de toute
saison, de toute couleur et de toute grandeur.
[ ... ]









41
Morgane entendit les paroles de Merlin. Elle n'osa
repondre et posa pres de la tombe, sans dtre vue par la
dame du lac, une provision de mirages. (O.Pr., 17-18)

Le geste logique de la fee et la voix de l'enchanteur

illogique s'unissent pour faire vivre ces mirages qui se

manifestent sous la forme de creatures imaginaires ou reelles.

Elles vont se succeder au tombeau de Merlin et emplir de leur

presence et de leurs mots "la fort profonde et obscure" (0.

Pr., 12):

LE HIBOU

... Qu'entends-je et que vois-je dans la fort
profonde et obscure? Tant d'etres anciens et actuels.
Par ma sagesse, cette nuit ferait le bonheur d'un
antiquaire!
Dans la fort profonde et obscure se pressait une foule
d'etres beaux et laids, gais ou tristes. (O.Pr., 25)

La fort noire qui, peu a peu, se people de mirages

symbolise la page blanche du texte que le poete enchanteur

remplit de faussetes. Ces illusions garden l'aspect des

personnages historiques, legendaires ou fantastiques qui les

ont inspirees, mais elles ne leur ressemblent pas. Merlin,

d'ailleurs, n'en est pas dupe : "il y a trop de personnages

divins et magiques pour que je sois dupe de cette fantaisie

de ma Noel funeraire [...] Maudite fantaisie de ma Noel

funeraire!" (O.Pr., 28), pas plus que ne l'est Angelique: "Je

naquis en Orient, mecreante et maudite et faussement vivante,

tandis que maintenant je vis et je vous maudis, irrealites,

car depuis j'ai ete baptisee comme le fut l'enchanteur lui-

meme" (O.Pr., 32).









42
En mourant, Merlin et Angelique ont quite le monde des

verites sensibles, monde ou ils etaient "faussement" vivants

pour acceder a un universe irreel, celui qui occupe le texte

poetique. Dans ce monde de fantaisie, Merlin se donne le

spectacle de sa propre divinity. Les mirages existent parce

qu'il les a crees et, tant qu'ils sont l&, ils sont la seule

verite:

L'enchanteur avait a la disposition de sa voix les
mirages laisses par Morgane. Il voulut en evoquer deux
a la fois [...] Et la voix de l'enchanteur suscita les
mirages de Salomon et Socrate (O.Pr., 67)

Quand Merlin renvoie les mirages, le monde se vide, le

printemps ddfleurit, la mort s'installe avec la danse funebre

des mouches:

Les mirages se dissiperent. La dame du lac, qui n'avait
pas entendu la voix de l'enchanteur, remarqua les mirages
et entendit les voix lointaines. La libellule s'en etait
allee, la dame du lac lui attribua les apparitions
sotadiques [...] Apres le vol de la libellule amoureuse,
c'est la danse des mouches. Les mouches sont aussi
infernales que la demoiselle. Apres leur danse, elles
veulent des mets putrefies et desirent la mort de tout
ce qui se putrefiera. La danse des mouches est une
danse funebre pour toute mort ... (O.Pr., 68)
La dame assise sur la tombe tide de l'enchanteur
songeait au printemps qui defleurissait pour finir.
(0. Pr., 71)

Sans mirages, sans faussetes, l'ouvrage poetique ne peut

plus exister: la dame s'enfuit "au fond du lac" (O.Pr., 72),

1'enchanteur trepasse. Le texte s'amenuise, les lignes

decroissant de sept & deux mots, et l'ecriture finit par faire

place au vide et a un silence semblable a la mort:











... Elle descendit
lentement la pente qui surbaigne 1'onde
silencieuse, et s'enfongant sous les
flots danseurs, gagna son beau
palais dormant, plein de
lueurs de gemmes
au fond
du lac (O.Pr., 72)

Cette typographie sous forme de triangle reverse pointe

vers la gravure de Derain qui represent une tete de mort, se

detachant sur un fond noir. Cette illustration et le squelette

de la page precedente decrivent un monde moribond une fois

qu'il est prive des mirages qui le peuplaient.

L'ouvrage, pourtant, comme le phoenix, va renaitre de ses

cendres quand, en 1909, le poete enchanteur y ajoute un

dernier chapitre. Le rdve d' "Onirocritique" represent

l'ultime mirage de 1'enchanteur dans lequel le createur se

joint a sa creature. Alors que dans L'Enchanteur, Merlin avait

garden ses distances vis-&-vis de sa creation: il appelait les

mirages de sa voix sortant de terre; dans "Onirocritique," il

se fond & elle: on passe de la troisieme & la premiere

personnel dans un recit sans dialogues: "les charbons du ciel

etaient si proches que je craignais de me brdler" (O.Pr., 73).

Ce poeme va proclamer la victoire total de la faussete

poetique. A la fin, les doubles et les ombres, en se

multipliant, realisent "la diversity formelle" (O.P., 131) de

l'ouvrage alors qu'ils envahissent l'espace entier de

1'univers poetique:









44
"Des ombres dissemblables assombrissaient de leur amour

l'ecarlate des voilures, tandis que mes yeux se multipliaient

dans les fleuves, dans les villes et dans la neige des

montagnes" (O.P., 374).

Ce createur qui, apres avoir assisted a la mort du monde

qu'il avait cree, le fait revivre dans une renaissance

glorieuse a laquelle il participe rappelle le createur

biblique qui preside A la fin du monde dans 1'Apocalypse.

Cette comparison n'est pas fortuite puisque, pour

Apollinaire, l'enchanteur s'assimile a la divinity: "le poete

est analogue a la divinity" (O.C., III, 802). Mais, de meme

que Simon Mage etait la faussete de l'ap6tre Pierre, il est

une fausse divinity, un antechrist.

D'ailleurs, on peut consider L'Enchanteur pourrissant

tout entier comme une veritable "Bible a l'envers, a la fois

negation et derision de la vraie" (O.Pr., 1068), don't Merlin

est le "Christ infernal" (O.Pr., 1068). Le conte reprend

chaque episode biblique pour en offrir une image negative et

parodique. Par l'ironie, le poete-enchanteur met une distance

entire lui et la creation biblique: "je souris des 6tres que

je n'ai pas crees" (O.P., 132) ecrit Apollinaire dans "Les

Fian9ailles." Pour lui, sa creation present une verite aussi

"indefectible" que les creations divines, puisque "l'organisme

d'une creature poetique ne content [...] pas moins de

perfection que celui de celles qui tombent sous nos sens"

(O.C., III, 802). Le passage du temps ne rendra-t-il pas les









45
verities divines aussi mensongeres que les faussetes poetiques?

Voila pourquoi il est l'egal de Dieu: "triomphe de la

faussete, de l'erreur et de l'imagination, Dieu et le poete

creent a 1'envi" (O.C., III, 783). En souriant des 6tres qu'il

n'a pas crees, le poete se detache des creatures naturelles,

ouvrage de Dieu, pour s'affirmer en tant qu'egal, createur et

faussaire.

L'enchanteur est le reflet de Dieu; il est a son image

mais il ne lui resemble pas; il est ombre la ou regnait la

lumiere. Ainsi, Apollinaire dans L'Enchanteur pourrissant

reverse toutes les donnees bibliques et announce la suprematie

de l'ombre.

C'est par amour pour les hominmes que le Christ nait sur

la terre et se sacrifice; c'est par amour pour une femme,

Viviane, que Merlin se retrouve enserre sous la terre en train

de pourrir. A l'enfant Jesus que les bergers et les rois

mages, guides par l'etoile, viennent adorer se substitute le

vieillard Merlin sur la tombe duquel, en une Noel funeraire,

defilent des faux santons (qui sont eux-memes des

representations des bergers de la Bible) et des esprits de

faux rois mages menes par l'ombre:

... on remarquait trois fant6mes de rois orientaux venus
d'Allemagne, vetus d'habits sacerdotaux et coiffes de la
mitre.

LES TROIS ROIS MAGES
... Cette nuit, c'est la Noel funeraire et nous le savons
bien car si nous avons oublie la science des astres, nous
avons appris celle de l'ombre en Occident [...] Nous
sommes venus dans la fort profonde et obscure guides par
l'ombre. (O.Pr., 25-26) [...]









46

Apres eux, vinrent des santons ingenus qui connaissaient
deja le sepulcre, a cause de l'ombre [...]

LES FAUX SANTONS
Guides par l'ombre, l'ombre cimmerienne, nous t'apportons
ce qui test inutile, fils de prdtresse: les mets
savoureux.
[...] A la verite, cette nuit bienheureuse, c'est la Noel
funeraire et la bonne volonte ne suffit plus a cause de
l'ombre, car tu n'as pas fait briller de lumiere.
(O.Pr., 28)

Les rois mages, venus de l'Occident et non plus de

l'Orient, ne sont que des ombres: des fant6mes; les bergers,

faux santons, sont doublement faux, et ils ont tous pour guide

l'ombre cimmerienne. La scene de la nativity funeraire est une

scene en negatif. Au lieu de l'or, de l'encens et de la

myrrhe, les rois mages apportent de "reels" presents dignes

du magicien a qui ils les off rent: les trois elements du grand

oeuvre alchimique. "Or, le faux Balthazar portait le mercure,

le faux Gaspard portait le sel et le faux Melchior portait le

soufre. L'ombre, au lieu de l'etoile, avait ete un guide

excellent, car tous les trois s'arrdterent devant le sepulcre,

deposerent leurs presents sur la pierre..." (O.Pr., 27-28).

Apres sa mort, le Christ ressuscite dans un corps

glorieux; Merlin, lui, pourrit, le corps ronge par les vers:

"mon corps, mon pauvre corps, il est bon que tu pourrisses

sous terre" (O.Pr., 48). Seule reste sa voix: "or,

l'enchanteur etait etendu mort dans le sepulcre, mais son ame

etait vivante et la voix de son ame se fit entendre" (O.Pr.,

11). Alors qu'en Jesus, le Verbe divin s'etait fait chair,

avait pris forme humaine, en Merlin, le corps human du









47
magicien se desagrege pour ne laisser en vie que le verbe, la

voix qui cree les mirages. En se degageant de ce corps reel,

Merlin peut acceder au monde poetique et obtenir des pouvoirs

extraordinaires.

Angelique, la seule irrealite raisonnable, est 1'autre

personnage qui vit a rebours plusieurs episodes de la Bible,

don't l'Annonciation et l'Assomption de la Vierge Marie. Elle

assume ainsi le r6le "d'antevierge," elle est la moitie

feminine de la divinite qui complete le personnage de Merlin,

l'antechrist. L'archange Michel lui announce qu'"elle est

damnee" (O.Pr., 35). Et, apres que le choeur masculin l'a

violee, des vautours emportent des lambeaux de sa chair dans

le ciel: "les violateurs s'attristerent et disparurent de la

fort profonde et obscure avec de longs cris lugubres. Sur le

sol, dans la clairiere gisaient les ossements epars de la

violee don't les vautours avaient emporte la chair par-dela le

ciel mobile" (O.Pr., 35).

Pour finir, elle connait une fausse Redemption

puisqu'elle est damnee a la place de Merlin qui explique "mon

ame est triste jusqu'a la mort & cause de ma Noel funeraire,

cette nuit dramatique ou une forme irreelle, raisonnable et

perdue a ete damnee a ma place" (0. Pr., 37).











Cette explication retardee de la damnation d'Angelique,
bien mysterieuse lorsque l'archange Saint-Michel
l'a proclamee plus haut, nous fait atteindre soudain le
sommet de cette farce derisoire celebree au tombeau de
Merlin-Antechrist: apres la Noel et l'Epiphanie, puis
l'Annonciation et l'Assomption a rebours, voici la
Redemption a rebours. Non seulement la damnation vient
remplacer le salut promise par la mort. mais encore cette
damnation se fait par personnel interposee et frappe le
seul etre, sans doute, qui fit innocent (O.Pr., 1090)

Mais, ce renversement des episodes bibliques represent bien

plus qu'une simple "farce derisoire" au but parodique.

Apollinaire s'interroge sur le r6le du poete-enchanteur et

sur son geste createur. Si, comme il l'ecrit, celui-ci ne peut

s'accomplir que dans la faussete, pour assumer pleinement sa

mission de divinity faussaire, Merlin doit etre un antechrist

et vivre "a rebours" experience divine: "parvenu au sommet

de l'arbre cosmique, Merlin, le druide-chaman, voit le monde

de maniere totalement inversee. Et, lorsqu'il vaticine, il

decrit le monde inverse que les autres ne reconnaissent pas"

(Markale, 151).

Merlin et Angelique sont, en apparence, les seuls morts

du conte, parce qu'en fait, ils en sont les seuls vivants, les

seuls 6tres qui refusent de se laisser abuser par leurs sens

et par les mensonges de la reality. En mourant, ils se sont

liberes des visions du monde exterieur; ils peuvent, alors,

recrder, tels des dieux, leur propre reality poetique. Autour

d'eux, se multiplient les faussetes. Quand Angelique se

sacrifice, en mourant au royaume des ombres: "je ne sais plus

rien, tout est ineffable, il n'y a plus d'ombre" (O.Pr., 33),









49
Merlin y reste le seul 6tre reellement "vivant." Dans

"Onirocritique," Viviane etant retournee au fond du lac et

Morgane au mont Gibel, Merlin demeure le seul enchanteur; il

regne, et se multiple en etendant le royaume des ombres a

tout l'espace poetique.

Dans les autres oeuvres poetiques de 1908, la fausse

divinity du poete-magicien s'exprime egalement par un

renversements des croyances et pratiques religieuses.

Le Bestiaire, par example, est centre sur le personnage

de l'enchanteur Orphee alors que les anciens bestiaires de

l'epoque medieval don't il s'inspire, comme celui de Philippe

de Than, etaient souvent d'inspiration mystique: "Philippe

commence et finit sur un mode divin puisqu'il prend le Christ

comme type; Apollinaire qui ne presentera que le type de

l'homme commencera par un Orphee occultiste et finira par un

Cherubin. De meme, si le Christ revient a trois reprises dans

l'oeuvre de Philippe, chez Apollinaire, Orphee revient quatre

fois." 5

Orphee comme tous "ceux qui s'exercent & la poesie ne

recherche et n'aime rien d'autre que la perfection qui est

Dieu lui-meme" (O.P., 35). La divinity d'Orphee se manifeste

dans sa creation poetique; avec sa lyre, il "inventa toutes

les sciences, tous les arts" (O.P., 33). Mais, Orphee est

"fonde dans la magie" (O.P., 33) c'est-a-dire qu'il tient ses

pouvoirs createurs des sciences occultes:











Admirez le pouvoir insigne
Et la noblesse de la ligne
Elle est la voix que la lumiere fit entendre
Et don't parole Hermes Trismegiste en son Pimandre
(O.P., 3)

Le recit de la creation orphique du magicien se trouve dans

le Pimandre et non dans la Genese. Le patron des alchimistes,

Hermes Trismegiste, en est le narrateur. A l'origine de la

fausse come de la vraie creation se trouve la voix, le verbe.

Mais, le pouvoir insigne de l'enchanteur reside dans la

noblesse de sa ligne, c'est-a-dire de son verbe ecrit par

lequel il donne vie & une multitude d'etres, sortis de son

imagination.

La creation orphique est aussi complete que la creation

divine puisqu'elle comprend des mammiferes, des "rotiferes,

cirons, insects et microbes plus merveilleux" (O.P., 15),

des animaux marins et des 6tres ailes. Orphee, leur createur,

preside a l'apparition de chaque nouvelle categories. Pour le

temps du poeme, il leur insuffle autant de vie que Dieu lors

de la creation; mais nes de l'erreur et de l'imagination, ces

creatures peuvent aussi bien &tre imaginaires (les sirenes,

le boeuf et le cheval ailes) que "reelles" (le chat, la

tortue, le dauphin).

Dans le troisieme poeme Orphee apparait en faussaire

sur la gravure de Raoul Dufy, il y est la copie parfaite, bien

que renversee du Christ. Debout sur l'eau, reflet du ciel, il

adopted une pose similaire a celle que les tableaux religieux

pretent au Christ. Revdtu d'une tunique blanche, il leve la









51

main comme s'il etait pret a prdcher. Sur un des poissons qui

l'entourent, symbol religieux du Christ, le nom de Jesus

Christ est inscrit en grec mais a l'envers.

L'emprunt d'Apollinaire aux textes et aux symbols

religieux se pursuit dans les autres poemes de 1908.

Dans les "Fiancailles," a la deuxieme strophe, le poete

fait allusion a la Vierge Marie et au Saint-Esprit.

Une Madone a l'aube a pris les eglantines
Elle viendra domain cueillir les giroflees
Pour mettre au nid des colombes qu'elle destine
Au pigeon qui ce soir semblait le Paraclet (O.P., 128)

Le passage du defini "la" (il n'y a qu'une Madone) A

l'indefini "une," est une premiere atteinte au mythe chretien,

puisqu'il laisse supposed l'existence d'autres Madones, et,

dans ce cas, il faudrait omettre la majuscule. L'image de

prendre des eglantines perd sa signification symbolique, car,

elle est liee & un temps precis "a 1'aube" et, demain, les

eglantines seront remplaces par des giroflees. II y a

renversement du mythe ou c'est l'Esprit-Saint, le jour de la

Pentec6te, qui descend sur la Vierge et les ap6tres et qui,

symboliquement, est represented par une colombe. Dans cette

strophe, c'est la Vierge qui destine des colombes au Paraclet.

L'identite de celui-ci est d'ailleurs mise en doute par le

vers: "Au pigeon qui ce soir semblait le Paraclet," par le

verbe "sembler" et l'indication temporelle "ce soir" (et non

pas toujours). La Madone du poeme destine des colombes a un

pigeon qui n'est peut-6tre pas le Paraclet. En deformant









52
systematiquement toutes les references chretiennes, la strophe

met en doute leur existence prealable et met en question leur

valeur dogmatique. Le poete-enchanteur a recree des concepts

nouveaux a partir d'une reference disparue. Ceux-ci s'imposent

comme seule verite nouvelle a l'interieur du poeme.

Dans la quatrieme strophe, le poete faussaire reverse

la Nativite et Paques:

Un ange a extermine pendant que je dormais
Les agneaux les pasteurs des tristes bergeries
De faux centurions emportaient le vinaigre (O.P., 129)

L'ange qui est cense annoncer la bonne nouvelle de la

naissance du Christ, extermine les agneaux et les bergers, et

les bergeries sont "tristes" au lieu d'etre remplies

d'allegresse. Quant aux centurions, qui, dans l'evangile,

apportent le vinaigre au Christ crucified pour le rafraichir,

dans ce poeme, ils sont "faux" et ils "emportent" le vinaigre.

Quant au "je," le poete-faussaire, il "dormait" ce qui sous-

entend que ces evenements sont le produit de ses rdves et de

son imagination.

Le "je" des "Fiangailles," d'ailleurs, s'assimile lui

aussi clairement & un antechrist don't il vit la passion:

Voici mon bouquet de fleurs de la Passion
Qui offrent tendrement deux couronnes d'epines
Les rues sont mouillees de la pluie de naguere
Des anges diligents travaillent pour moi a la maison
(O.P., 134)

Ici, la reference symbolique chretienne des terms "Passion,"

"couronnes d'epines," et "anges" et detruite par la

quotidiennete de "mon bouquet de fleurs," "deux" (au lieu









53
d'une ou la), "les rues," "a la maison," et le verbe

travailler.

Dans "le Brasier," la reference religieuse a disparu

parce que le renversement des faussetes et des verities s'est

totalement accompli et le souvenir meme du vrai dieu s'est

evanoui. Dans le vide du ciel, l'enchanteur, ici le ver Zamir,

a replace la divinity, et, a la place d'un temple, il a

construit un theatre, lieu de l'illusion, de la faussete et

des masques:

L'avenir masque flambe en traversant les cieux

Nous attendons ton bon plaisir 6 mon amie

J'ose & peine regarder la divine mascarade

Au-dela de notre atmosphere s'eleve un theatre
Que construisit le ver Zamir sans instrument
[ ... ]
L&-haut le theatre est bati avec le feu solide
Comme les astres don't se nourrit le vide (O.P.,110)

Cette "divine mascarade" est le spectacle enchanteur que

la Terre regarded et reflete dans les apparitions de l'ile

fictive de la Desirade et d'une ville marine:

Quand bleuira sur 1'horizon la Desirade
[i...]
Puis le soleil revint ensoleiller les places
D'une ville marine apparue contrement (O.P., 110)

Bien qu'il y ait une ile antillaise nommee Desirade, le nom

meme content la notion de desirer: celle que l'on desire mais

qui n'existe pas; ce que enforce le verbe "bleuir." Quant a

la ville marine, elle est "apparue;" ces deux verbes nous

laisse supposed qu'il s'agit de mirages, de creations











imaginaires.

En haut, l'enchanteur a replace la divinity au centre

d'un royaume de faussetes; en bas, 1'enchanteur-poete assume

le double r6le de spectateur-createur face a sa creation:

Et voici le spectacle
Et pour toujours je suis assis dans un fauteuil
Ma tete mes genoux mes coudes vain pentacle
Les flames ont pousse sur moi comme des feuilles
(O.P., 110)

Pour toujours, il assisted au spectacle de sa creation dans un

fauteuil, ouii son corps forme un pentacle. Le pentacle est une

etoile a cinq branches, symbol des ecoles gnostiques

indiquant la toute puissance du magicien:

Le pentacle, signe de la toute-puissance et de
l'autocratie intellectuelle, designe l'etat d'un sujet
qui ne depend d'aucun autre destinateur en dehors de lui-
mdme. Investi "pour toujours" du r6le de spectateur
[...], le narrateur-pentacle assume la function
complementaire de createur, le signe magique sert a
realiser le grand oeuvre [...] En tant que figure magique
conferant le savoir et le pouvoir, le pentacle Feut 6tre
rapproche du ver Zamir et de sa construction.

De plus, le dernier vers, "les flames ont pousse sur moi

comme des feuilles," rappelle l'episode biblique du buisson

ardent, ou Dieu apparut sous forme de flames pour parler A

Moise. Le replacement de la divinity par l'enchanteur se

pursuit a la strophe suivante oui d'autres enchanteurs,

deguises en animaux, dominant les hommes:

Des acteurs inhumains claires bates nouvelles
Donnent des ordres aux hommes apprivoises (O.P., 110)

Les mots "acteurs inhumains" et l'adjectif "nouvelles"

indiquent bien qu'il ne s'agit pas de vraies betes, mais









55
d'enchanteurs, inhumains sous leur deguisement d'animaux, et

qui montrent aux hommes apprivoises le spectacle de leur

creation. En pregnant l'aspect d'animaux, les enchanteurs

renversent l'ordre de la nature: normalement, ce sont les

homes qui donnent des ordres aux animaux puisque Dieu leur

a donned suprematie sur les regnes animal et vegetal. Mais, la

faussete de la scene est double puisque ces betes sont, en

fait, des acteurs qui jouent un r6le.

Dans cette strophe, Apollinaire s'inspire de la tradition

chamanique: la transformation de l'enchanteur en animal est

l'un des states par lequel doivent passer les chamans durant

leur initiation: "... the animals play a role [...] of

recipients of the shaman's spirit, which enters their shadowy

forms in order to pursue the dreadful journey inaccessible to

mortal men."7 Merlin et Orphee etaient tous deux "Lords of the

Beasts," "animals and masters of animals" (Tolstoy, 196), qui

ont, & un moment, adopted une forme animal. Se transformer en

animal donne des pouvoirs exceptionnels, divins, car

"apprendre le language des animaux, en premier lieu celui des

oiseaux, equivaut partout dans le monde a connaitre les

secrets de la Nature, et, partant a 6tre capable de

prophetiser ... Apprendre leur language, imiter leur voix,

equivaut & pouvoir communiquer avec l'au-dela et avec les

Cieux..." (Markale, 182). C'est pourquoi, les "claires betes

nouvelles" peuvent dominer et apprivoiser les homes.

Ainsi, dans toutes les oeuvres de 1908, le poete-









56

enchanteur s'affirme come fausse divinity, creatrice, dans

l'ouvrage poetique, d'un monde de faussetes. Puisque les

verities naturelles sont constamment niees par le passage du

temps, Apollinaire se refuse a les copier et les replace par

ses propres creatures imaginaires, ce qui le mene a rejeter

la fiction et la narration traditionnelles et tous les arts

representatifs. Dans Le Poete assassin, il oppose ainsi

l'apparence, la copie & l'Art veritablement createur:

Ii y avait encore dans l'atelier une chose fatale, ce
grand morceau de miroir brise, retenu au mur par des
clous & crochet. C'etait une insondable mer morte,
vertical et au fond de laquelle une fausse vie animait
ce qui n'existe pas. Ainsi, face a l'Art, il y a son
apparence, don't les homes ne se defient point, et qui
les abaisse lorsque l'Art les avait eleves (O.Pr., 256)

L'entreprise de l'artiste qui se refuse a reproduire la

nature telle quelle rappelle celle du heros de A rebours de

Huysmans; le protagoniste de ce dernier, Des Esseintes

"nurtures objects, images and situations designed to subvert

the dominant notion of objectivity in the organization of

appearances, and to replace it by constructing a world of

artifice (or 'faussete', to borrow Apollinaire's term) that

subverts the distinction between perceiver and perceived,

production and consumption."8

Apollinaire proclame sans cesse l'independance de

l'oeuvre d'art par rapport a la nature dans ses articles sur

la peinture cubiste. Il ecrit, par example, a propos du

peintre Georges Braque: "il ne doit rien a ce qui l'entoure.

Son esprit a provoque involontairement le crepuscule de la









57
reality et voici que s'elabore plastiquement en lui-meme et

hors de lui-meme la renaissance universelle" (CA, 60). Et,

des Cubistes, en general, il dit qu'ils "peignent les objets

non comme on les voit, mais comme on se les represent" (CA,

339). Il ajoute, "le cubisme authentique ce serait l'art de

peindre de nouvelles compositions avec des elements formels

empruntes non a la reality de vision mais a celle de

conception" (CA, 353).

Apollinaire maintient, tout au long de ses ecrits

critiques sur la peinture, que le but de l'art est de peindre

non la reality sensible mais la reality imaginaire, cette

authentique faussete. C'est ainsi qu'en peinture, "Cubism

[... ] effects a fundamental break from the dominance of

mimesis, and embarks on a radical rethinking of experience in

relation to the observed object" (Mathews, 93).

En litterature aussi, pour Apollinaire, l'ecriture n'est

pas un simple moyen de communication ou de reproduction fidele

du reel, mais un acte createur: "... le nouveau lyrisme se

caracterise par une remise en question de la function

communicative du language, non plus convie a exprimer

experience exterieure du poete a travers la signification

du discours, mais a career un reel qui s'identifie a la poesie

elle-mdme."9 C'est l'ecriture qui va career de toute piece la

fausse reality de l'ouvrage.

Pour ce faire, il lui faut se couper de la logique du

language prosaique qui imite celle de la reality. Puisque cette









58
reality devient a tout instant mensongere, le language qui la

decrit est lui aussi mensonger. L'artiste doit donc avoir

recours a un autre language qui obeit a une logique

antithetique A cell qui gouverne la prose, qui transgresse

toutes les normes et replace le code etabli par un anticode.

Seul un language de la faussete peut decrire l'univers

imaginaire ou l'antechrist a pris la place de la divinity. Et,

ce language, c'est la poesie.

les deux types ou p6les du language sont caracterises a
partir de deux logiques antithetiques. La non-poesie
relieve d'une logique de la difference dans laquelle
chaque unite est posee en relation avec ce qu'elle n'est
pas, selon la formule de contradiction: A n'est pas non
A. La poesie au contraire est regie par une logique de
l'identite dans laquelle l'unite est posee en elle-meme
et pour elle-meme selon la formule du principle
d'identite: A est A. (Cohen, HL, 35)

Quand A se rapproche du non A, meme dans les oeuvres en

prose, la logique du discours se trouve fortement ebranlee.

C'est le cas du recueil L'Heresiarque et Cie, ou, dans

l'un des contest, le simple Dormesan devient Baron D'Ormesan

et cree un nouvel art qu'il nomme l'amphionie. Cet art

consiste & promener un group de tourists autour de Paris en

suivant une antiopee (un itineraire). Or, ce tour d'un space

reel--Paris--devient trompeur, faux quand le language s'en

mele. Le guide donne a des edifices quelconques le nom de

monuments celebres, les faisant ainsi passer pour ce qu'ils

ne sont pas:









59

Ii [(le baron] ajouta en indiquant la succursale du
Comptoir d'Escompte:
Palais du Luxembourg, le Senat.
Devant le Napolitain, il dit emphatiquement:
l'Academie francaise.
Devant le Credit Lyonnais, il annonca 1'Elysee
(O.Pr., 197)

L'amphionie est bien un art poetique puisqu'elle se sert

du language pour transformer la reality en une faussete que les

tourists acceptent comme reelle. En recevant le nom d'un

autre bAtiment, chaque edifice, dans 1'amphionie, devient

autre chose, usurpe une nouvelle identity qui devient la

sienne. Le souvenir de ce qu'il etait originellement n'existe

plus.

Ce meme Dormesan, qui se dit polyglotte, a une belle peur

quand, lors d'un voyage en Italie, il meprend le mot "lepre"

(le lievre) pour "lebbra" (la lepre). Dans ces deux cas, les

mots sortent de leur aire de signification pour devenir

ambigus et trompeurs. On ne peut plus distinguer le A du non

A, et, la reality s'en trouve transformee.

De meme, les formules magiques que Simon Mage ecrit a

deux reprises sur la terre sont des mots qui peuvent se lire

dans les deux sens: "... il traga sur le sol les mots

ABLANATANABLA et ONORARONO qui peuvent se lire indifferemment

de droite a gauche ou de gauche & droite..." (O.Pr., 132), et

"il traga sur le sol le mot d'ANATANA, qui se lit de droite

a gauche et reciproquement" (O.Pr., 134). Le poete-enchanteur

a choisi des palindromes parce qu'il est impossible de

differencier l'origine de son reflet dans le miroir, l'endroit











de 1'envers.

Dans le conte, L'Enchanteur pourrissant, le language, en

apparence prosaique, a perdu completement sa function

d'instrument de communication. De meme que l'ombre s'est

remplie de mirages, "tous les mots [...] se sont changes en

etoiles" (O.P., 130), ils ne representent plus la reality.

Merlin essaie, en vain, de communiquer avec les mirages

qu'il a appeles, mais il ne regoit jamais le pain qu'il

demand: "Helas! On a oublie le pain. Cette fantaisie magique

est cruelle come la volonte. Ils ont oublie le pain" (O.Pr.,

29). Meme des immortels et des sages, il ne peut rien obtenir.

Les derniers homes qui viennent lui rendre visit sont

les six immortels: Enoch, Elie, Empedocle, Isaac Laquedem,

Simon le Magicien et Apollonius de Tyane qui ne peuvent ni

repondre a ses questions, ni lui apporter le "pain petri, le

bon pain" qu'il veut. Ils n'ont que des paroles

incomprehensibles, du "pain sans levain" (O.Pr., 63) et des

miracles inutiles a lui offrir. Merlin refuse ce pain azyme

qui rappelle l'hostie de la communion chretienne, symbol de

la divinity qu'il a detr6nee. Puis, il se met en colere et

leur ordonne de garder le silence:

L'ENCHANTEUR
... Antideluvien! Hermaphrodite! Juif errant! Volcanique!
Magicien! Puceaul Vous n'etes pas morts, vous etes six
comme les doigts de la main et un poignard dans la main,
que n'agissez-vous pas comme la main qui poignarde?
Helas! il y a trop longtemps que vous n'etes pas
immortels

APOLLONIUS DE TYANE
Le silence rend immortel











L'ENCHANTEUR
Tais-toi silencieux! (O.Pr., 64)

Ce bref exchange offre plusieurs examples de la faussete du

language qui nest plus representatif de la reality sensible.

Les phrases "vous 6tes six comme les doigts de la main" et

"tais-toi silencieux" n'obeissent pas a la logique du language

prosaique, et bloquent les changes normaux entire les

personnages.

Des plus sages, Salomon et Socrate, Merlin n'obtient

encore une fois que des formules vides. Hors context, les

mots deviennent aussi faux que les mirages qui les emettent

Et la voix de l'enchanteur suscita les mirages de
Salomon et Socrate. Ii leur dit: "Que preferez-vous?"

SALOMON
Rien ne vaut le c... d'une boiteuse

SOCRATE
Rien ne vaut le c... d'un teigneux (O.Pr., 67-68)

L'absurdite du language utilise par les plus sages indique que

nous sommes sortis de la logique quotidienne et entree dans une

nouvelle logique poetique ou la verite se trouve dans la

faussete.

Apollinaire s'exclamait a travers Croniamantal dans Le

Poete assassine: "je n'ecrirai plus qu'une poesie libre de

toute entrave, serait-ce celle du language" (O.Pr., 258).

Il proclamait par la la liberty de la poesie par rapport au

system des opposition et a la logique qui gouvernait le reel

et le language. Comme L'Enchanteur pourrissant en temoigne, le

language poetique s'est affranchi "tant du fonctionnement de









62
la pensee logique que des contraintes utilitaires du

language"1 0 Cette liberation des restrictions lui permet

d'explorer la totality des possibilitiess nouvelles laissees

inertes par l'usage habituel de la langue."11 C'est pourquoi

les yeux et les ombres, a la fin d'"Onirocritique" finissent

par remplir tout 1'espace et la statue mortuaire du poete

Croniamantal, sculptee en rien remplit tout de son absence:

"le lendemain, le sculpteur revint avec des ouvriers qui

habillerent le puits d'un mur en ciment armed large de huit

centimetres, sauf le fond qui avait trente huit centimetres,

si bien que le vide avait la forme de Croniamantal, que le

trou etait plein de son fant6me" (O.Pr., 301).

L'oeuvre d'Apollinaire, comme la tombe de Croniamantal,

est pleine d'un fant6me, faussete d'une reality defunte qu'il

ne represent plus. Elle cree sa propre reality qui emplit le

vide laissee par la mort de la reality sensible et elle trouve

son moyen d'expression dans le language poetique. Mais, avant

de devenir faussaire, le poete doit faire un sacrifice; pour

atteindre le royaume des ombres, pour passer de 1'autre c6te

du miroir, il lui a fallu echanger la reality sensible pour

le monde du fou, car, "avant tout, les artistes sont des

hommes qui veulent devenir inhumains" (CA, 72). Et, c'est

seulement "a travers la mort de ce que l'on considere comme

reel qu'il est possible de recuperer la veritable realite qui

consiste dans le nouveau, dans 1'inconnu" (Berry, 12). S'il

veut obtenir le pouvoir d'emerveiller, l'enchanteur doit









63
passer par un rite d'initiation ou il mourra au monde reel

pour renaitre & une reality poetique toujours nouvelle.

Apollinaire exprimera ce desir de renouvellement et de rupture

quand il ecrira dans "Zone": "A la fin tu es las de ce monde

ancien" (O.P., 39).



Notes


1. Jean Markale, Merlin l'enchanteur (Paris: Editions
Retz, 1981), p. 151.

2. Mircea Eliade, Shamanism (Princeton University Press,
1970), p. 168.

3. David Berry, The Creative Vision of Guillaume
Apollinaire: a Study of Imagination (Saratoga, Calif.: Amna
Libri, 1982), p.113.

4. Daniel Oster, Guillaume Apollinaire (Paris: Seghers,
1975), p. 7.

5. Anne Greet, Apollinaire et le livre du peintre (Paris:
Lettres Modernes, 1977), p. 68.

6. Peter Froehlicher, 'Le Brasier' de Guillaume
Apollinaire: lecture semiotique (Paris: Lettres Modernes,
1983), p. 82.

7. Nikolai Tolstoy, The Quest for Merlin (Boston: Little,
Brown and Company, 1985), p. 150.

8. Timothy Mathews, Reading Apollinaire. Theories of
Poetic Language (Manchester: Manchester University Press,
1987), p. 65.

9. Marie-Louise Lentengre, Apollinaire et le nouveau
lyrisme (Modene: Mucchi editor, 1984), p. 46.

10. Marc Eigeldinger, Lumieres du mythe (Paris: Presses
universitaires de France, 1983), p. 182.

11. Jean-Pierre Roy, Bachelard ou le concept contre
l'image (Montreal: les Presses de 1'universite de Montreal,
1977), p. 167.














CHAPTER 4
LA QUETE ENCHANTERESSE


Pour Guillaume Apollinaire, l'annee 1908 est une period

de changement (il cherche "un lyrisme neuf et humanist a la

fois" [O.P., 1060]) et de creativity poetique intense. "Las

du monde ancien" (O.P., 39), il veut imprimer une nouvelle

direction & sa poesie. Dans ses oeuvres poetiques et

critiques, il manifeste un desir de rupture avec "cette plate

realite a jamais circonscrite par nos sens"' et le language qui

la represent. En meme temps, il exprime le besoin d'un

renouvellement poetique, il veut chanter "la vie moderne du

poete" (O.C., III, 828).

Dans ses ecrits critiques sur la peinture cubiste, il

decrit les qualities essentielles qui doivent rayonner de toute

oeuvre artistique: les trois vertus plastiques qui sont la

purete, la verite dans la nouveaute et 1'unite. "La purete et

1'unite ne competent pas sans la verite qu'on ne peut compare

& la rdalite puisqu'elle est la meme, hors de routes les

natures qui s'efforcent de nous retenir dans l'ordre fatal ou

nous ne sommes que des animaux" (O.C., IV, 94).

La rupture d'avec la reality sensible est la premiere

tape de la creation poetique puisqu'elle "seule se revele

capable de creation vraie dans la measure ou elle vient dejouer








65

les mecanismes en place, qui ne peuvent repeter que du dej&

vu, remodeler du deja su, moudre au moulin du meme [...] il

n'est de creation que dans la rupture" (Burgos, 191). Au

moment ou l'artiste "ne doit plus rien a ce qui 1'entoure,"

oui "son esprit a provoque volontairement le crepuscule de la

reality [...] voici que s'elabore plastiquement en lui-mdme

et hors de lui-meme une renaissance universelle" (O.C. IV,

96).

Apres s'etre coupe de "l'ordre fatal ou nous ne sommes

que des animaux," le poete peut acceder a un universe inhumain,

seul endroit ou la creation soit possible. Les artistes, ecrit

Apollinaire en 1908, sont "des hommnes qui veulent devenir

inhumains" et qui "cherchent peniblement les traces de

1'inhumanite, traces que l'on ne rencontre nulle part dans la

nature. Elles sont la verite et en dehors d'elles nous ne

connaissons aucune reality" (O.C., IV, 94). Come il ne peut

pas trouver les traces de l'inhumanite dans la nature, le

poete doit quitter ce monde pour les decouvrir. Cette

recherche n'est, cependant, jamais vraiment terminee et le

rite de rupture doit recommencer chaque fois qu'il y a

creation, car, "on ne decouvrira jamais la verite une fois

pour toutes. La verite sera toujours nouvelle" (O.C., IV, 95).

Toutes les oeuvres poetiques sont le resultat de ce processus

de mort et de renaissance qui fait apparaitre un monde

nouveau, car, "pour le peintre, pour le poete, pour les

artistes (c'est ce qui les difference des autres homes, et









66
surtout des savants), chaque oeuvre devient un universe nouveau

avec ses lois particulieres" (O.C., IV, 97).

Dans ces ecrits, Apollinaire voit une fois de plus

dans le poete moderne le descendant des enchanteurs. En

voulant devenir inhumain, l'artiste adopted une attitude de

rejet qui, dans les societies primitives, permet de reconnaitre

les chamans potentiels. Ainsi, selon Mircea Eliade, chez les

Yakoutes, "one destined to shamanship begins by becoming

frenzied, then suddenly loses consciousness, withdraws to the

forests, feeds on tree bark, flings himself onto water and

fire, wounds himself with knives." 2 Ces actions rituelles

permettent a la tribu d'identifier les elus. Mais, comme pour

le poete, ce refus initial de vivre selon les regles de la

communaute ne suffit pas a faire un magicien du neophyte.

Celui-ci, une fois son potential reconnu, doit se soumettre

a des rites d'initiation qui permettent a l'initie de mourir

au monde reel pour acquerir des pouvoirs surnaturels. Butler,

dans The Myth of the Magus, constate que "disappearance and

reapppearance is as common a rite in initiation as simulated

killing and resurrection. Both are rites of transition, of

passing from one state to another."3 Le poete, dans sa quite

de renouveau, doit lui aussi vivre cette initiation; come

Merlin, il "a compris que le paradise perdu ne pouvait 6tre

retrouve qu'au prix d'une renonciation, le retrait du monde

des realities trompeuses, le grand ecart..." 4 Ce paradise

perdu, c'est l'oeuvre poetique, toujours nouvelle, toujours











unique.

A maintes reprises, Apollinaire a compare l'entreprise

artistique a la recherche alchimiste; le poete come

l'alchimiste doit s'isoler du monde pour se livrer & des

activities magiques et esoteriques qui le meneront au Grand

Oeuvre: "plus tard, ceux qui etudieront l'histoire litteraire

de notre temps s'etonneront que, semblables aux alchimistes,

des rdveurs, des poetes aient pu, sous pretexte d'une pierre

philosophale, s'adonner a des recherches, des notations qui

les mettaient en butte aux railleries de leurs contemporains"

(O.C., III, 905).

Comme les alchimistes encore, le poete est a la recherche

du metal le plus pur: l'or du language. Et, il ne peut

l'obtenir que par l'action destructrice et purificatrice du

feu; comme l'athanor est le symbol de operation alchimique,

la flamme est celle de l'art: "la flamme est le symbol de la

peinture et les trois vertus plastiques flambent en rayonnant.

La flamme a la purete qui ne souffre rien d'etranger & elle-

mgme et transform cruellement en elle-meme ce qu'elle

atteint" (O.C., IV, 93). Dans l'athanor, le feu transform

les metaux vils en or; dans le brasier de l'oeuvre poetique,

l'artiste transform le language et le monde anciens en poesie.

Et, par cette operation, il atteint la purete qu'il

recherchait.

Apollinaire a d'ailleurs illustre ce rite de regeneration

par la mort rituelle du magicien ou par la purification des









68
metaux dans le feu de 1'athanor alchimiste dans un conte de

L'Heresiaraue et Cie, "la Rose d'Hidelsheim." Le heros, Egon,

se represent les rois mages en "necromants alchimistes": "il

se les figure portant tous les trois de l'or. Quelques jours

plus tard, il ne les vit plus que sous les traits et le

costume de necromants alchimistes transmuant tout en or sur

leur passage" (O.Pr., 160).

Dans les poemes de 1908, Apollinaire s'inspire de deux

sources pour symboliser l'initiation, l'une chamanique,

l'autre alchimiste. De la tradition chamanique, ou le rite

passe par la mort et la resurrection symboliques du neophyte5

naitra un reseau d'images de coupure, de decapitation, de

mutilation, de demembrement ou d'eventration. Le poete

trouvera sa deuxieme source d'images dans la tradition

alchimiste. En alchimie, la purification des metaux peut

s'accomplir de deux manieres: par la putrefaction, ("consider

[...] the alchemical doctrine of purification by putrefaction,

that the metals must die before they can be resurrected and

truly live, that, through death alone are they purified,")6 ou

par l'action du feu, ("the amorphous material is burnt,

dissolved and purified in order to be coagulated anew in the

form of the perfect crystal.")7

A partir de l'image archetype de experience alchimiste

se developpera tout un ensemble d'images commencant par le

pourrissement du corps physique de Merlin dans L'Enchanteur

pourrissant et s'etendant a tous les poemes de feu don't de









69
nombreux vers illustrent la destruction sacrificielle dans les

flames du bdcher. Parfois, comme pour les images de

decapitation, on doit faire appel aux deux champs de reference

symbolique, chamanique et alchimique. Dans chacun des cas,

les images de mort s'accompagnent souvent d'images paralleles

de regeneration.

Le discours poetique se module sur le message thematique:

il ne peut y avoir de creation que dans la destruction. Le

language apollinarien est le language de la rupture. Morcele,

demantele, illogique, inarticule, libere des regles imposes

par la tradition, en cette annee 1908 plus que jamais

auparavant, il eclate pour mieux se renouveler. Et, language

magique, il finit toujours par incarner la troisieme vertu

plastique: 1' unite.

"C'est en acceptant de mourir que le monde renait,

poetique et eternel"'8 ecrit Philippe Renaud & propos de la

poesie de 1908; pour obtenir le don d'emerveiller, le poete-

enchanteur doit faire le sacrifice de sa vie, et accomplir un

voyage initiatique au pays des morts, car, "le commerce avec

les morts, symbols du passe, est essential & acquisition

des pouvoirs magiques, des enchantements et de la force des

paroles"(Renaud, 110). Ainsi, Orphee qui represent le poete

dans Le Bestiaire, dut descendre chez les Ombres pour y

chercher Euridyce et sa poesie en devint plus forte et plus

pure. Et, Merlin, comme les chamans, fit ce voyage aux pays

des morts quand il fut emprisonne par Viviane dans la maison









70
de verre. "In his ecstatic trance the shaman ascends the tree

of life to the Other World a journey said finally to have

been undertaken by Merlin himself in a ritual of self

sacrifice."9 La legend de Merlin raconte qu'il vecut "a

mysterious death embodying a kind of descent into the

underworld with an invisible existence imprisoned in the air"

(E. M. Butler, 104).

Dans "Les Fiangailles," Apollinaire evoque ce sacrifice

de son existence passee:

Jadis les morts sont revenues pour m'adorer
Et j'esperais la fin du monde
Mais la mienne arrive en sifflant comme un ouragan

J'ai eu le courage de regarder en arriere
Les cadavres de mes jours
Marquent ma route et je les pleure
Les uns pourrissent dans les eglises italiennes
[... I]
D'autres ont pleure avant de mourir dans les tavernes
(O.P., 130-131)

Dans chaque vers, les substantifs ou les verbes evoquent la

mort: "les morts," "la fin du monde," "la mienne," "cadavres,"

"marquent la route," "pourrissent," et "mourir" ou le deuil:

"je les pleure." Au desir de voir finir le monde don't il est

las: "j'esperais la fin du monde," se substitute l'arrivee de

sa propre mort. Le poete accomplit une rupture definitive

avec son passe qui reste derriere lui. Ce sacrifice des jours

anciens s'accompagne d'un renouveau de la nature et de la

poesie. Dans la meme strophe, alors que tout se meurt, partout

des signes de creation se manifestent:











Les uns pourrissent dans les eglises italiennes
Ou bien dans de petits bois de citronniers
Qui fleurissent et fructifient
En meme temps et en toute saison
D'autres jours ont pleure avant de mourir dans des
tavernes
Ou d'ardents bouquets rouaient
Aux yeux d'une mulatresse qui inventait la poesie
Et les roses de 1'electricite s'ouvrent encore
Dans le jardin de ma memoire (O.P., 131)

Si la mort couvre les routes et les eglises italiennes de

cadavres, "en meme temps," c'est le printemps "en toute

saison" dans les petits bois de citronniers oui tout fleurit

et fructifie. Les tavernes abritent sous leur toit des jours

moribonds mais aussi d' "ardents bouquets" et une "mulAtresse

qui inventait la poesie." Au moment meme ou le poete dit adieu

A son passe, la poesie est inventee. Sur la pourriture et les

cadavres des jours anciens ont pousse les fleurs ardentes de

cette nouvelle poesie. Et, il ne s'agit plus de la poesie du

passe, mais d'une poesie des temps modernes: "les roses de

1'electricite s'ouvrent encore dans le jardin de ma memoire."

Cette poesie combine l'ancien "jardin de ma memoire" et le

nouveau "l'electricite," la nature et la culture technique qui

explose en ce debut du XXe siecle, le statique et le

dynamique, le charme de la fleur et le fonctionnel de

1'energie. Le symbol poetique du passe, la rose, y est

renouvele par son association avec une decouverte

technologique du present, l'electricite.

La personnel qui lui donne vie n'est pas un poete

traditionnel, mais, un poete pour des jours nouveaux "une









72

mulatresse," c'est-&-dire une femme, creatrice par excellence.

Le choix de ce substantif souligne aussi l'importance du

metissage pour cette poesie nouvelle ou des elements

different, voire mgme opposes (comme la nature et la

technologies) se trouvent miles. L'acte createur de la poetesse

n'est pas statique, l'imparfait du verbe inventer souligne son

caractere inacheve et evolutif. La nouvelle poesie va sans

cesse refleurir au jardin de la memoire.

Cette creation ne pouvait s'accomplir que par la mort et

l'oubli du passe et du language qui le representait. A la

strophe suivante, alors qu'il ne connait plus "1'ancien jeu

des mots," le poete peut enfin admirer son ouvrage:

Pardonnez-moi mon ignorance
Pardonnez-moi de ne plus connaitre l'ancien jeu des mots
Je ne sais plus rien et j'aime uniquement

J'admirerais mon ouvrage (O.P., 132)

Seulement quand il a laisse mourir derriere lui la reality

ancienne et son language, quand "il ne sait plus rien" des

verities de la science et de la nature; le poete, libere des

mensonges qui ne lui "font plus peur," peut-il aimer

uniquement, creer son ouvrage et en admirer la splendeur.

Dans "Onirocritique," l'image symbol de la rupture,

source de renouveau, est le fleuve-epee que le poete-

enchanteur brandit a deux occasions. Apollinaire a former un

mot compose au double sens don't chaque element est revelateur:

d'un c6te, l'epee, arme qui tranche, coupe, spare ou tue; de

l'autre, le fleuve, eau, element original de toute vie, de la











creation qui lie et relie les morceaux coupes.

Une premiere fois, le fleuve-epee permet au poete

d'assouvir sa soif: "arrive au bord d'un fleuve je le pris a

deux mains et le brandis. Cette epee me desaltera." Ensuite,

il s'en sert pour disperser les mirages: "je brandis le fleuve

et la foule se dispersa..." Et, enfin, pour conquerir sa

liberty, le laissant prdt a faire le grand ecart: "je me

sentis libre, libre comme une fleur en sa saison" (O.P., 373).

Plus loin, l'image du fleuve-epee est liee a la naissance

d'hommes nouveaux: "Des hommes naquirent de la liqueur qui

coulait du pressoir. Ils brandissaient d'autres fleuves qui

s'entrechoquaient avec un bruit argentin" (O.P., 373). Cette

phrase content la double allusion a l'epee: "brandissaient,"

"s'entrechoquaient," et a l'eau: "liqueur," "coulait,"

"pressoir," "fleuves," bruitt argentin." Ce liquide-liqueur

evoque aussi le flot du sang de la vie. L'epee chez

Apollinaire est a la fois cause et effet; elle est solide,

tranchante, prate & couper le cordon ombilical qui relie au

monde, mais aussi liquid, sang ou eau, dans lequel s'ebauche

toute creation.

Dans "le Brasier," les fleuves servent a reparer,

reconstruire une Terre dechiree, couple. Les deux participes

passes "dechiree" et reprisee" evoquent la double force de

destruction/construction continue dans le fleuve/epee.

Terre
0 Dechiree que les fleuves ont reprisee (O.P., 110)









74
Plus tard, dans un poeme des Calliqrammes, "les Collines,"

Apollinaire reprendra l'image, a peine modifiee, du glaive-

fleuve, qui, en coupant, en separant du monde ancien, fait

naitre des mondes nouveaux:

L'esclave tient une epee nue
Semblable aux sources et aux fleuves
Et chaque fois qu'elle s'abaisse
Un universe est eventre
Dont il sort des mondes nouveaux (O.P., 176)

Le poete est cet esclave, condamne a baisser l'epee chaque

fois qu'il veut faire apparaitre des mondes nouveaux. Toute

creation demand une mort, et les mondes nouveaux sortent du

venture du monde occis. Le coup de l'epee nue est, en meme

temps, source de vie et de mort.

L'epee, symbol de la rupture-regeneration, est aussi

l'arme qui permet la mutilation du corps: decapitation,

demembrement ou eventration. Or, dans la tradition chamanique,

le demembrement des parties du corps etait souvent inclus dans

les ceremonies d'initiation. L'enchanteur subissait ce rite

d'autosacrifice afin de se debarrasser du vieil homme, de

renaitre, totalement neuf, libere de l'emprise du corps et de

la tromperie des sens:

Burial and dismemberment whose purpose was to demonstrate
that the shaman's body had died, been utterly destroyed,
and resurrected in a spiritual form ... Dismemberment,
the breaking-up of the body preparatory to its reassembly
and resurrection, was an extended method of liquidating
the former persona, so ensuring that it was an utterly
new being that arose again. (Tolstoy, 151)

Ainsi, Orphee fut-il mis en pieces par les femmes Thraces

et le corps de Merlin se desintegra-t-il lentement sous la











terre.

La mutilation la plus caracteristique etait la

decapitation, qui symbolisait la renaissance du magicien;

comme 1'enfant nouveau-ne, il arrive par la tete: "les chamans

ont la tete couple et les forgerons leur forget des tetes

nouvelles sur une enclume speciale" 10 La legend d'Orphee

content un episode de decapitation. La tete du magicien,

apres qu'il eut ete depece par les Bacchantes, avait flotte

sur l'Hebus continuant A prophetiser.

Les alchimistes, eux, se definissent comme ceux a la tete

d'or, et, "on peut penser que c'est par le procede chamanique

que s'est opere pour eux la substitution de tete" (Duval,

132). Dans le Pimandre, Hermes Trismegiste fait la distinction

entire "1'homme qui est corps entier avec des membres et les

dieux don't les signes visible sont pour ainsi dire des

tetes." 11

La tete couple est un motif qui revient frequemment dans

l'oeuvre de Guillaume Apollinaire, du celebre dernier vers de

"Zone" poeme ecrit en 1912: "Soleil cou coupe" (O.P., 44) aux

ecrits de 1908. Le plus souvent, les tetes couples sont

assimilees & des astres. Dans certain cas, le symbolisme

alchimiste est evident quand l'astre est la lune ou le soleil

(tete d'or).

Ainsi, la signification de 1'image de la tete couple varie

d'un poeme ou meme d'un vers a l'autre, et, il convient de

considered chaque example separement.









76

Dans "Les Fiangailles," 1'image s'inspire du symbolisme

alchimique. Au moment meme ou le poete met en doute la reality

sensible:

Comment comment reduire
L'infiniment petite science
Que m'imposent mes sens (O.P., 133)

et veut se defaire de l'emprise trompeuse de ses sens il

prend conscience de sa divinite:

Ii vit decapite sa tete est le soleil
Et la lune son cou tranche (O.P., 133)

Si son corps est encore sur la terre: "il vit decapite," il

a perdu son ancienne tete. Ii en a une nouvelle qui se trouve

dans le ciel, formee d'astres. Cette tete-soleil et son cou-

lune font de lui un demiurge androgyne qui unit les principles

feminin (la lune) et masculin (le soleil):

"The Hermetic androgyne king and queen at the same time -

stands [...] between 'the tree of the sun' and 'the tree of

the moon"' (Burkhardt, 150). Par la decapitation, le poete-

enchanteur a accede & un etat semi-divin, acquis une nouvelle

tete d'or "divine" alors que son corps reste human. Pour le

poete, cependant, la pure divinity & laquelle il aspire ne

serait que tete, n'aurait jamais subi 1'esclavage des sens,

de la nature: "Et les astres intacts sont mes maitres sans

epreuve" (O.P., 133).

Dans "Le Brasier," c'est une tete a connotation toute

negative qui apparait. Elle s'apparente au passe mort. Le

poete se pose ces questions rhetoriques:











OI sont ces tetes que j'avais
Ou est le Dieu de ma jeunesse
L'amour est devenu mauvais (O.P., 108)

L'imparfait de "j'avais" et 1'apposition "de ma jeunesse"

indiquent que les tetes et le Dieu appartiennent a un monde

revolu, devenu mauvais et don't le poete s'est detached. Ce

rejet du passe s'accompagne tout de suite d'un desir de

renaissance: "Qu'au brasier les flames renaissent."

Plus loin, le poete rencontre d'autres tetes couples:

Les tetes couples qui m'acclament
Et les astres qui ont saigne
Ne sont que des tetes de femmes (O.P., 108)

Il ne s'agit plus de la tdte-male-soleil au cou de lune

symbol du poete demiurge et androgyne que 1'on a trouve dans

"Les Fiangailles," mais de tetes feminines qu'il juge

inferieures. Le poete porte un jugement defavorable sur ces

astres coupes et sanglants ce que denote la negation

legerement meprisante "ne sont que des tetes de femmes." Les

astres qui saignent par association avec le sang des menstrues

deviennent des tetes de femmes. Le sang qui coule est souvent

associe avec le principle feminin, come le dit Merlin a la fin

de L'Enchanteur pourrissant: "Elle, c'est... le sang repandu"

(O.Pr., 71).

La tate couple qui saigne represent le passe rejete,

mais aussi le p6le feminin passif, symbolism en alchimie par

la lune ou l'argent-vif, qui, lorsqu'il ne s'allie pas au

principle masculin, s'ecoule inutile: "...Quicksilver is also

known as 'maternal blood' (menstruum), for, when it does not









78
flow 'outwards' and perish, it nourishes the germ in the

alchemical 'womb' or athanor" (Burckhardt, 140).

Si l'on se refere a la tradition hermetique, on retrouve

les deux tetes evoquees dans ces poemes dans les

representations de l'androgyne alchimique: un dtre mi-homme,

mi-femme se tient sur un dragon et sa tete double, roi et

reine, est dominee par un soleil. La parties masculine est

rouge, a son c6te croit l'arbre du soleil ou pendent des tetes

de soleil; la parties feminine est blanche, a son c6te pousse

1'arbre de la lune ou sont suspendues des tetes de lune. Le

soleil qui les couronne symbolise leur reunion, (Burckhardt,

150) et replace les tetes separees.

Dans "Onirocritique," le poete-enchanteur rencontre a

deux reprises la tete de lune, perle blanche, symbol du

principle fdminin: "Elle m'apporta une tete faite d'une seule

perle. Je la pris dans mes bras et l'interrogeai apres l'avoir

menacee de la jeter dans la mer si elle ne repondait pas.

Cette perle etait ignorante et la mer l'engloutit" (O.P.,

372). La perle, "figure d'un anti-savoir rattache au passe," 12

ne peut pas repondre aux demands du poete-enchanteur et ce

dernier la rejette a la mer, comme Merlin avait renvoye la

dame du lac dans son palais au fond du lac a la fin de

L'Enchanteur pourrissant. S'il n'y a pas une decapitation &

proprement parler, il y a rejet d'une tete-lune, unique,

"faite d'une seule perle." Plus tard, le poete la retrouvera

et elle est toujours aussi inutile et impuissante: "je









79
retrouvai sur le sol la tete faite d'une seule perle qui

pleurait" (O.P., 373). C'est alors justement, au vers suivant,

qu'il brandit le fleuve-epee pour se couper definitivement du

passe. Ii y a donc deux tetes bien distinctes dans l'imagerie

apollinarienne. D'une part, la tete incomplete que l'on coupe

ou rejette, ou qui saigne inutilement, feminine, blanche comme

les astres, la lune ou une perle, represente le passe

ignorant, les tetes perdues de la jeunesse, la moitie feminine

sans espoir de reunion. D'autre part, celle qui la replace

est la tete en or de l'alchimiste; soleil au cou de lune, elle

represent le pouvoir acquis par le magicien apres

l'initiation, la force demiurgique de l'androgyne.

L'image de la tete decapitee, comme l'epee, offre ainsi

un double sens de coupure et de renouveau.

Dans les poemes de 1908, Apollinaire evoque une autre

parties du corps suspendue et arrachee a son lieu d'origine:

le coeur. Cet organe a toujours eu un r6le privilege dans la

poesie traditionnelle en tant que receptacle des sentiments

humans. Chez Apollinaire, les coeurs sont des objets bien

concrets qui se trouvent toujours suspendus au milieu des

citrons. Ii y a, certes, une resemblance physique entire le

fruit et l'organe qui ont une forme semblable bien

qu'inversee. Symboliquement, tous deux evoquent 1'amertume,

celui-ci par le goat, celui-l& par les sentiments qu'il est

cense eprouver. En se coupant le coeur, symboliquement, le

poete se debarrasse d'une autre facette de experience











humaine: celle de 1'amour, qui devient chose du passe:

Au petit bois des citronniers s'enamourerent
D'amour que nous aimons les dernieres venues
Les villages lointains sont comme leurs paupieres
Et parmi les citrons leurs coeurs sont suspendus
(O.P., 128)

Dans cette strophe des "Fiancailles," tout indique que

l'action d'aimer est finie: le passe-simple du verbe

s'enamourer, les adjectifs "lointains" et "dernieres," et les

coeurs qui sont, maintenant, suspendus aux citronniers. Ce

vers fait echo a un vers du "Brasier": "nos coeurs pendent

aux citronniers."

A nouveau, l'image est double, l'arrachement et

l'eloignement de 1'organe s'accompagnent d'un sentiment de

renouveau. Les coeurs, pendus dans les vergers qui fleurissent

et fructifient dans "Les Fiancailles," s'assimilent aux

citrons auxquels ils ressemblent et deviennent fruits. En

mettant & distance experience amoureuse, le poete est

capable de lui faire porter du fruit, c'est-a-dire de la

transformer en poesie. Par l'initiation, le poete exchange une

reality humaine symbolisee par la tete ou le coeur contre une

reality merveilleuse et poetique: l'or du soleil ou des

citrons. Comme l'alchimiste, il prend une matiere premiere

vile et la metamorphose en un "metal" des plus precieux.

Les images de mutilation isolent, souvent, une parties de

la tete du poete: ses yeux qui, eux aussi, existent detaches

de son corps: "mes yeux nagent loin de moi" (O.P., "Les

Fiancailles," 133). En s'eloignant, ils prennent un nouveau









81

pouvoir; ils envahissent la terre, ils agrandissent la vision

de l'enchanteur en l'etendant au monde entier: "... mes yeux

se multipliaient dans les fleuves, dans les villes et sur la

neige des montagnes" (O.P., "Onirocritique," 374).

Comme le chaman, le poete-enchanteur subit aussi le

decoupage de son corps, rite qui prend un caractere nettement

sacrificiel dans les poemes de 1908. Dans "Le Brasier," le

vers "les membres des intercis flambent pres de moi," fait

allusion & 1' histoire d'un martyr religieux. Le mot

"intercis" qui signifie coupure est, d'apres le dictionnaire

de Trevoux, le surnom d'un homme, St Jacques d'Intercis, qui

fut martyrise en Perse au Ve siecle. On lui coupa les bras et

les pieds, morceaux a morceaux (Froehlicher, 48). C'est ce

sacrifice qui fit de lui un saint, c'est-&-dire un etre

surhumain.

Une image d'un dernier rite sacrificiel, l'eventration,

dans "Onirocritique," souligne l'importance de cette epreuve,

puisque le bourreau decide de prendre la place de la victim:

"Un sacrificateur desira etre immole au lieu de la victim.

On lui ouvrit le venture. J'y vis quatre I, quatre 0, quatre

D" (0. P., 372). L'eventration rituelle du sacrificateur fait

naitre le YOD des Hebreux, signe de la toute-puissance, de

l'energie creatrice, embleme divin du Verbe eternel.

D'ailleurs









82
la plus haute initiation, celle des sciences theogoniques
et des arts theurgiques correspondait & la lettre JOD
I - I
Comme Moise, Orphee reserve les sciences qui
correspondent a la lettre JOD et l'idee de 1'unite de
Dieu aux inities du premier degree, cherchant mime a y
interesser le people par la poesie, par les arts et par
leurs vivants symb6les.13

Celui qui a subi le decoupage de ses parties corporelles a

vecu le plus haut degree d'initiation et il fait parties d'un

petit group d'elus, les grands inities don't parole Edouard

Schure dans un livre qu'Apollinaire avait lu. Parmi eux, se

trouvent Orphee et d'autres enchanteurs. De cette experience

devant la mort, l'enchanteur est revenue avec une puissance

accrue: il "grandit subitement" (O.P., 372). Il peut desormais

career par le language "des feux nouveaux des couleurs jamais

vues mille phantasmes imponderables" (O.P., "La jolie Rousse,"

313), et a travers 1'art, la poesie, les offrir au people.

Tel est le but de 1'initiation chamanique.

Le sejour des enchanteurs dans l'autre monde qui leur

permet d'obtenir des pouvoirs extraordinaires et d'acquerir

un language secret et magique est a rapprocher des experiences

alchimiques qui constituent le deuxieme champ de reference

symbolique chez Apollinaire: "on ne manquera pas de mettre en

parallel cette chambre de crystal (ou se trouve Merlin) avec

l'athanor alchimique, cette cornue, parfois en terre, parfois

en verre, ou s'operent les transformations de la matiere

premiere du grand Oeuvre en vue de la preparation de la Pierre

Philosophale" (Markale, 119).









83
Les rites initiatoires de chamans ont le meme but que les

experiences menees par les alchimistes dans leurs

laboratoires. Tandis que les chamans vivent, en transes, la

destruction de leur corps pour renaitre spirituellement, les

alchimistes cherchent a detruire l'apparence exterieure des

metaux, leur envelope ou leur "corps" pour arriver a

l'essence qu'ils pensent y trouver a l'interieur afin de les

transmuer en or. La transmutation, comme nous l'avons note,

peut s'accomplir de deux manieres, par la putrefaction et par

l'action du feu:

La putrefaction est un stade indispensable a l'oeuvre
alchimique: "Si donc on ne realise pas la pourriture
l'oeuvre alchimique sera vaine[...] Aucun 6tre ne croit
et ne nait si ce n'est apres putrefaction."1'4

Dans L'Enchanteur pourrissant, Merlin subit cette

premiere epreuve; il pourrit, ronge par les vers. Mais la

lente degradation de son corps est aussi source de

fecondation: "tous les 6tres parasites qui s'ennuient pendant

la vie humaine se hAtaient, se rencontraient et se

fecondaient, car c'etait l'heure de la putrefaction.

L'enchanteur maudit toutes ces hordes, mais connut que le

travail qui consiste & denuder la blancheur des periostes,

est bon et necessaire" (O.Pr., 48).

Beaucoup plus frequente dans les poemes de 1908 est

l'image du feu developpee au course d'une annee ou Apollinaire

vante l'action purificatrice et unificatrice de la flamme:









84
La flamme est le symbol de la peinture et les trois
vertus plastiques flambent en rayonnant. La flamme a la
purete qui ne souffre rien d'etranger et transform en
elle-mdme ce qu'elle atteint. Elle a cette unite magique
qui fait que si on la divise, chaque flammeche est
semblable a la flamme unique (O.C., IV, 93)

Les vertus qu'Apollinaire attribue a la flamme ont depuis

toujours ete reconnues par les magiciens et les alchimistes.

Dans certaines tribus, l'initiation des futurs chamans passe

par l'epreuve du feu:

According to another conception, certain privileged
persons whose bodies are burned, rise to the sky with the
smoke [... ] The Buryats believe this to be true of their
shamans [...] "Fire", of whatever kind, transforms man
into "spirit"; this is why shamans are held to be
"masters over fire," [...] "Mastery over fire" or being
burned are in a manner equivalent to initiation.
(Eliade, 206)

Et, chez les Indiens d'Amerique, la function du calumet sacred

que fument les prdtres se rapproche de celle de l'athanor;

"the sacred pipe of the Indians is the prototype and guarantee

of the highest dignity of man, his capacity to reconcile

heaven with earth" (Burkhardt, 166).

En alchimie, le feu est l'outil essential du savant, "the

most important element in the oven (the athanor in which the

elixir is prepared) is the fire" (Burckhardt, 161), parce

qu'il est "la voie royale pour atteindre a la connaissance des

mysteries de l'homme et de l'univers. Le feu lave et purifie,

subtilise et illumine, opere toute resurrection."15 Ces

proprietes que Bachelard attribue au feu sont les qualities

que, d'apres Apollinaire, le peintre devait chercher a faire

rayonner de ses tableaux.









85
Apollinaire croyait, conmme les alchimistes et les

magiciens, que "le feu spare les matieres et aneantit les

impuretes materielles. Autrement dit, celui qui a requ

1'4preuve du feu a gagne en homogeneity, donc en purete." 16

Tout ce qui est detruit par le feu devient feu, renait

feu, retrouve 1'etat original qui a precede 1'apparition de

toute vie, de la creation de 1'espace et du temps. A partir

du feu, tout commence ou recommence: "au jour du Jugement

Dernier, le monde sera juge par le feu, et ce qui a ete fait

de rien par le Maitre, sera reduit a nouveau en cendres,

desquelles le Phenix produira a nouveau ses petits" (Dinniman,

112).

Dans le feu aussi, la multiplicity est reduite

instantanement en unicite, "le feu a le pouvoir de realiser

la constitution d'un ensemble homogene a partir d'elements

divers" (Froehlicher, 14).

Apollinaire ne se limited pas a faire de la flamme le

symbol de la peinture cubiste; son pouvoir s'etend sur toute

1'oeuvre poetique de 1'epoque.

Ii souligne le r6le du feu en poesie quand il choisit

le terme alchimique, alcools, pour titre de son premier

recueil de poemes. Georges Duhamel lui reprocha

1'heterogeneite de cette oeuvre: "... il est venu m'echouer

dans ce taudis une foule d'objets heteroclites don't certain

ont de la valeur ..."(Mercure de France, no 384, 15 juin 1913

cite dans O.P., 1041), alors que son titre, au contraire, en









86
soulignait l'homogeneite. En language alchimique, l'alcool est

"tout produit poudre, liquid d'une purification ou d'une

distillation maxima" (Le Petit Robert). Or, la distillation

est une operation qui s'accomplit au moyen du feu (Le Littre).

Tel un alchimiste, Apollinaire a pris la matiere brute c'est-

a-dire le metal vil du language courant, les elements de la

reality, pour les purifier, les distiller, et enfin en tirer

le crystal parfait du monde et du language poetiques. Les

products de cette distillation sont les poemes qu'Apollinaire

nomme A just titre des alcools. Le titre du poeme "le

Brasier" definit sa function: il est l'alambic, le four sacred

ou se deroule la transformation qui donne le jour au monde

poetique. En 1908, celle-ci "est prepare par les themes du

feu purificateur et du feu regenerateur, plusieurs fois

developpes dans L'Enchanteur, et qui reviennent dans les plus

grands poemes d'Alcools: "Le Brasier," "les Fiangailles" et

"Vendemiaire;" seul celui qui a subi l'epreuve du feu, faisant

ainsi disparaitre toute trace du vieil homme, peut

legitimement entreprendre cette conqudte" (EP, CXXXVI).

Merlin, dans L'Enchanteur, voulait livrer le corps des

morts a l'action du feu; il demandait "betes en folie, allez

loin du Behemoth sans origine et, je vous le dis, faites du

feu, cherchez du feu, trouvez du vrai feu, et puis, si par

bonheur vous en avez pu derober, bralez les cadavres" (O.Pr.,

48).

Si les betes pouvaient derober le vrai feu, comme









87
Promethee, elles s'empareraient du pouvoir divin. Avec le feu,

elles tiendraient l'outil qui permet de career. Bruler les

cadavres equivaut a immoler le passe mort et & retrouver, dans

le feu, 1'origine de toute creation.

Plus tard, au debut d'"Onirocritique," l'enchanteur lui-

meme, tel Icare, s'approche du feu celeste, mais il a peur

d'accomplir le geste sacrificiel: "les charbons du ciel

etaient si proches que je craignais leur ardeur. Ils etaient

sur le point de me bruler" (O.P., 372).

Pourtant, 1'enchanteur finira par vivre le rite de

renaissance quand il rencontrera cent flames en une sorte de

Pentec6te. "Et quand la nuit fut complete, cent flames

vinrent & ma rencontre. Je procreai cent enfants males don't

les nourrices furent la lune et la colline" (O.P., 372).

Apollinaire decrit une operation alchimique & laquelle

participent les deux principles fondamentaux du Grand Oeuvre:

les flames, ou soufre, principle masculin createur, permettent

la procreation d'enfants males don't l'une des nourrices est

la lune, mercure, symbol du principle feminin, et 1'autre la

colline ou la terre. La conjunction de ces elements trouve son

echo dans le Pimandre d'Hermes Trismegiste: "its father is the

sun and its mother is the moon [...] its nurse is the earth"

(Burckhardt, 196). L'acte createur, la conjunction, s'accomplit

dans le Je du poete-enchanteur, son ame, le vrai athanor, "the

real athanor as far as the Great Work was concerned was

none other than the human body [...] from the methodicc'









88
viewpoint of alchemy, the 'body' does not mean the visible and

tangible body, but a tissue of powers of the soul which has

the body as their support" (Burckhardt, 161). Purified par les

cent flames, le Je donne vie a cent enfants semblables a lui-

meme come autant de flammeches. Divise, il reste unique.

Parce qu'il a ete touched par les flames, le Je est devenu

comme elles, feu, c'est-a-dire, source de creation: il se

multiple en cent enfants mais il reste unique. Quand il tue

ses doubles, il garde son pouvoir createur: "ils m'y tuerent

quatre-vingt dix-neuf fois [...] je dansai a quatre pattes.

Les matelots n'osaient plus bouger, car j'avais l'aspect

effrayant du lion" (O.P., 373). Il est effrayant parce qu'il

est devenu inhumain, et, il a pris l'aspect du lion qui, en

alchimie, est le symbol du soufre ou du feu. Apollinaire

illustre, ici, la theorie de la creation artistique qu'il

avait exposee dans "les trois vertus plastiques," en utilisant

des symbols alchimiques. Ce passage reprend tous les elements

d' une allegorie alchimique de la creation.:

The lion is sulphur, which at first, as the essential
part of the body seems rigid as a statue. It is awakened
by the homage of Quicksilver and begins to roar. Its
voice is its creative power. According to Physiologos the
lion brings its still-born sons to life by means of its
voice. It breaks the sword of reason, and the fragments
of the latter fall into the fountain where it dissolves.
(Burkhardt, 144)

Le lion qui danse & quatre pattes est soufre ou feu. Dans

cette allegorie, le mercure don't la representation symbolique

est une licorne, animal lunaire, joue le r6le d'un catalyseur









89
dans la creation. Le lion-feu fait renaitre ses fils au son

de sa voix, celle de l'enchanteur-createur. Et, il casse

l'epee de la raison qui tombe dans l'eau ayant recours a cette

meme epee-fleuve que le poete-enchanteur d'"Onirocritique"

brandit a plusieurs reprises.

Le pouvoir demiurgique que le poete-enchanteur a acquis

de son contact avec les flames ne s'4teindra plus et lui

permettra de dominer jusqu'"au plus beau des hommes." Cette

expression rappelle la Bible ouii Lucifer defia Dieu. Dans

"Onirocritique," l'enchanteur demiurge affronte le plus beau

representant de la reality humaine qui le "prit a la gorge,"

mais, dit-il, "je parvins a le terrasser. A genoux, il me

montra les dents. Je les touchai. Ii en sortit des sons qui

se changerent en serpents, de la couleur des chataignes et

leur langue s'appelait Sainte-Fabeau" (O.P., 373).

A deux reprises, il est victorieux, et, les sons-serpents

que son contact anime ont l'allure de flames. Les serpents

sont considers "comme des animaux ignes" (Froehlicher, 104).

Et leur langue s'appelle Sainte-Fabeau, comme la cinquieme des

sept epees de "La Chanson du mal-aime." Cette epee est, elle

aussi, "liee a l'ordre du feu" (Froehlicher, 104), puisque

"chaque nuit c'est un flambeau" (O.P., 56). Comme "la flamme

transform cruellement en elle-mdme ce qu'elle atteint" (O.C.,

IV, 93), le poete-enchanteur transforme en language poetique

tous les aspects de la reality qu'il touche, jusqu'a ce que,

vers la fin du poeme, "nulle creature vivante n'apparaisse









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plus" (O.P., 374). C'est lui seul qui remplira de ses yeux ce

monde inhumain ou les ombres ont replace les homes.

Les poemes de feu, "le Brasier" et "les Fiangailles,"

development de nombreuses constellations d'images a partir du

feu alchimiste. Des la premiere strophe du "Brasier", le poete

se debarrasse volontairement du passe mort dans le feu du

pyree:

J'ai jete dans le noble feu
Que je transport et que j'adore
De vives mains et meme feu
Ce Passe ces tetes de mort
Flamme je fais ce que tu veux (O.P., 108)

Il s'agit d'un acte au caractere rituel, ce que soulignent

l'adjectif "noble," et le verbe de devotion "que j'adore."

Le poete est une sorte de prdtre entierement dedie au culte

du feu sacred, "flamme je fais ce que tu veux" (O.P., 108),

qu'il alimente de la reality sensible represented par le Passe

avec une majuscule et les tetes de mort. Une variante de ce

vers propose le mot "passe" qui le limiterait a celui du poete

alors qu'il s'agit bien du "Passe," c'est-&-dire, de la fausse

reality.

Ce sacrifice s'accompagne bient6t d'une renaissance alors

que le Passe se transform en flames:

Ou sont ces tetes que j'avais
Oa est le Dieu de ma jeunesse
L'amour est devenu mauvais
Qu'au brasier les flames renaissent
Mon ame au soleil se devdt (O.P., 108)

Cette strophe evoque le rejet total du passe: "les tetes que

j'avais," "le Dieu de ma jeunesse," "l'amour [...] devenu









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mauvais," "mon ame au soleil se devgt." Une fois accomplie

cette rupture, le poete peut realiser son voeu : "qu'au

brasier les flames renaissent." Dans la deuxieme parties du

poeme, le narrateur se livre au rite de purification

proprement dit qui permettra la renaissance. Le poete brale

dans le feu sacred de l'athanor:

Je flambe dans le brasier a 1'ardeur adorable
Et les mains des croyants m'y rejettent multiple
Innombrablement
Les membres des intercis flambent aupres de moi
Eloignez du brasier les ossements
Je suffis pour l'eternite & entretenir le feu de mes
delices (O.P., 109)

Le sacrifice du poete resemble & un sacrement religieux.

Apollinaire a recours a un vocabulaire mystique: "a l'ardeur

adorable," "les mains des croyants," "les membres des

intercis." Comme le chaman, l'enchanteur-poete se livre a un

acte d'auto-purification grace auquel il se haussera au rang

de divinity absolue. Tel le pr&tre d'un culte, il est entoure

de ses croyants qui l'aident & accomplir le rite. Leurs mains

le rejettent dans les flames ou il acquiert une dimension

surhumaine. A l'instar du narrateur d'"Onirocritique," touche

par les flames, il devient, comme elles, multiple; capable

de transformer en lui-mdme tout ce qu'il touche. Apollinaire

souligne l'importance de ce nouveau pouvoir en plagant

l'adjectif "multiple" en fin de vers et faisant de l'adverbe

"innombrablement" un vers a part entire. Une fois son pouvoir

decuple, l'enchanteur peut regner seul sur le brasier; il veut

qu'on en eloigne les ossements des intercis, ou autres









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martyrs, puisque desormais, il suffit "pour l'eternite A

entretenir le feu de [ses] delices" (O.P., 109).

Ii brdle & jamais, comme Merlin qui, etant immortel de

nature, etait condamne a pourrir pour toujours. Dans le Pyree

s'accomplit ce rite de purification et de renouvellement que

constitute 1'acte de la creation poetique. C'est un rite que

le poete est condamne a repeter a chaque nouveau poeme:

Et les serpents sont-ils que les cous des cygnes
Qui etaient immortels et n'etaient pas chanteurs
Voici ma vie renouvelee
De grands vaisseaux passent et repassent
Je trempe encore une fois mes mains dans l'Ocean
(O.P., 109)

Les serpents, symbols du feu, sont inmmortels eux aussi.

"Notons egalement la similitude explicitee entire 'la race' des

serpents et celui 'qui ne peut pas mourir,' a savoir

1 'enchanteur Merlin qui fonctionne comme une figure du poete. 'I

L'image masculine du feu qui a domine toute la premiere parties

du poeme s'allie maintenant a celle, feminine, de l'eau, & la

fois "image de l'eternite" (Froehlicher, Etude semiotique, 63)

quand il s'agit de l'Ocean et symbol alchimiste. L'union de

l'eau et du feu realise le Grand Oeuvre.

Dans L'Enchanteur, Merlin cherchait & retrouver son unite

perdue avec Viviane, la dame du lac, symbol de l'eau; dans

"le Brasier," aussi, association du feu et de 1'eau, des

principles masculin et feminin, des serpents et des cygnes, du

pyree et de l'ocean permettront le renouvellement constant des

forces vitales et creatrices de l'enchanteur: "Voici le









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paquebot et ma vie renouvelee" (O.P., 109). Mais, 1'enchanteur

devra toujours recommencer le rite s'il veut renouveler ses

pouvoirs: "passent et repassent," "encore une fois." En

d'autres terms, la poesie de 1908, renouvelee par le rite

d'auto-sacrifice, n'est pas creee une fois pour toutes;

Apollinaire devra entretenir a jamais le feu de la creativity

pour que sa poesie soit toujours nouvelle.

En livrant sa vie, son oeuvre (le paquebot) au feu

regenerateur, Apollinaire se demarque des autres homes qui

n'ont pas subi ces epreuves:

Ses flames sont immense
Il n'y a plus rien de commun entire moi
Et ceux qui craignent les brdlures (O.P., 109)

Une fois de plus, le poete se distance du commun des mortels

qu'il finira par dominer quand, a la fin du poeme, "des

acteurs inhumains claires bates nouvelles" donneront des

ordres "aux hommes apprivoises" (O.P., 110).

Lui se trouve, maintenant, & la source mgme de la creation:

Descendant des hauteurs oui pense la lumiere
Jardins rouant plus haut que tous les ciels mobiles
L'avenir masque flambe en traversant les cieux
(O.P., 110)

Ii descend des hauteurs "ou pense la lumiere," ou il a

supplanted toute image divine. C'est la qu'il construira son

oeuvre, le theatre don't il assure la force creatrice en le

batissant avec du "feu solide." Lui meme preside & sa creation

sous la forme d'un buisson ardent: "les flames ont pousse sur

moi comme des feuilles" (O.P., 110).