La république d'Haïti

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Material Information

Title:
La république d'Haïti son présent, son avenir économique
Physical Description:
360, 1, ii p., 1 l. : plates, fold. tables. ; 19 cm.
Language:
French
Creator:
Vibert, Paul, 1851-1918
Publisher:
Berger-Levrault et cie
Place of Publication:
Paris etc.
Publication Date:

Subjects

Subjects / Keywords:
Haiti   ( lcsh )
République -- Haïti   ( ram )
Genre:
non-fiction   ( marcgt )

Notes

Statement of Responsibility:
par Paul Vibert (Théodore Vibert fils) ...

Record Information

Source Institution:
University of Florida
Rights Management:
All applicable rights reserved by the source institution and holding location.
Resource Identifier:
oclc - 07031075
lccn - 01021457
ocm07031075
Classification:
lcc - F1921 .V62
System ID:
AA00010441:00001

Full Text










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UNIVERSITY
OF FLORIDA
LIBRARIES





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I O RARE BOOK
lV/foCMCOLLECTION














LA REPUBLIQUE D'HAITI













REPUBLIQUE D' lAITI

SON PRESENT, SON AVENII 1CONOMIQUE
PAR
Paul VIBERIT


CHARGE DE


(Thdodore VIBERT Fils)
MISSIONS ECONOMIQUES AUX ANTILLES


BERGER-LEVRAULT
PARIS
5, RUE DES BEAUX-ARTS
189


ET Cie, EDITEURS
1NA. T NCY
18, RUE DES GLACES


Tous droits rdserves







033DArA


C~c~ "




















A MA CHERE FEMME JULIA
qui m'a appris A connaitre et A aimer Haiti ;
A MA CHERE S(EUR BLANCHE.
qui m'y a accompagn6,
je dedie ce livre,
heureux, s'il peut apporter A la premiere
l'dcho fiddle de la patrie absent
et A la second le souvenir de I'hiver enchanteur
qu'elle y a passed
P. V.
8 Dkcembre 1894.



























REPRODUCTION INTERDITE

AUX JOURNAUX QUI N'ONT POINT UN TRAIT
AVEC LA SOCIETY DES GENS DE LETTRES
















PREFACE


Lorsque 1'on sort de France pour aller, je ne dirai
pas explorer, mais simplement visiter, a un point de
vue quelconque, un pays stranger, pour peu qu'il soit
eloign6 et qu'il differe du notre, il faudrait toujours
posseder deux qualities bien rares : la possibility de
faire abstraction de tous ses prOjuges et de toutes ses
idees preconques et, en meme temps, la presqu'univer-
salite des connaissances humaines. En effet, quand
vous allez aux Antilles, la race noire replace la race
blanche, les chauds baisers du soleil tropical rempla-
cent les frimas, et la flore, avec sa fougue et son
exuberance, vous surprend et vous enchante tout a la
fois. Malheur A vous, si vous jugez les hommes et les
choses, avec le barometre special qu'il vous 6tait permis
de harder dans 1'esprit sur le boulevard des Italiens.
Dans un monde nouveau, il faut des idees nouvelles,
et il semble qu'elles doivent s'agrandir au fur et a
measure que le steamer 61argit devant vous les hori-
zons des regions inconnues.
Que 1'on soit historien, economist ou geographe,
penser ainsi, c'est simplement apporter de la probity
dans ses jugements.
Je ne sais si j'y ai reussi, mais je sais bien que j'y
ai tendu de toutes les forces de mon intelligence et de
mon cceur et, quoiqu'il en soit, j'espere que le lecteur
ne verra dans ce livre qu'une oeuvre de sincerity et de
bonne foi.
En tous cas, j'ai voulu faire comme les peintres, du
plein air, ct j'ai ecrit tout mon volume sur les lieux,









8 PREFACE

pour arriver A la plus grande some de v6rit6 et
d'exactitude possibles.
D'un autre co6t, lorsque vous faites la moindre
excursion de quelques jours A travers les mornes,
c'est avec une veritable douleur que vous vous aper-
cevez que l'astronomie, la zoologie, la botanique,
1'histoire naturelle, ne vous sont pas suffisamment
familieres ; c'est que pour faire de 1'exploration vdrita-
blement utile, il ne suffit pas d'avoir de la bonne
volont6, et quiconque n'est pas bien arm6 A ce point
de vue scientifique, ou n'est pas accompagn6 de colla-
borateurs sp6ciaux, ne tardera pas A en faire l'expe-
rience A ses d6pens.
Pour moi, ces difficulties se sont pr6sent6es singu-
lierement attenudes, non pas que j'aie la pretention de
vivre dans l'intimit6 journaliere avec ces diverse
sciences, mais parce qu'en debarquant en Haiti, j'allais
dans un pays civilis6 et connu depuis longtemps, et
parce qu'enfin j'y allais avec le programme nettement
arret6 et limit que peuvent comporter les investiga-
tions d'ordre 6conomique.
,C'6tait plus que suffisant, et j'avoue que plus d'une
fois je me suis senti effray6 devant les difficulties
d'une tache. meme imparfaitement accomplie.
Tandis que les corps les plus autorises, A commen-
cer par la Chambre de Commerce de Paris, me decla-
raient qu'ils n'avaient point besoin d'dtre renseignds
sur Haiti! je trouvais des encouragements pleins de
bionveillance auprbs de M. de Rothschild pour mener
A bien mon oeuvre, et je dois le declarer hautement,
les israelites et les noirs m'ont toujours paru inflni-
ment plus honnetes et plus intelligent que ceux qui
les insultent betement, sans savoir pourquoi.
( La science 6conomique n'est pas une science
abstraite comme les math6matiques ; si elle s'appuie
le plus qu'elle peut sur les donnees de la statistique
et la rigueur des chiffres, elle a aussi A tenir compete










PREFACE


d'un element intelligent et libre, par consequent
essentiellement ondoyant et divers, qui est 1'homme
lui-meme. C'est li ce qui fait sa grandeur ct sa diffi-
cult6; a tout moment, ses deductions les plus rigou-
reuses pourront se trouver contredites et mises en
6chec par un fait purement human, par un acte de la
volont6 raisonn6e de l'homme ou par un de ses
caprices. De telle sorte qu'h l'cxactitude du statisti-
cien et a la rigidity du math6maticien, 1'6conomiste
devra s'efforcer d'ajouter la quasi-prescience intuitive
du psychologue. ) (1)
Est-ce ainsi quo j'ai su comprendre ma mission? au
lecteur de repondre.

En Haiti, comme dans les autres Antilles, s'il est
difficile de formuler un jugement du jour au lende-
main sur ces peuples noufs, sur ces races n6es b la
civilisation d'hier, du moins on sent tout de suite
qu'il n'est pas difficile de s'y faire aimer; c'est pr6ci-
s6ment la un des phenomenes qui frappe le plus
vivement les voyageurs et sollicite attention du phi-
losophe. Tandis que les races jaunes de l'Extreme-
Orient s'enferment dans un d0daiu farouche ou dans
une indifference remplie de scepticisme et do mystire,
la race noire, des les premiers temps de notre coloni-
sation, s'est toujours allide a la race blanche, et
n'etaient les douloureux souvenirs de la guerre de
l'independance en Haiti, les Francais pourraient se
montrer fliers a bon droit d'avoir toujours et partout,
sur ce terrain de l'egalit6 des races, tenu haut et
ferme le drapeau de la fraternity.
Depuis cent ans, les incessants progres de la science
important en avant l'humanitc, ont modified bien des
choses, ou cicatrisd bien des blessures, mais ce qu'ils
n'ont fait qu'affirmer, au contraire, dans un int6ret


(1) Justin DROMEL.










10 PREFACE

commun, ce sont les sympathies qui unissent les
Haitiens et les Fran.ais.
A l'heure present, pros de deux cents jeunes gens
de la jeune R6publique achevent leurs 6tudes au
quarter latin et il n'est pas t6meraire d'afflrmer que
lcs files doivent 8tre aussi nombreuses de leur cot6
dans les 6tablissements parisiens d'instruction.
Si une tell confiance est bien faite pour nous enor-
guelllir, elle nous impose des devoirs 6galement et,
pour mon compete, j'cstime quo le meilleur moyen de
servir ses amis est de leur dire la verite. La chose est
d'autant plus facile aujourd'hui que les malentendus
ont disparu entire les deux peuples et que les deux
Republiques savent bien, au nom meme des principles
superieurs qui les guident, quo le premier devoir d'une
nation moderne est de respecter l'ind6pendance des
faibles, qui n'ont pour sauvegarde que la bonne foi
international.
Ceci dit, il est bien evident qu'Haiti, soit par la
defectuosit6 d'une admini-tration financiere encore
mal assise, soit par la conservation de pr6juges su-
rann6s, train apres elle des motifs d'inferiorit6 6co-
nomique qu'il serait temps de voir disparaitre, dans
son propre interest.
J'aurai souvent occasion d'y revenir dans le course
de ce volume; j'aurai parfois meme l'occasion de me
repeter, on me le pardonnera, si 1'on songe que ce
n'est qu'ainsi que I'on arrive A populariser les idees
salutaires.
Qu'il me suflise done de faire une rapide 6nume-
ration :
Les douanes, avec des tarifs excessifs toujours, par-
fois virtuellement prohibitifs a l'entree comme A la
sortie, A l'importation comme l1'exportation, enfer-
ment de plus en plus le pays dans une muraille de
Chine qui n'est plus de ce temps.
Une nation ainsi protegee me fait l'effet d'un homme










PREFACE


que l'on tiendrait rigoureusement enferme dans une
chambre, et qui ne tarderait pas A mourir de consomp-
tion. Personnel ne r6siste A un pareil regime, pas
m6me la France, qui se debat, affolee, sous l'etreinte
de M. M6line.
Je ne saurais avoir la pr6tention d'indiquer tout
d'une piece aux Haitiens un nouveau syst6me d'imp6ts
ou tout un ensemble de measures flscales, c'est A leur
Parlement a se liver A tell besogne, mais il m'a
semble qu'il 6tait utile de leur signaler le peril qu'il y
avait A s'endormir sous le mancenillier de la pro-
tection.

Voici maintenant les articles de la Constitution si
souvent invoqu6e, et qui ont trait a l'interdiction pour
les strangers de poss6der en Haiti:

TITRE II. CHAPITRE I=
Des Haitiens et de leurs Droits
ART. 3. Sont Haitiens:
P Tout individu n6 en Haiti ou ailleurs de parents
haitiens;
20 Tout individu ne galement en Haiti ou ailleurs
de mere haitienne, sans Otre reconnu par son pere;
3 Tout individu n6 en Haiti de pere stranger ou,
s'il n'est pas reconnu par son pere, de mere etrangere,
pourvu qu'il descend de la race d'Afrique.
ART. 4. Tout stranger est habile a devenir Haitien
suivant les regles 6tablies par la loi.
ART- 5. L'AtrangAre marine a un Haitien suit la
condition de son mari.
La femme haitienne marine & un ettanger perd sa
quality d'Haitienne.
En cas de dissolution de marriage, elle pourra recou-
vrer sa quality d'Haitienne, en remplissant les forma-
lit6s voulues par la loi.









PREFACE


L'Haitienne qui aura perdu sa quality par le fait de
son marriage avec 1'6tranger, ne pourra possdder ni
acqudrir d'immeubles en Haiti, A quelque titre que ce
soit.
Une loi reglera le mode d'expropriation des immeu-
bles qu'elle possedait avant son marriage.
AR'. 6. Nul, s'il n'est Haitien, ne peut etre pro-
prietaire de biens fonciers en Haiti, A quelque titre
que ce soit, ni acqudrir aucun immeuble.
ART. 7. Tout Haitien qui se fait naturaliser 6tran-
ger en due forme ne pourra revenir dans le pays
qu'apres cinq annees, il sera tenu de remplir toutes
les conditions et formalitds imposes A l'etranger par
la loi.
Fait aux Gonaives, le 9 octobre 1889, an 86e de 1'In-
ddpendance.
Ces lignes ont fait plus que vieillir dans la forme et
dans 1'esprit, elles sont revenues inutiles comme
moyen de sauvegarde; elles sont revenues dange-
reuses, puisqu'elles interdisent et empechent l'implan-
tation de toute espdce d'industrie dtrangdre sur le sol
de la Republique. Je sais bien que ma franchise peut
heurter les convictions rdtrogrades de certaines per-
sonnes, mais j'ai promise de dire la vdritd, cette consi-
deration ne doit pas m'arrtter. Ces measures restrictives
pouvaient etre bonnes au lendemain de la guerre de
1'Ind6pendance, elles sont inutiles aujourd'hui, parce
que la race noire, aussi bien que les gens de couleur,
out fait leurs preuves, parce qu'il est certain qu'au-
jourd'hui ils sont les maitres incontestes des Antilles,
et que personnel au monde ne pourrait les en ddloger.
Voyez la Guadeloupe et la Martinique, elles sont
rest6es colonies franchises, et cependant, par la force
des choses, parce que la race noire est prolifique et
parce que trop souvent les fils des blanks sont allds
6mietter leur jeunesse dans les plaisirs steriles de la











PREFACE 13

Capital, aujourd'hui lo pouvoir est tombe integrale-
ment dans les mains des gens de couleur.
Est-ce que les deputies et senateurs de nos colonies
n'ont pas du sang noir dans les veines, n'en sont pas
fiers et ne soutiennent pas leurs interets avec une
grande competence et un reel talent au scin de notre
Parlement.
a Les noirs forment le tiers de la population do la
region situde au-dessous du Potomac et de l'Ohio, et
s'dtendant a 1'ouest jusqu'a l'Etat do Kansas. Les
trois quarts du nombre total des nbgres de 1'Union
sont dans les huit Etats suivants : Virginie, Caroline
du Nord, Floride, Giorgie, Alabama, Caroline du Sud,
Louisiane et Mississipi. Dans les trois derniers, la
race noire excede ln blanche d'environ un cinquieme;
en Alabama et en Gborgic elle former bientot la ma-
-jorit6 si elle ne 1'atteint pas deja; et le meme resultat
est a prevoir dans les trois autres Etats, dans un
avenir rapproche, sans doute avant 1900. a (1)
Il y a la un example qui est bien de nature a tran-
quilliser les Haitiens. Quelle que soit l'insuffisance
des travaux demographiques, ils s'accordent tous a.
d6montrer la grande superiority de la natalit6 sur la
mortality en Haiti. Or, comme la race tout entire
dans les campagnes est noire, qu'elle est de couleur
dans les villes, et qu'en tout cas l'etranger n'a aucune
part au gouvernement des affaires publiques, on peut
done 6tre bien certain que ce n'est pas une poign6e de
blancs de nationalit6s diverse, venant installer des
usines dans le pays et y possedant quelques carreaux
de terre, qui seraient jamais de nature A en trouble
la tranquillity.
Que si par hasard certain esprits voulaient s'ent6-
ter dans ces craintes chimeriqucs, il leur serait encore
facile de trouver un terrain transitoire qui, tout en


(1) La Geographie.









PREFACE


sauvegardant leur susceptibility, permettrait A 1'in-
dustrie de se developer rapidement, A la suite des
chemins de fer, pour le plus grand bien du pays.
Il suffirait, pour cela, d'introduire en Haiti la cou-
tume anglaise des baux emphyteotiques, alors toutes
les apprehensions disparaitraient, et celles de la na-
tionalite haitienne, qui serait toujours sfre de rentrer
dans ses terres au bout de quatre-vingt-dix-neuf ans, et
celles des industries, pour qui cette longue p6riode
de paisible propriety apparaitrait comme une garantie
suffisante pour les capitaux engages.


La Banque d'Haiti, qui est officiellement un etablis-
sement frangais, et qui devait contribuer puissamment
au developpement economique du pays, est loin d'avoir
justify les esperances primitivement conques. En
effet, dans son adresse au people et a l'armee, pro-
noncee le 15 mai 1887, le president Salomon disait:
a En 1881, en annonCant A l'Assembl6e national que
notre Banque, une de mes principles preoccupations
des mon arrivee au pouvoir, avait commence a fonc-
tionner, j'expliquais ce que devait 6tre cet 6tablisse-
ment de credit. Je disais que, loin d'etre un obstacle
A notre ind6pcndance financiere, elle devait, au con-
traire, la servir, simplifier et garantir notre service
de tr6sorerie, don't elle 6tait desormais charge. Pour
acclimater chez nous ce genre d'institution, il fallait
s'imposer des sacrifices et conceder A notre Banque
certaines facult6s don't le public ben6ficirait A son
tour. ,
Depuis, l'experience a demontr6 que la Banque
d'Haiti ne se chargeait du service de tresorerie que
centre une commission extraordinairement elevee, et
qu'elle n'accordait rien en retour ; en effet, si 1'on
songe que cet etablissement de credit ne possede
qu'un capital de 5 millions, qu'il encaisse du faith de










PREFACE


ses commissions sur cl budget de 1'Etat 1.500.000 francs
net par an, sans computer une some au moins gale
que lui rapportent ses participation dans les agiotages
des speculateurs de la place, on voit que 1'affaire en
elle-meme est de nature a satisfaire les plus difficiles
exigences de ses bailleurs de fonds.
Malheureusement, si l'on voit bien la grosse com-
mission qu'elle prend au tr6sor haitien, on ne volt pas
trop ce qu'elle lui accord en retour, malgr6 les pro-
messes de la premiere heure. Elle devait 6mettre du
papier-monnaie, elle ne l'a point fait, semblant ainsi
renoncer a son privilege, tandis que le gouvernement
a continue a emettre des gourdes-papier. Le fait est
regrettable, car avec une faible encaisse mitallique,
avec une audace inconnue dans les vieux pays, elle
aurait pu 6tendre la proportion et donner au papier-
monnaie une fixite relative de course qui n'aurait 6t6
que la consequence de son propre prestige.
Malheureusement, dans les pays neufs, il n'est pas
toujours facile de tenir la balance gale entire les
different courants d'influences qui vous sollicitent, et
dans ces derniers temps, que ce soit des questions de
personnel ou de secretes sympathies qui aient dirige
la Banque, il est certain qu'elle a visiblement penche
vers le group allemand et, a ce propos, ne serait-il
pas bon d'attirer l'attention des commergants, des
industries et des exportateurs francais, qui voient
chaque jour le monopole des affaires passer en Haiti
de leurs mains dans cells des Allemands, si ce danger
est grand pour notre influence commercial, il ne 1'est
pas moins pour les interests bien compris de la R6pu-
blique Haitienne ; car partout oil s'implante 1'Alle-
mand, il apporte une duret6 et un 6goisme particuliers
qui no sont surpasses que par les procedes anglais.
Pour en revenir A la Banque d'Haiti, elle est dirigee
par des homes don't la haute competence ne saurait
etre depass6e que par la parfaite courtoisie. Il y a










16 PREFACE

done lieu d'esp6rer que, dans un inter6t commun, la
Banque et le Gouvernement s'entendront plus intime-
ment chaque jour pour le bien du pays.
4*
On a reproch6 souvent a ce people si doux ses
emballements irrefl6chis au changement dc gouver-
nernent, et c'est avee just raison que l'on a pu dire
que ses incartados, inutiles toujours, meurtriares par-
fois, faisaient le plus grand mal a aon credit en
Europe.
Haiti, pas plus que les autres R6publiques do l'Am6-
rique Centrale, n'est entieroment responsible do cet
etat de choses; les strangers, c'est-a-dire les Euro-
p6ens, qui ne ropr6sentent pas toujours 1'elite do leur
nationality respective, ont le grand d6faut de s'occuper
de politique dans ces jeunes pays, de s'immiscer dans
les affaires du gouvernement, de faire des conspira-
tions une carrier et d'organiser les revolutions en
syndicate. Celui-ci fournit les capitaux, celui-la les
armes, tous pechent en eau trouble, et lorsqu'ils n'ont
pas la bonne fortune de profiter d'un job, ils savent
provoquer les circonstances qui en rendent l'eclosion
favorable. De la ces expulsions frequentes que 1'on ne
comprend pas bien de loin, et qui ne sont, le plus
souvent, que les measures l6gitimes d'un gouvernement
qui defend la s6curit6 de ses Etats.
Brochant sur le tout, ces d6class6s d'hier ou ces
aventuriers d'aujourd'hui trouvent presque, toujours
un appui trop bienveillant dans l'intervention intem-
pestive du clergy, et il serait bien a souhaiter que ces
braves Bretons comprissent plus honn6tement leur
mission toute de paix et qui devrait rester absolument
6trangere aux choses de la politique.


Si je viens d'6num6rer les differences causes qui ont









PREFACE


pu retarder jusqh'a present les progres en Haiti, 11
me reste a parler de la derniere, la plus grave de
toutes dans le passe, mais heureusement la plus facile
a faire disparaitre dans un avenir qui ne saurait etre
eloign6, je veux dire le manque de chemins de fer.
Ce sont des theories vieilles comme le monde et que
Darwin n'a fait que remettre en honneur; qu'il s'agisse
des individus ou des nations dans le grand combat
pour la vie, ce sont les mieux arms qui triomphent.
Or, aujourd'hui, Cuba se couvre de chemins de fer,
grace aux capitaux americains; les notres en instal-
lent a Porto-Rico et la Dominicanie elle-meme suit le
movement; voil pourquoi Haiti n'a pas le droit de
rester en arrirre et pourquoi ses chemins de fer vont
se faire, car il n'est pas d'ile aux Antilles qui saurait
offrir d'aussi belles perspectives de rapides developpe-
ments 6conomiques aux capitaux europeens.
Aussi bien je viens de citer la Dominicanie, et il
n'est pas possible de le faire, sans s'y arreter un
instant. Depuis que l'ile est divisee en deux Repu-
bliques distinctes, on a souvont rdp6td que toute
entente intime 6tait impossible entire les deux pays,
parce que l'un parlait francais et l'autre espagnol,
c'est la une grave erreur que doivent detruire les
necessities des temps modernes, et s'il est un terrain
sur lequel il est toujours permis, que dis-je, necessaire
de s'entendre, ce dolt etre le terrain economique. Or,
il est certain que les deux pays ont des interests com-
muns et qu'en reunissant leurs forces, soit pour
construire des chemins de fer, soit pour signer un
trait de commerce, ils doubleront leur puissance
creatrice et productive.
En Dominicanie, les Americains ont d6ja livrd a
1'exploitation trois lignes de chemins' de fer, et
ils parent, a 1'heure pr6sente, de construire un grand
central.
Au moment meme oh j'dcris ces lignes, 3.000 tonnes









18 PREFACE

de rails viennent d'arriver des ports belges pour
construire un nouveau trongon; partout les Amiri-
cains transforment le pays avec leurs capitaux, et que
I'on aille & San-Chez ou au fond de la baie de Samana,
a Macoris, a 100 kilometres a 1'est environ de Santo-
Domingo, ou dans vingt autres villes du littoral, on
sera etonn6 du nombre considerable des habitations,
de l'activit6 des usines et de la prosperity de la
contr6e.
Ce sont la des faits que l'on ne saurait ignorer,
encore moins passer sous silence. La frontiere domi-
nicaine arrive au premier lac, c'est-a-dire aux portes
memes de Port-au-Prince, et sur cette frontibre les
Dominicains construisent un chemin de fer. En telle
occurrence, le plus habile est de vivre en bonne intel-
ligence avec ses voisins et de tirer tout le parti pos-
sible de leur propre activity.
Si les deux R6publiques s'cntendaient seulement
pour 6tablir un chemin de fer entire les deux capitals,
en suivant la voice des lacs a partir de Port-au-Prince,
pour aller gagner le fleuve Yacki au fond de la bale
Barahana, pour ensuite suivre la cote jusqu'a Santo-
Domingo, en passant par Azua, on 6viterait ainsi les
mornes elevds de l'int6rieur et l'on crerait un grand
transit et un imp ortant movement de commerce entire
ces deux grandes villes. Quel que soit le trace, il
imported peu, mais ce, qu'il faut que l'on sache bien,
c'est que ces deux Etats doivent marcher la main dans
la main sur le terrain economique, s'ils veulent arriver
a conserver leur rang dans les Antilles.
*

On connait l'histoire legendaire de ce brave garcon
qui 6tait alley habiter tranquillement Caracas; un vieux
marchand de brick A brac de Bogota lui envoyait de
temps en temps des collections d'armes indiennes
judicieusement choisies, et encore plus savamment










PREFACE


imit6es, lui-meme les expediait au Gouvernement
Francqais pour nos muses, de la sorte il est arrive a
obtenir un nombre respectable de missions et A se
faire un nom connu. Naturellement, je ne parole pas
de mon vieil ami de Brettes qui, lui, est un vaillant
et un convaincu.
Ainsi compris, le metier d'explorateur est vraiment
plein de charmed et des plus faciles. On n'a meme
point cette resource en Haiti, car avec un bon cheval
il est facile de parcourir tout l'interieur de l'ile sans
danger, sans risque et sans la moindre venture. Par-
tout l'hospitalit6 du paysan noir vous attend large et
ouverte comme tout ce qui se rapproche de la nature,
comme tout ce qui sort du coeur.
C'est done en tourist et en amant des grands spec-
tacles que l'on doit tout simplement parcourir les
innombrables chaines du Cibao. Alors, pendant des
jours et des mois on sera largement recompense de
ses peines et la terre des tropiques se revelera & vous
dans toute sa splendeur etincelante, sous les parures
que lui donnent une vegetation sans pareille, d6bor-
dante de vie, sous les baisers d'un soleil qui ne calcule
pas toujours l'emportement de ses caresses.
A cc point de vue special, qui n'est peut-6tre pas le
plus utile, mais quL est coup str le plus charmant,
les souvenirs se present en foule et vos notes de
voyage font defller devant vos yeux les interminables
fries de ces pays du soleil. Et si 1'economiste avait
des remords de s'attarder un instant dans la contem-
plation de ces mornes, de ces masses sombres et
vertes, don't les silhouettes vigoureuses, ici estom-
pees, la-bas se d6tachent dans les lointains, comme
des dentelles sur le del bleu des tropiques, 11 pourrait
se souvenir qu'un sous-prefet s'est bien laiss6 attar-
der a causer avec des violettes.
Je me souviens d'un dimanche matin de cette annee,
c'etait le 11 feviier 1894, a 5 heures et demie, le tam-









20 PREFACE

bour avait battu aux champs, et comme j'etais couch
chez l'aimable commandant de place de la Grande
Riviere, devant poursuivre le lendemain jusqu'au
Dondon, je m'etais empress de me lever et de me
mettre au balcon pour jouir d'un spectacle que notre
arrive la veille au soir dans les courts cr6puscules
tropicaux et la demi-somnolence du trot monotone
des chevaux ne m'avait laiss6 apercevoir qu'imparfai-
tement.
II etait 6 heures du matin, le brouillard blanc,
intense, s'en allait par large couches regulieres, cou-
pant la vallee comme des lacs superposes ou comme
de grades stratifications de sel gemme. Petit A petit
ces lacs s'elevent, s'amincissent, se deplacent, devien-
nent transparents, et les montagnes qui environment
la ville comme un vaste cirque voient leurs sommets
s'ensanglanter sous les feux du soleil levant et le
brouillard, de plus en plus leger, semble former un
voile virginal A cette nature qui paralt toujours au
matin de la vie.
Au sommet d'une place immense en faible doclivite,
tandis qu'en bas les tambours battent encore dans le
brouillard, ameutant les ecbos de la montagne endor-
mie, l'eglise apparalt, des bonnes femmes an petit jour
viennent y allumer les minces cierges de cire jaune;
au-dessous, l'autel de la patrie est ponctu6 par qn-
palmier qul s'6elve vers le ciel, et la revue passee en
notre honneur defile lentement sous nos yeux en
longues theories. Spectable inoubliable qui vous report
aux evocations les plus pures de l'art, A cells qui ont
essay de rendre tangibles et materielles toutes les
posies et toutes les ivresses de la trame et du cadre
de Paul et Virginie.
Le lendemain, au Dondon, a la Voute a Main-
guette et A celle des Dames, au milieu des figures
caraibes sculptees dans le grant, revivant un instant
dans l'intense vision des races disparues sous les










PREFACE


brutalites inexorables de l'Espagnol, nos regards furent
attires vers la terre : sur le gouano plusieurs fois
s6dulaire, nous foulions un dpais tapis de grains de
cafe en vert apportes par les chauves-souris.
Ces humbles compagnons de la nuit, ces oiseaux du
clel ne nous donnent-ils point un example, en agissant
ainsi; no devons-nous pas voir un symbol dans 1'in-
conscience meme de leurs actes et n'avons-nous pas
le devoir, nous aussi, les penseurs et los philosophes,
de porter partout la bonne parole a travers le monde
a ceux qui en ont besoin ?
*

Vraiment, 11 faut 6tre un fanatique r6actionnaire
double d'un ignorant come M. Hovelacque, pour
oser pr6tendre qu'il peut y avoir des differences entire
les hommes et qu'il pcut cxister des races inf6rieures.
Heureusement que les idles de justice, que les con-
victions r6publicaines du plus grand nombro et la
science elle-meme sont la pour dementir de pareilles
assertions ; mais c'est encore de trop que certain
hommes aient l'impudcnce de les formuler A la fin du
dix-neuvieme siecle.
Les temps nouveaux sont proches, les navires A
march rapide suppriment chaque jour davantage la
distance entire le vieux ct le nouveau monde ; et chaque
jour los peuples de races et de couleurs diffdrentes
apprennent a mieux se connaitre et par consequent a
s'aimer.
Pour moi, qui n'ai rencontre que des amis et des
sympathies ardentes en Haiti, et qui suis presque
autoris6 a considerer par mes attaches de famille la
jeuno Rlpublique comme une second patrie, il me
sera bien permis de ne point terminer cette prdface
sans formuler un vceu.
Depuis la fin de 1889, Haiti est tranquille, c'est bien,
c'est parfait, mais ce n'est pas assez; que les Haitiens








PREFACE


me permettent de leur donner un conseil, A moi qui
ai pour habitude de ne jamais me meler des affaires
politiques des peuples strangers.
Que le president actuel. le g6ndral Hyppolite, se
retire & la fin de son mandate, ou qu'il soit renommd,
je ne veux pas m'en preoccuper ici, mais ce qu'il faut
surtout et avant tout, c'est que la transmission des
pouvoirs s'accomiplisse sans heurt, sans violence, sans
revolution. Si les Haltiens, A quelque parti politique
qu'ils appartienneut, quelle que soit leur ambition
personnelle ou leurs sympathies privees, savent en ces
graves circonstances faire preuve de ces males vertus
civiques qui conviennent a des citoyens libres, et s'en
remettre aux bulletins de vote de leurs representants
plutOt qu'au coup de force, qui ne prouve rien, ils
auront bien mdrit6 de la patrie.
C'est animl de ces nobles sentiments que le general
Hyppolite pronongait dernierement, dans une audience
solennelle, les remarquables paroles suivantes :
( Eh bien! Messieurs, pour 6viter toutes ces facheu-
ses consequences, nous devons travailler au maintain
de la paix. Tout le monde, indistinctement, doit s'as-
socier A cette ceuvre. De cette facon, nous auruns la
transmission legale du pouvoir. Le pays a besoin de la
paix pour arriver A ce grand acte. Quel ne sera pas
votre bonheur, quand vous verrez un Chef d'Etat, don't
le mandate prend fin, remettre A son successeur le pou-
voir en faisant des vceux pour le bonheur de la Patrie?
Alors seulement, Messieurs, la Republique entrera
r6ellement dans la vole du progress, et les nations etran-
geres auront pour nous de la consideration. )
L'6tranger n'apporte pas de passion et juge quelque
fois avec plus de sang froid que les int6ress6s eux-
memes; eh bien I je n'h6site pas A dire et A affirmer
que si Haiti double le cap de la transmission des pou-
voirs sans revolution, elle aura gagne en Europe, au
point de vue de son credit, de ses chemins de fer, de









PREFACE


la confiance dans l'avenir, plus de millions que l'on
ne saurait croire.
Oui, la paix, toujours la paix i l'int6rieur, telle est
la condition absolue de d6veloppement et de prospe-
rite de la nation haltienne.
Ceux qui, parfois, ont timidement parle de protec-
torat ou de retour A la mere-patrie, n'ont jamais mis
les pieds en Haiti et ne savent pas ce quest ce
patriotism ardent et parfois exaltt de ces peuples
neufs.
II est malheureux, a coup silr, pour la France,
d'avolr perdu une de ses plus riches colonies, l'evene-
ment fut doublement triste pour elle, en effet, puisqu'il
se produlsit dans des conditions peu honorables, qui
changeaient momentanement la mere-patrie en bour-
reau.
II est regrettable peut-6tre, pour la colonie elle-
meme, d'avoir et e6mancip6e trop tot, car il est parfois
dangereux, pour les peuples comme pour les hommes,
d'avoir la bride sur le cou des la prime jeunesse;
mais ce qui est fait est fait, on ne remote pas le
course de l'histoire.
Par les hasards de cette histoire meme, par les
fatalities de la vie, heureux ou non qui oseraient se
prononcer? une poignee de noirs arrachds au sol
ancestral dans les tragiques conditions que l'on sait,
dmancipds plus tard dans des circonstances plus tra-
giques encore, a form le people haltien.
Quoi que l'on en dise, quels que soient les cOt6s
defectueux et arrieres de son administration, o'est
bien une nation qui se forme, un people qui se leve,
indiscipline et fougueux parfois, mais avide d'appren-
dre, et qui demand sa place au soleil de la civili-
sation.
Les peuples neufs grandissent tout a coup, tels les
Etats-Unis, partant des progrbs accomplish en Europe
depuis des milliers d'anndes, voila pourquoi 11 ne faut









24 PREFACE

pas d6sesp6rer d'HaIti, quand l'heure du reveil va
sonner avec les chemins de fer.
La verit6, c'est que les quatre grandes Antilles gran-
dissent tandis que les petites sent destinies a conser-
ver un rang inferieur et a n'etre que des satellites;
Haiti est la mieux placee pour cette transformation,
mais elle impose de grands devoirs.
Une confeddration r6publicaine devient chaque jour
plus uecessaire entire Cuba, Porto-Rico, Haiti, la Do-
minicanic et la Jamaique d'oi l'on chassera les Anglais,
ces sangsucs protestantes, hypocrites et f6roces.
Elle est necessaire pour l'ind6pendance et la pros-
peritd de ces jeunes republiques et tout le monde
applaudira a la r6alisation de ce grand et magniflque
programme de liberty, d'egalite et de justice : la Con-
federatiou antilienne des Republiques insulaires de
1'Amerique central !
Tandis que cet dvenement, de second importance
au premier abord, se passe lentement et sans bruit au
milieu des Antilles, un evenement parallele, mais
d'un ordre autrement capital, surgit tout a coup sur
le continent noir et la terre des aleux, au seuil du
vingtirne siecle, parait a la veille de sortir de sa
ldthargie plusieurs fois millionaire.
L'Empire des Pharaons, le souvenir troublant meme
de la reine de Saba sont la pour attester la vieille
energie et I'antique grandeur de la race noire.
Si les masses profondes du continent noir se dres-
sent et se relivent a la voix de la civilisation moderne,
si le blanc, plus dclaire lul-mdme, a senti la neccssitM
de remplacer le baton du commander par les signes
sublimes de l'alphabet, qui est sorti de l'antique
Egypte noire, grace au g6nie des Hdbreux en capti-
vite, et de remplacer la prison par 1'6cole, il est permis
d'esperer, merveilleux enchainemnent des choses d'ici-
bas, que les descendants des captifs d'autrefois seront
les educateurs des arrieres petits-fils de ceux qui les









PREFACE 25

retenaient prisonniers, et que nous, les blancs des-
cendants des Semites, nous deviendrons les 6duca-
teurs et les freres des enfants des Pharaons, des des-
cendants de Cham!
Dans cette grande epopee des temps modernes,
Haiti apparalt comme la synthese, comme le drapeau
et comme le pilote de la race noire; plus l'Afrique se
civilise, plus le monde a les yeux tournes vers la
petite Rdpublique antilienne. Elle doit servir d'exem-
pie, elle doit 6tre l'espoir de sa race, elle dolt montrer
a la terre tout entire que les noirs sont capable
d'une mission superieure; par la force des choses, elle
dolt marcher resolument dans la voie du progres et
se montrer digne du passe glorieux des Pharaons, et
plus pres de nous, digne des Toussaint Louverture
et des Dessaline.
Les nations seules qui ont conscience de leur desti-
n6e sont capable d'accomplir de grandes choses et
de tenir haut et ferme le drapeau de la liberty !

PAUL V1BERT.



















SALUT, HAITI! (1


EN DESCENDANT DU (( SAINT-SIMON )
LE 8 DECEMBRE 1893
II y a une quinzaine d'annies, je rencontrais
souvent chez mon iditeur d'alors, galerie d'Or-
16ans, au Palais-Royal, un jeune confrere haitien
qui, tout en se livrant aux 6tudes les plus s6rieuses,
faisait h Paris ses premieres armes dans le monde
des lettres.
Souvent ii me parlait en terms 6mus et enthou-
siastes de son beau pays et ii me faisait jurer de
venir le voir.
Emporlt par I'incessant labeur du journalist,
retenu par les obligations du conferencier, enserr6
par les mille mailles de 1'apre lutte quotidienne
qui empoigne I'homme de lettres, j'ai df attendre
quinze ans avant de raaliser mon rave longtemps
caress.
Comme ces temps sont lointains et cependant
comme on se souvient toujours avec attendrisse-

(1) Voir les notes I la flu du volume.








SALUT, HAITI !


ment des premiers volumes publids et de l'6mo-
tion que l'on 6prouve, en livrant ce que l'on a de
meilleur en soi, plus que son esprit : son cceur, &
cctte grande indiff6rente qui s'appelle l'opinion
publique. Naanmoins, vous qui deviez devenir
mon vieux camarade, Jules Auguste, je suis cer-
tain que vous vous rappelez ces premiers moments
de notre jeunesse avec le mEme plaisir que moi.


Est-ce trop dire que d'affirmer que lorsqu'une
idee g6ndreuse est entr e dans le coeur d'un Fran-
cais, elle n'en sort plus et qu'il faut bien qu'il la
rdalise, cofte que cofite?
Depuis ce temps, la suite des longues cause-
ries, Jules, ol vous saviez faire passer I'amour de
votre pays dans l'ame de votre interlocuteur, de
loin, de bien loin, trop modestement sans doute,
je n'ai cess6, moi aussi, d'aimer Haiti, la Repu-
blique sceur, et de la faire connaitre A mes com-
patriotes, soit par la plume, soit par la parole et
pcut-etre qu'en fouillant bien au fond des souve-
nirs de la colonic hailienne d'alors, plus d'un
Haitien, revenue depuis au pays, pourrait se rap-
peler avec quelle indignation je denoncais en
France, a 1'opinion publique, les mensonges, les
infamies et les turpitudes de Saint John Spencer,
un Anglais double d'un lache, ce qui, A la r6flexion,








LA RIPUBLIQUE D'HAITI 29

n'est peut-etre pas pour nous surprendre outre
measure.
Mais quelle que soit la bonne volont6 d'un
homme de coeur, on ne defend bien que ce que l'on
connait bien; voilh pourquoi je suis enfin venu en
Haiti passer un hiver.


Dirai-je ici 1'6motion qui s'est emparde de moi,
lorsqu'en quittant le dernier bateau frangais, je
mis le pied sur la terre haitienne.
Tous ceux qui ont quitt6 leur patrie bien-aim6e
pour aller vers les contr6es lointaines, ont dprouv6
cette emotion et savent avec quelle impatience on
attend le terme du voyage.
Mais lorsque l'on sent que l'on va vers un pays
oh ne vous attendent que des amis, ofi toutes les
mains sont tendues fraternellement vers vous, oif
de nouveaux liens vont enchainer votre ccmur,
alors on a la sensation de retrouver une second
patrie!
Ainsi I'on a cette sensation et h I'instant mime
oi I'on d6barque, 1'intense vision de la patrie
absente et de la nouvelle patrie se fond dans une
seule et meme image; voilh pourquoi je te sale
avec joie, Haiti!
Et toi, Cap-Haitien, je salue ta rade lumineuse,
ofi le bleu de la mer immense se confond avec le








30 SALUT, HAITI!

bleu du ciel, je salue ta ceinture verdoyante de
montagnes qui va s'estompant harmonieusement
dans la poussiere d'or des soleils couchants,je sale
ta v6getation tropical don't nos series chaudes
d'Europe ne sont qu'un pale reflet et tes fruits
savoureux, qui ont derobd aux rayons dis abeilles
leur enivrante douceur.
Mais je salue surtout tes enfants qui tons seront
mes amis, mes parents de demain et qui n'ont vu
en moi qu'un frere de plus du vieux monde.
N'cst-ce pas ainsi que doivent marcher d6sor-
mais les hommes de bonne volont6 sur la route
lumineuse et indffinie du progr6s, de la civilisation
et de la paix?
Salut, Haiti!








LA REPUBLIQUE D'HAITI 31

LA FLORE


LES FRUITS ET LES LEGUMES


A Monsieur Bouquet de la Grye.
Le cap Haitien, le l" f6vrier 1894.

I
Mon cher Pr6sident,
Je suis ici depuis deux mois, rdsolu, comme je
vous l'ai dit avant mon depart, a passer l'hiver en
Haiti pour en eludier aussi exactement que pos-
sible les resources, les richesses naturelles et
l'avenir dconomique; mais avant mon retour qui
n'aura lieu qu'en mai prochain et la publication
de mon volume qui ne pourra se faire qu'a la fin
de l'annee, je tiens a vous envoyer de suite quel-
ques notes qui seront, je crois, de nature a int6-
resser nos lecteurs, parce qu'elles mettent en
lumicre des resources immense que les Anglais
sont en train de mettre merveilleusement en valeur
dans leurs Antilles, comme j'aurai l'occasion de
l'indiquer tout a l'heure.
Tout d'abord, en parlant des fruits, je vais
m'occuper de ceux qui sont products par des
arbres.








Y3z LA FLORE

Les oranges, qui sont souvent enormes, d'un
jaune verdatre, sont extremement sucr6es et,
cueillies mfres, sont naturellement infiniment
plus savoureuses que celles que l'on cueille vertes
pour les expedier en Europe d'Algerie et d'Es-
pagne.
Les vari6t6s sont nombreuses, je citerai l'orange
du bois qui, avec une grosse 6corce et un arrinre-
goft amer, resemble assez h la mandarine. Enfin
il y a aussi beaucoup d'oranges ameres que l'on
ne mange pas at que l'on emploie ici pour les
divers besoins de la cuisine et du manage, pour
faire reluire les parquets, nettoyer, comme succd-
dan6 du savon, etc.
Parmi les citrons, il y a une vari6t6 de citron
doux, trbs gros, A la peau 6paisse, que l'on mange
et qui est inconnu en Europe.
Les mangues sont produites par un arbre
6norme, au feuillage d'un vert fonc6 superbe;
c'est l'arbre national en Haiti et chaque pied, gros
comme nos plus grands chataigniers, produit
plusieurs milliers de fruits.
Les vari6t6s en sont innombrables; gros comme.
un ceuf de dinde au moins, 16gerement aplati, vert
dessus, jaune dedans, le fruit, qui renferme un
gros noyau central, est trbs savoureux; les Euro-
p6ens ont parfois du mal a s'y faire, a cause d'une
assez forte odeur de t6r6benthine, variant d'ailleurs








LA REPUBLIQUE D'HAITI 33

suivant les especes et les terrains, cependant en
g6neral on s'y accoutume promptement et l'on ne
tarde pas a partager le gofit des Hailiens qui
adorent ce fruit; on peut en tirer un excellent
tafia et de la tre6benthine.
Le mapou est curieux par les dimensions colos-
sales de son tronc rugueux qui resemble au dos
de quelque phenomenal pachyderme; sur les
branches sup6rieures, relativemen) plus maigres,
pendent au bout d'une longue queue, les fruits,
comme autant de rats, se balangant dans le vide.
Ce fruit, long et gros comme une forte gousse de
mais, est dur et recouvert d'une peau -douce qui
imite le velours A l'oeil et au toucher jusqu'h I'illu-
sion complete; I'interieur est rempli d'une farine
coagul6e leg1rement amere : d'od son nom de
fruit velours ou A farine.
Les grenades, excellentes sans doute, n'offrent
rien de particulier.
La pomme d'acajou on pomme-cajou, est un
fruit produit par un arbre a feuilles rondes qui
n'a aucun rapport avec l'acajou don't on fait les
meubles, tres common aussi ici et don't les fenilles
sont au contraire tres dentelees. Detail particulier :
non seulement on mange la pomme d'acajou, mais
on en fait de l'encre de Chine.
Les limons, ces oranges, plutOt ces citrons,








LA FLORE


gros comme des melons, sont superbes, mais peu
nombreux dans 1'ile. On en tire la bergamotte.
Les schadecs, varidtd d'oranges, un peu moins
gros et allonges comme une 6norme poire, sont
moins rares et font d'excellentes confitures.
Les cayemites, 1'un des nombreux fruits a la
crbme, ou remplis de crime que l'on rencontre en
Haiti, viennent sur un grand arbre, le cayemitier,
du plus pittoresque effet; il y en a de grosses
vertes et de petites violettes qui sont excellentes;
ses feuilles, d'un vert fonc6 et vernies dessus, sont
d'un jaune mordor6 absolu a 1'envers, de sorte
que, lorsque le vent souffle dans ces grands arbres
pendant l'incendie des soleils couchants, on croi-
rait qu'ils sont ravages par le feu et la sanglante
vision en est inoubliable.
Le corossol est un gros fruit vert en forme de
corne, covert de piquants; il renferme encore
avec ses graines une espce de creme froide
exquise un corossol remplit un saladier; -
avec un pen de sucre et de rhum, on obtient un
mets qui tient de la creme et du sorbet et qui
possede naturellement une saveur sui generis
extremement agrdable; du reste, en general, cette
grosseur extraordinaire des fruits est l'une des
propriiets les plus communes A ceux qui poussent
sous les tropiques.
La pomme cannelle, qui resemble assez A une








LA REPUBLIQUE D'HAITI


pomme de pin verditre, n'offre qu'un bloc de
creme fondant dans la bouche.
Nous en dirons autant du cachiman qui est
encore un fruit de creme, et toutes ces crimes
aux saveurs les plus personnelles, si je puis
m'exprimer ainsi, sont l'une des joies et l'une des
surprises de l'Europden qui d6barque pour la pre-
miere fois en Haiti.
Le tamarin repr6sente de grosses gousses de
haricots avec lesquels on fait de trcs bonnes con-
fitures; on mange peu le fruit cru. Le tamarinier
est un grand arbre au feuillage d6coup6 et fin du
plus joli effet, ressemblant un peu, si l'on veut,
au flamboyant ou au bayaronne.
La sapotic on sapotille est, suivant beaucoup
d'Haitiens, l'un de lours meilleurs fruits; comme le
tamarin, elle commence a 6tre mire en mars; le
printemps d'ici est par consequent 1'dpoque de la
premiere rdcolte, car sous le soleil des Antilles la
nature n'est jamais en repos et les cultures, aussi
bien que les productions intertropicales, ne sont
jamais absolument endormies, comme pendant les
hivers europdens; il y a la grande production du
printemps ou de l'Wt6, suivant les especes, et puis
ca recommence, voila tout.
Le mombin est un gros arbre qui produit de
petits fruits gros comme une olive et couleur de
la mirabelle; on peut 6galement faire avec ce fruit








LA FLORE


du tres bon tafia, mais l'usage ne s'en est point
encore rdpandu dans un pays, ofi la canne & sucre
donne un si bon rendement.
L'avocat ou beurre vdg6tal est un gros fruit vert
tendre qui imite en effet si parfaitement le beurre,
qu'on le sert come tel dans les hotels de Port-
au-Prince, quand le beurre veritable fait defaut;
come l'arbre A farine on mapou don't j'ai parlM
plus haut, comme 1'arbre A pain, ou l'arbre a ceuf,
comme les nombreux fruits A crime, l'avocat ou
beurre v6getal constitne une des mille merveilles
de la nature dans ce pays enchanleur d'Haiti.
La goyave, qui vient sur un assez grand arbuste,
est peu mangee crue, quoique fort agr6able, mais
on en fait des geldes, des pates et des confitures
qui sont tout a fait exquises; les paysans les
laissent manger par leurs porcs.
L'arbre A pain fournit des fruits 6normes que
l'on n'a qu'a ouvrir pour en retire un grand plat
de marrons de chaque, absolument semblables A
nos marrons de Lyon et que l'on peut preparer A
peu pres de la mOme maniere.
L'arbre a pain, avec ses grandes feuilles large-
ment ddcoupdes, resemble beaucoup a I'arbre
veritable et un peu ah 'arbre trompette.
La cirouelle est un petit fruit qui resemble
beaucoup h nos mirabelles.
Le jaune d'ceuf resemble a la nefle; il a la








LA REPUBLIQUE D'HAITI 37

forme d'un ceuf et, chose plus extraordinaire
encore, il en a tout A fait I'aspect a l'intdrieur.
L'abricot, qui n'a aucun rapport avec l'abricot
d'Europe, car, une fois pour toutes, je tiens h fire
remarquer que, quels que soient les noms donn6s
ici aux arbres, aux fruits ou aux planes, ils n'ont
aucun rapport avec ceux d'Europe; pas une plante,
pas une seule, qui resemble a cells d'Europe;
la flore des Antilles est absolument diffdrente de
la n6tre; l'abricot, dis-je, est un gros fruit qui
resemble beaiicoup h notre coming.
Les amandes sont un tris petit fruit dans une
envelope tres epaisse, mais l'arbre, l'amandier,
a des feuilles oblongues d'un vert superb qui
deviennent d'un rouge provocateur au moment de
bomber; tres repandu, c'est l'un des arbres les
plus d6coratifs qui puissent se rencontrer en
Haiti.
Parmi les innombrables varidtds de palmiers,
le cocotier fournit un fruit, le coco, qui se mange
et se boit sous une foule de former; lorsque le
fruit est encore vert, come le cerneau de la noix
en France, on en retire deux grands verres d'une
eau glacee ou acidul6e que l'on adore dans le
pays, puis avec une cuillere on mange toute la
cr6me qui se trouve au fond.
On en tire 6galement une huile fortifiante
comme l'huile de foie de more, puis enfin hl'd~at








LA FLORE


de maturity complete le fameux coprah qui fait la
fortune d'une parties des Archipels ocdaniens;
malheureusement on ne cultive pas en Haiti les
cocotiers sur une assez vaste 6chelle pour en reti-
rer tout le produit que l'on devrait.
Le kenep est un petit fruit vert renfermant un
gros noyau entour6 de pulpe, couleur de chair.
Les pommes d'Amour se font remarquer par
leur beauty; on dirait de petits fruits en cire ou
en albatre, et les pommes roses ont une saveur
qui rappelle fort agr6ablement l'odeur de la rose.
Le sablier est un' grand arbre qui produit un
fruit rond et vert qui n'est pas bon A manger,
mais avec lequel on peut faire une encre excel-
lente.
Le raisin de mer forme de grandes grappes de
petits fruits acidules, assez agreables quand ils
sont bien mars. Le feuillage du raisin de mer, de
1'amandier, de la pomme d'acajou et du figuier-
maudit, qui d'ailleurs ne produit pas de fruits,
est a peu pres similaire.
La Marie-goyave est un fruit qui se mange pen
et sert a fair des gargarismes; seulement il est
curicux, en forme de petite calebasse, il semble
envelopp6 dans un filet de verdure natureliement,
et fort bien tissd.
La Marie-goyave doit etre range dans la cat6-
gorie des lines qui est innombrable en Haiti et








LA RBPUBLIQUE D'HAITI 39

rend souvent les forces impne6trables, si I'on
n'avance pas, arm6 de la traditionnelle manchette.
Une fois pour toutes, il est bien entendu que je
ne donne dans cette note que les noms du pays;
je laisse aux botanists le soin de mettre en regard
les noms latins de chaque arbre ou de chaque
fruit, si le coeur leur en dit. Je fais de 1'6conomie
politique pratique et n'ai point la pr6tention de
fire de la science pure. Du reste, le monument
qui s'appelle la Flore des Antilles est li et chacun
peut le consulter A sa guise.
Les papayes sont des fruitsjaunes, gros comme
le poing, qui viennent en couronne autour de la
tate des branches du papayer; 1'arbre est tres joli,
mais le fruit est peu recherche.
Le ricin atteint ici les dimensions d'un grand
arbuste et pourrait etre une source de fortune
pour le pays, car l'exportation des graines en est
fort simple; mais on ne le cultive guere que pour
faire de I'huile a brfler que l'on consomme dans
le pays.
Le caoutchouc atteint 6galement des propor-
tions inconnues dans nos series d'Europe, il
devient immense et cependant on ne le cultive pas
comme on le devrait et j'en dirai autant du coton
qui pourrait devenir d'un grand rapport, au moins
pour la consommation locale, lorsque l'industrie
suivra les chemins de fer.








40 LA FLORE

Le calebassier fournit d'6normes calebasses
dans lesquelles les femmes de l'intdrieur de la
plaine, comme l'on dit en Haiti, transportent de
I'huile de ricin on autres huiles.
Elles portent ces calebasses fort 616gamment
sur leur tOte, en dquilibre parfait, et chacune
d'elles content plusieurs litres, ce qui donne une
id6e de ce fruit enorme qui pend au bout des
longues branches greles, mais toutes couvertes de
feuilles, du calebassier.
Avec la pistache, qui est simplement de \'ara
chide, et un pen de sirop de canne on fait de
tablettes qui ressemblent un peu au nougat et don't
les gamins du people sont tres friends.
Le poivre, la cannelle, la muscade, la girofle, le
gingembre avec lequel on fait une biere fort
agr6able et tres tonique don't les AmBricains raf-
folent, ne sont pas cultiv6s en Haiti, quoiqu'ils
puissent y venir admirablement. Cependantje dois
dire que l'on cultive un peu le gingembre ainsi
que d'excellents piments doux et- forts, verts et
ronds.
J'en dirai autant de I'olivier, et cette simple
nomenclature sert a d6montrer une fois de plus
combien il y a de sources de richesses encore
inexploitees et m6me inconnues presque, on pour-
rait dire, dans cette merveilleuse R6publique
haitienne.








LA REPUBLIQUE D'HAITI 41

Le lecteur aura sans doute remarqu6 que j'ai
pass sous silence le cafd, le cacao et la canne A
sucre; avec le cacao on fait du chocolate de pays et
de la graisse qui repr6sentent la grande exporta-
lion; avec la canne a sucre on faith le sirop, le
rhum et le tafia, et les gens du people mangent et
sucent toute la journee la canne crue en merchant
et en travaillant, mais la plus important de toutes
ces cultures, celle qui donne lieu au plus grand
commerce d'exportation avec la France, c'est celle
du cafe.
C'est pourquoi je ne parole pas ici de ces grandes
sources de production, de ces importantes cultures
haitiennes sur lesquelles j'aurai l'occasion de
revenir dans des chapitres sp6ciaux.

II
Les fruits products par les plants diverse sont
naturellement infiniment moins nombreux que
ceux products par les arbres et don't je viens de
donner une bien incomplete nomenclature.
Les ananas, enormes et parfumis, sont reprd-
sentes ici par de nombreuses varieties; en dehors
des comestibles, il y a le pingouin qui faith des
haies impdn6trables et meme de nombreux ananas
parasites sur les arbres.
Citons parmi les fruits des plants grimpantes :
la grenadine, gros fruit vert don't on mange l'in-








LA FLORE


t6rieur rempli d'une eau parfumde, avec les graines
et un peu de rhum, si l'on veut, pour former une
espkce de punch aromatis6, exquis.
Les pommes de liane, renfermant 6galement
une eau parfunr e, sont une petite vari6dt de gre-
nadine.
Enfin la cacorne, don't I'6corce du fruit est trbs
dure, resemble A l'intdrieur a la pomme de liane.
Les figues bananes, c'est-h-dire les bananes
douces et sucrdes, ou plut6t les bananes fruits,
sont 6normes en Haiti, excellentes et d'une pro-
duction considerable, car labanane, sous toutes ses
formes, est avant tout la grande nourriture natio-
nale des noirs dans toute I'lle.
Quand on dit : li pu manger banane, cela veut
dire quel'on est mort et c'est le plus grand des
malheurs, puisque l'on est priv6 de ce fruit d6li-
cieux et substantial entire tous.
Les melons, melons d'eau et pasthques, de
forme allongde, sont trbs bons et atteignent sou-
vent des proportions colossales.
Parmi les 16gumes, je citerai les champignons
sdchds, les gnongnons, de nombreuses varietds.
Les concombres, don't la plante est grimpante et
qui viennent souvent fort gros; on les mange beau-
coup ici comme 16gumes et I'on en fait divers plats.
Les pois Congo sont exquis, plus gros que nos
lentilles don't ils ont la forme; c'est un des meil-







LA kRPUBLIQUE D'HAITT 43

leurs legumes que l'on puisse manger en Haiti et,
chose curieuse, ils sont products par un arbre, ce
qui permet d'abondantes recoltes.
Les pois chicane sont r6coltes sur une plante
grimpante.
On remarque de nombreuses varidtds d'auber-
gines, mais les tomatoes sont en g4ndral plus
petites qu'en Europe.
Avec le gombaut, tres doux, gluant meme, on
fait des soupes et des plats de legumes qui passent
pour tries sains et tres bons pour l'estomac.
Le mats sert a faire de la farine qui entire dans
l'alimentation national pour une bonne part; on
fait aussi avec lui du tafia et l'on s'en sert encore
pour nourrir les chevaux.
Le riz, formant une des grandes cultures du
pays, je me reserve d'en parler dans un autre
chapitre, et surtout de celui que l'on appelle riz
de pays, qui est ros6 et tout a fait excellent.
Les pommes de terre sont peu ou point culti-
vdes ici, A ce point qu'on les export d'Europe en
assez grande quantity et que, par consequent, on
les vend fort cher.
C'est le ph6nomene que j'ai souvent conslat6
autrefois en Alg6rie et c'est d'autant plus, extraor-
dinaire que les pommes de terre sont excellentes
en Haiti, lorsque l'on veut se donner la peine de
les cultiver, comme aux environs de Port-au-








LA FLORE


Prince, par example, qui est, comme l'on sait, le
premier march de fruits et de 16gumes de toutes
les Antilles.
Mais si la pomme de terre manque encore pour
le moment ce qui ne saurait durer par
contre et fort heureusement les succedands ne font
point defaut dans la Rlpublique.
Je citerai parmi les principaux le manioc, avec
lequel on fait les grandes galette de cassave, si
prisdes des habitants et excellentes, quand elles
sont mangoes grilles avec un pen de beurre. On
fait 6galement avec le manioc l'eau don't les
femmes font une grande consommation pour
s'adoucir la peau, comme il convient dans un pays
chaud.
Puis viennent les palates, les ignames, les
tayauts, que l'on appelle malanga h Port-au-
Prince et qui sont des especes de patates non
sucr6es, de couleur grise.
Enfin l'arrowroot avec lequel on fait de lafarine
et du tapioca.
Tons ces tubercules se mangent sous toutes les
formes dans la cuisine, come nos pommes de
terre.
Chose que bien des Parisiens ignorent, c'est
qu'ils voient souvent dans nos series de grandes
feuilles vertes superbes, au port majestueux, que
l'on cultive avec amour : ce sont des tayauts ou







LA RPIPUBLTQUE D'HAITI 45

malangas don't ici on retrouve partout des champs
qui poussent un peu A la grace de Dieu.
Sous le nom de hanas l'arrowroot est 6gale-
ment fort connu dans les parterres de France.
La banane, verte et mOre, mais la banane-
legume cette fois, que l'on mangue cuite, est
comme la banane-fruit et plus encore, une des
grades bases de l'alimentation national. La
farine de banane est tres nourrissante et tres
saine.
L'arbre veritable, qui resemble A s'y mepren-
pre, comme je l'ai deja fait remarquer, a l'arbre A
pain, donne une espcce de fruit-16gume assez
semblable a la patate.
Le giromon resemble a nos gros potirons
d'Europe.
Le chou-palmiste est un des mets les plus
rares et les plus recherch6s que l'on puisse ima-
giner; c'est presque comme le plat de langues de
paons des empereurs remains.
C'est le c(eur meme du palmier, il faut done tuer
un arbre pour avoir un chou-palmiste. Ce long
rouleau blanc, coupe en deux, a la finesse et la
blancheur de l'ivoire.
Cru, en salade, ou cuit, a diverse sauces, le
chou-palmiste constitute en effet un plat v6ritable-
ment exquis, mais que l'on mange toujours avec
des remords, en songeant au malheureux palmier








46 LA FLORE

qu'il a fall andantir pour se procurer le court
plaisir de savourer un bon plat.
Les noix fraiches de pommes d'acajou ou de
pommes-cajou forment un 16gume tres oldagi-
neux; c'est la noix avant la formation du fruit, ce
sont done de v6ritables cerneaux de pomme-cajou
forms, chose curieuse, par la queue meme du
fruit en forme de croissant ou plut6t de virgule.

III

Me voici arrive, mon cher president, au bout de
la rapide et forc6ment tr6s 6courtee nomencla-
ture des principaux fruits et 16gumes que l'on
rencontre dans la R6publique d'Haiti. Je ne serais
arrive qu'a la moitid de ma tache si je n'en tirais
point la conclusion que comportent de pareilles
richesses ou, plutot, leur mise en valeur rai-
sonnee. L'exemple des colonies anglaises, des
Bahamas qui sont a deux pas d'ici, vont nous ser-
vir de point de comparison et donner, je l'espbre,
a ces notes trop courts, toute l'importance
qu'elles pourraient acqudrir avec un peu plus de
developpement.
Mais avant d'y arriver, veuillez me permettre
de m'arr6ter encore quelques instants A des consi-
d6rations secondaires, A des questions de detail
qui me paraissent m6riter 6galement I'attention







LA BRPUBLIQUE D'HATTI


de tous ceux qui s'interessent sincerement A P'ave-
nir de la Republique haitienne.
Autrefois, du temps des colons francais, on fai-
sait beaucoup d'indigo, on en faisait encore plus
tard, mais aujourd'hui, devant les incessantes
decouvertes de la chimie, l'indrgo a df c6der la
place aux sous-produits de la houille, comme je
'ai indiqu6, depuis tan tOt dix ans, dans la Concur-
rence dtrangere. Aussi on ne fait plus du tout
d'indigo en Haiti a l'heure prdsente.
On fait fort peu d'arachides malheureusement,
malgr6 les tentatives faites & plusieurs reprises,
qui ont donn6 de bons r6sultats, mais qui n'ont
Wdt ni.suivies, ni poursuivies.
J'ai souvent expliqu6, en m'occupant des choses
d'Afrique, comment deux livres de graines d'ara-
chide a 10 centimes fournissaient une livre d'huile,
soit 20 centimes, pour obtenir une huile de con-
sommation comestible et pouvant servir en meme
temps a toutes les industries, de premiere quality.
Il y aurait done pour Haiti une source de grands
products dans la culture des arachides et c'est ce
que l'on n'a pas compris assez ici, jusqu'a ce jour
du moins.
Je dois dire 6galement en passant un mot des
gros bois et des diff6rentes productions de la flore
qui sont appel6s a apporter leur important contin-
gent a la fortune national, quand Haiti possedera








LA FLORE


des chemins de fer a l'int6rieur et des lignes de
navigation a march rapide, la reliant a l'Europe
et aux deux Amdriques.
Jusqu'I present le campdche, don't les forces
recouvrent une parties du territoire de la R6pu-
blique, est le seul bois qui done lieu v6ritable-
ment a un grand commerce entire l'intdrieur et
les ports, ofi on l'apporte a dos de cheval, de mule
et meme d'ane.
Malheureusement pour I'appAt d'un gain facile
et souvent Mlev6, car le campeche se vend a la
livre et vaut de 3 & 8 centimes ou cents plut6t de la
gourde d'ici, ce qui repr6sente de 15 & 40 centimes
de notre franc la livre, les habitants de l'interieur
out ainsi d6truit des forts entieres, sans souci de
leur domaine.
Avec ses faux airs d'dpine gdante, son tronc
tourment6 comme une coulde de lave ou comme
le fit d'un pilier de cath6drale, le campeche, cou-
vert de fleurs tirant sur le rouge en boutons et
nettement jaune au complete 6panouissement, offre
en janvier, sous ce ciel 6ternellement doux des
tropiques, le plus joli et le plus odorant des
spectacles.
Car ici, en plein hiver, les froids se traduisent
par 25 degrds de chaleur, au thermometre centi-
grade, souvent 30 et rarement 20 au lever du
soleil & 6 heures du matin.







LA RtPUBL1QUE D'HAITI 49

On peut dire que rien n'est enchanteur comme
cette temperature idWale d'un hiver pass dans les
regions intertropicales.
Mais je m'1loigne de mon sujet; j'y reviens.
Inutile d'ajouter que, 1'on pourrait, comme tou-
-jours, avec des moyens de transport par chemin
de fer dans l'int6rieur, cultiver tout a la fois avec
plus de pr6voyance et vendre dix fois autant de
bois de campeche qu'on ne l'a fait jusqu'A ce jour.
De plus, on sait que ce bois est une des rares
matieres tinctoriales naturelles qui n'ait point
encore Wte d6trOn6e compl6tement par les sous-
produits de la houille.
L'acajou fournit ici des billes et des troncs
6normes, avec des nuances, des mouchetures
superbes, comme dans notre Guyane frangaise;
on fait beaucoup de meubles en acajou massif, le
placage est inconnu ici et li encore on est loin d'ex-
porter tout ce que l'on pourrait. Le faubourg
Saint-Antoine se procurerait facilement en Haiti
des blocs d'acajou introuvables dans la plupart des
autres pays de production.
Le chdne du pays, qui n'a aucun rapport avec
le nbtre, fournit aussi un excellent bois.
Partout les lauriers-roses poussent A l'6tat
sauvage dans les forts.
Puis viennent les plants textiles, si nom-
breuses ici et je dirai meme a peine connues au








50 LA FLORE

point de vue de leurs pricieuses qualit6s et encore
moins exploitees ; il me suffira de citer toutes les
varidt6s d'aloes, le pite, aux dimensions colossales
et qui a l'air d'un yucca g6ant, toutes les varidtes
d'ananas et de palmiers, les lataniers qui servent
a faire des balais, des macoutes, etc.; avec la plu-
part de ces fibres on peut faire des cordages tres
resistants et imputrescibles, surtout avec celles
du pite; de plus, la plupart de ces essences pous-
sent a 1'6tat sauvage en pleine fort et n'auraient
besoin que d'etre recueillies, sans aucun frais de
main-d'ceuvre.
Enfin dernieres considerations : elles pourraient
6tre vendues fort cher, comme plants d'ornement
dans les series chaudes d'Europe ou d'Amr rique,
t6moins les pites giants que je citais plus haut.
Cette derniere consideration m'amene a parler
tout naturellement des orchiddes, des parasites,
des cactus, des plants grasses, des feuilles ddco-
ratives, des capillaires -gantes, aux tiges polies
comme de l'ivoire noir, etc., etc., qui foisonnent
en Haiti dans toutes les forces, sur tous les troncs.
d'arbres, sur tous les murs, partout en un mot
oii ils peuvent s'accrocher et qui ont tant de valeur
en Europe.
Dans le cimetiere du cap haitien il y a un cactus
chandelier don't le trone est gros comme mon
corps, ii y a dans les hales des cactus cierges qui








LA REPUBLIQUE D'HAITI


ont plus de six metres de hauteur, pour ne pas
dire dix metres. Les vari6tes d'orchidees dans les
mornes sont innombrables et admirables.
Le vetyver pourrait donner lieu a un important
commerce de sparterie.
Il y a encore les graines decoralives : grains
de r6glisse, oeils de bourrique, etc., que l'on
pourrait employer utilement dans les toilettes de
femmes, aussi bien que le coroso, comme je l'ai
6galement indiqu6 dans la Concurrence dtran-
gire. Sans etre d'un grand produit, les enfants
pourraient facilement se livrer a la rdcolte de ces
graines dans I'int6rieur de 'ile, ohi les forts sont
si nombreuses et encore si peu exploitees, surtout
du c6td de la frontiere de la Dominicanie.
On sait qu'avec les petites graines rouges de la
r6glisse, marques d'une tache noire, on fait en
France des chapelets bon ma'che.

IV
Comme je l'ai deja dit, il ne suffit pas de jeter
un coup 'd'ceil sur la flore incomparable des
Antilles et d'Haiti en particulier ; si 1'6conomiste
ne trouve pas a formuler une conclusion pratique,
son admiration sera restbe sterile et tel ne doit
pas 6tre notre cas.
De meme que la Touraine m6rite et conserve
depuis longtemps le nom de jardin de la France,








LA FLORE


de mi(me les Antilles ct surtout la grande et fertile
ile d'Haiti doivent meriter de plus en plus le nom
de jardin des Etats-Unis.
Encore une fois, les transports rapids par
bateaux et par chemins de fer doivent fire de
cette constatation la v6rit6 6clatante de domain, et
cela d'autant plus facilement que les Anglais,
avec leur sens pratique, ont d6ji su en faire une
verit6 partielle aux miles Lucayes ou de Bahama,
don't le vaste archipel, comme une poussiere
d'iles, ne possede pas plus de 40.000 habitants,
cependaut.
Je sais bien que ces miles ne sont s6pardes de la
Floride que par le d6troit de la Floride ou de
Bahama, et que par consequent elles se trouvent,
a ce point de vue, dans une situation bien sup6-
rieure A Haiti, mais d'un autre cot6 elles ne sont
pour la plupart que des'ilots rocheux, rocailleux
et pen productifs, come les miles Turqnes, et par
consequent dans un degree d'inf6riorit au point
de vue de l'etcndue ct de la fertility, par rapport A
Haiti quo l'on pourrait estimer de 1 a 100 degr6s,
pour ne pas dire de 1 h 1.000.
Et cependant, depuis quelques ann6es, avec la
tenacity et 1'esprit de suite qui les distinguent, les
Anglais ont bien v6ritablement fait de ces s es qui
paraissaient si d6sh6ritees, le jardin d'une parties
des Etats-Unis.








LA RIEPUBLIQUE D'HAITI


Ils se sont mis a exploiter une certain plante
trainante qui s'est trouvde ktre un excellent tex-
tile, a exp6dier surtoutles fruits et les orchidees
sur une grande 6chelle, et ce n'est pas exagder de
dire que ces lies Bahamas se sont ainsi trouvees
tranform6es et enrichies, presque d-u jour au len-
demain.
On transport les fruits, les ananas, sur des
petits vapeurs a march tres rapide, et ce qui
demand moins de precautions et de c6dlrit6 est
transport presque sans frais par les barges des
miles.
C'est ainsi que les lies Abaco, Bahama, Andras
New-Providence sont revenues tres prosperes en
peu de temps.
C'est iinsi que Nassau, la capital de cette der-
niere lie et de tout le group des Lucayes, est une
pelite ville de 4,000 habitants, pleine de vie et
d'activitW, et que le petit pilot et le port qui s'y
trouve, port Howe, ont acquis tout a coup une
importance inesp6r6e, en se livrant au: grand
commerce des fruits, des primeurs et des orchi-
ddes.
II y a la un phdnombne 6conomique d'autant
plus considerable, que les Anglais sont arrives a
ces r6sultats merveilleux en peu d'anndes et dans
des conditions relativement tres ddfavorables.
Haiti est cent fois plus riche; dans cet ordre








54 LA FLORE

d'id6es, Haiti doit triompher, et certes les Francais
seront heureux d'assister an d6veloppement de la
jeune rdpublique-soeur, enfin dotee de chemins de
fer et de l'outillage 6conomique moderne.
Votre bien d6vou6.

P. V.







LA REPUBLIQUE D'HAITI 55.

LA FAUNE

LES OISEAUX
Si l'on en except les oiseaux, la faune est
certainement moins riche que la flore sous les
tropiques, et Haiti ne fait pas exception A la rbgle.
Beaucoup de betes h plumes et d'insectes, mais
fort peu de betes a poils et de quadrupbdes, et
pas du tout en Haiti, tandis qu'il y a encore quel-
ques agoutis a Saint-Thomas, en dehors, bien
entendu, de ceux qui ont Wt6 imports d'Europe
depuis la d6couverte des deux Ameriques, come
les chevaux, les b'eufs, les anes, les mulets qui
sont tris nombreux, les moutons, les petits mar-
cassins noirs qui pullulent dans toutes les habi-
tations, ainsi que les chevres.
On a aussi import tous les oiseaux de basse-
cour qui viennent tres bien: poules, coqs, super-
bes canards de Barbarie, pintades, paons, etc., et
chose singulibre, le lapin, cet animal si resistant,
le flNau de 1'Australie, n'a pas Wte acclimate en
Haiti.
II en est ici de meme pour la faune que pour
la flore, comme j'ai deja eu l'occasion de le cons-
tater. On retrouve souvent des noms similaires,
des appellations communes la vieille Europe et
au nouveau monde, mais aucune plante, aucune







LA FAUNE


bete des Antilles ne resemble on n'appartient a
aucune famille, a aucune espece d'Europe, ou du
moins les divergences sont nombreuses et pro-
fondes, ets'il y a, par example, une varidt6 infinie
de 16zards en Haiti, ce ne sont pas les memes
16zards que ceux de France.
Ceci dit, je vais entrer dans le vif de mon sujet,
en examinant rapidement les animaux les plus
intdressant avec lesquelsj'ai eu l'occasion de faire
connaissance depuis mon sejour en Haiti.
A tout seigneur, tout honneur. Je commence
done par les oiseaux qui animent ici, d'une facon
si charmante, et par la beauty de leur plumage et
par leurs chants souvent m6lodieux, les mornes
de la grande ile.
Le rossignol h plumage gris et blanc, qui ne
resemble en rien & celui de France, est gros
comme une petite caille et possede un instrument
merveilleux dans le gosier, bien digne de rappeler
a nos souvenirs emus son frere d'Europe.
Le tacot, un des oiseaux les plus communs et
les plus jolis de ce pays, est presque de la gros-
seur d'une perdrix, mais plus allong6; son plu-
mage est gris fonc6 et marron sous les ailes. It
est bas sur pied et possede une longue queue et un
long bec. Du reste je ferai remarquer en passant,
une fois pour toutes, que tous les oiseaux en Haiti
ont le bec excessivement long, point et effile,








LA REPUBLIQUE D'HAITI 57

probablement pour micux piquer au vol les in-
sectes.
Le perroquet A plumage vert, le venture et le
cou roses, le bec rouge, de la taille des instpara-
bles, est trBs commun dans les hauts mornes du
centre de l'ile, dans le Cibao et ses innombrables
ramifications; dans la parties de l'Est, c'est-a-dire
en Dominicanie, on le mange et c'est en effet un
plat trbs fin.
Le charpentier, plus gros qu'une pie, possede
un plumage vert-jaune, un collier rouge et une
queue blanche et noire; son bec, tres point,
fore n'importe quel bois. II fait volontiers son
nid dans le tronc des hauts palmiers, et, quand
un malheureux palmier renferme plusieurs nids
de charpentiers, ainsi perc6 & jour, il n'est pas
rare de le voir mourir.
La banane mire, ainsi appelee a cause de sa
couleur qui rappelle exactement la figue-banane
si parfumee, est un bel oiseau jaune et noir don't
le plumage a l'air du satin, tellement il est lustre
et soyeux.
Le pipirite, ainsi nomm6 dans le pays par ono-
matopee car il est bien entendu que je laisse de
cMt6 intentionnellement toute la parties purement
scientifique et que je ne veux pas m'embarquer
dans des nomenclatures absolument inutiles dans
un ouvrage purement 6conomique est de la








LA FAUNE


couleur des moineaux de France, mais un peu
plus grand.
L'oiseau mouche ou colibri est ici fort nom-
breux et pr6sente plusieurs vari6t6s; gros comme
la moiti6 du petit doigt, ils aspirent le sue des
fleurs, toujours voletant et I'on dirait des libel-
lules, tellement ils sont petits, freles et mignons,
certain, noirs comme du jais, wanga-ndgresse
- viennent se poser le matin au-dessus de ma
tOte, sur les branches mortes des manguiers
giants au Haut du Cap et me permettent ainsi de
les examiner a loisir ; le dessous des ailes est
rougeltre et chaque patte est arm6e d'une petite
touffe de duvet blanc, grosse comme une perle
fine. Ces oiseaux-joujoux, don't tout le corps tien-
drait dans un dd a coudre, sont vraiment bien
jolis et bien int6ressants ; its ne peuvent pas vivre
en captivity et leur nom meme rappelle les sorti-
leges du Vaudoux.
Les hirondelles bleues, au moins aussi grosses
que les notres, tres foncees,ont des reflects superbes.
Le corbeau est une espkce de gros oiseau noir
A bec de perroquet; on le rencontre par bandes
comme le corbeau d'Europe.
L'ortolan, de petite taille, de couleur gris fer et
marron, est gras et dodu comme son homonyme
de France et possede la chair la plus exquise du
monde.








LA REPUBLIQUE D'HAITI


Il en est de meme du pigeon-ramier qui vit
partout A l'dtat sauvage en Haiti et que l'on mange
beaucoup.
Le malfini, nom pittoresque et suggestif, est
un oiseau de proie aquatique, aux ailes immense
et qui se nourrit de poissons. Son vol lent et
majestueux au-dessus des flots, au fond des babies
si nombreuses de I'ile, est vraiment imposant:
c'est la force unie a la souplesse.
Le hibou resemble assez & ceux de France
mais est peu repandu.
I1 est bien entendu que j'oublie une quantity
d'oiseaux come tout a l'heure je vais oublier une
quantity d'autres betes, ce qui eat de peu d'impor-
tance, car il me semble' qu'il suffit de citer ceux
que je connais pour arriver & dtablir victorieuse-
ment une demonstration & laquelle on ne saurait,
certes, rester indifferent & Bordeaux, moins que
partout ailleurs.
On sait en effet quel grand commerce d'oiseaux
on fait dans nos ports de France et peut-6tre plus
particuliirement h Bordeaux. Des chercheurs
audacieux, des industries 6nergiques, si l'on peut
s'exprimer ainsi, vont les chercher, au milieu de
mille perils, au coeur de l'Afrique, aux Philip-
pines, un peu partout en un mot.
Eh bien, ils pourraient trouver ici des vari6tes
infinies de superbes oiseaux, avec beaucoup moins








LA FAUNE


de peine, puisqu'ils viendraient les chercher dans
un pays hospitalier entire tous, of l'on serait fort
heureux de voir se d6velopper cette nouvelle
branch du commerce de l'exportation, qui pour-
rait parfaitemeht un jour prendre une grande
extension.
Mais, me direz-vous, une parties de ces
oiseaux, habitues A vivre sons le ciel clement des
tropiques, ne pourraient pas etre imports vivants
en France.
Entendons-nous bien, je sais cela et le com-
merce des oiseaux vivants n'est pas le plus impor-
tant, ii s'en faut de beaucoup. Ce que je dis, ce
que je desire, c'est que des Francais viennent ici
chercher des oiseaux en peau, c'est-a-dire conser-
v6s et roul6s simplement comme un cigare, de
maniere A pouvoir servir aux collections, et sur-
tout aux toilettes de femmes, chapeaux, etc. C'est
la of est la grande source de b6nefices et tous
ceux qui se sont occup6s de. cette question le
savent bien, et ils savent bien aussi quels b6n6-
fices important on a pu r6aliser un instant dans
ce commerce special des plumes et des oiseaux en
peau, rien qu'avec un seul article : le loffofore.
Done que des Francais viennent ici chercher
des oiseaux, soit vivants, soit en peau, et sans
effort, sans danger, dans un pays sain, avec l'aide
des habitants qui leur fourniront la main-d'oeuvre








LA RIPUBLIQUE D'HAITT


auxiliaire et les indications necessaires pour par-
courir le coeur de I'ile et les massifs du Cibao, ils
trouveront facilement a gagner beaucoup d'argent,
tout en fournissant a Haiti I'occasion de se crier
un nouveau et trbs important courant d'exporta-
tion dans une branch qui, jusqu'& ce jour, on ne
sait trop pourquoi, comme les orchidees, ainsi
que je l'ai deja dit, a 6t6 absolument d6laissde.
Aujourd'hui que l'ori voyage facilement et relati-
vement vite par les lignes americaines, il est temps
de reparer le temps perdu, il est temps, en un
mot, de se livrer en Haiti au commerce, des
oiseaix, aus.si bien qu'au commerce des fruits et
des orchidees.
Les petits ruisseaux font les grandes rivibres et,
qu'on le sache bien, un people n'a pas le droit de
laisser improductive aucune des sources naturelles
de ses richesses nationals, car ii y va de sa gran-
deur et de sa prosp6rit6 dans le monde!


LES REPTILES
Apres les oiseaux,' parlons de leurs ennemis
naturels, les reptiles; des trois ordres, celui des
sauriens est certainement le mieux represents en
Haiti, mais Je dois m'empresser'de dire qu'il n'y
a pas de serpents dangereux et que le redoutable
trigonoc6phale de la Martinique aussi bien que le








LA FAUNE


serpent-corail et les glands boas de la Guyane
sont absolument inconnus ici.
Le petit 16zard ou andolite est reprdsent6 en
Haiti par des variet6s infinies; A peu pres de la
grosseur de notre lezard gris, il est marron, rou-
geAtre, jaunatre, gris, quelquefois tout noir comme
de 1'ebene et pullule partout dans la plaine, jus-
qu'au haut des arbres et dans les maisons. Tres
doux, tout A fait inoffensif, je m'amusais souvent
A en charmer des bandes entieres an Haut du
Cap, dans le pare de mes beaux parents, en silflant
simplement un air monotone. Ils ont de chaque
c6td de la teie et au-dessous des oreilles une petite
poche qui secrete un liquid jaunatre et avec
laquelle, la nuit, ils font un bruit semblable au
chant du cricri.
Du reste, Iorsque l'on habite la champagne en
Haiti, une fois le soir venu, on se couche au milieu
d'un concert indescriptible de milliers et de mil-
liers de cris A pen pros identiques, qui se confon-
dent et qui sont pouss6s par les 16zards ou ando-
lites, les grillons ou cri-cris, les criquets on
sauterelles, les crapauds et les grenouilles, etc.,
etc. Le bruit assourdissant s'apaise vers le matin
et ces andolites inoffensifs sont moins disagrdables
que les ravens ou gros cancrelats qui rongent par-
faitement vos chaussures, vos -chapeaux et tous
vos v6tements, car l'on trouve ces terrible blattes








LA REPUBLIQUE D'IHAITT 63

dans les maisons les mieux tenues, surlout les
jours de pluie.
Les marbouillas sont de gros 16zards gris-jau-
nAtre d'un pied de long, a la march assez lourde,
tandis que les andolites filent et sauteni meme de
branch en branch avec une agility extraordi-
naire. Ces gros marbouillas sont 4galement tout A
fait inoffensifs.
Les iguanes sont de gros sauriens de I metre a
1 metre 50 de longueur et meme, dit-on, de deux
metres.
11 y en a au fort du Picolet, A la porte du Cap-
Haitien, dans les rochers du more, au board de
la mer, mais its fuyent aussit6t que l'on en ap-
proche; la chair en est bonne A manger, blanche
et d'un goit delicat pour ceux qui n'en sont pas
blases comme I'ami Coudreau. On en vend de
temps en temps sur le march du Cap-Haltien.
Il n'y a gubre que deux sortes de couleuvre;
une grosse noire et jaune, par alternative, annel~e
comme un serpent et qui est parfois grosse comme
le bras et n'a pas loin de deux metres; les noirs
I'appellent couleuvre endormie et cheval; on la
trouve surtout dans les champs de canne a sucre,
comme le fameux trigonoc6phale de la Martinique.
Puis la couleuvre verte, de la couleur des feuilles
des arbres of elle se perd, car toutes ces couleu-
vres montent dans les arbres. Cette couleuvre verte








b4 LA FAUNE

atteint aussi parfois pres de deux metres de lon-
gueur et est toujours a peine grosse comme Ie
petit doigt; on dirait d'une longue liane et l'on
peut mettre la main dessus sans s'en douter. Une
varidt6 de la petite verte se nomme Madeleine et
possede un M sur sa tete plate. Du reste, tous ces
reptiles sont 6galement inoffensifs et personnel ne
veut les tuer dans la plaine, chez les paysans,
moiti6 par peur, moiti6 par respect.


LES INSECTS
Comme dans tous les pays intertropicaux, les
irisectes sont nombreux en Haiti; le soir, des le
printemps qui commence ici en mars, pour ne
pas dire en f6vrier, par les belles nuits lumineuses
ou les etoiles luttent d'6clat avec une lune etince-
lante qui diverse une douce clart6 6lectrique sur
les mornes et vous permet de lire, au milieu du
bruit nourri des andolites don't je parlais plus
haut, ponctu6 par le chant du rossignol haltien,
vous marchez comme dans une atmosphere de feu,
les pieds foulant les 6toiles lumineuses qui grouil-
lent a terre comme elles brillent au firmament.
Spectacle inoubliable, nuits enchanteresses des'
tropiques, of la nature tout entire, exubdrante
de vie, de slve et de jeunesse, vous berce, vous
enivre et vous endort au bruit harmonieux, mo-








LA REPUBLIQUE D'HAITI 65

notone et doux de ses mille concerts et somble
dire ; il faut aimer!
C'est que 1'air est saturd d'insectes lumineux.
de lucioles microscopiques et ardentes ou de gros
hannetons phosphorescents, de coucouilles, come
on les appelle ici.
C'est que la terre, l'herbe, les haies de cactus,
les forces de campeche sont tapissCes de vers
luisants.
Les 16zards, les grillons, le rossignol donnent
le concert, les coucouilles et les vers luisants
fournissent l'illumination et la nature, toujours
belle, toujours jeune, toujours identique h elle-
meme, vous berce avec le murmure lointain des
vagues de la mer qui viennent mourir sur la grave,
lumineuses aussi, sous des millions de microbes
incandescents, et la brise qui souffle tres douce
des mornes vous apportant I'kternelle griserie des
rangers, des citronniers, des chadecs en fleur,
1'ombre geante des palmiers et des manguiers qui
se profile sous la lune dissimule mal les couples
qui passent enlac6s, et le chant des andolites
6touffe h peine le bruit des baisers des noirs
amoureux: c'est l'ternel mystere, c'est la vie!


Comme je le disais tout h l'heure, il n'y a point
de reptiles malfaisants en Haiti et les trois seules







LA FAUNE


b6tes que l'on redoute ici ne donnent pas de mor-
sures mortelles, quand on les soigne a temps. On
en est quite pour un peu de fi6vre et c'est tout.-
C'est d'abord I'araignde-crabe, espkce d'arai-
gnee velue et poilue comme si elle 6tait recouverte
de velours; elle est parfois grosse come le poing
et possede d'dnormes pinces par-devant la bouche,
tout comme un crabe. Lorsqu'on la tue, de noire
elle devient de suite mordor6e et change de cou-
leur : c'est 1'agonie de cette bMte immonde et
repoussante qui se trouve surtout aux pieds des
hauts massifs de bambous et qui se permet par-
fois de venir jusque dans les maisons A la suite
des longues pluies tropicales.
Puis viennent les mille-pattes et les scorpions
don't la morsure se soigne facilement; du reste,
seuls les noirs, qui ont 1'habitude de marcher
pieds nus, sont parfois mordus par ces trois
vilaines b6tes.
Les chauves-souris sont nombreuses, mais
n'offrent rien de particulierement int6ressant.
Par example, les crabes de terre qui font liar-
tout leurs trous, leurs terriers, si 1'on peut s'ex-
primer ainsi, surtout dans les dndroits humides,
sont fort nombreux en Haiti et offrent cette par-
ticularit6 curieuse que se sont bien vWritablement
des crabes de terre vivant en dehors et souvent
loin de l'eau.








LA REBPUBLIQUE D'HAITI


Le crabe de terre zoumba est noir et poilu,
aussi beaucoup de gens pensent que ce nom doit
avoir une origine commune avec les zombis, les
revenants dans les croyances populaires hai-
tiennes.
Les crabes de terre rouges sont les plus fins
comme goit et ceux qui viennent de F'ile de la
Tortue, le fameux repair des boucaniers, sont les
plus renommis.
Les crabes de terre blancs, bleus, gris, etc., se
trouvent sur les routes et au bord des rivieres; ce
sont les plus communs et ils sont seulementman-
ges par le people; il y a aussi des petits crabes
rouges tris apprecids, connus sous le nom de
touloulou.
Les zoumbas et les rouges, plus courts, plus
ramass6s, plus gros que nos crabes de mer, sont
remplis d'une chair blanche exquise, surtout dans
les pinces, dans ce que l'on appelle ici, je ne sais
trop pourquoi, les dents. On les vend par grappes
vivantes, enfilees au bout d'une liane sur les mar-
ch6s, et rien de pittoresque comme de voir ces
amoncellements, ces entassements de crabes velus
et poilus de routes couleurs, depuis le noir jus-
qu'au blanc, en passant par le bleu et le rouge.







LA FAUNE


LES HABITANTS DE LA MER

J'arrive aux animaux qui pourraient Ctre d'un
grand produit pour Haiti, aussi bien que les oi-
seaux, et qui malheureusement ne produisent rien
pour le pays, soit par nonchalance, soit par igno-
rance.
De ce nombre et en premiere ligne est la tortue
de mer ou caret; elle est surtout pech6e a I'ile de
la Tortue qui a pros de neuf lieues de long et des
mornes assez 6lev6s.
Je viens de la visiter en detail et je compete en
parler tout an long dans un autre ouvrage, lorsque
1'occasion s'en presenlera, mais ce n'est pas le
moment de le faire ici. Cette i!e porte prdcisement
le nom d'ile de la Tortue a cause de la quan-
tit6 6norme de carets que l'on peche sur ses
c6tes. Mais, par un ph6nomene aussi deplorable
qu'ktrange, ce ne sont pas les habitants, c'est-h-
dire les Haitiens, qui se livrent a cette peche fort
lucrative, mais bien des strangers.
Le faith est d'autant plus inexplicable que F'ile
n'est s6par6e d'Haiti que par un canal maritime
que I'on franchit en 20 minutes en bateau a vapeur
et en 45 minutes en bateau h voile, et qu'en face
se trouve la ville assez important de Port-de-
Paix qui pourrait Wtre le centre d'embarquement








LA lEPUBLIQUE D'HAITI 69

pour un grand commerce d'exportation des prd-
cieuses 6cailles.
Malheureusement il n'en est pas aihsi et ce sont
les pecheurs des miles anglaises voisines les Vles
Turques et m6me les Bahamas qui viennent
arracher aux Hantiens le pricieux bulin.
Les tortues de mer ou carets present do 150 a
300 livres piece et la livre d'ecaille est vendue sur
place de 8 A 10 piastres en or amdricain, c'cst-h-
dire de 40 A 50 francs en or, toute autre monnaie
6tant refuse par les terrible pecheurs anglais
qui ne mentent pas a la rapacity l6gendaire de
leur race.
L'dcaille blonde atteint surtout des prix extra-
vagants, tout come la baleine blonde de plus en
plus rare.
On vend la chair des carets dans ie pays pour
la manger, cela resemble a la viande de veau, et
tout Ie monde sait- que l'on fait avec des bouillons
ddlicieux.
La peche de cet 6norme reptile amphibie s'opere
tres facilement au moyen de tres gros hamecons
et de filets r6sistants, et, de plus, elle est toujours
tres fructueuse.
Si les prix sont si dlev6s, cela tient surtout & ce
que ces misdrables Anglais des iles Turques ont
su s'accaparer 1 d'un veritable monopole.








LA FAUNE


II est temps que les Haitiens le leur enlbvent et
rentrent dans leur bien legitime.
Ces pecheurs Anglais ont des especes de longues-
vues, de lunettes marines, d'appareils speciaux,
en un mot, avec lesquels ils peuvent voirl'endroit
ofi la hbte git et, de la sorte, ils ne percent pas de
temps et se livrent a coup stir, sans tatonnements,
A cette peche rdmundratrice entire toules.
Encore une fois, il faut que cet 6tat de choses
vraiment par trop scandaleux cesse, et que les
Haitiens de Ille de la Tortue, aussi bien que du
Port-de-Paix, se livrent seuls a une piche qui est
dans leurs eaux, chez eux-memes et est par cons6-
quent leur 16gitime propri6t6.
Qu'ils expulsent simplement les Anglais acca-
pareurs; ils ont le droit international pour eux et
vraiment, en face de tant d'audace ct-de cynisme,
ils seraient bien naffs d'h6siter un seul instant;
en v6rit6, les Anglais n'ont pas tant de scrupules,
surtout quand il s'agit de d6pouiller son prochain
sans vergogne.
Les habitants de la Tortue, les Haltiens n'ont
qu'a faire la peche et le commerce des carets pour
leur compete, il leur sera facile de s'aboucher avec
des maisons de Paris qui leur acheteront toutes
leurs 6cailles un bon prix; de la sorte ils auront
trouv6 une nouvelle source de products important
et ils gagneront tout l'argent qui resterait en








LA RPUBLIQUE D'HA1TI 71

Haiti et que les Anglais leur enlivent si insolem-
ment a l'heure prdsente.
Dans le meme ordre d'idWes, on ne comprend
pas pourquoi les Haitiens ne se livrent pas a la
peche des, requins qui abondent dans toutes les
mers des Antilles et particulierement dans les
babies, les ports memes de la R6publique haitienne,
ofi, litt'ralement, ils grouillent autour des navires
et des barques, a tel enseigne qu'il est impossible
de se baigner et que souvent les imprudents payment
de leur vie le dangereux plaisir de la natation en
mer dans ces pays-ci.
On connalt la voracit6 proverbial du requin;
avec de forts hamegons et n'importe quels appits
grossiers, il est facile de s'en emparer et de le
trainer jusqu'au rivage. Or, on sait que les aile-
rons du terrible squale sont d'un gouit tres fin,
d'une belle chair blanche tris recherche en
Extreme-Orient et particulierement en Chine.
L encore, pour pen qu'on le veuille, on pour-
rait, avec les voies maritimies rapides, emporter
beaucoup de conserves de requin, quand ga ne
serait que sur le march de San-Francisco, out les
Chinois seraient des clients tout trouv6s, tant en
ville que de l'autre c6t6 du Pacifique. (1)

(1) D'aprbs une intdressante dtude parue daus la Revue Scientifique,
les requins fournissent A industries et au commerce un certain nombre
de products apprdeids. Ainsi, le foie de requin continent une huile d'une









72 -


LA FAUNE


Mais voila, on ne sait pas et 1'on ne cherche pas
et c'est ainsi que d'incalculables richesses natu-
relles de tontes sortes, dans les trois regnes, dans
la flore comme dans la faune, aussi bien que dans
le regne mineral, sont perdues en Haiti, sans que
personnel en prenne seulement souci.
II est bien entendu que je n'ai voulu donner ici
qu'une court et incomplete csquisse des'animaux
que l'on pourrait utiliser commercialement en
Haiti ou simplement curieux h un litre quel-
conque; c'est dire qu'intentionnellement j'en ai
laiss6 beaucoup dans J'ombre, ne voulant retenir
que ceux qui rentrent plus sp6cialement dans le

belle couleur, qui ne devient jamais trouble, et qui possede des vertus
mrdicinales comparable t cells de 1'huile de foie de more. La peau,
seche,..prend le polio et la duret6 de la nacre ; elle est marbrde et
possede une resemblance avee le corail fossil. Les bijoutiers s'en
servent pour fabriquer des objets de fantaisie, les relieurs pour.en faire
du chagrin, les menuisiers pour polir le bois. Les ailerons sont tris
recherchds sur les marches chinois, on les fait mariner et on les sert t
la fin du diner come un hors-d'oauvre des plus ddlicats. La tonne
d'ailerons se vend commundment, i Sydney, 28 livres (700 francs).
Les Europeens, qui n'apppclent pas encore les ailerons de requin
comme nourriture, se contentment de les transformer en colle de poisson,
qui rivalise avec la colle d'esturgeon prdparee en Russie.
Cette colle est employee pour clarifier les bires, les vins et les
liqueurs. On l'utilise encore pour donner i la sole du soutin ; pour la
preparation du taffetas d'Angleterre, come rdactif en chimie, etc. Les
dents du requin sont employees par 1ts habitants des miles Ellis I
fabriquer des armes de guerre.
Quant I la chair du requin, malgr6 sa saveur huileuse, llbe est mangde
en certain pays. En revanche, elle est utilise de concert avec le
squelette pour la preparation d'un guano de bonne quality. Les Islan-
dais, qui font uu commerce important d'huile de requin, envolent
chaque annee une flotte de cent batiments se livrer t la chasse de ces
poissons.
LA GOOGRAPHIB.
































LA HALTE LE REPOS AU DONDON








LA REPUBLIQUE D'HAITI


cadre de mes preoccupations 6conomiques. C'est
ainsi que je passe sous silence tous les poissons
de mer, si nombreux et si savoureux dans toutes
les eaux qui entourent la grande fle, tous les
bivalves, tous les coquillages, si bons a manger,
comme les lambis, et en tous cas, tous si curieux
pour les collectionneurs et les naturalistes, les
coraux, les madr6pores, etc.
Quoi qu'il en soit, en ne retenant que les oiseaux
en peau, les carets et les abeilles don't j'ai parle
ailleurs, il semble que l'on pourrait se livrer a un
commerce d'exportation assez considerable en
Haiti, rien qu'en utilisant une parties de la faune
du pays.
C'est ce que j'ai essays de d6montrcr et je suis
certain a l'avance d'etre kcout6 avcc intiret a Bor-
deaux, oft l'on est habitud a suivre avec une mi-
nutieuse attention tout ce qui se passe au dehors
et peut contribuer au developpement du commerce
national.







74 LES MINES

LES MINES


II suffit de se rendre compete de 1'4tendue relati-
vement considerable de l'lle, qui atteint presque
la moiti6 de la superficie de la France, de sa
configuration montageuse et des hauts sommets
,qui en occupent le centre, pour acquerir la
conviction qu'Haiti doit renfermer des mines
nombreuses. On sait, en effet, depuis les premiers
temps de 1'occupation francaise, que les gisements
les plus varies ne font pas d6faut dans l'int6rieur.
Malheureusement, depuis 1804, les diff6rents
ministries qui se sont succid6s en Haiti ont
montr6 a propose des mines une indifference que
ne comportait pas une aussi grave question,.et ce
n'est que depuis quelque temps que l'on comprend
la n*cessit6 de se livrer a des investigations
s6rieuses.
Jusqu'a ce jour, jamais aucune exploration
vraiment scientifique n'a t61 organisde avec des
ing6nieurs comp6tents, munis de l'indispensable
outillage en semblable occurrence.
Les investigations et les recherches manquant
ou ayant 6te faites avec peu de m6thode, tout le
monde a conscience aujourd'hui de l'importance
de la question et personnel ne sait ofi se procurer
des renseignements precis.








LA REPUBLIQUE D'HAITI 75

Les gisements existent partout, mais on ne
pourra connaitre leur situation exacte et leur
valeur approximative, on ne pourra dresser, en
un mot, une carte miniere, qu'apres les indispen-
sables 6tudes techniques de L'ing6nieur, et c'est
pourquoi nous croyons savoir que la nomination
de commissions sp6ciales s'impose de plus en plus
a la sollicitude du gouvernement.
Pour n'en citer qu'un example, it est certain
qu'il y a plusieurs gisements de mercure, se prd-
sentant le plus souvent sous la forme de cinabre,
et M. Ed. Roumain, de Port-au-Prince, don't les
etudes sp6ciales sur les eaux mindrales et sur les
mines sont bien connues en Haiti, a lui-meme
ramass6 a diverse reprises du mercure m6tal-
lique & l'embouchure d'une des rivieres du pays.
Des 1835, un explorateur anglais avait recueilli
du mercure qui suintait du flanc d'une montagne
entire le Borgne et les Gonaives.
II n'y a aucun doute sur ce point, mais a quel
endroit pr6cis pourrait on trouver un de ces gise-
ments ? Impossible de repondre avant une pros-
pection approfondie des lieux. On est vraiment
surprise de voir que l'on se trouve la en face d'un
metal tris rare, tres cher et tris recherche, et que
cependant personnel jusqu'a ce jour ne s'est donned
la peine, en Haiti, d'en tenter une exploitation
regulibre. Mais ce n'est la qu'une des indications








LES MINES


fournies par un examen superficiel des mornes,
don't les flancs encore inviol6s, r6cellent d'incalcu-
lables richesses. Le dictionnaire de gdographie
de Bachelet reconnaissait dd6j qu'Haiti renfermait
de I'or, de l'argent, du cuivre, du mercure, de
1'Ftain, etc.; d'autres lexicographes y ajoutent un
certain nombre de pierres pr6cieuses, roulant,
cailloux anonymes au fond des ravins, tant que le
lapidaire ne sera pas venu leur reveler leur eclat
et leur propre beauty.
Pour I'or, il est certain qu'au moment de la
d6couverte de 1'Am6rique et de sa conquete par
les Espagnols, 1'antique Halli des Caraibes ren-
fermait le metal precieux en grande quantity; ses
fleuves le charriaient et ses mornes le contenaient
en telle abondance, que j'ai pu, dans un autre
chapitre, A propos du Cibao, citer une des sommes
6normes pour I'epoque que Christophe Colomb
extorquait ainsi chaque ann6e aux malheureux
Caciques.
Les donnees sont plus pr6cises pour le fer et le
carbon, par une merveilleuse prdvoyance de la
nature, ces deux freres jumeaux ne semblent
jamais guere 6loign6s l'un de I'autre, ainsi tou-
jours prets -fournir leur appui tutelaire A l'in-
dustrie.
On en trouve dans un endroit bien connu, prbs
de 1'Anse-a-Veau, aux Cayes et a Aquin, ot l'on







LA RIPUBLIQUE D'HAITL 77

constate des affleurements de carbon a chaque
instant sous ses pas. Les mines de carbon qui
se rencontrent ainsi a la surface du sol et don't les
examples les plus connus existent sur la COte
Ferme au V6nezu6la, sont cependant assez rares
et en tous cas precieuses, car elles permettent une
exploitation extr6mement bon march.
Les puits devenant inutiles, l'extraction peut
s'op6rer de plein pied avec les petits Decauville.
Ce qui surprend le plus en Haiti, c'est que l'on
soit rest jusqu'h ce jour sans chercher a mettre
en valeur toutes ces richesses, le fait ne peut
s'expliquer que par le manque de population
d'abord, je veux dire par lI une population insuf-
fisante, et ensuite par le manque de routes.
Cependant, il serait utile de forer des puits
jusqu'a une certain profondeur, ne fussent que
des puits de recherche h la vrille, pour se rendre
un compete exact de l'6paisseur et, partant, de
l'importance des couches houillres ; c'est precis6-
ment ce qui n'a jamais 4t6 fait. Dans un numdro
du Moniteur Officiel de la Rdpublique du temps
du president Geffrard, qui doit remonter a plus
de trente ans, on pourrait encore retrouver un
rapport de M. Eugene Nau sur une exploitation
faite dans les parages de Hinche, Saint-Michel et
les environs.







7h LES MINES

Il y aurait lh certainement des indications pra-
tiques qu'il serait facile d'uliliser.
Dans ces dernieres annies, le general Hyppolite,
president actuel de la Republique, s'est beaucoup
occupy de la question des mines et a faith de serieux
efforts pour arriver A constituer un group d'ex-
plorateurs renfermant les capacit6s et les techni-
cites nkcessaires pour mener & bien une pareille
tache.
Nous ne pouvons souhaiter qu'une chose, c'est
que ses projects reussissent le plus vite possible,
car il n'est pas douteux que les recherches de ce
genre, bien conduites, nc d4montrent que le sous-
sol d'Haiti ne le cede en rien comme richesses au
sol lui-meme.
Les chemins de fer vont etre construits en
Haiti, le fer et la houille en sont les aliments
naturels ; 1'exploilation des uns, comme la mise
en valeur des autres; nous semblent done repr6-
senter la triple face de la future prospdrit6 de la
R4publique.







LA REPUBLIQUE D'HAITI 79

LES PROGRESS COMMERCIAUX


La premiere chose qui frappe I'esprit de l'ob-
servateur lorsqu'il d6barque dans un port de la
R6publique, c'est, en dehors du mauvais 6tat des
routes et voies publiques j'ai dit comment elles
allaient inkvitablement se trouver ameliorees par
la creation des chemins de fer, car il faut de
bonnes routes pour arriver aux gares l'6norme
activity commercial qui regne dans le pays.
J'insiste sur le mot et sur la constatation, car
l'une et l'autre, en rendant bien ma pens6e, ne
sont que l'expression de la plus exacte verit6. II
est clair que tout est relatif dans le monde 6cono-
mique el que l'on pourrait facilement faire en
Haiti dix fois plus de commerce que l'on en fait;
mais alors que le pays n'est reli6 que depuis pen
de temps au vieux monde par un cable sous-
marin; alors que les communications terrestres
int6rieures, par le t6lIgraphe, ne sont ouverles
que d'hier; alors que les routes sont d6plorables
et que les chemins de fer ne sont pas encore
commences, n'est-il pas admirable de pouvoir
constater le grand movement d'affaires qui regne
au Port-au-Prince, au Cap-Haitien et je dirai
dans tous les ports de la R6publique, aussi bien
du sud que du nord ?







80 LES PROGRESS COMMERCIAUX

Etant donn6 le manque, A peu pres complete
encore, de l'outillage 6conomique indispensable
aux peuples modernes, ou je me trompe fort, ou
cela demontre jusqu'h l'dvidence, 1'6tonnante vita-
litd du people haitien, la surprenante richesse du
pays. Car il n'y a pas & dire, tout vient A peu pres
tout seul ici; que serait-ce si l'on dtait arm6 pour
la grande bataille commercial ?


Prenons la ville du Cap-Haitien, qui n'est que
la second de la Republique et qui, avec ses 12 A
15.000 habitants, reprdsente naturellement une
activity commercial infiniment moins grande
qlue Port-au-Prince, ofi l'on compete pres de
60.000 habitants, au cceur meme de la R6pu-
blique, entire les contrdes du nord et du sud.
Eh bien, n'assistons-nous pas tous les jours au
spectacle le plus vivant, a l'activit6 la plus fdbrile,
au point de vue commercial?
La ville tout entire est remplie de magasins
de gros et de detail, de soutes a caf6s, des bou-
tiques des consuls strangers qui tons font le
commerce, de ddpots de campeche, etc., etc.
Le port est relied directement a l'Europe par les
Transatlantiques et la Hambourgeoise, aux autres
ports de la Rdpublique, par les bateaux Riviere ;
mais constamment des navires amdricains, franco-








LA REPUBLIQUE D'HAITI


russes, francais, allemands, etc., passent, s'arr6-
tent, prennent le fret et fournissent ainsi de
nouvelles occasions, comme l'on dit ici, de nou-
veaux dUbouches pour les cafes et autres products
du pays.
La vigie a-t-elle signal le francais ou 1'alle-
mand, vite les cabrouets portent le caEf sur le
port et pendant la saison ce commerce seul est
considerable.
J'aurai l'occasion de revenir sur cet important
commerce du caf6 dans un chapitre special, mais
des maintenant n'est-il pas bon de constater le
movement fort important auquel il donne lieu
ici meme, dans la seule ville du Cap-Haitien ?
Mettez le sac de 70 kilogramrmes a 1 fr. 40 le
kilog. ici on compete par livre et par centime,
le centime 6eant le cent de la gourde, c'est-a-dire
notre sou h peu pres, et l'on dit: le caf6 est a
14 centimes; on pent en expedier jusqu'A 5.000
sacs par semaine sur les steamers ou les cargoboat
en partance et l'on en expddie certainement
2.000 sacs en moyenne.
Calculez a 1 fr. 40 le kilogramme, cela repr6-
sente un movement de 196 000 francs ; et lorsque
l'on arrive a 5.000 sacs par semaine, on atteint
un movement d'affaires de 500.000 francs en
chiffres ronds.








82 LES PROGRESS COMMERCIAUX

Encore une fois, il ne s'agit 1& que du second
port, de la second ville de la R6publique.
Ajoutez au Cap-Haitien tous les ports du pays,
ajoutez au caf6, le campeche, l'acajou, le cacao,
les oranges, tous les products du sol pour I'expor-
tation et, d'un autre cOt6, tenez compete de la
contre-partie necessaire, c'est-a-dire de l'impor-
tation des conserves, des 6loffes, des meubles qui
viennent de France, des gros meubles qui vien-
nent des Etats-Unis et de mille autres objets,
poteries, allumettes, etc., etc., qui malheureuse-
ment viennent trop d'Angleterre et d'Allemagne,
et vous aurez h peine une idde du movement
commercial auquel j'assiste tous les jours dans
les ports haltiens.
Est-ce 1k le tableau representant un pays
mort et sans avenir?'
Certes non.
Peut-on fire nieux ?
Sans aucun doute, car le commerce 6tait
beaucoup plus considerable et plus florissant au
si6cle dernier.

Mais, il ne faut pas se le dissimuler, si une telle
fertility du sol, si de pareils dons de la nature, si
une telle prosp6rite relative permettent de conce-
voir les plus hautes et les plus 16gitimes esp6-
rances ; ces esp6rances ne se realiseront que si








LA REPUBLIQUE D'HAITI 83

l'on sait s'en rendre digne et si l'on sait et 1'on
veut r6aliser les efforts necessaires pour arriver
an complete 6panouissement de la prospirit6 com-
merciale en Haiti.
En France, un mot a fait fortune dans un dis-
cours official: Aide-toi, la Republique t'aidera. ,,
Dans cet ordre d'idees, les examples abondent,
et si Ics Francais, sur le terrain commercial de
l'exportation en Haiti, voulaient bien donner
l'exemple de l'esprit d'initiative, ils r6aliseraient
des prodiges dhns l'intiret des deux pays. C'est
ainsi que la Mantdgue, saindoux pour la cuisine,
se vend ici I p. 10 les cinq livres et le beurre
I p. 1/2, il faudrait bien peu de chose pour arriver
A l'exp6dier vite par les voies ambricaines, puisque
les Transatlantiques marchent comme des tortues,
et a meilleur marchA, et alors tout le monde
abandonnerait, A prix A peu pros 6gal, la Man-
t6gue, pour le beurre de France.
C'est ainsi que les fameux biscuits Palmers
Huntley, seuls maitres du march en Haiti pen-
dant longtemps, sont aujourd'hui en parties battus
dans presque toutes les villes de la R6publique
par les Olibet et les petits beurres Leftvre-Utile.
Voici des examples encourageants et qui devraient
certes inciter nos commercants a tenter des efforts
dans toutes les branches d'exportation en Haiti:







84 LES PROGRES COMMERCIAUX


ils seraient certain d'etre largement r6compens6s
de leur intelligence initiative.
Ce qui est vrai en France est 6galement vrai
chez vous, Haitiens ; marchez de l'avant et tout
vous sera facile, vous inspirerez confiance, les
capitaux viendront a vous et tout le reste arrivera
par surcroit.
Vous avez un cable sous-marin, des lignes
t616graphiques terrestres ; c'est bien, mais ce
n'est pas assez.
Ameliorez vos routes, vos voices de communica-
tion, construisez des chemins de fer, outillez vos
ports, jetez des wharfs dans la mer,installez le
t6l6phone et 1'61ectricit6 dans vos villes, soyez
modernes et pratiques en un mot; les capilaux
strangers viendront a vous avec confiance, parce
que vous avez l'intelligence des affaires, parce
que vous avez la plus efficace des garanties a
donner : I'incroyable fertility de votre sol et la
douceur de votre climate, qui doivent vous per-
mettre de d6cupler rapidement vos richesses
naturelles, vos products agricoles, votre prosp6rit6
commercial.
Mais, encore une fois, pour obtenir ces heureux
r6sultats, il faut de I'6nergie; il faut que l'initia-
tive priv6e agisse, il faut que l'instrument -
l'outillage Bconomique soit a la hauteur des
:besoins, des progres, des aspirations du moment.








LA RBEPUBLIQUE D'HAITI 85

Et lorsque cela sera, vous occuperez une place
envide entre toutes dans le grand concert des
peuples, car Haiti sera le paradise terrestre mo-
dernise.








LES PROGRESS MATERIALS


LES PROGRESS MATERIALS
LETTRE OUVERTE A M. VICTOR SCHOELCHER
SENATEUR, A PARIS (1)

Vous etes, mon cher senateur, un des doyens
vendr6s de la democratic francaise, un des plus
vieux et des plus fermes republicains que je
connaisse,un sincere philanthrope,etvotre immor-
telle champagne en faveur de l'abolition de l'escla-
vage vous designe depuis plus d'un demi-sibcle
au respect et A l'admiration de tous les honnetes
gens, de tons les amis de l'humanit6.
Vous ne pouvez done 6tre suspect a personnel,
et c'est toujours avec une rdelle emotion que l'on
relit votre beau livre en deux volumes : Colonies
dtrangeres et Haiti, introuvable aujourd'hui, et
paru en 1843, voilh just cinquante ans.
Comme votre bonne foi, votre amour de la
v6rite, vos ardentes sympathies pour la race noire
sont hors de doute, on ne doit voir dans votre
ouvrage qu'un tableau fiddle des 6venements, des
choses et des gens de votre temps, qu'un proces-
verbal authenlique de ce que vos yeux vous ont
r&v616, de ce que votre noble ceur vous a dict6,
et c'est A ce titre qu'il est particulierement int6-

(1) Cette lettre n'est parvenue h destination que quelques jours apres
la mort de mon illustre ami. P. V.








LA REPUBLIQUE D'HA1TI


ressant et instructif de vous relire, et c'est a ce
titre que je veux, moi aussi, venir m'entretenir
amicalement aujourd'hui avec vous d'une chose
qui nous est 6galement chore a tous deux; je
veux parler de I'avenir, de la grandeur et de la
prosp6rite d'Haiti.
Je ne vous chicanerai point sur l'admiration
que vous professiez parfois a 1'egard des modes de
colonisation de l'Angleterre et sur I'action, que
vous pensiez bienfaisante alors, de ses ministries
protestants. Le course des dvenements vous a
certainement desillusionn6 pour toujours, et ce
people de marchands, cruels envers les autoch-
tones, envers les noirs et se livrant au plus
cynique traffic, au plus 6hont6 des commerce, a
l'ombre de la bible, a di vous laisser surprise et
atterrd de tant de duplicity ce qu'un cour
g6nereux comme le v6tre ne peut guere concevoir.
Non je m'en tiendrai simplement a quelques
lignes de vote travail, non pas pour vous blamer,
mais pour vous fire toucher du doigt, en quelque
sorte, les progrcs r6alisds depuis cinquante ans en
Haiti et pour vous convier a partager la joie que
l'on 6prouve A cette constatation.
Est-ce a dire que tout soit bien dans la jeune
Republique ? Certes non, cependant n'est-il pas
just do constater les progres v6ritables, lorsqu'on
les trouve sur son chemin ?








88 LES PROGRESS MATERIELS

Les Haitiens vous en ont longtemps voulu de
certaines phrases assez dures, de constatations
s6veres, de jugements qui leur semblaient exces-
sifs. Eh bien, loin de vous en vouloir, je trouve
qu'ils devraient vous en 6tre profondcment recon-
naissants, car ce sont pr6cisement ces lignes
ameres peut-ktre, mais sinceres A coup sftr, qui
nous permettent de juger aujOurd'hui avec une
certitude lumineuse combien grand a Wet le
chemin parcouru depuis un demi-siecle dans ce
beau pays d'Haiti.
Pour s'en convaincre, il me suffira de citer les
dix lignes suivantes que je trouve a la page 273
du second volume de votre ouvrage:
< Les plus riches sont dans le d6nuiment. Les
aisances, les agrements de la vie sont inconnus ;
il est peu d'iles des Antilles qui n'aient aujour-
d'hui une glaciere, Haiti n'en a pas. II n'y exisle
pas une maison, nous disons une seule, of il y
ait du luxe; pas une don't le parquet soit cir ; pas
une ofi l'on trouve un tapis. Les families les plus
honorables habitent des appartements d6pourvus
de tout, le paper y est une raret6, les murailles
sont barbouillees en blanc, A la d6trempe; enfin,
il n'est pas une seule femme de la R6publique
qui, hors d'un grand bai, porte autre chose que
des robes d'indienne! >
Je veux croire, je suis persuade qu'au lende-








LA R PUBLIQUE D'HAITI 89

main presque de la guerre de l'indIpendance,
qu'au lendemain des revolutions et des tremble-
ments de terre, ce tableau 4tait fidele. Aujour-
d'hui, cher et v6n6r6 maitre, il ne l'est plus, et
c'est 18 ce qu'il faut dire bien haut.
Allez au Port-au-Prince, au Cap-Haitien, allez
mmem dans les villes de moindre importance, aux
Gonaives, A Jacmel, aux Cayes, A Saint-Marc, A
Jeremie, dans les habitations, et partout vous
trouverez un bien-etre, un comfortable, un souci
de luxe meme qui contrastent fort heureusement
avec la peinture assez triste, que je viens de citer,
de la Republique, d'apres vos propres notes,
publiees en 1843.
1

Consolez-vous done et sachez que partout, chez
les commercants tout le monde fait du com-
merce ici aussi bien que chez les fonctionnaires,
vous trouverez des papers sur les murs des prin-
cipales pieces, des parquets cirds et des tapis.
De jeunes mari6s entrent-ils en manage, ils font
venir leurs salon, chambre A coucher ct salle a
manger de Paris, s'ils ont tant soit peu d'argent,
et les gros meubles, les bureaux, les dodines,
etc., de New-York, ce dontje.les blame du reste,
car les meubles ambricains sont lourds et fort
chers et ils feraient mieux de tout acheter a Paris.
Dans toutes les families aisees vous trouvez








90 LES PROGRESS MATERIELS

aujourd'hui un piano et une machine & coudre et
bien mieux une bibliotheque car on lit
beaucoup maintenant et toute la jeunesse se tient
au courant de ce qui se passe en Europe.
Dans la seule ville du Cap-Haitien, ofi je suis
depuis un mois, je connais plus de cent biblio-
theques assez bien montees chez des particuliers.
Quant aux toilettes, si l'on pouvait leur faire
un reproche, ce serait d'etre trop excessive; si
les femmes du people continent h porter des
robes d'indienne bien empesdes et bien blanchies
- il y a depuis quelque temps une fabrique de
savon au Cap-Haitien et l'on en fait une consom-
mation prodigieuse toutes les personnel un
peu aisles se meltent et sortent tous les jours
avec des toilettes que ne desavoftraient pas les
Parisiennes.
Les homes eux-mimes poussent cet amour
de l'habillement souvent jusqu'a la minute la plus
exag6ree.
Vous voyez qu'il y a loin de cet Rtat de choses
A l'dtat miserable que vous constatiez il y a cin-
quante ans.
Evidemment, je tiens encore a le r6pdter une
fois, vous avez racont6 ce que vous avez vu, de
mime que je dis ce que je vois ; quelle conclusion
a tirer de ce contrast frappant, de ce profound
changement, sinon que la Republique a march








LA R]PUBLIQUE D'HAITI 91

dans la voie du progres materiel et n'est-il pas
bon de le dire, quand,ga ne serait que pour encou-
rager les Hatliens et les inciter a faire plus
encore, A faire mieux dans toutes les branches de
l'activit6 humaine.
Je suis persuade, mon cher et v6n6r6 maitre,
que ces lignes vous causeront une grande joie,
voilh pourquoi je vous les adresse avec tous mes
vceux pour une longue continuation de votre verte
et came vieillesse.
Votre d6vou6.

P. V.







92 LES PROGRESS ECONOMIQUES


LES PROGRESS ECONOMIQUES


Plusieurs personnel, tout en me remerciant des
heureuses constatations que j'ai pu fair a propose
du progrbs materiel en Haiti, pensent que malheu-
reusement la transformation bconomique ne
march pas aussi vite; elles reconnaissent et
esperent cependant que les progres materiels,
r6sultats de l'initiative privie, seront comme la
preface bienfaisante des progress 6conomiques.
La question est assez intdressante pour meriter
que l'on s'y arrete un instant.
Au milieu de la lutte ardente des soci6t6s moder-
nes, avec une concurrence 6trang6re de plus en
plus Apre, il est evident qu'un pays qui ne grandit
pas est un pays qui recule, par cela meme qu'il ne
sait pas se tenir a la hauteur des transformations
du moment. C'est la une v6rit6 6conomique,
maintes fois constatde, ineluctable et contre
laquelle personnel ne saurait s'inscrire en faux.
Mais ceci dit, il convient de ne pas tomber dans
une erreur trop commune, en comparant entire
eux des pays qui ne peuvent et ne doivent pas
I'6tre logiquement.
II est clair que si l'on compare Haiti aux Etats-
Unis ou aux Etats de la vieille Europe, on pourra
trouver que la jeune Rdpublique march bien








LA 1RPUBLIQUE D'HAITI


lentement. Mais outre qu'un tel proced6 serait
d'une 6vidente mauvaise foi, de plus il serait
contraire a toute methode scientifique.
Tout d'abord il ne faut pas perdre de vue
qu'Haiti ne date que d'hier, n'a pas encore un
siecle d'existence; et s'il reste beaucoup & faire, il
est just de reconnaltre que l'on a fait beaucoup,
etant donn6 que l'on n'avait pas derriere soi l'ac-
cumulation des siecles d'exp6rience du vieux
continent.
Ensuite, il convient de rester sur un terrain
similaire, dans un milieu ambiant si l'on veut, et
de regarder simplement ce qui se fait dans les
Antilles : alors nous serons en face d'l16ments
d'information qui nous permettront, sinon de tirer
des conclusions rigoureuses, au moins de formu-
ler des hypotheses vraisemblables.


Je ne voudrais pas dans un simple chapitre
passer en revue la situation dconomique de toutes
les Antilles, et, d'ailleurs, la place me ferait d6faut.
Mais enfin si nous devons constater la prosperity
de la Jamaique, grace au sens pratique des Anglais
qui ne sont guere scrupuleux sur les moyens a
employer vis-a-vis des noirs, il nous sera bien
permis de dire aussi que les deux autres grandes
Antilles, qui appartiennent aux Espagnols, ne sont








94 LES PROGRESS ECONOMIQUES

pas dans une situation 6conomique beaucoup plus
prospere que la R6publique haitienne.
A Cuba, qui possede des tabacs de premier
ordre et une ville la Havane que l'on pour-
rait considerer comme la m6tropole des Antilles;
A Cuba, dis-je, il est impossible de monter une
affaire un pen important avec des capitaux euro-
p6ens, et la malheureuse affaire de Nipe, A elle
seule, a ruin plusieurs series de capitalistes a
Paris, il est vrai que depuis quelques ann6es les
Americains des E. U. ont 6t6 plus audacieux, ont
apportd leurs capitaux pour construire des che-
mins de fer et s'en sont bien trouves.
A Porto-Rico, ofi le chemin de fer en construc-
tion a tant de mal A se terminer, malgr6 des
resultats certain, la monnaie m6tallique est aussi
rare qu'ici, 1'usure est la plaie du pays et c'est
miracle quand, sur des garanties tout A fait excep-
tionnelles, on trouve A emprunter A 12 0/0.
Est-ce a dire que Cuba et Porto-Rico ne soient
pas des pays d'avenir? Loin de l1, ce sont au con-
traire d'admirables contrees, tout comme Haiti,
mais cela prouve simplement que le grand reveil
economique ne s'6tait pas encore produit pour les
Antilles et j'ai pens6 qu'il 6tait bon de ieconstater
ici, car si le mal de l'un ne gu6rit pas le mal de
l'autre, il permet du moins de ne pas se laisser
aller a un d6couragement toujours fort dangereux.








LA REPUBLIQUE D'IHATI


Mais ce reveil, cette nouvelle tape dans la voie
du progrbs, ou je m'abuse fort ou tout semble
indiquer qu'ils vont se produire aussi bien en
Haiti que dans le rcste des Antilles, et cela, grace
h un facteur nouveau don't je vais dire deux mots.


A l'Ftat savage, une lieue de terre nourrit un
homme; a I'ltat cultiv6, elle peut en nourrir 1,200.
Je veux bien admettre que cet axiome 6conomique
soit un peu exagdr6, on m'accordera cependant
qu'il y a encore beaucoup de terres incultes en
Haiti; or, s'il y a un million d'habitants aujour-
d'hui, la R6publique pourrait en renfermer faci-
lement 10 millions et les nourrir avec non moins
de facility.
Que faut-il pour en arriver 1A, dans cet admi-
rable pays, oiu tout vient pour ainsi dire tout seul,
ofi le ciel est toujours clement?
Que la population augment.
Mais les families sont nombreuses.
Que l'agriculture progress, que les indus-
tries se cr6ent, que les ports s'outillentet augmen-
tent leur travail, et tout sera.r6solu.
Eh bien, tout cela n'est pas impossible, si l'on
veut bien songer que la science moderne nous a
mis dans les mains h tous un facleur nouveau, un
admirable instrument pour developper la richesse








96 LES PROGRESS ECONOMIQUES


des peuples, j'ai nomm6 les moyens de transport.
Pour Haiti come pour toutes les Antilles,
fatalement ils sont de deux sortes :
i. Les chemins de fer qui doivent apporter les
caf6s, les campfches, etc., aux ports d'embarque-
ment et enrichir la R6publique dans des propor-
tions incalculables, en decuplant la production.
2. Les bateaux a vapeur. Je m'explique: le
jour oif une compagnie intelligence remplacera
les Transaltantiques ou lui fera concurrence, on
ira en Europe en 10 jours, peut-6tre en huit.
Enfin quoiqu'il arrive, avec les progr6s de la
navigation, le moment n'est pas loin oh Haiti
sera sensiblement rapproche, comme temps, des
deux Ameriques et de l'Europe.
Dans ces moyens de transports rapides par
chemins de fer et par bateaux, resident la prosp6-
rit6 future, la grandeur certain, le d6veloppe-
ment inddfini de la R6publique haitienne, etje
veux croire que'bient6t les 6evnements sauront
me donner raison.
Qu'on ne s'y trompe pas, aujourd'hni pour
vaincre sur les marches du monde et simplement
pour vivre, l'outillage economique est plus utile,
plus n6cessaire aux peuples jeunes que l'outillage
militaire don't ils n'ont que faire.































UNE RUE DU CAP-HAPTIEN