Études économiques sur Haïti

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Material Information

Title:
Études économiques sur Haïti
Physical Description:
vii, 120 p. : ; 23cm.
Language:
French
Publisher:
A. Rousseau
Place of Publication:
Paris
Publication Date:

Subjects

Subjects / Keywords:
Economic conditions -- Haiti   ( lcsh )
Genre:
non-fiction   ( marcgt )
Spatial Coverage:
Haiti

Notes

General Note:
Author's autograph presentation copy.

Record Information

Source Institution:
University of Florida
Rights Management:
All applicable rights reserved by the source institution and holding location.
Resource Identifier:
oclc - 01647711
ocm01647711
System ID:
AA00008964:00001


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ETUDES ECONOMIQUES

by

Roche-Grellier


















UNIVERSITY
OF FLORIDA
LIBRARIES


THIS VU;'E HAS BEEN
y THE UNIVERSITY O
FLORIDA LIBRARIES-






HAITI





ETUDES ECONOMIQUES


PAR


Ftoohhe-G-rellier
EX-SECRE.TAIRE D'IETAT DE L'AGRICULTURE ET D)E L'INSTRUCTION PUBLIQUE


<< Dans un pays de noirs et de jaunes,
l'ultra-lib6ral est impossible, come
P'ultra-national est impossible : la po-
litique d'union, de conciliation et d'ou-
bli est seule possible. )
<( II est rare qu'une id6e just et gen6reuse
ne rencontre pas un homme de coeur
pour la r6aliser. >











PARIS
ARTHJUR ROUSSEAU, LIBRAIRE-EDITEUR
14, RUE SOUFFLOT, 14

1891

























Pour paraitre prochainement :




HaYti : Toussaint-Louverture devant 1'histoire.




Histoire d'Haiti A 1'usage des Ecoles.







ETUDES ECONOMIQUES

SUR


HAITI


PAR


R.oche-G-r-ellier
EX-SECRETAIRE D'ETAT DE L'AGRICULTURE ET DE L INSTRUCTION PUBLIQUE


< Dans un pays de noirs ct de jaunes,
I'ultra-lib6ral est impossible, comme
lultra-national est impossible : la po-
litique d'union, de conciliation et d'ou-
bli est seule possible. )>
<< Il est rare qu'une id6e just et g6nereuse
ne rencontre pas un home de cuiir
pour la r6aliser. >)











PARIS
ARTHUR ROUSSEAU, LIBRAIRE-IDITEUR
14, RUE SOUFFLOT, 14

1891














LATIN
AMERICA























A M. JEAN ALERT

ANCIEN PRESIDENT ET MEAIBRE DE LA CHAMBRE DES COMPTES
DE LA REPUBLIQUE D'HAITI






Temoignage de profonde sympathie d l'ami qui m'a donnd
tant de preuves d'affection.











A MES CONCITOYENS





C'est avec conflance que je vous presente ces pages
nouvelles oh vous retrouverez ceet amour de notre patrie
commune, qui doit nous animer tous, et qui, j'ose le
dire, a toujours 6t6 le souffle inspirateur de mies ecrits.
Ce puissant mobile a pu seul me soutenir dans la
tache laborieuse et difficile que je me suis impose.
Mais j'ai cru qu'en presence des perils qui menacent le
pays, devant sa misere profonde et les malheurs qu'il
subit, tout citoyen qui pense avoir des v6rit6s utiles h
proclamer, avait 1'imperieux devoir de faire entendre
sa voix.
Apres avoir interroge les faits de notre histoirejusqu'h
nos jours pour mettre en lumiere les enseignements
qu'ils reeclent, je viens aujourd'hui jeter un coup d'oeil
rapide sur 1'6tat 6conomique de notre cher pays, et, l1
encore, h6las h quelles constatations douloureuses et
humiliantes cet examen ne doit-il pas aboutir!
Mais il est quelque chose qu'il faut mettre au-dessous
de notre amour-propre national, c'est l'interet meme
de la patrie, et comme le seul moyen de gu6rir ses
places, c'est de les bienr connaitre, vous ne pardonneriez
pas, j'en suis stir, h 1'6crivain politique qui voudrait les
couvrir d'un voile complaisant, au risque de vous
endormir dans une fausse security.
Est-ce qu'il nous reste encore des fautes h commettre ?
Ne voyons-nous pas l'abime qui se creuse sous nos pas ?
Nos oreilles ne sont-elles pas enfin lasses de tous ces





VI A MES CONCITOYENS

bruits affreux que font sans cesse retentir ces discordes
civiles toujours renaissantes ?
Leur echo lugubre traverse m6me l'Ocean et vient
frapper au coeur le citoyen qui, tout 6loign6 qu'il soit
de la patrie, en suit avec angoisse les agitations et se
demand avec inqui6tude comment finiront toutes ces
querelles funestes autant que miserables. Mais la dou-
leur et les craintes redoublent encore, quand on peut
voir que, dans notre insatiable fureur de nous d6chirer
mutuellement, nous risquons de compromettre cette
independance meme que nous avons conquise au prix
de tant d'efforts h6roYques et don't jusqu'" present nous
nous sommes montres si jaloux.
Haitiens, il n'est que temps d'aviser. Ne voyez-vous
pas que, par vos divisions, ce n'est pas seulement votre
misbre interieure que vous aggravez au point de rendre
votre relhvement plus long et plus difficile, mais votre
honneur meme de people libre que vous exposez aux
yeux du monde civilis6 qui vous regarded surprise et
d6daigneux ?
Aurons-nous la supreme houte de nous entendre
accuser d'etre incapables de faire r6gner chez nous
1'ordre necessaire h toute nation qui veut vivre, et,
nous-memes, fournirons-nous aux grandes puissances
l'occasion et le pretexte d'intervenir dans nos affairs
interieures ? A notre d6faut, faudra-t-il qu'elles assu-
ment la mission de fair la police et d'6tablir la s6curit6
dans notre propro pays !
Nationaux et liberaux de toutes les categories, ne pou-
vez-vous done faire le sacrifice de vos pretentions par-
ticulicres a la patrie elle-mn.me qui, d'une voix d6solde,
vous supplies de la laisser respirer ? Quelles sont done
ces fameuses questions qui vous s6parent et qui vous
obligent de vous combattre avec tant de fureur ?
Mais ce n'est point ici, dans un ouvrage consacre a
des int6rets d'un ordre special, que je puis les examiner





A MES CONCITOYENS VII

et demontrer combien toutes les causes de vos querelles
sont pidriles et condamnables. Je ne puis, en ce moment,
que m'adresser h tous ceux d'entre nous que n'aveugle
pas un funeste esprit de parti, pour faire un nouvel et
6nergique appel en faveur de cette union que j'ai tou-
jours'appele de tous mes voeux et que je ne cesserai de
reclamer.
Lh seulement est le salut du pays, et comme cons6-
quence de cette unionpatriotique, une politique toute
de paix, r6solue h repousser 1'emploi de la force, decide
i ne chercher son triomphe que par la persuasion et la
libre propaganda des idWes.










ETUDES EGONOMIOUES

SUR


HAITI



PREMIERE PARTIES



CHAPITRE PREMIER

Introduction

Daus des publications pr6ecdentes, j'ai examine
d'une manire.rapide la situation politique en Haiti,
j'ai dut constater 1'6tat deplorable oit l'instabilitd du
pouvoir et des guerres intestines continuelles avaient
r6duit le pays, j'ai recherche et d6couvert dans le pass
les causes de ces divisions si vives et si enracinees, et,
come remedes, j'ai signal la necessit6 d'introduire
de profondes rdformes dans la pratique gouvernemen-
tale et surtout de fondre tons ces parties, qui ne reprd-
sentent aucun'e idde s6rieuse, en une grande union
patriotique ciment6e par la conception des intirets
suptrieurs de la patrie.
En toutes choses, quand on veut fair une oeuvre
durable, il faut commencer par les bases, et ce.n'est
qu'apres les avoir bien solidement constitutes, qu'il est
possible de proc6der, en toute s6curitd, a la disposition
et a l'aminagement des autres parties. En Haiti, presque





ETUDES UCONOMIQUES SUR IAITI


tout est h refaire, parce que rien n'est ce qu'il aurait
pu 6tre avec un gouvernement r6gulier, agissant par
des principles certain et dirig6 par une vue nette des
besoins du pays. Mais it est evident que les r6formes,
les progres qu'il faut accomplir dans toutes les branches
de la vie social, politique, 6conomique de la nation,
ne peuvent 6tre mends a bien qu'h la condition de
r6aliser auparavant ces r6formes principals, fonde-
ment de toutes les autres.
J'ai d6velopp6 ailleurs les raisons graves qui militent
en faveur de la politique que je n'ai cess6 de recom-
mander, et je crois 1'avoir fait avec assez de clart6 pour
porter la conviction dans tous les esprits non prevenus,
qui cherchent de bonne foi le bien du pays et sont ca-
pables de lui sacrifier leurs pr6jugds, leurs rancunes ou
leurs ambitions personnelles. Je ne crois pas necessaire
de revenir sur des faits et des considerations, que, du
moins c'est mon espoir, il a suffi d'exposer pour que
chacun en comprenne la signification nette et precise.
L'6tat actuel des choses est si deplorable, les cons6-
quences en sont si funestes pour le bon ordre a 1'inte-
t6rieur, il offre un danger si pressant pour notre ind6-
pendance meme, qu'il est impossible que la lumiere ne
p6netre enfin les esprits et qu'il ne se produise chez
eux une reaction salutaire capable d'emporter les
germes de tous les maux don't nous souffrons.
Convaincu que la raison finit toujours par triompher,
que les idWes d'union, de rapprochement entire les
parties l'emporteront enfin, qu'un avenir prochain meme
nous apportera ces heureux changements dans les dis-
positions de tous ceux qui prennent part aux luttes de
1'arkne politique, qu'un gouvernement ayant les qualit6s
n6cessaires pour remplir sa mission r6ussira h s'6tablir,
je me propose, comme je 1'ai dejk annonc6, de conti-
nuer ici le course de mes etudes, surtout en ce qui re-
garde les int6rets mat6riels et moraux du pays.





ETUDES ICONOMIQUES SURB HAITI


Apres avoir indiqu6 les principles essentiels qui
doivent pr6sider a sa r6organisation, il est logique et
natural d'examiner quels sont les points principaux sur
lesquels doit se porter 1'action du gouvernement, enfin
place sur ses v6ritables bases et pourvu des moyens
d'agir qui lui sont indispensables.
Mon dessein n'est pas d'entrer dans l'infini detail de
toutes les questions qui peuvent et doivent solliciter
1'attention des hommes politiques, des l6gis]ateurs et du
gouvernement. Les agitations incessantes don't notre
histoire offre le tableau ont 6t6 cause que presque toutes
les choses qui constituent la vie social se trouvent
chez nous dans un 6tat de souffrance indeniable. C'est
une tAche immense et difficile que celle qui aura pour
but de tirer le pays de la condition miserable oh il se
d6bat actuellement et de le remettre dans les voices d'un
progres pacifique et regulier. Ce ne sera pas trop pour
en venir a bout de toute 1'activit6 d'un gouvernement
z616 pour le bien public et du concours de tous les bons
citoyens, ou, pour mieux dire, de la nation elle-meme.
Ce sera d'ailleurs une oeuvre de longue haleine, pour
laquelle le temps, par consequent, est un facteur neces-
saire : dans la vie publique pas plus que dans la vie
priv6e, on ne peut ophrer des transformations soudaines,
comme si 1'on avait une baguette magique h sa dispo-
sition. II faut done se resigner h marcher pas a pas,
adopter un ordre, une methode dans les travaux a
entreprendre, determiner les questions don't 1'urgence
a un caractere plus pressant, et les resoudre successi-
vement avant d'en entamer d'autres.
< Qui trop embrasse mal 6treint >>, ce vieux proverbe
exprime une v6rit6 don't les applications sont g4n6rales,
mais son utility n'est peut-6tre nulle part plus certain
que dans toutes les matieres qui touchent h la politique,
c'est-k-dire h 1'organisation et i la direction des forces
sociales ainsi qu'h administration des int6rfts publics.





4 ETUDES ECONOMIQUES SUR HAITI

Les homes d']tat qui se sont fait un nom glorieux
ont toujours 6td ceux qui avaient su adopter un plan,
en poursuivre la rdalisation avec perseverance, en.dd-
velopper les diverse parties avec patience et fermetd.
La chose important avant tout est done de determiner
avec toute 1'exactitude possible les matieres qui doivent
attirer attention et les efforts du gouvernement et de
bien marquer le sens dans lequel les questions doivent
6tre r6solues. Cela revient pr6ciser nettement le but
que l'on se propose d'atteindre, car il est bien evident
qu'en toutes choses,- la nature des moyens a employer
doit etre dans un rapport direct avec les r6sultats que
1'on cherche h obtenir. Les circonstances mimes oui le
pays se trouve indiquent h tous les bons citoyens le but
vers lequel ils doiyent diriger toute leur 6nergie et tout
leur devouement patriotique : il n'est autre que le rele-
vement de la patrie, la mise en oeuvre de ses resources
si varies et d'une f6conditd si admirable, 1'accroisse-
ment de la prosp6rit6 gdnerale, bien inf6rieure a ce
qu'elle pourrait etre si le pays avait 6t6 mieux gou-
vern6, et enfin, ce qui peut-6tre est 1'oeuvre essentielle
par excellence, le relivement intellectuel et moral
d'une population qu'on a trop longtemps laiss6e croupir
dans une ignorance honteuse, digne du temps de l'es-
clavage, et dans les funestes habitudes qui en ont 6td la
suite et que le temps seul, joint une action soutenue,
sera capable d'extirper d'une maniere satisfaisante.
Tel est pr6cis6dnent 1'objet que j'ai en vue dans cette
nouvelle publication. Examiner la situation d'Haiti au
point de vue agricole, industrial et commercial; com-
parer sous ce rapport le present avec le passed; montrer
que, loin de suivre un movement de progression, la
production dans presque toutes les branches s'est ra-
lentie d'une maniere notable, qu'un grand nombre de
cultures ont -t6 negligdes et diminu6es depuis la con-
quote de l'Ind6pendance, a tel point que, par un ph6no





ETUDES ECONOMIQUES SUB HAITI


mane en contradiction aVec ce qu'on a .vu presque
partout ailleurs, sous le travail libre, elles. sont bien
inf'6rieures h ce qu'elles talentt auparavant avec le
travail forc6; faire voir que ce risultat aussi deplorable
qu'imprdvu est du a plusieurs causes : 1'incurie des
parties plus preoccupds de leurs querelles que du bien
g6ndral, le manque de capitaux, n6cessaires h certaines
cultures qui ne peuvent se fire utilement que sur une
grande 6chelle, comme celle de la canne a sucre, 1in-
souciance des paysans qui, abandonn6s h eux-memes et
d6sesp6rant de sortir de leur mis-re, ne font aucun effort
de leur c6t6 pour *am6liorer leur sort : tels sont les
divers aspects que je me propose de mettre tour h tour
en lumibre.
II resulte de lh que la situation flnanciere du pays
demandera un examen approfondi qui devra porter sur
les causes qui ont amend la raret6 des espcces metalli-
ques, les moyens d'augmenter la circulation mon6taire
et de diminuer celle du paper qui, pregnant dans les
transactions la place de 1'or et de 1'argent, determine
sur ces metaux un agio d'autant plus considerable qu'ils
deviennent plus rares. La consequence forcee est le dis-
credit du papier-monnaie don't la valeur fictive h 1'igard
de 1'or et de l'argent s'amoindrit 'toujours davantage et
produit ainsi des perturbations continuelles dans les
rapports non pas seulement commerciaux, mais de
toute nature, entire les citoyens. Un des premiers
soins du gouvernement sera done de chercher comment
il serait possible de restreindre peu h peu la masse
6norme de la circullation fidtuciaire, en vue de faire dis-
paraitre completement le paper, ou tout au moins de
le ramener dans des limits qui soient dans une just
proportion avec la quantity des especes m6talliques.
Aussi, me suis-je associe avec empressement A la p6ti-
,.tion presentee au gouvernement du g-n6ral Hippolyte
par un group d'HaIitienis, demandant la disparition du





ETUDES ECONOMIQUES SUR HAITI


papier-monnaie; j'ai 6t6 heureux de revetir de ma si-
gnature cette petition, qui m'a Rt6 soumise par mon
estimable ami, M. Arnil Saint-Rome.
Voilh done le champ que nous avons 'a parcourir net-
tement circonscrit par les n6cessit6s urgentes qui appa-
raissent h nos regards des le premier coup d'oeil jet6
sur la situation. 11 nous faut d'abord examiner 1'6tat de
agriculture et les moyens de la tirer du marasme hon-
teux oh elle s'affaisse ; nous passerons ensuite au com-
merce et a I'industrie et nous rechercherons ce qu'il
faudrait faire pour acceroitre les changes avecles nations
6trangeres; la question financibre 6talit intimement li6e
a la question commercial, aura n6cessairement sa place
apros cette derniere ; puis viendra 1'Ntude des moyens
propres h ddvelopper l'instruction dans la population
haitienne et h faire entrer d6finitivement la nation dans
cette voie de progres et de civilisation que tous les
peuples sont appel6s h prendre t6t ou tard.
Mais avant d'aborder dans leur ordre ces diverse
matieres, il ne sera pas sans utility de mettre en relief
la position g6ographique d'Halti, qui semble lui assurer
par elle-m6me des avantages don't nous n'avons pas su
profiter jusqu'h present. Elle se trouve, en effet, sur la
ligne des navires qui se rendent d'Europe dans l'Am&-
rique du Sud et sur celle dgalement des communications
par mer entreles deux .parties de l'Amirique. Oul trouver
ailleurs des 6l1ments plus certain et plus important
de prosperity ? Et si, comme il est probable, le project
du percement de 1'isthme de Panama arrive enfin a une
heureuse solution, le movement maritime en sera aug-
ment6 dans une proportion impossible a 6valuer avec
exactitude, mais certainement considerable : quelle part
de b6n6fices Haiti ne pourrait-il pas r6aliser dans cette
immense circulation maritime don't il est un des points
de relAche naturels! Et pour cela, que faudrait-il? Tout
simplement faire du M61le-St-Nicolas, magnifique baie





ETUDES ECONOMIQUES SUR IIAITI 7

que la nature semble avoir cri6e a cet effet, le port
d'escale de 1'Europe et de l'Amerique du Nord.
Une description sommaire d'Haiti, de son aspect
physique, de ses productions v6gitales, de ses princi-
pales cultures, des matieres varies que 1'on trouve h
l'int6rieur de sa terre, en un mot, de ses resources de
tout genre, sera 1'entree en matibre naturelle de cette
etude.







CHAPITRE II


Aspect physique d'Haiti


L'ile d'HaYti est site. entire le 17' degr" et le 20e degr6
de latitude, septentrionale : elle, appartient done h la
region 6quatoriale et participe aux conditions climate-
riquesdes autres pays situ6s entire les tropiques. Sa.plus
grande longu'eur est de 1'est a 1'ouest et forineune ligne
de 600 kilometres environ, sa larger varie du nord au
sitd d eplis 70 jusqu' 27 kilometres; sil0on veut prendre
des moyen es, on pourrait dire que 'ile d'Haiti
s'6tefid de 4160 lieues en longueur sur 60 -en larger. Sa
superficie total est h peu pres gale h celle.de 1'Angle-
terre proprement dite, mais ce territoire est divis6 en
deux-IEtats : la R6publique dominicaine qui comprenld
plus des ,d1:-ix tiers de l'ile, et la Republique d'Haiti
don'tt l'7tendue- est de moins d'un tiers. La population
est en raison. inverse de la surface des deux Etats : celle
d'Haiti s'6elve de 800.000.h t000.000 d'habitants, tandis
que celle de Saint-Dominguie ne d6passe pas trois a
quatre cent mille.
Les c6tes d'Haiti, come. un simple coup, d'oeil jet6
sur la carte suffit pour s'en assurer, sont tres sinueuses
et tres d6coupees : leur d6veloppement pr6sente une
longueur de 2.580 kilometres. La mer y forme plusieurs
enfoncemients qu'cllc semble avoir am6nages express
pour :eonstituer des rades suires oui d'inmenses flottes
seraiefnt a l'abri: tell est, par exenmple, sur la c6te
oi'ientale, la superbe et vaste baie de Samana. Au nord
et a" Fouest, on remarque plusieurs ports, le Cap haitien,
Port-au-Prince, au fond. d'une belle rade, Jacmel,





ETUDES ECONOMIQUES SUR HAITI


JHremie; mais surtout le M6le-St-Nicolas, au fond d'une
rade profonde et parfaitement abrit6e, h l'endroit mime
oii Christophe Colomb prit terre avec ses compagnons.
Le climat d'BHati offre des vari6dts assez grandes sui-
vant. les diverse parties : ainsi dans les districts du
nurd et de l'ouest la s6eheresse est presque continuelle;
les ondles, au contraire, sont frequentes au nord-est;
au sud et a 1'ouest la -saison des pluies dure depuis le
mois de mai jusqu'au mois d'octobre.
'La chaine des monts Cibao constitute 1'arfte princi-
pale de 1'ile et ses contreforts d6terminent les valldes
ohi coulent les fleuves et rivibres qui l'arrosent. La
plus grande hauteur de ces montagnes est de deux
mille m(tres, mais la hauteur moyenne n'est guere que
de douze cents metres environ. Une particularity re-
mnarquable, c'est que les cultures peuvent s'6tendre jus-
qu'aux sommets les plus 6lev6s de ces montagnes, don't
les flancs sont couverts de magnifiques forkts de pins,
de bois d'acajou et des esphces les plus varies, car les
arbres de l'Europe ypoussent aussi bien que ceux qui
sont plus particuliers aux contr6es inter-tropicales.
L'Artibonite est la plus import.ante de toutes les
rivibres d'HaYti; toutlebassin qu'elle arrose avec ses af-
fluents en a pris son nom et forme une immense plane
remarquable par sa fertility qui-en fait une des parties
les plus riches de toute 1'ile. Du rest, d'une maniere
g6nerale, toute la parties occidentale d'Haiti 1'emporte
sur 1'autre en f6conditi et en variety do productions.
Sous ce double rapport il n'y a peut-etre aucune con-
-tr6e qui soit sup6rieure a 1'ile d'Haiti : la nature s'est
montr6e veritablement prodigue h son 6gard. Tout y
vient avec beaucoup moins de travail et de soins que
partout ailleurs. Le regne v6getal et le regne mineral
y sont 6galement bien.partag6s, ou, pour 6tre exact, le
premier p6ut fournir tous les products non seulement
des regions chaudes. mais des regions tempir6es, et le





10 ETUDES ECONOMIQUES SUR HAITI

second est amplement pourvu des matieres les plus
utiles h 1'industrie. Le coton, la canne a sucre, le caf6,
le cacao, le mais, le bois d'acajou et de campeche sont
les principles productions vWgitales, soit cultivies,
soit naturelles, celles qui constituent les articles les
plus important pour le commerce d'exportation.







CHAPITRE III


Situation agricole par rapport aux principles
productions


Mais toutes ces cultures et ces exploitations sont loin
d'avoir atteint le degr6 auquel elles pourraient s'6lever;
elles sont susceptibles de developpements bien plus
consid6rables, et meme, comme j'ai du le remarquer
dejh, elles ont subi depuis la proclamation de l'Ind6-
pendance, une diminution qui n'est pas h l'honneur de
la population haitienne. Cependant, si 1'on vent 6tre
just, ce n'est pas at elle qu'il en faut faire remonter la
principal faute; si elle a eu le tort de se laisser aller
trop vite au decouragement, de tomber dans une espece
d'apathie qu'elle a peine maintenant A secouer, le pre-
mier coupable est le gouvernement don't 1'incurie jus-
qu'h present n'a su prendre aucune des measures propres
h ranimer I'industrie et par lh meme a encourager la
culture.
II est toutefois une autre cause, qui se rattache du
reste h la premiere en ce qu'elle depend en grande par-
tie de 1'action du gouvernement, et qui, tant qu'elle
subsistera, ne permettra pas h la production en Haiti
de prendre tout son essor : c'est le manque de capitaux,
sans lesquels aucune industries ne pent se d6velopper et
qui souvent ne sont pas moins n6cessaires a la culture
du sol. Une des oeuvres les plus urgentes a accomplir,
ce serait done d'attirer dans le pays les capitaux 6tran-
gers, en donnant aux habitants des autres pays,et sur-
tout des nations europeennes, les facilities necessaires
pour le commerce, en supprimant surtout certaines res-





ETUDES. ECONOMIQUES SUR HAITI


trictions genantes qui s'opposent a leur 6tablissement.
Cela pourrait se faire sans d6truire les garahties que
1'on a jug6 bon d'6tablir dans la legislation en vue de,
se prdmunir centre les dangers possibles qui seraient
de nature h menacer 1'Ind6pendance.
L'influence funeste de ces deux causes reunies, l'in-
curie gouvernementale et le manque de capitaux, s'est
fait principalement sentir dans l'industrie sucriere. La
culture de la canne a sucre, en effet, ne peut avoir lieu
d'une manibre fructueuse qu'en opdrant sur une grande
6chelle; elle demand un temps, des soins et des frais
prialables, qui exigent l'emploide sommes importantes:
aussi est-il h peu pros impossible que le petit cultiva-
teur puisse s'y livrer avec quelque chance de profit. Le
seul moyen pour les petits propri6taires, ce serait d'as-
socier leurs efforts, et encore, faute d'argent, ne seraient-
ils guere assures d'obtenir un r6sultat.utile.
Mais si la culture meme de la canne a sucre, pour
prendre toute son extension, aurait besoin de capitaux
beaucoup plus consid6rables que ceux don't elle dispose
actuellement, h plus forte raison 1'industrie sucriere
a-t-elle dAf d6cliner rapidement faute de ce viatique
indispensable. En effet, pour transformer le jus de la
canne a sucre, il faut des usines qui demandent un
outillage dispendieux, et comment les 6tablir si 1'on n'a
pas les capitaux n6cessaires. Aussi toutes celles qui.
existaient avant la Revolution, successivement aban-
donnees, ont-elles disparu, et l'on peut dire qu'aujour-
d'hui l'industrie sucriere n'existe plus a Haiti.
La culture de la canne a sucre n'a pas 6t6 complRte-
ment abandonn6e, mais le jus de ce. precieux roseau,
an lieu d'etre soumis aux preparations compliquees
qui ont pour but de le transformer en sucre, est tout
simplement distill et sert a la fabrication de cette
liqueur connue dans. le monde entier sous le nom de
RhUm, et vulgairement appel6e tafia dans les Antilles.





ETUDES UCONOMIQUES SUR HAITI


La quantity de tafia fabriqu6e en Haiti s'61eve a un
chiffre considerable, plus de .six millions de litres par
an, mais tris peu sont export6s-: la plus grande parties
est consomme dans le pays, au grand detriment de la
morality publique, car on peut considdrer I'abus du
tafia comme un de ces fleaux- qui ont leur racine dans
des habitudes anciennes et qu'il est aussi, urgent que
difficile de faire disparaitre.
Le cafe est actuellement pour Haiti un produit plus
important que le sucre. Ce n'est pas cependant que la
culture en soit pouss6e aussi. activement qu'elle pour-
rait l'Ptre : elle est au contraire l'objet d'une negligence
fAcheuse, car, avec un pen de soins et sans exiger de
bien grands capitaux, elle pourrait recevoir une exten-
sion beaucoup plus considerable qui constituerait pour
le pays une branch de commerce de premier ordre.. Le
caf6 d'Haiti est d'ailleurs excellent et peut soutenir la
comparison avec les especes les plus renomm6es des
autres pays. Les producteurs seraient done assures pour
leurs products de d6bouch6s productifs, et cela rend
plus incomprehensible encore le peu d'-ardeur avec
laquelle les propridtaires se livrent h une culture si peu
cofiteuse et si his6ment remundratrice. Malgr6 cette
incurie, 1'exportation est encore au moins de trente
millions de kilogrammes, chiffre qui serait facilement
triple, si le gouvernenient savait exciter la mollesse des
cultivateurs et donner au commerce les encouragements
don't il ne saurait se passer.
Tout ce qui vient d'etre dit du cafe s'applique egale-
ment au coton. Au6un territoire n'est plus propre que
celui dtEIaiti a la culture de ce v6g6tal. Certaines par-
ties de F'ile offrent mnme sous ce rapport une fertility
extraordinaire. Aussi la production du coton serait-
elle susceptible d'un d6veloppement immense. Laplaine
de l'Artibonite, entire autres, serait capable, a elle seule,
de fournir autant de coton qu'on en recolte dans tous





ETUDES ECONOMIQUES SUR HAITI


les Etats de i'Am6rique du Sud pris ensemble. Mais, de
,ce c6t6 encore, rien de ce qu'il aurait fall n'a 6t6 faith
et 1'exportation est loin de s'6lever au chiffre qu'elle
devrait atteindre.
Tous les autres products du pays, du reste, m6rite-
raient les memes observations. C'est ainsi, par exem-
ple, qu'il serait facile de donner h la culture du maYs
une importance hors de toute proportion avee cc qu'elle
-est actuellement, car on pourrait, sans grande d6pense,
la decupler peut-6tre. Et ne doit-on pas regretter que,
en face de telles richesses naturelles, 1'incurie des
homes, leur ignorance et des dissensions aussi fu-
nestes qu'elles sont absurdes, n'aient pas permis jusqu'h
present d'en tirer un meilleur parti, et les laissent
m6me dp6-rir entire nos mains inhabiles ou inertes.
Outre les avantages que le pays retirerait de 1'exten-
sion donn6e a toutes ces cultures par les d6veloppe-
ments que prendraient les changes avec les nations
6trangeresetl'accroissement de richesses qui en serait la
*consequence oblige, elles auraient encore d'autres ef-
fets trbs utiles. Elles permettraient d'apporter une am6-
lioration sensible au system de nourriture qui est
celui de la plus grande parties de la population. Les ba-
nanes, les patates, un peu de manioc, quelques fruits,
voila ce qui constitute le fond de I'alimentation, insuf-
fisante le plus souvent, telle qu'elle est pratiqu6e, h r6-
parer les forces : aussi le malheureux noir cherche-t-il
une excitation factice dans le tafia don't it faith une
6norme consommation, mais qui 1'6puise en meme
temps qu'il 1'abrutit. Combien it serait pref6rable
qu'une nourriture plus abondante et plus substantielle,
en lui permettant de r6parer completement les pertes
subies, pft lui redonner la vigueur et 1'entrain n6ces-
saires h l'homme pour accomplir sa tAche journaliUre !
C'est une 6conomie bien mal entendue que celle qui
s'applique h 1'alimentation et qui par l1 peut amener





ETUDES tCONOMIQUES SUR HAITI


une d6perdition de forces d'oii r6sulte h la fois un affai-
blissement de la race et une diminution de richesses.
Ce sont 1h des v6rit6s qu'il faudrait h tout prix thcher
de faire pendtrer dans 1'esprit des noirs, si 1'on veut
enfin qu'ils sortent de 1'abrutissante misere oi la plu-
part sont encore plongds. Que voit-on aujourd'hui ? A
peine sont-ils en possession de quelque monnaie qu'au
lieu de l'employer a amiliorer leur sort, i mettre un
pen plus de propret6 et d'agrdment dans leurs habita-
tions, "a se donner une nourriture un peu plus confor-
table, ils n'ont rien de plus press que de se procurer
la liqueur funeste don't l'ivresse, en leur faisant un ins-
tant oublier leur misere, contribute a l'aggraver encore.
Aussi quel spectacle de desolation frappe les yeux
quand on parcourt nos campagnes! Quelle difference
avec celui que nous offrent les plus humbles villages de
presque toutes les nations europdennes Ici 1'on voit
regner partout un air d'aisance et de contentement; le
travail est rude sans doute, mais le paysan, apres ses
fatigues de la journ6e, rentre avec joie dans sa maison,
simple et sans luxe, il est vrai, mais non sans agr6ment
et sans bien-6tre. Chez nous, au contraire, tout porte
1'empreinte de la misere la plus sordide. Quel contrast
humiliant! Les gouvernements et les homes qui ont
au coeur quelque fiert6 patriotique ne s'uniront-ils pas
dans une sainte ligue pour faire cesser un 6tat de
choses si deplorable ?
Le mals, outre les resources qu'il fournirait h 1'ali-
mentation humaine, donnerait un fourrage pr6cieux
pour les animaux, et apres avoir largement aliment6
la consommation locale, sa culture pourrait encore
laisser un excedent capable de former un article im-
portant d'exportation. C'est-h-dire que l'on arrive sur
ce point aux memes constatations que cells que nous
avons d6jh faites au sujet du sucre, du cafe et du coton:
nulle part on ne sait tirer du sol le parti qu'il serait





ETUDES ECONOMIQUES SUR HAITI


possible, sans trop d'efforts, d'en tirer avec sa prodi-
gieusedf6condite. En voyant ce qui se passe en Haiti,
on dirait que les hommes son( d'autant moins ports h
faire quelque chose pour eux-memes que la nature fait
de son cote davantage. C'est 14 une erreur deplorable,
car le travail est la loi la plus certain h laquelle les
hommes soient soumis, la condition essentielle de leur
existence sur la terre, 'et dans la contr6e la plus
Apre et la plus aride, le sortd'unpeuple laborieux sera
toujours moins miserable que celui d'une population
qui tombe dans l'inertie et i'insouciance, sur le sol
meme le plus fertile.
Aux denr6es prec6dentes, il faudrait ajpaterle cacao,
qui vient.pour ainsi dire de lui-meme, don't la ,culture
n'exigeant presque aucune defense et tres peu de sons,
peut 6tre entreprise par les plus- petits cultivateurs. -11
est du rest inutile de faire une longue enumeration de
tous les products de 1'ordre veg6tal que Haiti peut four-
nir en abondance; toutes les plants de l'Europe s'y
acclimatent facilement; les legumes et les fruits des
regions tropicales s'y joignent h ceux des climats plus
tempers et n'y viennent pas moins bien.
Mais en dehors des denr6es proprement dites et des
substances destinies a 1'alimtentation, Haiti produit .un
grand' nombre de v6g6taux propres .aux diff6rents
usages industries. Les magnifiques forts qui sont dans
1'ile renferment presque toutes les essences utiles et
meme quelques-unes de 'celles qui sont consid6rees
comme precieuses. Parmi ces dernieres on peut citer
les bois de. campeche et d'acajou qui jouent un si grand
r61e, le'premier dans la teinture, le second dans la fa-
brication des meubles de luxe de toutes sortes. L'ex-
portation en est assez important; celle du bois de
campeche d6passe actuellement soixante millions de
kilogrammes. Mais ce commerce est loin cependant
d'avoir requ tous les'developpements don't il est sus-





ETUDES ECONOMIQUES SUR HAITI


ceptible. L'absence presque complete de voies de com-
munication n'a gubre permis d'exploiter que celles des
fortts qui sont situ6es aux bords de la mer ou dans le
voisinage des rivibres navigables. Partout,en effet, man-
quent les moyens de. transport : non seulement il n'y
a point de lignes de chemins de fer, mais c'est a peine
si l'on trouve des routes; les communications entire les
centres les plus populeux se font par des chemins h
peine frays et qui ne sont l'objet d'aucun entretien, et
ee n'est pas 1l la moindre cause du marasme oi est
tombee l'agriculture.
Le campeche et l'acajou ne sont pas les seuls v6gd-
taux industries que 'ile d'Haiti produise ou puisse
produire en quantity considerable. Le br6siliet est
encore un bois de teinture que l'on trouve abondam-
ment dans les montagnes et dans l'lle de la Gonave. Mais
il est un autre v6getal qui joue un plus grand r61le dans
les operations tinctoriales, et que l'on pourrait cultiver
en Haiti de la maniere la plus productive : c'est l'indi-
gotier qui peut donner jusqu'h trois coupes par an. Le
nopal h cbchenilles offre aussi de grandes resources :
quelques pieds suffiraient, avec la prodigieuse multi-
plication de cet insecte, pour assurer aux habitants
d'Haiti un produit de plus qui n'est pas a didai-
gner.
Apres avoir indiqu6les principles richesses v6gdtales
d'Haiti, il convient de citer celles qui' appartiennent
au regne mineral, et qui, dans leur genre, ne sont pas
inferieures. Pour commencer par celle que l'on a sur-
nommnie a just titre le pain de 1'industrie, c'est-h-dire
la houille, les gisements reconnus en sont assez consi-
d6rables pour qu'h elle seule l'ile d'Haiti ffit en measure
d'entreteniir de carbon toutes les lignes de navires a
vapeur qui passent par les Antilles. Mais pour exploi-
ter les mines et dtablir des d6p6ts de carbon dans les
principaux ports d'escale, il faudrait des capitaux qui





18 ETUDES ECONOMIQUES SUR HAITI

en ce moment font,d faut, -et sur ce point comme sur
taut d'autres constat6s pr6c6demment, on se trouve
turner toujours dans le meme cercle vicieux. La ques-
tion, ici comme ailleurs, reyient done a chercher les
moyens d'attirer dans le pays les capitaux strangers.
Ces gisements de houille ont 6t6 constat6s sur plu-
sieurs points d'Halti : les principaux se trouvent sur la
rive goauche de 1'Artibonite, aux environs de la ville
des Cayes, a 1'endroit appel6 le Camp-Perrin. Du
reste les experiences et les analyses chimiques ont
d6montrd que ce carbon 6tait de bonne quality et
pouvait.soutenir la comparison avec ceux que l'on
extrait des autres mines exploities. Ces mines, une fois
qu'elles seront mises en exploitation, constitueront
done pour Haiti un advantage immense, puisqu'elle ne
sera point oblige de s'adresser a 1'tranger pour un
produit qui devient de.plus en plus necessaire la vie
des peuples, et qu'au contraire les navires, de plus en
plus nombreux, qui sillonnent la mer des Antilles,
pourront venir renouveler dans ses ports leurs provi-
sions 6puis6es.
'Les mines de fer aussi ont une importance rdelle
qui d6passe ce que pourrait exiger la consommation lo-
cale : ce mineral est surtout rdpandu dans l'ile de la Go-
nave, ile a peu pris inhabitee, situde a quelque distance
de la c6te occidental, et dans la commune du Trou, au
lieu dit le Morne-Becly. Quant aux mines d'or que les
anciens Espagnols avaient exploitees avec une rapacity
si apre, en employant a les fouiller les malheureux
indigenes centre qui ils diployerent des rigueurs si
barbares, elles ne sont pas, comme on pourrait le croire,
completement 6puisies, et pour trouver des richesses
aurifbres qui 6galent celles de la Californie, il suffit de
soulever quelques l6ggres couches de terre.
Enfin dans le nord de i'ile on a pu constater la prd-
sence de gisements de mercure don't 1'importance n'est





ETUDES ECONOMIQUES SUR HAITI 19

pas .encore exactement 6tablie. Cependant le president
Salomon avait'dlegu6 pour les examiner un homme
competent, 1. Edmond Roumain,' si distingu6 par sa
profonde .science en chimie,. qui sans se prononcer
completement sur leur valeur, conclut dans son rapport
qu'elle lui paraissait tout d'abotd assez :grande pour
donner lieu tout au moins h des recherches plus. appro-
folidies.







CHAPITRE IV.


Du commerce ext6rieur : coup d'ceil g6n6ral sur I'6tat
des importations et des exportations


Le commerce d'Haiti s'est quelque peu d6veloppl
depuis ces dernibres ann6es, mais la progression a
Wt6 lente et bien 61oign6e du niveau auquel il se-
rait possible de s'l6ever, si l'on considere soit les res-
sources naturelles du pays, soit la position g6ogra-
phique qui le place sur les lignes de communication
de 1'Europe avec l'Amirique, soit les besoins memes
des nations europ6ennes par rapport aux products que
1ile fournit en abondance. Mais ces reflexions s'appli-
quent surtout a 1'exportation, car pour ce qui est des
marchandises importees, le chiffre atteint un total con-
sid6rable eu 6gard a la population.
C'est qu'il est peu de pays oii le luxe ait pris d'aussi
grands d6veloppements et par des causes diff6rentes,
en some, de cells qui le produisent "dans ]a plupart
des autres pays. En effet, presque toujours, le luxe dans
un lEtat est l'effet natural de 1'accroissement de la
Tichesse publique, d'une civilisation raffin6e qui, en
donnant des gofits plus d6licats a une parties tout au
moins de la sociWtd, lui impose aussi par la meme des
besoins plus nombreux et oblige, pour les satisfaire, h
des d6penses plus grandes et qui ne portent pas seule-
ment sur les choses de premiere n6cessitM. Des habi-
tudes de vie plus molles, plus fastueuses ne tardent
pas Ch s'introduire ; la vanity, qui recherche tout ce qui
peut 6blouir les yeux, de son cot6 court i tout ce qui
est eclat et magnificence, les deme cures deviennent plus





ETUDES ECONOMIQUES SUR HAITI


vastes et plus belles, le d6sir de briller se fait sentir en
tout, dans le mobilier comme dans l'habillement.
C'est ainsi qu'on a vu le luxe s'introduire en tous
temps chez les peuples qui avaient acquis un certain
degr6 de richesse et chez qui les lumiires dtaient dejh
assez r6pandues pour que les arts fussent cultives, et
que, soit par goitt reel, soit comme un moyen de se
distinguer du vulgaire, leurs adeptes fussent ddjh nom-
breux. It n'en est pas de meme en Haiti oii la plus
grande parties de la population se trouve encore dans
un 6tat d'ignorance presque complete, oiL quelques
jeunes gens, en nombre trbs restreint, regoivent seuls
une instruction un peu Olev6e, qui ne leur est m6me
pas donnde dans le pays, mais qu'ils sont obliges de
venir chercher, aux frais de leur gouvernement, dans
les capitals de l'Europe et surtout h Paris. Le luxe
cependant a pris un essor inoui : quelle en est done la
cause ? Tout simplement cet amour inn6 chez la race
noire pour tout ce qui brille, tout ce qui est voyant,
pour employer une expression vulgaire, cette vanity
naive et inconsciente qui lui fait presque en toutes
choses pr6ferer I'apparence recouverte d'ostentation au
fond solide qui se cache sous un air de simplicity, et
enfin, il faut bien le dire, cette tendance vers les jouis-
sances sensuelles qui est un des principaux traits carac-
t6ristiques de la race.
Aussi il n'est pas rare en Haiti de voir, par example,
des femmes d'une modest condition porter des vote-
ments qui semblent ailleurs le partage exclusifde celles
qui appartiennent aux classes riches ou tout au moins
aux classes aisles de la socitd6. Les robes de soie, les
beaux lainages, les fines toiles de fil et de coton, les
riches broderies, sont ports journellement par les
femmes de toutes les conditions, et la plupart consa-
crent a ces objets de toilette la totality de leurs res-
sources. Combien se privent des choses les plus indis-





ITUDES ICONOMIQUES SUR HAITI


pensables h la vie, satisfaites pourvu qu'elles puissent
se pavaner avec quelque robe.aux couleurs 6clatantes,
don't le tissu sera de soie ou de la plus fine laine! La
pauvre n6gresse elle-meme, a qui son ihdigence ne per-
met pas d'aller jusque-lk, consacre le peu de monnaie
qu'elle aura pu ramasser, a s'acheter du moins quelque
beau foulard. ou quelque beau fichu aux nuances cha-
toyantes..
Il r6sulte de l' que tous les articles relatifs h la toilette
feminine atteignent des prix 6lev6s et meme exorbi-
tahts. Rien ne cofite aux Haitiens quand il s'agit de
s'assurer les moyens de briller, et, comme ils.le croient,
d'ex'citer 1'admiration et 1'envie des autres. Le commerce
d'importation, qui est presque en entier dans la main
des strangers, salt bien profiter de ces dispositions pour
les exploiter et r6aliser. des profits excessifs, tant il est
vrail que les peuples comme les individus doivent payer
leurs vices!
Et ce n'est pas seulement dans tout- ce qui tient a la
toilette que se d6ploie ce luxe excessif, qui entraine de
si folles depenses dont.la consequence est la gene' pour
les choses les plus utiles. La sensuality si vivace dans
la race noire, la pousse a rechercher tout ce qu'il y a de
delicat et d'exquis en fait de comestibles; les mets les
plus rares et les plus chers, les vins des plus.grands
crus, rien ne leur cofite pour satisfaire cette passion des
jouissances mat6rielles, que 1'on retrouve chez tous les
peuples qui ne sont pas 'encore parvenus a un certain
degr6 de civilisation. On a pu observer'le minme ph6no-
mene chez toutes ces nations barbares qui envahirent
et dktruisirent 1'empire remain, et qui sont les ancetres
des nations les plus civilis6es.
Il y a done d6faut d'6quilibre entire le movement des
importations et celui des marchandises export6es, et
c'est la une des causes les plus s6rieuses d'appauvrisse-
ment pour le pays, puisque la balance du commerce est





ITUDES tCONOMIQUES SUR HAITI


toujours a son grand d6savantage, et qu'il doit, en con-
sequence, continuellement solder la difference. II n'est
done pas dtonnant que le numeraire s'6puise dans le
pays, et, ce qui en est le resultat funeste, mais oblig6,
que le papier-monnaie s'y multiple et jpse lourdement
sur toutes les transactions.
Quel remade a un pareil 6tat de choses! II est assez
difficile a trouver. Le premier sans doute, serait de
modifier des habitudes nationals si d6plorables, mais
comment y arriver? Comment donner de la pr6voyance
a un people qui se livre avec tant de candeur h toutes
ses tendances, sans en examiner la portee, sans penser
aux effects nuisibles qu'elles peuvent avoir pour lui,
people encore enfant, et qui, comme tous les enfants,
ne sait qu'ob6ir ses instincts souvent contraires la
raison laplus 61tmentaire? D'un autre c6t6. ce n'est pas
en un jour que P'on modifie les moeurs d'un people, ce
ne peut etre que le r6sultat de 1'action du temps, et d'une
action faite de fermet6, de patience et de perseverance.
Le gouvernement cependant, s'il comprenait ses de-
voirs, pourrait beaucoup dans ce sens et I'on ne tarde-
rait pas h voir une amelioration r6elle.
Les divers pays d'Europe participent dans des pro-
portions inegales dans 1'envoi de ces marchandises de
toutes sdrtes import6es pour la consommation du pays.
La France y entire pour une part assez important, mais
toutefois moindre que celle qu'elle aurait pu avoir,
grace h la communaute de la langue et a sympathie des
HaYtiens, qui regardent ce pays comme leur vrai centre
intellectual. Mais il aurait fallu que .les Frangais d6-
ploient un peu. plus de cette activiite commercial que
leurs rivaux ont su montrer, et en particulier les Alle-
mands, qui ont pris une place de plus en plus conside-
rable dans le movement des changes.
Un fait a noter, au contraire, c'est que les Anglais,
ces maitres du commerce moderne, se sont laisse dis-





ETUDES ECONOM1QUES SUl IIAITI


tancer en Haiti par les Allemands, qui, dans ces der-
nicres ann6es, ont fait des progress immense. La France
cependant maintient a peu pris son rang. Son com-
merce avec Haiti se fait surtout par les ports de Mar-
seille, du Havre et de Nantes; Bordeaux, cependant, d'oii
parent des paquebots avec escale en Haiti, y prend
une certain part.
En r6sum6, voici ce qui resort de cet examen auquel
nous nous sommes livres de la situation d'HaYti au point
de vue agricole et commercial. Notre pays est un des
plus fertiles qui soient au monde, presque tous les pro-
duits y viennent admirablement, mtme ceux qui pa-
raissent les plus strangers aux regions 6quatoriales et
qui semblent 1'apanage exclusif des pays temp6r6s.
Parmi tous ces products, le caf6, le sucre, le coton, le
ma's, le riz et le cacao tiennent la premiere place, et tous,
h l'exception du sure, don't la culture ne peut se faire
sans des frais assez dispendieux, ne demandent que peu
de soins, de d6penses et de temps pour donner des r6-
coltes abondantes et assurer aux producteurs un b6n6-
flee certain.
Cependant, on ne peut nier que la production ne soit
bien inf6rieure. h ce qu'elle pourrait 6tre, qu'elle soit
meme tomb6e au-dessous de ce qu'elle 6tait a une cer-
taine epoque, avant la conqufte de 1'inddpendance. Ce
fait, en some humiliant pour l'amour-propre national,
prove dvidemment que 1'organisation social chez
nous est d6fectueuse et que l'action du gouvernement
ne s'est point exercee de la maniere et avec l'activit6
qui auraient pu la rendre aussi utile qu'elle le devrait.
L'examen des faits 6conomiques nous a fait assez
voir quels 6taient ces d6fauts, soit dans les habitudes
contract6es depuis longtemps par la population elle-
mime, soit dans 1'incurie des parties au pouvoir, qu'il
etait urgent de corriger pour assurer au pays toute la
prospirit6 qu'il pourrait avoir. Comme je l'ai dejh dit





ETUDES ICONOMIQUES SUR HAITI 25

plus d'une fois dans des publications prec6dentes, puis-
sent tous les bons citoyens le comprendre et s'unir en-
fin dans un group assez nombreux pour faire privaloir
ses volont6s et surtout imposer silence aux fauteurs de
discordes!








CHAPITRE V


,Coup d'oeil sur le commerce d'Halti avant I'ind6pendance



La nature a reparti tris indgalement ses dons entire
les diverse contrees de la terre. Lorsque le sol est natu-
rellement sterile on du moins peu productif, les peuples
qui l'habitent, quelle que soit leur industries, et si
grandes que puissent 6tre leur activity et leur energie
dans le travail, sont forc6ment obliges d'adopter un
genre de vie simple et frugal, ou si la civilisation a
d6veloppe chez eux ces gouits de bien-6tre, ces habitudes
luxueuses qui en ont toujours 6t6 inseparables, ils n'ont
d'autres moyens d'y satisfaire que d'aller chercher au
dehors les products qu'ils ne trouvent pas chez .eux-
mimes. Ils sont, par n6cessit6, tributaires des autres
nations, et dans une proportion d'autant plus forte que
leurs besoins sont plus grands.
Nous venons de voir que la R6publique d'Haiti nous
offre le meme ph6nomene avec.cette circonstance parti-
culi-re qu'il ne s'agit point ici d'un people vivant sur
un territoire ingrat, don't la culture demand des efforts
p6nibles, recompensant a peine par une maigre stibsis-
tance celui qui l'arrose de ses sueurs. C'est un des pays
les plus beaux et les plus admirablement fertiles du
monde, qui ne peut suffire 'a satisfaire aux besoins de
ses habitants que l'on voit s'alimenter h 1'6tranger pour
la plus grande parties de leur consommation. Cela seul
est une preuve ind6niable d'un vice dans les institu-
tions, dans 1'organisation social ou dans les habitudes





ETUDES ]CONOMIQUES SUR HAITI 27

contract6es par la nation, vice qu'il faut avoir le courage
de reconnaltre et de corriger.
Mais s'il se trouve qu'il n'en a pas toujours 6td ainsi,
qu'autrefois ce meme pays, bien loin d'etre r6duit a
recourir aux autres pour toutes ces denrdes qui contri-
buent tant chez les nations modernes aux douceurs et a
l'agr6ment de la vie, a pu, pendant longtemps, les leur
fournir en quantit6s considdrables, la demonstration
ne sera-t-elle pas plus saisissante encore? Tout ce qui,
chez le people haltien, met au-dessus des mis6rables
querelles de parti ou des interets egoYstes le disir de la
grandeur et de ]a prospdrite du pays, ne doit-il pas
6prouver comme un sentiment d'humiliation en pre-
sence d'une decadence quI, depuis pres de cent ans, est
la condemnation de notre mani-re d'agir?
N'y a-t-il pas aussi pour le philosophy et l'homme
d'Etat une ample matiore h r6flexions, en constatant que
la conquete de 1'inddpendance et de la liberty, qui sont
pourtant les biens les plus pr6cieux des homes et le
principal resort de leur activity et de toutes les vertus
patriotiques, a coincide avec un amoindrissement de la
richesse g6n6rale, une diminution sensible du travail
et de la production nationals. J'appelle ici attention
de tous les hommes qui, chez nous, et ils sont aussi nom-
breux dans la race noire que dans toute autre, se font
un honneur de penser et d'examiner toutes choses avec
maturity et r6flexion. La raison et l'histoire ne sont-elles
pas d'accord pour d6montrer que non seulement il ne
peut y avoir d'incompatibilit6 entire le progres moral et
le progres materiel, mais que ce dernier est la cons6-
quence forcee de l'autro, ot, pour 6tre encore plus
exact, qui'un people he peut assurer sa prosp6rit6 dans
1'ordre materiel qu'auttant qu'il est en pleine possession
de ses droits moraux et politiques?
Tel est 1'enseignement qui resulte -de l'histoire de
tous les siecles et de tous les peuples. Que chez nous il





ETUDES ECONOMIQUES SUR HAITI


en ait et6 autrement, ce n'est pas seulement un pro-
bleme in-t6ressant h r6soudre pour le penseur, c'est pour
le patriote l'indication d'un devoir douloureux h rem-
plir, celui de rechercher les causes d'une situation aussi
anormale pour thcher d'en trouver les remedes. Fiddle
a la mission que je me suis impose, je me devais h moi-
m6me d'insister sur ce point, si peu flatteur qu'il soit,
pour notre amour-propre, et l1-dessus, comme sur tout
le reste, de faire appel au concours de tous les homes
de bonne volont6 pour teacher de sortir notre bien-aim6
pays de ce honteux 6tat de misere sordide oiL il semble
s'affaisser!
Ne tiendrons-nous pas h honneur de prouver que,
devenus une nation libre, nouis sommes capable d'at-
teindre a une prosp6rit6 au moins gale h celle a la-
quelle avaient pu s'6lever les maitres orgueilleux qui
ont tenu si longtemps nos ancetres sous le joug? N'au-
rons-nous pas la volont6 et le courage de sonder nos
propres places sans illusion, d'examiner en face les
causes qui out tout a coup 6tabli notre pays, du mo-
ment meme qu'il a conquis son ind6pendance, dans cet
etat d'infdrioritW matirielle et qui 1'y out maintenu jus-
qu'h ce jour ?
Qu'on ne s'y trompe pas, c'est en quelque sorte pour
nous la question vitale h r6soudre, car s'il 6tait etabli
que nous ne pouvons 6tre prospcres par nous-memes,
que nous ne pouvons 1'6tre .qu'h la condition d'etre
dirig6s et gouvernes par d'autres, qu'abandonnis a nos
seules forces, nous tombons fatalement dans une espece
de torpeur qui nous empeche de tirerparti des resources
que la nature nous a prodigudes, que le people noir est
vou6 forcement h la misere et h la degradation qu'elle
amine toujours avec elle, si des homes d'une autre
race ne sont 1a pour le conduire, ne serait-ce pas don-
ner raison h nos d6tracteurs, justifier toutes leurs at-
taques ?





ETUDES ECONOMIQUES SUR HAITI


Mais il n'en est pas ainsi, et je protest contre une
telle opinion avec toute 1'6nergie que peut m'inspirer
mon amour pour mes frbres d'origine. Mais je ne me
laisse pas 6garer par les illusions que peut inspire la
communaut6 de race. Me d6gageant de tous prejug6s et
de toutes sympathies, et jugeant avec le came d'une
raison froide et impartiale, j'affirme que la race noire
est capable, autant que les autres, de tous les progrbs
moraux et mat6riels, et qu'il ne lui a manqu6 jusqu'ici
que les conditions propres a favoriser son developpe-
ment dans tous les sens. Et c'est precis6ment pour ai-
der les lui assurer, que j'ai entrepris ces 6tudes 6co-
nomiques.
Pour reussir dans cette oeuvre, une chose est avant
tout necessaire, que, du reste, on me rendra la justice
d'avoir observe jusqu'ici dans mes publications pr6-
cedentes avec une pers6verance infatigable, sans me
pr6occuper des clameurs et des hostilit6s que je pour-
rais soulever : dire toujours et partout la v6rit6, sans
ostentation mais sans faiblesse, avec moderation mais
aussi avec fermet6. Voilh pourquoi je devais signaler la
decadence profonde dans laquelle est tomb6, non seu-
lement le commerce d'HaIti, mais aussi son agriculture,
compares a ce qu'ils 6taient avant les guerres de l'ind6-
pendance, h 1'dpoque des anciens colons.
Que 1'on se report avant 1789 et que l'on parcoure
cette ile d'Haiti, que les Frangais consideraient h just
titre come le plus beau fleuron de leur couronne colo-
niale. Quel rice et siduisant tableau se deroulait sous
les yeux Partout les planes couvertes de magnifiques
cultures; la canne t sucre couvrant des spaces im-
menses; le caf6, le coton, tous les autresproduits alter-
nant avec le pr6cieux roseau, et offrant partout aux
regards un aspect aussi vari6 qu'enchanteur, celui
d'une terre f6cond6e par un travail intelligent et dirig6
avec m6thode; de tous c6tes d'616gantes habitations oi





ETUDES ECONOMIQUES SUR HAITI


le riche colon- avait accumul6 toutes les commodit6s et
toutes les jouissances du luxe le. plus raffin6; dans les
ports, un movement continue de navires qui empor-
taient vers l'Europe tous ces products si recherchis des
peuples qui l'habitent, qui leur sont devenus si. nces-
saires, que son sol est impropre a leur procurer, et
qu'Haiti leur fournissait alors en abondance.
Parcourons aujourd'hui, apres un sibcle 6coul6, ce
mnme pays, et que le plus optimiste ose dire, pour peu
qu'en lui ne soit pas 6teint tout sentiment de patrio-
tisme, si son cceur ne ressentira pas une impression
douloureuse devant le p6nible et humiliant contrast
que lui offrira le pass si florissant en regard de 1'6tat
actuel si pr6c'aire et si triste. Quelques chiffres suffiront
pour rdpandre dans les esprits les plus ignorants et les
plus pr6venus la lumibre la plus vive, quoique la plus
affligeante. Avant la conqunte de 1'ind6pendance, le
chiffre total des exportations atteignait deux cents mil-
lions de francs ; aujourd'hui, c'est a peine s'il s'616 e h
quarante millions. II sortait annuellement de F1ile, a
destination des diverse contr6esdel'Europe,enmoyenne
cinquante millions de livres de sucre blanc, quatre-
vingt-treize millions de livres 'de sucre brut; 1'expor-
tation du cafe s'6levait a soixante-quinze millions de
livres, .celle du coton a six ou sept millions.
Mais a quoi bol continue cette enumeration de
chiffres, toujours un peu fastidieuse? Ceux que je viens
de citer n'ont-ils pas une dloquence qui resort d'elle-
meme et sur laquelle it est inutile d'insister? Que l'on
compare, article par article, avec les chiffres des. expor-
tations actuelles, tels que los roelvent les tableaux
annuels des douanes : quel p6nible sujet de r6flexions
pour le patriote et '1'homme politique. Le sucre a dis-
paru pour ainsi dire du nombre des marchandises
export6es et presque tous les. autres products ont subi
des diminutions consid6rables. Une seule sorte peut-6tre





ETUDES ICONOMIQUES SUR. HAITI


a vu son exportation augmenter dans une certain me-
sure, je veux parler des bois de luxe, tels que 1'acajou et
des essences tinctoriales don't j'ai d6jh dit quelques
mots plus haut. Pour Wtre just, il faut dire que le com-
merce du caf6, comme du reste je l'ai dejh observe, s'est
quelque peu d6velopp6 depuis un certain nombre d'an-
nees. Mais combien on est loin du chiffre qui pourrait
etre atteint sans de grands efforts!
Mon but n'6tant pas de faire 1'histoire 6conomique du .
pass, j'en ai dit assez pour rendre ma demonstration
complete. J'ai prouv6 d'abord, par le seul examen de
la nature du sol et de ses productions, que le people
haitien 6tait bien loin de tirer de la terre sur laquelle la
destine l'a plac6, les avantages qui lui semblent pour-
tant reserves; je n'ai dit un mot de ce qui a eu lieu au-
trefois que pour le prouver encore par 1'exemple de ce
que d'autres oeit su faire. Quand on sait guerir un mal,
il faut le bien 6tudier, en noter avec soin tous les symp-
t6mes, en observer la march, mais pour etre a meme
d'y appliquer les remedes convenables, il faut aussi
que celui qui en souffre ne se fasse pas illusion sur son*
6tat, qu'il soit bien convaincu de sa gravity pour qu'il
ne soit pas tent6 de se refuser h ce qui est nocessaire
pour le gu6rir.
En ne me lassant pas de mettre sous les yeux du
people haitien 1'dtat d'inf6rioritd, je dirai mieux d'a-
baissement oui il s'est laiss6 tomber; en lui montrant
d'un autre c6t6 le degrd de prosperity oil il pourrait
s'6lever, je me persuade qu'enfin je reussirai a le con-
vaincre que depuis un sickle il est engage dans une
mauvaise voie don't it doit b tout prix sortir, qu'en se
livrant a ces continuelles agitations politiques, il a
lIch6 la proie pour l'ombre, et qu'au lieu de chercher
constamment- la meilleure des constitutions et de se
liver tour h tour h ces parties qui se combattent avec
tant d'acharnement, il edit Rt6 pr6fdrable d'etudier dans





32 ETUDES ECONOMIQUES SUR HAITI

1'ordre agricole, commercial, financier, quelles 6taient
les am6liorations desirables, les moyens de les rdaliser
et d'dlever ainsi la patrie au plus haut point possible de
bien-6tre et de prospiritW.








CHAPITRE VI


Etat des conditions sociales en Halti


Apres avoir montr6 ce que la nature a fait pour
Haiti, indiqu6 ses principles productions, prouv6 que
le commerce 6tait loin d'avoir atteint le degr6 don't il
4tait susceptible pendant que, d'un autre c6te, la base
essentielle de la richesse chez un people, agriculture
elle-meme, 4tait 1'objet d'une negligence honteuse, ii
est facile de concevoir que la situation int6rieure du
pays, au point de vue materiel aussi bien qu'au point
de vue moral, doive laisser beaucoup h d6sirer. Avant
d'examiner les remhdes qu'il convient d'apporter a un
4tat de choses si facheux, il convient d'y insisted pour
bien nous convaincre de toute la profondeur du mal,
et par la honte que nous en ressentirons, nous amener
i des resolutions salutaires.
La Revolution frangaise, en proclamant les grands
principesde liberty et de justice social, a r6pandu dans
le monde un flambeau qui ne pourra plus jamais 6tre
6teint. Tous les peuples ont profitW de sa lumiere et de-
puis cette 6poque un immense progres s'est developp6
dans les conditions mat6rielles mimes de leur existence.
L'homme, plus convaincu de ses droits et de sa dignity,
s'est montr6 do plus en plus toujours moins facile h
courber sous le joug des oppressions publiques ou pri-
vies ; chacun a r6clam6 avec une ardeur toujours gran-
dissante sa place au soleil et lajuste part qui lui est due
dans le partage des biens de ce monde. Une violent
pouss6e se produit partout vers le bien-6tre et une re-





ETUDES ECONOMIQUES SUR HAITI


partition plus equitable, moins inegale, des avantages
sociaux.
MAais ce qui fait la grandeur et aussi la justice de ce
movement h peu pros universal, ce qui le l6gitime aux
yeux du philosophy, c'est qu'on n'y voit pas seulement
une forte aspiration vers plus de bien-6tre materiel ou
le ddsir des jouissances qui semblaient 1'apanage exclu-
sif de la richesse, on y sent aussi et peut-6tre avant
tout, le profound sentiment qui s'est enfin empar6 de
1'homme, de sadignit6morale, et, comme consequence,
la volont6 ferme et arret6e d'arriver h une condition
social telle qu'elle lui permette de cultiver et d'agran-
dir son intelligence, d'augmenter en quelque sorte sa
valeur dans tous les sens.
En un mot 1'homme veut 6tre plus heureux mat6riel-
lement parce qu'il a une plus haute idee de lui-meme,
un sentiment plus vrai et plus 6lev6 de son importance
et de son r61e dans la soci6t6 et dans l'univers, un
besoin toujours plus vif de d6velopper toutes ses facul-
tes, et que, pour y rdussir, il lui faut dans une measure
convenable, la vie mat6rielle assuree et les loisirs que
peut seule donner une certain aisance.
Ce serait se tromper 6trangement de ne voir dans
cet immense movement qui se produit a la fois dans
les couches profondes de tous les peuples, que le dOchai-
nement grossier des app6tits avides de jouissances
sensuelles. L'homme aspire au bonheur par toutes les
forces de son etre, morales aussi bien que physiques,
et les choses sont ordonnees de telle sorte que chez lui
le progres intellectuall ne peut jamais s'accomplir
qu'apres le progres materiel. Jamais un people, plong6
dans 'la misere, qui se d6bat p6niblement pour s'assurer
les conditions d'une existence prdcaire, ne pourra se
livrer a ces travaux feconds de intelligence qui enno-
blissent la race humaine, a cette culture des lettres, des
arts et des sciences, qui constitute ces plaisirs de 1'esprit





ETUDES ECONOMIQUES SUR HAITI


aussi n6cessaires a l'homme que les autres, et pour les-
quels il 6prouve un gouit aussi vif quand son intelligence
est cultivce.
Tout ce qui contribute au bien-6tre materiel de
l'homme contribute done aussi h sa grandeur morale, et
par une consequence forcee. augmenter la prosp6rit6
et la richesse d'un people, c'est done par la mcme lui
assurer une place plus important parmi les nations
qui ont brilhl par intelligence, et 1'avancer toujours
davantage dans les voies de ]a civilisation veritable.
Ces r6flexions 6taient necessaires pour qu'on puisse
comprendre dans toute leur verit6 et toute leur port6e
les convictions et les sentiments qui m'animent quand
je prends la plume pour teacher d'eclairer, dans la
measure de mes moyens, mes chers compatriotes sur
leurs int6rets qu'ilsmconnaissent avec une persistence
si funeste. Mon coeur saigne, je puis le dire, en voyant
la situation deplorable oji la masse du people noir est
r6duite dans cette magnifique terre d'Haiti qui semblait
devoir assurer h son people une vie si abondante et si
facile. Et, comme je Vai dit plus haut, ce qui m'oppresse
d'un poids plus lourd et plus douloureux, ce n'est pas
seulemenit la sympathie pour la miser e et les souffrances
de mes frbres du people noir, ce n'est pas seulement le
chagrin et l'humiliation de voir ma patrie reduite a un
tel 6tat d'abaissement, c'est que les admirables facultis
d'une race trop d6daign6e ne peuvent se developper
dans toute leur ampleur, tant que durera cette situation
malheureuse qui 1'dtreint et qui arrete pr6cis6ment
1'6closion de toutes ces qualitis don't elle porte le germe,
d6pos6 par la nature elle-meme.
Mais je poursuis ma thche, et pour determiner 1'effort
que Ie people haitien doit faire sur- lui-meme, prdsen-
tons-lui, en quelques mots, le tableau saisissant de ce
qu'il est et de ce qu'il pourrait ktre.
Supposons qu'un voyageur stranger parcoure File





ETUDES fCONOMIQUES SUR HAITI


d'Haiti et tachons de nous rendre compete des impres-
sions qu'il 6prouvera. Son premier sentiment sera cer-
tainement celui de l'admiration et de 1'enthousiasme en
face de cette nature d'une beauty si pittoresque et si s6-
duisante, de la prodigieuse fertility du sol, de cette v6-
getation luxuriante qui rdunit les products des contr6es
tropicales a ceux des regions plus temp6rees. Mais cet
enivrement sera de court duree et fera bientot place a
une surprise disenchant6e quand il ne tardera pas h
constater que presque partout on ne peut circuler
qu'avec difficult, au prix de beaucoup de peines et
d'efforts. Lorsque dans toutes les nations d'Europe et
d'Am6rique on trouve de tous c6tes de belles routes
ou des chemins de fer qui rendent les communications
rapides,. chez nous, la plupart du temps, pour se diri-
ger d'un point a un autre, il ne trouvera que des
chemins h peine frays, que personnel ne s'occupe d'en-
tretenir et que l'incurie administrative laisse dans un
6tat de degradation qui rend les moindres excursions
fatigantes et pdnibles.
Mais s'il regarded avec un peu plus d'attention toute
cette terre don't le premier aspect 6tait si beau et si en-
gageant, sa surprise sera bient6t m6lde d'une veritable
tristesse. Quelle negligence presque partout dans la
culture! Ce sol qui semblait s'offrir, pret a donner h ses
heureux possesseurs des richesses en quelque sorte
in6puisables, abandonn6 a lui-meme trop souvent, se
couvre d'une v6g6tation abondante, mais inutile pour
la prosp6rit6 et le bien-etre du pays. Faute de quelques
soins, les productions utiles, qui pourraient ftre la
source d'un revenue considerable, fournissent a peine de
qaoi suffire 'a la consommation locale.
S'il veut se rendre compete d'un tel phlnomne et
qu'il p6netre dans la demeure du cultivateur pour 1'in-
terroger, il reculera devant son aspect sordide et Pair
de misere lamentable qu'elle r6vele. II y trouvera des





ETUDES ECONOMIQUES SUR HAITI


etres vetus de vWtements sans valeur, soutenant une vie
decourag&e, sans horizon qui la reconforte jamais,
avec quelques maigres aliments tout au plus suffisants
pour l'entretenir. Partout 1'incurie, le d6sordre, et par-
fois une salet6 repoussante. S'il s'informe, il saura bien-
t6t que presque toujours l'habitant des campagnes ne
possede rien de ce sol qu'il doit arroser de ses sueurs;
que son salaire est tellement modique qu'il le cultive
sans courage et sans espoir, accomplissant sa tache
journalibre avec cette insouciance de l'homme qui n'at-
tend plus rien de la destinde. En continuant ses inves-
tigations, il ne tardera pas h voir que cet 6tat precaire,
que cette vie dev6ritable d6tresse est celle de la grande
majority des etres qui v6ggtent sur ce sol si riche en
apparence, tout au moins de ceux qui constituent plus
sp6cialement la population noire. C'est tout au plus,
en effet, s'il trouvera chez les hommes de couleur et
chez un bien petit nombre de noirs un peu de cette ai-
sance, de ce bien-6tre et de ces habitudes de vivre que
1'on rencontre dans toutes les contr6es parvenues h un
certain degr6 de civilisation.
Comme, h measure qu'il continuera son examen, il
pourra se convaincre que ce people noir possede de s6-
rieuses qualities, il sera bien vite persuade que ce n'est
point a lui qu'il faut fire remonter la responsabilit6
d'une incurie si extreme, d'une situation si deplorable,
et qu'il en est la victim plut6t que la cause. 11 en con-
clura avec just raison qu'il y a dans l'organisation so-
ciale, dans administration de la chose publique, cer-
tains vices qui doivent Wtre extirpes avee soin, si l'on
veut fair disparaitre les maux don't ils sont la racine et
qui rongent le corps social comme un cancer divore le
corps don't le sang est vici6.
Cette conviction sera fortifile encore par tout ce que
ses regards pourront d6couvrir, sur quelques objets
qu'ils tombent au hasard. Entre-t-il dans une ville, il





ETCDES ECONOMIQUES SUR HAITI


sera bient6t choqwu du spectacle que lui offriront des
rues malpropres, oih parfois les detritus et les immon-
dices attristent a la fois la vue et 1'odorat; nulle part
rien de ce qui fait le charme des nations oh un corps de
police bien. organism veille h la fois a la propret6 et h la
s6curitW des citoyens. Une apparence exterieure de
luxe provenant de cette vanity que j'ai d6peinte plus
haut, pourra un instant lui fire illusion, mais s'il p6-
netre a l'interieur des families, dans presque toutes il
ne rencontrera que la gene et la privation des choses
n6cessaires, de c elles qui constituentle vrai comfortable.
de la vie, sacrifices a ce clinquant de mauvais aloi
qu'inspire ce d6sir de paraitre, a la fois si funeste et si
pu6ril.
Notre voyageur n'aura pas meme la curiosity de
s'informer quelles sont les industries pratiqu6es dans
un pays oi agriculture, le premier et le plus n6ces-
saire de tous les arts, est d6laiss6e au point extreme
qu'il a pu constater, lorsqu'en aucun autre lieu peut-
ktre du globe elle n'offrait l'homme des resources
aussi abondantes, aussi varies et aussi pr6cieuses. 11
peut deviner d'avance la r6ponse qui serait faite h ses
questions : elles sont a peu pris nulles. Et comment
pourrait-il en etre autrement? Un simple coup d'oeil jet6
sur le movement des ports suffit h lui prouver que. si
les arrivages sont assez nombreux et assez important
pour satisfaire a la consommation qu'entrainent forc6-
ment les besoins r6els ou factices, en revanche les mar-
chandises expedi6es sont dans une proportion bien mi.
nime eu 6gard au total de ces changes : double preuve
de la faiblesse de industries.
Je vous le demand, Haitiens, que penserait alors ce
voyageur de notre apathie et des vices de notre 6tat so-
cial? Mais poursuivons avec courage et arrivons h des
points peut-ltre encore plus douloureux.







CHAPITRE VII


Situation au point de vue moral


A moins .d'aveuglement volontaire, il est impossible
de nier la v6rit6 du tableau que j'ai suppose se derbuler
sous les yeux d'un voyageur imaginaire, mais qui ne
correspond que trop h la r6alit6 des faits. Un people
chez qui toutes les branches vitales de la richesse
publique sont en souffrance, est destine n6cessairement
a subir les pires catastrophes, s'ilne puise en lui-meme
1'6nergie necessaire pour r6agir contre toutes les causes
d'6nervement social et d'amoindrissement materiel.
Mais si I'on veut porter un jugement complete su& la
situation d'un people, sur les meilleurs moyens h em-
ployer pour assurer son relIvement et lui procurer la
prosp6rit6 desirable, il ne faut pas se borner seulement
a envisager ce qui frappe tout d'abord les yeux, c'est-h-
dire son 6tat materiel, le degr6 plus ou moins grand de
la richesse publique et particuli.re. II faut essayer de
p6n6trer aussi dans ce que j'appellerai son ktre intime,
ce qui constitute en quelque sorte son caractcre. social,
ses idWes et ses habitudes sp6ciales, qui lui constituent
une physionomie parmi les autres nations. C'est 1a, en
effet, que l'on pourra surprendre le veritable secret de
ses progrbs ou de sa decadence et decouvrir les v6ri-
tables r6formes opdrer dans l'interet g6n6ral.
C'est que si, dans tous les pays, l'action gouverne-
mentale a une grande importance, si elle doit etre orga-
nisee de la manirie qui conviefine le mieux aux condi-
tions ou se trouve le people qu'elle est charge de
diriger, ce serait une e;reur de croire que tout d6pende





ETUDES lCONOMIQUES SUR HAITI


d'elle, qu'elle puisse tout faire, et quo, pourvu que le
gouvernement soit dtabli sur des bases rationnelles et
confi6 h des hommes capable, l'avenir d'un people est
suffisamment garanti. C'est beaucoup sans doute et
c'est l' une des choses qui ont le plus manqu6 en Haiti
jusqu'a present. Mais ce n'est pas tout cependant et le
gouvernement le meilleur ne pourrait rien sans le con-
cours des citoyens eux-memes, si la nation, considdr6e
dans son ensemble, ne possode pas certaines qualities
indispensables ou ne se debarrasse pas de certain
d6fauts nuisibles h son ddveloppement, inconciliables
avec le bien de tous, parce qu'ils ne tendent qu'h favo-
riser des convoitises ou des ambitions personnelles.
Eli bien, 1l encore, il faut le dire, le patriote trouvera
des sujets de tristesse non moins grands et non moins
fondes que ceux que lui a partout offers la situation
6conomique du pays, envisage dans son aspect pure-
ment materiel; ou, pour parler plus exactement et en
toute franchise, il verra que son 6tat malheureux et
deplorable provient en grande parties de certaines iddes
fausses auxquelles il s'est trop abandonn6, d'habitudes
mauvaises qui en ont 6t6 la suite et qui ont 6t6 la prin-
cipale cause des maux don't nous souffrons et don't je
cherche ici pr6cisement les remedes, d'accord avec tous
les hommes de coeur qu'anime le seul amour de la
patrie.
Avant d'entrer dans leur detail, avant d'examiner,
dans chaque ordre de matieres, les measures qui, suivant
moi, seraient les meilleures h prendre pour atteindre
le but que tous nous devous avoir en vue, il me parait
done utile de signaler, avec toute 1'independance qui
convient h mon caractere et don't j'ai donn6 des preuves
assez nombreuses, toutes ces iddes errondes, tous ces
vices sociaux qu'il faut avant tout faire disparaitre, si
1'on ne veut que toutes les tentatives pour r6dgndrer le
pays ne restent vaines, que tant d'efforts courageux et





ETUDES ECONOMIQUES SUR HAITI


d6vou6s ne ressemblent, suivant une parole vulgaire, h
des coups d'6p6e dans 1'eau.
C'est toujours une tache ingrate que de dire la vdrit6,
et le plus souvent elle ne procure h celui qui ne craint
pas de 1'entreprendre, pour toute recompense, que
1'hostilite ou tout au moins la malveillance de ceux
que 1on s'est efforcd d'6clairer sur leurs vrais int6rfts.
Mais qu'importe 1''homme que soutient une conviction
profonde et qu'anime le sentiment d'un grand devoir
a remplir II va droit son chemin, sans consid6rer les
avantages ou les inconv6nients qui peuvent en resulter
pour lui, dedaigneux des basses considerations, les yeux
fix6s sur la sainte image de la patrie, a laquelle il pense
avant tout. C'est en lui-meme, dans sa conscience,
qu'il trouve les satisfactions qu'il recherche et qui lui
sont chores. Mais je me flatte, et je l'ai dejh dit plus
d'une fois, que mes concitoyens ne fermeront pas tou-
jours leurs yeux a la lumiere. Bien des sympt6mes
heureux, au contraire, commencent a se produire, et
les pr6cieux encouragements que j'ai requs de divers
c6tes me sont un sAr garant qu'une ere nouvelle ne tar-
dera pas a s'ouvrir.
Pour en hater l'avinement, il faut revenir h la ques-
tion que j'ai pose dans ce chapitre, et don't la solution
doit prec.6der, suivant moi, toutes les measures qui
dependent de l'action publique, de l'initiative gouver-
nementale, et que je me propose d'examiner successi-
vement, avec le detail convenable, dans chaque ordre
de matieres. Pour la resoudre comme il faut, il faut la
formuler nettement et sans detours. Je crois qu'elle
peut so poser ainsi.
II est inddniable et je 1'ai malheureusement prouv6
dans les pages pric6dentes, que la situation 6conomique
en Haiti est bien inf6rieure a ce qu'elle pourait 6tre,
bien 6loign6e du degr6 de prosp6rit6 que la nature elle-
mime semblait lui reserver, au-dessous du niveau





ETUDES ItCONOMIQUES SUR HAITI


qu'elle avait atteint autrefois sous des oppresseurs bar-
bares et cupides; bien plus, sauf un petit nombre, la
masse de la population est dans un 4tat de gene con-
tinuelle quand elle n'est pas plong6e dans une misere
affreuse et lamentable. La faute n'en est-elle due qu'h
1'incurie du gouvernement ou aux d6fectuositis de
l'organisation social ? II y a sous ce rapport des ame-
liorations nombreuses et importantes a r6aliser, mais
quelles.que soient les critiques que 1'on puisse juste-
ment leur adresser, elles ne sont pas seules respon-
sables du facheux 6tat de choses que j'ai dft constater;
uine part de blAme flon moins grande revient a certain
d6fauts du caractere national, don't l'existence a cons-
titu6 jusqu'ici un des principaux obstacles aux progres
du pays.
C'est done faire par excellence oeuvre de bon citoyen
que de les signaler; quels resultats utiles, en effet, pour-
raient produire les meilleures institutions. les measures
les plus sages, si leur action 6tait d6truite par des habi-
tudes funestes, issues elles-memes des idWes fausses,
qu'engendre 1'ignorance ou une vanity aussi pu6rile
que ridicule ? La matibre est delicate, et c'est l1 qu'il
faut suivre le conseil de cet illustre 6crivain qui a dit:
< Glissez, mortels, n'appuyez pas >. Quelques mots suf-
firont d'ailleurs, sans qu'il soit besoin d'insister, pour
mettre les choses en pleine lumiere, tant l'histoire du
pass tout entire est tristement probante h cet 6gard.
Lorsque, voilh cent ans, les HaYtiens engagcrent ces
longues luttes qui aboutirent b la conqu6te de leur indd-
pendance, ils diployerent des qualit6s de courage, de
patience et d'6nergie, qui dtonnbrent de la part d'unc
race que 1'on avait jusqu'alors affect de m6priser.
L'admiration redoubla lorsque du sein de ces noirs,
tenus jusqu'alors dans. une sujition humiliante et d6-
daigneuse, on vit sortir tant d'hommes superieurs don't
intelligence et les talents se trouverent h la hauteur


42





ETUDES ICONOMIQUES SUR HAITI


des circonstances les plus difficiles et les plus p6ril-
leuses. Tout people qui est capable de conqu6rir son
independance est digne de la conserver et de se gouver-
ner soi-meme librement : 1'histoire l'a demontr6 sou-
vent d'une maniere 6clatante, et les Haitiens semblaient
devoir en offrir un nouvel et illustre example. Pour-
quoi, hilas! jusqu'a present, n'en a-t-il pas 6t6 ainsi,
et, les premiers, semblons-nous devoir donner un d6-
menti h des faits don't tous les siecles ont offert le spec-
tacle?
A quoi bon 6tudier la situation 6conomique du pays,
rechercher toutes les measures de detail plus ou moins
importantes qui peuvent servir h la rendre plus floris-
sante, si l'on ne fait disparaitre les causes qui jusqu'ici
ont empichU la constitution d'un ordre de choses r6gu-
lier et durable, et qui, tant qu'elles subsisteront, con-
tinuant leur oeuvre malsaine, seront un perp6tuel
obstacle aux effects salutaires des resolutions les mieux
conques?
Laissons de c6te les causes secondaires que j'aurai
1'occasion d'appr6cier dans la suite de cette 6tude. Si
l'on jette un coup d'oeil sur l'ktat de la soci6t6 en Haiti,
sur les idees qui predominent, tout au moins dans une
parties de la population, ui double fait douloureux et
de nature a produire les plus grandes angoisses dans
1'Ame du patriote, frappera tout aussit6t l'observateur,
et il ne tardera pas a y d6couvrir la vraie source du
mal qui nous ronge et qlui persistera tant que la raison,
enfin plus 6clairee, n'aura pas ramend nos concitoyens
a des sentiments plus vrais et plus justes et ne les aura.
pas convaincus qu'ils sont eux-mnmes les plus grands
ennemis de leur propre bonheur par les id6es fausses
auxquelles ils s'abandonnent, les passions et les dis-
cordes qui en sont la consequence.
J'ai djA signal et combattu ailleurs, avec toute la
franchise et toute l'dnergie qui sont en moi, ces vices





ETUDES ECONOMIQUES SUR HAITI


capitaux trop ancres dans la nation haltienne, vrais obs-
tacles a tout le d6veloppement que pourraient prendre
sa grandeur et sa prosp6ritd. Avant d'aller phis
loin et pour qu'il n'y ait pas d'dquivoque sur tout ce
que je dois dire plus tard, il 6tait n6cessaire de les rap-
peler ici d'un seul mot, pour qu'il soit bien 6tabli et
bien entendu que tout, dans les vues que je veux expo-
ser, est subordonn6 h cette politique d'union que je
preconise et don't je serai toujours 1'ardent d6fenseur.
Ai-je besoin maintenant de m'exprimer plus ouver-
tement, de mettre, comme on dit, les points sur les i, et
tous mes lecteurs ne m'ont-ils pas compris sans qu'il
soit n6cessaire de completer ma pens6e? Qui ne voit
que je veux parler de ces absurdes et odieux prejugds
de nuance, toujours persistants, quoi qu'on en dise,
qui ont divis6 la nation haftienne en classes trop sou-
vent hostiles, mettant leurs iuterets de caste au-dessus
du bien gnd6ral et des interets superieurs de la patrie?
En deuxieme lieu, un mal non moins funeste, fruit tout
a la fois de l'ignorance et d'une vanity ridicule, est cette
tendance qui pousse un trop grand nombre de citoyens,
dedaigneux des labeurs paisibles des professions agri-
coles et industrielles, des travaux f6conds du com-
merce, vers les emplois publics qu'ils encombrent, se
figurant obtenir ainsi plus facilement l'aisance et la con-
sideration. Et que dire de ceux, en trop grand nombre,
qui ne cherchent dans la politique qu'une carriere
propre a leur procurer des honneurs et des richesses,
qui ne craignent pas de fomenter et d'entretenir les
agitations dans notre infortun6 pays, sans autre but
que d'y trouver les moyens d'assouvir leur ambition et
leur cupidity? Combien n'en a-t-on pas vu qui, dd-
pourvus de connaissances s6rieuses, de talents r6els,
sont pourtant assez habiles pour vivre grassement de
nos dissensions intestines, don't la prosperity privie est
faite des malheurs publics?





ETUDES ECONOMIQUES SUR HAITI 45

Je le demand a tous ceux dans le cceur desquels brile
le saint amour de la patrie, ne sont-ce pas lh les deux
causes les plus importantes qui nous retiennent dans un
6tat honteux de faiblesse et de misbre, et quel autre re-
made que celui que je ne cesserai de proposer, l'oubli
de toutes les vieilles querelles, qui n'ont aucune base
s6rieuse, et 1'union de tous les bons citoyens, pour for-
mer un gouvernement capable d'imposer aux factieux?
Cela dit, j'aborde 1'examen des diverse branches de
administration publique, des rigles que, suivant moi,
il convient de suivre, et des measures qui me semblent
les meilleures dans chacune d'elles.











DEUXIIEME PARTIES


CHAPITRE PREMIER

M6thode a suivre

Les affaires publiques ne se gouvernent pas par des
regles diffirentes de celles qui sont applicables aux
affaires privies. De meime que, dans celles-ci, le d6-
cousu, l'incertitude dans la conduite, nuisent toujours
aux int6rets d'un citoyen privM et L'empechent de
r6ussir dans les combinaisons qu'il peut 'chafauder
pour. sa fortune particulibre, de meme un gouverne-
ment ne peut assurer le succes de ses plans politiques
qu'h la condition de suivre, pour les ex6cuter, une
m6thode rigoureuse et de 1'appliquer, avec moderation
sans doute, vertu non moins essentielle aux hommes
au pouvoir qu'aux simples citoyens, mais, aussi, avec
une constance indbranlable.
Tous ceux qui, a toutes les 6poques et dans tous les
pays, ont meritd ce glorieux titre d'honmmes d'Etat que
1'on prodigue parfois a tant de politiques sans valeur,
avaient su se fixer a eux-memes le but qu'ils se propo-
saient d'atteindre, tracer d'avance la route qu'ils vou-
laient suivre, et ils y marchaient d'un pas invariable,
sans se laisser d6tourner jamais par les faveurs ou les
injustices d'une popularity malsaine.
L'oeuvre du relvement d'Haiti demanderait aussi
ces qualit6s de prudence et de t6nacit6 qui peuvent
seules mener h bien les entreprises de longue haleine.





ETUDES ECONOMIQUES SUR HAITI


La tache, en effet, est immense et effrayante, et partout
les souffrances sont si vives et si pressantes h soulager,
que 1'on est tent de s'occuper de toutes h la fois, dans
la difficult de choisir celles par qui il convient de com-
mencer. 11 raut pourtant, h tout prix, adopter un ordre
si l'on ne vent retomber toujours clans les mrmes pro-
c6dds, aller au hasard, brouiller tout, et, faute d'un
traitement suivi avec logique et persev6rance, laisser
le malade, qui est ici notre cher pays, dans cet
6tat continue de langueur qui peu h peu 6puise ses
forces, et don't il ne sort de temps a autre que par ces
crises violentes don't le seul r6sultat, h6las le plus sou-
vent, est d'aggraver encore sa situation.
On ne peut tout fatire a la fois, c'est un de ces pro-
verbes vulgaires qui ne font que traduire en termnes
simples et concis ces principles d'une vdrite 6ternelle
qui doivent toujours guider les homes et don't on ne
s'ecarte jamais sans dommage. Parmi tant de problemes
dconomiques et sociaux qui se posent en Haiti devant
1'homme soucieux de 1'avenir de son pays, devant des
questions si nombreuses et si complexes qui touchent
a la fois, h sa situation agricole, i ses int6rits commer-
ciaux et industries, k la bonne gestion de ses finances,
a la direction de sa politique interieure et 6trangere,
par oti commencer, par quel bout entamer un 6cheveau
qui, au premier abord, parait inextricable, quelles sont
les measures qui paraissent avoir un caractere d'urgence
plus imperieux, une utility plus certain et plus grande ?
II est evident que 1E, il ne faut pas agir 'a la legere et
que le succes de cette ceuvre grande et patriotique don't
le but est de reliever le pays de ses ruines et de le
replacer dans une voie oii it puisse esperer une ere de
prosp6rit6 et de grandeur, serait expos a tre com-
promis, si 1'on faisait un faux depart. Toute chose
entraine ses consequences necessaires : une fausse ma-
nceuvre est parfois irreparable, et celui qui tient le gou-





ETUDES ECONOMIQUES SUR HAITI 49

vernail de l'Etat ne doit pas montrer moins de precau-
tions et d'adresse que le pilot sur 1'Ocean pour dviter
les rdcifs caches'ou les courants qui sont d'autant plus
dangereux, qu'ils vous entrainent d'abord sans qu'on
les apergoive.
Si 1'on examine les choses a ce point do vue, il est
facile de voir que les maux don't nous souffrons ayant
un double caractere, les rembdes qu'il convient d'y
apporter doivent aussi etre de deux sortes. Les causes
de notre misore et de notre abaissement sont h la fois
morales et mat6rielles : il faut done agir en meme
temps dans ces deux ordres d'idees. Ce serait pour un
lgislateur faire montre d'une singulicre impr6voyance
que de n'envisager qu'une des deux faces du pro-
blame h rdsoudre, se livrer a de pu6riles illusions et se
preparer peut-6tre des deceptions cruelles, que de bor-
ner ses efforts a apporter sur quelques points certaines
am6liorations mat6rielles. Si rdelles et si utiles mnme
qu'elles pourraient etre prises en soi, la suite ne tarde-
rait pas a lui d6montrer que les effects, pour etre du-
rables, out besoin de s'appuyer sur une base solid, sans
laquelle .tout s'effondre bient6t de nouveau. En d'autres
terms, tout progres materiel doit etre accompagn6 ou
plut6t precedd d'un progres correspondent dans l'ordre
moral: celui-ci est la condition et la garantie du premier
qui, sans lui, ne peut avoir do consistance.
VoilH done, nettement d6termin6, le premier point
de ce que j'ai appele la msthode a suivre. Qu'importe,
en effect, de proposer telle ou telle measure 6conomique,
si excellent qu'elle paraisse, de r6aliser telles r6formes
desirables sans aucun doute, d'entreprendre tels tra-
vaux publics d'une utilitM certain, si 1'on ne commence
par asseoir ces amiliorations de detail sur la seule base
qui puisse en assurer la duree et leur fair produire
tous leurs r6sultats. Et, ici, qu'on veuille bien ne pas
se meprendre a ma pensce veritable. Bien loin de dd-
4





ETUDES ECONOMIQUES SUR HAITI


daigner tous' ces prog'res mat6riels don't 1'objet est
d'augmenter le bien-6tre des peuples, j'ai mnontr6 pr6-
cedemment dans quel 6tat d'inf6riorit6 deplorable nous
sommes sous ce rapport, et je vais bientot indiquer,
dans des chapitres speciaux, quels seraient, suivant
moi, les principaux moyens a employer pour donner ha
toutes les parties de la vie social cette activity feconde,
n6cessaire au bonheur g6n6ral.
Bien loin de m'opposer h tous les progres que 1'on
peut proposer dans 1'ordre materiel, je les veux plus
grands, plus complete et plus rapides, et c'est comme
le seul moyen sfir d'atteindre ce resultat, que je m'ef-
force de d6montrer qu'il ne faut pas les s6parer de pro-
gras d'une autre sorte, sans lesquels les autres seraient
en quelque sorte comme une lettre more.
11 ne faut done pas border notre attention aux souls
faits de 1'ordre 6conomique, si nous voulons accomplir,
pour le salut du pays, une oeuvre belle, sdrieuse et pro -
fonde. Ou, plut6t, il faut comprendre cette science mo-
derne, l'Economie politique, dans toute sa portie et
dans toute son 6tendue : par cela meme que son objet
special est de rechercher tous les moyens de cr6er et de
multiplier les richesses, d'en determiner le meilleur
mode de r6partition, qu'elle a plus particulibrement en
vue tous les moyens qui se rattachent an bien-6tre des
masses, elle doit se pr6occuper d'assurer le succos do
ses conceptions, et, comme 6videmment il est lid aux
institutions, il depend de leur nature, la science 6cono-
mique se trouve unie par 1l a la politique proprement
dite, don't au fond elle n'est qu'une annexe.
L'homme d'Etat, anim6 du ddsir do procurer h son
pays plus de bien-ftre, une prosperity materielle plus
grande et mieux affermie, est done ramen6 de ce c6te
aussi a cette question qui, de tous les.c6tes, est la ques-
tion fondamentale : comment organiser les institutions,
d'apris quels principles diriger Faction du gouverne-





ETUDES ICONOMIQUES SUR HAITI


ment pour que tous les progres soient assures et garan-
tis? La correlation est tellement 6vidente, et, pour ainsi
dire, saute tellement aux yeux, qu'il est inutile d'insis-
ter davantage sur ce premier point.
Apres avoir resolu cette question primordiale, il en
est une autre qui se pose foredment devant l'homme
d'Etat et sur laquelle il. doit prendre parti avant de
s'engager dans 1'examen des faits 6conomiques et des
reformes auxquels ils peuvent donner lieu, puisque ses
resolutions seront forcement d6termin6es par 1'opinion
qu'il se sera faite. Je n'ai besoin que de 1'indiquer ici,
puisque, aussi bien, il ne s'agit pas en ce moment d'ex-
poser des theories, mais bien des vues pratiques, et que,
dans la suite de 1'ouvrage, forcement, il faudra s'en
occuper.
Deux grandes 6coles se partagent les esprits dans
toutes les questions qui dependent de l'6conomie poli-
tique, et partout elles se combattent avec une apretW
qui se comprend d'autant mieux qu'elle n'est autre chose
que la lutte d'inter6ts opposes : l'6cole protectionniste
et 1'ecole libre-6changiste. Sous quelle bannicre devons-
nous nous ranger en Haiti? Lequel des deux sys-
temes est le plus conform aux int6rets gen6raux du
pays? La question estvaste, et pour ktre traitee h fond,
demanderait des d6veloppements qui ne pourraient
entrer dans le cadre de cette etude et suffiraient a for-
mer un ouvrage special.
Je suis pourtant oblig6 d'en dire quelques mots pour
bien 6tablir les principles sur lesquels je pretends m'ap-
puyer dans les vues que je d6veloppe, sur tout ce qui
touche h la situation economique en Haiti et les measures
qu'elle me parait comporter. La v6rit6 ne me parait
ktre dans aucune de ces ecoles extremes, et je crois de-
voir en indiquer brievement les raisons que, dans le
chapitre suivant, je vais r6sumer de la maniere la plus
simple et la plus nette que je le pourrai.








CHAPITRE II


Protection et libre-6change


Dans les affaires humaines, come le d6montrait
un jour Gambetta dans un de ses discours avec son sens
pratique habituel et son eloquence entrainante, l'ab-
solu n'existe pas, le relatif seul est une r6alit6, et, dans
la politique comme dans tout le reste, les solutions h
intervenir doivent s'inspirer avant tout des circons -
tances et des nucessitds de l'heure actuelle. Pour etre
un home d'Etat au sens complete du mot, il ne suffi t
done pas d'etre imbu de theories plus ou moins sp -
cieuses et de s'appuyer sur des principles plus ou moins
ldgitimes en apparence, il faut tenir le plus grand
compete des faits et savoir se plier a leurs consequences
in6luctables.
Mais cette vfirit devient surtout frappante en tout
ce qui concern les int6r6ts mat6riels, si multiples, si
varies et souvent meme si contradictoires. Celui qui
voudrait les r6gir par des theories absolues, tout d'une
piece, s'exposerait a de singuliers m6comptes, et l'on
peut dire que ce ne sont pas les faits qui doivent se
soumettre aux systemes, mais les systhmes qui doivent
avoir assez de souplesse pour se plier a toutes les exi-
gences des faits, don't la brutality done parfois des
dimentis 6clatants et sans r6plique aux abstrac-
tions les mieux coordonnies de la m6taphysique poli-
tique.
Voilh pourquoi j'ai dit que la v6rite n'dtait ni du
c6te des protectionnistes, ni du c6te des doctrinaires





ETUDES ECONOMIQUES SUR HAITI


de l'ecole oppose, mais qu'elle 6tait entire les deux, ou
plut6t tant6t avec les uns, tant6t avec les autres, sui-
vant les exigences et les besoins particuliers du temps
oi 1'on se trouve, les conditions sp6ciales au pays sur
lequel on doit statuer et 1'importance des int6rets en
presence qu'il s'agit de sauvegarder : <( PNrissent les
colonies plut6t qu'un principle >, s'6criait un orateur a
1'Assembl6e constituante de 1789. Soit. mais encore se-
rait-il bon de d6finir ce qu'on entend par principles,
d'examiner si 1'on ne prodigue pas ce terme un peu
trop, si parfois on ne d6core pas de ce nom des choses
qui n'ont rien de ce qu'on peut appeler des principles,
de pures theories appuy6es d'arguments plus ou moins
rebelles, quand ce ne sont pas de simples reveries
closes dans des cerveaux assez 6chauff6s par leurs con-
ceptions pour ne rien voir au-delh.
A ce point de vue le systeme protecteur, quand il est
exag6rd et qu'il confine au prohibitionnisme, tel par
example que tendent h l'6tablir aux Etats-TJnis les bills
Mac-Kinley vot6s dans la derniere legislature, et le
systeme du libre-6change absolu avec sa formule du,
( laissez faire, laissez passer >, me paraissent tomber
dans des excess 6galement condamnables, quoique dia-
m6tralement opposes.
C'est qu'en effet, si 1'on examine attentivement la
base sur laquelle chacun d'eux repose, on reconnait
promptement combien elle est d6fectueuse et incom-
plete. Chacun n'envisage qu'une moiti6 des 616ments
qu'il faut appr6cier quand on veut, en connaissance de
cause, determiner le meilleur regime h imposer a un
pays en matiere 6conomique, tenant obstindment et de
part pris les yeux ferm6s h 1'autre moiti6 don't les be-
soins, souvent en contradiction formelle avec des
theories qui ne veulent s'occuper que des int6rets
.d'une parties de la nation, sont inconciliables avec elles,,
en derangent la belle ordonnance et par la meme en





ETUDES iCONOMIQUES SUR HAITI


ddmontrent l'inanit6. Les uns, les protectionnistes, ne
considerent dans un people que la classes des produc-
teurs, leurs yeux ne sont tourn6s que sur les moyens
d'accroitre leurs bendfices, sans s'occuper des conse-
quences qui peuvent en r6sulter pour la masse de la
nation, sans regarder, si, pour avantager certain in-
dustriels et certain propridtaires, on n'expose pas
chaque citoyen a payer un peu plus cher qu'il ne de-
vrait les objets memes les plus n6cessaires, ceux qui
doivent servir a sa nourriture et a son habillement.
Les autres, les libre-dchangistes a outrance, faisant
'a leur tour en revanche table rase de tous ceux qui pro-
duisent, ne consentent h voir dans une nation que des
consommateurs qu'il faut favoriser de routes les falcons,
sans s'occuper d'examiner si les reductions de prix
don't ils les font profiter ne seront pas plus que compen-
sdes par des diminutions de salaires ou de b6ndfices,
qui les mettraient dans 1'impossibilitd de se procurer
les objets don't ils ont besoin, si bon march qu'ils
soicnt. Le gouvernement ne doit-il pas proteger impar-
tialement les int6rets de tous, ceux des producteurs
aussi bien que ceux des consommateurs? Est-il just de
sacrifier les uns aux autres et la balance ne doit- elle
pas 6tre gale entire tous ? Mais il y a bien mieux : est-
il un seul pays oh se trouvent en presence deux classes
distantes et ins6parables, d'une part ceux qui produi-
sent et qui ne font que produire,de 1'autre ceux qui con-
somment et quine font que consommer? Tout le monde
n'est-il pas en mime temps producteur et consomma-
teur ? Et pour pouvoir consommer, ne faut-il pas tout
d'abord produire, soit que 1'on consomme soi-meme les
products de son travail, soit qu'on en retire le b6ndfice
qui permet seul de se procurer les objets n6cessaires et
qui manquent.
Cette constatation de simple bon sens suffit h d6mon-
trer ce qu'il y a de faux, mais aussi de dangereux, dans





ETUDES ECONOMIQUES SUR HAITI


ces systhmes exclusifs entire lesquels se partagent les
6conomistes que 1'on pourrait appeler de doctrine et de
profession. Elle permet aussi de p.oser. les veritables
terms du probleme qu'est appel6 h r6soudre 1'homme
d'Etat, moins pr6occup6 de theories abstraites que les
adeptes de I'Economie politique, mais davantage de la
r6alit6 des faits; problem du reste don't les 6l6ments
ne sont pas partout identiques, mais varient au con-
traire selon les lieux et les temps, et pour un mnme
pays peuvefit changer d'une 6poque a une autre. On
peut cependant, il me semble, etje vais Fessayer, le
condenser en une formule assez large pour comprendre
tous les aspects qu'il peut revdtir suivant les circons-
tances et les divers peuples.
Pour satisfaire h ses besoins, il est evident qu'un
people n'a que deux moyens a sa disposition : ou pro-
duire lui-meme en quantity suffisante tout ce qui est
n cessaire a sa consommation, ou, s'il ne pent y arri-
ver, demander aux nations ftrangeres les objets qui lui
manquent. Mais comment pourra-t-il se les procurer,
si les b6ndfices qu'il retire de sa propre production ne
lui laissent pas des exeldents qui lui permettent
d'acheter au dehors tout ce qu'il ne trouve pas chez lui-
mnme. 11 r6sulte de 1l, avectoute la rigueur d'une v6rit6
mathematique, que, pour 6tre en measure de consommer,
il faut au prealable .avoir produit, et.que, pour ainsi
parler, le consommateur ne peut exister que s'il a dtd
prced6e du producteur et si celui-ci a pu r6aliser des
profits avec lesquels il pourvoit a tout ce qui lui fait
defaut.,
Supposons un instant un people chez qui il n'y aurait
aucune espcce d'agriculture ou d'industrie, chez qui,
par consequent, ]a production dtant nulle, tous les
citoyens n'auraient qu'une seule et meme quality,
celle de consommateurs. II est bien certain qu'il serait,
par 14 m&me, r6duit h la vie des peuplades primitives





ETUDES fCONOMIQUES SUR HAITI


et sauvages : comment, en effet, pourrait-il subvenir
aux besoins les plus urgents de son existence? Pour sa
nourriture, il serait r6duit a quelques fruits, a quelques
aliments grossiers que [a nature fournit d'elle-meme;
pour couvrir sa nudity et la mettre 1'Fabri des intem-
p6ries, C'est tout au plus s'il.aurait quelques feuillages
ou.les peaux des animaux qu'il aurait pu tuer. Dira-t-on
qu'il aurait la resource de se procurer au dehors ce
qu'il lui faut pour rendre sa vie plus aisde et moins
pr6caire : mais avec quoi pourrait-il le faire venir, en
d'autres terms, 1'acheter, pour appeler les choses par
leur nom, puisque, ne produisant rien, il n'aurait rien
par consequent a donner en change de ce qui est nd-
cessaire a la satisfaction de ses besoins ?
La supposition sans doute est poussee a l'extreme,
mais 1'argument n'en a que plus de force et de clartd.
II1 peut ddmontrer, d'une maniere saisissante, aux
esprits les moins familiarises avec ces matieres ddli-
cates et compliquees, combien est grande l'erreur de
ces libre-6changistes absolus qui ne veulent.voir dans
un pays que des consommateurs et qui ne pensent qu'"
favoriser leurs int6r6ts particuliers. Tout imbus de leur
esprit de systeme, ils ne s'apercoivent pas que les in-
terets des producteurs et des consommateurs sont soli-
daires, qu'ils sont si intimement lids que le producteur
ne fait qu'un avec le consommateur, puisque ce ne sont
point des personnel diff6rentes et qu'en rdalit6 tous les
eitoyens ont cette double quality, suivant le point de
vue et les circonstances oh on les envisage.
Ces v6rites sont si simples, tellement du bon sens le
plus 6l1mentaire, que l'on a presque h rougir d'6tre
oblige de les rappeler et de les exposer avec quelque
d6veloppement. 11le faut bien, cependant, puisque c'est
de leur oubli, c'est de les avoir miconnues quest sortie
cette lutte acharnde que se livrent les deux 6coles rivals
des protectionnistes et des libre-6changistes, aussi





ETUDES ECONOMIQUES SUR HAITI 57

erronees 1'une que 1'autre dans leurs pr6tentions, avec
leurs systemes absolus et 1'exag-ration de leurs doc-
trines.
Si j'ai su d6gager, come je 1'espere, ces principles
fondamentaux qu'il faut avoir toujours presents h l'es-
prit quand on veut entrer dans 1'examen des questions
economiques, il en resulte que 1'on peut poser come
un axiome don't 1'dvidence 6clate en pleine lumiere,
1'assertion suivante : c'est que, dans tout pays, pour
que la consommation soit abondante et assure, pour
que les habitants aient toujours les moyens de subve-
nir a leurs besoins de toute nature, ceux de n6cessit6
comme ceux de luxe. il faut avant tout que la produc-
tion soit active et portee au plus haut point don't le pays
est capable. Celle-ci, come je crois 1'avoir prouv6,
dtant en effet la condition forcee de 1'autre et qui la
prechde par 1'enchainement mime des choses, qu'im-
porterait le bon march de tous les objets de consom-
mation, si la p6nurie de chacun ne lui permettait pas
de se les procurer et ne lui laissait d'autre alternative
que de mener une existence miserable ressemblant
assez h. celle don't j'ai parl6 tout a 1'heure.
Un pays ne peut done atteindre toute ]a some de
bien-6tre don't il peutjouir que si sa production est
developp6e dans tons les sens autant que ses resources
naturelles, ses facultis et sa position dans le monde le
permettent, car de l1 seul peut sortir ce qui constitute sa
richesse, c'est-h-dire 1'ensemble des moyens propres h
assurer la prosp6rit6 publique et priv6e.
Un des premiers et plus important soins de 1'homme
d'Etat est done 1'6tude et la recherche des meilleurs pro-
ced6s employer pour porter la production dans son
pays C tout le degrd de puissance auquel elle peut s'dle-
ver, et 1'examen de la protection qu'il convient de lui
accorder pour rdaliser ce but. Si les diverse industries,
si agriculture elle-meme ne peuvent se soutenir sans





ETUDES ECONOMIQUES SUR IIAITI .


protection, doit-on les laisser detruire par la concur-
rence ktrangere, doit-on ruiner ses concitoyens et leur
enlever les moyens de sustenter leur existence ou de la
rendre plus agr6able, sous pretexte de leur faire venir
du dehors tous les divers objets a des prix inferieurs h
ceux auxquels its peuvent les produire eux-memes ?
Poser la question, c'est la rdsoudre. II est certain, et
cela ne peut etre ni6 que par les hommes qu'aveugle
1'esprit de system, qu'ii peut etre utile et dans l'int6ret
g6ndral, d'accorder un certain degr6 de protection aux
products de l'agriculture et de l'industrie qui, par leur
nature meme et la quantity h laquelle ils peuvent at-
teindre, constitueraient pour le pays un advantage cer-
tain, une source de richesses. Et c'est pr6cis6ment ce
qu'il faut avant tout examiner, c'est en quoi reside toute
la difficulty du probleme : determiner avec exactitude
quelles sont les industries don't la prosperity imported. a
la prosp6rit6 meme du pays, don't la disparition ou le
seul affaiblissement aurait pour lui des effects nuisibles
et lui causerait une diminution de valeur; appr6cier,
pour chacune de ces industries n6cessaires ou simple-
ment utiles, Ie just degr6 de protection qu'il faut leur
accorder pour les encourager ou les maintenir, tele est
la question multiple, compliquee, extrmement delicate
et tres variable dans ses solutions, qu'il s'agit d'envisager
sous toutes ses faces avant de pouvoir porter un juge-
ment sage et que les faits ne solent pas exposes a d6-
mentir.
Qui ne voit que c'est surtout dans un pareil ordre
d'id6es et d'intirets qu'il faut se garder des iddes prd-
conques, des theories tout d'une piece, des formulas
tranchantes don't la couleur sp6cieuse cache souvent,
sous une apparence de verit6, tant d'erreurs qui peu-
vent etre funestes ? Pour resoudre toutes ces questions
oiu sont engages les intdr6ts les plus vitaux d'un pays,
il est besoin de marcher pas a pas et avec prudence,





ETUDES ECONOMIQUES SUR IAITI


de consulter tous les renseignements, de compulser les
statistiques, d'interroger le movement des changes,
de bien connaltre .le pays don't on a les int6rets en
garde, son sol, ses facult6s, sa position dans le monde,
enfin, avant de conclure apris cette etude si longue et
si difficile, avec quel soin ne convient-il pas de peser
toutes les consequences qui peuvent r6sulter des d6ci-
sions que 1'on est charged de prendre !
Tels sont, r6sumds en quelques mots, les devoirs qui
incumbent a l'homme politique dans toutes ces ques-
tions 6conomiques si ardues oiL 1'on se trouve constam-
ment entire deux 6cueils opposes : la crainte d'exagdrer
la protection qui, dans bienh des cas, est due ldgitime-
ment aux industries du pays, et par 1h de favoriser
d'une maniere exclusive, certain intdrets particuliers
sans utility pour la masse, peut-6tre meme parfois h son
detriment ; et, d'un autre c6t6, le p6ril, en ne leur accor-
dantpas une protection suffisante, de les voir succomber.
au grand dommage de la richesse g6ndrale et parti-
culibre.
J'en ai dit assez pour bien fire comprendre le point
de vue auquel je me place, et qui, suivant moi,
est le seul qui convienne h un homme d'Etat pratique,
passionn6 pour le bien de son pays et ne se payant
pas de chimeres. Tout peut se r6sumer en paroles
braves et prdcises. La prospirit6 de agriculture et
de 1'industrie est une condition essentielle de la puis-
sance d'un pays, de sa richesse et du bien-6tre des
citoyens; il est done necessaire de prendre toutes les
measures propres 'a les maintenir et h les d6velopper, et,
en agissant ainsi, on sert les int6r6ts les plus prdcieux
des consommateurs eux-memes ; mais il est bien clair
que, s'il est des industries utiles et qui soient en rap-
port avec les resources naturelles da pays, ses facult6s
morales, pdcuniaires et matdrielles de.toutes sortes, il
en est d'autres qui peuvent bien ne pas remplir ces





ETUDES ICONOMIQUES SUR HAITI


conditions, et qu'il serait plus onereux de les soutenir
par une protection qui retomberait sur la masse de la
nation, que de les abandonner h elles-memes. II y aura
done lieu de proteger les premieres par des droits qui
ne devront jamais etre exag6r6s, mais qui, pour chaque
article, devront etre ports a un taux assez 61ev6 pour
lui assurer une protection efficace; pour les seconds,
il sera permis de suivre les theories du libre-6change, et
de les laisser lutter par leurs propres forces, puisque,
quand meme elles seraient vaincues, il n'y aurait ]a
qu'un accident particulier, fAcheux peut-6tre pour cer-
tains intirets prives, mais sans influence serieuse sur
la situation g6n6rale.
Comme on le voit, tout se reduit done 'a une question
d'appr6ciation, variable 'suivant chaque ordre de faits
et d'interets, de ce qui imported plus ou moins au bien
g6n6ral ou de ce qui n'est que d'une utility secondaire
ou facilement ndgligeable. Mais la solution k intervenir
demand toute attention, toute la sagacity et les con-
naissances approfondies d'un home d'Etat r6fl6chi,
qui doit etre double d'un homme d'affaires vers6 dans
routes les questions qui touchent a l'industrie, au com-
merce et aux finances.
Faisant un ouvrage que je veux mettre a la port6e de
tous, qui puisse permettre au plus simple citoyen de
connaltre et de juger tout ce qui int6resse notre cher
pays, j'6vite tout ce qui est detail aride et purement
technique et je m'attache, avant toutes choses, 4h bien
exposer les principles, h les presenter de la maniere la
plus simple et la plus claire, parce qu'au fond, pour le
plus grand nombre des citoyens, c'est cela seul qui est
important, c'est l1' c.e qui permet a chacun de se rendre
compete de tout, de 1'appr6cier avec un jugement ferme
et 6clair6, capable de resister aux sophismes des d6cla-
mateurs et aux mensonges interessds des factieux de
haut ou de bas 6tage. Si j'ai reussi dans ma tache, si





ETUDES ECONOMIQUES SUR HAITI 61

j'ai pu faire saisir h mes compatriofes, m6me les moins
habitues k toutes ces questions 6pineuses du regime
6conomique, qu'il est pr6f6rable d'adopter la vraie base
sur laquelle il faut s'appuyer, le vrai point de vue don't
il faut les regarder pour les r6soudre de la fagon la plus
avantageuse, je n'aurai perdu ni mon temps ni mes
pines. En tout cas, cela facilitera singulierement la
route qui me rest parcourir, parce qu'on verra mieux
le fil qui me conduit.








CHAPITRE III


Quel regime convient en Haiti ? N6cessit6 de measures
de defense et de protection



Puisque nous savons maintenant, de la maniere la
plus nette, quels sont les principles qui doivent nous
guider, et qu'il est bien 6tabli, rigoureusement d6-
montr6 que c'est la situation meme oi se trouve le pays
qui doit faire pencher la balance du c6te de la protec-
tion ou du c6te du libre-dchange, il y a done lieu, il est
natural de rechercher en ce moment, en ce qui concern
particulierement Haiti, en quel sens doit incliner, eu
6gard aux circonstances sp6ciales ohi se trouve notre
bien-aim6e patrie, le regime 6conomique qu'elle doit
adopter. Avant d'aborder le detail des measures propres
aux diff6rentes branches de administration publique,
il reste encore un point h examiner, pour i'ester fiddle a
1'ordre logique des iddes aussi bien qu'au developpe-
ment methodique du plan que je me suis trae6.
Si 1'on passe une revue g6nerale des principles
nations de 1'Europe et de l'Am6rique, un fait a peu pres
universal frappe tout d'abord les regards. Toutes ou
presque toutes relevent a 1'envi les barrieres qui les
protegent; une veritable lutte economique s'est engag-e
d'un bout du monde 1l'autre ai coups de tarifs doua-
niers; comme il arrive toujours, quand les combatants
sont echauff6s, dans 1'ardeur de la lutte on d6passe
parfois le but, t6moin les exag6rations du bill Mac-
Kinley aux Etats-Unis, contre lesquelles, du reste, le
people am6ricain lui-m6me semble n'avoir pas tard6 a





ETUDES ECONOMIQUES SUR HAITI


reagir. II n'en reste pas moins acquis qu'un courant
accentu6 de protection se manifeste chez tous les peu-
ples don't les legislatures, dans ces dernieres ann6es,
paraissentavoireu pour principal occupation dereviser
leurs tarifs de douanes dans le sens d'une augmentation
souvent considerable des droits qui grevaient ddja les
divers articles.
II est inutile de faire 1'historique d'un movement
don't l'Allemagne, sous M. de Bismarck, a donn6 la pre-
miere le signal, et que tous les autres peuples ont suc-
cessivement imit6, si 1'on en except peut-etre l'Angle-
terre a qui sa grande sup6rioritW en tout ce qui est
commerce et industries, et les immense .d6bouchis que
lui offrent ses vastes colonies r6pandues dans toutes les
parties du monde, donnent des interits opposes sous ce
rapport 4 ceux des autres contries.
La France meme, oil les principles du libre-6change
avaient 6t6 longtemps en grande faveur et avaient
amen6 les traits de 1860 don't le regime s'est prolong
presque jusqu'h ces derniers temps, s'est tout a coup
retourn6e vers le regime protecteur, et les Chambres y
discutent en ce moment meme un nouveau tarif g6nd-
ral des douanes oii presque tous les droits sont relev6s
d'une maniere notable.
Eh bien, lorsqu'une pareille revolution 6conomique
est en -train de s'accomplir, et que, loin d'etre une
ebullition passag're, elle presente autant d'6tendue, de
persistence et de profondeur, n'y a-t-il pas 1a un de ces
faits qui changent toutes les conditions des rapports
entire les peuples, qui peuvent avoir une influence im-
mense sur leur situation materielle et don't le contre-
coup peut se faire sentir chez ceux-lh memes qui sont
rests jusqu'alors en dehors de cette evolution ou qui
semblent le moins en devoir subir les effects? Les petites
nations, plus que les autres peut-etre, ne semblent-elles
pas intdress6es i surveiller les effects que peuvent pro-





ETUDES ECONOMIQUES SUR IIAITI


duire tous ces changements dans le regime industrial
et commercial de toutes les contr6es!
Cette remarque s'imposait comme la premiere de
toutes a faire, en ce moment oi il s'agit de determiner
le regime qu'il convient de faire prevaloir en Haiti
dans 1'ordre 6conomique. II est evident qu'une question
de cette importance ne peut etre r6solue en quelque
sorte isol6ment, en faisant abstraction pour ainsi dire
du regime qui existe chez les diverse nations avec les-
quelles Haiti entretient des relations commercials plus
ou moins 6tendues. Son propre systeme doit dependre
au moins en parties, de celui qui est adopt par les
autres nations. Si celles-ci, en effet, en sur6levant les
droits h l'entr6e des marchandises ftrangeres, rendent
par l meme plus difficile l'acces ehez elles de cells
que nous pouvons leur envoyer, nos exportations ne
peuvent manquer d'en subir le contre-coup et d'en
6prouver une diminution, si en mnme temps elles peu-
vent nous encombrer de leurs propres marchandises
parce que les digues ne sont pas suffisantes pour en ar-
rkter l'inondation, le r6sultat certain serait un avilisse-
ment de nos products qui, n'6tant plus la source d'au-
cuns b6ndfices, ameneraient bient6t le decouragement
chez les producteurs. Le rdsultat final ne pourrait etre
dans ce cas qu'une aggravation de misere.
II y aurait alors necessit6, dans le seul but d'assurer
a l'interieur 1'ecoulement de products qui ne pourraient
plus se placer au dehors, d'6tablir des droits de douanes
assez 6lev6s pour gener la concurrence etrangere et
sauvegarder ainsi notre propre march.
Quelques personnel diront peut-ktre qu'agir ainsi se-
rait s'engager dans une oeuvre de repr6sailles impos-
sible h soutenir d'une petite nation a 1'6gard de grandes
puissances don't la richesse et la force de resistance
rendraient cette lutte tellement in6gale. que le sort n'en
serait pas un instant douteux. Nous donnerions ainsi





ETUDES ECONOMIQUES SUR HAITI


un nouvel et facheux example de ]a lutte du pot de terre
contre le pot de fer. L'objection serait fondue si les
droits A 6tablir offraient ce caractere de paraitre dtablis
moins dans l'int6rft du pays que pour r6pondre par des
measures vexatoires h des elevations de droits genantes
pour nous-memes. Mais si nos tarifs sont calculus de
telle sorte que, bien visiblement, ils ne peuvent avoir
d'autre effet que de preserver notre marchI int6rieur
dans les bornes de ce qui est just et n6cessaire, quelle
consideration pourrait empecher de le faire, et qui, au
dehors, oserait trouver mauvais que nous imitions ce
que tout le monde fait, lorsque nous n'obhirions qu'aux
impulsions de notre int6ret l1gitime et dans les limits
de ce qu'il r6clame?
Cependant je reconnais que, dans ce cas,il serait sans
aucun doute preferable de recourir aux traits de com-
merce, toutes les fois que les n6gociations auraient des
chances d'aboutir h des concessions r6ciproques nous
offrant des facilities de conserver ou d'accroitre nos de-
bouch6s. Cherchons done h conclure des conventions
commercials aussi souvent que la chose sera possible,
pourvu que ceux qui seront charges d'en d6battre les
stipulations au nom de la Republique d'Halti sachent
obtenir pour le placement de nos products chez les au-
tree nations des facilities 6quivalentes h celles que nous
pouvons leur accorder chez nous pour les leurs. Autre-
ment ce serait faire un march de dupes et il serait pre-
ferable de garder notre ind6pendance, et, comme je le
disais plus haut, ne pensant qu'h notre seul int6ret, de
faire r6solument ce qu'il faut pour le d6fendre.
A cette premiere raison de la n6cessit6 d'une protect -
tion efficace, tire du changement 6conomique d6dj ac-
compli ou qui se prepare chez presque tous les peuples,
s'en joint une autre non moins puissante et qui derive
de notre 6tat interieur. Elle n'est du reste elle-meme que
la consequence logique des principles que nous avons
d





ETUDES ECONOMIQUES SUR HAITI


pos6s come 6tant lesveritables hsuivre quand ils'agoit
de discuter le regime economique h 6tablir dans un
pays.
On peut en effet avancer comme une verit6 6vidente
qu'un people ne doit aller chercher au dehors que les
objets qu'il est incapable de se procurer lui-meme, soit
que la nature lui ait refuse les -ressources necessaires,
soit que l'industrie, encore trop peu developp6e, ne lui
permette pas de se suffire. Mais pour tout ce que son
sol pout lui fournir en abondance, pour tous les genres
.d'industrie don't il a chez lui les matieres premieres ou
qui, par leur esphce particuliere, seraient pr6cis6ment
en rapport avec le caractere et les aptitudes de ses
citoyens, ne serait-ce pas une honte en meme temps
qu'une calamity d'aller demander aux autres cc que
nous pourrions trouver chez nous en aussi grande
quantity que nos besoins le reclament? N'est-ce pas la
qu'une protection r6solue et suffisante doit agir pour
sauvegarder la richesse national ?
Nous pour qui la nature a tant fait, qui produisons
presque toutes les denr6es quipeuventfournir unenour-
riture saine et fortifiante, et les plus importantes meme
de cells qui constituent ddj4h des dl6ments de luxe, ne
devons-nous pas roughir d'etre obligds de recourir h
1'6tranger pour notre alimentation, quand les objets
que nous leur demandons pourraient fournir chez nous
au-del'a de ce qu'il faut a notre propre consommation?
Pour ne citer qu'un example, dcvrions-nous aller cher-
cher aux Etats-Unis le riz et d'autres denr6es qui vien-
draient chez nous en abondance et presque sans soins ?
Lorsque nous avons des planes qui ne demandent qu'h
se couvrir de plantations de coton, quelle humiliation
d'en faire venir d'ailleurs? Et lorsque cette matiere
premiere nous est r6partie si lib6ralement, comment
ne savons-nous pas mieux l'utiliser; et toutes les indus-
tries don't le coton est la base ne dlevraient-elles pas





ETUDES ECONOMIQUES SUR HAITI


Wtre pratiqu6es en Haiti et nous affranchir sous ce rap-
port d'une parties au moins du tribute que nous payons
aux Etats-Unis ou aux nations europeennes? Et que
dirai-je de nos magnifiques gisements ho uillers don't
nous ne tirons presque aucun parti?
II est inutile d'6tendre cette liste davantage : en voilik
assez pour d6montrer quel effet salutaire r6sulterait d'un
system de protection sagement conqu qui, sans entra-
ver en rien l'acquisition de ce qui nous manque, nous
forcerait en quelque sorte a user de richesses que nous
laissons d6p6rir, nous appauvrissant au contraire pour
aller chercher au loin ce que nous avons sous la main.
Quelle difference avec ce qui existe actuellenient, quel
accroissement de bien-etre si, comme je viens de fair
,voir que la chose serait possible, nous tirions de notre
pays lui-meme ce qu'il ne demand qu'h nous offrir
sans beaucoup de peines et d'efforts! Quelles id6es pr6-
conques peuvent resister h l'6vidence de ces arguments?







CHAPITRE IV


L'instruction n6cessaire avant tout


Comme le voyageur qui parcourt de longues planes
de sable que n'6gaye aucune verdure et qui aspire a
I'oasis oh il doit se reposer et se rafralchir, j'ai det, forc6
par les exigences de mon sujet, dire quelques mots de
ces abstraites et arides questions, si utiles pourtant a
approfondir pour tout ce qui concern la prosp6rite des
peuples. Je crois avoir clairement indiqu6 quel est le
regime 6conomique le mieux appropri h F1'tat present
et aux besoins de la nation haitienne, ou, pour parler
plus exactement, j'ai expose les principles sur lesquels il
convient de s'appuyer pour le d6terminer, avec certi-
tude de le diriger dans le sens qui imported au bien du
pays.
Mais il ne suffirait pas pour assurer cette oeuvre si
urgente de r6gindration et de relivement, meme au
seul point de vue de ]a prosperity matfrielle, d'etablir
ce syst'me de protection prudent et mesur6e que j'ai
pr6conis6 dans les pages prc6ddentes. Tout se tient dans
ce qui a trait a la vie social et au gouvernement des
soci6tes; c'est come une machine compliqu6e dans
laquelle il ne suffit pas qu'il se trouve un ou deux
rouages excellentspour qu'elle fonctionnebien et qu'elle
procure les avantages qu'on en attend : il faut encore
que tous les autres resorts soient h leur place et ne pre-
sentent rien de defectueux. Une bonne politique 6cono-
mique ne peut donner tous ses resultats que si elle est
accompagn6e d'un ensemble de measures tant dans





ETUDES ECONOMIQUES SUR HAITI


l'ordre moral que dans l'ordre materiel, don't les unes
en sont le pr6liminaire oblige, les autres le complement
indispensable.
C'est la carribre qui me reste encore a parcourir, et,
pour suivrel'ordrenaturel que la logique indique,je com-
mencerai par celles qui sont plus sp6cialement de l'ordre
moral. Ce sont du reste aussi les plus importantes, en
ce sens que le succes de toutes les autres depend d'elles,
de la meme fagon que, pour. -chacun, tout depend des
idees qui le dirigent et qui le minent au but ou l'en
d6tournent, selon qu'elles sont vraies ou fausses.
Qu'importerait a un people d'etre dot6 des institu-
tions les plus parfaites, s'il ne savait pas en user? A quoi
serviraient les measures les plus utiles prises en soi, s'il
n'en comprenait pas la port6e et 1'utilit6? Et comment
pourrait-il le faire s'il n'avait pas les connaissances
sans lesquelles tout cela serait pour lui lettre morte ? En
d'autres terms, 1'instruction n'est-elle pas le premier
des biens pour une nation, condition et garantie de
tous les autres ?
Il n'entre pas dans mon sujet de d6montrer 1'utilit6
et tous les avantages de 1'instruction. C'est 1'affaire du
philosophy et du moraliste et j'6cris ici en homme poli-
tique. C'est au point de vue seul de l'int6ret social, des
moyens. pour un people d'accroitre son bien-6tre, sa
puissance mat6rielle, que j'envisage les choses, et je dis
que, mime restreinte a ces terms, 1'instruction est
encore le premier facteur dans tous ceux qui concourent
h la vie 6conomique de la nation. Quand elle manque
ou quand elle est d6fectueuse, c'est comme si la base
qui soutient un edifice 6tait faite de rnateriaux fragiles:
jamais il ne pourrait avoir de consistance et il serait a
la merci des moindres intemp6ries.
Qu'on ne s'y trompe pas, c'est peut-ktre la le point
capital, et la veritable cause qui n'a pas permis au
people haYtien, pourtant si bien dou6, de prendre la





ETUDES ECONOMIQUES SUR HAITI


place qui semblait lui revenir, qui 1'a retenu jusqu'h
present dans une misere degradante et la vraie source
aussi de toutes ces agitations civiles marques par tant
de ruines et de lots de sang. C'est a ce moment que je
voudrais donner h ma voix toute la force et toute I'1lo-
quence capable, non seulement de porter la convic-
tion dans les esprits, mais de remuer et d'6chauffer les
coeurs pour les amener h prendre des resolutions 6ner-
giques, comme il en faut quand un people veut se res-
saisir et secouer la torpeur qui 1'engourdit et pen h peu
en corrompt tous les 616ments.
(< HaYtiens, dirais-je, contemplez les autres nations
< civilis6es, puis jetez un coup d'oeil sur vous -mmes,
< et faites ensuite la comparison. Sans doute, il y a
< des maux partout, des miseres sociales h soulager,
< des abus 4 detruire, des r6formes a operer, des injus-
< tices h faire disparaitre, toujours plus de lumihre et
< de justice et de bonheur a r6pandre; l'humanitd court
< sans cesse apres un ideal qu'elle n'atteint jamais,
< qu'elle entrevoit mais qui fuit sans cesse. Le progress
< cependant n'est pas un vain mot : dans cette route
< pit elle est engage, 1'humanit6 advance toujours, et si
le but id6al de bonheur complete et de justice par-
faite se perd lh-bas dans la brume vaporeuse, tant il
< est loin, la voie pourtant s'dlargit de plus en plus,
< elle traverse des prairies plus riantes, les bords en
" sont plus fleuris, les horizons plus enchanteurs. Nous
seuls restons stationnaires, toujours embourb6s dans
, les mar6cages et les fondrhires, que dis-je, nous en-
< lisant de plus en plus dans une espece de vase
<< gluante et naus6abonde. Quand toutes les nations a
< 1'envi marchent vers des destinies meilleures, une
< noble emulation, r6veillant notre vigueur assoupie,
< nous arrachant enfin i cette apathie mortelle. ne
< nous poussera-t-elle pas aussi en avant? Eh quoi!
< quand nous voyons partout les villes s'embellir, les





ETUDES UCONOMIQUES SUR HAITI


<( voies de communication, toujours plus rapides et
< plus commodes, se multiplier sans cesse, rappro-
< chant de plus en plus les distances et les homes,
< facilitant l'6change desidWes et des products; la science
< accumuler ses prodiges, l'industrie faire des mer-
< veilles et mettre presque le luxe a la portie des plus
< humbles et des moins fortunes; jusque dans les cam-
< pagnes les plus reculdes r6gner une propret6 6l6gante
< et 1'aisance, nous seuls, encore une fois, resterons-
< nous strangers 'a tout ce vaste movement qui omporte
< rabies querelles, somblant n'avoir d'autre passion
. que celle de nous d6chirer mutuellement, sans pitied
< pour la patrie don't le sein meurtri verse sans cesse
< le plus pur de son sang, sans piti6 et sans honte pour
< nous-memes qui croupissons dans 1'obscurit6 et la
< mistre, quand tout march vers la lumiere et une vie
<< plus heureuse ?
Voilh ce que ma voix crierait aux oreilles de mes con-
citoyens, si elle croyait avoir quelque chance d'etre
entendue, mais que de fois les conseils de la raison
n'ont-ils pas &td rejetis avec d6dain! Mlais pourquoi
desespdrer? Une race qui tient de la nature elle-meme
tant de,qualit6s admirables, cette droiture, cette dou-.
ceur, cette vive intelligence qui la caracterisent, ne
peut rester longtemps dans cette funeste erreur; elle
entendra enfin le tocsin d'alarme que, pour ma part, je
ne cesserai de sonner. Bien des sympt6mes annoncent
qu'elle est sur le point de se r6veiller de ce cauchemar,
trouble de visions sanglantes, qui depuis tant d'ann6es
pese sur elle, et qu'il se former enfin, ce que j'appelle
de tous mes voeux, cette ligue de tous les gens de coeur,
pacifique mais imposante par sa fermet6 cahne et par
son nombre, qui, sans coup de force, 6tablira enfin l'ordre
et une tranquillity durable.
La grande coupable, c'est l'ignorance, je I'ai ddjh dit,





ETUDES ECONOMIQUES SUB HAITI


et it est necessaire d'y insisted, mais le people haitien
en a 64t plut6t la victim que 1'auteur responsible.
Comment, l'ayant reque de ses pares, que par esprit de
systhme on y avait tenus plong6s pendant tant de
sickles, aurait-il pu la secouer par ses seuls efforts ?
N'est-ce pas de son gouvernement qu'il devait attendre,
sous ce rapport, la direction n6cessaire, et si 1'on
except quelques tentatives louables, mais isol6es, et
qui n'eurent ni assez de force ni assez.d'6tendue, sous
Potion, sous Geffrard par example, quelle incurie,
quelle mollesse apathique n'ont pas montr6e presque
tous les pouvoirs qui se sont succedW J'ai not6 ailleurs
cc qui a pu 6tre fait d'heureux dans ce sens, it serait
sans utility d'y revenir. Mon but nest pas tant de faire
le tableau de cc qui est, que tout le monde connalt, qui
est sous les yeux de tous, que d'indiquer ce qui n'existe
pas et qu'il est urgent d'accomplir.
Mais avant de chercher les remedes d'un mal, il est
necessaire d'en bien connaitre la nature, d'en avoir me-
sure toute 1'dtendue et toute la profondeur et d'en avoir
6tudif les causes, meme les plus secretes et les plus in-
times. Ce mal de 1'ignorance est chez nous gundral, je
veux dire par lI qu'il s'applique h routes les matieres,
meme a cells qu'on n'apprend point h 1'6cole, a celles
qui sont les plus indispensables i tous les citoyens, sur-
tout dans un pays oit la souverainetd reside en some
dans la nation elle-meme, a cells qui ont trait aux di-
verses professions et que, dans tous les pays, possedent
cependant ceux memes qui n'ont requ qu'une education
sommaire.
Par ce mot << instruction >, en effet, je n'entends pas
seulement ces connaissances litt6raires et scientifiques
plus ou moins approfondies que l'on acquiert dans les
6coles, mais 1'ensemble de toutes les choses qu'un
home doit savoir pour remplir en connaissance de
cause ses devoirs de citoyen et se rendre compete des





ETUDES ECONOMIQUES SUR HAITI


int6r(ts gendraux de son pays, ou pour remplir au
mieux les obligations de la profession qu'il exerce,, s'y
rendre capable et en tirer pour lui-meme et pour le
bien public tout le profit possible.
Une des causes du marasme oui est tombee l'agricul-
ture en Haiti, par example, de la negligence et du peu
de soins que. 'on apporte dans toutes les cultures,
n'est-ce pasl'ignorance profonde oui sont non seulement
les petits cultivateurs on les mercenaires agricoles,
mais aussi la plupart des propri6taires eux-memes, des
meilleurs moyens d'amender et de soigner les terres,
des proc6dds employs dans les autres pays, oii le pay-
san illettr6 lui-meme connat 'cependant fort bien tout
ce qui a trait a cette terre qu'il arrose de ses sueurs, il
est vrai, nais qu'il cultive nannmoins avec amour? Le
n6g'ociant haitien connalt-il mieux les lois du commerce,
les conditions des changes entire les divers pays, les
circonstances qui peuvent influer sur le movement
des affaires? Si l'industrie a pris chez nous un si faible
essor, quand elle a tant de facilities de s'approvisionner
de matieres premieres, 6l1ment pourtant tros important
de reussite, n'est-pas que nos industries ne connaissent
presque rien de ce que les autres saventpartout ailleurs
et de ce qu'il faut savoir, si l'bn veut dirig er une entre-
prise avec quelque chance de success ?
Mais il est un fl6au peut-6tre encore plus funeste:
c'est l'ignorance oi sont presque tous les citoyens des
droits et des devoirs qui appartiennent a un titre don't
ils sont si fiers et don't ils sont toujours prets a reven-
diquer les prerogatives les armes a la main. Combien
y en a-t-il parmi eux qui se fassent une idee just des
conditions n6cessaires de toute sociRt6 organis6e, du
r6le et des functions du gouvernement, des pouvoirs
qui appartiennent a l'Etat en face du citoyen priv6, des
principles sur lesquels reposent les relations des citoyens
entire eux, et de tant d'autres questions essentielles sur





ETUDES ECONOMIQUES SUR HAITI


lesquelles il est cependant necessaire d'avoir une opi-
nion si 1'on vent prendre part aux affaires de son pays,
ne ffit-ce qu'h titre d'dlecteur, autrement qu'en brouil-
lon on qu'cn niais que des intrigants habiles conduisent
h leur grd ?
Je pourrais prolonger cette dnum6ration, mais a quoi
bon ? Le mal est si evident qu'il n'est pas besoin d'en
chercher des preuves, il se demontre lui-meme par son
existence qui frappe tons les yeux. Si l'instruction sco -
laire proprement dite laisse, elle aussi, beaucoup a
desirer, si elle n'a pas requ toute 1'extension qn'on an-
rait dt lui donner, elle est organisde cependant et fonc-
tionne; 1'instruction primaire n'est pas seule donn6e,
il existe quelques 6tablissements oh I'on peut recevoir
des connaissances plus 6levdes. Mais quant a cette ins-
truction agricole, commercial, industrielle, 6cono-
mique, politique, don't le d6faut est pr6cisdment ce qui
fait un des malheurs du pays, il n'y a rien et par conse-
quent il fant tout cr6er.
II est necessaire cependant de combler cette lacune,
et c'est, de toutes les r6formes, la premiere h accomplir,
parce que, sans elle, tous les autres progres resteraient
pour ainsi dire stWriles. Comment serait-il possible d'y
arriver ? C'est ce que je me propose de rechercher plans
le chapitre suivant, en meme temps que j'examinerai
comment on pourrait dtvelopper instruction litt6raire
et scientifique h tons les degr6s. Je suis heureux de
rendre ici hommage A M. J.-J. Chancy qui a d6jh dive-
lopp6 ces iddes dans une conference.







CHAPITRE V


Des moyens de d6velopper I'instruction


<< L'argent est le nerf de la guerre ), c'est une parole
bien connue et bien souvent r6p6t6e; mais it est le nerf
de bien d'autres choses, et en matiere d'instruction on
ne peut pas plus s'en passer qu'ailleurs.
Les sommes que 1'on consacre a cet objet vont tou-
jours s'au gmentant dans les budgets des nations civi-
lis6es, quoique chez toutes elles soient loin de former
la plus grosse part des d6penses publiques. C'est que
l'&tat present du monde, si justement qualified de paix
arm6e, la menace toujours suspendue d'hostilit6s que
le moindre incident peut amener, les obligent toutes a
des armements h outrance qui absorbent le plus clair
de leurs revenues. La meme cause n'existe pas en Haiti
qui n'a aucun motif de guerre avec les peuples qui
1'entourent et qui d'ailleurs est un trop petit Etat pour
que, si son independance 6tait s6rieusement menae6e,
il pfit esp6rer la garantie par ses propres forces. Les
d6penses qui auraient ce motif seraient done faites en
pure perte, a 1'exception de quelques precautions 16-
mentaires propres a empecher une surprise.
Haiti est done un de ces Etats qui pourraient, sans
risquer de compromettre aucune des n6cessitis publi-
ques ou la defense national, employer une parties rela-
tivement important de leurs revenues 4 d6velopper
l'instruction. Le chiffre actuel des depenses pour eette
matiere est de 908,419 gourdes, tel qu'il resort de 1'exa-
men du budget de 1'exercice 1890-91, sur une some





176 ETUDES lCONOMIQUES SUR HAITI

total pour le budget tout enter de 5,283,481 gourdes.
Il est just de reconnaitre que la proportion n'est pas
moins 6lev6e que celle que l'on peut remarquer dans
les budgets desEtats oi l'instruction est le plus en hon-
neur et cofite les sommes les plus fortes. Mais il y a
deux observations h faire : la premiere c'est qu'il con -
vient d'examiner si, n'ayant pas les lourdes charges
qui, par leur situation meme, incumbent h tant d'autres
pays, cette proportion ne pourrait pas encore etre
l1ev6e sans compromettre en quoi que ce soit la puis-
sance ou la prosp6rit6 publique; la second si l'emploi
qui est fait de ces fonds produit tous les r6sultats
utiles qu'on serait en droit d'esperer.
A 1'une et i 1'autre question il est facile de r6pondre :
en supprimant plus d'une depense inutile, on trouve-
rait aisement le moyen d'augmenter encore d'une ma-
nitre notable le chiffre des credits destinds h pourvoir
a la plus n6cessaire come h la plus noble des d6-
penses, celle qui a pour but d'6lever le niveau intellec-
tuel et moral du people haltien; et, d'un autre c6t6, une
revision s6vere de 1'emploi des fonds qui y sont consa-
cr6s, ne manquerait pas d'en assurer une meilleure dis-
tribution, une r6partition plus judicieuse et plus pro-
fitable.
Ce n'est point ici le lieu d'entrer dans le detail de
toutes les d6penses qui pourraient etre supprimees pour
aller grossir ce chapitre si essential : il suffit pour le
moment d'indiquer le principle d'une reforme qui, sans
accroitre les charges des contribuables, aurait de si
heurouses consequences pour l'avenir du pays. Dans
ces pages rapides, il ne serait pas non plus possible
d'indiquer par le menu toutes les am6liorations que
l'on pourrait apporter au systhme d'organisation de,
l'instruction en Haiti, aux m6thodes suivies et qui sur
plus d'un point ne laissent pas que d'etre d6fectueuses.
Cet examen d6passerait le cadre de cet ouvrage.





ETUDES ECONOMIQUES SUR HAITI


Mais ce qu'il est permis de dire en cet endroit, c'est
que tous les efforts du gouvernement devraient se por-
ter sur les moyens les plus propres h procurer une
large diffusion de l'instruction primaire, de la fair pe-
n6trer dans les couches profondes de la population de
maniere h assurer h tous les enfants du pays, le mini-
mum des connaissances indispensables. Quel change-
ment ne tarderait pas h se produire au point de vue
politique aussi bien que social, combien de progress
d6sirables seraient vite accomplish si tous les HaYtiens
poss6daient au moins ce degr6 616mentaire d'instruc-
tion, considdrd chez les nations modernes comme aussi
necessaire en quelque sorte pour la vie social que 1'air
que 1'on respire pour la vie purement physique.
Les 6tudes plus 6levdes auxquelles peuvent atteindre
seules les intelligence plus vives et plus dtendues, sont
sans doute aussi n6cessaires, puisqu'elles seules peuvent
former ces esprits d'6lite ou la nation doit recruter les
hommes capable de la diriger et de l'adfninistrer, ou
ceux qui peuvent jeter sur elle 1'illustration que pro-
cure la culture des lettres et des sciences. Mais qui ne
voit que 1'Puvre la plus urgente est cependant le de-
veloppement le plus 6tendu possible de l'instruction
primaire, qui doit 6tre comme la large base sur laquelle
il faut fire reposer tout 1'6difice de l'instruction aux
divers degr6s. Pensons a clever intelligence gdn6rale
de ]a nation avant toutes choses; ceux qui sont ca-
pables d'aborder des 6tudes plus difficiles et plus com-
pliqu6es ne sont jamais d6pourvus des moyens de s'y
appliquer. En attendant que les circonstances nous
permettent de les organiser d'une maniere s6rieuse et
efficace dans notre pays lui-meme, une extension con-
venable du system des bourses h l'6tranger permettra
h ceux de nos jeunes gens qui sont 1'espoir de la patrie,
d'aller puiser ailleurs des lumiires qui font encore trop
defaut chez nous, qui sont le fruit du temps et qui peu





ETUDES ECONOMIQUES SUR HAITI


a peu s'y repandront avec lui au fur et h measure pr6-
cis6ment que s'6l1vera le niveau intellectual de la nation.
Augmenter, ce qui est possible, les resources r6ser-
vees dans le budget a 1'instruction, en faire un em-
ploi plus rationnel, s'appliquer par dessus tout h vul-
gariser l'enseignement primaire, que tout le monde doit
poss6der, telles sont done les trois choses qui nous ap-
paraissent come capitals et devant preceder tous les
autres progres. II est cependant un certain nombre de
measures qui, sails exiger de grandes d6penses, auraient
des r6sultats immense pour la prosp6rit6 publique,
mais qui dependent du concours des citoyens eux-
mumes autant que de F'action gouvernementale.
Je veux parler de toutes celles qui seraient de nature
h r6pandre toutes ces connaissances pratiques aux-
quelles j'ai dejh fait allusion, que 1'on ne peut guere
acqutrir h l'6cole et sans lesquelles pourtant, quel que
soit 1'ordre de matieres oh chacun cherche deployer
son activity, 1'on ne peut guere que se trainer dans une
routine d6jk seculaire, un des principaux obstacles h
1'accroissement de la richesse publique. Si l'on regarded
ce qui se passe dans les pays civilis6s, on y verra une
foule d'institutions destinies h r6pandre toutes les
notions agricoles, commercials, industrielles, 6cono-
miques, qui peuvent 6tre utiles aux professions diverse
entire lesquelles se r6partit Ie travail social, de tell
sorte que chacun est toujours 4 meme d'en suivre tous
les progres, toutes les transformations, et de modifier a
chaque instant son action pour le plus grand profit de
ses int6rrts particuliers et le bien commun.
Etablir de telles institutions dans un pays qui en est
h peu pros totalement d6pourvu, est 6videmment une
oeuvre de longue haleine et qui demand autant de fer-
mete que de pers6v6rance. Mais on peut toujours com-
mencer. Un premier pas dans ce sens me parait non
seulement possible, mais tres facile. Dans 1'dcole, meme





ETUDES ECONOMIQUES SUR HAITI


la plus 6lementaire, a ces connaissances gen6rales qui,
nous en sommes convenus, doivent 6tre le patrimoine
de tous les citoyens, ne pourrait-on joindre les no-
tions agricoles et commercials les plus simples et les
plus utiles? Qui empecherait meme d'y ajouter quelques
principles clairs, pr6cis, aisis a saisir, relatifs 4 1'6co-
nomie politique et a l'organisation social ? 11 y aurait
14 pour les enfants un puissant attrait, car si cet ensei-
gnement 6tait pratiqu6 avec la simplicity et la clart6
que je congois et qu'un maitre intelligent pourrait lui
donner, il n'y a la rien qui serait au-dessus de la portie
de jeunes esprits, pour qui il serait meme moins abstrait
que les matieres ordinaires de 1'instruction. Et quels
avantages ne resulteraient pas de cette m6thode ? L'en-
fant sortirait de 1'6cole en possession de principles et de
notions capable de le guider dans une etude plus ap-
profondie de toutes les matieres relatives h la profession
qu'il aurait embrass6e, et il aurait ainsi les moyens de
sortir de cette ignorance, jusqu'A present si funeste sous
ce rapport au people haltien.
Ce ne serait pas assez sans doute pour se mettre au
niveau des autres peuples, mais ce serait un grand pas
en avant et un grand bien, en attendant que peu a peu,
a measure que les circonstances et les resources du pays
le permettraient, il soit possible de fonder des 6coles
sp6ciales analogues a celles qui existent ailleurs. Etjus-
que-lk aussi, ne pourrait-on pas computer, si un gouver-
nement 6clair6 leur offrait son appui, sur le aoncours
z6il de nos plus distingues professeurs qui pourraient
organiser des conferences, des course gratuits, comme
cela se pratique dans tous les pays ? Enfin, avec de trbs
faibles sommes prelev6es sur le budget, ne pourrait-on
pas organiser un systcme de recompenses qui seraient
pour l'agriculteur ou l'industriel un pr6cieux encoura-
gement par 1'honneur qui eil r6sulterait plus que par le
profit ?







CHAPITRE IV


Travaux publics


S'il est important de mettre par l'instruction l'homme
en measure de tirer parti des facultes que la nature lui
a r6parties et de repandre'les connaissances qui peuvent
le mettre mieux en measure de remplir son r6le dans la
soci6td, il ne faut pas pour cela n6gliger les moyens
mat6riels propres a augmenter ses resources ou 4 dimi-
nuer les obstacles que la nature lui oppose. Les travaux
publics forment partout une parties considerable de
I'administration, et sans entrer dans un detail tech-
nique inutile et fatigant pour le lecteur, je dois en dire
ici quelques mots.
En cette matiere comme dans toutes les autres tout
depend des principles que 1'on suit, et ce qui imported,
c'est done de rechercher d'apres quelles maximes on
doit se guider dans ces travaux pour ne point depenser
les resources de l'Etat sans profit r6el pour la chose
publique. C'est l1 surtout qu'il ne faut consid6rer que
ce qui est n6cessaire ou utile et laisser de e6te, tout ce
qui n'est que luxe et apparat. Toute entreprise faite
aTec les deniers de la nation doit toujours etre pour
elle, sous une forme ou sous une autre, une source de
profits, et toutes celles qui n'auraient pas ce caractere
doivent etre impitoyablement repouss6es. Les res-
sources publiques, qui ne sont en some que le fruit
du travail penible du people, sur le produit de ses
sueurs, sont trop precieuses pour que l'Etat ne les ad-
ministre pas avec prudence et n'en tire pas tout le bWne-
fice possible.





ETUDES ECONOMIQ,UES SUR IAITI


Telle est bien, sans aucun doute, la premiere, rigle
don't il convient de s'inspirer en matiere de travaux pu-
blics : ne rien faire qui n'ait un caractere certain d'uti-
lit6 gnd6rale. En deuxieme lieu, il faut avoir soin, l1
aussi, de suivre un ordre, une methode. Le moyen d'ar-
river h des r6sultats utiles n'est pas de tout entreprendre
h la fois sans avoir calcul6 les moyens don't on dis-
pose. Il faut au contraire apporter la plus grande atten-
tion h rechercher quelles sont les oeuvres qui ont un
caractere d'urgence plus prononc6 et les disposer par
series dans 1'ordre de leur importance. Cette march im-
porte meme a 1'6conomie : it est bien evident que des
travaux engagds au hasard des fantaisies, sans un plan
mddit6 longuement et suivi avec persvd6rance, seraient
beaucoup plus dispendieux, et le premier r6sultat serait
ainsi d'amoindrir les resources qui, sans cela, auraient
pu 6tre consacrdes a d'autres plus urg'ents.
A la lumiere de ces principles, il. est facile de d6ter-
miner en Haiti sur quels points doit se porter d'abord le
principal effort du gouvernement. 11 suffit de se de-
mander quelle est, en dehors des causes morales que
j'ai analyses et don't j'ai indiqu6 le remede dans le dd-
veloppement de l'instruction, celle qui constitute une
des premieres ot des puissantes entraves h 1'essor de
l'agriculttre et de 1'industrie. Le manque de. d6bouch6s
apparait tout d'abord comme un obstacle qu'il faut
s'empresser de faire disparaitre.
Comment, en effet, dans 1'etat actuel des choses, le
cultivateur serait-il encourage a teacher de faire produire
t la terre tout ce qu'il en pourrait obtenir avec un tra-
vail plus r6gulier et plus obstind? Le defaut de commu-
nications'l'emp6che de faire parvenir ses products aux
lieux out it en pourrait tirer un b6ndfice idgitime, ou du
moins il n'y parvient qu'avec beaucoup de temps et de
peines et d'une maniere parfois cofiteusc. A quoi bon
alors se donner tant de mal, puisque les moyens lui
6





82 ETUDES ECONOMIQUES SUR HAITI

font ddfaut de se procurer les profits qu'il est en droit
d'espdrer de son labeur? Le mal est d'autant plus grand
que 1'apathie qui en resulte devient bien vite une habi-
tude qu'il est ensuite presque impossible de secouer.
Cette situation est si connue qu'il est inutile d'en
parler plus longuement. Etablir des routes, des che-
mins de fer, est une des ndcessit6s les plus pressantes
en Haiti, et malgr6 ce qui a pu etre faith dejk sous le
rapport des voices de communication, c'est peu de chose
en r6alit6, eu 6gard a ce qui reste a accomplir. Mal-
heureusement les resources du budget paraissent trop
faibles pour donner 1'espoir d'apporter de s6rieuses
amdliorations 4 un 6tat de choses deplorable. Le budget
des travaux publics, en effet, ne ddpasse pas la some
de 610,598 gourdes, et celui de agriculture la some de
282,206 gourdes, soit au total 892,000 gourdes environ.
Je profit de I'occasion pour dire que le g6ndral LUgitime
avait eu l'idee de confondre ces deux ministeres en un
seul. Cette iddo me paraissait des plus heureuses, parce
que d'abord elle donnait lieu at une dconomie en sim-
plifiant F'administration, mais surtout elle donne plus
de facilities pour rdpartir les credits suivant les besbins
les plus pressants de 1'une ou de 1'autre section. Aussi
je me r6jouis de ce qu'elle ait pu etre exdcutde par le
gouvernement du g6ndral Hippolyte.
11 est certain quo ces sommes sont trop restreintes
pour effectuer tous les travaux qu'il serait bon d'entre-
prendre pour 6tendre et faciliter les communications
insuffisantes et trop difficiles. Comment surtout cons-
truire des chemins de fer qui demandent toujours une
premiere-mise de fonds assez 6levde, 1'emploi de grands
capitaux ? Et, cependant, lorsque'la prosp6ritW du pays
est intimement li6e a cette question, lorsqu'il est trop
visible qu'elle ne pourra jamais se developper tant que
le pays ne sera pas pourvu d'un bon systeme de routes,
comment fire pour arriver a un r6sultat si desirable ?





ETUDES ECONOMIQUES SUR IIAITI


Ici on est amend forc6ment h examiner la question
de savoir s'il n'est pas necessaire de recourir aux capi-
tdux strangers, et par suite celle des moyens a em-
ployer pour les attirer, des garanties leur fournir
pour leur donner la s6curit6 sans laquelle les capitaux
ne s'aventurent jamais. Par une voie de consequence
obligee, cela nous amenerait aussi h soulever de nou-
veau tous les problcmes contenus dans l'article 7 de la
constitution. Daris un ouvrage reserve avant tout aux
questions 6coromiques, ce ne serait ni le lieu ni le
moment. Mais je devais indiquer en passant combien
est 6pineuse et delicate la solution de toutes ces ques-
tions.
Que I'on ait recours dans une certain measure aux
capitaux strangers ou que nous ne les fassions qu'avec
nos seules resources, il faudra pourtant bien trouver
le moyen de donner une extension plus grande h nos
voices de communication grandes ou petites, a moins
de d6clarer que nous sommes r6solus h renoncer h tout
progress, h croupir dans cette stagnation honteuse qui
est comme un marais ohu nous nous embourbons tou-
jours davantage.
Apris les travaux int6rieurs concernant la confection
et le bon entretien des routes, ceux qui me paraissent
venir en premiere ligne sont tous ceux qui ont trait h
la navigation et au bon 6tat de nos ports. Mais je dois
iciparler avec quelques details du M61e-Saint-Nicolas.








CHAPITRE VII


Du MIle-Saint-Nicolas



L'ile d'Haiti, par sa situation geographique meme,
semble destine a remplir un role important dans le
movement des changes entire 1'ancien et le nouveau
continent. Elle est place en effet directement sur le
trajet que suivent les diverse lignes de navigation qui
se dirigent des ports de l'Europe soit vers le Mexique,
soit vers 1'isthme de Panama on vers les contr6es de
I'Amerique du Sud, telles que les Guyanes, le Br6sil et les
r6publiques du bassini de la Plata, sans computer les
grandes et les petites Antilles. Les vaisseaux qui trans-
portent les voyageurs et les marchandises de la puis-
sante republique des Etats-Unis aux contr6es de i'Am6-
rique meridionale, 6tant obliges de traverser la mer
des Antilles, ont aussi une station naturelle dans ile
d'Haiti.
La nature elle-meme semble done avoir dispose 1'ile
d'Haiti pour ktre le point de rencontre n6cessaire de
toutes ces lines de paquebots ou de navires h vapeur
ou a voiles qui sillonnent constamment I'Ocean Atlan-
tique et les mers qui en dependent sur la c6te oriental
de 1'Am6rique. Cette situation paraissait devoir en faire
un des principaux entrep6ts du commerce entire les
nations. Comment se fait-il qu'une faible parties seule-
ment de tonus ces vaisseaux s'arrete en Haiti au passage,
tandis que sinon la totality, du moins le plus grand
nombre, eu 6gard h leur point de depart et leurlieu
de destination, sont forces de se d6tourner de leur route





ETUDES ECONOMIQUES SUR HAITI


pour aller chercher ailleurs un lieu de rel~iche qui se
trouvait ici tout indique ?
La rdponse 'a cette question nous oblige a constater
une fois de plus cette incurie gouvernementale que
nous avons du remarquer ddjh dans une foule de cir-
constances, ou, si l'on aime mieux, une m6connais-
sance complete de la part de tous ceux qui ont exerc6
le pouvoir jusqu'ici, des conditions 6conomiques oh se
trouve le pays et de ses int6rets de toutes sortes. L'
encore la nature a prodigue les resources, mais les
hommes, faute de savoir les comprendre et les mettre
en oeuvre, les ont laisseesjusqu'" present inutiles. Dans
une situation g6ographique comme celle que nous avons
relatee plus haut, que fallait-il, en effet, pour que le
people haitien put en tirer tout le profit qu'elle dtait
de nature a lui -assurer? Tout simplement des ports
assez vastes et assez bien abrit6s pour que de nombreux
navires y trouvent, a l'occasion, un abri sfr, et dans
ces ports des d6p6ts de carbon assez important pour
leur permettre de renouveler .leur provision de com-
bustible.
Eh bien, quel pays mieux qu'HaYti possede ces 616-
ments indispensables qui devraient en faire non seule-
ment le lieu de relache naturellement indiqu6 par sa
position, mais l'escale la meilleure, par l'abondance de
ses resources, qu'il soit possible de rencontrer dans
toute la.mer des Antilles? Deux babies superbes, I'une
sur la c6te orientale, la baie de Samana, 1'autre sur la
c6te occidentale, la baie du M61e-Saint-Nicolas, peuvent
rivaliser avec les plus belles rades qui soient au monde.
La premiere appartient a la-Republique Dominicaine,
et son port, bien aminag6 grace h la prevoyance du
gouvernement, est visited tous les ans par un grand.
nombre de navires.
Le gouvernement haYtien, moins habile ou plus ndgli-
gent, n'a pas su tirer le meme parti du M61e-Saint-





ETUDES ECONOMIQUES SUR HAITI


Nicolas. Cependant ce port, situ6 pros de 1'endroit oti
Christophe Colomb d6barqua au mois de dicembre 1492,
est un des meilleurs que l'on puisse rencontrer. Place
au fond d'une rade qui s'allonge entire deux promon-
toires, il est prot6g6 de tous les c6tes centre les vents
violent qui soufflent dansla mer des Antilles h 1'6poque
de la mousson; de plus la rade est assez vaste pour
contenir. les flottes entibres qui pourraient y 6voluer
a l'aise.
Que faudrait-il pour que les navires, qui maintenant
passent outre, s'y arretent ? Quelques travaux d'am6-
nagement pour la commodity interieure du port suffi-
raient, et la d6pense qu'ils occasionneraient serait
promptement couverte par la perception des droits
auxquels les navires sont soumis dans tous les ports.
De plus, il faudrait constituer au 316le-Sajnt-Nicolas
des approvisionnements de carbon assez important
pour assurer en routes circonstances le ravitaillement
des navires. La chose serait facile si nous avions en
Haiti ces lignes de chemins de fer qui manquent pr6ci-
s6ment, et c'est lh une des raisons qui ont empich6
jusqu'ici le gouvernement haitien de tirer de cette ma-
gnifique station tous les avantages qu'elle semble pou-
voir assurer au people qui la posshde.
Quoi qu'il on soit, en dehors de toutes les consid6ra-
tions de traffic industrial et maritime, le M6le-Saint-Nico-
las m6rite encore d'attirer l'attention du gouvernement
et du people en Haiti au point de vue purement mili-
taire. Son importance strategique en fait une ctes ga-
ranties les plus precieuses de 1'ind6pendance national
si nous savons le garder et le prot6ger contre des
surprises possibles. Des incidents tout recent montrent
que ce ne sont pas 1A des craintes chimiriques et que
quelque puissante nation n'est pas sans le convoiter et
sans chercher l'occasion deo mettre la main sur un posted
qui lui servirait ais6ment d'appui pour accomplir des






ETUDES ECONOMIQUES SUR IIA[TI


desseins ambitieux, peut-6tre encore vagues et mal
definis, mais qui ne tarderaient pas alors 4 prendre
corps et a devenir pour nous une menace s6rieuse.Mais
esperons que le patriotism sera tonjours assez fort en
Haiti pour d6jouer ces perils, et que, quel qae puisse
&tre le parti qui arrive au pouvoir, jamais aucun ne
sera capable d'un tel acte de faiblesse. C'est bien assez
de nos divisions insens6es et continuelles.
La situation toute particuliere du M61e-Saint-Nicolas
m'aparu n6cessiter quelques details,mais je ne pensepas
qu'il soit utile d'examiner ici par le menu tous les autres
ports que la Republique renferme en assez grand
nombre. 11 est bien certain que des am6liorations se-
raient n6cessaires dans presque tous pour les mieux
am6nager et en rendre souvent 1'acces plus facile, mais
tout cela ne peut entrer dans un ouvrage don't la port6e
est g6ndrale et qui n'envisage les choses qu'au point de
vue plus 6lev6 de l'ensemble. Cependant pour ne rien
negliger, il fallait signaler d'un mot ce genre de tra-
vaux.
II en est un autre qui est de premier ordre tout a la
fois pour 1'agr6ment et pour la santd publique, et qui
pourtant est 1'objet d'une negligence aussi honteuse
que coupable. Quand on a parcouru les villes euro-
p6ennes, pour laplupart si propres, si bien entretenues,
oiL 1'on s'efforce non seulement de rdaliser toutes les
conditions que reclame le soin de la salubrit6 publique,.
mais encore de rassembler autant qu'on le peut ce qui
n'est destiny qu'h plaire et a charmer les yeux, que dire
des n6tres, si ce nest que, compares a cells don't je
parole, elles ne sont souvent que de vWritables cloaques ?
Eh bien, je le demand, serait-ce done un soin indigne
d'un homme d'Etat vraiment digne de ce nom, que de
porter son attention sur un 6tat de choses qui, apres
tout, est humiliant et mauvais, et celui qui le ferait ces-






88 ETUDES ECONOMIQUES SUR HAITI

ser n'airait-il pas droit a quelque reconnaissance de
ses compatriotes ? It n'y a rien a d6daigner dans tout ce
qui touche aux interets g6ndraux, et cet article est loin
d'etre futile.




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