Les théoriciens au pouvoir

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Title:
Les théoriciens au pouvoir Causeries historiques
Portion of title:
Causeries historiques
Physical Description:
3 p. l., 732 p., 1 l. : ; 23 cm.
Language:
French
Creator:
Delorme, D ( Demesvar ), 1831-1901
Publisher:
H. Plon
Place of Publication:
Paris
Publication Date:

Subjects

Subjects / Keywords:
History   ( lcsh )
Statesmen   ( lcsh )
Genre:
non-fiction   ( marcgt )
Spatial Coverage:
Haiti

Notes

Statement of Responsibility:
Par D. Delorme ...

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Source Institution:
University of Florida
Rights Management:
All applicable rights reserved by the source institution and holding location.
Resource Identifier:
oclc - 58675891
lccn - 25022817
ocm58675891
System ID:
AA00008962:00001


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UNIVERSITY

OF FLORIDA

LIBRARIES


THIS VOLUME HAS BEEN
MICROFILMED
BY THE UNIVERSITY OF
FLORIDA LIBRARIES.


3


--
I I --- -

















LES

THlEORICIENS

AU POUVOIR.










L'auteur et I'dditcur dcclarent r6server lours droits do traduction
et de reproduction a l'6trangcr.

Cet ouvrage a Lt6 depos6 an ministere de 1'int6rieur (section de la

librairie) en mars 1870.


PARIS. TYPOGRAPHIE DE IIENRI PLON, IIIPRIUIlUR DE L'EIPEREUR RUE GARANCIIRlE, 8.





LES
/I


THEORICIENS
/ /
AU POUVOIR.


CAUSERIES HISTORIQUES.


p A

D. DELORME
DU CAP (HAiTI). /


Cedant arma togwa.....


PARIS
HENRI PLON, IMPRIMEUR-EDITEUR
RUE GAIIANCIEIRE, 10.
MDCCCLXX
Tous droits reserves.








/e 3oZ





















EPOQUE GRECQUE.






2..'
4.
"













PERICLES.




II pouvait 4tre cinq heures du soir. Le soleil descen-
dait lentement vers la montagne. Il avait ddpouillI
cette magnificence qu'on ne lui voit que dans ce ciel
ardent des Antilles, et il semblait s'arreter en passant,
pour jeter un dernier regard dans la fort sur les
palmiers 6lancis ha a chevelure retombante, et sur ces
grands acajous qui mettent cent ans a s'dlever.
Sa lumirre affaiblie faisait au milieu des bois ce
demi-jour mystdrieux qu'adorent les reveurs et les
pontes. Et sur la feuille large et lisse des bananiers
qu'on voyait au loin dans la plaine, ses dernieres
clartis semblaient ruisseler.
Paul et George se promenaient au bord du petit
torrent qui fait tant de bruit dans la montage, au
milieu des roches qui lui barrent le passage, et qui
coule si tranquille dans son gravier bordd d'herbes
vertes, sur la grande route qui mene de Plaisance
hi Limbd.
Ils s'aimaient beaucoup, ces deux jeunes gens. Une
longue communautd d'dtudes les avait rdunis dans une
intime communautd d'affection. Ils avaient depuis
quelques jours quittd leur ville pour venir respirer l'air
des montagnes.
George dtait malade; ii souffrait depuis longtemps.
1





PERICLE S.


et il avait le vague pressentiment d'une fin prochaine,
au milieu m6me des premieres annees de la vie. Paul
le suivait avec la sollicitude d'un frire. Il comptait sur
ce changement de vie et de temperature pour ameliorer
la sanit de son jeune ami.
Ils s'dtaient promise d'etre heureux au milieu de cette
vegetation splendid, de ces solitudes pleines d'ombre
et de silence, de ces sites grandioses et changeant h
chaque pas, ou Dieu lui-m6me semble avoir placed la
source dternelle de l'emotion et de l'enthousiasme.
George tenait un volume entire ses doigts. II alla
s'asseoir sur un vieux tronc couch prbs de la haie. II
ouvrit le livre d'un air distrait. Ce livre, c'dtait l'fmile.
On ne pouvait rien choisir de plus approprid aux lieux
ou I'on se trouvait. Lire Rousseau au milieu des bois
et sur les montagnes, c'est 6tudier la nature dans son
sein m6me et h la-voix de son plus fiddle interprete.
C'est multiplier son admiration et 1'l6ever au dernier
degree de hauteur oi le sentiment puisse arriver.
Le jeune homme feuilleta quelque temps le volume
et lut au hasard quelques paroles du Vicaire savoyard.
Puis s'arretant tout h coup : Je ne puis comprendre,
dit-il a Paul assis a ses c6tes, qu'un poete comme
Rousseau ait abdique l'autorit6 du sentiment, qui le
rend si puissant sur les ames, pour s'armer d'une dia-
lectique douteuse et pour lever, h l'aide de raisonne-
ments contestables, des theories sur le droit public des
soci6tis. Comment cet homme, tout pdtri d'dmotion et
d'amour, qui, avec un cri sorti du coeur, 6tablit plus
de verites qu'un logicien avec les meilleures formules
du syllogisme, a-t-il voulu expliquer la socidtd par un





PERICLES.


contract, et raconter l'origine du gouvernement par un
compromise qui ne saurait 6tre, au contraire, que le
rdsultat d'une longue experience h travers les temps?
Ne pourrait-on pas lui rdpliquer que le contract social
ne vient que longtemps apres la socidtd, comme il ad-
vint a Rome au mont Aventin, of l'on rgila, cinq cents
ans apres la foundation, les garanties du people ls6
dans ses droits? Ne pourrait-on pas lui montrer dans
cette second phase du gouvernement la veritable ori-
gine de ce contract social, qu'il place h la naissance
mmee des socidtis? N'eit-il pas eu plus d'autorite a
faire decouler le gouvernement du besoin d'ordre et
de justice natural a la vie humaine, et a le fonder
ainsi sur le module de la nature, don't les lois 6ter-
nelles enseignent partout 1'dquilibre et la proportion?
Comment a-t-il pu compromettre, dans les hasards
de la controversy, des vdritds qu'il eUt pu affirmer dans
la langue qui lui est propre, avec la logique du sen-
timent?
Pourquoi meme s'est-il m6ld de la science technique
du droit politique, quand il pouvait tout expliquer, tout
persuader par la seule lecon de l'ordre universal dans
l'ensemble des choses?
Les hommes d'imagination ne sont ni des homes
d'Etat ni des publicistes.
Paul coutait la tate baissde.
Ami, dit-il en se redressant, je comprends Jean-
Jacques. Les hommes d'imagination don't tu parles sont
souvent des hommes tres-puissants; et tu les trouveras
presque tous, si tu y songes, engages dans les Inttes
de la politique, non pas seulement a l'dtat spuculatif





PERICLES.


comme Jean-Jacques, et avant lui Platon, mais la
plupart d'une maniere active et militant.
-Et de quoi se melent-ils, rdpliqua Georges, tous
ces reveurs, qui ne sont que des poetes et des utopistes?
Qu'ont-ils a voir.dans la politique?
PAUL. D'abord, Rousseau, s'il n'a pas fait l'histoire
veridique de la sociedt dans l'ordre chronologique des
6v6nements, n'en a pas moins posd les rigles dqui-
tables de la vie politique pour le genre human.
Ensuite, s'il n'efit raisonn6 qu'avec le cceur, son
livre n'eit 6t6 qu'un roman, come son Heloise; on
ne l'eit pas invoqud dans la politique pour le soumettre
a l'espece d'application qui s'en fait dans le monde
depuis les d6crets de la Rdvolution franchise.
Puis, faisons ensemble quelques r6flexions, et voyons
s'il n'y a pas moyen d'expliquer cette tendance
constant des hommes dits d'imagination vers les
questions de cette espece.
L'interpretation de la nature, 1'explication de ce
qui est obscur et difficile, la solution de tout ce qui
cst impenetrable et insoluble, ont en elles un attrait
intime qui attire, qui seduit les organizations supd-
rieures.
Or, ce qu'il y a de plus difficile en ce monde....
GEORGE. C'est l'dternel problem del'ame, c'estla for-
midahle question de concilier les donndes matirielles
de la science avec 1'indvitable absolu que la matiere ne
montre pas, mais qu'on rencontre pourtant h chaque
pas dans la speculation; c'est...
PAUL. Non, mon George, ce qu'il y a de plus difficile
ici-bas, ce n'est pas Dieu, que nous ddcouvrons avec






PERI CLES.


les yeux intdrieurs de l'ame; ce n'est pas la science,
don't les lois se retrouvent au sein de la nature, an
moyen de ['observation et du raisonnement; ce n'est
pas l'art, qui confie i la fin ses secrets h l'inspiration
et au genie; ce n'est pas la quadrature du cercle; ce
n'est pas la reproduction de la creation; c'est la poli-
tique et le gouvernement : le gouvernement, don't les
regles diverse, complexes, jamais gdndrales, confon-
dent I'esprit le plus pinetrant, d6routent l'dtude la
plus assidue, abusent la conscience la plus honntte.
GEORGE. Je ne suis pas de ton avis. Je me rappelle
un mot de Montaigne qui simplifie la grosse difficult
qui t'epouvante. Le grand penseur, appuyant Plu-
tarque, dit de Philopoemen qu'il 6tait nd pour com-
mander parce qu'il scavoit non-seulement commander
selon les loix, mais aux loix mesmes quand la necessile
publicque le requeroit. Toute la politique est dans ce
mot.
PAUL. Mais tu oublies que I'dvenement n'a pas ton-
jours second ceux qui, disesperant de commander
selon les lois, ont essay de commander aux lois
elles-memes. Tu ne te rappelles pas non plus que le
m6me Montaigne, qui creusait tout, rdfldchissant a la
tache de conduire les hommes, don't le caractere
n'offre pas de prise h une etude certain et rdguliere,
a dit ce mot non moins profound, qui explique d'une
maniere admirable l'inconsistance et I'instabilite des
systems en politique. Certes c'est un subject mer-
veilleusement vain, divers et ondoyant, que I'homme :
il est malaysd d'y fonder iugement constant et uniform.
En effet, 1'histoire et I'expdrience de tous les jours





PERICLES.


revelent dans l'ordrc politique des contre-sens si
etranges, qu'ils bouleversent de fond en comble toutes
les regles du raisonnement, le seul guide de l'esprit
human.
Ainsi l'on voit deux homes d'IEtat, suivant exacte-
. ment le meme system, la meme ligne de conduite,
atteindre deux rdsultats non pas seulement diffdrents,
mais meme diam6tralement opposes. Et l'on voit, par
contre, deux autres hommes d'Etat s'engager dans
deux voies compl6tement contraires, et realiser en fait
cette sorte de paradoxe d'arriver tous deux h un but
semblable. L'un se perd par sa tyrannie; I'autre se
perd egalement par le libdralisme de ses sentiments.
GEORGE. II est vrai que cela se voit.
PAUL. Et voilh ce qui faith de la politique la chose la
Plus difficile a comprendre en ce monde; et voilh
pourquoi, dans tous les temps, les intelligence les
plus dlevses se sont prdoccupees de la direction des
sociedts; poussees en cela non point seulement par
l'orgueil de tout comprendre, mais aussi et surtout
par le zele de la justice, par le culte de la vdritd.
GEORGE. Et un peu aussi par la vanity des hon-
neurs publics, par I'ambition d'exercer le pouvoir.
PAUL. Le plus souvent, h mon avis, par I'unique
passion de faire le bien. La nature sait compliter ses
ouvres. En formant les esprits d'dlite, elle ne leur
plaint pas les trdsors du coeur. Autant d'intelligence,
autant de loyaute; clarte dans la tote, amour dans
l'ame; en un mot, science et conscience unies et
confondues.
GEORGE. Mais quelle influence ces homes ainsi





PERICLES.


faits ont-ils exercee sur les destinies de leur pays?
Quelle carriere y ont-ils fournie? Et quels success
obtenus?
PAUL. Le sujet est intdressant. Employons done a
1'dtudier le temps que nous passons dans ces belles
montagnes. Nous en causerons tout h notre aise, en
nous restreignant toutefois aux examples les plus
remarquables.
Nous n'aurons pas besoin de remonter aux epoques
primitives oi des hommes de genie ramassaient, come
Moise, des fugitifs dans le desert, et en faisaient de
grades nations. Nous ne rappellerous pas ces hommes
exceptionnels qui, profitant d'un milieu social favo-
rable a leurs desseins, out donned, come le roi
Numa et comme Mahomet, a des tribus de brigands
les lois et les maximes qui en ont fait les maitres du
monde.
Nous ne rappellerons ni Lycurgue faisant de Sparte
un prodige qui ne s'est plus reproduit sur la terre; ni
Confutzde donnant h la Chine des milliers d'anndes
d'organisation et d'inviolable inddpendancc.
II suffira de traiter de ceux qui, dans des socidtis
ddjh en pleine civilisation et au sein des plus belles
dpoques des lumieres de l'esprit human, ont entrepris
de diriger les affaires publiques, d'appliquer leur in-
telligence h amiliorer l'espece humaine, de remplacer
le regne de la force par le gouvernement de la pensde.
Trois peuples surtout se sont signals sur la terrel
par I'dclat de leur histoire, par la grandeur de leurs
travaux, par leur esprit d'initiative, par I'influence
intellectuelle ct politique qu'ils ont exercde sur le





' .R ICLES.


rested du monde: les Grecs, les Romains, les Francais.
C'est chez ces trois nations, qui ont tenu successi-
vement en main la direction des affaires du monde,
qu'il imported d'dtudier 1'action des hommes d'intelli-
gence sur la politique et le gouvernement. C'est chez
elles que se sont faits sur la plus grande echelle les
essais divers de toutes les forces possibles de gouver-
nement connues dans l'univers. C'est lh que s'est
rdvdlde dans tout son jour la grosse, immensurablele
difficult de gouverner les hommes. C'est la enfin que
le redoutable problem s'est posd sous toutes ses faces
et a produit les solutions les plus diverse.
-Je t'dcouterai avec attention, dit George en se
levant; mais je te promets aussi de te contredire
toutes les fois que tu voudras forcer ton opinion pour
en faire un syst6me, un corps de doctrine.
Et tu feras bien, rdpondit Paul. Dans les choses
qui n'ont pas la matibre, c'est-h-dire 1'dvidence, pour
point de depart et de comparison, la verit6 ne se
peut trouver que par l'analogie, le libre examen et la
discussion.
Mais voici venir l'air de la nuit, qui descend de la
montagne; ii pourrait te faire mal. Prends mon bras
et regagnons la chaumiire.


Le lendemain matin, avant le jour, ils dtaient assis
devant la petite maison of ils logeaient, a Camp-
Coq. Il y avait dans I'air une fraicheur delicieuse.
Cette fraicheur 6tait imprignde de toutes les douces
senteurs matinales des plants de la fort. Les oi-
seaux se rdveillaient et riveillaient les homes par





PERICLES.


leurs cris et leurs chants divers. On respirait un in-
definissable sentiment de paix et de confiance. On
oubliait les iddes tristes, on se sentait heureux, ce qui
est si rare en ce bas monde!
La vieille du logis jetait du ma's h ses poules, qui
sautaient h bas des branches en battant des ailes. A
quelques pas de la maison, une jeune femme ac-
croupie trayait une vache sous le ca'mitier, et emplis-
salt de lait un de ces vases oblongs forms d'une
moitid de calebasse. Un petit garcon, nu-thte et nu-
pieds, vetu d'une blouse de colette attache par une
ceinture de cuir sur un large calecon de coton bleu,
retenait tout pros de lh, en s'appuyant sur ses talons,
le petit de la vache, attach h un licou, qui tirait sur
la corde et faisait mille efforts pour s'dchapper.
La paysanne se releva, l'enfant lacha la corde, et
le bouvart, en deux bonds, dtait entire les jambes de
sa- mere, pressant avec aviditd et secouant en tous
sens le sein maternel don't on l'avait sevr6 durant toute
la nuit.
La jeune femme regardait en riant. Elle remit h
1'enfant la calebasse remplie; puis elle jeta par hasard
les yeux sur les hauteurs, et de sa main noire et
potele, toute couverte encore du lait de sa vache, elle
montra la monta6ne aux deux jeunes gens.
Regardez, messieurs, dit-elle. Voilh le soleil en
train de se lever. Je crois que c'est cela que vous
aimez tant a voir quand vous allez si matin la-haut,
sous les bambous du grand chemin.
C'dtait vraiment une bien belle chose. Les feuilles
dtaient couvertes de grosses gouttes de rose. Le so-






PERICLES.


leil, en se levant, encore a moitid cache par la mon-
tagne en face, glissait son premier rayon h travers les
plus hautes branches, et le promenant sur les feuilles
humides, faisait de chaque gouttelette une pierre 6tin-
celante. Toutes les couleurs de la lumiere se croisaient,
se s6paraient, se r6unissaient. Cette magnificcen se
reproduisait sur chaque arbre, sur chaque branch,
sur chaque feuille de la montagne. Les diamants, sous
le feu des lustres dans les salons, n'ont rien d'aussi
rice, d'aussi brilliant que cette parure humide des ar-
bres de la fort, dclair6s par la lumiere du ciel.
Les savants y 6tudient le phenomene de la refrac-
tion; les poetes y adorent la gloire du Createur.
Nos deux amis se leverent, et en s'en allant vers la
hauteur, I'un d'eux dit h la jeune femme : Et toi,
n'aimes-tu pas aussi cette belle chose que tu nous
montres? Oh! oui, fit-elle. Ca se voit ainsi tons les
matins, et cependant tous les matins ca parait nou-
veau. C'est ce que je ne comprends pas. ,
Ils prirent le chemin rocheux qui tourne h gauche,
puis, a main droite, un petit sentier qui long quel-
ques cafiers plants epars sur la colline. De large
fleurs blanches et violettes s'ouvraient humblement
dans l'herbe mouillie sous les cafiers.
Ils allbrent s'asseoir sur une roche, d'ofi l'on dd-
couvre au fond de la vall6e la petite rivibre qui coule
sans bruit, bien loin en bas, comme une raie blanche
sur le vert fonce de cette puissante vegetation.
Eh bien, Paul, commence George aprbs une
heure de muette contemplation, si tu as assez joui en
silence de ce spectacle, qui est la meilleure des reli-






"PERICLES. 11

gions, dis-nous un mot de tes hommes d'Etat, capa-
bles de construire la meilleure des politiques.
PAUL. Tu dis doublement vrai. C'est ici la source
meme des vraies religions, car c'est Dieu lui-mdme
qu'on y entend et qu'on y voit.
Quant h ces hommes d'Etat don't nous avois h
causer ensemble, ils sont en effet capable de crder les
meilleurs des gouvernements, parce que c'est en Dieu
lui-mnme qu'ils vont chercher leurs lois, pour les avoir -
sages, justes et bienfaisantes.
GEORGE. Mais il leur faut une autre quality; il faut
encore qu'elles soient praticables; et ce n'est pas lh la
derniere des conditions qu'elles aient h rdunir pour
iviter d'etre des raves et de beaux projects.
PAUL. Praticables, tu as raison; et je veux, contre
ton attente, m'appliquer surtout h rechercher les apti-
tudes pratiques de ces hommes don't nous parlons. Je
veux dtudier ce qu'ils out fait et les moyens qu'ils out
employs. Je tiens a demontrer que les plus positifs
d'entre ceux qui ne reconnaissent en politique que
]'action, la force et I'astuce, appelees par eux habiletd,
n'ont pas fait preuve dans la vie publique d'une en-
tente plus nette et plus precise de la conduite du gou-
vernement. Et du rdsultat de ces recherches plut6t que
de l'etude de leurs opinions, j'espere ddduire la forme
de gouvernement la plus propre a mener a bien la
chose publique dans tous les pays.
GEORGE. Grosse affaire, mon cher Paul! Je suis
tout oreilles a t'couter.
PAUL. Nous causons h deux et intimement. Nous
pouvons nous dire tout ce que nous pensions, sans






PERICLES.


craindre d'etre taxds de pr6tention par des tiers.
Nous sommes convenus de nous en tenir h trois dpo-
ques, a trois nations?
GEORGE. C'est ce que tu as dit toi-m6me; mais nous
verrons le reste une autre fois.
PAUL. Nous sommes convenus aussi que nous com-
mencerons par les Grecs?
GEORGE. Pour proceder mdthodiquement, c'est bien
lordre des temps qu'il convient de suivre.
PAUL. Eh bien, les Grecs, pour entrer en matiere,
sont certainement un people admirable, et qu'on ne
cessera pas d'admirer dans le monde. Cependant,
toute la race grecque en gdndral a-t-elle acquis au
meme degr6 cette excellence qui justifie cette admira-
tion? Je ne le crois pas.
De tons ces petits peuples de l'antiquitd gendrique-
ment connus sous la commune denomination d'Hel-
lenes, le plus remarquable incontestablement et le
plus propre h fournir ii 1'6tude que nous entreprenons,
ce sont les Athlniens.
GEORGE. IIs ont fait plus de bruit que les autres.
PAUL. Je mets a part le bruit qu'ils ont fait, quoique
ce bruit soit la consequence naturelle de leur caractere
gendreux, et je dirais mime chevaleresque, si l'ana-
chronisme n'etait si fort; je mets de c6t6 cet eclat,
qu'ils partagent avec les Francais d'aujourd'hui, et
don't ils avaient 1'dlegance d'esprit et l'enthousiasme.
Je m'en tiens i leur vie publique, a leurs lois, a leurs
moeurs, h la carribre politique qu'ils ont remplie.
La defaite des Perses, la premiere puissance mili-
taire de l'dpoque, avait rendu les Grecs maitres des





PERICLES.


nations mdditerrandennes, qui formaient alors le corps
de la civilisation du monde. Et dans cette confeddra-
tion mal discipline des peuples grecs, les Athdniens,
qui avaient presque a eux seuls accompli cette mer-
veille de vaincre le roi des rois et ses armies; reprd-
sentdes par la ldgende come plus nombreuses que le
sable du rivage des mers, tenaient l'hdgdmonie de la
Grace et la suzerainet6 des autres E'tats.
Apres ce triomphe, qui venait d'effacer les exploits
de leurs a'ieux, cedldres dans les vers d'Homere, les
divers peuples de la Grece renLrerent dans le repos, et
pour ainsi dire dans l'obscuritd. Mais les Ath6niens
continiuerent a grandir et devinrent bient6t la nation
la plus puissante, la plus prospere et ]a plus police de la
terre.
A qui devaient-ils ces progr&s, cette supdriorite,
cette pre'minence incontestable? A l'un de ces homes
d'imagination. que tu exclus de la politique, a un
homme de g6nie, h un citoyen formed par l'dtude, et
qui avait nourri, cultiv6, fortified son intelligence
pour la fire servir au hien de la chose publique.
GEORGE. Et cet homme?
PAUL. C'est Pdricl6s.
GEORGE. Je ne l'accepte pas; c'est un tyran.
PAUL. S'il est un tyran, il prouve au delh meme de
mon assertion; ctdupremier coup, tu m'accordes plus
que je ne demand. En effet, je n'avais qu'h fire voir
que ceux qui s'occupent de speculations et d'abstrac-
tions n'en sont pas moins propres a prendre part au
gouvernement, et voila que nous trouverions dans un
de ces hommes non-seulement des aptitudes pratiques





1L PERICLES.

incontestables, mais, bien plus, l'audace et I'habilet6
d'imposer son autorit6 h un people, sans Otre empeche
par ces hesitations, par ces nuages,-par ces scrupules
qu'on attribue d'ordinaire h ces penseurs.
GEORGE. Mais Pericls n'etait pas de ces homes.
C'etait un orateur de faconde, et nullement un r6-
veur et un enthousiaste.
PAUL. Jamais esprit plus orne ne s'est rencontr6
dans toute la Grace, la terre classique de imagination
et de la podsie.
Son premier maitre fat un poete, le vieux Damon,
sorte de troubadour, on disait rapsode dans ce temps-
lh, qui courait le pays, offrant des lecons de musique,
et cachant sous les dehors de cette profession, dans
la crainte sans doute du breuvage de Socrate, des iddes
politiques et des connaissances speciales, qu'il commu-
niqua au jeune artiste. Ainsi ses premieres etudes, ii
les fit a la cadence du rhythm et sous le voile de la
fiction.
Il suivit ensuite les course de Z4non, le panthdiste. I1
6tait possedd de l'ardeur de l'dtude. Il recherchait as-
sidfiment la companies des philosophes et des lettrds.
II passa enfin h l'6cole d'Anaxagore, qui le prit en
amitie, et qui lui donna cette dignity d'attitude que ses
contemporains appelaient olympienne. I1 parait que ce
rdpublicain avait la majesty de Louis XIV.
Amyot, traduisant Plutarque,, nous dit, dans sa
langue expressive, que ce Pdricles don't nous causons
a avoit dtd a plein instruict en. la cognoissance des
choses naturelles, mesmement de celles qui se font en
I'air et au ciel, et qu'il en prit non-seuilement une






PER.ICLES.


grandeur et hautesse de courage, et une dignity de
language oui il n'y avait rien d'affectd, de bas ny de
populaire, mais aussi une constance de visage qui ne
se mouvoit pas facilement a rire, une gravit en son
marcher, un ton de voix qui jamais ne se perdoit, une
contenance rassise, et un port honnete de son habille-
ment, qui jamais ne se troubloit pour chose quelcon-
que qui lui advinst en parlant, et autres semblables
choses, qui apportoyent h tous ceulx qui les voyoyent
et consideroyent un merveilleux esbahissement. ,
Cet Anaxagore savait tant de choses, qu'on le sur-
nommait d'un mot qui signifie don de savoir. Toute la
science de son temps, il la possddait; et il la transmit
h son dleve.
Il avait entrepris, dans ses theories, d'enlever au
hasard la direction du gouvernement, pour la donner
a l'intelligence. Pdricl6s n'aurait pu mieux trouver.
Ainsi nous ddcouvrons en ce vieux raisonneur de
l'antiquit6 grecque le premier chef de l'6cole politique
a laquelle nous appartenons.
GEORGE. A laquelle tu appartiens.
PAUL. A laquelle tu appartiendras aussi quand tu
auras noted les observations que nous allons fire.
Pericls done, que nous verrons bient6t aux affairs,
dtait un lettrd de premiere classes, comme on dirait
chez les Chinois. En outre, c'dtait un artiste. Personne
plus que lui, pas meme Phidias, n'avait le sentiment
de l'art et de la podsie qui l'anime et qui l'inspire. II
ne l'a que trop montrd par les choses qu'il a faites dans
sa brillante administration. C'dtait le gouCt le plus dd-
licat et I'imagination la plus fleurie. Son eloquence






PERICLES.


dtait -un miracle : il parlait avec tant de grace et de
seduction, que les poetes de son temps disaient de lui,
dans leur language toujours figure, que la ddesse de la
Persuasion rdsidait sur ses levres.
Et c'est au milieu de cette culture des sciences, de
ce goflt enthousiaste des arts, de ce culte assidu des
choses de 1'imaeination et de ]a podsie, qu'il gouverna
quarante ans la. republique ombrageuse des Atheniens.
GEORGE. Pricisons les choses pour bien nous en-
tendre. Il s'agit uniquement entire nous d'hommes
de lettres offrant-en eux cette alliance, que je nie, des
aspirations de la philosophies avec l'entente des choses
positives. Celui que tu cites n'est pas dans ce cas : il
a rdgnd en. tyran, sans scrupule et sans choix de
moyens.
PAUL. Tu reconnais done d'abord en celui-ci, que
l'enthousiasme de l'esprit n'a pu rien 6ter an sens pra-
tique de l'homme d'Etat. C'est ddjh un point de gagnd.
Traitons maintenant la question de tyrannie.
Un tyran usurpe le pouvoir h main armee, reverse
les lois etablies, command en maitre a la place de
ces lois, menace et fait trembler. Un tyran, c'est Denys,
c'est Agathocle, c'est Sylla, c'est Cromwell.
Mais Pdricles a-t-il jamais viold ou m6me pu vio-
ler la constitution du people athdnien? A-t-il pu
jamais commander en maitre? N'a-t-il pas dtd, au con-
traire, toute sa vie, attaqud par l'envie et la malveil-
lance, persecute par une armde d'ennemis qui le sur-
veillaient, le denoncaient, le calomniaient, et qui nuit
et jour tramaient sa ruine? A-t-il jamais eu d'autre
autoritd que celle que lui donnaient la superiority de






PERICLES.


son esprit et la confiance qu'elle inspirait? Un tyran
se trouve-t-il dans ce cas?
PdriclBs a passe sa vie h combattre le parti des
brands, et ce parti lui a donnd dans l'histoire la rdpu-
tation h laquelle tu crois.
II appartenait cependant h la premiere noblesse de
la Grace. Si les rangs, des ce temps-lh, 6taient regles
comme en Europe au moyen Age, on eut pu le compare
aux Montmorency et aux Rohan. Son p6re avait com-
battu et vaincu le Perse a Mycale; sa mere descendait
de Clisthene, libdrateur et legislateur de la rdpublique.
Mais il pr6f6ra la ddmocratie. L'instinct du just
I'emportait en lui sur les prejuges. C'est I'histoire du
due d'Orlans, qui n'a pas dtd aussi heureux que lui.
C'est plut6t l'histoire de Mirabeau, mais qui n'a pas
eu le temps d'exercer comme lui le pouvoir.
GEORGE. Ainsi, h t'entendre, c'dtait un liberal et un
ddmocrate que ce grand seigneur aux allures royales,
qui a pour ainsi dire invent l'dtiquette en Europe?
PAUL. Cette attitude et ces moeurs ne font qu'ajou-
ter h son mdrite en ce qu'elles out augment les obsta-
cles qu'il eut a vaincre pour arrived; h la tote des affaires.
Les Athdniens revoyaient Pisistrate dans sa figure,
dans son geste, dans ses maniBres, dans son parler
facile et siduisant. De plus, il dtait riche, et il avait des
alliances dans les grades families.
Naturellement l'envie se mit en champagne contre
cet homme a grandes falcons, et la guerre se d6clara des
qu'il manifest son premier penchant pour les affaires.
Lui, politique habile et de sagesse prdmaturde, cacha
son jeu, dissimula, se fit petit.





PERICLES.


11 prit d'abord du service dans les armies, et ]e leltr6,
que nous verrons bient6t la tate des flottes de la
rdpublique, livrant de grandes batailles, remportant de
grades victoires, se montrait des lors vaillant soldat.
Deux des homes les plus grands de la Gr6ce gou-
vernaient Athenes dans ce temps-la : le people les
exila. La proscription des sup6riorites 6tait comme
une des lois essentielles de la d6mocratie athenienne.
Th6mistocle et Aristide ainsi disparus, Cimon bri-
guait le pouvoir. 11 s'dtait fait le chef du parti des
grands et voulait gouverner dans le sens de leurs int&-
rats.
Pdricles saisit ce moment : il crut son heure enfin
arrive, et il se porta, pour ainsi dire, candidate du
people au gouvernement.
GEORGE. Il avait besoin du suffrage du people pour
combattre son rival, plus en credit que lui dans la
soci6td.
PAUL. Mais ca n'6tait pas trop maladroit, et je ne vois
pas en quoi c'est r6prehensible.
GEORGE. En ce qu'il ne se souciait que mediocre-
ment du sort de ce people, qu'il abusait.
PAUL. L'imputation n'est que gratuite. Elle n'est
pas justifiee par administration de Pericl6s, et elle ne
rdpond guere h ce qu'on peut juger de ses convic-
tions par les actes de sa vie publique.
11 voulait fonder un gouvernement sur les theories
qu'il avait 6tud'ides. L'ordre et la proportion, qu'il
avait decouverts dans les sciences naturelles; la logique
et lajustice, qu'il avait trouvdes dans les doctrines des
philosophes, il avait le dessein de les faire passer dans





PERICLS.


la politique. II se proposait d'en fire une science.
Or cette science ne pouvait 6tre que la ddmocratie,
c'est-h-dire le gouvernement de la raison, dquilibrant
tons les intdr6ts, ponderant tous les droits, combinant
tous les devoirs, d6gageant toutes les garanties, pro-
duisant l'harmonie par l'dquitd.
II voulait 6tre neutre entire les parties : noble par la
naissance, people par la conscience, reprdsentant la
chose publique.
Mirabeau, dans le m6me cas que lui, a adopted la
mime politique.
GEORGE. Et come Mirabeau, il voulait probable-
ment soigner quelque peu ses affaires personnelles.
PAUL. II faut beaucoup d'attention et de soin pour
voir clair dans les accusations porties centre Mira-
beau, et avant lui, centre Bacon chez les Anglais. Il y
a tant de passions et d'intdr6ts coalises contre ces sortes
d'hommes! Ne nous hitons ni de condamner ni de
justifier. Nous verrons Mirabeau une autre fois.
Ne nous occupons aujourd'hui que de Pdricles, et
constatons une fois pour toutes, avec les historians
m&mes qui l'ont jugd le plus sdverement, que loin de
bendficier du gouvernement, il a ddpense de son
propre bien an service de la republique.
GEORGE. I1 est clair neanmoins qu'en se sdparait de
I'aristocratie, h laquelle il appartenait, ii voulait gou-
verner par la multitude en favorisant la ddmagogie.
PAUL. Il repugnait souverainement au contraire aux
disordres de la place publique.
GEORGE. Quelle sorte de gouvernement hybride et
impossible pensait-il done dtablir h Athenes?





PERICLES.


PAUL. C'est ici que tout son mdrite va clatter.
Quel 6tait h cette epoque le gouvernement du peu-
pie athdnien? Le gouvernement de la multitude.
Le people faisait ]a loi, le people exdcutait la loi, le
people jugenit lui-meme et dirigeait I'Etat sur la place
publique.
Ce regime etait funeste.
Pour gouverner la republique, il fallait h l'avance se
rdsigner a 1'ostracisme, a la calomnie, la misere, h la
mort en pays stranger. Aristide lui-mieme y avait passed.
L'administration n'avait pas d'ordre, et les affaires
periclitaient.
Cependant le gouvernement populaire n'dtait pas
enracin6 dans les traditions du people athenien. Codrus
n'avait pas laiss6 h son penplele souvenir des Tarquins
de Rome. Il y avait moyen de ramener les esprits h un
gouvernement plus rationnel et plus sage.
GEORGE. Comment! le gouvernement d6mocratique,
a ton avis, n'est pas based sur des principles de raison
et de sagesse?
PAUL. Distinguons d'ahord entire ddmocratie et dd-
magogie: L'une est le gouvernement en vue du people,
1'autre est le gouvernement par le people lui-m6me.
La premiere, c'est la justice; la second, c'est la ddrai-
son et impossible.
Le government d'un seul tourne au despotisme et
mene h Louis XIV; le gouvernement d'une classes
tourne 5 la tyrannie et conduit au Conseil des Dix; le
gouvernement de la foule tourne i I'anarchie et
aboutit a 93.
Cependant 1'unitd du pouvoir donne de la precision





PERICLES.


au gouvernement, les lumieres des classes levees sont
des garanties d'ordre et de raison; et les d6libdrations
de la masse du people sont les conditions de la liberty.
Le problem consiste h reunir ces trois avantages
dans la combinaison de ces trois formes ; Le people
peut-il legiferer, concurremment avec le senate, sous la
direction d'un magistrate designed par la confiance
publique?
GEORGE. Mais ce magistrate seul, c'est un monarque.
PAUL. L'essence du pouvoir monarchique, c'est
I'hidrditd. L'dlection supprime ]'abus et enleve toutes
les objections.
Ce system, c'est le moyen terme. Le vrai ne se peut
trouver ni dans un extreme ni dans 1'extreme con-
traire. L'homme, nature finie, ne peut tomber dans
1'infini, qui est l'absolu, c'est-h-dire I'extreme, sans se
tromper et sans se perdre.
Ceux qui tiennent, en philosophic, pour la matiere
seule et pour ses lois, ravalentl'humanitd etla plongent,
h leur insu, dans le danger du moi exclusif, de l'intDret
primant le devoir.
Ceux qui, comme Malebranche, voient tout dans
1'abstraction et dans F'esprit pur, arretent le progress
human et plongent I'homme, a leur tour, dans le rave
et I'extase infeconde des societes asiatiques.
II faut I'alliance et le moyen terme. Entre les nomi-
nalistes et les rdalistes du douzieme sidcle, Abailard
s'dtait mis au milieu.
L'6clectisme, qu'on raille quelquefois, est pourtant
le dernier mot de la science humane.
II n'en est pas autrement en politique.





PERI CLES.


Tout s'enchaine dans la vie des hommes.
GEORGE. Les Muses sont sceurs, disaient ces Grecs
don't nous parlons ; mais il, ne s'agissait pour eux que
de sciences et d'arts, qu'ils reunissaient par cette image
dans une fin commune et philosophique.
PAUL. Tous les ordres d'iddes, sans exception, ont
entire eux une correlation gendrale qui les relief dans
une grande united, sur le module de la creation.
Ainsi, les systems absolus ne sont pas les meilleurs
en fait. de politique pas plus qu'en philosophic. Et la
meme idee se retrouvera vraie dans toutes les sciences,
danstous les arts, comme dans toutes les matieres ouf
I'activitd humaine peut avoir h s'exercer.
Il y aura toujours, entire homoeopathes et allopathes,
entire neptunistes et plutonistes, entire coloristes et des-
sinateurs, entire classiques et romantiques, entire rda-
listes et humanistes, entire harmonistes et melodistes,
entire protectionnistes et libre-changistes', le mnme
moyen terme qu'indique la raison entire absolutistes et
anarchistes, entire autoritaires et demagogues.
GEORGE. Mais ce moyen terme, en politique, ce ne
peut 6tre que I'aristocratie ou I'oligarchie. Or, le gou-
vernement aristocratique n'est pas moins que les autres
un system extreme, puisqu'il n'est que le gouverne-
ment exclusif d'une caste a son propre profit.
PAUL. J'hdsite h dire aristocratie. Ce mot a perdu
dans le course de l'histoire son acception grecque et
primitive. II signifiait, dans le principle, gouvernement
des meilleurs et des plus dignes. La meme signification
lui a dtd conserve dans le latin, qui disait aussi opti-
mates. Mais depuis il a change de couleur, et n'a plus





PERICLES.


servi qu'h nommer l'usurpation des nobles ou des plus
riches. Ce n'est pas lI l'idde que je veux rendre.
Entre ces deux terms extremes du problem poli-
tique qu'il s'agit de rdsoudre : un seul et tous a la fois,
prenons pour moyen terme les plus capable, et nous
aurons la solution.
Et pour dloigner de ce systeme toute idde d'oligar-
chie, sdparons ces plus capable de toute acception de
caste et de parti, de toute 6troite consideration de
naissance et de fortune. Prenons-les ofi ils se trouvent.
GEORGE. Mais qui les reconnaitra, ces meilleurs et
ces plus capable, pour les appeler h la tote du pouvoir?
Je n'admets, moi, que des choses pratiques. Devront-
ils, par la force, s'imposer h la society?
PAUL. Par la force, ils ne le pourraient pas : ils ne
l'ont jamais de leur c6td. Mais par le choix des peuples,
la chose est possible, et elle s'est m6me souvent pro-
duite. L.'histoire de cette Gr6ce don't nous parlons nous
le fait voir h chaque instant.
L'antiquit6 ne connaissait pas la rdpublique. La
Grace seule, dans ces temps reculds, donne au monde
1'exemple du gouvernement populaire. L'univers civi-
lisd d'alors se gouvernait par des monarques. Rappe-
lons-nous les peuples les plus anciens don't nous ayons
entendu parler : Egypte, Perse, Inde, Chine; par-
tout nous trouvons le gouvernement absolu d'un seul..
Preuve que le contract social, comme tu l'as dit, n'est
point l'origine, le point de depart, mais l'experience
ct le progress.
GEORGE. Ces derniers mots te font honneur.
PAUL. Merci mille fois pour le compliment. Je





PERICLES.


cherche le vrai dans le vraisemblable et dans l'expd-
rience. On ne saurait avoir meilleure mithode.
Or, ces Grecs sont les premiers dans l'antiquit6 qui,
par l'dl6vation de leur esprit, aient contest le gou-
vernement d'un maitre supreme.
Les Juifs ont bien quelquefois simuld la rdpublique
sous leurs judges et leurs prophetes; mais cette ddmo-
cratie, issue du principle thdocratique, ne pouvait en-
gendrer que le pire des asservissements.
Les Gi'ecs seuls ont faith la rdpublique. Mais en la
faisant, ils ne visaient pas tout d'abord a la domination
de la multitude. Ils ne cherchaient que le moyen de
se preserver des Pisistrate et de leurs pareils.
La preuve, c'est que nonobstant les formes ddmo-
cratiques qu'ils avaient adoptees, les Atheniens, cha-
que fois qu'ils trouvaient un homme de mdrite, lui
laissaient les renes de 1'F~tat. Et sans I'envie des
mddiocritds, Ath6nes efit acquis, dans ce system, des
apres les guerres mddiques, une stability qui lui eitt
fait de plus belles et de plus longues destinies. Mais
elle bannissait tous les meilleurs apris les avoir appeals
h la sauver. Aristide m6me n'a pas trouvd grace.
Pdricles avait creusd ces questions, et il avait entre-
pris d'implanter dans son pays et de l'affermir par
son example, le regime politique que nous venons de
voir, avec ces deux mots pour constitution : la liberty
et I'autoritd.
Tous les hommes d'dtude et de reflexion arrivent
forcdment a cette opinion. De quelque point qu'ils
parent dans la carriere, ils deviennent ce qu'on ap-
pelle aujourd'hui libdraux-conservateurs. Liberaux,






PERICLES. 25
parce qu'ils trouvent l'obligation du progress au fond
de toutes leurs etudes; conservateurs, parce qu'au
fond de ces mimes dtudes ils trouvent 6galement
1'obligation de 1'ordre come condition de tous les
progress.
En leur quality de lijbraux, Us ont a coeur les
droits des peuples; en leur quality de conservateurs,
ils veulent un pouvoir capable de preserver ces droits
de la ruine qu'entraine le disordre.
Libetaux, ils deniandent que le people prenne part
i son gouvernement par le choix de ses legislateurs et
de ses gouvernants; conservateurs, ils veulent que ces
ldgislateurs et ces gouvernants soient les plus capable
et les plus dignes.
Pericles cherchait cela quatre cents ans avant notre
ere. C'dtait un libdral-conservateur. Il est trbs-curieux
de rencontrer cette varidtd moderne chez les anciens.
GEORGE. Mais ce que tu dis ih n'est pas le gouver-
nement de la majority; done ce n'est pas la ddmocratie.
PAUL. La ddmocratie, c'est le gouvernement en vue
du people, et non le gouvernement par le people lui-
meme.
La foule ne ddlibere pas, elle se passionne. Elle n'a
pas le calme et la rdflexion qui sont ndcessaires pour
ddlibdrer. Elle n'a pas non plus les lumibres que rdclame
une tache si difficile. Done, elle ne peut pas Otre rai-
sonnable et sage, et partant elle ne peut gouverner sans
compromettre meme ses-propres interkts.
Mais elle gouverne par ses elus. Et cette minority,
savamment combinee par la loi, devient effectivement
la majority.






PERICLES.


La majority matdrielle n'est pas une raison, et un
chiffre n'est pas un droit. L'idde du syst6me represen-
tatif n'est pas tant de trouver la volontW arbitraire diu
plus grand nombre que de ddcouvrir la droite raison.
C'est la raison seule qui guide I'homme et les socidtss :
elle seule doit les discipliner et les gouverner, et c'est
elle seule qu'on cherche dans 1'dlection.
Le plus grand nombre peut se tromper; il se trompe
souvent, il se trompe mtme presque toujours.
GEORGE. Et la minority ne se trompe jamais?
PAUL. Elle se trompe aussi : Errare humnanum est;
pardonne-moi ce dicton latin. Mais quand elle se
trompe, ii y a une resource : on peut en appeler. Et
h qui en appeler quand c'est la majority elle-meme qui
comment la faute? C'est alors 1'injustice consacrde par
la force; c'est la tyrannie sous une autre face. Cette
raison du plus fort, ddnoncee par le fabuliste : quia
nominor leo (encore du latin), est la plus tyrannique
et la plus funeste de toutes les raisons.
D'ailleurs, et c'est lh le principle, la minority, comme
nous l'entendons, offre des garanties contre l'erreur :
elle a des lumieres et du raisonnement.
C'est elle qui a dclaird le monde. C'est elle qui a rda-
lisd dans les sciences, dans l'industrie, dans les arts,
les progress don't nous jouissons. Ce n'est pas a la ma-
joritd que nous devons les grandes decouvertes et les
inventions qui ont fait la civilisation que nous voyons.
Nous pouvons computer les quelques homes qui,
par leurs tludes et par leurs travaux, ont dissipe la
nuit des temps d'ignorance, de misere et d'asservisse-
ment. Les multitudes n'ont pas ddliberd dans le forum






PERICLES.


pour drcrdter les propridtes des corps, les lois de ]'at-
traction, la force de la vapeur, la vitesse du courant
dlectrique, les procddes divers introduits dans l'agri-
culture, dans les professions, et qui ont renouveld
1'cxistence humaine en portant partout la facility,
I'aisance, l'amdlioration morale et materielle.
GEORGE. Cependant, au milieu mIme de tous ces
proGres, les peuples n'en eussent pas 6td plusavancds,
s'ils n'avaient revendiqud les droits politiques, qui les
mettent h m6me d'y participer. Les decouvertes les
plus merveilleuse.s eussent-elles Wtd faites au moyen age,
quel avantage les peuples en eussent-ils retired, courbes
qu'ils dtaient sous lesjougs divers qui pesaient sur eux?
PAUL. Mais ces droits politiques, oui en ont-ils trouv4
l'idde, l'origine et la lecon? Les ont-ils recus du ciel
par une communication du Saint,-Esprit? Ne sont-ce
pas quelques penseurs, mfiris par l'dtude, qui les ont
proclamis, qui en ont ddmontred 1'vidence et la ldgi-
timitd?
A-t-on convoqud Ie people dans ses comices pour
lui faire voter l'Esprit des lois, le Novum organum, Ic
Dictionnaire philosophique, le Contrat social?
GEORGE. Par ]'idde naturelle de l'dgalitd, les peuples
seraient parvenus d'eux-memes a discerner la part qui
leur revient dans la constitution des socidt6s.
PAUL. Ce n'est pas cette part legitime qu'ils auraient
trouvee; mais, au milieu des conflagrations qui arri-
vent dans les grandes reactions des temps barbares,
ils auraient trouvd ou plut6t retrouvd le droit de la
force, et non point la force morale d'organiser le droit
pour le conserver.





PERICLES.


GEORGE. Tu oublies done 89 et ce grand mouve-
ment populaire qui a fondA a tout jamais la liberty
dans le monde?
PAUL. Loin de l'oublier, j'y trouve un appui h mon
opinion. Gette revolution, en effet, incomparable par les
consequences morales qu'elle a produites, n'efit en-
fantW que les exces que nous savons, sans la direction
d'une dizaine d'esprits supdrieurs qui 1'ont provoquie
ou qui l'ont mene. Si acharnds qu'ils fussent pour la
plupart contre leurs adversaires et leurs ennemis, ils
avaient en eux le rayon de lumiere qui les guidait vers
des id6es d'ordre et de reconstruction. Sans eux, il y
eat eu table rase......
GEORGE. Cependant, si-l'homme h l'dtat de nature
peut trouver en lui l'idde d'un Dieu voulant le bien,
pourquoi n'y trouverait-il pas de meme 1'idee de la
justice dans le gouvernement?
PAUL. Come. nous allows loin ainsi, de fil en
aiguille, avec tous ces mais et ces si que nous accu-
mulons les uns sur les autres! Mais nous ne fai-
sons que causer, et toutes digressions nous sont
permises : il n'y a pas de tiers pour nous reprendre.
C'est d'ailleurs le propre de Ja -causerie de passer
d'un sujet h ,l'autre, libre et degagde des r6gles de
l'art.
Cette idde de Dieu, que tu m'opposes come natu-
relle et comme innee, je la crois telle. Mais cette
m6me idde, complitde par l'idde du devoir, qui en
ddcoule, ce sont. quelques brands genies qui I'ont
donnde aux hommes.
Nous trouvons chez la plupart des peuples de I'anti-





PE]RICLES.


quit un personage lIgendaire partout connu sous le
nom de Bacchus ou d'Hercule, qui enseignait une
morale dans ses initiations, ou qui d6livrait les peuples
des monstres et des tyrans. Les fables des IEgyptiens le
consacrent, comme celles des Grecs et des Indiens. Or,
ce Bacchus on cet Hercule, qu'on rencontre dans tout
l'Orient, ne peut 6tre qu'un philosophy on une cole
de philosophies, qui aura prUchd.dans ces temps primi-
tifs une morale ddrivant d'une religion monothdiste,
comme Moise, Mahomet et le Christ 1'ont fait plus
tard dans ces memes pays.
GEORGE. Tu es de force, si j'insiste, a me prouver
aussi que ce sont quelques hommes de genie qui ont
enseignd le bon sens lui-meme au genre humain.
PAUL. C'est la philosophies, dans sa guerre constant
aux religions positives, qui combat en effet le mystere
et les superstitions don't on envelope l'esprit religieux
dans l'int6drt de la politique. C'est la philosophies qui
enseigne h I'homme a communiquer avec Dieu sans
I'intermidiaire d'aucun miracle et d'aucun envoy. Ce
sont les philosophes qui, en crdant le libre examen,
ont cr6e du m6me coup ces liberties politiques don't
nous parlons. On ne peut raisonner sur une matiere
sans raisonner en meme temp sur tout le reste.
Appartiennent-ils a la majority, *ces philosophes,.
ces libres penseurs? La majority, au contraire, ne les
a-t-elle pas supplicids dans d'autres temps, ou n'a-t-elle
pas applaudi h leur supplice?
GEORGE. Et tu conclus?
PAUL. Que le gouvernement ddmocratique tend
moins a obdir au dire du plus grand nombre qu'a






PERICLES.


rdaliser ce qui est avantageux au sort de ce plus grand
nombre;
Quesi l'on n'a en vue que la volontd des majoritds,
on obtient forcement l'oppression de tout le reste.;
Que la socidtd ne doit pas se partager en oppres-
seurs et en opprims s;
Qu'il n'est pas plus just qu'il v ait un petit nombre
qu'ui grand nombre d'opprimds;
Et qu'il n'y aura oppression ni d'un c6te ni de
l'autre, si ce n'est ni majority ni minority qui fait la
loi et qui l'exdcute.
GEORGE. Et qui la fera?
PAUL. La raison seule.
GEORGE. Et cette raison, cette secourable abstrac-
tion, ofi la trouver, oui la chercher?
PAUL. Dans l'intelligence et dans la conscience des
homes dclairds.
GEORGE. Sont-ils done si faciles h trouver?
PAUL. II y en a partout, plus ou moins grands, plus
ou moins brillants, suivant le milieu social of ils sont
places.
GEORGE. Qui les appellera?
PAUL. Je te l'ai ddja dit : le people lui-mime, qui
sait les reconnaitre et qui les a toujours reconnus au
milieu de la foule.
On les distinguait dans I'antiquitd h la tribune aux
harangues, of ils 6taient admis-h faire leurs preuves.
Dans les temps moderries, .des travaux intellectuals
de toute nature, la publicity pdriodique, le credit
qu'ils acquierent dans 1'opinion, les designent h la
confiance publique.





PERICLES.


Et on les appelle, comme en Angleterre, ou ce sont
eux qui deliberent et qui commandent; comme aux
Etats-Unis, ofi la valeur morale d'un citoyen est
l'unique condition qui lui donne le pouvoir.
GEORGE. Alors tu n'as rien invent si ton system
est dejh en application?
PAUL. Je ne te promettais pas une idde neuve. J'ai,
simplement entrepris de chercher avec toi si le meil-
leur des gouvernements n'est pas celui de l'intelli-
gence. Etpuisque je tache de ddmontrer que c'dtait
le system de Pdricles, je ne pouvais avoir l'idde de
crier une doctrine djh vieille de plus de deux mille
ans.
Il n'y a rien de nouveau sous le soleil le mot est
parfaitement just.
Esperons cependant que l'application que cette
doctrine obtient de nos jours ne sera pas son dernier
mot. L'experience et le progress l'dtendront de plus en
plus dans le monde et la degageront des obstacles
qu'elle rencontre encore meme dans les pays de libertW
que je viens de citer.
GEORGE. Faudra-t-il une loi dans le genre de cells
du vieux Lycurgue, une loi qui dise par example :
Les premieres magistratures de l'Etat seront oc-
cupies par les plus lettr6s. ,
PAUL. Raille h ton aise. Je suis heureux de te
voir en gaietd. Mais n'oublie pas que les lois les
plus fortes ne sont pas celles qu'on vote et qu'on
ecrit, mais celles qui, par la force de la, raison, sont
entrees dans les moeurs des peuples.
Ceux qui, par la superiority de leurs etudes, se





32 PERICLES.
sont faits de nos jours les chefs de l'dcole libdrale
et democratique, n'ont- pas, au fond, d'autre pro-
gramme que celui-lh.
GEORGE. Pdricles, done? car il est temps, je pense,
d'y revenir.
PAUL. Se sdpara du part des grands pour faire
prevaloir la d6mocratie. Cimon, son rival, cultivait
le people par ses largesses. 11 s'dtait fait home
d'aum6ne et de' charity, visitant les malades, secou-
rant les pa'uvres, gagnait la foule par ses bienfaits. II
etait riche, et il etait aidd par son parti.
La fortune de Pdricles ne lui permettait pas d'en
faire autant. II fallait cependant traverser Cimon; il
fallait, come lui et meme plus que lui, semer des
bienfaits pour le supplanter dans la faveur populaire. II
convertit ces secours en droit civil; il proposal d'dtablir
des distributions publiques, des esp'ces de congiaires,
comme on les appela plus tard i Rome. A titre de.se-
cours publics et obligatoires, ii fit distribuer au people
une parties du tresor public, et il ddmonta Cimon,
qu'il fit bannir quelque temps apres, comme voulant
dtablir le gouvernernent oligarchique.
GEORGE. Le beau service qu'il a rendu lI pour son
ddbut! N'dtait-ce pas officiellement encourager la pa-
resse, enhardir les exigences, preparer les troubles
civil?
PAUL. Oni, 1'exemple etait mauvais; mais c'est ce
qu'on est convenu d'appeler agir en home politique.
S'il ne l'efit pas fait, ses ennemis l'eussent dcrasd, et ii
serait appeld un incapable. Voilh le danger de l'adora-
tion des faits accomplish.





PERICLES.


Cependant Pdriclks avait* en lui, comme nous le ver-
rons, de quoi remedier au mal qu'il avait employed
comme moyen d'action.
En attendant, il allait son chemin et satisfaisait h
toutes les regles de ce qu'on nomme d'ordinaire la po-
litique pratique et positive. 11 ne laissa pas a ses enne-
mis le temps de se reconnaitre. Apres avoir dcartd
Cimon, le chef du parti, il frappa sur le partilui-m6me.
L'Areopage, comme tous les sdnats, tenait pour la
noblesse : il lui fit retire le pouvoirjudiciaire, qui etait
dans ses privileges; il abaissa son influence et le dd-
crddita dans 1'opinion.
Des ce moment il devint l'homme le plus puissant
de la rdpublique, parce qu'il s'en dtait fait I'homme le
plus estimd, le plus populaire.
GEORGE. Cette popularity h elle seule ne prouve pas
que ton rh6teur fiut un grand politique. II avait.usd de
violence au moyen de la foule; mais la politique con-
siste plut6t dans 1'habiletd.
PAUL. Tu vas avoir un kchantillon de son habiletd.
Cimon, banni par le people h son instigation, voulait
ddjouer les plans de son rival : il prit les armes dans
son exil pour combattre, h Tanagre, les ennemis de
la rdpublique. Cette action dtait magnanime : elle dd-
celait une ame sans rancune contre son pays et dd-
voude, malgre ses rigueurs, h ses interets et h sa
gloire. Elle lui ramena la faveur populaire.
Pdricl6s n'eut pas plut6t apercu ce retirement de
l'opinion, qu'il se mit a la t6te de l'idee du jour, pour
n'avoir pas plus tard h la subir. II proposal le rappel de
Cimon. II en fit lui-m6me le decret, qu'il pria 1'as-
3






34 PERICLES.

semblde du people d'adopter pour le bien de l'Atat.
La magnanimitd de Pericles effaca celle de Cimon;
ou plut6t, pour appeler les choses par leur vrai nom,
Cimon trouva, danis notre rh6teur, plus politique et
plus habile que lui.
GEORGE. C'dtait un retors et un madrd; mais je n'y
vois pas cette politique 6levde et gendreuse que tu veux
montrer dans tes hommes d'Etat.
PAUL. Quand ils ne sont que gendreux, tu les ap-
pelles d'inutiles reveurs; et quand ils font preuve
d'adresse pratique en se pliant aux circonstances, tu
trouves qu'ils n'ont pas de coeur.
Je gagnerai ma cause, je le vois bien.
Tu n'ignores pas, d'ailleurs, que notre Pdricles
avait les sentiments les phis dlevds.
GEORGE. Je n'en vois guere la preuve dans ses
actions.
PAUL. Rappelle-toi qu'il s'abstint dans la suite de
soutenir centre le mdme Cimon une accusation capi-
tale, ofi ce dernier devait perdre la vie. It avait dtd
nommn d'offce; et h I'audience oui la cause fut ju-
gde, ii attinua le crime par la maniere don't it en
parla, et sauva son ennemi par ses reticences.
GEORGE. Et la mort d'Ephialtes?
PAUL. Ephialtes 6tait son ami. Apr6s ce qu'il vient
de faire pour un ennemi acharnd, don't la mort lui
atait ndcessaire, il est clair que cette imputation est
l'ouvrage de ses envieux. De quoi d'ailleurs ne l'a-
t-on pas accus ? C'est la commune histoire de tous les
hommes de cette espece.
Citons un mot de Plutarque pour le ddfendre h cet





PERICLES.


dgard, et pour ddfendre en nimme temps que lui tous
ceux que la supdriorit6 du cceur et de l'esprit' expose
comme lui aux traits de l'envie. Plutarque est un judge
plut6t severe qu'indulgent.
c Periclks, traduit Amyot, quoiqu'il -ne fut pas ir-
c reprehensible, si est-ce qu'il avoit le cueur grand et
( noble, et la nature d6sireuse d'honneur, 6s quelles
c manieres d'horimmes ion ne voit pas gueres avenir
( que telles passions si brutales et si cruelles s'en-
, gendrent. ,
GEORGE. Le mot est beau.
PAUL. I1 est surtout just et pro.fond, fondd sur une
attentive observation de la nature.
Cimon mourut, et Piricles n'eut plus h lutter. 11
6tait seul a la tite des affaires, et il allait mettre la
main aux grandes choses qu'il mdditait.
Mais la faction ennemie ne l'entendit pas de la
sorte. A la place. de Cimon, elle mit Thucydide. Ce
Thucydide, qui n'est pas celui que nous connaissons,
n'dtait point, comme Cimon, un militaire, un homme
de sabre. II n'avait pas, come lui, ornd de de-
pouilles enlevees au Made les temples d'Athines et ses
palais. Mais c'etait un homme politique dans toute
l'acception moderne de ce mot.
I nmaniait la parole hvec aisance, et il etait come
chez lui h la tribune. Ce fut pour Pdricles un rude
adversaire, et plus dangereux que le premier.
Le nouveau venu se mit ah 'oeuvre avec vigueur, et,
en un rien de temps, il eut mis sur pied une ligue
formidable centre notre heros. II r6organisa le part
des nobles, le discipline et le tint debout.






;3( PERICLES.
GEOUGE. Ton bel-esprit avait trouv6 son home.
PAUL. Voyons comment il soutint la lutte. Voyons
surtout s'il a manqud, en ces graves conjonctures, de
ce sens pratique qu'on invoque a tout coup contre les
parleurs et les faiseurs de phrases.
Pericles se mit en plein socialisme. En presence des
pretentions et des menaces de 1'aristocratie, il dressa
un programme 6conomique, philanthropique et natio-
nal : ii fallait inettre ordre aux resources publiques,
soulager les miseres du people, et preserver en meme
temps la puissance d'Athenes dans ses colonies.
Ce plan, il le mit en oeuvre, et se fit du people un
rempart armed.
La puissance d'Atbhnes consistait surtout dans sa
marine; mais cette marine deg6ndrait. II fit ce que
ferait en pareil cas tout bon Anglais. II arma des navi-
res en grand nombre, les fit monter par les citoyens
pauvres, les envoya croiser neuf mois de l'annee dans
les eanx des colonies et sur les c6tes de l'ennemi. Du-
rant la croisiere, il fit servir a ces dquipages une solde
dlevee, qni leur permettait de rapporter l'aisauce dans
leurs foyers. Quand ces hommes revenaient au Pirde,
c'dtaient des marines expdrimentis; ce qui mettait la
republique a mnme de lancer h la mer h tout instant
des flottes puissantes par le nombre et par la tactique.
Le commerce s'agrandit du meme coup par la pro-
tection que I'Etat lui donnait,. et augmenta les ressour-
ces du tresor.
I1 fit partir des colonies pour les iles allies et tribu-
taires; il leur distribua des terres et fit leur fortune. II
atteignit par la le. double r6sultat de combattre la mi-






PEnRICLES.


sere par le travail, et de faire harder par des citoyens
la fiddlitd des peuples allies.
II institua des jeux nouveaux, ii ajouta aux specta-
cles, qui faisaient la passion de la multitude. I1 eleva
des edifices publics. II bhtit des temples, des palais,
des portiques, des thdAtres, des gymnases. .11 crda,
pour ainsi dire, I'architecture et les arts qui s'y ratta-
chent.
Il rermplit Athenes de monuments si nombreux et si
splendides, qu'elle surpassa tout ce que les homes
avaient vu en ce genre dans le monde entier.
Il suscita Phidias, et l'inspira; on peut dire meme
qu'lI le forma, qu'il le crda. A sa voix, ce Phidias,
qu'il faut nommer sans 6pithete, peupla l'Attique de
ces statues qui semblaient vivre, et qui respiraient
1'Ame et le g6nie radieux du people grec. Le nouveau
Prom6thde anima la matiere inerte des conceptions de
son esprit, et I'assouplit sous ses doigts puissants,
comme on fait de l'argile ou de la cire. Phidias, histo-
rien et poete, dcrivit avec la pierre, avec le marbre,
avec l'airain, la religion, l'histoire, la civilisation en-
tiere de la race hellne.
On dirait qu'ils sortaient de terre, les artistes et les
arts qui surgirent dans le meme moment h l'invocation
de Pdricles. Gravures, mddailles, tableaux, bas-reliefs,
posies lyriques, idylles, tragedies heroiques, poemes
comiques, chants sacrds et musique; tous les chefs-
d'oeuvre, toutes les merveilles, accoururent h la fois
pour orner, pour couronner la ville d'Athenes, i l'ap-
pel du grand citoyen qui la gouvernait.
Il rendit son pays l'admiration de l'univers. De nos






PERICLES.


jours encore, a pris de trois mille ans de distance,
quand la puissance militaire des Grecs n'est plus qu'un
souvenir littdraire m6ld de fables, quand le gdnie de
cette belle race s'est envold dans sa decadence, l'Eu-
rope, initide par elle aux derniers secrets de l'art et de
l'esthdtique, admire h genoux les restes oblitdrds de la
majestueuse civilisation que ce- Pricles avait crdde
dans son pays.
L'Europe, dans les premieres anndes de notre siecle,
lassde de guerres et de commotions, s'est rdveillde au
cri des descendants de ces Grecs aux prises avec leurs
oppresseurs; et, mdlant h la politique le culte qu'elle
professe pour le souvenir de tant de gdnie et de tant
de Gloire, elle a void h leur secours, et elle a rendu a
la liberty la terre que le grand home avait consacrde.
GEORGE. J'aime h te voir dans cet enthousiasme.
Mais moi, pauvre malade qui va mourir, j'envisage les
choses sans illusion. Je n'ai pas le prisme qui colore et
embellit le monde a tes regards; et je cherche au
milieui de ces arts que tu ddcris avec tant de pompe,
l'avantage rdel qu'ils ont apportd a la rdpublique des
Atheniens.
Tout cet dclat et toute cette gloire l'ont-ils prd-
servee des troubles et de l'anarchie? Lui ont-ils donnd
la paix et la stability? Ne I'auront-ils pas plut6t dnervde
et prdparde a la ddfaite, qui survint un peu plus tard?
PAUL. D'abord, que parles-tu de malade et de mou-
rir? L'air des montagnes te donne la santd, et ta jeu-
nesse, qui refleurit, ne peut mdpriser que des levres
l'enthousiasme, qui te ranime a ton insu.
Cet enthousiasme que tu dedaignes, c'est l'aile du






PERICLES.


monde; c'est solvent sa force et son levier. II a sou-
vent plus fait pour l'humanit6 que le calcul et ]a froide
raison. Il y a un grand mot dans le christianisme : la
foi souleve les montagnes.
Le culte du beau n'dnerve pas comme tu le suppo-
ses; il el~ve au contraire et il fortifie. La ruine d'Athb-
nes, et de la Grece apres elle, a eu d'autres causes, que
nous discernerons sans trop d'efforts.
La creation de ces arts a produit dans le moment
les resultats politiques les plus heureux. C'dtait, come
je I'ai dit, du socialisme que faisait Pericles.
Pour l'exdcution de tant de travaux, il avait employed
les citoyens inoccupis. Il leur donna des professions,
et les retira ainsi de la misere et de la sedition, qu'elle
enfante naturellement. II sema dans les derniers rd-
duits l'aisance et le contentement. Il supprima par lI
les distributions publiques don't tu viens de lui faire un
crime, et il apprit au people a vivre de son travail au
lieu de vivre de ses clameurs. C'dtait I'dlever h la fois
en dignitd.et en raison.
Tous ces oisifs si turbulents et si dangereux, qui
faisaient le danger permanent de la rdpublique, il les
occupa et les discipline.
II en fit des miners, des bhcherons, des dquarris-
seurs, qui fournissaient la matiere premiere. Il les fit
macons, charpentiers, mouleurs, fondeurs, tailleurs de
pierre, sculpteurs, teinturiers, orfkvres, menuisiers,
tourneurs, et tout le reste, pour ouvrer la matiere et la
transformer. II les fit voituriers, charretiers, sellers,
pilots, pour la transporter; charrons, cordiers, pion-
niers, pour aplanir les routes, faciliter les transports. II






PERICLtS.


les fit enfin marchands, ndgociants de toutes categories,
pour le d6bit des objets venus du dehors et indispensa-
bles h tous ces travaux. I1 enleva la foule a l'agitation
chronique et pour ainsi dire normal de cette 6poque;
il l'initia h l'idde de l'ordre, et il I'intdressa ainsi,
autant que les riches, au maintien de la paix publique.
Et voilh comment Pdricles, pendant vingt-cinq ans,
lutta contre ses ennemis. Voilh comment, au milieu
des enmbiches et des dangers, il renouvela la ddmo-
cratie, et introduisit dans l'esprit du people, par les
bienfaits qu'il accumula, le principle du gouvernement
de la chose publique par les plus dclaires et les plus
capable.
Cependant, toutes ces entreprises et tous ces tra-
vaux, qui devaient faire l'honneur de la Grece, ses
ennemis les lui reprocherent. Il consunait le trdsor de
la Grece, il violait le ddp6t.commun placed h Ddlos sous
la garden de Diane et d'Apollon. Il trompait les allies;
ii suscitait la guerre civil entre les Grecs.
Pericles, fatigue de ces clameurs, proposal au
people de prendre ces travaux h son compete personnel,
a la condition d'attacher son nom h chaque chef-
d'oeuvre qu'il faisait crier. Mais le people d'Athenes,
qui prdfdrait la gloire h l'argent, l'acquitta par accla-
mation, et l'autorisa m6me, par un plebiscite, h ache-
ver au compete de l'Etat les ouvrages dj'h commences.
Cette manoeuvre n'ayant pas rdussi, on imagina de
l'attaquer dans sa vie priv&e. On l'accusa d'avoir dd-
bauchI la fille de son fils. Mais ii ne rdpondit pas h
cette horreur : c'est ce qu'il avait de plus digne h fire.
Thucydide cependant dressait machine sur machine





PERICLES.


pour le ruiner dans l'esprit du people. Mais ce people,
qu'il avait transform et rendu heureux, n'dpousa pas
la haine de ses ennemis. Loin de lh, ii bannit Thucy-
dide, et mit h n6ant la ligue qu'il avait monte.
GEORGE. Maintenant qu'il n'a plus. lutter, voyons
comment il se conduisit pour 1dgitimer ce grand sys-
tbme de l'administration de l']tat par les plus instruits.
PAUL. D6barrassd de ses ennemis, il devint le prin-
cipal personnage, le premier citoyen de son pays. Il
avait sous ses ordres et en sa main les finances, les
armies, la marine, les colonies, les allies, toute la
puissance de la rdpublique.
Personnel ne lui en demandait compete. Le people
d'Athenes, qui ne confiait le gouvernement h un ci-
toyen que pour une annie, satisfait de son administra-
tion et confiant en son civisme, lui avait durant vingt-
cinq ans continue le commandement de la republique,
malgrd la cabale de ses ennemis.
Mais alors, ces ennemis n'ayant plus de chef, le
people lui remit sans reserve et sans terme le pouvoir
supreme, qui devait durer quinze autres annies, qui
s'dtendait sur les Grecs et sur les Barbares, et qui
comptait dans son obdissance les nations les plus cdle-
bres et les rois les plus puissants. L'empire remain,
au temps de ses prospiritis, n'avait pas une domina-
tion plus dtendue ni plus sfirement 6tablie. Quelle
preuve plus manifeste aura-t-on jamais dans le monde
de la legitimitd du gouvernement des plus capable,
apres cette adhesion gendrale et entire du people ja-
loux de la ville d'Athenes au gouvernement de Pdri-
cles; de ce mime people qui avait banni Th6mistocle,






PERICLES.


vainqueur h Salamine, et qui avait chassd Aristide,
rdputd Ie meilleur d'entre les Grecs?
A ce moment, cependant, ofi Pdricles se vit tout-
puissant dans son pays, et placed a la t6te de la civili-
sation de son dpoque, que fit-il pour conserver cette
faveur populaire qui lui avait donnd toute cette puis-
sance? II se mit h refrdner la multitude et h contenir
ses tendances excessive. Il s'appliqua h donner du
nerf au gouvernement. Il se fit severe, et il s'occupa
d'asseoir sur les droits de tous des institutions h la fois
libdrales et conservatrices.
GEORGE. C'est-a-dire que, n'dtant plus gnde, il se fit
tyran.
PAUL. Pas le moins du monde. Il n'usa point de
violence pour discipline la multitude. II la gouverna
par le raisonnement. II menoit le people, dit Plu-
, tarque, par remonstrances et raisons h faire volun-
, tairement et de bon gre ce qu'ilmrettoit en avant.,,
GEORGE. Le m6me Plutarque nous dit aussi que
c quelquefois il tiroit le people par force. ,
PAUL. ,, Mais pour lui faire faire centre sa voluntd
,, ce qui estoit pour le mieulx. C'est lh la politique
que tu demands.
Son pouvoir, c'dtait le raisonnement; son arme,
c'dtait l'dloquence et le talent. Mais quand cette arme
s'dmoussait sur la passion populaire et sur l'ignorance,
il faisait acte de politique : il se servait de l'autoritd
qu'il avait en main pour imposer ce qui Rtait just et
avantageux h la communaultd.
GEORGE. Et toute cette puissance dans le mime mo-
ment n'a pas dh peu servir h agrandir sa maison, i






PERICLES.


'lever les siens, h lui faire une cour et des satellites.
PAUL. Tu es severe h son dgard. Tu lui demands
l'abn6gation d'un dieu et non simplement les vertus
d'un homme. Il se trouvait place, Rtant h la t6te du
gouvernement d'Athines, au-dessus des rois les plus
puissants. II ne songea point cependant h foriner une
de ces fortunes scandaleuses que des subalternes
memes, des courtisans et des favors, ont la facility
d'accumuler aux ddpens des peuples, sous les tyrans.
II ne se fit ni cour, ni satellites, comme tu le dis;
mais il s'eutoura d'amis, d'hommes de merite et de
bon conseil, qu'il prdparait h continue aprBs lui le
gouvernement qu'il avait fond.
GEORGE. 11 se servit nDanmoins du pouvoir pour sa-
tisfaire sa vanity, pour rdgner, pour s'entourer de
splendeur et de cet dclat olympien que tu as denoncd
toi-meme involontairement en commengant.
PAUL. I1 etait entourd, on ne peut le nier, d'une
sorte d'aurdole de gloire et de majesty; mais cet 6clat
et cette dignity appartenaient moins a sa position qu'h
son caractere et h ses oeuvres.
Anaxagore et la philosophic lui avaient d'abord en-
seign6 cette attitude; l'expdrience des affaires la for-
tifia en lui et la fit entrer dans son system. II gouver-
nait en democrate, tout en tracant autour de sa
personnel la line de respect qui arrkte l'audace, en-
hardie par la bont6. La familiarity engendre le mdpris,
dit un des proverbes les plus vulgaires de la langue
que nous parlors. Encore en cela, il faisait acte
d'homme politique.
Suivons toujours le beau discoureur dans les diffi-






PERICLES.


cults du gouvernement. Aprbs les travaux que nous
venons de voir, il croyait n'avoir pas encore assez
fait pour son pays. 11 n'avait pas encore atteint l'iddal
qu'il avait en vue : c'dtait un homme grandes idees,
come i peu pres tous ses pareils.
II convoqua i Athdnes un congris general et inter-
national de tous les peoples de la GrBce, quelque
chose de superieur m6me, par son objet, h I'antique
conseildes amphictyons.
Il prit adroitement la religion pour pretexte : il
s'agissait, disait-il, d'aviser aux moyens de reliever
les temples detruits par les Barbares, de rdtablir les
sacrifices et les rites profands et interrqmpus par
1'invasion. Sous ce programme de pietd national,
que personnel ne pouvait contester, et auquel il
ajoutait la ndcessit6 d'ddicter un code maritime rd-
glant les garanties de la navigation et du commerce
des Grecs contre les Barbares, il cachait I'id6e po-
litique de fire reconnaitre officiellement, par I'ac-
ceptation de cette initiative, la suprimatie des Athd-
niens, qui tenaient dedj l'empire de la mer. Il tentait,
en un mot, ce que M. de Bismark pursuit de nos
jours : l'hegdmonie du royaume de Prusse sur tous les
peuples de race germanique.
Mais Laced~mone jalousait Athenes. Cette rdpu-
blique austere et sombre, don't Lycurgue avait faith une
sorte de couvent de moines militaires, vivant brutale-
ment dans une inficonde communautd de biens et
dans une immoral communautd de femmes, n'aimait
pas la ddlicatesse du people athenien et 1'dclat exte-
rieur que lui donnait 1'elan francais de son caractere.






PERICLES.


Ses services, memes dans la guerre des Medes, les vic-
toires de Salamine et de Mycale, les exploits hardis de
Cimon, cette gloire des lettres et des arts qui rejail-
lissait pourtant sur toute la Gr6ce, avaient envenime
la haine cachee des Spartiates contre Athenes.
Les gens dits positifs et exclusivement pratiques ne
souffriront jamais les hommes d'imagination et de
coeur. II a toujours exist une sorte de rivalitd sourde et
latente entire les races anglo-saxonnes et le genie du
people francais.
Sparte s'opposa au congres. Alors Pdricles entreprit
d'affirmer par des faits ce qu'il avait voulu fair recon-
naitre par des traits. 11 dquipa une flotte de cent
galeres, et ii se mit a fire la police des mers. 11 par-
courut la Mediterranee, protdgeant les Grecs sans
distinction, chatiant les allies des Perses, premunissant
les colonies, livrant bataille aux pirates, dispersant les
brigands qui ddvastaient les c6tes, placant des croi-
sieres dans les parages les plus difficiles, delivrant les
peuples de leurs tyrans, et soutenant la ddmocratie,
qui luttait dans les iles de l'Archipel contre le parti oli-
garchique.
II revint h Athenes covert de gloire, avec la repu-
tation d'un grand capitaine ajoutee a celle d'un grand
politique.
Enhardis par tant de succes, les Athdniens voulu-
rent rompre avec la prudence. Ils voulurent tenter ce
qui perd tous les vainqueurs quand, gatds par la for-
tune, ils visent h une domination universelle et contre
nature. Ils demanderent ce que plus tard firent les Ro-
mains, quand ils n'eurent plus besoin de se ddfendre






PERiICLES.


et qu'ils entreprirent de tout asservir; ce que fit la
France apres avoir fait triompher ses libertis et she's
droits sir l'dtranger qui les menacait; ce que revent
les Etats-Unis d'Amerique, apres avoir dlev6 1'empire
ddmocratique le.plus puissant don't le monde ait jamais
eu l'exemple.
Ils voulurent envahir et conquirir, c'est-h-dire cou-
rir a ces d6sastres qu'ont rencontr6s tous ceux qui ont
cdd a l1'ambition et h l'injustice, et que rencontreront
tous ceux qui, apres s'6tre honors en fondant leur
propre inddpendance, voudront s'armer a leur tour
centre la raison, en asservissant ]a liberty d'autrui, en
abusant de la force centre les faibles.
GEORGE.) Tu n'as jamais rien dit de mieux pense
que ces paroles. C'est un spectacle bien triste, en effet,
que celui de cet abus de la force donn6 par les grande
nations. Elles ne sont revenues grandes, comme tu
l'as dit, qu'en reclamant le droit d'etre libres; et sit6t
que la fortune a bhni leurs efforts, elles entreprennent
de violer la liberty des faibles, de soumettre a leur ty-
rannie tout ce qui n'est pas assez fort pour se ddfendre.
PAUL. Ajoute que ces injustices n'ont jamais dur6.
Elles ont bien eu d'abord une espece de .succes de
passage; mais la nature n'a pas tard6 h les condam-
ner. Aucune politique au monde ne peut aller contre la
nature.
Nous disions, il y a trois ans : Les peuples ne se for-
ment pas par.l'aveugle action du hasard. Il y a des
raisons intimes d'histoire, de sang, de langue, de tra-
ditions, qui forment ce qu'on appelle une nation.
Quand on violent toutes ces raisons pour assimiler






PERICLES.


des peuples strangers a une seule et unique adminis-
tration, ils semblent plier d'abord; mais c'est pour
se ramasser I'instant d'apres et recouvrer la Idgitime
inddpendance qu'ils tiennent de la nature des choses.
L'histoire, don't le propre est d'enseigner, offre de
frappants examples h cet 6gard.' Les Romains, qui
avaient vaincu le monde et qui le gouvernaient par leurs
proconsuls, ont trouv6 leur ruine dans cette juxtaposi-
tion forcee de races etrangeres, enchain6es h leur char
de triomphe. C'est chez les vaincus que s'est formde la
tempite qui a detruit leur immense empire. Une tell
centralisation etait une monstrueuse deraison. Une
administration si 6tendue etait une impossibility ma-
terielle, qui devait naturellement engendrer la cor-
ruption et la dissolution qui l'ont couronnee.
Les Arabes, apris avoir port leurs armes jusqu'aux
Pyr6ndes, ne possedent plus de nos jours un seul coin
de terre oid flotte encore le croissant de leurs califes.
Les Turcs en sont reduits aujourd'hui a implorer
de la pitie de 1'Europe ce qui leur rest autour
de Constantinople, des conquetes d'Othman et de
Mahomet II.
La France, apres une revolution social qui a
regener6 le genre human, enivree par la victoire,
promenant son drapeau par toute.-'Europe, a tent6
d'inftoder a son empire et de tenir en vasselage toutes
les nations qui l'entouraient. La logique a condamnd
cette usurpation de la grande nation; et, le jour des
revers arrive, elle a perdu h. la fois et ces conquetes
exage6res et ces limits geographiques que la nature
elle-mnme semble avoir assigndes h sa nationality.






48 PERICLES.
Les citoyens des Etats-Unis ont ajoutd graduelle-
ment h leur puissance les territoires qui environnaient
leur rdpublique primitive. Une politique excessive leur
suggere de plus en plus la pensee de continue ces
agrandissements, d'asservir h leur domination le Mexi-
que et les Antilles. La difference des races, la difference
des langues, la difference des idees, condamnent cette
ambition. La force matirielle des armies et des flottes
ne vaincra pas la force morale qui s'y oppose. Les canons
ravys et les vaisseaux blinds ne pourront rien centre
la force des choses.
Les Arimricains du Nord sont les representants de
la race anglo-saxonne dans le nouveau monde, et les
rdpubliques formees dans le Sud sont issues du sang
de l'Europe latine.
Au point de vue moral, la chose serait inique; au
point de vue politique, elle serait imprudente; au
point de vue pratique et administratif, elle serait im-
possible par l'dtendue du service, par la complication
infinie des rouages, par l'accroissement outre measure
des charges publiques necessaires pour maintenir dans
le devoir des peuples si jaloux de la liberty, et don't
l'insurrection et la guerrilla deviendraicnt, dans l'an-
nexion, l'dtat normal et permanent.
L'int&r6t materiel des Etats-Unis dans les Amdri-
ques n'est pas la conquete et l'unification. L'esprit
pratique de leurs constituents a proscrit la conquete
de leur civilisation. L'esprit non moins pratique de
leurs gouvernants doit leur montrer l'unification comme
un obstacle au lieu d'un advantage, et de plus comme
une apostasie.





PERICLES.. 49

Le veritable interet des Etats-Unis,, au Nouveau
Monde, est dans l'alliance americaine des nationalists
qui s'y sont formdes an nom de cette meme liberty
qu'invocquiient Franklin et Washington.
S'unir h ces peuples par des traits internationaux,
constituer par cos alliances une solidarity amdricaine par
rapport aux revendications europdennes, dtendre son
commerce avec ces nations qui, placees pour ]a plu-
part sous les tropiques, ont plus d'intiret h d6velopper
la production des denres tropicales, revenues dans le
monde d'un usage general et indispensable, qu'h se
livrer h la fabrication et a la manufacture, que la r6-
publique des Etats-Unis exploit seule dans toute
l'Aipmrique; s'enrichir ainsi par !'approvisionnement
en matieres ouvrees de ces pays essentiellement agri-
coles; tel est le veritable inter6t de la r6publique du
Nord.
Au contraire, 1'annexion h main armie ne pourrait lui
crder que des obstacles; elle n'aurait jamais de stability.
Elle souleverait contre les vainqueurs la conscience
universelle, puisque, devenus grands par la liberty,
ils auraient renid leur origine et leur principle en
violent la liberty de leurs voisins. Et en fin de compete,
cette mlme force des choses, cette meme raison in-
flexible qui gouverne le monde en souveraine, cette
meme nature que rien ne pent vaincre ni faire fl6chir,
ameneraient infailliblement les rdsultats qn'a obtenus
dans l'ancien monde la politique inique de la domina-
tion universelle.
D'ailleurs, pourquoi la grande rdpublique a-t-elle
en Europe ces sympathies et ce credit qui doublent sa





.PERICL ES.


force parmi les nations? C'est parce que, nie de l'idde
de liberty, elle a jusqu'ici maintenu dans sa vie publi-
que cette idde fdco'nde en progress. Mais du jour qu'elle
aurait rdpudid la liberty en entreprenant d'opprimer
les peuples libres qui ]'avoisinent, cette sympathie
l'abandonnerait. Et cette -rprobation de l'opinion se-
rait le signal, lointain peut-6tre mais infaillible, de
sa decadence et de sa ruine.
GEORGE. Tu parles comme les sages; les anciens
diraient: comme les dieux. Je te serre la.main, mon
philosophy.
Mais comme nous abusons de notre droit de cau-
seurs, et come nous avons laissd loin derriere nous
Pdricles et les Ath6niens!
Encore un mot cependant de la republique des
Etats-Unis; c'est toi qui as commence. Ne vois-tu
done pas oil elle en veut venir? N'entrevois-tu pas
qu'elle autorisera son usurpation de ce pretexte sans
cesse invoqud, que les petites rdpubliques de l'Amd-
rique ne sont pas dignes de l'autonomie, puisqu'elles ne
peuvent ni progresser ni s'administrer avec rdgularitd?
PAUL. Et de ton c6td, ne vois-tu pas qu'il faut
objecter peremptoirement h ce prdtexte, que ces na-
tions amdricaines n'ont pas encore un siccle d'exis-
tence, et que les peuples qui sont devenus grands par
la civilisation ont tous passed, sans exception, par une
longue sdrie de siecles d'agitations et de bouleverse-
ments, qui ont dtd leur enfance national, et pour
ainsi dire leur cole politique?
GEORGE. A. cela on ne manquerait pas de te riposter
que les Etats-Unis ne sont guere plus vieux, et que





PERICLES. 51

cependant ils sont au niveau de la civilisation de la
vieille Europe.
PAUL. Mais les Etats-Unis, mon cher George, ne sont
nullement une jeune nation. C'est un people depuis
loingtemps vieilli dans la vie publique, et qui s'est sd-
pare de sa m6tropole, dedj muni de tous les dldments
*d'administration et de progress qu'on pouvait trouver
dans la Grande-Bretagne.
Les Amdricains du Nord ne sont h aucun titre des
homes nouveaux comme les citoyens des republiques
du Sud. Ce sont tout simplement des Anglais qui se sont
affranchis du gouvernement britannique, et qui, avec
toutes les resources accumuldes par la mere patrie
.dans la colonie, ont former une nation nouvelle, en
continuant administration qu'ils avaient en main.
Mais dans le reste de l'Amndrique, ce sont des oppri-
mins qui se sont'souleves contre leurs tyrans. Ce sont
les descendants des Indiens massacres par les vain-
queurs, qui ont pris en main la revendication des
droits de leurs ancetres, et qui, apres la victoire, se
sont trouv6s seuls vis a vis d'eux-memes, dans des
pays denues de resources, et oil la mdtropole, ndgli-
geant les arts, l'agriculture et les industries, ne s'6tait
applique qu'a exploiter les mines pour s'eiriclir
promptement, sans aucune idee d'organisation. L'Es-
pagne, en effect, n'avait point placed dans ces colo-
nies les moyens d'action des gouvernemeils d'Europe,
et les indigenes n'y ont pas hiritd d'une civilisation ddjh
tout 6tablie, comme il est arrive aux colons anglais de
de l'Amdrique du Nord.
L'argument acquiert une nouvelle force si on l'ap-
4.





PERICLES.


plique a l'Eltat d'Haiti, oft les nouveaux citoyens se
sont trouvis dans une situation encore plus difficile.
Ceux-ci ont eu a poursuivre l'une apres 1'autre
trois conquotes de premier ordre. Issus du sang de
I'Afrique, il leur a fall d'abord combattre pour le
principle de 1'egalitc des races. Ils rdclamaient ainsi au
nom de la nature-et au nom de la France elle-mime,
qui, par sa proclamation des veritds sociales en 1789, les
appuyait thdoriquement dans cette lutte premiere, qui
a 6td leur point de ddpart..
Secondement, ils ont eu a renverser 1'institution de
I'esclavage, qui retenait les leurs dans I'inferiorit6 so-
ciale des ilotes et des parias.
Et enfin ils ont eu h letter pour l'independance de
leur pays.
Inutile d'ajouter qu'apres taut de luttes successive
et acharndes, il ne resta rien d'organisd sur le sol ainsi
conquis h la liberty par les Haitiens.
Ici ce ne sQnt done pas seulement des homes
nouveaux, privds de resources et d'dl6ments d'orga-
nisation; mais c'est en outre une race nouvelle, calom-
ni6e par tn system absurde et surtout par d'odieux
calculs, isolde, sans appui, sans amis, qui s'est mise,
il y a seulement soixante-cinq ans, h faire pour la pre-
miere fois dans le monde l'cssai de son autonomie, de
sa propre civilisation.
GEORGE. II n'y a rien de srieux, h mon avis, i
opposer aux raisons nettes et precises. que tu viens de
produire.
PAUL. Et nous conclurons de tout cela que 1'hon-
neur, de meme que l'intdrkt de la belle rdpublique des





PERICLES.


Etats-Unis d'Amdrique, consiste non point i oppri-
mer les republiques ses voisines, mais a s'allier frater-
nelleihent h elles pour fonder ensemble une grande
solidarity amdricaine en face de 1'Europe amie et recon-
cilide.
GEORGE. Et voila la cause d'Athb nes reldgu(e an se-
cond plan, et te voilh passe d'un saut prodigieux de
Pdricles au president Grant.
PAUL. Ce qui corrobore ce que nous disions il y a
un instant, que tout se relief et s'enchaine dans le
monde. Les faits des temps anciens ne sont conserves
que pour servir d'enseignement h la vie actuelle.
Les Athdniens donc, se voyant h la tate d'une puis-
sance immense, organisde par un homme de genie,
voulurent courir a la conqucte de 1'Egypte, de la
Perse, de la Sicile; de l'Italie, de I'Afrique, ou Car-
thage dominant ddjh.
Pdricles arrdta cet dlan. II donnait par li une grande
lecon aux hommes d'Etat des temps h venir. II fit
prdvaloir la politique de moderation dans le succes. II
ddtourna ses concitoyens, par l'ascendant de sa parole,
de I'idde funeste des expeditions lointaines, injustes et
inutiles. 11 s'appliqua h conserver ce que la republique
avait acquis, a affermir ses prospiritds, a contenir
I'envie des Lacedemoniens, que la fortune d'Athines
emppchait de dormir.
It concentra ses preoccupations sur cet ennemi inte-
rieur, qui profitait de toutes les occasions pour fire
dchec aux AthDniens, qui employait toutes les manoeu-
vres pour corrompre la fiddlit6 de leurs allies.
II entretint des agents dans la ville de Sparte; ii se
4.





P ER I CLES.


fit rendre compile jour par jour de tout ce qui s'y disait
et mnme de tout ce qui s'Y pensait. II ouvrit an budget
de l'Eiat un chapitre special pour ce service, qu'on
appellerait aujourd'hui police gendrale.
Ce chapitre privilegi6 se votait a Athenes a huis close
et sans discussion. L'assemblde du pays, sans defiance
a l'dgjard de son chef, le dispensait de rendre aucunc
comple de ces fonds secrets, qui trouvaient le moyen
d'entrer dans l'aust6re Lac6ddmone et d'y fldchir ces
int~grites proverbiales formdes h l'dcole de Lycurgue.
GEOIIGE. Et tu donnes ton assentiment a ce procddd
immoral de corrompre l'ennemi avec de l'argent.
PAUL. On appelle Machiavel un grand politique pour
avoir indiqud dans son livre du Prince l'emploi de tons
les moyens.
GEOIGE. Et lh-dessus, tu approuves, tu applaudis et
tu enseignes.
PAUL. Je constate des faits. Si j'avais des principles
a poser, je les appuierais sur la morale. Tu m'as dit
que les homes d'esprit ne sauraient 6tre des hommes
d'Etat, j'entreprends simplcment de combattre ton
opinion par quelques examples. Malgrd Adrien, Marc-
Aurele, Julien et tant d'autres encore, on pretend que
les philosopher ne sont pas propres h gouverner; c'est
le contraire de cette idde que je tiche de ddmontrer.
GEORGE. Mais Marc-Aurele n'a jamais rien fait, lii,
que ne put avouer la philosophic.
PAUL. Done, si PIricles ne te convenait pas, celui-la
du moins justifierait ma these. C'en serait dejh un de
rcconnu.
Mais il ne fant pas, dis-tu, que les abstractions du





PERICLEtS.


philosophy embrouillent les rouages de la politique.
Or, je te prdsente un homme qui savait voir clair dans
la politique tout en cultivant ces abstractions que tu
repousses; done tu n'as pas droit de le rdcuser.
Par le moyen que nous venons de voir, Pdricls
avait deja chassd de l'Attique une armde laconienne
conduite par un general du nom de Cldandride. Ce
C1landride avait dtd charge par les dphores d'assister
le jeune roi, qui commandait 1'expedition. Pdricles,
au moyen de sa police et de son budget, n'eut pas
besoin de ddranger les Athdniens. II ne fit ni battre la
gdndralc ni ddclarer la patrie en danger, comme de
nos jours on aurait fait. II communique sans bruit
avec Cldandride, et "'Attique fut dvacuee.
GEORGE. Cette facon de combattre n'dtait gubre de
nature h faire honneur aux Athdniens, ni h faire
respecter la republique.
PAUL. II avait sur les bras des affairs plus pres-
santes. II dtait dans 1'Eubde, occupy h rdduire des
rebelles, quand il apprit l'invasion soudaine des fron-
tieres de I'Attique, en m6me temps qu'une agitation
du c6td de Mdfare. Les ennemis du continent avaient
profit de son absence. Il revint en hate, ddgagea le
pays diplomatiquement, comme nous venons de le voir,
et repartit pour 1'Eubde sans perdre une here.
11 n'aurait pui rien faire de plus habile. C'etait lh de
la politique comme tu la raves.
En Eub6e, ii bloqua les ports, assidgea les villes,
et rdtablit l'ordre en quelques jours dans tout le pays.
Pour prevenir de pareils ennuis, il placa une colonies
d'Athdniens dans la principal des villes rebelles.





PERI CLES.


Puis, il donna ses soins h administration des colo-
nies, d'oii la rdpublique tirait ses revenues. Et il monta
sa marine de maniere h pouvoir en mime temps tenir
les iles dans le respect et menacer les c6tes de la
Grace, pret h opdrer une descent sur le littoral de
ses ennemis des qu'ils feraient mine d'envahir de
nouveau les terres de l'Attique.
Dibarrass6 maintenant de l'insurrection qui occu-
pait ses forces, il faisait face aux Laceddmoniens,
et leur offrait cette fois du fer, et non plus de For,
come auparavant. La mer etait le siege de la puis-
sance d'Athenes et ]a source de sa richesse. Maitre
de la mer, Pdricls dominant les c6tes des pays hostile
et imposait respect a tout le monde.
Et voila comme il s'y prit, mais en temps opportun,
pour preserver a la fois l'honneur et la suret6 de son
pays, que suivant toi ii avait compromise.
Les Laceddmoniens, ainsi contenus, se rdsignerent a
signer avec Athenes untraitd de paix de trente annees.
Pdricles profit de cet 'armistice pour ddclarer la
guerre h 'ile de Samos.
GEORGE. II faisait done aussi laguerre de conquete?
PAUL. C'dtait plut6t une guerre de principle. C'est la
liberty qu'il apportait h Samos.
Les Samiens, come tous les peuples grecs de la
Mediterranee, etaient-perpetuellement divises en deux
parties : la noblesse ou le parti des riches, qui voulait
dtablir l'oligarchie, et qui, en raison de cela, s'ap-
puyait sur Lacdedmone; et le parti populaire, qui
soutenait le gouvernement ddmocratique et invoquait
1'influence-des Athenicns.






PERICLES.


Athenes et Lacedemone 6taient ainsi les deux tetes
de la Grece, ou plut6t les deux centres autour des-
quels elle gravitait.
Samos, sous le gouvernement de l'aristocratie, etait
en guerre avec les Mildsiens. Ceux-ci implorerent
naturellement 1'intervention des Athdniens. Pericles,
chef de la ddmocratie, accueillit la demarche des
Mil6siens, pour avoir l'occasion de ritablir h Samos le
regime d6mocratique.
I1 intima au gouvernement samien l'injolnction
d'envoyer h Athenes des ddputes pour regler le litige
i l'amiable, on s'y refusa, et Pdricles passa h Samos i
la ttte d'une flotte.
II renversa Foligarchie, 6tablit un gouvernement
ddmocratique, qu'il confia aux citoyens les plus respec-
tables, et, pour assurer cette solution, il prit des otages
du parti adverse, qu'il mit ei dep6t dans 'ile de Lemnos.
Les families ddposseddes du pouvoir lui firent offrir
de fortes sommes d'argent par l'entremise d'un satrape
du roi de Perse. Pdricles mdprisa ces offres et maintint
fermement ce qu'il avait fait. Ne trouves-tu pas que
le discoureur faisait bien les choses et qu'il les
faisait avec grandeur?
GEORGE. C'est h la fin et non au milieu de sa car-
riere qu'on doit juger un hommne d'Etat.
PAulL. On pent le juger mime des le commencement.
Personne n'est maitre de la fortune.
Cependant, le parti oligarchique a Samos ne s'dtait
pas tenu pour battu. Rien d'aussi vivace qu'un part
politique : quand on croit l'avoir dCtruit, ii se relieve
plus menacant. Le satrape reprit les otages places a





PERICLES.


Lemnos, et rdtablit I'ancien ordre de choses chez les
Samiens.
Pdricles reprit la mer. On I'attendait en regle h
Samos. On y avait fait d'immenses prdparatifs de
guerre. Le Perse leur avait donn6 toutes les resources
qu'il leur fallait. Les Samiens rangerent en line de
bataille une flotte de soixante-dix galeres. Pdriclks en
avait quarante-quatre. II livra bataille.
Mais h la guerre, comme en bien d'autres choses,
c'est moins le nombre que la tactique qui decide de la
victoire. Encore une preuve, et celle-ci la plus forte,
de la supdriorit6 de intelligence dans les affairs
humaines. M6me au milieu des combats, du sang, du
massacre, du brutal emportement des passions, c'est
encore elle qui command et qui triomphe.
La bataille eut lieu devant Tragia, dans les Sporades.
Ce fut un des plus grands faits d'armes de l'antiquitd.
Les Samiens se battaient avec acharnemerit, avec
fureur.
PIriclks dirigea la manoeuvre avec une habiletd que
lord Nelson n'efit pas ddsavoude. II battit l'ennemi, le
mit en diroute, et court ahsa poursuite devant Samos.
II savait h la fois vaincre et profiter de la victoire.
II mit le blocus devant le port. Mais il fallait emp&-
cher les allies de l'ennemi d'arriver h son secours. Il
laissa une parlie de ses forces devant la place, et alla
croiser dans les environs.
Les Samiens profit6rent de son absence pour fire
une sortie sur les galeres qui tenaient le sidge; ils eu-
rent le dessus dans ce combat et coulerent bas un
trbs-grand nombre de navires athDniens.





PERI CLES.


A la nouvelle de cet dchec, Periclis accourut a son
poste. II livra un nouveau combat, et le gagna par sa
presence. II opera un ddbarquement sur la plage, et !a
ville dtant munie de fortes murailles, il entreprit d'en
fire le blocus. Ce side dura neuf mois. On ne con-
naissait pas encore les ingenieuses machines de guerre
don't on se servit plus tard dans le sidge des places.
Pdricles, qui suscitait toutes les grandes capacit6s dans
les sciences comme dans les arts, avait avec lui un
savant ingenieur, qui lui inventa des engins puissants.
Les Samiens furent constraints de se rendre. Peri-
cles rasa leurs murailles, enleva leur marine, les
soumit au tribute, et rdtablit le gouvernement ddmo-
cratique.
Trouves-tu que tout cela soit d'un r&veur impropre
Sl'action?
GEORGE. L'histoire est souvent une science pleine
d'imagination, de po6sie et de passion. Elle n'est la
plupart du temps que la reproduction des sentiments
politiques de celui qui tient la plume. Chacun i'dcrit h
son point de vue, et la seduction du talent consacre
souvent des appreciations qui ne sont pas precisement
l'exactitude. Ce ne sont pas les Samiens qui ont ecrit
le rdcit de ces guerres.
PAUL. Je tombe d'accord la-dessus. Mais quand des
esprits s6rieux et 6levds se sont donn la taclhe d'exa-
miner les 6vdnements et de faire concorder le vraisem-
blable avec les donndes fournies par l'investigation, on
peut se flatter d'avoir le vrai.
Or Thucydide, l'historien celui-la, qui n'dlait solli-
citd, on le sait, que par l'interet absolu de la science, et





PERICLES.


qui travaillait avec tant de soin et de scrupule, a dcrit
que dans cette guerre difficile il s'en fallut de fort peu
que les Samiens n'enlevassent l'empire de la mer aux
Atheniens. Ce mot done une assez just id6e de l'ha-
biletd du chef qui a vaincu.
Pericles lui-meme, enthousiasmd de sa propre vic-
toire, rappela les souvenirs podtiques d'Homire et de
la Troade. Agamemnon, dit-il, dtait rest dix longues
anndes devant les murs de Troie, ddfenduc par des
Barbares; et lui, en moins d'une annde, avait enlevd
l'une des plus forces places de la Grece, ddfendue par
des Grecs, habiles dans l'art de la guerre!
GEORGE. Et le beau mdrite pour un chef cd'I~tat
d'imposer a son pays de grands sacrifices d'hommes et
d'ar;ent pour satisfaire le caprice d'une femme, pour
fire plaisir h une courtisane!
PAUL. Je m'dtonnais un peu que tu n'cusses pas en-
core parld d'Aspasie. Il parait, en effet, que cette
femme exercait un certain empire sur I'esprit de Pdri-
cls; mais ii est invraisemblable qu'elle ait pu gou-
verner I'Etat sous son nom, comme on l'a dit.
Un homme fait comme Pdricles peut avoir des fai-
blesses, on le comprend, pour une femme du genre
d'Aspasie; mais, au milieu m&me de ses complaisances,
il sent le besoin de se respecter. C'est de la dignity et
c'est du calcul : la femme cesse d'aimer dis qu'elle
cesse d'estimer et de respecter.
Mais cette femme, don't tu parles avec tant de dd-
dain, disons-en un mot, puisque nous causons. Il pa-
rait qu'elle n'dtait pas prdcisement ce que tu penses.
Elle avait fait de fortes etudes, elle s'occupait de lit-






PERICLES.


terature et de philosophie. Socrate allait la voir avec
ses disciples, et s'entretenait gravement avec elle des
doctrines qui se professaient dans ce temps-lh. Platon
rapport que les erudits frdquentaient sa maison et lui
demandai-ent m6me des lecons de rhdtorique. II.parait
que cette femme 6tonnait la Grece, comme plus tard
Hypathie confondait.les docteurs d'Alexandrie.
Je crois done qu'au lieu de la ranger, comme tu le
fais, dans la classes vulgaire des courtisanes, ii serait plus
exact de voir dans sa maison ces salons brillants de
madame de Rambouillet, oft se reunissait dans le
temps a Paris l'elite des beaux esprits et du beau
monde.
GEOBGE. Tu oublies que I'h6tel Rambouillet n'etait
pas moins une cole de moeurs qu'une cole de bon
goftt en litterature. Si tu veux fire un rapprochement,
tu ferais peut-6tre mieux de parler de Marion ou de
Ninon.
PAUL. A ton tour, tu vas trop loin. Pour bien juger
d'un personnage hisforique, il faut se rendre compete
du milieu social ofi il vivait. Xdnophon nous apprend
qu'en ce temps-lh les maris 6taient dans I'usage de pr6-
ter leurs femmes par patriotism h leurs amis. Aspasie
done, malgre les galanteries que tu lui reproches, a pu
Otre, h Athenes, environnee d'hommages et de res-
pects. Socrate allait chez elle, et je crois que ce n'est
pas peu dire.
Cette femme n'etait pas dans la foule. Elle fait parties
de la gloire de ce siecle, auquel P6riclks a laissd son
nom. Elle s'occupait meme de politique, et l'on dit
'qu'elle l'entendait si bien, qu'elle l'enseignait publi-






PERICLES.


quement aux Athdniens en meme temps que la philo-
sophie.
GEORGE. Ce qui t'amene a reconnaitre que ce bas-
bleu gouvernait vraiment sous Pdricles, et qu'elle a
Lien pu cause, par ses passions, les guerres qu'on re-
proche a son amant.
Nous savons ce que peut Ia 'femme. Sa faiblesse esl
une puissance, et l'une des plus grandes qu'il y ait sur
la terre. C'est bien h bon droit que les poites en font
le resort et le noeud de la tragddie. L'action scenique
ne devient drame que lorsqu'elle s'en male et la do-
mine. Quand elle sourit, la femme command; et quand
elle pleure, elle ordonne en maitre.
Faible et dolente come les enfants, forte et vio-
lente comme les lionnes, la femme est un prodige
dans la creation. Quand cette 6nergie de la faiblesse
l'exalte et la possede, ce n'est plus. un dieu qui la
travaille, comme sur I'antique trdpied du temple de
Delphes; c'est une furie, c'est un ddmon qui la pousse,
et qui ne la quite que lorsqu'elle a obtenu ou qu'elle
s'est brisee. Partout oi les causes se passionnent,
cherche la femme, elle n'est pas loin. Que les coeurs
s'abattent au milieu des ddsastres-, elle les relive et les
rallume : songe a Jeanne d'Arc. Si les religions s'exal-
tent et se fanatisent, c'est sa ferveur qui les enflamme :
vois sainte Thdrese. Quand la politique trouve des mar-
tyrs, c'est encore elle qui les inspire et qui souvent
march en avant : rappelle-toi madame Roland. Que
de choses encore sont faites par elles sans qu'on s'en
doute, parce que ce n'est pas leur main qui se fait voir!
Dieu a rendu presque aussi puissant que lui ce md-






PERICLES.


lange de graces, de larmes, de soupirs, d'dmotion,
d'enthousiasme et d'ardeur, qu'on appelle la femme.
Pdricles n'a pas pu aimer une femme comme cette
Aspasie sans subir sa domination.
PAUL. Xantippe a tortured Socrate, mais elle ne l'a
pas fait ddvier de son chemin. Aspasie a envelopp6
Pdricles de toutes les seductions, de toute la magie de
sa beauty et de son g6nie, mais elle ne lui a pas fait
oublier son devoir et son pays.
Il y a des hommes forts parmi les hommes, et ceux-
la savent rester' fiddles, en ddpit d'Armide, h l'iddal
qui luit en eux.
GEORGE. Ainsi, a t'entendre, ce sont les ennemis de
ton heros qui auront fait'de la Milesienne une Om-
phale et une Junon; mais ton Hercule n'aura jamais
posd sa massue, et le Jupiter athinieri n'aura abdiqud
son sceptre que devant la mort.
PAUL. Tu as de 1'esprit et tu t'en sers bien.
GEORGE. Tu veux que je te- compliment h mon
tour? Je n'en ferai rien.
Reprends ton apologize, et voyons comment le pilote
va manier sa barque au milieu des oranges que je vois
venir.
PAUL. Dix ans apres la guerre de Samos.....
GEORGE. Nous appellerons ce qui suit : Dix ans
aprds?
PAUL.. Ou le commencement de la fin, come tu
voudras. Laceddmone continuant d'excitcr sous main
les republiques grecques centre les Atheniens, Pdricles
se prdparait a la guerre, qu'il ne pouvait que retarder
par son adresse. Ces ddlais qu'il obtenait, il les em-





PERICLES.


ployait h se fortifier, h recruter de nouveaux auxiliaires.
Sur ces entrefaites, Corinthe, amie de Sparte, atta-
qua Corfou, lie ind6pendante. Pdricles saisit l'occa-
sion. It proposal au people de secourir ceux de Corfou,
pour s'en faire des allies dans la guerre qui allait s'ou-
vrir. L'assemblde adopta ses vues.
Mais le parti de Cimon remuait de nouveau et fon-
dait sur son fils de nouvelles espirances. La famille de
Cimon, en haine de Pericles, avait lie amitie avec les
Laced6moniens, avec les ennemis jurds de la rdpu-
blique. Les parties politiques, dans leur fureur, vont
jusqu'h la trahison de la cause meme de la patrie.
D'une pierre il fit deux coups : il donna a ce fils de
Cimon ]e commandement de I'expedition, mais qu'i;
ne forma que de dix galeres. En obtenant d'appuyei
Corfou, il allait augmenter les forces de la rdpublique;
et en placant le jeune Cimon h la tate des premiers se-
cours qu'il envoyait, il le mettait dan's l'impuissance de
i'ien fire debon en nelui donnant que ces dixvaisseaux,
sachant le jeune home incapable de trouver dans
son esprit de quoi compl6ter le pen de forces qu'on
lui remettait. Il allait done jouer un rble inutile ou
mime ridicule, et son insucces devait ruinerla naissante
influence don't I'entourait deja le part des grands.
Mais cet insucces avait encore une autre portee : il de-
vait le fire soupconner de favoriser I'ennemi, les
relations de sa famille avec les. Laciddmoniens Rtant
chose notoire.
GEOIGE. Et tu vas encore applaudir h ce coup?
PAuL. Je continuerai d'affirmer que les homes que
je defends, quand ils veulent s'y mettre, savent manier





PERICLES.


la politique bien mieux peut-6tre que les plus brands
maitres. Je ne me mnle pas d'applaudir.
Notre home avait pour regle invariable de n'ac-
corder jamais aucune facility a ses ennemis. Il les
tenait toujours en bride. Les fils de Cimon, tant
qu'il vccut, ne purent arriver h aucune charge pu-
blique.
L'exp~rience prouve qu'il avait raison. Ceux que la
bont6 de leur ame porte h tendre la main a leurs ad-
versaires politiques en recoivent bient6t un nouveau
coup de poignard, mais ce dernier plus profound que
les autres, tart port de bien plus pres.
L'historien grec Thucydide dit, au livre I" de son
histoire: 1< I1 vivra dans une parfaite scnuritd, celui
qui s'expose le moins au repentir d'avoir servi ses
ennemis. ,
II faut avoir Rt6 victim soi-meme pour sentir toute
la profondeur de cette parole pourtant si amere, si
oppose aux sentiments d'une Ame levee.
GEORGE. Je trouve cependant qu'il pouvait causer
un grand malheur i son pays en exposant ainsi ces
dix vaisseaux avec les citoyens qui les montaient.
PAUL. Le cas n'dtait pas pressant. Les Atheniens
paraissaient sur les lieux d'abord h titre d'interm6-
diaires. Mais Pdricles expddia d'autres forces, qui arri-
verentjuste assez tard pour laisser percei I'insuffisance
du jeune Cimon. et pour secourir les allies en temps
opportun.
A ce moment, la guerre du Piloponn6se &tait im-
minente. De tous c6t6s les amis du continent se
mirent, h l'instigation de Laciddmone, h lever des
5






PERRICLtS.


griefs contre Athenes. La faction des riches, r6duite
a l'impuissance par le grand homme, trahissait la rd-
publique, fomentait a Sparte la guerre contre la
patrie.
Corinthe, MeGare et Egine se rdpandaient en im-
prdcations centre la fortune des Athdniens. Enfin
Polidde se souleva, et Pericles la fit assidger.
On envoya des d6putds h Ath6nes pour lui proposer
des humiliations au lieu de lui offrir des conditions.
La rdpublique dtait au faite de sa puissance. Elle
n'avait essuyd aucun dchec. Elle ne pouvait accepter
rien d'humiliant sans abdiquer son autoritd aux yeux
de la Grace, sans s'avouer vaincue avant de com-
battre. On ne voulait donc que l'insulter pour rendre
la guerre inevitable.
Pdricles decida ses concitoyens a ne consentir a
rien d'indigne. La moindre faiblesse, en presence des
pretentions jalouses de I'ennemi, devait les deconsi-
derer et les amener h perdre, avec leur credit, les
resources qui faisaient leur force. Les allies ne savent
s'attacher qu'h celui qui sait etre fort.
Cependant, a l'approche du danger, les ennemis de
Pdriclbs s'enhardissaient. Ils firent accuser Phidias
d'avoir voli 1'or et l'argent fournis par le people pour
la statue de Minerve. L'artiste prouva le contraire :
sur I'avis prevoyant de Pdricles, il avait reuni toutes
les parties du chef-d'ceuvre avec des vis; ii les ditacha
et on les pesa. Ne pouvant le prendre sur le chef de
vol, on l'attaqua dans l'art lui-m6me. On voulait
arriver par lui h son protecteur. On 1'accusa de s'6tre
reprdsentd sur le bouclier sacred de Pallas et d'y avoir





PERICLES.


fait figure l'image de Pdricles. On le mit en prison,
et il y mourut.
GEORGE. C'est pourtant Pdriclks lui-m6me qu'on
accuse de Favoir fait empoisonner dans la prison.
PAUL. Et tu as par cela la measure exacte de ce que
peut la haine contre les homes de cette espece. On
les accuse tous d'avoir tud, d'avoir vold, assassin,
trahi, commis les crimes les plus affreux. Quand on
lit la vie de 1'un, on connait l'histoire de tous les
autres.
Mais ce ne fut pas tout. Apres lui avoir impute la
mort de Phidias, qu'il aimait et don't la gloire s'as-
sociait i la sienne, on accusa Aspasie d'irreligion
et d'athdisme : elle ne croyait pas aux dieux etablis.
On fit passer un ddcret contre les mecrdants et les
philosophes. Dans ce coup de filet, on comptait pren-
dre a la fois Aspasie, Anaxagore et Pericles. C'est
comme la prdface du proces de Socrate.
Voila done la sainte Inquisition fonctionnant dans
l'Attique quatre cents ans avant Jesus-Christ, seize
cents ans avant saint Dominique et Innocent III.
Aspasie allait passer par l'auto-da-fd sans l'dloquence
de Pdricles, qui la sauva avec son vieux maitre.
Ces attaques renouveldes le firent refl6chir. II
sentit 1'opinihtretd de ses ennemis, qui se seryaient
des apprehensions de la guerre pour tromper le people.
Le people, qui ne raisonne pas, se lasse h la fin
de ses meilleurs soutiens et les abandonne a la haine
de leurs ennemis. Le meme homme qu'il acclame au-
jourd'hui, demain il le maudira et courra le huer h
son supplice.





PERICLES.


Pdricles done hita la guerre du Pdloponnese. C'd-
tait un procedd homoeopathique. Cette m6me guerre
qu'on lui reprochait, il en fit sa planche de salut.
GEORGE. Ainsi, pour sauver son pouvoir, le philo-
sophe patriot n'hdsita pas h fire couler le sang.
PAUL. Il ne s'agissait pas de son pouvoir, mais de
sa vie. D'ailleurs, la guerre dtait inevitable, comme tu
l'as vu. 11 n'aurait pu que 1'dloigner de quelques
jours. Dans 1'intervalle, la foule l'aurait sacrifi6d i ses
ennemis. Les Laceddmoniens visaient i le supprimer,
a 1'oster et ruiner, comme dit Amyot, pour vaincre i
coup shr ]a puissance d'Athenes.
Au mnoyen de cette Guerre et en la brusquant, il
comptait i la fois affermir la fortune de son pays, se
rendre indispensable au milieu des difficulties de 1'ad-
ministration, et ddjouer la cabale de ses envieux.
Les conditions de l'ennemi ayant dtd rejetdes, Ar-
chidamus, roi de Lacidimone, envahit I'Attique h la
tete de son armee.
Ainsi commence cette guerre, la plus grande par
sa durde, par les malheurs qui l'accompagnerent, par
les consequences qui la suivirent, de toutes celles
qu'aient cues les Grecs soit entire eux-mnmes, soit avec
1'dtranger.
Le Spartiate, en ravageant l'Attique, minageait les
propriedts de Pericles. C'est la tactique qu'employa
plus tard Annibal, pr6servant les terres de Fabius,
pour le rendre suspect i ses concitoyens; mais Pdriclks
avait prdvu le coup et l'avait pard longtemps h l'avance
en annoncant qu'on le lui portrait.
11 laissa piller les campagnes d'Athenes. I1 fit entrer





PERICL S.


les paysans dans la ville et ferma les portes, laissant
1'ennemi se d6sorganiser dans le disordre.
GEORGE. Je ne retrouve pas ici ton grand capitaine.
PAUL. Tu ne le comprends pas : sa puissance etait
dans la mer; il allait faire ce que Scipion, h son
example, a fait depuis contre Annibal. Il allait rame-
ner l'ennemi dans son pays en portant chez lui la
guerre et les reprisailles.
Mais la ville ainsi fermde et bloqude, ses ennemis se
soulevirent avec un surcroit d'acharnement. On l'ac-
cusa d'avoir caused la guerre, et d'enfermer ensuite les
citoyens comme un troupeau dans un parc, sans rien
fire pourles ddfendre. II ne s'dmut pas de ces clameurs.
II dquipa une flotte de cent vaisseaux et l'expedia
sur les c6tes de l'ennemi. Cette expedition fit tant de
mal aux P6loponnesiens sur leur territoire, qu'ils
allaient en hate dvacuer l'Attique; mais la fortune vint
a leur aide. Elle avait tournd le dos aux Athdniens.
GEORGE.' u Un mal qui rdpand la terreur,
u Mal que le ciel en sa fureur

PAUL. Oui, la peste, et il faudrait les vers de Lu-
crdce pour dire l'horreur des maux qu'elle fit dans
Athenes.
Le dichainement centre Pdricles n'eut plus de
bornes. II dtait la cause de tout le mal; c'dlait lui qui,
en entassant dans la ville la population des champs,
habitue au grand air, avait cree l'6pidemie qui d6ci-
mait la rdpublique. Il dtait responsible de la mort de
tous ces citoyens don't les cadavres s'amoncelaient
chaque jour sur la place publique.





70 PERICLE!S.
Pour conjurer ce tolle, il embarqua une nouvelle
levee et se mit lui-m6me h la tate de la flotte. Il alla
bloquer la ville d'Epitlaure; mais quand la fortune
s'en va, rien ne succede. La nature elle-mdme semblait
se mettre de la parties : une eclipse de soleil vint,
effrayer J'escadre. Pericles, en homme d'esprit, jeta
son manteau sur les yeux du pilote, et expliqua ing&-
nieusement par cette image le phenomene qu'on tradui-
sait en mauvais presage.
Mais 1'exp6dition ne fut pas heureuse : la peste avait
suivi les Atheniens devant Epidaure, et ils furent forces
de lever le siege.
Les ennemis de Pericles avaient trop beau jeu. Ils
souleverent la multitude 6pouvantde et parvinrent sans
peine a le faire mettre en jugement. Il fut destitute et
condumnd h payer une indemnity au trdsor public.
C'etait lui qui avait fait le fldau! I1 6tait de complicity
avec l'atmosphere.
Chacun, des lors, suivant la noble coutume des
multitudes, se mit h l'accuser, a l'accabler; ses services
n'6taient plus rien. Les longues anndes de paix, de
gloire et de prospdritd qu'il avait procurdes h la rdpu-
blique; tous les efforts qu'il avait faits, les luttes per-
sonnelles qu'il avait soutenues, les perils divers qu'il
avait courus, pour dtablir dans son pays un regime
d6sormais regulier, intelligent et equitable, tout cela
etait oublid.
Quand l'humanitd donne de ces spectacles, et elle
les donne assez souvent, la conscience s'attriste et se
prend h douter de la sainte obligation du devoir parmi
les hommes.-






PERICLES.


Son fils lui-meme s'dleva centre lui. Le pere avait
contenu ses gofits dispendieux, et l'ignoble jeune
homme, h l'heure des revers, trahit le pere qu'il avait
h defendre.
GEORGE. II ]'accusa, je crois, d'avoir subornd sa
fille a lui, le respectueux accusateur!
PAUL. L'absurdit6 de la chose nous dispense d'y faire
attention; mais il le calomnia de mille autres manieres.
On remarque, au milieu de ses invectives, une.
chose strange : il accusa son pere, comme d'une sorte
de crime, d'avoir passe sa vie dans des etudes littd-
raires et philosophiques.
GEORGE. On etait done suspect h AthBnes quand on
s'occupait de choses semblables, h peu pres comme au
moyen age, quand on s'occupait de magie et d'alchi-
mie?
PAUL. II parait que le renom de lettrd et de philo-
sophe 6veillait h peu pres les m6mes prdjugds; mais
il est plus probable de croire que c'dtaient les parties
encrofits qui s'en servaient, quand ils le pouvaient,
centre leurs ennemis et centre le progres.
Enfin tout le monde lui tomba dessus. Le lion etait
par terre, chacun, suivant la r6gle, lui en donnait en
passant; l'Ane lui-mnme n'y manqua pas. La fable est
l'image narrde de la vie humaine. C'est la joie supreme
des natures vulgaires de cracher au front h un grand
malheur.
Tous les genres de revers lui survinrent h la fois. Le
sort a la diloyale habitude de ne frapperjaniais un seul
coup surl'homme qu'il reverse; il revient h la charge,
il faut qu'il l'accable. La peste erileva tous ses autres





PERICLES.


enfants, toute sa famille, tous ses amis. Il resta seul,
plbngd dans la douleur, tout prbs du d6sespoir.
Cependant on ne trouva personnel parmi ses ennemis
pour le faire oublier dans le gouvernement. Ils n'eu-
rent pas un seul homme de mdrite i offrir h la place
de celui qu'ils poursuivaient. Le gouvernement allait a
vau-l'eau: aucune main habile pour tenir la barre dans
les graves conjonctures ofl l'on se trouvait.
On avait pris I'habitude du jeu facile des lois et de
administration sous le gouvernement de Pdricles, et
l'on ne put supporter les thtonnements et les petitesses
des mddiocrites qui l'avaient supplant. On fut oblige
de revenir h lui.
Le people le pria d'oublier, et il oublia.
GEORGE. Quel amour du pouvoir !
PAUL. Ou plut6t : quel amour de son pays!
Il pardonna h ce people, qu'on avait trompd, et
qui se souvint que cet homme l'avait placed a la tate de
la Grece, h la tete du monde et de l'dpoque.
Pdricles reprit les affaires, mais ii ne fut pas long-
temps a les conduire. L'epiddmie I'atteignit, et il
mourut.
On raconte que, sur le point de mourir, il montra
aux amis qui l'entouraient un charm qu'il portait au
cou. C'dtaient les femmes qui le lui avaient mis comme
prdservatif centre la contagion. Les femmes, dans tous
les temps, out ces credulitis et ces superstitions. II
faut ,,, dit-il h ses amis., il faut que je sois bien pres
d'en finir pour me rdsigner h porter amulette. Sa philo-
sophie ne le quittait pas meme aux derniers moments.
Puis, la foule de ceux qui entouraient son lit





PERICLE S.


s'6tant mise hi numerer les grandes choses qu'il avait
faites, lui, se retournant, dejh mourant et d'une voix
dteinte, murmura ces mots : a Tout ce que vous dites
, lh, d'autres l'ont pu faire comme moi; mais ce don't
a je m'honore, c'est de n'avoir ordonnd la mort de
, personnel. C'est que nul Athinien, dit Anmyot, n'a
oncques porle robbe noire pour occasion de moi.
Il ne s'enorgueillissait que de cette innocence. Ainsi,
cet homme qui avait civilisd une nation, ne reclamait
que le mdrite de n'avoir point de sang h se reprocher !
Et c'est en disant cette parole simple et sublime que
mourut cet homme dtonnant, qui, au moyen de I'intel-
ligence et du talent, avait su conserver quarante ans
le gouvernement d'une ddmocratie ombrageuse, don't
le principle traditionnel 6tait la proscription des
homes superieurs!
GEORGE. Tu lui fais lh, j'espere, une magnifique
oraison fun6bre.
PAUL. C'est lui-meme qui se l'est faite, simple et
court, comme ii convient h la bonne conscience, h la
vraie grandeur.
Ai-je assez bien trouvd pour commencer? Et qu'au-
rais-tu h lui reprocher de sdrieux, a celui-lh, comme
homme politique et comme chef d'Etat ?
Il a gouvernd pr6s d'un demi-siccle un people
dclaird, difficile et remuant. Il1l'a Gouvernd avec habi-
letd, avec fermetd, et au moyen de la ldgalitd.
GEOBGE. Sa thche n'dtait pas difficile. Il n'y avait
pas de constitution 6crite dans ce temps-la. C'&taient
des temps rudimentaires en matiere de gouvernement.
Des lois nettes et positives ne contenaient pas le chef






PERICLES.


de l'IEtat; et il n'avait pas besoin d'dtudier ces lois,
d'dtudier son people et de s'dtudier soi-meme pour
administer convenablement, dans la strict lIgalitd,
tout en faisant par son initiative prosperer les affaires
publiques.
PAUL. 11 y avait des lois, et des lois prdcises, dans
les traditions et dans les mceurs : celles-lh ne sont pas
les plus faibles. Il y en avait aussi d'dcrites : n'oublie
pas le code de Solon.
Il ne gouvernait pas a sa fantaisie; les Atheniens ne
I'eussent pas permis, timoin les difficulties qu'il a
rencontrdes.
Le regime sous lequel il commandait n'dtait pas, ii
est vrai, le regime representatif qui a course aujour-
d'hui, et qui est plus rationnel et plus methodique;
mais c'dtait un system non moins liberal.
L'un des esprits politiques les plus liberaux et les
plus pratiques de notre temps appelle pour.les socidt6s,
come le terme le plus reculd de l'iddal de la liberty,
le gouvernement du plebiscite. C'est dans ce syst6me
que Pdricles a gouvernd.
Le suffrage universal, qu'on n'appelait pas du m6me
nom h cette dpoque, le continuait pdriodiquement h
la t6te du pouvoir; et lui, il administrait tout seul dans
l'intdr6t de la r6publique. Quand la circonstance etait
difficile on important, il consultant I'assemblde du
people et obtenait son vote avant d'agir. C'dtait le
regime pldbiscitaire.
GEORGE. Son system lui a-t-il-survicu? Et que
laissait-il h l'avenir?
PAUL. Son example. II avait form des homes pour






PERICLES.


le continue, mais les dvdnements ne l'ont pas voulu.
Le plus remarquable de ses dleves et de ceux qui lui
succederent, Alcibiade, n'avait gardd de lui que les
facilities et les ornements de l'intelligence. Ses gofits
et ses moeurs le rendaient impropre h continue la
Grande tradition que le grand homme venait de
fonder.
GEORGE. II a gouvern6 avec eclat, il a eu de brillants'
succ6s, mais a-t-il donna de la stability h son ouvrage,
a-t-il pu sauver son pays? Ne lui a-t-il pas laisse, an
contraire, une guerre qui devait le perdre?
PAUL. I1 lui a donned durant quarante ans la paix
intirieure, I'ordre, la liberty, la prospiritd, tous
les genres de gloire, et la predominance dans le
monde.
Cette guerre, tu le sais bien, 6tait la consequence
inevitable des rivalites qui divisaient la Grece. S'il eut
v6cu, c'est certainement Athenes qui cut triomphd.
Et si plus tard Philippe euit trouv6 h la tate des rdpu-
bliques grecques des citoyens de cette valeur, la Grece
n'eft pas Wtd la proie de I'usurpation macedonienne.
GEORGE. Mais Philippe a trouvd Ddmosthenes, et
cependant il a vaincu.
PAUL. Ddmosthbnes? Je suis bien aise que tu le
nommes. Tu me facilities la transition. La transition,
sans qu'on s'en doute, est chose delicate et difficile.
Je suis dtonn6 que les rheteurs n'en aient pas fait une
rbgle severe et doctrinale, comme l'exorde ou la divi-
sion. Nous ne faisons que causer, il est vrai; ndan-
moins il est toujours bon de passer sans effort d'un
sujet h un autre, comme en-glissant.






70 PERICLES.

Le soleil 6tait'haut dans le ciel quand les deux amis
descendirent la colline. Ils regagnerent le toit de
paille, of la jeune femme du martin les attendait sur
la porte.








DEMOSTHENES.




C'est du vendredi au samedi que les paysans appor-
tent leurs products dans la ville voisine. La route de
Bidorette, creusde dans la montagne, 6tait remplie de
voyageurs. Les montagnards poussaient devant eux h
la file leurs chevaux et leurs anes, portant chacun
deux sacs de caf6 sanglds sur le bat.
De temps en temps des femmes robustes, h la cotte
de gingas retroussde au genou, criaient apres leurs
betes de charge trebuchant dans les bourbiers. D'au-
tres, assises sur la macoute, d'ofi sort la tate d'un rd-
gime de banane, dpluchaient en chantant une. canne
h sucre ou un mangot. Les dchos de la montagne redi-
saient d'un ton vague et sourd les chansons de 1'a-
joupa, ces ranz des vaches du pays aimed, don't le
rhythm mdlancolique remplit les roves du proscr-it
loin du ciel de la patrie.
Nos deux jeunes gens allaient h pied dans la foule, h
contre-sens des paysans. Ils s'arretaient souvent pour
deviser avec eux, leur offrir un cigare ou leur acheter
des noix grilles. Its montaient ainsi la pente sinueuse,
qui trompe la montagne en la tournant.
A chaque coude, h chaque detour, un nouvel aspect
s'offre aux regards. Tant6t des forts de pins couron-
nent la hauteur qu'oh a en face; tant6t des rocs escarpds






DEMOSTHENES.


menacent de leur masse abrupte la maisonnette pench6e
sur le precipice; plus loin, des cdpdes de bambous rdu-
nissent leurs ties et leurs branches entrelackes pour
faire la nuit sur la riviere qui coule au fond dans la
vallde. Les bambous, balances par le vent, ont une
plainte sombre et lugubre qui attriste le voyageur.
Mais les montagnards descendaient en foule, et
leurs voix couvraient les gemissements de la branch
plaintive. Ils s'arrdtaient quelquefois h regarder avec
dtonnement nos deux amis, vetus h l'europdenne, che-
minant parmi eux dans ces forces.
Ces hommes m'initdressent vivement, dit tout a
coup George d'une voix. 6mue. Ils vivent confiants dans
ces montagnes, sans s'inquidter du train du monde,
sans se soucier de cette politique don't nous parlons, et
don't les evolutions influent pourtant sur leurs travaux
et disposent de leur sort.
Cette ignorance et cette confiance ont quelque chose
de touchant et de serieux. L'homme politique a besoin
de vivre dans ce milieu pour prendre le sentiment
de ses devoirs, pour contractor une just idde de la
responsabilitd qu'il assume en dirigeant la vie des
peuples.
En effect, une measure financiere, une loi de douane,
une decision quelconque en matibre d'imp6ts, votes
dans les assemblies, au milieu du cliquetis de l'dlo-
quence bruyante des faiseurs de codes, viennent re-
bondir dans ces montagnes en y apportant la misBre
ou l'aisance, selon que la raison ou l'inconsdquence,
selon que le bien public ou l'interet personnel ont
inspired la deliberation.






DEMOSTHENES.


Ainsi, selon que la politique suit l'un ou l'autre de ces
deux courants, ces hommes des champs et du travail
vivent heureux dans la paisible obscurity de la nature,
ou recueillent, pour fruit de leurs labeurs les diffi-
cult6s de 1'existence et l'abrutissement qui suit la
misere.
PAUL. Cecijustifie ce que je t'ai dit, que la politique
est la chose du monde la plus difficile. La difficult de
conduire les hommes, si divers de caractere et d'idees,
si changeants et si passionn&s, s'ajoute h la difficult
non moins grande d'operer par l'administration 1'am&-
lioration des classes qui souffrent et qui s'etiolent dans
l'ignorance.
GEORGE. Est-il pourtant si difficile de leur assurer
ce bien-6tre qui leur est di et qui est I'obligation des
gouvernements? Que demandent-ils, en effet, ces
homes qui vivent de peu et qui forment'la plus in-
tiressante et la plus utile portion de la population de
tous les pays? L'affranchissement de taxes trop lourdes
deguiskes sous des noms indirects, et qui les frappent
directement pourtant chaque fois qu'ils achetent une
blouse pour se vetir, ou un peu de sel pour,leur subsi-
stance; la s6curitd de leurs rdcoltes, le inoyen de les
ameliorer, la facility de leurs transports, une equitable
proportionnalitd entire le prix des objets ouvr6s et le
prix des products qu'ils offrent en change.
PAUL. Et tu crois tout cela chose aisde et pouvant
se faire en un tour de main! Ce sont 1a questions cco-
nomiques de la plus haute difficult. II faut des etudes
longues et profondes, il faut une contention d'esprit
des plus soutenues pour arriver a rdsoudre ces graves






DEMOSTHENES.


problems sans toucher h l'Nquilibre de la socidte, sans
lesser les droits legitimes d'aucune des diverse
classes, des divers intir6ts qui la composent, sans ar-
rater la march des affairs publiques, sans paralyser
I'activitd du gouvernement 'et des travaux qui lui in-
combent.
SCes ameliorations sont dues au people, h toutes les
classes qui travaillent et qui vivent de leur salaire ou
de leur r6colte. Il y en a d'autres encore qui leur sont
dues : tu as omis le bienfait d'un humble enseigne-
ment, qui mette l'homme de la nature en communi-
cation avec la society, avec la science, avec le devoir,
avec Dieu.
Mais pour les operer graduellement, scientifique-
ment, sans imprudence et sans secousse, il faut, je te
l'ai deja dit.et tu le-vois bien, des hommes sup6rieurs
au timon des affaires.
GEORGE. Tu reviens a ton idee fixe. Comment! une
administration compose d'hommes senses et bien
inspires ne peut-elle done pas trouver le moyen de
faire le bonheur d'une population?
PAUL. Tu dis : d'hommes senses et bien inspires;
mais ce sens et cette inspiration, s'ils ne sont 6clairds
par l'intelligence et par l'dtude, quiel r6sultat veux-tu
qu'ils obtiennent? Et s'il faut de l'intelligence pour
conduire m6me des affaires priv6es et restreintes au
cercle d'une famille ou d'une companies, ne faut-il
pas une bien plus grande supdriorit6 pour embrasser
la chose gdndrale, pour mener h bien les destinies de
toute une nation?
GEORGE. Cependant l'humanite a plus constamment





DEMOSTHENES.


march sous la direction d'Lommes ordinaires mais
ayant du sens, que sous l'eclat de tes grands penseurs.
PAUL. Aussi a-t-elle enregistrd plus de misere que
de bonheur dans ses annales.
Et 1'avenir auquel elle aspire ne se realisera que
lorsque le gouvernement des socidt6s ne sera confi
qu'aux plus mdritants dans tous les pays.
GEORGE. A mon avis, 1'esprit thdorique de ceux
don't tu parles les rend plus propres a formuler les ve-
ritis qu'h les appliquer. Ils aspirent bieii faire, je le.
crois bien; mais cet enthousiasme m6me qu'ils ont pour
la gloire les empeche de discerner les moyens pratiques.
Ils prennent les hommes non pour ce qu'ils sont,
mais plutlt pour ce qu'ils devraient 6tre. Et cet aveu-
glement g6ndreux, il faut dire le mot, les'dloigne de la
route du vrai, du rdel et du possible. Ils sont dans le
r6ve au lieu de vivre sur la terre avec les hommes tels
qu'ils sont, c'est-h-dire faits de contradiction, de pas-
sions, de malignitd.
Un veritable homme d'Etat est celui qui se sert des
ddfauts m nmes des hommes pour arriver a les conduire.
Celui qui veut appliquer h des hommes des procddes
propres h des anges, ne, parviendra qu'h les rendre en-
core pires.
La supreme habiletd consiste agir dans' le milieu
ou l'on se troupe et h tirer de cc milieu m6me les res-
sources don't on a besoin. Ce n'est ni Platon ni Ious-
seau qui peuvent gouverner l'humanit6. 11 faut des
hommes pratiques et hors des reveries.
PAUL. C'est-h-dire des hommes sans scrupule, des
hommes comme Denys ou come Mandrin.





DEMOSTHENES.


GEORGE. Pourquoi ne pas dire comme Washington,
comme William Pitt, comme Turgot?
PAUL. Eh bien, 6te h ces derniers la supdrioritd in-
tellectuelle par laquelle nous les connaissons et qui a
fait toute leur valeur, et dis-moi si, avec. toutes leurs
bonnes intentions, ils eussent pu faire une seule des
choses qu'ils ont accomplies. Turgot traduisait Virgile
et vivait au sein des lettres.
GEORGE C'dtaient des hommes supdrieurs, je le re-
connais, mais ce n'dtaient pas des utopistes.
PAUL. Tous ceux qui apportent des iddes nouvelles,
et des vdrites, on les appelle des utopistes. Le prejugd
seul n'est pas l'utopie pour les sectateurs du positi-
visme.
GEORGE. Moi, je ne me fie pas h ces poites et h ces
artistes. Ton Pdricles a pu 6tre une exception; mais je
te 'ddfie de trouver dans le beau parleur auquel tu
penses en ce moment les aptitudes spdciales d'un
homme de gouvernement.
Les deux interlocuteurs, a ce moment, 6taient ar-
rivds devant la barriere d'une petite habitation qui
s'dtend en pente sur la ravine. Ils entr6rent par le tourni-
quet, et demandbrent au maitre de la case la permission
de visitor ses plantations. Ils marcherent longtemps
parmi les palma-christi plants derribre la maison, et-
ils allkrent s'asseoir sur 1'herbe, en face du panorama
de montagnes et de torrents qu'ils avaient devant eux.
Ecoute un peu, dit Paul en tirant deux ou trois
volumes d'un petit sac de voyage qu'il portait h la
main. A un talent qui tenait du prodige et qui est
rest dans le monde le module supreme en son genre,





DEMOSTHENES.


Demosthenes joignait les facultis pratiques les plus
remarquables. C'est mrme h son esprit patient, tra-
vailleur et persevdrant qu'il doit cet eclat qui fait au-
reole autour de son nom.
GEORGE. Cependant cet 6clat, je le crois surfait.
Plutarque s'est donn6 la peine de nous apprendre qu'il
n'avait pas fait les etudes premieres qui sont le fonde-
ment des grands talents.
PAUL. Toujours dans les prejuges! Demosthenes,
trompe par ses tuteurs, n'avait pas suivi ce qu'on ap-
pelle aujourd'hui des etudes classiques. Mais a cette
epoque, ou ii n'y avait pas, comme de nos jours, des
litteratures antiques h 6tudier sur les bancs, comme on
apprend le latin et le grec dans les colleges, on ne sau-
rait guere comprendre ce que pouvaient 6tre les classes
don't tu me parles.
Des rheteurs donnaient chez eux des lecons dites
de grammaire. La grammaire embrassait alors l'en-
semble des connaissances littiraires. Les jeunes gens
qui pouvaient payer suivaient ces lecons, comme h peu
pres les course du College de France et de la Sorbonne.
Demosthenes avait perdu son pare en bas Age, et ses
tuteurs, infidles, retinrent son bien et lui refus&rent
cette education liberal qu'on donnait alors aux jeunes
Atheniens.
Mais cette nature avide de savoir ne s'en mit qu'aVec
plus d'ardeur h 1'dtude, quand ii eut senti ce *qui lui
manquait, pour cultiver la vocation qu'il avait en lui.
11 s'instruisit, et ii devint l'homme que nous savons.
La plupart des plus grands ginies don't s'honore le
monde ont a pen pros la m6me origine.





DEMOSTHIINES.


Shakespeare n'avait pas dtudid les lettres grecques.
It n'avait m6me pas pu se familiariser avec la litteia-
ture latine dans les langues vivantes, puisque de son
temps il n'y avait pas encore de traducteurs. Par cet
Amyot seul que nous citons quelquefois, il avait diu se
fire une idde du monde littdraire et philosophique
des anciens. Shakespeare a fait cependant des choses
qui rdvelent une intuition complete de tous les temps.
Et ce n'est pas sculement le rayonnement du genie,
qui 6clate et eblouit dans ses unvres ; mais h sa puis-
sante originality s'ajoute le gout d1licat de l'art attique
le plus ralfind.
Rousseau pent s'appeler divin comme son devancier
parmi les Grecs; et sans le secours des lois de 1'dcole,
il a tout compris, tout senti, tout exprim6, dans une
langue sans pareille, oil la dialectique et l'~notion
s'associent et se confondent.
Ce n'est pas dans les traditions siolastiques qu'A-
lexandre Dumas a' puise cette facility, cette univer-
salit,. cette etonnante personnalite, qui en font un
esprit sans prdecdent dans les littiratures connues
jusqu'ici.
Homere lui-mime, cet Adam de l'dcole classique,
devant qui tout le monde s'incline, que doit-il h la
tradition? L'dcole n'existait pas avant lui, et c'est lui
qui l'a cr6de sans le vouloir. C'est le gdnie qui fait la
regle, c'est son example qui donne la loi, parce qu'il a
le don d'entendrc la nature, qui est le foyer de toutes
les lois.
Et c'est ainsi que ce D6mosthenes se trouve aujour-
d'hui l'un des premiers classiques dans les ecoles.





D MOST HE N ES.


GEORGE. Si puissant qu'il soit cependant, le genic a
besoin de se discipliner pour ne pas s'dgarer dans
1'dlan ddrigld de son orgueilleuse inddpendance.
PACTL. Je ne contest pas ce judicieux avis. Aussi Dd-
mosthenes s'eSt-il mis h la torture pour supplier par le
travail personnel a ce qui lui manquait de ce cote-lh.
La. premiere fois qu'il part en public, il fut siffle.
Le ddmon de la gloire le possddait, et 'ii n'avait pas
encore assez travailld. I1 se servait, dit-on, de longues
clauses confuses, et enveloppait son dire de tant d'argu-
ments les uns sur les autres, qu'il enl estoit fascheux et
ennuyeux it outr. Compositions de lajeunesse!
Il ne perdit pas courage, mais il s'attrista. Une voix
int6rieure lui disait cependant : Marche et ne faiblis
pas. Eunomus le vit dans son chagrin. Tu as le genie
de Pdricles, lui dit-il pour le reliever, et tu atteindras
h sa gloire si tu as son courage et sa persdverance.
II affront la tribune une second fois, et une se-
conde fois ii fut siffld. Les longues trainees de clauses
que nous savons agacaient les nerfs au goft athenien.
Cette fois, ce fut un comidien qui li remonta le
moral. Les acteurs prennent sur les planches un
aplomb magistral. qui efface le talent et qui s'impose
mime a sa place. Ils font cole et ils enseignent. On
sait les relations de Roscius avec l'oracle de l'dloquence
latine.
Demosthenes se plaignait que des ignorants trou-
vaient le moyen de plaire au people, tandis que lui,
qui sentait la pensde fermenter dans son cerveau, ne
pouv.iit enlever que les hudes de I'assemblde. Patience,
lui dit Satyrtrs, je te ferai voir ce qui te manque. Et





DEMOSTHENES.


lh-dessus le comedien lui donna h dire des vers d'Eu-
ripide et de Sophocle. Demosthenes gAta ces vers en
les recitant. Satyrus.les ddclama, et ils sortirent de sa
bouche vivants, palpitants, transfigurds. Dmnosthenes
ne les reconnut pas. C'est.de ce moment qu'il fit de
'action-la principle regle de l'art de parler.
II se remit au travail, un travail dur, opiniAtre,
ascetique. II descendit sous terre pour se separer des
preoccupations dn monde. II parla aux flots souleves
pour dominer les clameurs de la foule. Il mddita, il
consult, il compare, il 6tudia les hommes et la nature.
I1 reparut devant le public, et cette fois le public
l'applaudit. Il avait trouvd!
GEORGE. Fiunt oratores.
PAUL. Ou bien-Labor omnia vicit.
GEORGE. t Le genie est une longue patience. C'est
le mot de Buffon qu'il faut prdferer.
PAUL. Moi, je orois qu'on peut dire apres lui : Le
genie est une confiance inspire par la nature et forti-
fide par le travail.
A Athenes, il fallait le talent de 'la parole pour
commander. Et il fallait que cette parole fiut littdraire
et savante. Les marchandes d'herbages s'entendaient
en style et en esthdtique.
C'est par la parole qu'on gouvernait, h peu pres
comme dans les temps modernes, sous le regime par-
lementaire, ouf les grands orateurs dominant les assem-
bldes et deviennent ministres dirigeants. Le Verbe a
fait le monde, dit l'IEvangile, et depuis ltrs c'est lui qui
le modified chaque jour et qui le transforme. Mais ii y a
cette difference que de rios jours le people choisit ses





DEMOSTHENES.


orateurs pour les faire arriver au gouvernement, tandis
que chez les anciens, chacun prenait la parole sur la
place publique, sans mandate special, et ouvrait le plus
souven i les avis les plus extravagants.
Ces motions bizarre pr6valaient souvent, et alors
elles cessaient d'6tre bizarre pour devenir funestes.
D'ou l'inifdrioritd du system tumultuaire de la place
publique devant le system representatif, ou les lumie-
res et la raison sont seules conditions d'l6igibilitd, oui
la foule ne ddlibbre pas, mais 6lit ceux qui ddlibbrent,
c'est-h-dire ceux qui peuvent dliberer.
C'est un, progrbs sur 1'antiquitd. L'humanit6 advance
chaque jour vers .a lumibre : chaque jour plus prbs,
elle voit plus clair.
On nous promet qu'il viendra un temps ofl, le meca-
nisme 4tant simplified, le people, consultd mdthodique-
ment, rdpondra par oui et par non sur les questions
gendrales de politique et de gouvernement, et confiera
a ses Olus le soin d'administrer d'apres ces votes.
Alors, nous dit M. de. Girardin, la liberty sera entire
et le pouvoir sera indivis, mieux constitud, et plus en
6tat de faire ]e bien.
A cette 6poque, ce n'6tait pas cela. Le people Iegif&-
rait et administrait, ce qui rendait l'ordre impossible,
et le progress plus impossible encore, puisque la raisojn
seule peut trouver le vrai. C'est sous cette constitution
que D6mosthbnes eut a se produire.
L'instinct le poussait vers la chose publique avec
cette force de la vocation h laquelle on ne rdsiste pa's.
II lui fallait la parole pour y arriver, et il ne possdait.
pas d'abord la parole. 11 se tortura pour l'acqudrir. II





DEMOSTHENES.


I'acquit h la fin et il devint h la fois le chef de sa rd-
publique et le plus grand orateur de tous les temps.
C'6tait une magistrature strange en son genre et
difficile h definir dans les iddes precises qui fixent de
nos jours la distribution des functions publiques. L'ora-
teur qui gouvernait n'avait besoin d'dtre ni archonte ni
revetu d'aucune charge Ilgale. II prenait possession dnu
pouvoir par son eloquence, et par elle il dirigeait
I']tat. Le people l'dcoutait et se fiait h lui.
Demosthenes d6buta par une cause national et pal-
pitante d'actualitd. Philippe, roi de Macddoine, s'etait
prepare sans bruit et de longue main h subjuguer les
Grecs, affaiblis par les guerres civiles.
Ce petit toi barbare, ddvore d'audace et d'ambition,
mdditait une conquote of avait dchou6 le roi des rois.
II avait cr6d une marine, discipline une armde, amassed
des tresors immense. Son fils devait en heriter pour
dtonner le monde et pour le bouleverser.
Ainsi le deuxieme roi de Prusse, Freddric-Guillaume,
rdunit presque h l'insu de 1'Europe les resources et
les moyens qu'employa son fils, le grand Freddric, i
dtonner le monde h son tour par ses victoires et ii
former' une grande nation du petit duche de Brande-
bourg.
Philippe avait deceld son audace en essayant'une
attaque sur les Thermopyles. Nausicles, general atlh-
nien, s'inspirant di souvenir de Ldonidas, I'avait re-
pousse.
La Grace, enervde par 1'anarchie, s'endormait dans
le danger. On ne faisait rien pour se ddfendre. On ne
voyait pas Philippe s'avancant str la frontiere; mais






DEMOSTHENES.


Demosthenes entendait le bruit lointain de son armte,
et il entreprit de reveiller ses concitoyens.
II aborda la tribune aux harangues. Deja, depuis
ses dchecs, il avait plaid avec succes une cause per-
sonnelle contre ses tuteurs. 11 ne faisait plus de ces
lonGues trainnecs que nous avons vues. Des ce plai-
doyer, qui nous est conserve, il avait dessind les lines
sevbres de cette eloquence sans faste et sans appret,
qui devait 6tre le caractere imposant de son genie. Je
ne comprends pas que Ciceron l'ait pris pour modele;
je le comprendrais plut6t de Mirabeau.
Ce n'etait point la period harmonieuse et sonore
avec laquelle son mule latin devait seduire le forum
et le senat. Ce n'dtait point cet art savant et minutieux
de rdunir tous les secrets de la rh6torique pour 6tendre
la parole en l'embellissant. Ce n'dtait point le discours
acaddmique, lime, poli, chati6, raffind, irrdprochable
de correction. C'dtait l'accent male et severe de l'homme
d'IEtat pressed de s'expliquer pour agir vite et sans delai.
C'dtait la harangue politique dans toute sa vigoureuse.
simplicity, frappant fort, frappant just, et triomphant
au pas de charge.
Point d'exorde. Il entrait en matiere par la matibre
mdme. Vite il entamait 1'argumentation. II accumulait
les faits, les preuves, les examples, les irhages, les rd-
flexions, les uns, sur les autres, comme une montagne.
De ce sommet', il proclamait les principes et les verites
qui I~gitimaient sa conclusion. Point d'dclatante'p6ro-
taison. II concluait encore par la matiere m6me. Il a
rdsumait tout entire en trois ou quatre phrases, pleines
et completes. Et quand il descendait, la conviction Rtait






DEMOSTHENES.


dans les esprits, l'enthousiasme etait dans les- coeurs;
et toutes les mains et toutes les voix applaudissaient
comme en ddlire. Il menait la rdpublique comme par
la bride. I1 etait le maitre des volontes. Puissance dton-
nante de 1'esprit human!
GEORGE. Danger non moins 6norme quand celui
qui poss6de une telle puissance la fait servir h ses
.passions!
PAUL. Tu dis vrai, et I'Ardopage, pensant comme
toi, jugeait de nuit pour 6viter 1'influence de 1'action
oratoire. Ces juges impassibles redoutaient la fascina-
tion du geste et des traits animds de l'orateur. Mais
comment dchapper h la magie du discours, de la pensde
inginieusement concue et revetue des charmes de la
diction ?
L'austere Caton, sentant le danger don't tu parles,
a fait de l'dloquence une sorte de religion. Vir bonus,
disait-il, licendi peritus. Sublime definition de l'orateur!
Les vrais orateurs nous viennent comme des Mes-
.sies. Ils apparaissent h la decadence d'un ordre social,
i la chute des socidtds, pour essayer de les sauver en
relevant le sens moral. Comme celui de Bethldhem, ils
succombent tous dans I'effort de la lutte. Le mnme
orange et la meme passion du succes ont emportd D&-
mosthenes, 'Cicdron, Rienzi, Mirabeau. Mais ils ne
meurent pas tout entiers. Ils l6guent au monde en tom-
bant 1'hdritage des vdritds qu'ils ont affirmies. Ils ne
peuvent 6tre grands qu'en prechant le vrai.
Pour enlever l'estime et I'admiration, il ne suffit
pas qu'ils soient brillants, ii faut surtout qu'ils soient
honnetes.






DEMOSTHENES.


GEORGE. Et celui don't nous parlons prdsentement
rdunissait-il les deux conditions?
PAUL. Nous gallons voir.
Philippe done s'appratait a marcher, et Ddmosthenes
monta h la tribune. C Ce Philippe, dit-il, qui ose raver
d'asservir les Grecs, comment a-t-il pu concevoir une
telle audace? Parce que les Athlniens negligent leurs
affairs. Si Philippe eft consider les obstacles qui
s'opposent h un pareil dessein, il n'eit pas entrepris
cette timdritd. Et vous, a votre tour, si vous n'envi-
sagez que les difficulties de la guerre qu'il vous prepare,
si vous ne vous ddcidez a detruire sa puissance, vous
n'aurez pas mrme le courage de vous defendre.
L'obscur petit roi d'une obscure nation des mon-
tagnes attente a la liberty de la Grace, et la Grace, qui
a vaincu I'empire des Perses riunis aux Medes, ne
trouvera pas dans le respect de sa gloire I'obligation
de se lever pour maintenir son ind6pendance!
C'est l'indolence des Grecs et leurs divisions qui
font tout le success -de ce petit tyran.
Et s'il perissait de.mort subite, il surgirait dans un
autre coin du monde un autre Philippe, enhardi come
lui par votre inaction. Qu'attendez-vous done pour vous
ddcider? Je ne sache point de ndcessitd plus pressante
que le moment du.deshonneur.
Vous prcnez Philippe pour un favori du sort, i qui
tout prospere et doit prospirer; mais ce despite, que
vous voyez si puissant a tiavers le prisme de votre ter-
reur, ne command cependant qu'h des ennemis reu-
nis par force sous son pouvoir. Les villes qu'il a sur-
prises, les pays qu'il a subjugues, les officers qui le






DEMOSTHENES.


servent, les amis eux-m6mes qui 1'environnent, n'at-
tendent que le signal de la resistance pour se d6livrer
d'un maitre hai, corrompu par les exces, absolu dans
ses caprices, et qu'on ne support qu'en conspirant.
Que vous faut-il pour hater sa ruine, pour d.livrer
les nations captives, pour assurer la paix de la Grece?
- La resolution et 1'dnergie. ,
Puis, sans s'dgarei dans de pompeuses exclama-
tions, il se met h indiquer .les prdparatifs qu'il faut
fire en hate, les resources qu'il faut reunir.
Ce n'est pas un r6veur qui va discourir, c'est un
homme d'Ettat qui va dire la situation de la chose pu-
blique. Il en connait tous les details. Il les a longue-
ment 6tudi6s et approfondis. II va reliever 1'esprit
de ses concitoyens, en leur montrant la possibility
de rdussir, apres leur avoir montrd 1'imminence du
danger.
( La vieille gloire d'Athenes est dans 'sa marine. II
faut revenir aux traditions des ancetres, don't 1'illustra-
tion est un enseignement. I1 faut armer cinquante tri-
remes, et s'arranger de ananiere h les monter en per-
sonne, si le cas y 6chet.
II faut 6quiper des navires de transport pour la
moitid de la cavalerie. II faut lever une armee et la
tenirprete a entrer en champagne. Ne me:parlez, dit-il,
-ni de dix mille ni de vingt mille strangers, ni de ces
grandes armies qui n'existent que sur le paper. Je
veux des troupes nationals, intdressies ausort de la
patrie. Les generaux, vous les trouverez.
,, Mais il faut pourvoir a la subsistence des troupes,
il faut fixer le mode et la nature du recrutement. 11




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