Le choc

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Material Information

Title:
Le choc chronique Haitienne des années 1915 à 1918
Physical Description:
281 p. : ; 20 cm.
Language:
French
Creator:
Laleau, Léon, 1892-
Publisher:
Librairie La Presse
Place of Publication:
Port-au Prince, Haiti
Publication Date:

Subjects

Subjects / Keywords:
History -- Haiti -- American occupation, 1915-1934   ( lcsh )
Genre:
non-fiction   ( marcgt )

Record Information

Source Institution:
University of Florida
Rights Management:
All applicable rights reserved by the source institution and holding location.
Resource Identifier:
oclc - 24293232
ocm24293232
System ID:
AA00008920:00001


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L .ON LALEAU










Le Choc
Chronique Haitienne
des a~nnies 1915 ir 1918


Librairie LA PRESSE











~--t -`


garn
AMErai-























AVERTISSEMENT

"I Ceci n'est pas un roman.
Ni us acte d'accusattion.
Encore moins un plaidoyer.
Rien que des fairs notes comme ils
furent vcus.
~ Des faits tout nus.
Des fairs tout simples.
Et leur rd percussion dechirante aux
4 ~entrailles d'un jeune honeme qui acvait
vingt ans, en 1915, lorsque les Am~i-
cains ddbarquiarent en Haiti.

Le'on LALEAU



























LA ROBE DU PRETRE















LE CHOO


Un matin de dimanche A La Coupe,
en Septembre...
La messe est dite.
L'4glise, remplie jusqu'au bord, lib8-
re p6niblement la foule, par toutes ses
portes, ouvertes a deux hattants,
une fouled bariolde, bourdonnante,
congestionnie.
Et qui ee bouecule pour eortir. Et
c'est un continue friseon d'etoffes frois.
seae, sur lequel tranche, par moments,
une voix qui a'excuee, un amical ealut
qui d~bute par une boutade et a'achA-
ve d'une cordiale poignie de mains.
Vbtus de blanc, le col de chemise e-
vase, des souliers sans talons veloutant
leur demarche, tout de m~me que s'ils
accouraient au tennie, des bellitres


--7











LE CHOC

bronzes, sautillant de gaiety se r~unie-
sent B des jeunes filles dont le bonheur
est tel qu'au moindre de leur rire le
matin e'embellit d'une chanson nouvel-
le.
Frais venus de Port-au-Prince, des pa-
potages violent de levres en levres. C'est
la messe du Sacr6-Coeur de Turgeau qui
vient, on dirait, de finir et dont les fide-
les, eligants et coquets, encombrent les
degree du peristyle de Saint-Pierre ou
s'eparpillent par le gazon accident des
routes avoisinantes. Ce sont d'ailleurs
les mames personnel. Et les mbmes toi-
lettes. A croire que le luxe, lui aussi,
passe l'BtB & La Coupe, chaque annie.
Des silhouettes de femmes ee deta-
chent des groups. Vives, alertes, elles
longent, dans tous les seas, la Place oil
le soleil s'6vertue g tibdir la brise qui
agremente comme d'un flottement d'e-
charpe la fuite harmonieuse de 1'heure.
Des ombrelles 6panouies, de leurs
nulances multiples, 6gayent I'atmosph8-
re, comme une Bnorme floraison de quel-
que gigantesque g6nbration spontan~e.
A la file indienne, sur des chevaux


-8-











LE CHOC


Btiques et r~veurs, la dizaine de paysans
endimanch6s qui avaient mis une gam-
me d'archai'sme et de gaiete i la cer~mo--
nie, regagnent leurs chaumibres oix les
attend, peut-Stre, un ceunr. Visiblement,
ils s'impatientent d'dtre chez eux, de re-
gagner leur bourg juche tout lat-bas,
au flanc de la montagne lointaine dont
le bleu chevelu, tigre d'un vert rissold,
se blottit voluptueuement contre la cour-
he dentelee du ciel.

Quelquefois, I'un d'entre eux, 6nergi~\
qluement, pique des deux sa monture.
Elle secoue la tate, comme quand on se .'\
reveille en sureaut, esquisse un trot ra-
pide, puis, r~inte~gre, peu 1 peu, son al-
lure dormante d'archevbque officiant.
Vous connaisses la nouvelle?
Dites laquelle d'abord.
Avantageux, encombrant, ayant, d'un
geste Btudid, detach6 de son souriret sa
cigarette Bteinte, et, au bout, tout hu-
meet6e de salive, Pierre Flavien repond
a Annette Verger :
C'est le jeune Maurice Dearoches
qui...
Et se tait.


-9-











LE CIIOC


-- Eh bien qu'est ce qui lui arrive i
ce jeune Maurice Desrochee?
Une second il attise la curiosity en
veil de son interlocutrice et dit :
II a I'air de vouloir convoler en
justes noces, le pauvre gargon.
Annette sourit. Et, ravant d'Stre spi-
rituelle, s'enquiert, du bout des I8vres,
tandis qu'a son index ongle d'aurore
tourne son ventail :
II faut 8tre deux, ce me semble,
pour accomplir un tel acte. Et qui est
la complice?
La petite Raynal, vous le devinez
bien, Annette, s'8crie, dans un enguir-
landement de rire ddbride, frin~tique
et contagieux, Pierre Flavien.
Josette! s'exclama Annette Verger.
La belle affaire. Mais ce n'est pas pos-
sible, moli ami. Ils n'ont pas trente-cing
ans i eux deux.
Et, ce disant, elle feint, elle, d'oublier
qu'elle en a trente-six, a elle seule, et
quelques semaines depuis.
Je vous assure que c'est vrai, re-
prend ierre Flavien. Enfin, voyez. Ad-
mirez. 1y ya plus d'une heure que leure


-- 10 -












LE CHIOC


deux mamans sont ensemble. Et elles
n'ont pas 1'air de vouloir se debarrasser
I'une de 1'autre. Expliquez-moi done
cette sympathie soudaine. La semaine
dernibre, elles ne se connaissaient md-
me pas... Et aujourd'hui...
Louise Raynal et Juliette Desroches
qui s'etaient rencontrees apres la grand'-
messe, faisaient, just i ce moment, mi-
ne de s'en aller, comme si les dix coups
de I'heure qui venaient de s'egoutter du
clocher de Saint-Pierre les avaient rap-
pelees a leure devoire respectife.
Tu viens, Louise?
Elle h~site.
Juliette insisted :
Certainement. Tu prendras ton
bain i la maison et t'en iras a midi. II
fant d'ailleure que nous arr~tions de
concert les dernibres dispositions de no-
tre parties de demain.
C'est vrai, fit Louise... Nous invi-
terone...
Juliette 1'interrompt :
Nous nous entendrons sur tout ce-
Ja a la maison. Descendone, veux-tu?
Pour toute reponse, son ombrelle e'ou-


-II-











LE CHOC


yrit. Elle la poas, en l'y faisant genti-
ment tourner, sur son 6paule droite. Jo-
sette qIui les rejoignit, ouvrit en mame
temps, la sienne. Et son sourire disait
qu'elle souhaitait en eneddrer aussi le
visage de son ami. Mais Maurice ne s'ar-
rachait pas de l'ombre, rapicdce de so-
leil, que projetait un flamboyant et pa-
raissait dans la quite attente de quel-
que chose.
Venez-vous, lui demand, nerven-
se, hautaine, Josette, qui ne s'expliquait
pas son immobility pr61assante?
Dans un moment, Mademoiselle...
C'est a I'instant qu'il fant venir, fit
Juliette Dearoches.
Ce n'est guibre possible, maman. Le
P~re Le Ganet me fait signe de P'atten-
dre. Vous pouves vous en aller; dans
une minute, je vous rejoins.
Le Pere Le G~anet sortant de l'Eglise.
Sans sa toque, le breviaire dans P'une de
ses mains, I'autre s'entortillant a sa cefn-
ture, il descendait i pas lents le p~ris-
tyle et s'arrdtait un temps i cheque de-
grC. Son sourire, au milieu de se barbe
et de sa moustache jaune qui fusion-


- 12 -












LE CHOC


naient autour de ses I8vres, brillait com-
me une fleur tomb6e dans de l'herbe
calcine par 1'Et6. Ces dames le saluib
rent. Dans 14r gette de leur visage et le
sourire de leurs 18vres, elles mirent tout
ce qu'8 1'ime, elles avaient de sympa-
thie pour ce prbtre de trente-trois ans,
un savant; en outre, homme de coeur et
de caract~re qui, ayant approfondi les
faiblesses humaines, 6tait d'une indul-
gence g~nbreuse aux p~ch~s dont tous
nous sommes susceptibles et avait tou-
jours pour les penitentes, B la fin du
petit sermon par quoi il pr6fagait I'ab-
solution, la gri~ce pardonnante d'un af-
fectueux sourire.

Grave, presquI')indiff~rent, il r~pondit
d'un simple branlement de la tgte
au salut de ces dames qui s'arr~taient en
qu~te d'une dernie~re conversation. Com-
me son1 attitude marquait que le loisir
dont il disposait, il souhaitait 1'accor-
der Z Maurice vers qui, d'ailleurs, il s'B-
tait returned, souriant, heureux; ces da-
mes s'en allbrent et Maurice et le phre
Le Ganet se dirigi~rent vers le presbyt8-
re.


- 13 -











LE CHOC


Ils ne se connaissaient pas de long-
temps.
Il y avait quinze jours, depuis que,
pour la premiere fois, ils s'8taient vus.
A peine's'8taient-ile parl6 qu'ils e'6taient
plu et avaient senti qu'ile se seraient ai-
mes.
II 6tait si different des autres pratres,
le pere Le Ganet. Elegant, sane pour-
tant viser ii la coquetterie, c'8tait un joli
gargon et loraqu'on l'avait approche, on
devinait tout de suite que son urbanites
n'etait pas que d'un 16ger frottie. II a-
vait de la branch. Originaire d'une des
plus anciennes families de la Savoie, it
avait CtudiB B Paris, chess les J~suites,
Ctait, ensuite, entree au Grand Siminai-
re. C'est de ii qu'P vingt ans il Btait
parti pour Rome oik quelques annees,
plue tard, il avait Btb requ Docteur en
Theologie. II portait sa science comme
sa soutane, humblement, main digne-
ment. Le penitent qui s'agenouillait i
ses pieds au confessional, n'avait pas
de nom. Ce n'etait qu'une tme, une 1-
me i attacher on i ramener a Dieu.


- 14 -











LE CHOC


Encore qu'il filt aimb du bean mon-
de, qu'il en filt circonvenu d'amabilit~s
de toutes les sortes, il ne lui reservait
rien cependant qu'il refusit au people
et s'il avait quelque predilection c'etait
sur ses ouailles de la champagne qu'elle
s'etendait. II n'6tait pas de ces rares et
mauvais ministres de Dieu qui out deux
absolutions, I'une, hitive et grognonne,
pour la robe de gros bleu, et 1'autre, ra-
lentie et murmurante, pour la toilette
decolletee dont les plis garden comme
l'agreable souvenir d'un p~ch8 d61icieux,
le parfum insinuant et mourant du der-
nier bal. On l'a vu, une fois, au grand
ahurissement de tous ceux qui 6taient
venus B confesse, ce samedi-li, descendre
de son si~ge de confesseur et prier de
sortir du confessional une dame tres
connue, qui, sons le pretexte qu'elle a-
vait une visit a faire A cinq heures, a-
vait usurpb le tour d'une paysanne.

11 avait bien d'autres distinctions, le
Pe~re Le Ganet et, dans le nombre, une
surtout qui prouvait encore mieux quel
il Btait et de quelle penabe impartiale
et just il envisagenit les choses et les


- 15 -











LE CHIOC


Stores. Il n'avait pas, en littbrature, de
ces d~dains avengles on de ces admi-
rations de command dans lesquels, sem-
ble-t-il, certain pratree se doivent d'en-
trer, d'une traite, comme une lame dans
son fourreau. II admettait bien qu'il y
eilt des infideles de talent, des ath6es de
g~nie. Souvent, il rep6tait ce mot, pro-
fond sous son apparent simplicitC :
En v6rit&, ce serait, pour nous au-
tres prbtres, trop facile si tout le monde
avait la foi. Nous n'aurious qu'd semer
sur un terrain dbji labourC. Ce ne serait
done plus un sacrifice fait au Seig;neur
que de consacrer sa vie i assurer la vie
eternelle des hommes.
II parlait de Renan avec sympathie,
en valntait la measure, la clarte et I'ele-
gance, tout en en condamnant cependant
la dialectique pernicieuse et I'improduc-
tive ironie. Et s'il n'aimnait pas la plC-
thore de Zola, il en reconnaissait cepen-
dlant I'incomparable puissance de des-
cription et la mattrise i faire passer,
dans ses livres, I'Pme compact des mas-
ses et les ondoiements tumultueux des
foules en dblire. Taine ne lui etait pas


- 16 --












LE CHOC


indifferent et c'est joyeux toujoure qu'il
sortait d'une heure vecue a s'amuser de
la d61icieuse anarchie d'Anatole France
Cette ind6pendance de caractbre et
cette liberty d'esprit qui, pourtant, n'ex-
cluaient pas une foi profonde et pure,
avaient d'un coup frapp6 Maurice. Sou-
dainement, il s'6tait pris de sympathie
pour ce prdtre et avait pressenti qu'il in-
fluerait sensiblement sur sa vie.
Maurice avait, lui aussi, plu au Phre
Le Ganet, i cause d'abord de sa timi-
dit6 Bvidente que, vainement, le jeune-
homme s'escrimait i dissimuler sous le
mensonge d'attitudes ostentatieuses; et,
ensuite, de son intelligence qui, bien
qu'elle ne filt pas dirige;~ par une m6-
thode sire et droite n'en assurait pas
moins i Maurice un bel avenir, car, son
coeur suppliait miraculeusement sa rai-
son. Et puis, il Btait d'une spontaneity
d'enfant. Ses pens6es, telles qu'elles
naissaient en son esprit s'6panouiseaient
a ses le~vres, en des terms d'une fran-
chise si droite et d'une candeur si lim-
pide que quelques uns y voyaient une
naivete stupid et quelques autres de la


-- 17 -












LE CHOC


durete de coeur qui se cache derriere
une simplicity que 1'on s'est faite.

III

Ils etaient maintenant i la porte du
presbytere dont la facade grise et I'ar-
chitecture ancienne sont comme un peu
du temps jadis se prolongeant jusques
aux jours d'aujourd'hui. Comme pour
se Igarder des regards indiscrete auxquels
ne plairait, certes pas, aon archai'sme
dressed tout au bout de la Place de la
pilus moderne de nos villegiatures, il se
tapit, on dirait, derriere le rideau vert,
d'une allee d'6normes < sabliers >. Et
cela, en v~rite, a la grace d'une double'
voilette derobant aux curiosit~s le visage
ride d'une petite vieille qui s'obstine a
ne pas mourir parce qu'elle sait que sa
vieillesse represente une idee qu'il est
bon de perpetuer.
-- Vous montez, Maurice?
Vous croyez, phre Le Ganet?
Certainement. Le temps de causer
un mestant.
Je~ voudrais hien... mais il y a du
monde chez nous...


- 18 -











LE CHOC


II sourit et r6pondit :
-- Elle ne sera pas jalouse de moi. Et
puis, elle attendra bien une minute.
D'autant plue qu'elle sait, ajouta
Maurice, tout le bien que vous pensez
d'elle.
Hes avaient, la semaine derniare, par-
16 Ionguement de Josette. Sans fausse
honte, sans aucun de ces scrupules dont
ne s'embarrassent que les sentiments qui
manquent de purete et de loyaut6, il a-
vait avoue son amour pour Josette a son
nouvel ami. 11 avait, sous ses yeux fra-
ternels, ouvert son co~eur. Et le pratre
1'en avait f61icit6, rien ne protegeant
mieux de la debauche qu'un amour vrai
que l'on entretient en soi telle une de
ces lampes Bternelles qui balancent leur
clarte au chceur, tout pres de 1'autel.
Mais oui Maurice, insista-t-il, seu-
lement quelques minutes.
Et il s'Btait BcartB, aprbs avoir pouss6
devant le jeune homme, la lourde porte
aux gonds pla'ignards.
Elle 6tait vide la premiere salle du
presbytihre. Rien qu'une table, au cen-
tre, sur laquelle, d'une marmite re-


- 19 -












LE CHOC


couverte d'un eache-pot aux couleurs
sourdes, jaillissaient les feuilles vertes
d'une plante de serre, de ces feuilles
sous le vert desquelles on sent d~ji
poindre le jaune d'automne qui annon-
ce que faute d'air, la s~ve s'epuise et la
vie s'eteint.

Au mur, la photographic de I'Arche-
vique et celles des anciens et du nou-
veau Curd de La Coupe.

11s longbrent, sans s'arrbter, cette sal-
le pavee de briques et s'engagbrent
dans I'escalier 6troit sur le dernier de-
gre duquel s'ouvre la porte d'entree du
petit salon qui precede la chambre du
Pere Le G3anet et onl il regoit parfois
ses anus.

Une fois encore, il s'Ccarta pour lais-
ser passer Maurice dont, un instant fur-
tif, le regard s'etait arrate sur la tre~s
longue table oix une argenterie quel-
conque et des assiettes emaillees posies
avec symetrie sur une nappe tribs blan-
che semnblaient dire au visiteur qlue
I'heure du dejeuner etait proche.
Vous allez manger, mon pihre?


- 20












LE CHOC


C'est-a-dire dans deux heures, a
midi. En attendant asseyes-vous.
11 indiqua au jeune-homme une lar-
ge < dans laquelle celui-ci
s'affaissa, tout en posant d'un geste ne-
glig6, son chapeau sur la table rende
du milieu.
Ce salon 6tait bien le cabinet d'etu-
de d'un homme d'etude. Aux quatre
murs grimpaient des 6tage~res charges
de livres. Sur la table du milieu s'emn-
pilaient tout pribs d'une machine a 6cr,
re, des Revues etrangbres.
Comme, en s'asseyant, Maurice avait
machinalement saisi un periodique a-
mericain, le Pere Le Ganet lui dit :
On a fait son compete a votre pays
dans cette feuille-14. Voulez-vous que
je vous traduise?
Avec plaisir, fit Maurice.

Le pe~re Le Ganet lui traduisit tout
Particle, s'arrdtant parfois pour cher-
cher le sens d'un mot, revenant sou-
vent sur une mbme phrase pour lui
faire rendre mieux tout ce qu'elle ca-
chait de sons-entendus mechants.
(a, ce n'est pas vrai, mon pe~re.


- 21 -











LE CHOC


Ils en out menti... Nous ne sommes pas
ces sauvages ayant horreur des civili-
sds... Nous ne sommes pas ces attard6s
qu'ils disent... Vous aves certainement
observe la voie dans laquelle le nou-
veau Gouvernement engage le Pays et
la sympathie dont, en retour, 1'enve-
loppe l'Elite. Je vous assure que nous
marcherons, mon pere. Nous mar-
chons deja.
Le sourire du pihre Le Ganet parjai-
sait douter de I'enthousiaste espoir.
Comme 11l aima~it beaucoup Haiti, -
tous les Btrangers de bonne foi qui y ab-
journent quelque temps 1'aiment B I'e-
gal d'une second patrie-- Maurice com-
prit qu'il avait de bonnes raisons d'en
douter. II s'inqui6ta :
Alors, yous ne croyez pas que
nous marcheroms dans la voie du Pro-
gribs?
Oui, dit le pihre Le Ganet, mais
g une condition.
Fievreusement le jeune-homme s'en-
quit :
Laquelle?
Et tenant les deux brae de son sibge,


- 22 -












LE CHOC


les yeux 61argris d'anxi~t8, il plongrea
aes regards dans ceux du Prbtre,
comme s'il esp~rait y lire a l'avance
tout ce qu'il allait lui dire. Le pihre Le
Ganet eut le scrupule de ne lui rien ca-
cher. Maurice s'en rendit bien comp-
to de~s que le pratre commenga de lui
parler.

Oui, il y a une condition sans la-
quelle vous ne marcherez pas, vous ne
pourrez jamais marcher. Et vous allez
me comprendre. A3vec le percement de
I'Isthme de Panama, votre petit Pays
deviendra un centre de fi~vreuse acti-
viti. II s'y fera de vertigineuses affai-
res. Et vos voisins, n'&coutes pas ceux
qui vous disent q~u'ils ne sent pas puis-
cants vos voisins n'admettront pas
qlue ce soient les autres qui en aient Je
benefice. Vous n'aimes pas les Ameri-
cains, c'est ex~zr. Vous ne les aimerez
peut-btre jamais. Tout s'oppose a ce-
la. Votre mentality, votre education se
heurteront en un choc continue, a
leur mentality, a leur education. Vo-
tre sympathie vous Bloigne d'eux. Mais
en politique la sympathie est tre~s mau-


- 23-











LE CHOC


vais juge. Elle vous dirige vers la
France... Sa, c'est trb~s hien et j'en suis
heureux pour ma Patrie... Mais rappe-
lez-vous que la France est tres loin et
que les Etate-Unis sont B vos portes...
Alors il faudrait changer de men-
talit6 ?
Nullement. Et d'ailleurs serait-ce
possible? Monsieur Auguste Magloire
qui le conseille dans son < Etude sur le
Temp~rament haitien > vous deman-
de 1'extraordinaire. On ne change pas
sa mentalit6 en quelques anndee. Maisg
on peut I'ambliorer, la parfaire et il
faut, si vous voulez gtre sauve, qu'au
moins, yous 6puries la v~tre et prati-
quies une politique moins exclusive.
Les Etats-Unis sont puissants en AmB-
rique depuis la guerre d'Espagne. Hai-
ti donc, si elle veut ne pas p~rir de cet-
te regrettable situation de people iso-
le que lui font, dans les Antilles, sa lan-
gue et son education, Haiti doit tein-
ter 16gbrement son Pme d'un pen d'an-
glosaxonisme... Haiti doit aller vers
les Etats-Unis, sans quoi?
Sans quoi, interrogea Maurice?


- 2$ -











LE CHOC


Sans quoi les Etats-Unis viendront
a elle... Et alors... Et alors.
Et alors, mon pbre?
Il y eut un silence. Maurice reprit :
Mais dites?
Vous souffrirez beaucoup alors.
Et peut-Stre perdrez-vous tout ce qui
fait votre belle originalit6, ce, grice i
quox vous pourries vous sauver par
vous meme ex vous vous y premies a
temps. Car vous ne seres plus qu'une
manibre de petite colonie ambricaine
qui, dans quelques temps, se souvien-
dra a peine d'avoir eu une Ame fran-
gaise. Vous perdrez peu a peu cette
Ame, en acquerant la langue du voi
sin qu'il ne vous imposera pas, il
n'est pas si bate--, mais que les neces-
sitds de vivre vous contraindront a ap-
prendre. Et une langue ce n'est pas
que des mote... C'est toute une Ame dans
des mots... Oui, c'est cela qui arrivera
si I'on ne se press pas de changer la
direction de la politique haitienue.
Yous aves intir~t, je vous le dis, en
v6ritB, a tendre la main a 1'Aim~rique
et a oublier un peu que la France e'st


- 25 -












LE CHOC


votre mbre. Cette muraille, hypoth~ti-
que d'ailleurs, puisque les Btrangers
I'escaladent, soit avec le bail emphy-
t~otique, soit avec les prdte-noms, cet-
te muraille de chine q~u'est votre arti-
cle 6, faites-la s'6crouler.
--Oh! mon phre...
-Je vous offusque. Pardon. Maie
vous aves tort de vous offueqjuer. Vous
tombez, vous ausai, dans 1'erreur de tous
vos compatriotes. Le jour oil lea A~meri.
caine voudront avoir des propridtds
chez vous, vous pensez qlu8 votre article
6 les en empichera? Allone done. Si
c'est une digue, elle ne garde votre Pa-
trie que de I'arriv~e des capitaux 6tranl.
gere qui sont vos seuls sauveurs. Un de
voe Acrivainse qui n'cet pas q~u'un veau littbraire>> pour me servir d'une
de ses expressions, 1'a d6montrE6 de tre~s
original faqon dane un livre que j'ai
la.
--Ah! Ah! e'6tonna Miaurice. Et
o'est?
--Frideric Marcelin.
-Et le livre?
-<

-- 26 -











LE CHOC


je vais vous lire le passage auq~uel je
fais allusion.
II se leva, secoua sa soutane, alla a
I'une des 6tag~res appendues au mur
et, a coup stir, en detacha un petit livre
dont le dos avait pmli avouant ainsi
qun'il avait ete souvent consulted. Sans
hdeitation, il 1'ouvrit a la page desirde.
II toussa un instant, noua sa ceinture
qIui s'etait denoude qluand il e'etait le-
ve6 et, d'une voix ferme, celle que I'on a,
lorsque, dans les id6es d'un auteur, on
retrouve lee ~idees qui vous sont che~res
ii lut, lentement et gravement:

< en frichie, dans le sens rdel du mot.
< 1'elfort de la vrolont6 cr~atrice, de 1'ini-
tiative persev~rante (la~, il appuya for-
temaent) du bras au besoin. Les aspira-
tions des professions lib6rales, vite
tourndes en rdves malsaine et r~volu-
tionnaires q~uand ellee tardent i 6tre
satisfaites, sans Stre a d6daigner, eont,
reduites i leur seule action, insuffican-
tes i notice advancement social. Elles d -
tournent des entreprises industrielles,


- 27 -












LE CHOC


agricoles et commercials. Et quand
*d'avcenture, sous la pression de la neces-
sitd, de I'encombrement q~ui envahit des
carriibree oix chacun se jette, on essaie
de faire autre chose, etant mal prepare
par son Bducation premiere, on i6choue
fatalement.

< cieux 6crivains soutiennent qu'il cet ne-
cessaire tout comme on marie, pour la
aauver du phylox~ra, la vigne francaise
au c~page amiricain, de verser dans cet
immortel et glorieux esprit frangaia q~ui
fit si longtemps la loi au monde, qluel-
ques gouttes d'elixir anglosaxon. Le cep
americain n'a pas enleve aes qualities a
la vigne frangaise. II en serait de m~me
ici (le phre Le Ganet souligna de nou-
veau sn faisant plus sourde sac voix) Un
people qui refuserait de s'assimiler les
qualitis de ses concurrent pour lutter
et garder sa situation dans le monde
trahirait son paess, sous pr~texte de lui
etre fiddle. Il est n~cessaire. do tenir
compete du temps oix I'on vit (c'est ce
que vous ne savez pas ici, intercala
l'a~bb, yous en dtes encore aux idde's


-- 28 -












L~E CHOC


qui avaient course en 1804 au lendemain
de votre ind~pendance) d'y adapter
sans le d~truire pour cela, le moule na-
tional. Le aibcle qui s'ouvre~ne sera pas
celui des artistes de l'art pour I'art.
C'est I'individualiame aigu, d~velopp6
dans toutes ses applications pour ap-
porter a P'homme toujoure plus de hien.
Store et de confort, c'eet le commerce
etendant par la matie~re asservie et
domptie, ses ramifications sur le globe
entier, qlui y domineront. La race an
glosaxonne est le type de cette efflores-
cence du monde de demains.

Le pere Le Ganet s'4tait, un instant,
arrate.
Puis :
--ga, c'eet pour I'Pducation, Maurice.
Voulez-vous savoir ce qu'il pr~conise
pour la politiq~ue? Vous allez voir que
c'est le syste~me d'aller i la montagne
avant qlu'elle ne vienne i vous, ce que
je vous disais tout a 1'heure, quoi!...
Il se preparait a lire pour Maurice
aln autre chapitre d' nbeeseaires. Mais les cloches de Saint-
Pierre carillonub~rent P'Angelus, dont les


- 29 -












LE CHOC


notes trepiderent, ondoyerent, puis,
peu a peu, se d61ayerent dans la tor-
peur 6crasante de 1'atmosphbre.
--Tiens, dbja midi, fit le pratre. Ce
qlue c'eet qlue d'itre en honne compa-
gmie.
--Vous m'aves vol6 ce qu'e j'allais
dire, murmura Maurice. C'est un p~ch6,
mon pe~re.
Et sur cette plaisanterie, il prit cong6
de son amphitryon qui lui laissa le livre
en mnarquant de signet improvishs les
passages sur lesquels ils desiraient qlue
se porti^t le mieux son attention.

IV

Savez-vous, mon cher ami, ce qui
fera le malhour de votre Pays? C'est
qlue, yous autree, Haitions, yous ne I'ai-
mes pas du tout.
-Oh! Pere Le Ganet...
--Certainement, Maurice; vous n'ai-
mez pas votre Patrie. Ou hien alors, et
c'est pie, yous I'aimez mal.
Ils 6taient our la route qlui va de La
Coupe a Port-au-Prince.
Maurice accompagnait le Phre Le Ga-


- 30 -












LE CHOC


net qui rejoignait I'Orphelinat de la
Madeleine oix il 6tait nomme Aumanier,
a cause du depart du Phre Lefrinais.
Leure montures trottaient c~te a c8-
te. Quelquefois, la jambe de Maurice se
frottait a celle du Pe~re Le Ganet. La
route 6tait houeuse. Lee eabote des che-
vaux, e'y enfougant, projetaient des
Eclaboussures qui, parfois, voletaient
jusqu'au visage des deux cavaliers. De
tempa en temups, ils s'arritaient de cau-
ser, soit pour s'assurer de Jeure guides,
et s'engagver sur la parties de la route la
moins crevassee, soit pour etreindre du
regard la Nature, encore humide de la
pluie de la nuit, et pareille a une jolie
femme qui, sortie du hainl aurait prefe-
rb, au lieu de s'dponger le corps, s'Cten-
dre au hord de 1'eau et se s~cher aux
rayone tides du soleil.
--Mais oui, Maurice, vous aimez mal
votre Patrie.

-Je ne vois pas en quoi, mon phre.
Je suis capable de me faire tuer pour
elle.
-C'est tribs beau cela. Mais il faudrait
tout d'abord commencer par btre capa-


- 31 -











LE CHOC


b~le de vivre pour elle et c'est i q~uoi les
Haitiens ne cont pas aptea... Vous ne
vives pas assez pour votre Patrie et vous
ttea trop nombreux a vivre d'elle. Quel
est le reve de tout jeune-homme de vo-
tre tage? Etre Secretaire de Legation,
pour pouvoir s'eoigner du pays et.. .
I'oublier. Quel est le d~sir de tout hom-
me de trente ans? Avoir des fone-
tions bien appoint6es oix il lui eat loisi- IPYV
ble de tout faire pour se tailler une i
fortune qu'il ira ensuite dissiper en pays
etrangers... Je suis bon prince, moi. Je
vous pardonnerais de vouloir tous
Store Secretaires de Ligation pour
gagner 1'Europe, si c'etait dans le
dessein d'aller vous y instruire pour en-
suite venir servir votre pays et consacrer
toutes les heures de votre vie a augmen-
ter see possibilities de vivre. Je vous par-
dlonnerais vos pots de vin mais i la con.
edition qu'avec cet argent vous fiesiez
des oeuvres haitiennes. Quel eat 1'Hai-
tion riche,-- il y en a qluelquea-una,-
q~ui a jamais cre6 un prix, fond une
Ccole, construit un kioeque de ses pro-
pres fonds? Except& un ou deux que je


- 32 -












LE CHOC


ne citerai pas, quel eat 1'Haitien de riel
talent qui a b~ndfici6 de la sollicitude
de vos gouvernements? Ah! croyez-moi,
mon amni, votre Pays se meurt de n'8tre
pas aim6. Et vous, Maurice, 6tes-vous
bien sur qune vous I'aimez, votre Patrie?
--Quantai cela, j'en suis s~ilr...
-Vous vous trompez.... Vous croyes
1'aimer... Mais vous ne 1'aimes pas. Vous
8tes de ceux qui, a force de d~sirer quel.
qlue chose, finissent par croire qlue c'est
arrive... Cette pensee du poete n'est pas
tout i fait vraie qlue
< En pensant a~ des fleurs souvent on les
fait naitre,
gDites-vous, sans cesse,que vous aimez
votre mere? Je suis certain que vous ne
1'aves jamais dit. Mais, tout has, du tr6-
fonds de votre coeur, ne sentez-vous pas
monter a vos 16vres, chaque fois qlue
vous la croyez heureuse, des mots d'a-
mour qune l'8motion vous emp~che de
prononcer? Ne vous arrive-t-il pas d'B-
tre infiniment joyeux, parce que, au bal,
un soir, elle vous a sembl6 btre la plus
belle? N'avez-vous pas la sensation de
mourir de joie quand sa main, un peu,


- 33 -












LE CHOC


se pose sur votre front et que ses levres
se souviennent de tvous appeler du petit
non2! dont elle vous nommait, aux temps
loilstains oil vous n'eties qu'un gosse sou-
riant dans le bercement lent et pr~cau-
tionneux d'un petit berceau? D~es san-
glots ne vous sout-ils pas months de 1'i-
me a la gorge parce qu'un matin, sim-
plement, yous aves vu que ses yeux e-
taient tout rouges d'avoir pleure?
tlDites, Maurice, n'est-ce pas ainsi que
vous aimez votre mere? Oui, n'est-ce
pas?
cEst-ce de la sorte que vous aimez votre
Patrie?Avez-vous jamais rbellement fre-
mi devant la beauty de vos bites, la hau-
te clarte bleue de votre ciel et les dia-
mlants dont, au cripuscule, le soleil cri-
ble la mler? Et vous btes-vous dit alors:
<< Tout cela est a moi > avec 1'accent
dl'un avare qui exubere devant 1'enltre-
haillement de sa cassette? Etes-vous fier
de vos ecrivains? Les avez-vous seule-
mlent lus? Non, n'est-ce pas? Je suis cer-
tain qune, souvent, yous aves dit, comme
les; autres, et on vous en vantant : <;Je ne
11s pas les auteurs hai'tiens >.


-- 34E -












LE CHOC


-- Oui, mon pere, je I'ai dit... Mais je
ne crois pas avoir tort; ils Bcrivent si
mal...
Et comment le savez-vous? Vous ne
les aves jamais lus.
On me 1'a sans cease ript6t.
Non, mon ami, il faut vous en ren-
dre compete vous-m6me. Ce sera plus lo-
yal, plus digne de vous... Je vous assu-
re, moi, que beaucoup de vos Ccrivains
sont tres bons, et je les lis avec autant
de plaisir que j'en mets a savourer ceux
de chez moi...
Vous vous moques, Pe~re Le Ganet.
Je n'ai jamais 6te plus sinchre.Quel
est le pays, je ne parle pas hien en-
tendu, des grandes nations, qui ne
s'honorerait pas d'un romancier aussi
habile que Frd6dric Marcelin, aussi yrai
que Fernand Hibbert; de stylistes com-
me Ambd~e Brtun et Thomas H. Le-
chaud? Pensez-vous que la Belgiqjue,
par example, n'aurait pas ete heureuse
de p)osseder quelque uns de vos
poetes? Vous aves tort, mon
cher ami, de laisser jusqu'g votre coeur,
s'etendre de tels pr~juges. Vos 6crivains


- 35 -












LE CHIOC


valent la peine, c'est la joie qu'il fau-
drait dire -, d'8tre lus. Et, croyez-moi,
si vous voules, Romulus Coucou, s'il pa-
rait un jour, ne vaudra pas Ma~rilisse,
Sena on Sans Pardon.
MVaintenant, ils etaient i 1'Avenue de
Lalue. Ils avaient fait la route sans pres-
que s'en apercevoir...
Tiens, nous sommes deja en ville,
s'etonna le Pere Le Ganet?
Oui, mon Pere... Et cela prouve...
Que je ne me suis pas ennuyC a
vous faire mon sermon en plein air.
Ni moi a 1'couter.
J'aurais tant d'autres choses a vous
dire encore... Par example, tenez. Pour-
quoi vos compatriotes passent-ils leur
vie a ne vanter que leurs al'eux, i tout
le temps, dithyramber A propos de leur
acte dl'Independance... On dirait qu'll
manquerait le numbro essential a toute
manifestation, a tout discours si on n'y
mettait pas le petit boniment sur 1804...
fait une nation. Leur oeuvre est finie.
Vous devez, yous, la fair~e vivre, cette
cleuvre, la parachever pour qu'elle soit


- 36 -












LE CHIOC


de plus en plus digne de I'acte qui en a
ete le premier chapitre. La meilleure
fagon, a mon sens, de vous hausser a la
taille de votre destine, de votre ascen-
dance, et de reconnaitre la gloire des he-
ros dont les gestes empourprent les pre-
mie~res pages de votre Histoire, c'est de
vous respecter d'abord et de respecter
ensuite votre Pays. Votre devise, a pro-
pos de vos ancatres, c'est : < toujours, mais n'y pensions jamais >. El-
le aurait dr~ btre : < mais parlons-en beaucoup moins >. On
ne vit pas que de souvenirs. On vit sur-
tout de raves et do desirs. Ils out fait
qluelque chose et de tres beau, et d'uni-
qlue dans I'histoire, vos aileux. Mais ac-
complisses aussi quelque chose qui fass~e
tressaillir d'orgueil leur memoire. Ah!
croyez-moi, mon ami, et c'est mon coeur
qu~i vous parle, c'est avec vos alieux que
vous perdrez votre pays. Vous en vives
trop pour ne pas en mourir...

11s se e~paraient, Maurice devant tour-
ner par la rue du Centre et le Pere Le
Ganet continue jusqu'g la Madeleine.
Alors adieu, M~aurice, et pensez un


- 37 -











LE CIIOC


pen a tout ce que je vous ai dit. Vous
vous rendrez bien compete que je suis
moins un hibleur q~u'un ami yrai de vo-
tre Pays. J'aurais tellement BtB heureux
de le voir s'engager enfin dans le chemin
au bout duquel 1'attendent la paix et
1'aisance. A bient6t, mon ami.
A bient~t, mon Pere.
IMaurice s'arr~ta, un instant, regard
s'en aller le phre Le Ganet qui venait
de faire pirouetter son cheval sur son
vigoureux arribre-train. Longtemps, il le
considera, sentant naitre en lui, pour cc
prdtre de trente trois ams, il ne sait quel
sentiment mixte o~iz vibraient de 1'affec-
tion, de 1'admiration et de la reconnais-
sance. Souvent, dans des circonstances
diverse, il devait se souvenir de cette
conversation i laquelle, dans la suite,
les evenements devaient donner la plus
cruelle des illustrations.

Et c'est peut-Stre i cause de cette robe
de pr~tre qui passa dansr sa jeunesse
qlue Maurice eut toujours de I'aversion
pour ce patriotism i cymbale et i grosse
caisse qui yrombrit aux discours officials
et bedonne aux colonnes des journaux


- 38 -












LE CIIOC


et qu'il aima toujours son pays, discre~-
tement, silencieusement, comme on aimed
sa mere, et longrea une partie de sa vie,
10 sourire aux levres, devant les mal-
heurs de sa patrie.
Le sourire aux levres, mais I'epine au
coeur...


Les pluies de septembre ont commnl-
ce.
Quand, a La Coupe, ribgne la saison des
p'luicd de Septemnbrc, cette petite cami-
pagne" dev~ient mortellemlent trifite, clic,
si pe~tillante, aux autres mois de
I'Ete. L'on dirait, h ces moments-la, que
1e Spleen et I'Ennui y elisent domicile.
Les matins sont brillants.
De~s dix heures, le Soleil marque mi-
di, tellement ses rayons accablent 1'im-
mobilit6 des choses et la langueur des
dtres. Aucun souffle ne ride 1'air. Et
Ics arbres, mame les arbres, paraissent
longer insensiblement dans la torpeur
et la mort. C'est a croire que le venlt,
a de ces minutes, se recueille, concentre
toutes ses forces, pour ne les licher sur
la Nature que le soir, avec la double


- 39 -











LE CHOC


complicit6 de 1'orage et des tenbbres.
Les pluies de Septembre crayonnent
deja d'omb~re les horizons et rayent de
gris chancelant le payeage.
Durant plus de quinze jours La Coupe
est presqu'inhabitable. Est-ce vers cette
6poque aussi que les families regagnent
Port-au-Prince. Que voulez-vous que
I'on y fasse durant 1'eternite de ces deux
semaines? n y fait lourd, le matin, I'a-
pre~s-midi, il pleut; le soir, le vent a des
mugissements et des 6chev61ements de
temp~te.
Quelquefois, B 1'aurore, le ciel est d'e-
mail bleu. Un peu d'espoir fleurit le
coeur, 1'espoir de toute une journ~e de
beau temps et de tout un soir oik I'on
pourra revoir enfin les_6toiles.
Mais, vers midi, au-dessus de la plai-
ne, 11-bas, tout la-bas, le moutonnement
crayeux et noir d'un petit nuage se des-
sine. En un quart d'hneure, il couvre tout
un coin du ciel... Puis, il court, il court,
se delaye, tout en ne perdant rien, di-
rait-on, de son volume, s'8tire die I'Est
a I'Onest, du Nord au Sud... Et voili 1'a- ,WeP
zur tout obscur6. Une odeur vigoureuse)


-- 40 -












LE CHOC


de terre mouillie saisit I'atmosphbre, s'y
install, victorieuse, tyrannique, agres-
sive, excluant a l'entour, tous les par-
fume qu'aux instants de soleil, les par-
terres laissent monter, ainsi qu'une a-
doration extaside et silencieuse, vers on
ne Eait quel dieu fragile et sensuel. Un
petit froid incisif, tranchant, piquant,
larde de chatouillements la chair; et
des sautes de vent altbrent de friesons
craquants la serenite hautaine des pal-
miers.

Des tourbillons de poussibre s'enru- '-
bannent d'une danse de feuillee, exaspe-
ree, convulsive, furieuse, multicolore.
Des lointains ent~nebris de brouil-
lard vole un bruit tambourinant et
sourd qui, tout en volant, s'B1argit, s'en-
fle, s'amplifie, comme 1'echo lointain
d'une Bmente qui s'echeve~le et s'appro-
che, un bruit incessant, trdpidant, inexo-
rable, devant lequel, apeur6, haletant,
semble fuir le silence. Et formidable,
continue, drue, puissante, c'est alors la
pluie.
Ce n'est jamais une de ces petites
bruins fines, frales, lentes, presque si-


- 41 -











LE CHOC


lencieuses de Novembre, qui sont com-
me les larmes fatigues que la Nature
pleure sur les morts. Mais un orage vio-
lent qui rompt les rameaux des arbref,
ddracine quelquefois des cocotiers pres-
que centenaires, fait voler, dans la nuit,
les tales des maisons et la paille des
chaumibres, et crie, et se tord, pareille
a q~uelque meute en furie jet~e au coeur
des t~nbbres.
On ne e'entend plus parler.
On ne peut pas lire.
Tel est le bruit qu'il yous interdit ma-
me le refuge consolant du rave. On n'a
plus alors que la resource de s'aban-
donner i la douceur accueillante d'une
chaise tongue et de doubler du silence
de ses levree, le silence hermitique de
sa pensee.
Les pluies de Septembre out commen-
cd, voilant de deuil la splendeur coutu-
mibre du paysage, attinuant de gris 1'6-
tincelante clarth lointaine des horizons.
Des voitures, tout le long du jour, tra-
versent la Place, conduisant vers Port-
au-Prince des families traquies par I'En-
nui, et poursuivies par le Spleen.


- 42 -



























LE CHOC

Les Dearoches et les Raynal quitte-
ront aussi bient~t. Les jours, deja leur
paraissent trop lourds.
Les aprks-midi, si longs.
Et les soirs, assaillis de tant d'images
macabres...




































Deuxiime Partie

























L' iRE NOUVELLE



EXTRAIT DU JOURNAL DE
MAURICE DESROCHES














LE$ CHOC


VI

C'eet le matin du 27 juillet 1915!...
Il est quatre homres.
Je me suis r~veilld tres tat, m'6tant,
hier soir, couch avant huit heures.
Nous 6tions un group d'amis assis au
Champ de Mare et qui cautions lorfu'un
militaire nous est venu ordonner de
quitter immbdiatement notre banc et de
regagner nos foyers.
L'6norme silence qui precede les
grands 6v~nements de chez nous, comme
une chape de plomb, recouvrait la vil
le. Et tels de longer cris de d~eespoir ou
d'inutiles supplications, des a qui-vive >
attendrissaient vainement I'obscurit8.
Je dus rentrer chez moi et la lecture
du soir ne m'ayant jamais inspire que de
"aversion, me jeter tout implement


- 49 -












LE CHOC


dans mon lit. Et il n'6tait pas huit heu-
res encore. Je comprends hien que le
sommeil m'ait abandonn6 avant 1'aube.
Je suis i ma table de travail. A la
lueur timide et vacillante d'une toute
petite lampe, je lis, le front encastill6
dans la paume de mes deux mains
noudes par les doigts.
Le matin eat silencieux. Seuls 6grati-
gnent son calme, et a des intervalles tre~s
61oignis, les cris des coqs qui s'appellent
par les coura voisines et unissent leurs
cocoricos comme pour faire tomber la
barribre d'ombre 'qui intercepted les feux
du Jour.
Tout 21 coup, lointaine, une dbtona-
tion fait une $corchure au silence. Puis,
une second. Puis, une autre...
Et puis une autre encore.
Je ne m'en inquidte pas. Je continue
ma lecture. Depuis quelques jours, cha-
q~ue nuit, on entend des coups de feu
pars. Des gene informs affirment q~ue
c'est I'autorite elle-mime qui les fait ti-
rer.

~Mais d'autres detonations aspergenit
de feu 1'ombre finissante, et, de leure sif-


- 50 -












LE CHOG

flements aigus, Bclaboussent la limgiit
du Silence. Les intervalles se rappro-
chent qui les s~paraient... Maintenant,
elles se confondent et ce sont des coups
de feu nourris qui ne se taisent que pour
reprendre la minute d'apres, plus nom
breux, plus touffus. II semblerait que
1'on se bat quelque part, non loin d'ici,
tout pres, tout pres, presque dans notre
cour...
Ma mere vient frapper g la porte de
ma chambre, inquiete, tremblante, a-
peuree.
Maurice! Maurice !!!
Elle dit mon nom a mi-voix et dans
son timbre je sene son Ame crucifide de
peur.
Maurice, on tire... As-tu entendu?
Je r~ponds < oui >; que ce n'est rien,
q~ue cela va cesser bientat et que c'est
ainsi, chaque soir. Mais j'ai, e part moi,
1'impression que c'est bien plus grave,
ce matin, et que I'aurore nous trouvera
aujourd'hui, en pleine r~volte.
Ma mere p~ndtre dans ma chambre.
Elle m'arrache de ma table. Elle Bteint
elle-mgme ma lampe.


- 51 -











L~E CHOC-


Ce n'est pas prudent, Maurice. Ga-
gnons le rez-de-chaussie.
Ma petite soeur Marcelle et mon pbre
y sont depuis longtemps, parait-il. Je
descends done B la suite de ma mere.
C'est une coutume a laquelle person-
ne n'8chappe. Chaque fois que, dans la
nuit, une fusillade se fait entendre et
que cela se perpktue, tout le monde ga-
gue le rez-de-chauss~e. Car, depuis long-
temps, il est d6ji prouvb que, chez nous,
conspirateurs ou bien d~fenseure de 1'or-
dre 4tabli, n'ont jamais tire que sur le
ciel.

La petite Marcelle tremble jueques
aux cheveuix. J'entends claquer ses
dents et dans mes mains, ses petites
mains sont si froidea que j'ai, de temps
en temps, la sensation qu'elle va mou-


Pour la distraire je me roidis B dbbi-
ter des sornettes. Ma mere en est fu-
rieuse. E11e n'entend pas que l'on par-
le... E11e s'Bnerve.
Maurice tois-toi. .. Mais taie-toi
donc...
Mon pihre qui, depuis tout ce temps,


~vO
i~i-~"Q*


- 52 -












LE CIIOC


avait I'air d'dtre endormi, m'apoetro-
phe aussi de sa chaise longue : e
Tu es ridicule. Ta anaman te dit)h, l
de te taire, tais-toi.
C'est drale comme en pareil cas le
silence rassure et rbconforte!
Ma mere sommeille vaguement. Mar-
celle s'est appuyee contre ma poitrine
et, i sa respiration pleine et rythmbe,
je sens qlue le sommeil I'a gagnbe, elle
RH881.
II est six heures.
La < etridule.
Le jour entire, par les interstices, un
jour pile et qui se souvient trop d'a-
voir 6tB la nuit.
La rue, peu a peu, e'eveille... Par mo-
ments, la vie semble y circuler... Elle
vibre deji dans quelques voix anxieuses
et isoldes, qui passent...

VII

Timidement, ainsi que par degr6, les
portes s'entrebaillent... Des portes en-
trebaill~es, sortent des tates dont les re-
gards, de toute leur inquietude, inter-
rogent la rue. Les coups de feu conti-


- 53 -











LE CHOC


nuent. Graduellement et avec pr~cau-
tion, les portes s'8cartent tout B fait et
I'on se risque jusque sur les trottoire.
Parfois, par la rue, solitaire et hitif,
glisse un passant. Le jour est gris... L'at-
mosphbre est morte. Dans I'immobilit8
Iourde des arbres, aucun souffle ne
chante. On dirait que la Nature se tait
pour mieux Ccouter les frbres e'entr'6-
gorger.
Lentement, vers le ciel, monte une fu-
m6e 6paisse et grise. Sa vrille s'effile,
s'8tire, s'8vanouit dans I'azur... Les pomn-
piers claironnent I'alarme.
Un incendie!
Ma mibre perd la t~te. E11e vide les
armoires, empaquette le linge. Elle ne
sait oil elle va, mais se prepare B fuir
la maison.
Le feu et les balles.
Et puis aucune nouvelle certain. On
a bien dit que des conspirateurs out at-
taqu6 le Palais de la Prbsidence. Mais
c'est tout. On ne sait ni qui est vain-
queur, ni qui est vaincu...
Un bruit formidable assourdit les vei-
nee de la ville. Des clairone chantent al-


- 54 -











LE CHOC


16grement. Celui qui a fait I'assant du
Palais passe avec sa suite. II est sur un
cheval gris, le cheval que prbeisbment
montait le Chef de l'Etat, les jours de
parade. Un mouchoir cravate de pour-
pre son cou et fait comme un col-
lier de sang sur son costume bleu. Ce
mouchoir sanglant i son col, est comme
le souvenir tout frais de l'accolade qu'il
a regu de la Victoire. Il est souriant,
heureux, sous les bords de son chapeau
en paille du pays.
La nouvelle maintenant court la ville,
va plus vite que les estafettes qui la r6-
pandent. Les conspirateurs out vaincu.
Le President de la R~publique bless&, a
bandonne d'une parties de sa garde e'est
rifugid a la L6gation de France. Le pen-
ple est en liesse. On parle a gorge d6-
ploy~e. On respire. Des gens disent que
I'on vient de se dbbarrasser d'un tyran,
que le pays va pouvoir enfin souffler.
Je crois, parmi eux, reconnaitre quel-
ques amis du Chef malheureux.
Louise Raynal et Josette sont chez
nous. Elles out voulu avoir des nouvel-
les, disent-elles. Mais elles sont venues


- 55 -












LE CHOC


vers nous, surtout parce qu'elles crai-
gnaient d'gtre Feules, Josette et moi,
nous restons au salon, et tandis qu'au
dehore 1'6mente s'8chev~le, que des
coups delfeu, maintenant, de joie, d~chi-
rent le soleil de midi, comme Goethe d-
crivant son oeuvre au coeur de 1'Allema-
gne en tourmente, Josette et moi n'a-
yant aucun souci de ceux qui se tuent
encore peut-Stre, nous ajoutone une au-
tre page A notre pubril roman d'amour...

VIII


Tu n'entends pas, Maurice? Et toi,
Josette tu n'as pas entendu?
Des voix de femmes, des voixr pergan
tee, vrillantee, d~chirent nos oreillea.
Elles eont pgopes jusques aux lar-
mes et fouiallent 1'Pme comme de

coups' de pognqard. Ce sont des appeals
diseap~rbs, pareil B ces hurlements H
la mort dont, quelquefois, les chiens
troublent la sdcurit6 clair de lun~e de
certaines de nos nuits.
Une de ces femmes, interrog~e, a dit
que son fils a Bt& tue en prison, qu'il
y a eu, dans la maison d'arrat de Port-
au-Prince, un massacre g~nBral et que


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/A' E.*rr '


- 56 -











LE CHOC


de ce massacre, senhs cinql prisonniers
ont pu se sauver.
Serait-ce possible?
Mon phre qui avait Bt6 aux nouvelles
revient. II a le visage hive et ses yeux
sont 6teints. Lourd, abattu, il e'appuie
a une chaise et souffle difficilement.
C'est hien vrai, Monsieur Deero-
ches, c'eet bien vrai, e'enquiert Louise
Raynal?
Et mon pZhre fait signe que < oui >;
que tous les prisonniers, a cinq prbs,
sont morts. Nous avious un parent au
cachet. Mais lui, il a pu 6chapper g la
fureur des meurtriers. Le voil8! II est
accompagn8 de deux autres reecapis
dont Pierre Plessys, mon ami. Pierre
Plessys est excite. II crie. II e'agite.
Tout le nionde, clame-t-il, tout le
monde a 6td canard.
Et les frbres Valnet?
Canard~s, les quatre.
Et Vernal?
Vernal? Canard&. II a gte tue dans
mes bras. Tenes, voici sa cravate.
Et Linet?
Canard6. Tout le monde, vous dis-


- 57 -












LE CHOC


je, tout le monde except les cingl dont
je vous ai parl6.
Des cris Cnervent I'air. Des femmes,
les mains dansantes au dessus de I'Bche-
velement de leurs t~tes, passent, pafE88t
incessamment. ]Des militaires qui out pu
abandonner leur poste regagnent leur
maison. Des patrouilles sillonnent les
rues, bride abattue. Les nouvelles suc-
cedent aux nouvelles. Celui qui a pre-
side, dit-on, au drame de la prison et
qui s'etait r6fugie ensuite a la L6gation
Dominicaine, en eet tire et execute par
une main energique et vengeresse.
Mon pere dit qu'il lui faut aller en
prison.
Qui sait?
On peut y avoir un ami qu'on a ou-
bli8. Je souhaite 1'accompagner. Ma
mere protest. Josette s'y oppose. Loui-
se Raynal me supplies de rester avec el-
les. Mais mon phre vent que je sois a
ses c~t~s. J'Bprouve une certain vanity
a aller sur les lieux, cela me grandir~a
aux yeux de Josette, et puis, demain,
plus tard, quand j'aurai i en parler, oh!
alors...


- 58 -











LE CHOC


Mon phre insisted. 11 command, esea-
yant d'6garer son angoisse au ton rude
de sa parole.
II faut qu'il aille voir ga. Maurice
n'est plus un enfant. N'a-t-il pas ses
vingt ans? II faut qu'il aille voir ga.

IX

Et j'ai Bt6 voir ga!...
La grande barribre de la prison, ses
deux battants, large ouverts, crache du
monde et en regoit, un monde stupide, C
aburi, p6trifi6, qui ne trouve, en g~ne-
ral, que du silence et un B1argiesement
des yeux, pour crier son horreur et sa
souffrance... Glissant au bord de ce si-
lence que la douleur et 1'exaspiration
gonflent, on dirait, comme une voile oil
s'engiouffre le vent propice, quelquefois
jaillit la lamentation trbpidante d'une
mbre qui, enfin, a retrouv6 le cadavre
de son fils, ou 1'indignation d'un a~mi
dont un visage 6cras6, 6crabouill6, pein-
turb e boue et de sang se rivBle A--ses
yoea#-le visage d'un ami qp u~rft cher.


E/
~tL-i~


Ici, c'est un bras au bout duquel le
crispe une main A quatre doigte, une


,i ,e


- 59 -











LE CHOC


main houffie comme si dija la pourritu-
re la travaillait... Lg, c'est une flaque
de sang sur laquelle flotte quelque cho-
se de blan cet de spongieux, veined de
rouge... un morceau de cervelle vomi
par la bleasure d'un crine... Et cette fla-
que qui se caille, qui se solidifie, qui
porte 1'empreinte d'un pas qui y est
tomb8 par migarde, vainement et -pa-
tiemment, quelques chiens, depuis une
heure, s'opinihtrent B la sdcher du cla-
quement incessant de leur 14~chement.
Un fillet rouge coule dans un canal.
Des gene passent, la face et le costume
teint~s de pourpre. Sous d'autres cada-
vree, ile ont pu arracher les restes mu-
tiles d'un parent.
Et j'entends cette conversation :
Tu ne I'as pas trouv4?
Non.
Ah!
II a dii se sauver, se battre. 11 Btait
si vigoureux.
Alain le regard de la femme se cogne
au bras au bout duquel les quatre doigts
sont maintenant un peu plus bouffie.
Elle a pouss8 un cri. P~ergant le silence,


- 60 -












LE CHOC


ce cri vibre comme une fl~che qui, par-
tie d'un are tendu, va s'implanter au
centre d'une cible. Elle a reconnu le
bras de son mari. Elle se jette dessus.
E11e s'y cramponne. Et le sang qui se
caillait a la base du doigt cotrp6, d'un
trait pourpre macule ea 16tvre comme
pour souligner les imprecations qui e'en
Bchappent...
Je veux m'en aller!... Je n'en puis
plus!... liais mon phre desire tout voir
et tient B ce que je voie tout, moi aus-
si1...

Longeant pricautionneusement un
couloir 6troit dont le pav6 est rouge de
sang et le mur tlchet6 de lambeaux de
chair, nous visitors maintenant les ca-
chots. Les portes en sont fendues com-
me B coups de hache. Des morts s'y em-
pilent et dans leurs yeux, hagardement
ouverts, on croit lire, incrust6 au fond
des prunelles, le regret de n'avoir vu
qule ce plafond sale quand, dans un ges-
te supreme, ils out cru se turner vers
le Ciel.
Dans un coin, un homme recroquevil-
16. Nous ne voyons pas son visage... II


- 61 -











LE CHOC


avait voulu l'enfoncer dans le mur pour
ravir P son hourreau le spectacle de son
agonie. Dans son dos bomb, comme le
dos d'un chat qui, de sa langue, se lis-
se le poil, le hourreau a oubli6 peut-
6tre, peut-8tre .aussi, pour gagner du
temps, a laiss6 la bai'onnette de son fu-
sil... Mon pihre veut sortir cette lame de
cette chair affroidie. Nous tirone des-
sus, nous deux. Nous n'y parvenons pas. .
Je comprends maintenant qu'on I'ait? )
quittee 1&, comme pour clouer le mort
& jamais contre le parquet et lui refu-
ser les felicit~s 6ternelles payBes pour-
tant d'avance du purgatoire 6ternel que
furent ses derniers instants.
Je m'appuie contre le mur. Mes
mains s'applatissent sur quelque chose
de gluant... Du sang!... Du sang!..
Nous sortons.


)~


Ce n'est que pour pinetrer dans une
autre cellule dont la porte unique s'ou-
vre sur une coa troite d'un mbtracy.
re au plus. Elle est bondee de cadavres.
Quelles agonies atroces elle a dit enten-
dre! Les morts y sont tellement 21 I'e-
troit qu'ils see ont embrass~s et etreints


- 62 -













en mourant et l'on garde 1'impression,
tellement ils ont 1'air soud~a 1'un B 1'au.
tre, qu'un m8me destin les liera encore
dans 1'autre monde et que le plus pur,
de toute la force de son Ame limpide,
conduira les autres, toujours embras-
s~s et 6treints, vers le Bonheur 6ternel.

Une latrine baille ses issues dansI
porte de la cellule comme une levre im-
pure qui appelle ardemment le kaiser
d'une autre levre empuantie, mais ai-
m~e pourtant! Je ne sais quelle force
nous y pousse. Notre d~golt est t~elle-
ment us8 que elus rien ne I'effraie. Une
planche ^du parquet a et6 enlev~e. Pour-
quoi? Nous y regardons de plus pres.
Dans le fond, 6tendu comme dans un
lit d'abjection, s'englue dans la fiente le
cadavre d'un bel adolescent muscle.

II etait tres jeune. Pas 1'omlbre d'un
duvet sur sa 18vre superieure. Et un
mention tout nu.


3 p c
f5:


II 6tait tribs jeune. A peine la mort
a-t-elle, sur sa face, 6teint I'8panouisse-
ment physique que seuls donnent la Jen-
nesse et ces deux autres jeunesses or-


S- ? -


- 63 -











LE CHOC


gueilleuses que sont le Talent et I'A-@,I
mour... e~u
Mon imagination surchauff6e recone- v~
titue la scene de la mort de ce mort...
II fait tribs noir dans la cellule. A-
yant perdu la clef, les ex~cuteurs des
hautes oeuvres out ouvert la grande por-
te A coups de haches et de machettes.
Et c'est sur les pauvres prisonniers tout
frais Bvei~lls une pluie continue de bal-
les. II se garent les uns derriere lee au-
tres... Come le peloton d'ex cution n'a
qu'un seul fanal et qui ne tlche que d'n-
ne 1Cgare clart6 daneante les t~ndbree,
le jeune homme se sentant devenir 1P-
che au rappel de son amour peut-8tre,
- lui que ce m8me souvenir, en d'autres
lieux et en d'autres circonstances, aurait
sans doute rendu h~roi'que le jeune
homme devenant absurdement liche il
pense qu'en fuyant, il peut fuir la Mort.)
Il se confond avec les ex6cuteurs. 11 a
I'air d'8tre, parmi eux, I'un. d'eux. On
ne le remarque pas.
11 eat sauv8 enfin!

Le 4 travail > est fini... On va sortir.
Ti se glisee furtivement dane le trou ab-


- 64 -












LE CHOC


ject tandis que le peloton s'en va perp8-
tuer dans la cellule voisine son oeuvre
de sang, d'agonie et de mort...
Ils sont parties! Il souffle.
Sauv6, Mon Dieu, sauv8!
Mais voici qu'un bruit de pas trouble
sa ser~nite. L'homme au fanal revient.
Il revient chercher les clefs, car, de 1'au-
tre c8tB, la hache seule, eat impuissante
a fendre les portes. Les mains tremblent
d'avoir press6 sur les gachettes et le sang
fait tituber I'esprit dans une farandole
rouge. Et cette saoulerie est plus lour-
de que celle de l'alcool.
L'homme au fanal est revenu... La
cour est si Ctroite q~u'il surprend une
ombre qui se meut dans la puanteur.
II s'y penche. Le pauvre BphBbe s'opi-
niitre a Stre liche... Penses donc, il 6-
tait sauvC. Il supplies, ae prosterne, e'a-
vilit en des prikres qui se trainent au
pied du bourreau :
Je vous en prie, laissez-moi la vie.
A mi-voix, des sanglots alourdissant
son timbre :

-- On ne saura pas. Personne ne sau-
ra.


-65-











LE CHOC


Et pu~ril, et larmoyant, il esquisse le
gette d'offrir sa montre et la menue
mounaie qui bruit dans 1'une de ses po-
ches.

Le cynisme de I'homme au fanal ri- L3
cane, et s'epingle d'un mot qui voudrait
2tre d'esprit. Le pauvre infant dcuple
ses supplications. See lamentations s'a-\
haissent davantagre et sa priere se salit
a une si plate lichete qlu'elle semble se
ressentir de I'atmosphi~re d'ordure oix el-,
le est faite.
L'homme a maugred des mots que ce
presqu'enfant n'a pas pu comprendre. ;u
C'est peut-8tre la Vie!...
C'est peut-8tre aussi la mort. L
Ah! ce doute, ce tirc-houchon dlu dou- : &
te descendant p~niblement dans ce coeur
de vingt ans!
M~ais cela n'a pas dur6.
Tout le peloton est revenue. Les coups
de feu ont recommenc6 dans la cour
trop 6troite, si 6troite qu'elle en est, elle
aussi, un eachot. Le pauvre enfant n'est
plus qu'une cible...
L'homme au fanal alors, pour punir
le bel adolescent qui avait rgv8 de sur-


-66-














LE CHOC


prendre sa piti6 et son honneur mili-
taire; le chef de peloton pour punir
I'enfant amoureux qui avait souhait6 d6./
jouer sa perspicacit6; 1'homme au fanalj mc- ,,
et le chef de peloton, unissant leurs ef- amu iZeJIC. forts, soulibvent une des planches du par-
quet et envoient le malheureux jeune-
homme, si liche d'avoir peut-Stre au
coeur un grand amour et a l'Ame, un r8-
ve sublime, achever son agonie dans ce
lit de puanteur et d'abjection...


Et je peneais avoir fini...
J'avais le regard tout rouge, comme
s'il circonscrivait quelque sanglant cou-
cher de soleil. Mes yeuxr appliquaient
du sang sur tout.
Il me semblait que le monde ext~rieur
Btait de pourpre on qu'entre les cho-
ses et moi 1'on avait fait descendre une
epaisse cloison garance...
Nous allions partir, ivre-mort de tou-
tes ces plaies saignantes encore, de tou-
tes ces chairs taillad~es comme sur un
6tal de boucherie, de tout ce sang qui ne
coulait plus que lentement et oik le talon
s'embourbait ainsi qu'aprbs la pluie,


-67-












LE CHOC


barbotent les flineries dans un quarter
infect.
Mon pe~re m'avait dit, essayant de
turner i une gravity silencieuse sa souf-
france que seule pourrait apaiser I'is-~
sue des sanglots et des cris :
C'est tout. J'en ai assez. Et toi?
Je n'avais pas r~pondu. Mais la tate
haissde, les yeux et l'ime obstin~ment
tournes vers de consolants ailleurs, je
marchais, mes pas me dirigeant vers la
barrie~re de sortie.
A ce moment-la, H-enri Valert, les che-
veux dress6s, les yeux exorbitants, tout
son petit corps palpitant et crisper, pa-
reil a une chair prise entire les griffes
du De6sir et de la VoluptB, Henri Valert
s'agrippant aux 6paules de mon phre,
les levres tordues d'une contraction d'ir-
repressible d~goilt et de haine muse-
lee, nous cria :
-Non, Desroches, non, mon cher Des-
roches, il faut que tu allies voir ga, au
fond, tout au fond de la cour...
Comment, il y a encore d'autres
victims, s'etonna mon pere? Vous cro-
yez, yTous en 6tes silr?


-68-












LE CHOO


-C'est affreux! C'est tout simple-
ment affreux! Non, il faut qlue vous al-
lies vous en rendre compete de vos yeux,
de vos propres yeux.
Et toujours haineux, ii continue :
Ah! Je vais voir ce qlue front les
gens de Port-au-Prince. Je vais voir
s'ils....

IVon pitre se tourne vers moi; il a un
geste qui me dit :
Puisque nous y sommes d~ja....
--Est-ce bien necessaire, papa?
C'est indispensable, jeune-homme,
affirme Henri Valert. Il faut aller voir
ca... II faut qu'apres cela les Am~ricaine
prennent ce Pays, sinon, je le laisse.
Nous penetrona jusqu'au fond de la
cour, a 1'endroit qu'autrefois 1'on d6-
nommait < les paves >.
Au seuil, comme un souhait de bien-\
venue, un cadavre. C'est un homme do
trente ans. Un pantalon bleu-marine et
des souliers frais-cires. Un veston-dol-
man impeccable de proprete et le visa-
ge ras6 comme pour un bal. Il s'est fait
beau, celui-18, pour aller au rendez-vous


-69-












LE CHOC


d'amour oik I'attendait I'irresistible,
I'implacable amante, la Mort...
D'un geste saccad6, et qui hesite, mon
pere pousse les deux battants de la bar-
ribre.
Oh!
C'est un cri d'horreur que hoquette
son ame.
Je pninktre apres lui.
Une soixantaine de pauvres soldats
sont 6tendus la, dans la houe. Tous, ils
sont nu-pieds. Tous, ils sont jeunes.
Parmi eux j'apergois les restes d'un en-
fant. D'une des poches de son pantalon,
maladroitement retrouss6 du has, une
patate est tomb6e, son dejeuner de tout
le jour, sans doute...
Ils sont li, une soixantaine, 6tendus
dans le sang qui n'est plus plaintenant
que de la vase rouge.
Pourquoi les a-t-on tu6s? Ce n'etait
pas des prisonniers pourtant.
Se sont-ils mutinds? Exasp~rBs de tant
de crimes, ont-ils, B la fin, refus6 de
faire feu? N'ont-ile plus voulu jouer le
r81e d'instrument aveugle et docile dans
ce drame violent qu'interpr~tait la Mort,


-70-











LE CHOC


dans le d6cor augoissant des tinbbres?
Ils sont la, une soixantaine!!!
Leurs visages, dans la mort, sont
sculpts de s6renit6. On dirait qu'ils
out franchi 1'Ombre, contents, heureux,
aureol6s d'un geste de supreme h6roi's-
me et qlue leur conscience, au moment
oil se parfaisait leur agonie, est mon-
tee 6clairer de sa limpidit6 et de son
calme, leurs faces si purest dans I'eter-/
nelle immobility!
Pauvres petite soldats qlue l'on a ra-
vis brutalement B leurs terres, petite
paysans qlue des parents vont attendre
longtemps, longtemps, toujours, qlu'ils
ne reverront plus jamais, pauvres pc-
tits pioupious de chez nous qui avez re-
fuse de tuer; pour lesquels, certes, je
n'avais pas un regard, autrefois, au
temps oix vous viviez; du fond de mon
i&me indignde et recroquevill~e d'hor-
reur, une larme est montee et elle est c
tomb~e dans la promiscuit6 de vos ca-
davres enlaces!

Toi qui es 1A-bae, toi qlui es le plus
jeune, je ne sais pourquoi, mais il me
semble qlue c'est tol qui, le premier, as


9 ci


-71-











LE CHOC


ose jeter ton fusil et refuse de faire feu
sur Ice innocents!
Qu'importe si je me meprends. Mon
coeur vent que ce soit toi qui aies don-
ne 1'exemple car tu es mort en souriant.
Pour Bteindre ce sourire qui I'exas-
p~rait, sans doute, comme une imper-
tinence, le hourreau t'a port, en pleine
18vre, un coup de sabre. II a coup6 ton
visage en deux. Mais il est la encore, re-
troussant ta bouche fendue et sans mous-
tache, ton sourire si 16ger et que pour-\
tant n'a pas ratur6 ton heure dernibre.../
Pauvre petit soldat, sois b~ni pour ce\
sourire que le hourreau avait rav6 d'B-
teindre, mais qu'il a doubl6, car le coup
de sabre t'ayant fendu les 18vres au beau
milieu a fait de ton sourire d'enfant, ,
deux jolis sourires, dont mame la Dou- i
leur qui froisse tout, et mime la Mort
qui ne respect rien, n'ont pas os6 atte-
nuer le fragile 6clat!!!
XI
C'eet le soir.
Bien que I'8ther soit tendu de I'im-
pidit8, qu'au bleu du ciel soient 6pin-
gl~es des palpitations d'6toiles, on a


-72-












LE CHOC


la sensation que le temps est lourd,
comme si tout le sang et toutes les lar-
mes de ces deux journbes rouges s'e-
taient resous en nuage invisible et que
ce nuage stagnit, pesant comme du
plomb, entire la terre et I'azur.
On eat dans I'attente de q~uelque cho-
se, d'un 6v~nement fatal, formidable,
contre lequel, en vain, se heurterait la
volont8 humaine.

Tout le jour a Bt6 sillonub: par des
fundrailles. Lee convois partalent d'un
peu partout, de tous les points de la
ville. Ils 6taient disparate. On les sui-
vait comme on pouvait, au hasard des
rencontree.

Quelqun'un revient du cimetie~re, ren-
tre hitiviemnent chez lui. Un~ convoi
passe. Ses yeux interrogent. On lui dit
qlue le mort c'est X.X., un ami qu'il
ch~riesait. Alors, faisant volte-face, si-
lencieux, grave, mais presque sanls
souffrir, on a 1'habitude depuis ces
qu~arante-huit heures, il se laisse, une
second fois, peut-itre aussi, une troi-
sibme, condruire au c'imestibre par la
douleur et le devoir.


-73-












LE CHOC


Ce matin, ce fut horrible!
Horrible!i
La nderopole ne d~semplieeait pas
d'une foule qui, lib~rant sa haine et
son d~sespoir, hurlait, se plaignait,
e'exaspirait, blasph~mait. Dea points
crisps se tendaient vers le ciel. La
vengeance, la folie de se venger, ebou-
riffait les cheveux, saccadait les grestes
et mettait aux yeux je ne sais q~uelles
flames inextinguibles et brt~rlantee.
Les prunelles 6taient rouges comme d'a-
vToir trop refl~td du sang et trop long;-
temps.
Une odeur de chair en putr6faction
courait parmi la foule, s'attachait, te-
nace, aux narines, impregrnait les ha-
bits. Ce remugle semblait monter de
soi. Et our tout cela, le soleil, impla-
cable, dur, comme unc pluie d'or fon-
du, versait la profusion de sa chaude
clarte.
Vous n'allez pae saluer la famille
Valnet, me dit un de mes amis.
Nous 6tions aux funbrailles des Val-
net. Le cadet 6tait do nos amis. Je
l'aimais beaucoup et je crois qlue lui,


--74-












LE CHOC


il m'aimait aussi, un peu. Sa silhouette
se Ibve dans ma pene~e. Svelte, 81e-
gant, sautillant, comme mil par 1'enthou-
siasme d'un Bternel bonheur, il passe,
sifflottant un air i la mode, ou bien la
cigarette au coin de son sourire, Bteinte,
comme s'il I'avait oubli6e 14.

II est vbtu de blanc. Sangl6 dans
son costume, presque maigre, le voici
qIui passe. Entre deux rires gras qui
d6tonnent sur la minceur de see I~vree
fraie-rasees, il lance une boutade trbs
sale et la souligne d'un clignement
d'yeux ou d'un moulinet de sa canne.
Vivement il se penche pour attraper
au vol I'oleillet qui s'ect envole de sa hou-
tonnibre... Son feutre tyrolien, gris clair,
a bord etroit, et q~u'il porte du cate
gauche, roule sur le gazonl du Champ
de Mars. Enerve, ii lui donne un coup
de pied, cependant qlue ses mains auxr
ongles coquettement faits essaient d'a-
platir contre son crtime see cheveux cr6-
pus qu'xtne raie impossible afend au
beau milieu...

Le voilh; il passe... Dans 1'ombre q~ui
nlait et le cripuscule qui descend, c'est


-75-












LE CHOC


commne I'image de la gaiety en fuite...
Oui, Maurice, insisted mon ami, il
faut qune nous allions saluer Je pere Val.
net.
II violent ma douleur qlui paresgse,
s'amollit comme ai elle allait s'affais-
scr Ja, sur le sol, ct dormir longtemps,
longtempe.

C'est a peine si on peut serrer la
main au pire Vahlet. Durant ces deux
jours, dix ans se sont ajout6s a son
ime. See cheveux blancs, une coqjuet-
terie, naguere encore, et qlue narg~uaient.
la jeunesse de son visage et la joviali-
t6 de son sourire, sout, i son front,
I'aurbole de sa Vieillesse spontanbe..
Mais il est ferme. Lee larmes, qui Ilui
montent aux yeux affirment une grande
souffrance, une grande souffrance qui
n'ahat cependant pas I'acier de son temn.
perament.

Le d~sir de la viengreanc rouit. }es\
yeux, case les gestes, embue les fix. i
Pensez donc, celui dont on dit q~u'il est -
Je coupable, il eat la, tout pribs, a la
L6gation de France.


-76-












LE CHOC


On y va, on y va, s'8crie qluel-
qu'un.
Des revolvers s'agritent au hout de
centaines de bras qui se client; et,
tumultueuse, trepidante, la foule enva-
hit la L~gation. La barriere close, elle
a brise les barricades. En moins d'une
second la cour deborde de toute cette
foule grondante et houleuse. Lee ea-
lonls du Ministre sont violas. Un diplo-
mate stranger est i la tate de 1'emente.
11 reclame, lui aussi, le refugii. Le
Ministre de France s'6ment, demand
grtce, supplies.
Un gentleman, en pantalon gris
clair et jaquette, d'un bond, escalade
une table, harangue la foule, et d'une
voix droite et tranchante cormme une
lame reclamle le criminal du Repre-
sentant de la France. II n'y a plus rien
a faire. Le Ministre abandonne la
maison. On y perquisitionlne.
Rien.
On allait partir quand, hagard, &che-
vel6, passe un m~decin, le m~decin qui
soigne 1'uri des r~fugi~s. Une odeur
per~sistante d'iodoforme offusqlue l'air.


-77-












LE CHOC


Un escalier s'offre aux vengeure. Ils
I'escaladent en chantant la Marseillai-
se. On p~ne~tre partout. Toutes les
chambers sout envahies. Une bonne qui
a peur dbnonce, d'un doigt q~ui trem-
ble, pour avoir le temps de se sauver,
la piece oil s'est cach6 celui dont on
veut la vie, a tout prix.
Derriere un lit, debout, silencieux,
menagant, voici le Chef que 1'on dit
4tre le destin qlui a preside a ces deux
journdes rouges. On e'est empare de ea
femme. Un jeune-homme, respectueu-
sement, galamment, I'a conduite au sa-
lon d'g cat6.
Elle e'inquiete :
Va-t-on le tuer?
Rassurez-vous, Madame, dit le
jeune-homme. On va le juger.
Ah! fit-elle.

Et une bouffe d'espoir a rafraichi
son visage de douleur. Je crois lire,`
dan s ees yeux, qu'elle a la certitude que
le coupable, ce n'est pas lui, ce n'eet
pas son maria.
Bruyamment le flot s'8coule A la sui-
te de celui que I'on vient dl'appr~hen-


-78-












LE CHOC

der et qui va Btre livr8 a ces instnt
de f~rocit8 qlui ravalent toutes les fou-
les au-dessous des brutes et des fauves.
Qu'ai-je fait? Mais qu'ai-je fait, in-
terroge 1'homme?
Son calegon qui se d~boutonne cra-
che sa chemise. De ses mains 6panouies,
il protege sa nudit6.
Qu'ai-jq fait? Mais dites-moi ce
que j'ai fait?
Une voixr e'ecrie :
Vous aves endeuille la soci~t8 hai-
tienne. Toutes les families sont dans \~
la douleur.
11 dit :
Ce n'est pas moi. Je vous jure que
ce n'est pas moi, que je n'ai pas don-
nC l'ordre de faire ga.
Si ce n'gtait pas lui :
Si raiment ce n'Btait pas lui!...
II 6tait brave. II 6tait ostentatieusement
brav~e. Bien des fois, et sans qu'il s'en
ftixt emu, la mort 1'a frB81.
Pourquoi done implore-t-il en ce mo-
ment Ja vie, et pourquoi surtout I'imn-
plore-t-il si humblement?


-79-












LE CHOC


Je vous jure, clame-t-il, je vous
jure que ce n'est pas moi.
Ses mains s'accrochent i la roue d'une
voiture. On tire dessus. Mais elles s'obs-
tinent a ne pas e'en d~tacher. Que~l-
qu'un escalade la voiture, danse sur
son poignet. La crispation se d~tend;
les doigts s'ouvrent. On l'emporte.
Si ce n'6tait pas lui!!!
Mais la foule n'a pas de telles mqcuiC-
tudes. Si elle a des milliers de tbtes
ce n'est que pour se permettre le luxe
de n'avoir pas de pens~e. De toutes
ses mains tendues elle r6clame celui sur
qlui, elle veut que s'assouviesent ses de-
sirs de vengeance. Comme la barriare
est close, qu'est irruptible la chaine qui
en lie les deux battants, on passe le
moribond par dessus.
Lourdement, il tombe sur le sol. Quel-
qu'un fend le spectacle. Furieux, bar-
hare, il 18ve une a manchette >.
Qu'on me laisse, supplie-t-il, la joie
de lui porter le premier coup.
Non, c'est i moi r~clame un au-
tre.
J'y ai droit, vous dis-je, insiste le


-80-













LE CHOC


premier. J'y ai droit. II a tu8 mon pb-
re...
Du feu aux prunelles, de la haine
aux 18vres, et je ne sais quelle force
hercul~enue au bras, it porte au presque C
mort qui n'a pas pouss8 un cri, un coup '1"-
i la nuque. La t~te e'est d~tach~e du
tronc. ,
Quelqu'un tire our le cadavre.
Et la foule comme pregnant subite-
ment conscience de ce qu'elle vient de C
faire, ee disperse vivement, en silence,
tandis que des icervelis morchlent le
cadavre.
Et si, plus tard, 1'on venait i savoir
que ce n'6tait pas lui!!!

XII

La journde a BtB calmed.
Mais ce calme, c'itait sensible i tous,
haletait d'8v~nements prochains. Dos
groups ee formaient.On n'attendait que
l'ombre pour s'entre-tuer. Mais le Corps
Diplomatique s'6tait, dit-on, r~uni et a-
vait r~clame de Guantanamo des navi-
res de guerre ambricaine pour assurer
l'ordre et la abourit8 parmi nous.


-81-












'~lt oBio

; C'est le soir. Un soir grave et r~flichi
comme une Ame appesantie de remords.

Un bruit lourd et sourd marte~le les
Jointaine ent~ndbr6s.

Une nouvelle vole, ind~cise d'abord.
Mais, pen B peu, elle se precise : Des
troupes americaines out debarque.

Ah! si c'8tait vrai! Je m'en sens, dois-
je I'avouer, presqu'heureux! Ma mere
en est moins souffrante. Marcelle rit.
Elle eat si malheureuee lorsque dans le
soir, les coups de feu incendient les t6-
nebres et mettent le silence en pi~ces.

Le veen d'H~enri Valert a pris corps.
Par notre rue, arms de pieds en cap,
v~tus de kaki, sinistres dans le soir, les
i~I voici qui passent. Leurs pas pesants
% tombent sur notre sol avec ostentation.
Des pas de vainqueure rythmant le bruit
i de la Victoire dans une capital conqui-
) se.

Mon phre a paru.

II n'a en qu'un bref regard pour voir
passer les vainqueure qui ont vaincu


-82-













LE cHtOC


sans coup f6rir(1).Et il est allB s'affaisser
pres de la table du salon sur uile chaise
qlui en a gemi comme pour donner une
voix B la douleur qu'il baillonne de tou-
tes ses forces.
Un peu de security, une s6curit6 dont
on a honte, pourtant, s'6tend dans la
maison. L'on y vit enfin. Ma mere par-
le IA voix lib~r~e. Marcelle ose chanter.
Je raconte, dejB, les deux journbes que
j'ai v~cues, les deux derniares journies
oik, dans le sang, le n8tre, nous avons
sign la perte de notre Ind~pendance, 2
que, jadis, il y a de cela quelque cent
ans, nous avions conquise, dans le sang
aussi, le n8tre.
Mais me1ang6 B celui du Maitre!..
Et sur tout cela monte, en saccades
rythmees, une trainee de sanglote.
Ma mere me fait signe de me taire.
M"--~ d~signe, d'un doigt tremblant, et qui
semble avoir peur, mon phre, mon phre
prbs de la table, le visage enfoui dans
ses bras recroquevill~s.

(1) L'he'rorsme de Pierre Sully ~n'a-
varit pas encore gte' situe'.


-83-











L~E CHOC

Le bruit de sa souffrance d61ivrbe en
fin, redouble, s'8tend, e'amplifie. Lon- $"
guement, et desesp~r6ment, il pleure.
II pleure, ponctuant de hoquets trepi- /r
dants, la perp~tuelle coul~e de ses lar- -
mies.
Pourquoi pleure-t-il tant?
Et dans le soir qui e'en magnifie, per-
siste, e'Bloignant peu a pen, mrh,


XIII

Mon phre est de ces hommes qui ne
se r~eignent pas vite. Aux projects, il pr8-
f~re les regrets Cternels. Les riives out
pour lui moins de beauty que les sou-
vemirs.
Nous finissions de dejeuner.
Mon phre, contrairement a ces der-
niers jours, Btait d'excellente humeur.
Apres avoir taquine maman et, pour ri-
re, Bbouriff6, de ses doigts en squelettes
d'8ventail, la chevelure de Marcelle, il
e'en prenait B moi, pour rire aussi.
Dis done, toi, et tonl amie? Tu sais,
j'ai fini par dtre contre cette affaire-l.


44












LE CHOC


-- C'est bien le moment de le dire, fis-
je en souriant.
Tu lui es presque fiance, parait-il,
c'est vrai. Mais on se d~gage dans ces
cas-la pour faire plaisir i son phre. Se
d~gager c'est tres facile. Un peu de sou-
pleese, et ga y est.
Ma mbre se tordait et Marcelle me
langait des boulettes de mie de pain.
Et puis, mon petit, continuait mon j
pe~re, tu vieillis ta mere. Tu vas I'accu-
ler i faire trop t~t la grand'mere. Pas
de blague; ma femme est ma femme.
Je n'entends pas qu'on en fasse une
grand'mbre....
Et tous, nous nous ceclaffions de rire,
tous, heureux; de voir mon pihre oublier
enfin ce qu'll appelle les malheurs irre-
parables de sa Patrie. C'est peut-6tre
I'un des IHaitiens qui a le plue pris i
coeur I'intervention ambricaine. C'est a
croire que lee troupes qui debarq~ubrent
le soir du 28 juillet, lu~i passe~rent, pour
aller a la conquate des postes de la ville,
our le coeur et qu'elles le lui mirent a
jamans en compote.
Mais aajourd'hui, il oublie que son


ic ,
1-s
LStC


-85-











LE CHIOC


coleur eat en plaie et ii eat tout A la joie
d'amueer sa famille.
Nous ne cessions pae encore d'btre en
gaiety de sa derni81re b~outade, quand la
servante apporta les journaux, les de-
posa sur' la table et s'en alla, digrne et
silencieuse.
Je ne sais pas pourq~uoi mon phre qui
fit d'ahord le geste de les carter, se ra-
visa. Il en prit le paqluet. Ayant ouvert
1'AURORE il e'y abima profond~ment.
Puis aortant de ea lecture comme d'un
mauvais rdve prolong6, il s'ecria, frois-
sant le q~uotidien:

--Comment un journal haitien peut-
iif crire de telles choses et en presence
de 1'Etranger? Et quelle manchette,
bon Dieu!

Et, mlensongeirement goguenard, et
faussement joyeux, vous connaisses
cette sorte de joie feinte, plue doulou-
reuse qlue la plue 6preignante des souf-
frances,- il ricana le titre de P'article
en en surfaisant I'importance: < banquier europies dit que l'Occupatione
est us bien pour Haiti,.


-86-












LE CHOC;


Je pris le journal et I'ayant parcouru,
j'objectai a mon phre.
--Mais ce n'est qu'une reproduction.
-C'est encore pis, dit-il. Une repro-
duction, et en premiere page, et avec
cette manchette, mais c'est une opinion,
qa.
Je defendis u. Batement.
Pour dire quelque chose.
Mon pere vit rouge. Le sang gonfla
les veines de sa tempe. See yeux s'exor-
bitbrent et une angoissante pileur cacda-
verisa son visage.
Ma mbre, qlue j'avais I'air de ne pas
comprendre, me faisait signe de me
taire, d'eteindre la moquerie qui met-
tait une lueur de sourire B mes 1Bvres.
Les maine de mon phre tremblaient.
Elles se crisp~rent contre un verre qui
en eclata.
-Tu vae te faire mal, s'ecria ma
mere.

Ii n'entendit pas. 11 souffia longue-
ment et, sur un soupir, parut chasser de
son coeur les sentiments qui l'oppri-
maient. Il eut I'air rass~r~n8. Ce n'etait
qu'apparent.


-87-












LE CHOC


II reprit:
-Ah! cette jeunesse!' Et vous Stes
heureux que le soit votre mai-
tre?
Tres calme, je rdpondis :
--C'est douloureux, certee, mais cela
vaut encore mieux,-- oh! bien mieux--
que 1'esclavage du nbgre par le negre.
-Ah! Ah! reprit mon pbre, que ma
r~ponse avait anim8 a plus de cole~re, je
comprends. Le coup de pied n'importel \9
pas. Ce qui imported c'est la couleur du a
pied qui vous enr dn e jderrijae.,. ?
Mon phre perdait la measure. C'etait
visible. A ce moment, je pris la rbsolu-
tion de me taire. Mais mon phre me dit,
et ces mote me cravachbrent en plein
visage: :"
-Je euis silr que Monsieur doit Stre IL
avec la Convention et qu'il aurait signed ,~~
des q~uatre patted cet acte de vente de Vjl~~"
son Paye.
--Parfaitement, fis-je.
Ma mbre s'6nerva:
--Veux-tu te taire enfin Maurice. Es-
tu fou?
-Au moins, repondis-je i mon phre,


it
P


-88-












LE CHOC


et d'une fagon q~u'aucun de mes mots
n'echapplt i son oui'e, au moins, on ces-
Eera de piller l'Etat.
--L'imb~cile, fit-il. Connaissez-vous
I'histoire de I'Occupation Americaine i
Porto-Rico et a Cuba? Oubliez-vous le
dernier scandal de la douane de la Re-
publiqlue Dominicaine? Vous deves
ignorer plutat cela. Votre ignorance est
sans bornes.

Je repris:
-Et puis, nous aurons enfin la secu-
rite. Notre vie ne sera plus...
-Je comprends. Une vie sans hon-
neur et d'oix la dignity eat aheente vaut
mieux que la mort?
Et frappant du poing sur la table:
-On croirait que vous n'Qtee pas mon
fils. Le proverhe creole a raison. On
fait un fils, mais on ne lui fait pas son
coeur.
Un silence descendit entire nous.
Enfin, c'etait fini.
Mais mon pbre recommenga.
Secouant la tate et frappant de nou-
veau la table de son poing, tout le


-89-












LE CHOC


covert en trembla,-- il e'ecria, avec un
attendriesant accent de tristesse:
--Que vous ai-je fait, mon Dieu, pour
qu'8 ma face mon fils ee rejouisse de ce
que ma patrie a perdu son Ind~pendan-
ce.
ExaspdrC, je haeardai, comme si je
parlais a une autre personnel et qui ne
filt li~e i moi par aucune affection:
--L'Independance sane la liberty eat
un non-sene.
Puis, j'ajoutai:
On a marched, mon pere. Nous ne
sommes pas de la mame ecole!
--Celle des annexionnistes, ah! oui,
je n'en suis pas,'mon heau jeune-hom-
me.
Celle des gens pratiques, ritorquai-
je.
Mon pere rdpliqua:
--Les chosen pratiques, ga n'a rien
i voir avec les sentiments vraiment no-
bles. Un fait existe: J'aime mon Pays.
Vous, vous ne l'aimes pas. VoilB tout.
Un 6clair raya ees yeux. Il mordilla
see Il~vres, jusques au eang.
Devant lui, se dressa le souvenir de


-9-s











LE CHOC


ce geste celebre dans ma famille, et un
peu ailleure aussi, qu'il fit le six de-
cembre 1897 lorsque lee Allemands me-
nacbrent de bombarder notre Capitale.
Ce jour-la, il avait offert sa vie. II I'a-
vait tendue a sa Patrie. Elle n'en avait
pas voulu. Qu'importe, il avait resolu
de ec faire tuer pour elle, apre qu'il
eut gi fle un pseudo-allemand qui fai-
sait le raillard en gagnant le bord.
Et c'etait ga, semblait-il dire, et c'e-
tait Ci, le fle de l'homme qui, toute ea
vie, regretta de n'btre pas, ce jour-lk,
mort pour son Pays!
Le bruit du poing de monl pere, co-
gnant encore un coup la table, Bcras$
formidablement le silence.
J'eue un geste de r6pulsion.
--Maurice, voulez-vous q~uitter la ta-
ble, ordonna mon phre. Tout de suite,
jillOn...
--Cela ne m'empachera pae, criai-je,
de prf6frer la libert6 a l'Independance.
Je me levai. J'etais heureux d'avoir
place ce mot qui n'etait pas de moi,
mlais que je trouvais beau. 11 u'est rien
q~u'i de certain moments I'homme le

















LE CHIOC

plue sense ne eacrifle a ce qlu'il croit
Btre une belle r~pliqjue. C'eet une des
bizarreries humaines.
1\on phre me regard m'en aller. II
semblait guetter que j'implorasse son
pardon. Je n'en fis rien. Degoxixte, indi-
gue, il mlchonna entire see dents:
-Anmbricain!!!
Ce mot, dans 1'air, claqua comme un
coup de fouet.






























Troisiame parties


























LES H EU RTS.....







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