La misère au sein des richesses

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Material Information

Title:
La misère au sein des richesses réflexions diverses sur Haiti
Physical Description:
138 p. : ; 23 cm.
Language:
French
Creator:
Delorme, D ( Demesvar ), 1831-1901
Publisher:
E. Dentu
Place of Publication:
Paris
Publication Date:

Subjects

Subjects / Keywords:
History -- Haiti -- 1844-1915   ( lcsh )
Genre:
non-fiction   ( marcgt )

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Source Institution:
University of Florida
Rights Management:
All applicable rights reserved by the source institution and holding location.
Resource Identifier:
oclc - 24818489
ocm24818489
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AA00008917:00001

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OF FLORIDA
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BY THE UNIVERSITY OF
FLORIDA LIBRARIES.




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-4


-it-r t' 1-





LA MISElE AU SEIN DES RICHESSES


REFLEXIONS

DIVERSE


SUR


HAITI


PAR

D. DELORME


(DU CAP-HAITI)
a C'est a l'heure, 6 Patrie, oft te voili
sanglanie et inanimde, la t&te pendante,
les yeux fprmes, la houche ouverte et ne
parlant plus....., que le coeur du pros-
crit deborde d'amour et de respect pour'
V. H.
... >.-,frt 0~-{., g"-)


PARIS
E. DENTU, L1BRAIRE-EDITEUR
PAL.AIS-ROYAI., 17-19, nALERIE D'ORI.EANS
1873-


7-1zga





REFLEXIONS


DIVERSE



SUR HAITI







La colonie frangaise de Saint-Domingue exp6diait
annuellement A la m6tropole, A 1'6poque de la R6volu-
tion, 163,406,000 livres de sucre, 68,152,000 livres de
cafe, 1,808,700 livres d'indigo, 1,978,800 livres de
cacao, 52,000 livres de roucou, 6,900,000 livres de
coton, 14,700 cuirs, 6,500 livres d'ecaille, 22,000
lives de casse, 11,286,000 livres de bois de teinture, et
plusieurs autres products ou matibres premieres,
comme cire, tabac, sirop, tafia, bois d'6b6nisterie, don't
les quantit6s sont diversement 6valudes par les statis-
tiques, le tout s'6levant, aux taux d'aujourd'hui, A une
some de 265,200,000 francs, c'est-A-dire A plus de
53 millions de piastres.
A cette valeur s'ajoutent les productions que la colo-
1





-2-
nie reservait pour son commerce particulier avec les
c6tes de 1'Am6rique central, riotamment avec le
Mexique; avec quelques iles voisines, comme Curagao et
la Jamaique; avec la colonie espagnole de Santo-Do-
mingo, et surtout avec les Anglais, qui, meme au milieu
des guerres de la France avec la Grande-Bretagne au
dix-huitieme si6cle, y avaient, sur certaines cotes 6loi-
gn6es des villes, des rendez-vous oh ils faisaient des
changes consid6rables avec les colons, assez peu pa-
triotes, comme on sait.
I1 faut, en outre, pour former le total de cette produc-
tion annuelle de Saint-Domingue, porter en ligne de
compete les products employs par un grand nombre de
planteurs A leurs affaires clandestines et tres 6tendues
avec les Am6ricains du Nord, qui allaient, dans de pe-
tits ports isoles, d6barquer des bestiaux, des farines,
leurs poissons sales, des bois de construction, qu'ils
d6bitaient en hAte sur la cote. Ils y embarquaient en
change, chaque ann6e, plus de 50,000 barriques de
sirop, du sucre, du caf6, et une fort grande quantity
d'autres denrees tenues en reserve pour ce commerce
interlope.
Ces exportations de la colonie au detriment du mo-
nopole de la mere-patrie s'6levaient A un chiffre A peu
pros 6gal A celui de ses relations r6gulibres avec la m6-
tropole, et mettent ainsi A Un demi-milliard de francs
la production total de Saint-Domingue en ce temps-la,
et jusque vers l'annee 1802.
Avant 1780, c'est-A-dire A une 6poque ou la colonie





.3 -
n'avait pas encore atteint' le degr6 de prosp6rith qui
vient d'etre constat6, la marine marchande de France
employait anniuellement A ses chargements dans les
possessions frangaises d'Ambrique 562 navires de fort
tonnage, et en tirait une importation g6nbrale de
126,378,155 livres, 18 sous, 8 deniers. De ces 562
navires, 353 chargeaient dans les seuls ports de Saint-
Domingue; et dans cette valeur total d'importation de
products coloniaux dans la m6tropole, les trois autres
colonies qui y contribuaient ne figuraient ensemble que
pour une faible parties, pas mAme pour un tiers : la
Martinique, pour 18,975,974 livres, I son, 10 deniers;
la Guadeloupe, pour 12,751,404 livres, 16 sons, 10 de-
niers; et Cayenne, pour 488,598 lives, 3 sous, 3 de-
niers.
Saint-Dbmingue A elle seule donnait donc A la France,
outre ce qu'elle gardhit pour son commerce intercolo-
nial, les neufdouziemes de cette prosperity d'outre-mer
dans le nouveau monde, qu'on lui enviait au siecle
dernier.
Les richesses htonnantes de cette terre de Saint-Do-
mingue 6taient produites par 792 suereries, 2,587 iridi-
goteries, par des plantations comprenant ensemble
24,018,336Wcotonniers, 197,303,365 cafiers, 2,757,691
pieds de cacao; et le capital de ces klablissements s'61e-
vait A une valeur de 1,487,840,000 francs.
Outre c'es industries agricoles et ces cultures destinies
au commerce, la colonie avait en mAme temps, pour
son alimentation ou pour son traffic avec les miles voisines,





-4 -
qu'elle approvisionnait, 7,756,225 bananiers, 1,178,229
fosses de manioc, 12,1734 carreaux de terre plants en
tubercules divers : ignames, patates, -etc.; 7,046 en
millet, pros du double en riz ou mais, et tout le reste de
ce qu'on appelait les places ou jardins, en feves, lgumes
et arbres fruitiers:
Et il s'en fallait de beaucoup que tout le territoire
cultiyable fat en rapport. Pris de la moiti6 de la co-
lonie 6tait encore en forts.
L'l66ve du b6tail et des autres animaux n6cessaires
n'6tait pas n6glig6e : le pays nourrissait 95,958 che-
vaux ou mulets et plus de 250,000 bceufs, moutons,
chbvres on pourceaux.
Diverses industries s'exergaient sur un bon pied A c6t6
de ces travaux agricoles : il y avait dans la colonie 26
briqueteries et tuileries. 29 poteries, 182 distilleries ou
guildives, 370 fours A chaux et 6 grandes tanneries dans
le Nord.
Aucun autre pays sur la terre, toutes proportions gar-
does, n'6tait aussi riche que Saint-Domingue. Aucun
autre n'offrait une existence plus facile, plus commode,
plus agr6able.
Mais cette prosp6rit6 splendid 6tait d6shonor6e par
l'iniquite de l'esclavage; et la Revolution de 1789, qui
plaidait la cause de tous les opprim6s, vint d6truire
l'oppression sur ce sol de Saint-Domingue par la main
meme de ceux qui souffrai6nt.
Apres les longues luttes qui ont eu pour issue le
triomphe des droits de l'opprim6 sur cette terre enrichie





-5--
par son travail, la guerre de l'ind6pendance et les dis-
sensions civiles qui vinrent apres, virent graduellement
diminuer cette richesse agricole, qui faisait I'admiration
de l'Ambrique et de P'Europe.
II appartenait au .gouvernement de ce pays, devena
ind6pendant, de ramener'de suite la production de ce sol
exceptionnellement .dou6 au point o0 elle 6tait arrive
au moment .de la R6volution. C'6tait, pour Padminis-
tration de la RMpublique d'Haiti,-un devoir pressant, le
premier et le plus imperieux de ses devoirs, d'atteindre
en hAte et de depasser l'ancienne prosp6rit6 de la colo-
nie'de Saint-Domingue. C'etait 1 d'abord pour elle une
question d'amour-propre et d'honneur national. G'Utait
1I en outre l'unique moyen de rendre ce-peuple nou-
veau respectable et respect, c'est-a-dire paisible, pros-
pere, heureux, civilise.
L'ind6pendance n'avait pas seulement pour but, pour
les citoyens de ce pays, de se gouverner par leurs
propres lois; mais aussi de crber sur cette terre prodigue
une civilisation, fertilis6e et ennoblie par la liberty.
C'etait la la pens6e de ces hommes genereux et vaillants
qui venaient de combattre en vrais h6ros pour nous
donner cette patrie. Le sentiment profound qu'ils avaient
de la dignity humaine leur avait fait une grandeur d'Ame
sublime, que leurs adversaires memes ont admiree, au
milieu de la lutte. Ils avaient pour-objet, en repandant
leur sang sur les champs de bataille, d'6lever A leur
race un monument dans les Antilles. Ce monument, ce
devait 6tre, on le voit dans tout ce qu'ils ont dit, dans





-6-
tou~t ce qu'ilg oat fait, la civilisation d'une nation issue
de leurs efforts. uls avaient en vue de prouver par des
faits, apres la victoire, que la liberty est mille fois plus
feconde que la violence.
Cette tAche, don't l'id6e les grandit encore plus et nous
montre en eux plus que des braves, ils l'ont lgude A
ceux qui devaient avoir en-rr main apres eux le gouverne-
ment de la .6publique d'Haiti.
L'unique mission ,de ces gouyernants etait done de
s'appliquer A reliever la prosp6rite de ce pays,
' Loin de lA, I'agriculture, depuis ce temps, alla tou-
jours d6croissant, et aujourd'hui Haiti ne produit plus,
bon.an, mal an, qu'environ 60 millions de livres d'un
cafe mal soign6, mal r6colt6, inf6rieur en raison de cela
A celui de -toutes les autres provenances; ce qui faith
une valeur d'A peu pr&s 50 millions de francs, A la
place des 500 millions que. donnait pr6c6demment le
pays.
Plus de sucre, plus d'indigo, presque plus de cotton
ni de cacao, plus rien enfin, il faut le dire, de ce qui
fait en ce moment la richesse et le progres des terres
douees du climate des Antilles.
On salt bien. que c'est sous le regime du travail force
que les colons de Saint-Domingue avaient r6alis6 cette
opulence incroyable chiffr6e plus haut. On sait bien de
m.me que ce ne pouvait Atre par la contrainte que l'ad-
ministration haltienne aurait-pu accomplir la tdche qui
lui 6tait impose. Mais on sait bien aussi qu'elle pouvait
la remplir par ces moyens libkraux et ces proc6des si





N7-"
.puissamment efficaces qui cr6ent dans le siecle ou nous
sommes la prosp6rit6 des nations libres.
Ces moyens moraux, ces proc6d6s materiels, elle efit
pu'les adopter et leur fair produire chez nous les r6sul-
tats qu'ils donnent partout ailleurs; elle euit pu par 1A
mettre la chose publique dans un 6tat plus florissant
encore que celui ofu 6tait parvenue l'Ancienne colonie
de Saint-Domingue, si cette chose pujblique eU t W,
comime cela devait ktre, l'unique preoccupation des
gouvernants. Les pays de l'Am6rique, les colonies
europee'nnes de l'Oc6anie et de l'Asie, ouf le travail forck
est aboli, sont devenus plus.prosperes qu'au temps de
1'esclavage, grAce a 1'emploi des instruments d'exploi-
tation et des machines, qui ont ceftupl6 les r6sultats
products autrefois: par la force des bras.
La science est venue en aide' A la justice, et a accru
dans d'6tonnantes proportions la puissance' de l'activit6
humaine, se d6veloppant d6sormais sans violence, dans
le respect des droits de l'homme.
II fallait deux choses aux gouvernants de ce pays pour
remplir leur devoir A cet 6gard : l'intelligence et P1int'en-
tion. Ces deux conditions devaient etre inseparables.
L'une sans I'autre ne' pouvait rien.
Ce n'est pas intelligence qui a'toujours fait d6faut
aux HaYtiens dans leur gouvernement. Ce people,
incontestablement bien partag6 36us ce rapport, a
souvent eu dans- son administration des esprits clair-
voyants, 6leves m.me&, mais toujours exclusivement
pr6occup6s de controverses de droit public, au dotri-





-8-
,ment de-.la question vitale, de la vraie question, de
l'unique question qu'il y ait A poursuivre en 'Haiti:
agriculture.
Oni ne saurait dire de meme que 1'intention n'a'pas
toujours manqu6 auix gouvernements de ce pays quand
on y a vu des administrations fournir des carrieres de
vingt-cinq, de 'dix, de huit ann6es, et mettre au second
plan, A l'arribre-plan, la question de la production du
sol, pour ne s'occuper que du soin de se mainteriir aua
pouvoir.
En effet, le gouvernement du president Boyer, qu'il
faut regretter sous ce'rapport apres tout ce qu'on a vu
.depuis, a dur6 vingt-cinq annres. Ce gouvernement, qui.
a eu A administre'r 1'ile entire, definitivement pacifi6e
par suite de la mort de Henri. Christophe et de I'an- -
nexion de 1'ancienne colonies espagnole de Santo-Do-
mingo, es, la premiere administration stable qu'ait
eue la RBpublique dans son unit, puisque, durant
la longue competition de Pktion et de Christophe, qui a
succ6d6 au court regne de Dessalines, le pays 6tait divis6
en deux parties se.faisant la guerre..
Cette pr6sidence du g6n6ral Boyer, qui a dur6 un
quart de si6cle, ) t60 exempte de guerre civil : chose
inouie dans l'Am6rique du Sud; chose rare, dans
les temps ou' nous sommes, m6me.dans 1'Europe exp6-
riment6e, ofi la FrAknce, par example, depuis Louis XVI,
n'a pu garder vingt ans le meme gouvernement.
Et c,ette administration, qui a possd6 I'lle entire
en paix l'espace de vingt-cinq ann6es, et qui, par Wuite





--9--
du trait conclu avec Charles X, s'est vue affranchie de
ces apprehensions d'une nouvelle guerre avec 1'aficiefine
metropole qui avaient jusquxe-lA preoccup6 Fesprit-pu-
blic, n'est pas parvenue, dans une situation si favorable
et si propice A tous 6gards, A remettre la production
agricole du pays au point oui elle etait arrive sous les
'derniers gouverneurs de la colonies de Saint-Domingue.
Je sais bien que, "pour 6tre just, il faut faire la part
des circonstances, et reconnaitre que ce gouvernement,
qui avait recueilli heritagee des guerres civiles, a
dfiud'abord s'appliquer-A pacifier les esprits, encore
haletants et accoiitum6s A l'agitation. On comprend
que la tAche 6tait difficile et a Wt6 p6nible; mais il faut
reconnalitre aussi que, dans les quinze ou dix dernieres
annies de cette longue presidence, ii 6tait possible de se
mettre A l'ceivre, en combinant les moyens, non de con-
traindre la population, mais de l'int6resser au travail;
en lui faisant comprendre, en lui faisant sentir que sa
s6curit6, son ind6pendance, son honneur, son avenir,
son bien- etre, son bonheur, d4pendaient d'un vigoureux
d6ploiement de l'activit6 agricole.
II s'agissait de sortir de la routine, de recourir A des
proc6d6s d'exploitation plus efficaces que ceux de Pan-
cien regime. La plupart des peuples qui nous avoisinent
se-servaient dejhi de ces proc6d6s nouveaux, chaque
jour renouvel6s et perfectionn6s par la science agrono-
mique.
Aucun trouble dans les esprits ne pouvait distraire
de cette entreprise la pensie du gouvernement. Les pr6-





10 -
tentions militaires, revenues plus tard le grand obsta-
cle, n'6taient pas encore n6es du desordre des r6volu-
tions. II y avait A ce moment-lA A la tete de divers arron-
dissements des citoyens distingu6s, des personnages
influents par leur m6rite et leurs services dans la guerre
de Flnd6pendance, qui, comme le general Bonnet dans.
1'Artibohite, le general Marion dans le Sud, le g6enral
Larivibre et le .general Bottex. dans le Nord, compre-
naient vivement cette n6cessit6 de progresser par r'agri-
culture, et qui se montraient -prets a aider le president
d'une manibre s6rieuse si le gouvernement, de son c6te,
entreprenait la tAche d'une manibre serieuse.
Est-ce A dire que ce gouvernement n'ait absolument
rien fait dans ce sens? Telle nest pas ma pens6e. Je,
n'ignore pas que le_ president Boyer, qui 6tait, 'quoi
qu'on tn dise, un homme remarquablq, et que je tiens,
moi, pour un honnete homme, a song A cette grande
question. II1 a fait des efforts pour remettre de l'ordre,
dans les campagnes, pour donner skeurit6 A ceux qui
travai laient, pour r6gulariser les'rapports entire pro-
pri6ta res, fermiers et travailleurs. Mais ces efforts n'ont
pas 6t6 ce qu'ils devaient Atre. Ils n'ont' pas port6 sur
les principles parties de la question. Ils n'ont pas
eu pour objet les moyens d'action qu'indiquaient l'esprit
du temps et i'exemple des pays avanc6s, qui servent de
guides dans la route des progr.es.
II ne s'agissait pas seulement de r6gler les rapports
du travail agricole; il s'agissait d'accroitre la pioduc-
tion en interessant de toutes manieres au travail la po-





11 -
pulation des champs; il s'agissait, tout en l'accroissant,
d'ameliorer Ia production, c'est-A-dire d'en augmenter
encore la valeuir marchande, en introduisant dans le
pays les instruments, les machines, les proc6d6s d'ex-
ploitation, qui faisaient dans le. mime moment la pros-
p6rit6 de divers autres pays de l'Amerique; it s'agissait
de porter le capital, par toutes ces s6curit6s, par tous
ces encouragements, par toute cette sollicitude, par la
certitude du succ6s, a se placer dans la culture des
terres.
Ces .efforts auraient dui s'ktendre sur tous les details
de la question, et ils auraient d fitre la.pr6occupation
exclusive du go'uvernement. Un bon. gouvernement
en Haiti doit etre pour ainsi dire un, gouvernement
agricole, c'est-A-dire un gouvernement ne pensant le
jour, ne songeant la nuit, qu'" fire aimer au people le
travail des champs comme.la condition m4me de son
existence natibnale.
Le gouvernement du president Boyer s'est plus appli-
qu6 A trouver les moyens de maintenir l'ordre politique
qu'A chercher ceux de d6velopper l'act fit6 publique
dans le-travail. II n'a pas assez senti que la prosp6ritO,
sortie de l'agriculture, sur ce sol si. gen6reux, lui
aurait assure un ordre public plus solid, plus vrai, que
les measures de politique qu'il s'ing6niait .kAcombiner
dans ce but.
Si, sur cette terre, o& la population n'est pas le ving-
tieme de ce qu'elle peut 4tre, la prosp6rit6 s'6tait r6pan-
due grace au travail dans toutes les classesde .la nation,





12 -
le goft des jouissances honnetement creees par l'activit.
et accrues de plus en plus par l'importation corr61ative
des arts de l'Europe, efit desint6ress6 de la politique
la plupart de ceux qui s'en melent sans aucun titre,
sans aucun m4rite, dans l'unique idWe d'en tirer profit.
Le reste, c'est-A-dire l'immense majority du pays, plus
int6ress6 A l'ordre que les pouvoirs publics eux-m6mes,
efit suffisamment garanti cet ordre au gouvernement,
les droits de tous 6tant respects.
Mais le president Boyer, possWd6 de la crainte des
insurrections, effraye des manifestations de 1'esprit d'op-
position qui se faisait jour A la tribune et dans I-tpresse,
n'eut plus qu'un but, qu'une id6e, une idde fixe : emp6-
cher les commotions, assurer l'ordre materiel et main-
tenir son autorit6.
L'opposition l'irrita. Au lieu d'employer contre elle
1'adresse, les habilet6s du regime parlementaire, tout
en portant vigoureusement 1'esprit public vers le goit
de la prosp6rit6, ce qui lui eut donn6 dans tout le pays
des allies int6ress6s aumaintien de l'ordre, il mit de c6t6
sa tAche d'administrateur, et ne s'occupa que de la
police.
Ainsi, la dkcr6issance de la production continue
sous son gouvernement, et s'accentua d'une mani6re
tres vive d6s les premieres annies qui suivirent sa
chute.
Ses adversaires avaient pris pour arme de guerre
centre lui, entire autreschoses qu'ils lui reprochaient, le
code rural. Ge procedd 6tait d6loyal, funeste a'ux int6-





13 -
rets du pays et des cultivateurs eux-memes au nom des-
quels on r6clamait.
Le code rural n'6tait pas une perfection; il y avait a le
corriger; mais il n'y'avait pas A en faire un grief centre
le pouvoir en le fl6trissant comme une abomination.,
Certainement, les libert6s publiques sont choses pr6-
cieuses; elles sont meme indispensables A l'avancement
bien entendu d'une soci6t6, mais il est evident qu'on a
commis une mauvaise action quand, pour avoir ces
libert6s plus large que ne les donnait le regime au-
toritaire du president Boyer, on a ainsi affaibli dans
l'esprit des populations cette idWe salutaire du travail,
qui est l'objet meme de la vie social et la -condition de
tous les progres.
L'opposition eit diu, au contraire, accuser le gouver-
nement qu'elle combattait d'avoir neglig6, d'avoir me-
connu cette grande tAche d'administrer, qui 6tait le
principal et le premier de ses devoirs. Elle se fit hono-
r6e dans cette voie pratique et rationnelle; et son r61le,
apres la victoire, efit dui 6tre de recourir, sans perdre
une heure, A ces syst6mes scientifiques et puissants
d'exploitation agricole, qui 6levaient A ce moment-lA la
grandeur de la R6publique des Etats-Unis et commen-
paient la fortune du Bresil, du Chili, de PArgentine, de
divers autres pays de I'Ambrique du Sud, nos voisins.
La liberty~ politique n'est pas incompatible avec le
travail. Loin de IA, il n'est de vraie liberty que celle que
garantit par le travail l'ind6pendance, la dignity du
citoyen. Les liberaux de 1843 auraient Wte les bien-





14 -
faiteurs de leur pays si, au lieu de se servir des sv6,ri-
tOs du' code rural pour combattre le president Boyer
dans l'esprit des masses, ils eussent pris pour mot
d'ordre le progres materiel et moral de la R6publique,
et.si, arrives au pouvoir, ils se fussent appliques A fon-
der un gouvernement d'action qui puit remettre Haiti
dans 1'ancienne prosp6rit6 de Saint-Domingue. Ils eus-
sent pu facilement, .populaires comme ils "I'6taient,
faire comprendre A leurs concitoyens que la jouissance
de leurs droits politiques impliquait tout d'abord I'obli-
gation de redoubler d'ardeur au travail pour accomplir,
.dans leurs propres inthrets, la pens6e de leurs peres.
Ils avaient assez d'intelligence et assez de lumieres
pour se rendre compete du r61le qu'ils avaient h jouer au
pouvoir et pour trouver le moyen de le remplir'.
Cependant, le president Boyer parti, ils ne se sont
occup6s que du soin de bAtir savamment une constitution
d6centralisatrice, imitant en cela ce qui s'6tait pass
ailleurs en pareille rencontre, sans tenir compte de la
difference des situations. Ils crurent avoir abcompli les
promesses de r6formes faites au pays, ils crurent avoir
rkgk6nr- ce pays, c'est le mot meme don't ils se servaient,
en coordonnant laborieusement les dispositions nouvelles
de la charte de 1843. Ils avaient execut6 ce travail,
abstraction faite de toutes conditions pratiques A obser-
ver en pareille matiere, d'apres le plus s6duisant ideal
de libre arbitre politique et de self-government, comme
si on faisait une constitution come on faith un traits
philosophique ou un roman.





15 -
Une constitution, quand elle a consacr6 les v6rit6s
g6n6rales du droit natural, qui appartiennent A routes
les soci6t6s sans exception, doit s'attacher A instituer
Administration de la chose publique d'une fagon qui
reponde autant que possible au caractere particulier,
aux idWes, aux habitudes, aux besoins moraux du
people pour lequel on la fait. Sans cela, elle n'est pas
praticable, elle ne dure pas. Et alors, au lieu de fonder
un ordre de choses stable et productif, elle enfante la
confusion et de nouveaux troubles. Qu'on consulate l'his-
toire A cet 6gard.
Les soci6tes politiques, A measure qu'elles progressent,
changent insensiblement d'id6es, de tendances, d'aspi-
rations, de besoins, et partant, de lois. Cela se fait na-
turellement, par la force des choses; et cela signifie
qu'une constitution, pour etre viable, doit -etre en rap-
port avec l'esprit de la nation, afin de pouvoir se modi-
fier A measure que la nation elle-meme se modified sous
l'empire des circonstances nouvelles crkes par sa mar-
che ascendante vers les progres.
Une constitution, c'est tout simplement le modus vi-
vendi d'un people, la maniere don't ce people a besoin
d'etre dirig6 pour son plus grand bien possible. Elle
est forc6ment assujettie A la loi des circonstances, loi que
le temps seul et l'am6lioration des choses peuvent
changer. Appliquez brusquement, sans transition, la
constitution de la Suisse ou celle des Etats-Unis d'Am -
rique a la Russie ou a l'Espagne, ca ne durera pas six
mois.





16 -
C'est le progres de la raison humaine qui, changeant
graduellement les mceurs politiques des peuples, rendra
un jour, il faut l'esp6rer, une meme constitution, la
moins autoritaire possible, applicable A toutes les na-
tions.
On ne caique done pas une chose de ce genre. On
refl6chit, on se rend compete de la situation, du mi-
lieu ou Il'on est, et on faith cet acte aussi pratique et
aussi praticable que le demand l'int6ret bien entendu
du people pour lequel on l6gif6re.
On peut dire que la constitution du people anglais
n'est pas 6crite, si l'on envisage le m6canisme g6n6ral
de son gouvernement parlementaire; elle est plut6t
dans les traditions du pays et dans ses meurs que sur
le paper.
Le devoir du l6gislateur constituent, sous quelque
latitude qu'il soit, est de donner aux citoyens les liberties
necessaires, suivant le mot si just de M. Thiers, et d'eta-
blir ensuite, sur cette base, un mode de gouvernement
qui r6ponde A l'Ftat de l'esprit public, un gouvernement
praticable. Personne au monde n'est plus fort que la
force des choses, que la nature.
La constitution faite pour Haiti en 1843 contenait ce-
pendant des innovations excellentes, don't plusieurs,
entire autres celles relatives au regime municipal, pou-
vaient produire d'heureux effects et pouvaient 6tre imm&-
diatement pratiqu6es. Mais les declarations de principles
ne suffisent pas : il faut I'application. On s'6tait ing6ni6
A 6tablir le mode le plus liberal possible de diriger la





17 -
fortune publique, et on ne s'occupa point du soin de
mettre habilement ce mode d'administration A execu-
tion. On s'occupa encore moins de faire naltre cette
fortune publique, qui n'existait pas.
C'est comme si une Compagnie industrielle ou de
commerce, apres avoir pass par-devant notaire un
acte d'association r6glant les droits des int6ress6s et 6ta-
blissant le mode de nomination des grants de l'entre-
preprise et des contr6leurs de ces grants, s'en tenait
li et ne mettait pas la main 1l'affaire en question.
L'important, pour cette compagnie, c'est de faire le
commerce ou d'exploiter le genre d'industrie pour lequel
l'acte a Wt6 faith. Son but, c'est de tirer profit de cette
industries ou de ce commerce; et les r6glements ou sta-
tuts qu'elle a signs ont pour objet de faire prosphrer
l'entreprise dans i'inf6rkt de tous, d'assurer A chacun sa
part du b6nefice en r6glant les devoirs et les droits des
grants et des associ6s.
Si cette compagnie, apres avoir, chez le notaire, r6gl6
minutieusement les rapports divers des ayants-droit, se
mettait A dire avec satisfaction, en se-frottant les mains,
sans s'occuper de commencer le travail : (( Nous avons
< pass un acte en due forme; rien n'y manque. Quelle
< bonne affaire nous avons faite! >> chacun rirait de
cette association d'une si plaisante espece.
C'est cette histoire d'une compagnie dressant un acte
excellent et n'entreprenant pas le travail d6fini dans cet
acte, qu'on produisit chez nous en 1843. On s'estima
heureux d'avoir une constitution tres lib6rale, on en 6tait
2





18 -
fier, et 1'on ne fit rien pour fire produire A cette con-
stitution les avantages qu'elle devait donner; tout comme
si une constitution n'6tait qu'un meuble, un objet d'art,
fait pour le plaisir des yeux, pour l'apparat.
On ne s'occupa point d'avoir le moyen de faire pros-
p6rer la RWpublique, ce qui 6tait l'objet positif de la
constitution. On crut avoir assez fait en 6dictant des
lois fort belles; et le manque de resolution dans la
pratique, joint aumanque d'un but pr6cis A atteindre
h l'aide de ces lois, fit crouler tout 1'Ndifice.
La Constitution fut mise de c6t0, et trois ans apres
il en fallut une autre. Celle de 1846, A son tour, se vit
bient6t remplacke par celle.qui, peu apres, institua
une monarchie A la suite des sanglants Wvpnements
de 1848.
Dans l'intervalle, la grande question du pays, la ques-
tion de la production agricole, n'avait occupy la pens6e
de personnel sous les quatre presidents qui succederent
rapidement au president Boyer. On dirait que c'6tait ia,
aux yeux de nos hommes d'Etat, chose secondaire,
chose de peu, indigne d'entrer dans les conceptions poli-
tiques qui s'entre-croisaient et brillaient h' qui mieux
mieux.
Les agitations 6taient revenues l'Ntat normal de la
RWpublique. II n'en pouvait 6tre autrement. L'activit6
publique n'6tant pas port6e par 1'action des gouverne-
ments vers la source naturelle de la prosp6rit6 du pays,
chacun voulut chercher son bien-6tre dans les places
lucratives au moyen des insurrections. Ii y en eut de





t 19- .
toutes les sorts : il y eut des insurrections armies, qui
sont F'espe t la plus connue; des insurrections de palais,
comme la Russie en a donn6 le module; des insurrec-
tions de S6nat, qui sont un genre tout A fait nouveau.
Les questions de politique pure et les questions person-
nelles 1'emportaient sur le reste.
Enfin arri.vrent les malheurs du mois d'ayril 1848,
dans lesquels le pays perdit un si grand nombre
d'hommes distingues, de citoyens don't il avait le plus
grand besoin. La fore r6publicaine, 4 la faveur de ces
Wvenements terrible, disparut; une monarchic fut ele-
v6e A Port-au-Prince, et le president Soulouque, rele-
vant la couronne de Dessalines, devint 1'empereur
Faustirr lr.
Ce gouvernement imperial, don't le caractere 6tait la
violence et qui r6gnait par la terreur, avait toute la
puissance qu'il fallait pour entreprendreeles r6formes, les
innovations administrative qui peuvent, seules, chan-
ger la face du pays, le faire prospbrer. Ce gouverne-
ment 6tait absolu; il Wtait obei au geste; it dura en tout
dix longues ann6es; et il n'entreprit Tien, absolument
rien, pour reliever la production agricole de ce sol si
facile, si liberal.
La population tremblait sous le joug d'airain qui pe-
saijt sur elle. Un silence effar6 r6gnait partout. Un ordre
muet, n6 de la stupeur, avait succd6 aux agitations
politiques. Chacun s'appliquait A se faire petit. Tout le
monde baissait la tote et se taisait, mAme dans l'int&-
rieur de la famille. L'ob.6issance 6tait complete. Tous-





-20- ,
saint-Louverture n'avait pas 0t6 plus respbct6 au plus
haut periode de so puissance. Le khan de Thrtarie n'est
pas plus omnipotent que ne l'etait l'empereur Faustin.
C'6tait lh le moment, si l'on eit'eu de bonnes inten-
tions, de changer la situation du pays et d'ameliorer, par
suite, le sort de ces pauvres populations rurales, qui
vivent dans le d6nument au milieu de toutes les ri-
chesses de la nature. Tout ce qu'on aurait entrepris dans
ce sens aurait reussi. On n'y aurait trouv6 aucun ob-
stacle. Des reformes radicales, des travaux serieux, ex6-
cut6s dans ce. but au moyen de measures 'efficaces,
eussent, non point justifi6, rien ne peut justifier le
crime, mais fait pardonner peut-6tre les violence qui
avaient* servi A fonder ce regime. Mais il fallait pour
cela ktre capable de comprendre ce qu'il y avait A faire
et etre assez bien inspire pour r'entreprendre. On ne
fit -rien. On imagine de pr6lever le cinquimne ou
plut6t le quart de la r6colte du caf6, sans chercher A
augmenter la production de ce caf6. On fit des princes,
des ducs, des comes, des barons, des marquises et des
chambellans. On s'enrichit tout A son aise, contrairement
aux traditions de nos hommes d'AJtat; et l'on se maintint
au pouvoir, grAce A l'epouvante qu'on entretenait, jus-
qu'au jour ouf, les resorts 6tant uses, la machine tomba.
Le gouvernement qui vint apres eut, dans la rare po-
pularit6 qui i'entourait dans le-principe, une force gale
A celle qae la terreur avait donn6e h son predecesseur.
Le pays respirait apres la tongue anxi6t6 dans laquelle
il venait de vivre; et dans 1'enthousiasme-oiu il 6tait, on





21 -
le voyait pret A suivre l'impulsion qu'on prendrait la
decision de lui donner.Le progres, Ace moment-la, 6tait
plus que possible; il 6tait facile. Le$ populations avaient
confiance; elles ne demandaient qu'a suivre la route
qu'on leur voudrait tracer. Une hausse subite des caf6s
sur les marches de I'Europe vint just en ce temps-1h
accrolttre les affaires dans le pays, comme envoy6e par
la Providence pour'faciliter au nouveau gouvernement
les r6formes et les travaux qu'il fallait entreprendre. -
Ceux qui gouvernaient alors parlaient au .nom du
progrbs, de la civilisation; ils n'avaient A la bouche
que ces mots-la. Ils ont vulgaris6 le mot; ils n'ont rien
fait pour pratiquer la chose. .
Or, A cette 6poqud, ce progres don't on parlait taut en
fHaiti se montrait partout, en Europe et en Amerique,
comme-l'obligation des societ6s, comme la condition de
1'existence des peuples libres, comme leur -honneur.
L'Europe contemporaine, recueillant les fruits de la paix
don't elle jouissait depuis 1815, mettait en pratique ces
theories des economistes de la fin du dix-huitieme si cle
qui avaient dktermin6 la Revolution de 1789.Les moyens
de r6aliser ce p'rogres., multiplies et perfecti6nn6s A
Pinfini, 6taient en usage et produisaient leurs effects heu-
reux meme dans les jeunes Etats qui nous avoisinent.
Les Expositions universelles de l'Angleterre et de. la
France passionnaient le monde et r6pandaient partout
une salutaire emulation.
11 s'agissait, pour nous, apr6s une revolution faite au
nom de la civilisation et de r'esprit moderne, d'entrer





22 -
daris ce courant d'id6es et de faits. I1 s'agissait de sup-
prither mesur6ment les barrieres que des d6fiances et
des idWes d'un autre temps avaient 6lev6es dans nos lois
entire nous et les nations civilis6es. II s'agissait d'inviter,
d'attirer chez nous, par qos institutions et par note acti-
vit6,les capitaux, les industries, les lumieres, les arts de
l'Europe. 11 s'agissait, cela est 6vident, d'adopter sans
retard les moyens moraux qui fbnt prosp6rer les autres
nations sans violence, sans contrainte. II s'agissait de
rjscourir en hAte A l'emploi des proc6d6s nouveaux
d'exploitation agricole qui, partout ailleurs, d6veloppent
la production, am6liorent les products, enrichissent les
producteurs et les gouvernements qui les prot6gent.
L'initiative individuelle n'existe lias dans notre pays;
on ne la voit pas d'ordinaire chez les nations qui vien-
nent de nattre. C'est au gouvernement que re'vient la
tAche, enfHaiti comme en beaucoup d'autres pays, de
donner le branle, de diriger le movement, de 1'entre-
tenir, de le conduire pas A pas et sans relAche. Toute la
mission d'un gouvernement dans ce pays se resume enh
ces deux mots : dkvelopper la production.
Les difficulties d'ordre 6conomique qui compliquent
la tAche des gouvernements de l'Europe n'existent pas
chez nous. Le territoire peut suffire, d'apres de serieux
calculs de statistique, A une population vingt fois plus
grande que celle qui l'habite en ce moment. II ne
s'agit done pas, come en Europe, de doinner du travail
'aux bias, mais de donner au sol les bras qui lui man-
quent. Pas de difficulties diplomatiques absorbant





23 -
l'attention du gouvernement comme dans les cabinets
des grandes puissances. Qu'a donc 4 faire le gpu-
vernement de ce payrs? Quelle peut 6tre sa mission, sohi
occupation? Faire prosphrer l'agriculture.
Un gouvernement intelligent, en Haiti, s'il est honnite,
ne saurait avqir un autre r6le que celui-ld. Toutit ce
qu'on fait en dehors de cela est de nulle valeur. C'est,
comme on dit en pareil cas,' jeter de la poudre aux
yeux du public.
Dans les premiers jours, on crut que le gouvernemenit
issu de la revolution du 22 d6cembre 1858, coiiprenant
son' devoir comme il le disait sur tous les tons, allait
rbsoluiment mettre la main A loeuvre. Nous he fiumes
pas longtemps dans cette illusion. -Des qu'on se fut
affermi au pouvoir, on se mit A rigner; on ne s'occupa
point de gouverner, d'administrer. Les bruyantes re-
vues'militaires du dimanche matin, les harangues sur
l'autel de lapatrie, les remaniements des lois de douane,
remplirent toute la carriere de ce gouvernement, qui
dura plus de huit ann6es.
De toutes parts, cependant, des citoyens intelligent
parlaient.de reformes, conseillaient d'adopter des m6-
thodes nouvelles, faisaient sentir la n6cessite urge. te de
prot6ger, d'encourager le travail dans l'interieur du
pays. On ferma l'oreille A ces conseils; on les qualified
de s6ditieux; on s6vit centre ceux qui les donnaient; on
fusilla, chaque ann6e,' pour le moins douze citoyens;
on prononpa la dissolution de la Chambre des rept6sen-
tants, et des qu'on eut cru reconnaltre que certdinies





24 -
communes allaient r661ire leurs deputes, on expbdia des.
agents, voire des ministries, lesquels all6rent ouverte-
ment sur les lieux faiie nommer par toutes sores de
moyens d'intimidation ou de corruption, despersonnes
agreables au sultan; puis on se complut A promulguer
des lois nouvelles sur administration des douanes, ou
a remplacer un papier-monnaie par un papier.monnaie
d'une autre larger, comme si la douane pouvait aug-
menter son rendement sans que l'agriculture augmente
ses products; comme si un papier-monnaie pouvait ac-
qu6rir une valeur fiduciaire plus solide qu un papier-
monnaie plus ancien et d'une autre couleur, sans que
la prosp6ritO de l'.tat lui donne cette valeur, cette so-
lidit6.
Le paysse d6gouta bient6t de cette maniere de gou-
verner pour la montre, 0Q I'ostentation, la jactance, le
trompe-l'eil, la passion, I'esprit de parti, le non-sens,
l'&troitesse 6tonnante de vues et d'id6es, composaient
l'essence du pouvoir. Le pays se vit tromp6 : il jeta has
r'chafaudage.
Alors, me dira-t-on, vous fites, vous, appelk au pou-
voir. Qu'y avez-vous faith? Si l'on m'en euit donned le
temps, r6pondrai-je, j'aurais accompli ,la tAche tell
que je la congois. Je 1'avais commence. Ce que j'ai.fait
dans les quelques jours que je suis rest aux affaires
dit assez ce que j'aurais fait si j'avais .eu le temps de
mettre en oeuvre le plan d'administration que j'avais
en vue.
Mais ici, 1'on me repliquera qu'on a 6th oblige de se





-. 25 -
revolter centree le gouvernement don't je faisais' parties,
pace que ce gouvernement avait-viol6 la constitution.
'C'est le clich6.
II imported doncede dire un inot de ce gouvernement;
et pour cela, on aura la bont6 do me permettre de parler
de moi, puisque j'ai Wt6 a cet' 6gard si cruellement
attaqui.
Je serai bref, autant du moins que le permettra la
n6cessit6 de dire les choses.avec clart6.
SI1 m'en coute d'avoir a m'ecarter de l'idee principal
de cet 6crit; je me haterai d'y revenir.


Lorsqu'au mois de mai 1865, Salnave sortit.brusque-
ment A la tote de quelques hommes des forts des Domi-
nicains, ofu il s'6tait r6fugi6 apres la tentative de soulve-
ment du malheureux g6n6ral Longuefosse, je' vivais au
Cap l'6tat de suspect. Le.gouvernement me pers6cutait
sourdement, parce que je venais de soutenir a la Cham-
bre des reprsentants qu'on n'6tait pas dans le bon che-
min et qu'il'y avait moyen d'am6liorer les affaires de la
R6publique. On cherchait avec'soin l'occasion de pou-
voir m'arr6ter. A chaque prise d'armes, et'il y en avait
* tous les six mois, on faisait faire une enquite, quelque
part qu'eAt lieu le movement, pour voir s'il ni'y auirait
pas moyen de m'y impliquer.
De moan c6t, je d6testais ce gouvernement. II 6tait
inutile au pays et il'tuait sans discontinuer. Je d6sirais
vivement sa chute; mais je refusais de m'associer aux





26 .
conjurations qui se formaient centre lui presque tous
les mois. Je craignais. les suites des agitations. Je crai-
gnais, comme consequence de ces agitations, la prepon-
d6rance des incapables et des malintentionn6s. Je crai-
gnais aussi, il faut Pavouer, 1'adresse qu'avait ce gou-'
vernement'de faire entrer ses ennemis dans des complots
officials pour avoir Poccasion de les fusilier.
Je n'avais point, comme on l'a dit, prepare la prise
d'armes de 1865; jusqu'aux derniers moments j'igno-
rais qu'elle dfut avoir lieu. J'ai souvent declar6 cela A
Port-au-Prince, en 1867, quand j'ftais au ministare,
alors qu'il eOut 6t6 avantageux pour moi de laisser croire
que j'en 6tais l'auteur ou le promoter. Je n'avais en
rien concouru h organiser ce movement, et je n'ai'con-
senti A-y entrer, chacun s'en souvient au Cap, que lors-
qu'il 6tait accept par toute la population comme chose
n6cessaire.
Salnave prit possession de la ville du Cap sur les cinq
heures du matin; les autorit6s militaires et civiles se
joignirent A lui entire huit et neuf heures; la plupart des
habitants de la ville donnbrent de suite apres leur adh6-
sion, et firent de cette*teqtative une revolution; un
conseil de gouvernemenf fut compose; un president
mime fut nomm6; tout fut fait, en un mot, sans que
personnel m'euit vu ni au bureau'de l'arrondissement ni
au palais de la pr6sidence.'On m'envoya chercher A plus
de trois fois par un nomm6 Muller; et ce ne fut que vers
midi que, ayant consult l'opinion publique, je me d&-
cidai a me rendre au palais, dans 'id6e d'etre utile a la





27--
cause de l'ordre et du hien public. II y ades personnel,
aujourd'hui ennemies.de cette revolution, qui se rap-
pelleront sans peine qu'en me voyant ainsi arrived
alors que tout 6tait accompli et installM, elles m'ont
reproch6 d'etre en retard. Elles avaient raison : j'6tais
en retard; j'avais longtemps h6sit6 avant de m'engager
dans.cette affaire; mais du moment que j'eus consent
&y prendre part, je m'y suis crii.li, par le devoir, par
l'honneur; j'en ai fait pour ainsi dire ma cause person-
nelle, et je me suis appliqu6 "h la bien diriger. J'ai
fait pour cela tous les efforts que je pouvais. J'ai
d4but6 par faire entendre qu'il n'appartenait qu'au pays
de se donner un chef; et chaque fois que, plus tard,
durant le si6ge, j'ai vu se reproduire cette idWe de nom-
mer par acclamation un president de la R6publique, je
l'ai combattue et repouss6e, ce qui n'a pas Wt6 sans dan-
ger pour moi.
La revolution 6choua sur la route d'Ennery, par suite
de la lenteur des operations militaires dans les premiers
jours. Les troupes du gouvernement marcherent sur le
Cap et I'assi6gerent. L'approche des dangers ne me fit
point quitter la cause que j'avais adopt6e. Quoique je
n'euisse pas 6t6 des premiers raccepter la revolution, je
ne voulus pas Otre des premiers A lui turner le dos. Je
ne voul-us pas.du tout h deserter. Je crus que O'ktait un
devoir de ne pas abandonner la ville aux malheurs qui
la menapaient, et je voulus rester A mon poste dans le
moment difficile, dans le moment des perils, pour con-
jurer, autant qu'il pourrait etre en moi, les violence





28 -
ins6parables de ces situations exceptionnelles. Je jouai
ce r6le, durant le si6ge, autant qu'il fut en mon pouvoir.
li se trouvera, je l'espere, des personnel sans passion
pour me rendre t6moignage des efforts qu'on m'a vu
faire nuit et jour pour. pr6venir les malheurs et les
d6sordres au milieu d'une population irritee par les
souffrances de la famine. Je courus plus d'une fois des
dangers durant ce si6ge, ati su detous, par suite de Pop-
position quo je faisais aux hommes violent qui avaient
pris, comme ii arrive toujours en pareil cas, la direction
des 6v6nemen Is..1 e.ne n6gligeai'pourtant jamais de prO-
cher de toutes maiiieres I'ordre et la raison dans la fe'r-
met6.
Des-malheurs de toute sorte arriverent; j'avais fait
mon possible pour les pirvenir; mais j'6tais presque
seul A letter dans ce sens. Ou' 6taient ceux qui avaient
organism la revolution le matin de l'arriv6e de Salnave
au Cap? Leur concours, A tous, euit pu empAcher les
choses de turner A mnal. J'6tais trop faible, mdi seul,
pour resister avec advantage A la tempete. On siit ce que
c'est que 1'excitatiofi des passions -populaires dans
une revolution compliqu6e-d'un si6ge. Les hommes
d'ordre qu'il y avait a Paris durant les Wv6nements de la
Commune en 171 n'ont pas pu, malgre leurs efforts,
empicher les executions d'otages et les incendies qui
ont marqu6 la fin de ces Wv6nemefits. Ils 6taient en mi-
norit6.
Enfin, aprbs cinq mois d'un si6ge courageusement
soutenu par la population, le Cap tomba au pouivdir





29-
du gouvernement, grAce au secours d'auxiliaires- 6tran-
gers. J'allai dans 1'exil. Dix-huit mois apres, ce gouver-
nement tomba A son tour. J'Ftais en Belgique. Nomm6
membi'e d'un gouvernement provisoire et d'une Assem-
blee constituante, je revins dans le pays, appel6 A
grands cris par les populations. Je revins, mais long-
temps apres la chute du gouvernement, sans me hAter,
sans ambition,, heuireux de pouvoir rentrer dans mon
pays, et roulant dans mon esprit mon rave ch6ri d'une
existence paisible, -au milieu de mes livres, A Ila cam-
pagne..
II n'est pas inutile de dire ici que7, contrairement a
mon attente, je ne regus de Salnave aucune communica-
tion depuis qu'il 6tait rentr6 dans le pays. 11 n'avait
pourtant jamais manque de m'ecrire tout le temps que
durait l'exil. On ne semblait pas bien press danrs son
entourage de me voir revenir.
Je ne dis pas cela pour Paccuser, mais pour faire
ressortir certaines influences qu'il subissait. II' m'a
fait du mal, je te lui ai reproch6 alors qu'il 6tait
puissant. Aujourd'hui, il est mort; je n'ai point A recri-
miner contre sa memoire, et je ne veux chercher la
cause de ce que j'ai souffert en ce temps-IA que dans
les intrigues don't on le circonvenait.
Arriv6 Saint-Thomas; j'entendis parler, A mon
grand 6tonnement, de la prise d'armes des cultivateurs
de l'arrondissement de. Valliere et des environs contre
le niouvel ordre de choses qui allait se cr6er. Les r6vol-
l6s, qu'on designait sous le nom de Cacos, 6taient des





30 -
paywans qui, ayant servi A maintenir le si6ge du Cap en
1865, avaient 6t6 facilement tromp6s par deux ou trois
partisans du gouvernement qui- venait de tomber, les-
quels avaient faith croite A ces hommes que Salnave
allait exercer sur eux des venigeances terrible. Un mal-
heureux conflict survenu dans le bourg du Trou, dans
lequel conflict trois personnel, je crois, furent tu6es,
avait accredit6 cette insinuation. Je fus mal impressionn6
par .la nouvelle de cet incident, don't je pr6vis sur-le-
champ les suites fAcheuses.
J'arrivai au Cap sous cette impression, bien d6cid6 &
employer tout le credit que je pourrais avoir auprbsdu
nouveau gouvernement pour faire sans retard pacifier
ces populations.
- Je restai au Cap plus de vingtjours sans pouvoir trou-
ver un navire pour me rendre A Port-au-Prince, ofi de
toutes parts on m'6crivait d'arriver en hAte, et oft
j'avais A remplirmon mandate de d6put6 Ala Constituante.
Il y avait pourtant A Fort-Libert6 un vapeur de l'Etat,
qui n'y faisait rien. Je fis en vain des d6marches pour
que ce navire vint me prendre au Cap. J'aiappris depuis
que ,ce steamer avait ordre de ne se mettre A ma dispo-
sition qu'apres un certain d61lai, c'est-A-dire le temps
n6cesscire pour que la Constitution fftt achev6e et le
president nomme. 11 y avait done des gens qui ne d6si-
raient pas que je prisse part A ces deliberations. Je
raconte des faits.
Enin je pus partir du Cap, et le jour meme de mon
depart, j'appris en mer, d'un vapeur venant de la capi-





31 -
tale, que le g6n6ral Salnave 6tait depuis.plusieurs jours
Qlu pr6sideilt de la R6publique par l'Assembl6e natio-
nale.
Tout 6tait done faith quand je suis arriAv A Port-au-
Prince.
Un peu plus d'un mois apres, je fus appel6 au
ministere. Je consentis A faire parties de cA gouverne-
ment, et je me d6cidai A donner au president le concours
le plus loyal, le plus d6vou6, le plus actif. En acceptant
le portefeuille qui m'6tait offert, je pris A coeur de con-
tribuer autant qu'il pourrait Wtre en moi A rendre le gou-"
vernement de Salnave utile au pays. Je me mis des lors
A l'aider avec tout le zele d'un bon citoyen et d'un ami.
J'entrepris de lui faire un nom honorable dans le pays
par les travaux s6rieux que j'avais en vue. J'etais aussi
sincere qu'il est possible de l'Otre, et je lui suis rest
fiddle jusqu'au dernier moment. Je m'en honore.
Peu apres mon,.entr6e au pouvoir, il parvint A ma
connaissance qu'on disait que le g6n6ral Salnave n'6tait
ni capable d'etre chef de l'Etat ni digne de ce r6le.
Mon devoir 6tait de combattre ces propos par la persua-
sion en rassurant tout le monde sur-les intentions du
president, en donnant de lui une bonne opinion: c'est
ce que je fis. 11 n'avait d'ailleurs en lui-meme aucune
mauvaise intention, et il suffisait de pouvoir l'Ncarter de
l'influence de deux ou. trois hommes de mauvais aloi
qui le suivaient, pour qu'on lui fit adopter des idWes
justes. Je l'avais trouv6 president de la R6publique; it
ne m'appartenait pas de contester la decision de l'Assem-





32 -
bl6e national. J'avais mon devoir A remplir envers le
chef qui m'avait appel6 a faire parties de son conseil, je
l'ai remplijusqu'au bout. .
La r6volte de Vallibre gagnail du terrain. J'usai aupres
du president de tous les moyens en mon pouvoir pour
r'amener A mettre fin en hate A cette sedition. Je ne man-
quai jamais un jour de lui en parler. 11 ne s'en inqui6-,
tait pas. De cela, pourtant, d6pendait son sort.
Si, quand il 6tait au Cap, il se fuit occupy de pacifier
ces paysans; s'il se fit applique A leur faire savoir la
vYrit6 sur son compete; ou si, ne pouvant leur faire en-
tendre raison, il se fHit .dAcid6 A mdrcher coQntre eux,
alors qu'ils n'avaient encore aucune consistance, cette
rivolte e t'dtd6facilement comprimbe et n'eut pas donn6
lieu aux 6venements qui, un peu plus tard, amen6rent
sa mort. -
C'est, en effet, cette guerre dite des Cicos, qui a cause
tout ce qui est survenu. ArrivH A Port-au-Prince, il oublia
cette insurrection dirigee contre sa personnel. Malgr6 les
avis incessants queilui donnaient tous ceux de ses amis
qui voyaient clair dans cette affaire, il persista A croire
et A dire qu'il lui suffirait d'un faible effort pour en
avoir raison quand il le voudrait.
II perdit ainsi le bon moment, et' quand, plus tard, il
partit pour le Nord dans ce but, les insurg6s 6taient
devenus puissants, soutenus'qu'ils etaient par.les enne-
mis du nouveau gouvernement, qui leur faisaient passer
les resources qu'il leur fal'lait par la voice du pays domi-
nicain, malgr6 les n6gociations qui se poursuivaient





.- 33 -
d'un trait de commerce.et d'alliance entire le goutvr-
nemenit de Port-au-Prince et celui de Santo-Domingo.
Ma premiere pens6e, comme secr6taire d'Etat des
affaires-6trangeres,. avait et6, en execution d'une d6ci-
sion que j'avais fait prendre au conseil des ministres,
d'erivoyer, par une d6putation de citoyens honorables,
.des propositions de paix et d'amiti6 A la R6publique
dominicaine, afin'de pr6venir, par une clause sp.ciale,
toute occupation d'un point quelconque de 1'ile par
1'6tranger, et de mettre un terme aux luttes d6sastreuses
qui, depuis 1843, d6solaient p6riodiquement les fron-
tieres des deux pays. Le project de trait, discut6 et
accept A Santo-Domingo., n'attendait plus que le vote
des Chambres des deux Republiques quand les hosti-
lites des Cacos, favoris6es par le president dominicain,
devinrent de plus en plus vives sur toute la ligne des
frontlires et contraignirent le president Salnave de se
mettre en champagne.
II 6tait trop tard. L'insurrecti'on avait 6tendu ses
ramifications dans tout le pays. La' capital en 6tait le
foyer. "On montrait centre le gouvernement un mauvais
vouloir a peine dissimul6.
Ce gouvernement de Salnave, qui venait d'etre insti-
tuW par le vote de I'Ass6mbl6e national, n'avait commis
aucune espkce de violence, aucune ill6galit6. II n'est pas
possible de dire le contraire. Et cependant, depuis
longtemps d6jA, ses ennemis, qui 6taient en grande par-
tie des partisans passionn6s du,pr6cedent gouverne-
ment, s'6taient mis activement a souvenir de leur bourse





34 -
ces r6volt6s des frontieres, qui ravageaient les arron-
dissements, voisins des Dominicains vfrs le Nord. -.
Cette complicity avec les insurg6s n-'tait pas seule-
ment dans la capital ;. elle 6tait.dans la Chambre des
repr6sentants; et cette ,Chambre ne tarda pas h ouvrir
elle-mnme les hostilities contre le gouvernement.
Je regrette d'etre oblig6 de m'arreter ici 4uelqu.es in-
stants sur un incident qui a Wt6 si heureusement exploit
contre ce gouvernement' qu'il n'est pas possible 4e le
passer sous silence. Cela va m'6loigner en quelque
sorte du sujet g6n6ral que je veux traiter; je prie mes
lecteurs de m'en excuser: je ne puis me dispenser d'ex-
pliquer des faits que mes ennemis seuls. ont racont6s
jusqu'A ce jour, car c'est au moyen des r6cits qu'ils en
ont r6pandus qu'ils ont fait croire qu'ils avaient raison
de mettrele pays en armes pour renverser le gouverne-
ment dont je faisais parties.
Agissant sous inspiration de quelques d6putAs, Ia
Chambre des repr6sentants, peu apres 1'ouverture de la
session, appela brusquement un four les ministres dan-s
son sein pour une interpellation, qu'on ne designa pas.
L'invitation avait 6t6 faite vers le milieu de la journ6e
pour une stance sp6ciale qui devait 6trq tenue dans
1'apres-midi. Quelques heures apres, le ministere se
rendit h 1'Assembl6e, oA il fut interpell sur la deten-
tion du general Montas, don't les interpellateurs deman-
daient la mise en liberty immediate.
Le secr6taire d'Etat de la justice r6pondit, au nom
du gouvernement, que le detenu 6tait d6nonc6 comme






35 -
le chef occulte des insurg6s, qui l'attendaient; que des
papers trouv6s sur des prisonniers ktablissaient forte-
ment la vraisemblance de l'accusation; que son proc6s
s'instruisait, et enfin qu'il allait Wtre jug6 d'apres les
formes 6tablies par la loi.
Cette declaration ne fut pas agree par.ceux qui inter-
pellaient. Mes collogues me donanrent la parole, et je
fis de mon mieux pour assurer la Chambre des repr6-
sentants que jamais rien ne se ferait dans le gouverne-
ment en dehors de la 16galitk.
Les interpellateurs demand6rent toujours la mise: en
liberty du pr6venui. Le secretaire d'Etat de la guerre
parla A son tour et eut pour r6plique la meme insis-
tance.
Je pris la parole une second fois, et j'eus beau rep6-
ter que le gouvernement mettait son honneur A respec-
ter la loi et ne ferait jamais rien centre elle, on persista
A demander la mise en liberty sans jugement du detenu.
On passionna la stance, on l'agita, on en fit une scene
de confusion, malgr6 le soin que je prenais de declare
a l'Assembl6e que le gouvernement avait le plus grand
respect pour le droit de contr61le des deputes. Je dis et
redis, jusqu'A en perdre la voix, que moi-meme, qui
avals alors l'honneur de parler au nom d'un gouverne-
ment devant les repr6sentants du people, j'appartenais
et appartiendrais toute ma vie, par mes sentiments les
plus intimes, A ce qu'on appelle en politique le parti
liberal; que, par consequent, je me sentirais amoindri
dans ma propre estime si je contribuais jamais, en quoi





36 -
que ce fit, A porter atteinte aux droits de la representa-
tion national. Je priai Ia Chambre de remarquer que,
dans la situation exceptionnellement'grave que faisaient
au pays les violence des r6voltes sur la frontiere, il
n'6tait pas possible de mettre en liberty avant jugement
un home que la voix publique d6signait comme le
chef de 1'insurrection, ce qu'appuyaient les papers
trouv6s chaque jour sur les prisonniers qu'on leur
faisait.
Mes colleagues se joignirent de nouveau A moi pour
renouveler l'assurance que le proces du pr6venu s'in-
struisait et qu'il allait etre livr6 aux juges que lui donnait
la loi. Rien n'y fit. On persista h r6criminer centre le
gouvernement, lequel venait a peine d'etre install, et
qui n'aurait pas meme eu le temps de fire du mal si le
mal euit 4t6 dans sa pensee.
Enfin, on demand un vote. II s'agissait de savoir si,
oui ou non, la Chambre exigeait que le chef du pouvoir
ex6cutif mit en liberty, sans le faire juger, un dMtenu
accuse par la clameur publique, par des depositions de
tYmoins, par des papers saisis sur des prisonniers de
guerre, comme le chef, le fauteur et l'Ame d'une r6volte
terrible qui, -dans ce moment-la mAme, desolait une
parties de la R6publiqu6 et. menagait .de s'6tendre sur
tout le pays.
On n'eiut pas eu 1'audace de poser pareille question
dans une Assembl6e, dans de pareilles circonstances,
sous un autre gouvernement. On s'en serait bien gard6.
Dans n'importe quel pays, une semblable motion, dans





37 -
une telle situation, eAt Wte considerde comme un aveu
official de complicity des interpellateurs dans l'insurrec-
tion. Les Chambres ont le droit de demander qu'un
d6tenu soit jug6; mais elles n'ont pas le pouvoir d'exi-
ger qu'il soit 61argi sans jugement. Elles seraient alors
au-dessus de la loi.
On vota done. Ce fut par assis et lev6. Le gouverne-
ment part avoir la maj6rit6; mais avant qu'on put avec
ordre constater. cette majority, les interpellateurs quit-
terent leurs si6ges et remplirent tumultueusenent la
salle en s'6criant de tous c6t4s :-. Nous avons la ma-
lementaire, n'avait aucun motif. Les representants du
gouvernement n'y purent rien comprendre. Us ne sa-
vaient pas encore que c'6tait le mot d'ordre, le prc-
gramme, que l'on suivait.
Nous avohs appris depuis que ce qu'on voulait, c'6tait,
ou que'le d6tenu fit mis en liberty, et alors on donnait
A l'insurrection un chef qu'on jugeait capable de la bien
diriger;'ou que le gouvernement, refusant de le reTaxer
sans le faire juger, le tapage combine de la s6ance per-
mit de faire dire dans le. pays que le pouvoir ex6cutif
avait commis une violence et que, pour ce motif, la
Chambre s'6tait d6claree centre lui. Depuis plusieurs
jours, le plan de cette affaire s'ourdissait dans l'ombre.
A ce moment-l4 et au milieu du tumulte, je montai
sur une table pour reclamer au.nom du gouvernement
que les votes fussent rdgulibrement recueillis; mais le
tumulte du dehors, repondant au tumulte de la salle,





38 -
mit fin A la stance de la manitre la plus deplorable. Le
public qui assistant au debat dans les deux galleries ext6-
rieures fit irruption dans la salle, pouss6 par des senti-
ments divers, qui pour les interpellateurs, qui pour le
gouvernement. J'entendis tout pros de moi deux coups
depistolet. Je n'ai jamais pu savoir-quiles a tires. Alors
des parents et des amis qui se trouvaient 14 vinrent A
moi, m'enlev6reit de la table sur laquelle J'6tais mont6
et me porterent hors de la salle.
Je retrouvai dans la rue mes collogues et nous al-
lAmes ensemble A la pr6sidence. II etait alors sept heures,
il faisait nuit. Pendant que' nous rendions compete au
president de cette seance inexplicable, on vint annoncer
que le people, pregnant parti pour le gouvernement, ve-
nait d'envahir la salle, dejh vide,. des s6ances de la
Chambre, en prof6rant des cris contre les repr6sentants
hostiles au pouvoir. Profond6ment afflig6s de cette nou-
velle, nous priAmes le president de courir. en personnel
r6primer ce d6sordre.'Le president monta h cheval et
nous le suivimes.
Arrives sur les lieux, nous adressAmes A la foule les
plus severes remontrances sur cette conduite anarchique
et lui ordonnAmes de se retire. Nous nous 6puisions en
efforts pour lui faire entendre qu'il fallait respecter les
pouvoirs publics et que la Chambre des repr6sentants
6tait l'un des premiers de ces pouvoirs. Nous attendions
l'arriv6e de la force armbe pour faire op6rer des arres-
tations. Nous nous d6menions pour ainsi dire dans
l'obscurit6 au milieu des cris et de-l'agitation. Enfin,





39 -
cette foule surexcitbe 6vacua la salle, et le gouvernement
prit des measures pour assurer l'ordre dans le reste de
la nuit.
C'est cette manifestation populaire, ce biusque enva-
hissement du local de la Chambre par le people, que
les ennemis du gouvernement ont appel6 des ce moment-
lA violation de la Constitution, imputant ainsi au gou-
vernement l'initiative de ce d6sordre.
II suffit d'un peu de r6flexion pour reconnaitre que
le gouvernement n'avait aucun nat6rht A rompre la
bonne entente qu'il croyait existtr entire la Chambre et
lui; et c'est ici le cas d'invoquer la maxime de droit
criminal I: s fecit cui prodest, en* vertu de laquelle,
quand un crime est commis et qu'on n'en a pas encore
d6couvert l'auteur, on commence par chercher A qui il
profit.
Or, le gouvernement, jusque a1, n'avait eu'aucune
dissidence d'opinion avec la~ Chambre sur aucune
matiere. Bien que plusieurs 'repr6sentants eussent
annonc6, d6s leur election, qu'Is allaient susciter des
embarras A ce gouyernement, qu'ils haissaient par .es-
prit de parti, le gouvernement, depuis l'ouverture de la
session, s'6tait appliqu6 A entretenir de bons rapports
avec l'Assembl6e, et croyait 6tre parvenu, par ses pro-
c6d6s, ses declarations, sa cilit6, A calmer les pas-
sions qui fermentaient coritreii. II laissait voir deto tes
manieres qu'il tPeait A se maintenir dans une sincere
entpiete avec Ie pou'oir 16giskatif. 11 avait besoin de cette
entente pour r6tablir woins difficilement l'ordre public,





40 -
si gravement atteint a ce moment-TI. Son int6ret 6tait
done 6videmment de vivre enft bonne intelligence avec
les Chambres.
Le martin du jour de cette brusque interpellation, le
president recevait en audience sp6ciale M. le. charge
d'affaires de France, qui avait a Iui remettre un pli de
son souverain en reponse aux felicitations que le pr6si-
dent venait'd'adresser A 1'empereur a l'occasion de la
tentative du bois de Boulogne, A laquelle il avait 6chap-
p6, ainsi que son h6Te,j'empereur de Russie. On fetait
en quelque sorte au falais de la pr6sidence 1'heureiux
6tat de relations amicales entire le pays et le gouverne-
ment francais. Les ministres 6taient tous A la pr6sidence
A cette occasion, et c'est la qu'ils re9urent, un pen apris
midi, 1'invitation de se rendre A la Chambre vers trois
ou quatre heures.
Cette stance de l'aprks- idi devait 6tre sp6cialement
tenue pour I'interpellation en question, don't on eut
soin de ne pas designer l'objet aux Secr6taires d'Etat.
Ce n'6tait pas l'heurA ordinaire des reunions de la
Chambre; ses s6ances n'Atvaient lieu que les matins.
Le ministare, appel6 entire midi et-une heure, s'est rendu
A la Chambre deux A trois heures apres, sans savoir de
quoi on allait lui parler., Donc, le gouvernement,' qui
ignorait jusqu'au mome jdet)a discussion, c'est-A-dire
jusqu'A cinq heures du 4oir pros, l1 question, sur la-
quelle on voulait l'interpeller, ne po6uyit pas avoir pr6-
pare, comme on l'en accuse, la mafffstation populaire
qui eut lieu peu apres A la suite du d6sordre de la





41 -
seance. Toute personnel sense et sans part pris recon-
naitra la justesse de cet expose.
Quant A ce qui est de moi en particulier, je dfie mdn
ennemi le plus acharne d'avancer un fait, de-produire
une preuve, de citer un t6moin, de rappeler une parole,
qui soit de nature A 6tablir que j'aie pris. part en quoi
que ce soit, directement-ou indirectement, i cette inva-
sion du lieu des seances de la Chambre par la foule. Je
me serais cru d6shonor6 si j'avais contribu6, meme par
.mon silence, A-un d6sordre de ce.genre. J'atteste A cet
6gard la m6moire de mon pere, 1'homme qui m'a le plus
aim6 en ce monde. J'en prends &' temoin Dieu lui-m6me.
Etje ne suis pas de ceux qui-prononcent A la la6gre ce
grand et saint nom de Dieu : j'ai pass mori enfance A
le respecter; et plus j'avance dans la vie, plus je sens sa
presence et sa main sur le monde.
Mais il ne me suffit pas de me d6fendre de cette im-
putation, j'en justifie tout le gouvernement. 11 r6sulte
d'une maniere assez claire de tout ce que je viens d'ex-
poser que le gouvernement ne pouvait pas avoir pr6-
par6 ce movement "populaire, puisqu'ii ignorait, quel-
ques heures auparavant, qu'il allait Atre interpell pour
quoi que ce fAt.
II important de s'arreter un peu sur cette circonstance,
car c'est A elle qu'on fait allusion quand on accdse le
gouvernement de Salnave d'avoir des les premiers jours
viol6 la constitution.
Ce point initial expliqu6, tout le rest s'explique.
Cette base d'accusatiori supprimbe, tout rt'chafaudage





42 -
s'6croule. La v6rit6, c'est que, des la semaine qui suivit
l'Mlection de Salnave h la pr6sidence, un parti nombreux
s'organisa contre lui. II avait, aux yeux de ses enne-
mis, une sorte de p6ch. original. II n'avait pas encore
fait un geste, dit un mot, que la coalition travaillait
A le ienverser. II avait pourtant W6t6 lu par l'Assembl6e
national constituante. L'insurrection dite des Cacos 6tait
l'esp6rance de ses. ennemis, et ils s'appliquerent A la
propager en la soutenant autant qu'il 6tait en eux et par
tous les moyens. /
Quand I'Assembl6e constituante se fut s6parbe et qu'on
proc6da A l'6lection de la nouvelle Chambre des repr6-
sentants, ces ennemis se firent nommer deputes en aussi
grand nombre que possible. Le gouvernement ne s'6tait
point m16 de ces elections; personnel ne peut contester
ce fait, et ce fait-est d'une* grande port6e. II euit pu ce-.
pendant y intervenir en faisant presenter aux popula-
tions des candidatess de son choix et en les faisant ap-
puyer par les autorit s. II n'en fit rien.
C'est en cela surtout que consiste le liberalisme dans
un gouvernement; c'est l la Aiarque la plus irr6cu-
sable de sa loyaut6, de son intention de gouverner sous
le.contr6le et avec le concours de la representation du
pays.
Si ce gouvernement efit eu l'intention de .gou-
verner en dehors des lois, c'0tait 1] pour lui eI moment
d'agir, en faisant composer A son gr6 la Chambre des
repr~sentants. Chacun sait qu'il eit rispsi sans difficult
dans tous les, arrondi4sements sups excepton. Mais il





43 -
n'a pas voulu suivre en cela la praique constant de
ses devanciers, et il ne s'est pas le moins du monde oc-
cup6 du mouvement'electoral.
Que les hommes impartiaux fassent attention A cette
maniere d'agir de ce gouvernement si incrimin6. C'est
lh un faith de la plus haute importance dans la question.
Ce gouvernement 6tait done liberal, dix fois plus
liberal que ses ennemis, qui ne l'imitent pas en pa-
reille matiere. On entend parler aujourd'hui d'6lec-
tionsinterrompues par la.force armbe, de cornices dis-
pers6s ah coups, de fusil, .d'lecteurs obliges de chercher
un refuge dans les consulats, d'op6rations 6lectorales
annules par Faiutorit6 et places sous le regime de
l'Ftat de si6ge. Voili de quelle maniere on procede quand
on veut gouverner'sans contrl61e, A son gr6; et c'est lh,
dans la plus grande 6nergie du mot, ce qui s'appelle
violer la constitution, la fouler aux pieds.
On n'est pas liberal dans les paroles, mais dans les
faith; et le fait qui vient de s'accomplir met vivement
en relief par le contrast des deux manieres d'agir sur
'ce point fundamental de la liberty des elections parle-
mentaires, les intentions constitutionnelles et honn6tes
'du gouvernement de 1867 qui, au su detous, etpersonne
ne peut contredire cela, a tenu h cet_ gard la conduite
la plus loyale.
Je dis que ce pint de la liberty des elections est
fundamental, etj'ai raison. En effet, si un gouvernement
empeche les 6lecteurs d'61lire pour reprbsentants les
citoyens qui ont leur confiance, et qu'il emploie des





44 -
moyens de violence ou d'intimidation pour faire nom-
mer ses amis, le pays n'est pas repr6sent6. Et alors, ce
contr6le de administration pair les Mlus du people, qui
est le principal objet de toute constitution representative
n'existant pas, la constitution n'existe plus. Elle est d6-
truite par la plus odieuse des violence, celle qui pretend
n'Atre pas violent, et qui revet les dehors de l'honnktetL.
En consequence de cela, le pouvoir march d'accord
avec les pr6tendus 0dput6s, ses amis, nomm6s par lui-
meme, comme on vit en bonne harmonic avec ses 'com-
peres, et il fait sans obstacle sa volont6 Al 'egal.des
gouvernements les plus absolus.
Mais ce gouvernement de 1867, centre lequel on a
soulev6 les populations au nom des principles, tenait A
honneur de pratiquer sans arriere-penshe le vrai r6-
gime repr6sentatif, et il 1'a suffisamment prouv6, je le
r6pete, dans cette question capital de la formation de
la Chambre des repr6sentants, accomplie contre lui sous
son autor.it6, et don't il ne s'est occupy en aucune facon.
Aussi la nouvelle Chambre fut-elle en tres grande
parties compose de ses ennemis. I1 ne s'en inqui6ta
point.. II 6tait bien intentionn&e't n'avait point A redou-
ter la discussion.
La discussion parlementaire eut profitO aux intarcts
du pays et A l'honneur meme de l'administration; mais
il n'y'eut pas de discussion. II y eut, des les premiers
jours, d6clarationr ouverte d'hostilit6s sans motif de la
part de la Chambre. Et ces bostilit6s injustifiables contre
un gouvernement Age de trois ou quatre mois, passion-





45 -
nprent les esprits et amenerent la triste confusion que
je viens de raconter. .
Cette confusion avait e6t pr6paree par ceux qui de-
vaient en profiter. Peu apres oette stance, le gouverne-
ment fut iristruit de tout ce qui avait Wte combine
l'avance A cet 6gard. Des conciliabules avaient Wt6 tenus
chez maintes personnel', qui depuis s'en sont vantees;
une propaganda active avait 6t6faite dans les campagnes
comme dans les villes; des imprim6s m6me avaient Wte
clandestinement distributes dans les populations, surtout
a la capital, pour exciter l'esprit public contre le gou-
vernement. J'ai eu en-main plusieurs de ces imprimins.
Le president, se voyant ainsi attaqu6 sans qu'il eut
rien faith de mal, en congut une profonde irritation.
Jusque-lA il n'avait commis aucun acte de violence; au
contraire, on lui reprochait d'etre mou, sans 6nergie.
On le raillait A Port-au-Prince A cet egard. On disait
qu'il passait le temps au bain, dans la nonchalance.
Mais, de ce moment, il change d'allure, etdevint moins
accessible aux id6es d'administration strictement parle-
mentaire don't son conseil des ministres nourrissait son
esprit, plus accoutum6 aux 6volutionis d'un escadron
qu'A la tac~tique d'un gvernement repr6sentatif.
Apres cette sance d'interpellatibn, le gouvernement
donna des explications au S6nat sur toute cette affaire;
ia Chambre reprit ses travaux, et bient6t la session
prit fin.





46 -
J'avais 1'esphrance de voir s'ouvrir la session suivante
sous de meilleurs auspices. Je fondais cette esp&rance
sur les travaux pratiques qu'allait entreprendre le gou-
vernement pour -amliorer en hAte l'Ptat materiel du
pays.
Une question suirtout' me preoccupait, m'obs6dait,
pour ainsi dire : celle de pouvoir arriver A reliever la
production agricole. Je bruilais de pouvoir faire mettre
A execution les vdeux ou trois idWes sur lesquelles je
comptais pour faire sous peu de l'agriculture la princi-
pale affaire dans le pays. Je voulais que, sans perdre de
temps, le gouvernement entreprit ce qu'il y avait A faire
A.cet 6gard. Je pensais que de telles entreprises inspire-
raient aux ennemis de ce gouvernement' l'id6e de sus-
pendre qtelque temps leur haine, ne fit-ce que pour
.voir quel effet allaient produire ces essais de r6forme.
II me semblait que tous les gens de bien, tous les bons
citoyens, voyant manifester des idees oubliees dans le
pays depuis vingt-cinq ans, allaient se grouper autour
du gouvernement pour lui donner la faculty d'executer
ce qu'il combinait.
J'entrepris d'abord d'expliq ui moi-mnme, de vive
voix ou par correspondence, laIpenshe de l'administra-
tion t la plupart des d6put6s, A ceux qui n'avaient pas
pris part A l'agression dirig-e dans la premiere session
centre le pouvoir. On peut retrouver mes lettres A cet
'6gard. Je comptais done sur ]a persuasion, sur la force
morale, et non point sur l'illegalit6.
IL'insurrection s'aggravant de plus en plus et s'6ten-





47 -
dant dans I'Artibonite et dans POuest, le president par tit
enfin de la capital pout- aller la combattre. II avait
laiss6 passer Pheure propice pour cette pacification. II
n'emmenait avec lui que .fort peu de troupes. 11 ne s'6-
tait pas donn6 la peine, A son avenement au pouvoir,
d'organiser une force arm6e propre a faire face aux
circonstances. Mes avis ne lui avaient jamais manqu6 A
cet 6gard. I1 6tait soldat; il avait pass sa jeunesse dans
l'arm6e; il devrait done, ne fcit-ce que par gouat, s'occu-
per, lui, de remonter la force publique, toute disloqu6e
depuis les dernieres guerres civiles. Dans son indiffe-
rence, il ne fit rien de cela ; et il partit centre les insur-
g6s avec quelques centaines d'hommes mal arms, mal
6quipes, au lieu d'entrer en champagne A la tote de re-
giments r6guliers.
II obtint d'abord quelques succes, grAce au prestige
qu'avait son nom et A la bravoure qu'il d6ployait;
mais, A la longue, insurrection, au lieu de d&croitre,
s'etendit, se renforga. Elle recevait r6gulibrement, par
l'interm6diaire du gouvernement dominicain, des mu-
nitions et des secours en argent efivoyds de Saint-Marc
et de Port-au-Prince. Quand le president enlevait aux
insurges un poste important et les dispersait, des 6mis-
saires, parties de. Saint-Marc ou d'ailleurs, allaient en
hAte reoyganiser la resistance sur un autre point, et
amenaient ainsi peu A peu la guierre autx environs des
principles villes, ouf en 6tait la direction. Le president
esp6rait pourtant toujours venir bient6t A bout de la
rebellion.





'48 -
Moi, dans ce moment-li, plad6 par les circonstances A
la tWte de administration, je m'occupais des projects qui
me travaillaient la t6te; je mettais la main A l'oeuvre.
Je vais rappeler A cet 6gard des choses qui se sont pas-
s6es aux yeux de tout le monde, et je demand qu'il me
soit permis de r6p6ter ici ce que j'ai d6jA dit dans un
6crit qu'on a lu en hAte au milieu des 6v6nements de la
guerre et dans la surexcitation des passions politiques,
Sais' perdre une heure, je commengai l'ex6cution
du plan que j'avais form pour reliever la production
du pays. Ce plan c6nsistait a interesser fortement les
cultivateurs a produire plus et A produire mieux qu'ils
ne faisaient, A donner s6curitO au travail des campa-
gnes, A d6cider par lh A se porter vers l'agriculture le
capital et I'intelligence, qui s'6puisent dans nos villes
en efforts st6riles dans un commerce sans base, sans
aliment; A propager dans les campagnes les ustensiles
aratoires et les instruments d'industrie agricole propres
A am6liorer les products, c'est-A-dire A en augmenter la
valeur; A amener 1'introduction dans le pays de cer-
taines cultures tropicales d'une grande facility, incon-
nues A nos cultivateurs, et don't le profit est consid6-
rable; A faciliter les communications par la reparation
et P'entretien des routes publiques d'apres les m6thodes
employees de nos jours dans tous les pays qui pros-
perent par le travail.
Ce n'6taient pas la des propos en 1'air, des program-
mes sur le paper. Personne ne peut avoir d6jA oubli6
ce que je faisais A ce moment-IA pour donner, pour





49 -
ainsi dire, l'enthousiasme du travail aux cultivateurs,
au moyen d'encouragements puissants, ce qui devait,
dans ma pensee, remplacer avec advantage la contiainte
d'autrefois.
On doit, j'espere, se souvenir que j'avais d6jh institu6
des concours d'agriculture devant avoir lieu le premier
mai de chaque ann6e dans les chefs-lieux d'arrondisse-
ments, et que j'avais substitu6 aux couronnes rurales
inutilement d6cernees ce jour-li des prix en arg&nt
d',un chiffre assez serieux pour interesser les travail-
leurs et les porter A coup sur h augmenter chaque an-
n6e laurs products et A les- soigner. Ces concours ont
Wte, cette ann6e-la meme, inaugur6s en plusieurs en-
droits. Je pr6parais line grande exposition d'agricul-
ture et d'industrie agricole, qui devait avoir lieu A Port-
au-Prince, et que les 6vWnements'sont venus empicher.
Les cultivateurs des communes environnantes, auxquels
j'avais. fait expliquer la chose, m'apportaient en foule
des 6chantillons de leurs products; j'en avais deja em-
magasin6 une.grande-quantit6, en attendant que fit pret
l'Ndifice oa cette exposition devait avoir lieu.
On ne peut avoir oubli6 que je faisaisfaire, dans la
cour du ministere des relations exterieures, des exp6-
riences de certaines rhachines en usage au Br6sil pour
d6cortiquer le cafe; et qu'une premiere quantity de ces
machines, dbjA demand6e en France, allait Atre bient6t
distribute dans les habitations.
On pourra, je pense, se ressouvenir que j'avais dejh
rbuni plusieurs fois des propri6taires de la plaine de





50 -
Port-au Prince, pour 6tudier avec eux les moyens les
meilleurs d'6tablir une gendarmerie rurale destinee A
protger ceux qui travaillent, A maintenir 1'ordre dan's
l'interieur, A donner security aux interets engages dans
Agriculture et A faire en meme temps le service de la
poste pour administration. Ces, messieurs so rappelle-
ronu sans doute que je pr6parais avec eux les principa-
les dispositions d'un project de loi, simple, clair et court,
A soumettre aux Chambres A la prochaine session sur
ces matieres.
Les d6bours qu'allaient n6cessiter ces encourage-
ments s6rieux donnes aux agriculteurs produisant le
plus et produisant le mieux, cette acquisition d'instru-
ments et*de machines, cet ktablissement de gendarmerie
A cheval, devaient certainement, des la deuxieme ann6e,
produire des r6sultats considerables. Ces d6bours de-
vaient non-seulement reritrer de'suite au tresor par 'ac-
croissement des r.evenus resultant de Paccroissement des
products, mais encore donner A bref delai A Padminis-
tration le moyen de r6tablir les voies de communication.
Maintes personnel saverit que je faisais djhA dresser
un devis d'un- pont A construire sur la-rivibre de Mo-
mance. Les points indispensables qu'il faut aux'princi-
paux course d'eau du d6partemeht duSud, A J'Aitibo-
nite, A 'lEstere; la rivibre, de Limb6, devaient venir
de suite apres. Une fois le premier pas fait, le reste de-
viendrait facile.
Commencer, a dit un ancien, c'est avoIr ddjd fait la
moitiM. J'avais commence; et j'6tais plein de courage,





5.1 -
plein de cette foi, don't parole l'Ecriture, qui souleve les
montagnes. J'avais l'ambition, l'orgueil, ia passion
d'accomplir des choses qui remissent Ie pays dans
les traditions d'activit6 qui lui avaient fait, jusqu'aux
premieres annues de ce sibcle, l'etonnante prosp6rit6
qu'on admirait dans le mode.
Je demandais au ciel la b'nediction d'arriver A faire
ce bien h i on pays. Je comptais sur le concours de mes
concitoyens. J'Atais persuade que les homes 6clair6s
allaient m'aider, que le pays tout ;entier, voyant une
bonne intention, la faciliterait.
On m'a vu, A Port-au-Prince, travaillant jour et nuit,
sans relAche, usant ma sant6 au travail, d6p4rissant'A
vue d'(eil, poss6d4, c'est le mot, de l'esp6rance enivrante
de reussir. Et sixnes concitoyens eussent voulu m'aider,
tous ensemble, nous aurions rbussi.
Pour carter les obstacles qui pourriaient me barrer
la voie, je m'appliquais en. mdme temps a calmer les
passions politiques, h r6concilier les parties, A rallier au
nouveau gouvernement et A l'id6e du bien public tous
les honn6tes gens, tous les hommes 6clair6s, tous ceux
qui avaient des attaches avec le precedent gouverne-
ment, ceux m6mes qui m'avaient pers6cut6 et qui crai-
gnaient des represailles, suivant les habitudes politi-
ques de notre pays. J'entrepris,'dans ce but, de r6unir
chez moi de temps A autre les honnetes gens de fous les
parties dans des so-irees of je faisais faire, par la jeunesse
intelligence de Port-au-Prince, des lectures litt6raires
sur des sujets que je proposals.





52 -
Aucune morgue, aucune hauteur dans le pouvoir
comme cela se voit le plus souvent chez nous. Je
m'6tais fait accessible A tous, bienveillant, pret a
aider tous ceux qui s'adressaient A moi. Je suis rest au
pouvoir simple et ouvert, comme dans la vie privee.
J'aurais eu honte de paraitre infatu6 de la position que
j'occupais. Je craignais de passer pour un de ces hom-
mes auxquels une' charge publique donne une valeur
que ne comporte pas leur propre personnel. Je tenais A
valoir par moi-meme et ne voulais rien devoir A cet
6gard a une situation accidentelle.
Ceux qui font m6tier d'exploiter les gens en place
venaient matin et soir me dire que j'avais des ennemis,
qu'on m'accusait de desseins 6goistes, qu'on format
contre moi- de mauvais projects, qu'on machinait ,des
complots contre le gouvernement; ils me designaient
ces ennemis caches; ils me donnaient name des preu-
ves. de ce qu'ils disaientt et me conseillaient de s6vir
rudement. J'ai pris.des dispositions pour pr6venir les
troubles qu'on me signalait ainsi, mais je n'ai pas pris
contre les personnel les measures qu'on me conseillait.
Je ne voulais pas recourir aux moyens violent. La plu-
part, cependant, de ceux qui m'6taient d6sign6s comme
agitateurs, faisaient parties ou de l'armie ou de la garde
national, alors mobiisee; et j'avais ordre du president
de lui envoyer en hAte dans le Nord tous ceux qui appar-
tenaient A ces categories. Ils redoutaient cette measure
de ma part A 1'6gal d'un arrit de mort: la guerre dite
des Cacos 6tait terrible. Je ne les ai pas fait partir.





53 -
J'ai. pris sur moi de les laisser tranquilles dans leurs
families, dans leurs affaires, et malheureusement pour
.moi, dans leurs intrigues. Ils me remerciaient le jour de
la protection que je leur donnais, et ils allaient le soir
A ces conciliabules o0 1'on combinait les moyens de
renverser le gouvernement et de me faire mourir, le cas
ech6ant.
"Quelquefois, pourtant, j'ai Wt6 sensible A ces atta-
ques s6urdes, a ces malveillances sans cause, qui m'at-
teignaient au moment oui je faisais des efforts conscicn-
cieux pour -la chose publique et o&f je prenais tous les
moyens en mbn pouvoir pour rallier les' citoyens aulour
de ce gouvernement, qui venait A peine d.'tre cr66.
Cette sensibility s'est parfois manifestee en vifs repro-
ches centre ceux qui se liguaient ainsi contre moi si
injustement. Je les trouvais, dans mon for interieur, de
mauvais. citoyens, et je le disais. J'aurais dui plutot
m6priser ces intrigues et me rappeler que ce sont sur-
tout les bonnes intentions qui sont malvoulu'es et pers6-
cuties.
Cependant, cette sensibilitW meme don't je me fais une
faute et qde j'avais le tort de laisser paraitre, 6tait la
meilleure .preuve qu'on puit avoir de ma sinceritO dans
les efforts que je faisais. L'homme faux et dissimul6,
qui-po'ursuit froidement, sous un beau masque, un plan
d'6goisme, ne s'indigne ni ne s'Otonne de la malveil-
lance qu'il peut rencontrer sur son chemin: il sent en
lui-meme qn'il la m6rite. La nature ne lui permet pas
de bien jouer le r61e de l'indignation ; il se rejette sur





54 -
celui d'un stoicisme indifferent qui meprise opinion
publiquie. 11 continue tranquillement son oeuvre d'int6r6t
et de passion; it accumule mal sur mal en souriant; ii
sourit en sevissant; et il passe dans 1'esprit du vulgaire
pour un homme d'Etat de la bonne cole.
L'honnete hommee, surprise de recolter l'inimiti6
quand'il seme le bien, s'arrete un instant, attrist6, et se
plaint. Cependant, r6flchissant sur la nature humairie,
il hausse bient6t les 6paules et reprend sa route. Ainsi
j'ai fait, sans avoir'jamais vou.lu qu'on pfit dire un jour:
o 11 a fait du mal A telle personnel. (1)
La tAche que je -remplissais A moi seul 6tait acca-
blante.J'a-vais legouvernement presque toutentier sur les
epaules. J'6tais secrktaire d'Etat des relations exterieures,

(1) Au moment oA j'ecris ces choses, on me communique un pa-
pier imprim6 a Port-au-Priace, dans lequel un de ceux4-laqui de-
puis une douzaine d'annees se sont d6clarns mes envieux, me
reproche de 1'av.oir fait arreter quand j'6tais au pouvoir. Le si-
gnataire de.ce factum n'a pas jug6 A propos d'ajouter qu'il venait
d'etre accuse d'un acte de perturbation que les lois punissent avec
s6vdrite, et que son accusateur avait, en sa presence, soutenu
l'accusation, contre laquelle il n'a pu se d6fendre, ce qui a
motive son arrestation par le ministive public. 'S'il efit eu la
bonne foi de dire tout cela dans son paper, il eft Wt6 naturel-
lement amexn A reconnattre qu'au lieu d'avoir le droit de
m'accuser, il a, au contraire, le devoir de me savoir gr6
d'avoir eu la faiblesse de ceder aux intercessions qu'il a fait
agir aupres de moi;, en le'faisant mettre en liberty sans le fire
juger et lui fair appliquer le chAtiment qu'il avait encouru.
Celui don't il e st question a tenu contre moi ce propos dans
une composition off, rappelant ses menses dans divers temps,
il essaie dese donner V'air d'un martyr de la bonne cause; mais
moi, je ties en ce moment une lettre de lui, 6crite de sa





55 -
de 'instruction publique et des cultes; et j'-tais charge
de 1'int6rim du portefeuille de l'intrieur et de l'agricul-
tiire, ainsi. que de celui de la guerre et de la marine.
J'esp6rais que le president allait pouvoir bient6t r6ta-
blir l'ordre sur les frontieres et me donner, par son
retour, une situation moins- agithe pour que je pusse
m'occuper plus A 1'aise 'des travaux qui me pr6occu-
paient.
Je le tennis jour par jour au courant de ce que je fai-
sais A la capital pour faire estimer son gouvernement.
Je luir envoyais en mAme temps les resources de toutes
sortes dontil avait besoin pour. continue la guerre. II
me r6pondait fr6quemment lui-meme pourm'approuver,
pour m'encourager, pour m'assurer que sous peu il allait

main et adress6e A M. Fourreau, qui me l'a apportee A Port-
au-Prince le jour meme qu'il l'a recue; et cette lettre, que je
mets A la disposition de tous ceux qui voudront la lire et qui
pourront reconnaitre l'6criture et la signature de l'homme po-
litique don't il s'agit, cette lettre, dis-je, prouve d'une nianire
p6remptoi're que ce n'est point pour lacause du people, comme
iL le dit, mais dans un tout autre but que cet homme-lh a pass
son temps dans le poys A fire du bruit et de l'intrigue.
. Je sais qu'il se trouvera probablement une autre personnel
qui croira r6pliquer en disant qu'el.le aussi, par mon ordre, a
6t0 arretee. Avant qu'elle le dise, je me donne la peine de lui
rappeler qu'elle avait faith de sa maison le rendez-vous ordi-
naire de ceux qui tramaient le renversement du gouvernemnent
que je repr6sentais et qui comptaient ma mort au nombre de
leurs moyens de succes. Si celui-lA a la bont6 de so souvenir
qu'il tenait chez lui les assises don't je parole, et que les d6libe-
rations qui y ont 6t0 prises ont eu pour resultat 1'6meute
armee qui a dur6 deux semaines dans les rues de" Port-au-
Prince, il comprendra sans peine que, d-s le retour du presi-






56 -
6teindre d6finitivement l'insurrection.; Je travaillais
avec courage dans 1'espoir de cette paix prochaine et
du succbs de mes id6es.
Mais on 6tait alors A la veille des gros-6v6nements.
Le president n'ayant pas pu r6duire les insurg6s en six
ou sept semaines, comme il l'avait pense, ses ennemis
avaient redouble d'activit6 et.avaient organism une prise
d'armes g6nrirale. -
Les deput6s interpellateurs 6taient partout dans le
d6partement du Sud, A la tate de la propaganda, pous-
sant le people A la r6volte. On 6tait) .h ce moment-lA,
pret h se lever simultan6ment dans I'Artibonite, dans
le Sud, dans l'Ouest et A la capital mgme. Djha les
ordres du gouvernement ne s'ex6cutaient plus dans

dent, j'aie song6 A le faire arreter pour le faire juger en temps
utile. Et, comme le premier, il reconnaitra qu'il doit me-savoir
gr6 d'avoir eu la faiblesse de le faire relaxer sur les prieres de
sa femme, au lieu de lui faire subir le jugement et la peine
qu'il m6ritait.
Ces- sortes d'attaques n'ont plus rien qui m'6tonne. J'ai
assist en France dans ces derniers temps A des choses qui ont
achev6 de m'6clairer sur la tactique des parts. J'ai vu accuser
de t6utes les illgalit6s, de tous les exces de pouvoir, de toutes
les violence, les chefs du parti republicain qui ont eu le pou-
voir en main par suite de la revolution du 4 Septembre.
M. Castelar, le chef des liberaux republicains en Espagne,
naguere l'idole de la d6mocratie dansce pays, y est aujourd'hui
trait de re'actionnaire, parce qu'il veut defendre centre l'as-
saut des factions le gouvernement don't il fait parties.
C'est ainsi qu'en usent partout les ennemis politiques, sur-
tout ceux qui sont plut6t des ennemis personnel et qui out
besoin de monter sur lacalomnie comme sur des chasses, pour
se faire voir.





57 -
cer.tains arrondissements. C'Mtait une anarchie sanglante
qui allait s'6tehdre sur tout le pays. -
C'est alors que le president, inform de ce qui se
passait et d6jA gravement engage .au milieu de la
lutte toujours renaissante des insurg6s soutenus par
ceux qui allaient prendre les armes dans les autres
departements, adopta 1'idee, qu'on lui donna -dans son
arm6e, de suspendre l'action.des Chambres, dont la ses-
sion 6tait prochaine, pour dem'ander au pays le moyen
de retablir T'ordre, et qu'il exp6dia une d6putation
charge d'obtenir A cet egard l'adh6si6n des arrondisse-
ments qui n'6taient pas encore en ktat de guerre. II
craignait, dans cette situation exceptionnellement criti-
que, P'ardente hostility de la Chambre-des representants,
oiu il avait rencontre en grand nombre, comme on l'a
vu, des ennemis (iclaris, les plincipaux et les plus
acharn6s de ses ennemis, agissant de concert avec les
insurg6s des l'6poque de la session.
,Si, alleguant cet acte, on a droit de dire qu'il a porter
atteinte A la constitution, on a en meme temps le devoir
de faire avec impartiality l'analyse des faits et de recon-
naltre que ses ennemis P'y avaient pouss6. Tout 6tait
boulevers6. On avait mis le feu aux quatre coins du
pays. Les ennemis du president avaient, eux les pre-
mieis, viol cette constitution en organisant dans la R6-
publique une vaste insurrection contre un gouvernement
qui n'avait commis aucun abus de pouvoir. Lors meme
qu'il en aurait commis, cette meme constitution, tracait
aux Chambres la rofite A suivre pour le mettre en accu-





58 -
sation. La constitution n'avait pas un article portant
que si le ,personnel du government n'6tait pas au
gout des repr6sentants, ceux-ci auraient le droit de met-
trd le pays en armes contre le pouvoir ex6cutif. On
comprend l'insurrection comme derniere ressoirce
contre un gouvernement quand on a 6puis6 les moyens
d'opposition 16gale et quand ce gouvernement a lass6
le pays par ses ill6galit6s, par ses exactions, p.ar ses
crimes.
Mais le gouvernement de alInave venait d'etre 6tabli;
il n'avait que quelques mois d'existence; et lors mnme
qu'il aurait en le dessein cach6 d'outre-passer son pou-
voir, il n'avait encore eu le temps, je le r6pkte, de coin-
mettre aucune violence, aucune infid61it6. Je dffie ses
ennemis de prouver le contraire. II n'avait pas encore,
@omme son pr6d6cesseur, fait fusiller des groups de dix,
douze, quatorze, dix-sept personnel A la fois, ranges de
front, par des tribunaux militaires d6liberant sous la
consigne du chef. II n'avait d6po uill6 personnel de ses
droits, ni port atteinte A aucune loi.
Ce, gouvernement avait jusque-lh fait de son mieux
pour inspire confiance. II declarait A chaque occasion
qu'il mettait son honneur A 6tre liberal. Je .venais de
publier au Moniteur, sous forme de programme, un ar-
ticle dans lequel je disais qu'il est peu difficile et partant
sans m6rite de gouverner au moyen du pouvoir absolu,
sans contr6le; tandis..que le m6rite, l'honneur, a gloire
d'un homme d'Etat, consiste A .conduire parlemen-
tairement les affaires publiques, c'est-h-dire au moyen





59 -
des proc6des pour ainsi dire. scientifiques, du regime
representatif.
On n'avait done pas de motif, tout homme impartial
le reconnattra, pour mettre ainsi tout ce pays en armes.
La pr6sidence temporaire a'6t6inventee dans les repu-
bliques pour 6viter les guerres civiles. Elle est fondue sur
cette raison que : lorsqu'un gouvernement n'est pas ce
qu'ildoit 6tre, on le support en protestant pendant le
peu de temps qu'il a A vivre, afin que, son terme arrive,
on s'en d6barrasse et lui fasse rendre compete de son ad-
ministration sans passer par les malheurs et les ruines
qu'accumulent naturellement les revolutions.
Si,quelques jours apres avoir Mlu le g6nral Salnave
president de la R4publique, on avait reconnu subitement
qu'il 6tait indigne de cette function, on aurait -dd atten-
dre que les actes de sa politiqua et de son administra-
tion vinssent prouver son' indignity. Et quand la r6sis-
tance 16gale aurait 6t6 reconnue inefficace, quand on
I'aurait vu, en plaine paix publique, d6ployer les hor-
reurs d'un Caracalla, dilapidant et massacrant, alors
on euit eu raison de prendre les armes pour sauver la
chose publique.
t Mais avant que cet homme euit commis les forfaitures
et- les forfaits que ses ennemis le disaient apte h com-
mettre et qu'ils desiraient qu'il commit, quelques mois
seulement apres son election, on 1'enveloppa, par esprit
de parti, dans le reseau de fer d'une conspiration ourdie
dans toutes les parties du pays. Et quand, exasp6r6,
ahuri, mis hors de lui-meme par cette attaque inattendue





-- 60 -
et perilleuse, cet homme recourt h un moyen supreme et
d6sesper6 de se d6fendre, on 1'accuse d'avoir ,viol& la
loi de l'I tat. En conscience, cette fagon de proc6der :est-
elle loyale? ,
Ce n'est pas moi qui peux Wtre partisan des coups
d'Etat. Cen'est pas pour moi que Ie passage du Rubicon
et le dix-huit brumaire sorit des dogmes. Parmi ceux qui
dirigeaient cette insurrection faite au nom des libert6s
publiques, se trouvaient des gens qui avaient 6t6 les
amis, les approbateurs et les serviteurs zelis des deux
pr6c6dents gouvernements, lesquels, comme chacun
sait, ne professaient pas an respect bien religieux pour
les principles lib6raux. On a conserve un mot caract6ris-
tique de l'un des principaux d'entre eux qui, h propos
de dput6s opposants sous un autre gouvernement, sorte
de gens qu'il considerait come d'indiscrets ideologues,
a dit: W Qu'on m'en done l'ordre, j'aurai bient6t, avec
deux pelotons, balay6 tous ces discoureurs. Je nom-
merai, si le -cas y 6chet, cet homme 4 poigne devenu
tout A coup an Brutus, un chef du parti soi-disant libe-
ral. D'autres, qui 6taient come ce dernier a la tote
de l'insurrection, sont encore plus tristement connus
sous ce rapport. Ce n'est done pas moi, parmi ce monde-
1l, qui suis un supp6t de pouvoir absolu. Ce n'6tait
done pas pour les libert6s publiques que ces messieurs-
lh avaient soulev61e pays." Les liberties publiques, je le
repkte encore, n'avaient regu aucune atteinte.
Mes ennemis ont cru triompher en disant qu'apres
avoir 6crit avec v6h6mence contre les dictatures, je me





61 -
suis montrA favorable a une dictature. Ils. savaient bien
qu'ils calomniaient en disant cela, et que je n'ai jamais
eu que les sentiments les plus avouables; mais que
voulez-vous? C'est la tlactique. Ils esp6raient pouvoir se
servir centre moi de la vieille manceuvre au moyen de
laquelle certain cabale a toujours pui jusqu'ici, A force
d'intrigue et d'audace, et abusant de la credulit6 publi-
que, distribuer les r6putations dans le pays, d6naturer
les faits, changer le sens des choses, fausser les inten-
tions, mentir effront6ment, controuver. et inventer,
arranger 1'histoire a sa fantaisie, faire passer ses enne-
mis dans l'esprit des masses pour ce qu'elle appelle des
mauvais sujets. Cela est connu.
On se r6unit, on d6libere, et l'on s'arrete A peu pr.s
A ceci : Nous dirons et ferons dire de tel ou de tel qu'il
, avaittelle: intention en disant telle chose, qu'il est de
telle fapon, qu'il a m6me commit tel crime. Cela sera
r6pet6, cela sera. cru, grAce A nos efforts, A notre per-
severance; et avec cela, notre homnne est perdu. ,
Ce proc6de de Basile a toujours r6ussi jusqu'a ce jour
Le pauvre people, qui ne se doute de rien, croit b6ni6-
volement ce qu'on lui dit, se met lui-meme de la parties,
et.laisse ainsi calomnier et pers6cuter l'innocent, l'hon-
nete homme, et souvent ses meilleurs amis.
Mais les mauvaises actions trouvent enfin leur terme.
Aujourd'hui l'on peut lire, et 'chacun peut arriver A se
rendre compete par soi-meme de ce qui s'est pass
comme de ce qui se passe pour en bienjuger sans tru-
cheman, sans la" version des calomniateurs, des faus-





62 -
saires. Ces gens-lA perdraient le pays si on les laissait
ainsi exploiter l'intrigue. lls n'ont d6ej fait que trop de
mal dans cette triste industries. :
Je n'ai rien A r6tracter de ce que j'ai dit dans d'autres
temps. Tel j'6tais il y a quatorze ans quand je suis en-
tr6 dans la vie publique, tel j'ai W6t plus tard quand je-
me suis trouv6 au pouioir,, c'est-A-dire ayant pour
maxime en fait de politique ces.otots que j'avais donn6s
pour 6pigraphe au journal l'Avenir et qui ne cesseront
pas d'etre la formule complete de ma- conviction Le
progras par l'ordre et par la libete.
Dans des temps d'ordre et de paix publique, la dic-
tfature, c'est-A-dire le pouvoir d'un seul, sans contr6le
et sans limited, est un non-sens, un danger, un outrage,
une abomination, qu'une nation ne doit jamais souffrir.
Je n'ai jamais cess6 d'6tre de cet avis. ,
Quand on a allum6 dans un pays les torches de l'a-
narchie, quand on a tout mis sens dessus dessous,
quand toutes les existences sont menacees, quand on a
pouss6 la gociet6 au bor.d de l'abime, quand le raison-
nement. est jet6 A la porte et que la parole est aux coups
de fusil, le pouvoir confi& A un chef pour rktablir 1'ordre
est I'unique resource .qu'on connaisse jusqu'ici pour
sauver la chose publique.
En juin 1848, on jugea en France qu'il n'y- avait
d'autre moyen de preserver la soci6t6 des d6sastres don't
elle 6tait menac'e.que de remettre les pouvoirs au gene-
ral Cavaignac, ce qu'il eit 6te absurde et criminal de
proposer si le.sang ne coulait dans les rues;.si les factions,





63 -
en armes, n'avaient mis le pays en pleine guerre civil.
On ne saurait Wtre plus r6publicain que ces anciens
Remains, qui ont cr66 la chose et le mot. Dans les gra-
ves dangers de la patrie, mais seulement dans ces graves
dangers, ils suspendaient le regime consulaire et s'en
.remettaient A un citoyen-du soin de les tirer'du p6ril. II
,leur semblait dans ces cas-la que 1'existence d'une nation
valait un pen plus qukn article de loi. Mais des que la
s6curit6 6tait revenue, cet article Ide loi redevenait pour
eux un sacrement, ine religion. Ils ~levaient dessus la
grandeur de l'Etat.
Chez les Anglais, la terre classique.de la liberty poli-
tique et du gouvernement parlementaire, r'habeas cor-
pus,. 1'une des plus pr6cieuses libert&s de la'nation, est
suspend quand la soci6t6 est en danger. Et jamais un
pays ne s'est trouv6 dans une situation aussi p6rilleuse
que celle atu milieu de laquelle le, president Salnave- re-
courut A la resolution d6sesp6r6e de demander la sus-
pension du jeu des institutions pour pouvoir lutter contre
l'anarchie:.
A ce moment-lA, en effet, la conjuration arrivee- A
son point de maturitO, on prit les armes dans la meme
semaine A Saint-Marc et dans tout le Sud, h la faveur des
difficulties qu'6prouvait le president dans sa lutte im-
puissante contre les insurg6s du Nord.
Ces prises d'armes simultan6es s'annoncerent par des
proclamations oa l'on d6clarait en terms formels qu'on
se joignait aux Cacos contre le gouvernement de Salnave.
J'ai en, main plusieurs de ces papers. II n'est besoin de





64 -
rien de plus pour prouver que, des l'origine, ces r6vol-
t6s d6sign6s sous le nom de Cacos agissaient de concert
avec les ennemis cach6s du gouvernement, lesquels se
montrerent A l'heure propice. II suffil de cela pour
convaincre tout homme de sens et d6 conscience que
cette insurrection dite des Cacos 6tait, dbs -l61ection
mime du president, soutenue et eritretenue par les amis
du pr6c6dent.gouvernement :et par d'autres.personnes
voulant arriver au pouvoir,: lesquels, des qu'ils eurent
appris le vote de l'Assembl-e constituante en faveur de
Salnave, avaient jur6 de *lui "cr6er des: embarras pour
arriver a le.renverser. Et le.r61e de chefs militaires que
prirent, a la tWte de 'insurrection du Sud, la plupart
des repayse'ntants qui avaient ,ouvert la lutte par 1'inter-
pellation mentionn6e plus haut, dispense de rien ajou-
ter A cet 6gard.
On se hata de m'ecrire de Sairt-Marc des lettres, que
j'ai conservees, pour essayer de me gagner h l'insurrec-
tion; je r6pondis, cela en donnant 'ordie au dd16gu6
du president dans P'Artibonite de: faire imm6diatement
arr6ter ceux qui m'avaientV;6rit, ainsi que leurs adh6-
rents. Ils sont aujourd'hui au pouvoir' ils ne diront
pas que je cherche leurs bonnes grAces.
La r6volte 6clata en meme temps A la capitale. La
maison que j'habitais fut assaillie A coups de. fusil. Je
luttai de mon mieux avec le peu de soldats que le pr6si-
dent avait laiss6s A Port-au-Prince. Je r6sistai a l'insur-
rection, qui 6treignait la capital de plus en plus chaque
jour, merchant contre elle par le nord et par le sud.





65 -
Les tWtes de colonnes 6taient, d'un c6t0, A la Croix-des-
Bouqueti; de l'autre, A L6ogane. Elles marchaient.
Je refusal de me retire du gouvernement, malgr6 les
avis pressants et les conseils- que ie recevais A chaque
instant; malgr6 les offres de salut que me faisaient cha-
que jour les repr6sentants des. puissances 6trangeres,
Je restai A mon poste au peril de ma vie,'au milieu de
l'6meute grandissanfd'heure en here dans les rues de
Port-au-Prince, et 6clatant chaque apres-midi et toutes
les nuits ef vives fusillades. Je restai, fiddle au devoir
et au chef que je repr6sentais, jusqu'au jour op il put,
contre l'attente de ses ennemis, venir d6barquer A Port-
au-Prince avec les debris de ses troupes, apres avoir Wte
oblige6 de combattre sur toute la route dans sa retraite.
Si jravais desertI mon poste, comme on m'avait -si
instamment consei1l6 de le faire,' et comme, beaucoup
edautres Feussent.fait 4 ma place, ou pour 6chapper a
de si graves dangers,. ou pour se.preparer un lendemain,
la capital aurait ete, deux heures apres, occupee par
les troupes de 'insurrection, et c'en 6tait fait du presi-
dent Salnave qui, ne pouvant revenir A Port-au-Prince,
edt Wt. oblige d'aller je nesais oi-guerroyer sans res-
sources et sans troupes contre ses ennemis, maitres du
pays.
Son arrive A Port-au-Prince y comprima la revolte
et remplit de terreur les ennemis declar6s ou cach6s qui
travaillaient contre lui dans cette ville. On crut que,
poss6dant la capital, avec sa reputation de courage et
d'intr6piditW, il allait pouvoir vaincre les rebelles. Alors,





66 -
on se mit A le flatter, A le caresser,. et, en Ittendant
qu'on put A coup sur le perdre, on monta un second
complot, un complot subsidiaire, un complot avant
faire droit, comme on dirait au palais; ce dernier,
centre moi. '
Quelques-uns, par envie; d'autres, par calcul et dans
1'idee qu'on parviendrait plus facilement A renverser
Salnave en lui 6tant le concours sincere que je lui don-
nais, s'appliqubrent A me perdre dans son esprit. On
s'entendit A cet effet avec un homme qui disposait du
president come d'un enfant, un homme capable de
toutes les mauvaises actions, et qui a Wt6, depuis 1865,
le mauvais g6nie de Salnave. Cet homme-1a, le nomm6
Saint-Lucien Emmanuel, me d6testait profond6ment
sans que je le susse, parce que je parvenais souvent,
moi present, A 6carterl'esprit de Salnave de son influence
dangereuse. La haine de ces sortes de malfaiteurs est
faite pour honorer les honnetes gens. II accept avec
bonheur le r61le qu'on. lui prokosa. GrAce A l'interm6-
diaire de cet homme:lh, on fit croire au president
que j'avais us6 du pouvoir A mon profit en son ab-
sence. On le persuade mgme que, sous cette activity que je
mettais au service de administration, je cachais un but
personnel: celui de le montrer comme incapable, de le
discr6diter, d'arriver enfin A le supplanter. II'prkta
l'oreille A ces calomnies; mais il n'eut pas le courage de
suivre en ma presence les conseils. qu'on lui donnait
contre moi. Mes services 6taient lh trop visible, trop
palpables, trop re'cents, trop actuels; mon d6vouement





67 -
0tait trop incontestable, trop patent, trop sincere, trop
indiscutable; mon zele, trop evident.
Il m'appel. A part, me dit que des ennemis nombreux
tramaient ma pert ;. me repr'senta que le moment 6tait
critique, qu'il lui etait difficile de me defendre, et me
pria d'accepter une mission diplomatique en Angleterre,
en attendant que, le came revenue, il me rappeldt A mon
poste. Je refl6chis, je compris ce que ga voulait dire, je
donnai ma mission, de ministry,, et je parties.
Je n'6tais pas encore arrive en Europe que le pr6si-
dent se declare lui-meme ouvertement contre moi,
c6dant A la cabale devenue plus violent encore de mes
ennemis, qui craignaient que je ne fusse rappel6.
11 ne suffisait pas A ces gens-lA que je fusse absent, il,
fallait que je fusse persecute. 11 ne suffisait pas au sort
que je fusse persecut6 par les ennemis de Salnave,
ce qui 6tait dans l'ordre des choses; il fallait qfie je le
fusse de plus par Salnave lui-meme. II me r6voqua bru-
talement de la charge qu'il m'avait fait accepter, sans
m'en envoyer un mot d'avis.-'I se livra contre moi en
public et chaque jour aux propose les plus outrageants.
11 fit traduire de 1'anglais et reproduire au Moniteur
des injures lanc-es contre moi par nos ennemis com-
muns de la' Jamaique. II fit enfin tout ce qu'il put pour
me faire passer pour un mauvais citoyen, pour essayer
de m'avilir.
Place dans cette situation strange et cruelle: pour-
suivi, d'un c6t6 parlesadversaires du president Salnave,
qui ne me pardonnaient pas- de lui avoir conserve le





-68 -
pouvoir A la capital, et. de l'autre par l'homme.lui,
mime pour lequel je venais de me faire ces ennemis et
envers qui je venais de montrer tant de fidlit6,. de
loyaut6, de d6vouement, une douleur sans nom s'em-
para de mnoi. Je sentis la fievre de l'indignation, d'une
,indignation qui me fit souhaiter de mourir A ce moment-
la pour fuir le spectacle que m'offraient 'les hommes, et
j'6crivis une brochure pour d6fendre mon honneur
brutalement attaqu6: Dans cette brochure, que je main-
tiens aujourd'hui dans son entier, je rappelai A mes con-
citoyens les travaux que jevenais d'entreprendre pour le
bien de notre pays, je repoussai les imputations gros.
si6res don't j'6tais l'objet, et je reprochai au president
Salnave l'ingratitude don't il r6compensait ma sinc6rit6.
Gette brochure elle-mgme, faite non pour attaquer, mais
pour ma defense, chose si naturelle, on me l'areprbch6e.
Ici encore je suis obli'g6, malgr6 que j'en aie, de mh'61oi-
gner quelque peu de l'objet principal qui me fait 6crire.
Les accusations qu'on a 61lev6es de toutes parts contre moi
A cet 6gard me mettent dans la n6cessit6 p6nible de par-
ler de ce qui me concern plus longtemps que je tie le
voudrais. Les faits don't il est question seront un jour
de l'histoire dans mon pays; il imported qu'ils soient
expliqu6s de mon vivant. La vie est fragile, je peux
cesser d'6tre d'un moment A l'autre. J'6cris aussi, d'ail-
leurs, pour d6fendre le devoir et la justice attaqu6s dans
ma personnel. Qu'on ait donc la bont6 de m'6couter un
instant sur ce sujet de peu d'int6rkt, je le comprends,
pour mes lecteurs.





-69 -
J'eus la stupefaction d'entendre dire que je n'aurais
pas du me d6feridre contre un homme qui faisait de son
mieux pour me d6shonorer, parce que j'avais Wt6 le
miniistre de cet home et son ami; ce qui revient A dire
que 'si l'on a te li6 d'amiti6 avec quelqu'un, ce quel-
qu'un peut accumuler sur vous toutes les sortes d'ou-
trages sans que vous ayez le droit de dire un mot pour
votre defense. On n'avait pas un3 parole de blAme pour
le chef d'Etat qui traitait comme un malfaiteur un hon-
hete homme qui venait de lui t6moigner unhefid6lit6 A
to'ute 6preuve, et l'on trouvait mauvais que la victim,
au fort de la souffrance, fit entendre un cri de douleur
et d6fendit son innocence! On voulait ainsi, 6 cruelle
injustice des hommes! que je consentisse A passer pour
un homme indigne, parce que je m'6tais montr6 pr6c6-
demment 1'ami de celui qui m'accablait avec acbarne--
ment pour faire plaisir A m' s ennemis, et dans l'idee de
s'affermir par lA dans ce pouvoir que je venais de lui
conserver au p6ril de ma vie! On voulait que je me tusse
come un coupable quand on s'appliquait A me perdre
dans l'esprit de mes concitoyens!
Cela est-il dans la nature humaine? Et ceux-l4 qui
m'ont fait' ce reproche bizarre auraient-ils, eux a ma
place, consent: A. tre avilis par un autre parce qu'ils
auraient eu avec cet autre des relations amicales dans
la confraternith 'd'une cause politique? Qu'ils mettent
la main sur la conscience et qu'ils r6pondent!
Je ne me suis pas plaint du fait le la revocation : on
ne peut se trouver bless6&de la perte d'une charge publi-





70 -
que. Je fie me suis pas plaint non plus de la maniire
injurieuse don't cette revocation a eu lieu: cela pouvait
etre le faith de ceux quii poussaient le president centre
moi. Mais j'avais A repousser avet 6nergie les calomnies
sorties en public de Ia bouche meme du president Sal-
nave, les outrages de tous genres qu'it r6pandait sur
moi A Port-aff-Prince. Plus j'avais t6 sincere envers
celui qui me triaitait ainsi, plus je devais etre sensible au
mal qu'il ohiiait the faire.
Je sais ce qu'on doit de fid61itO, d'inrbratilable atta-
chement A unle.cause politique une fois adopt6e: j'en ai
donn*,'j'espere, des preuves assez s6rieuses; je suis
pr6t A tout subir pour ne jamais me.d6partir de cette
fidelity, tout, hormis l'avilisseinent.
I1 n'est pas un homme ayant un coeur qui consente A
etre dishonor6 par un autre, par la seule raison qi'il
aura t6 P'ami de cet autre. En politique, comme en
toute autre matibre,. l'homme d'hohneur peut se resi-
gner A tous les sacrifices, except celui de sa considera-
tion. L'homme le plus r6sign6 i souffrir, ne support
pas qu'on' vienne lui dire : < Tu -es uh miserable.
Saint Jer6me 6teignait sa vie dans les aust6rit6s de
I'ascetisme; ,il ne pouvait cependant endurer ]a ca-
lomnie. '
Si, eni me r6voquant pour donner satisfaction i mes
pers6cuteurs, le president m'eut enyoy uin. mot pour'
me dire qu'il se conformait, en le faisarit, aux exigences
de sa politique; si meime, sans m'en doiiner avis,
comme le voulait l'usage et comime Je mIritaiefit Mi-6





71 -
services, il-ne se filt pas mis A r6pandre sur mon compete
en public les injures les plus graves, je me serais tu; je
n'aurais jamais dit un mot, bier que cette revocation,
si subite aprbs mon depart, efit Wte, A elle seule, en rai-
son de ma situation exceptionnelle, de nature A auto-
riser centre moi les plus mauvaises preventions.
II y en a qui disent que j'avais 6lev6 Salnave trop
haut pour avoir le droit d'6crire centre lui. Ils oublient
d'abord, en disant cela, que je n'ai pas 6crit pour atta-
quer, mais pour me defendre. En outre, je d6fie mes
ennemis de produire un paper quelconque off j'aie en
aucun temps pr6sent6 Salnave comme destiny A gou-
verner le pays.
Au Cap, en 1865, durant la lutte de la r6volu-
tion, j'ai parl6 de lui dans les bulletins comme d'un
homme d'un rare courage, d'une h6ro'ique 6nergie,
d'un admirable sang-froid dans le danger; je maintiens
cette appreciation. Je n'ai jamais dit qu'il fft un homme
providentiel. C'est la triste habitude d'exag6rer qu'on a
chez nous, qui, suspendant l'action de la r6flexion et de
la m6moire, "me faith attribuer des choses que je n'ai
pas dites.
Il est de notoriWt6 publique qu'il a Wt6 question au
Cap, durant le si6ge, d'acclamer Salnave president, et
que je me suis oppo,6 A ce project, en soutenant que le
pays seul avait le droit de se donner tin chef par le choix
de ses repr6sentants, nomm6s A cet effet. A Saint-Tho-
mas, dans mon premier exil, j'ai plus d'une fois dit,
dans des reunions d'exil6s qui s'y trouvaient avec moi,





72 -
que le general Salnave 6tait appel6 A rendre de grands
services au pays; mais qu'il n'&tait pas pr6par6 au r6le
de chef de l'Etat, ainsi que lui-meme le disait alors..
L'un de ces exiles pensait autrement; ilest mort aujour-
d'hui : il ne peut me rendre t6moignage; les autres,
qui liront ces lignes, se'souviendront sans peine de la
circonstance que je rappelle ici.
Je soutenais au Cap et honorais, comme il le m6ritait,
le chef militaire de la revolution; je ne l'ai jamais d6-
sign6 pour chef de gouvernement; je r6pkte que je d6fie
mes pers6cuteurs de soutenir le contraire. Je n'ai
jamais eu besoin de flatter personnel; on avait, au con-
traire, besoin de mon concours.
Quand, plus tard, Salnave a 6t6 6lu president de la
R6publique par les suffrages de l'Assembl6e national,
je n'6tais pas lA. Appelt, quelque temps aprAs, A faire
parties de son gouvernement, je pris A la fois ]a r6solu-
tion de me. rendre utile A mon pays et de l'aider, lui,
A bien remplir son devoir de president, ce qu'il ejit fait
avec l'assistance de son ministere, comme tous les chefs
d'Etat, si l'on n'avait pas, des' son election, form cette
conspiration qui a boulevers6 le pays et qui est parvenue
A le renverser.
J'ai remplijusqu'au bout mes devoirs envers lui, ave@
un zMle et une fidelity qu'on ne rencontre pas dans les
rues par les temps qui courerit. Paiuts, oubliant tout, et
mes sentiments et mes services, preferant des mis6ra-
bles A un ami vrai, A un bon citoyen, cet homme, sans
h6siter, sans motif, pour de simples calculs, me livre en





- 73 -


pAture a mes.ennemis et entreprend de me perdre dans
l'esprit public. J'Acris pour me d6fendre, et ron me re-
proche de m'Atre dAfendu! L'injustice et la passion
peuvent-elles atteindre un plus haut degr6 ?
D'autres, cependant, qui avaient, comme moi, coop6r6
A la -r6volution de 186,5, et 'qui avaient 6t6, comme moi,
les compagnons de Salnave dans la lutte et dans l'exil,
ayant eu plus tard A se plaindre de lui, s'6tant sentis
offenses par lui, non pas,. comme moi, dans leur hon-
neur, mais dans leur amour-propre, ont pris les armes
centree lui, ont march centre lui A la.t6te de ses enne-
mis, ont d6termin6 sa chute du pouvoir; et ceux-la, on
ne leur en veut pas, on ne leur reproche'rien; tandis
que moi, qui suis rest fiddle jusqu'au dernier moment
malgr6 les dangers, on me fait un crime de deux lignes
6crites pour me justifier aux yeux de mon pays, apres
les offenses les plus cruelles.,
On dit que je n'aurais pas dil 6crire pour me d6fendre
contre ,un ami politique; et il ne s'6tait trouv6 personnel
pour dire au president qu'il fallait, sirion respecter, du
moins 6pargner, manager un compagnon d'infortune qui
avait subi pour sa cause de rudes malheurs, qui avait
port6e lui seul tout le poids des vengeances du pouvoir
en 1865, et qui venait de faire preuve d'uh d6vouement
si incontestable. Qu'avais-je fait A Salnave pour m6riter
le traitement que j'ai su bi? Et pourquoi ne lui a-t-on pas
fait remarquer, qu'il n'6tait pas loyal de vouloir perdre
de reputation un ami politique don't la sincerity 6tait si
6vidente? Si, qjuand il a commence les p'erskcutions don't





74 -
j'ai Wth victim, il s'6tait trouv6 du monde aupr6s de lui
pour d6fendre cette id6e des 6gards qu'on doit. aux amis
politiques, on 1'aurait fait rentrer dans sa conscience, on
l'aurait fait revenir A la raison, il aurait moins docile-
ment ob6i A ceux qui le p9ussaient, et il.ne m'aurait
pas fait si lestement le mal don't j'ai souffert et qui.m'a
mis dans la necessit6 de me justifier. Mais non, chacun
1'approuvait; et tous.ensuite ont trouv6 dans la justice
de leur- conscience que je n'aurais pas du dire un mot
pour ma defense.
On ne m'aurait pas trouv6 plus coupable si j'avais
fait des d6marches aupres des enneniis de Salnave pour
entrer en grAce aupres d'eux. Mes pers6cuteurs n'ont-ils
done pas honte de montrer ainsi leur haine forcenbe ?
Ne .craignent-ils pas de laisser voir, par des attaques
aussi bizarre, aussi absurdes, aussi inouies, que leurs
mauvais sentiments leur font perdre la tate?
Et qu'ai-je donc'fait, moi,* pour m6riter une haine de
cette espkce? Pour quel motif se trouve-t-il qu'on me
pursuit comme on n'avait jamais encore pers6cut6
un homme politique dans mon pays? Ne dirait-on pas,
A voir cette persecution si acharn6e, que j'ai pris part A
des massacres ? ou que j'ai fait mourir des centaines de
malheureux 'dans des forts Labouque, mangos en vie
par les reptiles ? ou que j'ai enlevA la caisse publique ?
ou meme qu'on m'a surprise en train de- vendre A
l'6tranger la liberty de mon pays?
Comment! on estime, on v6rbre des gens qui ofnt Wt6
ml6es aux Wvenements les plus sanglants qu'ait subis ce





.- 75 -
pays; or respect, on hpnore des gens qui ont passe
leur vie A piller paisiblem"ent le trsor public d'une ma-
nitre ou d'une autre, qui n'ont jamais su travailler pour
gagnei leur vie, et qui n'ont jamais v6cu qu'en dUpouil-
lant le pays sans pouvoir lui Atre d'aucune espkce
d'utilit6; on aime; on ch6rit, on caresse meme des mal-
faiteurs qui ont exerc6 le pouvoir avec haine, avec vio-
lence, avec mille passions brutales;.et l'on pursuit sans
trove ni merci un citoyen sans esprit de parti d'aucune
sorte, qui s'est montr6 au pouvoir bienveillant envers
tous ceux qui, amis ou ennernis, s'adressaient A lui; un
hialheureux qui, A peine sorti de 1'exil, a reprise, onze
mois aprks, la route de l'exil, sans fortune, en butte A
tous les orages du sort; un patriote plein de bonne
volont6, qui a entrepris, dans le peu de jours qu'il est
rest aux affaires, de mettre 1e pays en chemin de se re-
lever une victim de sa propre bonne foi, ayant horreur
de ce qu'on appelle le machiav6lisme, qui s'appliquait
A pacifier I'Etat, A r4unir dans une franche entente les
Haitiens de tous parties divis6s par les passions politi-
qies! Ah! une telle conduite peut faire dire de nous,
mes concitoyens, que l'on p'refbre dans notre pays celui
qui opprime, celui qui trompe, celui qui tue A celui qui
apaise, qui rassure, qui aime le bien et qui le pratique !
Je devais m'arreter quelque temps sur cette circon-
stance de la persecution dirigee centre moi par le pre-
sident Salnave et sur l'Ncrit que j'ai df faire pour me
d6fendre; les Aittaques de toutes sorts don't j'ai Wth
j'objet A cet 6gard rendaignt la chose -ncessaire,





76 "
indispensable. Mais, cela fait, je n'ai rien A ajouter A
ce que j'avais A dire touchant la pr6sidence de Sal-
nave et son-gouvernement. Le reste s'est pass en mon
absence: je ne suis pas autoris6 A en parler. On dit que
des violence et des executions terrible ont eu lieu de
part et d'autre en ce temps-lA, aprbs mon depart, dans
le course de la guerre; je n'en sais rien, je n'en puis
rien dire; j'6tais en Europe, pers6cut6 I' la fois par
les deux parties qui se combattaient, ainsi qu'il arrive
le plus souvent aux bons citoyens dans les guerres
civiles.
Les ennemis de Salnave, ayant eu le dessus, le firent
nmourir, et, ne m'oubliant pas dans mon exil, me conr-
damnerent A mort, faute de mieux. Me condamner h
mort, c'est-A-dire d6clarer vouloir m'assassiner! Est-ce
ainsi qu'on fail bon march de la vie d'un citoyen qui
ne fait pas honte A son pays A 1'?tranger? ..... Avez-vous
un si grand .nombre de ces citoyens aimant leur pays
comme on aime sa famille et en 6tat d'en donner au
dehoirs une bonne opinion, que vous puissiez ainsi,
lestement, saris h6siter, sans vous g6ner, condamner A
mort- un de ceux-1 ? Et pour quel motif, pour quel
genre de crime, me designer, moi, A Atre fusill6 ? Qui
m'a jug6? Est-ce le tribunal qui avait quality pour le
faire? Un conseil de. guerre! Suis-je militaire?
Avais-je pris part: A la guerre ? Etais-je un factieux, un
rebelle, ,un contumace? N'est ce pas vo us, au contraire,
qui 6tiez les factieux, les rebelles, qui vous 6tiez insurg6s
contre le gouvernement 16gitime, don't j'avais fait parties?






Qui m'a d6fendu dans votrejugement? Qui m'a appel6
A me d6fendre ? Etais-je en fuite? Est-ce ainsi qu'on
rend la justice et qu'on observe les lois quand on est des
lib6raux?




C'est en se servant du nom des principles lib6raux
qu'on avait allum6 contre Salnave cette guerre qui a
coWt6 au pays tant de ruines et tant de sang. 1 6etait
natural de penser que, Salnave renvers6, on allait se
servir de ces principles pour operer dansl'administration
de ta chose publique les am6liorations don't le pays a si
grand besoin.
Depuis trois ans, que ce gouvernement de Sal-
nave est d6truit et que les liberaux sont au pouvoir,
on a vu, il est vrai, des am61iorations, mais dans des
situations personnelles; on n'en a pas encore vu dans la
chose publique.
Non-seuleinent on ecarte- du pied les principles en
question de la facon la plus cynique, ainsi qu'on vient
de le voir A propos des elections, mais encore on n'a
nul souci du bien de l'Etat.
On n'a rien fait, on n'a rien entrepris, on n'a rien
tent6 de s6rieux d'une maniere sense pour essayer de
changer quelque chose au triste 6tat de notre pays, qui
se d6bat en ce moment comme dans les convulsions de
r'agonie aux mains de ceux qui l'ontboulevers6 et qui
sont incapables de faire quoi que ce -soit pour le





78 -
relever. On n'entend que ruines, que d6sa'stres de
tous les c6t6s. Les families sont dans la misere la
plus complete, et l'Etat lui-meme en pleine' banque-
route.
N6anmoins, des individus en grand nombre, des lib6-
raux'radicaux, ont fait leurs affaires. II est vrai que
c'est radical, cela, en ce sens que c'est la du positif, du
solide, du reel, du progres bien entendu; mais liberal,
on ne voit guere en quel sens cela peut l'Ntre.
Or, chacun le sait, des fortunes particulibres, subi-
tement faites au' milieu mgme et A la faveur de ces
Wvenements, ont depuis 6tal6 en pays stranger un luxe,
grotesque il est vrai, mais inconnu jusqu'alors aux
Haitiens.
Des vieillards mgme, qui, dans la rigidity stoique
avec laquelle ils parlaient naguere sans necessit$ des
libert6s politiques dans le parlement, semblaient. avoir
revetu le. r6le austere de Marcus Caton ou'de celui
d'Utique, ayant oper6, grAce aux 6venements, des
ameliorations dans leur situation, ont Wt vus A 1'6tran-
ger, A la honte du pays, trainant leur. gravitU curule
et leurs grands principles dans des debauches dout
rougissent les jeunes gens mimes, A qui leur Age peut
faire pardonner le gout honteux de ces orgies.
D'autres, d6fenseurs ardents des principles la plume
A la main, comme Armand.Carrel; 6loquents A la tri-
bune, comme l'6tait Jean Chrysostome ou bouche d'or A la
chair; s6veres dans le devoir civi4ue comme Saint-Just,
viennent de se signaler d'une maniere 6clatante par





-79--
le pot-de-vin parlementaire qu'ils se sont partag6
dans r'affaire de l'emprunt dernibrement, effectu6 a
Port-au-Prince. Us ont donn6 une nouvelle fois, parce
tanit pour cent civilisateur don't tout le monde parole la
clef de cette ardeur qu'ils ont mise A agiter le pays pour
renverser un gouvernement qui venait & peine d'etre
6tabli.
Ils ont assez clairement t6moign6 par 1l que leur but
6tait de ne pas avoir de for seulement a la bouche, comme
l'eloquent PNre de l'Eglise auquel je viens de les com-
parer pour le talent, mais aussi A la main, dans la
poche.
Tous enfin ont montr6 depuis le succ6s de leurs intri-
gues ce qu'ils cherchaient si bruyamment dans les prin-
cipes lib6raux, don't ils parlaient si mal A propos.
Cependant, s'il' a Wt ainsi pourvu au sort des parti-
culiers, pour couronner, sinon de laurier, mais d'or,
laurier plus slide, les services rendus A la cause librale,
du moins le sort de l'Etat, il faut le' pr6sumer, n'a pas
Wt6 non plus neglig9?--Certainement'non, me r6pondra-
t-on; etce, t6moin les. dissertations savantes, chaque
jour deroul6es A la tribune depuis trois ans sur la
chose publique, sur le bien public, sur la prosp&rit6
publique, sur les liberths publiques, sur le bonheur
public, sur tout ce'qu'il peut y avoir enfin de public
A 6difier en Haiti d'une maniere serieuse et solide, par
la parole!
Pourtant, messieurs, ce n'est pas IA 'prcis6ment le
but de ce qu'on appelle les principles lib6raux. II n'en-





80 -
est pas- de la politique comme de l'art ou de la poesie,
qu'on peut cultiver pour eux-memes, sans chercher 'un
resultatimm6diat en dehors d'eux. Les principles republi-
cains, don't nos pr6tendus lib6raux ont fait tant de bruit
dans l'int6ret de leurs combinaisons personnelles, n'ont
pas pour objet un culte platonique. Ils ne sont pas faits
seulement pour qu'on en parole A son aise, tout son
soil et sans Wtre contrari6, dans des assemblies ou
dans des journaux. Ils seraient risibles s'ils n'avaient
que cela pour fin. Ils sont faits pour etre appliques,
pour produire des resultats effectifs, mat6riels. Ils ont
pour but de rendre plus facile et plus sure la prosp6rite
des peuples.
Quand, dans un pays, par le progrbs de la raison, la
notion, du droit et celle correspondante du devoir ont
fait sentir la n6cessit6 de fonder la vie social et I'Etat
sur les bases rationnelles des libert6s politiques et
du regime parleimentaire, c'est dans le but de se. servir
de ces institutions pour am6liorer la situation mat6-
rielle et morale de toutes les classes de la soci6th, en
d6veloppant 1'activit6, publique, c'est-A-dire en em-
ployant les vr'ais moyens de d6velopper le. travail,
pour propager, par suite de cela, le bien-Atre g6n6ral
dans la liberty.
Trouver ces moyens de cr6er le bien du people et de
l'Etat A l'aide de la liberty et del'ordre 16gal est la tAche,
l'unique.tache des hommes d'Etat, quand ils se disent
liberaux, et surtout quand ils ont en main un pouvoir
tranquille, non dispute.





81 -
Declamer n'est pas la tAche, tant s'en faut; permet-
tez-moi de vous le faire remarquer, honorables mes-
sieurs. On peut p6rorer dix ans durant sans fire rien
qui vaille, n'en d6plaise h votre faconde. Faire de
longs discours, voire meme de beaux discours entire
les quatre murailles de la salle d'une Assemblee A
Port-au-Prince; entretenir avec un pouyoir compose
d'amis de touchants rapports de courtoisie, de sympa-
thie, d'estime mutuelle; se trouver bien, s'applaudir,
se contented de cette eloquence et de ces bons rapports;
sentir dans sa satisfaction que tout est pour le mieux
dans le meilleur des mondes possibles; cela s'appelle
piktiner sur place, cela rie s'appelle pas marcher. Et,
on le sait de reste, quand on ne march pas dans la vie
social, on ne reste pas en place: on recule.
Si le regime liberal ne devait pas donner la pros-
p6ritW, le progres, les peuiples eux-memes n'en vou-
draient pas. La d6mocratie n'aurait aucun sens si elle
ne devait assurer aux societ6s,' en meme temps que
la jouissance paisible des droits civils et politiques, ce
d6veloppement de I'activit6 humaine 4qu'on appelle le
progress et pour lequel 1'homme a t tecrd.
On s'est servi du systeme repr6sentatif en Angleterre.,
non point pour executer des joutes oratoires, mais pour
creer cette prosp6rit6 mat6rielle et cette rectitude d'esprit
qui font 1a grandeur du people anglais.
Aux Etats-Unis d'Ambrique, le regime d6mocratique
a 6t6 adopt en vue de produire cette richesse agri-
cole, industrielle, commerciale,- ui fait aujourd'hui,





82 -
avant cent ans d ind6pendanceela puissance 6tonnante
de cette nation.
Qu'orp no disc pas que je n'ai pas raison de compare
ce qui se passe en Haiti avec ce qui se fait chez ces grinds
peuples; ce n'est pas moi seul qui raisonne ainsi :
l'Assembl6e constituante de 1867 a donn6 au pays une
constitution a.pou pros semblable A celle de la grande
R.publique des Etats -Unis, ce qui signifie que les consti-
tuants jugeaient le pays en 6tat de tirer de cette consti-
tution le parti qu'a tire de-la sienne la Conf6d6ration de
l'Amirique du.Nord.
Et remarquez bien que je ne viens .pas dire que de
grands progres auraient dui ftre op6r6s depuis trois ans,
mais que, dans cet space de temps, relativement long,
on aurait du Atre entr6 dans le chemin qui mene a ces
progres. Dira-t-on qu'on y est entr ? Je r6ponds
non.
Non, 6videmment non, on n'y est pas; on en est.loin.
Et je vais le prouver d'uine- manire aussi claire qu'on
d6montre en g6f6mtrie la ligne droite comme le plus
court chemin d'un point A un autre.
Tout gouvernement qui, en Haiti, croit faire des r6for-
mes, croit produire de l'amelioration en s'occupant de
reviser les lois de douane ou de remplacer un papier-
monnaie par un papier-monnaie, ne fait rien de s'rieux,
rien qui vaille. De meme, tout gouvernement qui fait
croire A ce pauvre people qu'il travaille A son bonheur
en s'appliquant A refaire des lois sur les finances ou A
opirer, dans la situation actuelle des choses, le retrait





83' --
'subit du paper monnaie, ou a toute'autre histoire de
cette espece, joue la cdm6die et trompe le pays.
La question n'est pas 1a. Elle est dans l'agrieulture.
Elle est tout entire dans l'agriculture, dans 1'habilet6
Squ'il s'agit d'avoir pour trouver le moyen de d6velopper
les resources du sol, sa richesse.
En effet, si la production agricole reste dans l'6tat oh
elle est, aucune espkce de r6forme ne peut avoir de
r6sultat, puisque la base, le terrain meme, manque a
ces rfformbs.
Le pays n'a pas les resources qu'il lui faut pour se
reliever : it s'agit de les lui cr6er. Ses voies et moyens,
qui ne conistent que dans les droits de douane, naturel-
lement en rapport avec la production agricole, laquelle
est unique aliment de son commerce, suffisent A peine
A ses frais actuels d'administration, sans .parler de sa
dette, qui ne peut se payer. Les lois les mieux faites sur
la direction des. douanes aboutiraient tout au plus A
faire obtenir la perception la plus complete possible des
droits d'entr6e et de sortie; mais ces droits, ainsi pergus,
ne chafngeraient en rien la situation pr6caire de, a-R6pu-'
,biique, puisque le revenue qu'ils represententdans 'eur in-
t6gritO, limit par la quantity de products d'6change qui
constitute aujourd'hui le commerce restreint que fait
le pays et d'ou sortent ces droits, est insuffisant. Cela
revient A dire que si les douanes venaient A Atre bien
*administr6es, le r6sultat obtenu se bornerait A enlever
A la fraude une certain parties de ces droits, don't la
somme total elle-meme, comme l'attestent les chiffres





84 -
et nos budget, est loin au-dessous de ce que riclame de
resources la situation du pays, oTi tout est' a faire.
Les importations, forces de se r6gler sur le chiffre
des products don't elles se patient, ne peuvent pas s'61ever
au-delA de la valeur restreinte des quelques mille sacs
de cafe de mauvaise quality qui s'embarquent actuelle-
ment dans nos ports, et qui sQnt depuis longtemps
l'unique resource du peu de commerce que nous faisons
avec l'6tranger. Done, en arrivant A r6primer la contre-
bande et I'infid1lit' dans la perception douanimre, on
aura bien pour r6sultat de continue A fire face, tant
bien que mal, aux frais de administration tell qu'elle
existe, c'est-A-dire de maintenir le pays dans r'6tat de
misere et d'inf6riorit6 oA il languit aux yeux des nations;
mais on n'arrivera pas A -changer sa situation, A le
faire p.rosp6rer,. pouvoir effectuer le Iravaux don't il
a besoin pour se reliever, pour assurer son ind6pen-
dance.
Pour augmenter le revenue des douanes, c'est-A-dire
pbur y trouver les resources *qu'exige la situation,
il faut augmenter les products qui attirent l1'impor-
tation. Cela est plus que simple; un enfant le com-
prendrait.
Le commerce de 1'Europe cherche les denr6es tropi-
cales et les matieres premieres que donnent nos climats;
si un pays n'a A lui offrir que pour un million de francs,
par example, de ces products, il apportera A ce pays
pour environ un million de marchandises manufactu-
rees, frais compris, ou de products d'un autre climate





85 -
dont ce pays A son tour a besoin. L'tchange se faisant
sur cette valeur de un million, laquelle se double pour
la douane quand l'op6ration .s'acheve, c'est-a-dire a -
1'exportation, le pays ou cet change s'opbre pergoit une
some de contributions indirectes proportionn6e A ce
cbiffre de- deux millions, suivant la quotit6 des droits
d'entr6e et de sortie. Si, au lieu de n'offrir A l'Ntranger
que pour un million de inatiares premieres ou de den-
r6es alimentaires, ce meme pays, travaillant plus, en
produit pour deux millions, le commerce stranger se
hate de doubler son importation, et la douane de ce pays
voit de suite doubler sa perception. Mais que, ne s'en
tenant pas A ces deux millions de products, ce pays, bien
dirig6 par ses gouvernants, augmente chaque ann6e sa
production et que administration, pour encourager les
producteurs et attirer la concurrence sur ses marchbs,
abaisse peu A peu ses droits d'entr6e et de sortie, le
commerce stranger augmente ses importations, abaisse,
par le fait de la concurrence, le prix de sa merchandise,
au profit des consommateurs, et le. tr6sor public voit
naturellement chaque annie s'Mlever 'ses resources
douanieres A measure que, la production se d6veloppant,
l'importation et l'exportation s'acc.'oissent.
* De 1A sortent A la fois le bien-8tre des producteurs et
l'aisance de l'Etat. De lh le moyen d'am61liorer la situa-
tion du pays, d'acquitter sa dette, de lui faire du credit,
de l'initier h la civilisation, par la prosp6rit6, par le
progres.
C'est une loi 6conomiqueinfaillibleque : plus l'6change





86 -
trouve de facility, plus il s'6tend ; et que plus un pays
offre de products, plus la marchandise.qu'on lui apporte
diminue de prix, A l'avantage de ses habitants. C'est
encore une loi 6conomique infaillible que: plus un 6tat
oA la production progress abaisse ses imp6ts de douane,
plus la concurrence y court; et plus, partant, ces inim6ts
produisent.
Mais il faut pour cela que la production progress
dans ce pays-la. Si elle y restait stationnaire, les lois de
douane les mieux combines ne changeraient aucune-
ment, on le voit de rest, la situation des resources de
l'Etat. .
Et voilh pourquoi on ne faith rien de sens6 quand on
croit am61iorer la'chose publique en HaYti en refaisant,
en accumul-ant h l'infini des lois sur l'administratidn des
douanes.
Passons A une autre question, A celle don't on parle'le
plus qudnd on fait chez nous de ces plans de rdforme
en l'air, qui n'onfpas d'assises : la question du papier-
monnaie, qu'on se figure avoir r6solue par un retrait
6ph6mere dont les consequences vont sous peu se faire
rudement- sentir sur les populations.
Le papier-monnaie est bien la second qause de la
misbre de notre pays. N'6tant garanti, comme les valeurs
fiduciaires de cette espece, ni par une encaisse mltalli-
que, ni par des gages immobiliers, ni nirme par la pro-
duction' du sol qui, depuis longtemps, n'y r6pond plus
par suite de la multiplicity des missions, ce paper; en
raison des fluctuations incessantes auxquelles de sa







nature il est sotimis dans un pays sans stabilit6.politique,
iend toute activitO improduotive, ruine les families, le
commerce, PEtat.
Un homme laborieux parvient A r6unir daus sa malle
une some de vingt mille'gourdes, la piastre A vingt;
c'est une valeur de mille piastres qu'il a en sa possession.
Up &v6nement arrive: une prise d'armes, une mauvaise
ricolte, ou une forte introduction de fausse monnaie; le
change monte; la' piastre est a quarante; et le pere de
famille en question, qui avait mille piastres, n'en a plus
que cinq cents. 11 a perdu la moiti6 de son avoir, sans
avoir commis aucune ipmprudence, sons avoir faitaucune
speculation, sans avoir ouvert sa malle. Que l'6ven e-
ment don't il s'agit s'aggrave, le change monte toujours et
arrive A doubler encore: le malheureux, avec vingt millb
gourdes en main, c'est-A-dire mille piastres A I'origine,
n'en a plus que deux cent cinquante; il en a perdu les
trois quarts. Pour peu que la crises continue son course
ou se complique d'un autre- v.nement, ce qui n'es't pas
rare, le pauvre homme n'aura bient6t, en main qu'une
centaine de pi'astres A la place des mille qu'il avait r6ali-
s6es A grand'peine. Et le commerce en general, ainsi que
l'Etat, se trouve envelopp6dansla mnme ruine. Alors, des
faillites se succ6dant chaque jour, des families dans le
d6ntiment, et l'adniinistration, sans resources, oblige
d'6mettre de nouveaux billets, c'est-Ardire d'aggraver
encore plus la situation.
Le nh-ociant- importateur fait ,venir une eargaison,
qu'il met en vente pour du paper, en faisant ses prix





88 -
au taux du course, ou -mme un peu au-'dessus, pour se
premunir contre les 6ventualites; mais ces 6ventualit6s,,
quand elles surviennent, d6passent'ses provisions, et
quand il recouvre le montant de sa cargaison, vendue: i
terme, pour faire sa remise, il ne realise, avec le paper
qu'il regoit en paiement, que quatre-vingts ou soixante
pour cent de la valeur qu'il a achetee 4 lr'tranger; puis,
le caf6, don't il doit faire son chargement de retour, a
mont6 dans la m6me proportion dans le meme moment,
par suite de la hausse du change ou de la raret6 de la
denr6e. Encore deux ou0trois coups de cette force*, et ce
commergant, quelque. soin qu'il ait mis A ses affaires,
est oblig6 de suspendre ses paiements; on le met en fail-
lite; il est ruin6 En sorte que le commerce, le commerce
honnete, sans voies frauduleuses, se trouve impossible. 7.
Le papier-monnaie est done un ennemi, un artisan dq
ruines; il n'est bon qu'A faire la fortune de ces indus-
triels dignes du bagne qui ont exerc6 si heureusement
chez nous le m6tier de faux-monnayeurs, et qui ontcon-
sid6rablement contribu6 A creuserle gouffre demisere ou'
g6mit aujourd'hui ce malheureux pays. Ce papier-mon-
naie est un fl6au: il faut le combattre comme on combat
le cholera; il faut le d6truire.
Mais par quel moyen? Est-ce en le retirant brus-
quement de la circulation, comme on l'a fait, en emprun-
tant au commerce. dans le pays quelques milliers de
piastres et en faisant payer les droits de douane en
espkces d'or et d'argent, c'est-A-dire en monnaie ktran-
gere? Mais la some r.estreinte de ces droits de





89 .-
douane dans le~r int6grit6 ne suffit pas au tiers de ce
qu'il faut de monnaie courante pour les frais de-1'admi-
nistration, pour les operations du commerce, pour les
n6cessit6s de la vie de chaque jour.
Alors, un retrait de ce genre., n'6tant. pas appuy6 suir
une augmentation de revenues resultant d'un accroisse-
ment de products et par suite, d'une extension de com-
merce, doit forc6ment avoir pour r6sulhat final.de pro-
duife sous peu la cessation de tout commerce, r'impossibi-
lit6 pour le people de se procurer le n6cessaire, Pimpossi-
bilit6 pour la R6publique de fair face A ses engagements
et meme au traitement integral de ses fonctionnaires;
ce qui signifie qu'un retrait total du papier-monnaie
op6r6 dans des conditions si insens6es doit jeter A bref
delai'ce pauvre pays dans une situation social des plus
dangereuses, et expose la soci6t6 aux calamit6s les plus
tragiques. La preuve de cela;se -trotve d'une manibre
saisissante dans. a crise financi6re qui sevit sur la popu-
lation des ce.moment; dans la misere des families, qui
a atteint son comble, et dans ces faillites qui, depuis
quelques mois, succident aux- faillites avec rapidity.
D6ja, par suite de la raret6 du num6raire combine avec
le manque d'administration, le regime de banane est A
deux piastres, tandis qu'il en*faudrait dix ou quinze
en temps ordinaire pour valoir une piastre.
Est-ce par un emprunt d'une forte valeur fait A '6tran-
ger qu'on peut arriver A s'affranchir de la necessit6 du pa-
pier-morinaie? -- Lors meme qu'on arriverait A pouvoir.
contractor, sur une place financiere de l'Europe ou de





90 -
I'Am6rique, un emprunt A des taux 'qui no sauraient
manquer d'Wtre ruineux, vu PiNtat de notre credit, le
num6raire, quelque l1ev6 qu'il ffit, qu'on mettrait en
circulation A la place du paper, ne tarderait pas a dis-
parattre. "
En effet, le commerce etranger, attire par ce or subi-
tement apport6 dans le pays, forcerait ses importations,
et, ne trouvant pas assez de caf6 pour payer ces impor-
tations, surtout dans les mauvaises r6coltes, se paierait
en or, exporterait 'or. Aut bout de peu de temps, il n'en
resterait plus; et alors il faudrait revenir au papier-
monnaie, sans avoir pu acquitter le lourd -emprunt
qu'on aurait ainsi contract au profit de quelques per-
sonnes.
En preuve de cela, nous avons eu une loi prescrivant
lepaiement en monnaie 6trangere d'une parties des droits
d'importation et prohibant la sortie des especes d'or et
d'argent, et cette loi n'a pas empich6 qu'on n'ait con-
stamment export ces matieres monnay6es, voire meme
la petite monnaie m6tallique d'argent que nous avions,
A l'effigie des presidents P6tion et Boyer, laquelle n'etait
que d'un faible titre,d'alliage et qui n'existe plus dans
le pays.
II est clair que si le c.mimerce efit trouv6 chez nous
suffisamment de products A exporter pour ses remiss,
il n'eut pas laiss6 cette profitable speculation pour.s'oc-
cuper d'exporter des pieces de monnaie. Au Br6sil, le
commerce ne laisse pas les balls de caf6 pour remiser
en doublons et en pikcettes. Dans r'Inde, c'est la soie,







le. coton, -les: gmmes, -qu'embarque le commerce, et
non point la monnaie ayant course dans le pays, puisque
ces textiles et ces products divers de lindustrie de
1'Asie rapportent de gros profits en. Europe et qu'il
s'en trouve autant qu'il en faut pour alimenter le com-
merce d'echange qui se fait dans ces contrees; Mais si
ces products venaient A manquer ou A se trouver insuf-
fisants, les regnicoles ayant pris P'habitude des mar-
.charidises apportees d'Europe, le commerce europ6en,
continuant ses affairess, serait oblige de recourir A
l'or et I'argent monnay6s pour remiser ses importa-
tions, revenues des,lors le soul objet ou le principal.
objet de ses relations avec ces pays.
Par quel moyen donc est-il possible d'en finir aOecce
papier-monnaie ? Par l'agriculture. En augmen-
tant la production, du sol. En se mettant 6nergique-
ment, imm6diatemen.t, mais intellgemment Atrouver le
tmoyen de d6velopper les richesses de ce sol, don't la
fi Rit est, on peut le dire, incomparable.
"~1t comme le gouvernement liberal et civilisateur qui
Srgne aujourd'hui sur le.pays u'a rien entrepris dance
sens, et semble, par ses faits et gestes, assez peu propre
A s'occuper de cette question premiere qui resume en
elle toutes les autres questions en Haiti, il demure clair -
comme le jotur pour tout homme de bon sens qu'on n'a
point pris le chemin qui mene aux am6liorations et
qu'on en est loin, comme je l'ai dit.
C'est I'agriculture qui nous sauvera; c'est elle seule
qui peut nous sauver. I1 s'agit de porter sur cette ques-





--. 92 -
tion toute l'intelligence que posshde le pays. I est evident
qu'au bout de deux -ou Irois ans d'une administration
intelligence, mais v6ritablenient intelligence, la produc-
tion de cette terre privil6gi6e pourra avoir d6jh doubl6,
et par 'suite, les resources de l'-.tat.
C'est-au moyen, de cette augmentation, toujours crois-
sante, de la production qu'i.l serait possible de reliever
graduellement la valeur du papier-monnaie par des re-
traits op6ers chaque annie, et d'arriver enfin A liqhiider
cette dette sans secousse, sans danger et sons avoir A
redouter la d6sastreuse necessit6 d'y revenir, comme le
president Boyer a W6t oblige d'y avoir recours, en des
temps- meilleurs, pour faire face au service public, par
suite de ]a diminution des revenues de i'Etat resultat'ade
la diminution des products du sol.
C'est h1 le moyen nature d'arriver A ce resultat, -le
moyen natural et le seul qu'il y ait. Rien ne se faii par
soubresauts, par surprises, subitement, sans gradation,
sans preparation, ni dAns la nature ni dans 1'ordre 4e
faits humans. On n'a pas encore vu le soleil un m6a
prendre la fantaisie de s'61lancer en deux bonds au mi-
lieu du ciel; il y arrive graduellement, fiddle A son
habitude, six heures plus ou moins apres son lever.
Nous n'avons pas encore vu chez nous la pomme du
manguier se suspendre aux branches avant ses.fleurs.
Ce sont ces lecons-la qui 6clairent la raison humaine,
qui enseignent aux homes comment ils doivent proc6-
der pour r6ussir. Ce n'est qu'au th Atre qu'on ,oit de
ces brusques changements de d6cors A vue, sans baisser





93 -
la toile; et encore th mime, les machines ont Wt. avec
soin pr6parkes A:l'avance. Pour atteindre la fin, il faut
employer les moyens, les vrais moyens.
Lorsque-'agriculture sera en prosp6rite et que le com-
merce stranger trouvera dans le pays assez de products
pour se d6velopper' sans avoir A craindre les d6pr6cia-
tions de la signature de l'Etat;, lorsque les affairs, en
un mot, auront pour appui, pour base, pour terrain,
la production du sol au liu-d'un paper don't rien n'as-
sure la valeur, alors, si l'on voulait hdter la liquidation
dui papier-monnaie, il serait possible de contractor un
emprunt, et ce, dans les conditions des autres pays. La
nouvelle situation de la R6p blique permettrait de trou--
ver de l'argent A meilleur march; et, le retrait .ope't,
il n'y aurait plus A craindre l'exportation du numeraire,
puisque le commerce, trouvant pour ses remises des
denr6es et des matieres premieres en grande demand
a strangerr, n'aurait plus- aucun int6rdt A embarquer
de 1'or. Son- int6rgt, au contraire, serait de se d6-
faire en hAte du numeraire resultant de ses ventes
pour le convertir en products agricoles, ce qui ajoute
au b6n6fice de l'importation le 'bn6fice de la re--
mise.
11 ng viendra done, j'esp6re, dans 1'esprit d'aucun
homme sens6 de contester ce point: que c'est en d6ve-
loppant Pagriculture, c'est-A-dire la production du pays,
sa vraie resource, son unique resource, qu'on pourra
s'affranchir d'une maniere definitive d'u funeste secours
du papier-monnaie.





94 -
Et qu'on tie dise pas que c'est 14 renvoyer aux calen-
des grecques la solution de cette affaire urgent; itlne
faut pas un temps si long qu'on croit ou qu'on se plait
A le dire pour reliever notre production agricole, quel
que soit l'6tat ou elle se trouve en ce moment. D'ailleurs,
il n'y a pas une autre solution possible, on vient de le
voir, puisque tout emprunt contract dans ce but n'au-
rait pour effet que d'enrichir quelques individus, par la
raisin claire et indiscutable que' toufle numeraire in-
troduit par cet emprunt s'exporterait forc6ment bient6t
par le commerce, faute de matieres d'exportation et de
remise. En outre, il est pour le moins aussi clair, pour
tout- homme connaissant la nature du sol de ce pays,
qi'il suffirait de deux on trois annres d'une adminis-
tration habile et active pour reliever cette-produc-
tioh agricole dans des proportions dejA assez grandes
pour avoir la possibility de commencer A l'aise l'op6ra-
tion du retrait dans les conditions d'une liquidation
definitive.
C'est quarid le travail se fut dOvelopp6 et que les
affairs eurerit repris grAce aux soins de administration,
qu'il fut possible en F'rance de liquider la dette des assi-
gnats apres les bouleversements de la R6volution, bien
que ces assignats fussent garantis par les propri6t6s des
emigr4s. C'est une loi g6n6rale pour tous les pays et pour
tous les temps que, sans .ce d6veloppement de l'activit6
publique, il n'est possible de rien fonder, de rien reliever,
d'arriver A rien. ,
Mais, reliever einhAte.la production en Haitiau point oi.





95 -
en sont les hoses, cela est-il s6rieusement possible?
s'6criera-t-on peut-4tre dans le pays A la lecture de ces
lignes, Oui, certes, cela est possible. Mais cela est pos-
sible, 14a condition de l entreprendre; A la condition d'avoir
le courage, la foi, 1'amour du pays, la clairvoyance, 1'habi-
letA qu'ilfaut pour Pentreprendre. Cela est possible A la
condition que P'oncomprenne q.u'un gouvernement en
Haiti n'a pas tine tAche plus pressante que cette tache-la.
Cela, est possible, il ya meme plus: cela est facile, A la
condition qu'on soit capable de s'en. occuper et qu'on
soit en meme temps *assez honn6te pour vouloir le
faire.
Certainement, le long oubti dans lequel on a laiss6
tomber cette .grande n6cessit6 de reliever Pagriculture,
les troubles civils qui' ont agit6 le pays, les id6es mal-
saines qui sont sorties de ces .troubles, les ambitions
personnelles qui se sont d&relopp6es par suite de ces
agitations, les passions mauvaises qu'on a fait fermen-
ter pour favoriser ces ambitions d'individus digne.s d'un
sourire de piti6 dans le comique de leurs pr6somptions,
1'habitude qu'on a prise de ne produire que le strict
necessaire, tous ces obstacles rmunis rendent la chose
difficile jusqu'A un certain point; je n'en disconviens
pas. Mais difficile n'est pas impossible.
Qu'on trouve le moyen de porter la population, sans
violence, aucune, sans contikainte, A travailler; qu'on
ait l'habilet6 d'intbresser ce people au travail, de lui faire
aimer PactivitO, la chose cesse d'etre difficile; elle de-
vient facile.