La question du Môle Saint-Nicolas

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Material Information

Title:
La question du Môle Saint-Nicolas
Physical Description:
27 p. : ; 22 cm.
Language:
French
Creator:
Justin, Joseph
Publisher:
A. Giard
Place of Publication:
Paris
Publication Date:

Subjects

Subjects / Keywords:
History -- Haiti   ( lcsh )
Genre:
non-fiction   ( marcgt )

Record Information

Source Institution:
University of Florida
Rights Management:
All applicable rights reserved by the source institution and holding location.
Resource Identifier:
oclc - 23072000
ocm23072000
System ID:
AA00008914:00001


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UNIVERSITY
OF FLORIDA
LIBRARIES







THIS VOLUME HAS BEEN
MICROFILMED
BY THE UNIVERSITY OF
FLORIDA LIBRARIES.


















LA QUESTION


DU

A
MOLE SAINT-NICOLAS















DU MIME AUTEUR






Paraltra prochainement I'Avenir d'Halti et de la
Race noire.








LA QUESTION


DU



MOLE SAINT-NICOLAS



PAR


Joseph JUSTIN
D'HAITI


A. GIARD,
16,


PARIS
LIBRAIRE-tDITEUR
Rue Soufflot, 16.

1891



















Paris, prix : fr. Haiti 50 centimes.
On trouvera la brochure chez :
J.-J. Chancy, Port-au-Prince.
J.-B. Dartigue, Cayes.
Baubriant-Baubrun, Gonal'ves.
Salomon Lamothe, Port-de-Paix.
A l'imprimerie du
c Conservateur 3> Jacmel.
Duquesne Justin, Cap-Hai'tien.












LA QUESTION


DU MOLE SAINT-NICOLAS




I

.Cette heure psychologique qui peut devenir mor telle
pour Haiti me peine et m'attriste profond6ment. Et
c'est avec toute la sinc6ritd de mon Ame que je vais
m'efforcer de trouver un moyen term, un pis-aller
m6me, je dirai, qui puisse concilier les choses sans
que la dignity national ne soit en rien bless6e... Je suis
d'ores et d6ja persuade que les pessimistes qui voient
tout au plus mal, les exalts, des gens qui ne se con-
tentent que de faire couler des flots d'encre, d'arron-
dir de belles phrases, je suis persuade, dis-je, qu'ils
trouveront ma proposition mauvaise, qu'ils pr6f6reront
adopter cette sublime devise : Vaincre ou mourir. Dans
la pens6e de computer quelques homes senses, bien
intentionnis, qui savent envisager les situations sous
leur veritable face, et qui prouvent par des actes, non
par des paroles, ce qu'ils peuvent, je me console d'a-









- 0 --


vance du tolle peut-6tre g6n6ral don't je pourrai 6tre
l'objet. Je dis gendral avec intention, car on rencontre
souvent un group de gens de mauvais aloi qui se faith
le devoir d'induire les masses en erreur, et de traves-
tir les ineilleures intentions en des projects mechants
et machiav6liques. Fort de ma conscience, je me mets
au-dessus de toutes ces mesquines passions, je ne vois
que mon pays, ce pays que j'aime par-dessus lout. Cer-
tes, je prefererais le voir rayd de la carte du monde
que de le voir fletri, d6shonor6. L'6tranger maitre chez
nous !... HaYti, l'orgueilleuse HaYti, devenir la chose,
]a propri6t6 d'une puissance etrangere, voir flotter rn
drapeau autre que notre drapeau bleu el rouge, enten-
dre, qui pis est, parler unelangue que nous ne compre-
nons pas, quel est l'HlaYtien assez d6natur6, d6voy6, qui
consentirait a un pareil d6shonneur Non, it n'y ei a
pas. Je comprends que nous nous entre-ddchirions pour
avoir la gestion de nos finances. Mais ces competitions
ambitieuses se rencontrent partout, malheureusement
chez nous, c'est plus accentud. Tout patriote sincerene
laisse pas de d6plorer cet dtat de choses detestable.
Mais quand il s'agit d'un danger common, quand ils'a-
git de l'invasion d'une puissance quelle qu'elle soit, je
ne veux pas m6me supposed qu'il puisse exister parmi
nous, seuls noirs, libres, autonomes, ind6pendants, des
compatriotes insens6s, au point de vendre comme Judas,
leur Dieu, et de tuer come Ndron leur mere...









- 7 -


II


Ces tristes reflexions me font rappeler quelques 6v6-
nements qui se sont diroul6s en 1791, presque A pa-
reille 6poque, en notre pauvre HaYti, qui subissait alors
les rigueurs les plus dures de l'esclavage. II n'est aucu-
nement diplac6 de les faire connaltre ici h ceux-lh qui
n'ont pas le bonheur d'6tudier l'histoire de notre pa-
trie, vraiment unique en son genre. L'intelligence de
ces faits ravivrait le feu de notre patriotisme, si toute-
fois il dtait 6teint. Nous verrons qu'il ne peut entrer
dans la pens6e de personnel, d'arucun Haitien d'abdi-
quer les droits et les libertls que nos aYeux nous ont
l6gu6s au p6ril de leur propre vie.
C'dtait en 1791, annie lugubre et memorable dans
les annales de notre histoire.
Les noirs de Saint-Domingue, fatigues du joug pe-
sant des colons, se revoltlrent. Les blancs exasp6res
se livrerent centre eux a toutes sortes de carnages.
Ils maltraitbrent ces malheureux avec d'autant plus
de rage et d'acharnement qu'ils furent hostiles au
fameux axiome de l'assembl6e constituante a Paris :
PNrissent les colonies plutdt qu'un de nos principles. Inu-
tile de dire qu'ils eurent en leur pouvoir des engias de
guerre qui leurpermettaient de d6truire avec des raffi-









-8 -
nements de cruautes qui font frdmir la nature tous
ceux des noirs qui tomberent entire leurs mains.
On les tenaillait ces pauvres 6tres, on les sciait
entre deux planches, les brilait A petit feu, on leur
arrachait les yeux avec des tire-balles rougis (1),
c'6taient de vdritables razzias humaines. Les noirs forts
de la justesse de leur cause resisterent avec ardeur
et perirent avec honneur. Les blancs ne leur firent
point grace. Chaque jour on inventa de nouveaux sup-
plices. Ce fut une guerre a mort, guerre d'extermina-
tion.
Quels reproches pourrait-on faire A ces pauvres
noirs, vrais parias de l'espece humaine, consid6rds
comme des debris qui ne pouvaient pas mnme se con-
soler entire eux! Aucun.
Ils rdclambrent leur inddpendance, leur liberty;
c'dtait, si je ne me trompe, leur droit le plus strict, car
tous les homes sont l'homme. Et cependant les colons,
i dire vrai, avaient manqud de ce qui complete l'homme :
la conscience. Pour prouver jusqu'A quel point ils pous-
saient leur animosity, leur haine contre les noirs, je
reproduis in extenso la lettre que les d6fenseurs du
camp de Gallifet adressbrent A M. de Blanchelande
pour lui faire reconnaitre la 16gitimit6 de leur cause

1. Pamphile de Lacroix, Memoires pour servir d I'histoire de
la revolution de Saint-Domingue.









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Cette lettre fut demeur6e sans rdponse, ou plut6t elle
en eut une qui fut le signal d'une lutte A outrance. La
voici: a Monsieur, nous n'avons jamais pretendu nous
carter du devoir et du respect que nous devons au
repr6sentant de la personnel du roi, ni m6me A tout ce
qui ddpend de Sa Majestd : nous en avons des preuves
par devers nous; mais vous, mon g6ndral, home
just, descendez vers nous ; voyez cette terre que nous
avons arros6e de notre sueur, ou bien plutit de notre
sang; ces edifices que nous avons dlevds, et ce dans
l'espoir d'une just recompense! l'avons-nous obtenue,
mon gendral ? Le roi, I'univers, ont gdmi sur notre
sort, et ont bris6 les chaines que nous portions ; et
nous, humbles victims, nous 6tions prets A tout, ne
voulant point abandonner nos maitres. Que dis-je je
me trompe : ceux qui auraient dCi nous servir de peres,
apres Dieu, c'dtaient des tyrans, des monstres indignes
du fruit de nos travaux ; et vous voulez, brave gend-
ral, que nous ressemblions A des brebis, que nous
allions nous jeter dans la gueule du loup? Non, il est
trop tard. Dieu, qui combat pour l'innocent, est notre
guide; il ne nous abandonnera jamais ; ainsi voila no-
tre devise : Vaincre ou mourir.
Pour vous prouver, respectable g6ndral, que nous
ne sommes pas aussi cruels que vous pouvez le croire,
nous ddsirons du meilleur de notre ame, faire la paix;
mais aux clauses et conditions quo tous les blancs, soit









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de la plaine ou des mornes, se retireront par devers
vous pour se relirer dans leurs foyers, et par cons6-
quent abandonner le cap, sans en excepter un seul ;
qu'ils emportent leur or et leurs bijoux, nous ne cou-
rons qu'apres cette chore liberty, objet si prdcieux.
nous soutiendrons jusqu'h la derniere goutte de notre
sang. II ne nous manque point de poudre et de canons;
ainsi, la mort ou la liberty. Dieu veuille nous la faire
obtenir sans effusion de sang! alors tous nos vceux
seront accomplish et-croyez qu'il en cofite beaucoup d
nos coeurs pour avoir pris cette voie.
c Mais, hWlas! je finis, en vous assurant que tout le
contenu de la pr6sente est aussi sincere que si nous
dtions par devant vous. Ce respect qua nous vous por-
tons, et que nousjurons de maintenir, n'allez pas vous
tromper, croire que c'est faiblesse, en ce que nous
n'aurons jamais d'autre devise : Vaincre ou mourir.
c Vos tres-humbles et trbs-obeissants serviteurs,

a Tous les gen6raux et chefs qui composent
( notre armee.








- 11 -


III


Cette lettre prouve surabondamment que les noirs
qu'on considdrait inf6rieurs a d'autres races n'6taient
pas d6pourvus des sentiments grands, dleves, et se
rendaient bien compete de la situation qui leur etait
faite. Ils sont rests corrects-jusqu'au dernier moment.
On ne les a jamais vus commelttre des actes de bass
humility, d'adulation, ils traiterent leurs bourreaux
comme il convenait de faire. Point n'est besoin de
rappeler par menu les luttes hdroiques que ces cham-
pions, ces braves ont livr6es durant cette pdriode, avant
que d'arriver A proclamer notre inddpendance, niotre
emancipation. Nous savons tous ce qui eut lieu; ce
sol que nous foulons aujourd'hui avec tant d'orgueil;
nous savons qu'il dtait arrosd du plus pur sang de nos
peres. Donc, ce serait une honte, une' flUtrissure, si
par notre faute, par notre incurie, par notre faqon
d'agir, nous permettions aujourd'hui a l'6tranger d'occu-
per un point du pays en maitre et seigneur. En ce cas,
il vaudrait mieux que nous p6rissions tous, que Hai'ti
disparCit, comme la Pologne, du theatre de ce monde
que de survive A ce ddshonneur plein d'amertume et
d'angoisse.
Cependant, on pourrait dire qu'il y a beaucoup de








12 -

notre faute si la situation du pays se trouve aussi
compliquee aussi tendue, qu'elle est aujourd'hui. C'est
notre politique de parti, ce sont ces divisions intestines,
ces pr6juges de couleur qui nous ont valu cet dtat de
choses d'A present. No nous incriminons pas, il n'en
est plus temps. II nous faut sortir de cette impasse avec
tous les honneurs dus a notre m6rite come people. 11
suffit d'avoir du sang-froid, de rester calmes; car
ce serait beaucoup de bruit pour rien, ce serait aug-
menter le mal qui est bien loin d'etre sans remade.
Vraiment, je crains fort que quelques-uns de nos com-
patriotes ne se melent d'6crire et d'empirer ainsi la
situation par des citations intempestives de Calvo de
Weaton, de tous ceux qui ont trait le droit public,
le droit des gens, le droit international. Je crois que
pour l'instant present ces invocations ne serviront de
rien, etje vais dire pourquoi toute intervention diplo-
matique est, sinon impossible, mais difficile a obtenir
d'aucune puissance 6trangere.






IV


Avant de poser toute question ayant trait au sujet qui
nous pr6occupe en ce moment, il fait bon entendre les








- 13 -


observations qu'a cru devoir faire M. Hannibal Price,
ministry plenipotentiaire d'Haiti a Washington dans le'
Rapport sur la conference international americaine, re-
lativement au M6le Saint-Nicolas, objet aujourd'hui de
tant de convoitises :
son superbe mouillage, que les Haitiens de tous les par-
tis surveillent sans cesse d'un ceil jaloux, ombrageux,
1 e M6le Saint-Nicolas, qui est destiny, sans nul doute,
A 8tre le port le plus beau, le plus considerable de notre
pays, le jour ofi, cessant nos steriles agitations, nous
aurons tournd toute notre dnergie vers les arts de la
paix, vers ces travaux grandioses qui caracterisent notre
siecle et qu'il est temps enfin que nous abortions A
notre tour, le Mble Saint-Nicolas, qui est et restera un
port haYtien aussi longtemps que notre drapeau flottera,
fier et beau, sur le sol conquis par les Spartacus de
Saint-Domingue, le M6le, A l'heure pr6sente, n'est en-
core qu'un point isol6 dans notre systeme general, tel-
lement isol6 qu'il a 6t6 possible A son commandant
militaire de rester dans une sorte de neutrality pendant
la guerre de 1868-70.
Le M6le Saint-Nicolas doit sortir de cet isolement dans
le plus bref delai possible. Il conviendrait avant tout
de proc6der d'urgence A l'dtablissement d'un r6seau
tdlIgraphique qui mette ce point en communication ins-
tantande avec tous les centres commerciaux de la R6pu-










blique, afin que les commergants de tous nos ports puis-
sent avoir le b6ndfice du cable existant. De tous les
grands travaux que nous devons nous hater d'entre-
prendre, le soussigne croit que l'dtablissement de notre
systlme t6l6graphique intdrieur est a la fois moins con-
teux, le plus utile, le plus pressant. Ces travaux et quel-
ques autres d'une importance gale ou supdrieure au
point de vue de nos relations internationales et du dd-
veloppement du commerce, peuvent 6tre l'objet de la
part du gouvernement, de propositions qui, dans l'o-
pinion du soussigne, seraient d'autant plus favorable-
ment accueillies par les capitalistes a l'6tranger que :
1 On est partout las de nos guerres civiles ; on croit
A la richesse du pays, A 'abondance de ses resources
naturelles qui, par le maintien de la paix, offriront au
commerce lgitime avec HaYti des b6nefices plus cer-
tains et infiniment plus consid6rables que ceux qu'on
peut attendre d'un commerce eventuel de poudre A ca-
non et de plomb a balles ; 2 l'on croit A l'tranger A la
probity et a la capacity du gouvernement actuel de notre
Republique ; on croit que Son Excellence le president
Hyppolite est sincere dans son desir si souvent mani-
fest6, de ramener la paix dans le pays en tenant une
just balance entire les parties, en ne favorisant la pr6-
tention d'aucun group politique A une domination
exclusive. Ce sont des circonstances propres A comman-
der la confiance, et nous devons en profiter pour tenter







- 15 -


de realiser nos roves de prospdrit6 national, pour ou-
vrir des carrieres nombreuses. A la fois honorables et
lucratives, A l'activit6 de nos populations.
Ce serait 1'occasion, pour en revenir au M6le Saint-
Nicolas, de mettre fin A tout malentendu pour le prd-
sent et 1'avenir, en entreprenant nous-memes d'assurer
le bendfice de cette merveilleuse situation gdographi-
que au commerce du monde par des travaux convena-
bles. II n'est ni impossible, ni m8me difficile, dans
1'opinion du soussign6, de former des companies de
capitalistes dans ce pays, en France ou en Angleterre,
pour la construction dans cette vaste baie d'un port
moderne, avec bassins de radoubs, forges et chantiers
pour la construction ou la reparation des navires ; le
point 6tant pr6alablement relied a notre capital par un
chemin de fer, assurant la rapidity et l'efficacit6 du
contr6le administratif, le gouvernement trouverait
une source nouvelle et considerable de revenues en y
dtablissant des magasins publics de provisions de
bouche et de carbon pour le ravitaillement des navi-
res de commerce de toutes les nations amies. Le sous-
sign6 croit, enfin, que si la R6publique d'HaYti, est
jamais appelee a ddfendre sa neutrality, A s'dpargner
des reprdsailles, en cas de guerre, entire deux ou plu-
sieurs puissances, c'est par le M61e Saint-Nicolas
surtout que nous pouvons 6tre exposes & de tels
ennuis, a de tels dangers; en consequence, il recom-








16 -

mande instamment au gouvernement d'associer & la
pensee d'ouvrir ce port au commerce du monde, celle
de la transformer en meme temps en un fort formi-
dable, proteg6 par des ouvrages assez puissants pour
nous permettre d'en interdire l'acces, en temps de
guerre, A tout pavilion stranger don't I'admission, avec
ou centre notre gr6, pourrait compromettre notre neu-
tralitd et nous transformer brusquement sans pr6pa-
ration et peut-6tre sans moyens suffisants de defense,
en puissance belligdrante. '






V

II n'est que trop vrai que 1'apergu de M. Hannibal
Price, sur le M6le Saint-Nicolas, a d6cid6 les Etats-
Unis cr A suivre une politique plus 6nergique vis-a-vis
de Hai'ti v prdtextant un soi-disant trait ou plut6t la
promesse que leur aurait faite le gouvernement du
Nord pendant les 6v0nements que vient de traverser
le pays. Cette description grandiose a flatt6 le gofit
de nos voisins de la R6publique 6toilde ; ils voient
dans le M61e le rove qu'ils ont si longtemps caressd :
se rendre maitres du commerce des Antilles. L'isthme








- 17 -


de Panama est tout trouve pour la r6alisation de leurg
projects. La situation surtout gdographique du M61e
donnant passage a tous les navires de commerce, d'oil
qu'ils viennent, repr6sente pour eux un capital in-
commensurable. Pour arriver a cette fin, ils vont r6u-
nir sur un meme point, si ce n'est pas fait ddjI, tous
les navires de 1'escadre du Nord de l'Atlantique pour
s'assurer de force, en cas de refus, bien entendu, la
possession de ce port.
Comme on le voit, la situation ne manque pas de
complication ni de gravity. Nous allons Utre P'objet
de la part de ces Yankees d'un acte de pure brutalitW,
si nous n'y prenons garde.
Remarquez-le-bien, c'est la maxime de la loi du
plus fort qu'ils vont mettre en avant. En plein xixe sib-
cle, cela paraitrait assurdment surprenant. Mais avec
de tels voisins, il faut s'attendre A tout, meme aux
choses les plus invraisemblables.






VI


Ceci pose, examinons la situation sous sa veritable
face. Soyons positifs et pratiques. Ne voyons que l'im-
2








- 18 -


minence du danger qui peut amener des consequences
terribleset graves pour l'avenir d'Harti.
Les Etats-Unis pretendent que le gouvernement du
Nord, qui est actuellement celui du gdndral Hyppolite,
avait pris l'engagement de leur ceder le M6le pour un
depft de carbon, s'ils aidaient le gouvernement alors
provisoire A arriver d6finitivenment au pouvoir. Les
traits, selon la definition de Bastide, sont des actes
par lesquels deux ou plusieurs Etats souverains s'en-
gagent sur r'honneur, et quelquefois sous des garan-
ties rdelles, A remplir reciproquement certaines condi-
tions. En supposant mime que le gouvernement du
Nord, qui n'avait pas plus le droit que celui de I'Ouest
de signer un traitd, ait fait la promesse A l'Etat de
l'Union de lui fair une concession quelconque, cela
prouve simplement que le gouvernement regulier des
Etats-Unis s'dtait laiss6 circonvenir en acceptant les
conclusions d'un march de nul effect.
Car la nation haY'tienne ne saurait 6tre aucunement
lide par des engagements purement personnel.
L'on n'ignore pas, je crois, chez nos voisins, qu'un
trait n'est valuable que quand il est consent par le
people. Le people seul est souverain par l'organe de ses
reprisentants librement dlus. Done un group d'indivi-
dus, une faction ne peut nullement se pr6tendre le
droit de trailer avec une puissance constitutionnelle-
m ent reconnue. La puissance qui accepted les conclu-








- 19 -


sions d'un traits n'dmanant pas de la souverainet6
du people fait preuve A son tour de mauvaise foi, est,
par consequent, indigne de faire parties de l'alliance de
la confidiration international.
Les Etats-Unis plus que toute autre nation savent la
portie des traits. Pour ne citer que celui du 3 sep-
tembre 1785 et le trait de paix entire 1'Espagne, l'An-
gleterre et la France, lesquels ont mis fin a la guerre
de l'inddpendance amiricaine, on se convaincra A coup
sAr de leur competence indiniable en la matibre.
Par consequent, il demeure avird que 1'Etat de l'U-
nion n'est porteur d'aucun Litre, d'aucun paper qui
puisse dtablir la ldgitimiti de sa prdtention sur le
M6le Saint-Nicolas afin d'y dtablir un dip6t de carbon.
II veut peut-6tre abuser de notre faiblesse, prendre pos-
session de notre terre par la force de ses canons au
m6pris de toutes les lois internationales. Ainsi que je
l'ai dit plus haut, I'affaire est d'iaiportance et mdrite
d'etre traitie avec beaucoup de sang-froid et de prd-
sence d'esprit.








- 20 -


VII


II est suffisamment dtabli que M. Blaine, annexio-
niste par excellence, caressele project de s'emparer par
la force des armes du Mole Saint-Nicolas. II n'est pas
moins reconnu qu'HaYti n'entend pas c4der de force
une parcelle de son territoire. D'ailleurs le premier
article de sa constitution en fait mention, la Rdpubli-
que est une et indivisible. Ne pourrait-on pas cependant
arriver A un mezzo-termine, A une entente r6ciproque ?
Selon le dicton vulgaire, un mauvais arrangement vaut
toujours mieux qu'un bon procds. Ce serait, certes, une
tres sage measure d'dviter une guerre A outrance, a
mort, quand nous pouvons faire autrement, tout en
conservant l'intdgrit6 de notre territoire. Croyez-moi,
chers compatriotes, nous avons mille raisons pour
6viter a present un diploiement de force en HaYti :
1 Parce que le pays a, en dedans comme en dehors, des
ennemis irrdconciliables, des anti-patriotes, des anar_
chistes qui ne manqueront pas de profiter d'une telle
situation pour saccager nos villes et assouvir leur soif
de vengeance.









- 21 -


VIII


20 Parce que nous n'avons pas a computer sur I'in-
tervention d'aucune puissance Utrangere, sur l'arbi-
trage d'aucun people. La France, cette g6ndreuse amie
des peuples, qui professe pour nous la plus grande
amiti6 nepeut pour 1'instant nous Rtre d'aucun secours.
Elle se trouve prise dans un engrenage, dans un en-
chevetrement d'6dvnements. Dieu sait comment elle en
sortira. Elle a d'un c6t6 son formidable ennemi l'Al-
lemagne, qui la guette dans l'ombre, qui 6pie ses
movements, qui note ses pas et qui A la moindre faute,
le moindre laisser-aller tombera sur elle pour tenter
de l'andantir A jamais. D'autre part, elle est tiraillde
meme dans son sein par des ennemis qui ont cons-
tamment soit de changement; plus loin, ce sont ses
colonies, hier c'6taient les Dahom6ens, aujourd'hui,
c'est le Tonkin, oh! le Tonkin, grave question du
jour qui passionne dnormdment les esprits. La ques-
tion de pecherie a Terre-Neuve avec le Foreign office
est toujours en suspens. En tout dtat de cause, nous
n'avons pas A esperer en son intervention: car elle ne
peut distraire aucune troupe de son effectif pour nous
donner main-forte en cas de besoin. Quant A l'Angle-









- 22 -


terre, nous devons repousser bien loin l'idde qu'elle
puisse epouser notre cause. Si elle intervenait, ce
serait a coup sfir pour jouer le r6le du fameux juge
de l'huitre et les plaideurs. N'oublions pas qu'elle a en-
core sur le cceur 1'affaire Mondere, et qu'elle aussi
guette le moment de nous faire une avanie.
Ainsi il ne nous reste qu'A prendre notre parti. Mais
nous devons le prendre dignement, correctement, de
tell sorte que nous n'ayons pas plus tard le regret
d'avoir agi en d6sespoir de cause. La fiert6 de notre
race, le sang qui coule dans nos veines, tout nous
empeche de ddchoir, tout au contraire nous convie a
respecter la m6moire de ces homes de cceur et de
valeur qui n'ont pas su marchander leur vie pour nous
assurer la liberty, le premier bien de l'humanitd.
Il n'y a pas de doute A avoir. Les ttats-Unis prd-
tendent s'emparer du M6le Saint-Nicolas; c'est 1l leur
convoitise depuis de longues annies. Aujourd'hui, ils
croient le moment propice et favorable pour satisfaire
leur soif de possession. Cependant, n'allez pas croire
qu'ils vont brutalement d6barquer leurs troupes
au Mble Saint-Nicolas et s'en emparer sans tam-
bour ni trompette. Loin de lh. Ils sont trop fins, ces
Yankees, pour commettre une pareille monstruosit6,
Car, ce serait, A n'en pas douter, un soufflet donn6 A
l'Europe entire. Nous devons supposed que M. Blaine
a assez de bon sens et qu'il est assez fin diplomat pour









- 23 -


ne pas chercher a en venir a une telle extrimit6 oh il
pourrait ne pas avoir beau jeu et gain de cause. Les re-
lations regulibres des Etats-Unis avec les peuples civi-
lisds de l'Europe sont un point d'obstacle qui nous per-
met d'etretranquilles h ce sujet.






IX

Voici ce que doit Wtre le plan de ces Yankees et je
crois fort de ne m'6tre pas trompd.
Avant de prendre cette resolution, ils ont d. se dire
ceci : Usons d'un stratagome (en tout cas, ce n'est
point celui d'Ulysse), le people haYtien est un people
querelleur, ombrageux, exalted, qui pour une simple
demonstration est capable de commettre les plus
grandes folies. Puisqu'il nous faut avoir le M6le a
tout prix, c'est bien le moins que nous passions une
fois sur les lois qui lient les nations entire elles;
d'autant plus que la perpetration de cot acte peut
avoir lieu sans que le moindre bruit se fasse au dehors.
Pour ce, nous allons r6unir notre escadre sur un point
du pays, devant F'ile de la Gonave par example, et
nous enverrons un ultimatum au gouvernement









- 24 -


haitien qui lengagera dans le plus bref d6lai
A executer le traitS... non, la promesse qu'il nous
avait faite dans le temps. Cela fera beaucoup de bruit
en ville, dans les campagnes surtout, en Hai'ti il
existe de mauvais citoyens comme du reste partout
ailleurs; ces Messieurs nous rendront assurdment la
tAche facile. Ils diront a cor et h cri que le gouverne-
ment a vendu le pays aux blancs. Naturellement, ces
pauvres Ha'tiens qui ont l'amour du sol courront aux
armes pour d6fendre leur territoire menace. 11 y aura
emeute, incendie, du pillage, des fusillades, il y aura
tout cela. C'est alors, alors seulement que nous ddbar-
querons nos troupes pour mettre soi-disant de l'ordre,
pour sauvegarder soi-disant les intdrets de nos natio-
naux, oui, c'est bien alors que nous pourrons nous en-
tendre avec un de ces chefs de bande illettrd pour obte-
nir ce qui fait aujourd'hui l'objet de nos ddmarches.
S'ils rdsistent, ces Hal'tiens, ils auront purement et
simplement le sort des Siciliens. Et l'Europe entire,
tous les peuples d'Amdrique approuveront nos agisse-
ments en cette occurrence; car il sera reconnu que
Haiti est incapable de se gouverner.








- 25 -


x

VoilM, mes chers coacitoyens, ce que ces Yankees
ont machine, combine dans leur esprit. Le piege est
tellement grossier, tellement perfide qu'il n'est point
difficile de voir percer l'oreille de l'ane.
C'est a nous maintenant h nous garer contre de
telles embaiches. J'arrive enfin A ce qui fait Fobjet de
ma brochure.
Il est un faith constant que les Etats-Unis veulent
avoir le M6le Saint-Nicolas aFin d'y6tablir un d6pit de
carbon. II n'est pas moins vrai que le Mble en raison
de sa situation gdographique, en raison m6me de son
importance comme ville, est un point de repere pour le
Nord et le Sud du pays et une source de tres-grandes
richesses pour PIle entire. Mais comme it demeure suf-
fisamment prouvd que nous courrions beaucoup de ris-
ques en dedans come en dehors si nous voulions en
d6pit de tout faire respecter tant soit peu nos droits.
Je crois, qu'il vaudrait mieux, a mon humble avis,
faire un traits avec les Etats-Unis (cette fois-ci ce
serait le veritable) lequel consisterait A leur ceder le
M6le Saint-Nicolas, sous la condition de leur souscrip-
tion aux clauses et conditions de la nation.
Ce trait serait dict6 par i'Assembl6e national
assistde des envoys, des plinipotentiaires des autres








- 26 -


puissances 4trangeres qui auraient plein pouvoir d'y
donner sanction.
II y serait fait mention qu'en cas de non execution,
de violation du trait, les autres puissances signataires
auraient le droit d'intervenir et de faire ce qu'il serait
jug6 n6cessaire. Pour ce qui est de la teneur, Ie
soin en serait laiss6 naturellement a la majority de
la nation. De cette fagon, notre dignity serait sauve-
gard6e et nous nous pr6munirions par ainsi contre les
alias d'une guerre d6sastreuse qui pourrait ruiner a
jamais notre pays.
Remarquez-le bien, chers compatriotes, c'est come
pis aller que je formule de tels voeux et je crois que
tous ceux qui sont soucieux de l'avenir d'HaYti et de
notre race ne laisseront pas que d'abonder dans mon
sens. Nous neserions pas a coup sirila premiere nation
qui ferait des traits. Toutes les grandes puissances du
monde ont d6j~ us6 de cette voie diplomatique quand
des incidents de pareille nature menagaient de brouiller
les rapports internationaux qui doivent exister entire
les peoples, cette grande famille de l'humanit6. Un traits
suppose g6n6ralement une alliance entire deux nations;
ce qui est un veritable droit 6crit.
II est dans l'intdr6t direct des parties contractantes
de se conformer toujburs aux conventions qui y sont
stipul6es.
Cependant si par impossible, contre nos provisions,









27 -

les Etats-Unis, au m6pris de toutes les lois humaines,
se refusaient A accepter nos conditions, nous ne man-
querions pas certes d'6crire en lettres de feu sur nos
drapeaux ce beau vers de Batier, un de nos poktes
ha'itiens:

Puisqu'il taut mourir, mourons avec honneur.

Paris, 68, Boulevard Saint-Germain, 22 avril 1891.


Imprimerie des Ecoles, Henri JOUVE, 15, rue Racine, Paris.





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Due Returned


Due


Returned


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99~
* ATIN
AMERICA


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BY THE UNIVERSITY OF
FLORIDA LIBRARIES.


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474






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