Pétion et Haiti

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Material Information

Title:
Pétion et Haiti étude monographique et historique
Physical Description:
5 v. : port. ; 19 cm.
Language:
French
Creator:
Saint-Rémy, Joseph, 1816-1858
Publisher:
Chez l'auteur
Place of Publication:
Paris
Publication Date:

Subjects

Subjects / Keywords:
History -- Haiti -- Revolution, 1791-1804   ( lcsh )
Presidents -- Biography -- Haiti   ( lcsh )
Politics and government -- Haiti -- 1804-1844   ( lcsh )
Genre:
non-fiction   ( marcgt )

Notes

Bibliography:
Includes bibliographical references.
Statement of Responsibility:
par Saint-Rémy.
General Note:
Vols. 4-5 have variant publisher statement: Auguste Durand.

Record Information

Source Institution:
University of Florida
Rights Management:
All applicable rights reserved by the source institution and holding location.
Resource Identifier:
oclc - 18617214
ocm18617214
System ID:
AA00008904:00002

Full Text




HaW













UNIVERSITY
OF FLORIDA
LIBRARIES


I _











PgiTION ET HAITI.















































] aris. Impr. de MOQusT, 92, r. de la Hirpe.







POTION ET HAITI.


ETUDE,

IONOGRAPHIQUE ET HISTORIQUE,
PAR
S AIN T-nEMY ,
(DES CAYES. HATI.)

TOME DEUXIEME. A










PARIS,
CHEZ L'AUTEUR,
RUE SAINT-JACQUES, 67.

1854







z12 : 4o3
i 51Tp
v; P

MMAn
Owna
AMOOMlE









LIVRE CINQUIPME.

iuptire entire Toussaint et Rigaud. -Trait6s du premier avec les
Ambiicnins et les Anglais. PolBmique. Prise du Petit-
Go&ve. Combats du Grand-Goave. Insurrection du M61e.
Executions militaires. Fuite de Beauvais. PNtion a Jacmel.
Si6ge memorable. Combat de Bory. Mort de Desruis-
seaux. C. astres du Sud. -Toussaint vainqueur. Resum6
de la guerre civil fait a Curacao, et presentO A l'agent Bresseau
par Petion et Dupont. Sejour de Petion en France.

I. Toussaint, par les grands succes de ses armes,
6tait devenu pour ainsi dire le maitre des desti-
nies de la colonies; son administration sans contr6le
faisait craindre qu'il ne s'habituat trop au rl6e de poten-
tat qu'il commencait t jouer. Le DIRECTOIRE EXECUTIF
envoya le general Htdouvillepour mod6rer sapuissance.
HIdouville, aux terms de scs instructions, en date
du 9 niv6se an vi (29 decembre 1798), ( devait rem-
plir & Saint-Domingue les memes functions que le Di-
rectoire exdcutif en France; il ne pouvail commander
l'armn e en personnel, ses functions etant plus propre-
ment civiles, mais il avait le droit a'en confirer le com-
mandement i d'autres gdndraux qui agiraient d'aprds
ses instructions; saprincipale mission dtait de fairepro-
mulguer les lois du Corps ligislatif; de fair respecter la
constitution; d'assurer la tranquilliil interieure et ex-
Icrieure; de nommer aux charges et de rdvoquer; de
fair execuler la loi du 4 brumaire, de fair respecter






2 PErTION ET HAITI..
dl liberty gindrale; de maintenir striclement la loi con-
ire les imigrds. Rigaud .tant signal come l'ennemi de
I'autoritd national, Hdouville pouvait le fair arrdter,
l'embarquer, comme aussi il avait le droit de l'amnistier.)
Telles sont en substance les instructions qui fu-
rent donnees i H6douville. Ce .g6nDral ddbarqua A
Santo-Domingo, le 9 germinal (20 mars). II se hhta
d'annoncer a Toussaint le but de sa mission. Et apres
quelques conferences avec Roume qui n'avait cesse
d'occuper le poste special qui lui avait Wte fix6 dans la
parties espagnole; apres ces conferences oi Roume lui
donna des notions sur les principaux personnages
de la colonie, oiu Roume s'attacha surtout a effacer les
pr6ventions que les calomnies de Sonthonax avaient
repandues en France centre Rigaud, Hedouville se di-
rigea par terre vers le Cap oil Toussaint avait ordonn6
de lui faire une magnifique reception. Raymond lui
remit aussit6t ses pouvoirs et se prepara a aller en
France remplir son mandate de d6pute (').
Pacificateurdela Yendee, H6douvilleavaitau supreme
dcgr6 l'esprit de conciliation; cceur droit et ferme, il
Btait plus que tout autre propre a fair triompher dans
la colonies les principles du droit et du devoir, alors au-
tant que jamais fouls aux pieds par I'aristbcratie mili-
taire qui avait remplac6 celle des planteurs. Mais pour

(1) Raymond remit ses pouvoirs Hddouville, Ic Icr floral an vi
(20 avril 1798). II s'embarqua le 7 brimaiire an yu (28 s0t0-
bre 1798)







reussir dans cette difficile mission, il lui eut fallu autre
chose que la force morale d'une agence; il lui eOt fallu
quelques milliers de baionnettes derriere lui, tandis
qu'il n'arrivait qu'avec cent cinquante hommes, la plu-
part institouters, medecins, naturalistes, et officers
d'armes spiciales. A cela, H6douville ajouta la fate de
d6barqier d'abord i Santo-Domingo, au lieu de pren-
dre terre dans la parties francaise, faute qui donna d'a-
bord de I'ombrage A Toussaint alors occupy a la guerre
centre les Anglais. Celui-ci cependant ne lui envoya
pas moins pour lui presenter ses hommages Idlinger
que nous avons vu figure aux Cayes dans les 6v6ne-
ments de fruclidor, et que Sonthonax avait Olev6 au
grade d'adjudant-g6n6ral.
II. Les Anglais commencaient en ce moment a se fati-
guer d'une guerre qui leur coitait beaucoup d'argept
et de sang : ils avaient vu successivement succomber
toutes les places ou forteresses qu'ils occupaiint dans
le Mirebalais, dans les Verrettes, dans les Grands-
Bois, et tout recemment I'adjudant-g6ndral Pktion leur
avait enlev6 le fameux camp de la Coupe, ce qui
pouvait porter la guerre sous les murs du Port-au-
Prince mgme.- Dans Ie sud, Rigaud, ayant repris Ti-
buron et les Irois, se pr6parait h marcher contre J&-
remie: les Anglais resolurent alors d'6vacuer la colonies.
L'amiral Maitland, quibcommandait leurs forces mariti-
mes, fit les premieres' marches: un armistice de cinq
semaines fut conclu, le 11 floral (30 avril), a bord du


T798


LIVRE V.






4 POTION ET HAITI.
vaisseau Labergovenie, en rade au Port-au-Prince,
entire I'adjudant-g6ndral Huin et le colonel Ninghtin-
gall; les Anglais s'engagerent A restituer t Toussaint,
Saint-Marc, I'Arcahaye, la Croix-des-Bouquets et le
Port-au-Prince, a la condition qu'on garanlit la vie et
les propri6t6s des habitants qui ne voudraientpas aban-
donner la colonies. Toussaint, durant cet armistice, se
rendit au Cap: Hedouville lui t6moigna la plus grande
confiance; il lui communique ses instructions (1).
Toussaint y vit le pouvoir don't I'agent etait arm6 con-
tre Rigaud; mais il reconnut aussi que l'agent n'avait
nulle idWe d'en user. Toussaint revint dans I'Ouest. Et
en vertu de l'armistice, le 18 floral (7 mai), Charles
Belair avec les 4e et 7V demi-brigades occupy Saint-
Marc ; Dessalines, avec la 2" et lebataillon desVerrettes
(20e regiment de ligne), l'Arcahaye ; Paul L'Ouverture
avec la '10 et le bataillon de Mamezelle (aujourd'hui
Ie regiment), la Croix-des-Bouquets, et Christophe
Morney avec la 1'e et la8,, lePort-au-Prince (2), oi La-
plume et Pktion arriv6rent avec la Legion.
III. Potion, rentrant aprbs une longue absence dans
sa ville natale, ne devait plus y rencontrer ni mere, ni
soeur; deux neveux en has age, voilh desormais toute
sa famille. Un de ses premiers devoirs fur d'aller visitor

(1) Lettre d'Hidouville l Toussaint, 17 thermidor an vi (4 aoAt
1799).
(2) Procds-verbal de la march entreprise, le 13 pluvi6se an vi,
sur les ennemis de la RBpnblique.








Lambert qui n'avait pu 6vacuer le Port-au-Prince avec
ses frbres et y avait passe l'orage, sans Atre inquiWte,
grace h l'impotence de l'Age. 11 revit son ancien g6nd-
ral avec ce rare, bonheur que donne la vue des etres
chers aprbs la perte d'autres 6tres plus chers (').
IV. Toussaint entra h Saint-Marc, le9 floreal(8 mai),
S1l'Arcahaye le 23 (12 mai), a la Croix-des-Bouquets
le 25 (14 mai) ,et le mme jour dans l'aprbs-midi, au
Port-au-Prince ('). Laplume et Petion furent le saluer :
c'6tait la premiere fois qu'il voyait ces deux officers.
II avait primitivement destine le commandement de
I'arrondissement a Laplume, celui de la place h Petion.
Mais un ordre du jour, public par Laplume au camp
de la Coupe, et don't les Anglais s'6taient plaints, lui fit
donner ces commandments h Huin et h Christophe
Morney (3). Bient6t quelques rixes s'6lev6rent entire les
l1gionnaires et les troupes du Nord. Laplume et P6tion
eurent ordre de rentrer h LBogane (0).
Toussaint accorda,,daps les diff6rentes places qu'il
venait d'occuper, non-se'ulement sfret6 a ceux qui n'a-
valent pu suivre les Anglais, mais encore amnistie a
tous ceux qui avaient port les armes centre la RBpu-
blique; il les maintint meme en grade et en dignity.

(1) Notes manuscrites du sbnateur Georges.
'2) Prodes-verbal prcite.
(3) Toussaint A Maitland, Petite-Rivibre, 4 flor6ahan VI (3 mai
1799).
(4) Notes manuscrites du general Segrettier.


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LIVE V.






6 POTION ET HAITI.
C'etait violer les lois de la m6tropole. Aussi les ennemis
des droits de l'homme, r6fugi6s A Cuba, A la Jamaique
et aux Rtats-Unis, s'empresserent de rentrer dans les
ports de l'O9st et de 1'Artibouite. HWdouville dissi-
mula son mecontentement : Toussaint fut en retour
fete par les blancs du Port-au-Prince. II avait passe
plusieurs semaines dans cette ville, quand Rigaud y
arriva, le 25 messidor (13 juillet) (').
Rigaud, que Sonthonax avait d6peint en France
comme hostile h la m6tropole, sentit spontanement le
besoin d'aller se justifier aupres d'H6douville. 11 n'avait
pas traverse le Ront-de-Miragodne, que les blancs qui
avaient tant d'int6ret a sa perte firent courir le bruit
qu'il allait tLre arrdte. Mais fort de sa conscience, il
continue son chemin, escort par quelques dragons
du 3e escadron du Sud, commandos par Renaud Des-
ruisseaux. C'6tait la premiere fois que Toussaint et Ri-
gaud se rencontraient.
Le premier n'avait pas otulid la lettre flatteuse que
le g6ndral du Sud lui ecrivitvors de sa conversion a la
R6publique; il n'avait pas oulli6 non plus la belle
r6ponse quil avait faite aux insultes de Lapointe (). Ils
durent se voir donc avec un certain bonheur. Nul n'a-
vait su jusqu'h present ce qui se passa entire eux. C'est
Toussaint lti-mime qui va nous le reveler, un peu tard

(I) Let!re de Toussaint & Htdouville da meme jour.
(2) Vie de Toussaint-L'Ouverture, par Saint-Remy, page 195.







a la v6rit6, alors que le sang ruisselait sous les pas des
deux rivaux- f RIGAID LUI AURAIT PROPOSE LE RENVOI
< D'HiDOUVILLE, LA DESTRUCTION DES BLANCS, ILIN-
( DEPENDANCE DE L'ILE. JE LE DiTOURNAI DE CES
( HOiRIBLES PROJETS, ) ajoute-t-il (').
Que deviendrait done cette assertion, si souvent r6-
p6t6e par M. Mhdiou, que Toussaint aurait propose a
Rigaud de proclamer l'ind6pendance de la colonies, et
que celui-ci s'y serait constamment refuse ?
Quoi qu'il en soit de cette d6nonciation intempes-
tive, faite peut-6tre pour le besoin du moment, Tous-
saint, tout en comblant Rigaud de marques de con-
fiance, se garda de lui d6voiler le pouvoir don't
H6douville 6tait armed centre lui, celui de le faire em-
barquer. Les deux g6n6raux arrivbrent au Cap, vers
le 2 ou le 3 thermidor (20 ou 21 juillet) (j. La noble
figure de Rigaud plut de prime-abord a H6douville;
sa conversation l6ev6e le captiva. Et bien quel'agent,
cette fois, se montrAt aussi plein de bienveillance pour
Toussaint qu'h leur pterlebre entrevue, eelui-ci part
comme choqu6 de l'acceeil fait h Rigaud; il le considdra
come un outrage fait A sa divinity (). NWanmoins,
aprbs les avoir constrlts sur son reglement, en date

(1) Toussaint h Roume, du Port-de-Paix, 5 fructidor an vu
(38 aoit 1799).
(2) Lettre de Laplumd Q un officer du Sud, on d atir6 ther-
midor an vi (23juillet 1798). ,4
(3) Memoire de Kerverseau au minlstre.


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8 P' 1II T HAITI.
du 6 thermidor (24 juillet), concernant les devoirs r6-
ciproques des propriktaires et des culfitaleurs, He-
douville proposal une fate B bord: Rigaud accept avec
confiance; Toussaint s'y refusa, sous prbtexte d'indis-
position.
Mais voici son veritable motif: a RIGAUD N'EUT
SPAS PLUS T6T VU HiDOUVILLE QU'Il ABONDA DANS
LES SINISTRES PROJECTS DE CET AGENT, QUI VOULAIT
a LEVER LES HOMMES DE COULEUR 'SUR LES DEBRIS DE
(( LA PUISSANCE DES NOIRS ('), accusation gratuite et
banale que la defiance seule put inspire t Toussaint,
don't il ne se departit pas, que les emigr6s ne manque-
rent pas de fortifier en lui, et qui devait se traduire
par ]a guerre la plus monstrueuse Cependant, apris
avoir sdjourn6 trois jours au Cap (), Toussaint et Ri-
gaud repartent: le 7 thermidor (25 juillet), ils 6taient
arrives dans le quarter d'Ennery oit Toussaint, tou-
jours dissimul6, donna sur son habitation de Des-
cahaux une fAte en I'honneur de son h6te(3). Le 10, au
Port-au-Prince Rigaud se Api; a de Toussaint et se
dirigea vers les Cayes (1), avec la pens8e d'aller pour-
suivre les Anglais a J6r6mie. Toussaint lui envoya pour

(1) Lettre dijh cite A Roume, du 6 fructidor an vn (23 aofit
1799). ,
(2) Kerversetu au ministry, 4 vend6miaire an vii (25sept. 1798).
131 Lettre'de Boerner, commandant delr place de Saint-Marc,
a Iidoimuill 9 thermidor an vt (27 juillet 1798).
(4) Lettre de Rigaud a HWdouville, du mime jour.








cette expedition l'adjudant-g6n6ral P6tion, avec la 16-
gion don't .irot 6tail alors colonel, et le regiment de
N6rette.
Mais les Anglais demanderent 4 capituler : Toussaint
envoya l'adjudant-g6n6ral Huin qui signa la conven-
tion avecle colonel Harcourt, le 26 thermidor (15 aout),
en rade de J6r6mie sur la frigate la Cerds. Dans ce
m6me temps, Maitland faisait conclure avec H6dou-
ville l'6vacuation du M1le. Cette. vacation fut consen-
tie entire le chef de brigade Dalton et le colonel Stewart,
le ier fructidor (18 aoft). L'agent fit une proclamation;
elle portait une amnistie g6ndrale, don't on n'excepta
que ceux qui avaient accept des emplois civils ou
militaires du gouvernement anglais : ce qui devait d6-
plaire immens6ment a Toussaint qui, au m6pris des
lois de la m6tropole, avait, dans l'Ouest, maintenu la
plupart des 6migr6s dans leurs functions. Mais Mait-
land, tout en faisant traiter avec H6douville pour le
Ml1e, faisait, le 29 thermidor (16 aoft), arrAter h J6r6-
mie, entire Huin et Harcourt, la capitulation de ce
m6me point.
V. H6douville seul avait le droit d'etre m6content de
cet strange proc6d; ce fut Toussaint pourtant qui
poussa les hauts cris:-(( I se plaignit (LETTRE SANS
DATE) qu'on eAt trailed pour le M61e, pendant qu'il Ie
faisait; que l'amnistie proclanme par l'agent diffdrdt de
celles qu'il avaitpkdclamees dans I' Ouest; que, sans 6gard
an commandement en chef de l'armee don't il deait revetu,


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LIVHk V.






10 PETION ET HAITI.
sans rfldchir, sans avoir juge & propos de lui en don-
ner avis, on eat envoy des oficiers sbglrnes pour
traiter de la reddition du Mole. II pense qu'en suivant
la hidrarchie militaire, c'est lui qui, come premier
chef de l'armde, devait transmettre les ordres de l'agent
aux officers subalternes. II edt plut6t preferd qu'on lui
eat diclard ouverlement qu'on le jugeait incapable de
trailer aves les Anglais et de terminer honorablement
une negotiation. Enfiy, ii termine par rappeler les
grands services qu'il a rendus au pays, et declare sou-
pirer aprds sa retraite, car ii s'apergoil qu'il avait eu
raison quand il avail 6crit ~ l'agent : Q Que c'taient
Sceux qui savaiey le mieux parler el le mieux ecrire
, qui avaient toujours su gagner la conflance du gou-
a vernement. Jetez les yeux sur la lettre que je vous
a derivis avant.votre arrivee au Cap, faites-en la lec-
c ture, et vous verrez que tout ce que je vous disais est
arrived. Msfiez-vous, vous disais-je, de ces personnel
a qui, sous le voile du republicanisme, chercheront, par
c leurs insinuations perfides, i vous dloigner des per-
, sonnes qui, rHunies avec vous, devraient sauver la co-
t lonie et fair prospirer la culture. Les circonstances
, actuelles ne me prouvent que tropque je ne me trom-
Spais pas alors, etjem'aperfois que, malheureusement,
Sales ennemis de la chose publique vous ont donnd des
a mefiances sur mon coriple...)
L'agent repond, le 9 fructidr (26 )aoit) : c Qu'il est
a surprise du ton de reproche qui rrgne dans la lettre de







Toussaint; qu'il est revetu des memes pouvoirs que
le Directoire en France ; qu'il dispose de la force ar-
m6e; qu'il en a laiss6 A Toussaint le commandment;
c que c'est une marque de confiance; qu'il ne lui
<( a jamais donn6 pouvoir de Iraiter pour le M6le;
a que signifie le reproche de donner des ordres aux
officers subalternes ? N'a-t-il pas ledroit de le faire
chaque fois qu'il le juge du bien du service. Prenez
done une just idWe de mes pouvoirs et des limits
Sd'es v6tres. J'avais le droit de sommer Maitland de te-
a nir la convention signee entire son envoy et le mien ;
( mais, pour l'amour dela paix, je l'ai declare nulle,
, en ratifiant ce que vous avez fait.
( Puisque vous me parlez de vous, je vais vous par-
a ler de moi, et ce sera pourla premiere et la derniere
a fois. Je sers en quality d'officier general depuis le,
c commencement de la revolution. J'ai Itd longtemps
c chef des 6tats-mtjors des arm6es de la Moselle et des
, cbles de Cherbourg. J'ai 6t6 g6neral en chef de l'ar-
u mbe des c6les de Brest. J'ai contribu6 a 14 soumission
d de dix-sept diparlements oii la guerre civil la plus
a atroce n'a dur6 que trop longtemps, et j'y ai main-
( tenu la tranquillity. Pendant que j'ai command en
< chef, aprbs le general Ioche, j'y ai rendu des services
Sdu meme genre que coux que vousavez rendus ici,
c et les timoignages de satisfaction que j'en ai recus du
Directoire font ma recoapense. C'est dans ces poses
,, que j'ai vu d6ployer la rage de tous les parlis, sans


17098


LIVRE V.






12 I'TTION ET HAITl.
m'ltralaiss6 influence. Rendez-moi done la justice
a queje n'ai pas change de caractbre. J'ose me flatter
a que'l'impartialite et la fermete font la base du mien.
a Je vous avoue que je trouvale passage de la lettre
a que vous m'avez 6crite avant mon arrive au Cap
beaucoup plus applicable h vous qu'h moi, car, a
a coup stir, si vous ne donniez pas creance aux calom-
a nies que d6bitent les ennemis de l'ordre et des lois,
a don't le merite consist dans la duplicitl de leur ca-
a ractere, vous ne pourriez croire que je n'ai pas-0on.
a serve pour vous la mnme confiance.
Telle fut l'origine de la m6sintelligence de Toussaint
et d'H6douville.Toussaint, qui savaith q uelle fin ilvou-
lait en venir, ne se prioccupa pas des suites du bl&me
de l'agent.
VI. Pendant ce temps-lh, Rigaud part des Cayes avec
son armee formee de deux divisions, la premiere
aux ordres du chef de brigade Dariiguenave, et la se-
conde aux ordres de l'adjudant-g6nkral P6tion. La
place des Irois se rendit, le 5 fructidor (20 aofit), A
P6tion; celle de JBr6mie, le 6 (23 mars), a Dartigue-
nave ('). Rigaud, fiddle observateur des lois de la mB-
tropole, tint une condufte entierement oppose a cello
qu'avait tenue dans l'Ouest le general Toussaint; il no
voulut de la presence d'aucun emigre. Le regiment de


(1) Lettre de Boerner du 10 fructidor nn vi (27 aoft 1798) a H6-
douville.







Dessource, compose de sept cent trente-cinq homes,
parmi lesquels vingt-neuf officers, presque tous blancs,
fut oblige de laisser JBremie; il debarqua a Saint-Marc
le 8 fructidor (25 aoit) (I.
Toussaint part du Port-au-Prince, arrive & Saint-
MarI le 9 fructidor, fail r6unir h 1'6glise tout le r6gi-
ment, les femmes et les enfants qui l'avaient suivi,
fait chanter une messe, a laquelle assisted le con-
seil municipal, malgre les lois de la metropole,
et prociame une amnistie g6nerale, toujours malgre
ces memes lois. Il continue vers le Nord, et arrive, le
44 fructidor (31 aoft), a Jean-Rabel. Maitland, qui I'y
attendait, avait, dans ce quarter, concentr6 toutes les
troupes anglaises : Toussaint les passe en revue h la
Pointe-Bourgeoise, au bruit de salves d'artillerie. On
lui fait cadeau d'une couleuvrine en bronze de 3 et
de deux carabines (). Ces t6moignages d'honneur lui
firent perdre la tate. Maitland profit de 1'enivrement,
en lui proposant d'approvisionner, sous pavilion parle-
mentaire, les ports de l'Ouest et de l'Artibonite; il y
consenlit : une convention secrbte fut signee le meme
jour (3). Enfin, les Anglais,-contents de s'assurer l'im-
mense debouch6 commercial de Saint-Domingue,

(1) Lettre pr6citde de 3Borner.
(2) Lettre de Toussaint A HBdduville, Port-de-Paix, 16 frocti-
dor an vi (2 septembre 1798).
(3) Un document, en date du 25 prairial an vii ,13 juin 1799),
rentionne cette convention.


1798


LIVRE V,






14 PrTION ET HAITI.
s'embarqubrent au M61e don't Toussaint prit posses-
sion le 11 vend6miaire an vii (2 octobre). I.e major
Spincer, qui commandait la place, vint lui-meme lui
romettre les clefs de la vilte. On lui donna au nom
du roi d'Angleterre le palais du gouvernement Bd:ifi6
par les Anglais, -en lui faisant cette strange remark
que, (( qu'on avait cependant le droit de faire ra-
ser le palais (1), comme pour lui dire qu ce en'tait
qu'h son intention personnelle qu'on 1'avait ctnserv6.
Toussaint annonga du Port-de-Paix, le 16 Lerucilor
(2 septembre), la cer6monio religieuse de Saint-Mare et
la brillante reception qui lui avait kte faite a Jean*
Rabel.
a L'agentse serait flatt6, letfre du 49'frucaidor (5 sep-
( tembre), de cette reception, s'il n'diait-pas certain que
a Toussaint fit la dupe de Maitland. Que signifie,
a continue-t-il, cette quantity d'6migres qui affluent
( dans vos ports sur des parletpentaires anglais? Vous
a auriez du vous rappeler les ordres et les instructions
a que je vous ai donn6s, et vous pouvez-compter que
( je veillerai a ce qu'il n'y soit fait aucune infraction. A
L'agent se plaint aussi, dans une autre lettre du
mgme jour, 19 fructidor, de la cer6monie de Saint-Marc,
de l'extension de la proclamation qu'il avait autoris6
Toussaint de.faire a l'occasi6n du Port-au-Prince et de

(I) Lettre de Toussaint & Hddouville, date de Descahaux,
jer venddmiaire an vn (H' septembre 1798).







Saint-Marc. D'aillours, ajoute-t-il, vous avez violet
a en cette occasion la loi sur la police des cultes, ainsi
a que les autorites constitutes qui ont assist en corps
a la c6rimonie du serment que vous avez fait preter
aux individus auxquels vous avez fait grace, en don-
nant a cette c&r6monie un caractbre public proscrit
a dans l'exercice des cultes. Souvenez-vous que dans
a une r6publique personnel n'a le droit de fire greie.,
Alors Toussaint ne se possede plus : a II se plaint, Ic
J ter vend6miaire an vn (22 septembre), qu'HBldouille
a le rappelle toujours ses devoirs, au respect de a loi :
< H6douville veut le rendre indigne de la confiance du
a Directoire. Cependant si le t6moignage relevant de
a la conscience ne me rassurait pas, 6crit-il, vos let-
< tres porteraient le d6couragement dans mon Ame. Le
a ton de reproche quo vous y conservez, le rappel con-
.( tinucl que vous me faites de mes devoirs, qui me
a sont trop chers pour les oublier, les memes repro-
< ches toujours rep6t6s, malgr6 des justifications et des
a eclaircissements qui devaient vous garantir de la pu-
a rete de mes intentions, me forcent de penser que
a vous voulez faire servir a ma perte ma correspon-
a dance avec vous. )
VII. Ainsi la mesintelligence ne pouvait tre plus
grande: on en 6tait aux injures, aux insultes. HIdou-
ville, il faut en convenir, allait trop loin, pour un
homme qui n'avait pour se soutenir que le caractere
moral don't il Ctait revetu.


4798


LiVRE V.






16 POTION ET HAITI.
Quand un homme est arrive au degr6 de l'autorite
qu'occupait Toussaint, quand il jouit d'une influence
sans bornes sur une population qui croit voir en lui
son sauveur, prAte a se soulever h sa volont6, on doit
a soi-mAme, plus qu'A cet home, de garder un certain
management dans toutes ses relations avec lui. II vaut
mieux parattre ignorer et so taire, que de provoquer et
d'irriter inutilement.
H6douville semble s'Atre fait cette reflexion; mais il
Btait trop tard : Toussaint avait jur6 sa perte. Toujours
renferm6 dans 1'enceinte du Cap, I'agent, on ne sait
pourquoi, n'avait jamais cherch6 h parcourir l'tle pour
voirles choses par lui-meme et 6clairer les esprits. Ce fut
en vain qu'il invita plusieurs fois Toussaint h se rendre
au Cap, pour s'expliquer, pour s'entendre... Toussaint
avait d6jh alarm les noirs sur leur liberty et avait en-
voy6 au g6n6ral Moyse ('), son neveu, commandant I'ar-
rondissement du Fort-Libertd, I'ordre de soulever le
5e regiment don't ce g6enral avait 6t6 le colonel.
Mais toujours avec cette profonde hypocrisie qui fai-
sait la base de son caractere, Toussaint 6crivait, le
22 vend6miaire (13 octobre), a H6douville, comme pour
mieux l'endormir sur le bord de I'abtme : a Je desire
Sque ma conduite dans la prise de possession du M61e

(1) Moyse-L'Ouverture, noir, n6 come Toussaint, sur 1'habita-
tion Breda, au Haut-du-Cap, y exergait avant la revolution le m6-
tier de macon. II fut fusill au Port-de-Paix, le 5 frimaire an x
(26 novembre 1801).







( m6rite votre approbation; toutes mes actions n'ont
a pas d'autre but, celui de m6riter votre conliance,
a d'acqu6rir votre estime, et je ne m'estimerai heureux
( que lorsque j'en aurai la conviction certain. Comptez
a toujours sur mon attachment inviolable au gouver-
c nement francais, sur mon amour pour ma liberty et
a celle de mes freres, enfin sur mon respect pour la
c constitution.
H6douville recut cette lettre presqu'en mime temps
que la nouvelle de l'insurrection du Fort-Libertd. Le
general Moyse s'absenta de la ville le 22 vendemiaire
(13 octobre); le lendemain a huit heures du soir, le 5e
regiment, que commandait le chef de brigade Adrien
Zamor, prit les armes et se r6pandit dans les rues en
vociferant des cris de mort contre les blancs. La muni-
cipalit6 se rAunit et charge Dalban, chef de brigade,
europeen, commandant de la place, de veiller au salut
public; les debris du 84e, du 106e et du 2e du Morbihan
occupbrent la place d'armes; quelques arlilleurs noirs
attaches au 5e regiment, mais qui n'avaient pas
voulu prendre part t I'insurrection, vinrent aussi sur
la place avec du canon.
Malgr6 ces preparatifs de defense, la municipality
est envahie a minuit : Adrien demand qu'on lui
remette le commandement du fort. Dalban s'y re-
fuse; alors les municipaux et Dalban sont injuries;
les sabres sontd6gain6s; le tumulte est au comble;
les canonniers allument leurs meches; cette clarte


1798


LIVBE V.






18 POTION ET HAITI.
soudaine repand l'6pouvante. Les 6meutiers se reti-
rent en entratnant a leurs casernes une piee de canon.
H6douville, prevenude ce movement, envoiele chefde
brigade Grandet porter a Guillaume Manigat, citoyen
noir, juge de paix (i), des pleins pouvoirs pour retablir
l'ordre, et depche h Toussaint dans plusieurs directions
pour se porter au Fort-Libertd. Moyse, le 24 au matin,
avait jug6 le moment favorable pour reparaftre; loin,
bien entendu, de r6tablir l'ordre, ce g6ndral se porte a
l'arsenal et en enlbve des munitions qu'il fait distribuer.
Le courageux Manigat, entour6 des officers munici-
paux, monte sur I'autel de la palrie, donne A la com-
mune et aux troupes lecture des pouvoirs qui lui sont
del6gu6s et fait plusieurs sommations au regiment de
venir au pied de l'autel deposer les armes. Adrien dB-
clare qu'il n'a d'ordre A recevoir que de Moyse. Le feu
est ordonn6. Cinq t six hommes sont tues. Adrien est
fail prisonnier par le chef d'escadron Kayer-Larivibre;
le 5e prend la fuite; Moyse cst oblige d'abandonner son
cheval dans les marais qui sont prbs de la ville et gagne
Valibre (2).
Avant 'effervescence, a laquelle Hedouville,-- homme
naif I ne supposait pas une explosion surtout si
soudaine, cet agent avait donn6 ordre de revenir
dans le Nord au chef de brigade Dauzy, au chef de ba-

(1) Mort s6nateur de la r6publique.
(2) Rapports de Dalban, de Grandet.








taillon Abraham Cyprbs et au capitaine Camus, qu'il
avait envoys dans le Sud servir sous Rigaud pendant
la fin de la guerre des Anglais; le,premier devait aller
prendre le commandement duM6le. Mais ces officers,
jeunes, beaux et malheureux, furent surprise en route
par la tempkte : et Toussaint, s'imaginant, dans sa poli-
tique ombrageuse, qu'ils 6taient charges des preuves de
quelque machination entire Rigaud et H6douville centre
lui, leur fit tendre par Gabart ('), entire Mont Rouis et
Saint-Marc, a la Ravine-t-Sables, une embuscade dans
laquelle ils succombbrent le 29 vendemiaire (20 octo-
bre) (1). On pretend qu'i la reception du rapport de
Gabart, Toussaint apres l'avoir lu, le d6chira, en disant
QU'EN PAREILLE MATIERE ON N'EN FAISAIT POINT (3).
Ce forfait odieux, qui d6shonore autant 1'ordonna-
teur que l'ex6cuteur, n'amena pas la d6couverte a la-
quelle s'attendait Toussaint, tant Rigaud 6tait loin
d'ourdir la moindre trame centre lui.
VIII. Toussaint jusqu'alors ne se pressait pas, comme
on doit le penser, de se rendre h I'appel d'H6douville;
il rassemblait des forces. Enfin, le ier brumaire (22 oc-

(1) Gabart (Pierre-Etienne), mulatre, surnomm6 Vaillant par
ses compagnons d'armes.
(2) Certificat de mort dUlivr6 par le ministry au phre de I'in-
fortun6 Dauzy, d'apris une lettre de Toussaint, en date du 3 ger-
minal an vu (23 mars 1799).
(3) Lettre au g6n6ral Toussaint-L'Ouverture,datle des Cayes, le
19 pluvi6se an vur, par Mucius Scasvola (Gatereau).


1798


LIVRE V.






20 F ro10N ElT IAII.
tobre), trois regiments et une multitude innombrable de
cultivateurs entourent le Cap. Hedouville, sans force
pour faire respecter I'autorite national, adresse ce
mime jour aux habitants une proclamation dans la-
quelle il protest o de son attachment a la liberty et a
Sl1'6galit6 du bien qu'il voulait h la colonie, qu'a-
vaient empHche les 6migr6s accueillis dans 1'Ouest
Set le Sud; il signal aux bons citoyens leurs ma-
noeuvres et les exhorte a se rallier autour de la con-
a stitution. ) Dans la nuit, il adresse a Rigaud et a
Beauvais deux lettres oi il leur d6nonce c la perfidie
de Toussaint vendu aux Ambricains, aux Anglais
et aux 6migr6s; il degage Rigaud de toute obbis-
< sance a son 6gard et lui donne le commandement
, du d6partement du Sud don't les limits a l'Ouest
s'6tendent, d'aprbs la loi du 4 brumaire an vi
w (25&octobre 4797), de la pointe du Lamentin h la ri-
, vibre de Neybe.

Le lendemain 2 brumaire, les regiments et les bandes
qui occupaient le Haut-du-Cap viennent s'emparer des
forts Saint-Michel etBel-Air; ils contournent laBande-
du-Nord et menacent de pen6trer en ville par le fau-
bourg de la Providence. H6douville, redoutant un nou-
veau 20juin, prend le parti de s'embarquer. 1I descend du
Palais-National, traverse la ville au milieu des citoyens
constern6s et monte h bord de la frigate la Bravoure, sur
laquelle flottait le guidon du commandant Faure, chef








de division. Le general Leveill6 (d), le chef d'escadron
Kayer-Larivibre (s), la garde de 1'agent, les debris de la
i.l e demi-brigade, l'artillerie, lesfonctionnaires publics
s'embarquent aussi. Toussaint fait alors son entree
avec ses sans-culottes. II se rend la municipality, dd-
plore les malheurs publics et fait vainement inviter
l'agent i redescendre (3).
Le 6 brumaire (27 octobre) les frigates purent


(1) Leveill6 (Jean-Pierre-Baptiste), noir, n6 an Cap en 1762,
entr6 au service en 1778, fit la champagne de Savannach avec I'ami-
ral d'Estaing en 80; caporal en 82; sergent-major en 89; capitaine
de cavalerie, le 25 juin 93; chef d'escadron, le 8 aoit 93; chef de
brigade commandant l'arrondissement du Cap, le 8 octobre 93;
commandant du 3e regiment, le 23 brumaire an in (13 novem-
bre 94); general de brigade le 7 germinal an iv (27 mars 96), it
revint dans la colonies avec l'expedition de l'an x. Mort au Cap le
18 floral an x (8 mai 1802). (Elat de ses services. Ministere do la
marine de France.)
(2) Kayer-Larivibre, mulAtre, n6 an Fort-Dauphin, aujourd'hui
Fort-Liberte, en 1'72, servit comme mardchal-des-logis, de 88 a
93, o it fat fait sous-lieutenant dans les troupes branches de Fort-
Libert'; fait capitaine au meme corps, le 14 thermidor an ler
(1 aott 93), par Sonthonax; chef de bataillon, le 26 ventbse an iv
(16 mars 96), par Laveaux; chef d'escadron dans la gendarmerie
national, par Sonthonax et Raymond, le 17 floral an v (6 mai 97.
11 reparut dans la colonies avec l'exp6dition de 1'an x. AprBs avoir
Evacud Ie Fort-Libertd avec Pamphile de Lacroix, it fut em-
barqu, pour la France, parce qu'on craignait qu'il n'allAt jpindre
la nouvelle insurrection. Transfer Ajaccio, il put s'dvpder vers
1811, se signal dans la guerre centre Christophe. Mort gdenral de
brigade & la Grande-Rivirre du Nord, en 1835.
(3) Rapport de Vincent a Ronme, brumaire an vnioctobre 1798).


1798


LIVRE V.






22 POTION ET HAITI.
seulement prendre le large ; d'abord la Syrdne et la
Cocarde sortirent a la pointe du jour pour attirer l'at-
tention de la croisiere anglaise qui bloquait la rade du
Cap; la Bravoure appareilla ensuite et put 6chapper
contrairement aux esphrances de Toussaint (1).
IX. Toussaint savait que Rigaud d6sapprouvait sa
conduite a l'egard des colons et des Anglais : la sev6rit6
que Rigaud d6ployait contre les 6migr6s en faisant ex6-
cuter strictement les lois de la m6tropole, 6tait d'ail-
leurs le blame le plus formel de l'accueil continue qu'il
leur faisait. 11 n'ignorait pas non plus que Rigaud d6-
plorerait ambrement le d6partd'Hedouville; et toujours
ombrageux, peut-6tre excite par des perfides, des la
premiere lettre qu'il 6crivit a Rigaud, pourlui annoncer
I'Nv6nement du Fort-Liberid, lettre datee de Desca-
haux, 27 vend6miaire (18 octobre), apre.s avoir accuse
H6douville de tout le mal, il lui dit, (( qu'il paraft que
( l'agent veut se servir de lui pour abaisser les noirs.
A cette strange et odieuse insinuation, Rigaud bondit:
( So0l PASSi EST LA POUR PLAIDER POUR LUI; LA CAUSE
a DES REPUBLICANS EST LA SIENNE; IL FAUDRAIT QU'IL
( FUT BIEN STUPID POUR TRAVAILLER CONTRE LUI-
a MIME, QU'UNE PAREILLE ACCUSATION NE PEVT ATRE
SQUE LE R]SULTAT DES MACHINATIONS DE SES ENNE-
( mIs.) Lh, devait s'arrter Rigaud en homme politique,

(1) NBanmoins, avant d'arriver en France, la Bravoure soutint
un rude combat, dans lequel Leveillh et Kayer-Larivibre furent
blesses.







en homme g6nereux; mais, mal ijspir6, il va plus loin
et prend la defense d'Hedouville, ( qui est d6voue a la
liberty et la constitution ; exhorte Toussaint A chas-
u ser de I'Ouest et de 1'Artibonite les Anglais, les 6mi-
a gras et les prAtres, a sEvir contre eux, car ce sont
u eux qui soufflent la discorde; il lui rappelle B cet
6 egard les lois de la metropole. )
A plusieurs lettres successives de Toussaint qui
contenaient les memes imputations, Rigaud repond
par les m6mes conseils. C'Utaient de pareils conseils
qui avaient cause les d6sastres d'H6douville; Rigaud
pouvait-il 1'ignorer ? Dejh, dans le Nord et I'Ouest, on
disait qu'H6douville, avant de partir, avait destitu6
Toussaint et avait nomm Rigaud h son replacement;
ce bruit avait laiss6 une telle impression dans l'esprit
soupponneux de Toussaint qu'il n'en revint jamais.
Les Anglais et les 6migres, centre lesquels Rigaud se
pronongaitsi 6nergiquement, ne nigligerent rien pour
l'alarmer davantage. Deux envoys successifs, I'adju-
dant-g6neral Todreaux et le chef d'escadron Desruis-
seaux, ne purent effacer ses defiances.
Alors, les hommes intelligent, noirs et jaunes, in-
quiets dela march des BvBnenmnts, redoutant les suites
du depart d'H6douville, se demandaient avec effroijus-
qu'oib devait aller la politique du g6n6ral en chef ?
Aboutirait-elle 4 cette ind6pendance si longtemps dB-
sir6e par les colons qu'on le voyait attirer en foule au-
tour de lui ? Rigaud, comme les autres, avait des ap-


1798


LIVRE V.






24 POTION ET HAITI.
prehensions. La letter d'Hedouville lui 6tait parvenue;
mais la forme de cette lettre lui commandait de ne pas
en donner communication h Toussaint. Il se content,
comme pour couvrir sa responsabililt, de notifier h
Beauvais et & Laplume que leurs arrondissements res-
sortaient de son autorit6. Laplume se refusa a obeir a
cette autorit6; et Rigaud, sur les observations de Tous-
saint, sembla renoncer a ses pr6tentions ('). Mais si Ri-
gaud avait considered comme un outrage I'insubordina-
tion de Laplume, Toussaint avait considered comme un
acre d'hostilit6 centre lui-mnme la demarche deRigaud.
II en devait 6tre ainsi, puisque I'agent n'avait engage
Rigaud h porter son commandement jusqu'h LUogane,
que pour empecher Toussaint d'6tendre le sien dans ie
Sud. Ainsi la position commenQait h se dessiner; les
bruits les plus absurdes se croisbrent principalement
dans l'Ouest : on rapporta h Toussaint que Rigaud fai-
sait circuler dans le Sud la proclamation qu'H6douville
avait laissde en partant; on allait jusqu'h lui dire qu'a
JMr6mie un blanc avait 6t0 soufflet6 pour avoir bu h sa
sante (2). Mais ce qui indignait davantage Toussaint, ce
fut (( qu'ayant envoy i Rigaud une adresse it l'armee
pour remercier I'Auleurde toutes choses du success des
armes de la Rdpublique, Rigaud n'aurait pas daign6 lui

(1) Lettre de Rigaud & Toussaint, du 22 frimaire an vi (12 dB-
cembre 179S).
(2) 1etlrc de Toussnint a Rigaud diu 4 brumaire an vn (27 oc-
tobre 1798).







en accuser reception, et, ajoutant I'ironie A l'insubor-
dination,-jl aurait dit que Toussaint edt du lui en-
voyer un pretre pour mettre cette adresse a exdcu-
lion i().
Ainsi, Rigaud n'est pas seulement I'ennemi des
noirs, il l'est encore des pretres; ce n'est pas geulement
Toussaint qu'il outrage, mais encore le bon Dieu. H6-
las I que de causes 16gitimes pour proclamer la guerre I
Telle 6tait I'attitude respective de Toussaint et de
Rigaud, quand Roume, que le, Directoire avait design
a l'avancepar Yn arrWth du j"r pluvi6se an vi (20 jan-
visa 1798), au replacement d'H6douville, en cas d'6-
venempnt imprevu, appelB par Toussaint, arriva au
Port-au-Prince le 23 niv6se (42 janvier 1799).
X. Roume, qge Kerverseau avait Wt6 remplacer h
Santo-DorMingo, rasse~mbla au'Port-au-Prince Toussaint,
Rigaud, ~eauvais et Laplume, pour 6tabjir entire eux la
bonne intelligence, 'sans laquelle il n'y a pas de so-
ci4tW possible. Toussaint, qu'il voyait pourla premiere
fois, le subjugua h un tel point par ses d6ionstrations
de fidlit] & la France et de d6ference h sesavolontes,
qu'il d6clara ne jamais rien faire que de concert avec
lui. Ii profit de la f8te du 46 pluvi6se, anniversaire du
dcrtet de la liberty gendrale, pour r6unir autour de
l'autel de la patrie les divers g6neraux et pour leur pr&-
cher la concorde.

(1) Manifeste du 30 floral an vii (19 m:Ai 1799).
T. I


1799


LIVRE V.


Uiwrsit) o Ff-lrt LUbraries






26 POTION ET HAITI.
Teussaift rep nqit a son discourse : Citoyen agent,
Sdisalt-il en tJreminant, la mnme unionc]g e vous
a voyez exister ente les g6ndraux Toalssaiit-LOu-
( verture, Rigaud, Beauvais et Laplume et Is- au-
a trees esfs Aililaires; la meme volontd de concourir
c avec vqps au 4itablissement de l'ordre constitution-
( sel; le, m6me esprit de r6publicaagsme et d'attache-
m ment a la France equ'ils vous ma~dfestent en oe jour
< de fite.qai les rassemble ici, vous les trouverez d&ns
a les g6dnraux Dessalines, Moyse, Clerveaux, Age, et
a dans les autres commandants des.. tronessments
a qu'ir voqi reste'k parcourir. ) '.
Cette fete eut donn6 a la colonie la paix dnta&elle
ava't besoif, sans) ] funesle d6termination-que Roume,
pour complaire,. Toussaint, prit d Iclionriner 'insu-
bordination de Laplume..On Iarla non-seqkement de
su.raire l'a4plorite de Rigaud Ldogane qitt'il avait
conqufse,.aas tiJaftiel, les deux Goives et IMtagoane.
C'ilait ouv -r -conp.letemen les portes du Sud l'ai*--
bition -d' Toussaint don't routes les tWtes intelligentes
s'effrah Met. A'uisi Rigaud ,dona 4e 18 pluvi6s.e,(6 le-
v er) sa admission. II pria mme Toussaint dappuyar
sa demarche(4), ce&que celui-ci ftI. sorrgrand plaisiw
Maisawralihe reusement pour Rigaud, Rtoume n'accpta
pas cette d6mission. 11 consenlit A jaisser h Rigaud 1e

(1) Lettre du 18 pluvi6se an vii (6 fivrier 1799), de Rigaud i
Toussaint.







commandement de Miragokne, fnaintint Jagmel sous
celui de Lagiume. Qe n'6taient passeulement les ins-
tructiinllH ~douvil@que Roume rev auait par 14, il
viohait encore la loi du 4 brumaire qui englobait ces
diffi-rits points dans le d6partement du Sud. Rigaud
fut offense des partialit6s de l'agent;,et,justement m6-
content, ii partit le 24 pluvi6se (13 f6vrier) pour son
d6partement quifenait d'6tre trouble par une insur-
reclion au Corail. II fit 6vacuer le& Go&ves par le com-
mandant Laferl( et le dapitaine Bouebard., tandis que
Laplumen prenait possession par un bataillon de la
8e et de la 4 e demi-brigade.
*4. L'insurrectien du Corail, oament6e pir les emi-
gres', pendant laquelle le pavilion anglais flotta, avait
6tW 6touffee, avant mBme que fieaud efit dppasps le
Pont-de-Mirag e ;.4pt grand honibre ies factieux
avaient 6t4 arret6s et conduits dans les prisons de J3r6-
mie. Quirante homgles, parmi' lb uels se trouyait un
blanc, entass6s *day un cacholq imouveflement badi-
geoinn a la chaux, y pOrirent nsppyxis 6i lueins de
quelques heures. Ce grhk dmalheur ne.,pouvait*tweeat-
tiibuW qu'i 1'ignora6ce e4'4l imprevoyapce des ge6lier-s
et de I'officier de garde Rigaud en fut eoastern6;' il
prit sous sa respo'nsMili16 de faire suspen4re la proce-
dure et de fairge mettre en liberty les autres detenus ()i

(1) Lettretdu 8 vent6se an vn (2 fWvrier 1799) A Toussaint,
date de Jr6mrie.


1799


LIVRE V.






28 P1ETIO I'T HAITI.
Mais, quelle que fut sa conduite, Toussaint, qui voulait
a toute force r6gner dans le Sud, omme dans le Nord
et l'Ouest, exploit A son profit 'ee doulouretix v6ne-
ment: il I'attribua a un assassinate organism par les
hommes du 4,avril centre les noirs. On put d6s lors
pr6voir qu'un4 rupture 6tait imminent entire les deux
g6n6raux.
XII. Larupture entire Toussaintet igaud fut prbcipi-
t6e par les manouvres des pretres, des 6migr6s etdes An-
glais, don't lahaine centre le dernier 6tait d'autantplus
ardente qu'il interdisait aux premiers ave plus de ri-
gueur quejamais leurs simonies, aux seconds le retour
dans leursfoyers, aux autres le monopole de l'immense
commerce du Sud. Toussaint 6clata enfin: le 5 vent6se
a trois heures de 1'aprbs-midi (21 f6vrier), la gdndrale,
don't le bruit est toujoufs lugubre, mais qui 1'est bien
davantage encore, quand, au lieu d'annoncr la pri-
sence de I'ennemi ext6rieur, il announce l'approche des
crises civiles, vint gfacer d'6pouvante les habitants du
Port-au-Prihce. La commune est convoquee a l'6glise;
chacun se hate de s'y rendre, surtout les citoyens
du 4 avril, noirs et jaunes,car la police, parcourant les
maisons, le leur enjoignait plus sp6cialeme4t.
Toussaint descend rapidement de cheval et monte en
chaire, tenant en main quelques papiersqu'il froisse. II
n'a encore rien dit, que son air courrouce imprime dejh
la terreurdans les esprits. Enfin, du haut de fette meme
chair, oh tout naguere il avait proclamB une amnistie







en faveur des ennemis de ia R6publique, des propri6-
taires d'esclaves, il accable pendant une heure les an-
ciens libres des plus violent outrages; il leur reproche
surtout la deportation des Suisses, comme si les Suisses
ne secomposaientpas aussibien dejaunes quede noirs;
il les accuse d'etre ennemis de la liberty des noirs. 11
termine par annoncer son depart pour le Nord, en
prof6rant ces paroles aussi grotesques qu'horribles:
a Je vois au fond de vos ames; vous 6tiez prAts 4 vous
a soulever contre moi; mais bien que toutes les trou-
a pes aillent incessamment quitter la parties de l'Ouest,
e j'y laisse mon ceil et mon bras ; mon ceil qui saura
a vous surveiller, mon bras qui saura vous attein-
, dre (').
XIII. La consternation 6tail difficile h peindre parini
le'noirs et les jaiTes. -eauvais, sur qui tous les yeux
6taient fixes, comme recherchant en lui i'ancien g6n6-
ral de.la conf6d6ration, fut le lendemain offrir publi-
quement sa admission a Toussaint qui refusal de I'ac-
cepter: quelques paroles palliatives de la part de ce
dernier, les prikres de Roume, la crainte d'aggraver la
position par son obstination, le decidbrent 4 renoncer
a son project de retraite.
Cependant, les colons, ennemis irr6conciliables des
anciens affranchis auxquels ils devaient, comme on I'a

(i) Le g6n6ral Pamphile relate hors place ce discours; il fut tenu
avant la prise d'armes de Rigaud.


1799


LIVRE V.






50 PTrION 1 HAITI.
vu, la ruine de leur auloritA de for, avaient oru recon-
nattre dans Toussaint le vengeur de leur caste. a Us
, paraissaient mime computer, dans leur aveuglement
c et leur cupidity insatiable, que ce g6ndral en chef,
, aprbs la destruction des anciens libres dent son
a discours semblait 6tre le prelude, prendrait le part
4 de replonger le reste de la population dans l'esclavage
, comme en Afrique; cequi leur faisait esperer, come
e ils le soupiraient bien vivement, le r6tablissement de
c la fortune colossale, de la tyrannie et du course de
e leurs sentiments oppresseurs don't ils .avaient WtA
w dechus n (k).
On croit volontiers A la possibility de ce qu'on
desire. D'ailleurs, Toussaint n'avait-il pas, aprbs la
prise de possession des Gona'ives, en 1793, r6tabli
dans les lieux soumis & sa domination le systeme d'ep-
pression primitive ? Les colons 6taient done en droit de
croire ce retour aux anciens principles. Aussi ne su-
rent-ils pas meme cacher la joie que leur causa 1'ana-
theme lance par Toussaint centre les mulMtres.
XIV. Rigaud, de son c6t6, fut plus que transport
d'indignation au recit de la conduite de Toussaint;
n6anmoins il sut assez se contenir pour ne pas clatter.
Nrais sa reserve m6me inquietait trop ce dernier : dans

(1) Compte-rendu de son sijour dans la colonie de Saint-Do-
mingue, par Brun-Lafont, commissaire du Directoirc ex6cutif
pour la parties judiciaire en cette lie. Paris, 14 vent6se an vii.







une lettre sans date, il se plaint h Rigaud qu'on n'ait
pas fait juger les auteurs de la mort des prisonsiers du
Corail; que dans les mouvements rivolutionnaires, ee
sont toujours les noirs qui se sont trouves victims des
movements qu'on a suscites.

A cela, Rigaud repond, le Ile floral (20 avril), ( que
Sales insurgds devaient etre jugds; qu'un example frap-
a pant e4t plus fait qu'un crime, d'ailleurs inutile, qu'il
, ne croit personnel capable de commeltre; sinon ceux
a qui, apris avoir trahi leur patrie, assassin leurs
a concitoyens A Jdrdmie, au M6le, a Saint-Marc, A
Sl'Arcahaye, ont aujourd'hui la faculty de dinoncer et
o de poursuivre les defenseurs de la liberal. Faut-il,
ajoute-t-il, que nos ennemis les plus perfides planet
( aujourd'hui et aient la faculty d'irriter frere centre
a frre, ami centre ami? Jusqu'd quand la mfiance
a porlera-l-elle les uns a soupponner les autres; pour-
a ra-t-elle detruire I'accord si ndcessaire a noire
a bonheur et A la prospdritW de notre pays? )

XV. On verra bient6t quelle reponse fit Toussaint h
ce language si digne. II 6tait alors au Cap oix Roume
l'avait accompagn6, car il avait jure de ne jamais se
s6parer de lui ('). Ddjh enivrd par les flatteries des An-
glais, des 6migris, siir de l'impunit (de.,ses actions par

(1) Roume B Kerverseau, du Port-au-Prince, 6 pluvi6se an vi
(25 janvier 1799).


1799


LlVRE V.






52 PiTION ET HAITI.
I'abandon oii le Directoire laissait la colonie, Toussaint
comptait peu avec l'autorit6 national. Maitland, qui
avait Wte en Angleterre chercher des pouvoirs pour
traiter avec lui sur des bases plus large, n'arrivait pas
assez vite 4 son gre. Il r6solut de traiter avec les Etats-
Unis, bien qu'il y edt rupture entire cette puissance et
la France; le docteur St6vens vint au Cap. Aprbs quinze
jours de conferences, auxquelles Roume n'assista que
pour donner une apparence de 16galit6 h la conven-
tion, un arr6tL parut le 6 floral (23 avril);
Cet arret6 autorisait le commerce des Etats-Unis
sous pavilion neutre. Dbs lors, Roume dut voir h quel
home il s'etait enchatn6, car sur ses premieres objec-
tions relatives a la position de la m6tropole et des Etats-
Unis, Toussaint 1'avait menace de bouleverser la colo-
nie, s'il le fallait, pour arriver a ses fins. Quand on dit h
Roume que l'arrWte qu'il avait sign le compromettait
avec la m6tropole : (( C'est vrai, dit-il, mais mon refuse
aurait pu perdre la colonies, et entire ma tOte et la colonies
il n'y a pas i balancer H ('). Stevens resta au Port-au-
Prince comme consul g6nral. Bient6t, le 25 floral (14
mai), parut, a son tour, Maitland a bord de la frigate
la Camilla; le colonel Harcourt, 6migr6, au service
britannique, l'avait preced6 de quelques jours. Maitland
6tait porteur d'un ordre en conseil de son roi, du 9jan-
vier1799 (20 niv6se an vix). Cet ordre autorisait le

(1) Kerverseau au ministry, 1er messidor an vit (17 juin 1799).







commerce d'importation et d'exportation entire la Ja-
maique et Saint-Domingue.
Toussaint se rendit h I'Arcahaye oii Maitland
d6barqua; le 13 juin (25 prairial), ils signbrent
une convention secrdle. Cette convention, qui 6tait
un veritable trait de puissance a puissance, stipulait
la paix sur terre comme sur mer; Toussaint s'enga-
geait cc h ne jamais rien tenter et laisser tenter centre
, les possessions anglaises ou am6ricaines; 4 d6fendre
a aux corsaires arms, dans les ports de son comman-
Sdlement, d'inqui6ter en aucune maniere les batiments
( de commerce anglais ou amnricains qui viendraient
c y trafiquer; a n'en laisser condamner ou vendre au-
c cun; a les faire restituer au contraire, meme ceux qui
Spourraient trie pris par les corsaires des autres ties
c frangaises, et qu'on pourrait conduire dans les ports
, de Saint-Domingue soumis A son commandement. II
c n'y avait de ports ouverts que ceux du Cap et du Port-
a au-Prince; tous les batiments qui chercheraient h en-
(( trer dans les autres ports seraient dans le cas d'6tre
c confisqu6s; le cabotage est autoris6, mais les bhti-
c ments qui le front ne peuvent cxc6der cinquante
c tonneaux, ou avoir plusde neuf hommes d'6quipage,
c y compris un capitaine en second; ces caboteurs ne
c doivent pas s'6loigner de cinq lieues de la c6te, de-
c puis Monte-Cristo jusqu'au M61e; dans la situation
s actuelle, aucun ne peut naviguer au sud de I'Vle de la
( Gonkve, h 1'exception de ceux qui passeront par le


1799


LIVRE V.






54. IPETlON ET HAi'I.
" Nord et se dirigeront a L6ogane et aux deux GoAves.
Enfin aucun navire des puissances ne peut voyager
,( sans des lettres sign6es des consuls anglais et ambri-
( cains, et de Toussaint.
XVI. Telle est la substance du fameux trait conclu
entire 1'Angleterre, les Etats-Unis et Toussaint : il est
tout entier de la main de Maitland. Inutile de dire
qu'il constituait une trahison evidente envers la France
republicaine, la France qui venait de proclamer la li-
bert6, et dans le sein de laquelle les Anglais voulaient
1'6teindre I Inutile de signaler toutes ces dispositions
prises l'avance, pour affamer le department du Sud I
Mais si secretes que les conferences fussent, Rigaud les
avait apprises; Roume seul les ignore, ou feignit de les
ignorer. Et c'est au moment m6me de ces conferences,
oih les droits de la m6tropole allaient 6tre si odieuse-
ment sacrifi6s, quo Toussaint faisait imprimer la irponse
que nous avons annoncee a la lettre si pleine de mod6-
ration et de dignity de Rigaud. Cette r6ponse, qui n'a
pas moins de huit pages in-folio, est date du 30 floral
(19 mai); Toussaint accuse Rigaud de ne pas faire dire
la pribre aux troupes; d'avoir laiss6 impuni le meurtre
des prisonniers du Corail; d'avoir chass6de J6r6mie des
hommes qui y auraient di vivre sous la foi des traits;
de ne pas aimer la liberty gen6rale; d'avoir dt6 s6duit
par H6douville; de ne pas vouloir ob6ir & un noir. Cette
longue diatribe est sem6e par-ci par-la des plus terri-
bles 6pithbtes: perfide, calomniateur, menteur, intri-








gant, astucieux, orgueilleux, ambitieux, jaloux, des-
poste, mechant, artificieux, vindicatif, cruel, lyran,
bourreau, faclieux, assassin, insubordonnd, traitre.
Enfin, il accuse Rigaud de lever 1'6tendard de la r6-
volte, et de menacer la RUpublique. Toussaint ne s'ar-
r6ta pas 1h; il ordonna h plusienrs regiments du Nord
de se porter au Port-au-Prince.
XVII. Et, chose extraordinaire, le jour meme oit
Toussaintdatait son pamphlet, Rigaud, a qui Roume
avait envoy6 I'arret6 du 6 floral 6crivait a ce g6n6ral
la lettre suivante :
Cayes, 30 floral an vn (19 mai 1799).
B Quoique mes ennemis, toujours aclifs h me nuire, soien t
parvenus a diminuer votre amitid pour moi, je n'en serai
( pas moins un des admirateurs de votre vertu et de votre
a mdrite. La pr6voyance que vous avez eue en nous m6na-
d geant la continuation du commerce des Etats-Unis sort de
a la tWte d'un homme d'Etat, d'un chef aim6 deson pays et de
Sses concitoyens; je rends le tribute d'eloges que vous merilez
dans cette occasion; si j'6tais un flatteur je m'6tendrais
e dans cette carriere; mais je suis franc, souple et natural,
a je vous fais seulement mon compliment sur le bien que
a vousprocurez h la colonies par 1'arret6 del'agent Roume du
a 6 floral que vous avez provoqu6.
( LIe m6rite est toujours reconnu a vertu toujours admi-
a r6e; el telle chose qui puisse m'arriver, je reconnaltrai tou-
a jours le bien et repoussergi le mal : c'est le droit des repn-
blicainsa )'r.

(1) Ce qui prove que Rigaud fut toujours sincere envers Tous-


4799


LIVRE V.






G3 PE'TIO ET HAITI.
XVIII. Mais a la reception de la lettre si remplie
d'outrages que Toussaint lui envoyait, encore par la
voie de la press, Rigaud s'6leva a la hauteur de 'hon-
neur offense ; il 6crivit a Roume, le i1 prairial (31 mai):

a Jamais, non jamais, un officer ne futplus injustement
a et plus cruellement injury ; jamais sc8llrat ne peut r6u-
a nir autant de crimes qu'on m'en pr6te; ma conscience n'a
a rien cependant h me reprocher; les accusations qu'on me
a fait sout si d6pourvues de v6ritO, que je n'entreprendrai
Spas de me justifier: je suis connu depuis vingt-cinq ans
a que je porte les armes pour ma patrie; je n'ai jamais
( passe pour un assassin; depuis ce temps, j'ai v6cu dans la
a society, je n'ai jamais fail de tort h personnel, je ne puis
a done Wtre un voleur.
a L'injure qu'on me faith de me croire ambitieux de com-
( mandement est d6pourvue de vraisemblance, puisque je sol-
a licite ma retraite depuis longtemps. Je ne passe pas dans
a l'esprit de mes ennemis meme pour un fourbe, un traitre,
un suborneur, un ennemi de la libertY, un tyran des noirs;
a au contraire, je suis trop franc et ne sais rien dissimuler;
a ma probity est connue; j'ai embrass6 trop sincerement et
a peut-6tre trop chaudement la liberty des noirs; on m'accuse
a du contraire de ce qui m'est impul6, c'est de trop les prot&-
a ger. Enfin, termine-t-il, je vous previens, citoyen agent,

saint, c'est l'extrait suivant d'un rapport secret que le chef bri-
gade LacuBe adressait au ministry le 10 messidor an x t29 juin
1802), alors quo Rigaud, diport6 par Leclerc, se trouvait a Poitiers
sous sa surveillance : ( 11 parole de Toussaint-L'Ouverture avec
a beaucoup do moderation, vantant ses moyens naturels et I'ex-
a tr4me facility de ses moyens physiques et intellectuals ) (Ar-
chives de la marine de France).








Squeje ne repondrai pas h la lettre insolente~ g6n6ral en
a chef. Je ne puis d6sormais coriespondre avecein chef qui
( croit m'avoir dishonor6; j'ai des chefs, mais je n'ai point de
a maitre; et jamais nidilne irrit, ge ual embouch6 n'a trait
son esclave de la .njanlmi det'j je l'ai 6t. 11 faut que
a tout mon sang coule ...
Le g6n6ral Toussaint fait marcher des troupes; il menace
c par les armesle d6partement du Sud: les citoyens qui l'ha-
a bitent se laisseront 6gorger, ou ils se d6fendront. 11 faudra
a bien subir le sort qui nous est destiny, puisque l'agent du
a Directoire, le reprisentant de la France Saint-Domingue,
( ne peut rien pour nous. '
Mon crime est d'aimer la R6publique, de vouloir lui res-
r ter fidBle, de faire respecter les lois centre les 6migrBs, de
( maintenir 'ordre el';S-tfaail et de ne point baisserla tele
devant l'idole. Ji p rirai, si je dois perir; mais, citoyen
c agent, si vous me rendez la justice que je mdrite, comme
a ] 'espere, vous assurerez au Corps 16gislatif, au Directoire
a ex6cutif et a Iloule la France, que jamais r6publicain au
a morin n'a t6B plus attach B sa pa d rie que moi (1t.

XIX. Aprbs s'btre ainsi exprim6 h Roume, Rigaud
fit, le 14 prairial (2 juin), une adresse A ses concitoyens;
il leur disait:

a Qu'il 6tait la victim du g6n6ral en chef qui, a son
a tour, 6tait instrument des colons; qu'il se serait embarqu6
I pouir la France, afin d'exposer F6tat des choses au Direc-
a 16Tre, si le g6enral en chef n'en voulAit qu'h lui; mais que
a les interets de la mtrqvole -- compromise, -la liberty -

(1) Cahier d%,correspondance de Rigaud et de Roume (MINSTsrFa
DE LA MAIINE DE FRANCE).
T. 11, r


1799


LIVRE Y.






58 POTION ET HAiTI.
ca mena:-e.siei l se dclait de rester a son post et de prendre
tc toules leriiesures pour repousser la force par la force.
c Citoyens, disait-il encore, e geBnral Tdussaint ordonne dat-
, taquer le d6partemant du Sud.-Vous laisserez-vous egorger?
Souffrirez-vT'us que les moinaipsruils d'entre vous se lais-
c sent seduire ? Ne vous oppibRz-vous pas a I'oppression ?
c AprLs avoir chass6 les Anglais, portcrez-vous le joug des
cc migr6s? Non, sans doute; je sais que je doiscompter sur
x votreamour pour la liberty, sur votre d6vou6fent a la patrie
et sur la reconnaissance que vous lui devez ci. a

Il ny avait plus qu'A s'attendre h la guerre. Tous-
saini s'dtait rendu au Port-au-Prince: il y concentrait
toutes ses forces Rigaud, de i tu Ih occuper le
Pont-de-Miragodne' par le chel e 'brigade Faubert
avec la 2e, et SAint-Michel par le 'clief de brigade Gef-
frard avec la 4e. Ces points couvrent lafrontiere du
Sud.
XX. Rigaud, jusquer1a, ne voulait que se tentr 'ur la
defensive, car iltsavait qu'il avait devant lui Toussaint,
les colons, les Anglais et les Ambricains. Tout autre
homme que lui et peut-6tre abandonn6 la parties en
presence d'une coalition' si redoutable; mais l'amour
de la liberty et de la Republique semblait avoir double
son courage. 'C'est pendant qu'il se livrait a tous les
preparatifs de la lutte, qu'il fit parattre, le 20 praiial
(8 juin), sa rHponse A lI'erit calomnieux du gdn6ral
Toussaint-L'Ouverture. II y'aapelle a soniadversaire:


(1) Imprimee aux Ca-i, chez Lemery..








a Que sans l'avoir connu, il avait, de son pprope mouve-
n ment, li6 correspondence avec lui, quand i passa sous les
a drapeaux de la R6publique; qu'il s'6taitplu h lui donner les
c noms chers d'ami 4t de frbre; que loin d'avoir parld mal de
a lui, il avait dans des derits publics d6fendu sa reputation;
a comment pourrait-on dire qu'il vent se soustraire a '1t -
beissance envers un noir?
SMais cerlis, replique Rigaud il faudrait que je filsse
a d6pourvu du dernier gros bon sens pour que je puse
a avoir une pareille idde encore la [rodiuire .au grand
((jour. En effet, si je venais h temoigner que je nl veux
pas obeir h un noir, si j'avais la sotte presomption de
a croi:e ueue i:e Liiuj pj.i faith pour cela, de quel droit
a voudrais-je fqu s m'obhissent? Quel funeste exem-
e pie djonnerals-je'Iceei qui sont sous mes ordres?D'ailleurs
a y a-t-il done une si grande difference entire la couleur du
g6ndral Toussaint et lamienne? Est-ce une teinte de cou-
a leur plus on moins fonce qui Unne les principles de la
a pllosophie et qui fait le merit.d'un individu? Et de ce
a qu'on'est un peu plus noir qu'un autre, s'ensuit-il qu'on
a puisse tout faire h son grd ? Je ne suis pas fait pour obeir 4
un noir I Et toute ma vie, depuis. mon berceau, j'ai Bto gou-
a mis aux noirs. Ma naissance'n'est-elle pas semblabie a celle
du general Toussaint? N'est-ce pas une (tlgresse qul' m'a
a donn6 le jour ? N'ai-je pas un frbre atn6loir pour lequel
" j'aitoujours eu un profound respect et une grande ob6issance?
a Qui m'a d'6nn6 les premiers principles de education? N6-
a tait-ce pas un noir quitait maitre d'6cole dans la ville des
a Cayes? J'ai W6 done accoutum6 a l'obdissance envers les
a noirs, el .'on sait fort bien que les premiers principles res-
a tent 6ternelleonent graves dans nos cours; aussi me suis-je
Sconnsacr6loute ma vie 4 la d6fensqgdes noirs. J'ai lout brav6
a pour la cause de la liberty, dOsle enmjencemr nt de la r6vo-


1799


LIVRE V.






40 PErION RT HAITI.
< lution ; je ne me suis pas d6menti etje ne me d6mentirai
( jamais d 'illeirs, je suis tro ppn6tr de mesdroits'd'homme
( pour eroire qu'il y ail dans la nature une couleur qui soit
a superieure A fne autre; je ne coTnaa dabs l'homme que
L l'homme mmte.

Cel extrait suffit pour donner une idee de la facon
victorieuse don't Rigaud: d6molit pikce' pikce tout
I'Pdifice de mensonges monstrueux que TAjssaint avait
eAve co6fre lui.

XXI Toussaint avait 6tabli son quartier-g6n6ral au
Port-au-Prince Rigaud fut eliblb je.ii h Ms,'.ioi:.-.
Tout, dans file, etail h la guerj umee, tranquille
au Cap, ne cherchail aucun nmoyen pour conjurer
l'orage. Les premiers motivements eclatbrent au Petit-
Gobve : Delva ('), coinmmandant de la garde national
de cette commune, Joslph el Bonhomme Fr6mon(of-
ficiers, tous les trois noirs anciens libres, m6contents
de la protection ouverte que Toussaint accordait aux
oilsis el aux Anglhis, prirent le parti de lever 1'Yten-
dad de la r6volte en faveur de Rigaud: D'abord ils sou-
leverent, au nom de la liberty, les cultivateurs du Fond-
Arabie et du Trou-Canari, et allbrent le-23 prairial
(1i juin) se camper eux-memes sur les hauteurs voi-

(1) Delva (Jean-Pierre), noir, n6 au Petit-GoAve, aimbattit dhs
rlaurpre de la revolution, sous les ordres de Rigaad. pour la liLtri':.
Ulparvint au grade de gQ ral de brigade. II uil~'L, L7sji,,
dans les prisons du Port--a-Prince, le 15 septembre 1815.








sines de la ville ('). Ces movements dessinrrent la po-
sition. Rigaud rappela, le 25 prairial (l3.juin), aux
citoyens du Sud:

a Qu'il n'avait abandonn6 les dtx. Go,:ve que pour main-
c tenir la paix; qu'on ne lui aaail'lenu aucun compete de ag
u moderation; que loin de Ih, Toussaint menacait le 1 rriioire
Sdu Sud; qua-pour resister sesprojets destructeurs, ii s'in-
a vestissait lat commandement tel.qu'H6douville le lui avail
a laiss6. II di alors.publier solennellement la letire de.cet
agent. n

Puis, deux joursaprrs, r6pliquant a une lettre du 12
(31 mai) qi'il venait ft recevoir de Roume, lettre dans
laquelle celui-ci cherchait h calmer son indignation il
lui dit:

a Que sa lettre ne differait de celle de Toussaint que par le
, doute qu'il Blevait sur des fails que 1'autre affirmait; il lui
reproche sa partiality, sa condescendance a ajouter foi aux
( inculpations de ses ennemis; il finit par dire B l'agent
a qu'il est encore en son pouvoir de pr6venir ]es malheurs
a qui menacent la colonies. Ordonnez, je vous promets qu'en
c ce qui me concern, vous serez pleinement ob6i. ,

XXII. Cependant la position du Petit-Gobve 6tait
critique. Toussaint y envoya, le 27 prairial (t'juin),
trois cents hommes du 2e bataillon de la 8,'sous les

(1) DWclaration d'Alexandre Paulinier, commissaire du pouvoir
excutif prbs I'administration municipal du Petit-GoAve, du 29
prairial (17juin).


1799


LIVRE V.






42 POTION ET HAITl. .
ordres du chef de bataillon Macon, et cent hommes de
la garde national de L6ogane, renforcer la .11, que
commandait N6rette. Laplume s'y rendit aussi, ayant
dans son'escort, le capitaine Segrettier'qu'il affection-
nait et don't ib-awail obtenu de Pktion de se faire ac-
Smpagner. II fit occ'Uer, par les gardes nationaux,
les habitations Vialet et Cuperlier, au sud de la place,
le fort Mendis par NBrette, avec une parliede sa demi-
brigade; le fort du bord de la fier par 1'autre parties de
cette brigade. Le bataillon de la 8e rest sur la Place
d'armes, comme reserve ('). C'it alors que le comman-
dant Delva se rendit au Ponl-de-Miragodn'ei et decida
Faubert et Desruisseaux', prendre I'initiative de la
lutte (2). Or, ces deux officers, sans ordre direct de
Rigaud qui se trouvait A Aquin, avancerent dans la
nuit; et le lendemain 28, h sept heures du matin, apres
avoir contourn6 les postes avanc6s, ils tombbrent sur
le Petit-Goave, avec la 2 et la 3e demi-brigade du
Sud.
N(relle se d6fendit vaillamment, et reprit mnme
le fort Mendis. Macon, avec son bataillon, ne faisait
aucun movement. Prit, au contraire, h se rendre, il
demand_ A voir les chefs de 1'arrn~e du Sud. Mais
Faubert, avec sabrusquerie ordinaire, ordonna de faire
feu ;ur lii: la 8e se ddbandaet la plupart des soldats se

(1) DMclaration de Laplume A la municipalitY de Ldogane, du
28 prairial an vu (16 juin 1799).
(2) Notes de Borgella et de Segrettier.







joignirent aux assailants. Macon fit la faute de ne pas
les imiter, car il devait payer cher son indecision. Le
fort du bord de la mer, oih commandait le gapitaine
Laucoste, est aussi atlaqu6: sous.une grble de mitraille
et de balles, le capitaine Mallon et le lieutenant Leger
y penetrent. Laplume se rend en personnel sur ce point
important. Malton le declare prisonnier; mais, au
mime instant, un jeune mulAtre', du nom d'Idouard
Boudot, d'un coup de fusil, tue Malton, en criant:
Vive le general Laplume (1) !
Leger n issa pas pour cela echapper le risonnier;
mais illui parla avec des egards qui plus tard lui valti-
rent la vie. Renferm6 dansune des chambres au fort,La-
plume, pour la garde de qui Leger avait Wte chercherun
d6tachement, s'6vada par une porte dederribre, descen-
dit dans les foss6s, gagna le rivage, se jeta dans une piro-
gue avecun officer d'artillerie et ungendarme, puis, a
force de rames, se rendit au Grand-Goave oi dBjhle chef
de brigade Ulysse, qui commandait l'arrondissement
duPetit GoAve, avait rallied I-es troupes ("). Lesvainqueurs
furent inexorables contre les blancs; irrites par le sou-
venir de la joie barbare que cette caste avait montree
lors de la fameuse mercuriale de Toussaint, ils enpas-
shrent plus de dix-sept au fil de l'epee. Ces execu-
tions produisirent le funeste effet d'augmenter contre


(1) Declaration prkcitke de Laplume.
(2) Idem.


1799


LIVRE V.






44 PETIUL Er T HAill.
les hommes du 4 avril la haine des 6migr6s; aussi
on les vit dans le course ,de cette guorre deployer plus
de rage que Toussaint lai-meme.
XXIf. Rigaud, accompagn6 de l'adjudant-gn6aral
Toureaux et escortilde vingt-cinq dragons, fit son
entree au Petit-Goave le 29 h sept heures du matin. II
y fut accueilli par I'arm6e et les culli'aleurs aux cris
de Vive la Rdpublique! Vive la liberlt (') II confla le
commandement de l'arme Si Toureaux, qu'il envoya
occuper le Grand-GoAve. II donna celui de la place au
chef de bataillon Delva. Desruisseaux fut chair d e la
formation fle la 5e demi-brigade. Les Ir' et -5l furent
appel6es lu Sud. Ces diflerenis corps ne presenlaient
qu'un effectif d'environ trois mille hommes, mais tous
hommes aguerris, pleins de .d6voment 4 leur g6n6ral
et d'enthousiasrn'rreour la R publique.
XXIV. Roume, seul pouvait tenter d'6teindre l'incen-
die qui commengait a s'allumer. ReprBsentant de la
France, il pouvait ordonner, suivant les conseils de
Kerverseau, aux parties de mettre has les armes et
renvoyer la connaissance de la situation au Directoire
ex6cutif, en declarant ennemis du genre human ceux
qui tenteraient de ranimer les haines de castes. Une
pareille tentative eut honor sa m6moire. Mais il 6tait
colon; et quoiqu'il eit 6pous6 une mul&tresse, quoi-

(l) Declaration de Bouilh B la municipality de Saint-Mare, du
5 messidor an vu (26 juin 1799).







qu'il en eft eu une fille, iln'6tait peut &tre pas fach6 de
voir tomber la pr6ponderante influence des anciens
libres. On le vit done, aprbs s'Atre entendu avec Tous-
saint, proclamer au Cap, le 15 messidor (juillet), la
levIe en masse de la population centre Rigaud. Son
manifesto respire h chaque page la plus honteuse par-
tialit6. Imitant le style de Robespierre don't il 6tait
l'ami et l'admirateur, il commence par une invocation
au people. Aprbs avoir 6tabli h sa maniere et 4 cell de
Toussaint les causes. de la rupture, apres avoir trait
de chiffon l'acte par lequel H6douville avait, degag6
Rigaud de 1'autorit6 de Toussaint, apre#avoir aplfele
la fudire sur le departemenfdu Sud, il finit par offrirA
Rigaud le pardon, s'il reconnaissait dans un dcrit pu-
blic adressg a lui etmu niw ral en chefsafuneste erreur.
On ne peut s'emptchfl de reconnattre que si le style
boursouffl de ce curious doc ent appartient &
Roume, tout le fond en est inspire par Toussaint.
Mais croyait-on que Rigaud avait oubli6 qu'il portait
une 6pBe, qu'il 6tait homme 4 se courber devant des
idoles, comme ii le dit lui-mime, etqu'apres avoir kte
outrage par les publications de Toussaint, venant
de l'Atre par celle de Roume, il serait all6 basement
caresser les mains qui le frappaient? C'Utait, il faut
en convenir, ajouter l'insulte a I'injustice.
XXV. Toussaint, de son c6t6, 4 la nouvelle des Bv6-
nements du Petit-GoAve, convoque la communeidu
Port-au-Prince, monte en chaire, comme il I'avait fait


1799


LIVE V.






46 OPTION ET HAITI.
au 3 vent6se, et fulmine A nouveau centre les anciens
libres, en appelant sur eux les vengeances du Diet des
armies; il s'apitoie surtout sur le sort des malheureux
blancs qut6taient tombs sous le fer des assassins.
Son discourse, causa autant de consternation que le
premier qu'il avait tenu dans le mrme lieu 11 fit arreler
e commandant Macon et I'envoya dans les cachots du
Morne-Blanc (i), pros des Gonaives, d'oi il ne sortit
qu', la fin de la guerre. II suspectait la fidelit6 de Chris-
lophe Morney, qui commandait la place en mrme
temps que la 8e, d'abord parce que le bataillon de:cette
dcei ibrig.idhi'avait pa. donn6 au Petli-Goave, ensuile
parce qu'il savait que ce Aet avait ail la guerre des
Aitts-Unis avec Rigaud et vonservait pour lui une haute
consideration. II le fit aus i ar ertit.eoondui.e au Cap
oi l il fu bientOt fusill6. I1 ei*i e sur les frontieros
du Mirebalais. Enfi4 pour monfi plus ostensiblement
sa nouvelle politique, il donna l'adjudant-g6ndral
Age, blanc, le commandment de la pace du Port-au-
Prince don't un autre blanc, Huin, commandait dejk
l'arrondissement (2).

(1) Le Morne-Blanc est ainsi nomm6 A cause de la nature de son
sol. I1 domine la baie des Gonaives. On y voit encore les debris du
fort Castries, du nom du markchal de Castries, ministry de la ma-
rine lors de son 6tablissement. C'est de ce meme fort que Tous-
saint avait form sa bastille oh moururent tant de patriots, vic-
times de son ombrageuse politique ; c'est notamment 1a que p6rit
Blanc-Casenave.
(2) Ces mbmes individus le trahirent A l'arriv6e des Fraugais.







Ceci fait, il partit pour LMogane oi d6jh se trou-
vaient la 4e commander par Dommage, la 7e par
Charles Belair, la 9e par Lalondrie, et la 100 par
Paul-L'Ouverture. son frbre, sous le commandement
en chef de Moyse, son noveu, ayant pour lieutenants
Dessalines (i) et Laplume. Toussaint renouvela dans cette
ville la c6r6monie don't il avait 6difit le Port-au-Prince;,
il l'embellit meme en se prosternant d'abord au seuil
du temple, la t6te ceinte d'un mouchoir blanc et tenant
en main des cierges allumbs.
Les hommes qui reflichissaient durent croire qu'il
y avait decidnment folie koutraper ainsi le ciel et la
terre. Mais la masse 6tait fttlee de cet apparat de su-
perstition. Cromwell n'agissait pas diff6remment pour
fanatiser ses frdtO'r.ges; plus on 6tudie Toussaint,
plus on semble se (o* incl e qu'il n'avait trouv6 dans
les fastes do I'listoite d'autre module Aa miiler que
celui du fils du brasseur de biere.
XXVI. Mais les BvBnements g6niraux m'ont beau-
cotp Bloignt du principal sujet demon livre : revenons
a Alexandre Petion. Cet homine avait assist dans un
douloureux silence au tumulte des deux parties, h leurs
pr6paratifs de guerre. II d6plorait la partiality du g6n6-

(1) Dessalines (Jean-Jacques), noir, n6 h la Grande-Rivibre-da-
Nor* appartint uu moment h un noir comme lui, dont il prit lo
nom. II ktait charpentier. II devint empereur d'Haii apres la pro-
clamation de-4'inddpendance. I1 perit dans une embuscade le 17 oc-
tobre 1806, A l'dge de cinquante-sept ans.


1799


LIVRE V.






48 POTION ET HAITI
ral en chef pour les BmigrBs; ii le voyait courir sur la
pente d'un abime qui devait l'engloutir. II fr6mit sur-
tout A la nouvelle des discours que ce general avait
prononces a 1'6glise du Port-au-Prince. II avait resolu
d'aller se ranger sous les drapeaux du Sud. Un de ses
adjoints, Segrettier, qui n'avait pu retourner avec La-
plume, 6tait d6jh au Petit-Gohve comme secr6taire de
place. Mais I'autre, Boyer, qu'il semblait affectionner
le plus, se trouvait en prison par ordre de ce meme La-
plume. II ne pouvait se resoudre h I'abandonner. II at-
tendait done sa mise en liberty pour executer son pro-
jet, quand arriverent les Iroupe- du Nord.
XXVII. Enfin, Moyse fiA*rlii le 19 messidor(7 juil-
let) l'arm6e pour I'Acul. Elle arriva a cinq heures du
soir sur l'habitation BeauharnaissoiU se Irouvait un
block-house, construit pendan occupationion anglaise.
Potion; come uiljudinl-g eiral'pri-s de celle armie,
s'occpa d'asseoir le campement: c'est la une des prin-
cipales attributions des adjudants-g6n6raux. Et, au'lieu
d'aller rejoindre les g6n6raux au block-house, il vint se
placer sous un colombier, prbs du grand chemin. II
avait a ses cetAs Boyer, Courville,*Hiriart, ses deux
fidbles amis Aly et Bellerose, tous A cheval. Il medi-
tait sa defection. C'est dans cette position que le s6na-
teur Georges, alors soldat, le rencontra vers minuit (1).
(1) M. Madiou, Histoire d'Ha'ti, tome 1, page 343, pl..:e a lort
la defection de Petion en faveur de Rigaud, apres untroisiAme en-
gagement A Tauzin. C'est aussi A tort que, pages 343 et 347, ii






1799 LIVRE v. 49
PBtion, aprbs avoir fait prendre les devants a Boyer et
aux autres, sous pr6texte de visiter les avant-postes,
arriva jusqu'h I'endroit oh bivaquait la I4e. II declara
h Nerette son project, et l'engagea h l'imiter. Nerette ne
rechercha nullement h 1'en d6touiner; mais il lui dit
qu'h I'invasion du Port-au-Prince par les Anglais, il
s'6tait joint a eux, desertant ainsi le drapeau de la R&-
publique, ce qui lui avait donn6 bien des remords;
que, dbs lors, il s'6tait promise a lui-meme de ne jamais
abandonner n'importe la bannibre sous laquelle il se
trouverait()): aveu qui n'empecha pas cependant ce
meme N6rette d'abandonner,. o'mme Laplume, Tous-
saint, au moment de l'arrivCe es Francais.
Potion avait rejoint Courville, Hiriart et ses domes-
tiques; mais il ne voyait pas Boyer qui, le croyant d6jh
en avant, avait continue sa march jusqu'au Grand-
Goave. Celte absence, don't il ignorait le motif, lui
causait de l'inqui6tude pour son jeune lieutenant; coeur
toujours grand, il n'h6sita pas h retourner sur ses pas,
malgr6 le danger qui l'environnait; et ce ne fut qu'a-

avance que P6tion conseilla & Toureaux d'6vacuer l'habitation
Tausin et de se retire au Tapion. Pdtion dtait trop habile mili-
taire pour donner un pareil avis : le point ot dtait situd le block-
house est le plus important, strat6giquement parlant, de la ligne
du Grand-GoAve: 1'abandonner ou memeo laisser une faible gar-
nison, c't&il tout compromettre. Seulement Petion aura pu con-
seiller d'dchelonner le gros de l'armde en arriere et sous la protec-
tion du canon de la position.
(1) Notes du g6enral Borgella.






50 POTION ET HAiTI.
prbs avoir battu les bois, longtemps attendu, qu'il re-
prit sa route vers le Grand-Goave. II n'y parvint qu'au
jour. II franchit le premier poste de I'armee du Sud,
6tabli une demi-lieue dubourg du Grand-Goave, com-
mand6 par Jean-Louis Compas, A la tWte d'un bataillon
de la 4e et r6gulierement fortifi6. II gagna le block house
Accueilli fraternelleiient par Toureaux, plus encore
par Desrujsseaux, son ancen.et fiddle camarade, avec
lequel il avait sauv6 LUogank contre les Anglais, il leur
confirm la march de 1'ar 6e du Nord, et leur an-
nonca qu'ils ne tarderaient p I A tre attaques. Effecti-
vement, Moyse, h sepI~eures du martin, part devant
Fauchd; le combat dti Irois ual is d'heure: Compas
rentra au Grand-Gohve et Im ita au bloek-house, oi
ddjh tous les autres posters s'lai ni concentres.
L'arm6e du'Nord prit posse ion du bourg h dix
heures: un bataillon de la 4e occu a la gauche du block-
house, un autre la droite; plusie s bataillons s'6tabli-
rent sur la Place d'armes et le gro de I'arm6e campa a
Fauchd, avec Moyse. On s'observa.
XXVIII. Rigaud arriva du Pelit- oAve A trois heires
de l'aprs-midi. Il s'6tonna qii'on n'eit pas encore
charge 1'ennemi, et fit anlnoncer lecombat par deux
coups de canon : les boulets passbrent A c6t6 de Dessa-
lines et Laplume To en ce moment, causaiept sur la
Place d'armes, au pied d'un tamarinier ('). 11 ordonna


(1) Notes du s6nateur Georges.







a Faubert, avec sa 2e demi-brigade, de prendre la
droite par le bois de Tauzin,etdetomber sur la gauche
de 1'ennemi; 4 Geffrard (J, avec sa 4e, de prendre la
gauche et, par le rivage, de timber sur la droite. Lui-
meme, avec la ire et la 3", I'artillerie et la cavalerie, s'a-
vanca au centre par le grand chemin.
Moyse, de son c6t6, avait form sa gauche d'un ba-
taillon de la 4e et d'un autre de la 90, sa droite des au-
tres bataillons de la 9". I1 se reserva le cofmmandement
du centre, former de deux bataillons de la 4e et de
la lie ().
L'avant-garde de Rigaud entra au feu tele baiss6e.
Elle cut a souffrir d'un oste atane, place dans les
Ehamps de cannes de Tauzin et command par Gabart,
surnomm le Vaillant. Rigaud ordonna au chef de ba-
taillon Compas de d6busquer ce post: les sapeurs, la
hache h la main, abattirent les haies vives. Alors s'en-
gage un combat partiel des plus acharn6s entire un ba-
taillon de la I' du Sud et un de la 4e du Nord. Com-
pas est dangereusement bless ; mais son attaque a Wt6
si vive, que Vaillat Gabart se replie sur le bourg. L'ac-
tion devient g6enrale. PBtion, avec l'artillerie, ecrase
les troupes du Nord. Le succbs semble certain, si Fau-

(1) Geffrard (Nicolas), griffe, fils de mulatre et de n6gresse, nd
en 1761 sur 1'habitation Pdrigny, dans la plaine de Torbeck, mou-
rut aux Cayes le 13 mai 1806. 11 commandait alors la premiere
division militaire du Sud.
(2) Notes du shnateur Georges.


1799


uLVRE V.






52 PiTION RT HAITI.
bert vient a donner aussi vigoureusement que le fait
Geffrard. Mais ce chef de brigade a Wti 6gard par ses
guides.
N6anmoins, I'armee du Nord cede aux troupes du
Sud I'emplacement du bourg. Plus loin se continue le
combat, que dix barges armies par Rigaud, sous le
commandement de Panayoti (I), et qui c6toyaient le
rivage, viennent rendre encore plus meurtrier ('). Ri-
gaud pouiruit le feu jusqu'h Fauch6. C'est devant la
barribre de cette habitation qu'il recoit une ball h la
main (3). On dit qu'% la nouvelle.de sa blessure, lessol-
dats semblrent perdre contenance, et qu'ils demand&-
rent leurs drapeaux pour opb4er la retraite : V Yos dra-
peaux I vos drapeaux.l voilA vos drapeaux I s'6crie Ri-
gaud en leur montrant sa main blessee, qu'enveloppe


(1) Panayoti, nd & Thessalonie en Macddoine, en 1762, se trouva
trNs jeune, on ne salt par quell circonstance, a Marie-Galante
(Guadeloupe), oA, par sa bonne conduit, il obtint, par lettre du
roi du 30 novembre 1782, la naturalisation frangaise. Tout donne a
penser qu'il arriva A Saint-Domingue pendant la guerre des Etats-
Unis. Nommd lieutenant de vaisseau par Sonthonax le 25 fructi-
dor an IV (11 septembre 96), commandant du port de LUogane par
Laplume le 19 niv6se an vi (8 janvier 98), ii devint contre-amiral
sous la prdsidence du gdndral Boyer. Ainsi, le sang des Hellnes se
mnla au n6tre pour arriver A l'ind6pendance don't nous jouissons.
II mourut au Port-au-Prince, le 24 octobre 1842, A l'Age de quatre-
vingts ans.
(2) Lettre de Toussaint & Roume, du 21 messidor an vu (9 juil-
let 1799).
(3) Notes du general Borgip.








un mouchoir blanc tout ensanglant6; voild vos dra-
peaux I suivez-les (')
Dallemand, capitaine aux grenadiers, emporlt par
son ardeur, recoit la mort dans les rangs ennemis.
Alors l'arm6e du Nord plie dte tous c6t6s, et gagne
1'Acul. Rigaud, a la nuit, ordonne de cesser le feu, et
de revenir au Grand-Gohve. Faubert (2) ne parvint
qu'au milieu des t6nbbres tomber sur l'ennemi
qui battait en retraite. Uhe affreuse melee s'ensuivit;
son cheval fut tue;'un officer de la 8e le d6sarma
de son sabre, et lutta corps a corps avee lui pour
le faire prisonnier. Mais un de ses capitaines de grena-
diers, Jean-Louis Francois, le retire de cette melee, le
prend en croupe et I loigne du champ de carnage oil
Besseignet, lieutenant aux grenadiers, tombe au pou-
voir de l'ennemi(3). Ce ne fut qu'au jour que Faubert
rdussit 4 rallier sa demi-brigade. 11 6tait dssesp6r6 de
n'avoir pas pris part au combat de la veille. II se re-
porta en avant par le grand chemin, et ne cessa de har-

(1) Kerverseau au ministre, du 2 vend6miaire an vm (24 sep-
tembre 1799).
(2) Faubert (Pierre), surnomm6 par lea soldats Trois-Bouteilles,
parce que, nouveau Bassompierre, it buvait tout autant de rhum
par jour; nB aux Cayes ei 1752. Aprts la guerre des Etats-Unis,
il embrassa avec enthousiasme le parti de la Rdvolution frangaise.
C'est avec raison qu'on lit sur sa pierre tumulaire dans l'6glise des
Cayes : (NUL NE PORTA PLUS LOIN QUE LUI LA BRAVOURE MILITAIRE. D
I1 mourut dans la mme ville, g6ndral de brigade, a la fin de 1812,
(3) Notes du senateur Georges.


1799


LIVRE V.






54 OPTION ET HAITI.
celer I'ennemi qui faisait sa retraite, que quand il crut
avoir compens6 son malheur (').
Le combat de Fauch6, oi tout au plus trois mille
hommes en avaient fait reculer six mille, cofta la vie h
environ quinze cents .de part et d'autre. Moyse ne
s'arrath qu'h 'Acul. La, sur l'habitation Beauharnais,
Besseignet, un blanc, sergent-major, et un noir, soldat,
furent passes par les armes.
XXIX. Soit qu'alors le g6neral Moyse eit eu une
entrevue avec Rigaud, h la suite de laquelle il aurait
parl6 h son oncle d'un accommodement, comme quel-
ques-uns l'ont dit, ce que 4 crois invraisinblable,
- soit qu'au milieu des dangersqui l'environnaient,
Toussaint eft cru computer davantage sur l'6nergie de
Dessalines, ce qui semble plus probable, toujours
est-il que Toussaint rappela Moyse a LUogane, et donna
le commandement a Dessalines. C'6tait un ancien es-
clave d'un noir comme lui-meme, brute, ardent,
prompt h frapper, comptant pout peu la vie de ses
semblables, incapable de mettre la discussion au dessus
de l'obbissance. Tel 6tait le nouveau g6n6ral qui allait
diriger la guerre contre le Sud.
Cette guerre fut d'autant plus affreuse qu'elle n'6tait
base sur aucun motif tire du droit naturel. Aussi, par-
tout on se remua en faveur de Rigaud, dans le Nord

(1) Essais sur 'histoire d'qaiti, par C6ligny-Ardouin. (Voir le
journal le Temps, imprim6 aiuPort-au-Prince, no 23.)







comme dans l'Artibonite et dans I'Ouest. II fallout h
Toussaint une vigueur et une activity surhumaines pour
faire tate h 1'orage. II lui fallout avoir sur.out ceie foule
de lieutenants, tous plus d6vouds et plus cruels les uns
que les autres. 11 dut, en outre, avoir.recours aux plus
grossiers mensonges, comme de pr6tendre que Rigaud
ne voulait pas lui obdir, parce qu'il dtail noir, asser-
tion qu'il proclama si haut et tant de fois que plusieurs
le croient encore, et que Rigaud votiait rdtablir
l'esclavage, accusation qu'on pouvait plus justement
retourner contre lui-meme. II fallut enfin qu'il donnht
a cette guerre, jusque-l sans nom, le nom de guerre
de castes. Et certes, il n'y avait en cela aucun genie,
puisqu'en fanatisant les masses ignorantes, il devait n6-
cessairement sortir vainqueur de la lutte.
XXX. Roume 6tait impassible au milieu du fleuve
de sang qui inondait la colonies. DevouB h Toussaint
qui l'avait subjugub par ses demonstrations de divof-
ment 4 la m6tropole, croyant voir en lui seul l'homme
capable de sauver la colonie, en faisant respecter la vie
des hommes blancs, I'ancien colon de a1 Grenade n'6tait
dejh plus qu'un instrument, sans le savoir, aux mains
de l'ancien esclave. Kerverseau, I'honnkte Kerverseau,
dans son agence a Santo-Domingo, 6tait, au con-
traire, douloureusemefit affect de la march des 6v6-
nements. 11 essaya de tenter une reconciliation. AprBs
avoir blham Roume (D 'AVOIR PRONONCo EN BOMME DE
C LOI SUR DES FAITS QU'IL IUT ATO PLUS SAGE DE JUGER


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LIVRE V.






Sti POTION ET iA'll.
( EN HOMMI D'ITAT, il voulait, dit-il au ministry, un
a concordat don't les b.Ies, pr6parBes par des ouver-
Stures nuluelles; saraient d6finitivement fixes par
( l'agence; dont I'bx uiion serait solennellementjur6e
( par tous les chefs, garantie par tous les citoyens, et
Squi, dans toutes les communes, serait expose comme
E un gage de paix et de concorde sur l'autel- de la pa-
c trie, et mis sous la sauvegarde de la loi et de I'hon-
a neur des autorit6s constitutes ('). Kerverseau avait
cru trouver dans Beaufais l'homme le plus propre I
seconder ses vues g6n6reuses.
XXXI, Beauvais qui, bien qu'ancien mattre d'b ole,
ignorait que dans la Rome antique uine lai punissait
s6vfrement le citoyen. qui n'embrassait pas un parti
quelconque dans les guerres civiles, voulait garder la
neutrality. L'6loge que Toussaint avait affect de faire
de lui, et sur lequel Roume avait surench6ri, I'avait
endormi. Renfermb dans le puissant arrondissement
de Jacmel, qui I lui seul est tout un Ptat, ayant sous
ses ordres quatre mille cinq cents hommes environ,
tous de ces beaux l8gionnaires qui, noirs et jaunes,
avaient si noblement 6tabli I'honneur du nom africain
en face de la race blanche, Beauvais assistant jusque-lh
avec imperturbability aux chocs sanglants de la guerre
civil la plus horrible.

(1) Kerverseau au ministry, Porto-Rico, 24 prairial an vin (1i
juin 1800).








Qui viendra r6veiller la gentile mademoiselle Beau-
vais? comme I'appelait Rig.,ud ,-- un peu brutale-
ment,. c'est vrai, car I'.nciejn general de la CONFe-
DERATION avait droit au respect de..tous : son debut
n'inaugura-t-il pas le triomphe de nos droits? Sa
mort ne consternera-t-elle pas tout le pays? Qui vien-
dra le rveiller ? C'est Toussaint,, 1'homme impi-
toyable I

XXXII. Toussaint, en effet, inquiet lui-mgme de
cette neutrality de Beauvais; ordonna h deax bandits,
le chef de brigade Mamzelle et le capitaine Magloire
Ambroise,Tl'enlever deux cantons de l'arrondissernent
de Jacmel, le Sale-Trou et le Marigot. Beaucoup de
mulhtres y furent massacres dans la nuit du 22 au
23 messidor (40 au t1 juillet) ('). Toussaint ne s'arr6ta
pas lI; il envoya Laplume, avec la 41, occuper 1'habi-
tation Tavet, aux portes de Jacmel. Cette ville s'6meut
Sla nouvelle de ces 6venements; les 16gionnaires crient
aux armesI la gdndrale est battue: on demand le
combat (i). Beauvais est oblige de faire marcher
Borno D6lhart, avec six cents hommes, centre le
Marigot qui fut reprise le 26 messidor (14 juillet) ().

(1) Beauvais A Toussaint. Jacmel, 23 messidor an vni (12 juil-
let 1799).
(2' Lettre susdite.
(3) Borno D61lart A Beauvais. Marigot, 26 messidor an vii (14
juillet 1799).


1799


LIVRE V.






58 POTION ET HAITI.
II envoie Birot, colonel de la legion (i), occuper
l'habitation Besnard, en face de Tavet. II se plaint
en meme lenPs auflnt h Toussaint qu'B Roume des
injustes agressions don't il est l'objet. Mais ii persiste
toujours dans u'ne neutrality qui devait lui Otre plus fa-
tale que la guerre..
XXXIII. C'est pendant ces yv6nements que le M61e et
Jean-Rabel, oii commandaient les chefs de bataillon
Bellegarde etGolart, s'insurgerent en faveur de Rigaud.
Le general Clerveaux, qui commandait cet arrondisse-
ment, donna ordre le 22 messidor (10 juillet) A la 3e
de marcher pour la guerre du Sud. La demi-bri-
gadp aortit de la place; mais d6ej gagn6e par quelques
officers, elle rebroussa chemin et vint s'emparer de
tous les postes. Clerveaux r6solut de se retire
le 24 h la Bombarde, d'oi il se rendit aux Gonai-
ves, Bellegarde () prit le commandement des insur-

(1) Birot (Pierre-Fiangois), mulAtre, nf au Port-au-Prince
en 1767. 11 mourut s6nateur de la Rtpublique le 12 sept. 1827.
(2) Bellegarde (Louis), noir, naquit A Saint-Pierre (Martinique),
vers 1766. I1 parvint des 1'aurore de la revolution au grade de
lieutenant-colonel commandant en chef du premier bataillon des
chadseurs de cette lie. Rochambeau alia en 1793 prendre le com-
mandement de la colonie; ii sut apprecier la bravoure de Belle-
garde; il lui donna le I1 mai de la meme ann6e le commande-
ment en chef des chasseurs a pied et a cheval. Oblig6 d'aban-
donner la Martinique le 5 f6vrier 1794, lors de sa livraison aux
Anglais, il vint en France, d'oi ii passa a Saint-Domingue avec
Sonthonax. II mourut en 1887, general de brigade, commandant
I'arrondissement d'Azua, dans le d6partement de l'Est.






1799 LIVRE v. 59
g6s ('). Lubin Golart march centre le Port-de-Paix.
ls exp6dierent a Rigaud Moreau et Duverger, lieute-
nants ().
Quelques jours encore, tout le Nord et toute l'Arti-
bonite prenaient feu. Mais rapid comme 1'Hclair, Tous-
saint part du Port-au-Prince le 29, h midi; et le 50, B
trois heures de l'aprbs-midi, il 6tait aux'Gonaives. II
avait franchi pres de cinquante lieues en moins de
vingt-quatre heures, car il s'dtait arrWt6 a Saint-Marc ().
Partout sur son passage de nombreuses arrestations
avaient commence imprimer la terreur: l'ex6cution
de Gabriel Lafont h Saint-Marc, et de Thomas Du-
piton, auxlGonalves, tous deux noirs suspect6sde pac-
tiser avec Rigaud, vint augmenter cette terreur (,).
XXXIV. Pendant ce temps-lh, Dessalinies qui venait
d'btre renforc6 par les 1r', S6: et 5e demi-brigades,
comptant alors pres de six mille mmes (s), sortit de
son camp de 1'Acul et revint au Grand-Gobve. Malgr6
la canonnade du block-house, il put 6tablir ses remparts
sur l'habitation Glaize, a l'entr6e du bourg, et faire mon-
ter au bord de la mer une piece de 18, pour .se prot6-

(1) Rapport de Bellegarde A Rigaud, 28 messidor an vn (16 juil-
let 1799).
(9) Meme rappon.
(3) Descahaux, 3 thermidor an vu (22 juillet 1799). Toussaint 4
SRoume.
S(4) Port-de-Paix, 18 thermidor an vn (5 aoat 1799), le mmme an
m6me.
(5) Quoi qu'onen ait dit, jamais cette arm6e ne s'l6eva a plus.






60 PiTION ET HA'iTI.
ger centre les barges du Sud, qui a la premiere affaire
avaient fait beaucoup de mal h Moyse ('). On s'observait
de part et d'autre, quand arriva Rigaud le 30 messi-
dor ('). 11 ordonna le combat pour le lendemain. C'est
a sept heures du martin que Dartiguenave, avec sa
2a demi-brigade, attaque par la droite, Geffrard avec la
4e par la gauche. Faubert forme le centre, avec ordre
de n'attaquer qu'h la dernibre extr6mit6.
Dartiguenave (") debusque d'abord deux bataillons
qqi occupaient le canal de la sucrerie, gravit le more
qui avoisine ce canal, rejette et 6parpille sept bataillons
qui y Btaibnt camps sous les ordres de Charles Belair.
Geffrard, de son c6t6, attaque vigoureusement la droite
de Dessalines, pendant quel'escadrille du Sud engage
le feu avec un corsaire du Nord (*). L'arm4e du Nord
de ce c6t6-la se replie encore; elle rentre dans ses re-
tranchements. De part el d'autre on avait perdu plus
de trois cents hommes. L'arm6e duSud eut a regretter
surtout la mort de six braves officers: Beaudry, De-


(1) Lettre de Laplume A Toussaint, du 30 messidor an vi (18
juillet 1799).
(2) Lettre de Blanchet jeune a Desruisseaux, du camp Tauzin,
jer thermidor an vii (19 juillet 17W9. .
(3) Dartiguenave ain6 (Jean-Pierre), vulgairement appelI Bati-
ehon, ne A Saint-Louis-du-Sud, le 29 decenibre 1761, parvint au
grade de general de brigade. II fut assassin par ordre de Chris-
tophe au commencement de 1807.
(4) Lettre de Laplume aToilssaint du mimejour.







lande, Vincent, Labb6, Leloup cadet, Greffin cadet et
Arnault (4).
Le lendemain, le combat recommenga. La butte du
moulin de Tauzin, que d6fendait Octavius avec un ba-
taillon de la 3e, devint surtout le theatre d'une affaire si
singulibre, qu'on la croirait fabuleuse sans I'unanimit6
des t6moignages. Octavius avait d6velopp6 en triangle
son bataillon sur cett~ butte, devenue aussi c61lbre que
le block-house lui-meme. II y fut attaque succesive-
ment et avec fureur par quinze bataillons, et les mit en
deroute. 11 soutint tous ces chocs, come il l'eut fait
en un jour de simple exercise, pour nous servir d'une
expression du general Borgella;:alors capitaine de ca-
valerie. Le feu 6tait si violent, les canons'de fusils si
chauds, que les soldats y mettaient leurs urines et ar-
rachaient les pans de leurs habits, pour se garantir les
mains. Toureaux, qui comniMiait I'armee, craignit
qu'Octavius ne finit par succomber: il lui depAcha le
capitaine Segrettier pour lui ordonner de faire cesser le
-feu sur un des angles, afin de lui envoyer du renfort.
Mais le commandant, fier de ses succes inouis, refl'us
tout renfort et continue le feu (M).
Darliguenave et Geffrard avaient seuls jusque-la
donn6; Faubert, -quatre heures, soutenu parTleux
pieces de 18 que dirige P6tion, fait 6branler le centre.

(1) Lettre pr citde de Blaachet.
(2) Octavius, noir, 6tait n6 a la Martiniqie (Saint-Pierre).


'1799.


LIVRE V.






62 POTION ET HAITI.
Le combat se redouble avec un nouvel acharnement :
les.troupes du Nord, refoulBes par la mitraille, se jet-
tent, en poussant des. hurlements, dans le bois de
Bayahondes qui environne le bourg; le canon les y
pursuit encore. Les barges du Sud prennent aussi 1'en-
nemi en flanc: Dessalines est oblige d'envoyer au rivage
une piece de 18; enfin la nuit vient mettre fitn cette
sanglante affaire.
Dessalines alors ordonna la retraite; elle fut si pr6-
cipit6e, qu'il abandonna une piece de 8. P6tion, avee
un bataillon de la 3e et un de la 4e, s'acharne h sa pour-
suite ;'mais une rixe s'61bve entire Octavius et le capi-
taine Chancy; les deux bataillons menacent d'en ve-
nir aux prises. Dessalines pft continue son mouve-
ment retrograde (').
Telle fut l'affaire dcodeu.r jours, ainsi que l'appellent
les v6etrans ; elle cofta la vie 4 plus de mille homes;
le chifre des blesses s'6leva a environ deux mille ().

NXXV. Les-envoyes de Bellegarde 6taient arrives
au~ .iad-Gove le premierjour de ces deux combats (3).
[Is avaient assisted avec admiration a tant de hauts faits.
Rigafd, hearetix de voir tout conspirer en faveur de
ses armes, appela Desrui4seau* de'liragoane, et la fit
partir, avec ces envoys, pour seconder la diversion du
(1) Notes de Segrettier.
(2) Idem.
(3) Lettre pr l'ie de-'lallnchot.







Nord. On ne pouvait donner mision plus p6rilleuse a
officer plus intelligent et plus brave.
XXXVI. Cependant Dessalines, d6sesop6r de n'avoir
pas r6ussi dans sesmouvements par la droite du block-
house, tents un movement par la gauche, c'est-h-dire
par le Tapion. Charles BBlair tombe, le 4 thermidor
(22 juillet), sur les derribres du block-house, et gravit les
scores du morne; d6jh quelques soldats en occupent la
hauteur. Mais lehasard avait emmen6 par lh quelques of-
ficiers de la 4 du Sud. Ils donnbrent l'alarme a un post
voisin.Au brilit de la fusillade, Dessalines fit avancer ses
troupes dans la savane de Tauzin : 'action devint g6-
ndrale. Charles B61air est rejet6 au bord de la mer.
Toureaux fait sortirdu block-house quatre pieces de 4.
II y avait si peu de discipline dans cette petite ar-
m6e, quand Rigaud n'y 6tait pas, qu'au moment de
commencer le combat, une viofente querelle eclata
entire Toureaux et Faubert: l'un voulait commencer
l'attaque par la gauche, I'autre par la droite. P6tion
qui voyait que tout allait 6tre compromise, prit le com-
mandement de l'arm6e, envoya du canon au riyg6
pour battre les corsaires du Nord qui gAnaient la mar-
che de la colonne de Geffrard, et avec la colonne de
Dartiguenave, ii chafgea I*gros de l'armBe du Nord, et
la repoussa dans le bois de Bayahondes. II avait perdu
cinquante homes ('). C'est ici que se place la d6fec-

(1) Rapport de Dessalines a Toussaint, dti% thermidor an vn (%t


1799


LIVRE V.






61 POTION ET HAITI.
tion du chef d'escadron Millet en faveur de I'armke du
Sud&. Camp 'a l'Acul de Leogane, il s'indignait des
executions 'arbitraires don't il etait temoin. 11 entratna
une parties de' sa cavalerie; ct se dirigeant vers Il
Grand-Gohve, il rencontra le gdn6ral Moyse qui se ren-
dait en ville. Interpelle sur sa mutation d'emplacer'ent,
il r6pondit par une dkcharge. Moyse, qui ne fut point
atteint, continue h franc trier vers Leogane (').
Mais ce qui semblait assurer davantage le triomphe
,de Rigaud, ce sont les hostilit6s don't l'arrondissement
de Jacmel devint le theatre. Birot observait depuis
plusieurs jours le camp de Tavet: cette inaction n'6tait
pas du gout des jeunes et ardents 16gionnaires qu'il
avait sous ses ordres. II n'y avait qu'un capitaine du
temperament de Beauvais qui pft croire h l'impossi-
bilit6 d'une collision entire deux camps animts par une
rage gale, separes h:'peine par une portte de fusil.
Aussi A grand cris on demand h Birot le combat. Et,
le 18 thermidor (5 aoft), la position de Tavet est enle-
vee, apres un vigoureux assault. Birot perdit cent cin-
qhat6te hoinmes. LAplume ne peut rallier lalle que sur


juillet 1799). Notes du g6n6ral Borgella, du g6n~ral Segrettier, du
docteur Lemilh.
(1) Lettre de Dessalines Touusaint, du Grand-Goave, 20 ther-
midor an vii (7 aoat 1799) .

*Millet iFran9ois), mulitre, naquit au Petit-Trou-des-Baradaires, le 29
aoeit 1777. II mourut en Fraice vers 1803, II etait Age de vingt-six ans.







1'habitation BMloc, dans la commune de LBogane. II
declara n'avoir perdu que vingt hommes dans cette
action. C'est alors que Beauvais devait tier 1'6pee du
fourreau et se prononcer en faveur de Rigaud: nul
doute qu'il n'eft d6cid6 favorablement de l'issue de la
lutte. Birot, se souvenant de l'irresolution de ce g6n6ral,
se repentit presque de son triomphe. Deux jours aprbs,
il abandonna Tavet, revint a Besnard, oii il laissa le
commandementau chef de bataillon Gabthier, et rentra
h Jaemel pour se faire soigner d'une blessure qu'il
avait rescue a la tWte. Beauvais, au decadi suivant, en
passant la revue de la garnison, blima publiquement
Birot de 1'attaque de Tavet. ( Pour moi, termina-t-il,
( je he crains pas les balles de Toussaint, mais bien la
( guerre civil qui soulbvera toutes les passions. Je re-
g grette mes braves grenadiers; je regrette sincerement
a les malheureux qui ont peri dans l'attaque de Tavet,
o attaque infructueuse puisque vous n'avez pas su con-
o server votre conquite. Vous serez personnellement
o responsible de cette guerre, vous colonel Birot.
c Pour moi je ferai mon devoir (i). )
Beauvais ne craintpas les balles, mais la guerre civil.
Ignorait-il que balles et guerres civiles, c'est tout un?
La guerre civil qui souse toutes les passions; mais
ne l'6taient-elles pas djAj ? II rend Birot responsible des

(1) Sidge de Jacmel, brochure in-8, imprimbe au Port-au-Prince
en 1835, page 7.


4799


LIVRE V.






66 PETtrN ET HAITI,
6venements; mais c'e. lui-meme qui portera le poids
de la responsabilitM aux yeux de Toussaint; comme de
1'histoire. 11 fa son devoir; mais it le trahira au con-
traire.
Quoi qu'il en soit, Beauvais fit ses pr6paratifs de d6-
fense : Brunalhe fut place au block-house avee le oer
bataillon de la 16gion; I'artillerie de ce poste fut confide
au capitaine Langlade; Bazelais au fort de Ltogani avec
le 2" bataillon; i'artillerie sous les ordres du capitaine
Z6non; Gauthier au fort de l'HBpital I'artillerie sous les
ordres du capitaine Desrivibres Martin; Dupuche, com-
mandantg6neral de l'artillerie, occupait le fort Bdliot. Le
poste du gouvernement fut r6gulibrement fortifi6. Og ,
avec six companies de grenadiers, format la r6Serve
et campait sur la Place d'armes (4). Beauvais ne vou-
lait pas prendre l'offensive. Mais tout pr6sageait une
resistance opiniAtre : l'arm6e 6tait belle, jeune, pleine
d'ardeur; du reste, chacun avait d6jh fait ses preuves.

XXXVII. Rigaud apprit avec jbie que la garnison de
Jacmel avait enfin rompu la neutrality. 11 ordonna h
P6tion de se porter h Tavet, h la tte de cinq cents
hoimnes, pour renforccr Birot. C'Btait le premier poste
marquant auquel il appelait ]t adjudant-g6n6al. Mais
comme NBrette, que Toussaint avait jusquc-li tenu en
suspicion, a cause de sa qualft de mulatre, venait de


(1) Siege de Jacmel, page 9.








reprendre le commandement de la'fIe et ayait reoccup6
Tavet, Petion 6trograda au Grand-Goave ()j.
Dessalines, depuis sa dernibre Itntative centre le
Grand-Goave, avait renonce h de nouveau combats. 11
forma le 19 termidor (4 aoit) une espbee de ligne de
circonvallation autour du block-house et des autres
postes de Tauzin, tandis que des I biments bloquaient
la c6te, esperant r6duire l'armce du Sad par la fa-
mine (i). On se canonna pendant quelqfes jours. Mais
la complication des 6v6nements forca Toussain h ordon-
ner la levee du si6ge : I'arm6e du Nord opera sa retraite
a I'Acul le27 thermidor(l4 aoft) (3). On estima A quatre
mille le nombro des infortunds qui perdirent la vie dans
les diff6rents engagements qui avaient eu lieu jusqu'a-
lors au Grand-Gohve (3). Dessalines s'occupa a former
un cordon d6fensif. II envoya Charles Bl6air occuper
I'habitation de Belle-vue. 11 rentra lui-mime A L6ogane.
XXXVIII. Pktion pensait avec raison qu'il ne fallait
pas donner aux troupes du Nord le temps de se fortifier
h Belle-vue. Son avis prevalut dans le conseil. Tou-


(I) Notes du gdndral Segrettier.
(2) Lettre de Beauvais & Roume, du 29 thermidor (16 aout 1799).
(3) M. Mdiou, tome 1, pages 442 et suivantes, relate sept com-
bats, tout en en intervertissarif'ordre chronologique. J'ai vaine-
ment cherch ce chiffre exorbitant dans les rapports de Dessalines
et de Laplume, dans les versions que j'ai ecrites sous la dictde de
Segrettier, de Borgella et de Georges.
(4) Lettre de Laplume & Toussaint de la meme date.


4799


LIVRE V.






68 PriION ET HAITI.
reaux lui dQnna le commandement de deux mille
homes. I1 partit le lendemain dela retraite de Dessa-
lines et dL:busqu. Charles BBlairde Belle-vue, apres
quatre heares d'un combat dans leqael fut blessAA ses
c6tBs le capitaine Boyer. Beaucoup d'officiers de la 9e
avaient formellement refused de se battre. Dessalines
revint de Leogdne Jes fit fusiller (i).
Pktion fit immddiatement venir du Grand-GoAve deux
pieces de 8 et fine de 24. II fortifia r6gulibrement Belle-
vue. On sobserva. Mais le droit 6tait tellement du c6t6
de Rigaud, qu'on vit se soulever soudainement en sa
faveur toute la plaine du Cul-de-Sac. Un Africain, an-
cien esclave de l'habitation Desrance, cafeybre situde
sur la limited des arrondissements de Jacmel et du Port-
au-Prince, se mit a la tote du movement. Cet esclave
s'appellait Lamour; il 6tait camp6d la Coupe. Rigaud,
pour le seconder, lui envoya aussit6t le chef d'escadron
Millet, et engage Beauvais 4 lui expddier des armes,
de la poudre et des provisions (2).
Nul doute que le Port-au-Prince ne fht alors tomb6
au pouvoir de Rigaud, et Toussaint accul6 pour long-
temps dans le Nord, si Beauvais jetait franchement son
6pte dans la balance. Mais il n'ed fut pas ainsi. Millet

(1) Lettre de Dessalines & Toisaint, Ldogane, 30 thermidoi
an vii (17 aoAt 1799).
(2; Adresse de Rigaud aux r6publicains composant l'arm6e du
Cul-de-Sac et du Grand-Fond, duv 1 thermidor an vn (9 aout
1799).







fut oblige de ceder aux forces sup6rieures que Dessa-
lines dIploya contre lui, le 25 thermidor (12 aoht), II
revint au Grand-Gohve. Desrance regagna les doubles
montagnes. Ainsi s'echappa, par l'incurie de Beau-
vais, la seule et unique occasion qui se pr6senta devant
Rigaud pour occuper le centre de la colonie.
Qu'6tait-ce done que ce Beauais? Un nom
que le ceur ne savait 6mouvoir et exalter, un
esprit 6troit et 6goiste, n'agissant jamais qu'en vue de
possibility de r6ussite, genre d'esprit le plus dan-
gereux de tous. On l'avait vu en 1791assister froi-
dement a la canonnade du vaisseau le Borde, don't Ri-
gaud soutint tout le poids a Byzoton, sans bouger de
son camp de la Croix-des-Bouquets. On I'avait vu lors
de l'affaire de la d6elgation aux Cayes en 1797, pour
ainsi dire garder la neutrality en presence 'le la reac-
tion colonial. Aujourd'hui que peut-6tre il pour-
rait decider ,de la chute de Toussaint, son attitude est
encore impassible! C'est qu'ayant 6t0 appel6 ver-
tueux par Toussaint et Roume, ii tient par-dessus tout
h cette reputation, comme si alors, 'comme de nos
jours, le titre de vertueux n'6lait pas devenu une in-
sulte, depuis qu'on a vu s'en parer toutes les hypocri-
sies.
/.XXXIX. Qui beneficiait de la conduite de Beau-
vais? Toussaint. Dans le Nord, il avait debloqu6 le
Port-de-Paix. Il avait rappel de L6ogane Moyse avec
la 5e. It I'avait charge, ainsi que Clerveaux, de la


1799


LIVRE V.






0() PITION ET HAITI.
reddition de Jean-Rabel et du Ml6e. Du Port-de-Paix
oih il avait 6tabli son quartier-general, il avait partout
envoy Pordre de surveiller les anciens libres, de les
arreter et de sevir sans piti6 centre eux. Alors il suffi-
sait d'avoir fait preuve, a n'importe quelle periode de
la revolution, de quelqueamourde la liberal( pour 6tre
pers6cutd, ernprisbnni ou fusill6. Le Cap.surtout, si
renomm6 pour la douceur des mceurs de ses ha-
bitants, oh commendait le chef de brigade Christo-
phe (I),"devint un vaste champ de desolation
1'honneur, I'innocence, I'age, le sexe, Christophe
comptait tout pour rien. Cet homme, h la t0te pointue,
- signe de f6rocit6 au dire des savants, -ce Jeannot
posthume, ne couvrait pas m8me, comme son prid6-
cesseur, d'un simulacre de forme les homicides qu'il
ordonnait.
H6las 1 qui pourrait raconter tous les crimes don't
Christophe se souilla durant sa vie entire? Titus
disait qu'il avait perdu sa journee, quand il ne'o avait
pas consacree par une bonne action Christophe au
contraire efit cru perdre la sienne, s'il ne 'avait pas
d6shonor6e par quelque forfeit.
C'6tait au Cap qu'6lait 6tabli le conseil de guerre qui

(1) Christophe (Henry), noir, n1 & la Grenade, le 6 octobre 1767,
fut esclave de l'h6tel de la Couronne au Cap. I1 se racheta avant la
revolution. Devenu roi d'Haiti, it so brilla la cervelle le 8 octo-
bre 18S0, dans son chateau de Sans-Souci, a I'Age de cinquante-
trois ans, deuxiours.







devait juger les prisonniers ; mais Christophe trouvait
des offceiers assez lches pour massacrer edt route ceux
qu'on y dirigeait. Un nomm6 Charles, capitaine au
ler regiment, fit fusitler entire les habitations Chabaud
et Letort soixante-huit de ces malheureux qu'il ame-
nait des Gonalves; un nomm6 Raypmond, du m6me
corps, en fitmassacrer vingt-hiuit qu'il amenait du Bor-
gne. Christophe faisait arr6ter au Cap tous ceux sur qui
tombaihtson infernal caprice, sans distinction de cou-
leur: le g6p6ral Pierre Michel, son ancien colonel et
son bienfaiteur, les chefs de brigade Barthelemy, Le-
veill6 ('), Thomas Mondion, Moline, capitaine de cor-
saire, Pierre Paul, administrateur municipal, tomb&-
rent le 15 thermidor (31 juillet), victims de sa rage.
Et parcel qu'un ven6rable vieillard europ6en, M, Brun-
Lafont, magistrat, avait et6 presenter a 'Roume, dans
l'interet de la justice, un extrait des Mimoires du pr6si-
dent Dupaty, sur l'usage prudent des t6moins en ma-
tire criminelle, afin d'en donner communication aux
membres du conseil de guerre, Cliristopie le fitappeler
au gouvernement; lI, sans respect pourIl'age, le carac-
tere et les louables intentions du magistrat, le mons-
tre, alter6 de crimes, I'assomma 4 coups de baton et

(I) Fr6re du g6ndral du mime nom, qui avait suivi H6douville
dans sa retraite. C'est h cette circonstance qu'il dut principalement
sa mort. La Be demi-brigade, don't il ktait le chef, fut licencide
apris la malheureuse tentative du M6le. Elle ne fut LI...r6 J;ive
qu' la paix, avec les debris de la 16gion de 1'Ouest.


1799 -


LIVRE V.






72 POTION ET HAITI.
le chassa h coups de pied, la tate tout ensanglant6e (')
Chrisloplie, malgr6 1'6tablissement du conseil de
guerre, faisait aussi chaque nuit enlever les citoyens les
plus paisibles, les plus inoffensifs, des. bras de leuis
families en larmes et les faisait executer sur la place de
la Fossette. Roume se plaignit, mais inutilement, de ces
crimes. Enfin, le 4 fructidor (20 avril), Roume 6crivit A
Christophe: a Ce qui peut avoir 6t6 fait est sans re-
a mbde, et je n'y vois que la suite du malhbureux 6tat
Soix la colonies reste plongde depuis si longtemps; mais
a soyez bien certain, citoyen commandant, que si ces
< abus continuaient plus longtemps, des I'instant que
je le saurai, je cesserai toutes mes functions et je
a m'embarquerai sur un bAtiment pour m'en aller en
a France. Et si l'on m'en empchait, je ne verrais plus
a d'autre place qui plit me convenir que de me cons-
c tituer moi-m6me prisonnier 4 la ge6le, pour y par-
a tager le sort des autres prisonniers; car si j'agissais
a diffiremment, je me dishonorerais et j'avilirais l'au-
guste caraclere don't je suis responsible.
a Si les preuves suffisent contre un accuse, il n'y a
a pas de conseil de guerre qui puisse ne pas le condam-
Snert; et si-les preuves ne suffisent point, il n'est point
a pernmis de lui 6terla vie, le premier des dons de notre
a cr6ateur.

(1) Compte-rendu de son s.jour B Saint-Domingue, adress6
au Directoire, par Brmn-.Ila:nt, 15 vent6se an vml (6 mars 1800).








Roume alla lui-m6me remettre cette lottre h Chris-
tophe en personnel. Mais cet homme, si L'ON DOIT LE
NOM D'HOMME A QUI N'A RIEN D'HUMAIN,ne continue pas
moins le course de ses barbaries. C'dtait une nature toute
singulibre que celle de Christophe : il aimait le crime
pour le crime, comme d'autres peuvent aimer la justice
pour la justice I
Dktournons un peu nos4regards de la sinistre figure
de Christophe.
XL. Beauvais (1), press par la garnison de Jac-
mel, fut oblige d'ordonner la reprise de Tavet. Mais
Laplume en fut averti par un espion (1). Ndanmoins
Gajuthier et Og6, avec sept cents hommes, attaquent, le
18 thermidor (5 aout), le camp de la tie. ( Ils so battent
comme des lions ) (3). ls furent repouss6s avec une
perte considerable, et eurent surtout h regretter la mort
du capitaine Soliman, noir ('). N6rette venait de
conqu6rir h tout jamais l'estime de Toussaint. Cepen-
dant la conduit de ce mulAtre ne le fit pas revenir de
sa haine centre les anciens libres en general. continue
a les persecuter.
Cette aggression de Beauvais remplit Toussaint de

(1) J'aurais dA avoir dUja dit que, contrairement & d'auni.-s,
j'fcris Beauvais et non Bauvais, parce que ce general a sign de
l'une et de l'autre maniere. J'ai cru devoir adopter I'orlhographe
qui lui 6tait le plus familibre.
(2) Laplume h Toussaint, du 18 thermidor an vll (b aoftt 1799).
(3) Lettre prbcitee de Laplume.
(4) Idem.


1799


73


LIVRE V.






74 PiTION ET HAITI.
joie. II cria & la violation de la neutrality, sans vouloir
se rappeler que lui-meme I'avait le premier viol6e en
faisarit-enlever le Sale-Trou et le Marigot Maisoccupe
au Port-de-Paix h la reddition de Jean-Rabel, et du
M6Ie, il se content d'ordonner a Dessalines de former
un cordon du Camp-Tavet au Trou-Coucou et du Trou-
Coucou au Sale-Trou pour contenir les movements
de Beauvais. Bient6t il s'nmpara de Jean-Rabel sur
Golart et cerna le MOle qui succomba, le 14 fructidor
(31 aout). Desruisseaux et Bellegarde se jethrent dans
une barge et gagnbrent le Sud. Golart gagna les mon-
tagnes, avec vingt hommes de la 3e. II y devait rester
jusqu'h rarriv6e des Franpais.
XLI. Roume avait enfin r6pondu i la lettre de Beau-
vais du 29 messidor (17 juillet). Cette r6ponse, en date
du 22 thermidor (9 aoft), d6fendait Toussaint des accu-
sations de Beauvais.'Elle accusait ce dernier de s'6tre
laiss6 s6duire par Rigaud; Toussaint n'avait envahi
l'arrondissement de Jacmel, suivant Roume, que par
measure de stret6 publique.
Cette lettre cruelle portait pour suscription : A A
Louis-Jacques Beauvais, ci-devant gdndral de brigade
au service de la Rdpublique frangaise et commandant
I'art 'ssement de Jacmel, actuellement chef des rdvol-
tis du mime arrondissement sous les ordres du traitre
Rigaud.
Aprbs avoir repu cette outrageante 6ptire qui avait
Wte murement concertde entire Roume et Toussaint,






1799 LIVnE v. | 75
un autre soldat que Beauvais se fit jetd dans la m elee
pour sauver l'honneur de son nom; il l'e It' m6me
faith avec d'autant plus d'eipressemft, .u'apres
avoir longuement engage Roiune "i ordiobqer la-'c
station des hostilit6s, il lui eciivait, Ie 98 ltermidor
(15 aoit) : a Et si, cc que je ne puis croire, cette dB-
a march 6tait infructueuse; je n'aurais pas du moins A
, me reprocher d'avoir allanhi moi-meme les torches de
Aai guerre civil. Reduit alors h la cruelle nkeessitM de
a me ddfendre, je le ferais avec d'autant plus de cou-
a rage, que j'aurais pour moi l'Nquit6, la raison et
Sl'humanitd qui, plus puissantes que toutes las men6es
o des pervers, sauraient me garantir de leurs fureurs. Si
a le general Toussaint veut aussi me rendre coupable
a et veut, quel prix que ce soit, m'an6antir, il ap-
" prendra de moi ce que peuvent produire les der-
c nibres resources du desespoir.
Ce fut aprs -une pareille lettre, que Beauvais per-
dit la tWte a la reception de celle de Roume. Terrass6
et foudroy6 pour ainsi dire, il oublia qu'il portait
une 6pde et que son nom appartenait a l'histoire.
11 songea incontinent h aller porter ses doleances
aupres du Directoire exdcutif. II s'enibarq,.& pour
Curacao, sur la goilette I'Argus, dans la nuit du
27 au 28 fructidor (13 au 14 septembre) ('), et laissa

(1) Kerverseau & Roume, Santo-Domingo, 8 veF limiaire an vmi
(28 septembre 1799).






76 PETION ET HAITI.
une lettre pleine de touchants adieux et de sages
conseils I ses camarades. Quand, au jour, on apprit
cette fuiteclandestine, l'arm6e le traita de lache ; mais
quahd le chef de brigade Birot eut pris le commande-
ment supdrieur, qu'il eut fait battre la g6nerale et qu'il
eut donn6 aux troupes assemblies sur la place d'armes
lecture de la lettre qu'avait laissee Beauvais, des larmes
coulbrent de tous les yeux :;on oublia sa pusillanimity,
on ne so ressouvint plus que du heros de 91, de l'homme
de bien,-du citoyen ddvoud au bonheur de tous, don't
le nom est dcrit dans tous les coeurs et qui attend 1'd-
rection dFune colonne de granit de la reconnaissance
de ses concitoyens.
XLII. P6tion avaitfini de fortifier le camp de Belle-
Vue, quand il remarqua presqu'en face une eminence,
dependant du Corail Saint-Joseph, qui dominant son
camp. II y envoya un bataillon de la 4e, sous les ordres
du commandant Labelinaye-Sterling, pour y dtablir un
nouveau camp destine a couvrir celui de Belle- Vue et
battre avec plus de success l'Acul. Les travaux furent
commences; mais un espion en donna avis a Dessa-
lines. AussitOt celui-ci envoya le commandant Dom-
magqWu'on ne connaissait gubre alors que sous le nom
de Rousselot ('), avec le 3e bataillon de la 4e et cent
hommes de la ge, enlever la position de Saint-Joseph.
(1) Rousselot (Jean-Baptiste) fut surnomm6 par les soldats
Dommage, parce que Toussaint, qui 1'aimait beaucoup, le voyant
bless dans un combat, s'6tait 6crit: C'est dnmmagel







.Laplume, qui revenait de Tavet, servit de guide a I'ex-
p6dition.
Le camp futsurpris, le 20 vendemiaire an VIn (12 oc-
tobre'799) : deux cents fusils et cinq caisses tombrrent
au pouvoir de Dommage. Dessalines donna a la nou-
velle position le nom de Revengeur. 11 y fit monter une
piece de 18 et un mortier de campaign pour battle
Belle- Vue. En effet, il fit commencer la canonnade, le
30 vend6miaire (22octobre) dans I'aprbs-midi, et le feu
ne cessa qu'aprbs sa destruction. II fit venir de L6ogane
la corvette l'igyptienne et le schoner le Gendral Dessa-
lines. Ces deux bitiments s'embossbrent par le travers
du camp qui, le lendemain, se trouva ainsi expose
deux feux. Toureaux, Tessier, Desruisseaux accouru-
rent du Grand-Go've. PBtion ne pouvait r6pondre qu'h
la canonnade de Belle- Yue; ce fut alors qu'il regretta
la perte du morne de Saint-Joseph.
Cette second journ6e causa h 1'arimee du Sud uric
perte douloureuse : celle du chef de brigade Tessier
qui fut tu6 d'un biscaien ('). Cet &v6nement consterna
le camp. L'on paila d'abandonner Belle-Vue qui ne
pouvait plus tenir devant le Revengeur. Toureaux s'y
oppose. Enfin, le dernier coup de canon de l'ennemi
d6monta une piece de 8 don't Petion ne pu'tplus se
servir. Tout 6tait disesp6rant, le 2 brumaire (24 octo-

(1) Tessier (Pierre) naquit au Port-au-Prince vers 1756. II y
exergait la profession de maitre d'6cole avant la revolution.


1799


LIVRE V.






78 PeTION ET HAITI.
bre), trois autres canonnibres commandoes par le
lieutenant de vaisseau Lacroix, vinrent renforcer les
deux premieres. Ptlion faisait face h qette petite flot-
tille. II jeta h bord de l'Igyptien deui boulets qui
en briserent les vergues et les bordages (i). Ce fut
un nouvel acharnement de part et d'autre jusqu'h la
nuit. Alors l'ordre de 1'6vacuation fut donn6. Potion fit
briser le tourillon de la piece de 8 et ne put en faire
de mnme de celle de 24, faute de massue, mais il la fit
enterrer. Tous les bless6s furent mis sur des brancards.
A miiuit, la retraite s'op6ra, P6tion B I'arribre-garde.
Le chef de brigade Dartiguenave dvacua Glaize, Faubert,
Mariguez. Les autres postes suivirent le mime mouve-
ment.
Dessalines fit occuper Belle- Vue par Dommage avec
la ,4e et la 8e. 11 se tenait lui-mime plus volontiers h
L6ogane, oii l'emnpire de la beauty et de la vertu avait
subjugu6 sa nature violent. II 6tait devenu amoureux
de mademoiselle Claire Heureuse.
XLIII. Toussaint qui avait 6tabli dans le Nord la plus
profonde terreur songea h se dirigerdans le Sud. Golart,
I'intrepide, l'attendait aa lieu appeal le Gros-Morne,
pres de Jean-Rabel. 11 lui avait tendu une embuscade.
Ce ne fut que ph6nomenalement que Toussaint echappa
A cette embuscade. Plusieurs de ses officers furent dd-
mont6s ; son m6decin, BondBre, tub. Cette tentative du


(1) Relation des mimes Wvtnements par Dessalines.







disespoir acheva d'aigrir Toussaint.--Quand il arrival
a l'Arcahaye, d6jh ce61bre par des mitraillades' d'ap-
ciens libres, be, colon blanc, commandant dAia
place, vint lui annoncer qu'il tenait h ses ordres cent
quatre-vingts jeunes mulAtres. ( Qu'on les done en pA-
ture aux poissons, a r6pondit-il. Et le crime se commit
Sla honte de l'humanit6.
Ainsi furent renouveldes les noyades de Nantes.
Mais ces vengeances, d'autant plus odieuses qu'elles
frappaient des innocents, soulevbrent l'iridignalion
gen6rale. Une nouvelle embuscade fut lendlii a la
Halle-Aubry ,%ntre l'Arcahaye et la Source-Puafte.
II echappa encore : sa voitIre fut criblde de bal-
les, le postilion tue, tandis qu'il chevauchait paisi.
blement quelques pas plus loin. II entra au Port-au-
Prince oiltde sinistres mitraillades furent exerc6es sous
la direction de Jean-Philippe Daut, chef de bataillon h
la IO1 La cour des prisons de cette ville 6tait devenue
une mare oih I'on ne pouvait poser le pied sans le
tremper dans le sang. Les mgmes executions se pour-
suivirent h LBogane oh commandait Dieudoinn Jam-
bon.
Toussaint songea alors a en finir avec Rigaud. 1I Btait
d6sesp6r6 de n'a\oir pas pu forcer le passage du Gran@d
Goave. II fit occuper Belle- Yue par Clervaux avec la
6e et la 9e pour contenir ce point. II envoya Dessalines
assi6ger Jacmel avec les ire, 20, !e, 7e, 80, 10, et li. II
pr6sida en personnel au transport des boulels et despi8-


1799


LIVRE V.






80 PeT1ION El' HAITI.
ces de canon. Six mille cultivateurs furent employs
a ces rudes corv6es.
Dessalines part devant Jacmel; le "lefrimaire (22 no-
vembre). II 6tablit son quarter g6ndral Sur l'habitation
Mlnissier don't il confia la garde a la 4e, son ancien
regiment. Laplume, avec les 80, 10* et 4 l, occupa le
grand chemin pres du Bassin-Caiman; Christophe,
avec les Ire, 2 et 9e, I'habitation Oge. Le premier tenait
la droite du si6ge, le second la gauche. La place, ainsi
cern6e, fut attaqude plusieurs fois. Og6, avec sa reserve,
se portait partout et repoussait toujours les assiegeants.
Chaque journ6e coitait h la garnisonide dix h vingt
morts, tant A la defense des forts que dans le centre de
la ville que sillonnaientles bombes et les boulets.Des-
salines, dans la nuit du 15 au 16 niv6se (5 au 6 janvier),
ordonna une attaque generale. Laplume et Christophe
r6ussirent B s'emparer de Talavigne et du Grand-Fort.
Aussit6t Og6 s'elance au pas de charge, enlve d'aqgaul
le Grand-Fort et en culbute Christophe. Soudain, ii
divise la reserve en deux colonnes. 11 attaque par le
front, tandis que le capitaine Ducroc doit attaquer la
gauche. L'hUsitation qui se saisit de ses compagnons en
face d'une grble de mitraille, loin de ralentir son ar-
deur, ne fait que 1'accroitre : ii s'elance dans les rem-
parts, et, 6treignant de ses bras un arbre qu'il rencon-
tre, il s'6crie d'une voix de tonnerre : Soldats I aban-
donnerez-vous volre chef? ,
Les remparts furent enlevds a la baionnette. Des-







salines, d'une eminence voisine, admirait tant d'in-
tr6piditE. On dit qu'il frappait du pied la terre et
se demandait pourquoi il n'avait pas a ses c6tes
un lieutenant comme Og6, Alors il envoya au
combat la brillante 4, qui format sa reserve. Og6 fut
oblige, apres avoir perdu deux cents homes, d'o-
perer sa retraite sous la protection du fort de Ldo-
gane et du Gouvernement ('). Dessalines fit gabionner
Talavigne. La seule fusillade de cette position emp6-
chait les habitants de circuler dans la parties Est de la
ville (g).
XLIV. Rigaud avait senti l'importance de la diver-
sion de Jacmel. Il divisa. son armBe entire ses deux
lieutenants, les adjudants-g'niiraux Toureaux et P6tion;
au premier il ordonna d'aller occuper avec les er et 38
la commune de Baynet, h neuf lieues de la place, -
commune important d'oh cette place tire ses vivres;
ijissa le second avec les 2e et le 4e du commandement
if-Grand-Gobve. Il ne tarda pas a se porter en avant de
Baynet, ilenleva plusieurs camps qu'occupaient les
troupes du Nord et ne fut arret6 qu'au morne de La
Porte, oix le chef de brigade Ferbos qui commandait
l'aile droite de la division Laplume lui fit 6prouver un
terrible 6ehec : de ce morne escarp le feu.plongeaitiur
les troupes du Sud, si violemment qu'elles licherent

(1) Sidge de Jacmel, p. 16.
(1) Sidge de Jacmel, ibid.


1799


LIVRE V.






82 POTION ET HAITI.
pied. C'6tait le premier combat que perdait Rigaud en
personnel. II s'assit sur une piece de canon, pour y ral-
lier ses soldats, mais vainement. Le capitaine Borgella
'entratna enfin loin de ce champ de carnage.
La place ne sAtirouva pas seulement bloquie par
terre: une flottille de large canonnieres, comman-
does par Bois-Blanc, prit possession de la baie de Bay-
net, empechant ainsi de la ravitailler. Alors la famine
se fit cruellement sentir. Or songea Ah vacuer : le
20 niv6se (10 janvigr), le chef de brigade Birot r6fi-
nit un conseil de guerre; malgr6 l'opposition des
chefs de bataillon Og6 et Gauthier, Nl'vacuation fut de-
cidee. Mais h cette nouvelle, les officers subalternes
declarerent hautement que la plate pouvait tenir encore
et qu'il n'y aurait pas seulement de la lIchetW a l'aban-
donner, mais bien trahison. Les soldals furent dum me
avis. N6anmoins Birot, Borno DBlIar, Dipuche et Fon-
taine, ce dernier commandant militaire, s'embr-
quBrent furtivement dans la nuit a board d'une petite
goelette etse dirigbrent aux Cayes, mettant ainsien prati-
que lefuneste example queleur avait WlguO Beauvais ().


S(I Rigaud accueillit si d4favorablement ces officers, qu'il ne
leNi donna pas d'activit6 de service durant toute cette guerre.
Birot et Dupuche prirent le parti de s'embarquer pour la France
le 13 bunmaire an vin (4 octobre 1799). Is furent faits prisonniers
par une corvette ambricaine, et ne parvinrent au lieu de leur des-
tination que le 16 fructidor an ix (3 septembre 1806). (~tats des
servicesd'liacin Dupuche, MINISTARE DE LA GUERRE EN FRANCE.)







La garnison ne se laissa point decourager par cette
infAme desertion. Gauthier fut proclam6 commandant
en chef, Og6 commandant en second. O& jura d'etre
fiddle a leurs ordres et de n'abandonner la place que
lorsqu'elle ne serait plus qu'un monceaude decombres.
Oh! combien ne devons-nous pas regrelter que tant
d'h6roisme n'ait 6tg employ au sacrifice d'une cause
plus honorable que celle de la guerre civil!
XLV. Rigaud, malgr6 la p6nurie de toutes
chose, ne levait pas l'interdit centre les Anglais, -
ce qui:~Eail republican et louable, "mais qui devait
ruiner sa cause; car les Anglais ne laissaient, en
revanche, aucun bhtiment ambricain .p6ntrer dans
les ports de sa domination. Toussaint, au contraire,
laissait affluer le pavilion britannique dans le Nord et
dans l'Ouest. Ainsi Rigaud eut h letter centre Tous-
saint, les emigrbs, les Anglais et les Americainsl
Que devait-il fire alors? Operer en faveur de la
place une desertion, en forgant la ligne de Belle- Vue,
en tombant sur L6ogane, vide de troupes, en poussant
inhme jusqu'au Port-au-Prince, oiil avait encore de
nombreux partisans. Nul doute que Toussaint' le se fft
trouv6 oblige de lever le siege. C'est aux homes de
l'art et aux politiques a juger de sa conduite en cette
circonstance.
XLVI. P6tion, a qui il avait Wt6 ddfendu d'inqui6-
ter Clerveaux, s'6tait occupy a fortifier riguliiremedit
l'enceinte du Grand-Goave. Cette enceinte ne Pavait


1799


LIVRE V.






84 POTION ET HAITI.
pas Wte jusqu'alors ('). 11 souffrait comme tous les bons
citoyens des horreurs de cette guerre sacrilege. Des-
ruisseaux, Boyer et Segrettier 6taient les d6positaires
de ses pensees, qu'il n'avait garde de communiquer h
Rigaud, car depuis la partiality don't il avait 6tl,victime
4 I'6poque de la defense de LBogane centre les Anglais,
il n'avaitjamais cherch6 h s'insinuer dans les conseils
de ce g6n6ral. Bien plus, s'il avait 6t6 appeal au com-
mandement en chefde Belle- Vue, puis du Grand-Gove,
il ne le devait qu'% son rang d'adjudant-g6n6ral qui lui
donnait forcement le pas sur les chefs de brigade,
chaque fois que Toureaux se trouvait aillcurs. 11 est
meme h remarquer que, bien qu'il fit venu joindre
l'armre du Sud, dans le d6niment absolu de toutes
choses, il nedemanda rien h Rigahd, pas plus que celui-
ci ne lui offrit. Ce fut Borgella qui d'abord lui donna un
doublon A son arrive. Desruisseaux n'eut pas plus t6t
appris sa position, qu'il accourut lui remettre deux
cents gourdes. Segrettier ne rest pas en arribre de ces
marques d'affection, il alla h Mir.igorlie et lui apporta
plusieurs chemises et pantalons. P6tion qui acceptait
come il savait donner, sans vergogne et sans osten-
tation, avaitfraternellement partag6 le linge avec Boyer,
son adjoint, et Bellerose et Aly, ses amis. Il se pr6-
occupait alors peu des proced6s de Rigaud a son 6gard.
Ne lui suffisait-il pas de voir A c6t6 de ce general la
France r6publicaine, c'est-h-dire la liberty et 1'6galit6,
(1) Notes du g6nral Borgella et du gon6ral Segrettier.






I IyU LIVRE V. 6n
pour qu'il se sentit dispose h verser la dernibre goutte
de son sang a son service? Aussi quand il eut revu de
Gauthier et d'Og6, qui avaient tous deux servi sous ses
ordres et qui connaissaient 1'6tendue de son d6voft-
ment, quand il eut recu', dis-je, la nopvlle de la fuite
de Birot et de la position desesp6ree 'daEns laquelle se
trouvait Jacmel, il se hAta dedemahder I Rigaud, qui
etait alors aux Cayes, I'autorisation d'aller prendre le
commandement de cette place. C'6tait 14 que se trou-
vait le plus grand danger; c'6tait 14 qu'il voulait porter
sa tAte et son bras.
XLVII. RBsolutionxhBroique don't I'amiti6 de Des-
ruisseaux ne put le detournerl Comme cette r6so-
lution etait toute spontan6e, Pktion, combien d'offi-
ciers eussent agi avec autant de delicatesse ? Potion
voulut s'exposer seul dans son perilleux accomplisse-
ment: il d6clara h Boyer et a Segrettier qu'il n'entendait
nullement les amener a sa suite. Mais ces deux jeunes
capitaines lui d6clarerent, de leur c6te, que, quels que
pussent &tre les dangers qu'il y avait a affronter h Jac-
mel, rien ne pouvait les empecher d'aller les affronter
avec lui. Bellerose et Aly avaient entendu la con-
versation; ils vinrent briguer aussi leur part dans l'ex-
p6dition. P6tion fut emu de tant d6vofument. II ne put
que cdder aux voeux des uns et des autres. Rigaud
devait lui envoyer a Baynet quelques provisions. Alors
il remit a Desruisseaux le commandement du camp du
Grand-Gohve. 11 partit done de cette place le 27 niv6se






86 POTION ET HAITI.
(17 janvier) (4, pour Baynet, don't le capitaine Borgella
avait le commandement militaire. II y rencontra Tou-
reaux, Faabert et Bellegarde, et trouva aussi dans le
port une g 6, p de Jacmel, qui 6tait venue deposer
des bless;k htererer quelques vivres; Cette goelette
commanud~E L, bord de laquelle se trouvaitle
capitaine De ~i bs avec un d6tachement de l6gion-
naires, avait d6j' repris la mer. Mais, chasse par la
croisiere am6ricaine, elle avait 6t6 obligee de rentrer
dans le port. Plusieurs se refusaient a renouveler la
tentative d'un retour si perilleux. Borgella avait d6jh
6puis6 toutes les voies de moderation pour ramener les
r6calcitants h leurs devoirs, quand arriva Petion.
Celui-ci, loin de se laisser 6branler par les dangers
d'un combat contre les navires amrricains, fit assembler
les l6gionnaires: ( Nous irons ensemble a Jacmel, leur
a dit-il; c'est la qu'est le danger, c'est lh qu'est notre
a post ; il faut sauver nos camarades ou mourir avec
eux. Borgella, en exigent votre retour h Jacmel, ne
a .fait que son deveir : it ne faut point abandonner ses
a camarades en peril ) (2). Ce discours si calme, si
plein de dignity et d'h6roisme, releva le moral des
1egionnaires. On ne songea plus qu'h aller vendre chb-
rement sa vie.
Enfin, le lendemain, un brick et deux goelettes, com-
mand6s par Rouleau, arriverent des Cayes, ainsi que
- (1) Notes du g6n6ral Segrettier.
(2) Sidge de Jacmel, p. 22.







4igaud l'avait prpmis. Mais quel fut le d6sappointement
de P6tion, quand il vit que ces bhtimens ne lui portaient
que quelques barils de farine de manioc ; secoitrs insi-
gnifiant pour une place affam6e Rap g i que
tous les ports du Sud 6taient bloqg nglais
et les Americains. Et comme Sainmt tri-
butaire, malgre la fertility de son aite
stranger, on ne'laissait enter dans le Std aeuhn ravi-
taillement, tandis que le Nord et I'Ouest 6taient
abondamment pburvus de toutes chost. Quoi qd'il tn
fit done de son d6sappointement, P1tion s'embarif~
dans la soir6e avec ses adjoints, ses domestiques ei dhe
compagnie de la 26 demni-brigade cominandde pfr Du-
plant.
XLVIII. Les quatre voiles eurent le bonheur db ne
pas rencontrer les croisibres amdricaines. Elles dbn-
naient, le 29'niv6se (19 janvier) au mating, dans les
passes de Jacmel, quand une barge vint annoncet ti
Potion que l'ennemi avait dtabli une batterie h lein-
bouchure de la rivibre, a demi-portee de fusil des
lignes de la place. Soudain, comprenant combien, u-
debarquement a l'ancre devait 1'exposer 4 la fusillade e
h la canonnade de cotte batterie, il ordonna le debhr-
quement sous voiles. Les chaloupes sont mises A N'ai.
Pition s'y jette des premiers. Tous l'imitebt. Et, malgrd
le feu de 1'ennemi, h dix heures, hbmmnes, munitions,
vivres, 6taient h terre (4).
(1) Sige de Jacmel, p. 22.


1799


LIVRE V.






88 POTION ET HAITI.
Accueilli sur la plage par Gauthier et Og6, Petion so
dirigea vers la place d'Armes, oil le commandement lui
fut remis aux cris de Vive la Ripublique! Vive Pdtion!.
Tous les forts de la ligne salubrent le nouveau chef.
L'enthousiasme elait general; les malheureuses meres
et les enfants mrme semblaient le partager. C'est quo
tous-conuaissaient 1'humanit6, la bravoure et les capa-
cites guerribres de l'adjudant-gendral. Tout prit en effect
une nouvelle direction : le rouage administratif fut sim-
plifi6; tous les employes blancs, don't le d6vohment
6tait suspect, furent renvoyds; le service fut concentr6
aux mains de M. Imbert, mulAtre, don't la probity,
les capacies le patriotism, ne se sont jamais dB-
mentis.
Mais avant de suivre les operations de ce sige
memorable qui a lui soul eft sufli pour immortaliser
un capitaine voyons ce qui se passait au camp des
assidgeants.
XLIX. Toussaint avait pris lui-mIme la haute main
de la guerre du Sud, qu'il pensait promptement ter-
miner avec le secours des Anglais et des AmBricains.
Mais M. Roume vint imprudemment deranger ses com-
binaisons : commengant h s'effrayer de I'affluence du
pavilion anglais dans les ports de l'Ouest, de tant d'ou-
trages continuellement faits aux lois de la France,
Roume, comme pour couvrir sa responsabilit6 aux yeux
du gouvernement de la m6tropole accept la proposi-
tion que vinrent lui faire deux aventuriers, d'aller bou-







leverser la Jamaique. Ces aventuriers s'appelaient
Sasportas et Dubuisson, l'un mulhtre danois, I'autre
blanc qui avait servi au Haut-du-Cap a 1'6poque de la
guerre contre les esclaves. II les envoya preparer les
esprits. C'est a Martial-Besse, arrive aved Chanlatte tout
recemment de France, qu'il destinait le commande-
ment d'une expedition ult6rieure. Mais les aventuriers
furent trahis, arr6tis et jug6s. Les revelations du mu-
latre lui valurent la vie. Quant au blanc, il monta a la
potence avec un courage qui 6tonna tous ceux qui ne
savaient pas ce que peut un r6publicain. Cette funeste
tentative consterna au dernier point Toussaint. N'avait-
il pas, dans son trait secret avec Maitland, 's l'en-
gagement d'emp6cher toute entreprise contre les pos-
sessions anglaises ? Aussi quatre bAtiments, le Vengeur,
de 8 canons, leLivrier, de4*2, I'Elan, de 46, I'Egyp-
tien, de 18, charges de provisions, d'artillerie, de mu-
nitions sous les ordres du capitaine de vaisseau La-
croix qui devaient aller bloquer Jacmel, furent
en represailles captures devant Tiburon le 5 frimaire
(24. novembre) par la frigate le Sole-Bay, et conduits h
la Jamaique, ou ils furent vendus. Lh commence la
m6sintelligence de Toussaint avec Roume.
Toussaint ne se rebuta pas cependant de ce contre-
temps. II mit en requisition plus de six mille cultiva-
teurs, et h travers une route semee d'affreux precipices
et de mornes h pic, il fit transporter de L6ogane une
nouvelle artillerie, une piece de 18, un mortier et


17900


LIVRE Y.






90 POTION ET HAITI.
un obusier. Dessalines les placa a Talavigne,, et corn
menca a bombarder la place. Toussaint arriva en per-
sonne pour active les travaux du si6ge. II ktablit son
quarter general sur I'habitation Pasquet dans les hau-
teurs de la place. C'Ust de ces hauteurs qu'il regardait
come JosuB, pour nous servir d'une expression du
general Kerverseau, ses soldats se battre dans la plain,
-landis que, lui-mnme, il 6levait les yeux et les mains
vers le ciel. II fit monter par Dessalines avec la Aie
une batterie h 1'aile droite de la division Laplume; les
travaux n'en furent terminus qu'aprbs trois jours et
trois nuts d'un feu continued. Ils n'Wtaients6par6s de
la place que par la portee du pistolet. II envoya Chris-
tophe occuper le fort Pavillon, qui n'6tait que faible-
ment gard6. Ainsi 6tait r serree la place de Jacmel,
quand Petion vinten prendry e commandement. Etbien-
t6t Toussaint fit inviter le commandant de la frigate
americaine, le Gdndral Green, qui etait mouillee aux
,A es-4 Pitre, de venir 6tablir sa croisibre dans la
trade. Cette croisibre ne fut levec qu'apr6s le siege,con-
tribuant autant que I'arm6e du Nord a affamer les mal-
heureux Jacmeliens.
L. M. Roume 6tait dans la position la plus fausse
dans cette affreuse tourmente. 11 avait, dhs qu'il cut
pris les renes de I'agence, aussit6t que Toussaint 6tait
venu le rencontrer au Port au-Prince, 6crit au minis-
tbre tant de choses elogieuses de ce g6n6ral, c'etait
un philosophy, un guerrier et un ldgislateur, qu'il






A O .jrnm V. Uk
avait v6ritit*ment compromise l'impartiaite de son man-
dat. II ne pouvait plus dire la verit6 4 la ml re-patrie,
sans se dejuger. Et combien d'hommes ont le courage
de se dejuger? Toussaint I'avait force d&traiter avec
les AmBricains. Toussaint avait. de son propre chef,
traits avec les Anglais. Roume n'ignorait pas cetteder-
nibre circonstance, puisque toute la colonie le savail.
Sa conduite entire Rigaud et Toussaint 6tait tres embar-
rassante, et il lui eit- ete fort difficile de se retire du
ththire de tant de fureurs pour aller eclairer la France
sur le drame colonial. 11 est vrai qu'il n'y songeait
gubre. \
Le general Kerverseau, au contraire, ne cessait de
s'ltonner que le perseculeur fanalique des emigrds
n et l'ennemi jurd des .Aigla i'se trouvdt dtre le rebelled
Set le traitre A la patrie, tandis que le protecleur des
a dmigres et 'ami des Anglais [it declared par l'autorild
e nalionale le pdriote par excellence et le sauveur deSA
colonies ('). D 11 s'appliquait a faire comprendre i N
m6tropole combien cette guerre outrageait le ciel et
l'humanit6. Ses avis r6it6rds finirent par 6mouvoir le
Directoire, qui r6solut d'envoyer le capitaine Dubois
sur la corvette la Diligente, porter des depiches, avec la
mission occulte de recueillir des details sur le veritable
6tat des choses.

(1) Lettre au ministry, de Santo-Domingo, 2 vend6miaire an vmi
(24.septembre 1799).


1 t7O


T If A tV






92 POTION ET HAITI.
Toussaint avait des espions partout. Onzejours avant
son depart de France, la corvette avait 6te mise en
requisition, et l'ordre de requisition envoy i Santo-
Domingo, oil on savait qu'elle devait d'abord toucher.
Ainsi fut contrariee l'unique mission tentee par le Di-
rectoire, don't le r6sultat pouvait mettre un term a
celte guerre fratricide (').
Kerverseau, de son c6t6, avait 6t0 remplac6 par
Chanlatte, et rappel au Cap; mais peu corifiant dans
la politique de Toussaint, ce g6enral fut se r6fugier &
Porlo Rico.
Kerverseau se souvenait qu'h 1'epoque oh il s'6tait
prononce centre la levee en masse, et qu'il avait pro-
pos6 un accommodement, Toussaint avait demanded son
replacement; il se souvenait encore que le capitaine
Gressier, aide-de-camp de Beauvais, envoy en mission
h LBogane prbs de Toussaint, avait WtN fusill sans ju-
gement, sous le pr6texte ridicule que cet officer avait
m6dit du gienral en chef. De plus, il savait qu'un mi-
serable, son secr6taire, du nom de Ricart, vendait a
Toussaint sa correspondence avec le minister; il savait
pareillement que M. Roume, malgr6 son caractbre de
reprbsentant de la metropole, 6tait asservi au Cap, et
n'eft rien pu faire pour le prot6ger. II fit done bien de se
retire sur un territoire neutre. Quand Toussaint ap-
(1) Mdmoire sur I'dtat politique, commercial et militaire de 'ile
de Saint-Domingue, d l'dpoque du mois de germinal an vin (mars
1800), par le capitaine Dubois.







prit cette nouvelle, voici l'Ntrange lettre qu'il 6crivit ,
Roume : a Relativement au citoyen Kerverseau, vous
, avez d0.goir, citoyen agent, tant par nIrs lettres que
a par tout ce que je vous ai dit verbalement, que je le
, connaissais mieux que vous. II n'est pas possible qu'un
a ancien chevalier de Saint-Louis soit republicain dans
( le cceur comme nous autres. On appelle les personnes
a de cette trempe des republicains factices. C'est-a-dire
a que leur civisme s'adapte aux circonstances; de plus
a il a 6pous6 une femme de haute kxtracLion, et qui,
certes, n'est rien moins que r6publicaine a (1).
Toussaint oubliait alors qu'ilavait 6t0 lui-m6me che-
valier de l'ordre El Merito, augervice de 1'Espagne?
qu'il avait porter les armes centre la republique et la
libertV? qu'il avait r6tabli l'esclavage partout oix il 6tait
all]? qu'il s'adressaitau come Roume de Saint-Laurent,
marquis de Sainte-Rose, qui cependant 6tait republi-
cain, de son propre aveu? mais Kerverseau avait le
malheur de ne pas approuver la guerre atroce don't
Rigaud supportait le poids : voilk son crime aux yeux
de Toussaint.
LI. Le siege de Jacmel, pourtant, se continuait; mais
apris I'arrivee de P6tion 'ennemi s'6tait bient6t
apercuque ce n'6tait plus le bouillant Gauthier, ni le tB-
miraire Og6 qui dirigeaient la defense. A I'opportunilt
des sorties, a l'ordre avec lequel elles s'operaient, i


(1) Lv,'ane, 2 niv6se an vinm r 3d4cemhre 1799).


4799


LIVRE V.






94 POTION ET HAITI.
la facon savante qui pr6sidait aux retraites, meme a la
justesse des simples fusillades des avant-poptes de la
place, Tous aint comprenailqu'il avait a lurer contre
un adversail serieux. Chaque assaut qu'il ordonnaii
6tait repouss6 avec perte. Enhardi par le succes, PB-
tion avait ordonnc h Og6 de debusquer Christophe de
la posiqon qu'il occupait derriere le fort Pavilion. Par
irflhgi ,' Oge fut plig6 de battre en retraite devant la
iniiraille d'une piece'de 18, qui cduvrait cette position.
f;rislophie resol de reprendre le Grand-Fort d'oii il
avait 6te culbuti par le meme Oge.
Le Grand-Fort etait alors command par le capi-
taine Voltaire, qui, avec une compagnie de 16gion-
naires, tint teteaux Ier, 2e et h un bataillon de la 44e,
composee des debris des troupes blanches, jusqu'au
moment oi parut Og6 avee la reserve. Christophe,
attaqu6 sur le front, sur la queue et sur les flancs, so
retira en d6sordre apres avoir perdu plus de'cinq cents
hommes (i).
Les boulets et les bombs pleuvaient sur la place.
Un matin, au moment oh les officers du block-house
prenaient leur dejeuner derribre le parapet du fort,
un obus vint B donner contre le mur de ce parapet et
roulerau milieu d'eux. Un canonnier, nomm6Alcindor,
ne songeant qu'au peril que courent ses chefs, se preci-
pite sur le terrible projectile et le rejette dans les fos-


(1) Sifge de Jacmel, p, 4.