Pétion et Haiti

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Material Information

Title:
Pétion et Haiti étude monographique et historique
Physical Description:
5 v. : port. ; 19 cm.
Language:
French
Creator:
Saint-Rémy, Joseph, 1816-1858
Publisher:
Chez l'auteur
Place of Publication:
Paris
Publication Date:

Subjects

Subjects / Keywords:
History -- Haiti -- Revolution, 1791-1804   ( lcsh )
Presidents -- Biography -- Haiti   ( lcsh )
Politics and government -- Haiti -- 1804-1844   ( lcsh )
Genre:
non-fiction   ( marcgt )

Notes

Bibliography:
Includes bibliographical references.
Statement of Responsibility:
par Saint-Rémy.
General Note:
Vols. 4-5 have variant publisher statement: Auguste Durand.

Record Information

Source Institution:
University of Florida
Rights Management:
All applicable rights reserved by the source institution and holding location.
Resource Identifier:
oclc - 18617214
ocm18617214
System ID:
AA00008904:00001

Full Text









UNIVERSITY
OF FLORIDA
LIBRARIES


I










PITION ET HAITI.





TABLE
DES MATIEItES CONTINUES DANS LE TOME PREMIER.


LIVIiE I.
Naissance d'Alexandre Petion.- Son education Son apprentis-
sage.- Etat des castes a Saint-Domingue. Premiers mouve-
ments r6volutionnaires de la Metropole.- Premieres demarches
des affranchis pour oblenir I'dgalitl des droits politiques.-- As-
sembl6e de Saint-Marc.- Ddcret du 8 mars 1790.- Vincent
Oge.- Sa prise d'armes et sa mort. 23
LIVRE II.
Decret du 15 mai 1791.- Assemblde colonial Campement des
affranchis sur I'habitation Diegue.- Insurrection des esclaves.
-Combats deNerette etdePeinier.-PaixdeDamiens.- Affaire
desSuisses -Incendie du Port-au-Prince.- Premiere commission
civil. Dissolution de la conf6dhration.-Loi du 4 avril.- Conseil
de paix et d'union. Rentrie des affranchis au Port-au-
Prince. 86
LIVRE Ill.
Portrait de Sonthonax et de Polv6rel.-Commission intermediaire.
-Premier voyage de Polverel dans I'Ouest et le Sud.-Canon-
nade du Port-au-Prince.-Organisation de la I6gion rio l'Oucst.-
Arrivye de Galbaud.- Iudnille du Cap.-Affaire du camp Des-
riveaux.-Proclamation dela liberleginerale. --Inv I ,:n anglaise.
-Coalition de Saint-Marc. -Perl. du Port-au-Prince.-Depart
des commissaires. Arrestation de Montbrun. 170
LIVRE IV.
Reddition de Toussaint-L'Ouverture a la Republique.- Reprise de
Leogane par Rigaud.-Siege de Byzoton.- Combat du Carrefour-
Trailier. Belle defense de Leogane parDesruisseaux et Pdtion.
Paix entire la France et I'Espagne : tin deJa guerre des escla-
yes.- Affaire du 30 vent6se.- Nouvelle :nimmii,,..n civile.-
.ipart de Laveaux.- P6tion chef de bLi'.li.e adjudan.t-ui..r.l
D6part de Sonthonax.- Prise (du Camp de la Coupe. 242

Paris. Impr. de MOQUET, 92, r. de la liarpe..









ETUDE

MONOGRAIPHIQOUE ISTORIQU E,

PAI
SAl IIT-RBIIY.
(DES CATES. BAlTI.)


TOME PREMIER.












PARIS,

CHEZ L'AUTEUE ,
RUE SAINT-JACQUES. 67-

I S,/f


Amg i of F Flral tubri







SA\N






-M. ISAMBI


;'FRANCE,


1848.


A vous, Mon ieur, je dedie ce livre, comme A un des
mi3 les plus nobles, les plus d6vou6s de ma race.
Aujourd'hui encore, en 1'absence de parlement, votre
oix g6nevuse s'6elve chaque fois qu'il s'agit de seconder
;s vues &c1rees du ministry bienveillant qui drige la
MARINE et les COLONIES (1).
SCotteo de publique est autant une'faible marque
ecstime I. onnelle qu'une dette quel'Afrique et 1Ame-
'ique ont ontractge envers vou, et qu'au nom de leurs
enfants, j'essaye ici de remplir en ma quality d'homme
noir.
Daignez, monsieur, 'croire a mon profound respect.



.SAINT-REIMY.

Paris, le 20 novembre 1855,
an xlx del'independance d'Haiti.





































































'r





PiTION ET HAITI.



PROLEGOMENES.



a'iti, plus qu'aucune des iles qu'arroscnt les
mers du Nouveau-Monde, merite peut- Otre d'e fixer
1'attention du botaniste, du chimiste, di physi-
cien. Et elle n'est pas moins digne des medita-
tions du moraliste, du philosophy et dp l'homme
d'etat.
En effet, quelle ile de 'Archipel am ricain plus
fertile, plus riche que cette terre haitienne que le
XVIIP siecle, ce siecle de merveilles, appela la
Reine des Antilles? Quels plus spacieux, quels plus
magnifiques ports d'entrep6ts pour le commerce
des deux mondes ? Quels plus gigantesques arse-
naux, debout le long des places, au moyen de leur
formidable artillerie, pourraient mieux porter
la terreur sur toutes les c6tes environnantes,
- ces immense d6bouch6s du commerce cu-
ropeen, et interdire h tout pavilion stranger




6 PROLUGOIMANES.
les abords de la mer des Antilles et de la Terre-
Ferme ? Jetez un grain dans le sein de cette
terre miraculeuse : sans soin, le germe pousse,
et montre bientot son 6pi d'or. Lh, un prin-
temps perp6tuel: c'est une nouvelle Salante.
Plongez plus avant le fer; vous exhumerez du
marbre, du jaspe, de l'or, de l'argent, aprbs
lesquels tout le monde court, du fer et du
cuivre, qui valent cependant mieux. L'aspect et
la nature du sol annoncent dans bien des loca-
lit6s des gisements de diamant. Des plants en-
core inappr6ci6es, peuvent renouveler toutes les
resources de la science m6dicale et donner une
autre direction au progres des ARTS et MANUFAC-
TURES. Des forts s6culaires ombragent cette lie
don't les moritagnes offrent les sites les plus pitto-
resques, et don't les vallons presentent des pay-
sages plus erAchanteurs qu'aucun de ceux que nous
admirons s]ur la terre europeenne. Enfin vingt h
vingt-cigq millions d'hommes pourraient facile-
ment vivre h l'aise sur cette terre splendid, et faire
succ6der h la solitude de la gr've, au silence de la
fort, le movement des rames, 1'activit6 de la
cogn6e et de la charrue. Telle serait Haiti, peu-
plee et florissante.
Telle l'aurait vouluc sans doute le grand citoyen





PROLEGOMENES.


don't j'entreprends de publier la vie. En effect ,
pour parvenir h ces heureux r6sultats, il ne nB-
gligca aucun moyen ; ayant connu les douleurs
de la proscription, il se hata, aussit6t qu'il fut au
pouvoir, de rappeler de l'Ntranger tous ses conci-
toyens qui avaient 6t6 frappes par les diff6rents
regimes pr6c6dents. On le vit meme pousser la
magnanimity jusqu'h laisser ddbarquer ccux des
n6tres qui avaient combattu contre la liberty de
leur race. On le vit favoriser l'immigration de
tous les noirs et mulatres qui souffraient de l'es-
clavage et des pr6juges dansl'archipel americain.
On le vit encore, 6tendant sa sollicitude sur la
race blanche, prendre sous sa protection Boli-
van, cet autreliberateur, qui,poursuivi par les re-
vers du sort, repouss6 de la Jamaique, a qui, dans
sa d6tresse, ii tendait les bras, arriva en Haiti ofi
il trouva l'appui qu'il cherchait pour l'6mancipa-
tion de son pays. On le vit enfin accueillir Billaud-
Varennes,le fameux d6put6 la CONVENTION NATJO-
NALE, qui, fuyant les reactions de l'Europe, 6tait
Svenu demander h la rpublique l'hospitalit6 de son
s l libi;e.C'est qu'il pensait que pour avoir souffert si
cruellcment du joug de tant de despotismes divers,
son pays devait,des qu'il avait reconquis ses droits,




8 PROLEGOMNIES.
devenir l'asile naturelde toutes les victims de la
politique.
Aussi P6tion, par la grandeur des vues
et la gen6rosite des moyens, exerca jus-
qu'au dernier moment et exerce-t-il encore au
de la de la tombe, sur les esprits, un pouvoir qui
tient d'un fanatisme religieux. On aura peine a
croire jusqu'h quel point ce pouvoir put s'6lever.
II 6tait tel que durant nos revolutions, au champ
de bataille, comme sous la tente, a la tribune et
dans le cabinet, aucun 6vBnement glorieux n'eut
lieu, qu'il n'en ait eu sa grande part. Oui, il savait
imposer h tous l'empire de ses volont6s, rien que
parce qu'h .c6t de lui se trouvaient la sagesse
des conseils, I'amour de la patrie et de l'hu-
manit6. Joignez a son eloquence pleine de mo-
destie et de bon sens, la majest6 de son front,
le feu martial quibrillait dans ses yeux ; et comme
contrast de cette majesty et de ce feu martial,
ajoutez le sourire aimable et plein de bonhomie
qui accompagnait ses proced6s toujours affables,
toujours obligeants, lors meme iqu''il ne pouvait
ni donner, ni accorder.,A un flegme. imrper;w.- -
bable, joiguez de plus une lbont6 incommensu-
rable. En- veut-on urne preuve? Qu'on me per-




PROLEGOIENES. 9
mette de transcrire un faith tel que je l'ecrivis
aussit6t que Segrettier me 1'eut racont :
a Lorsquc Rigaud vint de France essayer aux
a Cayes la restauration de son ancienne autorite,
f j'arborai come les autres le drapeau scission-
a naire.
< J'Btais f Miragoane avec bon nombre de
a boute-feux: ce n'etaient que propos dB-
a daigneux, quolibets, brocards que nous lan-
a cions centre Petion. A table chez Brouard, il
a m'arriva un jour de dire que le Pr6sident
a P6tion 6tait, h mon avis, un pilote si incapable
a pour la R6publique, que je ne lui aurais pas
a mdme confi6 le commandement d'un bateau
a que j'avais.
c Des partisans du President lui rapporterent
a mon discours. Quelque temps apres mon ba-
c teau se brisa sur les Iles-Turques.
c Mais la d6bacle arrive. P6tion reltre dans le
a sud en pacificateur. Je vin t r lePort-au-
i Prince. Notre flotte y co dusit n bateau de
a Christophe, qu'elle avait capture. Je course au
. palais et prie le President de me le donner
Spour fire fire le cabotage de MiragoAne.
c Je suis fich6, me repondit-il, que vous vous
a soyez pris trop tard. Boyer vicnt de me le de-




10 I'ROLGOMLN ES.
< mander. Je lui en ai fait cadeau. Mais h propos,
a ajouta-t-il, vous en aviez un; qu'en avez-vous
a fait? Je 1'ai perdu aux Iles-Turques.- C'est
Smalheureux. Si vous m'en aviez donn6 Ie
Scommandement, vous I'auriez peut-6tre en-
< core, tout mauvais timonier que je sois. Vous
Ssouvenez-vous, me dit-il en riant, des discours
a qu'on tenait h Miragoane, il y a bient6t deux
Sans ?
Je restai confondu entire 1'admiration et la
< honte. Mais P6tion, qui ne futjamais grand a
< demi, vit mon embarras, change de conver-
Ssation; et je vis moi-meme qu'il se repentait
c presque de m'avoir rappele une circonstance
a douloureuse a mon cceur.
Comment par de pareils proc6d6s ne pas en-
chainer l'amour universal?
Qui eit vu P6tion, dans le cercle de la vie pri-
v6e, I'eut cru plut6t propre a couler des jours
exempts de fatigue et de gloire au sein de 1'indolen-
ce et de l'incurie, qu'h fournir une carriere aussi
orageuse et aussi brillante que fut la sienne. Mais
la patrie faisait-elle entendre sa voix ? une m6ta-
morphose s'op6rait tout-a-coup en cet homme
6tonnant. Tout ce qui se trouvait autour de lui
subissait alors sa loi. Le poste du p6ril devenait




PROLEGOMlneS. !
le sien. Aussi laissa-t-il un si beau module dani.
l'art de maltriser la confiance du soldat, que tous
les g6n6raux devraient se tenir pour honors
d'entrer sous ce rapport en comparison avec lui.
P6tion ne fut pas seulement un grand capi-
taine; il fut un grand home d'6tat : r6fl6chis-
sant aux.succs que Pitt avait obtenus dans l'ad-
ministration des finances, frapp6 du grand nom
que ce'ministre avait laiss6 derriere lui, et 6mer-
veille de ce qu'apres la mort de cet homme c6-
16bre, 1'6tat se fAt vu dans la n6cessit6 de payer
sesdettes, il trouva cette fin si honorable pour un
ministry, qu'il ne put'que persister dans le ddsin-
t6ressement qui I'avait caract6ris6 dbs le d6but de
sa carribre. II avait r6flfchi plus que certain
beaux esprits ne le pensent aujourd'hui,sur le chef-
d'oeuvre de Pitt, c'estlh-dire sur le secret qu'il a
eu d'identifier tellementla fortune des particuliers
a celle de 1'6tat, que chacun, sentant son bieri-
6tre inseparable de celui de la patrie, soit toujours
pret h devancer ses besoins dans les cas n6ces-
saires. II parvenait insensiblement h ce but d6si-
rable : d6jh les distributions des terres aux servi-
teurs de la R6publique 6taient comme lespremieres
issises de son system Bconomique.
P6tion fut encore un grand administrateur,




12 PROLIGOMLNES.
quoique la p6nurie du tr6sor, au moment de sa
mort, 1'etat languissant ofi se trouvaient le 'com-
merceet l'agriculture, semblent deposer centre cc
dernier titre. Mais si l'on r6flechit aux attaques
sans cesse renaissantes du nord, qui l'avaient
emp6ch6 de faire fleurir Ic Boucassin, l'Arcahaie,
la plain du Cul-de-Sac et le Mirebalais; si l'on
report ses meditations sur les troubles survenus
tant6t h L6ogane, tant6t h Jacmel, et tant6taux
Cayes; si l'on considbre cette nouvelle Vendce,
ce cancer politiquc que Christophe avail su orga-
niser et alimenter dans la Grande-Anse, on so
ranger mon opinion, surtout en se rappolant
avec quelle economic il v6cut ct dans quelle
pauvrct6 il mourut.
L'assemblage de tant de qualit6s si 6mi-
nentes, fit de P6tion presque un Dieu pour
ses concitoyens. Aussi quand il se retira de ce
monde, un cri qui retentit encore aujourd'hui,
s'6leva du sein de la population indigene, comme
ktrangbre: IL NE FIT COULER DE LARMES QU'A SA
MORT Cri solennel, sublime, intuitif, s'il en
futjamais; car il est dans toutes les bouches, sans
qu'on sache qui le prof6ra le premier.
Quelle tombe a jamais 6tW honoree d'une plus
religieuse, plus majestueuse 6pitaphe ? C'est que,




ROL GOM.ENES. 15
le Pirsident P6lion, suivant Billaud-Varennes,
6 tait le Trajan d'Haiti, sans avoir le malheur
d'etre prince. Joignant les qualit4s de l'ame,
ajoute-t-il, h cells de 1'esprit, sage, equitable,
a hienfaisant, il r6parait les pertes, effacait les d6-
sastres, consolait, ranimait, encourageait el
c rendait heureux tout ce qui l'entourait ('). ,

Eloge qui fut l'cxpression d'upe profonde con-
viction, car Billaud-Varennes 6tait de ces republi-
cains farouches qui ne voient partout que des des-
potes et des csclavcs '-.L


(1) Ml mores de Billaud-Varennes, tome 2, page 191 et 192.
Paris, 1821, chez Pl.ncher.
(?) Billaud-Varennes dcbarqua au Port-au-Prince le 7 janvier
1816. PItion se trouvait a son clhteau de Tort. Ce grand home,
Iensant que l'ex-conventionnel avait enfin renonce a cette exage-
iation de principesqui occasionna les horribles massacres de sep-
tembre, ne d6daigna pasede se rendre en ville, pour lui assurer lui-
ineme sa bienveillante protection. II le nomma historiographe
d'Hliti. Apr6s la mort de Ption, Billaud commenca la publication
d'nn travail oi il promettail de donner le portrait moral dc son
bientaiteur. Ce travail avait pour titre : QUESTION DU DROIT DE
Bs : Les Rpepublrrains t'lHaiti posstdent-ils les qualitcs requisr"
pour oblrnit la ralifeaiion de lear indcpendanrr ? par un Ob-
servateur philosophy. r Trois feuilles seulement parurent de ce
travail Le prCsident Boyer, quivenait de succder h Pltion, s'effa-
roucha de la violence des opinions de l'auteur.Billaud,micontert,
partit pour les Etats-Unis; il revint bientbt en Ha'iti, oi it mouiul
on 1819, a I'ige de 57 an. 1! avait remis des manuscrits a Colomnl'.




. PROLEGOMEiNES.
Me permettra-t-on de rappeler aussi un autrc
6loge que les vertus du grand hommes inspirbrelt
au g6n6ral Fr6mont, alors commissaire des guer-
res ?-Fr6mont c6elbra une f6te sur son habitation
Moleart que Pdtion venait de lui donner an
nom de la Republique, tant pour la conduite do
son pere durant la premiere guerre civil, quo
pour la cooperation don't Fr6mont lui-m6me avait
6t6 h Lamarre lors de l'expulsion des Frangais du
Petit-GoAve. II avait fait inscrire dans la salle du
banquet cette 6loquente parole : GRACE A DIEU ET
AU PRESIDENT PETION, associant ainsi le nom du h6-
ros h qui il devait sa fortune h celui de la Provi-
dence, qui couronnait ses travaux ('). C'etait l
come une reminiscence de la 16gende que Vir-
gile avait fait inscrire sur le seuil de la maison do
plaisance qu'iltenaitdeola munificence d'Augustc :
DEUS IIiEC OTIA FECIT. Mais, agrandissant le sens
de la legende par laquelle Fremont t6moignait A
P6tion sa gratitude, l'Haiticn no doit jamais ou-
blier qu'apris Dieu, ce sont, pour me servir des
expressions de l'amiral Grivel,h la c6elbration dela
Cet infortune jeune homme se rendail en France pour les editer
avec ses propres travaux, quand il p6rit en 18 3 sur le brick le
Leviathan.
(1) L'.bcille hailienne, n xx Port au Prince, !81(;.




PnOLEGOMENES. li
reconnaissance de notre ind6pendance, Ic cou-
rage et la sagesse de ce grand homme qui pr6pa-
reient l'accomplissement de cc faith memorable (').
Aussi, jeune, p6n6tr6 d'admiration pour tout
cc quo j'entendais des vertus de Pttion, je com-
mencai h recueillir des notes sur sa vie. Beaucoup
de ceux qui se plaisaient tant a me raconter co
qu'ils en savaient, dormcnt aujourd'hui dans Ia
g6n@rosit6 du tombeau. H6las naguBre c'6taicnt
Georges et G16zil ; aujourd'hui c'est Segretticr. Is
firnent eux-mcmes les t6moins ou les compagnons
de sa gloire. Les noms d'un grand nombre de mes
traditionnaires se trouveront souv.ent prononce&
a c6te du sien. Depuis, les annes so sont accumu-
16cs sur ma tate. Et m616 moi-meme aussi aux
6vnements de mon pays, j'ai Wt6 h port6e de
sentir la difference qui existe entire notre g6n6ra-
tion et celle de nds pares. II faut avoir Ic courage
de le dire, nous n'avons en rien avanc loeurs
travaux.
Ma pens6e primitive 6tait de no liver am
public qu'une biographies. Je voulais reprcndre la
tiche que Colombel s'6tait impose, et qu'une
mort prematurec et douloureuse enleva avant

(1) Appendice aux Mdmoires de Toussaint-L'Ouverture, par Saint-
rnmy, page 56. Paris, chez Pagnerre, 1853.




16 PROLEGOMLNES.
qu'il l'efit acconmplie. Telle 4tait ma peinsd
jusqu'en 1847, quand un de mes compatriots,
rempli de bonne volont6, riche d'ardeur, M.
Madiou, fit paraitre son premier volume de l'His-
toire d'Iaiti. Remarquant alors la quantity d'cr-
reurs, d'anachronismes don't ce volume fourmil-
lait; voyant surgir d'autres erreurs dans deux
autres volumes du meme travail, je pris soudain
la resolution d'l6argir le cadre que je m''tais trac6,
;fin de pouvoir plus au long r6tablir la v6rilt. Je
me serais cru quelque culpability, si peasant
avoir a dire quelque chose d'utile, je m'6tais ren-
ferm6 dans le mutisme. L'hospitalit6 de la grande
nation francaise vint en quelque sorte, favoriser
mon oeuvre : toutes les archives deg diff6rents
ministries me furent g6n6reusement ouvertes.-
C'est l1 sans doute encore une preuve de plus do
la force d'un people qui n'a rien a redouter que
de lui-m6me. Jo profitai de cette bienveillancc,
sans que la dette de la reconnaissance me pti
fire oublier ce que je dois avant tout a ma race,
ii mon pays, h moi-m6me. Je fus done plus h mnme
quejamais de r6tablir la sinc6rit6 des faits, lajustice
des blAmes et des 6loges. J'allais faire imprimer,
quand un 6crivain, M. Ardouin, dejh connu par sa
Gdographie de 'ile d'lHaiti, cntraln6 sans doute,




SPROLEGOHENES. 17
comme moi par l'amour de la v6rit6, est venu
publier ses deux premiers volumes intitul6s :
Etudes sur I'Histoire d'Haiti ('), oi il relive avec
un zBle tout-h-faitlouable et infiniment de talents,
beaucoup des erreurs de M. Madiou.
Ma tache se trouvait, pour ainsi dire, toute ac-
complie par M. Ardouin. Je n'avais gubre qu'h me
replier sur moi-mime et revenir h mon plan primi-
tif. Mais, r6fl6chissant que le champ est vaste, quo
tous peuvent indistinctement le f6conder de leurs
sueurs, je r6solus, malgr6 ma faiblesse relative, de
donner tel quel le travail que j'avais termin6.
Dans ce travail, je n'ai point vis6 h fire de l'es-
th6tique, encore moins de la grammaire. Quoique
plein de respect pour la langue de Bossuet et de
Voltaire, je ne suis pas de ceux qui en veulent plus
a Boisrond-Tonnerre d'avoir outrage l'Acad6mie
en cr6ant le verbe lugubrer, que d'avoir outrage
l'humanit6 en provoquant le massacre des blancs.
Je crois m6me que l'haitien a le droit d'innover
dans la langue frangaise, jusqu'h lui donner l'ori-
ginalit6 de ses moeurs, de ses localit6s ; qu'il a le
droit d'innover jusqu'au creolisme, pourvu que le
style soit rapid, imag6, et que la pens6e se laisse
(1) Eludes sur 'hisloire d'laili, Chez Dizobry et Magdeleine
Paris, 1853.




18 PROLEGOMENES.
d'autant mieux saisir. No se trompent-ils pas ccux
qui croient faire quelque chose de durable, en se
trainant h la remorque dc la litt6rature francaise,
comme on faith en Belgique? Pourquoi, tout au
contraire, ne ferait on pas comme aux itats-Unis,
oi les meilleurs 6crivains sont pr6cis6ment ceux
qui s'61oignent Ie plus des traces indiquees par les
classiques de la Grande-Bretagne ?
Un soin surtout quc j'ai cu en vue, c'6tait de
m'abstenir, autant qu'il n'cn 6tait pas rigourcuse-
ment n6cessaire, de fair des axi6mes,des maximes
d'6tat. Mais en compensation, j'ai essay6 de poser
ou de r6tablirla v6rit6 mat6rielle des faits.-Est-ce
a dire pour cela que toute la v6rit6 se trouve dans
mon travail ?-Non sans doute; combien de faits
important resteront encore ignores ou d6figur6s,
par cela seul que nous ne devons pas toujours
nous en rapporter aux traditions, et que les do-
cuments manquent souvent, soit pour fixer la
chronologies des scenes, soit pour fixer la penscd
des acteurs. Est-ce h dire m6me que je ne me
sois pas plus d'une fois tromp6?-Non; car c'est
folie que de penser toujours avoir mieux fait que les
autres, de croire qu'apres soi il n'y a plus de
part pour autrui que le silence et 'admiration. -
Quant h la m6thode, quatre 6crivains, don't je




PnOLEGOMLENES. 19
me declare le tributaire, quatre peres de note
histoire national, Toussaint-L'Ouverture, par
ses Mdmoires, Boisrond-Tonnerre, par les siens,
M. H6rard-Dumesle par son Voyage dans leNord
d'Haiti, M. Ardouin, par sa Geographie, me de-
vaicnt n6cessairement servir de jalons, pour ne
pas m'6garer dans le developpement des causes
de nos revolutions. Je leur dois mes remerciments,
d'avoir les premiers song A enregistrer, sinon,-
suivant moi, -toujours avec exactitude, du
moins avec patriotism, les faits m6morables qui
se sont accomplish dans notre pays. On me croira
sans peine, mime l'Histoire d'Haiti, par M. Ma-
diou, m'a 6tW quelquefois utile. Tant Senique le
philosophy avait raison de dire qu'on apprend
toujours quelque chose avec un livre tel qu'il soit;
et c'est si vrai que grace h la publication des trois
volumes de M. Madiou, j'ai pu mieux que je ne
l'avais faitjusqu'alors, envisager certain 6vene-
ments et certain caractr'es.
C'est done h 1'aide de mes devanciers quej'ai
essay de peindre, sans doute sans talent, mais
avec bonne foi, toutes nos celTbrit6s, la plupart
fmnestes a la patrie, funestes a eux-m6mes. La
plus grande figure morale, qui, h mesyeux, ressort
de tout ce cliquetis d'armes, de routes ces heca-




20 PrOLEGOMaEN .S.
tombes, auxquels le lecteur aura assisLt, c'est sans
contredit Alexandre Ption, a qui la post6rit6
confirmera le nom de grand que ses contempo-
rains lui dcernerentr. Et quand nous avons vu
une telle figure, sortir d'une race abrutie, croltre,
grandir, pure de tout exc6s, toujours magnanime
dans ses desseins, comme dans les moyens qu'il
employait pour les r6aliser, nous devons dire hau-
tement que cette race a dans ses entrailles du
coeur, dans son cerveau de l'intelligence, dans son
ame toutes les aptitudes civilisatrices.
Mon travail, fruit de longues et consciencieuses
recherches, est destiny principalement hl'instruc-
lion dela jeunesse. Quel plus beau type national
offiir a limitation de cette jeunesse que Petion?
Voltaire a dit quelque part : < C16bhrer des
Shommes tels que le cardinal de Richelieu, Louis
v XIV, un S6guier, un Colbelri un Turenne, un
< Cond6, c'est dire h haute voix : rois, ministres,
< g6n6raux h venir, imitez ces grands hommes.
Nous devons dire 1 notre to'ur tous ceux que le
ciel appelle B gouverner notre pays : imitez PNtion
dans sa charity, son d6sint6ressement, son dvoi-
ment, sa grandeur d'Ame.
Voltaire ajoute encore : a Ignore-t-on que le
a pan6gyrique de Trajan anima Antonin h la ver-




PROLEGOMENES. 21
r tu? Et Marc-Aurble, le premier des empereurs
< et des hommes n'avoue-t-il pas dans ses 6crits
a l'6mulation que lui inspirbrent les vertus d'An-
a tonin? Lorsque Henri IV entendit dans le par-
a element nommer Louis XII le Pare du people, il
a se sentit p6n6tr6 du d6sir del'imiter et il le sur-
a passa. >
C'est done un fait acquis que le tableau de la vie
des grands hommes peut influer enbien sur-l'es-
prit de ceux qui viennentapres eux. Je laisse alors
de c6t6 toutes les considerations qui pourraient
m'arr6ter dans mon dessein; et, le cceur plein
d'un religieux patriotism, j'voque des ombres
chores h'tous pour les dessiner aux yeux de tons.
J'6voque surtout Alexandre P6tion.
Raconterla vie d'un homme qui appartient h la
race Africaine Ceux qui mettent la passion au-
dessus de laverit6, y trouveront h redire. Mais ce
n'est pas pour eux que j'6cris. Mon livre ne s'a-
dresse qu'aux hommes de bonne foi. Je ne puis
ni ne- dois m'inqui6ter des jugements des me-
chants. D'ailleurs, c'est le flambeau de la
v6rit6 h la main, que j'essaie d'6clairer le d6dale
de nos discordes civiles et de faire h chacun la
part d'l6oge et de blame, d'estime et de m6pris,
qui lui est due, Je desire surtout,et c'est lh toute




22 PIROL.GOMEMNES.
mon ambition, de contribuer, dans la measure de
mes forces a la civilisation des homes de ma
race. II n'entre pas dans ma pensee de flatter
personnel. Ce n'est pas en caressant les passions
populaires, ce n'est pas en sanctifiant d'absurdes
pr6jugds, chose toujour' dangereuse, qu'on
relive le monde h la hauteur don't est susceptible
sa dignity. Je veux etre just. Aux actions mauvai-
ses, inutiles, leur sanction p6nale, comme aux ac-
tions honnLtes,profitables 1'humanite, leur loge
et leur glorification.Voil, suivant moi, la tAche
de l'histoire, si l'on veut faire fiuctifier ses ensei-
gnements.





LIVRE PREMIER.

Naissance d'Alexandre Pdtion.-Son education.-Son apprentissagc.
-Etat des castes h Saint-Domingue. Premiers movements re-
volutionnaires de la Metropole.-Premi6res d6marches desaffran-
chis pour oblenir l'Fgalit6 des droits politiques. -- Assemblee de
Saint-Marc.--Dcret du 8 mars 1790.-Vincent Og6.- Sa prise
d'armes et sa mort.

I. Anne-Alexandre, connu sous le nom dePdlion,
it le Ijour au Port-au-Prince, rue de la Revolution,
alors rue d'Orl6ans ('), le lundi 2 avril 1770; et
par un bien heureux augure, ce jour, c'6tait l'anniver-
saire de la fMte de St-Vincent-de-Paule, si c6tlbre pour
son devofment A l'humanit6. II naquit de l'union na-
turell de M. Pascal Sabes, blanc, et de la Dame
rsule, muldtresse. Quoiqu'il fit quartcron, espece de
ang-mdels, don't 1'6piderme est ordinairement blanc,
l vint au monde si noir, qu'avec-ses cheveux lisses on
eit pu le prendre pour indien. La Dame Ursule etait
dji mere d'une fille du nom de Suzanne, plus con-
nue sous le diminutifde Sanite, don't ]e galbe contras-
tait avec l'Vbene dc son frere. Cc ph6nomene de la varia-
tion cutanee des quarterons se reproduit souvent. Mais
I. Sabes ne s'en rendait pas compete. Aussi pr6tend-
on que la peau noire du nouveau-n6 lui fit douter de
(1) La maison danslaquelle PCtion vint au monde fut longtemps en
nines. Le president Boyer, avec 1ftroitesse de sesvues, voulait faire
bitir une chapelle sur cet emplacement. Pourquoi pas plut6b un
..onument sur quelque place publique pour t6moigner de la recon-
aissance national due h la memoire du Perc dc la palric?




24 PITION ET HAITI.
sa paternity, et qu'il refisa de lui donner sonnom (').
- Quoi qu'il en soit, Anne-Alexandre, fort jeune
encore, laissail deviner lout ce qu'il detail tre un
jour. Non pas que son educalionft soignee.Qui ignore-
rail que dans les ecoles des colonies, on n'apprenait que
bienjuste a lire aux mulalres bt aux ions? Ces hommes
ne sont done que plus dignes d'admiraiit~n quand nous
les voyons, de leurs propres efforts, briser (outes les
entraves, s'1eever et grandir A I'Mtonnement universe.
Alexandre, tarmi tant d'autres, merite surtout nos
hommages. C'Ilail un de ces enfants privil6gies que la
nature prepare poursa joie, et qu'elle met an monde
pour la gloire de sa puissance. Commeios figures hours
ligne qu'on rencontre d'espace en space dans la march
des temps, pour Mclairer la route del-h manitc, -
il devait,* plus qu'aucun autre, el-de-lchmI me croltre
et monter pour protester centre 'injdstii des prejuges
sous le joug desquels le despotisme-iolibnial courba si
longtemps la population color&e.d'Amhiiq e. Marcellus
est n6, mais cette fois Marcellus ne mour a pas.
II. Anne-Alexandre n'avait que soi:anle-unjours,
lorsque le 5juin, un affreux Iremblemeit-:le lerre viol
faire du Port-au-Prince un monceau de decombres. A la
premiere oscillation, la maison de M. Sabes chancela et
menaca de s'Ccrouler. M. Sahes se- 'isit de la jeune
(1)Moins heureux pour Pelion que pour beaucoup d'aulres de nos
cdilbritis, je n'ai ipu eriier le fail, larce que les archives de 177;j
furent disperses par le tremblenient de terre de la ruime annee.




1770 LIVRE i. 23
SSuzanne, prend de l'autre main la dame Ursule, et
s',lance dans la rue. Les autres gens de la maison sui-
vent, eperdu's I'exemple du maltre. Unetante d'Alexan-
-dre, qui d'ordinaire veillai sur lui, 6garee, hors d'elle-
mome, oublie son nourrisson el se precipile aussi dans
la rue. Mais A quelques pas, le souvenir de cec enfant
pour lequel elle avail tant de solicitude revient a sa pensee
Aucun danger ne peut arrdter son d6voiment ; efle se
fraye soudainun passage a travers les meubles renver-
ses; elle esl au berceau de I'enfant, elle I'enleve. Elle re-
Sgagnait a peinelarue, quand outlecorpsdu logis, broyV
par le flau, s'ecroula avec fracas.
Six ansaprs ced6sastreux evenement, Alexandre ful
envoy a I'ecole tenue par un nomm6 Boisgirard. sur
la Place de fintendance, non loin de I'tglise. Ses pro-
gres Furent lents, car c'etail un 6colierbuissonnier, gatt
par sa mere. La guerre de I'lndependance des Etals-
Unis avait fait 6uinir au Port-au-Prince beaucoup de
troupes ; les 6yolutions, les exercices a feu, auliraient
chaque jour sur la place du Gouvernement lejeune en-
fant ; il se passionna tellement pour le bruit du lambour
que des son r6veij il courait aux casernes. Quand on le
croyait a I'ecole, ilfaisait le soldal a la queue de quel-
que regiuent. Lessoldals en general aiment les enfants.
Ceux-ci remarquereni la conslante assiduite du petit
Alexandre a leurs maneuvres. Ils l'appelaient A eux
dans les instants de repos et jouaienu avec lui. Bient6t
1'enfant devint leur ami familiar, et surtout celui des
MUblt of Firid LiUbaries




46 OPTION E'T IA'TI.
canonniers,qu'il questionnait sur leur attirail de guerre.
Ces canonniers se plaisaient A lui faire r6p6ter exercisee.
Cette espkce d'Acole militaire, oi Alexandre passait plus
de temps qu'A celle de la Place de lIntendance, d6cida
de sa vocation pour l'attaque et la defense des places.
Aussi on peut dire qu'a douze ans it 6tait meilleur sol-
dat que bon ecolier, comme si un sentiment interieur
lui ett rAvels qu'il fallait bient6t en appeler aux armes
pour la revendication des droits civils et politiques de
sa race.
II. C'ctait le c681bre amiral comte d'Estaing, don't
la renommee est encore toute vivante daris les mers
d'Amerique, qui devait prendre A bord de son escadre
les troupes agglomeres tant au Port-au-Prince qu'au
Cap Francais etse porter au secours des Etats-Unis.D'Es-
taing, apres avoir ravage les petites Antilles Anglaises,
avait enfin paru sur les cotes de Saint-Domingue. LA,
comme en France, les coeurs sympathisaient ardemment
avec la cause des.Americains; et avecle meme enthou-
siasme qu'on avait vu en France la noblesse s'enroler
sous les bannires de Lafayette et de Rochambeau pour
voler an secours des compatriots de.Washington et de
Franklin, on vit' A Saint-Domingue, a l'arrivee du
comte d'Estaing, les hommes de couleur au nombre de
huit cents, offrir A l'exp6dition de r'Aniralle concours
de leur bravoure dans l'ceuvre de l'.mancipation des pro-
vinces de la Nouvelle-Angleterre. Jecite quelques noms
que c lecteur aura occasion de rencontrer danslamar-




1782 VRE i. 27
che des ('venemens : Rigaud, Beauvais, Lambert,
Christophe Morney, Villate, Bleck, Beauregard, Tou-
reaux, F6rou, Cang6, Chavannes, Martial-Besse, LU-
veill6, Mars Belley, etc. C'est ainsi que la population
colored de Saint-Domingue allait sur le continent Am&-
ricain combattre pour l'affranchissement d'un people qui
ne lui a tenu cependant aucun compete de son gene-
reux devoinment et qui, le danger passe, a oubli6 si
cruellement que le sang africain s'etait'mele au sien
pour feconder cette liberty qu'il d6nie a notre race. Ce
movement spontane de nos peres pour voler A la de-
livrance des Etats-Unis, cette agglomeration extraordi-
naire d'hommes de toutes armes, les cris de l"iertW qui
retentissaientdans les cceurs, exaltaient Alexandre, trop
jeune encore pour suivre ses aines dans la melee.
Enfin les volontaires etaient parties ; au briit du tam-
bour avait sucede le silence ordiuaire de la rue. Alexan-
dre,dans tout ce brouhaha, avait completement oubli le
chemin de son cole, ainsi queje l'ai dit ; depuis il ne
se pressait pas d'y retourner. Loin de 1A, parmi les ar-
tilleurs qui 6taient rest6s au Port-au-Prince pour la garden
habituelle de la place, le mauvais ecolier avait conserve
des amis, avec lesquels il allait passer ses journees, fai-
sant leurs petites courses et mangeant A leurs gamelles.
Dame Ursule, comme toutes les meres creoles, et de son
temps surtout, avait tant de faiblesse pour son fils
qu'elle le grondait a peine de ses coupables escapades.
M. Sabes, au contraire, etait A son gard d'une sevrite




28 I'TION E'r HAITI.
voisine de la brutality. Cette s&veritO tenait-elle aux
prejug6s de couleur ? Quelques uns l'out dit. Mais qu'&-
taient done ces pr6juges pour qu'on ait pu les
suspecter d'Rtouffer les sentiments de la nature ? C'est
cc que je vais essayer d'expliquer.
IV. On le sait, 1'Europeen colonisa 'Amerique avec
Ic concours de l'Africain transport par la traite et as-
servibrutalement a la culture du sol. BientOt de la coha-
bitation des blancs et des noires, quelquefois des noirs et
des blanches, sortit une race mixte don't la couleur de
la peau est basan6e, comme si la nature avait voulu
combler le vide que la destruction des Aborigines de
l'Archinel Am6ricain avait opere dans 1'ensemble de ses
ceuvres. Raceinteressante, participant de la race cauca-
sienne et de la race tehiopienne, don't elle sort, le mu-
latre semble tre venu au monde comme pour rattacher
l'Afrique al'Europe, l'homme noir A l'homme blanc. Ce-
pendant son av6nement dans la famille humaine ne fit
pas tomber des mains iritecs duwblanc le fouet don't il
lacirait le corps du noir : on pourrait meme dire que
le blanc fut insensible A la vue de son fils; il l'appela
mulet (mulato), d'oir muldtre, parceque cc fils sortait
d'un croisement de races, comme l'animal du mame
nom. Ainsi ni cet enfant mulatre si enjouO, si intelli-
gent, ni cet enfant mulatresse aux formes si artistiques,
ne porterent dejoie aux entrailles paternelles ; condam-
nes A suivre la condition de leur mere, ils furent escla-
ves comme elle. Que, d'aventure, quelques ngres ou




I io LIVlRE 1. 2J
quelques mulitres parvinsent, a force d'Fpargne a se
racheter, on que le maitre les rendit de plein grC A la li.-
bertl, ils ne jouissaient pour celad'aucune des preroga-
tives de cette liberty. Le CODENOIR (edit de 1685), promul-
gu6 sous Louis XIV, voulait i la verite que LES AFFRAN-
CHIS JOUISSENT DES MEMES DROITS, PRIVILEGES ET IIMMUNITtS
DONT JOUISSENT LES BLANCS ; mais des r6glements minis-
teriels infirm6rent cette disposition: IL IMPORTAIT, sui-
vaut la Icttre du ministry Choiseul, du 10 avril 1770,
DE NE PAS AFFAIBLIR L'ETAT D'HUMILIATION ATTACIIE A
L'ESPECE NOIRE DANS QUELQUE DEGREE QU'ELLE SE TROUVAT
Telle 6tait la politique paternelle de la vieille monar-
chie A l'Ugard des enfants des lies. Cette politique ou-
trageait la raison et pr6parait l'explosion des plus vio-
leutes calamit6s. Ainsi le systcme colonial foulait aux
pieds tous les sentiments de la nature et del'humanitC.
C'est done de l'csclavage que naquit lemonstrueux pre-
jug6 contre la couleur du noir et du mulatre, par suite
duquel il suflisait d'etre nugre ou d'avoirdu sang negre
dans les veines, pour etre assimil6 A du betail et con-
damn6 A vivre dansl'ilotisme : les progres du sikcle
laissent heureusement chaque jour, loin derriere nous,
les debris des affreuses, institutions coloniales. Avant
cinquante ans l'imagination mettra au rangde fables
l'histoire si ensanglantee des pr6jug6s auxquels ces
institutions donnerent la sanction legale. Dans.ces temps
de lamentablem6moire, on voyait des blancs, perver-
tis par le libertinage, sc jcter sur leurs jeunes esclaves




I''iTION ET IAITI.


comme sur des proies et donner le jour a des enfants
que les chaines de la servitude allaient enlacer comme
leurs meres infortunees.Et quandl'aventurier Europ6en,
attire dansles colonies par l'appat du gain,prenait concu-
binairement une de ces pauvres femmesde couleur qui
s'6tait fait emanciper, on qu'il-rachetait lui-meme,
c'etait le plus souvent pour s'en faire une servante et
un instrument de lubricit6. Les enfants qui naissaient
de ce commerce immonde ne devaient rencontrer dans
la sociCt6 qu'un perpCtuel avilissement. On les disait
libres par derision, car ils n'avaient pas meme le droit
de port d'armes (ordonnance du 29 mai 1762). LES
BLANCS SEULS ONT CE PRIVILEGE, PARCE QU'ILS SONT TOUS
AGAUX, TOUS SOLDATS, TOUS OFFICERS, TOUS NOBLES. UI
ne pouvaient, quelques services qu'ils rendissent A la
colonie, parvenir qu'au grade de sous-officiers dans
les milices. L'exercice des arts liberaux leur 6tait in-
terdit. La profession la plus noble qu'ils pouvaient em-
brasser etait celle de I'orf6vrerie. Et Dicu sait si les
blancs leur eussent laiss6 longtemps I'exercice de ce me-
tier, sans la profusion de colifichets dontils se plaisaient
A parer leurs concubines Si telle etait la condition du
negre et du mulAtre libres, qu'on se demand quelle
devait Wtre celle des esclaves.
V. M. SabAs vivait sous le'mAme t6it qu'Ursule, qui,
comme les siennes, enfant perdue, n'avaitpas de nom
patrimonial et qui, suivant l'usage de ces temps hon-
teux, bien qu'clle fit librc, s'appelait Ursule (t Sabes,




1785 LIVRE I. 51
tout comme on disait Toussaint i Breda. M. Sabes,
vieillard originaire de la paroisse Sainte-Croix, A Bor-
deaux, retire du commerce avec une honnete aisance,
s'occupait de jardinage, et dans sa cour, recueillait suf-
fisamment de legumes, pour en faire vendre aux mar-
ch6s publics. II etait brusque et violent A 1'egard du
jeune Alexandre; Suzanne intercedait souvent par ses
prikres et ses larmes; elle encourait quelquefois A son
tour la coilre du vieillard. Heureuse nature, cette
femme, douce, au rapport de ccux quila connurent, de
la plus rare beauty, 6tait encore un module de ten-
dresse fraternelle.
/ VI. Alexandre grandissait, pour ainsi dire, livr6 A ses
proprcs impulsions. I1 savait A l'age de treizeans lire et
kcrire; l& se bornait la plus grande some instruction
qu'on donnait dans les colonies aux hommes noirs et
jaunes. M. Boisgirard le punit unjour pour une espi6-
gleric; c'etait ce que demandait le mauvais ecolier. 11
s'6chappa de la classe,et malgr6 les prieres de sa mere
ctla col6re du p&re, il refusa d'y retourner. Le d6sceu-
vrement auquel il se trouva tout-a-fait abandonn6 le
conduisit dans les maisons de son voisinage, ofi la dou-
ceur de son caractere le faisait gen6ralement aimer et
choyer.- Cette espece de vagabondage des enfants est,
A ce qu'il parait, traditionnelle dans les colonies de l'A-
merique. Une des maisons qu'Alexandre fr6quen-
tait, lui ktait surtout chere : c'etait celle de M. Guiole,
compatriot de M. Sabes et fabricant dejoaillerie. Mme





32 I'rTIOoN ET HAITI.
Guiole avait pour le jeune enfant des soins veritable-
ment maternels ; elle le conseillait et le dirigeait; elle
seule savait en faire ce qu'on voulait. Mme Guiole 1'ap-
pelait Pichoun, mot provencal qui signifies monr petit;
les ouvriers de 1'atelier en firent Pikion, Pition et enfin
Pdtion. Ainsi c'est a tort que quelques biographies pr6-
tendent qu'Alexandre prit lui-meme le nom de P6tion
par admiration pour le fameux maire qui dirigea la
ville de Paris a 1'aurore de la R6volution ('). Cepen-
dant M. Sabbs, furieux A just titre de ce que son fils
ne retournait pas A l'6cole, prit le parti d'en fair un
forgeron. P6tion n'alla pas longtemps A la forge; de
son propre movement il se mit a apprendre 1'orf6-
vrerie dans l'atelier de M. Guiole (2). II 6tait d6ji
habile ouvrier, quand son pere fit A M. Guiole la com-
mande de quelques bijoux. C'Etait aux yeux de P6tion
une heureuse occasion de gagner les bonnes graces de
son pere, en lui prouvant que, malgr6 les nuages qui
existaient entire eux, il avait convenablement utilise
son temps. II demand done A M. Guiole de lui confier
le travail. Ce travail 6tonna le maitre; il croyait a la
possibility d'une paix entire le pere et le lils, car la
treve devait avoir apais6 toute col6re. 11 envoya PW-

(1) Je tiens ces details d'un neveu de M Guiole avec lequel le ha-
sard me mit en rapport en 1836, a Paris. D'auties pr6tendent quo
Pdtion n'est que la contraction de petiton, significant aussi petit,
mon petit.
(2) Un citoycn que les lettres regretteront longlemps, i.auriston-
Cerisier, tue dans les desastreux 6v0ncments du 16 avril 1848, pr6-




1785 LIVRE I. 55
lion faire lui-meme la remise des bijoux. Mais le vieux
Bordelais 6clata en menaces, refusa les bijoux et ordon-
na an jeune homme de se retire. II avait entendu en
faire un forgeron, et non un orf6vre : l'intervention
d'Ursule, les larmes de Suzanne, rien ne put flkchir le
courroux du vieillard.
SVI.P6tion alors report sa pensee aux premiersjours
de son enfance. En remontant la chaine des ans, il se
rappela le peu de sollicitude que son pere lui avail
marque, ce refus de lui donner son nom, cette
tenacit6e nevouloir faire de lui qu'un grossier forgeron.
Alors, le coeur ulcers, il sortit de la maison paternelle:
et s'il y reparaissait quelquefois, ce n'etait qu'a la d6-
robce pour saluer sa mere bien-aimne. Depuis cette
rupture, qu'on dit avoir 1B definitive entire P6tion
et son pere, ilresserrasonintimitk avec les soldats de la
garnison. 11 avait lou6 une modest chaiiibre; la, on
rencontrait toujours quelques sous-officiers. Enthou-
siaste plus quejamais du m6tier de la guerre, ilne fai-
sait que les questioner sur leurs armes diverse. Sou-
vent, pretend-on, on le surprenait a l'ecart, esquissant
an crayon, tantot, 'attirail de l'artillerie, tant6t, la
perspective d'un combat naval. Du rest, il 6tait dou6
d'un goit tout particulier pour le dessin, etje sais que
jusqu'A la fin de sa vie, il aimait a faire mille petites

tend dans une notice biographique, que Petion apprit son m6tier
chez un M. Jamain. Le neveu de M. Guiole m'affirma au contraire
que ,'est chcz ce dernier.




54 OPTION ET A'ITI.
6bauches. On pretend encore que depuis cette 6poque
il pr6ludait aux exercices mathematiques. Quelques ou-
vrages de strat6gie lui tomberent.sous la main et de-
vinrent sa principal lecture (.).
De plus, adroit dans tous les exercices du corps, nul
n'etait plus habile que lui a l'ep6e, au sabre, au pistolet
et au fusil. Dans les assauts qu'on donnait le dimanche,
chacun admirait son jeu, et surtout sa prestance, car
d'une taille assez favorisee que ne defigurait pas un
certain embonpoint, il attiraitles regards de tons. Mais
quant A 1'6quitation, on edt dit qu'il n'7tait pas creole,
tant aux courses il 6tait mal A son aise. Et, quoiqu'ai-
mant beaucoup le cheval, 1'aimant jusqu'a passer des
heures entieres A soigner et A panser les siens, il ne
parvint jamais, meme tardivement, A savoir en diriger
aucun, qui eut quelqu'imp6tuosite.
VIII. Petion, A dix-huit ans, soldat dans les chasseurs
de la milice, deja maitre de toutes les passions d&-
ordonnees qui flattent, enivrent et dominant la jeu-
nesse, modest dans ses gouts, trouvait dans son metier
fes resources n6cessaires A son existence et A ses plai-
sirs. Ses plaisirs 6taient le bal et la chasse. Conciliateur
des differents de tous ses amis, illui arrivait cependant
de se rendre personnelles des querelles d'autrui. Ainsi
par example, un nomme Labastille, qui devint plus
tard oflicier de gendarmerie, arrive recemment de

(1) Manuscrit sans nom d'auteur sorti desarchives de palais-na-
lional du Port-au-Prince.




1788 LIVRE I. 35
France, oii il'avait fait ses etudes, etait devenu insup-
portable aux autresjeunes gens de couleur du Port-au-
Prince par la morgue de ses manieres et le pedantisme
de son education. On s'en 6tait plaint AP6tion. Or, dans
un bal, Petion reprocha A Labastille ses proced6s vis-
A-vis des siens ; possedant d&s lors au supreme degree
cette ironie fine qui est le partage des natures intelli-
gentes, le mulAtre inculte des lies prouva sasup6riorite
sur le mulAtre elevd en Europe. On en vint A un cartel;
le duel fut fix6 au POLYGONE, endroit situe derriere la
maison du Gouvernement. Mais on n'e narriva pas aux
mains, car Labastille, sur les fraternelles remontrances
de Potion, sut avouer ses torts, promit de s'en corriger,
et devint, entire tous les jeunes gens de la ville, un des
plus doux et des plus modestes (').
Les rendez-vous de chasse Btaient aussi une arene
oil plus d'une fois, P6tion preluda A sa reputation de
bravoure. C'6tait d'habitude le dimanche, de grand
matin, qu'on se reunissait a la SALINE, an nord-ouest
dela ville; 1a, au mois de septembre les alouettes et les
pluviers abondent. Les blancs du Port-au-Prince al-
laient aussi chasser dans cet endroit. Un de ces
blancs, nomme Nicolas-, jouissait d'une reputation
d'adresse et d'intr6pidit6 peu commune. Avant I'aube,
il avait pris son affat. Pdtion arriva bientOt avec ses
Camarades. Le blanc, habitue jusque la a voir les mu-

i Cetle anecdoLe m'a Ldt racont6e par M. Linstant Pradine, com-
pagnon d'enfance de P6tion; il en a etL Ltmoin.




56 IPETION ET lAi'Ti.
lftres plier et coder a sa voloute, enjoint aux nouveaux
venus de ne pas faire le premier coup de feu ; car it se
le r6servait. Mais Nicolas ne savait pas quel 6tait Ie mu-
lAtre qui, pour ainsi dire, 6tait le chef de la troupe A
laquelle elle il s'adressait : a Je tirerai, lui repondit
< P6tion, malgr6 vous et avant vous, aussitOt que je
, verrai- le gibier. > Le gibier part au meme instant :
Potion avait tenu parole. Nicolas ne se possedait pas
de 'action que venait de commettre lejeune indigbne ;
c'6tait ce qu'on appelait alors : UN MANQUEMENT DE RES-
PECT AUX BLANCS, c'est-A-dire un crime. Aussi ajusta-
t-il soudain son fusil sur Pltion. Petion simultanement
tire des balles de ses poches, en distribute a ses compa-
gnons et tout en rechargeant son arme: a Tirez done,
si vous 1'osez dit-il a Nicolas; et, lui montrant
d'autres balles, il ajouta : e En voila ici pour vous, si
vous en manquez. i Nicolas fut att6r6 en presence de
attitude audacieuse, mais came dujeune homme. II se
rendit en ville, promettant de former sa plainte contre
le t6meraire qui avait ose le defier. Cette adventure fit
du bruit; elle 6tonna l'aristocratie colonial, et sans les
grandes preoccupations politiques de cette 6poque, elle
eft attir la foudre sur la tete dujeune Petion. Quoi
qu'il en soit, ce fut lA le premier acte de resistance a
l'oppression de la part des homes de couleur. Cet acted
fait deja pressentir le sangfroid et la fermetA d'un grand
coeur qui n'attend que les 6venements pour se montrer(').
(1) Cette venture djii publiie par Lauriston Cdrisier dans sa




17 ) LIVRE I. 37
IX. La mort de M. Sabes, dec&d6 A 87 ans, le 6 de-
cembre 1789, vint encore donner plus de gravity et de
.poids au caractere de P6tion. Quoique le vieillard ne
lui efit pas donned son nom sur les fonds de bapteme ,
pas plus pcut-4tre qu'il ne I'avait donned a Suzanne
elle-memc, Potion s'occupa religieusement A le faire in-
humer avec toute la decence que comportait la fortune
de la famille. Puis, il porta ses outils au foyer maternal
et y 6tablit son atelier. A l'abri du besoin, sans &tre ri-
che, il lui fallut travailler plus que jamais pour aider
aux charges de sa mere et pour satisfaire surtout a son
excessif penchant A obliger autrui, car d&s cette 6po-
que sa bourse 6tait celle de ses amis.
X. P6tion,rentr6 au foyer domestique, voulut se don-
ner une compagne. Pour la premiere fois il songea an
marriage. Entre toutes ces jeunes et belles mulatresses,
qui la plupart, hWlas n'etaient destinies qu'a devenir
des concubines de blancs, une, morte naguere aux
Cayes, mademoiselle Catherine, fille d'un colon nomm6
Lebon, lui inspirait une vive passion, qu'elle partageait
olle-mCme. Mais on lui object la mediocrity de sa
fortune. Alors il se degoItapour toujours d'un contract,
le plus important et le plus moral de la vie, sans les
calculus de l'anbition, qui la plupart du temps lui ser-
vent de base. C'est ainsi du moins que je m'explique le
long c6libat dans lequel Petion vecut et qu'il ne rompit
Biographie d'Alexandre Pktion, se trouve aussi racontie dans les
materiaux historiques de feu le g6ndral Inginac:




38 OPTION ElT HATI.
en quelque sorte que malgr6 lui et fort tard, persistent
nuanmoins a ne faire intervenir ni la formule civil,
ni l'eau lustrale.
PCtion, apres son 6chec en amour, dontil ne se plai-
guit jamais, exercait done encore son metier d'orf6vre,
quand la revolution 6clata. Mais n'allons pas plus loin,
et voyons avant tout quelle etait la position des diverse
castes qui labitaient la colonie.
XI. Trois grandes castes habitaientSaiut-Domingue
eomme les autres colonies franCaises : la caste des
blaucs, la caste des homes de coulcur libres et la caste
des esclaves.
La caste des blancs se subdivisait en quatre frac-
tions : la premiere, maitresse des gros emplois admi-
nistratifs et judiciaires, etait decoree des ordres de la
chevalerie .et appartenait g6inralement a la noblesse;
la second, livree exclusivement aux grades exploita-
tions rurales, 6tait plus particulircement connue sous
le nom de grands-planteurs; la troisi~me, adonnue au..
negoce, A la pacotille, A toutes sortes de petits trafics,
etait appelke les pobans (valant peu); elle se livrait a des
industries suspects ; orgueilleuse, elle s'irritait de sa
position infime, et professait une haine d'autant plus
violent contrela caste de couleur, que celle-ci avait sur
cllel'avantage de quelques biens fonciers.
Les trois premieres se recrutaient gniiralement d'Euro-
p$ens ; la dernikreseperpCtuaitdans les colonies mmes.
La caste des hommes de couleur se composait d




1789 LIVRE i. 3)
mulatres et de noirs, qui jouissaient de la liberty par
naissance ou par manumission; elle faisait la petite
culture et exercait tous les m6tiers manuels. La caste
des esclaves comprenait la masse des ncgres et des mu-
latres adonnCs forc6ment A l'agriculture ou A la domes-
ticit6. Par la raison que toutes ces castes avaient des
mceurs, des habitudes, des dipositions d'esprit parti-
culieres, elles devaient avoir et avaient en effet des
int&r&ts, des passions et des tendances diff6rentes ; elles
no se rapprocbaient que dans une seule chose, c'tait
dans la jalousie, dans la haine qu'elles s'6taient vouees
mutuellement. Les hommes de couleur, traits en
parias, appelaient de tous leurs voeux la rdforme des
abus don't ils 6taient victims tout en concentrant leur
colhre ct leurs douleurs. Les esclaves, don't les maux
semblaient n'avoir pas de term, commencaient aussi
A rAver A un meillcur avenir. Les grands-planteurs,
Cloign6s des administrations, se montraient impatients
du despotisme minist6riel, qui genait le commerce de
leurs manufactures. Les pobans et petits-blancs aspi-
raient de leur c6te a voir s'effacer la distance que le
m6pris avait Mtablie entire eux et les autres blancs.
XII.Tel 6taitl'ktat respectif des populations coloniales,
quand le roi Louis XVI convoqua les itats-g6n6raux.
C'6tait Ic moment des idees gen6reuses, des sublimes
projects. C'etait I'aurore d'une &re nouvelle pleine de
grande choses. On s'agitait pour renverser I'arbre de
la f6odalit6, pour restreindre la royaut6 dans de justes




40 POTION ET HA'TI.
limits, pour restaurer les finances publiques, pour
donner un nouvel 6lan au commerce et aux arts, pour
rendre, en un mot, a 1'esprit humain-sa dignity native.
Au moment de la convocation des Etats-g6n6raux,
il y avait A Paris des grands planteurs de toutes les lies
francaises ; c'tait dans cette opulente cite qu'ils ve-
naient fastueusement depenser les revenues tir6s des
larmes et du sang de leurs pauvres negres. Avides de
participer aux affaires publiques, ils sehat6rent d'annon-
cer par delay I'Atlantique, le movement qui travail-
lait la m6tropole, et donnerent aux colonies l'id6e de
nommer, commeles autres provinces de la France, des
deput6s aux Itats-g6enraux : Saint-Domingue scule-
ment en nomma dix-huit. Mais cette nomination se fit
sans la participation des hommes de couleur, en vertu
de ce queJ'6dit de 1685 n'avait jamais recu d'applica-
tion.Les gtats-g&n&raux ouvrent leurs seances t Versail-
lesle 5 mai 1789. Le 17 juin, les d6put6s du tiers-6tat
avec une parties de ceux du clergy se forment en ASSEM-
BLUE NATIONAL CONSTITUANTE. C';tait 1A le premier pas
vers cette grande unit social qui fait la force de la
France. La cour s'alarma du movement qui s'op6rait;
on parla de dissoudre 1'assemblke. Alors (20 juin), reu-
nis au Jeu-de-paume, sous la pr6sidence de Bailly, le
tiers-6tat et une parties du clergy, firent le serment de
ne pas se separer q que la constitution du royaume
(t la regeneration publique ne fussent etablies et
ffermnies. Cctt(e attitude met on cmoi la court et




1189 LIVRE I. 4
ses favors. Le 23 juin le roi lui-m me alla lever la
seance ; il declara lout ce qui avail WtP fail par le tiers-
ltat illegal et iuconslilutionnel,elordonna aux differents
ordres d'avoir &a libhrer s6par6ment, suivant I'antique
usage de la monarchie. Le roi sorti, le grand-maitre des
c6r6monies, M. Dreux de Br6z6, r6it6ra ses prescrip-
tions. On h6sitait, oi fr6missait four- tour. Tout a
coup, Mirabeti s'9lance a la tribune : a Allez dire A
votre maitre, s'cria-t-il, en s'adressant h M. Dreux de
Br&z6, que nous sommes ici parla volont6 du people
et que nous n'en sortirons que par la force desbayon-
nettes. )Avec un pareil acte d'audacieuse 6nergie, le suc-
ces ne pouvait Wtre douteux. La noblesse meme vint le
27 singer avec le tiers-etat. II n'y eut plus qu'une seule
assemblee. La monarchie etait vaincue. Ces 6evenments
avaient mis Fopinion publiquedansle paroxisme de ra-
gitation. Les planteursprofitrent de I'tat de confusion
oi s.e trouvait l'assembl6e pour demander 1'admission de
leursd6putes. L'assemble n'en admit neanmbins que six,
entr'iatres Cocherel, colon des environs de Port-au-Prin-
ce, Raynaud, des Cayes,et G6rard, delaPlaine-&-Jacob.
Les passions se 'dchainaient de plus en plus. Le cha-
teau de la Bastille fut assi6g6, pris le 14 juillet et rase.
Les autres colonies envoyrelit successivement des d6pu-
tes.L'assemblenationale les admitparce qu'ils vantaient
tout hautleur patriotism, et que cette assemblee croyait
rencontrer en.eux des partisans A la cause de la liberty,
2





42 PITION ET, HAITI.
XIII. Pendant ces t~iuemnenls.se Irouvaienl en France
quelques homes de couleur d'un haul mucrile. On re-
marquaitsurtoutJ ulien Ra mond el VicenI Oge Le pre-
mier, riche propri6taire A laColline d'Aquin, oiil avait
vu le jour, doie d'une instruction supErieure, quoi-
qu'il n'eit htudi& que dans son pas, plein de devot-
inent au sort des siens, venu A Paris: ds 1783, avail
pr6sentO au mar6chal de- Castries des-'di'moircs int6-
ressants surla situation des colonies et les r6formes don't
elles avaient besoin ('). Og6, n6 au bourgduDondon en
1768, elev6 A Bordeaux, avait appris dans cette ville le
metier d'orf6vre. Revenu dans la colnie, il s'6tait livr6
A la speculation des cafes et a la pacotille avecles capi-
taines de Bordeaux. 11 venait de retourner en France
pour suivre un proc6s au Conseil du roi relativement A
un chemin que les autorites de la cdlonie avaient fait
ouvrir sur ses biens.
Autant Raymond avait Ie caractre calme, la parole

(1) Raymond (Julien) naquit i Aquii en 1,743. II partit pour la
France en mai 1784. DIbarqu6 a Bordeaux, bo il rencontraM. de Bel-
lecombe, gouverneur de Saint-Dormingue, qui en arrivait aussi, ii
se rendit dans le pays d'Aunis ou sa femme avait un domaine et
vint a Paris ~ la,fin 1784 r6clamer aupris du mar6chal de Castries
les droits politiques pour lea noirs et les mulAtres libres et l'amelio-
ration du sort desesclaves.-I lfut membre du Directoire colonial a
Saint-Domingue, membre du conseildes Cinq-Cents, agent des
consuls de la R6publique a Saint-Domingue, membre de 1'istitut
de France. II mourut au Cap le 25 venddemiaire, an X (17 octobre
801) a I'age de cinquante-liuit ans.




1789 LIVRE 1. 45
refl6chie, aulani Oga avait le caracterc ardent, la parole
6hemenlc. llis:avaient assist tous les deux a la chute
de la Bastille, sous les efforts d'un peupleivre de liberty.
Ce spectacle leur avait fait plus'que jamais songer aux
souffrances de leurs frbres des miles. 1s avaient vu les
Colons singer a l'assemblee national; ils penserent a y
fairerepresenter ssi lles leurs. Mais comment se r6unir
dans les lies, en fice de l'orgueilleuse aristocratie blan-
che ? -Ils conyoqu6rent donc les noirs et les mulatres
qui se:trouvaient a Paris, pour ktablir l'instar des co-
lons blancs, quiavaient forms le club-Massiac, --un
club,sous le nomde club d'Argenson. Ces clubs tiraient
leurs noms des hotels oii ils tenaient leurs seances. Le
club d'Argenson, don'tt la presidence fut decern6e a
M. de Jolly, avocat au conseil du roi, philantrope don't
le d6votiment a notre cause fut sublime, prepara le
CAHiER DES DOLtANCES DES HOMES DE COULEUR ET NEGRES
LiBRES. Ce cahier fut deliber6 et: rdig&,dans les assem-
blies des 5, 8, 12 et 22 septembre; remarquable par
sa forme moderie, il: ne demandait a l'assemblee natio-
nale que de faire disparatre les odieux pr6jug6s de cou-
leur, en proclamant qu'il ne pouvait exister dans les
colonies que DEUX.CLASSES: D'HOMMES, CELLE D'HOMMES LI-
BRES ET CELLE D'IHOMlESQIi SONTN N&S OU QUI VIVENT DANS
L'ESCLAVAGE.
C'~tait "en d'autres terms demander les droits poli-l
tiques en faveur des noirs, comme des mulatres deja





44 PiTION ET IIA'Ti.
libres. Ce cahier demandait aussi rawdlioralion da sort
des esclaves. -Qu'dn ne vienne plus faire un crime A
Raymond et A Oge de n'avoir pas d&s lors peLilionne
l'6mancipation generale. Incertains de I'mrancipation
politique de ceux qui d6ja ttaient libres, pourquoi eus-
sent-ils compliquela question?- Si, en.ce moment oi
les evenements entrainaient toutes les 'ntelligences, oil
tous les coeurs s'enflammaient des pius nobles senti-
ments les colons eussent consent a reliever les af-
franchis de l'interdit politique sous le coup duquel ils
6taient places, que de maux ils se fusseni epargniss!
Niul doute.quela reconnaissance des droils poliliques
des hommes de couleur n'eui amen6 graduellemeni I'r-
mancipation generale des esclaves. Nul doute que la
liberty se fft assise par la suite dans lescolonies, sans
se baigner dans des flots de sang. Og, du moins, le
sentait,ainsi. Ii fit meme une dimarche privatize vers
le Club-Massiac, alors preside par M. Galiffet, grand-
planteur des environs du Cap. Ce fut le 7 septembre,
avant la redaction definitive du CAHIER DES PLAINTES ET
DOLAANCES, quiltproonna an Club des blancs la motion
suivante :
Messieurs, .
Propridtaire de biens h Saint-Doringue, dependance du
Cap, et natif de la mrme ile; je vielns supplier I'Assemblhe
de m'admeltre b sesdAliberations; je n'ai d'auobut que
de concourir avecelle A. !a conservation de nos proprift6s
et de parer aux d6sastres qui n6iIs menacent.,




1789 LIVRE 1. 43
Apris quelquesmots surle commerce, Oge continue:
i Pour amenercelle heureuse revolution, il ne suffit pas
. du flambeau de la raison; ii fallait que celui de la libertL
vint meler sa vivaci(6 A la douceur de I'autre, et que leur
reunion produisit une'iumiere uniforme, ardente et pure
* qui, en cclairant les esprits, pilt enflammer les cceurs.
" Mais, Messieurs, ce mot de liberty qu'on ne pronounce pas
a sans enthousiasmen, ce mot qui porte avec lui l'id6e de
Sbonbeur, ne fhtice que parce qu'il semble nous faire ou-
a blier les maix don't nous souffrons depuis des siEcles;
n cette liberle,le plus grand, le premier des biens, est-elle
, faite pour tous les homes ? Je le crois. Faut-il la donner
A tons les homes ? Je le crois encore. Mais comment
Sfaut-il la donner ? Quelles en doivent Wtre les 6poques et
Sales conditions? Voila pour nous Messieurs, la plus
Sgra e et la plus iniportante des questions; elle interesse
"IA Amrique, I'Afrique, la France, I'Europe entire; et
a c'est principaleinent cet .ojet qui m'a determinii, Mes-
o sieurs, vous prier 'e -'vouloir bien mp'entendre. Si l'on
, ne prend les mesnresle plus_promptes, les plus efficaces;
Ssi: la fermetl, Ie courage, la constance ne' nous arment
Stones ; si nous lne- runissons pas en faisceau routes nos
a lumieres, tous nos.~'ioyens,- tous nos efforts ; si nous
- sommeillons un instant au bord de l'abime, fr6missons
a de notre r6veil I Voila le sang qui couln voilA nos terres
a envahies, les objets de notre industries ravages, nos foyers
, incendies I Voilh nos voiins, iSos aiis, nos freres, nos
a enfants 6gorg6s et mutils Voila l'esclaye qui l6ve l'6-
1 tendary de la rdvolte ::lesiles e sont qu'un vaste et fu-




46 POTION ET HAITI.
* neste embrasement, le commerce est anti, la France
* recoit une plaie martelle, et une multitude d'honnates ci-
* toycus sont appauvris, ruins. Nous perdons tout! MIais,
a Messieurs, il est temps de prevenir le desastre (). ,
Og6termine, en offrant au club la communication dun
plan pour l'abolition graduelle de: l'esclavage. Mais ce
plan nous est rest inconnu; car les colons n'admirent
plus Og A leurs d6lib6rations.
On ne peut qu'admirer dans le discours d'Og6 la fa-
con carr6e don't il pose la question coloniale et la pres-
cience qu'il avait des svenements de son pays. A lui
revient la gloire d'avoir, avant personne, formula' r6-
solument le voeu de la liberty g6n6rale : LA LIBERTA EST
FAIT POUR TOUS ; IL FAUT LA DONN IR A TOUS. MAIS COM-
MENT LA DONNER? -Question solennelle, pose par une
conscience droite et ferme, A la solution de laquelle les
colons pouvaient facilement contribuer avec un peu de
bonne volont6. Loin de. lA, dans leur aveuglement, les
colons contestaient meme e. s droitss de l'homme aux
affranchis, ainsi que nous le verrons.
XIV. Malgr6 l'insucces de la demarche conciliatrice
d'Og6, le club d'Argenson. dputa deux jours apres
MM. de Joly et Raymond vers les colons. M. Jolyleur
donna lecture du discours suivant:
(I) Ogd ne rdp6te si souvent les pronons nous, nos, que pour
mieux disposer sans doute les Colons en faveur des affranchis.




S1 U LIVRE I. 47
Messieurs,
a Les ]tats-gni6raux ont te6 convoques, les citoyens de
toutes les classes y ont Wte appeles. Les representants des
colonies y out Wte admis et disormais vos libertis, vos
droits, vos propri&tds ne recevront aucune atteinle: Vous
les conserverez sous l'empire des lois que vos repr6sen-
a plants auront fondes'.
SSeuls dans la nation entire, livrbs A l'oubli, vou6s au
m6pris qu'ils ne croient pas avoir merit6, les citoyens de
couleur r6pandus dans les colonies, ont Wt6 priv6s des
a biens, des avantages inappr6ciables que tous les Francais
a ont partag6s.
a Dans les colonies, ils n'ont pas Wt6 appeals aux assem-
W bl6es primaires.
En France, A Paris, ils ont eu la douleur de voir so
f former A leurs c6t6s,, sous leurs yeux des assemblies par-
Stielles don't I'acces .leur,a te interdit. Des d6putas A I'As-
, semblee national ont t6- nomm6s, et les citoyens de
a couleur n'ont pas concouru A leur election. Des cahiers
, out 6t6 ridig6s, et personne- n'a t6appel6 pour d6-
" fendre, pour stipuler leurs int6rets; enfin, Messieurs,
, votre assemblee s'est contitu6e jusqu'% cejour; et sans
, la demarche que leur zele, leur patriotisme, leur attache-
* ment inviolable pour vous leur out inspire, les citoyens de
v couleur ignoreraient encore votre union et les avantages
a qui peuvent en r6suller.
S1II 6tait temps, Messieurs, de fire cesser une distinc-
t lion aussi humiliante ; il tait temps que les citoyens




48 POTION ET HAITI.
a de couleur sortissent enfin de I'etat passif ded&nament et
Sd'abjection dans lequel on a voulo les tenir.
a Ils ont senti ce qu'ils Ataient; la.d&claration des DRbOTS
a DE L'HOMME leur a faith connaitre e qu'ils ialaient, et leurs
a vuesse sont port6es aussit6t, non pas vers la licence et
a l'insubordination, come on s'est perruis de les en ac-
* user, mais vers cette liberal pricieuse que les lois leur
a assurent, et qu'ils doivent parlager ivec vous.
C'est, Messieurs, dans cette vue que les citoyens de
a couleur se soni assembly ; c'est dans ce meme esprit,
* qu'apres avoir pes6 leurs droits ct consult:leurs inLr-&ls,
* ilsse sont ddcermniinus ~ porter i I'Assemblre notionale des
, demands qui ne doivent Irouver aucune difficult.
o Mais avant de recourir a leurs juges, avant de porter an
a Tribunal de la nation les demaides lgitimes, qu'ils soul
Sdas le cas de former, les citoyens de couleur onu pens6
a qu'ils devaient se preseniter au Tribunal de leurs compa-
a triotes, de leurs frtres, de lebrrslmis ; et ils ont aussil6t
, rdsolu de vous adressor ine'dptfiation.
Celle deputation a deux objets imporants : 'un et
I'autre leur sont fgalementii ecieux.
Le premier consisle vquls,ffrir I'ei.iression de leurs
sentiments, I'hoinmage de leur reconnaissance, les vcux
l les plus sinceres de perpeluer de cimenter d'une ma-
nire irrevocable, les liens qui doivent les unir A vous.
a Le second, el celui-ci. Messieurs, mirite toute votre
attention, consist a reclamer I'entier, le libre exercise des
a droils attaches b la liberty. Ce mot seul vous dit toul. II





a exprime danbs oute leur 6tendue les r6clamations que les
a citoyens de couleur sont enlin d6termin&s a former.
SII serait doux pour eux de les voir accueillir avant
a mime de les avoir furmn es; ils seraient trop heureux de
N tenir de voire volonti, cc qu'ils sont en droit de reclamler
a etd'oblenir par la force mime de la loi.
a Veuillez done, Messieurs, jeter sur cette classes infor-
a tune des regards que la nature, la bienfaisance et l'hu-
, manit6 doivenit galement attirer. Bappelez-vous qu'ils
a sont hommes, libres et citoyens: n'oubliez pas qu'aux
a terms d'une des plus ancieines lois de la colonies, de
a l'Fdit de 1685, les affratchlis doivent jouir de tous les
a droits de citoyens; admettez-les a une concurrence qui
U honorera votre justice ; arrachez pour jamais les gens do
a couleur ta 'esclavage; et cel aveu, cetti declaration tde
" votre part, enclaineront pour janmais des coeurs qui
" peuvent ere aigris par une injustice, inais que vos refus
a meme ne pruEint aliucr. .i
Le lendemain le club d'Argenson recevait le d6clina-
toire que voici:
SParis, 10 septem.hre 4789.

SLa Soci&t6 ayant examine, IMunsieur. le m6moire qui lui
a 6tC lu par vous, pour les gens de couleur libres, a estime
Squ'une simple reunion de colons, hours de leurs pays, ne
pouvant avoir un caractlre legal, il ne lui est pas possible
de les discuter. II lui semble que les demands qui y sont
a formulhes ne peuvent dire que de il competence d'une
Sas.uemble cooloiiale rigulirciiuiit coui\ que sur les licux


1789


LIVRE I.




O0 PATION ET HAiTI.
,, Nous vous prions d'agrder tous nos remerciments, et
v avons I'honneur d'etre bien sincdrement.
(SignO) de GALIFFET, President.
a La-morgue la plus insultante accompagna ce re-
fus. Le proccs-verbal de l'une des s6ances du club
(c porte qu'on a fait entrer le sieur Raymond, et que
a tous les membres 6tant assis, il s'est approch6 du
a bureau(l).
XV.Le club d'Argenson se constitua alors sous le titre de
COLONS AMERICAINS, au nombre de quatre-vingts mem-
bres. Cette reunion pensa, quoiqu'un peu tard, A nom-
mer, commeles colons, des diputes A l'assembl6e natio-
nale. M. de Jolly, malgr6 ses refus, fut le premier
6lu, dans la stance du 22 septembre; puis Raymond,
Og6, Du Souchet de Saint-Real, Honor6 et Fleury. Ces
deputies demand6rent une audience A l'Assembl6e natio-
nale qui 6couta avec bienveillance leurs reclamations, et
qui, par lorganede sonpr6sident, promit d'y faire droit.
L'assembl6e nomma meme une commission pour v6ri-
fier le proces-verbal de leur nomination. Le rapporteur
de cette commission, M. Grelet de Beauregard, reduisit
le chiffre de la deputationau nombre de trois membres.
Mais I'intrigue des colons parvint a empAcher lalecture
du rapport. Et malgr6 la justice de leur cause, malgr&,
la proclamation des DROITS DE L'HOMiE, la voix dea
(I) Rapport de Garan de Coulon, tome 1, page 10l




1 I/U LIVRE I. 51
mulAtres ct des noirs se perdit au milieu du grand
movement qui agitait la m6tropole.
XV[. Dans les colonies, comme dans la m6tropole, la
revolution marchait d'un'pas rapide. Les blancs forme-
rent A Saint-Domingue, A la fin de 1789, et au com-
mencement de 1790, trois assemblies sous le nom
D'ASSEMBLIES PROVINCIALES: l'une si6geantau Port-au-
Prince, I'autre, auCap, et la troisieme, aux Cayes. Les
affranchis avaient et6 naturellement exclus de la for-
mation de ces assembles. Cependant le bruit des chaines
qui se brisaient au sein de la mere-patrie avait r6veille
en Am6rique les g6n6reux instincts de cette caste, jus-
qu'alors comprim6s par l'injustice et la haine; elle vou-
lut p6titionner l'6galite des droits aupres de ces memes
assemblies. Mais A 1'occasion d l'exercice de cette mo-
deste faculty, le sang ruissela sous la main des colons.
Au Cap, un mulAtre, nomm6 Lacombe, fut pendu le 2
novembre pour avoir demand au nom des siens une
place dans la r6g6n6ration. Sa petition commencait
par ces mots: Au noin du p dre, du fils et du Saint-
Esprit comme pour rappeler aux hommes .lancs,
I'origine commune de tous les homes (). Au Petit-
Goave, un blanc, venerable vieillard, M. Fcrrand de
Baudikro, juge s6n6chal, cut la tete tranch6e par les co-
(I) Bruley, colon de-Saint-Domingue, trouva oette petition in-
cendiaire, parce qu'elle contenait les mots sacramentels: .Au norn
duI PIre, da Fits el du Saint-Esprl' Voyer Garan de Coulon,
Rapport sur Saint-Domingue.




52 PETION ET IIATI.
Ions le 19 novembre pour avoir r6dig6 une pareille
petition au nom des affranchis de ce lieu. A Aquin,
un mulatre, M. Labadie, est accuse par les blancs
d'avoir une copie de la petition ridig6e par M. de
Baudiere; son habitation fut cern6e dans la nuit du 26
Novembre, et au moment oih on allait 1'envahir,
Labadie ayantparu sur le seuil desa porte, trois coups
de fusils 1'etendirent par terre avec un de ses esclaves
tuW a ses c6t6s. Loin d'itre desarm6e ala vue duvieillard
pret a rendre le dernier soupir, la fureur des assassins,
pour prolonger ses tortures, s'avisa de l'attacher a la
queue de son propre cheval, pensant que l'animal,
effray6 du cadavre, eit pris le galop; mais heureu-
sement que 'instinct de l'animal ne r6pondit pas i la f-
rocit6 des barbares, qui s'6taient precipitamment dloi-
gn6s apres leur attentat.Les gens del'habitation,revenus
de la frayeur que leur avait causee cette aggression noc-
turne, vinrent delierle malbeureux Labadie et le rap-
peler A la vie ('). Tant de forfaits ulceraient les cours.
XVII. Une assemblee colonial, convoquee par les
assemblies provinciales, fixa son siege a Saint-Marc,
ville du Nord-Ouest. Elle ouvrit ses seances le 15 avril,
sous letitre D'ASSEMBLAE GANIrALE DE LA PARTIES FRAN-
AISE DESAINT-DOMINGUE. Comme on le pense bien, au-
(1) Le vieillard tremblait; le danger qu'il avait couru- produisit
le singulier effect de lui rendre la fermele et la nelletl de sa main.
Lettre de Labadie a Raymond du 9 juillet 1790. Voyez la corres-
pondance de Julien Raymond, page 41.




1790 LIVRE I. S3
cun affranchi ne fut appele aux operations electorales.
Chaquejour, au contraire, cette caste se voyait plus mal-
trait6e; tous ses droits 6taient meconnus; sa corres-
pondance intercepted, et les moindres confidences de
1'amiti imputees a crimes; par suite, nulle security.
Bien plus, I'assemblee de Saint-Marc decreta le 20 mai
la privation des droits de citoyen actif aux blancs
misallids, c'est-i-direA ceux qui talentt mariks a des
negresses ou a des mulatresses.

XVIII.La m6tropole ne montrait guere plus desollici-
tude pour le sort des affranchis. Les d6put6s des colons A
l'assemble nationaledirigeaient toutes les operations de
ce corps a r'gard des colonies ; ils 6touffaient par leurs
clameurs calomnieuses la voix de Raymond et d'Og6.
L'homme de couleur, traqu6 dans les ties, :persecut6
en France, n'avait alors d'autre protection quecelle dela
sociWte des AMis DES NOIms don't Brissot de Warville fut
le fondateur. Cette sociWtl renfermait dans' son sein
tout ce que la France comptait de plus eminent en vertus
et en talents.

.Le sort des affranchis s'aggrava encore par l'rtablis-
3ement d'un comTA COLONIAL ausein de 1'assemblee cons -
ituante. C'est Barnave qui presidait ce comite ;cet
itrigant, qui n'etait pas sans talents,se mit la devotion
Su parti des blancs; sacrifiant a ce parti les droits de la
justice outragee, il fut avec raison accuse d'avoir vendu




U4 PrTION ET HAi'Tr.
sa conscience au poids de for ('). Le coiluTr COLONIAL,
sous influence de Barnave, ne futqu'urie officine, oit
la voix pr6pond6rante des planteurs d6cida plus d'une
fois des graves et 6pouvantablcs &v6nements qui cou-
vrirent de deuil la terre des Antilles.
XIX. Cependant l'assemblee constituante attendait
un rapport de son comitA sur la situation des miles
et les moyens d'y r6tablir le calme. Barnave present cc
rapport, mais sans toucher aux capitals questions des
pr6jug6s. L'assemblee, A sa demand, rendit le 8mars,
son premier decret sur les colonies. Ce d6cret auto-
risait chaque colonic A fire connattre son ceu sur la
constitution, la Itgislation et I'administration con-
venables it ses habitants. Des instructions royales,
r6dig6es aussi par Barnave, scellAes le 28, d6claraient
dlecteurs et eligibles aux assemblies coloniales toutes
lespersonnesproprietaires ou contribuables, d.ges de
vingt-cinq ans. C'est en vain quele cur6 d'Ebermenil,
I'abb6 Gr6goire, demand qu'il soit fait mention ex-
presse des homes libres sans distinction de couleur;
c'est en vain que Raymond et Og6 firent aussi des de-
mandes pour obtenir le meme r6sultat. L'astucieux
Barnave leur r6pond que cette enonciation ferait sup-
poser que les droits des hommes dc couleur 6taient con-
testables !-Les blancs qui se trouvaient A Paris consi:
(I) Rappor' sur Sainl-Duminguc, par Garan de Coulon, tome, I,
pnag 128.





der6rent le d6cret ct les instructions qui, l'accompa-
gnaient comme le veritable triomphe de leurs privileges
sur les absurdespretentions des affranchis. En effet, ces
actes furent interprets et toute l'oligarchie colonial
fut d'accord qu'ils ne concernaient pas les hommes de
couleur, parcequ'ils ne s'y trouvaient pas expressmnent
dinommes.
XX.Cette pauvre caste d'hommes de couleur 6tait done
aux colonies plusque jamais 6cras6e sous le poids de la
reprobation et des plus cruelles injustices. JulienRay-
mond 6crivait neanmudt a ses principaux freres,
en leur'Tecommandant la moderation quand-meme.
Mais cette moderation avait le malheuir d'enhardir au
mal l'orgueilleuse aristocratic colonial. Dans le nord
de Saint-Domingue, A Plaisance, un mulAtre, nomm6
Atrel est assassin pour avoir os6 reclamer d'un blanc
lepaiement d'un billet. Le crime resteimpuni; les mula-
tres de 1'endroit impassibles. Taut de longanimit6 ne
fut point imitee au Fonds-Parisien, quarter d6pendant
-dela Croix-des-Bouquets. Un des bestiaux d'un planter
mulAtre, M. Desmares (Jacques-Francois), fut pris dans
les champs de l'habitation Pinganeau, alors geree par
un blanc, quoiqu'appartenant a une famille de couleur.
,Desmares paya sans mot dire la gourde d'amende. A
.uelque temps de 14, un des'biestiaux de l'habitation Pin-
fineau fut pris aussi dans lejardin de l'habitation de
1--smares, qui exigea qucle grant blanc lui payAt a son


4790


LIVRE 1.




6 PATION El lAiATt.
tour I'indemnitc- gale. -ais leblainc, qui ne crbyait.
pas~ la justice distributive, seprsenite en personnel chez
M. Desmares; ei comme il lenait quelques propose inju-
rieux,M. Desmares le renversa du haul de son perron.
Le blanc, lonn6 de 'action deM.Desmares, peu habitue
d'ailleurs a voir de la part des mulalres de pareilstraits
d'&nergie, courtt: la Croix-des-Bouquelsinvoquer la
force publique pour punir I'insolence du mulAtre: un
exempt de marechauss6e fut envoy de :suite pour en-
querir des faits. Get exempt, ayant dit que les hommes
de couleur nedevaient jam~lft'carier du respect du
auxblancs, M. Desmares le traita come ii aait fait le-
gerant. Oh pour le coup le Port-au-Prince s'enmila:
un detachement part de cette ville. M. Desmares, pro-
venu a temps, gagne la fort avec ses enfants Le deta-
chement, apres avoir brise tons ses meubles, se trans-
porta dans la mason de son frre,, alors absent, et fit
prisonniers trois enfants qu'il y trouva. M. Desmares,
averti par un de sesesclaves des exces auxquels venaient
de se porter les blancs, se rapproche de la maison de
son frre ; ces blancs enfoncairent une porte. Desmares,
irrit6 de plant d'aces de violence,atteignit un blaned'une
balle auxr eins. Les blancs lirent les pelits enfants et
retourn6rent A la Croix-des-Bouquets. Desmares que
vinrent entourer plusieurs hbmmes de couleur enarmes)
notamment les Renaud Desrdisseaux et les Poisson, se
transport sur l'habitation Pinganeau, menacant de tout




1790 LIVRE I. 7
meltre A feu (t A sang. Force fut aux blancs de resliluer
lesenfants. Cependanit agitationn ne s'arrele pas IA;
un gros delacbement sort de Port-au-Prince, preced6
de pieces de champagne, pour aller punir la rroltte du
Fonds-Parisien. Mais, pr6venues de nouveau a temps,
les deux families Desmares,celle de Renaud Desruisseaux
etdePoisson, abandonnere6itleursToy-rs et se dirig-.
.rentA Neyba, bourgade espagnole ; dans leur evacua-.
tion, elles eurent ia douleur de voir le feu consumerleurs
maisons et leurs champs. Le v andalisme alla plus loin; il
porta lalaamme dans toutesles habitations du Fonds-Pa-
risien qui, appartenaient aux hommes de couleur. Tels
furentles evenements du26avril,auFonds-Parisien. Ils
eurent du retentissementjusqu'enEurope ;larenommde
en avaittantagrandiles proporlions,qu'is reslrent long-
temps connus sous le nom de rdvolte duiFonds.Parisien.
En presence de ces Wvnements, exasperation des
blancs devint difficile a dOcrire. L'assembl6e de Saint-
Marc d6clara tous les mulatres du Fonds-Parisien
.traitres & Ia Patrie, comme s'il y avait patrie pour
ceux a qui on refuse le feu et l'eau; rebelles auxblancs,
comme si-les blanks etaieni leurs mailres, comme si la
justice -n'tait pas de leur c6r comme s'ils n'avaient
'pas obei A la plus sainte des lois, celle de la defense
ifdividuelle! Leurs biens furent en outre confisques.
1XV. Le comte de Peynier, qui gouvernait la colonie
dans ces temps d'anarchie, ardeul royaliste, semblait




58 '19TION ET HAITI.
se preoccuper plutOt du sort de la monarchic, alors mc-
nacee en France,que de couvrir les hommes de couleur
de la protection des lois. Son attention ktait surtout
absorbed par les menees de assemblee de Saint-Marc,
qui visit A la proclamation de l'ind6pendance politique
de l'ile; et de fait, les projects de cette assemblee n'e-
taient plus l'objet d'aucun doute : e' d6cret du 8 mars
ne donnaitaux assemblies coloniales que le droit d'ex-
primer leurs vceux sur la legislation des les; c'etait a
1'assembl6e national A faire la loi. Mais l'assemblee de
Saint-Marc, usurpant la puissance legislative, donna
le 28 mai A la colonies une constitution A son gr6, r6-
genta audacieusement les rapports du pays avec la me-
tropole;et, protegee par le comite colonial, don't Bar-
nave continuait A diriger les resorts, elle jouit d'une
complete impunity pour tous ces actes d'omnipotence.
XXI. C'est A cette epoque qu'un schisme 6clata
entire lesblancs, jusqu'alors si unis pour opprimer les
hommes de couleur. En France les iddes revolution-
naires marchent vite. Le trOne, comme I'autel, 6tait A
la veille de s'6crouler. Les Europeens qui appartenaient
aux administrations -se prononcerent dans la colonies
en faveur de la royaut6 et prirent la denomination de
volontaires aux pompons-blancs; les pobans et les
petits-blancs embrasserent le parti de la revolution,,
souslad6nomination de volontaires auxpompons-rou-
ges,suivantlacouleur de l'insignequ'ils mettaient Ileurs




1790 LIVRE i. 39
chapeaux. Les grands planteurs furent indiff6remment
pompons-blancs on pompons-rouges, en raison de leurs
int&r8ts. Mais g6enralement ils m6ritaient le nomdeparti
de I'inddpendance, parce qu'A la faveur des bouleverse-
ments de la colonie, ils travaillaient A s'affranchir du
joug de la France. Dans ce conflict de rivalites qui divi-
saient les pompons-blancs et les pompons-rouges, les
homes de couleur, qui faisaient aussi parties de la mi-
lice, mais par companies exclusivement composees
de noirs et de jaunes, car la loi du pr6jug6 ne permet-
tait pas de fusion, meme sous le drapeau (1), avaient la
sagesse de garder une parfaite neutralit ; 6loignes de
toute participation aux affairs publiqups, ils atten-
daient patiemment des jours meilleurs. Cependant les
pompons-blancs, soit qu'ils se sentissent moins nom-
breux que les pompons-rouges et les ind/pendants,
et qu'ils cherchassent a se faire des partisans soit
qu'6trangers aux colonies, ils connussent moins les pre-
jug6s de l'6piderme, se montraient disposes A l'amelio-
ration du sort desaffranchis et cherchaient Acapter leur
confiance. Tel 6tait l'tat des factions, quand le colonel
Duplessy de Mauduit arriva de France pour prendre le
commandement du regiment du Port-au-Prince.
4 XXII. M. de Mauduit, jeune, ardent, avait fait la
guerre d'Amerique, sous le general Lafayette; connu
(1) Les chasseurs de couleur avaient toujours desofficiers blancs;
le n6gre et le mulitre ne parvenaient qu'au grade de sergent.




60 ,TioN- Et HA'TI.
pour ses sentiments royalistes, pour ses liaisons avec
la cour, ii devint le bras. droit du gouvernement et
comme le chef di parti des.pompons-blancs. II comprit
toute l'importance de 'enrOlement de. la jeunesse -de
couleur sous les bannieres de la contre-revolution; il
s'occupaAgagner la confiance de cette jeunesse. C'est A
P6tion qu'ils'adressad'abordparcequecejeue indigene
exercait une grande influence sur lesW siens. Mauduit
voulut le voir. II lui montra le contrast de la conduit
des pompons-blancs avec celle des pompons-rouges:
L Les premiers ignoraient le honteux prDjug6 de l'pi-
C derme; ils n'avaient jamais manqu6 de donner leur
4 protection aux hommes de couleur; ils 6taient dis-
c pos6s.i leur accorder regalit6 des droits, tandis quo
c les pompons-rouges et les independants avaient 0t6
* de tous,temps leurs ennemis; avec les pompons-
c blancs, il yavait a esp6rerle r6tablissement dela paix,
t de l'ordre; avec les pompons-rouges, une yiolente
< anarchic; avec les independants, une oppression
4 plus terrible que jamais, alors que la main de la me-
< tropole ne serait plus IA pour mod6rer leurs cartss:
M. de. Mauduit avait dans toute sa personnel quelque
chosedechevaleresque; sa parole etait eloquente; il sub-
jugualejeune Petion, qui lui promit son d6voflment Ala
cause de la royaut : c'est ainsique Petion, dela position
neutre qu'il avait jusque !, gardee, comme tous les
siens, passa au camp royalistLe,en y entrainant une qua-




1790 L. tiTE I. 61
rantaiie d'hommes de son age. C'etait une tape dans
la route revolutionnaire, A laquelle atteignaient les
affranchis. M. de Mauduit -fut ,mme accuse d'avoir
voulu en enrOler sous le drapean de son regiment ().
Sa conduite le donnail du moins A penser. L'appui des
'noiveaux pompons-blancs, don't le nombre augmenta
considerablement 4devait merveilleusement servir au
gouvernement pour menacer l'assemblee de Saint-Marc.
XXIII. Cette assemblee allait etre remplacee ou
confirmee par de nouvelles assemblies provinciales, aux
terms des instructions du 28 mars dontjai d6ja parle;
a ces assemblies provinciales 'devaient concourir tous
les propridtaires ou contribuables dg&s de vingt-cinq
ans.. Mais les colons, arguant de ce que les affranchis
n'6taient pas 'explicitement denomni6s dans le decret,
confirmerent rassemblee, sans les appelet dans les co-
rices, disposes meme Ales repousser parla force. L'as-
semblee de Saint-Marc devint si superbe apres sa con-
firmation,qu'elle declara pardecretdu 6juillet cettecon-
firmation surabondante, et prescrivit a'ux troupes un
nouveau serment civique, auquel tait ajout: :FIDP IT
A LA PARTIES FRANgAISE DE SAINT-DObIINGUgE, aprS les
mots I la nation, a la loiet au roi. Elle alla plus loin:
elle decrkta le 17 juiletl'bou'ertiure de tous les ports de
'f' (1) Biographie d'Alexandre Pdtion, par Lauriston Crisier, De-
claralion des citoyens de Port-au-Prince, dui22 aoot 1790. Ancui-
VES GENURALES de France, carton 68 -




62 POTION ET HAITI.
1'ileau commerce stranger; elle ordonna le 27 la'rior-
ganisation des troupes, sons le nom de Gardes natio-
nales soldies de la parties franpaise de Saint-Do-
mingue. Mais le seuidtiaehefient du regiment du Port-
au-Prince, qui tenait garnison Saint-Marc, se laissa
seduire par .a haute paiequ'on offrait aux gardes natio-
nales et se conforma a cet Otrange dcret. Un colon des
Cayes, le marquis de Cadusch, fut faith colonel du pr&
tendu regiment de ces gardes
* XXIV.La march de l'assembleeinquietait plus queja-
mais les partisans de la.France.Aussi le come dePeynier
tint le 29juillet au Port-au-Prince'un conseil de guerre:
ce conseil d6cida de dissiper le comity provincial de
I'ouest qui, de tous-ceux de la colonies, suivait le plus
les criminals errements de V'assemblee de Saint-Marc, et
de marcher ensuite conire cette meme assemblee. La
nouvelle de cette determination ser6pandit dans.la ville;
le comite, dej protege par deux petites pieces de canon,
fitaugmentersa garde de pompons-rouges et appela A
sa defense tous les bourgeois. Le colonel de Mauduit,
charged 'expedition, march dans la nuit, A la tate de
cent hommes de son rgiment, de vingt-deuxvolontaires
aux pnmpons-blan-cs, hommes de couleur et blancs,
parmi lesquels se trouvait Petion; il dissipele comit6
aprss quelques coups de fusil ct de canon. II avait perdi
dix a douze hommes;le c6mit6 trois. On enlevales dra-
peaux de la garden national, qui etaient deposes dans la




1790 LIVRE 1. 65
salle des s6ances et on les porta en triomphe aux caser-
nes. Petiontavait.requ dans cette petite affaire ce que le
soldat appelle le bapteme du feu; sa contenance avait
fix6 l'attention du colonel de Mauduit.
XXV. L'assembl6e de Saint-Marc fut atterde du triom-
plhe qu'au Port-au-Prince venait de reporter le gou-
vernement; elle d6liberait si elle ne devait pas porter
son siege aun Cayes, oitelle avait de puissants partisans,
quand part le vaisseau le Leopard. L'6quipage de ce
vaisseau s'6tait mutiny dans la rade du Port-au-Prince;
son commandant, M. de la Galissonnikre, s'6tait re-
tir6; le second capitaine, M. de Santo-Domingo, blanc
creole, en avait pris le commandement et 6tait parti de
Port-au-Prince danslanuit du 51. Le vaisseau arrival
a Saint-Marc ani moment ou 1'assembl6e avait le plus
besoin d'assistance. On le nomma le Sauveur-des-
Francais; on lengagea a stationner dans la rade.
XXVI. M. dePeynier,de son c6t, ne s' tait pas endor-
mi; mishorslaloiparrlassemble de Saint-Marc, il avait
ordonn. de marcher centre elle. M. de Vincent, com-
mandant de la province du nord, part du Cap, dans la
nuit du 2 au 5 aofit, sur la frigate la Vestale, qui doit
le d6barquer aux Gonaives; il est a latte de huit cent-
quarante hommes, don't dcus cenis du regimen( du Cap.
,1. de la Jarie doit partir du Port-au-Prince dans la
nuit du 5 au6 avec six cents hommes, don't deux cents
du regiment de cette ville, deux cents pompons-blancs




614 PiTION ET HAITI .
etdeux cents hommes de couleur, come auxiliaires.
C'est par mer que les troupes doivent se diriger centre
Saint-Marc, etles milices -par terre (C). Pendant cette
champagne, sur l'habitation Laffitaud, entire la Croix-
des-Bouquets et 1'Arcahaye, Petion flit nomm6 sergent
Sedans sa.compagnie-de milice ("). Lamarche des deui
colonnes effraya lFassemble; ses membres, au nombre
de quatre-vingt-ciniq, ne trouverent de salt que
dans la magnanimity de cetteo mWme metropole qu'ils
avaient tant outrage. Its s'einbarquirent le 8 aoitt sur
le Leopard, d'ohleur rest le nom de Leopardins. Avant
de partir, ils firent une adresse, oi ils protestaient de
leur attachment la colonie et de leur soumission aux
lois de la mtropole. Cette adresse leur ranena beau-
coup d'esprits: < presents, lescolons eox-memesles dd-
testaient; absents, ils les regttrettret (s). ) Cette assem-
blWe n'en avait pas ete moiis riminelle envers la France
pour avoir voulu lui ravir la plus belle de ses' colonies,
ni moins criminelle envers Thumanit6, pour avoir voulu
maintenir I'avilissement de-la race de couleur, dans'
quelque degr6 qu'elle se troUvdt. L'assembl6enationale
rappela aux Lopoardins les outrages don't ils s'taient
rendus coupables envers la metropole; mais elle les leur
pardonna..Efcependant; enfants ingrats, ils chercherent
(1) Lettre d'Hudicourt h M. Lopinot, commandant aux Cayes.
(2) Notes recueillies par le g6nral Inginac.
(3) Tarbd, Rapport sur les Colonies, p. 16.




1790 1Rvnt 65
presqu'aussitot a livrer la Reine des Antilles, cebeau
fleuron de la couronne de France, a 'Angleterre, cette
eternelle ennemie des destines de !a m6re-patrie. :- .-
-~ XXVIl.La fuite des Ldopardins avait et un veritable
triomphe pour le part des pompons-blancs. Ce triom-
phel'enivra. 1 ne se crut plus oblige de conserver pour
les affranchis ces dehors de fraternitO qu'il leur avait
.jusque li montres. Presqu'imimediatement apr4s le re-
tour de Mont-Louis; il exigea que les volontaires noirs
et mulStres missent une raie jaune A leurs pompons
pour les distinguer des volontaires blancs. Et meme
bientot, dans plusieurs localit6s, on imposa, sans que le
gouvernement cherchAt a s'y opposer, aux homes de
couleur 'obligation d'ajouter au serment civique la for-
mulede respect aux blancs.
XXVIIL Vincent Og6 g6missait A Paris surle sort des
siens; electris6 par la sublime DECLARATION DES DROITS
DE L' nOME, chacune des injustices, don't on abreuvait ses
lfr6res dans les colonies, letransportait d'une sainte in-
-ignaiion. II prit le part de se rendre A Saint-Domin-
gue, pour reclamer meme par la force des armes l'ex6cu-
tion litt6rale du d6cret bienfaisant du 8 mars. Sa d6ter-
mination futspontan6e. Intelligent; ilconnaissait 'in-
iluence qu'exerce aux colonies sur la population des
trois couleurs, la vue des insignes militaires ; i acheta
du prince deLimbourg une investiture de son ordre de
chevalerie, et se fit faire un uniform de colonel. II avait




66 PiTION ET HAITI.
pris pour devise: laime la libertY, come il sait la de-
fendre. Vivit etardet. II fit graver cette devise au bas
de son portrait, qu'ilcomptait rpandre dansla colonies' )
Mais comme les princes colons avaient r6ussi A obtenir
duministre dela marine, M. delaLuzerne, de d6fendre
aux hommes de couleur de sortir de France, tant ils re-
doutaient la propagation des principles de la revolution,
Og6 ne put partir directement pour la colonie. Clair
comme un blanc,-il tait quarteron,-il prit le nom de
Poissac et partit de Paris le 19 mars. 11 resta a Londres
quelque temps; d6nu6 d'argent, Clarkson, don't il avait
fait la connaissance A Paris chezle general Lafayette (2)
lui en donna pour continue son voyage. D6barqu6
A Charlestown,, A la Nouvelle-Angleterre, le 26 juin,
il chercha longtemps le moyen de gagner Saint-Domin-
gue. Enfin il s'embarqua sur un navire am6ricain en
destination pour le Cap. II approchait de cette terre oil
son arrive avait 6t6 deja annoncce par les colons de Pa-
ris. II voulut se faire d6barquer A Monte-Christo, sur le
territoire espagnol; le capitaine du navire s'y refusa.
C'est en vain qu'Og6 luidit qu'il avait euun duel au Cap,
oh il avait eu le malheur de tuer son adversaire, le ca-
pitaine persiste dans son refus. La Providence, qui veil-

(1) Aucune de ces gravures n'est malheureusement parvenue jus-
qu'i nous. Voyez I'analyse des Debals, page 96.
(2) Mc. Kensie, Notes of HaWi.




1790 LIVRE 1. 67
lait sur Og6, lui r6serN ait sans doute une mort 6clatante.
Le 24 octobre au martin (1), le navire mouille au Cap.
Og6 descend. Le bureau de police qui avoisinaitle port
n'6tait pas ouvert; Og6 passe pros des gardes, se rend
dans un hotel, d'o il envoie chercher ses malles (2). II
part pour la Grande-Riviere, s'arrAte dans la maison de
son ami Chavanne, mulatre cultivateur duquartier, qui
s'6tait signal au si6ge de Savannack, sous le come
d'Estaing, et qui, de retour au pays, avait eu la gloire
d'Atreimpliqu6 dans le proces de 1'immortel Lacombe, et
don't I'ardent amour pour la libcrt6 6tait connu. LA,
viennent le joindre environ quinze des siens, noirs et
mulatres libres.-Faut-il appeler A la liberty les noirs et
les mulatres qui sont dans 1'esclavage ?Faut-il, A travers
le fer et le feu, proclamer sur les debris de la colonies
ruinee et ensanglant6e l'6mancipation g6n6rale de la
race Africaine ? Chavanne opine pour cette d6termina-
tion. Mais Og6 a vu en France la perspective du triom-
phe de la liberty du genre human. Ce triomphe est
prochain ; pourquoi le souiller de sang? Og6 voulait
done avant tout obtenir l'6galit6 des droitspolitiques en-
tre tous les hommes libres, sans distinction de couleur.
L'abolition de l'esclavage, don't j'ai monfr6 qu'il 6tait

(1) M. Beaubrun Ardouin dit A t6rt 28 octobre dans sa Gdogra-
phie d'Haili. Voyez Interrogatoire d'Ogi, ARCHIVES GENERILES de
France.
(2) Interrogatoire susdit.




68 I'ETrN ET lHAiTl.
le plus hardi partisan, devait nkcessairement dCcouler
de ce premier triomphe.
La nouvelle de l'arriv6e d'Og6futbientSt confirm6e par
la d6nonciation d'un des siens, No~l Lefort, quarteron
libre, a qui I'assemblke provincial du Nord decerna le
28 octobre une medaille d'or, en recompense de son in- .
famie.-On a raison de dire qu'il vaut mieux se fier A ses
ennemis qu'Ases amis;l'ennemi nepeut pas trahir. Vingt-
six dragons viennent pendant la nuit du 26 au 27 pour
fouiller la maison de Chavanne ; mais a la vue des
quinze homes qui 6taient en armes, ils se retirement.
Og6 le lendemain 28, ordonna A ses fr6res des envi-
rons de se lever et de proceder an desarmement des
blancs. Lui-meme, il se porta dans Ics hauteurs dela
Grandc-RiviBre pour opercr ce d6sarmcment. Cha-
vanne revenait du Cap, oi ses affaires l'avaient appel6.
11 apprit en route que sa maison avait 6t0 investie la
veille, et qu'Og6 avait ordonn6 la lev6e de boucliers. II
se mit soudain a la tate de tout cc qu'il rencontra d'af-
franchis, et commenga de son cOtW A desarmer les colons
dans les has de la Grande-Riviere. Un seul blanc, du
nom de Sicard, ne voulut pas remettre ses armes. 11
s'apprAtait meme A faire resistance, quand Chavanne
le tua d'un coup de fusil. Ce fut l'unique meurtre com-
mis pendant tout le movement. Le -soir, Chavanne
rencontra Og6 pros de l'habitation Poisson;; il lui ra-




1790 LIVRE 1. 69
conta avec douleur ce qu'il appelait naivemeut le mal-
heur quilhi tlait arrive. Oge avait alors pros de trois
*cents hommes sous ses ordres. Chavanne fut nomm6
major-g6neral de cette petite armee, charge en meme
temps de lacorrespondance. Ogl Ie lendemain descendit
au bourg dela Grande -Riviere; a quatreheures du matin,
il fit enfoncer la porte du Corps-de-garde pour en enlever
les munitions; mais on n'en trouva point. C'est dans la
meme journee qu'on arreta deux dragons du Cap,
charges de paquets pour la municipality. ls furent dd-
sarmss.et mis en prison. Le cocher du planteur Bullet,
ce Jeannot que nous verrons figure plus tard! ser-
vait de guides aux dragons. Og6 lui frappe sur l'6paule
en lui annongant la chute future de 'esclavage. Le
negre alla.naanmoins rejoindre son maitre. Chavanne
fit plusieurs lettres l'assembleeprovinciale du nord, A
M. de Vincent, quicommaldaitla province, et au comte
de Peynier, qui se tenait au Port-au-Prince. Dans
ces lettres, ofi Chavanne avait mis de son exaltation,
Og6 ne demandait que l'execution du decret du 8 mars
et des instructions qui l'accompagnaient. Les lettres
pour le Cap furent remises aux dragons; celle adressde
a M. Peynier fut confide a Joseph Og6 (1) qui se dirigea

(1) Og. avait quatre fr6res, Jean-Pierre, Joseph, Jacques dit
Ja:quot et Couthias. Ce dernier n'dtait a la v&ritM qu'un enfant
abandonnO, que madame Og6 avait recueilli et eleven. Oge tait Ic
cadet de la famille,-intlrrogatoire d'Oge.




70 OPTION ET HA'iI.
de suite vers le Port-au-Prince avec d'autres lettres
pour l6s homes de couleur de l'Ouest et du sud.
XXIX. L'assemble provinciale.du Nord, pour toute
reponse, mit la tte d'Qg6 h pix pour cinq cents portu-
gaises et, celle de.Chavanne a prix pour trois cents ().
Elle fit battle la gnerale. M. de Vincent, A la tate de
buit cents hommes,dout cent grenadiers,cent-cinquante
chasseurs du regiment du Cap, deux cents grenadiers
patriots, cinquantemulatres et cinquante negres de l.a
milice, cinquante ,dragons, cinquante gendarmes et
sept homes par chacune des autres companies, huit
pieces de canon,,sortit de la villele soir pour aller com-
battre I'insurrection don't 1'epouvpnte avait augment
les proportions.
XXX. Oge s'6tait port sur 1'habitation Poisson.
LA, pendant tout le movement qui se passait au Cap,
il apprend que les blancs de Dondon menacent d'enle-
ver sa m6re, qui habitat une cafeyere voisine du bourg.
La piMt6 filialele porte aller mettre a I'abri les jours
si precieux de cel e mtre. C'est en vain que Chavanne
veut le suivre ; Og I'engage A rester au cawnp-Poisson,
et part avec cinqnante homes. Le village de Dondon,
plac6 a une demimarche de la Marmelade et du Cap,
limitrophe avec la'partie espagnole, est situ6 dans une
magnifique petite valley qu'arrose la riviere des Vaseux.
Cette riviere, qu'on passe A gu6 dans la saison des cha-
(1) La portugaise vaut quarante francs.




1790 IViiE 1. 71
leurs, devient, lors des pluies, un torrent-d'autant plus
inabordable, qu'elle est encaiss6e entire ldes scores. Le
village 6tait en. armes des le commencement des
troubles. Le commandant de la paroisse, M. Lamarans
et le maire, M. Latour, avaient fait placera I'entree du
bourg dex pierriers et avaientfait descendre pour la d-
fense commune :tous les colons des environs. Og6 p6-
netre au Dondon dans la nuitdecettememejourne du
29 octobre. .11est accueilli par une vive fusillade et par la
petite artillerie.I1 tient tete; deuiblancs tombent morts,
quatre autres sont gri6vement blesses ('); encore un peu
d'audace, et le bourg est pris. Mais la bande se disperse
sous la mitraille; et, prise d'une sorte de terreur pani-
que, elle se jette dans la riviere des Vaseux, alors haute.
Quelques-uns se noient; Ogelhi-meme ne parvient que
miraculeusement a gagner la rive oppose. II rentra au
jour chez Poisson, ignorant le sort de sa mire(2), et d6j
inquiet de la tournure que prenaient les eve6nents :
n6anmoins, comme rarm6e du Cap avancait, Og6 dis-
posa son monde pour le combat: Ivon,nugre libre, avec
vingt mulatres, ale commandemerit der'avant garde an
bas dela savage de l'habitation; le gros dela bande se
tient en bataille deviant la grande case. M. de Vincent,

(1) Declaration faite au Cap le 4 novembre 1790 par Pierre J&-
Tme, habitant du Dondon.
(2) Couthias avait fait partir Madame Ogv de son habitation et I'a-
vait condui'e & San-Miguel de I'Attalaye.




72 PPTION ET HAITI.
dirig6 par des esclaves, se trouva le 54 au martin au mi-
lieu du poste sous les ordres d'Ivon. Inopinmeid t atta-.
quo, il crut avoir 'affaire a des forces'suprieiires ; et,
craignant d'etre cerne, il ordonnalamarche en arricre.
La meme terreur qui semblait s'&tre empar6e des:blancs,
s'empara des. homes de couleur; mal armss. ayant
peu de munitions, ne voyaat pas se leer tous les affran-
chis, come ils s'y ~faient attends, ils.se laissrcnt
aller au d6couragement,-chose qui, dans de pareilles oc-
curences, est toujours plus funeste quele combat. Ilsne
surent plus s'arrater A aucun plan ;. ils portaient alter-
nativement leur camp sur les habitations Lucas, Jour-
dain etBrochard.
L'assemblee provincial venait de retire le comman-
dement aM. de Vincent et I'avaitremis A M. deCambe-
fort, colonel dui regiment du Cap. Ce dernier se mit en
march. Les insurges, loin d'essayer meme de se de-
fendre, sedisperserent A I'approche deM. de Cambefoct,
et cherch rent leur salut dans la fuite. Dans cette dB-
bandade, Chavanne et Oge se perdirent de .vue; enfin
le dernierprit le part, avec vingt-sept autres, de se ren-
dre aux autoritesEspagiibles. LecapitaineHaragon, qui
commandait un poste ala frbritiere, le fit conduire A l'At-
talaye, oiA il retrouva sa mre infortunee. De l'Attalaye,
Og6 fut dirigd A Hinche, oil son fr6re Joseph vint le joir,
dre avec la r'ponse des affranchis de l'Ouest. Cette r6-
ponse, date de Port-au-Princc,portait les signatures de




1790 IVRE 1. 75
Pinchinat, de Beauvais, de Borno jeune, deBataille, de
Labastille, deDaguin et deDrouillard.Elle blimail le ton
hautain avec lequel Chavanne avait 6crit aux autorites
coloniales et invitaitOg6 A une conference au Mirebalais
Fait prisonnier, malgr6 le droit des gens, Og6, fut
conduit A la .Tour de Santo-Dqmingo. Chavanne,
arr=te Saint-Jean, alla ly joindre. Quoique places dans
deux cachots diffrents, ils r6clamerenttous deux l'hos-
pitalibre protection du gouvernement espagnol, qui
leur fit defaut.
XXXI. Le come dePeynier, fatigue du fardeau si pe-
sant del'administration de Saint-Domingue,avaitenvoy6
sa d6mission au ministere. Le minister, dans la prB-
voyance de sa retraite, avait d6ej designed M. de Blan-
chelande, pour lui succder avecle titre de lieutenant au
gouvernement gdnaral.M.de Pe' nier,heureux d' chap-
per la responsabilit6 des ve'nements qui allaient, se
derouler, partit done de la coloniele 7 nos embre 1790
sur la frigte 1'Engageante.
XXXII. M. deBlanchelande, comme le comte de.Pey-
nier, etait devou A la monarchie, dispose a tout pour
aider A la contre-revolulion, que la noblesse meditait en
France. Mais in'avaitpas, comme Peynier, la perspi-
cacit6 de vue, la rectitude'dejugement, la promptitude
de determination, le plan d'execulion des grande en-
trdpriscs, au milieu des grands v-nWements.
Le nouveau gouverneur et l'assemblee provincial




74 POTION ET fAI'TI.
du nord se hAterent de demander extradition d'Og, et
de ses compagnons. Le 16 novembre, la corvette laFa-
vorite, dontle capitaine s'appelait Negrier, nom appro-
prid A la circonstance, partit pour cette horrible traite
(-). La demand d'extradition ktait fondue sur le traits
d'Arranguez, signed le 5juin 1777 entire 1'Espagne et la
France. Ge trait, quej'ai sousles yeux, ne stipulait pas-
cependant de causes politiques enmatiere d'extradition.
11ne le pouvait pas non plus, i moins de violer tous les
principles de droit public proclamis depuis la plus haute
antiquity. 1Nanmoins don Garcia, ce capitaine-general
queToussaint-L'Ouverture devait unjour si eruellement
mortifier, eut la lAchete, malgr6 'opinion contraire de L
I'assesseur i I'audience royale, M. Vicente-Faura (i),
de livrer A la rage colonial ces victims de la plus
sainte des causes. Et, en attendant saproie, .'assemblAe
provincial, presidee par un de ces hommes que leurs
forfaits 9nt rendus celebres.dans l'histoire coloniale,mais
don't ii est impossible de poursuivre la biographies,
Couitde Montaraud, avait convoqu6etoutes les paroisses--
du nord pour organiser le tribunalqui devaitjuger Og.
XXXIII. La seance des paroissesfut ouvertesolennel-
lement le let ddcembre 1790. Cout eut la parole. Voici
le r6sum6 de sa harangue : YVous n'avezA choisir qu'en-
( tre troistribunaux : une commission particuliere prt .
(1) Lettre de Blanelelande au minlstre, du 25 novembre 1790.
(2) Geogr.aphi de I'ile d'HaFli, par Beaubrun Ardouin, p. 178.




1790 LIVRE 1. 7
S< senate l'inconv nient de FlillgalitO de la forme et de
Sl'arbitraire dans 1'instruction etlejugement; leconseil
, de guerre a I'inconvenient. de traiter en homes de
( guerre des scelerats arms, pour notre perte et d'6ter
A leur supplice tout ce qu'il a d'infamant; les tribu-
( naux ordinaires?? -mais est-ce au tribunald'appel oa
I au tribunal a charge d'appel, que doit se porter l'affai-
* re?- Les course souveraines ont eu en France la con-
, naissance de tous les crimes et de tout ce qui concern
f la haute police, exclusivement aux autres tribunaux.
a Aussi le parlement de Paris connut-il seul des 6meutes
c. occasionnres A Paris en 1709 par la famine; or,. le
a conseil peutjuger (1). Je ne releverairien de toutesles
monstruosites de la doctrine de M. Cout dde Mon-
taraud. Qu'il me suffise de dire que le sort d'Og6 et de
ses compagnons se trouve d&s lors aux mains dui COSEItI
SUPtRIEUR DU CAP, compose des partisans les plus vio-
lents des privileges cutanes, sans qu'ils-pussent computer
sur l'appel d'aucun jugement.
XXXIY.La Favorite rentre au Cap le29 dcemtre au
matin. L'assembl6e provincial envoya une d6putation
de deux de ses membres declarer au capitaine N6grier
qu'ilavait bien mdrit4 de la patrie. Celui des deux
colons qui porta la parole s'appelait Grenier. a L'assem-
1Ce, dit-il, a appris avec non moins de satisfaction tous
(1) Bibliothqve de Moreau. de Saint -Mrywol. 18, Archives do
la Marine.




76 P'TION ET HAITI.
les sons que vous avez fait donner aux td7i(:rts sur
votre bordpour conserver au glaive de nos lois des
VICrTIES Si PR~CIEUSES ET SI 1iECESSAIRES A LA VENGEANCE
UBLIQUE;-elle nous a charges de reivir rendre les hon-
neurs de la patrie et celui qui asibien .mrit6 de la pa-
trie. o La deputation poussa f'impudeur jusqu'a offrir
des recompenses au capitaine NWgrier et A son dquipa-
ge. Ils refusrent ces recompenses. Elle revint terre
au salut de neuf coups de canon et aux cris de vive la
nation! pousses par les pauvres marines qui ne compre-
naient rien a la funeste politique don't ils talent les
instruments.
XXXV. Og6, Chavanne etleurs compagnons,charg6s
de fers, furentdescendus a terre, :et-plonges dans les ca-
chots,au milieu des hurlements dea populationblanche.:
Point de detail oficiel sur ces graves evWnements; on
dirait qu'on avait voulu en otoifferle souvenir. L'assem-
bile provincial avait en effect a defendu aux journa-
, lists, imprimeurs et libraires de la province de
( composer, vendre, distib-er-et publier aucun ecrit
asur il'insurrection des gens de couleur et les -motifs
Sd'icelle( ).
XXXVI. La nouvelle de la. tentative et de la capture
d'Og6e mut la press frangaise. Brissot, qui connaissait
la grandeur dame de cejeune homme, ne revenait pas-
(1) Rapport sur les troubles, de Saint-Domingue, par Garan de
Coulon, vol., 2 page 61.




'1790 uvIt 1" 77
de ce qu'on avait accord son extradition : le gouver-
< neur espagnol, dit-il, qui a arret M, Og6etses com-
Spagnons d'infortune, n'est qu'un lache et un sce61rat
Squi a viol6 routes les lois de l'hospitalit6; car on ne doit
i arrfter qde celui qui comment un crime nuisible aux
A intcrcts du pays oh il existe; et la ligne de demarcation
( des pays est celle oh s'arrAte la poursuitedes crimes.
( Mraisici d'ailleurs, le crime reprochb A M. Og6 est un
( acte de vertu, est un devoir, un saint devoir. Les vain-
( queurs de la Bastille sont des h6ros, et pour le m~me
S(acte d'h6roisme, M. Og6 serait livr6 au supplice (')!..
XXXVII. La procedure commenca. Oge demand des
avocatsi deux reprises. Le conseil sup6ricur les lui re-
fusa. Nul ne sait comment ses compagnons et luise de-
fendirent, car -rien ne resemble plus A un tribunal
d'inquisition que celai qui les condamna. Ce tribunal
de sang, coiipose de MM. Francois-Etienne Ruotte,
Martin Olivier Bocquet de Tr6vent, Couet de Montaraud,
Grenier, Maillard, de Rochelande et Laborie, le pre-
mier president, le dernier procureur-g6neral, ordonna
qu'ils fussent passes la question'extraordinaire. Cette
odieuse formality, invent6e dans des temps d'ighorance
et de barbaric, pour arracher I'aveu des accuses, fl8trie
par la philosophye du XVI 11"' sicdle, venait cependant
d'e6tre abolie par la loi du 9oclobre 1789. Mais qu'im-
portaient aux prejuges coloniaux les loisbienfaisantes
(1) Patriolefran.ais, no 525.





78 POTION ET HATTI.
de la metropole?- La question se donnait de plusieurs
manimres; tant6t, on couchait et liait le patient sur un
treteau et on lui versait jusqu'a six pots d'eau chaude
sur le corps nu; tant6t, on l'tendait sur un chevalet;
lA, lie, on faisait souffrir A ses pieds et A ses mains, au
moyen de cordes, uneextension douloureuse; tant6t, on
lui mettait aux pieds des brodequins de fer d'un r6ci-
pient infiniment moindre du volume du membre; et A
force decompression,les pieds finissaient par etre froisses
et broy6s; tantOt, on attachait Ie patient sur ine chaise
en fer; on lui faisait presenter ses jambes nues au feu,
en les approchant par degr6s; tant6t, on comprimait les
-poucesjusqu'A en fairejaillir le sang; tantot, on lui liait
les bras par derriere; on lui attachait alors aux pieds
d'6normes poids defer; puis, on enlevait en Fair le corps
par une corde attache aux bras, qu'on tirait par le mo-
yen d'une poulie; le patient demeurait suspendu,pendant
que ses membres se distantaient par les poids aux pieds;
C'est A ces supplices, don't a pensee glace l'imagina-
lion d'6pouvante, qu'Og6 et Chavanne furent soumis;
enfin lesmAdecins et chirurgiens du roi, quiy assistaient,
dfclarerent qu'ils n'en pouvaient plus (').
XXXVIII. Au milieu de ces cruelles tortures, Chavan-
ne, qui tait dou. d'autant de force physique que de force
morale, bravait es bourreaux. Oge, au contraire, fiu
pris de d6faillance ; sa raison s'6gara; ii demand par-
(I) An~rT du Conseil Sup6rieur.




1791 LivRE i. 79
don et misericorde. DAs lors il refusa touted npurriture,
cherchant ainsi A ddrober son cadavre A des mutilations
plus horribles encore, s'ii estpermis de le dire. Mais l'in-
fortune comptaitsansla frocite desesennemis; les co-
lons fr6mirent Ala pensee de voir leur echapper pr6
naturementla victime,dont ils se promettaient de savou-
rer l'agonie avec le plus de delices: 1'execution fut ordon-
nAe avant la culture du procs Ainsi la mort d'Og etde
Chavannefutun double assassinat,-- un assassinataussi
illegal qu'odieux. Le conscil supericur dAcida qu'Oge et
Chavanne seraient c conduits par le-bourreau au-de-
e vant de laprincipaleporte de l' glise; hI, tete nue et
c en chemise, la corde au cou, A genouxet ayant dans
c leurs mains chacun.une torche de cire ardente du
Spoids de deux lives, fire amende honorable et de-
a clarer d haut.e et intelligible voix, que c'est mnd-
a chamment, tdmerairement etcomme malavisesqu'ils
( ont commis les crimes don't ils sont convaincus;
Squ'ilss'en repentent et en demandent pardon d Dieu,
Sau roi et ia lasocietd. Ce fait, conduitssurlaplace
Sd'armes, et y avoir les bras, jambes, cuisses et reins
a rompus vifs sur un ichafaud dressed cet effect et
mnis par I'excuteur des hautes-euvres sur des roues,
, la face tournde vers le ciel, pour- yrester tant qu'il
Splaira A Dieu leur conserverlavie, leurs tetes cou-
Spes et exposes sur des poteaucx.
9 Sentence, s'6crie un noble Anglais, M. Briand's





'80 OPTION ET HAITI.
< Edwarts, dans son Histoire de Saint-Domingue, sen-
< tence A laquelle on ne peut penser, sans 6prouver un
c melange d'6motion, de honte, de compassion, d'indi-
< nation et d'horreur ,
- XXXIX. Lejourde cette procession si minutieusentent
ct si lugubrement decrite:--le 25 fvrier 1791,-toutes
les troupes etaient sur pied, la population blanche en
l'air. Et, tandis que le conseil superieur et I'assemblle
provincial pr6sidee par Chesnau de la Megriere (1), as-
sistaient en corps a cette affrcuse hecatombe, les noirs et
les mulAtres consternes, renfermas ou consigns dans
leurs demeures, devoraientleurs larmes, leur colkre et
invoquaient la vengeance du ciel. Its gEmissaient sur-
tout de ne pouvoir rien pour la delivrance des deux
heros; car ils avaient Wte partiellement d6sarm&s, des
les premiersjours du mois.
Quand le funebre cortege se fut arrWte devant le
seuil de l'6glise, Chavanne refusa de s'agenouilier et de
demander pardon A la nation, t la loi et an roi ("). En
quoi done avait-il outrage la nation, la loi et le roi ?
Etait-ceun crime que dechercher A recuptrer les droits

(1)II serait plus que diflicile de faire la biographies de cette multi-
tude de noms qui surgissent dans mon travail; seulement le song,
don't le front de ces homes est covert, les d6signera 6ternellement
aux fl6trissures de I'histoire.
(2) Lettre sans signature, date du'Cap, 28 fevrier 1791. Biblio-
theque de Moreau de Saint-MiIry, vol. de septembre 1790 i juil-
let 1791.




1791 L1VREI. 81
imprescriptibles que tousles hommes tiennent de la na-
ture ? Bien que ses membres fussent dejA bris6s par les
tortures de la question, il monta avec fermet6 sur l'6-
chafaud; et, quand le bourreau lui rompait a coups de
massue les bras et les jambes, aucune plainte n'6chappa
de cette ame 6nergique, aucun cri de cette male poi-
trine; ii prof6rait seulement des inaledictions contreses
assassins et adressait centre eux des invocations aux fu-
ries vengeresses. Moins fortement organism, Og6 ver-
sait des larmes, en se dirigeant au lieu de l'execution :
si jeune sortir de la vie sans avoir pu rEaliser les pro-
jets philantropiques qu'il avaitdans le cceur! bris6 sur-
tout par d'affreuses 6preuves, au dessus de ses forces
physiques, il avait perdu tout courage, toute resigna-
tion. La mort de l'un et de 1'autre prouve une fois de
plus qu'il n'y a pas plus de progres sans martyr, qu'il n'y
a d'enfantement sans douleur.
XXXX. Cenefut quele 5 mars,onze jours aprs ces af-
freux assassinats, que le conseil sup6rieur rendit l'infame
sentence qu'il avait fait exOcuter paranticipation. Alors
vingt-unprisonnier, descompagnons d'Og6 furent con-
damnns a Wtre pendus () ; neufautres le furent en effi-
(1) Jacques Og6, Hyacinthe Chavanne Jean-Charles Grigoire,
SJean-Francois Miot, Jean-Francois Tessier, Pierre Joubert aine,
.lean-Baptiste Joubert, dit LariviBre, lous quarterons libres; Jean-
'-.aptiste Grenier, dit Philippot, Alexis Barbaut, Joseph Parmentier
lils, Jean Picard, Jean-Baptiste Saubat, Moise Angoumard, Pierre
Arceau, Georges Forlier, tous mulItres libres; FranCois Godard,




82 PErlON ET HIIT1.
gie (') et treize envoys aux galeres a perpetuith ().
Une d6elgation charge le conseil superieur du Port-
au-Prince d'informer centre Pinchinat, Beauvais, Da-
guin, Borno, Bataille jeune, Drouillard et Labastille
fils ; quelques-uns furent arretCs ; les autres, notam-
ment Beauvais et Pinchinat furent s'abriter dans le Mi-
rebalais.

XXXXI. L'arrivee d'Og6 dans la colonies avait caus6
une grande fermentation dans l'esprit de la population
affranchie ; dans l'Artibonite et dans le Sud, elle prit les
armes. Blanchelande envoya A St. Marc le colonel de
Mauduit avec cent quatre-vingts hommes, deux pieces
de canon et dix-sept arti.leurs ; Mauduit part du Port-
au-Prince dans la nuit du 9 au 10 novembre () et dis-
sipe facilement l'attroupcment qui s'etait form -dans

dit Pognon, Jean Longue, negres libres; Francois Passal, blanc;
Hyacinthe et Toussaint, mulAtres esclaves.
(1) Mare Chavanne, Pierre Maury, Valet, mulatres libres; Geor-
ges Dumas, Michel dit Mame -Dclain, Francois Ddclain, Pierre
Godard,Yvon, negres libres; No6l Dumortier, dit Debo, griffe libre.
(2) Alexandre Couthias, Jean-Louis Guizot, Jer6me Angoumard,
Bernard Briant, Etienne Froger, dit Trois-calins, Charles Laroque,
Jean-Louis Angoumard, Jean-Baptiste Forlier, Francois Parmen-
tier, mulAtres libres; Antoine Dumas, Charles Lafleur, dit Achille,
n6gres libres; Joseph Riviere, quarteron libre, et Jean-Baptiste
Lapeyre, dit.Azor, griffe libre.
(3) Letlre de Blanchelande au ministre.




1791 LIVRE 1. 83
les Hauls, a l'instigation de Beauvais, Pinchinat tc Da-
guin.
Le movement du Sud fut mieux combine; les hom-
mes de coulcur s'6taient r6unis le 7 novembre 1790 sur
I'habitation d'un des leurs, le jeune Leon Prou, au
quarter de, la Ravine-Seche, a une dizaine de lieues dela
ville des Cayes, sous la conduit d'Andr6 Rigaud, des
-freres Bleck, de Boury, de Remarais, de Braquehais et
de Faubert. Andre Rigaud, plus ardent que les autres,
6tait 1'Ame de cette prise d'armes ; jeune, 61ev6 en
France, ofi il avait appris Ic metier d'orfcvre; ayant
servi sous le come d'Estaing, il connaissait l'art de la
guerre; deux blessures rescues au siege de Savannach
ajoutaient A son importance lgitime (l).
L'assembl6e provincial du Sud fit marcher contre le
camp-Prou le capitaine Duplessy, qui le 15 novembre
perdit mlme ses canons et fut battu. C'itait le premier
succes que les affranchis remportaicit sur les blancs;


(1) Rigaud (Andre), ills lCgitime de M. Rigaud, blanc originaire
de la Provence, huissier i la s6nechauss6e de Saint-Louis, et de la
dame Rose Bossy, n6gresse Arada, naquit aux Cayes, le 17 janvier
1761. Ilmourut dans la mime ville le 18 septembre 1811, a I'Agede
"cinquante ans, huit mois, un jour. II 6tait d'une taille moyenne ;
sa figure Btait des plus gracieuses. M. Madiou, tome 1, page 318 de
-odn Hisloire d'Haiti, semble croire que Rigaud dissimulait dessein
sa chevelure cripue. M Madiou oublie sans doute que la perruque
itait de mode et que Toussaint s'cn affublail aussi.




84. r-afrilON LT HAITI.
ilalbeureusemea'il n'en Rtait pas de meme dans Ic
Nord et dans 1'Artibonite.. M. de, Blanchelande, a~ cette
nouvelle, ordonna au colonel Mauduit de s'embarquer
A Saint-Marc et d'aller pacifier les Cayes. Ce colonel,
redottant de pousser les affranchis au d6sespoir, se ren-
dit le 30 novembre, sans- aucun appareil militaire, au.
camp des insurg6s. Prec6d~de la reputation de philan-
tropie, don't les pompons-blancs se paraient, il fut ieCu
avec le respect di: au repr6sentant du roi;'son discours
neanaioins fut tres arrogant.
a Gens de couleur, dit-il,je vous parole au nom de la
Station, de la loi et du roi; vous &tes -gares par deNfol-
< les pr6tentions; vous ne devezjamais franchir la li-
gne de demarcation qui vous spare des blancs, vos
a pves. et vos bienfaiteurs ; renitrez dans le devoiry
a car je declare que, si vous ne vous soiunmetiez pas aux
a conditi'us favorable que j'ai obtenues de 'rascmni1de
Spro iciale du sudet des municipalities, que vous avez
Soffeunses; je declare, dis-je, que je vous porte d"une
main la paix et de I'autre, la guerre ; queje maiche-
a raicontre vous; j'arriverai et vous ferai rentrer dans
i le devoir (1) Ce discours causa une more consterna-
tion; et, telle 6taitla soumission des affranchis A la loi,
que ceux qui n'avaient pris les armes que centre les co0
lons les depbsere it, aussii(t qu'ils eurent entendu lavoix
d'uni agent de la m6tropole. Cette reconciliation fut de
(1) Procs-verbal. Afftches am nricains,. 16 dfcembre Lt90.




1191 LtRE .i; 83
court durfe ; les homes decouleur les'plus marquanus
furent arrAt6s dans la nuit du 25 d6cembre, conduits au
Port-au-Prince et jets dans les cachots. Un comit6 r6-
volutionnaire commenca leur proc6s.
Ainsi, presqu'en m6rne temps qu'on arretait Og6 et
Chavanne sur le ierriloire espagnol, on arrItaitaussi
dans le Sud ceux qui avaient lenoi de secon~er leurs
genereux efforts. Le peu de sicces des uns et des autres
d6montre que le moment n'6tait pas encore arrive de
briser la verge de fer qui pesait sur nous. D'ailleurs
mal arms, d6nues de munitions, nos.peres n'avaient pas
noni plus d'assez longue main combine leurs mouve-
ments. Ils so etrouvrerit partout rdduits au silence le
plus dtsesp6rant.








LIVRE DEUXIEMIE.


Ddcret du 15 mai 1191. -- Assemblie coloniale.- Campement des
affranchis sur l'habitation Diegue. -Insurrection des esclaves.
-Combats de Nerette et de Pernier.- Paix de Damiens.-Affaire
des Suisses.-Incendie du Port-au-Prince.-Premibre commission
:civile.-Dissolution de la confed6ration.-Loi du 4 avril.-Conseil
Sde pairet d'union.-Rentr6e des affranchis au Port-au-Prince.


I. P6tion avait suivi la march des 6v6nements,
avec ce calme d'intelligence qui nel'abandonnait jamais.
Ilpr6voyaitlesort qui 6taitr6serv6Og6et a Chavanne.
II en gkmissait, quand il vit.conduireau Port-au-Prince
Rigaud et ses compagnons. L'incarceration do ces
homes, malgr6 leur foi dans les promesses de ce
mxme Mauduit, qui lui avait si souvent vante les bonnes
dispositions du parti gouvernemental en faveur de sa
race, fut pour lui come un trait de lumiere.Ildemoura
convaincu qu'il no restait que la voie des armes pour
parvenir a r'tgalit6 politique. Ii communique a ses
amis ses idWes sur la situation; et dbs lors, chacun s'isola
du colonel Mauduit, c'est A-dire du parti royaliste.
II. Ainsi, tandis que les pompons-rouges croissaient -
en audace, les pompons-blancs perdaient l'appui des
affranchis. Les pompons-rouges devinrent bientot si




4791 uvnlE 87
puissants,qu'ils firent trembler l'autorlite metropolitaine,
centre laquelle ils n'attendaient que l'occasion de se
venger de la dispersion du comit6 et de l'enlevement
des drapeaux de la garde national. Cette occasion se
presenta A leurs souhaits. Une station, longtemps alten-
due de France, jette 1'ancre an Port-au-Prince le 2-
mars : elle'portait un batailldn du regiment deNorinan-
.die, un autre du regiment d'Artois et un detachement
du corps-royal d'arlillerie.M.deBlanchelande,craignant
avec raison 'influence du parti r6volutionnaire sur les
bataillons, ordonne a la station de se diriger au M6le.
Mais d6jA des 6missaires s'etaientgliss6s bordetavaient
dit ces militaires, qui arrivaient avec toute l'ardeur
fi6vreuse de la metropole, que si dans cette metropole,
le people etait libre, dans la colonie il 6tait opprim6 ;
que le gouvernement persecutait les patriots. 11 n'en
fallait pas davantage pour allumer l'incendie. Malgr6
leurs officers, quelques soldats descendent A terre. On
les couvre de caresses, on les gorge de liqueurs. Leur
imagination se monte contre le gouverneur et M. de
Mauduit. Its retournent A bord, promettant de redes-
cendre le lendemain. En effet, le 3 mars, les bataillons
sejettent dans les chaloupes etprennent terre. Quelques
soldats du regiment du Port-au-Prince veulent frater-
,niser; ils sont repousses, parcequ'ils ont fait couler le
sang des patriots. Ces soldats,. gards par les propos
les plus seditieux, se prononcent contre le gouverne-




98 I 'rON ET HA'TI.
ment : tout le regiment, A I'exception des otficiers, cs(
en pleine rvolte ; et Ic colonel est garden A vue.
III. P6tion, dcs le commencement de l'6meute,
atait r6uni les miliciens anciens pompons-blancs,
comme lui; sensible encore aux marques d'estime que
lai avait donn6es M. de Mauduit,il leur proposal d'aller
1'arracher aux mains de la 'soldatesque effrenee. Mais
telle fut la cons6qtence des injustices du parti royaliste
a l'6gard des affranchis, que le lendemain au moment
d'agir, Petion ne vit a ses c6tds qu'un seul de ses cama-
rades. Ndanmoins il se rendit sons la galerie du comite.
LA, se passait une scene affreuse: une multitude, ivre de
liqueurs que distribuait madame Martin, femme blan-
che, cabaretibre,prodiguait l'insulte et l'outrage aujeune
chevalier qui, l'air calm, Ie sourire du.m6pris sur les
1wvres, scimblait braver la mort; les soldats, aussiivres,
demandaient que Mauduit se mit A genoux et fit amende
honorable au comite ; surle refus du colonel, les sabres
sc brandissent ; soudain on entendit : Grdce! Grdce!
C'dlaient Pation et son ami ('). Mauduit tomba perc6 de
coups ; son cadavre futmutil6. Madame Martin, le pisto-
let A la ceinture, les yeux rouges de vin, se jetasur Ie
cadavre encore palpitant et le coutelas A la main, elle le
devirilisa ('). On rapport qu'un negre, domestique de
(1) Biographie d'Alexandre Pelion, par Lauriston Cdrisier.
(2) Le g6ndral Pamphile de Lacroix dit h tort, dans ses Mlemoi-
rcs,. que Madame Martin etait mu!iAtresse.




1791 L tRE ii. 89
l'infortun6 colonel, rassembla religieusement les lam-
beaux 6pars du corps, leur donna la s6pulture, et
qu'inconsolable dela mort de son maitre, il se brala la
cervelle sur sa fosse.
M. de Blanchelande sortit de cette ville'que l'anarchie
bouleversait ; il se rendit, dans le quarter de la Coupe.
Rigaud et les autres mulatres, qui dans les cachots at-
tendaient un sort pareil 6 celui d'Og6 et de ses compa-
gnons, profiterent de la confusion g6enrale et s'enfui-
rent an Mirebalais, oi Pinchinat et Beauvais atten-
daient dans la solitude de meilleurs jours pour leur
race (').
IV. La series d'atrocites don't la colonies ktait le
theatre causa en France une douloureuse sensation;
les horibles executions du Cap, surtout, 6murentl'as-
sembl6e'nationale. Les membres les plus 6minents de ce
corps illustre, Lafayette, Gregoire, PWtion, Lanjui-
nais, Syeyes, Regnault (de Saint-Jeand'Angely), Re-
d6rer, mont6rent tour A tour A la tribune dans la seance
du 12 mai pour proclamer les 6ternels principles du
droit nature, en demandant 'assimilation complete des
affranchis aux colons. Barnave, toujours president du
comite colonial, avait propose d'6tablir A Saint-Martin,

(1) Quelques-uns prdtendent que Pinchinat etait dans les prisons
avec Rigaud, pour sa correspondence avec Og6, et que c'estdans ces
troubles qu'il s'evada comme les autres. 11 me semble qu'on a pris
pour vrai cc qui est vraisemblable.




90 PETION ET IHAITI.
petite lie d'Amerique, indivise entire la Hollande et la
France, une espece de congress de vingt-neuf membres,
pris dans les diverse assemblies colonials, pour pro-
noncer d6finitivcment sur le sort des affranchis. ( Qui
composer, s'ecria Gr6goire, ce congress propose par Ie
comite ? Ceux qui sont. juges et parties ? vous voulez
done perp6tuer l'oppression > Ces paroles furent cou-
vertes d'applaudissements. On vit alors monter a la tri-
bune un colon que toutes les probabilitis font descen-
dre d'une origin africaine, homme de talents, qui ne
fut pas toujours impartial dans la question colonial,
Moreau de Saint-M6ry. II demand I'ajournement A six
rtois, afin d'avoir le vyeu des colons. Regnault (de
Saint-Jean-d'Angely), s'oppose A cet 6chapatoire; il
demande que la question soit tranchee par l'assembl6e
clle-meme. c On n'a pas dit, continue-t-il, qu'il y a dix-
neuf mille hommes de couleur... b Une voix : c et
a quarantemille blancs alors, s'6criaRoed6rer, sur
Sales quarante mille blancs il y en a vingt, mille qui
c seraicnt noirs en France. R Regnault continuant :
Sces dix-neufmille hommes de couleur seraient reduits
(( a desespoir; cequ'on ne vous apasdit, c'cstquel'op-
a pression double la force des opprimes. Si, par une fu-
q neste circonstance, vous 6tes reduits a m6contenter
a un parti, ii faut que votre decision soit fondue surl'6-
, quit. )) Robespierre prononca dans la mome stance
Sces paroles qui lui furcnt tant imputes A erime :




1791 LIVRE H. 91
a Prissent les colonies, s'il doit vous en colter votre
bonheur, votre gloire, votre liberty i
L'assembl6e se souvenait du mal que l'ambiguit6 des
instructions du mois de mars avait fait A Saint-Domin-
gue ; c'est a cette ambiguity que cc pays avait df la
boucherie du Cap. Elle rejeta la proposition du congr6s
de Saint-Martin. Le club-Massiac, les Leopardins, les
d6put6s des colonies qui si6geaient A 1'assemble,
furent mecontents de ce que le sort des affranchis
n'allait plus d6pendre de leurs iniquites; ils annon-
ccrent avec tant de certitude les funestes effects de cette
decision, que l'assemblhe, dans le d6cret qu'elle rendit
le 15 mai, divisa les affranchis en categories ; elle ne
donna les droits de citoyen actif qu'A ceux qui itaient
nis de pires et mires libres, laissant le sort des autres
au vaeu libre et spontan6 des colonies. Elle eut tant de
mansu6tude pour les prejuges coloniaux, qu'ellecon-
firma l'existence des assemblies coloniales, auxquelles
cependant aucun homme de couleur n'avait concouru, et
reserva pour l'avenir l'exercice des droits qu'elle venait
d'accorder A une portion de cette classes.
V. Neanmoins les colons furent insensibles A tant de
moderation. Le club- Massiac, les quatre-vingt-cinq,
les colons en general, quise trouvaient AParis,laiss&rent
6clater leur colcre; la seule pensee de s'attendre a voir
un-jour un negre ou mulatre singer A leurs c6tes dans
une assemble colonial lenr donna le vertige; les uns




92 i. PTION Et IA!'Tl.
furent A Londres implorer la protection 'du cabinet bri-
tannique; d'autres partirent pour les ties et laissrehnt
6chapper dans les ports d'enibarquement, un emporte-
luent qui d6celait de sinistres projects; les d6put&s desco-
lonies A rlassemblee rationale s'abstiureui de singer;
le comit6 colonial d.clara qu'il suspendait ses functions,
mais il conserve sadangereuseinllueiicesu r le Ie ninitre
pour -le paralyser. Quoique le club-Massiac e6t pris
adroitement ses measures pour empacher le- nouveau
d6cret de parvenir a Saint-Domingue, l'effervescence
de l'orgueil colonial n'y fut pas moins A son comble.
Au Cap, A la seule nouvelle du d6cret, beaicoup idb
blancs arborerent la cocarde blanche, come uihe pro-
testation centre les trois couleurs que la France avait
-adopties; d'autresarborerent la cocarde noire, come
.un signed visible du deuil de leurs ceurs; tous rejeterent
la cocarde nationale.Laparoisse du Gros-Morne eclata,
et d6clara le _dcret un parjure national et uh crime
ajoutd r tant d'autres. Dans l'ouest et le sud, Ia colre
des blancs fut encore plus grande : au Port-au-Prince,-
on parla de repousser par la force, le navire qui appor-
terait le fatal d6cret, dift-il coz2ter aux habitans de cette
ville le plus grand et le moins pinible peut-etre de tous
les sacrifices, la mort. Ce fut sous les auspices de cette
fermentation g6n6rale des esprits, quela second assem-
hleecoloniale, form6e,comme la precedente,sans lapar-





ticipation des -affranchis, ouvrit le 2 aoll ses s6ances a
LBogane..
YVI. Le volcano allait faire explosion Deciddment lau-
torit6 national 6tait meconnue, les persecutions centre
lesnroirset.les mulAtres: allaient gtre plus que jamais
arda'ites.,'II fallait, puisque la voix de la m6tropole
6tail impuissante,,en appeler aux armes etse rendre,
justicee a soi-meme. Pierre Pinchinat (') sortit'de la re-
traite oi4 son iinplicaliou dans l'affaire d'Og6 'ayait
forc6 de se refugier, et r6unit le 7 aoiit les affranchis
des quartiers.des Verrettesides Arcahayes et du Mireba-
lais,dans e, bourg de ce dernier nom. M. de Sorel
Spompon-blanc, qui commaidait pour le roi aa Mlireba-
lais, sembla encourage cette reunion, ou du moins,
il n'y fit aucune objection. Les hommes de couleur nie
pouvaient choisir une meilteure position pour forniulet
leur griefs, car-le Mirebalais est protege par le fleu r`e
del'Artibonite; par les:montagnes du territoire Espa-
gnol etcelles du Cul-de-sac; il est de plus converl d'e
monticules don't la formne en cOnes tronques simule et
peut servir de -vritables fortifications. Il n'y avait done.i
(1; Pinchinat (Pierre) naquit a. Siin- Mare le 12 juillet 1746. 'de
16gitime uaariage deJ[acques Pin'chinat,:europeen, et de Marguerite
A Dupin, mulatresse. It fut 6Ieve a Toulouse, ville chBre ai belles- -
lettres. I mourut a Paris, h I'in/irmerie de la Force, le 10 pluvi6se
an X (30 janvier 1804), emprisonni sur les rapports caloimnjeux de
Rochanabeas. II avait i sa mort cinquante-huit ans, six mois, dix-
hkit jours. II fat eatetr6 dens la fosse commane au Pr.e-Lach.aise.


1791.


LIVRE II,




94 PEiTON ET HIATI.
A redouter dans cette position aucune surprise dela
part du gouvernement, ni des factions coloniales..
C'6tait 1 aun advantage important pour les affranchis;
mais un plus grand advantage, c'Ctait:d'avoir A leur tete
Pinchinat. A une instruction slide, A un style facile,
clair, rapide, a une logique irresistible, a une eloquence
pleine de serenite qui ne manquait jamais son effet,
A une longue experience des affaires,-A une profonde
connaissance de l'histoire et da droit public, Pinchinat
joignait le came du caur, la puret6 des intentions, un
veritable desinteressement personnel, un ardent amour
de l'humanitO, un heroique d6voilment aux intercts de
sa race, un courage qui ne devait jamais se dimentir.
Aussi fut-il d'une commune voix proclam6 president de
la reunion, qui se tint dans l'enceinte meme de l'dglise.
On forma, sous le nom de REPRESENTANTS DE LA COtM-
MUNE, un conscil de quarante-cinq membres ('), au-
(1) Pierre Pinchinat, Jean-Baptiste Nivard, Jacques Boury, Pibrie
Favrelle, Jean Denisart, Jean Bellevue, Andre Michaud,. Jac-
ques Bouru, Juste Borno, Alexandre Petit-Bois, Pierre Rebel, Jean-
Jacques Lacroix, Victor Montas fils, Pierre Gapy, G6r6me Dubuis-
son, Francois Coiscaud, Etienne Saljuzan, Victor Saint-Germain,
Vincent Belianton, Jean-Pierre Arnaud, Mathurin Greffin, Jean
Ibar, Jean Jacques, Laroche, Rend Duvivier fils, Charles Boroind,
'Poisson, Michel Guion, Jean-Baptiste Lapointe, Louis-Mathieu
Daguin, Pierre Brise-Tout,Andr6 Eloi, Jean-Fraiois Brise-Toul,
Lebon, Paul Fleuriau, Frangcos Bellevue, Baron Pierret, Joseph
Caya, Toussaint Denisart, Andr6-Joseph Desmares, Laurent Namut,
Jean Cazeneuve, Joseph Lebattut pore, Pierre Blanchard Guil-
laume. Laracointe et Etienne Bachin.




1791 LlVE iI. 93
quel on donna la mission de procurer a tous les af-
franchis de la colonie la jouissance pleine des droits
civil etpolitiques. Puis, pour ne laisser aucun doute
Ssur la puret6 des sentiments qui les animaient, les
, noirs et les mulatres libres jurerent en presence et
, sous les auspices de Fl'tre supreme, qui voit tout et
u entend tout, sur l'autel de la patrie et de la liberty,
d de demeurer inviolablement fiddles A la nation, a la
, loi et au roi, de soutenir de toutes leurs forces la nou-
;. velle constitution decretee pour le royaume, et de ver-
, ser la derniere goutte de leur sang pour execution
, des d6crets de 1'assembl6e national sanctionncs par
, le roi (1).
Ce manifesto fut exp6di& au g6enral de Blanchelande,
qui seul repr6sentaitaux yeux des affranchis 'autorite
metropolitaine. Ils ne 1'envoyerent pas a la nouvelle
assemble colonial, ni aux assemblies provinciales,
qu'ils consid6raient, avec raison, comme illegales et in-
constitutionnelles.
VII. Pendant que les affranchis organisaient au Mi-
rebalais le Conseil des representants de la commune,au
Port-au-Prince les pompons-rouges tentaient de rallier
les plus influents de cette caste, sous leurs bannieres,
Les astucieux ils se proclamaient' comme les libdra-
,teurs de Rigaud, deBleck, de Boury, tandis que cen'e-
(I) Procds-verbal de I Assemblie des citoyens de couleur, du di-
manche 7 du mois d'aoit 1791.




96 PgTiON ET HAITI.
tait qu'a la confusion qui avait suivi la mort de Mau-
duit que ces momes hommes avaient dfi leur salut. Pe-
tion ne n6gligeait rien pour empicher ses compagnons
de se laisser circonvenir par cette intrigue. II leur rap-
pelait : a tous les ev6nements survenus depuis 4789,
a l'affaire du Fonds-Parisien, les 6v6nements du Sud,
a arrestationn de Rigaud et de ses lieutenants, le sup-
p police d'Og6 et de Chavanne. Tous les parties ne nous
c avaient-ils pas tromp6s et sacrifi6s, ou cherch6 A le
< faire? >

On convint done de se r6unir au dchors de la ville.
On choisit la maison de mademoiselle Louise Rasteau,
situEc derribre cell du gouvernement, maison que l'he-
roisme des sentiments de sa propriktaire, femme de
couleur, recommandait A la confiance de ses frercs. Cetto
reunion eut lieu le 21 aofit dans la nuit; les conjures
firent le serment de s'ensevelir sous les ruins de la co-
lonic, plutlt que de supporter plus longtemps le joug
odicux du pr6jug6 des blancs. P6tion, jusqu'alors si
r6serv6, pouss6 par une martial impatience, voulut
qu'on procedat immediatement A l'organisation d'un
plan de conduite. Beauvais ('), homme de couleur, et

(1) Beauvais (Louis-Jacques) naquit au Port-au-Prince vers 1756,
Son pdre, M. Beauvais, tail blanc; sa mere, la dame Agathe,
mulfitresse. 11 fut lev6 en France au college de laFlche. C'est a tort
que dans nla vie de Toussainl-L'Otnv rlitrej'ai dit qu'il itait ne6 la
Croix-dcs-Bouquets. 11 p6rit dans la submersion d'un navire qui le