Le travail intellectuel et la mémoire sociale

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Title:
Le travail intellectuel et la mémoire sociale
Physical Description:
34 p. : ; 19 cm
Language:
French
Creator:
Dévot, Justin, 1857-1920
Publisher:
s.n.
Place of Publication:
Port-au-Prince
Publication Date:

Subjects

Subjects / Keywords:
Intellectual life -- Haiti   ( lcsh )
Civilization -- Haiti   ( lcsh )
Genre:
non-fiction   ( marcgt )

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General Note:
Caption title; t.p. wanting.

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Source Institution:
University of Florida
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Resource Identifier:
oclc - 25732519
ocm25732519
System ID:
AA00008896:00001

Full Text



LE TRAVAIL INTELLECTUAL
ET

LA MEMOIRE SOCIAL

PAR
Justin DEVOT
Avocat
Ancien professeur a, Pl'cole Nationale de Droit de Port-au-Prince
Membre de la SocidtO frangaise de Legislation compare, de la Soci6t6
astronomique de France, et membre correspondent de la S si-
tiviste d'enseignement populaire supdrieur de Paris. c-


I,- *





Le travail intellecLuel et scipntifique a ses lois,
sa methode, ses proc6dds. Quand on les ignore et
que, faisant prouve de presomption, on croit pou-
voir se liver a des travaux do cet ordre,.on nra-
. boutiL prosque toujours qu'a mottre au jour des
productions vagues, inconsistantes,d6nuees detoute
precision, et aussi de positivild et de rationality.
Quelle aberration do s'imaginer qu'il est possible,
sans.avoir a sa disposition dos fails et des rensei-
gnements pricis, bien d6termnines; sans les avoir
pr6alablement recherches, controls, coordofinds,
1





-2-
d'6difier une th6se littlraire ou scientifique, de
faire une demonstration suffisamment lumineuse
d'un principle de philosophic naturelle ou social.
Les ignorants seuls, rdpdtons-le, ceux .qui n'ont
aucune clartd des choses, suivant le mot de Mo-
liere, sont capable de se montrer, A ce point,
prdsomptueux.
Que l'on prenne, par example, les Premiers
Principes de Herbert Spencer ou le Cours de Phi-
losophie positive de Aug. Comte. On sera 6tonnd,
si l'on n'a pas l'habitude des fortes lectures, de
constater la prodigieuse quantity de faits, de no-
tions, de donnies de toute nature, se rattachant a
toutes les branches de la classification scientifique,
abstraites et concretes, qui se trouvent mis en
ceuvre dans ces deux ouvrages. H. Spencer, pour
6tablir et d6montrer la loi gdndrale d'6volution qui
faith l'objet de la dcuxieme partic,- la plus impor-
tante dans mon opinion, des Premiers Principes,
use a profusion des lois et des rdsultats generaux
que mettent a la port6c des penseurs l'astronomie,
la physique, la chimie, la gdologie, I'histoire na-
turelle et la biologic, et aussi la psychological, la
sociologie, sans computer les sciences qui etudient
ce qu'il appelle les products superorganiques come
la linguistique et l'esth/tique. Quant A Comte, il
a rassembl6, class et lid en un vaste et solide





-3-
systime les six sciences abstraites qui forment la
s6rie oncyclopedique, depuis les math6matiques (1)
jusqu'a la sociologie, en passant par 1'astronomie,
la physique, la chimie et la biologie. Apres les
avoir disposes suivant un principle qu'il a lui-mrnme
decouvert et qui est celui de la complexity crois-
sante et de la gendralit6 d6croissante, il a examine
chacune d'elles en so placant successivement aux
points de vue de la mdthode, du degr6 de positivity
et de rationality (2) d6dj atteint, de sa part contri-
butive a 1'Mducation et a l'affranchissement de
l'esprit human, exposant finalement leur situation
et lour richesse doctrinales an moment oni il dcri-
vait. Pour ce qui est sp6cialement de la sociologie,
il on fut lui-mnme Ie createur et a jete les solides
fondements sur lesquels s'accumulent et se dis-
posent les mat6riaux qui entreront dans la con-
struction definitive de ceLte science.
EL bien! si puissant qu'ait Wt6 l'esprit de Comte,
si f6cond et organisateur, et cr6ateur aussi, -
quo se soit r6dvel et quo se montre encore celui
de Spencer, pense-t-on qu'il leur cit 6th donnd
d'enrichir le patrimoine intellectual de l'humanit6
de ces beaux et impdrissables monuments scienti-
fiques, si le champ des diverse sciences n'avait 6t6
suffisamment d6frich6 ot fouilld avant eux, si la
culture g6n6rale et sp6ciale des facult6s de l'intel-





4
ligence n'avait Wte poussde assez loin pour le'
mettre A meme de fair, d'une facon efficace e
suffisamment complete, ce qu'on pourrait appeler
avec Littrd <, leur provision encyclop6dique ), de
sorte que, sauf pour la sociologie, comme nous
l'avons diL, ils n'ont en qu'a enchainer, suivant une
solide mdthode, les regles et les lois prdcedemment
d6couvertes, les assujettissant a une ordonnance
logique et rationnelle.
C'est donc la recherche raisonnde des documents
et des renseignements, le depouillement des wEu-
vres sp6ciales 6mandes des maitres de la science,
la notation exact et minutieuse des r6sultats
fournis par l'6rudition contemporaine qui leur ont
procured l'assise et come le point solide sur le4
quel ils se sont lenus pour embrasser, d'une vue
d'ensemble, la science tout entire et en fair
sortir le haut enseignement philosophique qu'elle
ne refuse jamais at qui sail l'interroger et la scruter
suivant les saines m6thodes intellectuelles.
Si de ces hauls sommets de 1'humanit6 pen-
sante, do ces exemplaires, pour ainsi dire excep-
tionnels, de 1'esp6ce humaine, nous nous rappro-
chons du common people des 6crivains et des
savants, nous constaterons, ici encore, que ceux
qui ont reussi a se distinguer, en contribuant,
d'une fagon avantageuse, a l'avancement scienti-







[ique de leur pays, quo ceux-la aussi ne 1'ont pu
qu'en s'appuyant sur les travaux ant6rieurs, sur les
.faits et r6sultats definitivement acquis avant eux
au domain de la science. Ils ont continue a la-
bourer plus profond6ment ou sur une plus vaste
6tendue un sol que les prdecdentes g6ndrations do
savants et d'drudits avaient dedj bech6, remuS,
retournd. Et cela est la condition mnme du pro-
gres; car c'est cette suite dans les travaux, ceLte
persevdrance dans les voices d6ja frayees et battues,
qu'on prolonge et 61argit en les explorant a nou-
veau, cette transmission d'une g6ndration a la sui-
vante des acquisitions ddja incorporees a 1'ordre
des connaissances positives, c'est tout cela qui as-
sure et constilue, on so r6pktant dans les diverse
branches d'activitd, ce qu'on appelle la continuild
social et, par suite, le d6dvloppement de la civi-
lisation.

II

Cette derniere consideration m'amene a dire
.quelques mots des procdd6s propres Aa assurer la
,conservation eL la transmission du capital intellec-
tuel d'une nation.
II y en a de deux sorts. -Les uns so rattachent
au systeme d'instruction et d'6ducation intellec-






tuelle en usage dans cette nation, a son organisation
scolaire. Nous n'en parlerons pas.ici, les d6velop-
pements que nous pourrions donner a nos pr6cd-
dents 6crits (3) sur ce sujet demandant plus
d'espace que n'en fournit le cadre de cette 6tude.
Les autres consistent dans les installations pro-
pres a recevoir les instruments et les products de
la culture intellectuelle, a les concentrer, pour les
mettre, de siecle en siecle, a la disposition de ceux
qui sont aptes a s'en servir. Nous voulons parlor,
on le devine, des biblioiheques publiques, des
muses, des laboratoires, des observatoirds, etc.,
tous etablissements don't l'ensemble represents ce
que les psycho-sociologistes (par ce mot il faut
entendre ceux qui 6tudient plus specialement les
questions de psychologie collective) appellent la
memoire social.
Prenons un moment pour exemple l'individu
lui-mome. Comment so fait chez lui, dans son es-
prit, 1'accumulation et la conservation des connais-
sances? Par la memoire, tout le monde le sait. Si
cette faculty n'est pas propre a presider a l'dduca-
tion de l'esprit, qui relive d'autres facult6s d'un
caractere psychique plus 61ev6, il n'en est pas moins
certain que, sans elle, toute idWe, toute notion n'y
serait qu'a l'etat passage, toujours nouvelles et
toujours fuyantes a chaque fois qu'on les rencon-





-7-
trerait. Lam6moire est, en quelque sorte, le biblio-
th6caire qui, lorsque intelligence constructive .a
besoin d'utiliser un fait, une idde, une image, sa-
chant ouf its sont situ6s et logs, les amine tout de
suite h sa port6e et les lui present: rble secon-
daire, si l'on veut, mais role essential, sans lequel
toute instruction serait sans cesse a recommencer,
sans lequel aussi la coordination des Rtats mentaux
successifs ne se ferait pas Ait, par consequent,
l'unit6 de la personnel humaine.
De mime, en matiere de psychologie collective
(ou de psycho-sociologie suivant le terme adopts), il
est ndcessaire, pour assurer la continuity social,
pour que les d6couvertes, les verit6s acquises au-
jourd'hui ne soient pas perdues demain, pour que
l'unit6 morale de la soci6t6 national soit done r6a-
lisable, qu'il y ail des institutions, des organes
remplissant une function analogue a celle de la
m6moire individuelle.
Celle-ci y devient insuffisante. D'abord parce
qu'aucune memoire individuelle ne peut tout re-
tenir de cc qui est necessaire a l'existence et au
d6veloppement d'une soci6t6: l'ensermble des con-
naissances positives se fractionne ndcessairement
et chaque individu n'en possede qu'un fragment,
transmissible il est vrai par voie d'enseignement,
mais insuffisant, meme rapproch6 des autres frag-





8 -
ments, A fournir un instrument de bonne coordi-
nation social. Ensuite parce que, a part cette
restriction necessaire quant a son contenu, la md-
moire de l'homme ne conserve pas jusqu'au bout
toute sa force et sa vivacitd. Ses services, avec
l'age, deviennent moins sArs.
II n'est pas douteux que la tradition orale, qui
a autrefois jou6 un role appreciable qu'elle con-
tinue du reste de remplir dans les soci6t6s privies
de l'criture ct mime au sein des dernieres couches
des populations plus avancees dans la transmis-
sion des institutions sociales eL des souvenirs
historiques, a laisse 6chapper bien des faits impor-
tants pour la connaissance du pass. Quant a la
tradition ecrite qui se fait par les livres, les in-
scriptions monumentales, glyptologiques, numis-
matiques, etc., elle devient aussi inefficace de-
vant la multiplication, la complication sans cesse
grandissantes des 6vWnements et des faits b enre-
gistrer, si ces documents merits restent 6parpill6s
dans le milieu social, sans que personnel songe a
les concentrer en un lieu determine. Comment
saurait-on en effect que tel ouvrage, tel t6moignage
derit sur un fait pass existed entire les mains de tel
ou tel particulier, dans telle collection privde on
dans telle autre. II faudrait a tout le moins, pour
cela, qu'un inventaire general fit dress de tous





-9-
ces dlp6ts particuliers et mis h la disposition du
public. EL alors mome, resterait la question de
savor si chaque dMtenteur priv6 d'une minime
portion du capital intellectual de la nation voudrait
en faire la communication aux travailleurs.
Disons done que la m6moire social est consti-
tude alors seulement que chaque membre de la
collectivity est assure de pouvoir so renseigner, at
n'importe quel moment, sur n'importe quel fait
sulfisamment notoire, recent ou pass, interessant
la socidt6 soit sous le rapport intellectual ou moral,
soit sous le rapport materiel.
Pour atteindre ce but il devient indispensable,
on le concoit aisdment, qu'en certain lieux d6ter-
mines il existe, a 1'ltat permanent, des, collections
d'ouvrages, de documents, de brochures, de revues,
de journaux, etc., remontant aux 6poques les plus
lointaines, des vestiges de l'industrie et de I'art du
passed, de tout ce qui, en un mot, se rattache a
l'histoire d'un group national et, autant que pos-
sible, i celle des autres groups humans en rap-
ports avec lui, engages avec lui dans des liens de
solidarity; qu'il y ait en outre, dans-le present, on
vue de procurer aux g6n6rations futures les memes
resources d'information, un outillage intellectual
(scientifique, litteraire, esth6tique) aussi complete
que'possible, outillage so composant des memes
1.





-. 10 -
objets tout a l'heure d6signes, les produits do l'im-
primerie devant y figure au premier rang.
Plus cet outillage sera developpe et parfait, plus
la memoire social so trouvera elle-meme, propor-
tionnellement, 6tendue et fortifiee, et plus, aussi,
par F'action et le fonclionnement de cette m6moire,
le passage, d'une g6n6ration a la suivante, d'un
siocle a 1'autre, d'une dpoque historique a celle qui
y succAde, des progrbs r6alises sera facility, cette
some de progres devant des lors s'augmenter
continuiment avec les ann6es, rien ne se perdant,
mais quelque chose se creant a chaque nouvelle
Rtape.
Aprfs ces explications, il devient ais6, pensons-
nous, d'admeltre quo de m6me qie l'existence
d'une collectiviLt humaine, d6ja parvenue a un
degr6d un pen 61ev6 do socialisation, n'est pas la
simple some des existences individuelles de ses
membres, mais quelque chose d'autre et do plus
complex, pr6sentant par consequent des cat6go-
ries do ph6nom6nes nouveaux; de meme la m6-
moire collective no consist pas simplement en la
juxtaposition et la sommation des m6moires per-
sonnelles. C'est un fait suigeneris, une r6sultante,
un compos6 propre a l'ordre sociologique et don't
ne rendent pas complktement compete les lois pu-
rement biologiques (psycho-physiologiques),





- 11


III

II faut maintenant se demander par les soins de
qui se doit faire cette concentration d'outils, d'in-
struments, de materiaux intellectuals, cette reprd-
sentation toujours subsistante de la pensee et des
sentiments des siecles disparus.
C'est 6videmment a la socidt6 elle-mlme que re-
vient cc soin.- Mais la socidt& n'agit que par des
organes sp6ciaux don't leplus important, celui qui
justement est appelk A r6aliser les actions d'en-
semble, est le gouvernement (4). C'est lui qui, en
tout ce qui a trait h l'interet gan6ral, a pour mission
de discipline les forces sociales et de les faire
converger vers un meme but collectif. Au gouver-
nement done incombera le devoir d'instituer, de
maintenir, de perp6tuer au sein du people, les
6tablissements don't nous avons plus haut faith une
brave 6numlration, sans viser a les indiquer tous.
C'est le gouvernement qui devra installer les
grandes bibliothbques publiques, les d6p6ts. d'ar-
chives, c'est lui qui pourvoiera a l'organisation des
muses, des laboratoires, a l'installationdes obser-
vatoires, etc.
Cette indication de la sociologie thdorique se





12 -
trouve confirmene, en faith, par la pratique do tous
les peuples parvenus a un stado avanc6 de civilisa-
tion. La bibliotheque national et tant d'autres de
mcme nature, Ic mus6unm d'histoire naturelle, le
muse du Trocadiro, le mus6e du Louvre, celui
de Cluny, le musde Carnavalet, etc., qui ornent la
capital de la France et ont leurs semblables dans
les principles capitals du monde, tons ces 61a-
blissements, et bien d'autres encore, observatoires,
laboratoires,- dlablis partout, timoignent de l'exac-
titude de notre assertion. A c6ol de ces institu-
tions d'Eltat apparaissent d'autres, do mrme carac-
tere, mais plus modestes, dues a l'initiative
d'unitis collectives secondaires: departements ou
provinces, communes, socilt6s savanLes et artis-
tiques diverse. Ces creations secondaires r6sultent
du d(veloppement mome et du perfectionnement
de la sociit6 qui se munit, a measure que s'tlendent
et so compliquent ses functions, d'organes lce plus
en plus nombreux. Ici encore le besoin social, -
comme nous avons essay de le montrer dans une
autre sphere (5), celle deja formation du droit, -
cr6e l'organe propreo le satisfaire.
Quelques-uns penseront, peut-ktre, que chez un
jeune people, comme le noire, de population pedi
dense, oi la civilisation est h l'6tat naissant, of
I'activitd littdraire, artistique ct scientifique est des





13 -
moins intenses, deux ou trois centaines d'indi-
vidus a peine 6prouvant des besoins intellectuels
et cherchant a les satisfaire, o0 un journal,
inmnme bien fait, parvient difficilement a placer
ses trois ou quatre cents exemplaires, oi les livres
les plus recommandables sont encore moins
demands, que dans un pareil milieu il serait peut-
Otre pr6matur6 d'dlablir une bibliotheque public ue,
des muses et tout l'outillage intellectual neces-
saire a la constitution et au fonctionnement de la
m6moire collective, qui, certes, ne peut exister en
dehors de la participation d'un certain nombre
d'unitls sociales concretes, d'individus.
Rdfllchissons-y pourtant. D'oi peut venir a cc
people, a notre june people haitien, quelque
renommoe dans le monde; de quel c6te peut-il
esp6rer rencontrer des al6ments propres a lui attirer
l'estime et la consideration des autres peuples, a
lui permeltre de se presenter vis-a-vis d'eux dans
une posture un peu digne, non humiliante'IN'est-
cc pas de la part, n'est-ce pas du col6 de ce petit
nombre d'6crivains chez qui s'est 6veill6 le sens de
la beauld littlraire el esthdlique, ou celui de la
methode positive accompagnd de la comprehension
des conditions qu'exige, de nos jours, la recherche'
scientifique ? Si faible num6riquement que soit
cette dlite pensanteo (6), pour qu'elle puisse, se





14 -
placant en face d'un public avance, comme celui
d'un des grands pays europeens par example,
aspirer a y acquerir quelque notoriety, quelque
reputation, laquelle rejaillira sur sa Patrie et con-
tribuera a la rehausser dans le anonde, encore
faut-il, n'est-ce pas ? qu'elle ait sous la main les
616ments, la matiere premiere, dirons-nous, de
tout travail conforme aux exigences de lecteurs
v6ritablement 6clairds. Et cette matiere premiere,
il ne 1'aura pas, s'il ne se rencontre pas, an moins
dans la capital du pays, ces bibliotheques publi-
ques bien pourvues, ces laboratoires intelligem-
ment am6nag6s, ces dep6ts d'archives et de collec-
tions, etc. que nous sommes forces de mentionner
encore une fois.
Au point de vue de la frdquentation et de l'utili-
sation de ces aleliers de travail scientifique, ce
n'est pas ala quantity qu'il fautregarder, maisbien
a la quality. Quand il n'y aurait qu'un seul dcri-
-vain haitien (et Dieu merci quelles que soient les
choses, il est encore permis de supposed qu'il y en
aurait plus d'un) susceptible de faire concourir a
une production intellectuelle de haute valour les
ouvrages speciaux, les instruments scientifiques, les
documents historiques et autres, les ceuvres artis-
tiques, etc., rdunis par l'1tat et mis a la disposition
du public, il faudrait encore se prononcer en faveur





-- 15 -
de ces intelligentes et utiles creations. Un travail
qui permettrait de faire constater a tous, sans con=
testation possible, qu'un jeune people, don't les
aptitudes intellectuelles sont encore controversies
etmmme contest6es par certain, a fourni un apport
appreciable a l'mcuvre commune de la civilisation,
ce travail compenserait, et au centuple, l'effort faith
pour la constitution d'un outillage convenable, -
surtout si 1'on veut bien consid6rer que la bonne
reputation et l'estime acquises 'a un pays, par les
travaux d'un consciencieux artisan du progrcs,
rejaillissent sur l'ensemble de ses compatriots
mieux vus, mieux not6s a l'6tranger sur la seule
renommn e de leur Patrie.
Mais ce n'est pas le seul service riel que ren-
drait cet outillage. II exercerait son influence, et
une influence plus large et plus profonde qu'on ne
scrait de prime abord dispose h le croire, sur la
culture de la jeunesse et la diffusion parmi elle des
bonnes notions littiraires et scientifiques. L'appetit
de lire vient en lisant, la soif de savoir augmente
avec le savoir lni-meme, ct je crois fort, Rtant don-
ndes les aspirations qui semblent vouloir so faire
jour dans la jeunesse haitienne vers une menlalit6
plus haute, plus 6purde, qu'une bonne bibli6theque
ne resterait pas sans visiteurs. Loin de moi Fid6o
de supposed qu'on puisse, du premier coup, se





16 -
rapprocher de ce qui se fait en ce genre dans les
grands centres de lumieres. It n'est pas mauvais
de posseder son La Fontaine et de se rappeler, a
l'occasion, quel fut le sort de la chetive grenouille
qui voulut 6galer un bceuf en grosseur. Un depot
de vingt a trente mille ouvrages, choisis avec saga-
cit6, mrthodiquement classes et catalogues, dispo-
ses avec ordre en un lieu convenablement appro-
pri6, voilh le modest desideratum qu'un patriot
haitien pent, des a present, 16gitimement formuler
(ccrtaines bibliotheques de facultis franchises en
poss6deni, pour leur compete, plus de 50 000, les
grandes biblioth1ques publiques des centaines de
mille et, la Bibliotheque national plus do deux
millions). L'6tablissement d'un jardin bolanique
de quelque importance, oit seraient collectionn6es
et (tudides les plants indigenes, ne prdsenterait
non plus rien qui soit au-dessus des forces natio-
nales. II permeltrait une determination scientifique
de la flore de File et, par suite, d'apporter une utile
contribution a la connaissance de la nature inter-
tropicale, si abondante, si luxucuse et si diversi-
fiUe. Pour les musdes, on commencerait par la
creation de simples muses scolaires pour s'dlever
ensuite a celle de collections plus .vastes. Nous
avons un observatoire mltdorologique du a 1'heu-
reuse et louable initiative des pores du Petit Simi-





-- 17-
naire de Port-au-Prince et qui donne d'utiles ren-
seignements climatologiques. II faudrait encourager
cet Rtablissement, s'intdresser serieusement A son
d6veloppement. Quant a la faune, pourquoi ne
pas viser, le plus tot possible, dans la pensde
d'en,aborder l'6tude exacte et la classification, a
la foundation d'un petit museum d'histoire natu-
relle? 11 faudrait certes, pour parvenir h une con-
naissance complete des planes et des animaux de
la parties de File ofi siege la Rdpublique haitienne,
a c6le d'observations faites sur place, des missions
speciales d'exploration qui auraient aussi pour but
de determiner avec precision la constitution gdo-
logique et min6ralogique-du sol et de ses 6ldments.
Cela viendrait plus tard. Mais, comprenant tout ce
qu'il y a a faire:pour parvenir A l'inauguration en
notre pays des recherches de pure science, on sen-
lirait en meme temps la n&cessit6 dd faire, sans
trop harder, les premiers pas. Notre nature, mer-
veilleusement paree et vOtue de lumisre, est
vivante etattachante. Nous en admirons les aspects
ext6rieurs, les sites enchanteurs qui font lajoie des
yeux ; nos prosateurs les dicrivent, les poutes s'en
inspirent et, y melant leurs sentiments et leurs
emotions, les 6voquent dans leurs vers et les
repr6sentent avec leur caractere, pittoresque, ou
leur charge apaisant. La science, elle aussi, armde
2.





18 -
de ses instruments de precision,doit se metret de la
parties, pour pdn6trer dans l'intimit6 de cotte
radieuse nature quisqueyenne (7) ot nous on dd-
voiler les secrites profondeurs.
Mais j'y reviens et j'y insisted c'est a l'ap-
pareil centralisateur de la soci6dt, a son gouverne-
ment qu'dchoit la mission d'organiser, pour les
lancer dans cette voie feconde d'dtudes et de
recherches, les forces intellectuelles de la nation
- auxquelles il serait adjoint pour les renforcer
des dldments strangers convenablement pr6par6s
et choisis. Jevoudrais quo les hommes instruits du
pays, les autres aussi, si fair so pout, les jeunes
gens surtout, prissent la pine, en so plagant a ce
point de vue, do relire une histoire g6ndrale un
peu complete, on mieux upo histoire de la civili-
sation. Ils seo convaincraient ais6ment, et do
faqon a en avoir la notion toujours pr6senteo
l'esprit,-que les chefs et les directeours de peuples,
imbus de la necessitl du progres mental et sou-
cieux de le favoriser, n'ont jamais alttendu, pour
prot6ger les lettres, les-arts, les sciences et cr6er
dans cc but un outillage approprid, que les forces
intellectuelles de leur people cussent alttint un
grand degrd do ddveloppement. Les premieres flo-
raisons do la civilisation se sont toujours produites
sous l'dgide de chefs d'Elat progressistes et ouverts-





19 -
aux vues d'avenir. II suflit do rappeler, ici rapide-
ment Faction intellectuelle, a une 6poque out les
populations ,qu'ils gouvernaient 6taient encore
barbares, do Charlemagne dans l'Europe occiden-
tale, du roi Alfred en Angleterre, en Allemagne
des Hlohensstaufen (aux xu et xine siecles). En
Orient aussi, pendant que l'Occident employait
routes ses forces a se constituer politiquement et
religiousement et que, trop absorb par ce grand
muvre, le flambeau de la science semblait s'y 6tre
teeint, si, dans l'Empire arabe ct plus lard dans
celui des Mongols, ce flambeau, requ des Grecs, a
pu se raviver et menme gagner en 6clat, n'est-ce pas
ux Califes et aux Khans, conducteurs de peuples,
In'on le doit, aux califes abassides surtout don't la
rillante p6riode de la fin du x sikcle marque dans
i'histoire de la civilisation. Je laisse de cole inten-
Lionnellement des 6poques plus rapproch6es de
Ious ou nous pourrions noter, entire autres, fin-
luence personnelle d'un Francois P'" on d'un
jouis XIV et celte 6blouissante pdriode de la cul-
,ure grecque qui s'ajppelle le sidcle de Pericles. Mon
intention est suitout de fair ressortir que, au
debut des civilisations et des formations Iisto-
riques, dans los sociatds d'une mentality encore
rudimenlaire comparable a la n6(re, c'est l'action
gouvernementale, celle surtout des chefs de gou-





20 -
vernement .qui a servi de motour pour le progres.
Le niveau intellectual des socidt6s s'6leve avec celui
des chefs qu'elles se donnent on ,acceptent. 11
s'ablaisse aussi, malheureusement, proportionnelle-
ment h 1'inf6riorit6 mental et morale de ces
chefs, de quelque nom qu'ils s'appellent. L'ini-
tiative priv6e n'intervient qu'au second plan et
mime, pent-on dire, en pareil ordre de choses, son
action restera forermentincomplete et seulement
compl6mentaire de celle de 'Elat. Assur6ment,
dans un milieu politique ou des 616ments vitaux
existent et luttent pour le progres et le bien, l'ini-
tiative privee essayera do suppl6er,- par certaines
creations collectives, a 1'insuffisance et A Fin-
curie des gouvernants. II est certain toutefois que
ses entreprises ct leurs r6sultats n'auront jamais
l'ampleur et la foconditW de ceux obtenus ailleurs
par l'initiative des pouvoirs dirigeants ou avec leur
large et forte assistance (8).
Quoi qu'il en soit,- et nous r6servant de dire, en
presence de l'inertie du gouvernement haition,
dans quelle measure l'in'iiative priv6e pourrait uti-
loment employer ses forces pour l'organisalion
intellectuelle du pays,-nous croyons avoir montrd
d'une fa'on g6n6rale, en ces lignes, dans quelles
conditions s'exdcute le travail scientifique, s'orga-
nise la m6moire collective dans une sociW6t natio-





21 -
nale, se fait, d'une facon sfire et certain, la trans-
mission h travers les siecles du tr6sor scientifique
de l'humanit6, se r6alise, par consequent, la conti-
nuitesociale, qui n'est autre chose que la solidbrit6,
dans le temps, des generations supcessives, conti-
nuitd sans laquelle aucun progres n'eit 6t[ possi-
ble et grace h laquelle l'immortel auteur des
Pensees et des Provinciales a pu si justement com-
parer l'humanite L un seul homme qui subsisterait
toujours et apprendrait sans cesse, jetant ainsi le
premier germe de la notion positive du progres. Ce
germe, f6cond6 et d6velopp6 par les travaux des
penseurs du xvmin siecle, de Turgot et de Condorcet
surtout, et par les clart6s issues de la fameuse que-
relle' des Anciens et des Modernes, allait lever et
s'dpanouir au xix siecle, donnant, a la suite de
la profonde elaboration a laquelle se livra l'esprit
de Comte, la theorie g6n6rale et positive de la
progression humaine, que Pascal n'avait envisage
que sous le rapport scientifique. C'est en r6sultat
de ses meditations sur ce grand ph6nomene de
continuity humaine, de filiation, a travers les
siecles el les g6ndrations, des iddes et des concep-
tions, que l'illustre penseur don't nous venons do
citerle nom,-le maitre incontestable de la pensde
contemporaine, a lumineusement exprimd cette
haute v6rild: 4 savoir que la formation d'un ca-





22 -
pital, de quel que nature qu'il soit, intellectuel,
moral, ou autre, n'efit pas Wtc possible sans la
longue suite de travaux accomplish, et pour nous
conserves, par nos predecesseurs, des plus loin-
tains aux plus imm6diats,- dans les parties civi-
lis6es de la terre ; de sorte que lorsqu'un penseur
du siecle a.ctuel ou meme le plus mince auteur
contemporain se livre a une production nouvelle,
il est exact de dire que la serie entire de ceux qui
ont travaill6 a 1'ccuvre de la civilisation collabore
avec lui. Et c'est cette vue sociologique, si haute
et si vraie, qui a permis au fondateur de la science
des soci6t6s de poser ce theoreme moralisateur :
La richesse intellectuelle, social dans sa source,
doit l'dtre dgalement cldans sa destination (9).


F6vrier 1901.










NOTES (a)






(1) Le group des sciences mathdmatiques comprend comme on
sait lo calcul (arithm6tique, algebre, calcul infinitesimal et integral
etc.), la g0om6trie et la m6canique.
(2) Le degr6 de positivity d'une science se measure au nombre de.
faits observes et exp6rimentalement contre16s qu'elle a r6ussi a
classier sous des lois, h celui des principles d6montr6s qu'elle pos-
sede et, par consequent, a la raret6 des hypotheses scientifiques
(une hypothese scientifique est une vue de 1'esprit, une suppo-
sition non d6montr6e au moment oi I'on s'en sert mais d6montrable
aprcs un laps de temps plus on moins long), qu'elle emploic. Lo
degr6 de rationality s'appr6cie d'apris le nombre de faits g6n6raux
ou do lois sp6ciales qu'on est parvenu a ranger sous. une loi plus
vaste et plus haute, qui les explique tous. Ainsi Comte nous pr6-
sento la science astronomique come pr6sentant un remarquable
example de positivit6 et de rationality avancees, les hypotheses
6tant bannics presque totaldment de son domain et tousles ph6no-
manes et lois secondaires y ddcoulant d'une grande loi premiere, la
loi do la gravitation telle que Newton I'a d6couverte et formul6e.
(3) Nous avons 4mis des vues sur l'instruction publique en
Haiti, dans"Acta et Verba, dans la preface de la Nationalile et nous
avons sommairement d6crit son organisation dans notre coui-s d'ins-
truction civique.
(4) Le gouvernement, il s'agit du gouvernement temporel
bien entendu, du gouvernement politique qu'il y a lieu do distin-

(a) Ces notes 6tant quelque peu 6tendues, nous demandons au
lecteur de vouloir bien n'en prendre connaissance qu'apris la lec-
ture de la brochure, en se rapportant, alors, auxpassages de celle-
ci auxquels elles se rattachent respectivement,






24 -

guer en sociologie abstraite du gouvernement spirituel,-est, pour
6tre plus exact, non un organe unique, mais un ensemble d'orga-
nes li6s entire eux et concourant aux mdmes functions. C'est done
proprement au sens biologique du mot un appareil. Il y a
lieu de remarquer quo si le gouvernement spiritual de la socidtd
Stait uniformdment constitute ct ind6pcndamment du pouvoir tem-
porel suivant par example les iddes de Comte c'est 4 lui
qu'incomberait la tAche de conserver et de transmettre 1'ensemble
du savoir human. Mais il no l'est encore nulle part et c'est le gou-
vernement temporel, exercant foule d'attributions de l'ordre spiri-
tuel, que nous devons ici envisager.
(5) Par notre etude ins6rde dans la Revue de la Soci6td de
Legislation de Port-au-Prince de novembre 1900, sur le droit
coutumier.
(6) L'existence chez un people d'une elite intellectuelle (pourvu
que cc group soit ouvert h tous ceux qui se montrent dignes d'y
prendre rang) n'a. rien do contraire aux principles et 'a lorganisa-
tion d'une vraie democratic. La sp6cialisation des functions est une
loi gdn6rale qui se v6rific dans l'ordre biologique aussi bien que
dans l ordre sociologique. Tandis qu'une portion (la plus nombreuse
de la soci6dt) se livre aux occupations agricoles, industrielles et
commercials; qu'une autre, d6ja plus restreinte, s'occupe d'admi-
nistration et de l'ex6cution des divers services publics d'ordre ma-
teriel; qu'une troisieme encore relativement peu nombreuse (cc
sont les militaires) represented l'apparcil ddfensif de la collectivit6
etc., il y en a une (toujours proportionnellement la plus restreinte)
qui se cantonne dans la sphere des productions d'ordre litt6rairo, ar-
tistique, scientifique, cultivant des sciernees on exerqant des arts, des
professions de caractire immat6riel : c'est ce group qui, au sens
sociologique du mot, fornie l'dlite pensante de la soci6td. C'est dans
son scin que s'61aborent les pensaes et les sentiments qui, gagnant
de proche en proche, descendant par mille canaux visibles et invi-
sibles dans les autres couches sociales, finissent, aprds un temps do
propagation plus ou moins long, suivant les pays et suivant les cir-
constances, par gagner les masses profondes do la nation, do facon
h les clever a un niveau sup6rieur, h leur fair gravir un ou deux
degrds sur l'6cholle du perfectionnement moral et intellectual. Do
mdme que, dans les classifications zoologiques, plus on s'616ve vers
les types sup6rieurs, plus on voilt l'organe de la pens6c so d6velopper
et s'afliner,, de mnme, dans l'ordre sociologique, plus les socidt6s
humaines progressent et se civilisent, plus, chez elles, s'6tend, se for-
tifle, se rdvile, influent et digne de son role, le group pensant
de l'organisme social. A cc group, cette elite, a cet organe d'dla-
boration scientifique, esth6tique eL morale, ne so rattache done






25 -
aucune idde d'aristocratie ou de privileges bass sur la naissance.
Non c'est dans sa valeur intellectuelle "et morale seule, dans les
services effcctifs qu'elle rend h la collectivit6 tout entire qu'elle
puise ses titres a la consideration et au respect des autres classes
sociales auxquelles du rest elle reste toujours ouverte, chacun de
leurs membres pouvant y acc6der par la seule vertu de leur haute
instruction on de leur superiorit6 morale. C'est dans ce sens quo
nous employons cette expression ((d'6lite intellectuelle ) tres usit6e
parmi les sociologists, et que nous continuerons dol'cmployer.
(7) Quisqueya est le nom primitit d'Haiti, celui par lequel la
d4signaient les aborigines trouv6s par Colomb dans Pile.
(8) Ces considerations g6ndralcs prennent tout leur relief et
recoivent come un supplement do force, si on les confront avec
les fails sociologiques que notre pays offre a l'observateur.
Los regles constitutionnelles qui organisent un government
r6publicain a base do discussion legislative et de contr6le, avec,
pour principles, la liberty politique et ses corollaires, n'y ont au'cune
vraie rdalit6. Elles ne sont pas descendues dans les maeurs publi-
ques pour s'y incorporer a la nature des choses et determiner,
dans un sons rdellement r6publicain et d6mocratique, le temp6ra-
ment de la nation, ses organs politiques et ses tendances 6volu-
tives. Le chef du gouvernemcnt nomme et ryeoque, a son gr6, les
secr6taires d'Elat. Les assemblies 61ectives (Chambre des d6put6s ct
S6nat) n'y sont pour rien. Incapables d'ind6pendance et d'dnergic
civique, cr6aturcs du rest du pouvoir executif qui faith nommer
qui il veut, elles sont, dans le mecanisme gouvernemental du
pays, des rouages inutilos ct encombrants; parmi les fac(eurs do
son evolution, des quantities n6gligeables. Elles contribuent cortes h
la regression que l'on constate depuis quelqucs anndes, mais sur-
tout par l'cxemple de servility et de mollessc morale qu'elles don-.
nent au public. Toutes choses relivent et dependent do la volont6
du President do la R6publique, de ses lieutenants militaires et do
ses ministres, ceux-ci du rested n'ayant presque jamaisl'id6e. ou tole
courage d'allor h l'encontre des vunes du chef de l'Etat. Les secre-
taires d'Etat qui. munis d'instruction et de caractcre, essaicnt, dans
leur d6partement propre, do fair pr6valoir des id6cs de r6gularit6,
d'am6lioration et s'efforcent de rendre pr6pond6rant le sentiment do
respect dd a la loi, no s'attardent guerc au pouvoir. 11s d6mis-
sionnent ct, apris eux, les choses reprennent letir course habituel,
so remettent au fil de la routine, de l'empirisme irrationnel, do la
fantaisie et do l'arbitraire. C'est le pi6tinement sur place et, par ci
par la, la regression vers un ktat social plus rudimentairo.
Nous avions un commerce national, il p6riclite, so restraint do
plus en plus et tend a s'effacer ; regression Nous avions un service






26 -

p6riodique de bateaux h vapeur reliant nos ports du littoral (et ce
service est do premiere importance puisque les principaux centres
urbains donnent sur la mer), nous ne l'avons plus; regression !
II suffit de prendre un album on un ouvrage illustr6 d'anatomie,
puis un atlas g6ographique indiquant les, lignes de chemin de
fer, de steamers, de canaux, do routes voiturables et autres, ct d'en
faire Je rapprochement et la comparison; d'un c6td comme do
I'autre, on verra le systeme do circulation, d'abord r6duit h une, on
pcu do voices, devenir multiple, s'accroissant do voics nouvelles qui
s'anastomosent lh, ici s'embralpchent entire elles, progressant en un
mot avec le d6veloppement de l'organisation soit animal d'un c6td,
soit social de l'autre, jusqu'au point ohi il devient un r6scau trbs
serr6 et trcs complex. Un pays qui, au lieu d'augmenter ses voies
r6gulibres et p6riodiques de communication, les perd, r6gresse, cela
est sur; et combion le recul n'est-il pas plus accentua, s'il s'agit
- dans une lie poss6dant une grande 6tendue de c6tes avec de nom-
breuses et importantes localities sur ces c6tes d'une voice do mer.
Nous avons un papier-monnaie qui, meme aux plus mauvais
jours de la pr6sidence de Salomon, no tombait jamais au-dessous
do 50 pour 100 do sa valour nominate. It y a deux anis, par sauts
et par bonds, par suite d'une administration financiere d6sord6nnce
et sans frein, lo change s'est 6levd a 120, 130, 150 pour 100, et cc
paper n'a plus trouv6 h s'6changer contre do la monnaie d'or qu'en
6tant ramen6 au tiers de ceotte valeur. Depuis, 6tant revenue a un
taux qui le constitute en t;at d'inf6riorit6 de 100 pour 100 vis-h-vis
de la monnaie 6trangere do bon aloi, il se maintiont a cc taux, tou-
jours exorbitant. Donc ici encore, regression, regression !! 11
6tait question, il y a quelque temps, du retrait do cc paper dont-
les fluctuations do valour changeable sont t'une des principles
causes de T'instabilite et de la chute du commerce national. Aujour-
d'hui on n'en parole plus, et personnel no semnble plus s'en pr6oc-
cuper. Done sur cc point, plus m6me unc velldit6 de progrcs, d'amd-
lioration. II est question en ce moment d'un project de retrait partial
(io juillet 1901).
Notre instruction publique d'apr6s des declarations et une
peinturc dignes do foi, celles d'un ancient inspecteur des 6colcs -
est, on la consid6rant surtout dans son dcgr6 primaire, dansleo plus
pitoyable 6tat. Los r6sultats en sont nuls. On avait t6moign6 lc
d6sir d'y introduire l'instruction civique. Des inscriptions, a cc
sujet, ont m6me 6t6 faites dans les programmes; elles sont rest6cs
sans offset. Co sont pourtant les fils du people qui vont (ou devraient
aller) s'asscoir sur les bans dcs 6coles. On a le mot do democratic
plein la boucho et les hommes qui government ne connaissent pas les
vraics conditions d'existence ct les n6cessit6sd'un Etat d6mocratique.






27 -

Notre pauvre cole de drollt est-elle mieux partagoe? Que non!
Ballott6e de local en local, pouss6c h hue ot h dia, elle s'est, en der-
nier lieu, rue rel6guce dans la banlicue et rendue, par l1, d'une fr6-
quentation non aisdc. Un secr6taire d'Etat' avait cru bien faire -
no faisant en cela du rest qu'appliquer une disposition encore
oxistanto de la loi en imposant aux aspirants au dipl6me do
licenci6 l'obligation do presenter et de soutenir une these sur un
sujet do droit haltien. C'4tait lh une excellent garantie de savoir, un
bon proc6d6 do selection, d'autant plus n6cessaire que des jeunes
gens sont envoys a cette cole qui n'ont point pr6alablement requ
iun suffisante preparation litt6raire. C'6tait, on outre, so manager
la possibility, on exigeant le d6p6t d'un certain nombrc d'exem-
plaires de ces thises aux archives de l'6cole, de constituer un
ensemble d'6tudes juridiques sp6ciales oiu les g6n6rations s venir
oussent pu trouver des indications, des renscignements, des 6l6ments
(t comme des points de depart pour une exploration plus appro-
fondie do la 16gislation national et la coordination do ses rsgles ct
principles. J'ai lu quelques-unes de ces theses. 11 y on a qui portent
1'empreinte d'un rdel effort do recherche et de discussion. El bien,
au bout de 10, 20, 30 ans, mettons d'un demi-sibcle, une suffisante
quantity do travaux do cette nature c t constitu6 un premier fonds
juridique assez important, utilisable ct exploitable par ceux qui, a
ccnmoment-la, voudraient s'engager dans les m6mes voices. Ce no
seraient cortes pas des voices d6jh largement frayes ; ce no scraicnt pas
non plus des sentiers sauvages 0ot iul pas ne se scrait dcja aventur6.
('est ainsi, nous ne saurions trop y insisted, que so fait Ic
progrbs, par l'accumulation lente, pour une utilisation progressive-
mont 6largie et deenue plus suire, des travaux ot des efforts.
Il existe jusqu'ici trbs pen doeuvres doctrinales relatives au com-
mentaire de nos codes, au d6gagement ct a la mise en lumireo des
principles qu'ils contiennent.
Sur beaucoup do points, la th6orio du droit haitien strait a crecr
do touts pieces, tel changement aux codes francais, tell inno-
vation faith par nos l6gislateurs ayant des incidences et des repercus-
sions multiples et n6cessitant, par consequent, des remaniecnents
consid6rables- don't quelques-uns iraientjusqu'a une refonte com-
pleto -des parties similaircs ou analogues de la doctrine francaise.
Nos gouvernements no sont pas encore aptes a comprendre ces
hautes v6ritis. Ils so figurent que des textes do lois, tout nus, sans
accompagnement do commentaires, d'explications elabor6es par des
juristes comp6tents, pouvent se suffire a eux-memos, ou plu-
'it, ils n'y ponsent pas. Do pareilles preoccupations ne hantent pas
leur esprit. II faut bien pourtant qu'on lour disc et qu'ils so
disent que nous n'aurons quclque chance d'obtenir do I'dtranger






28 -
lc respect des lois nationals quo du jour oni ces lois connues
et observ6cs i l'int6ricur so presenteront avoc un apparcil doc-
trinal qui prouvera qu'elles sont autre chose qu'un ensemble con-
fus do decisions et de formulas mal lies centre elles et don't, pour la
plupart, le sons vrai, non fix6 par un examen minutieux et appro-
fondi, donned encore lieu i' des controversies ct h des discussions
parmi les l6gistes nationaux eux-mmecs. Un commentaire, con-
sciencicusement fait, des lois haitionnes est .une omuvre d'un caractrec
patriotiquc incontestable ot un gouvernement civilisateur doit, non
pas attendrc quce de pareilles oeuvres so produisent pour les encou-
rager, mais en provoquer 1'cx6cution, les demander 'a initiative
priv6o. Aujourd'hui, ct depuis asscz longtemps, -' losgouver-
naits n'ont cure des ontreprises intellectuellcs do cotte nature. UIs
no provoquent ni n'encouragent quoi que cc soit de cet ordre et de
ccttc importance patriotique.
Pour on revenirah 'Ecolc do droit et a la thbse do licence, qu'a-t-on
fait ? Les journaux annonqaient, il n'y a pas longtemps, que cette
thbse a k6t supprim6e, et supprimne comment? par un simple arrWt6
minist6riel. Des arr6t6s de secr6taire d'Etat abrogeant des dispositions
formelles do la loi Voilh cc qui so constate en ce pays qui porte
l'6tiquette r6publicaine et don't les constitutions parent de liberty.
EL constatation encore plus triste Fas une voix nes'5lavcra
i;rocliainement dans les chambres pour demander une rectification
dies choses et rappeler s6verement le grand principle salutaire du
respect di h la loi.
On a cru, par cettL abrogation ill6gale, d'aprcs ce qui nous a
616 dit, fair preuve do sentiment d6mocratique. S'imaginer quo la
democratic consist a dispenser do tout rdel effort ceux qui vculent
acc6der aux hautes 6tudes et aux dipl6mes qui ouvrent los carribrcs
lib6rales, c'est croire que les d6inocraties sont 6ternellement vouces
a la mddiocrit6 politique et h l'inf6riorit6 mental. C'est une idde
touted contraire, it me semble, que se font des d6mocratics ceux
qui en ont pari6 et 6crit le plus sinccrement, le plus 6loqunoemment,
et avec le plus do comp6tence. La science no s'ouvre qu'aux esprits
tenaces et pers6v6rants, capable de patients et courageuses
6tudes. Qui s'attend, en cc qui la concern, a une conqu6te ais6c,
so fait gravement illusion. D6cu danis son attente, il restLra tribu-
taire de Fignorance et de 1'erreur, don't les Ha'tiens ressentent trop
rudement, l'licure actuelle, les coups et les contre-coups pour no
pas aspirer s'en d61livrer. Et, a cc point do vue, combien no devons-
nous pas d6plorer cot autre ph6nom6ne do regression qui s'est ma-
nifesti sous la former de reduction, ct do suppression do bourses
d'6tudes qui 6taient attributes a de jcuncs compatriots.
Done verbiage, grands mots qui no recouvrent aucuno solid






29 -

rdalit6, phrases ct declarations pompeuses dites pour la galerie -
ad pompain et ostentationenm; insuflisance d'esprit, insuffisance de
caract6re; ignorance de la science et des conditions auxquelles elle
s'obtient; incapacity d'organiser ce pays el de l'administrer, m6me
au point de vue 6conomique et, planant sur le tout, pouvoir per-
sonnel et arbitraire, tels sont los termes calquds sur la r6alit6
mcme qui caract6risent l'6tat de choses don't Ic sociologist -
observant les regions oh se d6ploient los ph6nomines gouverne-
mentaux et sociaux a le navrant spectacle en Haiti.
Co pouvoir personnel, dtant donnde la lenteur avec laquelle so
modifient les mceurs publiques d'une nation, on ne sait trop h,
quelle 6poque it disparaitra de la schne politique pour laisser un
libre jeu h la liberty et a ses modes d'action. La seule conclusion
quo comporte le caractbre do cette 6tude et qui nous fait rentrer
dans notre sujet don't nous avons du nous carter un moment, a
cause de 1'6troite connexion des diverse categories de fails sociaux:
c'est que ce pouvoir pr6pond6rant, s'il s'employait 4 faire le bien;
si, comprenant les conditions du progtLs national sous tous sos
aspects 6conomique, artistique, litt6raire et scientifique il
voulait sincerement, tout au fond do lui-meme, y aider et m6me
en prendre l'iiitiative, cc pouvoir obtiendrait rapidement des
r6sultats palpables et incontestables qui mettraient on lumidre les
facultis progressistes de.Ja soci6t6 haltienne et 6tabliraient la preuvc
positive et ind6niable de sa perfectibilit6.
L'excmple du Mexique est; sous ce rapport, bien convainquant.
Ce pays, longtemps en proie a l'anarchio et h la st6rilit6 politique,
s'est mis depuis quelque temps avancer a pas acc6l6rds, grace h
la bonne m6thode de gouvernement quo les autorit6s dirigeantes
ont fini par trouNer et adopter. C'est un cas sociologique a 6tudier
s6rieusement, ot je le recommande a attention des Haitions qui
ne se d6sint6ressent pas des destinies de leur patrie.



Voici quelques autres r6flexions et faits do detail venant 'h l'appui
des iddes 6mises, au text, an sujet de la ncessit6 pour notro
socidtd do so donner une mdmoiro collective.
Un auteur se propose, jo suppose, d'dlablir dans ses lignes prin-
cipales ct d'ecrirc, do faoon h ne rien omeotre d'essentiel, I'hlistoire
dle la litt6rature haiienne.
La premiere pensde, naturellement, sera do prendre connais-
sance par lui-m6me des oeuvres qui component cotte litt6rature.
II lui faudra done d6couvrir ces ceuvres, on fixer lo nombre, les
dates et los auteurs. Quel sera son guide dans cette recherche ?






30 -

Des informations recucillies par-ci, par-lh, soit do vive voix, soit
dans les journaux, soit dans los rares recueils p6riodiques qui ont,
do temps h autre, paru dans cc pays. 11 a pent-6ltr. dans sa biblio-
thbque priv6e, quelques-unes des productions nationals, mais en
assoz petit niombro. Do sorte qu'il lui faudra, pour commencer,
aller h l'aventure, perdant beaucoup (de temps. Eni supposant,
chose douteuse, qu'il parvienne h determiner, dans son int6gralit6,
e. nombre des litt6ratcurs haitiens, il lui restera, tAcho encore plus
difllicile, h so procurer les livres 6parpill6s dans routes les directions
ct don't une grande parties est pout-atre devenuo introuvable. Pour
cola, aprbs unoe longue ot minutieuse cnqu6te qui lui aura fait
decouvrir un certain nombre (meotons le plus grand nombre,. pour
fair bonne measure) des d6tentours privds (dt ces lives, il fandra
(qu'il obtionne do ceux-ci la communication de ces rares specimens
d'une litt6rature qui pourtant no date pas d'un sibcle.
On voit do quelles difficulties, r6ellement rebutantes. strait jon-
chde la route qui devrait amener notre aultur au scuil du travail
project. Parmi elles, la depense dtI temps en recherches et en
d(1marches multiplies scrail certaincment la plus considerable.
Elles sont tells qu'il y a peu h computer, croyons-nous, pour une
date tris rapproch6e, comme il cit 6dd souhaitable, sur une his-
Loire de la litt6rature haitienne un pen completc, ceuvre urgent
pourtant et de la plus haute importance, si l'on songe quellc
grande influence elle aurait, 6tant conscienciousement et intelli-
gemment cx6cut6e, pour achiever l'anitc morale de la nation et la
porter a prendre conscience d'clle-m6mc. Ce travail patriotique
edt 616, au contraire, au point do vue des premieres preparations,
(ie la reunion des documents et mat6riaux, d'uno execution relati-
voment facile, si, depuis nombre d'ann6es, coux qui en ont sociale-
ment l'obligation avaient pris soin do concentrer on un local
public, pour les conserver ct les transmoettre collectivement aux
Ages futurs, ces ouvrages oh so sont sans doute points ct rell6t6s
curtains aspects do l'existence national et des memurs indighnes.
MAmes obstacles, mrne perspective d6courageante s'6levcnt
devant les pas de celui qui entreprend t'61ucider suivant jes
exigences de l'drudition contemporaine certain points de l'his-
toire, do contr6ler, afin do les rectifier, certaines relations inexactes
dt faits ct d'6v6nements, on encore dc construire cette histoire dti
toutes pieces pour les 6poques qui n'ont encore 6L6 I'objet d'aucunc
exploration. Pas de recucils complete do documents authentiques,
pas d'archives historiques so pr6tant h une recherche ordonnce.
Le seul recucil qui oxistc, .- t qui du rested no va pas an delh do
18 i3, so faith do plus en plus rare. Combion un dun ipt d'archivcs
bion classes, avec un repertoire r6gulierct tenu 'a jour ; combicT






31 -

encore une bibliothique oh scraient r6unies toutesles lois, des col-
lections do journaux, les recuoils d'actes imprim6s, n'oussent-ils
pas facility l'6tablissement des premieres bases du travail en
question.
Les difficultcs prennent un aspect plus repoussant encore, au
point de fair prononcer le mot impossible, s'il s'agit do travaux
scientifiques exigeant des experiences et des recherches de labora-
toire. Oh les trouverait-on, ces laboratoircs ? Alors mrme que ces
travaux sont do nature h n'entrainer que des explorations purement
bibliographiques, ils sont, pour peu qu ils soient sp6ciaux, resserrds
sur un 6troit domain oh il faut creuser en profondeur, presque
aussi inexecutables. 11 n est gubre possible a un particulier, cn
dchors d'une bibliotlique publique, de so procurer la majeure
partic des dcrits (livres, m6moires, articles do revues, etc.) qui so
rdfbrent a une question sp6ciale et technique; et c'est tout cola
qu'il faut prdalablement consulter, on y exerqant un contr6lc judi-
cieux, pour 6tre h mcme de pousser plus avant, de faire faire a la
question un pas vers la solution on de trouver soi-mmce cette solu-
tion, de facon h pouvoir produire avantagousement son travail
dans les milieux scientifiques les plus sevcres. C est par milliers
que l'on a compt6 les fiches (c'est-h-dire les notes, references, etc.)
qui ont servi h Taine pour executer son grand ouvrage d histoire :
Les origins de la France contemporaine. Des oeuvres de cett enver-
gure qui exigent, pour la preparation seulement, un vrai travail
dto b6n6dictin ne sont 6videmment rdalisables que dans les con-
tres exceptionnellement outill6s et si nous en parlons, ce n'cst pas
pour donner a croire qu'ils le seraient ailleurs, mais pour bien
fair saisir les conditions do formation et de naissance d'un
ouvrage a fondement scientifique, ct qui compete Un peu aussi
pour faire sentir aux jeunes Haitiens qui l'ignorent oun seraient
tents do l'oublier que dans l'ordre intellectual, comme dans
l'ordre physique, il n'y a pas de creation -ex nihilo et que la force
cr6atrice de l'esprit consisted dans arrangement, la classification,
l'interpr6tation individuelle de faits pr6existants que l'on ne trouve
que dans la nature on dans les livres oh les pr6d6cesseurs les ont
consigns, ou bien encore dans la ddcouverte, entire ces faits, do
rapports rests jusque-la inaperqus., Le savant, qui ddcouvre un
fait et le signaled l'attention do ses collogues, n'est pa toujours
celui qui l'interprbe on le fait rentrer sous une loi. Les esprits
philosophiqueset g6ndralisateurs,-un Comte,un Spencer,- no font
gubre de menus d6couvertes do cc genre, mais, disciplinant l'en-
semble des faits corinus, ils les utilisent, dans leours vastes synthlses,
pour 1'dtablissement dc principles sup6rieurs propres 'a unifier la
sincee,





32 -

Pour finir, nous rappellerons que la question s'6tait pose, et
Renan n'avait pas jug6 oiseux de la traiter dans une 6onf6rence
faite en 1889 h l'une des s6ances du congrbs des soci6tes savantes,
en Sorhonne, do savoir si F on peut travailler en province. II la
r6solvait, il est vrai, pour une certain cat6gorie de travaux, par
I'affirmative, mais c'est qu'en France on rencontre en province des
centres d'6tudes superieurement outillis; ct aujourd'hui, plus
qu'en 1889, h cause de la decentralisation universitaire qui s'cst
depuis effectu6e, les ressources-de la province, h cet 6gard, ont di
consid6rablement s'accroitre. Combien ces regards jets de loin
vers les foyers de civilisation ct de lumiere nous 6loignent de notre
pauvre milieu social !
Revenons-y pour constater la concordance de tous les faits men-
tionn6s en cette longue note et rappeler, une fois de plus, qu'ils plai-
dent 6nergiquement en faveur deo la creation d'ateliers de travail ct
do recherches intellectuals, mime chez les peuples les plus attar-
d6s, si ces peuples sont soucieux de leur avenir et de leur renom.
(9) Le th6orbme de Comte est beaucoup plus large. Nous n'cn
-retenons ici quo la parties qui convient h notre sujet. A propos
de Comte et de sa classification des sciences, nous devons fair
observer qu'il faith de la morale positive mune science distinct, qu'il
place au sommet de l'6chelle, au-dessus de la sociologie, comme
Mtant plus complex quo celle-ci. C'est dans le grand ouvrage qui
faith suite au Cours de Philosophic positive, et qu'il a intitul6 Sysimenc
de politique positive, ,qu'il expose ses vues au sujet do la morale,
don't il pose les fondements et indique le cadre g6ndral. Nous
croons, pour notre part, quo la morale ddit 6tre place au mrme
niveau quo la so'ciologie, avec les autres sciences sociales particuli6-
res, mais pas plus haut qu'elle. Une des propri6t6s caract6risti-
ques de la classification de Comte, c'est qiue chaque science de la
sirie, ayant besoin pour sa constitution du concours de toutes cells
qui la precedent, reste cependant ind6pendante do cells qui la
suivent, bien que ces dernibres puissent efficacement servir a lui
faire prendre un plus grand essor. A cc compte, la sociologie
devrait pouvoir parvenir 'a un certain degr6 do consistance et do
positivit6, ind6pendamment do la morale, qu'elle prce'de. Or, on
sait que les sociologists sont forces, dans leurs recherches et leurs
travaux, d'envisager et do fair intervenir, dans une- trs large
measure, les ph6nomcnes moraux ot quo Comte lui-m6me, en 6labo-
rant sa doctrine sociologique, y a assign un rble eminent aux fac-
teurs d'ordre moral, qu il reprochait s6vcrement aux 6conomistes
de n6gliger. Mais pour so servir avec shret6 et une certain
precision des coefficients moraux, encore faut-il que la construction
de l'dthique soit sufflisamment avanc6e ; et si elle no pouvait l'ULre,






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cette science venant apres la sociologie, que tout autant que celle-ci
serait pr6alablement constitute, on voit qu'on se trouverait dans
un cercle sans issue, puisquc l'cssence de la sociologie consists jus-
tement 'a tudier les faits sociaux de toutes categories, non pas
divis6ment, mais dans leurs rapports de connexion et d'influence
mutuelle. Ces qluelques r6tlexions demanderaient ha tre plus
longuement d6velopp6es. Nous avons cru devoir cependant con-
signer ici brievement nos r6scrves au sujet do ce point de la
doctrine Comliste.
Le Systnme de politique positive (4 volumes in-8) est encore bien
peu connu, bien peu explore, mcme par des sociologists do car-
riere et do renom. C'est ainsi que, dans une esquisse des travaux
sociologiques important qui ont vu le jour au course du dix-neu-
viemo siecle, M. Durkheim disait, dans la Revue bleue, il n'y
a pas bien longtemps, quo Comte ti'a fait qu'esquisser rapide-
ment la statique social. M. Durkheim, sociologist qui a ddja
donn6 des oeuvres importantes, en parlant ainsi, donne a croire
qu'il no connalt quo la seule leqon du course do Philosophic positive
oh Comte s'est, en effet, content d'indiquer les lignes importantes
et essentielles do la Sociologie statique. II ignore le lecteur no
peut 'autrement penser quo Comte, revenant sur cette branches
fondamentale de la science des Sociit6s, y a consacr6 tout un
volume (le deuxibme) do son systnme de politique, oh il soumet les
questions djha abord6es, les problems d6jh succinctement traits par
lui, a une profonde 61aboration vraimenf g6niale et admirable.
- M. Tarde, un autre pionnier do la science social, 4 qui cettc
science doit d6ja beaucoup, dans une discussion h la Societd de
sociologic do IParis, roulant justement sur les bases statiques de la
Soci6t6 a appel6 Comte un grand philosophy de l'histoire, on laissant
entendre qu'il no serait pas on mbme temps quelque chose d'autre
et d'aussi grand. Cependant, pour qui a lu le dcuxibme volume du
Systlme de Politiqae et l'a compris, it no saurait y avoir de doute:
Comte est un sociologist, et un socielogiste de la plus large enver-
gure. M. Tarde cette conclusion s'impose ne connait pas le
livre. Mais il y a plus. Stuart Mill rend comptc dans un
ouvrage plein de respectueuse sympathies et d'admiration (traduit
par M. Cl6menceau) de l'oeuvre de Comte. II fait remarquer,
dans la premiere partic do son livre consacr6e au Cours de Philoso-
phic positive, quo Comte a gliss6 sur les ph6nomcnes d'ordre
statique, et il s'abstient tout do mbme, dans la second parties oi il
examine le Sysiime de polilique positive, d'apprendre au lecteur quo
tout un volume de l'ouvrago (qui n'en compete que quatre) reprend,
pour les 6tudier h fond, les faits relatifs a la statique social c'est-h-
dire h la structure et au fonctionnement des socidtes, ind6pendam-







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ment de ceux de d6veloppement, c'est-'-dire des phenomenes dyna-
miques. Stuart Mill devait, it somble, 'a son lecteuti quelques
mots a ce sujet. Si Comte s'est abstenu, dans son premier
ouvrage, d'insistor sur la statique social, c'est quo, ainsi qu'il
l'cxplique lui-mhme au d6but du deuxiame volume de la Polilique,
que je recommando h la meilleure attention des sociologists, les
ph6nomenes dynamiques sont plus propres ia manifester les lois
sociales, a en 6tablir 1'existence. C'6tait 1a la premiere question a
rdsoudre, la premiere notion h d6gager et h fair accepter. Co
point acquis, 1 existence de lois sociologiquoes mise hors de doute,
l'esprit constructeur du penseur devenait plus libre et pouvait plus
aishment se livrcr at unc exploration statique. Comte, dans cer-
taines parties de sa statique social, s'est 6loev a un tres haut degr6
d'abstraction et de force mental. Lui-mnme a 6prouv6 le bes6in do
demander au lecteur et il envisageait un lecteur d6ja bien
prepar6 une secinde lecture, attentivement faitc. Et h co propos,
comment ne pas se rappeler particularity int6ressante que nous
r6vele M. Hceffer dans son Hisloire de l'astronomie (Hachette, 6di-
tour, que lorsque part le livre de Newton, les Principes maithi
/liallques de philosophies naturelle oh so troupe 6tablie la loi do la
gravitation plan6taire il so rencontra h, peine, dans touto
l'Europe, quatre savants en 6tat de le comprendre. Apris cela, on
s'6tonne moins que le savant secretaire de I'Acad6mie des sciences,
M. Bertrand, ait pu declarer en pleine Revue des Deux Mondes
- n'avoir rien compris a l'oeuvre qui couronne si dignement la
carri're scientifique et philosophique do l'illustre ponseur franqais.
La penshe francaise c'est ma conviction a encore beaucoup a
gagner dans la fr6quentation de l'ceuvre de Comte ; mais, pour
cola, il faut qu'elle prenne directement et intimement contact avec
cette oeuvre, avcc touto cette oeuvre.



Notre pr6sente brochure est suivie d'une autre intitule :
a Considerations sur l'e6al maental-de la Socillt Haitienne ) qui en
est'la continuation.