La question haïtienne

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Material Information

Title:
La question haïtienne
Physical Description:
116 p. : ; 23 cm.
Language:
French
Creator:
Price, Hannibal
Publisher:
L. Weiss
Place of Publication:
New York
Publication Date:

Subjects

Subjects / Keywords:
Foreign relations -- Haiti -- United States   ( lcsh )
Foreign relations -- United States -- Haiti   ( lcsh )
Genre:
non-fiction   ( marcgt )

Notes

Statement of Responsibility:
par Verax pseud..

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Source Institution:
University of Florida
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All applicable rights reserved by the source institution and holding location.
Resource Identifier:
oclc - 24119361
ocm24119361
System ID:
AA00008889:00001

Full Text








LA QUESTIC! HAITIENNE
par
Verax














x
327. 72,9
P945,

















UNIVERSITY
OF FLORIDA
LIBRARIES


THIS VOLUME HAS BEEN
MICROFILMED
BY THE UNIVERSITY OF
FLORIDA LIBRARIES-


I II III









LA



QUESTION HAITIENNE


PAR

VERAX .





PRIX, 25 CENTS.





NEW YORK
LOUIS WEISS & CO., IMPRIMEURS ET EDITEUIR
No. xn6 Fultoni Street


1891













LA


QUESTION HAITIENNE


PAR


VERAX
(^y'A ^ *'*:' *


PRImX, 2S CENTS.


NEW YORK
LOUIS WEISS & CO., IMPRIMEURS ET EDITEURS
No. 1z6 FultonL Street
1891












































LATIN
AMERICA












La Question Haitienne.




Du jour au lendemain, la question haltienne s'est
trouv6e pose par l'affaire du M61e Saint-Nicolas.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que, par le hasard de leurs
degres de longitude et de latitude, les petits Etats, places
sur le terrain des competitions et des rivalit6s interna-
tionales, acquierent tout d'un coup une c661brit6 qui pa-
rait disproportionn6e avec leur r6le historique et leiur
importance territorial.
La question d'Orient, par example, qui a passionn6
le vieux monde pendant tant d'ann6es, et qui n'est
pas encore r6solue d'ailleurs, a fait naTtre une foule
"< de questions subsidiaires qui out attire attention pu-
blique sur des peuples mal connus et sur ce que 1'on
s'4tait habitu6 A considerer comme de simples expres-
sions geographiques.
De l1, toutes ces brochures et toutes ces 6tudes sur
les principaut6s danubiennnes, sur la Bulgarie, la Ser-
bie, 1'Herz6govine, la Croatie, le Mont6n6gro, la Crate,
sur les Maronites, les Druzes, les Fellahs, etc. De l1
aussi cette avalanche d'injures ou ce tribute d'1loges, sui-
vant les int6rets et les passions, dans les milliers d'ar-
ticles publi4s sur les hommes et les choses des petits
pays convoit6s par telle ou telle grande puissance con-










-6-


tinentale on maritime. La calomnie, la mauvaise foi, les
injures, les menaces se sont donn6 libre carriere quand il
s'est agi d'6garer l'opinion publique sur les causes r6elles
de certain incidents diplomatiques et de masquer les
6checs des hommes d'Etat A court vue ou des chevaliers
d'industrie... politique. Heureux, quand apres avoir fait ou
laiss6 entreprendre une champagne d'insultes contre telle
petite puissance qui n'en pouvait mais, les gouverne-
ments s'apercevaient a temps qu'ils faisaient fausse
route et qu'il 6tait urgent de r6agir contre une politique
absurde, aussi malhonn6te h l'1gard du faible que mala-
droite et nefaste pour eux-memes.
Comme pendant h la question d'Orient, il semble
qu'une nouvelle question, la question d'Occident, soit h
la veille de surgir. Les travaux de percement de 1'isthme
de Panama, l'achevement plus ou moins prochain d'un
grand canal interoc6anique dans l'Am6rique Centrale
(que ce soit h Panama on au Nicaragua), les immense
int6rits 6conomiques engages dans cette affaire ou d6ve-
lopp6s par elles, autant de raisons qui contribuent A
faire de la mer des Antilles et des iles qui lui servent de
ceinture le point de mire des principles puissances
maritimes et commercials de l'Europe et de la Grande
R6publique de 1'Am6rique du Nord.
Il n'est done pas surprenant que d6ja, par anticipa-
tion et en provision de l'importance naturelle de certain
points pris ou A prendre sur la route des Antilles, les
convoitises se soient 6veill6es, pr6parant des mainte-
tenant des difficult6s internationales qui pourront avoir
leur contre-coup sur le regime politique et la destine
des petites r6publiques libres des Antilles, soucieuses de
conserver leur autonomie et leur complete ind6pendance


















-7- -


A c6t6 de leur colossal voisin du Nord et des colonies
plus ou moins turbulentes des diverse puissances euro-
peennes.
Ces reflexions pr6liminaires n'6taient pas inutiles pour
6tablir nettement la situation de la R6publique Haitienne
dans 1'affaire de ce M61e Saint-Nicolas, situ6 A la pointe
nord-ouest de l'ile d'Haiti et braqu6 comme un canon
au-dessus du passage necessaire de la ligne europ6enne
du canal interoceanique, que celui-ci soit achev6 h Pa-
nama ou finalement construit a Nicaragua.
Or, dans le concert de maledictions don't toute la
press am6ricaine, depuis pros de trois mois, pursuit
la malheureuse petite republique d'Haiti, a propos de
1'6chec de la diplomatic Blaine'-Tracy-Gherardi, il est
assez remarquable que personnel ne semble avoir pense
qu'il pourrait bien y avoir eu quelque faute commise
par les Am6ricains.
Ici, il nous faut entrer dans quelques details pour
placer la question sur son vWritable terrain.















EXPOSE DE LA QUESTION,


Haiti, il est A peine besoin de le rappeler, est une na-
tion qui compete au plus un million d'habitants, en face
de 64 millions de citoyens ambricains, et cela parait suf-
.fire a tous pour que, quoi que puisse desirer le gouver-
nement de Washington, la "r6publique noire" ne puisse
y opposer un refus sans etre tax4e d'impertinence.
Cependant, il faut observer que la petite nation des
Antilles u'est pas la seule .du Nouveau-Monde don't les
forces se trouvent dans une disproportion accablante,
compares a celles des Etats-.Unis; elle n'est pas la
seule qui puisse avoir h mesurer le colosse nord-am6ri-
cain et a se demander ce qu'elle doit en attendre: heur
ou malheur.
La question ha'tienne doit done etre envisage comme
6tant de nature a cr6er un precedent don't l'importance
ne saurait etre meconnue par les autres nations amiri-
caines, les plus faibles surtout, au point de vue de ce
qu'elles peuvent esp6rer de la sincdrite' et de la droiture
du people des tEtats-Unis.
Que M. Blaine ou M. Harrisen et tout le gouverne-
ment conduisent leur politique exterieure comme ils
l'entendent, la n'est pas le point le plus important dans
les relations des Etats-Unis avec les autres peuples.
Pour ces derniers, la question capital est tout entire
dans l'opinionpublique amd ricaine, et cette opinion, c'est
la press qui en est on qui devrait en 'tre Porgane. On
sait, a Pi'tranger, que le people ambricain est sincere-
ment republicain, profondement imbu de Pesprit demo-
cratique et que, par consequent, aucune action inter-
nationale ne saurait etre entreprise par son gouverne-
ment sans le consentement populaire.
Mais on sait aussi, on du moins Pon a toujours cru au










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dehors, que Popinion publique am6ricaine est en g6ne-
ral en faveur de la justice et de la v6rit6, et c'est pour ce
motif que les autres nations du Nouveau-Monde se sont
habitues A considerer le d6veloppement de la puissance
americaine comme significant pour elles une protection
et non une menace. C'est pour ce motif que la Doctrine
-Monroe est consid6r6e dans toute l'Am6rique latine, non
seulement comme une protestation contre toute inter-
vention des anciennes m6tropoles europeennes dans les
affaires du Nouveau-Monde, mais surtout come un
gage reel et efficace d'ind4pendance des anciennes colo-
nies. C'est pour ce motif, enfin, que cette doctrine est
devenue 1'objet d'une adhesion enthousiaste de la part
de toutes les autres nations americaines.
Allons-nous maintenant montrer aux colonies latines
6mancip6es, a ces nouvelles nations americaines qui,
elles aussi, ont vers6 tant de sang dans leurs luttes ex-
t6rieures ou intestines pour conqu6rir enfin leur place au
soleil et s'assurer les bienfaits d'un regime d6mocra-
tique, allons-nous leur montrer la doctrine Monroe
comme un principle trompeur, comme un mirage fantas-
tique destiny a les 6loigner de toute relation politique,
de toute amiti6 avec les grandes .puissances europ6ennes
pour les mieux isoler et les liver sans protection et sans
defense aux convoitises, h la domination des Etats-Unis?
Allons-nous leur montrer la r6publique de Washington,
de Franklin, de Hamilton, passant insensiblement a 1P6-
tat de nation conquerante et abdiquant le grand r6le
qu'elle a jou6 jusqu'icl dans le monde en se conformant
A l'esprit de ses fondateurs qui ont voulu en faire un
"foyer de liberty ?
Nous ne croyons pas, nous nous refusons a croire
qu'une telle deviation des anciens principles de l'Union
soit dans l'esprit du people am6ricain.
On s'est beaucoup recri6 sur le manque de foi du Pr6-
sident Hyppolite qui aurait d'abord promise puis refuse
de donner le M6le Saint-Nicolas aux Etats-Unis. On a










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6galement parle et de son ingratitude, et de 1'insolence, et
du mauvais vouloir de son gouvernement h 1'gard du
gouvernement am6ricain.
Nous examinerons bient6t ces divers points et nous
r4tablirons la v6rit6, avec les documents officials h 1'ap-
pui, mais retenons d'abord ce principle: c'est que, dans
toute cette affaire, il y a deux nations souveraines, ind6-,
pendantes 1'une de Pautre, don't 1'une possede un objet
que 1'autre desire acquerir.
La nation qui demand, les IEtats-Unis, est A c6t6 de
Pautre, Haiti, comme un g6ant a c6t6 d'un petit enfant.
Mais n'est-ce pas ici le cas on jamais de faire de la sin-
cerite, de la loyaute des IEtats-Unis, une question de
dignity national ? Si disproportionnees que soient les
deux nations, elles n'en sont pas moins, au regard Pune
de Pautre, deux Etats absolument souverains.
Or, s'il est un principle indiscut6 dans le droit des gens
moderne, c'est que la souverainet6 d'un Etat, consistent
essentiellement dans Plind6pendance de toute volont6
6trangere par rapport A Plexercice des droits de souverai-
net6, DOIT, par sa nature meme, 8tre exercee non seule-
ment sans aucun souci de Planciennet6 de lPEtat, de la
forme de sa constitution on du gouvernement, de Pordre
6tabli pour la succession au tr6ne ou au siege du pou-
voir ex6cutif, du rang et titre de 'tPEtat on de son souve-
rain, mais aussi sans qu'il soit tenu compete de l'dtendue
de son territoire, de sa population et de son importance poli-
tique, des moeurs et de la religion, de l'etat de culture en
gnderal, du commerce de ses habitants, etc., etc. (1)
En vertu de ce principle, le people haltien ne pouvant
rien, absolument rien, centre les Etats-Unis, a done
droit, ce nous semble, a cause meme de sa faiblesse, de
computer plus particulierement sur la droiture et sur la
loyautj du people am6ricain.
(1) Voir Le Droit des Gens Moderne, par KLiiBER, revu et com1plt6 par
OTT, 1'Histoire diu Droit des Gens Moderne en Europe et en Amdrique, par
WHEATON, etc.










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Si peu considerable que soit l'Ptendue de son terri-
toire, le chiffre de sa population et son importance poli-
tique, la R6publique d'Haiti est en possession, comme
toutes les r6publiques am6ricaines, d'une ind6pendance
cherement acquise. Aussi tient-elle a son ind6pendance
et a l'integritO de son territoire. Elle vent rester repu-
*blique souveraine et non devenir r6publique soumise.
C'est bien son droit.
Assur6ment, ce n'est pas le people am6ricain, dans
l'honnatetW de sa conscience et dans le fond de ses con-
victions d6mocratiques, qui voudra faire un crime au
people haltien de son patriotism, de son attachment
A son independance national et h l'int6gralit6 de son
territoire.
Aussi est-il a remarquer que, pour imprimer une
fausse direction a P'opinion national am6ricaine sur
toute cette histoire du M6le Saint-Nicolas, on a manqu6
et on manque sans cesse de franchise dans les spheres
politiques sur la nature exacte de ce que l'on faisait de-
mander au gouvernement haltien.
Et ce manque de franchise et de sinc6rit6 se rencon-
tre dans chacune des assertions au moyen desquelles on
s'est efforc6, des le principle, de fourvoyer l'opinion pu-
blique am6ricaine sur cette affaire.
Comment la press des Etats-Unis qui devrait se don-
ner pour mission de renseigner exactement le people
ambricain sur le sens et la veritable port&e des actes
politiques du gouvernement national a-t-elle pu macon-
naitre, dans cette circonstance sp6ciale, le devoir qui lui
income 7 Ce n'6taient cependant pas les documents offi-
ciels et communiqu6s au Congres, publi6s meme par le
gouvernement federal, qui lui manquaient. Comment,
aux reproches inexacts, aux insinuations mensongeres
sur l'affaire du M6le Saint-Nicolas, cette meme press
a-t-elle ajout6 des attaques violentes contre le passe de
la R6publique d'Haiti et contre la race noire, des insults
grossieres et ridicules contre le Pr6sident Hyppolite,













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c'est 1A un curieux problnme qu'il ne nous convient pas
de chercher A r6soudre en ce moment. Mais, s'il ne nous
plait pas d'approfondir cette question, il peut paraitre
utile d'envisager les choses avec sang-froid et

1 De ritablir la verit6 historique au sujet de la
pr6tendue promesse de cession du M61le Saint-Nico-
las soi-disant faite au nom du president Hyppolite
A M. Bayard, secretaire d'Etat, sous 1'administra-
tion de M. Cleveland (pr6tendue mission ILIE; mis-
sion dit Dr. AUGUSTE NEMOURS);
29 De dire quelques mots A propos de ce qui a
Ut6 appel6 Pintervention des Etats-Unis dans les
affaires haitiennes;
39 D'expliquer la vWritable histoire du M6le et de
faire connaltre la nature exacte de la demand
adress6e au gouvernement d'Haiti par le gouver-
nement de Washington sous administration Blaine-
Harrison (mission Douglass-Gherardi);
49 De dire pourquoi cette demand a dfi ktre re-
jet6e par le gouvernement haitien;
59 Enfin, de fournir quelques indications sur
l'6tat des parties dans la r6publique d'Haiti, et, tout
en r6pondant A certaines accusations, quelle devrait
etre, selon nous, la meilleure politique h suivre de
la part des Etats-Unis h l'egard du gouvernement
du general Hyppolite.

On trouvera d'ailleurs, a la fin de cette brochure, le
texte exact des pieces et principaux documents officials
venant A Pappui de nos explications et de nos asser-
tions.












AFFAIRE DU MOLE SAINT-NICOLAS.



S1I'. LA PRETENDUE MAUVAISE FOI DU GENERAL
HYPPOLITE.

Au mois de d6cembre 1888, disent les journaux am6-
ricains, le general Hyppolite, chef du parti. revolution-
naire du Nord, sentant sa cause compromise, depicha
vers le gouvernement de Washington un envoy ex-
traordinaire, M. Ch. Fred. Elie, n6gociant haltien,
charge de proposer certain arrangements.
Ces arrangements, non seulement, parait-il, la press
ambricaine les connait, mais elle public une pr6tendue
copie des pr6tendus pouvoirs de M. Elie.
11 se serait agi d'obtenir des Etats-Unis: 19 une de-
monstration navale dans les eaux haitiennes en faveur
des hyppolitistes; 2 l'autorisation de se procurer aux
Etats-Unis les navires, armes et munitions de guerre
necessaires A la defense du parti d'Hyppolite; 39 in-
tervention, au besoin, des navires de guerre am6ricains
pour assurer aux bellig6rants du Nord le b~unfice du
droit des gens.
En retour, le general Hyppolite promettait: 1 la
franchise des droits de tonnage aux navires de com-
merce am6ricains; 29 un abaissement de droit de 20
pour cent sur les importations des textiles manufactu-
res; 39 enfin, le droit pour la marine f64drale d'avoir
sur les c6tes d'Haiti une station navale avec pleine et
entire liberty d'entr6e et de sortie, et le privilege d'6ta-
blir des stations et d6p6ts de carbon sans frais ni for-
malit6s, tout en se conformant aux lois de police locale.
Ce n'est pas tout: un paragraph additionnel de la
copie de ces pr6tendus pouvoirs ajoutait que si, au course










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des negotiations, le gouvernement americain venait A
demander des privileges ou avantages non mentionnes
dans les pr6c6dentes instructions, mais pouvant 6tre
consid&res comme acceptable, l'envoy6 Elie pouvait les
accorder, sauf A les soumettre h la ratification du gou-
vernement provisoire.
Enfin, dans la copie des pr6tendus pouvoirs donnas A
M. Elie, il etait dit que le gouvernement d'Haiti pro-
mettait, sur l'honneur de la REpublique, de ratifier et
d'ex6cuter fidelement tout ce qui aurait W6t signed par le
pl6nipotentiaire Elie, negociant, citoyen haltien, et de
donner la sanction pr6sidentielle aux promesses dans
les terms memes ofi elles auraient W6t faites. Ce fameux
document 6tait, affirme-t-on, signed du general Hyppolite
et contresign6 de M. Firmin, charge du d6partement des
affaires 6trangeres.
Voilh, certes, une piece bien important, et si nous
avons tenu A donner un resum6 pr6cis de ce pr6cieux
document, c'est pour montrer jusqu'oi! peut aller Plau-
dace, sinon la perfidie, de ceux qui ne craignent pas de
satisfaire leurs rancunes politiques ou de venger leurs
echecs diplomatiques en confiant a des faussaires leur
ceuvre de deloyaut6, de mensonge et de felonie.
Quoi qu'il en soit, c'est sur ce document apocryphe
que Pon a 6difi tout le systeme d'attaques dirigdes tan-
t6t par un press complaisante, tant6t par une press
passionn6e et mal renseignee contre le Pr6sident de la
Republique d'Haiti et contre le people laitien. Exami-
nons done point par point ce qu'il faut penser de la va-
leur de ce pretendu document.
19 Ce document est-il vrai?
II n'y parait gubre. Certes, il y aurait un moyon bien
simple d'en prouver Plauthenticit6. Ce serait d'exhiber
original. Oi est-il ce project de traits qui attire sur la
republique presque lilliputienne des Antilles les foudres
de "Jupiter-Oncle-Sam ?" Qui Pla vu, Pla lu, Pla tenu?
Qui Pla gard4, cach6, tenu secret jusqu'au dernier mo-










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ment pour venit en parler apres que tout 6tait fini,
apres que les n6gociations engages sur cette affaire du
M61e Saint-Nicolas ont 6t0 d6finitivement rompues ?
Voilh qui est bien strange, en v6rit6. Un document
d'une importance capital existe quelque part sur un
objet qui int6resse au plus haut point les relations de
deux Etats, et nul ne saurait dire oii il est, qui le d6-
tient, qui en a pris connaissance, qui meme peut venir
attester sinon de l'existence pr6sente de ce paper, du
moins de son existence ant6rieure.
Car, enfin, un original peut disparaitre et du moins il
en reste des copies, des copies authentiques, des copies
certifies conformes.
Eh bien, soit! r6pond-on. L'original a disparu, mais
en voici la copie. Et, en effet, on nous en donne une
" copie que nous avons r6sum6e plus haut et don't nous
publions le texte exact aux pieces annexes.
Quelle est la valeur de cette copies ? Voyons un peu.
Puisque Ploriginal n'existe pas, nous n'avons qu'un
moyen de savoir si la copie present6e peut 6tre prise au
s6rieux, c'est de voir qui l'a sign6e et de savoir ce qu'en
pensent les personnel dont les signatures se trouvent
ainsi mises en avant. Or, cette pr6tendue copie est
sign6e: General Hyppolite et contresign6e A. Firmin,
conseijler, charge du d4partement des affaires etran-
gres.
Nous allons done etre bient6t fixes puisque c'est pr6-
cisement ce meme M. A. Firmin qui, en sa quality de
ministry des affaires ktrangeres A Haiti, a men6 les n6-
gociations relatives h la question du M61e avec MM.
Fr6d6ric Douglass, ministre-r6sident des Etats-Unis a
Haiti, et Bancroft Gherardi, coutre-amiral de la marine
des Etats-Unis, envoy pl6nipotentiaire.
Remarquons tout d'abord que la pr6tendue copie qui
a servi de base h l'accusation de mauvaise foi portee
centre le ge6nral Hyppolite ne parle en aucune faqon de
la cession du M61e Saint-Nicolas, mais simplement et










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vaguement du droit pour la marine am6ricaine d'avoir
une station navale avec liberty d'entr6e et de sortie.
Supposons, neanmoins, qu'il ait 6t6 reellement ques-
tion, dans cette station, du M61e Saint-Nicolas. Que r6-
pond M. Firmin A qui Pon impute le contreseing des
actes qui auraient constitu6 la promesse du M6le par le
g6n6ral Hyppolite A M. Bayard ? Sans doute, il va s'6-
tonner, se trouble, s'humilier, faiblir, balbutier. Eli
bien non. II d6ment formellement, au nom du gouver-
nement du meme g6n6ral Hyppolite, cette pr6tendue
promesse racont6e par la press am6ricaine ; il protest
formellement contre cette assertion en la qualifiant de
MENSONGERE, et cela, dans la r6ponse officielle qu'il a
faite A la demand de cession du M6le, present4e par
les agents ambricains Gherardi et Douglass.
Ecoutons-le. Apres avoir expliqu6 les motifs qui ne
permettent pas au gouvernement d'Haiti de donner
suite h la demand des Etats-Unis, il ajoute: En sup-
posant meme que la constitution national ne ffit pas
un obstacle A l'acceptation de la demand present6e par
Son Excellence au nom du President des Etats-Unis, le
gouvernement haltien ne pourrait guere, dans les cir-
constances pr6sentes, entrer en n6gociations pour l'affer-
mage du M6le Saint-Nicolas, sans paraitre c6der a une
pression 6trangere et compromettre, ipso facto, notre
existence de people irid6pendant; d'autant plus que
plusieurs journaux americains, dans un but indevinable,
font une propaganda MENSONGERE tendant a faire accroire
qu'il y a eu des engagements signs entire le Prdsident
d'Haiti et les Etats-Unis d'Amerique, pour la cession de
cette mime baie du iMole Saint-Nicolas que Son Excellence,
le President Harrison, desire avoir come station a l'usage
de la marine americaine."
Nous le demandons A tout home de bonne foi et de
bon sens, est-ce lh le language d'un homme qui, dans une
circonstance quelconque, se serait pret6 a( signer un do-
cument promettant ce meme M61e Saint-Nicolas a co









18 -

mame gouvernement des Etats-Unis ? II ne saurait y
avoir deux r6ponses A cette question. Evidemment, le
language de M. Firmin est le language d'un homme hon-
nEte, convaincu et sincere, et il n'a jamais appos6 sa
signature A un document analogue A celui que nous 6tu-
dions.
D'autre part, si l'on pouvait tenir pour un instant le
gouvernement am6ricain pour responsible de ces bruits
de processes du general Hyppolite, il faudrait consid6-
rer la reponse de M. Firmin comme un veritable d6fi,
puisque ce serait un d6menti formel, official, solennel,
au President Harrison et A M. Blaine.
En ce cas aussi, ce devait ktre le devoir imp6rieux,
ineluctable de MM. Douglass et Gherardi, derrelever im-
m6diatement cette parties de la lettre de M. Firmin et de
lui prouver qu'il avait r6ellement fait avec le g6enral
Hyppolite la promesse don't il traite Passertion comme
une CALOMNIE de la press am&ricaine. On ne saurait pre-
tendre non plus que les negociateurs ambricains ne fus-
sent pas munis de cette fameuse promesse si elle avait
jamais exists.
Or, les deux n6gociateurs am6ricains ont r6pondu A
M. Firmin, et que diseft-ils ? Apres la phrase banale
consacr6e A l'accus6 de reception se trouvent les deux
paragraphes unique suivants:
Nous regrettons que le gouvernement d'Haiti se
voie dans la necessity de fire un refus a la demand ami-
cale du Prisident; d'autant plus que nous avons lieu de
craindre que ce refus ne soit pas accept par le gouver-
nement des ]Etats-Unis comme un t6moignage des sen-
timents amicaux qui doivent exister entire les deux rd-
publiques et gouverner leurs relations.
Tout en 6tant obliges de vous exprimer notre des-
appointement du terrain sur lequel s'est plac6 le gou-
vernement d'Haiti, permettez-nous de vous presenter,
Monsieur le Ministre, expression de notre plus haute es-
time et de notre plus haute consideration. (1)
(1) Voir aux Pices annexes et Documents justificatifs.










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Ainsi voilk la r6ponse des deux pln4ipotentiaires du
gouvernement des Etats-Unis A M. Firmin. Non seule-
ment ils se sont abstenus de faire aucune allusion a son
peremptoire d6menti, non seulement ils ont laiss6 la
press am6ricaine non lav6e de cette hautaine accusa-
tion de calomnie, mais ils donnent A ce meme M. Fir-
min, le suppose signataire de la pr6tendue promesse du
M6le, 1'assurance de leur plus haute estime et de leur plus
haute consideration.
Que faut-il en conclure ?
C'est que si original de la piece don't nous nous occu-
pons est introuvable, c'est qu'en r6alit6 cette piece n'a
jamais exist.
La pretendue copie qui en a e'tdpubliee dans les journaux
est done L'(EUVRE D'UN FAUSSAIRE.
2 Mais, si cette piece n'est pas vraie, est-elle au moins
vraisemblable ? Et M. Elie, qui a Wt6 charge, dit-on, d'une
mission aupres de M. Bayard au mois de d6cembre 1888,
ne pouvait-il pas 6tre on se croire autoris4 A formuler
quelques propositions parmi lesquelles se serait trouv6e
la promesse du M61e Saint-Nicolas ?
Il est assez singulier que, dans toute cette affaire, les
journaux parent sans cesse de la mission Elie et jamais
de la mission Auguste.
Nous ne discuterons pas la question de savoir si
M. Elie 6tait reellement charge d'une mission quelconque
auprbs de M. Bayard. Ce que nous savons, c'est que, en
fait, non seulement M. Bayard, secr6taire d'EItat de
M. Cleveland, n'a rien accept ni rien promise, mais qu'il
n'a meme pas voulu recevoir M. Elie.
Ce que nous savons aussi, c'est que cette pr6tendue
mission de M. Elie est en contradiction flagrante avec
la mission authentique de M. le docteur Nemours Auguste
qui a Wt6 requ, lui, par M. Bayard dans ce meme mois de
d6cembre 1888.
Ce que nous savons enfin, c'est que M. Auguste a ex-
pos6 les vues et les intentions du g6n6ral Hyppolite, non









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seulement verbalement dans l'entrevue officielle qu'il eut
avec M. Bayard, mais encore par 6crit dans un docu-
ment adress6 au secretaire d'Etat sur sa demand et qui
a 6t6 officiellement public et communique aux deux
Chambres du Congres (1).
Or, dans ce document, M. Auguste a eu pr6cisement
soin de d6clarer d'une fagon aussi nette, aussi cat6go-
rique, aussi formelle que possible qu'il n'entrait nulle-
ment dans les intentions du g64nral Hyppolite et de ses
adherents de ceder le M6le Saint-Nicolas ni aux Etats-
Unis, ni h aucune autre nation.
Voici d'ailleurs les terms don't s'est servi cet envoy
official du g6n6ral Hyppolite. Le passage est trop impor-
tant pour ne pas Utre cit4 en entier :
.**** Apres avoir expos devant vous, dit M. Auguste,
notre situation politique et d6fini la responsabilit6 de
la crise pr6sente, permettez-moi, Monsieur le secretaire
d'itat, de m'arreter sur un point que je crois digne de
votre attention. Je veux parler des relations commnercia-
les d'Haiti avec les Etats-Unis.
On a dit et r6pWt4, avec trop d'empressement pour
qu'il n'y ait pas a cet 6gard quelque fond de v6rit6, que
le g4n6ral Legitime avait promise au comte de Sesmai-
sons (1) le M61le Saint-Nicolas qui a t60 depuis si long-
temps convoite.
Nous, e qui appartient le MdIle Saint-Nicolas, nous ne
_OuVOnS NI LE PROMETTRE NI LE VENDRE, mais nous pou-
vons proposer, a un gouvernement ami, des stipulations
D'UN AUTRE CARACTEPE qui lui donneraient des avantages
plus marques. Un trait de commerce et d'amiti6 nous
unit dejh h la r6publique ambricaine. Nous serious heu-
reux de resserrer ces liens et de rendre plus intimes les
relations des deux pays. Nous achetons des Etats-Unis
un grand nombre d'objets manufactures pour lesquels
*
(1) Recents ivienements d'Ha'ii, pages 234 et 235.
(1) Ministre de France "A Haiti, rappel6 depuis A la suite de ses intri-
gues.









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le commerce de l'Angleterre est un formidable rival.
Pour assurer au commerce americain les marches d'IHaiti
et en priver l'Angleterre, une diminution des droits de
douane sur ces marchandises suffirait, et imm6diatement
1'importation des products manufactures am6ricains
augmenterait dans des proportions consid6rables."(1)
On ne saurait etre plus explicit. Nous, a qui appar-
tient le M-3le Saint-Nicolas, nous ne pouvons NI LE PRO-
METTRE NI LE VENDRE.". Voilh qui se trouve im-
prim6 en toutes lettres dans le livre de Documents sur
les evenemcnts d'Haiti, officiellement public A Washington
pour les membres du Congres f6d6ral. N'est-ce done pas
le cas de dire: Qui trompe-t-on ici?
Mais, admettons un instant que M. Elie ait reellement
fait certaines propositions concernant le M61le Saint-
Nicolas? A qui se serait-il adress6 puisque M. Bayard,
alors secr6taire d'Etat, n'a m6me pas voulu le recevoir
et qu'il n'est fait mention nulle part ni de sa visit, ni
de ses propositions ?
Et quand bien meme M. Elie se serait adress6 h quel-
que personnage official, qu'est-ce que cela prouverait?
Si Pon veut bien consid6rer que M. Elie est non pas un
Haitien, comme le dit maladroitement la pr4tendue co-
pie des pouvoirs, mais un n6gociant francais qui ne fai-
sait que passer aux Etats-Unis, qu'il avait pu solliciter
des r6volutionnaires du Cap, une mission quelconque a
remplir aux Etats-Unis pour se donner de l'importance
aux yeux de ses correspondents de New York, que cette
satisfaction a pu lui 8tre accord6e a cause des services
financiers qu'il avait rendus h la revolution, on com-
prendra que ce n6gociant pouvait s'aventurer beaucoup,
4tant A l'abri, le cas 6ch6ant, de la colre des Haitiens.
M. le Dr. N. Auguste, au contraire, 6tait citoyen
d'Haiti, personnellement engage dans la revolution, par-
faitement au courant des vraies intentions, de la pens6e
(1) Voir le memorandum de 1'entrevue Bayard-Auguste et la lettre de
M. Bayard aux Pikces annexes et Documents justificatifs.









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intime de ses compagnons, et r6ellement, express6ment,
nominativement envoy aux Etats-Unis pour venir solli-
citer la reconnaissance des nordistes comme belligerants.
Certes, ce sont 1A des faits qu'il ne saurait 6tre permis
h des diplomats s6rieux de negliger. Etablissant un pa-
rallele entire la posture politique du s'oi-disant envoy
officieux et de l'envoy6 official, il y avait tout au moins
lieu de douter, devant la d6engation formelle de M. Au-
guste, que les vagues concessions promises (?) par M.
Elie pussent comprendre la cession du M61e Saint-Nico-
las aux Etats-Unis. Et si quelque fonctionnaire subor-
donn6 du d6partement d'Etat a pu se faire quelque illu-
sion h cet 6gard et prendre bonne note des pr6tendues
propositions de M. Elie, que penser de son flair diplo-
matique et de ses aptitudes politico-internationales ?
Inutile de nous attarder plus longtemps sur ce point.
Non seulement la piece en question n'est pas vraie, mais
tout demontre qu'elle n'est meme pas vraisemblable.
Cependant pour donner satisfaction A ceux qui ont
men6 grand bruit autour de cette affaire, nous irons
plus loin et nous examinerons un troisieme aspect de la
question.
39 Des n6gociations precises eussent-elles Wt6 reelle-
ment engages au suijet de la promesse de cession du M6le
Saint-Nicolas, la non-r6alisation de cette promesse peut-
elle faire taxer le general Hyppolite de mauvaise foi ?
Pour le besoin de notre cause, nous sommes obliges
ici d'admettre momentan6ment comme vraie la mission
Elie, et de supposed exacte la copie d'un document que
nous avons prouv6 etre faux et invraisemblable. Nous
nous servons done des armes de nos adyersaires et nous
disons: Soit! M. Elie a 6t0 offrir le M6le Saint-Nicolas
aux Etats-Unis de la part du general Hyppolite.
Et apres ? A qui l'a-t-il offert ? Qui l'a accept ? Qu'on
cite le diplomat am6ricain avec qui l'affaire. a Wt6 trai-
tee. Certes, l'offre 6tait de quelque importance pour les
Etats-Unis, puisque, d'apres les journaux am6ricains









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eux-memes, voilh tant6t quarante ans, que l'affaire est
sur le tapis, et il doit bien rester quelque part des traces
de ces negociations. Ces traces, oiL sont-elles? S'il y a eu
des engagements pris, il existe sans doute quelques si-
gnatilres au bas de ces engagements. Oh sont les enga-
gements ? Oh sont les signatures ?
Puisqu'il est question de bonne foi, qu'on fasse done
preuve de bonne foi dans la press am6ricaine en ne se
bornant pas A des allegations vagues, h des documents
suspects, mais en fournissant des faits pr6cis, des dates
exactes, des signatures authentiques, des engagements
reels et r6ciproques, des conventions fermes, en un mot.
Mais rien de tout cela ne sera public, parce que rien
de tout cela n'existe, parce que si des propositions out
6t6 faites, elles n'ont 6t6 ni discut6es, ni acceptees, ni
signies. Et elles ne pouvaient etre ni discuties, ni ac-
ceptees, ni sign6es, parce que l'on savait parfaitement
au d6partement d'Etat que l'envoy6 du g6n6ral Hyppo-
lite n'6tait pas, ne pouvait pas Gtre anti de pouvoirs
suffisants pour en gager des n6gociations a cet 6gard,
parce que Pon savait parfaitement h Washington que
le general Hyppolite, efit-il eu reellement 1'intention de
promettre le M61e Saint-Nicolas, ne pouvait, A aucun
titre, lui, simple president du gouvernement provisoire
du nord d'Haiti, prendre des engagements qu'il ne pou-
vait pas tenir une fois Pr6sident official de la R6publi-
que d'Haiti.
Peut-etre paraitra-t-il oiseux de discuter plus longue-
ment ce troisieme point. Nous avons, d'ailleurs, sur ce
sujet, un document official qui coupe court a toutes les
hypotheses et a toutes les fantaisies que peuvent publier
certain publicistes am6ricains. C'est sous Padministra-
tion Cleveland et sous le secretariat de M. Bayard que
s'est produite la pr6tendue mission Elie, et que se se-
raient faites les pretendues propositions du general
Hyppolite. Or, si nous voulons savoir ce que pensait le
secr6taire d'Etat Bayard de la nature des relations qu'il











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croyait alors pouvoir entretenir avec les deux parties
bellig6rants d'Haiti, nous n'avons qu'I consulter le
memorandumn de la conversation qu'il eut A cette 6poque
avec M. Auguste. Voici le r6sum6 official de l'opinion
formul6e par M. Bayard:
Le Secr6taire d'Etat a dit, lisons-nous dans ce me-
morandum, que le gouvernement r6gulier d'Haiti, dirig6
par le Pr6sident Salomon, ayant Wt6 renvers6 par la r6-
volution et suivi par la division des r6volutionnaires
eux-memes en deux factions hostiles, chacune exer-
cant un pouvoir local dans une parties du territoire
haltien, le gouvernement des Etats-Unis ne pouvait des
lors &tre appeld t se prononcer a la hdte ni mme a donner
une opinion sur le caractere DE JURE de la )retention
de l'une ou de l'autre faction t representer la volonte du
people ou le gouvernement d']a'iti. L'6tat des choses dans
Haiti, malheureusement, a-t-il ajout6, n'4tait pas nou-
veau, et l'exp6rience avait appris QUE LA SEULE CONDUITE
A TENIR ETAIT D'ATTENDRE LE PROGRESS DES EVENEMENTS
et de diffdrer une reconnaissance formelle jusqu'it ce qu'elle
pit l tre donnee a un gouvernement etabli, repre'sentant
dvidemnment la volonte dui people haitien."
Et plus loin, au sujet des avantages commerciaux
offers A l'Am6rique par l'envoy6 du g6n6ral Hyppolite
et don't nous avons parl4 plus haut, "le secr4taire d'Etat
r6pondit que pour cette question IL FALLAIT ATTENDRE LES
EvENEMENTS." (1)
Attendre les 6v6nements, voilh toujours la r6ponse
de M. Bayard. Et s'il n'a pas voulu recevoir M. Elie,
quel que soit le motif don't celui-ci se soit servi pour
thcher d'obtenir une entrevue, c'est que precis6ment le
secr6taire d'Etat de M. Cleveland restait fiddle A sa po-
litique haitienne qui 6tait celle-ci: D6brouillez-vous
entire vous; moi, Amerique, j'attends." Que vient-on
done parler de traits secret, de promesse du M6le Saint-
(1) Voir aux Pieces annexes et Documents justificatifs Ic memorandum
de la conversation Bayard-Auguste.












Nicolas, d'engagement de la part d'Hyppolite, et d'origi-
nal perdu et de copie restee, et finalement de mauvaise
foi. Tout cela n'est que de la fantasmagorie pure, et rien
ne reste debout de ce qui a W4t 6chafaud6 si audacieuse-
ment par quelques publicistes mercenaires quand on se
donne la peine de puiser aux sources et de consulter les
documents officials.
En mettant meme les choses au pis, en admettant et
la mission. Elie, et sa commission de pouvoirs, est-ce
que le gouvernement a'm6ricain pourrait sincerement
croire le general Hyppolite oblige' quoi que ce soit en-
vers lui parce qu'on serait simplement en possession
d'une couple de ces pr4tendus pouvoirs, qui n'ont aucun
caractere authentique, que le general Hyppolite aurait
le droit de nier, meme si c'6tait la vraie copie des pou-
voirs donn6s h M. Elie, puisque nul aux Etats-Unis ne
serait en possession de l'oriqinal de ce chiffon don't nul,
par consequent, ne saurait garantir la conformity ? II n'y
a pas un homme d'Etat, pas un diplomat, pas un pu-
bliciste quelque peu au courant des questions internatio-
nales et du droit des gens qui oserait le soutenir.
Ainsi, la fameuse piece qui a servi de theme A tant de
recriminations, de point de depart a tant d'attaques et
d'insultes, cette piece n'est pas vraie, puisque, an lieu
d'6tre certifi6e conforme, elle a W6t certifiee faiusse par
M. Firmin, sans protestation de la part de MM. Douglass
et Gherardi; elle n'est pas vraisemblable, la mission
Auguste le demontre; enfin, ffit-elle vraie, elle est
insignifiante, puisque la mission Elie aurait avorte, et
qu'une copie, non certifiee conforme et sans original,
est sans valeur au point de vue du droit des gens. De
quelque fagon qu'on press cette question, il est done
litt6ralement impossible d'en faire sortir ]a mauvaise foi
du general Hyppolite.









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2. L'INTERVENTION AME-RICAINE.

Mais, disent les journaux am6ricains, c'est parce que
ces promesses ont 6t6 faites que les Etats-Unis ont pr't6
leur concours.
Ici encore, on est dans l'erreur.
Pour comprendre exactement la situation, il suffit de
lire attentivement: 19 La Lettre de M. Haustedt a M.
Bayard; 29 Le ]M/dmoire adress6 au gouvernement des
Etats-Unis par le comit6 r6vblutionnaire central du
nord d'Haiti; 39 La Lettre de M. Auguste a M. Bayard,
trois documents officials qu'on trouvera plus 10in aux
pieces annexes et qui sont extraits du livre sur les
Re'cents e've'nments d'Haiti (Documents officials com-
muniqu6s au congres.)
Or, les auteurs de ces trois documents, tout en faisant
l'historique de la situation, se bornent a demander
aux Etats-Unis. de traiter les partisans d'Hyppolite en
bellig6rants et sur le meme pied que les partisans de
L6gitime.
En voici d'ailleurs le resume succinct:
La conduite tyrannique du president Salomon, qui
avait dejh provoqu6 un premier soulevement en 1883,
ayant about A un nouveau soulevement des d6parte-
ments du Nord, sous le commandement du general
Th6l6maque, le 5 aofit 1888, avec le concours des d6par-
tements du Sud, sous la conduite du g6n6ral Boisrond-
Canal, le president Salomon se d6cida a abandonner
le pouvoir et a quitter le pays. Un premier gouverne-
ment provisoire fut alors form, comprenant entire au-
tres les g6n6raux Boisrond-Canal, Th416maque et L4gi-
time, avec mission de convoquer 84 6lecteurs consti-
tuants charges d'61lire le president et de reviser la
constitution. Les elections se firent.
Quand il fut aver6 que la majority des 61lecteurs 6tait
en faveur de Thel6maque, representant surtout les trois
d6partements du Nord, son comp6titeur, le general L6-










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gitime, repr6sentant les departements du Sud, r6solut
de s'emparer du pouvoir par un coup d'Etat.
Dans la nuit du 28 au 29 septembre 1888, le general
Th6l6maque, qui habitat alors Port-au-Prince, sans
defiance et presque sanfs gardes autour de sa personnel,
fut attaque par les troupes de Legitime. Cette attaque,
faite sans le moindre pr6texte, fut si soudaine que la
defense fut impossible A organiser. Des le d6but de l'af-
faire, Th6lmaque fut tu6 par une decharge de mitrail-
leuses faisant pleuvoir 'une grele de balles sur sa mai-
son.
A peine la tranquillity fut-elle r6tablie h Port-au-
Prince que Legitime, convoquant les 6lecteurs consti-
tuants qu'il considerait comme ses partisans stirs, et qui
6taient seulement au nombre d'une trentaine environ, se fit
immediatement conferer par eux le pouvoir ex6cutif,
sans la moindre apparence de droit ni d'autorit6.
Le premier gouvernement provisoire avait dfA se reti-
rer; mais l'indignation causee par l1assassinat du gen6-
ral Th4l6maque provoqua un nouveau soulevement
dans une grande parties du pays. Sur les cinq d6parte-
ments don't se compose Haiti (Nord, Nord-Ouest, Arti-
bonite, Ouest et Sud), trois d6partements, le Nord, le
Nord-Ouest, l'Artibonite et l'arrondissement de Jacmel
(Ouest) se d6clarerent contre Legitime et resolurent a
tout prix de resister Pl'usurpateur et d'user de toutes
leurs forces pour assurer l6lection l1gale d'un president.
En attendant, un comit6 gouvernemental provisoire fut
nomm6, lequel choisit comme president le g6n6ral
F. Hyppolite.
La resistance fut rapidement organis6e dans les de-
partements du Nord. Malheureusement, le gouverne-
ment usurpateur de L6gitime, profitant de sa presence
A Port-au-Prince .qui est la capital d'Haiti, oft sont,
par consequent, centralis6s tous les services publics et
ofi reside le corps diplomatique, parvint a se donner,
aux yeux de quelques ministres strangers, Plapparence










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d'un gouvernement quasi-r6gulier. De 1l, certaines dif-
ficultes pour les bellig6rants du Nord n'ayant pas
l'oreille des repr6sentants des puissances 6trangeres.
En outre, utilisant A son profit les deux canonnieres
de Port-au-Prince, L6gitime d6elara, sans en faire noti-
fication officielle a qui de droit, que les ports du nord
d'Haiti 6taient mis en 6tat de blocus. Blocus irr6gulier
et meme grotesque, puisqu'il n'y avait pas de forces na-
vales pour le rendre effectif. Mais, sous ce pretexte, les
deux canonnieres haltiennes de Port-au-Prince parti-
rent a la chasse des navires de commerce qui voulaient
entrer dans les ports du Nord et en saisirent plusieurs,
notamment quelques navires am6ricains, qu'ils condui-
sirent a Port-au-Prince. En fait, on peut dire que, con-
trairement au droit des gens, les canonnieres haitiennes
faisaient la course au profit de L6gitime.
C'est dans ces circonstances que, au mois de d6cembre
1888, fut envoy.,e a M. Bayard la lettre de M. Hau-
stedt accompagnant le memoire du comit6 r6volution-
naire du Nord d'Haiti et c'est alors 6galement qu'eut lieu
la mission officielle Auguste, comme la pretendue mis-
sion officieuse Elie.
Les faits ainsi r6tablis, il est permis de comprendre,
de mieux saisir la veritable port6e de ce qu'on appelle
l'intervention des Etats-Unis.
Tout en reconnaissant aux nordistes les droits des
bellig6rants et en les traitant sur le meme pied que les
partisans de l'usurpateur Legitime, la marine am6ri-
caine avait bien le droit de croiser dans la mer des An-
tilles et aux abords des c6tes haitiennes pour prot6ger
et assurer la liberty du commerce am6ricain. C'est ce
qu'elle a fait. Qu'elle ait dui, par suite, delivrer des mains
des partisans de L6gitime les navires am6ricains injus-
tement, ill6galement captures par eux, qui pourrait Pen
blamer ? Est-ce une raison parce qu'elle a sauvegard6
en cette circonstance les int6rets du commerce am6ri-
cain pour pretendre qu'elle est solennellement interve-










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nue en faveur du general Hyppolite ? Une telle asser-
tion n'est pas soutenable.
Voilh pour les demands adressees au gouvernement
des Etats-Unis par les partisans du general Hyppolite;
mais, si l'on vent en outre consulter le recueil de docu-
ments officials sur les 6venements d'Haiti, on y verra
que des le 29 octobre precedent le d6partement d'Etat,
a Washington avait 6t6 inform par une longue d6p6-
che de M. Thompson, alors ministry des Etats-Unis A
Haiti, de la situation politique dans la republique hai-
tienne, de Pill6galit6 de la pr6tendue election de Legi-
gime, de Pirregularit6 au point de vue international du
soi-disant blocus des villes maritimes du nord d'Haiti,
et surtout de la capture du steamer am6ricain Haitian
Republic par le navire de guerre haitien le Dessalines -
capture qui causa alors une si grande motion dans le
monde commercial am6ricain et motiva, d&s le meme
jour, 29 octobre P'envoi d'un navire de guerre am6ri-
cain, le Boston, dans les eaux haftiennes pour y faire
respecter le drapeau des Etats-Unis et sauvegarder les
int6rets de commerce mis en danger par les croisieres
des canonnieres du gouvernement de LUgitime.
C'est done, en r6alit6, A cette affaire de l'Haytian Re-
public et aux demands r6it6r6es du ministry am6ricain
Thompson et du consul americain Goutier, au Cay Hai-
tien, qu'il faut faire remonter la soi-disant intervention
des Etats-Unis, laquelle, par la maladresse mome des
canonnieres de L6gitime l'46gard des navires am6ri-
cains, devint profitable aux partisans d'Hyppolite et
leur permit plus tard de mettre fin au gouvernement de
Pusurpation.
Ce qui pr6cede, comme ce qui nous reste a dire au
sujet de la veritable affaire du M6le Saint-Nicolas, d6-
montre surabondamment que P'intervention amnricaine
dans les affaires d'Haiti est loin d'avoir eu le caractere
sp4cialement hyppolitophile que lui olit prit4 si gratui-
tement bon nombre de journaux ambricains.








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3. LA VERITABLE HISTOIRE DU M6LE.

La veritable histoire des d4marches du gouvernement
f6d6ral pour obtenir la CESSION du port du M6le Saint-
Nicolas par le gouvernement haitien, commence avec
l'inauguration de administration Harrison-Blaine-Tracy
et nullement auparavant
Est-ce a dire pour cela que depuis longtemps les
Etats-Unis n'aient pas jet6 un regard de convoitise sur
ce point qui est comme la clef de passage entire le golf
du Mexique et la mer des Antilles ? Nullement, les ar-
chives du d6partement d'Etat et du secretariat de la
marine h Washington sont remplies de documents sur
ce sujet. Des volumes de plusieurs centaines de pages
ne suffiraient pas si l'on voulait publier tout ce qui a 6t6
6crit sur le M61e Saint-Nicolas, la baie de Samana, Pile
Saint-Thomas, etc., bref sur toutes les stations convoi-
tees par le gouvernement americain pour 4tablir sa su-
pr6matie dans les Antilles et s'assurer le contr6le supe-
rieur du canal projet6 dans l'Amerique central.
D6jh, depuis douze ans, les Etats-Unis se sont ren-
dus acqu6reurs de vastes emplacements, en vue d'y 4ta-
blir des stations navales, sur deux points important de
l'isthme de Panama; l'un dans la baie de Chiriqui, sur
la c6te de l'Atlantique, l'autre dans le golfe de Dulce,
sur la c6te du Pacifique, ces deux points commandant
de part et d'autre le passage de l'isthme. Lorsque le
gouvernement americain s'en assura la possession, il fit
valoir qu'il y avait 1l non seulement deux des ports les
plus spacieux du monde, a l'entree meme du canal
interoceanique, mais encore des mines inepuisables de
carbon n'attendant que la pioche du mineur.
Les Etats-Unis qui, pour se procurer une station na-
vale dans les Antilles, station qu'ils cherchent vaine-
ment depuis taut d'ann6es, font valoir ce motif qu'ils
ont besoin, pouir leurs relations avec l'Am6rique Cen-
trale et l'Am6rique du Sud, d'un endroit ot ils puissent










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non seulement mettre leur flotte a 1'abri, mais aussi l'ali-
menter de carbon, en vue de certaines 6ventualit6s,
ont-ils done oubli6 cette double acquisition qui fit pour-
tant pas mal de bruit h l'6poque ?
Quoi qu'il en soit, une station navale au cceur meme
des Antilles, tel a 6t6 depuis pres d'un demi-siecle le
but de la politique maritime des Etats-Unis. Djih, sous la
pr6sidence de Polk, dans un but qui n'a jamais Wte bien
defini, mais qui, des cette 6poque, 6veilla les susceptibi-
lites des Haitiens, le defunt admiral Porter, alors lieute-
nant de la marine fed6rale, fut envoy par le secretaire
de la marine du moment, M. George Bancroft, en mis-
sion speciale et secrete A Haiti; il parcourut 1'ile entire
et, a son retour, fit un rapport detaill6 et tres favorable
sur les diverse resources de l'ile. Dix ans apres, sous
la presidence de Pierce, George B. MacClelland, plus
tard major-g6neral de l'arm6e des Etats-Unis, aceompa-
gn6 d'autres ingenieurs, fut envoy ha son tour. par le
d6partement de la guerre pour lever les plans de la
presqu'ile et de la baie de Samana, A la pointe nord-est
de Pile d'Haiti. Le capitaine MacClellan choisit un em-
placement propre a faire un d6p6t de carbon; mais au
course des n6gociations qui eurent lieu entire la r6publi-
que de Saint-Domingue et les Etats-Unis au sujet de la
cession de cet emplacement, le d6pairtement d'Etat, h
Washington, fut inform que les repr6sentants de P'An-
gleterre, de la France et de l'Espagne se montraient hos-
tiles A ce project. Les negociations furent rompues.
Or, a ce mime moment, dans le rapport official qu'il
adressa A Jefferson Davis, secr6taire de la guerre, sur
sa mission A Samana, le capitaine MacClellan ins6rait
ce passage significatif:
I faut observer que les villes maritimes de la r6pu-
blique haitienne possedent des ports de beaucoup sup6-
rieurs h ceux de la republique 'dominicaine. Celui du
M6le Saint-Nicolas est, de par sa position, celui qui
nous int6resse le plus, puisqu'il command la passe du










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Vent d'une fagon bien plus complete que la baie de
Samana ne command le passage Mona. Ce port est
tellement connu que j'ai h peine besoin de rappeler que
c'est un abri excellent pour les plus grands navires et
que, sous la domination franqaise, il 6tait s6rieusement
fortifi6."
Les negotiations pour la cession de la baie de Samana
furent reprises en 1866 par M. Seward, secretaire d'Etat,
puis, en 1868, lorsque Baez, president de la r6publique
dominicaine, proposal au president Grant l'annexion de
Saint-Domingue aux Etats-Unis. Les scandals qui
marquerent ces n6gociations durant administration
Grant sont encore presents A la m6moire de tous."
Si les n6gociations relatives A Samana n'aboutirent
pas on n'en continue pas moins A Washington A avoir
les yeux fixes sur les deux petites r6publiques ind6pen-
dantes des Antilles, et le premier soin de M. Blaine, des
sa rentr6e au d6partement d'Etat en 1889, fut de profi-
ter des querelles intestines des Haitiens pour remettre
la question du Mo1e Saint-Nicolas sur le tapis.
Comme nous le disons plus haut, ce n'est pas sous M.
Bayard, secr6taire d'Etat de M. Cleveland, mais sous
M. Blaine, secretaire d'Etat de M. Harrison, que com-
mence la veritable histoire des d6marches du gouverne-
ment am6ricain pour la cession du M61e.
Si nous sommes bien informs, et nous ne croyons
pas qu'on nous d6mente sur ce point A Washington,
c'est d6s le mois de mars 1889, c'est-a-dire quelques
jours h peine apres l'entr6e de M. Harrison a la Maison-
Blanche, que M. Preston, agent du general L6gitime, fut
pressenti par M. Blaine au sujet du Mole Saint-Nicolas.
A tort ou a raison, on avait affirm que le general
Legitime, pour s'assurer les bons offices de la France,
avait offert au comte de Sesmaisons, ministry franc.ais
h Porte-au-Prince, de c6der le M61e Saint-Nicolas au
gouvernement de la R6publique franaise. Nous ne vou-
lons pas entrer ici dans la discussion de cette affaire,










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puisque M. de Sesmaisons fut publiquement d6savou6
par son gouvernement et rappel4.
Mais ce qui est certain, c'est que M. Blaine, voyant la
r6publique haltienne divisde en deux camps, sachant
d'une part que les Nordistes ou partisans d'Hyppolite
seraient intraitables sur la question du Ml1e, puisque
M. Auguste, envoy special du g6n6ral Hyppolite et des
r6volutionnaires du Nord, avait dit et 6crit trois mois
auparavant A M. Bayard : Nous, a qui appartient le M6le
Saint-Nicolas, nous ne pouvons ni le PROMETTRE nile VEN-
DRE ;" sachant, d'autre part, que les combinaisons du ge-
neral L6gitime avec M. de Sesmaisons n'avaient pu abou-
tir, ce'qui est certain, disons-nous, c'est que, tout en affec-
tant ext6rieurement de tenir la balance gale entire les
deux parties haltiens, M. Blaine eut avec l'agent du gO-
n6ral Legitime un certain nombre d'entrevues durant
les mois de mars, d'avril et de mai 1889 ; -que, A la suite
de ces entrevues, un project de traitO fut 6labor6, que,
dans les n6gociations qui eurent lieu h ce sujet, la ques-
tion du MOle Saint-Nicolas fut sinon complctement r6-
solue, du moins abordee et frequemment discutie; -
que, l'entente ayant paru se faire entire M. Blaine et
M. Preston, agent du gdn6ral Legitime, M. Preston, un
moment tenu h l'6cart, crut devoir, pour bien marquer
sa rentree en grace aupres du gouvernement federal,
donner un banquet A ses colleagues du corps diplomati-
que et au secretaire d'Etat, ayant A ses cotes Mile Blaine
qu'il combla d'attentions et de provenances; que
M. Preston t6l6graphia a ce moment et 6crivit au g6nd-
ral L4gitime ce qu'il regardait comme un triomphe 6cla-
tant pour sa cause; que M. Preston finit par obtenir
de M. Blaine qu'un repr4sentant official des Etats-Unis
serait accredit6 aupres du general Legitime, que ce minis-
tre serait M. Douglass, et que M. Douglass partirait in-
cessamment pour Port-au-Prince avec mission de recon-
naitre le general L4gitime et de thcher de faire entendre
raison au general Hyppolite; ce qui est certain, c'est










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que, finalement, tout ce beau plan s'ecroula comme un
chateau de cartes par le success inattendu des troupes
d'Hyppolite sur celles de L6gitime, et que,. lorsque
M. Douglass arriva a Port-au-Prince, il fut tout surprise
d'y trouver install au palais national le general Hyppo-
lite qu'il avait pour mission de semoncer, tandis que le
general L6gitime, aupres de qui il 6tait accredit6, avait
d6jh pris le large et fuyait sur la haute mer vers les
rives de France si hospitalieres aux d6cav6s de la poli-
tique haitienne.
Voilh comment a 6t6 introduite l'affaire du M6le
Saint-Nicolas dans la politique am6ricano-haltienne de
M. Blaine, et voilh comment le gouvernement de Wash-
ington s'est efforc6 d'assurer le triomphe d'Hyppolite
sur Legitime.
On a tellement parle, en effet, de intervention efficace
des Etats-Unis en faveur d'Hyppolite qu'il nous faut
bien encore revenir sur ce point, ouvrir ici une paren-
these et r6sumer rapidement les faits qui ont amen6 la
fuite de L6gitime et le triomphe d'Hyppolite.
Apres avoir d6cr6et, comme nous l'avons dit plus
haut, le blocus des ports du Nord, le general L6gitime
avait envoy contre les Nordistes deux armies comman-
d6es par les g6n6raux Anselme Prophete, ministry de la
guerre, et 0. Piquant, ministry de l'int6rieur. Et ce
furent alors, pendant quelques mois, des success enre-
gistres en style lyrique par le MJIoniteur bi-he'ldomadaire
de Port-au-Prince, comme la prise de la Grande-Saline,
du Mirebalais, de Saint-Michel, etc., etc., succes qui ne
pouvaient faire illusion qu'aux seuls strangers. Ceux
qui connaissaient en effet le pays savaient bien d'une
part que la ville de Saint-Marc, distant de Port-au-
Prince de deux journ6es de march seulement, n'avait
mime pas 6t6 inqui6ete, que le blocus 6tait d6ri-
soire, que l'on n'avait meme pas os6 faire suivre d'un
d6barquement le bombardment des villes soi-disant
insurg6es, et enfin qu'une march en avant des troupes










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sudistes par la frontibre nord-est ne signifiait absolu-
ment rien au point de vue militaire.
D'un autre c6t6, un fait capital et qui aurait df, des
le d6but de la guerre, faire pr6voir le r6sultat, 6tait
celui-ci: A savoir que les Nordistes combattaient eux-
memes pour une cause qu'ils consid6raient comme na-
tionale et sacr6e, pour venger le meurtre du g6n6ral
Th6l6maque et leur Amour-propre cruellement humili6
dans la nuit du 28 septembre, tandis que les troupes
sudistes, qui n'avaient plus la meme cohesion, d6fen-
daient tout simplement la cause d'un homme. C'est
pourquoi, en d6pit des d6peches frequentes envoyees
periodiquement de Port-au-Prince et qui toutes, natu-
rellement, 6taient des bulletins de victoire, la situation
n'a pas tard6 h se gater pour L6gitime.
Au moment meme oil sur la foi du .Moniteur de Port-
au-Prince, qui annonqait l'6crasement prochain des
Nordistes, M. Blaine faisait A Washington de la politi-
que de flirtation avec M. Preston, agent du g6n6ral
Legitime, A ce moment pr6cis, les g6n6raux nordistes
Jean Jumeau et Alexis Nord prenaient brusquement
offensive, repoussaient le g6n6ral sudiste Anselme
Prophite des positions qu'il avait choisies au Trou, et,
finalement, apres avoir coup ses relations avec son col-
e1gue Piquant qui op6rait dans le Nord-Ouest, rame-
naient les troupes d6band6es des deux g6n6raux de L6-
gitime jusque sous les murs de Port-au-Prince. Et voilh
comme quoi les soldats d'Hyppolite rentraient triom-
phants, a la fin de mai 1889, dans la capital haltienne
qu'ils avaient quitt6e en fugitifs au lendemain du meur-
tre de leur chef Th616maque.
Et maintenant, revenons au M61le.
M. Blaine, d6concert6 par les succs d'Hyppolite et
par son election 16gale h la pr6sidence de la r6publique
d'Haiti, election qui eut lieu quelques semaines apres,
se garda bien, dans les premiers temps de P'administra-
tration du g6n6ral Hyppolite, de soulever la question










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du M61e Saint-Nicolas. Or, croit-on que si, reellement,
il y avait jamais eu, nous ne dirons pas quelque conven-
tion signee entire le gouvernement du g6n6ral Hyppolite
et le gouvernement des Etats-Unis, mais seulement
quelques pourparlers serieux au sujet de cette affaire,
quelque promesse 6crite ou verbale, croit-on que ce
n'6tait pas, pr6cis6ment au lendemain de la victoire
d'Hyppolite, le moment le plus propice pour le cabinet
de Washington de demander, d'exiger sans plus tarder
1'accomplissement de la promesse faite ? Croit-on qu'un
homme d'Etat aussi avis6 que M. Blaine, ne laissant
rien aux circonstances de ce qu'eblles peuvent lui don-
ner, aurait laiss4 6chapper une pareille occasion de r6a-
liser un project depuis si longtemps caress, s'il avait eu
quoi que ce soit entire les mains qui pfit l'autoriser A
prendre le M6le Saint-Nicolas. II n'est personnel aux
Etats-Unis, personnel connaissant un peu les habitudes
d esprit et les methodes politiques du secr6taire d'Etat
actuel, pour qui ce silence de M. Blaine, h ce moment
si pr6cieux pour lui de l'histoire d'Haiti, ne soit comme
l'aveu le plus formel, la preuve la plus convaincante
qu'il n'y a jamais eu, ni directement ni indirectement,
le moindre engagement, la moindre promesse de la
part du g6n6ral Hyppolite h l'gard du M6le Saint-
Nicolas.
Done M. Blaine se tait; cependant les relations les
plus cordiales s'etablissent entire Haiti et les Etats-Unis,
M. Fr6d6rick Douglass est accueilli avec les marques
les plus vives de la plus chaleureuse sympathie; on lui
fait, d'apres une correspondence publi6e par un journal
am6ricain, la reception la plus splendid, la plus en-
thousiaste qui ait 6t6 jamais faite a un diplomat A
Haiti. Et cela autant parce qu'il est de la race de cou-
leur que parce qu'il represente la grande r6publique
am6ricaine.
Tout est done pour le mieux. Mais M. Blaine qui a vu
s'6vanouir ses esperances avec la chute de L6gitime et










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le depart de M. Preston, agent de l'ancien chef des
Sudistes, ne perd pas de vue l'affaire du M61e.
II 6tait question, A ce moment-1h, d'une concession
tres important A accorder par le gouvernement d'Haiti
h la mason Clyde et Cie, de New York, au sujet d'une
ligne hebdomadaire de steamers A 6tablir entire Haiti et
New York. La maison Clyde avait rendu de grands ser-
vices au parti nordiste pendant sa lutte centre Legitime,
et il n'y avait rien A lui refuser. Il 6tait done convenu
qu'elle aurait le monopole d'une ligne hebdomadaire
entire Haiti et New York, avec faculty d'6tablir un ser-
vice de correspondence A vapeur entire les divers ports
d'Haiti et la grande ligne de New York, et qu'elle rece-
vrait en outre, du tr6sor haitien, une subvention an-
nuelle de trente on quarante mille dollars pendant cinq
ans.
Sur ces entrefaites, on apprit que des repr6sentants
de la maison Clyde 6taient entr6s en relations avec le
d6partement d'Etat k Washington et, quelque temps
apres, on ne fut pas peu surprise h Port-au-Prince de
recevoir un nouveau project de concession dans lequel,
outre les premiers avantages stipul6s, il 6tait specific
que l'on accordait A la maison Clyde le droit d'avoir des
stations de carbon don't une, notamment, au M6le
Saint-Nicolas. A ce sujet, il 6tait dit, en outre, que la
cession de la baie du M6le Saint-Nicolas 6tait accordee
pour un bail emphyteotique de quatre-vingt-dix-neuf
ans, sous la condition express qu'aucun navire de
guerre n'y serait admis, a l'exception des navires ameri-
cains.
I1 n'etait pas difficile, en presence d'un pareil contract,
de deviner d'oit partait le coup. M. Blaine, qui est un
rus6 diplomat, avait esp6r6 6videmment que grace aux
bonnes relations du gouvernement d'Hyppolite avec la
maison Clyde, grace au souvenir des services rendus par
elle A l'arm6e nordiste, il pourrait recommencer dans les
Antilles la politique tortueuse qu'il avait suivie en 1881










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A propos d'une certain affaire de guano p6ruvien, du-
rant la court periode de son passage au secretariat d'E-
tat avant la mort du president Garfield. Malheureu-
sement pour M. Blaine, on devina aisement dans les
conseils du president Hyppolite que si la maison Clyde
s'ltait 6prise tout A coup de la valeur pittoresque et sur-
tout strat6gique du M61le Saint-Nicolas, cette admiration
subite provenait sans nul doute des suggestions 6manant
du d6partement d'Etat qui avait dfi proposer de prendre
le Mole et sa baie en sous-location. Naturellement, la
nouvelle concession ne regut pas la sanction legislative
et M. Blaine, qui avait peut-6tre esp6r6 escamoter le
M6]e comme il avait essay d'escamoter le guano du
P6rou, en fut pour sa court honte et ses frais de poli-
tique maritime panache.
II 6tait devenu evident A Washington que le gouver-
nement d'Hyppolite ne consentirait jamais A ali6ner
sous un pr6texte quelconque, ni sous quelque nom que
ce soit, une parties si minime soit-elle du territoire
haitien.
Cependant M. Blaine, tres mortifi6 de 1'aventure de la
concession Clyde, dissimula son d6pit. Quittant les voices
d6tourn6es et s'entetant de cette id6e qu'il fallait mar-
quer son passage au pouvoir, non pas seulement par une
politique de vastes projects non realis6s ou de discussions
internationales sans grand profit, mais surtout par une
politique de r6sultats, il resolut d'aborder de front la
question et de faire demander officiellement au gouver-
nement d'Haiti le M6le Saint-Nicolas A 1'effet d'y instal-
ler un d6p6t de carbon de terre h l'usage des navires de
la marine des Etats-Unis. Sans doute, il ne devait point
se fair grande illusion sur l'issue d'une telle demarche,
mais peut-etre Haiti se laisserait intimider et il pouvait
A tout hasard risquer la demand. II la risqua.
On sait ce qu'il faut entendre par cet euph6misme :
d6p6t de carbon de terre. Il ne s'agit pas, bien entendu,
d'avoir purement et simplement un chantier de carbon










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qui, en temps de guerre, serait tout aussi profitable i
l'ennemi qu'au possesseur du dep6t, mais une belle et
bonne station navale oil, sous le covert des canons, les
navires viendraient non seulement s'approvisionner
mais encore faire toutes les reparations n6cessaires et,
an besoin, chercher un abri stir contre la poursuite de
l'ennemi. Ce qui suppose un arsenal avec toutes ses de-
pendances, des batteries, une garnison fixe, etc. Telle est
d'ailleurs, la definition que, le 18 juin dernier, le journal
The Tribune, organe attitr6 de M. Blaine, donnait du
" dp6t de carbonn"
Or, quand une telle station est demanded a un petit
pays, de deux choses l'une: on il faut l'accorder A une
seule puissance, ce qui met virtuellement le petit pays
sous le protectorat de cette puissance, on il faut l'accor-
der A toutes cells qui ont int6ret h avoir une station
navale dans les memes parages, et alors le petit pays ne
s'appartient plus du tout, il devient le carrefour interna-
tional des grandes puissances coloniales et militaires, il
n'existe plus.
Le protectorat d6guis6 d'Haiti, voilh done ce que sous
couleur de station de carbon on demandait en realit6
au gouvernement du g6n6ral Hyppolite.
C'est dans le courant de 1890 que l'Phonorable M. Dou-
glass, ministry des Etats-Unis en Haiti, demand de la
part de son gouvernement le M61le Saint-Nicolas pour y
installer un d6p6t de carbonn"
Les entrevues se suce6derent et le d6partement d'Etat
a Washington, fatigue de voir qu'elles n'aboutissaient a
rien de positif, se d6cida a charger l'amiral Gherardi,
commandant de la flotte des Antilles, de prendre part
auxn6gociations relatives A la cession du M61le.
Des les premiers jours de f6vrier 1891, toute la flotte
ambricaine des Antilles, comprenant le vaisseau-amiral
Philadelphia, le Petrel, le Kearsarge et l'Enterprise, se
trouvait r6unie dans la baie de Port-au-Prince. Une telle
demonstration navale surprit beaucoup la population de










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la ville et bientot l'6motion devint tres vive dans Haiti
quand on sut que lPamiral Gherardi avait 6t6 nomm6
commissaire special des Etats-Unis pour conduire les
n6gociations tendant A acquisition par l'Am6rique du
M61e Saint-Nicolas. II part au public haitien que ce
grand d6ploiement de forces navales n'avait d'autre but
que d'exercer une pression sur P'esprit des membres du
gouvernement et en meme temps d'intimider la popu-
lation.
Apres un premier change de lettres sur lesquelles
nous reviendrons tout A 1Pheure, il fut convenu que les
negotiations seraient reprises lorsque l'amiral Gherardi
aurait communique au gouvernement d'Haiti: 19 les d6-
tails on conditions de l'affermage d6sire par les Etats-
Unis; 29 la copie des pleins pouvoirs conf6r6s A P'amiral
Gherardi par le government de Washington.
Ces pleins pouvoirs n'arriverent A Port-au-Prince que
le 18 avril. II y avait alors DEUX escadres am6ricaines
dans la baie de la capital haitienne. Quatre jours apris,
les negotiations relatives b la cession du M61e Saint-
Nicolas aux Etats-Unis 4taient d6finitivement rom-
pues. La grande demonstration naval imagine par
MM. Blaine et Tracy n'avait pas produit P'effet d6sir6.



4. LE REFUS DU GOUVERNEMENT HAiTIEN.

On a pr6tendu et on pretend encore que dans toute
cette affaire le gouvernement du g6n6ral Hyppolite avait
fait preuve de mauvaise foi et d'ingratitude; ce que nous
avons dit pr6c6demment le lave suffisamment, croy9ns-
nous, de ce double reproche. On a ajout6, par la suite,
que dans son refus il y avait eu de sa part insolence et
mauvais vouloir.
Le refus de cession du M61e Saint-Nicolas ne demon-
tre, de la part du gouvernement haitien, ni insolence."










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envers le gouvernement des Etats-Unis, ni mauvais
vouloir envers le people am6ricain.
Loin de 1l, si l'on examine avec attention et impar-
tialit6 la conduite du gouvernement haitien, l'on ne
peut pas ne pas reconnaitre que s'il n'a pas coup court
h cette affaire des le d6but, c'est bien a cause de sa
grande d6ference pour le gouvernement et pour le peu-
ple des Etats-Unis don't le president actuel d'Haiti, dans.
un but 6videmment patriotique, a toujours voulu, pa-
rait-il, assurer le bon vouloir A son pays.
L'echec de la concession Clyde indiquait suffisamment,
des le principle, qu'il serait impossible de donner suite
A une proposition officielle relative A la cession du
M61e. Cependant, cette proposition officielle s'6tant
n6anmoins produite par le canal de M. Douglass, minis-
tre des Etats-Unis en Haiti, le gouvernement du gun6-
ral Hyppolite ne crut pas devoir imm6diatement renon-
cer d'une facon imperative A 6tudier cette question.
Tout au contraire, de nombreuses entrevues eurent lieu
au course desquelles on examine attentivement la com-
binaison propose, tout en s'efforqant de faire compren-
dre au repr6sentant de la grande r6publique am6ricaine
l'impossibilit6 pour Haiti d'affermer le M61e Saint-Nico-
las dans des conditions qui paraitraient placer le gou-
vernement haitien sous le protectorat latent du gouver-
nement des Etats-Unis.
C'est par suite des d6lais que necessitait l'examen de
cette affaire qu'il parut opportun A M. Blaine de chan-
ger de tactique et d'envoyer h Port-au-Prince le contre-
amiral Gh6rardi avec tout cet appareil naval que peut
se permettre une grande puissance maritime.
Rappelons ici ce principle, pos6 des le commencement,
c'est que dans cette question du M6le Saint-Nicolas se
trouvent en presence deux nations souveraines, d'impor-
tance bien diff6rente il est vrai, mais independantes
Plune de l'autre, don't l'une possede un objet que l'autre
desire acquerir.










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Or, de quelle fagon s'y prend la nation qui demand,
les Etats-Unis, pour obtenir de la petite r6publique
d'Haiti l'objet convoit6, le Mole Saint-Nicolas? Apr6s
de longs pourparlers entire le gouvernement d'Hyppolite
et M. Douglass, le contre-amiral Gh6rardi se pr6sente A
son tour sur son vaisseau-amiral, le Philadelphia, flan-
qu6 des plus puissants navires de la marine ambricaine,
entire autres le Kearsage et l'Enterprise! Dira-t-on que
c'6tait tout bonnement pour donner plus de solennit6 A
la demand officielle du gouvernement am6ricain, et
que, se mettant en frais de politesse, M. Blaine tenait A
suivre l'exemple du jeune home de bonne famille qui
se met en grande tenue pour aller demander A des pa-
rents inflexibles sur les questions d'ltiquette la main de
sa fiance ? Mais alors, pourquoi depuis pres d'un an
avait-on purement et simplement charge M. Douglass
de cette mission ? Non, en agissant ainsi, M. Blaine 6tait
fort.peu pr6occup6 des questions de tenue et de poli-
tesse. 11 a agi, dans cette circonstance, comme agissent
certaines puissances coloniales de l'Europe quand elles
veulent, dans les pays lointains, frapper l'esprit der po-
pulations primitives et leur imposer un protectorat don't
souvent elles se passeraient fort bien.
En veut-on la preuve 6crite ? Qu'on se donne la peine
de lire la premiere lettre que M. l'amiral Gh6rardi 6crit
au ministry des affaires 6trangeres du gouvernement
haitien. On y trouve, des les premieres lignes, ce passage
6tonnant qui est sans pr6c6dent peut-Atre dans Plhistoire
des demands diplomatiques adress6es de gouvernement
a' gouvernement:
'* Monsieur, j'ai 6t0 nomm6 par le Pr6sident des Etats-
Unis commissaire special pres le gouvernement d'Haiti
A Pleffet d'entrer en negotiations pour le bail A ferme du
M6le Saint-Nicolas, en vue d'y 6tablir un d6p6t de
carbon de terre A Plusage des navires de la marine des
Etats-Unis. C'est le vWeu et le DESSEIN DU PRtSIDENT
DES ETATS-UNIs d'acqudrir une telle station dans les An-










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tilles. Les avantaqes speciaux que rdunit le Mole Saint-
Nicolas indiquent cefait incontestable QUE C'EST LA DESTI-
NEE MANIFESTE DE CE PORT DE DEVENIR UN DEPOT NAVAL
a l'usage des navires de guerre des Etats- Unis." Et plus
loin : "L'acceptation de cette demand aura pour effet de
faire des Etats- Unis un ami puissant et un allic sur l'as-
sistance et les bons offices duquel Haiti lourra toujours
computer "
Vit-on jamais demand plus altiere et plus imp6rieuse?
Vit-on jamais promesse de protectorat plus caract6ri-
see ? On se croirait revenue au temps oil le monarque
prussien convoitait le moulin de Sans-Souci:
II nous faut ton moulin. Que veut-tu qu'on t'en donne 7 "

Que ce soit la destinee manifeste du M6le Saint-Nicolas
de devenir un d6p6t naval ha 'usage des navires de
guerre des Etats-Unis, ce peut etre un excellent sujet de
dissertation a l'usage des 6l1ves de 1'6cole navale ambri-
caine, une admirable matiere A mettre en vers latins. En
attendant, la r6publique d'Haiti qui le possede estime
que la destine manifeste du Mole Saint-Nicolas est de
rester propri6t6 haitienne, port haitien et fort haitien.
Est-ce done lh une impertinente pens6e de sa part ?
Pour bien nous rendre compete de la valeur intrinseque
de cette proprit6 de la r6publique d'Hlaiti, 6coutons un
peu ce que, dans son rapport au d6partement d'Etat,
disait, il y a quelques ann6es, un ministry des Etats-Unis
en Haiti, au sujet du M6le Saint-Nicolas consid64r
comme point strat6gique et fortification naturelle: "C'est
une oeuvre tellement en dehors des travaux ordinaires
de la nature, 6crivait-il, que les mots me manquent pour
en faire Pl'loge." Et il poursuivait: Le M6le proprement
dit a plus de trois miles de long, il est d'une hauteur a
peu pros uniform et, de loin, resemble a quelque co-
lossal rempart remain. II est presque entierement com-
pos6 de roche calcaire. Avant d'y arriver, quand on
vient de Plouest, on rencontre d'abord a droite le cap










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Saint-Nicolas don't la superbe hardiesse et l'aspect volca-
nique excitent l'admiration. Le sommet di cap se perd
dans les nues et Pon n'en peut guere 6valuer la hauteur.
On peut dire que le port commence au point pr6cis oii
le M6le et le cap se font opposition. Le port ext6rieur
est trop profound en certain endroits pour qu'on puisse
y jeter l'ancre, mais il peut mettre suffisamnment A l'abri
des tempetes, et toutes les flottes du monde y trouve-
raient un refuge sutr. C'est une place aussi salubre que
Newport... Le port int6rieur est tellement 6loign6 de l'ex-
tr6mit6 du M61le qu'il est completement abrit6 et enferm6
par lui. En outre, la terre ferme qui forme cette petite
anse s'avance assez dans la baie pour ne plus laisser
qu'un 6troit et profound chenal, assez large toutefois pour
permettre le libre passage des navires. Des qu'on a pen6-
tr6 dans cette anse, on se croirait dans un petit lac en-
tour6 de rives 6lev6es. A l'int6rieur de ce bassin, les
navires peuvent partout jeter Pancre, quelles que soient
leurs dimensions. Le port ext6rieur lui-meme, avec une
batterie Pl'extremit6 du M6le et quelques batteries sur
les flancs du cap, deviendrait une place imprenable, d'au-
tant plus qu'aucun navire ne pourrait jeter Pancre de
Pautre c6t6 du Mole ou de Pautre c6t6 de Plisthme, en vue
d'y op6rer un d6barquement de troupes, a cause de la
profondeur des eaux et du caractere de la cote qui est
absolument sauvage. Enfin, le M6le et Plisthme sont tout
a fait inaccessibles, le M61le ayant une hauteur de quatre-
vingt pieds et P'isthme, du co^t de la pleine mer, une
hauteur de quarante a cinquante pieds. Quant au pays,
A quelques miles au-delh du bourg, on le dit excessive-
ment fertile et d'une salubrit6 parfaite."
Ainsi, c'est ce chef-d'oeuvre de fortification naturelle,
qui est le principal point strat6gique de Pile d'Haiti, que
le gouvernement am6ricain demand d'une fagon aussi
imperative qu'inusit6e au gouvernement haltien afin
d'y 6tablir quelque nouveau Gibraltar des Antilles et
du canal interoc6anique. Le people d'Haiti veut con-










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server son M6le Saint-Nicolas. II comprend qu'une fois
cette forteresse entire les mains d'une tierce puissance,
que ce soient les Etats-Unis on quelque autre nation
maritime, il ne sera plus maitre chez lui. Et cependant,
A la lettre 6crite d'un ton si important par l'amiral
Gh6rardi, que r6pond M. Firmin, ministry haltien des
relations ekt6rieures ? Voyons un pen de quelle inso-
lence il s'est rendu coupable. Apres avoir accuse recep-
tion de la lettre de l'amiral et r6sum6 le fond de la de-
mande, il ajoute cette singuliere impertinence :
..... Je me suis empress de soumettre votre lettre au
conseil des secr6taires d'Etat, pr6sid6 par Son Excel-
lence le Pr6sident d'Haiti. Apr6s en avoir entendu lec-
ture, le conseil des secr6taires d'Etat, sans d6cider
dans un sens favorable ou d6favorable a votre de-
mande, m'a recommande de vous demander courtoise-
ment et pre'alablement & toute deliberation que vous ayez
l'extreme obligeance dc lui communique :
19 Les details on conditions de l'affermage d6sir6;
2 Copie des pleins pouvoirs qui vous out W4t con-
f6r6s par Son Excellence le Pr6sident des Etats-Unis
et don't original sera pr6sent6, s'il y a lieu, au
moment de la signature du bail a ferme qui fait l'objet
de votre demande" (1)
Quoi de plus correct, quoi de plus conforme aux usa-
ges diplomatiques que cette r6ponse, et de quel aveu-
glement, de quelle aberration d'esprit ne faut-il pas 6tre
atteint pour pr6tendre qu'il y a dans ces lignes la moin-
dre trace d'insolence et de mauvais vouloir h l'6gard du
gouvernement am6ricain et du people des Etats-Unis ?
Mais, dira-t-on, ce n'est pas dans cette premiere lettre
de M. Firmin, c'est dans sa r6ponse finale h 1'amiral
Gh6rardi que se trouve Pattitude incrimin6e qui a value
aux Haitiens les mal6dictions des journaux am6ricains.
Eh bien, soit! poursuivons notre examen. L'amiral
(1) Voir le texte complete des lettres aux I'ices annexes et Documents
justificatifs.










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Gh6rardi a demand au gouvernement de Washington
ses pleins pouvoirs, lesquels n'arrivent A Port-au-Prince
que le 18 avril et ne sont communiques au gouverne-
ment haitien que le 21 avril 1891. A cette meme date,
les pl6nipotentiaires am6ricains font connaitre A M.
Firmin les details et conditions de 1'affermage du M6le
Saint-Nicolas aux Etats-Unis.
Nous allons done enfin savoir exactement ce que veut
M. Blaine. Et, en effet, nous y trouvons la clef de sa
politique dans les Antilles.
II est done stipul6 dans ces conditions que l'affermage.
du Mble aux Etats-Unis implique necessairement le non
affermage d'aucune autre station de carbon e aucune autre
nation du globe. Le passage relatif A cette exclusion est
ainsi formula dans les instructions remises A MM. Dou-
glass et Gh6rardi par le gouvernement de Washington:
En vue de la preservation et de l'affermissement des
relations des deux pays, le Pr6sident desire que, aussi
longtemps que les Etats-Unis peuvent etre les fermiers
du Mole Saint-Nicolas, s'il doit etre afferm6, le
gouvernement d'Haiti n'afferme aucun port ou autre portion
de son territoire, ni n'en dispose autrement, n'y accordant
aucun privilege special ou droits d'usage t aucun autre
pouvoir, Etat ou gouvernement."
C'est dans des terms analogues, mutanda mutandis,
que les puissances coloniales de P'Europe imposent leur
protectorat aux pays semi-civilis6s de l'Asie et de lPA-
frique. C'est notamment h peu pros dans les mbmes
terms que la France, en ces dernibres ann6es, a 6tabli
son protectorat sur la Tunisie et sur l'Annam. Cette fois
done, il n'y a plus d'illusions A se faire, et M. Blaine,
don't on reconnalt ais6ment le doigtj dans la redaction
de ces instructions, n'essaye meme plus de cacher son
jeu; ce que l'on demand A la R6publique d'Haiti, c'est
d'abdiquer son ind6pendance, c'est de se placer r6solu-
ment sous le protectorat exclusif de la R6publique des
Etats-Unis, c'est de devenir une province maritime de










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1'oncle Sam avec le commandant du M6le Saint-Nicolas
comme proconsul.
Le gouvernement d'Haiti, malgr6 la presence des deux
flottes amrricaines dans la baie de Port-au-Prince, n'a
pas cru devoir apposer sa signature h l'acte qu'on lui
proposait et qui ne tendait A rien de moins qu'A faire de
la petite r6publique noire des Antilles une r6publique
6mascul6e, un v6ritable.gouvernement eunuque au ser-
vice des Etats-Unis.
Remarquons cependant quelles precautions oratoires,
quelle dignity et quelle fermet6 de language tout a la fois
le charge des relations ext6rieures, M. Firmin, apporte
dans sa r6ponse. Il resume d'abord loyalement les diver-
ses phases de la n6gociation relative h la cession du
M6le et il ajoute:
Le President d'Haiti et mes colleagues r6unis en con-
seil d'Etat m'ont ordonn6 de vous r6pondre comme il
suit:
Apres avoir bien consid6r6 les conditions dans les-
quelles le gouvernement des Etats-Unis desire obtenir
l'affermage du M61e Saint-Nicolas pour y 6tablir une
station navale, ils n'auraient peut-itre point d'objection a y
Jfire si vos instructions ne contenaient pas la clause
suivante:
En vue de la preservation et de l'afermissement des
relations des deux pays, le Pr6sident desire que, aussi
longtemps que les Etats-Unis peuvent Utre les fermiers
du M6le Saint-Nicolas, s'il doit etre afferm6, le
gouvernement d'Haiti n'aJferme aucun port ou autre portion
de son territoire, ni n'en dispose autrement, n'y accordant
aucun privilege special ou droits d'usage & aucun autre
pouvoir, Etat ou gouvernement."
L'acceptation de votre demand avec une telle clause
serait, aux yeux du gouvernement d'Haiti, un outrage h
la souverainet6 national de la R6publique ET UNE VIO-
LATION FLAGRANTE DE L'ARTICLE ler DE NOTRE CONSTITU-
TION, car, en renongant au droit de disposer de son terri-










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tire, IL EN AURAIT CONSENT L'ALIENATION TACITE..... II Se
trouve LIE par notre droit public interieur qu'il ne peut vio-
ler sans rendre caduc tout engagement pris dans de telles
conditions."
Voilh pour l'impossibilit6 resultant de la constitution
meme d'Haiti. Vient ensuite la raison politique prove-
nant des conditions dans lesquelles a 64t pr6sentee cette
demand:
L'arriv6e en ce port de deux escadres am6ricaines,
renfermant les plus puissants vaisseaux de guerre de la
marine des Etats-Unis, a fait une impression des plus
malheureuses au pays entier qui s'en alarme ou s'en
inquiite. En supposant meme que la constitution natio-
nale ne ffit pas un obstacle A l'acceptation de la demand
pr6sent6e par Vos Excellences au nom du Pr4sident des
Etats-Unis, le gouvernement haltien ne pourrait guere,
dans les circonstances pr6sentes, entrer en n6gociations
pour P'affermage du M6le Saint-Nicolas, sans ,n';trc
ceder 4 une pression itrangbre et compromettre, ipso facto,
NOTRE EXISTENCE DE PEOPLE INDEPENDENT."
Et il termine par ce g4ndreux appel A la justice et
au bon sens des Etats-Unis:
Profond6ment confiant dans votre loyaut6 et votre
sentiment d'equit6, j'ose esperer que Vos Excellences
saisiront parfaitement que le refus d'accorder aux Etats-
Unis l'affermage du M6le Saint-Nicolas n'est pas, de la
part du gouvernement haltien, un acte de m6fiance ou
de mauvaise volont6. II est la consequence d'un double
empechement devant lequel a du flechir NOTRE VIVE SYMPA-
THIE ET NOTRE SINCERE ATTACHMENT A LA PLUS GLO-
RIEUSE ET A LA PLUS GENEREUSE REPUBLIQUE DU NOUVEAU-
MONDE ET PEUT-ETRE DU MONDE MODERNE."
A cette explication si loyale, si ferme et si digne, qui
command le respect de tout homme examinant froide-
ment la situation, les pl6nipotentiaires r6pondent pres-
que par une menace:
Nous regrettons que le gouvernement d'Haiti se voie












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danslan6cessit6 de faireunrefus Ala demand amicale du
President ; d'autant plus que nous avons lieu de craindre
que ce refus ne soit pas accepted par le gouvernement des
Etats- Unis comme un tenoignage des sentiments amicaux
qui doivent exister entire les deux republiques et gouverner
leurs relations."
Toujours l'histoire du moulin de Sans-souci:
11 nous faut ton moulin, bonhomme, ou prends-y gardu.
Devant ce Quos ego..." du Neptune am6ricain, le gou-
vernement d'Haiti a fait comme le meunier du moulin:
Faut-il vous parler clair ? OuL. C'est quo jo lo garde.
Voila mon dernier mot.
Si justifi6 que soit le refus d'Haiti, il n'en a pas moins
caus6 un profound d4pit A Washington et un grand scan-
dale dans la press ambricaine. De 1'6tonnement et du
d6pit, on est bient6t pass aux recriminations, aux in-
jures, aux insultes et aux menaces. Faut-il les r6sumer ?
Nous n'aurons pas ce triste courage. Nous pr6f6rons
laisser dans l'oubli tant.de calomnies et de mensonges
qui ne font guere honneur a ceux qui les out 6crits et
qui sont un outrage gratuit h la loyaut6, A la justice, au
bon sens du people am6ricain. Ce gouvernement d6mo-
cratique des Etats-Unis est un gouvernement d'opinion
publique, et voilh pourquoi nous avons voulu porter
devant ce tribunal les pieces memes du proces, assures
qu'apres en avoir pris connaissance, il d6cidera qu'il n'y
a eu de la part du g6n6ral Hyppolite ou du gouverne-
ment d'Haiti, dans toute cette histoire du M61e Saint-
Nicolas, ni mauvaise foi, ni ingratitude, ni insolence, ni
mauvaise volont6.
Et maintenant, laissons cette affaire de c6t6, et voyons
quelle devrait etre, selon nous, la veritable politique des
Etats-Unis h 1'6gard de la r6publique d'Haiti.











DEUXIEME PARTIES.


Des Relations d'Haiti avec les autres Puissances
et plus particulierement avec les
ttats-Unis,


S1er. COUP D'(EIL RETROSPECTIF SUR L'HISTOIRE DE LA
RIEPUBLIQUE D'HAITI.
Si les Etats-Unis, en ordonnant A sept de leurs plus
grands navires de guerre d'aller s'embosser devant Port-
au-Prince, en vue d'obtenir le M61e Saiht-Nicolas, se
sont livr6s a une demonstration navale non seulement
inutile et sterile pour leur politique maritimo-commer-
ciale dans les Antilles mais encore facheuse pour le bon
renom de leur dignity et de leur esprit de justice dans
leurs relations internationales, nous sommes bien oblig6s
d'ajouter que attitude d'une grande parties de la press
am6ricaine, depuis Pl'chec de la politique Blaine-Gh6-
rardi, a 6t6 aussi injuste A l'6gard du people ha'tien qu'o-
dieuse et parfois ridiculement outrageante h P6gard du
g6n6ral Hyppolite et des actes de son gouvernement.
Cependant, ces mal6dictions centre la rpublique
noire," ces injustes et coupables recriminations centre le
chef actuel du gouvernement haltien, ces calomnies sans
cesse rep6t6es et r6percut6es aux quatre coins des Etats-
Unis, tout cela ne serait rien, si des correspondents mal-
intentionnis, si des agencies int6ress6es ne s'ltaient em-
press6s de t6l6graphier en Europe les appreciations
fausses, les r6cits mensongers, les renseignements
inexacfs et contradictoires de certain journaux am6ri-
cains, donnant tous ces details come l'expression de la
v6rit6, tachant de discr6diter aux yeux du monde entier
la tenue politique du president d'Haiti et la morality du










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people haitien, et s'efforgant ainsi d'attirer la haine ou
le mepris des peuples dits civilis6s sur la petite r6pu-
blique des Antilles qui veut vivre de sa vie propre, mais
qui se d6bat vainement sous Pl'treinte de certain ban-
quiers et boutiquiers strangers, soi-disant philanthropes,
don't l'unique but est, en provoquant des troubles a.
Port-au-Prince et en calomniant sans cesse le people
haltien, de s'engraisser et de s'enrichir aux d6pens de C
fameuse ile-perle des Indes Occidentales.
Nous ne pouvons refaire ici l'histoire de la r6publique
d'Haiti ni retracer, par le menu, la s6rie de luttes et d'in-
trigues qui s'y sont donn6 libre carriere pendant de trop
longues annees pour y assurer Plinfluence dominatrice
de telle on telle puissance europ6enne. Qu'il nous suffise
de dire toutefois qu'il ne tenait, en ces dernieres annees,
et que peut-4tre il ne tient encore qu'au gouvernement
am6ricain d'acqu6rir en Haiti une influence preponde-
rante, A la condition que cette influence soit r6ellement
saine, honorable pour lPun et Plautre pays.
Mais nous ajouterons que la r6publique d'Haiti, Pune
des plus petites nations qui soient au monde, habit6e
par des hommes appartenant A une race qui est mal vue,
qui est meme d6test6e par les grandes puissances, a tou-
jours Wt6 oblige d'observer les plus grands m6nage-
ments envers ces dernieres, d'entourer leurs repr6sen-
tants officials d'une some de respect et de considera-
tion officielle que l'estime n'a pas toujours pu accompa-
gner.
Personne n'ignore le honteux abus qu'ont fait la plu-
part de ces homes d'une situation particuliere pour
s'enrichir, en se melant des tripotages administratifs ou
politiques qui out si souvent ensanglant6 cette malheu-
reuse petite r6publique. Rappelons sommairement quel-
ques faits. *
Les Haitiens, devenus ind6pendants de fait en 1804,
sont rests vingt et un ans sous la menace d'un retour
offensif de leur ancienne m6tropole, tandis que P'univers











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entier semblait ignorer leur existence autonome, en
attendant le dernier mot de la France.
Leur ind6pendance enfin reconnue par celle-ci en
1825, ils out d-h attendre encore plus de quarante ans
que les Etats-Unis voulussent bien reconnaitre leur na-
tionalit6 et nouer avec eux des relations diplomatiques.
Pendant ces quarante ann6es, le champ est rest ou-
Tert A Port-au-Prince aux intrigues, aux passions de
toute sorte des repr6sentants diplomatiques de la France
et de l'Angleterre, tandis que l'Union am6ricaine n'en-
tretenait dans ce pays que de simples agents commer-
ciaux sans autorit6, sans caractere. Pendant ces qua-
rante ann6es, disons-nous, la lutte pour l'influence est
rest6e engage entire les consuls de France et d'Angle-
terre, les Etats-Unis ne comptant pour rien.
Les gouvernements qui se succ6daient en Haiti s'6-
taient done habitues A s'appuyer tant6t sur Plun tant6t
sur l'autre des deux consuls rivaux pour d6jouer leurs
intrigues respective. Et les malheureux Haitiens de-
vaient user d'autant plus de managements h '16gard do
ces gens-lh que l'antipathie don't ils ont 6t6 partout l'ob-
jet ne pouvait leur laisser aucune esp6rance de faire
entendre la v6rit6 aux gouvernements europeens contre
los rapports trop souvent mensongers de leurs agents.
Notons encore que les rapports avec ces derniers ont
toujours 6t6 d'autant plus difficiles que les postes diplo-
matiques de Port-au-Prince n'6tant ni prestigieux ni
richement dots ne sont guere recherches par des hom-
mes d'une valeur r6elle, surtout avec la mauvaise r6pu-
tation du climate de Pile.
Aussi, lorsque les Etats-Unis eurent reconnu la son-
verainetW de la nation haitienne et 6tabli une 16gation A
Port-au-Prince, tous les hommes dou6s d'intelligence et
de patriotism en Haiti salnurent-ils Pl6v6nement avec
joie: il y eut grande fMte A Port-au-Prince, la ville fut
spontan6ment illuminde le soir de la reception de cette
nouvelle, en signe de r6jouissance.











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C'est que les Haitiens n'ignoraient pas P'existence do
la doctrine Monroe. Uls l'interpr6taient dans le sens
d'une alliance tacite des nations am6ricaines pour re-
pousser les pr6tentions des anciennes m6tropoles contre
l'independance de leurs colonies.
En outre, l'ouverture des relations diplomatiques des
Etats-Unis avec Haiti 6tait la consequence de 1'aboli-
tion r6cente de Plesclavage dans PAm6rique du Nord. Co
grand acte n'ayant pu se produire que par une lutte gi-
gantesque dans laquelle avaient succomb6 des milliers
de citoyens am6ricains pour rendre la liberty aux noirs,
les noirs d'Haiti,- par un sentiment natural de solidarity
de race, 6prouverent autant de reconnaissance que les
6mancip6s am6ricains pour les homes qui avaient fait
la guerre afin de maintenir P'union am6ricaine et de
rendre la liberty aux noirs.
Tout concourait done A assurer A la diplomatic am6-
ricaine une influence preponddrante d6s son apparition
dans la capital d'Haiti.
D'ailleurs, dans le choix de son premier repr6sontant
A Port-au-Prince, Phonorable M. Peck, le gouvernement
de Washington avait eu la main heureuse. La simplicity
r6publicaine, la dignity des faLons du ministry am6ri-
cain lui avaient gagn6 du premier coup lPestime et le
respect des gens de bien. M. Peck mourut trop t6t mal-
heureusement, laissant un deuil sincere dans la soci6t6
haitienne.
Disons tout de suite que, depuis la mort de son pre-
mier ministre.en Haiti, le gouvernement americain n'a
jamais su trouver un agent digne de remplacer cet
homme de bien jusqu'au jour ot Pon eut la bonne pen
s6e d'envoyer a Port-au-Prince l'honorable Fr6d. Dou-
glass, l'homme le mieux fait dans tous les Etats-Unis
pour commander l'estime et la sympathie des Haitiens,
et, quoi qu'on ait dit et public a cet 6gard, Phomme le
plus capable d'obtenir de ces derniers tout ce qui pour-
rait leur Atre demand d'honorable d'ailleurs, de compa-










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tible avec leur dignity et leurs int6erts, en faveur des
Etats-Unis.
Par les faits que nous venous de rappeler, nos lec-
teurs comprendront qu'il 6tait devenu evident pour les
collogues de M. Peck que la legation des Etats-Unis
allait prendre la place la plus important en Haiti. Ils
ne pouvaient s'y r6signer toutefois, sans essayer de
d4fendre le terrain. A cette 4poque, le president Gef-
frard gouvernait Haiti; sa femme 4tait la fille d'un
Anglais; par suite, P'agent britannique avait r6ussi h
captiver le president et toute sa famille. II avait ses
libres entries au palais, discutait les affaires courantes,
donnait son avis, disait son mot sur tout et pouvait se
croire une influence immense, tandis que le president
Geffrard, de son c6te, usait amplement de son bon voul-
loir pour faire repr6senter son gouvernement au dehors
sous le jour le plus favorable, et contrecarrer les rap-
ports int6ress6s que pourraient faire contre lui les
autres l6gations.
Pendant la guerre meme de secession aux Etats-Unis,
le president Geffrard avait engage une parties dange-
reuse avec l'Espague pour la faire sortir de l'est d'Haiti
(Saint-Domingue) don't elle avait pu prendre posses-
sion h la faveour meme de cette guerre civil am6ricaine.
Le gouvernement haltien, ne pouvant ou n'osant agir
ouvertement contre l'Espagne, 6tait entr6 en relations
avec des chefs dominicains auxquels il promit son appui
pour chasser Pl'tranger de leur pays. Un general hai-
tien, Valentini Alcantara, d'origine dominicaine, avait
pass la frontiere avec des soldats haltiens d6guises en
patriots dominicains, et soulev6 rapidement les Domi-
cains:au nom de Pindependance.
Le gouvernement haltien ne cessa ensuite de prot4ger
jusqu'a son triomphe d6finitif la cause des patriots do-
minicains en leur fournissant tous les moyens possibles
de soutenir la guerre: armes, munitions, provisions et
argent.









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Cette intervention haltienne ne pouvait rester bien
longtemps cache aux Espagnols. Aussi envoyerent-ils
lPamiral Rubalcara avec une flotte demander compete de
sa conduite au president Geffrard. L'amiral espagnol
adressa un ultimatum au gouvernement haitien, le ren-
dant responsible du soulivement de l'Est et demandant
comme reparation le salut du pavilion espagnol et une
tres forte indemnity en num6raire. Geffrard employa les
bons offices de ses amis du corps diplomatique A obtenir
la seule chose possible a ce moment: une reduction de
l'indemnit6 et le retour par le vaisseau espagnol du salut
haitien, coup de canon aprbs coup de canon.
Les Haitiens saluerent done le pavilion espagnol,
payerent une indemnity A Rubalcara pour empecher le
bombardment de Port-au-Prince. Mais ils avaient at-
teint leur but: les Dominicains 6taient de nouveau en
possession de leur independance:
Ainsi, des cette 6poque et avant qu'ils fussent entr6s
en relations diplomatiques suivies avec les Etats-Unis'
les Haitiens appliquaient contre les Espagnols et en fa-
veur de leurs compatriotes de Saint-Domingue, la doc-
trine Monroe.
Ce qui precede, indique suffisamment, pensons-nous,
que malgr6 les intrigues 6trangeres don't Port-au-Prince
6tait le foyer, la r6publique d'Haiti n'en conservait pas
moins pour elle et pour sa cong6nere dominicaine, ce
culte de la liberty et de l'independance qui, depuis pros
d'un siecle, lui a cout6 tant de sacrifices et fait verser
tant de sang, tantot pour la conquete, tant6t pour le
maintien de son autonomie et de son existence comme
r6publique souveraine et d6mocratique.
Sous cette meme administration de Geffrard, il s'est
produit, en Haiti, d'autres faits qui m6ritaient une
attention particulire du public am6ricain.
Geffrard, comme on le sait, fut le chef de la r6volu-
tion qui avait mis fin A Piempire de Soulouque et r6tabli
la r6publique en Haiti. Ses compatriotes, tout d'abord,









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crurent A la sincerity de son r6publicanisme. Des hom-
mes jeunes et intelligent, que le regime imperial con-
tenait A peine, apparurent soudainement sur toute
1P6tendue de la nouvelle r6publique, en d6fenseurs en-
thousiastes des libert6s publiques que P'on venait de
conqu6rir. Partout surgirent des journaux r6dig6s avec
autant de talent que de chaleur r6publicaine. Les 6lec-
tions de 1862 amenerent h la chambre des representants
toute une pl6iade de jeunes orateurs, instruits, 61o-
quents et fougueux r6publicains; les repr6sentants des
deux villes de Jacmel, dans l'Ouest, et du Cap-Haitien,
dans le Nord, se distinguaient surtout parmi ces hom-
mes de talent. Ceux du Cap ne tarderent pas A devenir
le centre et la tete de la deputation entire du Nord. La
d6putation de toutes les communes de l'arrondissement
de Jacmel, 6tant non moins homogene, il se forma une
majority decisive avec laquelle le gouvernement se vit
oblige de computer. Le g6n6ral Geffrard, qui s'6tait fait
61ire president A vie, ne poussait pas le republicanisme
jusqu'A se soumettre aux volont6s de la majority des
representants du people. II d6cida la dissolution de la
Chambre. C'1tait la premiere fois que l'Ex6cutif prenait
une semblable measure en Haiti. N6anmoins, le president
usait en cela d'un droit alors constitutionnel, et nul n'y
trouva A redire. II est meme permis de croire que si le
/ president Geffrard avait agi loyalement jusqu'au bout
dans cette circonstance, il efit consolid6, pour de lon-
gues annees A venir, le regime existant. Mais l'6v6ne-
ment vint d6montrer qu'il avait dissous la Chambre,
non pour consulter la nation au moyen d'une nouvelle
et sincere election, mais simplement pour se procurer,
par quelque moyen que ce ffit, une assemble docile, -
servile. Tandis que les citoyens s'appretaient partout,
notamment dans le Nord, A r66lire les memes d6putes,
le gouvernement fit mettre audacieusement la force
publique en movement, et les soldats, entourant par-
tout l'urne 6lectorale, n'en permirent Pacces qu'aux
creatures du president.










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Le r4sultat de cette champagne liberticide fut en Haiti
ce qu'il aurait 4t6 en tout pays civilise: la revolte. Elle
6clata au Cap-Haitien sous le souffle ardent de M. De-
lorme, le tribune populaire don't le gouvernement avait
arbitrairement interdit la re6lection. Salnave fut le chef
militaire de cette insurrection. Le gouvernement r6veilla,
h cette occasion, les vieilles rivalites locales qui avaient
autrefois suscit6 la guerre civil entire le Nord et l'Ouest,
d'abord entire Toussaint-Louverture et Rigaud, puis
entire Christophe et P4tion.
Par ce proc6d6, le president Geffrard put lancer toutes
les forces militaires, tous les gardes nationaux, tous les
hommes en 6tat de porter les armes, de 1'Ouest et du
Sud, centre le Cap-Haitien. Cette ville defendait 6vi-
demment la cause de la liberty et, disons-le franchement,
la cause de la civilisation.
Cependant, les repr6sentants de la France et de l'An-
gleterre prirent ouvertement parti contre elle. Les Etats-
Unis s'abstinrent. Les insurg6s du Cap opposerent aux
forces gouvernementales de Geffrard une resistance in-
vincible qui fit de Salnave, leur chef, un h4ros 16gen-
daire que l'enthousiasme de la jeunesse haitienne devait
bient6t porter au pouvoir. Deux jeunes officers, don't il
convient de rappeler ici les noms, se couvrirent particu-
lierement de gloire dans cette lutte de 1865: S6ide Th4-
14maque, qui defendait A Saint-Michel Pentree du Cap
par la plaine de Limonade, et Florville Hyppolite qui, a
Bel-Air, repoussait presque chaque jour, pendant six
longs mois, les continues assauts des forces gouverne-
mentales lancees contre lui du camp retranch6 du Haut-
du-Cap.
La ville n'6tait pas seulement assi6g6e par terre, mais
strictement bloqu6e par mer. Elle 6tait menace de se
voir contrainte, t6t ou tard, de capituler par famine.
Il fallait sortir de cette situation. Alors se produisit
un de ces actes de guerre qui suffisent pour poktiser une
cause, ffit-elle meme injuste, et couvrir de gloire les










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hommes qui les accomplissent, aussi bien que leur
patrie et leur race.
Un negre du Cap-Haitien, patron d'une go6lette de ca-
botage, le capitaine Alonce, cacha un petit d6tachement
d'hommes r6solus dans la cale de sa petite goelette L'E-
liza, sortit du Cap et court au-devant de la Voldrogue,
un navire A vapeur A helice, arm6 en guerre par le gou-
vernement de Geffrard et croisant devant le port. Alonce
se laissa tranquillement border par le navire de guerre,
mais, au moment favorable, il lanqa une corde qui s'en-
gagea dans Ph6lice de la Voldrogue et arrita la march
du steamer. Alors il lui fit jeter des grappius et bondit h
l'abordage avec ses hommes. Surpris par cette audace
inoule, Pl'quipage de la Voldrogue ne sut pas se d6fendre
et 1'Eliza rentra triomphante au Cap, amenant ce qui
allait etre le noyau de la marine des insurg6s.
Bient6t la Voldrogue, remise en 6tat de combat, sor-
tait A son tour du Cap, monte par Alonce et ses intr6-
pides marines, r6solus a cueillir de nouveaux lauriers.
Un transport a vapeur du gouvernement 6tait en vue.
La Voldrogue se porta a sa rencontre. Un navire de
guerre anglais, le Bull-dog, sortit aussit6t du petit port
de Cagnette, oil son commandant venait de conf6rer
avec le president Geffrard, et court prendre le trans-
port sous sa protection. Ce bateau se couvrit alors des
couleurs britanniques, et le commandant du Bull-dog
fit savoir h Alonce qu'il ouvrirait le feu sur la Voldrogue
si elle capturait le transport. La Voldrogue rentra au
Cap pour obtenir des instructions relativement a cet
acte d'hostilit6 du commandant anglais. Celui-ci P'avait
suivie et y 6tait entr6 en meme temps qu'elle. II prit
pretexte d'une controversy sur cet 4ternel droit d'asile
des consulats, source de tant de maux pour les nations
faibles, et ouvrit brusquement le feu sur la place. Un
navire de guerre am6ricain etait 1A h 1'ancre; son com-
mandant, indign6, ne pouvait rien contre ce cruel abus
de la force. Il rongeait son frein, mais il avait pour










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toute instruction de prot6ger ses nationaux que per-
sonne ne menacait et qui tous sympathisaient avec les
d6fenseurs de la vaillante petite ville qu'ils habitaient.
La Voldrogue n'h6sita pas une second A ouvrir le feu
A son tour sur le Bull-dog; mais bient6t d6molie par la
puissante artillerie du navire anglais, elle s'enfonca glo-
rieusement au fond de l'abime, sans abaisser ses cou-
leurs. Les marines am6ricains sauterent dans leurs em-
barcations, sauverent tout ce qu'ils purent de ces braves
gens et les recueillirent sur leur vaisseau.
De cette 6poque, octobre 1865, date une sympathie
particulibre des habitants du Cap-Haitien et de tous les
lib6raux du Nord en faveur des Am6ricains. On retrouve
la manifestation de cette sympathie dans tous les 6v&-
nements qui se sont d6roul6s par la suite sur la malheu-
reuse terre d'Haiti.
Le Bull-dog n'eut pas un sort plus heureux que la
Voldrogue. Se croyant en presence d'adversaires qu'il
pourrait impunnment mepriser, ce navire s'ltait im-
prudemment emboss6 A port6e de fusil du rivage. Sal-
nave en personnel vint le combattre avec toutes les
forces don't il pouvait disposer sans trop d6garnir les
remparts de la ville. Du rivage, il fit pleuvoir sur le
pont et sur les vergues du navire anglais une grele de
balles. La position, devenant d6cidement uncomfortable,
le Bull-dog manceuvra pour s'l1oigner un peu et monta
sur un recif d'oii il ne put se d6gager par ses propres
efforts. Son commandant, don't Popinion s'etait sensible-
ment modifiee sur la valeur guerriere de ces miserables
negres d'Haiti," comprit qu'il u'ltait pas du tout impos-
sible de voir une nu6e de ttes laineuses venir s'em-
parer de son navire. II le fit sauter et se rnfugia avec
son 6quipage au camp de son alli6, le president Geffrard.
Peu'apris, le ministry d'Angleterre A Port-au-Prince,
Sir Spenser St. John, apres un voyage A Cagnette, par-
tit pour la Jamaique et en revint avec deux grandes
frigates anglaises, la Galathea et le Lilly, qui entrerent










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dans le port du Cap, se tinrent hors de port6e des 'balles
de cette ville priv6e d'artillerie digne de ce nom, et, sans
explication, sans ultimatum, sans avis aucun, elles ou-
vrirent le feu sur les remparts et les d6molirent un a un.
De la Galathea, le diplomat anglais surveillait A la
longue-vue la retraite des insurg6s et pr6venait au fur et
A measure le president Geffrard, don't les troupes ve-
naient, l'arme au bras, prendre possession des points
successivement abandonn6s. C'etait, de la part du gou-
vernement, un crime de l6se-nation qui devait entrainer
seize mois plus tard la dech6ance du president Geffrard.
Le canon anglais venait d'etre employ A d6truire la li-
bert6, a refouler la civilisation dans la r6publique
noire."
L'un des g6n6raux les plus distingu6s de Geffrard eut
occasion de fl6trir cette action de son chef par un mot
aussi 6nergique que spiritual: le general P6tion Faubert
avait 6t0 bless et 6tait all6 se faire soigner A Port-au-
Prince. II revint h l'arm6e le lendemain de cette triste
conquete du Cap par le president Geffrard: G6n6ral, lui
dit le president, vous arrivez pour le dessert. J'en
suis fort aise, Pr6sident, r6partit le g6n6ral Faubert, car
je n'aime pas la cuisine anglaise."
Da c6t6 des vaincus, un jeune homme, indign6 de ce
qu'il consid6rait come une honte national, et ne vou-
lant pas y survive, s'efforqa de se faire tuer. Apres que
les boulets anglais eurent renvers6 les dernieres pierres
du fort qu'il commandait, apres que son dernier soldat
efit 6t6 tu6 a ses c6t6s, seul, il chargeait encore un canon
et tirait sur les ennemis de son pays. On le releva sous
ce canon, l'6paule fracass6e par un biscalen. Ce jeune
homme, c'6tait le commandant du fort Bel-Air, c'6tait
Florville Hyppolite, le president actuel de la R6publique
d'Haiti, le meme homme qui, A cause de sa vieille sym-
pathie pour les Etats-Unis, a pu Atre consid6r6 par des
diplomats a court vue comme un politician sans valeur









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morale, sans patriotism, capable de transiger avec
l'honneur ou l'ind6pendance de sa patrie !
Cela n'est vraiment pas s6rieux.
Revenons maintenant au sujet special qui nous oc-
cupe, c'est-A-dire A cette attitude hostile de la press
americaine contre Haiti, attitude qui nous paralt absolu-
ment injustifiable et qui est contraire de tout point a la
politique que doivent adopter les Etats-Unis, selon nous,
A 1'egard de la petite r6publique des Antilles.




2. RUCIT IMPARTIAL DE L'ECHAUFFOUREE DU 28 MAI
DERNIER. ATTAQUES DE LA PRESS AMERICAINE. -
LA POLITIQUE. DU GOUVERNEMENT D'HYPPOLITE.
A la suite de 1'Pmotion soulevee en Haiti par l'inci-
dent du Mole Saint-Nicolas, tout le monde savait A
Port-au-Prince que l'on cherchait a profiter de la situa-
tion pour fomenter de nouveaux troubles dans la r6pu-
blique haitienne. Apres une premiere tentative de con-
spiration contre le General Hyppolite, accompagn6ee de
menaces et de commencement d'incendre en avril der-
nier, le gouvernement mit la main sur les principaux
meneurs et d6cr6ta l'etat de sibge dans la ville de Port-
au-Prince. Tenant A faire preuve de patience et do mo-
deration, le President Hyppolite se borna A maintenir
les meneurs en prison et les commissions d'enqukte
n'ordonnerent aucune execution. Toutefois, dans ses
audiences publiques du dimanche, le president n'avait
pas h6sit6 h d6clarer que le sentiment des responsabili-
t6s dans la situation actuelle le rendrait d'une s6verit6
exemplaire en cas de troubles.
Malgr6 attitude tout A la fois bienveillante et ferme
du g6enral Hyppolite, les conspirateurs semblaient n'at-
tendre qu'une occasion favorable pour d6livrer les pri-









- 62 -


sonniers, surprendre le president et, finalement, provo-
quer une revolution qui euit eu, sans nul doute, les plus
tristes r6sultats pour la capital et pour toute la repu-
blique haltienne.
C'est le jeudi 28 mai, jour de la Fete-Dieu, qui se
c6lebre en Haiti avec une pompe A la fois militaire et
religieuse, que choisirent les chefs du complot pour
mettre leur dessein A execution.
Vers neuf heures du matin, tandis que le president
Hyppolite, les autorit6s et les troupes se trouvaient
r6unis A la cathedrale pour assister aux cr6nmonies du
culte, des bands d'hommes arms, conduites par un
g6n6ral Sully-Guerrier, de connivence avec d'autres
gens d'apparence paisible, se ruerent sur la porte de la
prison, tuant une parties des soldats de garde et met-
tant en liberty tous les prisonniers, sans aucune dis-
tinction. Ceux-ci, ayant grossi le nombre des rebelles,
allerent attaquer l'arsenal et le palais national, comp-
tant sans doute sur le concours des autres adherents
don't le project criminal 6tait d'assassiner le chef de l'Etat
et ses principaux collaborateurs, en mettant la ville A
feu et a sang.
Aux premiers coups de feu, les autorit6s militaires
surprises, mafs non d4contenancees, se mirent en devoir
de combattre l'insurrection. Toute la force arm6e fut
dirigee sur les points attaqu6s. Bient6t, apres une vive
fusillade, les rebelles, poursuivis de toutes parts a tra-
vers les rues ohi les balles se croisaient en tous sens, s'en-
fuirent et disparurent, les uns dans les consulats ou
dans des maisons d'1trangers, les autres dans les bois,
non sans avoir laiss6 un certain nombre de morts.
Cependant, le president Hyppolite, sorti de la cath6-
drale, s'6tait empress de monter A cheval, se multi-
pliant partout et donnant lui-meme des ordres au milieu
des balls qui pouvaient P'atteindre. La repression a 6t6
aussi 6nergique que l'agression avait 6t6 audacieuse et
criminelle. La lutte, heureusement, n'a pas dur6 long-
temps, mais les suites en ont 6t6 graves.










- 63 -


C'est alors, et nous tenons le fait d'un t6moin ocu-
laire, qu'un des chefs du complot, le g6n6ral X....., qui
avait cru prudent d'attendre chez soi l'issue des trois
attaques projet6es, la premiere sur la prison, les deux
autres centre l'arsenal et le palais national, voyant que
l'affaire tournait mal pour les conjures, s'empressa de se
rendre aupres du g6n6ral Hyppolite, s'excusa de son
retard en pr6tendant qu'il avait dfi faire un long detour
pour 6viter une bande de meurtriers qui guettaient son
passage et, finalement, dans la crainte d'etre d6nonce
ou compromise, se fit d6nonciateur et donna les noms
d'un certain nombre d'Haitiens qu'il d6signa comme ini-
tiateurs du complot ayant pour but d'assassiner le pr6-
sident Hyppolite et les principaux collaborateurs de son
gouvernement.
II y eut ainsi, A la suite de cette d6nonciation et dans
Pardeur de la repression, une cinquantaine de person-
nes tu6es ou ex6cut6es (1). Quant au g6n6ral Sully-Guer-

(1) Parmi ces dernibres se trouve M. Ernest Rigand qui, dit-on, d6ja
suspect an gouvernement, fat emmen6 par los soldats apres change do
paroles plus ou moins parlementaires devant sa porte avec le president
Hlyppolite qui passait.
Cette affaire a fait trop de bruit en France pour que nous nous on occu-
pions ici. II y a d'ailleurs eu une solution, puisque le gpuvernenient fran-
gais s'est entendu avec le government haitien an sujet de 1'indemnit6 a
accorder par ce dernier it la famille Rigaud. (Voir le compto rendu de la
stance de la Chambre frangaise du 4 juillet 1891 et la brochure de M. Jules
AUGUSTE : Quelques verits & propos des rdcents djvnements d'Haiti.

rier et A son lieutenant, qui avaient d'abord r6ussi h
s'enfuir le 28 mai, ils furent pris le surlendemain 30, et
fusill6s. D'autres citoyens, plus connus, tels que les
freres Cauvin, don't on doit regretter la participation a
de semblables d6sordres, ont 6t6 6galement arrt46s, puis
gracids.
Tel est le r6cit impartial des evenements qui ont pr6-
c6d6, accompagn6 ou suivi l'6chauffour6e dite du 28 mai.
Or, c'est A la suite de correspondances mensongeres
envoy6es de Port-au-Prince par des agents ayant interkt










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A 6garer l'opinion publique am6ricaine, que la press de
New-York et des grandes villes des Etats-Unis est parties
en guerre centre le gouvernement haltien et centre la
republique noire.
Les 6pithetes les plus odieuses et les plus outrageantes
out 6t0 accol6es au nom du president de la r6publique
haltienne; N6ron, Caligula, Tibere" n'4taient que de
petits saints ou plut6t de petits tyrans bien b6nins au-
pros de lui; quant A la population haltienne, toutes les
" betes fauves de l'Afrique centrale" tons les animaux
" immondes et voraces de la creation n'1taient qu'un
troupeau de moutons et d'agneaux belants au prix de
cette cohue de sauvages cannibales" et de massa-
creurs buveurs de sang qui d6shonoraient Plespece hu-
maine et souillaient la perle des Antilles. "
Certes, pour quiconque s'est donn6 la peine de lire
1'histoire des monarchies, des empires et des r6publiques
de la race caucasienne, depuis plusieurs milliers d'an-
n6es, on trouvera que le reproche 4tait quelque peu vif
et quelque pen deplace.
Inutile d'insister sur les habitudes de massacres et
d'abominations que des annales authentiques mettent
sur le coDipte des monarchies asiatiques, des r6publiques
grecques ou carthaginoises ou latines avant la venue du
Christ, inutile de rappeler les horreurs et les infamies
qui ont signal la d6cadence de l'empire green et de Pem-
pire latin, la f6odalit6 du moyen-Age, les revolu-
tions incessantes, parfois semi-annuelles, qui ont marqu6
la floraison des petites r6publiques italiennes et au-
tres pendant plusieurs centaines d'ann6es, les guerres
de religion, de politique et d'int6r6t qui ont ensanglant6
l'Europe entire, et l'Asie et l'Am6rique, et qui les mena-
cent encore depuis tant6t deux mille ans que "la lu-
mitre du Christ 6claire le monde civilis6," a quoi
bon ? Est-ce que c'est chez des peuples de race noire que
ces choses-lh se passent et se sont passes, et se passe-
ront peut-etre prochainement encore ? A ceux qui re-










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prochent aux derniers venus de la civilisation nouvelle
de n'etre pas encore assez familiarises avec les m6thodes
de la politique moderne, la r6ponse serait trop facile.
Et cependant, tandis qu'on traitait aux Etats-Unis le
president Hyppolite de despite sanguinaire," de de-
ment indigne de vivre," tandis que l'on couvrait le peu-
ple haitien d'injures aussi odieuses que ridicules, veut-
on savoir comment les choses se passaient en Haiti,
dans cette r6publique de sauvages et de massacreurs,"
trois ou quatre jours A peine apres lPchauffouree du
28 mai ? Qu'on se donne la peine de lire l'Arr6te suivant,
paru le 2 juin dernier dans le Moniteur official de Port-
au-Prince :

Secrdtairerie d'Etat de l'interieur.
ARRETE.
Conside'rant que Plordre est r6tabli A la capital, et
que le gouvernement, appuy6 sur le d6vouement de
lParm6e et le concours de la majority des citoyens, est
maitre de la situation;
Considerant qu'il y a lieu d'empecher la continuation
des executions sommaires que la l1gitime defense auto-
risait au moment de l'action;
Le secr6taire d'Etat, de PInt6rieur et de la Police
g6n6rale, AVEC L'ASSENTIMENT DE SON EXCELLENCE LE
PRESIDENT D'HAITI, arr6te ce qui suit:
ART. 1r.-I1 est formellement d6fendu A toute auto-
rit6 ou a tout fonctionnaire de faire aucune execution
des criminals de l'attentat du 28 mai dernier qui seront
arretes.
ART. 2.-Tout fonctionnaire ou toute autorit6 qui
aura enfreint cet ordre sera dfe'rd at la Justice.
Donne A la secr6tairerie d'Etat, de PInt6rieur et de
la Police g6enrale, le 2 juin 1891, an 880 de l'PInd6pen-
dance.
NEMOURS PIERRE Louis, aind."




















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Voila comment, dans la R6publique noire," les gou-
vernants de la race dite inferieure agissent quelques an-
ures apres les massacres de d6cembre 1851, de mai
1871, et tant d'autres incidents fratricides commis par
les gouvernants et par les peuples de la race dite sutpe-
rieure.
Laissons done de c6t6 tons ces reproches de cruaut6,
de d6mence et d'infamie dictis par la passion ou 1'int6-
r&t des uns, par l'ignorance on 1'outrecuidante pr6-
somption des autres, reconnaissons que le president
d'Haiti, en agissant comme il a agi au 28 mai dernier, a
fait acte de chef dEtat, pregnant sans hesitation les
measures que commandent la s6curit6 g6n6rale et le
droit sup6rieur de police gouvernementale; confes-
sons que la race noire, apres moins d'un siecle seule-
ment d'1mancipation, n'est nullement inf6rieure a la
race blanche qui a tenu le pouvoir pendant tant de
siecles, et tachons d'arriver A une solution sense de la
" question haitienne."












CONCLUSION.


1". CE QUE DOIT ETRE LA POLITIQUE DES ETATS-UNIS
A L'EGARD D'HAITI.

Les relations commercials, il est A peine besoin de le
rappeler, sont dans le droit des gens moderne le meil-
leur barometre, le meilleur indicateur des relations po-
litiques qui doivent exister entire deux pays.
Voyons done quelles sont les relations commercials
entire les Etats-Unis et Haiti.
D'apres P'Exposd official de la situation de la Republique.
d'Haiti, annie 1891, que vient de publier le gouverne-
ment haltien, le chiffre des importations en Haiti se
decompose comme suit:
Des Etats-Unis..... 6,454,600 91 gourdes (1)
De la France.....---... 917,994 23 "
De l'Allemagne...... 1,930,713 40 "
De l'Angleterre...... 662,190 53 "
Divers autres pays.. 95,580 20 "
Dans 1Pimportation des Etats-Unis figure la some de
852,177 g. 97 en or am6ricain.
Quant aux exportations, elles peuvent se diviser
ainsi:
Pour les Etats-Unis..... 2,289,292 15 gourdes.
Pour la France......... 8,437,500 00 "
Pour l'Allemagne.......
Pour la Belgique... 3518,986 71

Pour autres pays .......
Apres cet expos, le rapport ajoute:
(1) La gourde vaut un dollar (5 fr.)










- 68 -


"Un fait absolument remarquable est Plimportance
de plus en plus croissante du commerce d'Haiti avec
les Etats-Unis. C'est ce qui explique les nombreuses-
plaintes pouss6es par les journaux de New York centre
les measures prises en Haiti Ah 16gard des voiliers qui
transportent la plus grande parties des provisions tires
des Etats-Unis.
La 16gation americaine a fait plusieurs d6marches
amicales aupres du secr6taire d'Etat des relations ext6-
rieures, pour demander si le gouvernement ne pourrait
pas ameliorer la position des voiliers, en les plagant a
peu pres sous le m6me regime que les steamers. Le princi-
pal motif des plaintes articul6es est, suivant l'honorable
M. Douglass, le refus d'expedier tout navire a voiles
don't l'int6gralit6 des droits d'importation n'est pas en-
core pay6e apres la confection des bordereaux definitifs,
tandis que les steamers ne sont nullement retenus par
le non-paiement des droits sur leurs cargaisons.
Il resort d'une 6tude faite par les bureaux du mi-
nistere du commerce qu'aucune loi n'impose Plobligation
de retenir les voiliers jusqu'a ce que soient acquitt6s les
droits d'importation.
Cette measure n'est peut-htre appuy6e que sur un
docret du 30 avril 1869, d6cret qui n'a 6t6 ins6r6 ni au
]Moniteur official ni dans aucun Bulletin des Lois de la
R6publique, de sorte qu'on ignore de quelle autorite il
6mane. Dans tons les cas, la date du 30 avril. 1869 rap-
pelle une 6poque troub]6e de la R6publique et dans
laquelle il 6tait impossible de rendre un d6cret dans les
formes constitutionnelles: ce qui fait de ce d6cret un
acte de pure circonstance.
Le gouvernement pense que l'obligation impose
aux commercants de payer les droits d'importation, soit
d6finitivement, soft sur bordereaux approximatifs, avant
d'enlever leurs marchandises, suffit amplement a sau-
vegarder les int6r6ts du fisc. Si l'Assembl6e national
n'y fait aucune objection, le ministry des finances et du










- 69 -


commerce fera dor6navant application pure et simple
de la loi du 10 d6cembre 1861, qui nu'exige, avant Plex-
p6dition 'des voiliers, que le paiement des droits de ton-
nage d'e'chelle et tous autres affectant le corps des bdti-
ments. (1)
L'importance des relations commercials entire les Etats-
Unis et Haiti, et les dispositions amicales du gouverne-
ment haitien A 1'6gard du commerce d'importation par
voiliers, voilh qui indique suffisamment et mieux que
tous les arguments du monde quelle doit 6tre la politi-
que des Etats-Unis A P'6gard de la petite rdpublique des
Antilles. Ce ne doit etre ni une politique de provoca-
tion, ni une politique de menaces, mais bien une politi-
que d'entente cordiale et de bons rapports mutuels. II
nous semble que Popinion publique am6ricaine, mieux
renseign6e sur la veritable situation et les v6ritables in-
tentions d'Haiti, sera absolument de cet avis.
Si Pon ajoute a cela que les trois d6partements d'Haiti
qui ont soutenu, la lutte d'Hyppolite contre le g6n6ral
L6gitime sont pr6cis6ment ceux ou influence ameri-
caine, par suite des faits rappel6s ci-dessus, a toujours
exerc6 une action pr6pond6rante depuis que les Etats-
Unis ont nou4 des relations diplomatiques avec Haiti,
on comprendra combien on s'est fourvoy6 dans la press
am6ricaine en entreprenant contre le president Hyppo-
lite et contre le people haitien cette champagne d'insul-
tes et de provocation, d'injures et de menaces qui, de-
puis trois mois, a attrist6 on bless tant de citoyens en
Haiti.
Non seulement la justice et la loyaut6 bien connues
du people am6ricain, mais encore les int6rits imm6-
diats de taut de maisons de commerce des Etats-Unis
commandant une attitude toute diff6rente de celle qui a
6t6 prise en ces derniers temps h l'6gard de la r6publi-
que noire.
(1) Expos6 g6ndral de la situation d'Haiti (annue 1891), pages 25 et 26










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2. SOLUTION DE LA QUESTION HAITIENNE. INDEPEN-
DANCE ET NEUTRALITY D'HAITI ET DE LA REPUBLIQUE
DE SAINT-DOMINGUE.
Dans la stance de la Chambre francaise des d6putes,
lots de Pinterpellation sur les affaires d'Haiti, le 4 juillet
dernier, M. Ribot, ministry des affaires 6trangeres, s'est
exprim6 ainsi A propos de la demonstration navale des
Etats-Unis relativement A la cession du Mole Saint-
Nicolas:
"..... On disait alors que le gouvernement francais
avait des vues sur Haiti, qu'il venait s'ing6rer dans le
gouvernement interieur du pays. On ajoutait que Pami-
ral de Cuverville avait tenu un language violent centre
les Haitiens. Tout cela n'6tait que pr6texte, que men-
songe. Nous n'avons jamais eu de telles intentions,
nous avons toujours respect l'independance de ce petit peu-
ple, et nous nepouvons que souhaiter que toutes les nations
aient le meme respect. (Tres bien Tres bien !) "
Dans ces paroles du ministry frangais se trouve en
germe, selon no'us, la solution de la question haltienne.
Trop longtemps, les capitals d'Haiti et de Saint-Do-
mingue ont W6t un foyer d'intrigues pour les repr6sen-
tants de certaines puissances 6trang6res, trop long-
temps les babies de Saint-Nicolas et de Samana, comman-
dant h Pouest et A Pest d'Haiti les deux grands passages
de la ligne des Antilles, ont 6t6 Pobjet des convoitises
des grandes nations maritimes et commercials du
monde, trop longtemps enfin le d6veloppement des
deux petites r6publiques sceurs s'est trouve arret6 et
compromise par les revolutions intestines et les troubles
que ne cessaient de provoquer des n6gociants strangers
ou des banquiers avides de se gorger de Por haYtien et
de pecher en eau trouble.
L'achevement prochain d'un canal interoc6anique
dans l'Am6rique Centrale redouble ces activities mal-
saines qui s'agitent autour et a l'int6rieur de Pile d'Haiti












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II est temps de mettre fin a une situation equivoque et
incertaine qui inquiete tous les bons citoyens d'Haiti -et
de Saint-Domingue.
Les deux petites republiques sceurs sont faibles, mais
elles sont fibres de leur ind6pendance et elles veulent la
conserver. Que les deux grandes r6publiques d'Europe
et d'Am6rique, que la France et les Etats-Unis, qui ont
de si grands int6rets commerciaux en Haiti, compren-
nent qu'il est temps de faire pour Haiti et Saint-Do-
mingue, ce qui a W6t fait autrefois en Europe pour la
Belgique, la Suisse et le Luxembourg. Qu'elles prennent
l'i'itiative dl mouvement qui -aboutira e fair consacrer
officicllement et definitivement l'indlepCndance ct la neutra-
lite pleine et entire de l'le (d'aiti.
La est la solution.

Et alors, d6barrass6e completement des intrigues de
toutes sortes qui lui enlivent le meilleur de ses richesses
et de son sang, assure d6sormais de l'avenir, Pile d'Haiti
verra reellement se former l'Pre des revolutions; ses en-
fants, pou-vant se consacrer en touto s6curit6 au deve-
loppement de son agriculture, de son industries et de son
commerce, et trouvant de nouvelles carrieres ouvertes
devant eux, renonceront a des pratiques politiques qui
en out fait trop souvent des frbres ennemis, et, mar-
chant fibrement, libre et ind6pendante, daus la voie
du progrcs, Haiti deviendra moralement ce qu'elle est
djai physiquement: le joyau de la nature, la Perle des
Antilles."

















PIECES


ANNEXES


DOCUMENTS JUSTIFIOATIPS,



























PIECES ANNEXES

ET

DOCUMENTS JUSTIFICATIFS.



PREMIERE PARTIES.

EVkNEMENTS D'HAITI A LA CHUTE DE SALOMON. LA LUTTE
ENTIRE LEGITIME ET HYPPOLITE. RAISONS QUI DOIVENT FAIRE
TRAITER LES NORDISTES (OU PARTISANS D'HYPPOLITE) COMME
BELLIGERANTS. L'ENTREVUE BAYARD AUGUSTE. -- L'INTER-
VENTION AMERICAINE RECLAMIEE PAR M. THOMPSON, MINISTRY
DES ]TATS-UNIS A PORT-AU-PRINCE.



Ces Documents sont Extraits du Livre Blen, intitul6 Rdcentls -ivne-
monig d'IIalti, public par le Gouvernement des ritats-Unis, et
communique aux deux Chambres du Congrfs en 1889.

















PIECES ANNEXES ET DOCUMENTS JU TIFICATIFS.



No. 149.

M. Haustedt 4 M. Bayard. (1).

(Requ le 3 d6cembre 188S.)
EXCELLENCE,
En remettant A votre Excellence lo m6moire adress6 au gouverne-
ment des Etats-Unis par le Comit6 R6volutionnaire Central du nord
d'Haiti, je vous demand de me.laisser ajouter par la pr6sente com-
munication le court expos de la situation politique actuelle do ce
pays et des faits relates dans ledit m6moire, afin de vous faciliter la
prompted et claire intelligence des faits et la prise en consideration de
la requite pr6sent6e.
C'est un fait disormais acquis a l'histoire que le President Salomon,
apres avoir gouvern6 la R6publique d'Haiti pendant plusieurs ann6es,
commenga a abuser de son pouvoir et a soumettre la libert6 d'6lec-
tion et d'opinion h sa propre volont6 personnelle, par la violence et la
suppression des journaux. L'opposition A ce syst6me aboutit i une
revolution qui 6clata a Miragoane on 1883, mais apris six mois de
luttes et de couragouse resistance, elle fut enfin dompt6e par les
forces de beaucoup supdrieures du President Salomon.
Ayant ainsi mis fin I la revolution, Salomon parvint a se faire
r6lire President pour une nouvelle p6riode de sept ann6es, et conti-
nua plus que jamais son government d'oppression personnelle, m6-
connaissant les droits et la liberty accords au people conform6ment
a la Constitution.
L'indignation des exces commis dans la R6publique aboutit A un
soulkvement des d6partements du Nord sons le commandement du
g6n6ral Th6l6maque, le 5 aofit dernier, avec l'agr6ment et l'appui de
Port-au-Prince et des d6partements du Sud, sous la conduite du
g6n6ral et ex-Pr6sident Boisrond-Canal.
Le President Salomon se d6cida h se soumettre aux r6clamations
populaires et quitta le pouvoir, abandonnant le pays. Imm6diatement
fut form un gouvernement provisoire, comprenant comme membres
les g6n6raux Boisrond-Canal, Th6l6maque, L6gitime et quelques
autres, en vue d'ordonner et de faire les 61lections g6n6rales pour le

(1) RECENTS PVENiMENTS D'HAITI. Documents officials communiques an Congres de
Washington, page 184 et suivantes.











- 78 -


hoix du nombre n6cessaire d'6lecteurs on constituents, charges
cd'6lire le Pr6sident de la R6publique ct de r6viser la Constitution.
Le nombre 16gal des 61lecteurs est de quatre-vingt-quatre. Pendant
que se faisaient ces elections r6gulibrement et pacifiquement, le g6ndral
Th616maque residait a Port-au-Prince dans une maison proche du
palais. Quelques hommes de sa suite et de ses troupes du Nord
6taient stations non loin de Ba, mais la plupart se trouvaient a une
grande distance, ou meme en dehors de la ville. Quand il fut av6r6
qu'une grande majority des 6lecteurs choisis 6taient en faveur du
g6n6ral Th6l6maque pour la pr6sidence, une attaque fut dirig6e con-
tre sa maison par les troupes du g6n6ral Legitime, appuy6s des ca-
nons du fort et d'un navire de guerre haitien stationn6 dans le port.
Cette attaque qui fut faite sans le moindre prdtexte et tout a fait a
I'improviste, fut si soudaine et si surprenante, que le g6n6ral Th616-
maque n'eut pas le temps d'organiserla defense et fut tu6 des le d6but
de Pattaque par la d6charge de quelques mitrailleuses qui faisaient
pleuvoir une gr6le de balles sur sa maison.
Lorsque la tranquillity fut r6tablie A Port-au-Prince le g6n6ral
L6gitime ordonna a vingt-sept ou tout au plus trente 61ecteurs cons-
tituants presents a Port-au-Prince, et disposes en sa faveur de so
proclamer le gouvernement et de lui conf6rer, a lui L6gitime, le pou-
voir ex6cutif. Ce qui fut fait sans la moindre apparence de droit ni
d'autorit6.
Les d6partements du Nord et du Nord-Ouest, aussi bien que
Jacmel, s'empresserent de protester contre cette usurpation de
pouvoir et d6clarerent que la mort du g6n6ral Th616maque 6tait
un assassinate pr6m6dit6; ils d6clarerent en m6me temps qu'ils 6taient
prets A user de toutes leurs forces pour assurer P1lection l6gale d'un
president et resister au gouvernement usurpateur du general L6-
gitime.
Ce soulevement et cette protestation 6mandrent du people entier
des d6partements, non d'une faction politique et, se r6unissant en
convention, les electeurs qui comprenaient la majority de ceux choisis
au Cap Haitien, formerent un comit6 gouvernemental provisoire qui
d6signa pour son president le general Floriol Hyppolite.
L'autorit6 du gouvernement provisoire ainsi form est indiscut6e et
indiscutable dans les trois d6partements du Nord, du Nord-Ouest et
de 1'Artibonite. Son arm6e est r6gulierement enr61oe et commander,
et des maintenant elle est en march contre les forces de L6gitime a
Port-au-Prince. En fait, il gouvernela parties la plus grande et la plus
populeuse d'Haiti et il la gouverne constitutionnellement, tandis que
le pouvoir de L6gitime dans le Sud n'est soutenu quo par les baion-
nettes de ses mercenaires.
GrAce a ce fait accidental de leur presence dans la baie de Port-au-












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Prince, L6gitime a pu s'assurer le commandement des deux canon-
nitres qui constituent toute la marine haltienne et avec leur aide il a
entrepris de proclamer le pr6tendu blocus des ports du Nord, qui est
sans force aucune et ne serait qu'une pure plaisanterie, n'6tait par
suite une interruption occasionnelle du commerce maritime. Les deux
canonnibres font la croisi6re aux abords de Port-au-Prince et quand,
d'aventure, elles rencontrent un navire de commerce, elles le saisis-
sent et le conduisent a Port-au-Prince. II n'y a pas de blocus, dans le
vrai sens du mot, et le gouvernement de votre Excellence est sans nul
doute en possession de faits concernant le blocus et le detriment
caus6 au commerce am6ricain par les saisies intermittentes qui ont
6t6 faites.
L'dtat des choses existant a Port-au-Prince d6montre soulement ce
fait que le comit6 provisoire du Nord est le seul gouvernement stable
de la R6publique et c'est ce gouvernement qui demand aux Etats-
Unis d'observer une attitude neutre dans la conjoncture pr6sente et
de permettre l'exportation des ports amnricains d'armes et de muni-
tions de guerre, ainsi que cela est permis a toute autre autorit6 r6gu-
liere.
En attendant, le g6n6ral L6gitime se sort de son pouvoir a Port-au-
Prince et des navires de guerre hai'tiens qui, se trouvant dans le port,
sont accidentellement tomb6s entire ses mains, pour d6clarer le blocus
dans tous les ports on villes qui lui sont hostiles, nuisant ainsi au com-
merce r6gulier, aux intdrets et au d6veloppement de la navigation
americaine.
Croyez-moi, M. le Secr6taire, votre trbs humble serviteur.
T. HAUSTEDT.
M. T. F. BAYARD,
Secrdtaire d'Pltat.




M6moire adress6 aux gouvernements des puissances 6trang6res sur 1'6tat
de la R4publique d'Haiti et des forces morales et mat6rielles don't les
parties bellig6rants disposent, en vue d'6tablir les droits des d6parte-
ments du Nord, du Nord-Ouest et de 'Artibouite, avec 1'arroudissement
de Jacmel (le tout formant plus des trois cinquibmes de la R6publique ac-
tuellement en guerre centre le gouvernement usurpateur de Port-au-
Prince) pour obtenir la neutrality des puissances 6trangbres.

La r6publique d'Haiti, qui doit tous ses malheurs aux dissensions
intestines auxquelles s'abandonnent ses citoyens pouss6s par 1'ambi-
tion ou bien se r6voltant indign6s centre la tyrannie et 'injustice, est












- 80 -


encore sur le point de se voir entrain6e dans la plus d6sastreuse des
guerres civiles. Les patriots sont alarms. Les homes sages mau-
dissent l'aveuglement dans lequel sont tombs certain hommes de
Port-au-Prince, lesquels, oubliant tout esprit de civisme, m6prisant
les r6gles, les droits et toutes les propridt6s politiques, n'ont pas re-
culd devant la responsabilit6 de mettre leur pays a feu et a sang pour
apaiser leur soif de domination et conqu6rir les gains mat6riels qu'ils
esp6rent obtenir de la detention ill6gale du pouvoir.
Cette conduite des usurpateurs de Port-au-Prince, qui humilie la
nation et pourrait lui attirer le d6dain des puissances 6trang6res si
le monde civilis6 n'avait pas les enseignements de 1'histoire pour
6clairer ses jugements, a cr66 dans tout le pays une situation si p6-
rilleuse qu'elle r6clame toute 1P6nergie, la sagesse et la pr6voyance
de tout le people haitien pour d6tourner de graves consequences.
Des individus sans scrupule pouvant profiter de leur presence dans
la capital pour se presenter devant les puissances 6trangeres come
possesseurs d'un pouvoir. r6gulibrement 6tabli, c'est aujourd'hui un
devoir pour les trois d6partements du Nord, du Nord-Ouest et de
1'Artibonite, unis h 1'arrondissement de Jacmel dans la province de
1'Ouest, d'6clairer les gouvernements strangers sur le veritable 6tat
des choses, afin de ne pas les laisser induire en erreur.

HISTORIQUE.
Avant de soulever les questions de droit public international qui
sont de nature a justifier l'action des trois d6partements et do
Jacmel aupres des gouvernements strangers, il est bon de faire une
esquisse rapide des 6v0nements qui ont amen6 1P'tat actuel des cho-
ses dans la R6publique d'Haiti.
Depuis neuf ans le pays g6missait sous la plus odieuse et la plus
avilissante des tyrannies. Le g6ndral Salomon, s'6tant empar6 du
pouvoir dans un moment oii la discorde et les rivalit6s des parties
avaient tournd la tete meme aux plus sages, avait 6tabli un gouver-
nement despotique don't un people civilis6 ne peut meme se faire une
idde. 11 n'y avait plus de garantie pour la liberty individuelle. La
press 6tait r6duite au silence. L'inviolabilit6 des (l6put6s ot des s6-
nateurs n'6tait qu'un vain mot. La loi disparaissait devant la volont6
des plus capricieux et du plus versatile des tyrans en ce sens qu'il
appliquait au pied de la lettre tout ce qu'il y a de plus odieux dans
les maximes de Machiavel. Un syst6me d'espionnage sans pr6c6dent
6tait applique dans touted la republique, avec le plus abominable cy-
nisme. Personne ne pouvait exprimer la plus inoffensive critique sur
administration de cette fagon de gouvernement sans se trouver ex-
pos6 A une enqufte rigoureuse, alors que les revenues publics, gaspil-
16s avec une prodigality inouie, laissaient le tr6sor a la merci de












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fonctionnaires pauvrement r6tribu6s. C'6tait la d6solation et la rumine.
Les chambres, composes pour la plus grande parties de creatures du
tyran, acceptaient tout, approuvaient tout, au lieu de demander des
comptes aux ministres. Les 16gislateurs leur prodiguaient un 6loge in-
cessant apres avoir d6cor6 le g6n6ral Salomon du titre de Pore do
la Patrie." Une insurrection, qui cotta au pays autant d'or que de
sang, 6clata en 1883. Fatigu6 de luttes et de deceptions le people
se soumit, et un nouveau septennat fut accord au despite en 1886.
Cependant le g6n6ral Salomon entrait A peine dans sa nouvelle p6-
riode pr6sidentielle que tout le pays recommengait cette opposition
morale qui ne signal pas sa presence par des signs mat6riels, mais
que les tyrans devinent facilement dans 1'air ambiant.
La ville de Port-au-Prince, ouf reside le chef de PEtat, 6tait, A tort
ou A raison, consid6r6e comme le foyer de cette muette conspiration.
Pour la punir les assassins a gages de Salomon, formant une sorte
d'autorit6 constitute a c6t6, n'imagin6rent rien de mieux que de
mettre le feu aux quarters les plus populeux de la capital. La situa-
tion 6tait d'un deuil sinistre. Le gouvernement menagait des plus
terrible chtiments leos incendiaires qu'on aurait di arr8ter sur le
fait, mais il ne faisait rien pour donner suite a sea menaces. Les com-
mergants et les citoyens de Port-au-Prince 6taient au d6sespoir.
A cc moment un des citoyens les mieux connus du Cap-Haitien, le
g6n6ral Boisrond-Canal, ex-Pr6sident de la R6publique,sonda les dis-
positions de S. Th616maque, implorant l'aide du d6partement du Nord
pour d6livrer le pays dujoug de Salomon. Brave et chevaleresque, le g6-
n6ral Seide Th616maque, alors gouverneur de la ville du Cap, n'h6sita
pas entire la discipline militaire et son devoir de citoyen. Le 5 aoftt
dernier le drapeau de la revolution fut arbor6 au Cap-Haitien et cinq
jours plus tard, le g6n6ral Boisrond-Canal, tenant la promesse qu'il
avait faite au g6n6ral Seide Th616maque, fit un movement qui obli-
gea le g6n6ral Salomon, en l'absence de son ministry de la guerre,
lequel avait march contre le Nord avec toutes ses forces militaires, a
quitter le palais national et a abandonner un pouvoir don't il n'avait
que trop longtemps abus6.
Le gouvernement du g6n6ral Salomon une fois renvers6, la popula-
tion de Port-au-Prince dans un esprit regrettable d'6goisme et d'ex-
clusion, pr6tendit ne rien devoir a la revolution du 5 aoAt. Le g6n6ral
L6gitime qui, ob6issant servilement a la volont6 despotique de l1ex-
Pr6sident, avait accept un exil non justifi6, fut rappel6 de Kingston.
Jusqu'a ce moment rien de r6ellement reprehensible n'6tait survenu,
car Port-au-Prince avait sarement le droit depr6senter et de soutenir
un candidate A la pr6sidence. Toutefois le reste du pays ne croit pas
que ce soit opinion de la capital qui doive faire la loi. Et la candi-
dature du g6n6ral Seide Th616maque fut populairement soutenue par












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la plus grande parties de la R6publique, en reconnaissance des servi-
ces qu'il avait rendus au pays en renversant lejoug de la tyrannie.
Une assemble constituante composee de quatre-vingt-quatre
membres fut alors 6lue, conform6ment au d6cret du 25 aouft 1888,
avec pouvoir d'6tablir une nouvelle Constitution et de nommer un
President de la R6publiqtre. A issue des 61ections, il devint clair que
le g6n6ral Seide Th616maque serait choisi comme Pr6sident, puisque
la majority des 6lecteurs se pronongait en sa faveur. Ce r6sultat irrita
les partisans du general L6gitime, mais comment se d6barrasser de
lui ?
Durant lanuit du 28 au 29 septembre dernier, le g6n6ral Selde Th6-
16maque, qui sans aucun soupgon du danger, revenait tranquillement
d'un voyage et se dirigeait vers sa demeure gardee par quelques trou-
pes de volontaires du Cap-Haitien fut soudain assailli par une gr6le
de projectiles envoys du palais national, du fort national et des na-
vires de guerre haitiens qui se trouvaient A Pancre dans la baie de
Port-au-Prince. Surpris par la rapidit6 de cette attaque, il out a peine
le temps de visitor la garde place pres de sa maison, et tandis qu'il
essayait de ranimer P'ardeur de ses soldats effray6s, il fut mortelle-
ment bless par une ddcharge de trois mitrailleuses, places a cent
metres A peine de distance dans le palais national, et quatre heures
plus tard il expirait dans d'horribles souffrances.
Tout avait 6t6 arrange pour que les divisions du Nord et de PArti-
bonite, qui avaient 6t6 cantonn6es dans la capital, attendant les
ordres du g6n6ral Th616maque, ne pussent venir a son aide, leurs
chefs ayant 6t6 achet6s par P'usurpateur de Port-au-Prince.
C'est ainsi que Pun des plus odieux assassinats politiques qui aient
jamais 6t6 mentionnus dans l'histoire a 6t6 commis sur la personnel
de 1Phonorable et profond6ment regrett6 g6n6ral SeYde Th616maque,
ce brave parmi les plus braves, qui avait mis sa confiance dans le g6-
n6ral L6gitime et dans coeux de sa suite. II faudrait jeter un voile sur
Phorreur d'un tel acte, mais la conscience humaine et la justice protes-
tent contre le silence et vouent a Pex6cration universelle les crimi-
nels qui, dans ce dix-neuvieme sickle, ont m6dit6 et accompli un tel
crime.
Quand ceette terrible nouvelle se fut r6pandue sur tous les points du
pays, un sentiment de rage et d'indignation s'empara de tous les
coeurs et se r6pandit dans les masses avec la rapidity du feu. Ce
n'6tait pas seulement Peffervescence de la passion, mais le sentiment
de la justice outrage par un crime aussi odieux. C'6tait la justice
morale blessde qui se redressait avec la s6v6rit6 d'une puissance ven-
geresse. Des protestations furent faites de tous les c6t6s. Les trois
d6partements du Nord, du Nord-Ouest et de PArtibonite ne pou-
vaient pas reconnaitre comme une autorit6 publique un gouverne-












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ment qui avait accept l'assassinat de Pun de ses membres comme un
fait accompli, tandis qu'il accordait aux auteurs du crime et a leurs
complices une amnistie aussi odieuse qu'immorale. Le gouvernement,
amoindri par la retraite de bon nombre de ses membres, qui compre-
naient dans quelle fausse position l'avait plac6 le souldvement com-
mun et simultan6 de trois d6partements sur cinq qui composent la
R6publique, fut forc6 de se retire et d'abandonner le pouvoir.
Cette retraite avait replace les diff6rentes parties du territoire hai-
tien dans un 6tat de revolution et d'anarchie. Un nouveau gouverne-
ment pouvait seul etre form par Padh6sion universelle des citoyens
ou par une majority; c'ltait sp6cialement Paffaire de Passembl6e
constituante. Mais au lieu d'attendre une majority qui h6sitait a s'as-
semblera, Port-au-Prince, apres 1Pacte odieux du 28 septembre, trente-
trois constituents r6unis dans la capital, au lieu des quatre-vingt-
quatre qui avaient 6t6 61us, usurperent le titre d'assembl6e consti-
tuante, r6clamant le droit de donner le pouvoir ex6cutif au g6n6ral
L6gitime, sans m6me se pr6occuper de d6finir la nature et les limits
de ce pouvoir. Une semblable d616gation de pouvoir est d6pourvue
de toute autorit6 constitutionnelle. La minority des constituents pr6-
sents a Port-au-Prince n'avait pas le droit d'agir au nom de la R6-
publique en Pabsence de la majority don't elle avait ignore les droits
avec tant d'audace. L'acte que les trente-trois constituents ont pu-
pli6 le 16 courant, sous le nom de decret, ne peut 8tre consid6r6 quo
comme une usurpation du pouvoir constituent. Par suite, les trois
d6partements du Nord, du Nord-Ouest et de l'Artibonite, ainsi que
arrondissement de Jacmel, dans la province de POuest, protestent
et jurent de d6fendre, m6me par la voie des armes, leurs droits si in-
justement fouls aux pieds par les usurpateurs de Port-au-Prince.


I. Le droit de resistance At Iusurpation.

Une nation constitute est la r6union de tous les citoyens avec P'en-
gagement tacite de vivre ensemble, de so d6fendre eux-m6mes, et de
partager la m8me destine tout en maintenant Pexistence du pays a,
n'importe quel prix ou sacrifice. En dehors du droit historique qui
accord a une dynastie le privilege exclusif de gouverner la nation, le
chef de 1l tat doit 4tre, avant tout, 61u par le people don't la volont6
est 16galement exprim6e par le vote de la majority. Le principle de son
pouvoir 6mane de la confiance de ses concitoyens, qui font de lui le
premier parmi ses 6gaux, l'61evant a la dignity la plus 6minente do
toutes, puisqu'il repr6sente le pays devant les nations 6trangeres.
"Tout gouvernement, dit Laboulaye, nest qu'un 6tablissement
politique, un contract tacite parmi le people don't les citoyens sont
6gaux, un 6tablissement institu6 pour le bonheur de la communaut6











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et non pour le b6n6fice d'un soul homme on de quelques privil6gi6s."
Ce sont l des v6rit6s don't la force morale est considerable; s'en dd-
partir serait vouloir renverser la justice 6ternelle et 1'6galit6 social
formant la base fondamentale de tout gouvernement. De telle sorte
que tout citoyen ou toute minority qui voudrait, soit par'force ouverte,
soit par un stratageme, prendre possession du pouvoir supreme, sans
le consentement 16galement exprim6 de la majority, comment une
usurpation. L'dtat d'oppression qui succde & l'acte brutal d'usur-
pation est n6cessairement pr6caire, car la violence et la mauvaise
foi ne peuvent rien 6tablir de respectable.
L'usurpateur, en violent le droit de la nation don't il confisque la
souverainet6, se place lui-meme volontairement et manifestement en
6tat de guerre avec tous les citoyens don't assistance ne lui a pas
6t6 donn6 pour faciliter sa criminelle entreprise. L'agression vient de
lui et le people qui r6siste a son usurpation ne fait rien autre chose
que de se placer lui-meme en 6tat de 16gitime defense. La resistance
est d'autant plus autorisde que l'usurpateur, par le vice inherent de
1'origine de son pouvoir est contraint d'employer la force pour se faire
ob6ir et doit necessairement placer en p6ril la liberty, l'honneur et la
vie de tous ceux qui n'ont pas accept seos pr6tentions.
En vain cherchera-t-on un pr6texte pour justifier le fait de l'usur-
pation. Quelque cruelles que soient les difficulties de la situation, il
nest jamais permis 6 une minority des citoyens de s'arroger le droit
de mettre en ochee la majority de la nation sous pr6texte que le salut
public et la defense national r6clament cot acte, ainsi que cela a 6t6
pr6tendu par la minority quand elle a donn6 le pouvoir exdcutif au
g6n6ral Legitime.
Sans aucun doute, dit Benjamin Constant, il y a, pour les socit6as
politiques, des 6poques de danger que la prudence humaine peut
difficilement pr6voir. Mais ce n'est ni par la violence, ni en spppri-
mant la justice, que ces dangers peuvent 8tre 6vit6s. C'est au con-
traire, en s'attachant plus scrupuleusement que jamais aux lois 6ta-
blies, aux formes tutdlaires et aux garanties de protection."
C'est done sans aucune excuse que le g6n6ral L6gitime et ses com-
plices ont m6connu les droits de leurs plus respectables concitoyens.
Mais loin de revenir sur leurs pas, devant les protestations des trois
d6partements, ils menacent ceux-ci et les traitent comme des rebelles.
" La nature, dit Puffendorf, ordonne, sans contest possible, que
1'agresseur doive offrir satisfaction A la personnel offense laquelle, de
son c6t6, est force d'accorder A lPagresseur le pardon qu'il demand
et d'oublier tout ressentiment contre lui, quand il montre un veritable
repentir de sa faute. Si alors l'agresseur, apres avoir refuse la just
satisfaction qui lui a 6t6 demanded, se defend lui-meme contre la
parties offense qui P'attaque a son tour, il ajoute offense sur offense."
Il se peut qu'en resistant a Pusurpateur les trois d6partements de











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P'Artibonite, du Nord-Ouest et du Nord, ainsi que l'important dis-
trict de Jacmel, se voient eux-m6mes en m6me temps forces de pour-
suivre une guerre civil avec toutes les horreurs qu'elle entrance, mais
entire une paix honteuse et destructive de toute liberty et d'ordre pu-
blic et une guerre 16gitime, ils ne peuvent h6siter.
Miseram pacem vel bello bene mutari," plut6t la guerre qu'une
paix miserable, dit Tacite, et pour ceux qui ont 6crit sur les droits du
people, depuis Vattel jusqu'A Calvo, out reconnu la n6cessit6 dans
laquelle, a certain moments, un people se trouve oblig6 d'entrepren-
dre une guerre civil afin d'6viter les maux don't le menace une
tyrannie usurpatrice.


II. De l'dgalitd des droits entire les protestataires des trois departe-
ments et les usurpateurs de Port-au-Prince.

Avec une audace qui serait tout simplement ridicule si elle n'6tait
de nature A r6pandre tant de calamit6s au cour meme du pays hal-
tien, les usurpateurs de Port-au-Prince, profitant do leur position
dans la capital, centre de tous les services publics et residence du
corps diplomatique, affectent de traitor en rebelles les d6partements
protestataires et Parrondissement de Jacmel. A les entendre, on
pourrait croire que l'autorit6 supreme leur appartient tandis que ceux
qui protestent sont en 6tat de rebellion.
Mais la moindre connaissance des droits du people suffira a 6tablir
la difference entire le cas de rebellion et la position actuelle prise par
les trois d6partements du Nord, du Nord-Ouest, de PArtibonite et de
larrondilsement de Jacmel.
Ceux-la sont appelds rebelles, dit Vattel, qui prennent les armes
injustement contre le chef de la soci6t6, soit parce qu'ils veulent le
d6pouiller de lPautorit6 supreme soit parcel qu'ils veulent r6sister a
ses ordres dans quelque affaire particulibre, ou lui imposer certaines
conditions. Mais lorsque dans Pl'tat se forme un part qui no vent plus
ob6ir au souverain et qu'il se trouve suffisamment fort pour lui faire
opposition, ou lorsque, dans une r6publique, la nation se divise elle-
m6me en deux factions contraires qui, toutes deux, en viennent aux
armes (tel est notre cas), c'est alors une guerre civile"
Il y a aujourd'hui, dans la R6publique d'Haiti, une guerre civil,
mais il n'y a point entire les doux parties en lutte de quality distinctive
qui puisse faire consid6rer Pun comme jouissant de prerogatives 16-
gales et sup6rieures qui seraient refuses & Pautre.
Ainsi que cela a 6t6 longuement d6montr6 dans la parties historique
de ce m6moire, le gouvernement du g6n6ral Salomon a 6t6 justement
renvers6. Le gouvernemut provisoire alors form et qui par sa nature
repr6sentait seulement un ordre transitoire de choses, a df se retire











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devant la manifestation de la volont6 national. Le pouvoir d616gu6
au g6ndral L6gitime, n'ayant pas de base constitutionnelle, est un
pouvoir pr6caire et illegal, qui n'a aucune autorit6 sup6rieure a celle
des pouvoirs r6volutionnaires.
Il n'existe done aucune raison pour que 1'on veuille accorder plus
d'attention au pr6tendu gouvernement de Port-au-Prince qu'% celui
de ses adversaires. Mais alors comment est-il possible de dire quelle
est la force respective des parties en lutte et de faire connaltre le droit
apparent que chacun pent avoir a repr6senter la volont6 national ?
Au point de vue du territoire, il n'est pas besoin d'un grand effort
pour d6montrer que la force est du c6t6 des trois d6partements du
Nord, puisque les possessions des usurpateurs de Port-au-Prince ne
s'ltendent pas au delA des d6partements du Sud et de 1'Ouest, des-
quels il faut encore enlever important district de Jacmel.
Aucun recensement digne de confiance n'ayant 6t6 fait dans le
pays, le chiffre de la population ne saurait 6tre affirm d'une fagon
certain, de sorte qu'on ne pourrait faire un compete exact du nombre
des voix qui sont supposes avoir consent a l'usurpation du g6n6ral
L6gitime en opposition & celle des d6partements protestataires;
n6anmoins un tableau statistique, non moins important, d6montre
aux gouvernements strangers 1'incontestable sup6riorit6 du parti
protestataire. C'est celui du commerce, importations et exportations,
qui indique non seulement importance relative du parti opposant,
au point de vue 6conomique, mais aussi son activity de production et
les relations commercials et internationales qui en sont la cons6-
quence necessaire.
Prenons au hasard le tableau synoptique des importations et des
exportations par la r6publique d'Haiti durant le second trimestre du
budget 1886-87, lequel a 6td public dans le Moniteur (journal official)
du 19 novembre 1887.
Sur la some total de 1,464,515 fr. 26, repr6sentant la valeur des
marchandises import6es, les villes commercials des cantons protesta-
taires figurent pour 684,116 fr. 47. Pour se rendre compete de 1'im-
portance de ce dernier chiffre, il faut savoir que la capital imported A
elle seule pour une valeur de 539,640 fr.; tout le reste du pays ac-
tuellement soumis A 1'autorit6 du g6n6ral L6gitime est done repr6-
sent6 seulement par la some de 320,750 francs, c'est-a-dire moins
de la moiti6 des marchandises import6es dans les villes du parti pro-
testataire. Le chiffre important attribu6 a Port-au-Prince s'explique
de lui-meme, d'autant plus qu'une grande quantity de marchandises
importees & Port-au-Prince est destine A etre r6export6e par le ca-
botage aux villes des Gonaives, de Saint-Marc et de Port-de-Paix.
Cette assertion peut 6tre v6rifi6e par 1'examen des chiffres.
Sur la some total de 3,374,514 fr. 55 representant la valeur des
products exports, les villes commercials qui se trouvent dans les











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trois d6partements protestataires et dans le district de Jacmel, c'est-
a-dire Cap-Haitien, Jacmel, les Gonalves, Saint-Marc et Port-de-
Paix, figurent pour 2,089,990 fr. 32, soit environ les deux tiers de
l'exportation de toute la R6publique.
II faut remarquer que ces products exports sont en proportion
exact avec 1'6tendue territorial occup6e par les protestataires. Les
exportations indiquent d'une fagon caract6ristique l'activit6 de tra-
vail et de production, la veritable force 6conomique des villes et des
pays d'oti viennent les products; si l'on remarque que Port-au-Prince,
qui figure pour un chiffre d'une si large importation, a une exporta-
tion relativement minime, ce fait est tres significatif. C'est que la
capital, toutes choses 6gales d'ailleurs, consomme plus qu'elle ne
produit.
Cette indication suffira peut-6tre a expliquer 1'6tat r6el du pays oil
l'on voit les provinces r6sister a l'esprit de centralisation qui domine
a un si haut degr6 parmi les agitateurs de Port-au-Prince.
Les gouvernements des puissances 6trangeres repr6sentes par des
homes instruits, d'une experience et d'une impartiality 6gales aux
positions 6minentes qu'ils occupent, n'h6siteront pas a admettre que
la v6ritable sup6riorit6, aussi bien que la majority, appartient auparti
protestataire. Ce fait qui est incontestable an point de vue materiel,
puisqu'il est surabondamment 6tabli par l'6tendue du territoire et
l'importance commercial des trois d6partements, est 6galement
prouv6 16galement et poliiquement par la majority des constituents
61us, lesquels sont du cPt6 des protestataires, laissant les usurpateurs
de Port-au-Prince avec une minority dont l'audace ne pourra jamais
tenir lieu de droit.
En tout 6tat de cause, si les gouvernements strangers, agissant
avec une reserve naturelle et bien comprise, ne peuvent d6cider la
question de sup6riorit6 de fait et de droit entire les usurpateurs do
Port-au-Prince et les protestataires des trois d6partements, ils vou-
dront observer une 6galit6 de droits parfaite entire les parties, nul des
deux ne devant 6tre consid6r6 comme plus autoris6 que l'autre pour
repr6senter le pays aux yeux des strangers.


III. Du pretendu blocus soi-disant 6tabli par les usurpateurs de Port-
au-Prince sur les diffdrents ports et territoires occupis
par les protestataires des trois ddpartements.

I1 est vrai que, d'apres la loi international, un gouvernement de
fait a le droit d'6tablir le blocus comme measure coircitive h l'6gard
de ses adversaires. Tout en s'abstenant de reconnaitre les usurpa-
teurs de Port-au-Prince, commands par le g6n6ral L6gitime, comme
d6positaires de 1'autorit6 16gale de la r6publique d'Haiti, les gouver-











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nements des puissances 6trangeres ne sauraient les empecher d'6ta-
blir le blocus s'ils en possedent les moyens mat6riels.
Les protestataires ne discutent pas ce point, mais on admet g6n6-
ralement de leur c6t6 que loraqu'un blocus maritime existe, et afin de
le faire respecter par les puissances neutres, il doit remplir certaines
conditions, sans lesquelles il perd son caractere obligatoire.
La premiere de ces conditions est la notification du blocus aux au-
torit6s contre lesquelles est dirig6 le blocus et aux gouvernements
neutres don't les sujets ne doivent pas 6tre surprise par Pexercice d'une
contrainte sp6cialement d6sastreuse pour leurs plus grands int6r6ts.
Les usurpateurs de Port-au-Prince, profitant de la prise de posses-
sion de deux navires de guerre haitions qui se trouvaient dans le port
de la capital et qui depuis lors sont rests entire leurs mains, se sont
born6s I envoyer ces deux croiseurs une fois deyant les Gonaives,
une autre fois devant Saint-Marc on le Cap-Haitien, le M61e Saint-
Nicolas ou Port-de-Paix. Ces navires ont crois6 A une grande distance
de la c6te, 6cartant tous les navires marchands qui pouvaient se diri-
ger vers ces ports et les contraignant de chercher refuge ailleurs.
Cette notification sp6ciale qui n'est pas faite suivant les regles,
puisque aucune notice officielle n'en a 6t6 donn6e h l'avance, est ab-
solument insuffisante. Cette sorte de blocus, sans notification diplo-
matique, esat appel6e par les publicists et les homes d'Etat anglais
" blocus de fait," mais elle n'est admise que dans les cas oh le blocus
est 6tabli par les commandants de navires tellement 6loignes de la
mere-patrie qu'il leur serait impossible d'en donner notification diplo-
matique." (P. FAUCHILLE, Le blocus maritime.) Cependant, les com-
mandants des croiseurs haitiens ne sont pas seulement It proximity
de Port-au-Prince, mais ils communiquent chaque jour avec cette
ville qui est le siege du pr6tendu gouvernement des usurpateurs.
N'est-ce pas 1, un fait contraire h toutes les rbgles du droit des gens
et de nature b attirer les remontrances d'un gouvernement stranger,
don't le devoir est de maintenir la libert6 des mers ?
Mais ce n'est pas tout. Une autre condition indispensable pour don-
ner an blocus un caractere obligatoire A l'6gard des puissances neu-
tres est sa force effective. Ce point de droit international a 6t6 d6fini-
tivement d6cid6 par le congres de Paris dans sa cl61bre declaration
du 16 avril 1856.
Sans entrer dans les controversies soulev6es par nombre de publi-
cistes et d'hommes d'Etat au sujet du paragraphe 4 de cette d6clara-
tion, il est indiscutablement et proprement interpr6t6 dans ce sens
que un blocus r6gulier," comme lo dit M. Mason, des Etats-Unis,
" demand la presence actuelle d'une force suffisante h I'entr6e du
port, et stationnant suffisamment prbs, pour pr6venir toutes les com-
munications." (Archives diplomatiques, 1861, pp. 440, 441.)
Le blocus par croiseurs, tel que cherchent t P'6tablir les deux navi-











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res haltiens, venant devant les diff6rents ports des villes protestatai-
res, sans notice officielle, ne saurait done, des lors, etre consid6r6
comme un blocus effectif. En fait," dit M. P. Fauchille, pour 6tre
effectif, 1'acces A 1'ennemi qui tient le rivage doit 8tre r6ellement in-
terdit, il doit etre rendu impossible par des forces de blocus ou par
une croisibre de blocus. II n'est pas interdit de bloquer la c6te, mais
d'arr6ter les navires a une longue distance des ports bloqu6s par les
croiseurs."
Est-ce que Pexistence d'un tel blocus n'est pas de nature A porter
plus de prejudice aux int6rets des puissances neutres qu'a ceux des
protestataires ? Quand bien meme le droit de la guerre admettrait
qu'un blocus peut etre 6tabli sans s'arr8ter A consid6rer le prejudice
cause une tierce parties, est-ce que la liberty du commerce don't
dependent le d6veloppement et la prosp6rit6 des nations doit se trou-
ver mise en 6chec par suite de ce blocus illegal, qui ne peut affaiblir
ni la resistance des protestataires, ni leurs forces organis6es ? Vnila
qui est absolument contraire aux principles du droit des gens.
II appartient aux gouvernements strangers, don't la mission civili-
satrice est d'imposer A chacun le respect de la justice, de s'entendre
pour mettre fin a de tels proc6d6s, don't la continuation ambnerait la
ruine du commerce d'Haiti. C'est le devoir des protestataires de lut-
ter pour en obtenir reparation.


IV. Les protestataires doivent Otre admis comme belligdrants dans
leurs relations avec les puissances dtrangeres.

De tout ce qui vient d'etre dit, on comprend ais6ment que, depuis
que le gouvernement despotique du g6n6ral Salomon a 6t6 renvers6
par la revolution, et depuis que le gouvernement provisoire s'est
retire, chaque grande division territorial et administrative de la
rdpublique d'Haiti a repris son existence ind6pendante, attendant le
moment o& les constituents qui repr6sentent actuellement les diff6-
rentes factions de la R6publique pourront so r6unir 16galement, c'est-
A-dire avec la majority constitutionnellement n6cessaire pour 6tablir
une constitution et nommer le chef de 1'Etat. C'est 1h le r6sultat
fored des 6v6nements qui, ayant d6truit tous les droits pr6dcdemment
cr66s par la volont6 commune de la nation, laissent chaque parties du
pays a son droit natural. La discorde qui existe entire les protesta-
taires des trois districts unis avec la province de Jacmel et les usur-
pateurs de Port-au-Prince montre une situation politique clairement
d6finie. C'est une guerre civil oi chaque parti est 6galement justifi6
a rdeclamer les droits des bellig6rants.
Les guerres civiles proprement dites," a 6crit Calvo, donnent A
chaque .parti engage le caractere et les droits de bellig6rants, non












- 90 -


seulement au regard de leur ennemi, mais encore au regard d'une
tierce nation qui d6sire rester neutre."
"L'id6e de puissance bellig6rante," dit Bluntschli, et comme
consequence naturelle l'application du droit des gens en opposition a
cell du droit p6nal, peut etre 6tendue a une parties int6grale d'un
Etat, actuellement organis6e comme force militaire, laquelle observe
les lois de la guerre en conduisant les hostilit6s, et s'efforce en toute
bonne foi de d6fendre le bien de 1'Etat."
L'opinion de ces deux auteurs, don't P1autorit6 est si grande, est
partag6ee par les plus 6minents publicistes. Les principles qu'ils pro-
clament ont 6t6 reconnus et appliques par les principles puissances
du monde civilis6, notamment durant la guerre du Sunderbund, en
Suisse, en 1849, et durant la guerre civil des Etats-Unis d'Am6rique,
1861-1865.
Les protestataires des trois d6partements du Nord sont, des lors,
2utoris6s par tous les usages de la loi international a reclamer des
gouvernements des puissances 6trangeres le droit d'1tre reconnus
comme bellig6rants avec le privilege de jouir de tous les b6n6fices
qu'une parfaite neutrality doit procurer. En faisant cette reclamation,
les protestataires esperent, avant tout, de l'impartialit6 des gouver-
nements strangers, qu'ils n'accorderont aux usurpateurs de Port-au-
Prince ni concours, ni assistance, ni advantage qui pourraient leur
8tre refuses a eux-memes pour une raison quelconque. Les devoirs de
la neutrality se trouveraient violds si les usurpateurs de Port-au-
Prince pouvaient librement se fournir d'armes, de munitions et de
navires de guerre, pouvant etre obtenus seulement dans les ports
strangers, alors que le meme privilege serait refuse auxprotestataires
des trois d6partements; mais rien nu'autorise a supposed que les gou-
vernements strangers inclineront a prot6ger les usurpateurs de Port-
au-Prince au prejudice de leurs adversaires.
Les neutres," dit Bluntschli, "peuvent montrer des sympathies
pour l'un des bellig6rants. Neutrality n'est pas synonyme d'indiff6-
rence."
II existed une loi indiscustable, don't 1'origine se trouve dans la
nature morale de l'humanit6, et qui empeche de rester indifferent
entire le bon et le mauvais.
Dans tout conflict arm6, il y a toujours parmi les bellig6rants un
parti don't la cause est plus just que celle de l'autre, et les parties
neutres doivent naturellement sympathiser avec la cause don't elles
reconnaissent la justice. A ce point de vue, les protestataires ne dou-
tent pas que l'opinion des puissances 6trangeres soient en leur faveur.
La cause qu'ils d6fendent est cell de la morality politique, odieu-
sement viol6e par 1'assassinat du g6n6ral Seide Th6l6maque; celle
du droit constitutionnel audacieusement d6daign6 par une minority












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de constituents s'arrogeant le droit de conf6rer le pouvoir ex6cutif h
un citoyen don't la candidature est rejet6e par la majority des mem-
bres qui, r6guliirement, ferment l'assemblde constituante. C'est, en
rdalit6, la cause de la liberty du people que 1'usurpation du 16 octo-
bre dernier a insolemment m6connue.
Tout porte a croire que les gouvernements strangers, loin de favo-
riser les usurpateurs de Port-au-Prince, tiendront une balance 6galo
entire les bellig6rants, s'ils ne ressentent point la n6cessit6, le sti-
mulant moral, -- de fire triompher le droit en aidant la cause -
16gale, just et sainte qui est soutenue avec autant de moderation
que de resolution par les protestataires des trois d6partements.
"Les nations 6trangeres, qui ne sont lies par aucun trait, peu-
vent, sans aucun doute," icrit Vattel, asseoir leur jugement pour
leur propre conduit sur les m6rites de la cause et peuvent as-
sister le part qui leur apparaltra avoir le droit de son cot6, en cas
que celui-ci implore ou accepted leur assistance. Elles peuvent fire
cela, dis-je, comme il leur est loisible d'6pouser la querelle d'une na-
tion en guerre centre une autre, si elles le trouvent juste"
Les protestataires seraient parfaitement autorisds h r6clamer des
puissances 6trang6res leur intervention en favour du droit 6ternel et
de la justice; mais sans se hater de recourir a cette demarche, qui
poirrait 6tre blame comme antipatriotique, ils s'en remettent avec
confiance h la sagesse et a la raison de ces gouvernoments pour qu'ils
puissent obtenir d'6tre entendus dans les justes r6clamations qui font
l'objet du present m6moire."


CONCLUSION.

Pour rdsumer les faits contenus dans l'expos6 historique et la dis-
cussion des principles du droit international qui en d6coulent, les
trois d6partements du Nord, du Nord-Ouest, de l'Artibonite et 1'ar-
rondissement de Jacmel, du ddpartement de l'Ouest, croient avoir
d6montr6 de fagon tres claire a tout esprit impartial:
1 Que 1'6tat dans lequel so trouve la R6publique d'Haiti est la
consequence de l'usurpation de pouvoir faite par le g6n6ral L6gitime,
assist d'une minority do trente et un constituents sur quatro-vingt-
quatre 61us;
2 Que le droit de r6sister cette usurpation ne saurait 6tre
contest;
3 Que, A tous les points de vue, territorial, 6conomique, politi-
que, ils ont un droit sup6rieur A reprdsenter la volont6 national,
ayant la majority de leur c6t6;
4 Qu'ils doivent, en fait, 6tre admis come bellig6rants dans












- 92 -


leurs relations avec les puissances neutres, qui sont invites a leur
rendre tous les devoirs d'6gale neutrality.
Fait au Cap-Haitien, le 2 octobre 1888, dans la quatre-vingt-cin-
quinme ann6e de 1'Ind6pendance.
HYPPOLITE,
President du Comitd.
ST. M. Dupru. J. LE CORPS FILE
ANDERSON DUVIVIER. F. GUILLEMATTE.
A. GRIMARD. A. MENARD.
A. FIRMIN. D. GENTIL.
STEWART. M. C. DANIEL.




Entrevue de M. Bayard, Secrdtaire d'9itat et de M. Auguste Nemours,
envoy de M. Hyppolite (dicembre 1888.)

No. 189.

Memorandum de conversation (1).
DEPARTMENT D'ETAT,
WASHINGTON, 21 d6cembre 1888.
Le Dr. Nemours Auguste est venu ce matin voir le secr6taire
d'Etat.
II a d6clar6 qu'il venait comme repr6sentant du part du nord
d'Haiti, sous la direction actuellement du g6ndral Hyppolite. Il a
racont6 la suite des 6venements a Haiti depuis les movements r6vo-
lutionnaires du printemps dernier et de 1P6t6, lesquels ont atteint
leur point culminant dans P'expulsion du president Salomon; il a
affirm qu'Hyppolite avait plus de partisans dans le pays que L6gi-
time et a expos avec justice la volont6 du people haitien et le but de
la revolution qui renversa Salomon. II n'a pas demand toutefois la
reconnaissance d'Hyppolite comme president de jure. Sa presence a
1'ex6cutif n'a qu'un caractere purement provisoire en attendant que
le people haitien ait la facility de faire connaltre r6ellement ses d6sirs
par la m6thode constitutionnelle, ce qui, sous la domination arbitraire
et usurpatrice de L6gitime, 6tait, a-t-il affirm, absolument impossible
a l'here pr6sente. Tout ce que d6sirait Hyppolite 6tait un traite-
ment impartial.
Le secr6taire d'Etat a rdpliqu6 que le gouvernement r6gulier
d'Haiti, sous le president Salomon, ayant 6t6 renvers6 par la r6vo-
(1) Rdcents dvdnements d'Hditi, documents officials communiques au con-
gres, pages 234 et 235.














93 -

lution et suivi par la division des r6volutionnaires eux-m6mes en
deux factions hostiles, chacune exergant un pouvoir local dans une
parties du territoire haitien, le gouvernement des Etats-Unis no pou-
vait, des lors, 8tre appel6 h se prononcer a la hate, ni m6me a donner
une opinion sur le caractere dejure de la pr6tention de l'une ou l'au-
tre faction a repr6senter la volont6 du people ou le gouvernement
d'Haiti. L'6tat des choses dans Haiti, malheureusement, n'6tait pas
nouveau, et l'exp6rience avait appris que la seule conduite a tenir
6tait d'attendre le progres des 6venements et de diff6rer une recon-
naissance formelle jusqu', ce qu'elle pft 6tre donnee a un gouverne-
ment 6tabli, repr6sentant 6videmment la volont6 du people haition.
II ajouta que le g6ndral L6gitime, par le canal de M. Preston, avait
envoy une lettre au president des Etats-Unis, dans laquelle il
annongait son election come "' chef du pouvoir ex6cutif," mais que
cette lettre n'avait pas 6t6 place devant le president des Etats-Unis,
parce qu'il avait 6t6 consid6r6 comme pr6matur6 de le fair.
Le secrdtaire esp6rait que cot 6tat de choses prendrait bient6t fin
et demand si aucune tentative n'avait pas 6t6 faite ou ne pouvait
6tre faite a 1'amiable pour terminer le conflict.
Le Dr. Auguste a dit que le parti d'Hyppolite avait offert de s'en
rapporter au r6sultat d'une 61lection libre des d61lgu6s 6lectoraux
constituentss), les d6l6gu6s devant so r6unir dans une ville quelcon-
que d'Haiti A P'exception de Port-au-Prince, afin de choisir un pr6si-
dent conform6ment aux m6thodes constitutionnelles accoutum6es. Le
g6n6ral L6gitime s'y 6tait refuse et avait pr6ceipit6 1'6tat de guerre
existant actuellement h Haiti.
Le secr6taire dit alors:
Ainsi votre parti ne desire r6ellement que le libre choix du pr6-
sident par tout le people et non le triomphe d'Hyppolite en tant
qu'adversaire de L6gitime, on celui du Nord centre le Sud."
Le Dr. Auguste r6pondit affirmativement.
Au course de la conversation, le Dr. Auguste laissa entendre que
son parti, s'il devenait victorieux, pourrait offrir do n6gocier au sujet
d'avantages sp6ciaux pour le commerce des Etats-Unis avec Haiti.
Le secr6taire rdpondit que, pour cette question, il fallait attendre
les 6venements et que, pour sa part, il croyait que le people d'Haiti,
ind6pendamment des parties et de tout gouvernoment r6gulier repr6-
sentant la volont6 populaire, ne pouvait qu'6tre sensible h la n6ces-
sit6 d'entretenir un commerce intime et suivi avec les Etats-Unis.
Le Dr. Auguste s'est alors retire.











94 -

No. 190.

M. Auguste a M. Bayard.
NEw YORK, 21 d6cembre 1888.
J'ai l'honneur de vous donner dans cette lettre les explications que
vous avez bien voulu me demander ce matin touchant les affaires
d'Haiti:
Deux parties sont a 1'heure actuelle en presence l'un de l'autre
et en 6tat de lutte. L'un, ayant a sa tate le gdn6ral L6gitime, r6clame
le pouvoir supreme, qu'il a saisi, et pretend qu'un gouvernement
r6gulier a 6t6 form A Port-au-Prince, le 16 octobre, par quelques
d6put6s qui avaient donn6 au g6n6ral L6gitime le titre de chef du
pouvoir executif. L'autre, que j'ai 1'honneur de repr6senter, all6gue
que cet assemblage de quelques d6put6s seulement dans la capital
de la R6publique ne constitute nullement une assemble national sou-
veraine; qu'une minority de vingt-sept ou trente-trois d6put6s presents,
quand cette decision a 6t6 prise, n'avait ni le droit ni l'autorit6 voulue
pour agir; que ce proc6d6 est contraire a l'esprit et a la lettre des
lois et des diverse constitutions d'Haiti; que cela constitute une vio-
lation du principle fundamental de la souverainet6 national: aussi,
nous et les d616gues constituents des trois d6partements du Nord,
avons protest contre cette usurpation de pouvoirs et fait appel aux
citoyens des autres parties du pays pour qu'ils se joignent a nous afmi
de rendre au people see droits qui sont si audacieusement viol6s.
Quant a nous, nous no luttons pas pour avoir le pouvoir, mais pour
l'enlever des mains de ceux qui le d6tiennent si injustement. Nous ne
luttons pas, comme le g6n6ral L6gitime et ses amis, pour imposer un
chef de l'Etat a la r6publique d'Haiti, mais pour permettre aux d616-
gu6s constituents 6lus par le people de choisir, sans pression, sans
crainte d'6tre molests dans l'exercice de leur mission, le president
qu'il est de leur devoir d'6lire.
Nous avons accept que l'lection eit lieu dans une ville de
la r6publique d'Haiti, pourvu que ce ne fftt pas a Port-au-Prince.
Nous avons accept 6galement que la ville choisie ffit une de cellos
soumises au pouvoir du g6n6ral L6gitime. Le parti q.ui d6tient le pou-
voir a Port-au-Prince refuse d'accepter ces conditions et pr6fere
longer le pays dans une guerre civil longue et ruineuse. Sur le g6-
n6ral L6gitime, par consequent, retombe la responsabilit6 des pr6-
sents 6v6nements, du sang vers6, de tous les maux qui nous me-
nacent.
Trente-neuf d616gu6s se sont r6unis aux Gonaives, une ville du
Nord, sur les quatre-vingt-un qui ont 6t6 61us pour former l'assembl6e
constituante. Quatre de leurs collgues se trouvaient en route pour
venir rejoindre leurs collogues, quand ils furent saisis a bord du











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steamer am6ricain Haytian Republic. Ces quatre dblegues nous eus-
sent donn6 une majority de sept votes, ce qui nous aurait permis
d'annuler 16galement toutes les decisions prises par la pr6tendue
assemble de Port-au-Prince; il 6tait nbcessaire, des lors, de les
saisir, et c'est l monsieur le secr6taire d'Etat, le seul et veritable
motif de la capture de l'Haytian Bepublic, et la raison pour laquelle
des hommes sans autorit6 et aussi d6nues de droit que de patriotism
n'ont pas craint d'attirer sur leur pays des complications internatio-
nales don't personnel ne saurait m6connaltre la gravity.
Le general L6gitime s'etant fait de lui-meme nommer chef du pou-
voir ex6cutif, nous ne saurions 8tre appelds r6volutionnaires," car
nous d6clarons, en notre ame et conscience, devant Dieu et devant
les homes, que c'est lui qui est en 6tat d'insurrection centre la loi
et centre la volont6 clairement exprimbe du people. Nous avons, on
consequence, form un gouvernement provisoire, don't le g6n6ral
Hyppolite est le president. Qu'est-ce qui fait un gouvernement et lui
donne le droit de se proclamer lui-meme comme tel, sinon le main-
tien de l'ordre, en meme temps que les plus amples garanties sont
donnees h la liberty individuelle? Vos consuls vous ont sans doute
6clair6, monsieur le secr6taire, sur ce point, et ils vous ont dit que
jamais, en aucun temps, un plus grand ordre n'a r6gn6 dans la rdpu-
blique d'Haiti et un plus grand respect n'a 6t6 profess pour la
liberty de chaque citoyen.
La situation politique pr6sente diffire de tout ce qui lPa pr6c6deo
en ce que c'est le people tout enter qui protest centre la mons-
trueuse ill6galit6 commise h Port-au-Prince. Ce n'est pas une faction
ou un parti qui est en r6volte centre une autre faction ou un autre
parti, les homes de toutes conditions et de toutes professions, de
tous c6tds, se soumettent aux sacrifices les plus lourds et les plus
penibles afin d'empecher une faction qui a pris frauduleusement pos-
session du pouvoir de recueillir un heritage qui ne lui appartient pas,
et dans le but d'obliger chacun A s'incliner devant la volont6 du
people. Nous regrettons de dire que le general L6gitime trouve son
meilleur appui, dans le comte de Sesmaisons, ministry de France.
Les limits de la discretion que je dois observer m'obligent A croire
qu'il a exc6ed les instructions de son gouvernement, car, au course
d'une interpellation qui a eu lieu hier a la chambre des d6put6s, le
ministry des affaires 6trangbres de France a d6clar6 qu'il n'avait pas
reconnu le gouvernement du g6enral L6gitime, qu'il se proposait d'ob-
server la plus strict neutrality entire les deux parties rivaux et de ne
favoriser ni Pun ni Pautre.
Vous avez bien voulu me faire une declaration analogue apris mon
entrevue avec 1Phonorable secr6taire-assistant, et je dois vous en re-
mercier comme une preuve de Pequit6 que vous 6tes r6solu h obser-
ver a 1'egard de nos dissensions.











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Si le g6n6ral L6gitime a demand au gouvernement des Etats-Unis
d'6tre reconnu comme chef du pouvoir ex6cutif de la r6publiquo
d'Haiti, reconnaissance que votre d6partement a refus6 de lui accorder,
je viens seulement vous demander, an nom de mon gouvernement, do
nous reconnaitre comme bellig6rants, c'est-a-dire de ne pas traitor
le general L6gitime plus favorablement que vous ne traitez le pr6si-
dent Hyppolite, de ne pas empecher ce dernier de faire ce que
vous permettez i l'autre d'entreprendre, et de n'autoriser centre
nous aucune measure qui puisse devenir un advantage pour nos adver-
saires. Vous avez eu la bont6 de me r6pondre, avec une bienveillance
a laquelle vous me permettrez de rendre hommage, que tell est, en
effet, la decision a laquelle vous vous 6tes arr6t6 et qui a regu la sanc-
tion de Son Excellence le President de la R6publique, et que je puis
emporter avec moi de Washington IPassurance que l'impartialit6 la
plus absolute entire les deux parties continuera d'6tre la regle de con-
duite de votre d6partement.
Ces declarations, monsieur le secr6taire d'Etat, sont do nature A
satisfaire mon gouvernement qui sera heureux d'apprendre qu.e vous
n'avez pas donn6 la sanction do votre reconnaissance au coup d'Etat
de Port-au-Prince.
Apres avoir expos devant vous notre situation politique et d6fini
la responsabilit6 de la crise pr6c6dente, permettez-moi, monsieur le
secr6taire d'Etat, de m'arreter sur un point que je crois digne de
votre attention. Je veux parler des relations commercials d'Haiti
avec les Etats-Unis.
On a dit et r6pet6, avec trop d'empressement pour qu'il n'y ait pas
fl cet 6gard quelque fond de v6rit6, que le g6n6ral L6gitime avait pro-
mis au comte de Sesmaisons le M61le Saint-Nicolas, qui a 6t6 depuis
si longtemps convoit6.
Nous, a qui appartient le M61e Saint-Nicolas, nous ne pouvons ni
le promettre nile vendre, mais nous pouvons proposer a un gouver-
nement ami des stipulations d'un autre caractere qui lui donneraient
des avantages plus marquis. Un trait de commerce et d'amiti6 nous
unit d6jha la r6publique am6ricaine. Nous serious heureux de res-
serrer ces liens et de rendre plus intimes les relations des deux pays.
Nous achetons des Etats-Unis un grand nombre d'objets manufactu-
tures pour lesquels le commerce de l'Angleterre est un formidable
rival. Pour assurer au commerce am6ricain les marches d'Haiti et en
priver I'Angleterre, une diminution des droits de douane sur ces mar-
chandises suffirait ot, imm6diatement, l'importation des products ma-
nufactur6s am6ricains augmenterait daus des proportions consid6-
rables.
Mon gouvernement, en retour des avantages qui lui seraient'accor-
d6s, serait dispos6 a traitor avec vous sur cotte base. II est convaincu
qu'un grand advantage en r6sulterait pour les deux pays, et que la












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sympathie que le gouvernement des Etats-Unis a toujours montr6o
ai notre 6gard, et don't vous avez bien voulu me renouveler 1'assu-
rance, an nom de Son Excellence le Pr6sident Cleveland, ne pourra
qu'augmenter, en m8me temps que les relations de toute nature se
d6velopperont entire les deux pays.
J'ai 1Phonneur de vous envoyer la lettre du president provisoire de
la R6publique, m'accr6ditant auprbs de vous en quality d'envoy6
extraordinaire.
Etant sur le point de partir pour 'Europe, et les int6rets en jeu
requ6rant la presence d'un agent special pour repr6senter mon gou-
vernement, j'ai Phonneur de vous informer que j'ai d6sign6 comme
agent g6n6ral de mon gouvernement M. Haustedt, a qui j'ai donn6
tous pouvoirs a cet effet.
Veuillez agrder, monsieur le secr6taire d'Etat, l'assurance de mon
profound respect.
DR. NEMOURS AUGUSTE.
LE SECRETAIRE D'ETAT.



L'intervention am6ricaine r6clam6e par M. Thompson, -ministre des
gtats-Unis en Haiti (1).

No. 69.

M. Thompson 4 M. Bayard.

LEGATION DES ETATS-UNIs,
PORT-AU-PRINCE, HAITI, 29 octobre 1888.
(Reque le 7 novembre.)
Monsieur,
Dimanche dernier dans l'aprbs-midi, 21 courant, j'ai requ de M. J.
D. Metzger, agent de la ligne a vapeur Diamond Mail, une note m'in-
formant que le steamer Haytian Republic avait W6t saisi par le navire de
guerre haltien Dessalines, amen6 dans la rade de Port-au-Prince, et
que ma presence au bureau du port 6tait absolument necessaire. Jo
descendis la ville imm6diatement et trouvai prbs du bureau du port
une foule d'individus s'agitant au milieu d'une inexprimable confu-
sion. Dans le bureau j'apergus M. Smith, premier officer de 'Haytian
Republic, que l'on paraissait y d6tenir comme prisonnier. Aprbs l'avoir
interrog6, je considArai comme un devoir de me rendre a bord de
PHaytian Republic, mais je fus inform6 par le capitaine du port quo
personnel ne pouvait visitor ce navire sans une autorisation du minis-
(1) Rkcents ]vinements d'Haiti, page 72 et sanivantes.











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tre des affaires 6trangeres. Le jour commengait A baisser; remar-
quant une grande excitation dans la population amass6e pros du port,
je rdsolus d'aller voir le g6n6ral L6gitime et de lui demander de per-
mettre au premier officer de retourner a son bord, comme measure de
sdcurit6 personnelle. Je trouvai le g6n6ral Ldgitime entour6 de ses
conseillers, exposai ma requ6te, qui fat accord6e, et refusal d'avoir,
ce meme soir, d'autres explications au sujet de cette affaire. Le len-
demain matin, lundi, je regus de M. Piquant, faisant functions de
ministry des affaires 6trangeres, une depeche don't je joins la copie A
cette lettre. En r6ponse, je lui envoyai la note 6galement ci-incluse.
Le g6n6ral Anselme Proph6te, charge des portefeuilles de la
guerre et de la marine, vint me voir dans cette meme matin6e, et me
part tres soucieux d'arranger cette affaire; un arrangement h
l'amiable," me dit-il. Je ne pouvais lui donner satisfaction, n'ayant
pas encore visit le navire saisi. Vers midi, je me rendis A bord, j'exa-
minai les papers du bord et voici, d'apres le capitaine Compton, le
r6cit de l'affaire, fait directement sur sa deposition :
Quitt6 Jacmel le 19 octobre et arrive & Saint-Marc le 20 5 h. 30
de 1Papres-midi; en entrant dans la baie, nous aperpfimes un steamer
au nord-ouest, a 7 miles de distance, mais sans pouvoir le recon-
naltre; pris A bord un pilot et venu jeter 1'ancre; le pilot nous a
informs que le vapeur en vue 6tait une canonniere haitienne essayant
de bloquer le port.
"J'ai vu le consul am6ricain, lequel m'a dit qu'il avait regu des
lettres du ministry am6ricain de Port-au-Prince, dans lesquelles il
n'6tait nullement fait mention d'un blocus a Saint-Marc.
Quitt6 Saint-Marc le 21 octobre au point du jour, en arborant
les couleurs am6ricaines et, apres avoir d6pass6 la bou6e, avons 6t6
obliges de stopper par la canonniere haitienne don't le capitaine m'a
ordonn6 de me rendre a son bord. Je refusai de quitter mon navire et
lui envoyai mon premier officer avec la listed des passagers et la d6-
claration de la destination du steamer.
Le commandant garda mon premier officer comme prisonnier a
son bord et m'envoya une chaloupe de marines arms pour prendre
possession du navire. Je ne laissai monster que deux homes, refu-
sant aux autres de venir A mon board. Le commandant m'ordonna
alors de prendre la direction de Port-au-Prince, ce que nous fimes
sous reserves de protestation.
"Nous arrivAmes A Port-au-Prince a 2 h. 30 de I'apres-midi et je-
times l'ancre dans le port ext6rieur; a 6 h. 30, le commandant du
port nous fit ordonner, par message verbal, d'avoir a conduire le
navire dans le port int6rieur, ce que je refusal de fair, n'ayant pas
vu le ministry am6ricain.
Le commandant de la canonniere vint a mon board et me dit de le
suivre a terre, mais je refusal encore, sauf lPemploi de ]a force, jus-