Notes sur l'histoire religieuse d'Haïti de la révolution au concordat (1789-1860)

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Title:
Notes sur l'histoire religieuse d'Haïti de la révolution au concordat (1789-1860)
Physical Description:
vii, 9-520 p. : ; 22 cm.
Language:
French
Creator:
Cabon, A ( Adolphe ), b. 1873
Publisher:
Petit séminaire collège saint-Martial
Place of Publication:
Pout-au-Prince
Publication Date:

Subjects

Subjects / Keywords:
Concordat of 1860 (Haiti)   ( lcsh )
Genre:
non-fiction   ( marcgt )

Notes

Additional Physical Form:
Also issued online.
General Note:
At head of title: P. A. Cabon.
General Note:
"Les Notes ... ont déjà paru dans le Bulletin de la quinzaine, revue bimensuelle de l'archevêché de Port-au-Prince."--Introd.

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Source Institution:
University of Florida
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Resource Identifier:
oclc - 09549307
lccn - 42027846
ocm09549307
Classification:
lcc - BX1453 .C3
System ID:
AA00008885:00001


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UNIVERSITY
OF FLORIDA
LIBRARIES


LIMITED CIRC'-IATI^o















9x
/ 6-X








*C.^S^/ 7' ....'







INTRODUCTION




Les notes que nous publions sur 1'Histoire Religieuse
d'Haiti o-t dedj paru dans le Bulletin de la Quinzaine,
revue bimensuelle de l'Archevech6 de Port-au-Prince.
Notre prermire intention 6tait de les donner comme
prefaice aux biographies du P. Tisserant et du P. Pascal,
que nouls espirons publier bient6t : pour comprendre
les difficultis de la mission de ces deux pr&tres, il faut,
en effet, connaitre le irilieu ofi ils militerent et 1'6tat
d'esprit auquel ils se- heui trent, toutes choses qui ne
s'expliquent bien que par l'exps6 meme des faits antic6-
dents.
Mais cette prdface eft 6t6 trop -tendue; en outre,
elle aurait peut-&tre sembl6 d6placae; la mission du
P. Tisserant n'est qu'un episode d6tach6 d'une histoire
qui vaut la peine d'etre expose dans toute sa suite ; celle
du P. Pascal, si elle fut traversee par l'influe.iie de
pr6juges aficiens, est pourtant le d6but Oune nouvclle
ere; il y a plus d'interet A la consid6rer en raison de
l'avenir qu'elle prepare qu'en raison du pass qu'elle
'eit.
C'cst pourquoi nous, avons revu ces. notes en les
completant. et nous les offrons, une second fois au
public haiticn, mieix pr6senties, nous-l'esp6rons, et, par
suite, d'une 'ecture plus..facile. Les esprits reflechis y
errantt A quels maux s'expse un gouvernement, malgr6
les nmeilleurt intentions. qi'and il rrgle les affaires eccld-
siastiques sans connaitre la constitution et les prerogatives






INTRODUCTION


de l'gglise, ou sans en tenir compete; ils seront t6moins
de la pers6v6rance du Saint-Siege et de son d6sint6resse-
ment A poursuivre le vrai bien du people haitien, sans
faire 6tat des rebuts injustifi6s et sans cesse renouvelss,
6proux 6s pendant un quart de siecle et plus; ils compren-
dront aussi quelle t6merit6 serait de remettre en cause une
situation d6sormais acquise et au risque d'ouvrir la porte
A d'incroyables abus.
Ce ne sont ici que des notes, ou mieux, un relev6
des documents qui nous avons rencontr6s au course
de longues recherches; nous avouons que beaucoup de
details des 6v6nements nous ont 6chapp6, mais nous
estimons que nous avons pu nous faire n6anmoins une
id6e exacte de la suite de 1'Histoire religieuse d'Haiti.
pendant la p6riode qui va de la R6volution au Concordat et
que nous sommes en droit de juger les hommes et les
faits comme nous nous le somms permis.
Au lieu de nous contenter, comme nous l'avions fait
dans le Bulletin de la Quinzaine, d'exposer dans ces
notes les rapports de la R1publique d'Haiti avec la
Cour de Rome, depuis 1820, nous remontons ici A 1789.
L'opposition que renconrtrerent en Haiti les divers
envoys (1) du Saint-Siege ne serait pas en effet pleine-
ment comprise du lecteur sans un retour pr6alable sur
l'histoire religieuse du pays depuis la fin de l'ancien
regime. Les exigences qu'ils subirent de la part de 1'auto-
rit6 civil ne furent pas forges de toutes pieces pour
leur cas particulier ; elles 6taient la r6sultante de solu-
tions ant6rieures adapt6es aux circonstances, selon la
diversity des temps et motives par des causes de nature
tres complex, en particulier par la carence de I'autorit6

(1) Nous pr6venons d&s maintcnant le lecteur que nous donnerons
indistinctement a ces envoys le titre 'de LUgat, D616gat, D616gu6,
qui traduisent le terme official de Legatus, Delegatus, don't se servent
les divers documents 6mands du Saint-Siege.




INTRODUCTION


eccl6siastique, carence de l'autorit6 du Saint-Siege, par
suite de 1'dloignement des lieux et l'impossibilit6 de tout
recours a elle au milieu des guerres et des troubles du d6but
du xIxe siecle, carence de l'autorit6 locale trop faible ou
discreditee, ou meme entierement disparue; mais, par-dessus
tout, ces exigences tiennent aux tendances de l'Ptat a em-
pifter sur les droits de 1'lglise, a I'ignorance des principles
memes des rapports entire les deux pouvoirs spiritual
et temporel, enfin a limitation de ce qui s'6tait autrefois
pratique lians la Colonie, quoique en un tout autre
esprit.
Il nous faut done exposer d'abord dans ces notes,
les principles de ce qu'on appelait le gouvernement
ecclesiastique dans la Colonie sous l'ancien regime,
raconter comment, sous l'influence des 6vinements
revolutionnaires, .p6rirent les Missions de Saint-Domingue,
et comment, a leur place, surgit, du milieu des ruines,
un nouveau clergy avec un nouveau syst6me de relations
entire I'iglise et l'tat.









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CHAPITRE PREMIER


L'ANCIEN REGIME

En matiere d'administration eccl6siastique, l'Ancien
R6gime non seulement reconnaissait a 1'Eglise la liberty
de se goaverner selon ses lois, mais encore lui prftait
son appui A cet effet; par suite, le roi, dans ses ordonnances,
fixait pour ses course de justice le droit eccl6siastique et
les juges, A leur tour, par leurs arrets, d6terminaient les
points de detail que les ordonnances laissaient impr6cis.
Malgr6 quelques abus in6vitables, cette procedure respec-
tait les prerogatives de l'Eglise.
Les gouvernements issues de la Revolution frangaise,
mnme s'ils signent des concordats avec 1'IEglise, ont
tendance au contraire a lui imposer leur souverainet6 ;
dans leurs reglements d'administration eccl6siastique, c'est
en effet par suite de leur pouvoir souverain qu'ils agissent.
et non a l'amiable : il important avant tout de noter cette
difference de principle dans la conduite de l'Etat chr6tien
et de l'Etat moderne.



Dans les Colonies frangaises. le gouvernement eccl&-
siastique fut r6gl par unc ordonnance royale fort tardive.
puisqu'elle date dc novembre 1781. Jusqu'h cette 6poque,
les rapports du clergy de la Colonie avec les autorites
civiles, g6nerales ou locales, ct avec les habitants, avaient
6t6 fixes A measure que le besoin s'en faisait sentir, soit
par lettres patentes ou 6dits du roi, soit par lettres
minist6rielles, sclon ce qui se pratiquait en France, et
en tenant compete des conditions du lieu, soit par des






HISTOIRE RELIGIEUSE D'HAITI


ordonnances des gouverneurs et intendants. Peu a peu
s'dtait former une legislation qui fut codifiee en 1781.
Le premier article de cette ordonnance admettait
A la tfte du clergy de la Colonie le Pr6fet apostolique.
en vertil des pouvoirs don't celui-ci 6tait revetu par le
Saint-Siege. Selon le droit ecclksiastique alors en vigueur,
l'ordonnance ne reconnaissait pas A ce d6l6gu6 du Souve-
rain Pontife jurisdiction locale ou personnelle, mais
simple autorit. et discipline sur ses missionnaires. Avant
d'etre admis A remplir ses functions, le Pr6fet, confor-
m6ment aux Lettres Patentes du 31 juillet 1763 pour
l'enregistrement des pouvoirs des Superieurs eccl6-
siastiques, 6tait tenu de prendre les lettres d'attache du
roi, qui conf6raient aux provisions reques de Rome
force ex6cutoire dans le royaume, et de fair enregistrer
la bulle ou le bref de sa nomination et de ses pouvoirs
au Conseil superieur de la Colonie pour laquelle 6tait
concedde la bulle ou le bref. Cette derniere formality
6tait jugee necessaire afin qu'aucune incertitude n'existAt
dans l'usage que le Pr6fet devait faire de ses pouvoirs,
surtout en matiere de marriage, et pour que les habitants
qui recourraient au minister du Prefet et de ses Mis-
sionnaires n'eussent aucun doute sur la validity du
marriage contract ensuite ; mais rien dans cet enregistre-
ment ne ressemblait a une approbation ou & une valida-
tion de la nomination ainsi soumise au Conseil superieur.
Dans ses articles II et III, l'Ordonnance poussait ,
l'extreme rigueur les dispositions des reglements eccl6-
siastiques en ce qu'ils avaient alors de restrictif de l'autorit6
du Pr6fet et pretaient par suite h de graves abus.
Le Pr6fet apostolique en effet, d'apris les d6crets
de la Sacree Congregation de la Propagande, ne pouvait
admettre dans sa Pr6fecture aucun pretre qui ne fit
autoris6 par la Propagande elle-meme comme mission-
naire apostolique et nommement d6sign6 pour cette






L'ANCIEN REGIME


Prefecture; il ne pouvait renvoyer les pr&tres ainsi
admis, sans consentement pr6alable de la Congregation
ou, en cas d'urgence, sans avis conforme de deux des plus
anciens missionnaires. En outre, si 1'un des missionnaires
se rendait coupable d'un d6lit, le Pr6fet, qui n'Wvait pas
jurisdiction contentieuse, 6tait impuissant A le juger;
pour ramener le ddlinquant, il n'avait que les voices de
douceur et de persuasion ou l'unique voie de rigueur de
le renvoyer en France en faisant appel A la puissance
seculiere. Les juristes en concluaient que les d6lits des
ecclesiastiques, d6lits communs ou d6lits privilegies (1),
n'6tant pas r6primes dans la Colonie, le repr6stntant du
roi, pour le bien commun tant de l'Rglise que de l'Etat,
avait mission d'intervenir en cas d'exces de la part des
missionnaires et de prendre les measures propres A sauve-
garder la paix publique et les droits des particuliers.
D6jh une dcp&he du Conseil de Marine aux Conseils
sup6rieurs de Saint-Domingue, du 30 janvier 1717, avait
r6gl6 que les eccl6siastiques ne seraient pas repris avec
6clat, qu'il serait r6serv6 aux gouverneur et intendant
de les corriger avec douceur pour le d6lit common et
de les renvoyer cn France s'ils tombaient dans les cas
privilegies, qu'enfin les chefs de la Colonie et non les
tribunaux prendraient seuls connaissance de ce qui
concernait les ecclesiastiques.
En tout cela, il n'6tait pas tenu compete du Sup6rieur
r6gulier, vicaire general plac6 par le Chapitre de sa
Province en France A la tfte des religieux de son Ordre
aux Colonies et qui, depuis nombre d'ann6es, 6tait en

(1) Le ddlit common rtait le dblit de moindre importance que
l'autorit6 ecclsiastique etait apte a punir par les peines spirituelles
ou la privation des b6nefices ; le ddlit privilegid 6tait celui que seul
le pouvoir civil pouvait rapper d'une peine proportionnee. Le premier
etait laiss6 a la justice eccldsiastique, le second ressortissait a la justice
ecclesiastique et h la justice seculiere i la fois, pour l'instruction de
la cause, et pour l'application de la peine de la justice s6culire.






HISTOIRE RELIGIEUSE D'HAETI


meme temps Sup6rieur eccl6siastique, la cour de Rome
donnant les provisions de Pr6fet au Vicaire general elu
par le Chapitre. Mais, comme toutes les Missions
employaient des pretres seculiers a c6td des religieux,
le Vicaire g6ndral, comme Sup6rieur r6gulier, n'atteignait
pas tous les missionnaires; par suite, le Pouvoir civil
ignorait ce Sup6rieur qui n'avait qu'autorit6 et dis-
cipline interieure, sur une parties du clergy de la
Prefecture.
Pour ces motifs, I'ordonnance de 1781 laissait aux
Gouverneur et Intendant

inspection et autorit6 sur la conduite personnelle des missionnaires
et sur celle de leur Sup6rieur tant comme Sup6rieur que come
Pr6fet apostolique, non seulement relativement a leurs mccurs
mais encore par rapport aux ndgligences ou abus d'autorit6 qu'ils
pourraient se permettre dans les actes appartenant au for extbrieur.

Cette inspection et autoritt restait vague; elle se
superposait A 1'autoritW et discipline, d6jA reconnues par
1'article premier au Pr6fet apostolique sur les mission-
naires ; en fait, elle ne s'appliquait que dans les cas visbs
par les articles suivants.

Art. III. Voulons que nos Gouverneur, Lieutenant g6ndral et
Intendant fassent honorer et respecter lesdits Superieur et Mission-
naires dans les functions de leur minister : voulons aussi qu'en
cas de scandal de leur part ou de trouble caus6 par eux a l'ordre
et a la tranquillity publique, ils puissent ordonner par voie d'ad-
ministration, le ddplacement desdits missionnaires et leur renvoi
en France, et meme, selon la nature et la gravity des cas, donner
ordre audit Supdrieur de venir en France rendre compete de sa
mission.

Pour les missionnaires religieux, ce renvoi en France
6tait interprWt6 comme leur renvoi A leurs juges naturels
et leur rentr6e dans leur domicile propre, leur couvent :
on 1'estimait tolerable. Encore eft-il fall qu'il fit justifi6






L'ANCIEN REGIME


par I'instruction de la cause du religieux exclu : on eit
obvi6 par lh A l'arbitraire de la voie administrative.
Mais, pour les missionnaires s6culiers, ce pouvoir des
administrateurs g6ndraux 6tait de nature A leser leurs
droits, puisque en France ils ne devaient pas trouver
de juges et qu'ils perdaient, sans aucune compensation,
leur cure ou b6ndfice aux Colonies. Enfin, quelle que ffit
la quality des missionnaires, les habitants 6taient auto-
rises A se plaindre de ce que lc proces des curds hors de la
Colonie le2r 6tait prejudiciable ( faute de preuves impos-
sibles en France et faute de parties qui voulussent A
leurs frais suivre les coupables en France ) (1).
On concluait done que 1'autorit6 exerc6e en ce cas
par les Administrateurs g6ndraux etait dans le principle
arbitraire et abusive, en meme temps que dans la pratique
elle etait excessive et tournait au detriment de tous les
subordonnis.

Le Sup6rieur de chaque mission, 6tait-il dit i 1'article IV,
commettra a la dessert de toutes les paroisses de son district,
et distribuera, selon qu'il le jugera h propos, les Missionnaires,
apris avoir communique a nos Gouverneur, Lieutenant-g6ndral
et Intendant les changements et nominations qu'il aura
determines.

Mais l'article suivant limitait la faculty laiss6e au
Sup6rieur de nommer les cures:

Si aucun des Missionnaires nonm~e pour desservir une Paroisse
6tait jug6 par nos Gouverneur, Lieutenant-gendral et Intendant ne
pouvoir y 6tre employee sans inconvenient, sera tenu le Sup6rieur
de la Mission d'en nommer un autre.

Cette restriction pouvait etre considerde comme une
prerogative des administrateurs g6ndraux pour la haute
police de la Colonie et le maintien de la paix; on y


(1) Ilmilien PETIT : Gouvernement des Colonies franraises, II, 481.






HISTOIRE RELIGIEUSE D'HAYTI


aurait vu encore assez justement un droit ancien des
habitants transfer par la suite aux chefs de la Colonie.
d'apres lequel les habitants de la Paroisse, soit a titre
de fondateurs, soit a titre de propridtaires des biens
de la Fabrique, s'6taient autrefois reserve d'dcarter le
cure nomme par le Prdfet, ou bien en ne procedant pas
a son installation, ou bien en r6duisant son traitement
A la portion congrue, jug6e d'ailleurs insuffisante. Si ce
droit des habitants existait vraiment, il 6tait sans aucun
doute bien mieux exerc6 par les administrators gend-
raux que par les paroissiens eux-memes.
L'article VI r6glait le droit du Pr6fet de renvoyer
en France les desservants des paroisses : il exigcait que
le Pr6fet prit l'avis par 6crit de cinq des plus anciens
cures et que le renvoi ffit admis h la plurality des voix :
il n'6tait pas requis que les motifs de cette measure disci-
plinaire fussent d6tailles au Gouverneur.
Le reste de l'Ordonnance avait moins d'importance
parce qu'il statuait sur des points particuliers ou admis
de tous. Seul le dernier article m6rite d'etre cit6 :

Art. XIV : Chaque Pr6fet apostolique rendra conpte, au
moins une fois chaque annde, au Secr6taire d'lRtat ayant le D6parte-
ment de la Marine et des Colonies, de l'Ntat de la Mission, des
Paroisses et des Communaut6s religieuses, ainsi que de la conduite
des Missionnaireg ; et sera tenu ledit Pr6fet apostolique de remettre
une copie dudit conipte a nos Gouverneur, Lieutenant-general
et Intendant.

Cette surveillance de l'Etat ne parait pas avoir jamais
6t6 objet de plainte de la part des int6ress6s.
L'ordonnance de 1781 fut s6dvrement jugde A Saint-
Domingue : nous avons le t6moignage a ce sujet de l'un
des Pr6fets apostoliques, le P. Damien-Duguet : a Le
Gnd6ral et l'Intendant, dit-il, ont eu de tout temps la
haute police du Clerg6 de Saint-Domingue. L'ordonnance
de 1781 avait donni beaucoup d'extension A leurs droits






L'ANCIEN REGIME


et avait pour ainsi dire 6lev6 leur autorit6 au dernier
degrd du despotisme en les autorisant A embarquer pour
France, sans forme de proces, le Prdfet apostolique lui-
mcme, suivant la nature et la gravity des cas qu'on
avait sagement laiss6 A leur discretion Ic soin ie d6ter-
miner. 11 pouvait d'une part tellement g&ner le Pr6fet
apostolique dans la nomination des cur6s, que cette
nomination leur efit 6t6 devolue en derniere analyse, s'ils
l'eussent voulu ; et d'un autre c8td ils pouvaient deplacer
et renvoyer en France les Missionnaires par voice d'admi-
nistration et sans la participation du Pr6fet apostolique,
leur Sup6rieur imm6diat, etc... )
A la pratique, il ne parait pas qu'h Saint-Domingue,
avant la Revolution, les Pr6fets apostoliques aient eu
A se plaindre de l'arbitraire si s6v6rement d6nonc6 par
l'un d'eux dans les lignes qui pr6cedent. Neanmoins,
cette ordonnance peut etre consider6e comme une source
des abus que commettront les gouvernements qui sui-
virent en aggravant ses dispositions et en faussant son
esprit.
*

Dans d'autres cas de moindre importance, installa-
tion des curds, tarif des frais de fabriqie,, traitement
des desservants, l'intervention des pouvoirs publics,
tolerable sous l'ancien regime, avait cr66 des precedents
don't patira plus tard le clergy quand, avec le temps, le
sens de cette intervention aura 6chapp6 aux dirigeants.
Les desservants 6taient tenus ( avant qu'ils pussent
exercer leurs functions de se faire installer par le premier
officer de justice ou notaire A ce requis, et ce, en presence
des marguilliers en charge, et des paroissiens qui seront
assembles, A cet effet, en la manirre accoutumee ,.
(Lettres patentes du 31 juillet 1763.) La raison de cette
obligation 6tait que sa quality d'officier de l'6tat civil






HISTOIRE RELIGIEUSE D'HAITI


imposait au cur6 de faire connaitre sa commission aux
paroissiens; quand, plus tard, le cur6 n'aurait plus le soin
d'autres registres que les registres d'administration
strictement eccl6siastique, il n'aurait plus besoin pour
entrer el charge du ministere d'un officer public, du
moins on cfit di, semble-t-il, le conclure.


Quant au reglement des droits de Fabrique, les
administrateurs g6neraux de Saint-Domingue l'qvaient eu
de tout temps dans leurs attributions au mnme titre
qu'ils avaient charge de fixer les frais de justice. En
cette matiere, ils ne prenaient pas avis des Pr6fets aposto-
liques, mais des seuls Conseils sup6rieurs.
Le dernier tarif avait 6t6 6tabli par ordonnance de
MM. d'Ennery et de Vaivre, le 4 decembre 1775, et il fixait
la taxe des messes basses et chanties, des enterrements,
des extraits de baptimes, marriages et s6pultures (1).
Au sentiment du P. Duguet (2), ce tarif de 1775 ( pechait
contre les principles de la raison meme e. En preuve de
son dire, le Pr6fet apostolique n'apporte qu'un example
peu concluant. Ce tarif servira de module a tous ceux
qui seront ordonnis dans la suite. Mais il faut observer


(1) On remarquera que le tarif de 1775 ne fixe aucune redevance
pour administration des sacrements. Voici comment s'en explique
le P. Duguet (Mdmoire sur le temporel des FF. Pr&cheurs) : a II n'y
a dans laColonie de casuel eligible que pour les enterrements, services
et extraits. II est dfi un cierge pour les offrandes, les relevailles et les
bapt6mes ; mais on ne l'exige pas, except dans quelques paroisses
oil l'usage existe depuis longtemps a l'Ngard des seuls Negres adults,
de donner au bapteme, a la place du cierge, ou quatre escalins ou deux
gourdins et jamais plus d'une gourde. Si quclques personnel font
une offrande aux baptimes et aux marriages, c'est purement un effect
de leur generosit&. Cette retribution pour les seuls Negres adultes,
c'est-h-dire esclaves, s'explique sans doute par les soins donnas i 1'ins-
truction religieuse de ces catechum.nes et incombait au maitre : encore
n'dtait-elle pas exigae partout. Ne serait-ce pas 1a l'origine de la taxes
des haptemes que I'usage a consacrde ?
(2) Mnmoire sur le temporel des FF. Prdcheurs.






L'ANCIEN REGIME


qu'il n'y 6tait trait que du seul casuel eligible, c'est-h-
dire le seul autoris6 devant les tribunaux; la coutume en
avait 'introduit un autre, sans que les administrateurs le
condamnassent : les habitants trouvaient ce dernier
exorbitant; ils protestaient centre de pareilles eyjgences ;
ils les tol6raient pourtant en murmurant et payaient, pour
paraitre riches : on estimait done dans la Colonie que le
tarif official ne limitait pas la faculty du clergy de taxer
ses services.

En plus du casuel perqu A l'occasion de quelques
functions eccl6siastiques, les curds de Saint-Domingue
touchaient une pension que leur payaient les habitants.
Tel n'6tait pas l'usage dans toutes les Colonies frangaises :
A la Martinique, en particulier, les curcs de I'Ordre de
saint Dominique vivaient de leur casuel et des revenues
de leurs propriedts ; de m&me en France, les ecclesiastiques
vivaient du fruit de leurs b6ndfices, tris diversement
constitu6s.
Au Conseil sup6rieur en chaque colonies revenait
d'6tablir, au norn des habitants, le taux de la pension
des desservants. Pendant que Saint-Domingue avait
eu deux Conseils, deux pratiques diff6rentes avaient eu
course a ce sujet ; avant 1788, dans le Nord, le Conseil
du Cap avait port la pension des cur6s a 4.000 livres;
dans l'Ouest et le Sud, le Conseil de Port-au-Prince l'avait
maintenue h 1.200 livres. Par ordonnance du 3 mai 1788,
les deux Conseils 6tant rdunis d6sormais en un seul, la
pension des cur6s fut fix6e, tant pour le Nord que pour
l'Ouest et le Sud, A 2.000 livres, moyennant trois livres
de capitation sur les esclaves, versees a la caisse muni-
cipale; les vicaires continuerent a recevoir un traitement
de 600 livres, jug6 fort insuffisant par le P. Duguet. En
outre, la caisse municipal versait a chaque paroisse
600 livres par an pour les frais de la sacristie, le






HISTOIRE RELIGIEUSE D'HAITI


blanchissage du linge, la furniture du pain et du vin de
1'autel, 1'entretien et la propretd de l'6glise ; les salaires
du sonneur, etc...
Le Conseil sup6rieur, qui administrait la caisse muni-
cipale, ?ourvoyait pour cette part aux frais ordinaires
du culte et de l'entretien de ses ministres; les frais
extraordinaires 6taient supports par chaque paroisse,
propridtaire de l'dglise, du presbytere, des biens immobi-
liers et mobiliers affects a des usages pieux; en tout
cela elle 6tait represent6e par la Fabrique dont'la gestion
revenait au marguillier elu par les paroissiens; la Mission
aidait n6anmoins & la premiere installation de ses curds.
Notons ici que personnel ne se serait avis6 de consi-
direr la pension des cur6s comme un salaire ou une strict
retribution de services; si elle 6tait fixde par le Conseil
superieur, c'6tait au nom des habitants : a ceux-ci 6tait
reconnue 1'obligation de fournir aux besoins du pretre
qui d6pensait ses forces et son temps pour eux.
Cette pension ne constituait done pas le missionnaire
dans la d6pendance des habitants ou du marguillier, leur
l6u pros de lui : le cur6 de Saint-Domingue n'avait
de compete a rendre qu'A son Sup6rieur ecclsiastique,
Pr6fet apostolique et en m&me temps vicaire g6ndral
de l'Ordre.

Suivant l'Ordonnance royale du 24 novembre 1781
concernant les biens des Fabriques des 6glises des Colo-
nies, le marguillier est seul qualified pour accepter les
foundations nouvelles en vertu d'une ddlib6ration de la
paroisse, homologude par le Gouverneur g6ndral et
I'Intendant, et avec le consentement du curd. Au mar-
guillier revient de faire exactement les quotes dans les
6glises les jours de dimanches et de fetes ; ces quotes
sont toutes au profit des eglises, sauf celles qui sont
ordonnies pour les pauvres, dnnt le produit est remis au






L'ANCIEN REGIME


cur6 pour qu'il l'emploie A cette destination. Le desservant
et le marguillier doivent se conformer au rgglement fait
par le Gouverneur et 1'Intendant sur la concession des
bans dans les 6glises, les permissions d'y player des
6pitaphes, les ordres a donner pour sonner les, cloches.
la convocation des assemblies de la paroisse relative-
ment au service de l'Rglise, la nomination aux places
de chantre, sacristain et autres clercs de I'oeuvre, les
droits A payer tant aux pritres desservant les cures qu'aux
Fabriques et g6neralement tous autres objets relatifs au
dit service.
Ainsi le marguillier est associ6 au cur6 dans l'adminis-
tration temporelle de la paroisse et jusque dans la police
de 1'Eglise. Cette collaboration entrainait d'incessantes
discussions qui 6cartaient les paroissiens des assemblies
de paroisse oil l'on traitait de la Fabrique; mais on
n'efit pas compris, a. cette 6poque, que l'intervention du
marguillier dans le temporel des cur6s ou des 6glises
autorisat de sa part quelque empietemen tsur le spiritual:
nous verrons comment, plus tard, le marguillier devint
l'administrateur non seulealent des biens de l'Eglise,
mais encore des functions eccl6siastiques.

Enfin les Missions, pour leur temporal propre, 6taient
ind6pendantes de la Colonie ou des habitants. L'une de
celles de Saint-Domingue, la Mission des Capucins, qui
par leur regle ne peuvent posseder de biens fonds, recevait
de la caisse de la Marine, caisse royale, 6.000 livres par
an, applicables aux frais g6neraux de la Mission dans
la Colonie et en France, et aux voyages des sujets qu'elle
faisait venir. Ces memes d6penses 6taient couvertes dans
1'autre Mission, celle des FF. Prhcheurs, par les revenues de
leurs deux habitations de L6ogane et de Cavaillon. Il est
vrai, les deux Pr6fets apostoliques, en 1789, 6taient cures
1'un du Cap, I'autre de Port-au-Prince, et trouvaient






HISTOIRE RELIGIEUSE D'HAITI


de quoi vivre du fruit de leur cure; mais leur entre-
tien restait en principle A la charge de la Mission. Ils
avaient en outre de nombreuses obligations qu'6numere
complqisamment le P. Duguet, et auxquelles les b6nefices
des terrdJs des Dominicains n'avaient jamais suffi.
En r6sume, si on examine de pros les pretentions du
pouvoir civil, on c6nclura que, sous I'ancien regime, dans
l'6tat des relations de confiante collaboration pour la
police du clergy entire les autorites s6culiere et ecclsias-
tique, certain empi6tements qui nous paraissent d'abord
choquants, s'expliquent A la rigueur, sans n6anmoins
se justifier entierement. L'entente 6tait de principle
entire l'une et l'autre autorit6 ; au d6faut de l'une, c'est-a-
dire l'autorit6 eccl6siastique, l'autre, la seculiere, suppl6ait.
Dans la metropole, l'accord 6tait facile, les 6veques
possedant des prerogatives bien Offinies par le droit
canonique et admises par le droit civil; dans les colonies,
au contraire, les pouvoirs du Pr6feL apostolique 6taient
jug6s par tous insuffisants.
Tour A tour, le Saint-Siege et le roi avaient song,
pour modifier cet 6tat de choss, A substituer des eveques
aux pr6fets; de part et d'autre on avait hesit6 devant
cette measure qui efit 16s6 les droits acquis ou boulevers6
l'ordre 6tabli. kinsi les prefectures des colonies durerent
jusqu'en 1789.

*

La Colonie de Saint-Domingue avait deux Missions,
l'une qui s'6tendait au Nord, jurisdiction de l'ancien
Conseil du Cap, l'autre, dans l'Ouest et le Sud, ressortis-
sait h l'ancien Conseil de Port-au-Prince.
En 1789, le PrIfet de la Mission des Capucins au
Cap 6tait le P. Saintin de Cursaux; celui de la Mission
des Dominicains a Port-au-Prince, le P. Charles Damien






L'ANCIEN REGIME


Duguet. Nous savons peu de chose du premier ; du second
nous poss6dons la confidence de ses craintes pour 1'avenir
dans deux Memoires don't voici 1'occasion et la substance.
Jusqu'au mois d'octobre 1789, la Colonie de hSaint-
Domingue 6tait rest6e came en apparence; rjais ses
habitants s'agitaient deja : il suffit dans ce milieu excite
de l'annonce des journees des 14, 15 et 16 juillet a Paris,
pour bouleverser les esprits. Comme en France, a Saint-
Domingue on voulait des r6formes radicales dans 1'admi-
nistration un auteur c6l6bre, l'abb6 Raynal, qui dans
son Histoire politique des Deux-Indes avait trait de la
question colonial, souvent sans grand discernement,
venait dc mettre au jour un nouvel ouvrage: De la
Colonic de Saint-Domingue (1785). On le soupgonnait fort
de n'en Utre pas 1'auteur (1).
En ce qui concern le clergy, 1'abb6 Raynal demandait
que les religieux fussent exclus des Colonies et que les
cures fussent attributes a des prftres seculiers. Comme,
en meme temps, on attendait la prochaine reunion a
Leogane d'une Assemblee colonial don't on pouvait
dejh pr6voir les tendances ettremes, le P. Duguet, pour
6clairer l'opinion publique, publia deux M1lmoires, I'un
sur le temporel, l'autre sur le spiritual de la Mission
des FF. Pr&cheurs A Saint-Domingue. Bier des donn6es
de ces deux ecrits conviennent aussi bien a la situation
de la Mission des Capucins qu'a celle de la Mission des
Dominicains : par eux nous pouvons done connaitre ce
qui interesse 1'6tat religieux de Saint-Domingue en son
entier.

Dans le M3moire sur le temporel, le P. Duguet traite
d'abord des biens de la Mission en general, des habita-
tions qui lui apparticnnent, de leur rendement ordinaire,

(1) Le nmme mdmoire sur Saint-Domingue a paru plus tard dans
la collection des Memoires de Malouet sur les Colonies.






HISTOIRE RELIGIEUSE D'HAITI


de leur 6tat present, de leurs besoins, de l'emploi de leurs
revenues soit en France, soit dans la Colonie. Il s'6l ve
avec vigueur contre une motion des dlecteurs de Port-au-
Prince de confisquer au profit de la Colonie les proprietes
de la iTission. A ce propos il 6tablit:
que les FF. Precheurs ont acquis de leurs propres deniers les
biens qu'ils possident A Saint-Domingue, que ces biens ont 6t4
acquis au profit des missionnaires et de leur Ordre, que c'est
par leurs soins et leurs economies que ces biens ont 6te etablis,
que n6anmoins le revenue a Ut6 employee a 1'usage de la 'Mission
et cons6quemment a la decharge de la Colonie; et ilfconclut que
loin d'etre venus A Saint-Domingue comme des frelons, les Domi-
nicains y ont apport6 l'industrie de l'abeille qui travaille moins
4 son profit qu'au profit des autres.

Pour compl6ter son argumentation, le P. Duguet
expose que les biens de la Mission ne cesseront pas d'etre
n6cessaires au clergy de Saint-Domingue, quel qu'il soit,
s6culier ou r6gulier, qu'ils sont aussi bien administres
que possible et rendent autant que le permet la quality
inf6rieure du terrain, que la Colonie ne gagnerait pas,
en les confisquant, a prendre A son compete les charges
auxquelles, grace a eux, siuffit la Mission.
Relativement a l'entretien des NMissionnaires et des
Fabriques, il montre en detail quelles seraiept les nouvelles
obligations de la Colonie et des habitants dans l'hypo-
th6se des riformes suggerees, sp6cialement dans celle
de la suppression du casuel, au moins pour les paroisses
rurales. come 1'a d6cid6 l'Assembl6e Constituante; en
passant, il disserte de la.n6cessit6 de conserver,le castuel
des enterrements et des extraits des actes de l'dtat civil,
et pour l'ensemble du temporel conclut au maintien du
status quo.

Le Mimoire sur le spiritual s'occupe de sujets de
plus haute envergure. Apres avoir rappel6 l'origine de
la Mission des FF. Prlcheurs, A Saint-Domingue, le






L'ANCIEN REGIME


P. Duguet s'oppose au philosophisme qui voudrait rem-
placer les religieux par des pretres seculiers ; il revendique
pour ses confreres l'aptitude au service paroissial tel
qu'il est pratiqu6 dans la Colonie, montre les facilities
qu'a sur les s&culiers un Ordre religieux pour entretenir
et diriger le clergy d'une Mission lointaine, en raison
surtout des embarras que causerait, pour les s6culiers,
1'6tablissement d'un s6minaire, des ennuis qu'entrainerait
le changement des cur6s non religieux, du peu d'effet
qu'aurait la substitution au Pr6fet apostolique d'un
6veque commissaire du Saint-Siege, ou d'un vicaire
general de cet 6veque, si cet ev&que r6sidait en France.
Mais voici des voeux int6ressants du P. Duguet :
que la duree des pouvoirs du Prefet apostolique soit
prolong6e au delh de quatre ann6es, que les missionnaires
soient admis a designer les candidates a la charge de
Pr6fet, et, sur cette reserve, il accepted que le Pr6fet
soit Olu par les assemblies populaires de la Colonie, peut-
6tre parce qu'il ne voit pas le moyen d'en sortir autrement.
II accepted que les pouvoirs des Pr6fets soient libell6s
tels qu'ils l'ont 6t6 jusque-l, en pregnant soin de rectifier
les fausses interpretations qui en ont 6td faites, surtout au
sujet des dispenses de marriage. 11revendique avec force
pour le Pr6fet, la nomination des cur6s, en montrant les
graves inconv6nients deconfier cette nomination au people.
II itablit ensuite, dans une discussion canonique, la
portee de la jurisdiction du Pr6fet, purement gracieuse
et volontaire, il est vrai, mais efficace pourtant et qui
donne au Pr6fet l'autorit6 des officiaux dans la fulmina-
tion des dispenses, bien qu'il n'ait pas le droit de pronon-
cer des jugements; le Pr6fet a de meme la jurisdiction
contentieuse des 6v&ques en matiere de monitoires avec
menace d'excommunication; il peut aussi prononcer
certain interdits et les suspenses necessaires. En matiere
de delit soit commun, soit privilegi6, le Pr6fet jouit d'une






HISTOIRE RELIGIEUSE D'HAITI


autorit6 qui suffit A l'administration de sa Mission, bien
qu'il ne puisse entreprendre aucune procedure juridique,
parce que ses inf6rieurs sont religieux et que tous les
curds de la Colonie sont amovibles. Le P. Duguet convient
pourtart qu'en cas de s6cularisation des religieux, il
serait expedient que les cures devinssent inamovibles.
Passant de li A la police du clergy, il protest centre
l'ordonnance de 1781; il reclame au contraire la subordi-
nation entire des curds au Prefet, meme dans les cas
oh le ministere public exerce son action sur les iaits delic-
tueux des missionnaires.
Enfin, il traite du project d'6tablissement des 6vech6s
aux Colonies et juge qu'A Saint-Domingue un eveque
n'est pas n6cessaire, qu'un prdfet suffit; il parle des
chapelles domestiques, qu'il admet avec nombre de restric-
tions, et de l'instruction, des esclaves, qu'il confie A l'6co-
nome de chaque habitation.
Ce resum6 des vues du P. Duguet a pu paraitre au
lecteur bien long et fastidieux; nous n'avons pas h6sit6
a le lui presenter parce que les deux Memoires que nous
avons analysis sont des documents de premier ordre dans
1'6tude que nous entreprenons : il convient en effet, avant
de condamner les exces don't nous serons t6moins dans
la suite de cette histoire, de porter un jugement equitable
sur cet ancien regime don't est sortie la situation reli-
gieuse que trouveront 6tablie les envoys du Saint-
Siege. Le P. Duguet nous en fournit les 616ments et nous
le dicte : A part certaines tendances du pouvoir civil
A empieter sur les droits du sup6rieur eccl6siastique,
l'autorit6 spirituelle A Saint-Domingue tient en mains
les moyens suffisants de pourvoir au bien des fiddles.
*

On ne peut attendre du P. Duguet, dans ses Mimoires.
aucune allusion aux obstacles qu'opposaient les habitants






L'ANCIEN REGIME


de Saint-Domingue au succ6s du ministere des curds.
Or, l'on doit affirmer que, si la legislation n'efit mis aucune
entrave A 'action des missionnaires, les dispositions de
la plupart de leurs ouailles les eussent priv6s du r6sultat
de leur zele. Des 6crivains ont attribu6 a la negligelce des
religieux de Saint-Domingue la decadence de l'esprit chr6-
tien dans la Colonie; les uns l'ont fait departipris; d'autres,
qui se permettent les memes critiques, paraissent avoir Wte
fort sinceres. Ainsi dans un rapport a la Propagande,
dat6 de 1794, qui n'est pas destine au public et ne
porte pas 1'empreinte de la passion, nous relevons ce
grief :
Depuis I'expulsion des J6suites, les cur6s, pour la plupart, ont
eu A Saint-Domingue une conduite si indkcente sous tous les
rapports, que les habitants et les negres ont perdu tous les senti-
ments de religion que les J6suites leur avaient donnu s (1).

Ailleurs on estime que ce sont les questions d'interft
qui ont 6loign6 des missionnaires les gens de la Colonie.
Quoi qu'il en soit, nulle part peut-ftre il n'y eut
opposition plus marquee entire la conduite des habitants
et la morale chr6tienne.
Dans la classes dirigeante, l'injustice, l'immoralit6,
1'insubordination prevalent. A l'exception, en effet, de
quelques administrateurs ou habitants qui ont atteint
au faite des honneurs et des richesses et sk sont assagis,
les blancs ne songent qu'h fair fortune et A employer
a cette fin tous les moyens, quels qu'ils soient, sans
6gard aux restrictions de la morale. Souvent, arrives
inconnus, prets A toutes les compromissions pour rdussir,
bien vite d6class6s, ils se montrent sans aucune retenue ;
si enfin ils semblent parvenus a leurs fins, ils jugent
pourtant qu'ils n'ont jamais assez de biens. L'exemple

(1) Rapport non sign, mais qui 6mane de M. Everlange-Vitry,
au nom du marquis de Choiseul (7 avril 1794).






HISTOIRE RELIGIEUSE D'HAITI


leur vient de haut et les excuse : les agents de I'Admi-
nistration gaspillent a leur profit personnel les deniers
publics ; les juges vendent leurs sentences ou sont entour6s
d'officiers v6reux : pourvu qu'ils r6ussissent, ces mis6rables
passent pour d'honnetes gens. Que dire enfin de l'immo-
ralit6 dans un pays a esclaves ? Personne ne songe a s'6ton-
ner des exces qui se commettent effrontement ; tout est
permis. Enfin, tous sont envieux, tous se croient oppri-
mes, tous sont pr&ts A la r&volte et y r6ussissent fort
bien.
Dans ce milieu il est admis qu'on affected l'irreligion
la plus profonde et 1'impi6t6 la plus grossiere. Si l'on
garde n6anmoins quelque d6f6rence pour le pritre, c'est
uniquement parce que le pr&tre est appel6 A rendre service
en contenant les esclaves : la religion n'est bonne que
pour le people. Aussi, rien d'6trange que les Cahiers de
la Colonie, en 1790, releguent les eccl6siastiques dans les
rangs des gens que le pr6jug6 colonial prive de toute
consideration, les marchands, les blancs sans propri6et,
les hommes de couleur; on y demand qu'ils soient jug6s
comme ces derniers par le )uge de simple police, tant
pour leurs personnel que pour leurs biens (1).


Mais les blancs sont sur le point de disparaitre de
Saint-Domingue; leur mentality nous interesserait peu
si elle n'avait form en grande parties celle des libres.
Ecras6s sous le m6pris des blancs, les libres thchent
d'6galer leurs anciens maitres par la licence de leur
pensee et souvent de leur conduite ; quand ils seront A
leur tour a la tfte des affaires, il semblera que Saint-
Domingue, devenu Haiti, soit dirig6 par les pires dis-
ciples des philosophes du xvIIe siecle.

(1) GARRAN-COULON : Rapport sur la Coloie de Saint-Domingue,
I, p. 48.






L'ANCIEN REGIME


Parmi les esclaves, les Congos ou Dandas, venus
d'Afrique A 1'Age adulte, paraissent stupides dans un
monde tout nouveau pour eux. On les baptise sans les
instruire suffisamment. Ils ne montrent pas de repulsion
pour la religion de leurs maitres, mais on est p'rt6 h
penser que s'ils y adherent de leur libre mouvcement,
c'est surtout pour sortir de 'espece de reprobation oil
les tiennent leurs coutumes africaines.
Les esclaves cr6oles, c'est-a-dire n6s dans la Colonie,
ont l'esprit vif, le caractere enjou6; ils sont habiles a
tous les services ; mais ils ont les d6fauts de leur condition
servile : faineants, menteurs, voleurs. Ils n'ont aucune
instruction; leurs id6es sont toutes de surface; ils sont
volages ; ils recherchent les plaisirs violent ; inconstants
dans leurs liaisons, ils redoutent le marriage qui les fixerait,
autant que leurs maitres le r6prouvent et s'y opposent
parce que le marriage donne I'esclave des droits que le
maitre ne peut impunement 16ser. Ils ont pour le pretre
une v6neration mele de crainte, car le pretre leur donne
de temps A autre des marques d'int6r&t pour un motif
qui ne parait pas vulgaire.
Mais il est des esclaves A religion 6clairde et solide,
qui contractent une union 16gitime et stable et qui
resistent au courant de la commune perversion. Il y en
a dans le Nord qui se souviennent des lemons des JRsuites ;
on en rencontre aussi ailleurs ; ici et la, c'est le tris petit
nombre. Parmi cux, Toussaint Louverture se montrera
tr's attache a lI'lglise. Bien que les historians n'aient
voulu reconnaitre d'ordinaire en cette conduite qu'une
habile politique, il est permis de croire a la sincerity
d'un tel homme, parce que jamais il ne s'est ddmenti.
Sa formation chr6tienne incomplete n'a pas r6sistd aux
entrainements d'une situation exceptionnelle et A laquelle
rien ne l'avait pr6pard. Si en certain cas on le juge A
bon droit fourbe et cruel, sait-on comment se posaient






28 HISTOIRE RELIGIEUSE D'HAITI

A sa conscience les probl6mes qu'il r6solut alors ? Son
example d6montre du moins quel succes les missionnaires
pouvaient esprer aupres des esclaves. Ii ne fut pas
d'ailleurs une heureuse exception au milieu de sa classes.
car ow sait quel ascendant certain pretres ont exerc6
pendan la Revolution sur la masse des noirs revoltes
dans le Nord.









CHAPITRE II


DEFAILLANCES

On a vu plus haut que le P. Duguet, quand il redigeait
ses deux Memoires, connaissait bon nombre des r6formes
que 1'Assemblee Constituante pretendait imposer au
clergy de France. I1 estimait pourtant que application
de ces nouveaut6s A Saint-Domingue serait subordonn6e
a la decision de 1'Assembl6e colonial a qui revenait,
selon les principles 6tablis par la metropole, de statuer
sur le regime int6rieur de la Colonie; s'il prevoyait que
la propriedt des biens de son Ordre serait transferee
A la Nation, dans l'espece, A la Colonie, s'il craignait
que Pelection du Pr6fet apostolique et peut-etre des
cures fit d6ferie au people, il esperait neanmoins d6-
tourner les habitants de measures qui eussent nui A la
Mission.
Il semble done que la C institution civil du Clerg6,
votee le 12 juillet 1790, et rendue ex6cutoire par l'appro-
bation du roi en novembre suivant, ne regardait pas la
Colonie, sinon comme une directive et dpns la measure
que fixeraicnt les habitants dans leurs assemblies. Or,
elle ne fut pas admise par ces assemblucs ; celle de Saint-
Marc (avril-aoit 1790) ne la connut pas; celle du Cap
(aoht 1791 A septembre 1792) s'occupa d'autres sujets
qui captiverent son attention.
Mais comme toutes les innovations r6volutionnaires,
la Constitution civil du clergy eut sa repercussion loin-
taine A Saint-Domingue par les principles qu'elle inculqua
aux libres, devenus les dirigeants de la politique, quand
le pays eut conquis son ind6pendance.






HISTOIRE RELIGIEUSE D'HAITI


II nous est rest, a propos de la Constitution civil
du clergy, un document curieux de 1'Assemblee consti-
tuante qui expose a l'avance des considerations que les
gouvernants haitiens adopteront plus tard, avec plus
de sircerit6 que les constituents frangais; nous voulons
parler u l'instruction de 1'Assembl6e national au people
en date \!u 26 janvier 1791.
Les deputies protestent dans cet acte de leur ferme
attachment a la foi de l'Iglise catholique; dans la
Constitution civil du clergy ils n'ont eu d'autre pr6ten-
tion, disent-ils, que de:
fixer les rapports exterieurs du clergy avec l'ordre politique de
l'ltat. Or, continuent-ils, il 6tait impossible dans une constitution
qui avait pour base l'6galit6, la justice et le bien general l'6galite
qui appelle aux emplois publics tout homme qu'un m6rite reconnu
rend digne du choix libre de ses concitoyens ; la justice qui,
pour exclure tout arbitraire, n'autorise que les deliberations prises
en commun; le bien g6ndral, qui repousse tout 6tablissement
parasite; il 6tait impossible dans une telle constitution de ne
pas supprimer une multitude d'6tablissements devenus inutiles,
de ne pas r6tablir les elections libres des pasteurs, de ne pas exiger
dans tous les actes de la police eccl6siastique des ddlibdrations
communes, seules garanties aux yeux du people de la sagesse
des resolutions auxquelles ils doivent 6tre soumis.
Sur ces bases il sera facile d'6tablir le droit du people
ct des gouvernants au nom du people, de fixer les limits
de la jurisdiction de chaque pr&tre, de nommer les cures,
de surveiller leurs actes, de r6gler leur administration
et de les soumettre au pouvoir civil dans 1'exercice de
leurs functions.
A l'objection que 1'autorit6 spirituelle efit diu concourir
A ces changements, 1'Instruction r6pondait :
Qu'y a-t-il done de spiritual dans une distribution du terri-
toire ? Jesus-Christ a dit a ses ap6tres : < Allez et prechez par
toute la terre. II ne leur a pas dit : ( Vous serez les maitres de
circonscrire les lieux oil vous enseignerez. La demarcation des
dioceses est I'ouvrage des hommes ; le droit ne peut en appartenir
qu'aux peuples, parce que c'est a ceux qui ont des besoins juger
du nombre de ceux qui doivent v pourvoir.






DEFAILLANCES


De tels sophismes, presents par une autorit6 si
haute, furent admis sans contestation en Hafti. Ils
eurent mrme d'autant plus de poids qu'ils 6taient l'ex-
pression de la pens6e d'un homme don't le credit en
Haiti fut incontest6 pendant de longues annies, el? don't
la vie ne manqua pas de prestige, I'abb6 Henri Qr6goirc,
cure d'Embermesnil, bient6t eveque constitutionnel de
Loir-et-Cher.
DWs 1789, l'abb6 Gr6goire avait r6clam6 la jouissance
des droits politiques pour les gens de couleur opprimes
dans les colonies; il avait pris leur parti avec une force
qui lui avait justement mdrit6 leur reconnaissance;
jusqu'A la fin de sa vie ii resta fiddle & leur cause. II
fut le plus ferme tenant de l'Eglise constitutionnelle qu'il
avait fondue pour une grande part; ii en fut le plus digne
representant. Son titre d'ami indefectible d'Haiti devait
donner du credit a son oeuvre : la Constitution civil du
Clerg6, bien faite en elle-meme pour satisfaire contre
1'Eglise les passions survivantes de l'ancienne soci6td
colonial. Cet ensemble de circonstances explique le
prestige qu'eut en Haiti l'oeuvre religieuse de 1'Assembl6e
Constituante.
*

Les destinies des deux Prdfectures apostoliques de
Saint-Domingue au d6but de la Revolution furent tres
diverse. Celle du Cap subit l'influence des agents de
desordre, plus nombreux dans le Nord ; elle fut profond6-
ment trouble d&s 1791 par l'insurrection des esclaves :
enfin elle connut les exces du Jacobinisme, quand la
second Commission civil (1), ofi figurait Sonthonax. v

(1) Suivant les principes des Assembl6es r6volutionnaires qui
voulaient exercer par des del6guds 4 leur choix le contr6le de toute
administration, Saint-Domingue subit plusieurs commissions civiles,
charges de suivre les agents du pouvoir dans leurs functions et d'appli-
quer certaines lois selon l'csprit de 1'Assembl6e qui les del6guait :






HISTOIRE RELIGIEUSE D'HAITI


eut 6tabli son siege ordinaire. Dans la Prefecture des
Dominicains, les bouleversements ne furent peut-ftre pas
de moindre importance, mais a Port-au-Prince et dans
les paroisses voisines, les curds reussirent a tenir leur
poste jusqu'a ce que 1'intervention des Anglais leur rendit,
en 1791 la liberty de leur ministere.
L'his ire des Capucins du Nord est assez embrouille ;
les rares d.icuments que nous possidons A leur sujet nous
les montrent sollicitant a Rome des dispenses de leur regle,
qu'ils obtinrent, mais don't des critiques. acerbes leur
firent reproche, parce que, disait-on, un Capucin qui
n'observe pas integralement sa regle n'est plus unCapucin;
il n'est pas moins vrai que ces dispenses qui, a Rome,
parurent justifies, n'ont rien d'exag6r6.
Le Pr6fet apostolique 6tait en 1789, avons-nous dit,
le P. Saintin de Cursaux. II avait succMd6 au P. Colomban
de Sarrelouis, vers 1780 ou 1781, et au terme de son
premier septennat, comme Sup6rieur religieux, il avait 6t6
reelu A cette charge pour une nouvelle periode de sept
ans. Ii eut quelque diff6rend avec 1'intendant de la
Colonie, M. de Barbe-Marbois (1), et fut contraint de
resigner ses functions.

la premiere commission de 1791 B 1792 ; la scconde, la plus c&-
libre, don't firent parties Polverel et Sonthonax avec Ailhaud, de
septembre 1792 a juin 1794 ; la troisieme de mai 1796 g la fin de 1797 :
Sonthonax en fut encore le membre le plus important ; la quatrieme,
en 1798, se composa d'un seul agent, le g6ndral H6douville. Ccs
commissions auraient pu fair beaucoup de mal parce qu'elles
superposaient a une autorit6 normal une nouvelle autorit6 mal
ddfinie ; comme le plus souvent elles supprimerent en fait I'au-
torit6 r6gulibre, elles eurent moins d'inconv6nients qu'on pouvait
craindre.
(1) Francois de Barb&-Marbois fut, malgre ses tendances autori-
taires, le plus celebre des administrateurs de la Colonie a l'apogde
de Saint-Domingue.
Sa carriere ne cessa pas d'etre remarquable jusqu'au bout: membre,
puis president du Conseil des Anciens, il fut condamnnd la deportation
en Guyane par la reaction jacobine de fructidor an V ; puis, lib6rd
par le 18 brumaire, il devint conseiller d']ttat en 1801 ; directeur du







DEFAILLANCES


Nous ignorons tout de ces difficulties du Prdfet apos-
tolique avec l'autorit6 civil; il nous est pourtant permis
de supposed que le P. Saintin se trouva nlmld aux macon-
tents du Cap contre les measures prises par 1'Intendant.
M. de Barbd-Marbois venait de supprimer le Cohseil
sup6rieur de cette ville pour des motifs que les ij tress6s
s'accordaient A trouver insuffisants et mmme/injustes.
Magistrats et habitants firent cause commi-te contre
cet administrateur en chef et se lancerent dans 1'op-
position : rien d'6trange que le Prefet apostolique se
soit laisse entrainer leur suite. Le rapport que
nous analvsons dit meme que le P. Saintin fut chass6
de la Colonie ; il nomma come vicc-pr6fet pour
tenir sa place, ]e P. Consfantin de Luxembourg,
mais il demeura au Cap vraisemblablement, parce
que son successeur, le P. Constantin, 6tait alors en
France (1).
La validity de'la nomination du P. Constantin comme
vice-pr6fet fut contest6e par les Missionnaires. pour le
motif que ce choix avait 6td impose au P. Saintin par
M. de Marbois. En outre, au dire de ses confreres, le
P. Constantin n'etait pas 6ldgible en cette circonstance,
parcel qu'il n'appartenait pas A la province de Cham-
pagne dans laquelle devait ctre pris le Pr6fet ou son rem-
plagant provisoire, la Mission du Cap etant confide A
cette province.

trisor public, premier prIsident de la Cour des Comptes, ministry de
la Justice.'II mourut en 1831, a 86 ans.
(1) Le P. Constantin de Luxembourg 6tait nd I Luxembourg, le
4 mai 1741, de Nicolas Krier et de Marguerite Elter. En France, apres
sa secularisation, il porta le nom de Guerrier, qui traduit Krier. Le
P. Saintain de Cursaux ou mieux de Curfoz (Jean Arnould) 6tait nd
dans.le Luxembourg belge, au hameau de Curfoz, sur la paroisse de
Sensenruth, pros Bouillon, le 17 janvier 1728. (Jean Guillaume
Guerrier, par M. le Chanoine Mahieu, Lille, 1932). Cet ouvrage nous
a fourni de tres precieux renseignements sur les PP. Constantin et
Saintin.






IIISTOIRE RELIGIEUSE D'HAITI


Mais Rome intervint, peut-&tre sous la pression de
M. de Marbois. La Propagande, en effect, sans tenir compete
de l'exception soulev6e contre le P. Constantin, nomma
celui-ci Prefet apostolique par son d6cret du 20 avril
1789. Le nouveau Pr6fet recut ses patentes. au couvent
de Meti le 6 juillet suivant, des mains du provincial de
Champak ne lui-mime : ainsi sa position comme Sup6rieur
religieux 0gait ratifiee aussi bien que sa position comime
Sup6rieur eccl6siastique.
Mais le P. Constantin avait d6jA fait des d6marcles
pour obtenir sa secularisation ; l'indult lui en f~t accord
le 19 juin 1789; il est probable qu'il ne lui fut pas notifi6
avant le 6 juillet et que, nomm6 Pr6fet, le Pere consid6ra
sa s6cularisation comme non avenue.
Le 31 juillet, les lettres d'attache A son titre de Prefet
lui furent accordees par le roi; muni de cet exequatur,
le P. Constantin partit pour Saint-Domingue, fit enre-
gistrer ses pouvoirs an Conseil Superieur du Cap r6cem-
ment r6tabli, le 7 d6cembre 1789, et les pr6senta a.
l'Assembl6e provincial du Nord, le 8 janvier 1790. Le
P. Saintin 6tait encore au Cap; mais desormais il y
pouvait rester sans craintc des poursuites de M. de Mar-
bois : I'Intendant avait df quitter la Colonic au mois
d'octobre pricedent sous la menace des s6vices que les
gens du Cap voulaient exercer contre sa personnel.
Les confreres du P. Constantin protesterent encore
plus tard centre sa nomination, pour les motifs que nous
avons dit plus haut : ]'intervention de M. de Marbois,
dans sa designation, et, nouveau grief, la s6cularisation
du candidate avant qu'il eiut requ ses patents de Pr6fet,
son appartenance h une province de l'Ordre qui ne
pouvait etre charge de la mission de Saint-Domingue.
Ils paraissent pourtant s'&tre soumis a leur nouveau
chef en 1790. De administration du P. Constantin,
nous savons peu de chose. Les circonstances difficiles






DEFAILLANCES


du temps le porterent a solliciter du Saint-Siege l'autori-
sation de s6culariser ses subordonnrs : il recut la per-
mission de les d6lier un h un de leurs obligations, mais
il insist pour obtenir leur secularisation en bloc et,
semble-t-il, d'office : l'indult qui le lui accord est du
23 juillet 1791. Lui-meme, dans une declaration du 30 d6-
cembre 1790, au greffe du sigge royal, se donne dejA comme
ex-religieux et manifeste son intention de se retire en
France. C'est probablement dans cette 6ventualit6 qu'il
nomma vice-pr6fet le P. Sulpice de Fribourg en Suisse,
cure du Trou. Le P. Sulpice, malgr6 son origine 6trangere,
appartenait-il a la province de Champagne ? Nous l'igno-
rons. I1 serait n6anmoins curieux que les protestations
6levecs contre le P. Constantin lui-mrme aient pu se
renouveler h l'occasion de la designation de son successeur.
Quand le P. Sulpice fut nomm6 vice-pr6fet, le P. Cons-
tantin n'avait pas prit6 le serment A la Constitution
civil du Clerg6. I le fit plus tard, ainsi que la plupart
des curds du Nord. Nous n'en savons pas ]a date exacte,
mais il est permis de croire que les 6v6nem nts des
derniers mois de 1791 ont d6termin cet acte schisma-
tique pour des motifs qui ne scraient pas d'ordre exclu-
sivement religieux.
A la fin du mois d'aofit de cette annie, les esclaves,
en effect. se soulevaient dans le Nord et mettaient a
feu et A sang la plus belle partic de la plaine du Cap.
Les cur6s se divisaient entire les deux parties en presence ;
les uns, ceux des localit6s don't les blancs 6taient maitres,
tenaient pour les blancs, les autrcs suivaient les bandes
des noirs revolts ; parmi ces derniers, 6taient le P. Sulpice,
le P. Philippe, l'abb6 de la Haye (1), cur6 du Dondon.

(1) L'abb6 de la Haye exergait le saint ministire A Saint-Domingue
depuis 1765 ou environ. 11 avait 6td vicaire au Cap, cur6 du Quartier
Morin et enfin curd du Dondon, of, pendant vingt ans, il s'occupa
beaucoup de rccherches botaniques et de travaux pour 1'utilisation
des veg6taux de la zone tropical.






TISTOIRE RELIGIEUSE D'HAITI


Trois mois plus tard, arrivaient de France trois commis-
saires civil charges de retablir la paix dans la Colonie,
en appliquant les lois votes en France, en faveur des
Libres. Les Commissaires firent tous leurs efforts pour
r6tablir entire les blancs l'union depuis longtenmps compro-
mise; 4ls ne pouvaient proposer qu'un seul terrain
d'entent l'ensemble des lois votees par la Constituante,
que tous, ,es missionnaires eux-memes, devaient accepter
sans restriction; le salut de la Colonie 6tait a ce prix.
On peut done supposed qu'un motif semblable a porter
les Capucins s4cularis6s a admettre la Constitution civil
du clergy (1). Ii est certain, d'ailleurs, que le serment
a cette Constitution a 6td impose g toutes les Colonies;
il n'a pu l'ftre que vers ce temps ; on a excuse plus tard,
en haut lieu, ceux qui le prfterent A Saint-Domingue,
sur la distance des lieux, le manque de documents propres
A celairer le clergy sur la valeur de la Constitution, et
enfin sur les circonstances. Ce dernier mot est bien vague,
mais il mirite consideration. Les circonstances peuvent
done expliquer, sinon absoudre, la faiblesse des Capucins
du Nord (2). Mais it faut s'empresser de remarquer que
les PP. Constantin et Saintin, rentres en France en 1792,

(1) Dans ine lettre i Pic VII le P. Constantin atteste avoir pr6ti
le serment : a Nous avons tous ensemble promise dans les terms sui-
vants obeissance et fidelity, come le people l'avait demand : Je
jure et promets fidlifid a la nation, i la loi et au roi n : et 11 allbgue pour
sa defense, le principle que les lois 6manent de Dieu et qu'on r6siste a
Dieu quand on resiste au pouvoir. (Chan. Mahieu, op. cit., p. 13.)
Le Chanoine Mahieu ajoute cette note: dans son serment le P. Constantin
o omet la dernicre parties de la formula : et de maintenir de tout man
pouvoir la constitution ddcrdtde par l'Assemble national et accepted
par le roi. Cette omission 6tait lgitime h Saint-Domingue, puisque
la Constitution d6cretee par I'Assembl6e national n'avait pas force
de loi dans les colonies.
(2) II y a lieu de fair des reserves sur cette faiblesse des Capucins
don't parent divers rapports : tous ne la commirent pas. Un envoy
de Gr6goire dans le Nord, en 1796, traite avec d6dain la plupart des
cures de Saint-Domingue, cc qu'il ne se ffit pas permis si tous avaient
pretk le serment A la Constitution civil du Clerg6.







DEFAILLANCES


se rallibrent A li'glise constitutionnelle, que le premier
fut en rapports suivis avec Gr6goire et m6rita la confiance
de ce dernier au point qu'un 6vech6 constitutionnel lui
fut propose dans la Colonie.


Cependant, la ville du Cap 6tait come bloqu6e par
les noirs qui tenaient la champagne (1) : elle suit plusieurs
attaques de leur part. Dans une de ces circcnstances, qui
est qualified de deuxieme invasion des Noirs, le P. Constan-
tin, s6par6 du P. Sulpicc et ne sachant peut-Stre pas ce
que celui-ci 6tait devenu ou s'il pourrait exercer sa
jurisdiction, nomma un nouveau vice-prffet: le P. Urbain
de Tours, qui ne remplit jamais ses functions. Il songea
enfin a se retire et quitta le Cap le 6 juin 1792, sous
pr6texte de soigner sa sant6 et de chercher de nouveaux
collaborateurs. II ne revint plus a Saint-Domingue; il
mourut en 1807, cur6 doyen d'une paroisse voisine de
Cambrai. Le P. Saintin le suivit dans sa retraite et dans
son schisme : il mourut A Dunkerque, en 1804 (2).


(1) Le P. Constantin raconte que pendant les derniers mois de 1791,
il y avait au Cap a une compagnie de quinze potences et de trois roues
qui scrvaient aux executions presque journalieres v des insurg6s faits
prisonniers.
Le 6 juillet 1797 il dcrit l'abbd Gregoire : a Je vous ai ddji, a
plusiers reprises, envoy les raisons pour lesquelles je ne puis pas
retourner dans ce pays, 6tant trop Age, plus que jamais atteint de
scorbut et menace d'y perdre la vie si j'y retourne,Spour avoir conduit,
come ministry de la Religion, tous les auteurs de la Rdvolution au
supplice. C'est Toussaint lui-meme, it ce que j'ai appris de 1'Amerique,
qui a dit que je risquerais en y retournant. n
(Chan. MAHIEU, op. cit., p. 83.)
(2) Le P. Constantin et le P. Saintin refuscrent, en 1793, de livrer
leurs lettres de prttrise : ils se contentrcnt de declarer qu'ils se desis-
taient de toute function publique de leur etat. En 1795, quand quelque
liberty cut dt6 rendue au culte, le P. Constantin resta attache 1'6glise
Saint-]loi, a Dunkerque, a titre de cur6 secondaire; il devint, en 1779,
curd primaire d'Estaires, membre du presbytdre du Nord. Aprts le
18 fructidor (4 septembre 1797) il accept de celebrer le ddcadi, sans
cesser les offices du dimanche ; en 1801, il revint i Dunkerque, fut
nommb vicaire a Saint-Vloi et vicaire episcopal ; puis, apris le Concor-






HISTOIRE RELIG1EUSE D'HAITI


D'apres sa correspondence, le P. Constantin laissait
au Cap les PP. Corneille, Brelle, Dubucq et Antheaume:
il aurait perdu seize missionnaires dans les massacres
causes par la r6volte des esclaves. Nous ne pensions pas
qu'il s',gisse ici de seize missionnaires mis a mort; un
rapport 'fu P. Julien de Bourgogne, future Pr6fet, parole
seulement\,d'un missionnaire mort de frayeur, de trois
autres excettes, d'un certain nombre en fuite : cc dernier
compete concorderait mieux avec les dires du P. Besson.
que nous mentionnons plus loin. De mime le P. Cons-
tantin ne dit rien des pr&tres rests au milieu de'l r6volts
et sur qui s'etendait sa jurisdiction : ils devaient ftre
compris parmi les seize missionnaires perdus par lui.
Par tout ce que nous savons des trois pretres, laiss6s
au Cap par le Pr6fet, les PP. Brelle, Dubucq et Antheaume,
nous avons tout lieu de penser qu'ils avaient prt6 lec
serment que plus tard ils r6tracterent. Le P. Brellc
accueillit a l'6glise du Cap, le '21 septembre 1792, la
second commission civil composer de trois membres
don't deux, les plus en vue, Sonthonax ct Polverel (1).
se montr6rent dans la suite adversaires de tout cult.
Les commissaires se lpritrert ai la cer6monie religieuse

dat, il pass a 1'dglise Saint-Jean-Baptiste de la inmic ville et, lc
Ier mars 1803, fut pourvu de la cure de aurcoing : il mourut dans cc
post le 10 on le 11 juillet 1807.
Le P. Saintin -emble avoir rdtractd son serment de 1791 puisqu'il
signe en 1802 son adhesion au Concordat comme inserment6 ; il fut
pretre habitud h Saint-l0loi ct inourut le 3 d6ccmbre 1804. (Ch. MAIIIEU,
op. cit.)
(1) lticnnc POIVEIHIL avait 6td, avant la Revolution, syndic des
litats de Navarre, puis, en 1791, accusateur public du premier arro:-
dissement de Paris. Cc poste le mit en relief ct lui valut d'etre choisi
comme commissaire civil A Saint-Domingue. 11 mourut le 6 avril 1795,
pendant les dCbats du proccs qui lui fut intent ainsi qu'h Sonthonax
a son retour de la colonies.
Leger Fl6icitd SONTroNAX, originaire du d6partcmcnt de 1'Ain.
avocat, s'attacha aux Girondins ct fut associ6d Polverel. Son premier
sdjour & Saint-Domingue dura pris de deux ans (septembre 1792 ii
juin 1794) ; il y revint comme agent commissaire du Directoire en
avril 1790 et en fut chassd par Toussaint Louvcrture cn aofit 1797.







DEFAILLANCES


qui f&ta leur arrive et entendirent le discours de bien-
venue du cur6 (1). Plus tard a Saint-Marc, en mars 1793,
Sonthonax recevant son colligue, apris une separation
de quatre A cinq mois, conduisit ce dernier a l'6glise.
La messe fut cel6bree avec pompe; au lieu du fL Deum, la
Marseillaise fut entonnee, et au dernier couplet A-m r sacred de
la patrie, Sonthonax se jeta h genoux et se prosterna la face contre
terre. Tous les assistants l'imitbrent (2).
De telles manifestations patriotiques faisaient peut-
&tre passer l'acte de religion au second plan.
Bient6t, Sonthonax supprima a~ ses fites tout d6cor
eccl6siastique. Rendant compete A la Convention de la
fete du 14 juillet 1793 au Cap, il 6crit :
C'6tait pour la premiere fois que le soleil de Saint-Domingue
eclairait une pareille fete.
L'arbre de la liberty surmont6 d'un bonnet rouge, plant
devant le gouvernement, servait d'appui a 1'autel de la patrie :
la presence du prdtre n'a point souill6 cette cer6monie.
Ne dirait-on pas l'expression d'un remords ? Et
Sonthonax ne regrettait-il pas de s'dtrc livr6 par le pass
a ce qu'il appelait des capucinades ?
Sonthonax avait pourtant depuis longtemps manifesto
son opposition au clergy. Patmi les lois votes par l'Assem-
bl6e 16gislative, il fit publier au Cap, le 30 d6cembre 1792,
celle qui supprimait les Pr6fets apostoliques dans- les
Colonies franchises. Cette loi n'avait qu'un seul consi-
d6rant :
que l'ind6pendance du gouvernement francais 6tant inconciliable
avec la jurisdiction spirituelle et l'autorit6 qu'exercait l'6veque

A son retour en France, il sidgca au Conseil des 500. D6port6 apres le
18 brumaire, il ne tarda pas i revenir h Paris, mais se retira bient6t
dans son pays oh il mourut en 181:.
(1) Une lettre de Sonthonax aux Damens religieuses du Cap (12 no-
vembre 1792) est tres curieuse par les conseils de paix et de concorde
qu'il leur done : a Pourquoi des Sceurs unies par le lien de la charity
en Jesus-Christ peuvent-elles connaitre la discord et In mdsintclli-
gence ? etc... ,
(2) MADIo : Histoire d'Haiti (20e dit.), I, 190.






IISTOIRE RELIGIEUSE D'IHATI


de Rome dans les colonies frangaises par des d6elguds connu,
sous le nom de pr6fets apostoliques et que, dans les circonstances
prdsentes, une telle autorit6 devait etre moins toldrde que jamais.

La proclamation de Sonthonax A cette occasion est
curieuse par le soin que met le commissaire civil A citer
les lois qu'il public dans l'ordre de leur date, comme si
cet ordre l1glait leur importance relative :

La loi du 10 septembre dernier rendue par 1'Assemblee natio-
nale 16gislative, portant suppression des pr6fets apostoliques dans
les colonies ; celles rendues par la Convention national, qoncernant
la formation de la France en Rdpublique une et indivisible, la
suppression des croix de Saint-Louis et le bannissement a perpe-
tuit6 des 6migrds frangais des 21, 22 et 25 septembre, 15 et
23 octobre dernier, seront executees dans la colonies selon leur
forme et teneur, etc...

Le lendemain 31 dUcembre, la municipality assimilait
aux 6migr6s, les pr&tres refractaires (1).

Le culte ne fut pourtant pas interrompu au Cap.
L'dglise ayant 6t6 brfile aux journdes de juin 1793;
les offices se c6l6brirent a la chapelle des Religieuses.
mais les noirs, au nombre de deux A trois mille. se rdunis-
saient au Champ-de-Mars pour fire leurs prieres en
common. D'ailleurs, Sonthonax quitta le Cap le 24 octobre
1793 pour n'y plus revenir avant sa second mission,
en mai 1796. Pendant tout ce temps les anciens libres
dominant au Cap; ils vivent d'abord dans la d6tresse
la plus affreusc, ils manquent de tout; cependant ii
leur faut tenir tite aux Espagnols. Quand ils reussissent
enfin A surmonter cette situation angoissante, bien
d'autres inthrsts retiennent leur attention pour qu'ils
laissent aux ministres de la religion la liberty du culte.
Un curicux incident manifeste cet etat d'esprit. Un
blanc, venu d'Europe A la suite de la second Commission

(1) C'est la preuve que tous les pr6tres n'avaient pas prUt6 le serment.






DEFAILLANCES


civil, Puech, remplit au Cap les functions d'agent
national; il semble avoir surtout a cceur de riveiller dans
les ames la flamme r6volutionnaire. Une proclamation
de sa part, le 30 floral an III (19 mai 1795), attaque
violemment les pretres (( qui tout en parlant d'un Dieu
de paix, out ensanglant6 la terre ). Dans le style ampoule
de 1'6poque, il ajoute :
( O tigres abreuv6s de sang human, don't l'histoire du
monde est peinte, votre rigne passe et celui de la Justice
et de la Vertu march A pas de g6ant vers le tr8ne que
leur prepare la philosophic ,
A ces diatribes, le P. Antheaume, ex-aum8nier de
l'H8pital National militaire, r6pond sans craindre de
poursuites; il s'adresse aux citoyens maire et officers
municipaux ; le maire est Fleury, noir, ancien libre; ]es
officers municipaux appartiennent a la meme classes;
la protestation du P. Antheaume temoigne de la plus
grand confiance en eux :
J'avoue avec vous, citoyens, que la proclamation Puech ren-
ferme des verites que tout bon Franqais doit graver dans son
ccur comme dans sa m6lnoire, par example P'amour de 1'ltre
supreme, de la Republique et de ses lois, hair la superstition, la
tyrannie, latrahison, mais je n'approuvepas la manii reaveclaquelle
]'agent national fait le d6veloppement de ces importantes v6rites.
Ii est vrai, le P. Antheaume, avant de se permettre
ces remontrances, a pris la precaution de se mettre sous
l'dgide de ceux qui ont abattu Robespierre au 9 thermidor
prcdcient.
Parmi les noirs insurg6s (1), le pretre n'est pas sculc-
ment toler6 mais il exerce grand empire. Ses advcrsaircs
l'accuscnt d'y chcrcher dcs honneurs et des richesses :

(1) Voici, d'apres FMlix Carteau (Soirdes Bermudiennes), les noms
des prftres qui se trouvirent milds A l'insurrection des Noirs, ou,
conime le dit Carteau, de ceux qui me sont connus comme 6missaires
secrets ou conspirateurs : I'abb6 d'Osmond, mcmbre de 1'Assemblde
provincial du Cap, qui disparut lors de 1'attaque du camp de Rocou
par les Noirs rdvolts ; I'abb6 Plilibert Leblondin, arrive de France







HISTOIRE RELIGIEUSE D'HAITI


nous ne voyons pas dans cette vie des camps, dans ces
courses continuelles, quels avantages de cette sorte ils
pouvaient retire. Nous prefirons le temoignage, tout
aussi recevable, du correspondent de l'abb6 Gregoire
en 1797 ; pour lui les Missionnaires qui ont suivi
les esclav es sont ( des ministres patriots, guides des
cultivateur dans les premiers pas qu'ils ont faits vers
la liberty, et ceux-1l ont Ut6 des anges de paix ,. Nous
les voyons, en effet, s'entremettre en toute circonstance,
entire les noirs et les autorites de la Colonie pour amener
une entente et faire cesser la guerre.


Au mois de juin 1793, le sort des insurges change
par 1'entrie des Espagnols de la Partie de 1'Est en hostilities
ouvertes contre la Partie frangaise : les Espagnols atti-
rbrent A eux les noirs et leur vinrent en aide.
Le P. Sulpice en profit pour se rendre a Santo-
Domingo, au couvent de son Ordre, afin d'y consulter
les sup6rieurs. 11 lui fut conseill de retourner a son

comme le prdcddent, sans objet conn. ; 1'abbe Boucher, venu de mimc
dans ces circonstances, qui eut la cure du Terrier Rouge, fut mcinbre
de 1'Assemblde provincial, ensuite le bras droit de Sonthonax et
membre de sa Commission intermddiaire. Plusieurs curds, sous des
dehors trompeurs, suivaient quelque parti, entire .autres le P. Sulpice,
Capucin, curd du Tgou, qui allait et venait a volontd parmi les rdvoltes,
et qui a fini par passer chez l'Espagnol; un autre Capucin, curd du
Limb6, qui fut pendu; celui de la Grande-Riviere, l'cx6crable abbe
Delahaye, cure du Dondon, l'ap6tre le plus ardent de la liberty des
Noirs, compositeur de la Feuille du jour sous Sonthonax (p. 82, note).
Au Cap, la Feuille du Jour, dcrite par l'infAme Delahaye, ancient
curd du Dondon et pris parmi les brigands, porta pendant cinq semaines
d'avance (avant la proclamation de la liberty g6ndrale, aofit 1793),
la terreur et l'effroi dans l'Ame des propridtaires qui ne savaient si ses
expressions bralantes et si son style instructeur ddsignaient I'affran-
chissement general des esclaves on le carnage entier de ceux qui en
possidaient. Apres que cette liberty eft 6td prononcee, ce fdroce pr&tre
ne cessa pas quelque temps non plus de nous abreuver encore d'autres
calices remplis de fiel et d'dlargir de ses r6flexions inhumaines la
profonde plaie de notre ecur (it., p. 235). (L'abb6 de la Haye fut tu6
en 1802, par les Noirs, dans la crainte qu'il ne les trahit.)






DEFAILLANCES


poste parmi les noirs; avant de partir, il 6crivit A la
Sacr6e Congr6gation de la Propagande et la mit au
courant de ce qui le concernait, car il comptait bien
continue a exercer ses functions de cur6 et celle de
vice-pr6fet, mais sans se d6clarer ouvertement en cette
derniere quality. I] annon9ait la capture par les Frangais
du P. Philippe et de 1'abb6 de la Haye; il ne savait ce
qu'il 6tait advenu du premier; il avait entendu dire
que 1'ex6cution capital du second au Cap avait 6t6
venge *au Dondon par Ie massacre de cent dix-sept
Fran9ais ; il ne connaissait pas dans les bandes des noirs
d'autres pretres qui eussent legitime mission.
II avait en outre ecrit; le 16 juin, A Jean-Francois (1),
chef des insurg6s, en louant la justice de la cause des
noirs et en offrant ses services; il en attendait la reponse
qui l'appellerait a l'arm6e.
Puis il demandait conseil : Que faire A 1'egard du vice-
Pr6fet, car il y en avait un autre de nomm6, et des pretres
en trcs petit nombre tombs sous l'excommunication
pour avoir pr&t6 le serment ? Que fire a l'egard du
P. Constantin, 1'ancien Pr6fet, s'il revenait dans la
Colonic ? 11 protestait en terminant de son vif desir
de se retircr dans la solitude et comptait bien qu'A ]a
paix, apres avoir mis ordre au minister ecclksiastique,
l'obeissancc lui permettrait de s'effacer.
Cette lettre du P. Sulpice est d'interpretation difficile :
pourquoi en effet se recommander A Jean-Fran9ois s'il est
a.ssur6, come il le dit, de la bienveillance de ce chef ?


(1) Jean-Frangois est le premier chef que se donniernt, en aoft 1791.
les esclaves revolt6s de la Plaine du Cap. II 6tait jeune, de bonne mine,
et sut acquerir et conscrver pendant cinq ans un ascendant qui jamais
nc baissa. On I'a reprsent6 comme frivole et indcis: son long
commandement dement un pareil jugement. Au commencement de
1796, quand la paix eut etd faite entire 1'Espagne et la France, les
Espagnols obtinrent qu'il se retirat a Cuba puis a Cadix, oil il mourut
cntourd des 6gards dus h son titre de genBral.






HISTOIRE RELIGIEUSE D'HAITI


Pourquoi attendre une r6ponse qui lui permette de
retourner a l'arm6e, s'il n'en a pas Wtd kcart6 ?
Vers le meme temps, Jean-Francois 6crivait au
President espagnol don Garcia (1), pour faire sa sou-
mission a l'Espagne; dans une autre lettre au mnme
il faisait cc maitre le zle ct le m6rite du PWrc curd, dc
don Joseph VYsquez (2). Plus tard, le P. Vasquez exercera
la plus grande influence sur Jean-Frangois et ses troupes.
Ne serait-ce pas que le prftre espagnol aurait ruined lc
credit du cur6 du Trou ? Nous ne saurions l'afGrmer;
mais, dans la suite, il n'est plus question du P. Sulpicc;
Un autre chef des r6volt6s, Toussaint h Br6da (3),
dit bient6t Louverture, professe le plus grand respect
pour la religion catholique. On ne voit pas pourtant
qu'un chaplain soit attach hi sa pcrsonne ou a son
armee. Quand Toussaint, au mois de mai 1794, se ralliera
a la France, il 6tablira son quarter g6ndral a Marmelade.
qui a un cure en residence : il appellera cc cur6 aux
Gonaives pour baptiser les enfants qui y sont priv6s de
tout secours religieux : c'est peut-Stre l'indice qu'il n'eut
pas d'autre prftre a sa dispqoition.


(1) Don Joaquimo Garcia, president de l'Audience royale de Santo-
Domingo, fut mIld intimement h l'histoire de la parties francaise de
Saint-Domingue pendant les hostilities entire la France et l'Espagne
de 1791 a 1796 et pendant la p6riode qui prec6da i'occupation de la
parties espagnole par Toussaint Louverture, en janvier 1801 : c'est lui
qui rendit la capital de l'Est aux troupes de I'Ouest.
(2) Don Joseph Vasquez a 6td accuse d'avoir provoqud ou favoris6
le massacre des Frangais par les Espagnols a Fort-Dauphin, en juil-
let 1794. Nous ne saurions appuyer de telles accusations qui reposent
souvent sur des r6cits tendancieux des contemporains.
(3) Toussaint fut esclave sur l'habitation Brdda et a 1'H6pital des
Peres au Cap : le P. Constantin de Luxembourg, ancient prdfet aposto-
lique, dans une lettre h 1'Abb6 Gr6goire (9 avril 1799), affirme avoir
connu Toussaint a negre, esclave a l'h6pital des Peres de la Charite,
ou il me servait a table quand j'y allais diner ). Les esclaves des habi-
tations voisines du Cap, surtout ceux des Peres, regurent une education
religieuse fort soignde, comme en tdmoigna Toussaint dans la suite.









CHAPITRE III


REACTION

Dans lOuest, administration spirituelle sc ressentit
bien moins des agitations dcs habitants. Port-au-Prince,
en effet, et touted la region avoisinante, demeura jusqu'au
mois de mars 1791 sous la direction immediate des agents
de l'ancien regime, qui ne s'cmpress6rent pas de changer
quoi que cc soit aux usages 6tablis. Quand, en mars 1791,
la ville cut pass sous la domination des grands planteurs,
conservateurs par principle, mais rapproch6s des petits
blancs pour tenir en dchec les pr6tentions des gens de
couleur, rien ne fut modifi6 dans le ministbre du clergy,
malgr6 les troubles causes par les parties en presence :
cet antagonism amcna l'incendie dc Port-au-Prince, Ic
21 novembre 1791, qui d6truisit la plus grande et la
plus riche partic de la ville,
A cette 6poque, le P. Duguet s'6tait retire pour rentrer
en France, v retablir sa nt6 ct traiter des intirfts
majeurs de la Mission. Le 7 f6vrier 1791, il avait nommi
vice-prefet et provicaire de son Ordrc, le P. Nicolas
Viriot qui, depuis 1789, vivait pros de lui au presbyterc
de Port-au-Prince avec le titre de vicaire de la paroisse.
Aussit6t apres cette transmission de ses pouvoirs, le
P. Duguet 6tait parti, puisque le P. Viriot, le 9 f6vrier,
fit enregistrer au Conseil sup6rieur ses patentes, formality
qui le constituait vrai chef de la Mission a l'Ugard de
l'autorit6 civil. Conformnment au droit, le P. Viriot, d6s
son entrde en charge, se choisit, par acte secret, un
remplacant en cas de mort ou d'absence; son choix
s'arreta sur le P. Guillaume Lecun arrive dans la Colonic






HISTOIRE RELIGIEUSE D'HAITI


en 1789, destiny d'abord, ce semble, a la Guadeloupe,
et qui aurait m6me obtenu des lettres de Pr6fet des
Dominicains en cette ile. L'incendie de Port-au-Prince
don't n6ils venons de parler menaga, mais 6pargna 1'gglise
et le pr~;bytere; par crainte du sinistre, le P. Viriot
avait mis es papers a I'abri dans une autre parties de
la ville, quad il vit le feu descendre du Bel-Air et d6truire
les maisons situdes en face du presbytere, de l'autre c6t6
de la rue. L'incendie 6tant devenu general, ces papers,
malgr6 les precautions prises, furent consumes et parmi
ces papers disparurent les lettres de nomination du
P. Lecun : plus tard le P. Viriot crut prudent de prendre
d'autres measures pour assurer h son 6lu la succession de
la charge de Pr6fet : dans un chapitre de son Ordre, tenu
le 7 aoft 1794, il d6clara en cas de mort ou d'absence.
confier ses pouvoirs au P. Lecun.

I1 est certain que ni le P. Viriot, ni le P. Lecun ne
preterent le serment schismatiquc; nous en pouvons
dire autant du r6gisseur de ]'habitation dc la Mission "'
L6ogane, le P. Barbier, du curd des Gonalves, le P. Isabey,
et du P. Thomas, cur6 de la Croix des Bouquets, qui
vecut dans sa paroisse, A travers toute la Revolution,
respect de tous les parties. D'autres cederent a la tem-
pete, les cur6s de Saint-Mare et de Mirebalais, en particu-
lier, parce qu'ils vivaient dans des milieux gagn6s aux
idWes nouvelles. Nous ne savons rien de l'attitude a cette
occasion des cures du Sud : 'un d'eux, le cur6 de Cavaillon,
Dominicain, le P. Tardif de la Borderie, avait fait parties
des assemblies coloniales avec un abb6 Ourviere, qui
n'appartenait pas au clergy paroissial : nous ignorons
leur rl1e quand ces assemblies furent dissoutes (1).

(1) Nous savons pourtant que le P. Tardif de la Borderie rests
meld h la politique et fut exclu de la colonie par Polverel apres les
6venements du 14 juillet 1793 aux Cayes.







REACTION


On pent dire n6anmoins que, dans l'ensemble, les
Dominicains furent fiddles h l'iglise, pcut-&tre parce
qu'ils furent moins exposes h la defection; nous en
avons la preuve dans diverse assertions publiques de
leurs sup6rieurs ct nous ne croyons pas pouv ir nous
fier en ce point aux declarations d'6criv ins trop
souvent passionn6s qui ont fl6tri en bloc le cures de
Saint-Domingue.

Port-gu-Prince fut pris par Polverel ct Sonthonax,
en avril 1793, apres un jour enter de bombardment.
Les Commissaires civils y trouvaient l'ancienne organi-
sation ecclsiastique de la Colonie : un vice-pr6fet, des
religieux portant le costume de leur Ordre et
continuant a g6rer leurs propri6t&s et a jouir de leurs re-
venus. Pour les commissaires, c'6tait 14 un d6sordre: ils
le corrig6rent dans la s6rie des measures de repression
qu'ils prirent centre la ville coupable de leur avoir
r6sist6. Le 5 mai 1793, ils rendirent une proclamation
a cet effet :

Consid6rant que les lois rendues par l'Assembl6e national
Constituante, relativement A la reunion au domaine de la nRpu-
blique des proprift6s appartenant au ci-devant clergy, n'ont point
encore 6t6 mises A execution dans la Colonie de Saint-Domingue ;
que, notamment dans les provinces de l'Ouest et du Sud, les ci-
devant religieux de Saint-Dominique sont encore en possession
d'une sucrerie et d'une caf6terie situe6s dans la paroisse de L6ogane
et d'une autre sucrerie dans celle de Cavaillon, et que les ci-devant
Freres de la Charit6 possddent 6galement dans les trois provinces
des propri6dts tr6s importantes ; que les ci-devant Capucins de
la Partie du Nord et les Religieuses du Cap jouissent aussi de
diff6rents imineubles;
Consid6rant que les fruits de ces diverse propriedts dsornnais
nationals ne doivent &tre employs qu'au service public, surtout
dans les circonstances difficiles ofi se trouve la colonies ;
Consid6rant que, les Ordres et les costumes religieux6tant depuis
longtemps supprimes en France, il n'est plus permits a aucun
individu a Saint-Domingue de se dire religieux etd'en porter I'habit.
Avons ordonn6 et ordonnons ce qui suit :






HISTOIRE RELIGIEUSE D'HAITI


Art. I. Tous les biens eccl6siastiques, qui appartiennent
dans la colonies aux ci-devant religieux et religieuses et g6ndrale-
ment tous ceux qui sont d6pendants des cures, sont d6clar&s faire
parties du domaine de la R6publique.
Art II. D6clarons 6galement appartenir a la Republique
les revenues faits et A faire desdites propri6tes eccl6siastiques,
les cr6ances qui en font parties, en un mot, les fermages et arrerages
dchus et a -choir et g6ndralement tout ce qui peut en d6pendre.

Art. III. Lesdites propridtes mobilibres et immobilibres
des eccl6siastiques et des ci-devant religieux et religieuses seront
administrees par le directeur general des finances de la Colonie ;
en consequence, il sera fait, A la diligence du prdpos6'de 1'Admi-
nistration le plus prochain des lieux de la situation des biens,
et en presence du procureur syndic de la Commune, visit et des-
cription des proprietes immobilieres, inventaire et description
nominative des negres d6pendant desdites propri6dts, des chevaux,
boeufs, mulets, vaches et animaux de toute espcbe et finalement
des cabrouets et ustensiles d'exploitation.
Fait A Port-au-Prince, le 5 mai 1793... (1).

Nous avons cit6 cette proclamation tout entire pour
que le lecteur voie bien a quoi elle tend ; une seule chose
interesse en effet Polverel et Sonthonax : les biens A
confisquer. Ils ont besoin de resources, ils font argent
de tout. Leur argumentation elle-meme est d6fectueuse.
Les immeubles occup6s par 'les cures, sp6cialement par
les Capucins, n'avaient jamais td6 census appartenir A
ces derniers, mais aux paroisses; les propri6tes des
Freres de la Charit6 6taient grev6es d'obligations dans
l'int6rit de la Colonie, puisque leurs h6pitaux du Cap
et de L6ogane avaient Wte de tout temps militaires, du
roi sous l'Ancien regime, nationaux depuis la Revolution.
On voit aussi que le costume et I'appellation de religieux
ne sont invoqu6s dans les considerants que pour 6tablir
une contravention A des lois qui pourtant n'avaient pas
autorit6 dans les colonies. II n'en r6sulta pas moins que

(1) Le 11 mai, Sonthonax 6crivait i MBnestrier, curd de Leogane :
a La loi ayant aboli tous les costumes religieux, vous avez huit jours
pour faire teindre votre robe ou pour en prendre une autre. ,






REACTION


la propridtd des Dominicains A Cavaillon fut confisquee et
celle de L6ogane occupde pour un temps. On laissa au
cur6 un logement dans chaque paroisse.
Cependant, ce reglement du 5 mai n fut pas applique
au gr6 des Commissaires : Polverel s'en plaig lit dans
un m6moire et reclama de son coll6gue une nouvelle
proclamation pour supprimer tous les abus. ',i l'on s'en
tient A cette piece, peu de chose fut change au culte dans
les paroisses. Les curds continuerent d'habiter leur
ancien presbytere qui 6tait reconnu pour leur propridtd ;
leurs anciens esclaves les servaient comme par le
passed les sermons et les catechismes n'itaient pas
soumis, selon que l'auraicnt voulu les commissaires, ( a
la censure reg6ndratrice... qui aurait eu pour but d'en
rendre l'instruction analogue aux principles nationaux ),;
les cur6s 6taient priv6s de traitement, mais 6taient entre-
tenus par les offrandes des fiddles; leur costume restait
le meme qu'autrefois, habit religieux et calotte; bien
qu'on eft voulu les reduire A l'habit civil, sauf dans
les offices o0 ils auraient port la soutane noire.
Parmi les pretentions de Polverel, nous devons pour-
tant signaler sp6cialement l'inspection du pouvoir civil,
qu'il veut 6tablir sur les Fabriques, et le contr6le des
quotes et dons faits A l'gglise, par un officer municipal:
plus tard, cc desir du commissaire sera ex6cut6 par la
loi curiale de la Republique d'Haiti.
Leurs vengeances ex6cuties, les Commissaires civils
ne s'attarderent pas i. Port-au-Prince, ils v revinrent :
Polvercl au mois d'aoft, Sonthonax au mois de novembre.
Polverel, le 27 aoft, y procura 1'6mancipation des esclaves
de l'Ouest en la faisant concdder par les maitres, measure
qu'il 6tendit en septembre aux esclaves du Sud, pendant
que Sonthonax au Cap proclamait simplement la liberty
g6n6ralc. Nous savons bien peu de chose de attitude
des Dominicains en cettc occasion. Le seul curd de la






HISTOIRE RELIGIEUSE D'HAITI


Croix-des-Bouquets a une 6bauche d'histoire pendant
cette periode trouble. Le colonel Malenfant (1) note.
en effet, que le P. Thomas garda tout son ascendant sur
les travailleurs de la Petite Plaine du Cul-de-Sac (2).
qu'ils i ssent esclaves ou libres, et qu'il les traita en tout
temps a sec la m&me sollicitude.



En septembre 1793, les Anglais, appeals par les habi-
tants de Saint-Domingue, prirent possession de JRremic
et du M6le Saint-Nicolas, puis successivement, dans
les mois qui suivirent, ils s'6tablirent h Saint-Mare.
l'Arcahaye, Tiburon, L6ogane ; Port-au-Prince leur resista
jusqu'en juin 1794. Depuis qu'il 6tait revenue en cette ville.
Sonthonax s'efforgait d'y maintenir l'autorit6 de la France.
mais il n'y etait plus le maitre. Le parti des anciens libres
qu'il avait autrefois favoris6 centre les blanes s'6tait
tournn contre lui ; pour le vaincre, il h6sita A fair appel aux
nouveaux libres, les noirs de la Plaine du Cul-de-Sac; il
se resigna done a subir le joug de ses adversaires et sacrifio
a leurs rancunes les blancs qui le soutenaient encore. Enfin.
attaqu6 par les Anglais, il se crut trahi par les libres (t
se retira avec Polverel, qui avait montr6 plus de prudence
en se m6nageant des amis dans tous les parties. Vers le
mrme temps, I4s apprirent leur rappel en France par la
Convention, et quitterent Saint-Domingue en juin 1793.
Ils laissaient le Sud sous le commandment d'un
ancient libre, Andr6 Rigaud (2), a l'exception de la Grandc-

(1) Des colonies el particulircmentt de Saint-Domingue..., par Ic
Colonel IATLENFANT.
(2) La Petite Plainc, situde sur la rive gauche de la Grande Riviere,
fut bicn mo;ns trouble que le rest de la region h cause de sa proximity
de la ville.
(3) Andr6 Rigaud, nC aux Cayes, etait libre de naissance ; il devint
bien vite, au debut de Ia Revolution, I'un des chefs de son parti dans
le Sud. En 1794, il gouverna ce ddpartement en grande ind4pendance







REACTION


Anse occup6e par les Anglais. Nous verrons plus loin
quelle fut la conduite de Rigaud A l'dgard du clergy. Pour
le moment il suivait les conseils de Polverel et d6fendait
d'enseigner dans les 6coles aucun dogme A 1'exception de
I'existence de Dieu (1).



En appelant les Anglais, les habitants de Saint-
Domingue avaient sign un pact avec leurs lib6rateurs.
L'article IX de cette convention portrait :
((La religion catholique sera maintenue, sans exception d'aucun
autre culte 6vangelique ; A quoi les ministres de Georges III
avaient repondu : (( Accord l'article IX, a condition que les
pretres qui auront pr&te le serment a la Republique seront renvoy6s
et remplac6s par ceux refugies dans les RItats de S. M. Britan-
nique.
I1 est probable qu'il s'agit ici non seulement du ser-
ment de 1791, mais aussi du serment de Libert&-Egalit6
de 1792, I'un et l'autre pouvant ktre compris sous l'appel-
lation du serment A la R6publique.
Par le mnme acte ( le repr6scntant de S. M. B. a
Saint-Domingue avait tous pouvoirs de r6gler et d'or-
donner toutes les measures de sfiret6 et de police qu'il
jugerait convenables ).
En vertu de cet article, le major general Adam
Williamson, ( Lieutenant Gouverneur et Commandant
en chef i la Jamaique et dans les parties soumises et
a soumettre a la domination de S. M. B. dans Saint-
Domingue, pour le present ,, rendit a Santiago de la
Vega (Jamaique), le 25 aofit 1794. 'ordonnance suivante

des commissaires civils ; plus tard, il se heurta i Toussaint Louverture,
fut vaincu et fored de s'exiler. Il mourut en Haiti comme chef de l'Rtat
du Sud en 1812. De caractere tres prompt, il manifesta parfois une
vive opposition aux iddes religieuses et pers6cuta les pretres.
(1) MADIOU, I, 297.







HISTOIRE RELIGIEUSE D'HAITI


Persuade que la religion offre en mime temps des consolation-
aux malheureux et un frein aux projects des mdchants, nous avon-
cru qu'il 6tait essential pour l'ordre public de fixer provisoire-
ment quelques bases pour regler de quelle manikre sera le service
de 1'gUse et dissiper par li les inqui6tudes que pourraient avoih
les catholilues de l'lle de Saint-Domingue; en consequence, apre-
nous etre fait representer les anciennes lois et ordonnances A cet
egard ;
Ayant reconnu que le culte 6tait administer par des Mission-
naires assujettis h des rggles prescrites par des Ordonnances,
notamment par une Ordonnance du roi de France enregistr&c
au greffe du Conseil Superieur, le 18 avril 1782;
Ayant reconnu que, malgTr la contagion, il existe encore ui
nombre de missionnaires qui sont rests attaches a leurs devoirs :
Ayant reconnu que dans P'une des Missions, les FF. Precheur-
6taient possesseurs de biens qui 6taient employes a soulager les
eccl6siastiques et qu'ils offrent de nouveau d'en faire un tel usage,
ainsi qu'ils l'expriment dans P'arrWtd qu'ils ont pris au Chapitre
du 7 aofit 1794 et don't ils nous ont donnd connaissance;

Nous avons declare ce qui suit :
Art. I. Les Missionnaires existent h Saint-Domingue forment
un corps comme ci-devant.
Art. II. Celui d'entre eux qui, suivant la lettre des Ordon-
nances en vigueur a Saint-Domingue, a fait enregistrer une bull
ou bref qui 6tablit ses pouvoirs, sera consid6rd come le chef
spiritual de ces missionnaires.
Art. III. Le chef spiritual a autorit6 et inspection sur le-
pretres catholiques qui se destinent h la dessert des paroisses.
Art. IV. Cpmme le ministere de l'autel ne peut etre confic
qu'a des mains pures, le chef ayant inspection sur les ecclesias-
tiques peut, plus qu'un autre, nous dclairer sur les m6rites des
pretres destines a devenir curs ; en consequence, il presentera
au Gouverneur les sujets, qui les agreera ou les refusera sur la
connaissance qu'il pourrait avoir de quelques raisons dirimantes.

Art. V. Les autres articles de 1'Ordonnance du Roi de France,
enregistrds au greffe du Conseil sup6rieur, le 18 avril 1782, seront
suivis comme par le passe.
Art. VI. Les eccclesiastiques qui arriveront dans la Colonic
de Saint-Domingue seront retires dans les maisons de la Mission
ofi ils recevront tous les secours et pendant ce temps vicarieront
jusqu'h ce que le Sup6rieur trouve qu'ils sont en etat d'occuper
quelque cure.






REACTION


Ce document aggrave notablement les dispositions
de l'Ordonnance de 1781 en ce qui concern la nomina-
tions des cur6s. En 1781, en effet, il est dit que le Prefet
nomme les cur6s; les administrateurs peuvent, il est
vrai, recuser le candidate nomm ; ici il est stat k que
le Prefet apostolique present, que le Gouverneur agree
ou refuse : ce qui, en s'en r6f6rant au reste de Particle,
signifie que la nomination appartient h l'autorit6 civil.

*

L'Ordonnance fut enregistree au Conseil sup6rieur de
Port-au-Prince le 2 octobre ; apris quoi, le P. Viriot
se rendit a Leogane, s'il n'y 6tait dejh, pcut-8tre pour
prendre possession de 1'habitation de la Mission, restitu6e
par l'Ordonnance; le 6 octobre, les republicans se jeterent
sur la ville, s'en emparerent par trahison, a-t-on dit,
et en chass&rent les Anglais. L'assaillant massacre sans
piti6 ses adversaires; il poursuisit avec acharnement les
notables soupgonnis d'avoir appel les Anglais quelques
mois plus t6t; ceux qu'il saisit, il les pricipita vivants
dans les puits des maisons. Le P. Viriot, fait prisonnier,
Cut train de L6ogane aux Cayes, accabl6 de mauvais
traitements et fusill6 apres onze jours de cachot.
Apres avoir entendu sa sentence, il confessa ceux qui devaient
nourir avec lui, t6moigna toute son affliction de n'avoir pas un
prrtre pour se confesser lui-meme, et, a l'instant oui on le fit sortir
pour le trainer a la mort, il chanta d'une voix sfire et avec joie
.e Domine salvumfac regem depuis la gcele jusqu'a la place publique
)u il subit le martyre (1).
Nous avons vu plus haut que le P. Viriot avait tenu
e chapitre de son Ordre le 7 aofit 1794. Comme un nouvel
)rdre de choses 6tait .tabli dans la Colonie par l'occupa-
;ion anglaise, les FF. Precheurs durent, dans cette

(1) Mandement du P. Lecun, 26 juin 1795.






HISTOIRE RELIGIEUSE D'HAITI


reunion, 6tudier et r6gler toutes les affaires de la Mission.
A cette occasion, nous l'avons dit, le P. Viriot d6clara A
ses confreres qu'il avait fait choix du P. Lecun, cure de
Port- au-Prince ( pour le supplier ou le remplacer en cas
imprkv ou de mort Precaution utile, car il fut dans
la suite impossible de prouver par un 6crit la nomination
du P. Lecun.
Dans l'incertitude du sort du P. Viriot et la necessit'
de pourvoir au bien des families, c'est-A-dire, come
nous le verrons plus loin, d'accorder des dispenses pour
les marriages, trois Dominicains, les plus anciens de la
Mission, peut-6treles seuls qui y restassent avec le P. Lecun
sous la domination anglaise, r6unis au presbytere de
Port-au-Prince, le 26 novembre, les PP. Isabey, cure des
Gonaives, Barbier, de la Mission, c'est-A-dire attache a
l'habitation de la Mission a LUogane, Thomas, cur6 de
la Croix-des-Bouquets, apres avoir employee tous les
moyens pour communiquer avec clur Sup6rieur, d&ci-
dirent de faire 6tat de la declaration du P. Viriot, au
chapitre du 7 aofit, et repr6senterent au P. Lecun

qu'il 6tait urgent pour la religion et la tranquillity des families
qu'il prit des measures promptes et ndcessaires pour exercer les
pouvoirs a lui transmis par le R. P. Viriot, le reconnaissant dis
ce moment, conform6ment A l'intention du P. Viriot, pour leur
pr6fet apostolicue et sup6rieur de la Mission jusqu'i ce que le
P. Viriot lui-meme pfit reprendre ses functions.

Le 10 d6cembre, le gouverneur general Williamson
approuva cette ddlib6ration et, le 15 janvier 1795, le
Conseil sup6rieur ordonna que les documents qui en
faisaient foi fussent enregistres au greffe de la Cour,
ce qui fut ex6cute.
Par la suite, il s'6leva sans doute quelques difficult
au sujet des droits du P. Lecun a la Prefecture, proba-
blement faute d'acte 6crit de sa nomination, car le
6 juin 1795, le Gouverneur accord A ce missionnaire






REACTION


une commission de Superieur eccldsiastique : tout laisse A
penser qu'on venait alors d'apprendre come certain
la mort du P. Viriot. C'est la premiere fois qu'a Saint-
Domingue l'autorit6 civil s'arroge un tel droit; toute
sup6riorit6 eccl6siastique depend en effet soit du Pape.
soit des 6veques ; et bien que le titre de Prefet apostoliquc
ait 6t6 omis en la circonstance, il n'en reste pas moins
que ce changement de terme ne saurait lgitimer un
empietement de cette importance. Il cst vrai que nous igno-
rons les terms de la commission donn6e par Williamson,
mais il s'agit bien d'une commission, non de lettres
d'attache, d'un visa ou d'un exequatur. Le P. Lecun ne
r6clama point : il avait peut-etre, nous le verrons, des
motifs serieux de garder le silence. Le Conseil sup6rieur
ne fit pas davantage d'objection a 1'cnregistrement de
ce document a son greffe : il l'ordonna le 13 juin.

*

Le 26 juin 1795, le P. Lecun publia son premier
mandement. La lettrc prefectorale est adressde a tous
les curds, a tous ]cs pritres soopdrateurs du Prdfet ( sous
quelque denomination que cc soit ), et A tous les fidrles
de sa jurisdiction spirituelle. Le P. Lecun se f6licite que
( le schisme et la Constitution civil du clergy ne soient
pas venus trouble I'eglise de Saint-Doringue ), que
1'hMrdsie ct l'intrusion soient peut-etre les seuls maux
qui n'aient pas frapp6 scs ouailles ; il rappelle qu'il est
rest A son poste de cur6 de Port-au-Prince pour console
ses fiddles entasses dans les cachots, faisant allusion aux
temps troubles de la domination de Sonthonax ; il signaled
comme recent la nouvelle de la mort du P. Viriot, il
done A ce sujet les details que nous avons rapports plus
haut; il rend homage a la bont6 du roi d'Angleterre.
Georges III, aux sentiments de condescendance du






HISTOIRE REIIGIEUSE D'HAITI


gouverneur Williamson; une vague allusion est faite
ensuite a des dissensions dans le clergy et le people : il
s'agit d'hommes

qui s'agitent et se tourmentent en efforts inutiles pour jeter le
trouble dans les consciences et resserrer les entrailles des fiddles
pour lenrs 16gitimes pasteurs.

Plus loin, le P. Lecun s'6crie :

Nous ne confierons l'instruction de vos esclaves, 1'Mducation
de vos enfants, la conduite des Ames et la direction d& consciences
qu'A des ministres don't les mccurs sont pures, la capacity suffisante.

Ces paroles conviendraient 6videmment aux pretres
asserment6s. Un autre document, le Mimoire de
M. de Choiseul que nous avons d6jh cit6, signal cl
danger que, par suite de la capitulation anglaise, < des
cur6s cupides ou des jansenistes n'envahissent la Colonie ,;
par suite, on pourrait croire que ce Mdmoire ne vise que
des pretres francais inserment6s, r6fugies en Angleterre.
Nous verrons bient6t, en effet, que parmi ces rdfugi6s.
il en est qui furent sollicit6s de passer h Saint-Domingue.
Parmi les prescriptions qu'il ordonne A la suite de
sa lettre pastorale, le P. Lecun impose de nommer le
roi Georges dans les priercs liturgiques et r6gle les condi-
tions dans lesquelles les pretres, non encore autorises.
pourront obtenir le droit d'exercer le saint ministire
dans la Pr6fecture : on serait tent6 de penser qu'il s'adresse
en cela, surtout aux quelques pr&tres de sa jurisdiction
exergant les functions de cur6 .ou d'aum6nier dans la
parties soumise aux r6publicains.
Quant au t6moignage de loyalisme a, 1')gard du roi
d'Angleterre qui, bien que protestant, doit &tre d6sornais
nomm6 dans les formules liturgiques, il s'expliqucrait
peut-Stre par le besoin de r6chauffer la premiere sympathie
des habitants pour leurs protecteurs. En 1795, les Anglais






REACTION 57

de Saint-Domingue se plaignaient amerement des exi-
gences des colons qui les avaient appel6s; les colons,
pour leur part, estimaient que les Anglais s'acquittaient
mal a leur 6gard de leurs obligations de protecteurs.
Cependant les troupes britanniques 6taient aneanties par
la finvre jaune, et Williamson, qui avait trait avec les
Frangais, decourag6 de tous les revers subis par ses troupes
A Saint-Domingue, songeait A se retire et A laisser la
place A un autre gouverneur : au ton de la pastorale,
on sent que le P. Lecun veut ranimer la confiancc d6fail-
lante de ses compatriotes et leur rappeler leur devoir
de reconnaissance A l'Ngard des Anglais.








CHAPITRE IV


ESSAI DE RESTAURATION DU CULTE

Avant que ffit reconstitute la Pr6fecture apostolique
des Dominicains, sous la domination anglaise, par la
reconnaissance du Pr6fet et l'octroi d'un statbit officici,
on s'6tait inquiet6, en Angleterre, d'assurer des secours
religieux aux habitants des nouveaux domaines de
S. M. B. : par indult du 14 decembre 1793, le vicaire
apostolique de Londres, Mgr Douglass, 6veque de Centurie,
fut en effet d6sign6 par le Souverain Pontife comme
D616gu6 apostolique dans la parties de Saint-Domingue
soumise aux Anglais avec special attribution d'y envoyer
des pretres ; il 6tait charge des memes functions a l'egard
des catholiques des Antilles anglaises. Sur les feuilles de
pouvoirs qu'il delivra, le 5 mars 1794, a des eccl6sias-
tiques destin6s par lui it Saint-Dominguc, il est porter
que ces pretres cxerceront 'ies facult6s a cux d6l6guecs
sous l'autorit; du Pr6fet apostolique, s'il s'cn trouve de
16gitime et qui n'ait pas prWte Il serment schismatiquc,
ou sous celle dl'un vicaire g6n6ral de Mgr Douglass, qui
aurait le soin spiritual de l'ile. La jurisdiction conc6d6e
n'est valuable en principle que pour 1'ancienne parties
frangaise, avec licence toutefois, pour les b6n6ficiaires de
ces feuilles, de passer sous l'autorit6 de l'archevequc de
Santo-Domingo, dans la parties espagnole.
Mgr Douglass jugea bien vite que cette delegation
apostolique ne pourrait 6tre exerc6e par lui comme il
convient, puisqu'il n'avait aucune possibility de se
rendre en personnel h Saint-Domingue, oui il estimait la
presence d'un 6veque necessaire pour reliever, par la







ESSAI DE RESTAURATION DU CULTE


majesty des ceremonies, le prestige de l'Rglise catholique.
Apris en avoir confer6 avec les ministries du roi, il projeta
dc substituer a sa place un des 6v&ques francais r6fugies
en Angleterre; son choix tomba sur Mgr d'Osmond.
dveque d6 Comminges, don't la presence dans la Colonie
devait plaire particulierement aux colons, puisque les
d'Osmond 6taient eux-mlmes colons et que le Prelat
.tait n6 a Saint-Domingue : celui-ci fut helrcux de
cette designation.
A la solicitation de l'archevcque de Toulouse et de
l'6vqque ie Ldon, qui 6taient a Londres comme les
agents de tout 1'6piscopat francais, il fut decide qu'on
prierait le Saint-PWre de conf6rer h Mgr d'Osmond (1)
Ic titre de Commissaire et Visiteur apostolique dans toutes
les Indes occidentales autrejois francaises, avee les plus
samples pouvoirs sur les pretres, tant r6guliers que secu-
liers, franCais ou autres, presents dans les miles on qui y
passeraient plus tard, mime sur les Pr6fets apostoliques,
ct avec les facultis les plus 6tendues pour absoudre les
pretres assermentes et procurer le bien de la religion
dans le present et pour 1'avenir (aofit 1794-). Ce project
n'eut pas de suites, nous nc savons pour quel motif;
Mgr Douglass garda son titre et ses functions de D6elgu6
apostolique; quant au P. Lecun, la n6cessit Ice forca
de recourir A Rome ct de solliciter les pouvoirs de Pr6fet,
le vice-pr6fet n'ayant pas l'usage des facuit6s extraordi-
naires conf6r6es au Pr6fet en titre.
Des 40.000 blancs vivant, en 1789, a Saint-Domingue,
soldats et employs de 1'Administration comprise, il n'en
restait qu'un petit nombre en 1795. rdfugi6s pour la

(1) Mgr Antoine Eustache d'Osmond, nd a Ouananiinthe (Saint-
Domingue), le 6 f6vrier 3754, fut eveque de Comminges avant la
Revolution (1785). Au Concordat, en 1802, il reput le siege de Nancy;
il y mourut le 27 septembre 1823. Sous FEmpirc, il avait c6dd
aux volontes de Napoleon et accept, malgrd le Souvcrain Pontife,
I'Archevichi de Florence.






HIISTOIRE RELIGIEUSE D'HAITI


plupart sous la protection des Anglais. Le Cap avait 6tV
d6peupl6 par les deportations de Sonthonax, quand cctte
ville servait de refuge A tous les colons de la Plainc.
En 1794. on y comptait une cinquantaine de blancs.
Pour le minme motif, Port-au-Prince et Fort-Liberte
n'avannt plus guere d'Europdens. A Port-au-Prince, Ik
mnme Commissaire civil s'6tait d6barrass6 des Fran(ais
de France avec le nime sans-gene; il est vrai, la Plainc
du Cul-de-Sac avait servi de refuge a plusieurs d'entre
cux. Parmi ceux qui n'avaient pas 6td forces de fiir.
beaucoup, qui ne voulaient pas se soumettre astx Anglais.
s'etaient retires, en juin 1794, lors de la prise de Port-au-
Prince, sur les navires marchands en rade et avaient :t6
transports aux Etats-Unis, conime les refugies du Cap.
Plus human que son collogue, Polverel n'en avait pas
moins pourchass6 les blancs dans tout le Sud et les avait
mis dans l'impossibilit4 de rester sur leurs terres ou dans
les villes : ils avaient 6td reduits A s'exiler.
Aux Etats-Unis, A Philadelphie, Baltimore, Ncw-
York, on en comptait plus de 10.000, des homes sur-
tout : les annales de l'lglise d'Am6rique notent le regain
de vie religieuse que ces exiles produisent dans les rangs
des catholiques du pays. D'autres s'6taient d6jh sauvis
en France, en Louisiane, dans les Antilles anglaises et
espagnoles.
Les malhureux rests dans la Colonie n'y trouvaicnt
aucune s6curit6 hors des lieux of ils 6taient connus et
oi l'on gardait pour eux quelques 6gards. Meme dans
les cantons oh commandait I'Angleterre, ils 6taient sans
cesse exposes A de mauvais traitements : les blancs ne
respiraient plus A Saint-Domingue.
L'usage des marriages dans la proche parents existait
depuis longtemps parmi les colons, comme on le voit
par les pouvoirs confer6s aux Pr6fets apostoliques, et
par les discussions soulevees sur ce point par les juristes,







ESSAI DE RESTAURATION DU CULTE


adversaires des prerogatives des prefets. Dans la Plaine du
Cul-de-Sac, en particulier, les grands propri6taires, marius
sur place, avaient contract de si nombrcuses affinites
que leurs descendants, pour se marier A leur tour
dans le cercle de leurs connaissances, avaient besoin de
dispenses.
Or, en fevrier 1797, le P. Lecun exposait au Souverain
Pontife que
la destruction de la plus grande parties des families blanches,
la ruine des fortunes, la necessit6 de se reunir 6troitement dans
les camps et dans les villes, avaient rcndu les marriages entire parents
trbs frequehte h Saint-Domingue ; des accidents et des scandals
effrayants pour la religion s'en 6taient suivis,
le vice-pr6fet n'ayant pas les facult6s requises pour
pourvoir A ces cas et le recours individual en cour de
Rome 6tant impossible. Ses fiddles avaient souvent pass
outre a ses admonestations;
quelques-uns, disait-il, ont d6.ji d6sert6 la foi, d'autres en out
perdu la raison et tous sont dans les inqui6tudes les plus dignes
de la compassion du Saint-Pire.
A l'appui de ses dires il apportait une ordonnance du
gouverneur, le major-g6n6ral Gordon Forbes, en date
du 18 novembre 1796, qui avait pourvu aux effects civils
de ces unions prohibees, prcuve ind6niable de l'6tendue
du mal et de I'urgence d'y remndier.
Les magistrates du Conseil superieur, disait le Gouverneur
Forbes, nous ayant expos que les circonstances de!a guerre actuelle
interdisant toute communication avec le Souverain Pontife, les
habitants de la Colonie se trouvaient priv6s de la resource qu'ils
avaient de se pourvoir a Rome pour obtenir les dispenses r6servees
au Saint-Siege dans les degres de consanguinity et d'affinit6.
Inform d'ailleurs que quelques particuliers, desesperes de ne
pouvoir satisfaire a leur respect envers le chef supreme de leur
6glise, avaient pass outre a des marriages radicalement entaches
de nullit6, nous avons pens6 qu'il etait indispensable pour le
maintien des mccurs et I'honneur des families, de prendre une
measure qui r6glit ce point important de l'ordre public. lE.n cons6-
quence nous nous sommes fait reprdsenter les ordonnances ct
les bulls qui diterminent les pouvoirs confids au prdfet des






HISTOIRE RELIGIEUSE D'HAITI


Missions de la Colonie, et apris nous 6tre convaincus que l'execution
des brefs de dispense delivr6s a Rome etait subordonnee a leur
verification, qu'il leur 6tait express6ment enjoint d'examiner les
motifs sur lesquels les dispenses 6taient accord6es et d'en arrkter
la fulmination, s'ils ne les trouvaient pas fondds, nous nous empres-
sons dans une telle circonstance de porter notre sollicitude sur le
sort d s enfants qui pourraient naitre de marriages contracts dans
des de ,ds prohibes et de procurer en outre aux habitants les
moyens le rendre valables les liens que des raisons puissantes
rendent quelquefois n6cessaires, meme dans ces degrds prohibes.

Comme on le verra mieux plus bas, les magistrates du
Conseil sup6rieur et le general Forbes distinguaient dans
toute dispense de marriage deux actes : 'un duvSouverain
Pontife accordant la dispense a la demand des int6resses.
quand il leur 6tait possible d'avoir recours a lui, mai,
l'accordant implicitement et sans supplique quand le
recours 6tait impossible, 1'autre de l'autorit6 eccl6sias-
tique locale jugeant des motifs de la dispense et on
permettant I'application. Il y avait d6jh lh un abuse
d'interpr6tation. Un autre danger venait de la separation
des effects civils et des effects religieux du marriage, que
les jurisconsultes de Saint-Domingue 6taient disposes -i
admettre. Suivant la legislation colonial encore on
vigueur, les effects civils d6pendaient entierement de la
valeur du marriage devant 'f' glise; on ne pouvait done
declarer suspendus les effects religieux, et valides les effects
civils. Le remide imagine par le Conseil Sup6rieur 6tait
done, malgreda reserve des droits de l'1glise, attentatoire
a ces droits.
On en jugera par l'article premier de l'Ordonnance du
major Forbes.

Attendu l'impossibilite de communiquer avec la Cour de
Rome, les marriages qui se contracteront dans la Colonie, pendant
le course de la pr6sente guerre seulement, avec dispense du Prdfet
apostolique dans les degr6s pour lesquels il 6tait n6cessaire de
recourir a l'autorite du Saint-Siege, ne pourront etre attaqu6e
relativement aux effects civils, tant a l'dgard des conjoints qu'i
1'egard de leurs enfants et heritiers.







ESSAI DE RESTAURATION DU CULTE


Dans sa lettre au Souverain Pontife, le P. Lecun,
avouait que, malgre cette loi qui modifiait la loi civil
du contract de marriage, ( la difficult 6tait toujours la
mime pour sa conscience et celle des fiddles ; en conse-
quance, il demandait que Sa Saintet6 voulit h-'n lui
accorder les pouvoirs qu'elle accord d'ordina.re aux
Prefets.
La reponse a cette lettre fut donnie a Rome en
decembre 1797 mais dejh les pouvoirs demands avaient
6t6 exp6di6s avant que la demand du P. Lecun ne
parvint a la Propagande, d&s le 6 f6vrier 1797, c'est-a-
dire avant m6me que le P. Lecun n'efit exp6di6 sa requite.
qui est datec du 2 mars de la mnme annie : on peut
penser quc les FF. Precheurs de Rome prirent soin,
de leur propre initiative, de restaurer leurs missions.
D6sormais, le P. Lecun cut le titre ct les pouvoirs de
Pr6fct apostolique.
*

Un esprit nouveau s'affirmait en France en l'annic
1797 : les victoires de Bonaparte, d&s l'ann6e prIcidente,
le nouveau regime instaur6d 1 1795, en place du regime
de la Convention, une constitution d6finic, appliquee
avec quelque succes, tout donnait espoir que la politique
religieuse de la France deviendrait de plus en plus souple
et large, malgre quelques retours au systi-me du passe.
Dans le nord de Saint-Domingue, Sonthonax revenue en
1796 (1). avec ses id6es de jacobin, 6tait rappel6 en
France au mois d'aoft 1797. avant d'itre forc6 par
Toussaint Louverture de sc retircr; de cc cote on pouvait
computer que l'idde religieuse reprendrait quelque credit. Ce
sont peut-&trc ces circonstances qui dtcerminerent un
(1) Par arr&td du Icr brunaire, an V\ (21 octobre 1796), Sonthonax
ouvrit une loterie national pour la vente des biens provenant des
Religieux : il avait besoin d'argent. Cet arrite tait illegal ct fut
ddnonce come tel au Conseil des Cinq Cents.






HISTOIRE RELIGTEUSE D'HAITI


ancien Capucin de la Mission du Nord, le P. Julien de
Bourgogne, s6cularis6 sous sdn nom de famille, le P. Cibot,
a solliciter A Rome l'autorisation de retourner dans sa Mis-
sion. En 1793, il avait quitt6 Saint-Domingue; il n'h6site
pas rnqrne a dire qu'il avait pris la fuite: c'6tait au temps
des exccs de Sonthonax. I1 6tait alors cur6 de la Grande-
Riviere ; apres lui, sa paroisse avait 6t6 confide a un prftre
indigne qui se maria au Cap avec une religieuse; il n'h6si-
tait pas, en 1797, malgre ses 64 ans presque accomplish, i
reprendre ]a charge qu'il avait d6ji exerc6e pendant dix-
huit ans.
Dans sa lettre a la Propagande, qui est du 2 sep-
tembre, il exposait 1'6tat du Nord de Saint-Domingue
quatre ans auparavant, la dispersion de presque tous
les missionnaires, et 1'incertitude de la Mission sur le
16gitime Pr6fet : on sait qu'il s'agissait du P. Constantin
de Luxembourg, autrement dit, P. Guerrier, de son
nom de famille. Nous avons expos plus haut les objec-
tions que faisaient ses confreres du Nord A sa nomination
comme vice-president, puis comme Pr6fet :le P. Cibot
les. renouvelait sans mentionner pourtant le serment
schismatique du P. Constantin. Enfin, le PWre demandait
a &tre r6integre dans son Ordre et a rentrer A Saint-
Domingue.
Les informations prises par la Propagande sur le
P. Cibot furent favorables : le 27 d6cembre 1797, il fut
nomm6 Pr6fet apostolique pour sept ans avec les pouvoirs
don't avaient joui ses predecesseurs. Nous ignorons a
quelle date il passa a Saint-Domingue ; nous l'y trouverons
en 1802 ; mais auparavant, aucune allusion n'est faite
A sa presence dans la Colonie, meme dans les actes oil
I'on s'attendait A le trouver nomm6.
A l'6poque oh nous sommes de I'histoire religieuse
de la Colonic de Saint-Domingue, un homme attire
l'attention de tous, Toussaint Louverture, don't nous






ESSAI DE RESTAURATION DU CULTE


avons d6ja parle. N6 et 6lev6 dans la servitude, il avait
pris part h la r6volte des esclaves au mois d'aofit 1791;
il devint bien vite I'un de leurs chefs. En 1794, apres
avoir servi dans l'arm6e auxiliaire des Espagnols, il
s'6tait soumis A la France. A partir de ce moment, les
6v6nements, autant que son courage et son habilet6,
favoriserent sa rapide ascension. G6inral de brigade en
1795, lieutenant du gouverneur g6n6ral en 1796, bient6t
gouverneur g6inral par interim, il est assez puissant
pour expulser Sonthonax, puis le general HWdouville,
agent du Directoire comme Sonthonax.
Toussaint 6tait profond6ment religieux. Avant mime
qu'il ffit devenu le maitre incontest6 de la Colonie, il
6crivit a l'abb6 Gr6goire de lui choisir douze' pretres
pour le ministire eccl6siastique h Saint-Domingue; sa
lettre est du 9 frimaire an V, 29 novembre 1796.
L'abb6 Gr6goire, quand il recut le message du g6n6ral,
profitait des heureuses circonstances don't nous venons
de parler pour donner un regain de vie A l'iglise consti-
tutionnelle. Sous son impulsion, les schismatiques s'6taient
donn6 un comit6 directeur, form d'dveques et rdsidant A
Paris, avec un organe officielmles Annales de la Religion ; ils
s'apprftaient a tenir un concile national dans l'6glise Notre-
Dame, en pleine capital. Leur but 6tait de restaurer
leur 6glise dans tous les d6partements et leur inspirateur,
Gr6goire, visit h 1'6tablir dans la FranCe d'outre-mer.
II avait djia eu des rapports avec Saint-Domingue;
en 1795, un agent du Gouvernement lui communiquait
des notes sur l'6tat religieux de la Colonie; un pretre,
l'abbe Besson, ancien b6nedictin de Savoie, ancien curi
de Tiburon, et asserment6, qui r6sidait au Cap, entretenait
des relations suivies avec lui.
La lettre de Toussaint, les renseignements de divers
correspondents permirent A l'abb6 Gr6goire de presenter
dans les Annales du 27 messidor an V, 15 juillet 1797,







HISTOIRE 'RELIGIEUSE D'HAITI


une 6tude sur 1'Etat de la Religion dans nos Colonies
americaines. C'est surtout de Saint-Domingue qu'il s'agit.
Des noirs, Gr6goire faisait deux parts : ceux des villes,

temoins on victims ou instruments du libertinage effr6nd de leurs
maitr- et livres, par 6tat, a I'oisivet6, ont puis6 tous les vices
dans cette familiarity criminelle et ont acquis avec l'insolence
de leurs patrons la bassesse des esclaves ;
ce sont eux qui sont coupables des exces commis contre
les blancs. Le Noir de la champagne,
le non cultivateur suivait au contraire par instinct les premieres
impulsions de la nature; il 6tait bon, compatissant,' sensible; il
a port jusqu'd l'enthousiasme son attachment pour son ancien
maitre et sa reconnaissance pour les bons traitements qu'il en
avait regus.
La religion, ajoutait-il, n'a pas regu dans ces contrees lointaines
de blessures aussi profondes que parmi nous. L'exercice de son
culte n'y a jamais 6t6 interrompu; les apotres de l'atheisme n'y
ont pas impose silence a ceux de l'Ivangile.
Les anciens missionnaires,
pousses par la soif de 'or, et malheureusement c'est le plus grand
nombre, ont abandonn6 Saint-Domingue, lorsqu'on en a bannli
l'esclavage. Ils ont cru leur ministbre incompatible avec la liberty,
on plut6t, accoutumes a le faire plier au grd des passions ou du
caprice de ces homes puissants don't ils attendent leur fortune,
ils ont partag6 leurs prdjug&s ,u leurs vaines terreurs ct Ics onl
auivis.
Apres cette diatribe, Gr6goire exposait les conditions
du minister eccl6siastique a Saint-Domingue : ce lui
6tait occasion d'opposer les Dominicains, moines rents,
aux Capucins, religieux sans revenues; il pr6f6rait les
premiers aux seconds pour le service des paroisses des
Colonies, puis il demandait douze prftres de bonne
volont6 qui voulussent bien passer h Saint-Domingue;
pour les encourager, il leur faisait entrevoir le retour
en France de Sonthonax don't
la reputation 6tait bien propre, disait-il, h ralentir le zele de qui.
conque serait tent6 d'aller vivre dans une contr6e soumise a son
administration ;







ESSAI DE RESTAURATION DU CULTE


c'est au contraire au vertueux Hedouville (1) que ces
pr&tres auraient affaire dans la Colonie. Ailleurs il leur
signalait comme un autre advantage, la presence A Saint-
Domingue du citoyen Besson

que les 6veques r6unis h Paris ont charge de remplir les functions
exerc6es par les ci-devant vicaires apostoliques.

Un compete rendu pr6sent6 par le citoyen Gr6goire
au Concile national, ouvert le 15 aoft 1797, sur les travaux
des 6veques de l'Iglise constitutionnelle, ajoute quelques
details soeux que nous savons d6jA sur la religion A
Saint-Domingue. Ils sont extraits d'une lettre du citoyen
Besson, date du 20 prairial, an V, 8 juin 1797 :
II y a dans la Colonie douze pr6tres don't six dans la parties
du Nord, savoir au Cap, Fort-Libert6, Haut-du-Cap, Port-Margot,
Limb6, Plaisance et, dans 1'Ouest, Petite Rivibre de l'Artibonite,
Aquin, les Cayes, Petit-Goive, Torbeck, les Coteaux (2). Partout
on en desire dans le Nord; et dans le Sud au contraire le peu qu'il
y en a a 6t6 pers6cut6 ; on leur a enlev6 les ornaments, vases sacr6s,
et on fait sans n6cessit6 des corps de gardes de toutes les 6glises
de cette parties. Les pretres en se procurant, comme ils ont pu,
les vases et les ornements, n'ont os6 dire la messe que quand la
Commission est arrivee (3). Ce n'est cependant pas par leur
inconduite que nos collaborateurs en religion ont m6rite ce traite-
ment ; c'est par attachemcnt au Inalheureux reste de blancs, par
leur d6vouement aux vrais principles de l'egalit6, par 1'estime, la
confiance, le respect don't les hbnorent les noirs ; dans le Nord, au
contraire, oil les noirs commandent et protbgent les blancs, les


(1) Le comte d'HIdouville, de vieille noblesse lorraine, combattit
les Chouans et les Venddens sous le commandment de Hochc. Ses
succ6s aux armies de l'Ouest le d6signerent pour travaillcr a la pacifi-
cation de Saint-Domingue en 1798 : il resta moins de six mois dans la
Colonic (mai h octobre) et 6choua. Plus tard devenu s6nateur de 1'Em-
pire, il vota, en avril 1814, la d6cheance de 1'Empire : ce qui lui valut
d'6tre maintenu a la Chambre des Pairs; il mourut le 31 mars 1825,
a 80 ans.
(2) Besson ne fait pas mention des pretres qui sont dans la region
occupee par les Anglais.
(3) Il s'agit de la Commission de 1796-97 don't Sonthonax faisait
parties.







HISTOIRE RELIGIEUSE D'HAITI


pratres sont accueillis, recherch6s et respects. Le culte a 6td
maintenu; et, grace aux bons examples que donne le g6ndral
Toussaint, la religion et les personnel pieuses y sont honor6es.

Toussaint, en effet, manifestait en toute occasion sa
piet\-usque dans ses proclamations officielles. Le compete
rendu que nous analysons citait de lui ces paroles
emprunt6es A un de ses actes publics :

Apras avoir vu tomber les chaines sous lesquelles vous g6missiez
depuis longtemps, apras avoir recouvr6 vos droits, vous avez pu,
dans l'ivresse du bonheur que vous goftiez, n'attribuer votre
changement d'6tat qu'A des 6v6nements humans; 'fnais si tell
a 6t6 votre erreur, revenez-en et croyez que Dieu a voulu et ordonni
une revolution qui vous a soustraits au joug honteux de vos
semblables; sa bienfaisance et sa justice vous ont remis au rang
des homes : sachez-en remplir les devoirs tant envers lui qu'en-
vers la soci6t6 don't vous faites aujourd'hui parties.

Le concile national, sur la motion de Gr6goire, prit
dans sa 5e session, 15 brumaire an VI (5 octobre 1797),
un d6cret sur 1'6rection des 6vechis dans les Colonies :

Consid6rant que diverse contr6es qui font parties int6grante
de la R6publique frangaise ont dtd jusqu'h present sans 6veque;
Que la distance oh la plupart sont de la mire-patrie, en rendant
plus difficile l'envoi des ouvriers 6vang6liques, 6tablit la n6cessiti
d'y pourvoir d'une maniare stable;
Considerant que les raisons sur lesquelles est fondue la n6cessitO
de l'episcopat sont particuli&rement applicables a ces contrses
lointaines oh 1'absence d'une autorite gouvernante facility un
relachement des moeurs, funeste A la R6publique;
Considerant que, d'apras les saints Canons, les demarcations
eccl6siastiques doivent autant qu'il est possible se conformer
aux demarcations civiles.
Le Concile national arrate :
Art. I. Dans chaque d6partement de la Rdpublique, il y
aura au moins un 6vaque. De nouveaux sieges seront drig6s dans
les d6partements don't l'6numeration suit :
Dans l'Ile de Saint-Domingue : le Nord, l'Ouest, le Sud, Samana.
Art. 5. Les attributions de suffragance des nouveaux sikges
sont fixes ainsi qu'il suit :
Les 6vech6s des Indes occidentales sous la m6tropole de Santo-
Domingo; etc...







ESSAI DE RESTAURATION DU CULTE


Trois des 6v&ch6s ainsi cr66s furent pourvus plus
tard (1) : ceux de l'Ouest, du Sud et de Samana; un seul
des 6lus se transport A Saint-Domingue, I'abb6 Mauviel
d6sign6 pour 1'evech6 du Sud. Comme il ne partit pour
sa destination qu'en 1800, nous en reparlerons plus tard.

**

En 1798, 6puis6s par les pertes nombreuses d'hommes
que leur cofitait I'occupation de Saint-Domingue et
exc6des des d6penses 6normes qu'ils avaient faites sans
profit veritable, ne voyant aucun moyen de conqu6rir
le pays entier, comme il l'eft fallu pour s'y maintenir
en paix, ni de tirer parti des regions d6jA conquises, les
Anglais d6cid6rent de se retire. Ils traiterent avec
Toussaint Louverture quand celui-ci les eut presses au
point de les mettre en danger dans leurs possessions.
En mai, la place de Port-au-Prince fut prise par
Toussaint. Malgr6 les conventions sign6es en cette occa-
sion par lui avec le commandant des troupes britan-
niques et qui 6taient tres favorables aux Frangais rests
jusque-1A sous la domination anglaise, le P. Lecun ne
se fia pas au g6ndral Toussaint Louverture et se retira
A Jeremie avec les Anglais.


(1) En 1797, 1'Abb6 Gr6goire s'efforce de trouver des candidates
aux eviches 6 cr6er. Le P. Constantin Guerricr, qui ne peut accepter
de rentrer h Saint-Domingue, propose pour le Cap a M. Corneille de
Douai (Corneille Brelle), tres instruit, bon predicateur, ayant des
maeurs, connaissant la situation presente et passee de l'ile ,,; pour
Port-au-Prince, a I'abbe Antheaume, qui est rest h son poste, au
Haut-du-Cap, pendant toute la terrible insurrection. (Ch. MAIIEU,
op. cit.)
L'Abb6 Gr6goire ayant propose 1'dv&chM du Sud au P. Constantin,
ce dernier trouva la compensation bien maigre au regard de l'6veche
du Nord.
On verra dans 1'ouvrage de M. le Chanoine Mahieu, la curieuse
mentality du P. Constantin au sujet des droits du Pape et de l'obdissance
aux lois civiles.






HISTOIRE RELIGIEUSE D'HAITI


Toussaint s'en 6mut; le 27 mai, il donnait avis au
nouvel agent du Directoire H6douville, que (< Lecun,
Pr6fet apostolique, ayant quitt6 Port-au-Prince avcc
les A glais et emport6 les vases sacres de son 6glise, il
venait"'envoyer un officer pour reclamer ces objets (1) ,,
Rassur6 par la suite, le P. Lecun, le 21 juillet, (< sollicitait
de Toussaint l'autorisation de retourner & Port-au-
Prince. II disait qu'il avait 6td nomm6 Pr6fet apostolique
de la Colonie par le Pape, et qu'au Saint-Pere seul il
appartenait de rigler les affaires religieuses (2) ,. On voit
par l1 que le P. Lecun entretenait en son esprit la m6fiance
que Toussaint s'immisq9t dans les affaires ecclksias-
tiques. H6douville, a qui fut communique la lettre du
Prefet, engagea Toussaint a ne pas admettre le P. Lecun
<( qui ne pouvait etre qu'un agent secret des Anglais ,.
Ce refus de l'agent decida le P. Lecun a suivre les troupes
d'occupation quand celles-ci, le 20 aofit, partirent de
Jdrdmie pour la Jamaique : il y resta trois ans.
I1 s'y trouvait au milieu de ses ouailles, colons de la
Grande Anse, r6fugids a Kingston en mcme temps que
lui, colons qui depuis longtemls avaient choisi la Jamaique
pour leur retraite, parce qu'91s s'y trouvaient plus proches
de Saint-Domingue. II leur donna tous ses soins et fut
meme amen6, en septembre 1799, par la mort du pretre
anglais qui r6sidait dans 'ile, a y exercer les functions de
cur6 et meme de Pr6fet apostolique. Nous avons de lui
deux mandements aux catholiques de 'ile, l'un du
20 septembre 1799 oil il declare exercer sa jurisdiction sur
les r6fugids de Saint-Domingue soumis a son autorite.
l'autre du 9 novembre suivant, pour r6clamer la charity
de tous les catholiques en faveur des colons priv6s de
resources; il s'y donne comme superieur local et par


(1) ARDOUIN : Etudes sur l'Ilistoire d'Haiti, III, 424.
(2) It., 451.






ESSAI DE RESTAURATION DU CULTE 71

interim de la religion romaine A la Jamaique en l'absence
de l'6veque de Centurie (1) et il scelle sa lettre du sceau de
sa Prefecture sous le contre-seing de son secrdtaire, le
P. Rochanson, ancien cure du Cap Dame-Marie.
Mgr Douglass, pr6venu par lui de la position des catho-
liques a Kingston, I'autorisa, le 6 janvier 1800, pour
trois ans, a user de tous ses pouvoirs a la Jamaique.
A Port-au-Prince, il ne semble pas qu'aucun pretre
ait pris aussitot la place du P. Lecun; quelques mois
plus tard, nous y trouvons un eccl6siastique a qui 1'on
reproche de s'exempter frauduleusement du service dF la
garde national en disant la messe le matin, tout en
pratiquant le commerce pendant tout le reste de la
journee.

(1) Mgr Douglass, vicaire apostolique de Londres, qui avait juridic-
tion sur toutes les colonies anglaises.









CHAPITRE V


RELEVEMENT ET EFFONDREMENT

Le depart des Anglais ne ramena pas la paix A Saint.
Domingue : entire les deux chefs qui commandaient dans
la Colonie l'entente 6tait difficile; les deux 'lasses aux-
quelles ils appartenaient par leur origine s'6taient
souvent dresses l'une contre l'autre; en outre, Toussaint
Louverture, general de division, gouverneur, qui 6tendait
son autorit6 immediate sur la plus grande parties du
pays, faisait figure de parvenu, puisqu'il s'6tait rallii
tardivement a la cause de la France et avait df soi
rapide advancement aux circonstances; son comp6titcur,
Rigaud, simple general de brigade, maitre du Sud, avait
montr6 un ind6fectible attachment A la m6tropole;
s'il avait 6td tenu en suspicion par Sonthonax, il avait,
A 1'encontre de Toussaint, joui de la faveur d'ulz
autre agent de la France, 1I6douville. Conserveraient-ils
chacun leurs domaines, ou Toussaint exigerait-il la sou
mission de Rigaud A son autorit6 de gouverneur ? L
conflict 6tait done imminent. I1 6clata en 1799 et apre
une annie de combats fut r6solu par la d6faite de Rigaud
(aoft 1800).
Parmi les causes de leur disaccord il est curieux de
noter l'importance qu'ils attachent I'un et l'autre A ut
acte de religion que Toussaint command et que Rigaud
refuse d'executer. Dans un manifeste ou Toussaint expose
son bon droit, guerre de plume avant l'autre guerre, -
on lit :
Lorsqu'un sentiment de profonde reconnaissance envers l']itr
supreme, auquel j'attribuerai toujours le succes de mes operations,







RELEVEMENT ET EFFONDREMENT


me porta, apres entiree evacuation des Anglais, a faire une
adresse aux militaires de Saint-Domingue pour les engager a
rendre des actions de graces a l'auteur de toutes choses, je
vous l'adressai (c'est a Rigaud qu'il parole) pour 6tre mise A l'ordre
de l'arm6e du d6partement du Sud ; vous vous moquhtes publique-
ment d'un acte de religion qui ne pouvait que consolider le resultat
de nos heureux succs ; I'adresse fut partout d6chirke dans votre
department et foulde aux pieds; vous ne daignAtes pas mime
m'en accuser reception, et, ajoutant lironieh votre insubordination,
vous dites que j'aurais dui vous envoyer cette adresse par un
prhtre pour la mettre a execution ; en cela vous flattiez la passion
du general H6douville. Ainsi, r6glant votre conduite sur ses prin-
cipes, vous vous empressates, alors qu'il me faisait un crime de
reconnaitre un Dieu, de m'ecrire une longue lettre que vous lui
communiquates pour me porter a me mdfier des prktres, comme
si la politique et les affaires publiques avaient quelque chose de
commun avec eux (1).
Les griefs personnel 6num&res dans ce morceau ne
sont pas nggligeables sans dotte ; la question religieuse y
prend pourtant assez de force pour diviser les deux
g6n6raux. Rigaud r6pond :

Une des choses qui l'irritent le plus (il parole de Toussaint),
et qu'il traite d'insubordination militaire, c'est de n'avoir pas
mis A execution son adresse fanatique et anticonstitutionnelle A
l'arm6e du Sud. En vain dit-il que c'6tait pour flatter la passion
du general ILedouville que j'en agissais ainsi ; cet agent 6tait-il
passionn6 parce qu'il ne voulait pIs qu'on violet la Constitution ?
il lui faisait (I-Hdouville h Toussaint) un crime de porter atteinte
aux lois, de s'driger en l6gislateur, en Pontife absolu d'une seule
religion, tandis que la Constitution laisse h chaque citoyen la
liberty de conscience... II ne lui aurait plus manqyd que d'6tablir
inquisition espagnole, ce fl6au de la religion et de I'humanit6 I (2)

Toussaint, rest chef supreme dans 1'ancienne parties
frangaise de Saint-Domingue, s'empressa de prendre
possession de 1'ancienne parties espagnole cd6e A la
France par le trait de Bale, en 1795, et don't l'occupation


(1) Rdponse du citoyen Toussaint Louverture, gdenral en chef de
l'Armee de Saint-Domingue, aux calomnies..., etc.., p. 13.
(2) Rdponse du general Andre Rigaud, a l'dcrit calomniateur da
general Toussaint Louverture, p. 12.






HISTOIRE RELIGIEUSE D'HAITI


par les nouveaux maitres avait 6t6 sans ccsse retardee.
II le fit en janvier 1801. Deux mois plus tard d6barqua
dans cette ancienne parties espagnole, l'6veque consti-
tutionnel, Guillaume Mauviel.

*

lu par le Concile national de 1797, comme nous
l'avons dit plus haut, il fut, par le mauvais vouloir du
Directoire, empech6 de partir pour sa destination, ainsi
que les douze pr&tres recrutes A cette mrni'e epoque
par Gregoire. 11 fut sacred A Notre-Dame de Paris, le
3 aofit 1800. D'apris les Annales de la Religion, le Premier
Consul apprit avec le plus grand intir&t la nouvelle de
cette ceremonie et charge le Prelat des instructions du
Gouvernement.
Mauviel, apres son sacre, suivant ]a coutume de la
secte, adressa A tous les eveques de l'Iglise gallicane
une lettre de communion oi il declarait ainsi le but de
sa mission :
retablir I'union entire les hommes de toutes les couleurs, resserrer
les liens qui doivent unir les colonies A la m6tropole, porter a tous
les ecclsiastiques qui se trouvent encore A Saint-Domingue et
qui sont rests fiddles h leur vocation, les temoignages de l'affection
que lI'glise de France ne cessera de conserver pour eux, preparer
la voie aux nouveaux 6veques qu'elle se propose de consacrer
pour les Antille, faire refleurir la vigne du Seigneur et 1'olivier
de la paix...
Mauviel s'6tait annonc6 a Toussaint par lettre du
5 germinal an VIII (25 mars 1800) ; cette demarche avait
plu au general qui, dans une proclamation datee du Cap
11 frimaire an IX (1er d6cembre 1800), avait fait connaitre
A la Colonie les intentions de l'dvique, en publiant la
lettre de celui-ci :
Tous les amis de la liberty, y lisait-on, se rejouirent en voyant
des noirs singer parmi les 16gislateurs de la France ; bient6t tous
les chretiens se rdjouiront 6galement en voyant des homes de







RELEVEMENT ET EFFONDREMENT


toutes les couleurs servir et monter i 1'autel. C'est alors que tous
les prejug6s barbares, qui les ont trop longtemps divis6s, dispa-
raitront enfin sur les marches du sanctuaire.

Ces projects devaient preparer a Mauviel l'accueil le
plus empress dans la Colonie; il n'en fut pas ainsi.
Parti de Paris le 31 aoft, ii arrival, apres de longs retards
et de multiples ventures, A Puerto-Plata, le 7 mars 1801,
au bout de quatre-vingt-dix jours de traverse. Il y
fut requ magnifiquement, comme il le relate lui-meme,
et, apris huit ou dix jours dans cette ville, il se dirigea
vers Santiago, pour y saluer Toussaint qui, lui dit-on,
s'y trouvait. 11 n'y rencontra pas le general en chef;
mais le g6ndral Pageot, commandant du d6partement,
vint au devant de lui h deux lieues de la ville avec le
clergy et le people. Quatorze pretres rdunis a Santiago
adh6rerent A 1'dglise constitutionnelle, gagnes ddjh au
gallicanisme par I'enseignement d'un professeur de droit
civil et canonique h San Domingo, du nom de Barere.
Seuls les Peres de la Merci firent opposition, ( entich6s
qu'ils 6taient de pr6tentions ultramontaines ,. Mauviel
pourtant ne parlait pas l'espagnol et ces pretres igno-
raient le franiais ; un jeuite home de seize ans, neveu
d'un ancien 6veque de La Havane, Morel, qui parlait
les deux langues, fut leur commun interprete et pendant
onze mois, A Santiago, enseigna A 1'6yeque la langue
espagnole.


A peine connue la presence de Mauviel h Santiago,
cinq pr&tres du Cap, dans une adresse au G4ndral en
chef, qu'ils publirrent dans les journaux, protesterent
des le 21 germinal (10 avril) contre l'intrus et lui oppo-
serent leur profession de foi. Un prftre de Port-au-Prince,
le seul vraiscmblablement qui r6sidAt en cette ville,
adh6ra dans ]a suite a cet acte.







HISTOIRE RELIGIEUSE D'HAITI


Le factum a pour titre :
Profession de foi des ministres du culte catholique du d6parte-
ment du Nord, adressde au general en chef pour prevenir l'intro-
duction des ev&ques envoys par les ci-devant 6veques rdunis A
Paris.
Il y est dit :
Art. 6. Le Pontife remain a seul le droit de pr6sider, de
confirmer les conciles a~cumeniques ; a plus forte raison, a-t-il
seul le droit de confirmer ou de ddsapprouver les conciles natio-
naux.
Art. 7. Le pape a seul le droit d'driger des sieges episcopaux
par la raison que c'est au chef, au pasteur, au princecde l'PIglise
universelle de juger de ses besoins et d'y pourvoir.
Art. 8. Le pontife remain a seul le droit de confirmer les
ev&ques 16gitimement et canoniquement l6us; en sorte que les
6veques qui exerceraient les functions pontificales sans cette
confirmation et mission du pape seraient des intrus, des schisma-
tiques avec lesquels nous ne pouvons ni ne devons communique.
C'6tait ruiner toute l'oeuvre du Concile national qui
avait cr66 les sieges 6piscopaux de Saint-Domingue;
mais en meme temps l'esprit du temps s'6tait gliss6 dans
une assertion des signataires, qu'il est difficile de consi-
derer comme un argument ad hominem, emprunte centre
Mauviel aux principles de la Constitution civil du clergy
de 1791. I1 6tait affirm en effet que le clergy et le people
de chaque diocese ont seuls le droit de sc choisir des
6veques, d'oi cette conclusion des pretres du Cap qu'ils
ne reconnaitrdnt pour &veques que ceux qu'ils auront
elus.

Ils finissaient ainsi :
Nous declarons que nous ne connaissons point pour 6v&ques
des hommes qui mdconnaissent 1'autorit6 et la jurisdiction du pape
sur eux; nous d6clarons que nous refusons de communiquer avec
eux et que nous les regardons comme schismatiques, parce que
l'autoritd et la jurisdiction du pape doivent ftre reconnues par
l'lglise universelle... Telle est notre profession de foi que nous
adressons au general en chef qui s'est charge( de nous conserve
intact le dep6t de la foi et que nous nous empressons de rendre
publique.






RELEVEMENT ET EFFONDREMENT


La pi6ce est signee de trois pretres que nous connais-
sons d6jh: Brelle, Dubucq, Antheaume; lesautres,Baltha-
zar Torelli, Placide Layer et Colin, nous sont inconnus.
Mauviel les accuse d'etre peu 6difiants, assoiff6s d'or
et occupies de negoce : ce sont des imputations d'adver-
saire que nous n'avons aucun moyen de contr6ler. On
remarquera que les noms des PP. Cibot et Lecun ne
paraissent pas ici, non plus qu'ailleurs, en toute cette
controversy. Le dernier 6tait absent de la Colonie; il
est probable que le premier 1'6tait aussi.
A cette profession de foi Mauviel opposa des observa-
tions et une refutation destinies A passer sous les yeux
du G6neral en chef. I1 s'y r6jouit de voir ses adversaires
reconnaitre l'6lection des 6veques par le people, il ajoute
qu'en cas exceptionnel, l'gglise peut proc6der autrement :
c'est le seul point de sa rdponse oi l'dv&que intrus press
ses contradicteurs. Puis il fait lui-meme sa profession
de foi : Le Pape, premier vicaire de J6sus-Christ, sur
terre, avec primaut6 d'honneur et de jurisdiction, gouverne
avec les autres 6v&ques...
En outre, le 4 floral, an IX (24 avril 1801), il faisait
signer par les pretres de Santiago une adresse en sa
faveur; ceux-ci, au nombre de dix seulement, et non
plus de quatorze comme les adherents de la premiere
heure, conjuraient le general en chef ( de i-e pas souffrir
qu'on 6loignAt de la Colonie un 6veque legitime ,.
Toussaint restait sourd aux appeals de Mauviel. Celui-ci
conjecture qu'il avait d6plu en adressant a Toussaint une
lettre de Gr6goire et un article du Journal de Paris.
Six fois il renouvela sa demarche; six fois il attendit
vainement les communications du general en chef. Il
ne restait plus qu'A expliquer les mauvaises dispositions
de Toussaint par l'influence exerc6e sur lui par les pretres
dissidens, en tate desquels Mauviel voyait Antheaume et
Besson, (( tous deux r6tractes et devenus comme leurs






HISTOIRE REL1GIEUSE D'HAITI


semblables plus violens que les refractaires eux-memes i,
II fut enfin signifies a l'dveque d'attendre h Santiago le
ordres du general en chef.
Cependant il avait toute liberty d'exercer ses functions
I1 fit" solennellement les offices de la Semaine Sainte.
consacra les Saintes Huiles le Jeudi Saint, c6lbra le
f&tes de Paques, de 1'Ascension, de la Pentec6te. II
recevait l'hospitalit6 chez le commandant du department
Pageot d'abord, Clervaux ensuite, quand Pageot efit 6ti
envoy A Fort-Libert6; ii 6tait entour6 d'honneurs;il
montrait le zele le plus large en faisant en personnel It
catechisme aux noirs, aux enfants. Comme il avait
ressenti les atteintes du climate en contractant la pest,
c'est-a-dire la fievre jaune, il fut soign6 avec sollicitud,
et se r6tablit.
Un incident laisserait croire quc l'edvque Mauvicl
nouveau venu dans un milieu entierement inconnu d
lui, se soit, dans la suite, laiss6 prendre aux intrigues qi
se nouaient dans son entourage ; sans ftre personnellc
ment compromise dans une grave revolte du G6ndral Moise
neveu de Toussaint Louverture, il eut A d6plorer 1I
massacre d'un riche colon de ses amis, Raby, partisan'
de Moise, tu6 dans cette affaire; I'un de ses pr&tre,
venu avec lui de France, dans la mame occasion, ft
train sur le lieu de I'ex6cution et n'6chappa A la mor
qu'au moment oft il allait etre pass par les armes.

*

Ce soulevement fut en parties provoqu6 par l'extensic
que donna Toussaint a son autorit6 en imposant A Sail
Domingue sa Constitution de 1801. Maitre incontest6 c
la Colonie, Toussaint voulut se rendre ind6pendant
la m6tropole. En mai 1801, il r6unit une Assembli
constituante don't les membres nomm6s par lui 6taie







RELEVEMENT ET EFFONDREMENT


tout h sa devotion; il interpr6tait, en agissant ainsi,
Particle 91 de la Constitution de l'an VIII statuant que les
colonies seraient regies par des lois speciales. La Consti-
tution de Saint-Domingue qui sortit des d6lib6rations
de cette assemble fut vote le 19 floral an IX (9 mai
1801) ; en plusieurs de ses articles elle trait de la religion
et sur cet objet elle fut compl6t6e par une loi organique
du 26 messidor an IX (15 juillet 1801). Voici les principles
dispositions continues dans ces deux acts :

La religion catholique, apostolique et romaine est la seule
publiquement professee dans la colonies (art. 6).
Chaque paroisse pourvoit A l'entretien du culte religieux et
de ses ministres. Les biens de fabrique sont specialement affects
A cette d6pense et les maisons presbyterales an logement des
ministres (art. 7).
Le gouverneur de la colonies assigned a chaque ministry de la
religion 1'etendue de son administration spirituelle, et ses ministres
ne peuvent jamais, sous aucun pretexte, former un corps dans
la colonie (art. 8).

Cet article 8 renouvelle pour Saint-Domingue les
decrets de la Constitution de 1789 en attribuant au
gouvernement de determiner l'etendue du territoire
dans lequel chaque ministry lu culte exerce ses functions.
Sans doute, sous l'Ancien regime, et dans la Colonie en
particulier, la limitation du territoire d'une paroisse par
1'autorit6 civil bornait de fait la juridictign du cure ou
du desservant, mais ce fait n'empechait pas de reconnaitre
A la seule autorit6 ecclesiastique le droit d'accorder et
d'6tendre la jurisdiction. Entre les deux autorites il y
avait entente tacite qui n'entrainait nullement la pr6do-
minance de l'une sur 1'autre.
La second parties du mime article, r6glant que les
ministres du culte ne peuvent sous aucun pr6texte,
former un corps dans la Colonie, signifiait que le clergy
de Saint-Domingue ne pourrait A l'avenir d6pendre d'un
chef eccl6siastique, mais tombait sous I'autorit6 du







HISTOIRE RELIGIEUSE D'HAITI


pouvoir civil : c'6tait ruiner la subordination des pretres
A 1'6gard du Pr6fet apostolique.
La loi organique du 26 messidor en IX ((sur la religion
catholique, apostolique et romaine ), est divis6e en six
titres :

Titre Ier. De l'exercice du culte. Art. 4 : Aucun ordre, d6cret
ou loi eccl6slastique, quoique en matiere purement spirituelle,
ne pourra etre ex6cutie dans la colonies, sans le consentement du
Gouverneur. Art. 7 : Les administrations communales nommeront
dans leur sein un administrateur charge de remplir le, functions
du ci-devant marguillier.
Titre II. Des Ministres du culte. Art. 15 : Les ministres du
culte, sur la presentation du Pr6fet apostolique, seront nomm6s
par le Gouverneur qui leur assignera 1'6tendue de leur jurisdiction
spirituelle. Il en sera de mxme des vicaires, lorsque le ministry
du culte d'une paroisse en fera connaitre le besoin au pr6fet.
Titre III. De la jurisdiction des ministres du culte. Art. 17:
Les ministres du culte pour les cas religieux seront jug6s par leur
pr6fet; pour les cas civils ils le seront par les tribunaux ordinaires
d'of rel6vent les paroisses oi ils resident.
Art. 18 : Les ministres du culte ne pourront etre d6poses ni
interdits de leurs functions pour les cas religieux, sans que les
jugements qui les condamnent et les motifs qui y ont donn6 lieu
n'aient 6td particip6s au gouverneur ; mais pour les cas civils ils
auront les memes droits de d6fende et d'appel que les autres justi-
ciables de la Colonie.
Titre IV. Du Pr6fet. Art. 21 : Le Prdfet fera les rbglements
relatifs i la police et h l'exercice du culte et a la discipline des
ministres et se cesnformera h cet effet h la Constitution de Saint-
Domingue et aux lois civiles ex6cut6es dans la colonies.
Titre V. Du traitement des ministres du culte et du casuel.
Art. 23 : Les ministres du culte seront salaries et logos par les
administrations municipales des paroisses qu'ils desservent.
Art. 24 : Les droits appel6s curiaux dans I'ancienne parties
franvaise seront pergus comme par le pass par les ministres du
culte, et les droits connus sous le nom de fabrique, par les admi-
nistrations municipales, le tout conform6ment au tarif du
4 d6cembre 1775.
Titre VI. Art. 26 : Les biens appartenant aux paroisses seront
remis aux administrations municipales qui les front r6gir ou
affermer pour le compete des paroisses.







RELEVEMENT ET EFFONDREMENT


Voici enfin la loi sur les administrations municipales
du 9 thermidor an IX (27 juillet 1801) qui complete la
legislation cecl6siastique de Saint-Domingue en son art. 21:
Les administrations municipales rempliront a l'avenir les
functions attributes aux ci-devant syndics et marguilli es; elles
prendront 1'avis des ministres du cultetoutes les fois qu'il s'agit
de depenses relatives au culte, a son entretien, reparation, cons-
truction ou reconstruction des gglises et maisons presbytdrales.

Ces textes temoignent d'empidtements du pouvoir
civil sur Jes droits du Souverain Pontife et du clergy de
la Colonie. Parmi les prescriptions qu'ils contiennent,
il en est, comme le consentement du Gouverneur a tout
ordre, d6cret ou loi eccl6siastique, quirappellentl'agr6ment
du roi ou le visa des corps judiciaires -au bas des actes
de la Cour de Rome. Dans les temps de conflict, les
Parlements de I'Ancien regime avaient exag6er leurs
droits; ils avaient port la t6emrit6 jusqu'a interdire
la publication en France de certain actes pontificaux
pour le motif que ces actes allaient A 1'encontre des fran-
chises du royaume ; mais s'ils soumettaient ces actes
A leur examen, ils n'entendaient pas, par leur consen-
tement, leur donner force e valeur, comme si leur auto-
rit6 dans la matiere efit etd gale A celle du Souverain
Pontife. Jamais l'Eglise de France dans l'Ancien regime
n'efit tol6r6 que les matieres purement spirituelles
pussent tomber sous le consentement du Souverain
temporel, ni que cette pretention ffit formulec avec la
raideur que l'on voit ici. En outre, la loi du 26 messidor
confie la gestion des biens d'Eglise A une administration
s6culiere, que l'autorit6 civil pourra seule mod6rer
sans que le cur6 lui-meme ou le Pr6fet apostolique ait
quality pour r6primer les abus. Enfin la substitution, dans
cette mime gestion, des administrations municipals au
syndic des habitants et au marguillier marque une tape
decisive dans la voice des abus que commettront plus tard






HISTOIRE RELIGIEUSE D'HIAITI


en Haiti, les conseils des notables a l'6gard des Fabriques.
Les membres des administrations municipales 6taient en
effet nomm6s par le gouverneur; ils avaient des attribu-
tions de police qui les tenaient dans la dependance
etroite le l'autorit6 central; ils etaient les agents de
cette autorit6, au lieu d'etre, comme autrefois les mar-
guilliers, les repr6sentants des habitants; ils se permct-
tront tous les abus h 1'egard des biens d'lglise, d&s
qu'ils seront assures de la complicity du chef de 1l'tat.
Ces lois sont, il est vrai, redig6es par des jurki;tes tout
impr6gnis de 1'esprit gallican de la Revolution franiaise ;
mais elles sont, a coup stir, inspirees par Toussaint
Louverture. On pourrait, en consequence, nous objecter
que les principles religieux du general en chef furent pcu
solides, puisqu'il ruine ainsi les vraies bases de l'organisa-
tion de l'eglise de Saint-Domingue. Nous convenons
volontiers que, si Toussaint est partisan du sentiment
religieux, s'il y voit un frein puissant aux mauvais ins-
tincts de l'homme, s'il I'accepte pour lui-mime, il ne
concoit pas ce qu'est l'Rglise avec ses droits en face de
l'itat. I1 veut de l'iglise qui enseigne la morale; il ne
veut pas de l'iglise quand 'I'glise pretend se gouverner
elle-meme, pasteurs et fiddles, et exiger Ic respect de sa
propre constitution.

*

La publication et la premiere execution de la Constitu-
tion de 1801 fut le signal du retour a Saint-Domingue
d'un bon nombre d'6migres. Le P. Lecun ne les suivit pas
tout de suite. L'ann6e pr6ecdente, craignant les intrigues
de pretres francais r6fugi6s aux Etats-Unis sur le point
de retourner A Saint-Domingue ou ils avaient dejA sejourne
du temps des Anglais, dans l'intention de ( diriger le
ge6nral Toussaint Louverture dans la bonne voie ,, il







RELEVEMENT ET EFFONDREMENT


avait demand conseil au sujet de sa rentrie dans sa
prefecture. II craignait surtout alors qu'on exigeAt de
lui le serment de fiddlit6 h la Constitution, impose aux
pritres 6migris admis en France; il h6sitait lJa priter.
D'ailleurs il proposait de faire le voyage de la Martinique
au courant de l'ann6e. Nulle part il ne parole de la pre-
sence de Mauviel aux portes de sa prefecture; comme il
ne put l'ignorer, on conclura qu'il n'en a pas congu de
craintes.
Nois ne saurions dire a quelle date exacte il reprit ses
functions h Port-au-Prince : un passage de l'une de ses
lettres nous autorise A penser que le 7 d6cembre 1801
il n'avait pas quitti la Jamaique; il s'inquietait a cette
date des measures que prendrait le Pape Pie VII dans le
Concordat en discussion avec la France ; peut-etre voulait-
il y trouver une ligne de conduit pour lui-mime dans
sa jurisdiction.
I1 est certain pourtant qu'il rentra A Saint-Domingue
A temps pour avoir deux entrevues avec Toussaint
Louverture avant que ne fit signal la prochaine expidi-
tion du gnderal Lcclerc (1), c'est-a-dire avant la mi-
janvier 1802. L'impression du P. Lecun au sujet de
Toussaint fut nettement d6favorable; on le congoit sans
peine, si la discussion entire eux fut port6e comme elle
dut l'&tre sur les points litigieux que nous avons signals
plus haut dans la Constitution et les lois organiques :
Je 1'ai connu, dit-il, pour ce qu'il 6tait et je n'ai voulu
exercer aucune function sous son gouvernement. Cette conduite
de ma part 6tait fondue et sur ma conscience, et sur la prudence
humaine.

(1) L'exp6dition du general Leclerc fut la plus important qui ait
6t6 jamais faite contre Saint-Domingue : elle comprenait 29.000 hommes
sous la conduite d'officiers qui s'6taient fait remarquer sur tous les
champs de bataille d'Europe et d'IRgypte. Son chef, Leclerc, Age de
30 ans, 6tait le mari de Pauline Bonaparte, scur du Premier Consul ;
il avait command l'armu e de Portugal en 1801 et avait mdritd toute
]a confiance de son beau-frere.







HISTOIRE RELIGIEUSE D'HAITI


Ce dernier mot laisse entendre que le Pr6fet aposto-
lique refusa de se compromettre aux yeux de la metropole,
ce qu'il eft fait en se soumettant au regime 6tabli par
Toussaint ; peut-etre prevoyait-il la puissante expedition
que le Premier consul dirigeait sur Saint-Domingue.

L'armde frangaise, 6crit-il plus tard, est arrivee h Saint-
Domingue dans les premiers jours de fevrier dernier (1802).
Toussaint Louverture lui a resist6. II a 6gorg6 le plus grand nombre
des blancs de la colonies et a d6truit par le feu les principles villas
et toutes les campagnes; apres trois mois de guerre il a trait
avec le capitaine g6ndral; il s'est soumis; peu de temps apr's,
il a voulu se revolter encore; il a 6t6 heureusement embarqu6
pour la France. II a rdduit en cendres plusieurs belles gglises de
notre Mission. C'est un hypocrite tout couvert d'impift6, de crimes
et de sang.

Tel est le jugement port sur Toussaint par le Pr6fct
de Port-au-Prince, qui, il est vrai, montra de la m6fiance
contre le general en chef des 1798, et le condamna en
1801 pour sa politique religieuse.

Il convient d'ajouter que le P. Lecun

se distingua par son courage h6roique durant l'attaque de Port-au-
Prince par la division Boudet (1. qu'y avait envoy le g6ndral
Leclerc (4 fevrier 1802). Les chefs noirs se voyant battus et fuyant
pele-mele, criaient A leurs soldats : Mdtd feu partout tug blanc-
la-io Ils trainerent dans les mornes une grande parties des blancs,
tuant sur place ceux qui refusaient de leur obeir et de les suivre.
Poursuivis avec aideur par les troupes francaises, ils n'eurent pas
le temps d'operer le massacre. Et lorsque la bataille fut terminde,
le P. Lecun se pr6senta aux vainqueurs entourd de plus de cinq
cents personnel de toute couleur, de tout sexe et de tout Age
qu'il avait sauvies d'une mort certain. Fuyant les coups meur-
triers des noirs pleins de rage, cette foule s'6tait r6fugi&e et barri-
cadee A 1'6glise, et le P. Lecun, revetu de ses habits sacerdotaux,

(1) Boudet 6tait un peu plus ag6 que Leclerc : il avait 33 ans.
II avait, en 1794, chass6 les Anglais de la Guadeloupe, de Sainte-Lucie,
Saint-Vincent et la Grenade, s'6tait distingud h Plaisance, A Marengo,
et avait aide au coup d'letat du 18 brumaire. Leclerc le renvoya en
France pour fair connaitre au Gouvernement la veritable situation
de Saint-Domingue ; ainsi il 6chappa h la fievre. Dans la suite il mdrita
A Essling les felicitations de 1'Empereur et mourut en septembre 1800.







RELEVEMENT ET EFFONDREMENT


les vases sacr6s h la main, en avait exterieurement couvert l'entree,
s'exposant seul pour le salut de tous. Sa fermet6 came et son
caractere sacred avaient su en imposer a la fureur (1).

Plus tard, quand il recut le g6ndral Leclerc a l'dglise
de Port-au-Prince, A une 6poque oi le Concordat entire
la France et le Saint-Siege n'6tait pas encore officiellement
promulgu6, il se pr6senta comme chef de l'Eglise & Saint-
Domingue par le choix et la ddtlgation du Saint-Sidge
apostolique : le capitaine g6n6ral parut approuver ce
language.
*
*

Par ces paroles, il est possible que le P. Lecunvisat
A ruiner les pretentions que Mauviel affichait alors de
prendre possession de son 6vich6 du Sud. L'6veque
constitutionnel avait cru gagner la faveur du chef de
1'exp6dition frangaise en procurant la soumission aux
forces de Leclerc des g6n~raux Clervaux et Paul Louver-
ture (2) qui commandaient dans l'Est. L'Est, en effet,
ne fut pas trouble. Leclerc en exprima sa reconnaissance
A 1'6veque par sa d6piche du 28 pluvi6se an X (16 fivrier
1801). Mauviel, d6s qu'il apprit la presence du capitaine
g6n6ral A Port-au-Prince, s'y rendit lui-meme et, au
dire du P. Lecun, travailla A se faire installer aux Cayes ;
d69u dans ses projects, il remit A Leclera sa d6mission
d'dveque du Sud, A cause du Concordat qui venait d'etre
signed a Paris entire le Pape et le Premier Consul. Leclerc
la requt conditionqueMauviel serendit a Santo-Domingo,
pour y prendre en mains le gouvernement de cette Eglise,
c'est ainsi que s'exprime Mauviel lui-meme dans une


(1) I. LE Ruzic : Documents sur la Mission des FF. Pricheurs, 172.
(2) Les g6ndraux indigenes Clervaux et Paul Louverture, ce dernier
frere de Toussaint, ne tardirent pas a se rallier a l'armee qui, en octobre
1802, entreprit de combattre les troupes franqaises.






HISTOIRE RELIGIEUSE D'HIAITI


lettre h Gr6goire. Le P. Lecun dit que l'6veque fruit
miconnu par le clergy de 1'Est. En fait, l'intrus faith
figure de commissaire civil au culte dans 1'ancienne parties
espagnole, puisque, dans une circulaire du 20 mai 1802
aux pasteurs et aux fiddles de 1'I~glise m6tropolitainc de
Santo-Domingo, il se qualified : eveque francais, charge par
le general en chef Leclerc de la surveillance gendrale suw
tout cc qui conccrne le culte et la religion catholiquc dais lk
ci-devant parties espagnole de Saint-Domingue ; dans le
mime acte il declare que le vicaire capitulairc: de Santo-
Domingo continuera ses functions, que ]ui-mime sc
confinera dans la charge qui lui est confide; il exhortc
les habitants de 1'Est A etre soumis au gouvernenient
franCais comme ils 1'6taient au roi d'Espagne, ah carter
tout espoir de r6trocession de leur pays A l'ancicnne
m6tropole, a pratiquer les vertus domestiques, etc..
Une autre circulaire de lui, 25 prairial an X (18 juin 1802).
rappelle aux cur6s, desservants et vicaires que s'ils ne sont
plus officers de 1'6tat civil, ils ont neanmoins a tenir
les registres de catholicitd, etc., question tout adminis
trative, on le voit, bien qu'elle touche aux devoirs dc
pastears d'ames.
Le P. Lecun, a Port-au-Prince, 6tait inquiet de l'avenii
de la Mission :
Notre mission, dcrivait-il le 21 juillet 1802, emporte toiu
mon temps et toutes mes pens6es. Depuis l'arriv6e de l'armn
frangaise jusqu'h present, j'ai eu le bonheur de la conserver quan:
au spiritual, car tout notre temporel est s6questrd comme domain
national depuis plusieurs anndes, sans en excepter meme no
domestiques. Nous n'avons pour exister que les oblations tri
volontaires des fiddles qui tous sont r6duits a la plus profound
misere. Cependant nous supporterons avec joie notre triste c
p6nible existence, si nous avons l'espoir de continue A ctre i
que nous sommes jusqu'a present, Missionnaires Dominicains.
Mais nous avons bien a craindre de voir a chaque insta
remplacer nos missions par des 6vich6s. Le capitaine Lcclle
(beau-frcre du Premier Consul) m'a assure A son arrivee ici qu
le project du gouvernement 6tait d'envoyer trois 6veques dat







RELEVEMENT ET EFFONDREMENT


la colonie, l'un pour la parties espagnole qui comprend I'ancien
archevech6 de Santo-Domingo, l'autre pour le dpartementdu
Nord qui comprend la Mission des Capucins, et le troisieme pour
les d6partements de I'Ouest et du Sud qui composent notre Mission.
Cependant il n'y a encore rien de change.

Les craintes du P. Lecun ne se r6aliserent pas. Un
d6cret du general en chef, publiC dans ]a. Gazette de Saint-
Domingue, du 26 messidor, an X (14 juillet 1802), mais
qui n'6tait pas parvenu au Pr6fet A la date de sa lettre,
organisait dans la Colonie la religion catholique, la
seule dorft 1'exercice public fift autoris6 A Saint-Domingue
En voici les principles dispositions :

Deux eccl6siastiques, ddsignes par le g6ndral en chef, rempliront
les functions de vicaires apostoliques. Ils sont charges de presenter
au general en chef les candidates destines h remplir les functions
de cures et de vicaires ; ils proposent tous les r6glements qu'ils
croient convenables pour leur assurer un traitement suffisant.
11 y a un cur6 dans les communes chefs-lieux de quarter; dans
les autres communes il n'y a que des vicaires. Le dimanche est,
A computer de la date du present, le jour de repos des fonction-
naires publics et des citoyens. Cependant les dates des actes publics
et priv6s s'expriment conformdment au calendrier rdpublicain
quant au quantibme et al nom des mois ; les noms des jours sont
ceux de l'ancien calendrier. Le present reglement n'est que provi-
voire.

Un autre d6cret paraissait dans la feuille du mime
jour :

Le citoyen Cibot, ci-devantpr6fet des Missions,a Saint-Domingue,
est nomm6 pour remplir les functions de vicaire apostolique dans le
ddpartement du Nord ;, le citoyen Lecun, ci-devant pr6fet aposto-
lique, est nomm6 pour remplir les memes functions dans les ddparte-
ments de l'Ouest et du Sud. Nul autre ne pourra prendre le titre
ou exercer les functions de pr6fet ou vicaire apostolique dans la
parties frangaise de Saint-Domingue.

Ces d6crets n'avaient pas 6t6 concerts avec la Cour
de Rome, qui s'en 6mut d'autant plus vivement qu'ils
lui furent connus par le numero de la Gazette Universelle
du 2 novembre 1801, et non par voie officielle; on pouvait






HISTOIRE RELIGIEUSE D'HAITI


trouver qu'apres le Concordat, la conduite du capitaine
general de Saint-Domingue 6tait incorrect. La Secrd-
tairerie d'Etat, de qui relevait 1'affaire, consult la
Propagande sur la personnel des deux Vicaires nommes
par Lecirrc. Les explications utiles furent fournies ct
la Propagande, par decret du 17 d6cembre 1802, ratifia
ce qui s'6tait fait et accord les pouvoirs necessaires aux
PP. Cibot et Lecun.

*

L'abb6 Mauviel, retire a Santo-Domingo, y resta jus-
qu'en 1805, revint en France, fut nomm6 cur6 de Mantes et
mourut dans cette charge en 1814. I1 avait 6t6 accompagne
en 1801 de trois pretres qui tous trois dec6d&rent dans la
Colonie : I'abb6 Desportes, du diocese de Rouen, fut
envoy A Hinche en avril 1801; tombe malade, il se
rendit avec peine au Dondon, puis A l'Acul, quand le
Dondon eut 6td incendi6, en 1802 ; il exerga son minister
A 1'Acul et y mourut de la fievre jaune ; l'abb6 Fontainc,
du meme diocese, tint-compagnie a 1'6veque a Santiago ct
A Santo-Domingo; il fut ink.um6 danslacath6drale de
cette derniere ville; l'abb6 Bonamy, du diocese de
Coutances, devint cur6 de Port-Margot a l'arrivee de
l'arm6e frangaise ; le soulivement d'octobre 1802 l'obligea
de chercher un refuge a la Tortuc ; ce coup causa sa mort.

*

L'expidition de 1802, malgr6 ses premiers success,
aboutit pour la France A un lamentable disastre. Toussaint
se soumit; puis fut exile, mais si le tronc de l'arbre de la
liberty des noirs 6tait tombe, les racines, comme il le disait
lui-meme, demeuraient vivaces et n'attendaient qu'un
temps favorable pour pousser des rejetons. Ce temps






RELEVEMENT ET EFFONDREMENT


vint sans retard. Des le printemps de 1802, la fiUvre
jaune avait commence ses ravages parmi les troupes;
A la fin de 1'Wte, il fut evident que I'arme frangaise ne
tiendrait pas contre la contagion. Aussi, en octobre, le
soulevement g6ndral des indigenes se d6clancha partout
A la fois. Les blancs gard6rent les villes de la c6te oi ils
p6rissaient en masse; les noirs tenaient les montagnes,
asile assure, facile A d6fendre, d'oi ils ravageaient A
volont6 la plaine.
Leclerc mourut de la fi6vre A la Tortue, assist par
l'6vique Mauviel, le 2 novembre; Rochambeau lui
succeda. Ce fut d6s ce moment la guerre d'extermination,
farouche, sans merci. A la fin de novembre 1803, Rocham-
beau capitula au Cap et, avec les debris de ses troupes,
essaya d'6chapper A ]a croisiere anglaise qui bloquait
le port; il fut fait prisonnier. Le drapeau frangais ne
flottait plus dans P'ile qu'a Santo-Domingo, oh s'6tait
rdfugi6 le general Ferrand.









CHAPITRE VI


LA RUINE

Le ler janvier 1804, Dessalines (1), devenu gouverneur
g6ndral, proclama aux Gonaives l'ind6pendance du pays
sous le nom d'Haiti. Ce chef n'etait nullement prdpare
par ses antecedents a conduire une nation, encore moins
a I'organiser. Sous son autorit6, ses secretaires, le plus
souvent, firent les lois. II faut rappeler ici, parmi les
premiers actes de son gouvernement, le massacre des
blancs rests dans le pays; par suite, presque tous les
pretres disparurent.
Le P. Lecun put s'dchapper de Port-au-Prince.

J'avais eu l'espoir, 6crit-il de Kingston, le 4 mai 1804, de
voir la religion & Saint-Domingue reprendre son ancienne splendeur
sous le gouvernement frangais; mais la guerre intdrieure de 'lle
et bient6t la guerre entire la France et 1'Angleterre a fait 6vanouir
toutes mes esperances. J'avais, cependant encore l'espoir de
conserver les dglises et le culte, meme apres le depart des Fran'ais,
et de contribuer beaucoup A d6tourner du crime le people de cctte
Ile. C'est le motif qui m'a d6termin6 contre mes intirets et au pdril
de ma vie h rester a Saint-Domingue, lorsque 1'arm6e frangaise
1'a 6vacud. Mais,, hlas Dieu a permis qu'au lieu de r6ussir par
mes prieres et mes discours a 6viter le crime et le meurtre, j'aie
6t6 moi-meme vou6 a la mort la plus honorable, si sa main liberale
ne m'avait arrach6 h la fureur de ces especes d'hommes 6gale-
ment feroces et sanguinaires les noirs, anciens esclaves, et les
hommes de couleur, libres de naissance ou affranchis, issues des
noirs et des blancs.

(1) Jean-Jacques Dessalines prit part au premier soulevement des
esclaves, en 1791 ; se rallia h la France avec Toussaint en 1794 et gagia
ses grades de fagon moins brillante que d'autres officers. Aux insurges
d'octobre 1802, il parut 1'homme rdunissant en sa personnel les qualities
du chef que r6clamait 1'heure presente, et pour le people haitic, il
est rest le type du soldat de 1'ind6pendance national.







LA RUINE


Depuis 1'evacuation des Francais, tous les individus blanks,
homes, femmes, enfants, ont tde massacres A Saint-Domingue.
Ce sont les factieux parmi les homes de couleur qui ont tram6
ce massacre g6n6ral et l'ont fait ex6cuter par les noirs. Ces mimes
homes, depuis quatorze ans qu'ont commence les troubles de
Saint-Domingue, ont massacre plusieurs pretres ; sans ces factieux,
j'aurais eu assez d'empire sur le reste de la classes de couleur et
sur toute la classes noire pour empecher ce massacre horrible et
pour lui faire respecter la religion et ses ministres. Mais pricis6ment
parce qu'ils ont vu que moi et les missionnaires sous mes ordres
d6tournions du crime ceux qu'ils voulaient choisir pour le consom-
mer, ils m'ont proscrit moi personnellement et ont 6gorg6 tous
les missioirnaires qui sont tomb6s entire leurs mains. Je crains
d'6tre le seul qui ait dchapp6 h leur fureur, et encore A present, j'ai
peine h comprendre moi-m6me comment je me suis sauv6.
J'6tais r6sign6 a me livrer h ces bourreaux, lorsque j'ai c6d6
enfin aux instances et aux larmes de la multitude qui me suppliait
de m'6vader. J'ai pris ce parti au moment oi l'on vint pour m'assas-
siner, le 23 janvier dernier h 4 h. 1 /2 du soir. Je me suis tenu cach6
un mois en ville. I.e 15 f6vrier, je me suis embarqu6 d6guis6 en
matelot, apr&s ftre rested cinq jours en rade et cach6 A fond de
cale.
Je suis parti absolument sans linge et sans argent sur un
bitiment pour Newport, au Nord-Am6rique. Six jours apris, j'ai
6td pris par un corsaire francais qui me conduisait A 1'Ile de Cuba
lorsqu'une corvette anglaise m'a repris et conduit i la Jamaique,
oil je suis depuis le 9 mars.
Toutes les 6glises, except celles de Port-au-Prince, de Saint-
Marc et des Cayes, sont brfiles? depuis longtemps; les trois qui
restent seront certainement brdildes dememe.Tous les missionnaires,
except cinq, sont morts de maladie ou de meurtre, et je me
comprends dans ce nombre ; j'y comprends aussi un de nos Pcres,
cur6 i Saint-Marc, qui peut-6tre n'existe plus dans ce moment,
le seul qui rest a Saint-Ddmingue.
Cependant au milieu de tant de malheurs et de tant de crimes,
a Saint-Domingue comme en France, l'esprit de religion s'est
conserve parmi le plus grand nombre et s'est memc fortified chez
plusieurs. Le malheur et surtout la perspective de la mort reveille
la conscience, et la grace a v6ritablement op&r6, quelque temps
avant mon depart, des conversions frappantes. On trouvera done,
si jamais il est possible d'y retourner, de grades dispositions a
y retablir le culte, la piedt et les moeurs, mais on y trouvera aussi
de grands obstacles, et surtout de grands dangers. Dans la plupart
des paroisses, des Negres se sont empards des debris des saints
ornements et des vases sacres, et ils s'immiscent, quoique la plu-
part ne sachent pas meme lire, jusqu'a faire le simulacre sacrilege






HISTOIRE RELIGIEUSE D'HATTI


d'administrer tous les sacrements et meme de c616brer la sainte
messe. Ces hommes monstrueux seront tris dangereux pour les
premiers missionnaires qui aborderont dans cette ile.

*


Le cur6 de Saint-Marc, don't il est parl6 dans cette
lettre, est le P. Dufour. C'6tait d6dj un vieillard. Le
P. Dufour vint dans ]a suite prendre A Port-au-Prince la
place du P. Lecun. Ii faillit etre victim de la haine
vou6e aux blancs;
il allait etre sacrifid, dit Ardouin, quoique except (des massacres
ordonn6s par le gouvernement), parce que les assassins voulaient
qu'il leur donnAt de l'argent; il s'y refusait avec un rare courage.
Dessalines survint et dispersa ces assassins a coups de canne, en
leur demandant si les enfants ne devaient pas etre baptis.s.

Un autre historien, Madiou, a traduit de facon singu-
libre le regime religieux de ces temps en Haiti.

Pour officer en beaucoup d'endroits, dit-il, Dessalines, n'ayant
pu trouver des eccl6siastiques, se d6clara chef de 1'Eglise et crea
des pretres.

Nous ne voyons nulle part que le gouverneur d'Haiti
ait pr6tendu se faire chef de l']fglise : le mot est d'une
exag6ration flagrante; mais il se r6serva le pouvoir
qu'avait revendiqu6 Toussaint de determiner l'6tendue
de la juridictiorn de chaque cur6 et de pourvoir aux cures
vacantes : c'est ainsi qu'il crta des pretres, en remettant
A des individus qui s'y prftaient le soin de faire les offices.
Madiou en cite un example :
Ii nomma 1'indigene F6lix, cur6 de Saint-Marc : c'6tait un
ancien tambour-major de la 16gion Dessources, du temps des
Anglais.

La tradition ajoute que si le P. Fl6ix, c'est ainsi
qu'on le omma, avait 6t6 tambour-major, il avait
aussi rempli les functions de chantre de paroisse. On







LA RUINE


dit qu'il se content de faire les baptemes, les marriages
et les enterrements, qu'il ne montait pas A 1'autel. 11
aurait exerce ce ministare a Port-au-Prince d'abord,
puis a Saint-Marc, quand le P. Dufour eut remplac6 le
P. Lecun.

*

Au Cap, le P. Cibot disparut. Nous serious tent de
l'identifier avec cet abb6 Siboth, don't parole Mgr Hillion,
dans ses'Tourn~es pastorales : c'6tait en 1804, au Port-
Margot,
Condamn6 h etre pendu et ne voulant pas que les ex6cuteurs
portassent la main sur lui, ii pr6para lui-mime son supplice, monta
sur un calebassier qui se trouvait derriere 1'6glise, passa la corde
a son cou et se laissa choir dans l'espace. C'est ainsi que les anciens
racontent le fait. Is ajoutent qu'au moment de sa mort, une
blanche colombe prit son essor, de l'arbre oi itait attache la
victim, vers le tabernacle, pour y prendre les saints hosties, puis
revint se reposer sur la tete du supplici6. Nous n'avons pas a faire
le commentaire de cette histoire ou 16gende, comme il plaira de
l'appeler. Nous nous bornons h raconter la tradition h ce sujet (1).

Le P. Brelle demeura au Cap, oii on le qualifia de
Pr6fet apostoliquc.

*

En aoft 1804, Dessalines se fit proclamer empereur
d'HaYti. Son couronnement eut lieu au chef-lieu du
Nord. L'6glise de cette ville ayant Ut6 brC(le une
second fois, le 5 f6vrier 1802, la c6remonie ne pouvait


(1) Mgr Hillion a recueilli une tradition orale : l'orthographe du
nom n'a pu lui etre transmise. Suivant l'usage du pays, les habitants
faisant sonner le t final, le Prelat a traduit cette prononciation par
th. II est vrai, ii fait du P. Siboth le cure du Port-Margot, de 1800
i 1804 ; mais il est possible que le P. Cibot, au lieu de rester au Cap,
se soit retire & Port-Margot de 1800, h l'arrivde des troupes frangaises,
puis, apres la retraite de l'abb6 Bonamy.






IIISTOIRE RELIGIEUSE D'HAITI


s'y accomplir. La fate semble d'ailleurs avoir W6t pure-
ment civil, si l'on s'en tient au programme qui en fut
public; elle eut lieu au Champ-de-Mars; mais elle fut
suivie d'un Te Deum a 1'6glise, c'est-a-dire h la chapclle
des R&gieuses qui servait au culte.
On sait que 1'empereur 6tablit sa residence a I'ancienne
habitation Marchand qu'il nomma de son propre nom,
Dessalines. II y fit une paroisse qui fut donn6e au P. Col,
Dominicain, ancien curd de Torbcck.
La Constitution imp6riale parut longtemps apres la
proclamation de 1'Empire, en mai 1 805 : elle prouve
6videmment que Dessalines n'entendait pas se faire clef
de l'Rglise, puisqu'elle declare express6ment que ( la
loi n'admet pas de religion dominant (Art. 50.)
Par suite ( la liberty des cultes est tol6r6e (Art. 51);
1'ltat ne pourvoit a l'entretien d'aucun culte ni d'aucun
ministry. C'etait en principle le regime de la separation
de l'lFglise et de I'ltat; en pratique on en rest aux
coutumes 6tablies.
Cette Constitution contenait des dispositions plus
pernicieuses, quand elle d6clarait, art. 1 4, que ((le marriage
est un acte purement civil at autoris6 par Ic gouvernc-
ment )) et, art. 15, que (( la loi autorise le divorce dans
les cas qu'elle aura prevus ,. Huit jours apres la Consti-
tution, paraissaient, pour la compl6ter, les lois sur les
enfants n6s host's marriage et sur le divorce : par la pre-
miire les droits des enfants naturels 6taient les memes
que ceux des enfants 16gitimes, pourvu qu'ils fussent
reconnus, fussent-ils nds pendant le marriage; .par la
second, toute separation de corps 6tait supprim6e, les
6poux ne pouvant etre d6sunis que par le divorce; quant
au divorce, il avait lieu soit par consentement mutuel.
soit sur la requfte de I'un des 6poux, et ( sur la simple
allegation d'incompatibilit6 d'humeur ou de caractfre .
Cette legislation, on le voit, ruinait la famille.







LA RUINE


*

Dessalines tomba, assassin dans un guet-apens par
ses propres troupes (17 octobre 1806) ; le lendemain
18 octobre, h neuf heures du matin, un Te Deum fut
chant (C pour c6lbrer cette memorable journde qui a
vu finir la tyrannie et renaitre la liberty La Republique
fut r6tablie et une Assembl6e constituante donna au
gouvernement un nouveau statut : ce fut en g6ndral un
retour h la Constitution de 1801.

Au point de vuc qui nous occupe,
la religion catholique, apostolique et romaine 6tant celle de tous
les Haitiens, est la religion de 1'Etat. Elle sera protegee ainsi que
ses ministres. (Art. 35.) La loi assigned h chaque ministry de la
religion l'dtendue de son administration spirituelle. Ces ministres
ne peuvent, sous aucun pretexte, former un corps dans l'Etat.
(Art. 36.) Si, par la suite, il s'introduit d'autres religions, nul ne
pourra Wtre emppche, en se conformant aux lois, d'exercer le
culte religieux qu'il aura choisi. (Art. 37.)

Comme religion de 1'ltat, la religion catholique ne
jouit done d'aucune pr66minence; elle n'occupe qu'une
situation de fait; elle perdra ce rang, quand d'autres
cultes se seront introduits, au point sans doute de contre-
balancer son action. Notons encore que d6sormais ce
n'est plus le chef de l'lPtat, mais la loi qui assigned A chaque
ministry 1'etendue de son administration spirituelle : ce
qui veut dire peut-&tre que les paroisses auront la m6me
6tendue que les communes, a moins que le sens ne soit,
suivant les tendances de la Constitution de 1806, qu'au
pouvoir lgislatif est r6serv6 le droit, attribu6 en 1801
au pouvoir ex6cutif, de determiner les limits des paroisses :
c'est ainsi d'ailleurs que l'on interpretera bient8t 1'ar-
ticle 36.
La Constitution votee, le pays se divisa en deux
RItats rivaux : l'Ouest et le Sud l6urent Alexandre







HISTOIRE RELIGIEUSE D HAITI


Potion (1) comme Pr6sident; le Nord se donna le general
Henri Christophe (2) comme President et g6neralissime,
Potion garda la Constitution de 1806; Christophe s'es
octrova une nouvelle, en attendant qu'il se fit proclaim
roi d'aiaiti et donnAt a ses sujets une Constitution royal!
(1811).
A Port-au-Prince, le P. Dufour semble avoir &t ei
butte aux vexations de Petion : nous recueillons, ii es!
vrai, cette accusation sous la plume d'un adversaire
Juste Chanlatte, au service d'Henri Christophe. L
Gazette officielle de l'Atat d'Haiti du 2 juin 1808, racont
en effet, comme fait recent, la mort du P. Dufour, It
pillage du presbytere de Port-au-Prince, sous la conduit
de Th6l6maque, et le meurtre de Tonnelier, mis en piice
par les soldats qui se plaignaient de n'avoir pas eu leu
part des d6pouilles du dffunt.
Ce rebelle infime (P6tion), ajoute la feuille du Nord, a Cr
qu'il ne pouvait faire un meilleur usage de son autorit6 usurpi
qu'en reduisant le sieur Dufour, curd de 1'endroit, a un tel ex6
de disespoir que le fardeau de la vie lui devint un supplice. Aus
a-t-il si bien manoeuvrer que ce dernier n'a trouv6 de refuge contr
la persecution que dans un calice amer et empoisonn6 qu'il a aval
jusqu'A la lie.

On voit combien sont vagues ces imputations.
En place du P. Dufour, le gouvernement appela
la cure de Pprt-au-Prince, le P. Vincent P6niche, qt

(1) P6tion naquit & Port-au-Prince le 2 avril 1770, et y mouL
le 29 mars 1818 ; affranchi de naissance, il 6tudia a l'Acaddmie mii
taire de Paris ; en 1791, il prit les armes avec les alfranchis de 1'Ouc
et continue la carriere militaire avec le plus grand succes. Son can
thre 6tait souple et facile, il sut avec grande habilet6 s'adapter a tout
les circonstances.
(2) Christophe, nd en 1769, i l'ile Saint-Christophe, possess
anglaise, fut amend tout jeune h Saint-Domingue. II se trouva di
les rangs des premiers insurg6s de 1791 et y conquit une place de choi
II faut lui reconnaitre un talent special remarquable d'organisatt
et de constructeur, malgrd ses violence et l'arbitraire de son gouvern
ment.






LA RUINE


nous est inconnu par ailleurs. Peu apris, se prssenta A
la capital, le P. Lemaire, ancien cur6 de Jacmel, en 1789,
et qualify, .en 1808, de curd frangais, ce qui laisserait
supposed que le P. Peniche 6tait d'une autre nationality.
II est probable que le P. Lemaire r6clama, comme Frere
Pricheur, la succession du P. Dufour et qu'il se donna
comme Pr6fet apostolique : on serait port h admettre,
par suite, que le P. Lecun aurait transmis au P. Dufour
le titre de vice-pr6fet, et que le P. Dufour se serait substi-
tu6 le P. Lemaire dans cette function. Ce qui est certain,
c'est qu'un conflict se produisit et que le P. Peniche en
demand la solution au S6nat, en sc reclamant de I'ar-
ticle 36 de la Constitution, cit6 plus haut, ainsi que de
sa nomination A la cure de la ville par le gouvernement,
enfin, de son anciennet6 dans le pays. Le S6nat nomma
et reconnut (29 novembre 1808) le P. Vincent Peniche
pour chef de l'Eglise de cette ville, avec injunction h tous les
ministres catholiques qui arriveront au Port-au-Prince de le
respecter en cette quality et de le reconnaitre pour leur sup6rieur.
Telle est l'interpr6tation authentique de la Constitution:
en assignant a chaque ministry du culte l'6tendue de son
administration spirituelle, le pouvoir civil entend bien
nommer ce ministry.
*

Le P. Lemaire se le tint pour dit. Ce n'est pas lui
qui succda au P. Peniche, l'ann6e suivante, mais un
pritre espagnol de l'Amerique du Sud, parlant p6nible-
ment le frangais, le P. Gaspar. Celui-ci se montra plein
de pr6venances pour le President; il recevait PNtion A
diner au presbytere le jour de PAques; en avril 1810,
le general Andr6 Rigaud, l'ancien commandant du Sud,
rdcemment revenue en Haiti, assist a ce banquet avec
divers fonctionnaires publics. Le P. Gaspar eut pour
vicaire le P. Gordon, qui parait &tre Frangais.






HISTOIRE RELIGIEUSE D'HAITI


A la priere de P6tion, le P. Gaspar, en 1812, dejoua
les manoeuvres de Christophe pour 6pouvanter lesgens
de la Plaine du Cul-de-Sac par de pr6tendues apparitions
de la Sainte Vierge, au moment oi Christophe, proclami
roi, pr6parait une expedition centre Port-au-Prince. Le
cur6 de Port-au-Prince mit le feu au mapou sur lequel
se manifestait la pr6tendue visiteuse c6leste. Le mapot
fut consume. On sut dans la suite que c'6tait 1 l'oeuvrn
d'un imposteur, Bosquette, qui en garda le nom d(
Vierge Bosquette. Le P. Gaspar en prit occasion de publier
une epitre aux fiddles, dans l'Echo du 12 janvier 1812
centre les faux docteurs des sectes grossidres du fetichisnu
Il se donnait comme Pr6fet apostolique, peut-etrt
pour tenir tite plus efficacement au P. Lemaire qu
r6sidait a Port-au-Prince. La duality d'autorit6 religious
cr6a meme un schisme dans la population. On est contraint
d'avouer qu'en effet la conduite priv6e du P. Gaspa
6loignait de lui les fiddles desireux de remplir vraiient
leurs devoirs de religion : ceux-ci s'adressaient ai
P. Lemaire, tandis que ceux qui ne pratiquaient guire
surtout les fonctionnaires, se rangeaient autour di
P. Gaspar.
On a dit que les deux prftres exer9aient chacun a
semaine les functions de cure. II se peut que par uis
entente qu'imposaient les circonstances, chacun d'euL
a tour de r6le, official a 1'6glise, le P. Lemaire se contend
tant, faute de mieux, de cet arrangement, et le P. Gaspa
temoignant par 1A quelque 6gard pour le Supiries
eccl6siastique. Leurs partisans gard6rent leurs prdfi
rences et pendant la vie du P. Lemaire, le conflict n'dclat
pas davantage.
Aux yeux du President P6tion, le P. Gaspar restal
charge de la paroisse : c'est lui qui parait en toute occi
sion. II sut se manager les bonnes grAces du Gouveril
ment, en accueillant au presbythre, en 1816, Bolivar(






LA RUINE


ses compagnons, venus en Haiti chercher un refuge et
de l'aide. S'il accomplit ce devoir d'hospitalit6, en parties
par sympathie personnelle pour le lib&rateur, s'il m6rita
n6anmoins la gratitude de tous, il tint, la m&me annie,
une singuliere conduite, que ne peut justifier sor d6sir
de plaire aux hommes en charge, en admettant deux
quakers de Philadelphie A precher chez lui leurs doctrines
devant ses partisans. Nous ne savons si le P. Lemaire
vivait encore A cette 6poque; nous savons seulement
qu'il mourut tres Age.
Apres le P. Lemaire, un autre pr&tre, le P. Marion,
curd de Leogane, s'intdressa aux fiddles de Port-au-
Prince que froissait la conduite scandaleuse du P. Gaspar.
II venait de temps A autre A la capital pour exercer son
ministere en leur faveur dans un oratoire mis a sa dispo-
sition dans la maison meme du secretaire r6dacteur du
S6nat, Toulm6.
On y vint beaucoup, si bien que le P. Gaspar protest
pr&s du Gouvernement contre ces empietements. L'6clat
que prit cette affaire renforga opposition entire les deux
parties. Par une plaisanterie facile, on nomma les fiddles
du P. Marion des marionnettis ; les autres se qualifierent
gasparites. L'hostilit6 entire les deux groups fut portte
jusqu'aux menaces et aux voices de fait contre la maison
de Toulm6. C'est alors que P6tion crut devoir intervenir
et signifier au P. Marion de ne pas paraitre A Port-au-
Prince. 11 s'ensuivit un certain came mais non 1'entente
de tous les fiddles entire eux sous l'autorit6 du P. Gaspar :
A la premiere occasion les troubles renaitront.
*
*
II faut signaler en cette periode quelques actes du
Gouvernement touchant la discipline eccl6siastique et
1'6tat des enfants nds hors marriage. Sur ce dernier point
une loi du 10 novembre 1813 corrigea, par reaction contre






HISTOIRE RELIGIEUSE D'HAITI


la politique suivie par Dessalines, ce que la Constitution
de 1806 parut alors avoir de trop absolu en faveur du
marriage qu'elle ( tendait A propager comme une vertu
social ). La nouvelle loi 6tablit les droits des enfants
natitels en face des enfants 16gitimes : les enfants nature
avaient droit dans la succession h une part d'enfani
16gitime quand ils etaient reconnus avant le marriage dt
pore et a un quart de cette part s'ils 6taient reconnin
pendant le marriage.

Une circulaire du Grand Juge ministrye de" la Justice
invita les curds, le 30 octobre 1816,
a n'accorder les ceremonies religieuses pour les baptmmes, marriage
et deces qu'au pr6alable on leur ait justifi6 que les d6claratiom
voulues par la loi aient 6t6 faites au bureau de l'tItat civil.
On le voit, ce n'6tait 1l qu'une simple invitation
renouvel6e a quelques cures trois mois plus tard, ell(
leur 6tait encore pr6sent6e avec managements : le Grand
Juge semblait demander aux cures un service, en vue di
favoriser une measure don't ses concitoyens ne compare
naient pas l'utilitd. Plus tard, les ministres du culte scroni
regards comme specialement d6l6gu6s, pour faire sur a
point l'dducation de la population d'Haiti; on ne si
contentera pas de les inviter A aider les officers de l'Ital
civil, mais on les y contraindra au detriment de leui
ministere.
Enfin, le 15 septembre 1815, une loi sur les droiii
curiaux compl6ta une loi de 1805 sur le meme objet
elle entire dans des details que ne comportait pas 1I
pr6cddente; elle abaisse les chiffres des tarifs jusque-l
admis, mais elle ne determine pas qui aura la gestion de
revenues curiaux : en fait ce fut le cur6 qui s'en charges
*
*
Par ce que nous venons d'exposer, les Pouvoir:
publics dans la Rtpublique de l'Ouest touch6rent A pein


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