Une visite chez Soulouque

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Material Information

Title:
Une visite chez Soulouque souvenirs d'un voyage dans l'île d'Haïti
Series Title:
Bibliothèque Nouvelle
Physical Description:
4, 275, 9 p. : ; 19 cm.
Language:
French
Creator:
Dhormoys, Paul, 1829-
Publisher:
Librairie Nouvelle
Place of Publication:
Paris
Publication Date:

Subjects

Subjects / Keywords:
Description and travel -- Haiti   ( lcsh )
Description and travel -- Dominican Republic   ( lcsh )
Genre:
non-fiction   ( marcgt )

Notes

Statement of Responsibility:
Paul Dhormoys.
General Note:
Advertisements on p. 277-284.

Record Information

Source Institution:
University of Florida
Rights Management:
All applicable rights reserved by the source institution and holding location.
Resource Identifier:
oclc - 23093541
ocm23093541
System ID:
AA00008883:00001

Full Text









UNIVERSITY
OF FLORIDA
LIBRARIES








HIl1. m'"OU"


UNE VISIT


CHEZ SOULOUOUE



SOUVENIRS D'UN VOYAGE DANS L'ILE D'HAITI

[ t
























Paris. Imprim. de la Librairic Nouvelle. Bourdilliat, 15, rue Breda.


, -


" -





PAUL DHORMOYS



UNE VISIT

CHEZ


SOULOUQUE


SOUVENIRS D'UN VOYAGE DANS L'ILE D' HAITI


PARIS
LIBRAIRIE NOUVELLE
BOULEVARD DES ITALIENS, 15
La traduction et Ia reproduction sont r6servdes
1859
*.R. C, a t '5 ..


1139








:AMERICAv

AMERICA















A MM. VILLEMOT ET JOUVIN




C'est a vous, Messieurs, que ces r6cits doivent
d'avoir vu le jour. Permettez-moi done, en in-
scrivant en tote de ce petit livre le t6moignage de
ma gratitude, de le dedier au Figaro. Cela lui
portera bonheur.





PAUL DIIORMOYS.















AVANT-PROPOS





Depuis que le crayon de Cham a popularis6 chez
nous le nomn de Soulouque et plac6 dans un pantheon
grotesque le susceptible monarque auquel cette gloire
a d6ji valu deux attaques d'apoplexie, il est bien
difficile de parlor sans rire de cet empereur couleur
d'dbene, de son pays et de ses sujets.
Il n'y a pas de capitaine au long course rapportant
de Port-au-Prince un chargement de cafe, pas d'as-
pirant de marine de retour en France apr.s une sta-
tion dans les Antilles, qui ne se croie d6biteur envers
ceux qui 1'dcoutent d'une s6rie d'anecdotes et de
tableaux qui, pour 8tre quelquefois vrais, n'en tien-
draient pas moins une place honorable dans I'album
charivarique.
Mais si le narrateur, laissant de c6t6 Faustin et ses
negres, vient A parler de la r6publique Dominicaine,
ce petit ltat qui occupe le reste de File de Saint-








4 AVANT-PROPOS
Domingue, son language change : il n'a plus alors
d'6loges assez pompeux pour cdldbrer cette nation.
C'est chez elle que sont venus se rdfugier tous les
instincts de civilisation chassis par la reaction afri-
caine. C'est elle qui doit regendrer ce pays ct lui
rendre son ancienne splendeur.
Est-ce lA la v6rit6?
Soulouque, malgre ses ridicules, ne peut-il avoir
son cot6 serieux et utile? Les mulatres de Santo-
Domingo, malgrd leur bonne reputation, sont-ils
aussi dignes d'int6ret qu'on le suppose?
Si le lecteur veut bien parcourir cette relation sin-
cere d'un recent voyage dans File de Saint Domingue,
il pourra en juger par lui-meme. Peut-6tre trou-
vera-t-il d'ailleurs, a travers ces rdcits, quelques faits
nouveaux, quelques anecdotes qui lui front moins
regretter 1& temps qu'il perdra avec ce petit livre.








UNE


VISITE CHEZ SOULOUQUE


SOUVENIRS D'UN VOYAGE DANS L'ILE D'HAITI






SOULOUQUE TEL QU'ON SE LE FIGURE



I

Conmmnent on va chez Soulouque en passant par Metz. I1 ne
faut pas parler de hoses qu'on ne connait pas. Un diner au
palais. Une Ariane noire. Un nouveau regiment. -
L'dtiquette. Le high life hailien. Un expedient 6cono-
mique. Comment on augmente sa sold. Une d6pense ur-
gente.

11 y a de cela cinq ans h peu prbs. Je venais de
quitter l']icole d'application, avec le grade de
sous-lieutenant dans un regiment d'artillerie. Une
promotion dans laquelle je ne fus pas compris,







UNE VISIT


centre mon attente, me causa un si vif d6pit, que
j'envoyai sur-le-champ ma d6mission au ministre.
Je fus un peu 6tonn6 de la promptitude avec la-
quelle on 1'accepta. Je m'6tais promise de faire une
belle resistance A toute espbce de tentatives pour
me ramener; je ne voulais me rendre qu'A la
dernibre extr6mit6 : je n'eus pas mime a me dd-
fendre.
Je quittai mon regiment le cceur gros et je re-
vins dans ma famille, oh ma conduite fut peu
approuvee. Je me trouvais ainsi depuis quelques
mois A Paris, me sentant bien prbs de regretter
mon coup de tete, mais n'en convenant avec per-
sonne, pas mfme avec moi. Je donnais des r6p6-
titions de mathdmatiques a Sainte-Barbe, et je
dois avouer que je ne voyais pas l'avenir couleur
de rose. Un martin, je fus abord6 sur la place du
Pantheon par un de mes camarades d'6cole.
Eh bien mauvaise tete, me dit-il, as-tu mis
un peu d'eau dans ton vin?... Itcoute, continua-
t-il plus serieusement, tu as fait une sottise; heu-
reusement elle n'est pas irreparable. II ne se pas-







CHEZ SOULOUQUE 7
sera pas longtemps sans que nous ayons h tirer
des coups de canon: la guerre te fournira une oc-
casion toute naturelle de demander h reprendre
du service. Jusque-1l, ne perds pas ici ton temps.
Voyage plut6t un peu. Tiens, bier, au caf6 Hol-
landais, il 6tait justement question du gouverne-
ment dominicain : il demand des officers pour
instruire son armee. Pourquoi n'irais-tu pas, en
attendant les 6vinements, faire un peu de th6orie
h ces braves gens?
Je dois avouer, a ma honte, qu'h cette dpoque
mes notions sur la r6publique Dominicaine 6taient
assez confuses. Je savais vaguement que 1'tle de
Saint-Domingue 6tait jadis divis6e en deux par-
ties, 1'une, a 1'ouest, appartenant A la France,
I'autre, A 1'est, soumise A l'Espagne; mais je
croyais que la rdvolte des noirs, en 1791, avait
r6uni ces deux trongons en un seul corps et que
Soulouque 6tendait son sceptre sur toute l'tle
d'Haiti.
Mon ancien camarade m'expliqua comment,
depuis 1844, l'antique audience espagnole s'dtait







UNE VIS1TE


metamorphosee en un jeune 1Etat ind6pendant,
sous le nom de republique Dominicaine, et com-
ment elle 6tait rest[e fiddle h cette forme d6mo-
cratique, pendant que l'ancienne possession fran-
caise se transformait elle-meme en empire sous la
dynastie des Faustin.
Si tuveux des renseignements plus complete,
ajouta-t-il, va voir notre-ancien camarade Anse-
lin, tu sais, celui que nous appelions a 1'Hcole le
petit Minimum, et qui est entr6 dans l'infanterie
de marine. 11 part pour Santo-Domingo. On lui
donne le grade de capitaine, six mille francs de
traitement et ses frais de voyage. 11 paratt, a ce
qu'il nous racontait hier, que la r6publique Domi-
nicaine est un amour de petite rdpublique, prold-
gde a la fois par la France et l'Angleterre. C'est
faire ceuvre pie que d'aller l'aider a se d6fendre
centre le feroce Soulouque, qui veut la d6vorer. A
ta place, je n'hlsiterais pas. C'est d'ailleurs unbeau
voyage a faire et un pays curieux A visiter. Dans
tous les cas, cette excursion te vaudra mieux que
de passer ton temps courir ici le cachet.






CHEZ SOULOUQUE 9
C'est a voir en effet, rdpondis-je; j'y son
gerai.
Une demi-heure aprbs, j'6tais chez Anselin, qui
me mena aussitOt chez le consul g6ndral de France
a Port-au-Prince, alors en cong6 i Paris, et qui
s'6tait charge de recruiter des d6fenseurs pour la
jeune r6publique.
Ce diplomat 6tait un ancien philheline. Apris
avoir, dans sa jeunesse, combattu pour les Grecs,
il 6tait entr6 dansla carriere consulaire, et, comme
on a toujours du goOt pour son premier m6tier,
il se montrait 6pris pour les Dominicains d'une
passion non moins vive que celle qui 1'avait en-
flamm6 jadis pour les Hellenes. 11 me parla lon-
guement de la republique de Santo-Domingo, de
1'interit que la France et l'Angleterre portaient a
ce petit Etat, du rble que nous serions appeles a
y jouer un jour. C'etait une perspective des plus
siduisantes; cependant je demandai vingt-quatre
heures de reflexion.
Je me rappelai qu'un de mes camarades de col-
l1ge 6tait attach au ministere des affaires 6tran-







10 UNE VISIT
geres, prdcisdment a la section d'Amdrique et des
Indes; je courus me renseigner pris de lui. Ce fut
bien autre chose encore que le consul. A l'enten-
dre, lardpublique Dominicaine dlait un module
proposed h l'imitaLion de tous les gouvernements
de l'Amerique du Sud. C'6tait un pays magni-
fique, un climate ddlicieux.
L'infortund ne se doutait guere, au moment oii,
sur la foi des cartons et des correspondances, il
me donnait ces veridiques renseignements, qu'il
irait quelques mois plus tard payer son tribute i la.
fibvrejaune, sous ce climate enchanteur. J'Atais si
rassurd, en le quittant, que je retournai du meme
pas chez le consul general lui dire que ma rdso-
lution 6tait prise et qu'il pouvait computer sur moi.
Trois semaines apres, un capitaine du genie,
nomm6 Mendbs, Anselin et moi, nous nous em-
barquions A Lorient sur la frigate la Pdndlope,.
faisant voile pour Saint-Thomas, oi le gouverne-
ment dominicain devait envoyer un de ses bAti-
ments A notre rencontre.
C'est ainsi que je me trouvai enr616 parmi les







CHEZ SOULOUQUE 11
ennemis de Sa MajestW Faustin Ier. Je n'avais ce-
pendant aucun pr6jug6 contre l'empereur Sou-
louque, aucune raison de le hair. Personne dans
ma famille n'avait j amais possed6 la moindre canne
A sucre 4 Saint-Domingue; nul creole ne m'avait
inspire son m6pris pour la race negre. Bien que
je dusse le combattre un jour, je me sentais quel-
que sympathie pour ce monarque d6class6. 11 me
semblait que, pour Wtre arrive au pouvoir et s'y
maintenir d'une fagon si 6nergique, il lui avait
fallu une cerlaine force d'intelligence, et que ce
chef noir, si ridicule h nos yeux, 6tait peut-6tre
un grand homme dans son genre. Les officers de
la frigate, nos compagnons pendant la traversee,
ne me laisserent pas longtemps mes illusions A cet
4gard. L'un d'eux avait vu la cour haitienne; les
autresen avaient tant entenduparler, qu'ils la con-
naissaient mieux que s'ils avaient navigu6 dix ans
dans la baie de Port-au-Prince. Leursr6ponses aux
quelques questions que je leur adressai m'appri-
rent que je ferais bien de ne pas trop manifester
mes sympathies pour Soulouque.







UNE VISITE


Vous croyez peut-6tre, me disait un enseigne,
un soir que la pluie nous avait tous r6unis dans le
carr6, vous croyez peut-6tre que les croquis de
Cham sont des charges? Eh bien, moi qui ai vu
de pres cet strange souverain, je puis vous assurer
que Chai n'a rien exag6r6, que ses croquis sont
des dessins et non pas des caricatures.
Puisque vous avez vu de pres ce person-
nage, lui dis-je, racontez-nous done quelques-uns
de ses hauts faits.
Volontiers, r6pondit 1'enseigne; il est six
heures et demie; je ne prends le quart qu'h huit
heures. J'ai tout le temps de vous faire faire con-
naissance avec cet ( empire commeil n'y en a gure,
et cet empereur comme il n'y en a pas. ) Non-seu-
lement j'ai vu Soulouque, mais j'ai eu, de plus,
l'insigne honneur de dtner avec lui, le jour oih je
lui fus present par le consul de France. Je dois
avouer que le dtner n'6tait pas trop mauvais, et
qu'il s'en faut de peu que le cuisinier de Sa Ma-
jest6 haltienne ne soit un artiste consomme dans
son art. Le vin, il est vrai, 6tait detestable; les







CHEZ SOULOUQUE 13
convivesd'humeur et de gott ind6pendants, et qui
ne craignaient pas le courroux de l'amphitryon,
versaient sous la table tous les grands crus de Bor-
deaux, de Bourgogne et de Champagne'dont on
remplissait leurs verres A chaque toast. Je n'eus
jamais si belle envie de rire.
Soulouque est un gros noir qui porte all6gre-
ment ses soixante ans. 11 etait vktu ce jour-la d'un
habit a la frangaise de velours marron, sur lequel
resplendissaient les plaques de sa Ldgion d'honneur
et de son ordre de Saint-Faustin. Dans une culotte
de casimir blanc et des has de soie se dessinait une
jambe don't l'empereur est tres-fier. 11 avait aux
pieds des souliers ahboucles de diamants, dia-
mants qui n'avaient certes pas 6td taill6s dans des
bouchons de carafe. Sous ce costume et avec son
air d6bonnaire, il ressemblait plut6t h un domes-
tique de bonne maison qu'au terrible sauvage a
qui sont redevables de leur mort des centaines
d'individus, don't le seul crime 6tait d'avoir la peau
un peu moins noire que la sienne. Cependant,
c'6tait bien M. Faustin en chair et en os, buvant et







i4 UNE VISIT
mangeant comme un simple mortel. II daignait
6tre de bonne humeur ce jour-lh, et il nous raconta
au dessert plusieurs anecdotes tires de l'almanach
de Mathieu Laensberg; c'est son livre de predi-
lection depuis qu'il sait lire presque couramment.
Une de ses grandes pr6tentions est de parler fran-
cais. 11 commence assez bien ses phrases, et les
tours les plus relevis, les imparfaits du subjonc-
tif les plus audacieux ne lui font pas peur; mais,
pour peu que le sujet 1'emporte, il a bient6t re-
nonc6 a la langue de Racine et A ses pompes, pour
se rejeter dans le naif patois de ses ancetres. 11
s'exprime alors avec une verve, une volubility qui
ne permettent plus de le suivre; les paroles lui
parent comme les coups de fusil dans un feu de
peloton.
Et l'imperatrice? demand Anselin.
L'imp6ratrice, se sentant souffrante, 6tait
restee dans ses appartements; la princess Olive,
une petite n6grillonne de quinze h seize ans, et la
princess Cl6lia, sceur de Sa Majestd, la rempla-
caient de leur mieux. Chbre princess Olive, ajouta







CHEZ SOULOUQUE 15
l'officier en redressant son col, it parait qu'elle
a vers6 bien des larmes apris mon depart. Peu
s'en est fallu que je n'aie W6t retenu de force a
Port-au-Prince par ordre de cette trop sensible
beauty, qui voulait m'offrir la moiti6 de son tr6ne
et son cccur tout entier.
Et le due de Trou-Bonbon ? fit Mendis.
J'6tais a table a c6tO de lui, capitaine. Le due
de Trou-Bonbon est le mardchal ministry de la
guerre. II m'a, tout le temps du diner, questionn6
sur l'arm6e francaise. 11 y avait eu revue le martin.
Le due me demand si j'y avais assist.
Je n'ai eu garde d'y manquer, lui ai-je rO-
pondu.
Et comment avez-vous trouvd nos troupes?
Fort belles! admirablement instruitesl mais,
ajoutai-je avec le plus imperturbable s6rieux, il
me semble, Excellence, que je n'ai pas vu de rd-
giment de plongeurs a cheval ?
Le due me regard un instant d'un air effard;
mais, se remettant tout aussit6t, il me ditsans hi-
siter :







UNE VISIT


-Nous n'en manquons pas, Dieumerci! mais
ils sont en ce moment sur la frontibre. Je vous les
ferai voir dans trois ou quatre jours, disleur retour.
Son Excellence ne m'a pas tenu parole. 11 est vrai
que nos relations se sont subitement refroidies,
parce que, le lendemain soir, au bal de la cour, je
lui ai tendu la main sans me deganter. Pour ces
gentilshommes, tres-rigoureux sur l'6tiquette,
c'(tait la une grande inconvenance.
Le due de Trou-Bonbon n'est pas le seul digni-
taire don't s'enorguoillisse l'empire haitien : il y a
Leurs Graces monseigneur le due de la Limo-
nade, le prince de Lazare Tape-h-1'ceil, monsei-
gneur de Bobo, monseigueur de la Marmelade;
Leurs Excellences les comtes des Plaines du Nord
et des Plaines du Sud; les barons du Petit-Trou
et de Sale-Trou. J'en passe, et des meilleurs. 11 y
a meme un village qui doit son nom 'a certain
animaux domestiques a groins et h soies rudes,
animaux fort communs h Haiti, et don't le chef
porte fi6rement le titre sans que personnel y trouve
A redire.







CHEZ SOULOUQUE 47
Le plus modest parmi ces gentilshommes est
peut-6tre celui qui porte un des plus beaux noms
de I'aristocratie noire : le due de Tiburon.
J'assistai au marriage d'une de ses files avec un
haut personnage. Avant ses grandeurs, l'illustrc
due s'appelait simplement Jacquot, et it ne s'est
pas encore deshabitud de ce nom roturier. 11 n'en
est pas, ainsi de madame son spouse, et elle nous
le prouva bien ce jour-lh: appelde la premiere a
meltre son nom au has de l'acte de marriage, elle
signa duchesse de Tiburon en lettres d'un centi-
metre de haut. Elle avai t mis tout un mois pour
apprendre A tracer ces 6, nrmes majuscules, cc
qu'assurent les m6disant Lorsque ce fut le tour
du bonhomme Jacquot de signer, il ne put retenir
un gros soupir en voyant I'orgueilleux paraphe de
sa moiti6 :
( Oh! Popote, fit-il A demi-voix, voyez ce que
la vanity vous fait faire! )
Je vous ai dit qu'il y avait eu revue le matin.
J'eus la curiosity de voir de pros les plaques qui
brillaient aux chapeaux des grenadiers de la garde,







UNE VISIT


et j'y lus tres-distinctement ces mots : Sardines a
I'huile, Barton et C', Lorient.
Le negociant charge de fournir les bonnets a
poil de ce corps d'6lite avait sans doute trouve
6conomique d'employer A cet effet de vieilles
boltes donton n'aurait su que faire. Les g6ndraux
haitiens, du reste, ne sont .pas assez verses dans
l'art de la lecture pour trouver rien d'Vtrange h ce
singulier frontispice qui decore le chef de leurs
soldats.
11 est une justice A leur rendre, c'est que, s'ils
s'occupent peu de la tenue de leurs milices, ils se
montrent tres-scrupuleux sur la leur. us emploient
un luxe de plumes et de dorures qui donne une
haute id6e de leur 6conomie domestique, car leur
solde ne s'dl6ve gubre qu'A soixante-quinze francs
par mois. It est vrai qu'ils joignent presque tous A
leurs dmoluments le produit d'une profession ou
d'une entreprise utile. En general, comnme ils ont
un assez grand nombre d'hommes sous leurs or-
dres, ils s'associent aux n6gociants qui exploitent
les forces d'acajou; ils se chargent de faire saper







CHEZ SOULOUQUE 19
et transporter les arbres par leurs soldats et les
chevaux de l'armrne; I'associd civil leur donne une
moiti6 dans le benefice total, lequel d'ordinaire
est assez considerable, pnisque, de part et d'autre,
on n'a a supporter aucune d6pense d'exploitation
et de main-d'oeuvre.
11 est un autre chapitre de leur budget qu'il
faut se garder d'omettre : c'est celui des com-
mandes; Soulouque, naturellement avare de ses
deniers, ne 16sine jamais sur les revenues de i1'Etat.
En accordant A l'un do ceux qu'il veut favoriser
une furniture necessaire au service de 1'empire,
il sait trcs-bien que le fonctionnaire invest de la
command y trouvera son compete. *C'est de la
sorte que 1'avis6 monarque s'y prend pour faire
un cadeau sans bourse delier.
Pendant que j'itais a Port-au-Prince, il voulut
ainsi r6compenser je ne sais plus lequel de ses
fiddles, don't il 6tait content. 11 n'y avait qu'une
difficult. Le service public ne r6clamait rien pour
le moment. On avait plus de dix mille fusils en
magasin, de vieux sabres a ne savoir qu'en faire,







UNE VISIT


du drap, de la toile, des schakos, toutes sorts
d'objets d'6quipement a pouvoir mettre une
armde sur pied. Force fut done de diff6rer. Mais,
en attendant, le favori du jour fut charged de four-
nir six mille kilogrammmes de cire h cacheter,
que le sdnat reconnut necessaires A la chancel-
lerie de l'empire.







1I


Toute mndaille a son revers. Victoires et conquftes. Un
consul sans pitid et un marin sans patience.


A ce dernier trait, personnel ne put garder
son s6rieux, et le narrateur encourage continue .
-A voir ce gros nigre si bien portant, qui a l'air
si heureux, quand il passe ses troupes en revue ou
qu'il recoit sur son tr6ne le corps diplomatique,
on croirait que rien ne manque plus a sa fMlicitd.







CHEZ SOULOUQUE 21
11 est craint disormais et respect de tous ses
sujets; les mulatres, qu'il a si rudement cliAties,
tremblent tous devantlui; nul ne songe a le d6-
tr6ner. La plupart des souverains d'Europe ont
trait avec lui d'dgal a 6gal. II1 s'est mnme trouv6
des gens assez affames de ruban pour solliciter
ses decorations, et Soulouque s'est donn6 le ma-
lin plaisir de les leur faire attendre. Le caf6, I'a-
cajou, le bois de campkche et les autres products
de l'lle se vendent bien ; le cinquibme qu'il pr6-
leve, a titre d'imp6t, sur toutes les recettes de
1'empire, donne un revenue assez considerable pour
que, toutes les d6penses de l'Etat paydes, il lui
reste encore, A la fin de l'annee, de quoi ajouter
une broderie A son uniform ou quelque nouveau
diamant A sa couronne.
Mais,tAhlas! le sommeil que goite Sa Majestl
Haitienne, dans un lit comparable a celui de
Louis XIV Versailles, est souvent trouble par
deux terrible visions: les Dominicains et le con-
sul de France.
Conqu6rir la republique Dominicaine, voir







UNE VISIT


flotter a Santo-Domingo le drapeau bleu et rouge
d'Haiti, telle est 1'id6e fixe, le dada de Soulouque.
Sous pr4texte que 1'ancienne Saint-Domingue fran-
caise et la colonie espagnole transformed aujour-
d'hui en r6publique Dominicaine ne firent autre-
fois qu'un seul Etat, Faustin, depuis qu'll a 6rig6 la
premiere en empire, ne veut voir dans la second
qu'un paysinsurgd qu'il est de son devoir de sou-
mettre et de son honneur de rdduire. C'est en vain
que la France et I'Angleterre qui, depuis 1844, ai-
dent et protdgent cette petite nation, ont essay de
faire comprendre a Soulouque qu'il perdait son
temps a vouloir s'en emparer. L'entit6 monarque
ne sele tient pas pour dit. Chaque ann6e, au prin-
temps, il rassemble ses troupes ets'enva-t-en guerre.
L'armie haitienne, qui s'dl6ve trente mille
hommes sur les cadres, mais en reality A neuf ou
dix mille soldats, quite Port-au-Prince ou le Cap
vers la fin de mars. Les guerriers noirs sont peu
enthousiastesde combats.lls savent parexperience,
ou par des recits don't ils ne suspectent pas la sin-
cerit6, qu'il n'y a que des horions h recolter dans







CHEZ SOULOUQUE 23
les champs de bataille oh les conduit leur empe-
reur. Aussi se gardent-ils bien de passer prbs d'un
morne un peu bois6 ou d'un marais couvert de
paletuviers sans y chercher un refuge centre les
hasards de la guerre. L'armee ne perd pas son
temps .les retrouver. Apris quinze jours ou trois
semaines de march au travers de montagnes, de
forts et de mar6cages oi jamais route ne fut
trace, les plus courageux et les plus robustes ar-
rivent sur la frontibre dominicaine. Les provisions
sont rest6es sur la route ; les munitions sont 6pui-
s6es, car tout negre qui a entire les mains un fusil
qui part se ferait scrupule de passer devant un
arbre sans essayer d'y loger une balle, surtout si
c'est un figuier; toute blessure faite a cet arbre
maudit, oi il croit que se cacha le serpent qui
perdit Eve, est A ses yeux une oeuvre pieuse.
Les vetements, don't nos. guerriers noirs ne se
se soucient guere, sont semis, lambeaux par lam-
beaux, sur le chemin; les armes don't le poids g6-
nait la march ont 6tW jetees dans les rivibres.
Cependant il reste encore un ou deux canons sans







UNE VISIT


affdt; on les abandonnera ing6nieusement aux Do-
minicains en t6moignage de la venue des armies
imperiales; mais, en attendant, on s'en sert pour
ces salves triomphales par lesquelles 1'empereur
Faustin, des qu'il a fait une lieue sur le territoire
ennemi, announce a l'ile et au monde, insular et
orbi, qu'il vient de prendre possession de la rd-
publique de Santo-Domingo.
Satisfait de ce r6sultat, chacun s'en revient chez
soi au plus vite, et Soulouque court a Port-au-
Prince c6l6brer sa victoire par un Te Deun. La
cour et tous les fonctionnaires y assistant avec
recueillement. En sortant de l'dglise on va voir
fusiller les g6neraux qui ne se sont pas trouv6s en
meme temps que 1'empereur au rendez-vous de la
gloire:.. et qu'on a pu rattraper.
Cependant, les Dominicains, avertis de 1'arrivie
de leur redoutable ennemi, viennent, sa rencon-
tre des qu'ils sont assures qu'il est reparti. Ils le
suivent & leur tour, mais a une distance respec-
tueuse; apres 1'avoir ainsi accompagnd jusque sur
ses terres, ils reprennent le chemin de leur capi-i






CHEZ SOULOUQUE 25
tale, charges de tous les trophes qu'ils ont pu
glaner sur la route. Dans ces campagnes mdmora-
bles, il est rare que les deux armies s'apercoivent.
Une fois, cependant, les dispositions, des deux
cotls, avaient Wt6 si mal prises, que trois ou qua-
tre cents Haitiens, d6bouchant tout a coup dans
une clairibre, se trouverent nez A nez avec peu
prbs autant de Dominicains. Les deux troupes, ri-
valisant de noble ardeur avec leurs chefs, tombe-
rent 1'une sur 1'autre... a coups de poing.
L'histoire rapporte que cette bataille, cdlebre
sous le nom de Las Carreras, ne fut pas favorable
aux Haiiiens, et que dans leur ddroute ils perdi-
rent un homme, dcrasd par les fuyards, qui lui
passbrent sur le corps. On dit pourtant que c'est
A la suite de ce brilliant faith d'armes que Soulouque
crut devoir se proclamer empereur. Quoi qu'il en
soit, c'est bien assurdment en recompense de cette
victoire que le g6ndral Santana, qui commandait
les Dominicains, rebut les titres de: General enjefe
de los exercitos de la Republica Dominicana, de Li-
bertador de la patria, et de Presidente del Estado.







UNE VISITE


Dans le commencement, ces expeditions an-
nuelles mettaient en 6moi le corps diplomatique
a Haiti. Le consul de France, qui avait une grande
tendresse pour les Dominicains, s'inqui6tait du
sort qui les menacait; il 6crivait au chef de la sta-
tion des Antilles que Soulouque se disposait a
envabir lajeune r6publique. Un aviso vapeur de
quatre canons arrivait au moment oi le conqud-
rant allait se mettre h la tte de son armie. Le
consul general, en grand uniform et suivi de tout
le personnel de la lIgation, se rendait aupris de
l'empereur et lui signifiait que, s'il ne renongait
h ses projects, it allait faire bombarder Port-au-
Prince. Faustin s'emportait d'abord, protestait,
declarait que le gouvernement frangais dtait ja-
loux de sa gloire; puis, faisant de n6cessit6 dou-
ceur, il se calmait et se r6signait a n'op6rer qu'une
promenade militaire a travers ses IEtats.
Le second diable bleu de 1'empereur Faustin
est M. Baybaud, le charge d'affaires de France.
GrAce a l'Unergie qu'il a deployde dans plusieurs
circonstances difficiles, et surtout lors du massacre







CHEZ SOULOUQUE 27
des gens de couleur, cet agent est devenu, pour
le monarque haitien, un objet de terreur et de
respect. Cette impression exerce d'ailleurs une d6-
cisive influence sur les payments de 1'emprunt
d'Haiti et de l'indemnit6 de Saint-Domingue.
Chaque jour l'infortun6 Soulouque adresse au ciel
et au gouvernement francais des pri6res pour
qu'on lui envoie un autre ambassadeur. Mais le
ciel lui garde rancune sans doute de l'accueil fait
au nonce du pape, monseigneur Spacapietra. Ce
digne 6v0que, venu pour conclure un concordat
avec la cour de Port-au-Prince, fut bient6t force
de vider la place en secouant la poussibre de ses
sandales. Quant au gouvernement francais, il a
trop lieu d'etre satisfait de son agent pour songer
A le remplacer.
Une fois, cependant, le monarque vindicatif
crut ses vceux exauces. A 1'expiration d'un cong6
de quelques mois passes en France, M. Raybaud
allait se rembarquer pour Haiti. On savait A Port-
au-Prince qu'il avait retenu son passage sur
l'Amazone, ce superbe steamer qui brOla si mal-







UNE VISIT


heureusement en pleine mer, deux jours apris
son depart de Southampton, et sombra avec plus
de deux cents passagers. La nouvelle du sinistre
arriva h Haiti par le packet suivant; le person-
nage officieux qui court l'annoncer au souve-
rain ne manqua pas d'assurer que le consul
general 6tait au nombre des victimei. ( Le ciel est
done just enfin! )) s'6cria le monarque, ne pou-
vant contenir sa joie. Malheureusement pour
l'empereur, notre agent, retenu a Paris quelques
jours de plus qu'il ne pensait, ne s'embarqua
point sur 'Amazone. On raconte meme qu'au
moment oi I'on annongait sa mort, M. Raybaud
vint en personnel r6clamer h Faustin atterr6 quel-
ques centaines de mille francs don't le payment
6tait rest en souffrance pendant son cong6.
Toutes les fois qu'un Francais a sujet de se
plaindre de quelque proced6 ou des autorites de
l'ile, pour si peu qu'il ait 6td molest par un Hai-
tien, on est str de voir arriver au palais le ter-
rible consul :
Empereur Soulouque, on vient encore d3






CHEZ SOULOUQUE 29
maltraiter un de mes nationaux, dit M. Ray-
baud.
H1las! je le sais, consul, je le sais, se hAte
de reprendre 1'empereur, prevoyant 1'habituelle
conclusion de cet exorde; des demain le coupable
sera fusill6.
Sans doute Votre Majest6 peut faire fusiller
qui elle veut parmi les siens, ce que vous m'of-
frez est un commencement de reparation, mais
cela ne suffit pas: il faut y ajouter quelque petite
indemnity.
Oh consul, pas pour cette fois! Vous m'en
avez ddja fait donner une le mois pass, et il ne
me reste pas seulement en caisse de quoi payer
mes soldats.
Alors je vais en 6crire au commandant Bar-
baroux.
Non, consul, n'6crivez pas; vrai, sur ma pa-
role imperiale, je n'ai pas d'argent en ce moment.
J'en suis fAche; mais si demain je n'ai pas
les deux mille piastres d'indemnit6 que je r6clame,
j'enverrai pr6venir le commandant.







30 UNE VISIT
Mon bon monsieur Raybaud! mon bon con-
sul! Deux mille piastres pour un coup de crosse
de fusil! C'est par trop cher! Voyons, une petite
diminution!
Impossible, mon cher empereur, les choses
ne peuvent s'arranger A moins.
Soulouque, qui sait qu'il n'y a pas h discuter
avec cet inflexible diplomat, prend enfin le part
de s'ex6cuter. Grace a cet expedient, auquel on
a eu plusieurs fois recours, et don't M. Raybaud
est l'inventeur, les Francais a Haiti sont respects
comme des divinitis.
C'est surtout aux 6poques stipuldes pour le
payment de l'indemniti ou des intirkts de 1'em-
prunt, que la colbre et le desespoir de Soulouque
sont du plus haut comique. 11 faith le malade, it se
couche. A la veille d'une de ces terrible dchdan-
ces, l'avaricieux monarque est all6 jusqu'A offrir
deux cent mille francs a M. Raybaud, pour le de-
cider b prendre sa retraite ; le charge d'affaires se
content de lui repondre que tout autre A sa
place ferait absolument comme lui, et que l'em-







CHEZ SOULOUQUE 31
pereur ne devait pas oublier d'ailleurs qu'il y
avait toujours la, pret a faire respecter les trai-
tes, M. Barbaroux, le commandant avec lequel il
ne fait pas bon de plaisanter ni de se montrer
recalcitrant.
Qu'est-ce donc que ce commandant Barba-
roux ? demandAmes-nous d'une seule voix.
Depuis une venture don't un officer de ce
nom fut le h6ros en 1848, repondit le narrateur,
tout commandant de navire de guerre francais est
pour Soulouque le commandant Barbaroux.
M. Barbaroux etait alors capitaine de frigate.
11 6tait venu avec son brick A Port-au-Prince
pour prot6ger les sujets francais et leur offrir un
asile au besoin. Un soir qu'il retournait A son
bord apres avoir fait un whist au consulate, on tira
sur lui, presque A bout portant, un coup de pis-
tolet. La balle, heureusement, s'aplatit sur son
hausse-col. L'assassin s'enfuit, mais pas assezvite
pour que le capitaine ne put apercevoir sa figure
au clair de la lune.
Reparation fut demandee et promise aussitot.







32 UNE VISIT
On suppliait M. Barbaroux de d6signerle coupable
pour que l'on pAt en faire une justice exemplaire.
C'est bon, dit le commandant, je le retrou-
verai bien.
En effet, quelques jours apres, en descendant A
terre, il crut reconnaltre son homme, assis sur le
quai, au milieu de plusieurs autres noirs. Aper-
cevant I'officier qui venait droit A lui, 1'individu
essaya de se sauver. Mais M. Barbaroux, qui 6tait
un colosse non moins agile que robuste, 1'eut bien-
tOt rattrap6. II 1'empoigna par le collet, le ramena
a sa baleinibre et retourna avec lui A bord : lA,
aprs l'avoir fait attacher a une vergue; afin que
ses compagnons, rests 6bahis sur le rivage,
pussent bien le voir, il lui fit administer la plus
belle vol6e de coups de cordes qui, de m6moire
de mousse, se soit donn6e A bord d'un navire.
L'opdration termin6e, il le fit reconduire A terre
avec tous les 6gards dus A ses malheurs.
Comme le d6sirait M. Barbaroux, la correction
avait Wtd vue. D'ailleurs, le patient, arrive sur la
plage et tout en se frottant la parties ldsde, eut







CHEZ SOULOUQUE


bientot rassembl6 un auditoire qui fremit d'indi-
gnation en apprenant de quelle manibre on avait
os6 trailer un citoyen d'Haiti. Aprbs une tumul-
tueuse d6lib6ration sur le parti h prendre, il fut
r6solu qu'on demanderait raison au capitaine de
1'insulte qu'il venait de faire tous les Haitiens
presents. Cinq ou six d'entre eux se disputerent a
qui entrerait le premier en lice avec 1'audacieux
commandant. Un h6raut fut sur-le-champ d6p&-
ch6 A bord du brick pour porter le cartel.
On imagine quels cris de colbre pousserent ceux-
lt rests sur.le quai, quand ils apercurentleur par-
lementaire subissant, A son tour, la meme correc-
tion que le coupable. Mais quelle ne fut pas leur
stupefaction quand ils virent ensuite le capitaine
descendre avec le patient dans une embarcation,
border A quelques pas d'eux, ordonner aux ma-
telots de retourner h bord, et seul, son sabre sous
le bras, se diriger tranquillement vers le group
menacant. Les belliqueux patriots se rangerent
respectueusement pour le laisser passer.
Soulouque sut bient6t toute 1'affaire.







UNE VISIT


Commandant ci la la terrible EN PILE *,
dit-il quelquesjours aprbs 4 M. Reybaud.
Hdlas! sire, ils sont tous comme cela, repon-
dit le consul. 11 faut en prendre son parti et ne
pas les contrarier.
L'empereur Faustin se 1'est tenu pour dit. Lavue
d'un navire francais qui arrive avec un comman-
dant Barbaroux quelconque lui inspire le plus
grand respect; il le manifesto par des salves de
coups de canon qui content toujours la vie a quel-
ques-uns de ses artilleurs.






Ill

Une nouvelle religion. 11 faut que le pretre vive de l'autel. -
Un coupable repentant. Empereur orthodox. Une soir6o
orageuse. Commuer one peine.

Mais le plus dangereux ennemi de Soulouque,
celui qui lui cause le plus d'insomnies, c'est sans


1 En pile,dans le patois negre, signifle beaucoup.







CHEZ SOULOUQUE 35

contredit le dieu Vaudoux, don't les innombrables
ct myst6rieux sectateurs se rencontrent jusque
parmi ses ministries et ses families.
Les nigres d'Haiti sont chrktiens et catholiques,
le jour, et nulle part les pretres ne voient accourir
i leur confessional un plus grand nombre de
p6nitents. Cette devotion, cependant, n'empfche
point ceux qui se sont confesses le martin d'aller le
soir au fond des bois, ou sur quelque morne isol6,
sacrifier h Vaudoux. L'idole paienne que leur
peres adoraient en Afrique, et don't le culte s'est
perp6tu6 malgr6 toutes les persecutions, n'a rien
perdu pour eux de son prestige. S'il faut en croire
les histoires qu'on raconte tout bas, les holocaus-
tes qu'on offre a cette terrible divinity ne se com-
posent pas seulement d'animaux. D'6pouyantables
debris font souvent fr6mir les voyageurs et les
chasseurs qui se hasardent dans les montagnes.
Lors meme qu'il serait possible d'instruire ces
malheureux idolAtres, qui se chargerait de cette
tAche difficile? Sont-ce les pretres de 'lle, aven-
turiers sans pudeur pour la plupart, ministres







UNE VISIT


indignes, honteusement chassis des pays oi ils
profanaient leur ministbre?
Un jour que la curiosity m'avait attire chez un
de ces marchands de prieres, qui exercent en ou-
tre, a 1'occasion, le m6tier d'aubergiste, je vis,
pendant que je d6jeunais, arriver cinq ou six de
ses ouailles. L'une venait demander, moyennant
finances, une messe pour gu6rir sa vache malade;
I'autre. des pribres pour chasser les esprits qui fai-
saient sabbat dans sa cabane, ou les cochons mar-
rons qui ddvastaient son jardin. Un pauvre diable
qu'un lourd forfait oppressait sans doute vint
pour se confesser. Sans se ddranger, et tout en
assaisonnant de jus de citron un morceau de tortue
cuite dans sa carapace, le prdtre-aubergiste fit
agenouiller le penitent, et, d'une main agile, il lui
donna 1'absolution des crimes don't l'autre com-
mengait A peine le r6cit.
Allons, 1?hve-toi et laisse-nous, lui dit Ie
pasteur.
Ce devait Otre un bien grand criminal, car il
resta agenouill6 en pleurant.






CHEZ SOULOUQUE


Oh pere, s'6cria-t-il, encore un peu d'abso-
lution!
Tu n'as plus d'argent ?
Si, pere, encore une petite piastre.
Donne.
Et le pere ajouta de la main gauche quelques
signes de croix sur la tWte du coupable, qui s'en
fut plus 16ger.
Et maintenant doit-on s'6tonner que cos mal-
heureux, don't jadis on baptisait en gros les press
lorsqu'ils arrivaient d'Afrique, sans s'occuper de
les faire renoncer a leurs f6tiches autrement que
par des violence et des supplices, reviennent h
leurs premieres habitudes et aux pratiques de leur
enfance; doit-on trouver strange qu'ils pr6ferent
les mysteres de Vaudoux et leurs voluptueuses or-
gies au confessional ohi it leur faut payer en en-
trant ?
Cependant quelques g6n6reuses tentatives ont
Wtl faites pour les 6clairer. II1 n'y a pas longtemps
qu'un homme d'un esprit 61ev6, un pr~lat d'une
foi ardente et active, est arrive Haiti. Sa dou-







38 UNE VISITE
ceur et sa perseverance ne devaient pas se rebu-
ter facilement. 11 venait, envoy par le pape, pour
retablir un peu d'ordre et de d6cence dans l'indigne
clergy actuellement en possession du pays. II ful
presque emprisonn6, gard6 a vue dans une mai-
son par des soldats; on ne lui permit pas de dire
la messe dans une 6glise; son nom m6me fiul
tourn6 en derision. De monseigneur Spacapietra
les plaisants du lieu firent monseigneur Sac-a-
papier; enfin le digne 6vOque dut se retiror, dou-
loureusement d6eu dans ses esp6rances et sa
charity.
Soulouque, qui affected de respecter la religion
et les pretres, quine manque pas chaque dimanche
d'assister a la messe dans la cathidrale de Port-
au-Prince, Soulouque n'est si bon chr tien que
par respect human et parce que tous les souve-
rains, ses freres d'Europe, comme il les appelle,
le sont 6galement. Depuis qu'il a appris que l'enm
pereur de Russie est le chef supreme de la reli.
gion dans son empire, il songe, lui aussi, h deveni,
le premier dignitaire de l'Eglise d'Haiti. Si la sect







CHEZ SOULOUQUE 39
de Vaudoux voulait de lui pour grand pr6tre, il
accepterait sans r6pugnance cet honneur, car il
n'aurait plus h craindre ce pouvoir occulte qu'il
pursuit partout sans jamais pouvoir l'atteindre.
En d6sespoir de cause, il a pris, dit-on, le partide
s'affilier aux sectateurs de cette strange religion.
Vaudoux, divinity terrible et onTnisciente, quisait
tout, qui voit tout, qui entend tout, absolument
come, le solitaire, a pour symb.ole une couleu-
vre. C'est sous cette forme qu'on l'adore et qu'clle
Iransmet ses ordres au people par l'intermediaire
de ses pretres. Eux seuls peuvent lui parlor et la
comprendre, eux seuls la consultant dans les oc-
casions solennelles et dans les reunions p6riodi-
ques destinies a rechauffer le zele des fidHles.
Ces assemblies, que le grand pontife de Vau-
doux fait connaltre a chaque district quelques
heures seulement avant celle de la reunion, so
dissimulent sous les apparences d'un simple bam-
boula. Elles se tiennent tant6t sur des plateaux de
mnontagnes inacessibles, tant6t dans le lit dessich6
d'une rivibre, plus souvent dans une de ces pe-







UNE VISIT


tites miles qui avoisinent la c6te, mais jamais b la
m6me place. L'6tranger craignant 1'ardeur du
soloil, et qui parcourt de nuit les mornes de l'in-
terieur en tend souvent dans le lointain les sons
d'un: tambourin ou apercoit dans quelque vall6c
la lueur d'un foyer. 11 croit que c'est une reunion
clandestine en contravention avec les 6dits imp.--
riaux. Soulouque, en effet, a s6virement inler-
dit la danse pendant six jours de la semaine. Le
guide qui 1'accompagne lui confie alors, en trem-
blant, que ce qu'il apercoit est une assemblIe de
Vaudoux, et illui raconte de lamentables histoires
sur les imprudents qui ont tent6 de surprendre les
secrets du culte africain.
Si la curiosity l'emporte sur la peur, si l'on est
en nombre, si l'on peut arriver h travers les pr&-
cipices, les torrents, leslianes qui coupent la route,
jusqu'A l'endroit mystlrieux, on ne trouve plus
qu'une place vide ou bien des homes et des
.femmes de tout Age qui se livrent au divertisse-
ineit di bamboula. L'dmotion, la prompted fatigue
des partners s'expliquent sans peine par 1'enivre-







CHEZ SOULOUQUE


ment de cette danse bizarre quidonne le vertige,
rien qu'h la regarder.
C'est dans ces assemblies cependant que se com-
posaient et se composent encore ces terrible breu-
vages qui empoisonnent en un jour les troupeaux
ot les fleuves, qui frappentles hommes de mort, de
furie ou d'imb6cillit6. C'est lh que les adeptes ap-
prennentA charmer les serpentsles plus dangereux,
; se couvrir le corps de ces ulchres et de ces places
qui,autrefois,les dispensaient dutravailpendant le
jour,etqu'ils gudrissaient, lesoir venu, pour courier
a la danse. C'est dans cos assemblies que s'orga-
nisa cette formidable revolte qui surprit, dans la
nuit du 26 aoilt 1791, toute la colonie. C'est l que
les sectateurs de Vaudoux font encore de nos
jours, avec les corps des malheureux qu'ils ont
pu saisir, de ces 6pouvantables festins qui ferajent
de nouveau reculer le soleil, s'il n'6tait plus impas-
sible qu'aux temps d'Atr6e et de Thyeste.
Ces horreurs pouvaient encore s'expliquer au-
Irefois : c'dtait soif de vengeance et haine du
maltre; mais aujourd'hui que ces malheureux







12 UNE VISIT
sont libres, ils n'ont d'autre mobile a de telles ac-
tions que le plaisir de faire gratuitement le mal;
c'est lh ce qui distinguera toujours le blanc du
negre. Quand le blanc comment un crime, c'est
sous l'empire de la passion; le negre, lui, tue, in-
cendie, empoisonne, uniquement pour tuer, in-
cendier et empoisonner, pour.se repaltre de la
volupht que sa sensuelle et fdroce nature trouve
dans I'accomplissement des plus atroces forfails.
Quoi! m'6criai-je, les nigres d'HLaiti en sont en-
core h ce point de barbaric ttes-vous bien siir
qu'il n'y ait pas quelque exagdration dans ce que
vous nous rapportez peut-Atre sur oui-dire?
Ah vous aussi vous doutez, repondit 1'en-
seigne. Eh bien! laissez-moi vous raconter ce que
j'ai vu de mes propres yeux. 11 y avait quelques
jours que nous avions mouill6 aux Gonaives, petite
ville entire Port au Prince et le Cap Hai'ien.
Comme vous, j'6tais trbs-incr6dule l'endroit de
ces rdcits que l'on prodigue toujours aux nou-
veaux d6barquis.
-Voulez-vous vousconvaincre parvous-meme?







CHEZ SOULOUQUE 43
me dit un pretre h qui j'avais avou6 mon incre-
dulit6. 11 y a precis6meut une assemble, ce soir,
et pas loin d'ici; je le tiens d'un nbgre qui est venu
tout ha 'heure se confesser et me demander ce qu'il
avait a faire pour esquiver l'ordre qu'il a recu.
Partons; il fait encore jour, nous pourrons nous
catcher prbs dulieu du rekdez-vous avant que per-
sonne soit arrived.
Nous nous mimes en route. Aprbs une heure de
march environ dans le lit d'une rivibre oi il ne
restait plus qu'un filet d'eau, nous arrivAmes 4
une petite place circulaire que de hauts bambous
entouraient de tous c6t6s. Leurs crimes, en se re-
courbant, avaient fini par se rejoindre et former
une vote naturelle pleine d'ombre. C'dtait un
endroit merveilleusement choisi pour un conci-
liabule de demons. D'6normes blocs de pierres;
des quarters de roches entrain6s par les pluies
torrentielles jonchaient bizarrement le sol; la vue
s'arritait tantit sur une surface blanche et arron-
die comme un ceuf gigantesque, tant6t sur une
masse violemment ddchirde se hrissant en points







UNE VISIT


aigues de couleur rouge et grise. De gros troncs
d'arbres tombs pele-mele sur la rive et a moitie
couches sous les herbes et les lines semblaient
d'6normes reptiles assoupis. La nuit qui tombait
achevait de donner au tableau des teintes fantas-
liques. Rien ne manquait 1r'horreur de ce spec-
tacle, pas mnme un gros caiman, qui, le corps i
moiti6 hors de 1'eau qu'il battait de sa queue,
achevait d'engloutir un jeune marcassin. La true
furieuse remplissait non loin de 14 l'air de ses
grognements disesperds, tandis qu'une myriade
de lucioles s'enlevant du sol ou y retombant se-
maient autour de nous une pluie d'6tincelles.
Nous nous cachAmes de notre mieux dans le
feuillage 6pais d'un arbre d'acajou et nous atten-
dimes. La lune ne devait se lever qu'apris mi-
nuit; le ciel 6tait couvert de gros nuages noirs et
le vent soufflait avec violence. Nous 6tions plongds
dans la plus complete obscurity, n'osant plus dire
un mot, car nous pouvions Wtre entendus. Je ne
suis pas plus poltron qu'un autre, mais une sueur
froide me coulait du front, et un tremblement






CHEZ SOULOUQUE 45
nerveux faisait claquer mes dents. Au. bout d'un
laps de temps que je ne saurais preciser, nous en-
tendImes A nos pieds une espbce de murmure qui
alla en augmentant, et peu a peu nous pLOmes
distinguer un chant strange, a measure saccadee,
entrecoup6 de notes percantes et de sons rauques.
Autant sont d'ordinaire gracieux et pleins d'un
charme plaintif ces airs A milodie si douce qu'on
retrouve-dans toutes les Antilles, autant colui-1l
etait sauvage : il 6voquait des pensdes de meurtre
(it de sang. Nous dcoutions cellte terrifiante m6-
lopee, lorsqu'un delair, precedant une 6pouvan-
table explosion de la foudre, vint 6clairer la sc6ne
pendant quelques seconds. Nous apercames A
nos pieds un grand cercle formed par une quaran-
taine de personnel qui tournament en se tenant
par la main. Au milieu talentt places un petit
enfant que je crois voir encore, une chivre noire
et deux ou trois autres animaux, que je n'eus pas
le temps de distinguer. Tout retomba dans l'obs-
curitd; le chant continue quelque temps, puis un
profound silence se fit.






UNE VISIT


J'entendais battre mon cceur dans ma poitrine,
a chaque instant je craignais d'entendre aussi les
cris du petit Otre que j'avais entrevu. Au bout
d'un quart d'heure a peu pros, une flamme l6gere
commenca de briller. Bientit ce fut un grand ira-
sier au-dessus duquel 6tait suspendue une chau-
dibre. Quelques hommes casserent des branches de
l'arbre a r6sine et' les planterent en terre, apres
les avoir allum6es. A l'aide de cette clarti je cher-
chai l'enfant a la place oh je l'avais vu, il n'y 6tait
plus. On voyait seulement la chivre noire, un
gros coq blanc et une couleuvre. Je n'avais en-
tendu aucune plainte, aucun cri. J'espirais que la
pauvre creature n'avait pas Wte immolde. Je fus
bientft d6tromp6.
Un vieillard s'6cria, A trois reprises differentes:
Maintenant il est temps d'immoler un cabri noir;
- et tous les affilids, se pregnant par la main,
se mirent de nouveau a turner et h r6p6ter
la chanson que nous avions ddjh entendue.
Souvent le cercle s'ouvrait, et le vieillard, suivi
de tous les assistants, format une longue file







CHEZ SOULOUQUE 47
qui marchait en dcrivant des figures bizarre. On
eit dit un 6norme serpent se roulant et se d6rou-
lant en anneaux capricieux, mais renfermant tou-
jours dans ses replis les animaux qui se trouvaient
d'abord au centre du cercle. Je remarquai m *me
que la chivre, qui bMlaitet s'agitait au commence-
ment, resta bient6t immobile. Lorsque le pretre
s'approcha d'elle et lui ouvritla gorge, elle ne tit au-
cun movement, ne poussa aucun cri. Le chef la
coupa par morceaux, recueillit le sang dans un vase,
le porta h ses levres et le passa a sonvoisin de droite
quil'imita. 11 jeta la graisseetles entrailles dansle
foyer, les quarters dans la chaudibre; aprbs quoi
il prit une des femmes et chaque initid en fit au-
tant. Alors commenga une de ces scones don't le
recit ferait rougir nos matelots eux-m6mes.
Ils igorgbrent. ensuite le coq, et les m6mes sa-
turnales recommenchrent. A ce moment le pretre
s'arreta:
Mes amis, s'decria-t-il, ily a prbs de nous des
profanes; qu'ils sachent que je les vois, bien
qu'ils se croient cach6s. S'ils ne se montrent d'eux-







UNE VISIT


memes h l'instant, j'irai les chercher, et ils ser-
viront de victims expiatoires.
Ne bougez pas, murmura mon compagnon;
je soupconne fort ce vieux drble, qui sait a quoi
s'en tenir sur 1'efficacit6 de ses sortileges, de
debiter cela a tout hasard. 11 veut savoir s'il n'est
observe par personnel.
Le vieillard profdra une second fois son apos-
trophe menacante, mais il eut a peine le temps de
Pachever; le tonnerre, qui grondait depuis le
commencement de cette scene, 6clata avec un
bruit 6pouvantable, et une pluie diluvienne vint
fondre sur assistance. La tourmente dura h peu
pris une demi-heure, d6racinant les arbres et ver-
sant des torrents d'eau. Quand le ciel s'6claircit, la
lune venait de se lever. La place 6tait d6serte;
trois ou quatre individus, groups autour de la
chaudikre et du foyer dteint, regardaient la rivibre
revenue torrent, et qui se pr6cipitait centre la
rive escarp6e. Tout b coup le sol mind par les eaux
s'abtma sous leurs pieds avec un bruit sourd sem-
blable a celui d'un tremblement de terre; hommes,







CHEZ SOULOUQUE 49
autel, chaudibre, tout disparut dans le gouffre.
Quelques cris d'angoisse monthrent jusqu'a nous;
puis a la place oih s'6tait passe cette diabolique
cerdmonie, nous ne vimes plus rien que l'eau,
don't les tourbillons, a la clart6 de la lune, ressem-
blaient h un lac de plomb bouillant.
Nous restAmes ainsi toute la nuit sans oser sor-
tir de notre retraite. Quand le jour levant nous
eut rendu un peu d'assurance, la rivibre avait re-
pris son course paisible. Nous aurions pu croire
que nous sortions d'un mauvais rave. Mais en
arrivant aux Gonaives, nous aperqimes un grand
rassemblement sur la plage, A l'embouchure de la
riviere. Une ndgresse qui passait nous dit que la
mer venait de rejeter sur le sable deux cadavres et
un bras d'enfant.
Notre conteur 6tait en verve; it nous en aurait
sans doute dit bien davantage sur le compile de
Soulouque et des moeurs haitiennes, sile timonnier
ne fit venu 1'appel6r pour prendre le quart.
- Mousse, mon hausse-col et ma casquette! cria
officere.






UNE VISIT


Un dernier trait pour finir, ajouta-t-il en bou-
clant son ceinturon. Soulouque, croyant avoir a se
plaindre d'un de ses g6neraux, charge le s6nat
de le juger, c'est-h-dire de s'en defaire. Par con-
descendance pour le souverain, on condamna le
coupable a un mois de prison. Soulouque, exas-
p6rd d'une punition si legbre, s'6cria que le sdnal
lui payerait cher son mauvais vouloir. Mais apris
quelques instants de r6flexion sa colere s'apaisa,
11 venait de se rappeler que la constitution lui
donnait le droit de commue les peines. 11 usa de
cette prerogative pour faire fusiller le g6n6ral.
Ces paroles dites, 1'enseigne franchit lestemenl
1'escalier qui menait sur le pont.





IV

Quelques r6flexions.

C'est ainsi que chacun parole de S. M. Faustin I1
Tout voyageur qui a seulement pass devant Hail







CHEZ SOULOUQUE 51
a une provision d'anecdotes de ce genre. Ce qu'il
y a de plus triste pour ceux qui voudraient dMfen-
dre Soulouque, c'est qu'h part quelques exagera-
tions, on ne peut dire de tels r6cits qu'ils sont
absolument faux. Cependant je dois ajouter h
propos de ceux que je viens de rapporter, que je
n'ai pas vu de bottes de sardines aux chapeaux
des grenadiers haltiens ; que j'ai assist a une
seance de Vaudoux et qu'on n'y a pas mang6 do
chair humaine; qu'entin c'est le president Pierrot,
et non pas Soulouque, qui a commu6 une peine
de quelques mois de prison en une peine de mort.
Dans ce bizarre assemblage don't so compose le
caractre du chef haitien, il y a du grotesque et
du sdrieux, de l'atroce et du touchant. A ne le
consider que par le c6t6 ridicule et odieux, on
ne voit dans Soulouque qu'une parodie de souve-
rain grossibre et cruelle; a 1'6tudier dans les traits
qui t6moignent de sa bonhomie et de son huma-
nit6, il ne serait pas impossible de'voir en lui une
sorte de Titus negre. Quand on regarded la campa-
gne A travers des vitraux jaunes ou rouges, tout







UNE VISIT


change de couleur; on voit le paysage le plus vert,
le plusgai, revetir une teinteblafarde ousanglante.
Ce sont l pourtant les memes arbres que dans la
nature, le meme ciel, les memes objets. Je crois
qu'il en est ainsi pour Soulouque. Ceux qui ont
pu le voir ne l'ont regard qu'h travers leurs prd-
jugds. 11 n'est personnel qui n'ait entendu parler
et qui ne parole de cet strange personnage; mais
combien peu connaissent le pays oi it regne, le
milieu social oi il est oblig6 d'agir. Combien de
gens, de ceux-l'i memes qui se moqent de lui
volontiers, confondent liabituellement Haiti avec
Taiti, et croient que Faustin est l'dpoux de la
reine Pomard. On a beaucoup ri de sa cour impd-
riale, de ses oripeaux et chamarrures, de ses dues
de haute fantaisie; mais a-t-on jamais song que
cette cour ces distinctions, ces titres si ridicules
pour nous, no sont aux yeux des ntgres qu'unc
consequence naturelle de leur affranchissement ?
Qu'6tait pour eux jadis un homme libre? Un
homme qui portait un habit brodU, et qu'on appe-
lait monsieur le comte ou monsieur le baron, un







CHEZ SOULOUQUE 53

personnage, enfin, qui devait obeissance A un roi
ou a un empereur.
La premiere preuve d'une assimilation complete
a leurs anciens mattres, la premiere manifestation
de leurlibertd consistait done pour eux "tse donner
un empereur ou un roi pris dans leurs rangs, a
voir les leurs rev6tus de ces habits brod6s, de ces
Litres qu'ils considdraient comme inblrents A l'Mtat
d'hommes libres. D'ailleurs, Soulouque a trouv6
lM un moyen d'environner de plus de prestige et
d'autorit6 ceux qu'il instituait ses grands digni-
taires. Cette observation est vraie dans le pass
comme dans le present : tous les chefs qui se sont
succWd6 au pouvoir depuis 1'dmancipation se sont
faits rois ou empereurs quand ils en ont eu le
temps : t6moin Dessaline et Christophe. Ce der-
nier avait une cour bien autrement compliqude
que celle de Faustin; mais. elle eut le bonbeur
de n'Otre point "chantde par les poetes du Cha-
rivari.
Les noms donnas par Soulouque h sa noblesse
sont pour la plupait grotesques h nos yeux; mais







UNE VISIT


il n'en est pas de mAme pour les Haitiens, qui
savent que le due de la Marmelade, par example,
est le lieutenant general qui command a la Mar-
melade, comme le comte des Plaines du Nord est
le g6n6ral de brigade qui a sous ses ordres le can-
ton des Plaines du Nord. Quoi de plus rationnel,
en creant une noblesse, que de rattacher les
titres aux functions et d'accoler a ces titres le nom
du pays, de la ville ou du bourg ou le dignitaire
doit exercer sa charge? S'il y a quelques tires
qui pretent a rire, il en est que bien des gens en
France ne d6daigneraient pas de porter.
Ceux de due deVallibre, par example, de L6o-
gane, des Gonaives et d'autres encore produi-
raient un assez bel effet, jets a la porte d'un sa-
lon par la voix retentissante d'un huissier. Ces
contrefagons de nos mceurs, si singulibres qu'elles
semblent au premier abord, tdmoignent d'ailleurs
d'un vif instinct d'imitation qdi peut avoir son
utility, au point de vue du progres.
Qu'est-ce en effet, pour un people, que la civi-
lisation ou le progres, si ce n'est limitation d'a-







CHEZ SOULOUQUE 55
bord grossibre, ensuite plus intelligence et plus
raisonnde, de ce qu'ont fait d'autres peuples avant
lui? N'avons-nous pas nous-memes imit6 les Ro-
mains, comme lesRomains avaient imit6 les Grecs,
comme les Grecs avaient imit6 les -gyptiens?
Sommes-nous bien suirs d'avoir W6t plus lieureux
dans nos premiers essais que les negres d'Hailti?
Y a-t-il si longtemps meme que Soulouque aurait
pu s'6crier en nous regardant : Al I si mes com-
patriotes savaient peindrel
Ce reproche de ridicule, qui n'a rien de bien
grave en soi, est cependant le plus terrible de
ceux qui present sur le monarque haitien. Les
hommes sdrieux qui se sont occup6s de'lui au-
trement que pour trouver un sujet de caricature,
I'accusent en outre de barbarie et de cruaut6. Les
meurtres qui ensanglantbrent Port-au-Prince en
1848 ne donnent que trop de vraisemblance a
leur opinion. (, Mais, me disait un jour un des
ministres de Soulouque, croit-on que ce soit pour
notre plaisir que nous avons fait couler le sang?
Nousy 6tions malheureusement bien forces; nous







56 UNE VISITE
ne pouvions pas nous laisser 6gorger sans nous
d6fendre. 11 y a eu lutte sanglante, a-t-on dit,
entire le parti noir et le parti mulatre ; lalutte n'a
exist qu'entre les d6fenseurs d'un gouvernement
1lgalement 6tabli et ceux qui avaient allum6 la
guerre civil pour le renverser. On. a represents
cette deplorable affaire comme un massacre de la
race de couleur par la race noire : cela n'est pas. La
preuve, c'est que, parmi ceux qui ont .peri les
armes A la main ou qui ont Wtd condamnes comme
rebelles, il y- avait beaucoup de noirs, et que nous
comptions dans nos rangs un grand nombre de
mulatres. 11 n'est que trop vrai que dans notre mal-
heureux pays il existe une rivalit6, une haine pro-
fonde entire la majority des noirs et la plus grande
parties des homes de couleur. Mais est-ce Soulou-
que qui a crd6 cette antipathie ? Elle est n6e le jour
oh la classes de couleur r6cemment emancip[e lit
cause commune avec les blanks pour maintenir les
negres dans 1'esclavage. Elle s'est accrue le jour oi
l'aristocratie colonial, pour defendre ses privi-
leges, arma ses esclaves contre les mulAtres. Elle







CHEZ SOULOUQUE 67
s'est perp6tuee en s'avivantconstamment dansles
luttes des deux parts pour s'emparer du pouvoir.
Que pourrait faire 1'homme le plus sens6, s'il dtait
appel6 a gouverner un people compose de deux
616ments aussi hostiles? 11 lui faudrait d'abord
tAcher de reconcilier les deux populations enne-
mies; c'est ce que Soulouque a tent6 c'est le but
qu'il a poursuivi pendant plus d'une ann6e sans
pouvoir l'atteindre. Et cependant il avait pour lui
des chances de succes qu'on no retrouvera peut-
Otre jamais. Sa couleur lui permettait de prendre
bien des measures sans inspire de defiance aux
negres. D'un autre c6te, il avait heureusement
traverse nos guerres civiles sans se compromettre
avec aucun parti. Sa bont6, ses pacifiques inten-
tions, sa d6f6rence pour les hommes de couleur,
gAn6ralement plus capable et plus instruits que
les noirs, devaient le faire adopter par eux. 11
n'en fut rien ; les mulAtres se moquaient de lui et
conspiraient sa chute, afin de nommer un des
leurs A sa place.
) II vit qu'il fallait sevir ou quitter le pouvoir.







UNE VISIT


11 prefera ce dernier parti. Que de peines nous
eomes alors h 1'empecher de donner sa d6mission,
4 lui persuader qu'il 6tait de son devoir de dd-
fendre la majority de la nation contre une mino-
rite hostile et factieuse! Voila comment nous
avons 6t0 fatalement amends h nous appuyer sur
la parties la plus inculte de la population, comment
nous avons Wtd rlduits a faire trembled la classes
la plus 6clairde, vers laquelle cependant nous por-
taient nos sympathies, et don't nous avons d nous
faire craindre, n'ayant pu nous nous en faire ai-
mer. Quelques mulatres, deux ou trois tout au
plus, l'ont compris et se sont sincerement rallies h
nous. La position qu'ils occupent pris de l'empe-
reur montre combien il serait heureux de les
accueillir tous. Mais loin de venir h lui, ils percent
leur temps en regrets et en conspirations steriles.
Nous sommes forces chaque instant d'avoir re-
cours i de nouveaux chatiments pour maintenir
dans l'obdissance cette race soumise en apparence,
mais non dompt6e encore. ,
11 faut avoir sdjourn6 quelque temps aux colo-







CHEZ SOULOUQUE 59
nies pour savoir ce qu'il y a d'irreconciliable dans
les haines et les pr6jug&s de couleur. Soulouque
pourrait-il r6ussir h operer une fusion entire les
classes rivals, quand depuis dix ans tous les ef-
forts tents h cet 4gard par ceux qui ont gouvern6
nos possessions dans les Antilles sont demeur6s
infi'uctueux. 11 lui fallait done opter entire les
deux parties. Devait-il abandonner celui auquel le
rattachait son origine, celui qui l'avait jusqu'alors
soutenu, pour se faire le champion des mulAtres?
Sans doute ceux-ci 6taient plus intelligent, plus
instruits, et Soulouque avec eux aurait pu mar-
cher plus rapidement dans la voie du progres et
de la civilisation; mais il sentait bien que sa peau
noire le rendrait toujours pour eux un objet de
dedain et de m6fiance. Une fois le triomphe des
mulatres assure, en admettant que cela filt pos-
sible, ne devait-on pas craindre de voir la lutte
recommencer entire les mulAtres et les quarterons,
entire les quarterons et les m6tis? Cette classes, qui
ne forme que la minority de la population hai-
tienne, pouvait-elle d'ailleurs espirer de mainte-







UNE VISIT


nir les noirs sous son autorit6 ? Ne serait-elle pas
oblige d'appeler l'dtranger h son secours et d'ou-
vrir ainsi la porte aux Americains et 1'esclavage?
Je ne sais si je me trompe, mais it me semble que,
de la part de Soulouquec'est preuve d'un grand,
bon sens d'avoir compris que c'l6ait seulement
avec les noirs qu'il pouvait fonder un Etat qui
offrit quelque chance de durde.
On a beaucoup ri de certain theorie inventde
par Faustin. 11 pretend que le noir est sup6rieur
aublanc, et quelorsqu'on n'a pas l'honneur d'etre
un nbgre pur sang, it vaut mieux 6tre Capre que
mulatre, mulatre que quarteron, quarteron que
m6tis. Rien n'est cependant plus logique. Per-
mettre aux homes de couleur d'afficher leur
d6dain pour les nigres, n'Mtait-ce pas encourager
leurs pretentions et leurs rebellions? Proclamer
la sup6riorit6 des noirs, les choisir de preference
pour les emplois publics, donner ainsi 'a chacun
d'eux le ddsir et la facility de s'en rapprocher,
n'est-ce pas un moyen de fusion ing6nieusement
imagine ? La theorie Faustin a du moins cet avan-






CHEZ SOULOUQUE


stage, qu'aucun habitant d'Haiti ne se fait illusion
sur la blancheur de sa peau. De plus, il sailt par-
faitement le sort qui lui serait reserv6 si les Am6-
ricains s'emparaient du pays. Cette thdorie est
d'ailleurs g6n.ralement admise aujourd'hui, Port-
au-Prince, et c'est une flatterie de trbs-bon goit
que de complimenter une jeune fille sur l',ebne
irr6procbable de sa peau. Comme toute flatlerie
n6anmoins, celle-ci veut Otre mani6e avec pr,-
caution, et mal en prit il y a quelque temps a un
peintre de l'avoir pouss6e trop loin. On lui avait
demand un Christ pour une 6glise. Le malheu-
reux crut faire un coup de maitre en donnant la
.ouleur noire au Sauveur des hommes. Mais le jour
) l]a toile qui recouvrait son tableau tomba et
aissa voir aux fiddles cette aouvre original, la
naison de 1'artiste futsaccage, etil ne dut la vie
lu'a ses jambes qui le portbrent h temps sous le
oit du consulate de France.
On pretend que Soulouque enrigimente do
orce tous les hornmes valides et qu'il. les enlive
insi aux travaux de agriculture; mais c'est pr6-







UNE VISIT


cis6ment pour les laire travailler qu'il les enr6le.
Quand un home a atteint 1'Age fix6 par la loi,
on 1'incorpore au regiment qui tient garnison
dans sa province et on 1'envoie, au son du tam-
bour, rdcolter le caf6 ou couper l'acajou.
Dans un pays oit l'homme ignore les besoins
mat6riels, oit non-seulement sans bourse ddlier,
mais sans se donner la moindre peine, on sail
pourvoir A tout, il est A craindre que le negre nw
retourne bien vite a la vie sauvage, s'il n'est con-
traint au travail par la force ou les chAtiments, si
les institutions ne 1'obligent, dans son inteirt, a se-
couer une indolence que le climate provoque el
que la fertility du sol encourage.
Supposez un nbgre livrd h lui-mdme, suppose.
le tres-soigneux de sa personnel (cela se voit), crai-
gnant le soleil, le grand air ou les fortes averses;
admettez en outre qu'il ait certain pr6jugds con-
tre la rose de la nuit et le clair de lune, lesquelh
donnent, a ce qu'on pretend, des ophthalmies;
quatre pieux plants dans le sol et quelquea
feuilles de bananiers front a ce sage un abri plui







CIIEZ SOULOUQUE


que suffisant. Une simple cabane aura meme a ses
yeux, sur les maisons en pierres, cet advantage,
qu'on y peut dormir sans avoir a redouter les
tremblements de terre. Pour ce qui est de la
nourriture, n'aura-t-il pas a la porlte de sa main
les fruits les plus savoureux ? La fatigue se bor-
nera, pour lui h les cueillir. N'oublions pas que les
sources et les rivieres sont nombreuses a Haiti;
elles donnent une boisson aussi saine que natu-
relle, sans parler de l'eau de coco et du jus de la
canne. Les forces y sont pleines de gibier, les
rivieres de poisson; le tabac y pousse comme une
herbe vulgaire. Quant aux v6tements, a quoi bon
s'en inquidter? est-il un jour de l'ann6e o ils ne
soient, pour 1'enfant de la nature, moins une uti-
lite qu'une gene ?
Placez le paysan de nos campagnes, l'ouvrier
de notre Europe industrielle dans la situation oti
se trouve le natural d'Haiti, il est fort A pr6sumer
qu'ils penseront ce que pense ce dernier sur la
n6cessitd du labeur human. En vain leur direz-
vous que le travail est un devoir, que sans le tra







64 UNE VISITE
vail il n'y a plus ni soci6et, ni civilisation, ni
progres, ils vous rdpondront que, ne manquant
de rien, ils se soucient assez peu du progres, de
la civilisation, de la society, et... ils vous prieront
poliment de vous 6ter de leur soleil.
Quant h moi (je l'avoue en rougissant, mais
je 1'avoue), combien de fois me suis-je surprise h
envier le sort de ceux qui, nls dans ce fortune
pays de Soulouque, n'ayant aucun de nos besoins
de civilis6s, peuvent laisser couler la vie sans re,
greats de la veille ni soucis du lendemain I J'ai
tort sans doute, mais je ne puis me d6fendre de
penser que si une pareille existence n'est pas
pr6cis6ment utile, elle est h coup sur moins nui-
sible a 1'humanitO que celle de bien des civilises
de ma connaissance, et qu'h tout prendre, il vaul
encore mieux pfcher dans les rivibres ou sur les
plages d'Haiti que dons l'eau trouble et les bas-
fonds de la speculation. Quoi qu'il en soit, cc
n'est point aux socialists et aux philanthropes
modernes, h ceux qui ont proclam6 la n6cessit6 do
travail, qu'il appartiendrait de blAmer Soulouque






CHEZ SOULOUQUE 65
de forcer ses sujets h travailler. Je ne connais pas
un seul de ses actes qui n'ait ainsi sa raison d'etre
et qu'on ne puisse au besoin justifier.
Ce serait se livrer h une enquete des plus cu-
rieuses que d'6tudier la carriere de ce negre em-
pereur, depuis le jour oil il n'tuait encore que
guide au service du g6ndral Lamarre, jusqu'au jour
out il a Wt6 ,lu president. On le verrait bomme de
mceurs simples et douces dans la vie priv6e, ga-
gnant un a un ses grades militaires, n'attachant
son nom h aucune des atrocitds qui signal??rent la
lutte entire lesmulatres et les noirs, arrivant enfin
au pouvoir A l'Age de soixante ans, sans l'avoir
peut-6tre jamais desire, et au moment oil il s'y
attendait le moins. Personne ne fut plus dtonn6
que lui de son election presidentielle. II se mon-
tre des lors anim6 d'un ardent desir de concilia-
tion; son voeu immediat est de donner satisfaction
h tout le monde. Surpris par la fortune, il l'ac-
cueille pour faire ou du moins pour chercher a
fire le bien. 11 inaugure sa presidence par un ser-
vice solennel en l'honneur de ce gdn6ral Lamarre
4.







66 UNE VISIT
qui a Wte son bienfaiteur et don't il retire aussit6t
la famille de la misbre.
Voilh ses debuts au pouvoir. Plus tard,
quand, pour prix de ses g6ndreuses intentions, il
ne recueille que la m6fiance des siens, quand il se
voit en butte aux moqueries, aux manoeuvres des
mulAtres, qui, pregnant sa bont6 pour de la fai-
blesse, m6ditent sa ruine et travaillent A le
renverser, que fait-il? Force de s6vir, il pa-
tiente encore, il hdsite.: ( Je sais, dit-il a ses
conseillers, je sais qu'on conspire centre moi,.je
sais quels sont les coupables, je les connais tous
par leurs noms; mais quand je songe a ce qu'il
faut de peines et de soins a une famille pour faire
un homme de vingt-cinq ans, je ne me sens plus le
courage d'agir. )
Ces paroles seraient belles dans n'importe quelle
bouche; je les trouve admirables dans celle d'un
nbgre inculte, qui sait a peine lire, qui dispose
d'une puissance sans contrOle, et don't la vie s'est
passe au milieu de gens faconnes par un demi-
siecle de guerre civil A ne voir dans la mort d'un







CHEZ SOULOUQUE 67
ennemi que la chose la plus naturelle du monde.
Forc6 enfin d'opter entire le r6le du boucher et
celui de la brebis, convaincu par une triste exp6-
rience qu'il faut un bras de fer pour conduire les
hommes, qu'ils soient blancs ou qu'ils soient
noirs, Soulouque, il est vrai, pousse bientbt la sd-
v6rite jusqu'h ses limits extremes; il ne recule
pas devant les cruautes, il devient sanguinaire.
Mais, du moins, parvient-il ainsi h atteindre le but
vainement poursuivi depuis l'affranchissement
des negres : il cree un pouvoir stable; il met un
terme b ces orgies sanglantes oi deux classes riva-
les ont 6puise leurs forces pendant plus de cin-
quante ans de luttes intestines.
Reproduire ainsi les faits sous leur jour histo-
rique, ce serait tracer de l'empereur Faustin un
portrait moins vraisemblable, mais a coup str
plus vrai que celui que chacun de nous connalt.
On ne nous a donnd jusqu'h present que sa cari-
cature. Je m'6tonne que Soulouque, considdrd
dans son milieu et h ce point de vue oh l'ont plac6
les dvenements, n'ait encore tentl ni inspired aucun







UNE VISIT


peintre. Plus j'examine attentivement ce singulier
personnage, plus je d6couvre en lui de suite dans
les iddes et de logique dans la conduite. II y au-
rait 14, je le r6pte, une curieuse 6tude b faire, et
peut-etre une grande injustice A reparer.
En attendant que justice se fasse, ce que je
veux seulement signaler, c'est que le chef noir
d'Haiti a su developper chez son people un senti-
ment trbs-vif de nationalitM, c'est qu'il a su fon-
der un Etat qui se suffit a lui-meme et pr6sente
de grandes chances de stability, c'est qu'entin, loin
de preter les mains a une invasion am6ricaine, ce
danger, qui menace les Antilles, ils'y opposera de
toutes ses forces, guid6 par son int6ret et lesimple
bon sens.
Peut-etre me trouvera-t-on quelque peu in-
dulgent pour ce souverain noir. Voyageur pr6-
venu, si j'6tais debarqu6 sans transition dans
son empire, comme on le fait d'habitude quand
on vient du Havre ou de gouthampton, j'aurais
sans doute Wtm aussi sdvere a son 6gard que
bien d'autres. Mais j'ai d0t d'abord passer Irois mois






CHEZ SOULOUQUE 69

dans la rpublique Dominicaine. Cette petite escale
a Wte fort utile A mon edification. Quelques 6piso-
des de mon sdjour a San-Domingo suffiront h
,prouver que Soulouque n'a pas le monopole du
ridicule, et que la rdpublique Dominicaine, que
nous avons entouree de tant de sympathies, ne
nous t6moigne sa gratitude qu'en se montrant de
jour en jour plus hostile A la France.












LES DOMINICAINS TELS QU'ILS SONT






I

Uin vice-prdsident contumax. Moours politiques. Un capi-
taine de vaisseau sans fiort6. Un beau navire. Arlilleur et
cuisinier. -Art d'dlever un pliarc el do s'cn fair des rents.

Dix-huit jours aprbs notre depart de Lorient, la
Pendlope mouillait dans la rade de Saint-Thomas.
L'ancre 6tait a peine jetee que nous vimes se dd-
tacher une embarcation d'une petite goelette ran-
gde a peu de distance. Quatre vigoureux noirs
servaient de rameurs; un cinquibme, en uniform
de capitaine de vaisseau, se tenait A l'arrikre :
c'ktait le commandant de la goelette la Buenaven-
tura, que le gouvernement dominicain avait en-
voyde au-devant de nous. Ce galant homme venait






UNE VISIT


nous offrir ses services et se mettre a notre dis-
position. 11 nous pr6vint que le vice-pr6sident de
la republique, M. Baez, en ce moment h Saint-
Thomas, nous attendait a diner. 11 6tait impossible
de d6butor sous de meilleurs auspices.
Nous nous empressAmes de descendre a terre
pour presenter nos respects au fonctionnaire qui
mettait tant de courtoisie a nous accueillir; pen-
dant ce temps, le commandant voulut a toute force
se charger de faire transporter nos bagages a bord
de son navire.
Nous trouvAmes en M. Baez un des homes
les plus aimables qu'il soit possible de rencon-
trer. Spirituel et instruit, parlant plusieurs lan-
gues, il faisait a merveille les honneurs do chcz
lui. Malgr6 sa peau un peu brune et ses cheveux
l6gerement &crpus, il est rare d'avoir un ext6rieur
plus avenant et des manieres plus distinguees.
Depuis que j'ai su que M. Baez a W6t plusieurs
fois en France et en Europe, qu'il y a plaid pri's
des hommes les plus influents la cause de la r6pu-
blique de San-Domingo, j'ai mieux compris l'opi-






CHEZ SOULOUQUE 73
nion favorable qu'ont de ce petit Etat tous ceux
qui savent qu'il existe. On a jug6 les Dominicains
et leur republique d'apres M. Baez, le seul homme
de ce pays qu'on ait encore vu a Paris. Malheu-
reusement pour ses compatriotes, ils lui ressem-
blent tres-peu; aussi l'avaient-ils exile.
Au moment oh nous le rencontrAmes h Saint-
Thomas, il venait d'y arriver, disgracid, chass6 de
son pays, 6prouvant A ses d6pens qu'il est par-
tout dangereux de s'6lever, ne fit-ce que par le
merite, au-dessus de ses rivaux.
Aprbs avoir paisiblemdnt rempli par d'utiles
travaux les quatre ann6es de sa prdsidence, il 6tait
descendu du pouvoir. Bien des gens 1'avaient en-
gage a s'y maintenir, et il eAt pu le faire aussi
longtemps qu'il aurait voulu, mais il aima mieux
faire preuve d'ob6issance et respecter une consti-
tution quej'ai vu modifier quatre ou cinq fois en
un an.
En prichant ainsi d'exermple, suivait-il simple-
ment les seules inspirations de sa conscience et les
conseils du r6publicain Lamieussens, alors consul
5






UNE VISIT


de France a Santo-Domingo, ou d6sirait-il se faire
valoir par le parallle qu'on ne manquerait pas
d'6tablir a son advantage entrelui et son successeur?
Ce d6sir ne fut-il pour rien dans sa determination?
Je ne sais; mais le g6ndral Santana, qui le rem-
placa au pouvoir, n'eut rien de plus press que de
se debarrasser, enl'exilant, d'un module trop dif-
ficile & imiter.
M. Baez supportait philosophiquement sa dis-
grAce. Il nous parla avec enthousiasme de son
pays et sans trop d'amertume de son successeur.
Le diner futgai; le commandant de la goAlette, le
sieur Dickson, ancien n6grier, qui s'6tait mis au
service de la r6publique, but a la prochaine presi-
dence de M. Baez et a la chute de Santana. Je trou-
vai ce toast un peu hasard6 de la part d'un colonel
de marine, plac6 sous les ordres de M. Santana.
Je n'6tais pas initi6 aux mceurs politiques de ces
braves r6publicains. Ils ne se font aucun scrupule
de servir deux parties a la fois. J'dtais loin de pen-
ser que les ministres qui, de concert avec le g6-
n6ral Santana, bannirent M. Baez, avaient td6







CHEZ SOULOUQUE 75
ceux mimes de I'ancien president. Chaque navire
venant de Santo Domingo n'en apportait pas
moins a celui-ci des protestations de fiddlitd ecrites
par ces bommes d'IEtat. Ils n'agissaient ainsi, lui rd-
pdtaient-ils sans cesse, que dans son int6rMt et pour
preparer son retour. Nous nous sentions, quant a
nous, assez embarrasses depuis qu'on nous avait
appris la position de notre h6te vis-h-vis du gouver-
nement que nous allions servir. Le titre de vice-prd-
sident, don't I'avait gratified Dickson en nous trans-
mettant son invitation, 6tait de pure courtoisie.
Aussi, quand 1'honnete capitaine nous demand
quel jour nous voulions partir, nous rdpondImes
que nous 6tions a sa disposition. Dickson nous
donna rendez-vous pour le lendemain ma tin, h cinq
heures, afin de profiter de la brise de terre pour
sortir de Saint-Thomas. 11 poussa la complaisance
jusqu'h nous offrir de se charger pour notre
compete de I'achat de quelques provisions de
bouche, 1'ordinaire de son bord, ajouta-t il, ne
devant pas Atre assez ddlicat pour nous. II recut
aussit6t une dizaine de piastres qu'on lui compta







UNE VISIT


pour aller faire son march; et, apres avoir pris
conger de M. Baez, nous retournames passer notre
dernibre nuit sur cette pauvre Pdndlope que nous
devions tant regretter a bord de la goolette domi-
nicaine.
Le lendemain, avant cinq heures du martin, nous
6tions a bord de la Buenaventura. Le vent 6tait
excellent. Nous nous promettions une prompted tra-
versde; mais on n'avait pas vu le capitaine depuis
la veille, et nul ne savait quand on devait partir.
A l'avant, au milieu d'un amas de cordages de
chatnes rouill6es, de debris de toute espice, trois
ou quatre negrillons h demi nus, sales h faire
peur, buvaient du tafia et chantaient, si l'on peut
appeler chant les cris nasillards qu'ils faisaient
entendre.
Vers le centre, s'dlevait une espece de hutte en
bois, assez semblable A l'6choppe qui servait autre-
fois h nos marchands de journaux sur les boule-
vards. Le tuyau qui la surmontait, la fum6e et
I'odeur de graisse qui s'en 6chappaient trahis-
saient la cuisine. A c6t6, se trouvait une cuve A







CHEZ SOULOUQUE 77
moiti6 remplie d'eau. Une vieille botte a sardines,
suspendue au bord du baquet par un fil de fer,
servait de tasse. De temps en temps un des af-
freux personnages de l'avant, les 16vres tout hu-
mides encore de tatia et de jus de tabac, s'avan-
cait, remplissait la coupe et la portait a sa bouche.
11 avait bien soin de se placer au-dessus de la
cuve, de facon que pas une goutte d'eau ne fMt
perdue. Aprbs avoir bu, il rejetait le fond de la
tasse dans le baquet et c6dait la place a un autre,
qui se ddsal(6rait avec les momes precautions.
C'dtait la seule eau douce qu'il y eut hi bord. Au
risque de la fievre, je me promise bien de ne boire
que du vin.
A l'arriere, quatre niches qui eussent fait triste
figure dans ]a cour d'une ferme, servaient do ca-
bines. On ne pouvait y entrer qu'a la facon des
animaux a quatre pattes. Nous abdiquAmes notre
dignity de bipbdes, et nous nous y 6tabltmes de
notre mieux. 11 fallait chercher un abri contre le
soleil et la pluie qui, de demi-heure en demi-
heure, et alternativement, se faisaient les hon-







78 UNE VISIT
neurs du ciel. Quand il pleuvait, le toit laissait
tomber a l'inltrieur la plus grande parties de I'eau
qu'il recevait. Quand le soleil brillait, il nous en
arrivait par les fentes des planches de large
rayons, qui nous brulaient comme s'ils eussent
pass au travers d'une formidable lentille. Si
dWlabrM qu'il fdt, cet abri valait encore mieux
qu'une chambre de huit pieds carries, pratiqu6e
sous le pont. -Les ravets, les betes a mille pattes
et les fourmis, tranquilles possesseurs de cette
piece, ne toldraient pas qu'on y entrat. Tel est le
meilleur navire dominicain.
Si l'on songe a ce que dure le temps quand on
souffre; si l'on songe que chiaque heure de retard
nous condamnait a une heure de torture, on peut
se figure de quel air nous recumes le capitaine
Dickson, quand, a six heures du soir, lorsque le
vent du largb allait remplacer la brise de terre
don't nous avions besoin pour appareiller, il arriva
ivre-mort. L'ex-nigrier avait consciencieusement
employed son temps et notre argent. Des volailles,
des jambons d'Am6rique, un panier renfermant







CHEZ SOULOUQUE 79
douze bouteilles de bibre et autant d'eau-de-vie,
plaidaient 6loquemment son excuse.
Integre jusqu'au bout, il avait voulu, afin de
s'assurer de leur quality, gooter lui-meme aux
comestibles, avant de nous les presenter. L'eau-
de-vie surtout avait Wt6 de sa part l'objet d'un long
examen; deux bouteilles vides attestaient que ce
n'6tait pas "a la 16dgre qu'il s'6tait d6cid6 A nous
l'acheter. 11 ne s'en 6tait pas rapport a l'6tiquette,
bien que cette etiquette fItt des plus respectable
et concue en ces terms :
Old fine Champagne, Dussaut, 1793. Price :
I shelling.
Nous nous sentimes touches de tant de devoue-
ment, et, jugeant bien que toute espece de recri-
mination ne pouvait que retarder encore 1'appa-
reillage de la goelette, nous nous abstinmes de
nous plaindre. Le vaillant marin d'ailleurs prdvint
fiDrement nos reproches en s'6criant, dans son
idiome compose de trois ou quatre langues: C Moi
pas capitaine marchand! Navire moi, pas navire
marchand comme packet anglais! Navire moi,







80 UNE VISIT
navire de guerre! et moi partir pas comme eux,
A heure fixe, mais quand moi voul6, etc. )
Apres avoir, en ces termes, 6tabli son droit
d'omnipotence absolue, il daigna toutefois ordon-
ner de d6ployer les voiles. I1 revetit son costume
de commandement, qui ne se composait que d'un
pantalon, donna la main aux jeunes gens qui le-
vaient l'ancre, et, apres moins de trois heures de
travail, nous ecmes enfin la satisfaction de sentir
draper la goelette.
Tira la canon! s'6cria Dickson. L'6choppe
s'ouvrit, et une forme humaine, coiffie d'un
mouchoir et vOtue d'un tablier de cuisine, appa-
rut, une cuiller A pot dans une main, un tison dans
1'autre. 11 approcha cette mache improvisee de la
lumibre d'un canon : le coup partit. Le tison re-
prit modestement sa place sous la marmite, la
cuiller dedans. Nous Rtions en route I
Un quart d'heure apres, la nuit 6tait tombde,
et tout dormait a board. Comment, avec un tel
dquipage, des voiles ainsi orientdes, sommes-nous
sortis sans encombre des roches qui herissent






CHEZ SOULOUQUE 81
l'entree de Saint-Thomas? Comment nous trou-
vAmes-nous, le lendemain martin au jour levant,
presque en bonne route, ayant fait une vingtaine
de lieues? Dieu seul le sait! Mais qu'un pareil
miracle se soit renouvel6, et que le mmre dqui-
page, le meme capitaine, le meme bAtiment aient,
pendant les tVois mois que j'ai passes a Santo-Do-
mingo, recommenc6 cinq ou six fois la mrnme tra-
vers6e, voila ce que je comprends moins encore.
11 est vrai que le lendemain, le capitaine, dd-
gris6, fit mettre en panne au tomber de la nuit,
jusqu'au retour du soleil; meme manoeuvre les
jours suivants. Maitre Dickson m'avoua que, d'ha-
bitude, il ne naviguaitjamais la nuit, n'ayant plus
les c6tes en vue pour lui servir de guide, et la
boussole ne lui inspirant qu'une confiance m6-
diocre.
Le troisibme jour, vers huit heures du soir,
nous commencions a dormir, quand les cris du
capitaine et de tout 1'6quipage nous r6veillbrent
en sursaut : ( Voyez, messieurs, voyez le phare de
Santo-Domingo! ) On apercevait un point lu-







82 UNE VISIT
mineux a 1'horizon : nous cherchions, mais en
vain, la cause de cette joie subite.
A quel peril avions-nous done 6chapp6 pour
que ces braves gens fussent si contents de se re-
trouver pris de leur patrie aprbs un voyage d'une
centaine de lieues? Ces exclamations bruyantes
avaient une autre cause : c'6tait la premiere fois
que nos marines voyaient la lumibre du phare,
construit sous ]'administration de M. Baez. Le
phare 6tait alors dans toute sa nouveaut6; on
l'allumait presque tous les soirs. Peu a peu le gar-
dien, trouvant inutile de consommer a cet usage
une huile qu'il pouvait vendre, s'habitua h ne
plus allumer que les jours de fete.
II1 faut ajouter, pour ne pas calomnier ce garde
6conome, qu'il avait soin de turner le foyer du
c6t6 de la ville, et surtout vers la maison du con-
sul anglais, chez lequel il avait servi. Quant aux
navires qui, dans ces parages dangereux et par les
gros temps si frequents sur la c6te, cherchaient le
phare qu'une notice pompeuse, envoyee dans les
principaux ports du monde, signalait comme pro-







CHEZ SOULOUQUE 83

jetant sa lumiere a vingt miles a la ronde, ils de-
vaient se tirer d'affaire comme ils pouvaient. On
avait pourvu h P'essentiel: le gouvernement domi-
nicain percevait de ces memes navires des droits
6normes pour 1'entretien d'un feu qui ne se
voyait... que du rivage.







II


Un reglement 61astique. Portes closes. Requins tempdrants
et fonctionnaires voraces. Un ministre patriarcal. Pr6-
sentez armes. Un h~tel comfortable. Rafraichissements
economiques... pour ceux qui les offrent. La protection d'un
boucher. Une ndgresse module. Un loup de mer ddvord par
des sardines. Je no ddjeune pas d'aussi bonne here.


Le soir de notre arrive, par un heureux ha-
sard, le phare s'apercevait de la mer, malgr6 un
clair de lune qui permettait d'y voir comme en
plein jour. Nous approchhmes du rivage, presque
h une portee de pistolet. L'ancre tomba; le canon







84 UNE VISIT
annouca notre arrive; il 6tait neuf heures et de-
mie. Joyeux d'Vchapper h notre prison flottante,
en cinq minutes nous 6tions prAts A descendre;
mais le capitaine nous fit gracieusement observer
qu'il etait neuf heures passees, que les portes de
la ville dtaient ferm6es, et que, sous aucun pr6-
texte, on ne nous les ouvrirait, les clefs 6tant d6-
posdes, chaque soir, chez le commandant de la
place. Le fait etait exact. La consigne, sur ce point,
est d'une rigueur inflexible. Seulement, a c6t6 de
cette porte, une briche, assez large pour laisser
passer une voiture, concilie les exigences du ser-
vice, comme il doit se faire dans une ville qui se
respect, avee la confmoditO des habitants. Le pa-
triotisme et la prudence de Dickson I'avaient em-
pich6 de nous faire connaltre le c6t6 faible de la
place. Le lendemain, quand nous lui en fimes la
remarque, il nous r6pondit que la briche 6tait
pratiquee pour les habitants du pays, mais non
pas pour les strangers.
11 fallut donc se r6signer A attendre le lever du
jour et l'ouverture des portes. Comment passer le







CHEZ SOULOUQUE


temps qui nous s6parait de ce moment si impa-
tiemment d6sird? La nuit 6tait si claire, la mer si
belle, qu'il nous prit envie de nous baigner. J'6tais
ddjh h 'eau, et Anselin se preparait a me suivre,
quand Dickson parut sur le pont. De ma vie je
n'ai vu de figure plus effray6e, ni entendu de cris
plus desesperes.
Senor Dios! s'dcriait le capitaine, miseri-
corde! Vould tuer corps vous! IR6quins en masse!
Monte! montd!
Je n'6tais qu'A quelques metres de la goelette et
je l'eus bient6t rejointe.
1 y a done ici beaucoup de requins? de-
mandai-je.
Si teni r6quins ? Dios mio! vous qu'h voir!
11 descendit dans la chambre et reparut avec un
morceau de lard. 11 en garnit un 6norme bamegon
riv6 une chaine, l'attacha un gros cAble et le
jeta h la mer. Moins d'une minute apris, les se-
cousses ddsordonndes que le, cAble imprimait a
une vergue h laquelle on 1'avait amarr6 nous
prouverent que le capitaine n'exagdrait rien. Trois







UNE VISIT


hommes s'attelbrent a la corde, et ce ne fut pas
sans une singulibre emotion que je vis sortir de
l'eau un requin de sept huit pieds. 11 futbient6t
sur le pont qu'il 6branlait de ses bonds. Une fois
qu'on 1'eut solidement attached par la queue, tout
en le laissant suspend h 1'hamecon, le plus hardi
de 1'6quipage lui coupa les nageoires A coups de
hache; un autre lui enfonca deux gros piquets
dans les yeux, puis il fut rejet6 par-dessus le bord.
Le lendemain, A six heures, nous espirions des-
cendre a terre. Nous avions comptO sans le pilote,
sans la douane, sans la commission de sant6. Vers
huit heures, le pilote ne paraissant pas, Dickson se
d6cida a 1'envoyer chercher. Deux naturels du
pays, passagers come nous, s'embarqubrent dans
la chaloupe. Cinq minutes aprbs, ils sautaient sur
le rivage et entraient tranquillement dans la ville.
Qui nous edt empich6s d'en faire autant? Rien,
mais il 6tait dans les rigles qu'on nous fit attendre.
Ne fallait-ilpas briller aux yeux des 6trangers,mon-
trer qu'on avait aussi, dans les grandes occasions,
des pilots, une douane et un service sanitaire.







CHEZ SOULOUQUE 87
A neuf heures, le pilote arriva. 11 vint an-
noncer gravement au capitaine que la c6te 6tait
bien a sa place, et que la rivibre avait toujoursla
mrme profondeur. Le cannot qui 1'avait apportd le
remporta aprbs cette important communication,
et la goelette, qui tirait quatre pieds d'eau, put
franchir sans danger la passe qui n'en a jamais
moins de onze. La douane d'abord, puis la com-
mission sanitaire parurent. L'officier qui comman-
dait 1'escouade douaniere essaya bien de nous
prouver que les vktements contenus dans nos
malles, en trop bon 6tat pour Otre des effects A
notre usage, 6taient des marchandises neuves,
destinies au commerce, et qu'ils devaient en con-
sequence payer les droits d'entree; le mddecin, A
son tour, nous manifest bien aussi l'intention de
nous meltre quelque peu en quarantine, parce
que nous venions d'Europe, disait-il, et qu'on as-
surait que le cholera regnait en Russie; mais deux
piastres, gliss6es h propos dans la main des deux
fonctionnaires, eurent bient6t aplani toutes les
difficulties, et, grace aux 6paules d'un noir vigou-







88 UNE VISIT
reux qui nous transport 1'un apres 1'autre, nous
foulAmes enfin le sol de cet Eldorado qui a nom :
la ripublique Dominicaine.
La premiere personnel que nous vimes en tou-
chant le rivage 6tait un vieillard a cheveuxblancs,
de 1'aspect le plus miserable. Assis sur le bord de
la rivibre, il avait une ligne la main. Son air
triste et souffrant, ses vdtemenls en lambeaux
nous 6murent. La joie rend l'Ame compatissante;
nous nous sentions si heureux d'avoir quitt6 la
prison pour la liberty, que nous priAmes Dickson
d'aller remettre une piastre de notre part a ce
vieillard. Illa prit, mais it ne la porta point nous
faisant comprendre que ce serait offense celui
que nous voulions obliger, tandis que lui, Dick-
son, nous en serait 6ternellement reconnais-
sant.
Ce pauvre homme est donc bien fier? de-
manda Anselin.
Non, rdpondit le capitaine. D'un autre,il
accepterait volontiers quelque argent pour s'a-
cheter des lignes, car la piastre forte est rare, et







CHEZ SOULOUQUE 89
la peche est toute sa passion. Si vous avez jamais
besoin de lui, vous Mtes shir, a quelque here que
ce soit, de le trouver lh sur cette roche. Mais gar-
dez-vous de lui rien offrir: it n'oserait recevoir
un present de la rain d'un stranger c'est le mi-
nistre de 1'intdrieur!
En passant la porte de la ville, je me sentis
frapper assez rudement dans le c6td par une
crosse de fusil. Dickson m'arr6ta au moment ofi
je m'6langais sur la sentinelle. Ne lui en voulez
pas, me dit-il. 11 vous pr6sentait les armes. Nous
passions trois de front: il n'a pas eu de place
pour ex6cuter son movement, c'est pour cela
qu'il vous a cogn6. Recommence, imbecile, lui
cria Dickson.
Le soldat recommenca une contorsion pendant
laquelle il n'eit pas Wtd prudent de se trouver
prbs de lui. 11 terminal en tenant son fusil par le
canon, la crosse en avant, h trois pieds de hau-
teur. Cela veut dire : Prends mon arme, elle est
h toi, tu es mon sup6rieur. Cela peut Otre trbs-
galant, mais j'eus soin a l'avenir, toutes les fois







UNE VISIT


que j'accompagnais une personnel que sa dignity
exposait aux honneurs militaires, de m'arranger
de manibre A la placer entire moi et le guerrier qui
la saluait. Je m'en suis toujours bien trouv6.
Cependant nous 6tions entr6s dans la ville.
Nous cheminions dans une rue que je ne saurais
mieux compare qu'a un vaste escalier don't les
marches auraient deux pieds de haut sur cinq ou
six de large; c'est la rue du Port, calle del Porto.
De chaque c6td s'dlevent de vastes constructions,
d'immenses palais don't il ne reste plus que des
murs h demi 6croulds. Ces ruines laissent voir en-
core, sous la luxuriante veg6tation qui les recou-
vre, d'61gantes sculptures et de riches colonnes
de marbre. Je ne connais rien de triste et de tou-
chant a la fois comme ces debris d'une splendeur
tombee. Nous serious rests h contempler ces de-
meures autrefois royales, incapables aujourd'hui
d'offrir un abri au plus humble voyageur; mais la
chaleur dtait intolerable. Le soleildardait d'aplomb
ses rayons sur nos totes, le sol brflait nos pieds;
I
force nous fut de gagner promptement un gtte.







CHEZ SOULOUQUE 91
Nous avions demand 6 h Dickson s'il n'y avail
pas dans le voisinage un h6tel ou une maison
meubl6e.
Un h6tel? Oui, nous r6pondit-il; quant a des
maisons meubl6es, il y en a deux dans la ville :
celle de M. Cohen et celle de don Juan Avril.
Dickson entendait par maison meublie une
maison oh il y a des meubles.
A 1'extr6mit6 de la rue du Port, nousnous trou-
vAmes sur une place, ou, pour mieux, dire sur une
pelouse borne d'un c6t6 par quelques maisons.
L'une d'elles se distinguait des autres par sa fa-
cade toute nouvellement peinte de belles couleurs
rose et jaune, et un air de propretd relative. C'd-
tait l'h6tel du Commerce, le seul que possede la
capital de la rdpubliqueDominicaine. Trompeur
comme une enseigne, dit le proverbe. Le fait est
que l'int6rieur ne r6pondait pas a la facade. Deux
grandes sales, jadis blanchies A la chaux, for-
maient les appartements. Dans l'une, un billard,
quelques tables et quelques chaises. Dans l'autre,
une douzaine de lits ornds d'une, moustiquaire;







UNE VISIT


ornds est le vrai mot, car ces rideaux en lambeaux
ne pouvaient avoir la pr6tention de d6fendre
contre les cousins et les insects. C'est cependant
la jouissance d'un de ces grabats que 1'on paye
deux piastres par jour.
Lorsque nous entrAmes dans la premiere piece,
deux ou trois matelots et une douzaine de gen-
tilshommes dominicains faisaient cercle autour de
deux coqs qui s'escrimaient l'un contre 1'autre.
Telle 6(ait attention des spectateurs que per-
sonne ne jeta les yeux sur nous; mais quand
nous sortimes du dortoir, le combat venait de
finir. Les champions du volatile vaincu, esp6rant
sans doute dchapper ainsi au payment de leurs
paris, s'empresserent autour de nous, ils nous
donnbrent force poign6es de main. Us firent ve-
nir du vin de Champagne et voulurent absolument
que nous en prissions un verre avec eux. Trois
ou quatre d'entre eux, qui habitaient la ville,
mirent leurs maisons A notre disposition. D6jh
nous ne savions comment nous derober A un em-
pressement qui nous semblait exag&r6, lorsqu'un







CHEZ SOULOUQUE 93
jeune homme s'61anca tout essouffl6 vers nous.
C'6tait le chancelier du consulate de France, M. de
Terny.
Messieurs, nous dit-il, pardonnez-moi de
n'6tre pas accouru plus t6t au-devant de vous. Je
viens seulement d'apprendre votre arrivee. Vous
ne pouvez descendre dans cet h6tel. Je n'aiqu'une
bien modeste hospitality A vous offrir; j'espere
cependant quo vous me ferez la grace de 1'accep-
ter jusqu'a ce que vous soyez installs.
Sans nous faire prier nous suivtmes M. de Terny.
Cinq minutes apris nous 6tions ktablis chez lui.
Nous avions oubli6, en quittant l'h6tel, de solder
le prix du vin de Champagne qu'on nous avait of-
fert : I'hOtelier nous mit A meme de rdparer cette
inconvenance en nous envoyant sa note quelques
jours apres.
Le chancelier habitat une petite maison, ou,
pour mieux dire, une petite chaumiere A 1'extr6-
mitl de la ville, sur le bord de la mer. Le sol
battu pour plancher, le toit pour plafond, ]'int&-
rieur partag6 en quatre pieces par des cloisons







94 UNE VISIT
de bambous, tel 6tait 1'ensemble de 1'habitation.
Mais la brise de la mer y apportait une si douce
fratcheur, un enclos plant de lauriers-roses, de
grenadiers, de bananiers et de jasmins A flours
rouges offrait une ombre si agreable; tout, dans
ce petit reduit, avait un si bon air d'ordre et
de propretd, qu'on s'y sentait imm6diatement a
1'aise.
Voila mon palais, nous dit en souriant M. de
Terny. 11 m'a fallu trois ans pour le faire ce qu'il
est; mais, quand vous aurez visit la ville, vous
verrez que j'ai lieu d'en Mtre fier. Les seules per-
siennes de mes fenetres m'ont coft6 dix-huit mois
de persev6rance et d'efforts; sans un ouvrier, venu
par hasard des Etats-Unis, elles ne seraient pas
encore en place. Au bout de ce petit enclos, j'ai
un champ dans lequel je seme moi-meme du mais
et de l'herbe de Guinde. J'ai ainsi pour rien la
nourriture de deux chevaux. S'il fallait 1'acheter,
elle me coiterait pour un cheval au moins deux
piastres par jour, et souvent le pauvre animal se-
rait reduit A jeiner. J'ai enfin un puits, ce qui est