Essai sur la polítique intérieure d'Haïti

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Material Information

Title:
Essai sur la polítique intérieure d'Haïti proposition d'une politique nouvelle
Series Title:
Bibliothéque haïtienne
Physical Description:
143 p. : ; 19 cm.
Language:
French
Creator:
Edouard, Emmanuel, 1858-1895
Publisher:
A. Challamel
Place of Publication:
Paris
Publication Date:

Subjects

Subjects / Keywords:
Politics and government -- Haiti -- 1804-   ( lcsh )
History -- Haiti -- 1804-   ( lcsh )
Genre:
non-fiction   ( marcgt )

Notes

Statement of Responsibility:
Par Emmanuel Édouard.

Record Information

Source Institution:
University of Florida
Rights Management:
All applicable rights reserved by the source institution and holding location.
Resource Identifier:
oclc - 23658152
ocm23658152
System ID:
AA00008879:00001


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Full Text





































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AZ










1d
- J








4 I






94.

p.













UNIVERSITY
OF FLORIDA
LIBRARIES







MICROFILME _i
BY THE UN it 8




















i




























I









BIBLIOTHEQUE HAITIENNE


ESSAI
SUR LA


POLITIOUE INTERIEURE D'lAITI.

PROPOSITION D'UNE POLITIQUE NOUVELLE.

PAR
Emmanuel O OUA RD.
LICENCIE EN IDROIT IBI.' LCOLE E P. IS.


Noirs et Jaunes que la duplicity raffin1e des
Europeens a cherch6 si longteinps a diviser,
vous qui ne faites aujourd'hui qu'un inmme
tout, qu'une seule famille, n'en doutez pas :
votre parfaite reconciliation avait besoin d'Itre
scell|e du sang de vos hourreauix. Mines ca-
Slamit6s ont pese sur vns tlles proscriteslnrnie
Sardeur i frapper vos entnellis vols a signals,
mn6me sort vous est rserve, mimtes intlrdts
doivent done vous rendrce a jamais unis, indivi-
sibles et insdparables. Mlaintenez cetle prd-
cieuse concorde,cette leureuse harmonic parini
Svous : c'est le gage e votre bonlhur, de votro
salut, de vos succus; c'est le secret d'etre in-
vincibles. (J.-J. DESSALINES. Proclamsalion it
la nation: 28 avril 1804, an 4er de I'Ind(pen-
dance d'llaiti.)




PARIS
AUGVSTIN CHALLAMEL, EDITEUR,
LIBRAIRIE COLONIAL,
5, rue Jacob, et rue de Furstenberg, 2.


189'0








OUVRAGES DE M. EMMANUEL EDOUARD.


Haiti et la Race noire. Derenne. Paris, boulevard
Saint-Michel.
Haiti et la Banque agricole et foncibre. Chez le
meme.
La RBpublique d'Ha'ti a l'Apotheose de Victor
Hugo. Chez le mime.
Rimes haitiennes. Podsies. 1 vol. E. Dentu. 6di-
teur; Paris, Palais-Royal, et Port-au-Prince, chez
1'auteur, Grand'rue.
Solution de la crise industrielle frangaise. La
R6publiqued'Haiti, etc. Ghio, 6diteur; Pa-
ris, Palais-Royal, Galerie d'Orleans.
Le Pantheon haitien. Prose et Poesie. Chez lc
meme.
Recueil g6enral des Lois et Actes du Gouver-
nement d'Haiti. Tome VII et VIII. Publication
officielle. (Collection Linstant Pradine). Pedone-
Lauriel; Paris, 13, rue Soufflot.


A PARAITRE :

LETTERS ET NOTES SUR L'IIISTOIRIE D'lAITI
J.P.BOYER.- CHARLES H-IRARD AINE.- PH.GUERRIER.-
EMPIRE DE FAUSTLN Ier'










PREFACE.



Je public ici, sans commentaires, les extraits
suivants de quelques journaux de France, que
j'avais recueillisp our une autre destination,etquel
ques lettres. Ces pieces presentent, de la situa-
tion de l'homme noir dans le monde civilisd, un
tableau exact; elles tiendront lieu, dans ce vo-
lume, d'une preface tris instructive pour les hai-
tiens

PARIS VIVANT.

Boule-de-Neige.
< Au moment oft paraissent ces lignes, il n'y
aura peut-6tre plus trace de neige a Paris, ni
dans les rues, ni sur les maisons. La neige ne
resiste ni au soleil ni a la pluie. Je ne puis, ce-
pendant, me dispenser de parler d'elle pour la
second fois. Voici, en effet, deux ou trois mois
qu'elle est revenue notre h6te, qu'elle ne veut
pas nous quitter. On la sent tournailler tout A
l'entour, jusqu'A ce qu'elle se decide, soudaine-







P11RiEFACE.


ment, come hier, A tomber et h couvrir le sol.
( L'avalanche, c'est le mot, est survenue
avant minuit, quand tout le monde etait encore
au cercle, an thd~tre. Aussi, la sortie a-t-elle Rt6
des plus pittoresques. Les spectateurs de l'Opera,
du Gymnase, du Vaudeville, se sont cru trans-
portes en Sibdrie. Comment rentrer chez soi?
Les cochers ne voulaientpas marcher et deman-
daient des sommes folles pour la plus petite
course. Peut-6tre serait-il bon d'avoir un tarif
en temps de neige ? Encore, avec une voiture,
in'tait-on pas stir d'arriver chez soi.



(( En une heure, le boulevard a etd vide, les
rues desertes. Ii n'est plus rest que les voitures
en detresse. Les passants, merchant avec pre-
caution, faisant craquer la neige sons leurs pas,
se hataient de regagner leur domicile. Quant
aux noctambules, ils dtaient seuls dans lajoie et
savouraient ce decor nouveau. Lorsque je suis
arrive dans ma rue, c'etait la solitude la plus
absolue. Tout dtait d'un admirable blanc. A peine
quelques traces de pas se remarquaient-elles sur
la neige qui dtait presque immaculde. Une petite
bise tres aigre fouettait agrdablement le visage,
et la lune avait fait son apparition, entouree de








PREFACE


nuages roussatres attestant que l'ouragan nei-
geux n'Otait que dissipd.
(( Les becs de gaz dclairaient tres bien le spec-
tacle de cette solitude, et j'admirais le tableau,
quand des gdmissements sont parvenus a mon
oreille. En effet, non loin de ma maison, une
femme, blottie contre une porte, semblait atten-
dre et appeler. Je m'approchai, et quelle ne fut
pas ma surprise de voir une negresse.
( Elle pouvait bien avoir cinquante ans et ses
vetements revdlaient la misBre. Sur la tete un
madras aux couleurs barioldes, aux oreilles des
pendants en chrysocale. En face de la neige, le
noir de la peau se detachait singulierement, et
faisait un pittoresque contrast qui efit s6duit
plus d'un peintre. La pauvre negresse, d'ailleurs,
faisait pitid; elle se lamentait en poussant des
exclamations, des gdiissements d'une nature
inconnue a Paris. (( Moi, bien malheureuse,
criait-elle; moi, coucher dehors depuis trois
jours. Connais personnel, personnel ,
(( Ce dernier cri fendait le coeur. Itre sans do-
micile quand on est blanc, c'est djiA bien cruel;
mais quand on est negre! c'est plus qu'un mal-
heur. II m'a 0td impossible d'arracher a l'aban-
donnee le moindre des details sur sa mesaven-
ture. J'ai cru comprendre qu'elle avait dt6
chassee par son maitre, un saltimbanque. Pour-







8 PREFACE.

quoi? impossible de lui en faire dire-davantage :
lui m'a battue, puis chassee. Ai rien faith, rien
fait. Pauvre Boule-de-Neige! Boule-de-Neige,
c'est votre nom? Oli, moi, Boule-de-Neige,
bien brave. Mon pore, riche, A la Martinique.
< Et puis, elle se mit A pleurer. Des sergents de
ville arriv6rent; je plaidai sa cause. < On ne peut,
dis-je, la laisser dehors, cette malheureuse; elle
a froid; elle n'a pas mang6, sans doute. une n6gresse, me repondirent les sergots, il faut
la laisser. ) Cependant, sur mon observation, on
aidal'infortunee a se lever; on se decida A ticher
de lui trouver un abri. Il y avait la, tout pros, un
petit h6tel; je m'offris a payer la location de sa
chambre, ce qui part 6normement surprendre
mes deux agents de l'artoritW. Enfin, on ouvrit
la porte du garni; un garcon, grommelant, de
mauvaise humeur. entrebailla la porte et de-
manda ce qu'on lui voulait. < Une ehambre pour
quelqu'un. ) La porte s'ouvrit une peu plus
grande. (( Pour cette pauvre negresse. ) Cette
fois, la porte se referma violemment. On aurait
accueilli une blanche, mais une n6gresse, c'Rtait
en dehors des habitudes de la maison.
( J'engageai, alors, les agents h la mener au
poste, car elle faisait mal A voir et semblait, ma
foi, surle point d'expirer. Ils h6siterent encore
et 'un d'eux me dit : < Ca va empester le post,







PREFACL.


une n6gresse. On n'aura jamais vu chose pa-
reille. Enfin, je crois que la'pitid les gagna &
leur tour, et ils emmenerent Boule-de-Neige au
violon.
( Ce matin, mon premier soin a dtd d'aller
prendre de ses nouvelles. Elle avait eu des syn-
copes, et il avait fallu la porter a l'h6pital.
( Pauvre Boule-de-Neige )
FURETIf]RES.
(Extrait du supplement du Soleil, journal de Paris,
dimanche, 25 fevrier 1888.)



L'HOMME NOIR.

L'esprit de lord Salisbury. Le ( nbgre )
du premier ministry.
Londres, 20 decembre. ( Lord Salisbury me-
dite a l'heure pr4sente, sur le pdril des improvi-
sations. Depuis quinze jours, une phrase de son
discourse d'Idimbourg a fait verser des torrents
d'encre; la press indienne ne 1'a pas plus dpar-
gnd que la press libdrale anglaise...
( Cet extraordinaire premier ministry, qui
n'aime ni le general Boulanger, ill'a dit, ni les
Irlandais, qualifies par lui de Hottentots, n'a
pas plus de tendresse pour les sujets colonianx








PHIK'-ACE


de Sa Majest6. Parlant d'un professeur trbs dis-
tingud, M. Naoroji, qui a Rt6 candidate liberal a
Londres, il s'est textuellement exprim6 en ces
termes : ( Si grands que soient les progres de
I'esprit human, et tout en nous placant au-
( dessus des prejugos, je ne puis croire qu'une
a circonscription britannique en arrive A se faire
( representer par un ( home noir >.
( L'injure 6tait grossiere, I'assimilation a un
negre exprimant, ici, le plus profound mnpris.
Aussi a-t-elle etW ressentie vivement a Bombay
aussi bien qu'a Calcutta of~ les feuilles conser-
vatrices font chorus, a cette occasion, avec les
organes de l'opposition.
De plus, l'insulte Rtait impropre, M. Naoroji
n'ayant nullement l'apparence d'un black man,
etc., etc. ))
(Extrait de La Prcssc, journal de.Paris, dimanche 23
decenibre 188g.)


LE PARADISE DES NEGRES.

a Un nigre du plus bel Ab6ne, M. Frederick
Douglass, ancien esclave devenu diplomat, r6-
cemment nommi ministry des Etats-Unis a
Haiti, a donn6, ces jours-ci, quelques soucis a son
gouvernement.







PREFACE 11

< C'est que, dans la libre Amerique, pour le
noir tout n'est pas encore rose k l'heure actuelle.
Malgrd les campagnes dnergiques entreprises
par plusieursjournaux de i-bas rediges par des
homes de couleur, il y est toujours consid6rt
comme une sorte de paria. Le blanc, si d6dai-
gneux, evite soigneusement son contact.
I1 fallait empicher toute atteinte au prestige
des hautes functions don't M. Frederick Dou-
glass est revetu, lui 6pargner les desagr6meirts"
que pouvaient lui causer les prtjuggs centre sa
race, s'il se servait des moyens ordinaires de
transport pour gagner sonposte. Tout est arrange
pour le mieux.
( Le diplomat au teint bruni n'aura pas a
rougir en route, nous parlons au figure, -
d'humiliations calculees ou de grossi6retes von-
lues. On made de Washington que le d6parte-
ment de l'IPtat a decidd que son voyage s'effec-
tuerait A bord des navires de guerre, sur lesquels
on lui rendra, sinon de gr6, du moins de force,
tous les honneurs que command sa situation.
Le croiseur Dispath le transportera, de la capi-
tale A la forteresse Monroe, et 1'Ossipee, de la for-
teresse Monroe & Port-au-Prince.
(( All right.
< Cette measure officielle indique un 6tat d'es-
prit que, g6neralement, l'on ne soupconne guerc







12 PREFACE

Sn France, bien que, journellement, il se signal
aux Etats-Unis par des exemples.significatifs.
< Nos confreres d'outre-mer nous apprennent
qu'A Boston, les epiciers refusent d'employer,
dans-leurs boutiques, des nigres et des negresses,
quel que soit leur m6rite, simplement a cause de
leur cbuleur. -A board de certain bateaux a va-
peur fluviaux, ii est formellement interdit A ces
- enfants trop gAt6s du soleil de prendre place a
"lamTnime table q.ue les blancs.
Dans le Tennessee, a Knoxville, les macons
hu visage pale se refusent a travailler avec les
noirs. A .Atlanta, le negre le mieux elev6 ne
peut, au spectacle, prendre place qu'A la galerie;
dans la cit6. des glises, a Brooklyn meme, les
noirs sont relegues dans un coin A part, m~me
lors des lectures ou conferences donnees a leur
profit; et enfin, et-c'est 1a le comble, a As-
bury-Park, dans le New-Jersey, l'acc6s des
bains de mer leur est defendu A l'heure ofi se
baignent ]es.blancs. Pensez done, s'ils allaient
deteindre!
a Nous pourrions citer beaucoup d'autres faits
precis etablissant que, dans les Etats du Nord
commie dans les Etats du Sud, tout le monde a
Sconserve les prejuges d'antan en matiere de cou-
leur.
( T6out en en reconnaissantl'absurdit,, les gens







PREFACE


les plus eclaires declarent qu'il leur est impos-
sible de les surmonter et qu'ils nepeuvent con-
siderer un nrgre come leur 6gal. Abraham
Lincoln, dans un d6bat, fameux, se declarait, il
y a bientOt trente ans, l'adversaire de l'6galitO
politique et social de la race blanche et de -a
ra.e noire. ( Entre les negres et nous, s'Ocriait-
il, la nature a trac6 une barriere qui ne disparai-
trajamais. >>
( Les homes de couleur ont, depuis que ces
paroles ont et6 prononcees, escalade la barriere
avec une certain desinvolture, et, s'il etait en-
core de ce monde, le brave Lincoln pourrait voir
journellement dans son pays un accuse de race
blanche jugy par un jury mixfe. Ncamnoins, le
cas de M. Frederick Douglass nous .demontre
combien est encore arriere, sous. certain rap-
ports, un people que l'on se plait A nous repre-
senter comme merchant a l'avant-garde de I'hu-
manite dans la voie du progres.
Le meilleur pays pour les noirs, voyez-vdus,
c'est encore Paris. L'Exposition le prouve.. Ici,
on les gave de banquets, on les sature de musi-
que, on les decore du MWrite agricole, des pal-
mes acadeimiques, voire meme de la Legion
d'honneur ; on leur ouvre h deux battaiits,
come a des visiteurs de marque, les portes de
l'Opsra, de la Morgue, de l'Acadtmie; les minis-.








PREFACE


tres leur font des discours et M. Carnot leur
serre la main. Tous ceux qui sont venus nous
voir s'en retournent enchants, de la joie plein
le coeur, des souvenirs plein les poches, quand
ils ont des poches.
<< Paris ne dispute ni des gofits ni des couleurs.
Paris est le paradise des nkgres.
(Extrait du Petit Journal, journal (d PIaris. vendredi
11 octobre 1889.)
--;-~i---

GUERRE AUX CRROLES.


Nous lisons dans le Progres, de Pondicli6ry,
1'article suivant, qui mirite d'attirer l'attention
de l'Administration des colonies :
( Au nom des Crdoles de toutes les Colonies
francaises, rdsidant en Cochinchine, M. Gus-
tave Vinson, avocat a Saigon, protestait publi-
quement, en 1885, contre la tendance du deputn
Blancsubd et de son parti politique, a creer une
division nouvelle entire les Francais de la M6tro-
pole et les Francais d'Outre-Mer et adjurait ses
compatriotes de la MWre-Patrie de repudier, gen6-
reusementet patriotiquement, la distinction que
des esprits int6resses voulaient faire entire Eu-
ropdens et Crdoles.







PREFACE


( A cinq ans de distance, nous pouvons re-
nouveler, auj ourd'hui, la meme protestation; car
la guerre qui commencait a cette 6poque, en.
Cochinchine, centre les originaires des Colonies,
n'a fait que s'accentuer et est, auj ourd'hui, A l'Ptat
aigu. Les prdjug6s de couleur on de race y regnent
avec une puissance qu'on n'a peut-etre pas col-
nue aux Antilles, an temps oi florissait le hideux
esclavage. Et, chose curieuse A noter, ce sont
des Francais de la Metropole, les fils de la RO-
volution, qui professent ces prdjug6s!

a M. Blancsubd, au sein meme du Conseil
colonial de la Cochinchine, criait & l'envahisse-
ment ngree! M. Laurans ( envisage come une
n6cessit politique d'6liminer les Indiens d'une
colonies off rien ne les appelle. ((Si, dit-il, la
France, dans sa libdralit6, a admis les Indiens
an bhnefice de nos lois civiles et politiques, elle
ne leur a jamais promise de leur donner des
places dans les pays acquis de ses millions et
de son sang! ) M. Carabelly propose l'expulsion
en masse de tous nos compatriotes, et il n'y a
pas si longtemps de cela, il exigeait des Crdoles
de Pondichdry, plus blancs que lui-meme, qu'ils
fournissent la preuve de leur origine euro-
peenne, afin d'etre inscrits sur les listes dlecto-
rales de Saigon. Un directeur de 1'Interieur, que







PREFACE


nous ne voulons pas nommer, avait pris pour
r'gle de conduite de demander, tout d'abord, A
ceux qui sollicitaient des places de 1'Adminis-
tration, s'ils n'etait pas creoles, et, dans le cas
de I'affirmative, il leur rdpondait cyniquement :
<< Des creoles! j'en ai beaucoup trop dans mon
Administration, et je n'en veux plus. ) Un chef
de bureau de la direction de 1'Interieur, don't
nous voulons hien aussi taire le nom, ne crai-
gnait pas de jeter A la face de ses subalternes
creoles, les meilleurs de ses employs, 1'insulte
grossiere suivante : ( Les creoles, c'est la pour-
riture > Un creole quelque pen noir on bronze,
quelle que soit, d'ailleurs, sa valeur, ne pentpas
entrer dans les affaires indigenes. Le seul ac-
tuellement dans la carriere est un ancien sous-
officier comptant 20 ou 25 ans de sejour et de
services en Cochinchine ; il lui a fall attendre
6 ans pour passer administrateur de 3e classes!
Le croirait-on? Les prejugds de couleur ou de
race ont franchi le seuil mime de la magistra-
ture cochinchinoise, et tel magistrate europden
traite volontiers de negres ou de Malabars ses
collogues des colonies! L'honorable M. Cdloron
de Blainville, nommd directeur du service local
de la Cochinchine, n'a pas Wt[ epargnd, a cause
de sa couleur. On combattit son administration
avec unacharnement inoul dans la crainte qu'd-








PREFACE


tant crdole, il ne soutint les creoles et ne les pro-
tdgeat contre leurs adversaires.
( Apres ces faits, que personnel ne pourra rd-
cuser, ne nous sera-t-il pas permits de protester
aujourd'hui, come M. Gustave Vinson le fai-
sait en 1885, centre la distinction qu'on fait, en
Cochinchine, des Francais de la Mdtropole
avec les Francais d'Outre-Mer, contre les hai-
nes et les prejugds que les premiers profes-
sent ~ 1'gard des seconds ? Pour notre part,
nous ne demandons que la paix. Si on veut con-
tinuer a nous faire la guerre, qu'on ne s'dtonne
pas de nous voir resister pour ne pas nous lais-
ser 6gorger.
(Extrait do la Liberld colonial, journal de Paris,
mardi 22 juillet 1890.)



Lettre de M, I... M, EA[MANUEL EDOUARD.


< Monsieur,
<< J'ai 1'honneur de vous remercier du mal que
< vous vous donnez pour moi. Je n'ai rien trouvn
<< encore; je cherche toujours. On m'avait indi-
<< quc une place, ces jours derniers, A la distil-
<< lerie J..., Quai de la Tournelle, et je m'y suis







PR FACE


<< rendu. La personnel charge de recruter le per-
< sonnel m'a rdpondu brutalement que la place
< n'Otait pas pour un negre, qu'elle aimerait
< mille fois mieux un Prussien-ou un Italien. A
, ce propos, un individu est venu chez moi, il y
< a quelques jours, pour in'inviter A signer une
<< petition des dlecteurs de mon arrondissement
<< au Conseil municipal en faveur du project de
<< chemin de fer mintropolitain. Je l'ai repousse
<< et lui ai signified de s'adresser i des Prussiens
( on a des Italiens, puisque ces gens-la sont
<< mieux vus en France que des francais. Tout
( cela est bien triste! Si jamais le pays Rtait at-
<< taque, on me remettrait, cependant, un fusil
<< pour le ddfendre, sans s'occuper de ma cou-
( leur Ensuite, ayant appris qn'il y avait une
a place vacant au Jardin des Plantes, j'y suis
<< all. La personnel qui pouvait m'engager Rtait
< bien disposee at mon dgard et m'aurait retenn
< sur-le-champ, i ce qu'elle m'a dit, si j'4tais
l, blanc, mais, vu ma couleur, elle s'est crue
< obligee de consulter le professeur dans le ser-
<< vice duquel se trouve la place. Ce professeur
< est M. M.-E... II a ordonnd de ne pas m'accep-
i ter, a cause de ma couleur. Vous qui connaissez
< tant de monde, vous avez, peut-etre, quelque
( connaissance au Jardin des Plantes et vous
( pourrez, peut-Otre, me recommander. Je vous








PIIrFACE 19

< donnerai, apres-demain, plus de renseigne-
a ments.
( Je vous sale, etc.
Signed : M...
rue Cardinal-Lemoine.
Paris, 4 septelmbre 1890.


Rdponse :
(( Monsieur,
( Votre femme m'a entretenu de votre affaire
( du Jardin des Plantes. A mon grand regret, je
( ne connais personnel au Museum. Maisje vous
a remets, h tout hasard, pour le professeur
( M...-E... la lettre ci-jointe of j'ai Fair d'igno-
( rer ses sentiments. Peut-etre .parviendrai-je A
( lui faire entendre la voix de 1'humanitd. Pre-
( nez-en lecture et apportez-la, avec vos papers,
a son adresse. Je ne crois pas beaucoup
a qu'elle puisse quelque chose pour vous :es-
( sayez tout de mOme.
( Je vous salue...
Signed : Emm. EDOUARD.
Paris, 5 septembre 1890. ,








20 PRuFACE


Lettre de M, EIMMI, DOUARD A i le Professeur M.-E...,
au Museum d'Histoire Naturelle.


( Monsieur,
( J'ose, sans vous connaitre, vous recomman-
( der quelqu'un. I1 s'agit d'une question d'lu-
( manitO, et j'ai la certitude que vons m'excu-
( serez : le porteur de cette lettre, M. M...,
( citoyen francais originaire d'une colonies fran-
( caise, ayant sollicitd, ces jours derniers, une
<< place infime d'homme de service qui est va-
< cante au Musdum, n'apas dtd admis a l'occuper,
<< 2arce que, lui a-t-il etd dit, il a la peau noihre;
<< pour la mime raison, plusieurs places du
< mime genre lui out etd, ddja, refuses par des
<< particuliers : il a, pourtant, un pressant besoin
<< detravailler pour vivre. Bon serviteur come
( ill'est, ne m6nageant jamais sa peine, honnete,
< digne d'intdert, faut-il done qu'il mere de
a faim parce qu'il est noir? Le docteur P., atta-
<< cli au Mus6um, qui le connait depuis long-
< temps, le recommanderait- tres volontiers, si
< c'6tait n6cessaire, j'en suis sir. Permettez-moi
< de plaider pour lui. Je ne crois pas qu'il soit
< possible de signaler h un esprit eminent come
< vous, sans en rien obtenir, un fait qu'il peut








PREFACE 21

< redresser et ofi le sentiment de la charity, de
< lasolidarit6 humaine est absolument meconnu.
( J'espere que vous m'honorerez d'une rponse,
a et, en attendant, je vous prie d'agr6er, etc..
Emmanuel EDOUARD,
publicist.
Paris, septembre 1890. >


La lettre prdecdente fut inutile; le professeur
negrophobe franCais M.-E... maintint son refuse.
E. E.












ESSAI
SUR LA

POLITIQUE INTERIEURE D'HAITI.

PROPOSITION D'UNE POLITIQUE NOUVELLE.


Au mois de novembre de l'annde derniere, je
posais, A Port-au-Prince, ma candidature aux
elections legislative qui devaient avoir lieu un
peu apres, en janvier de cette ann6e 1890, et
j'adressais aux electeurs un appel pressant sur
lequel je reviendrai plus loin.
Dans le bruit'des intrigues, des convoitises,
des menaces, des falsifications de scrutins, ma
voix n'a pas 6td assez forte: mon appel n'a product
aucun resultat.
Ii 6tait le commencement d'une champagne po-
litique queje m'dtais promise de poursuivre, quoi-
qu'il arrival. Je me suis promise, en depit des
inconvdnients, des dangers. qui ne manqueront
pas d'en resulter pour moi, d'dtudier publique-
ment la politique d'Haiti; je me suis promise de
rechercher s'il y a moyen de la modifier.
Je pense qu'il est n6cessaire, alors surtout que
les oracles de la politique haltienne sont assis







24 POLITIQUE INTIRIEURE D'HAITI

dIconcertes, vides, inquiets et discr6dites devant
les ruines qu'ils out accumuldes dans le pays
d6sorientO, d'Otablir, pour les homlmes de ma g6-
neration que les choses qu'ils out vues, les tris-
tes examples prodigues par les g6enrations ant6-
rieures ont rendus sceptiques et corrompus,
pour 1'tranger qui ne comprend rien a nos luttes
civiles continulles et a l'opinion duquel il nous
serait funeste d'etre indifferents, je pense, dis-je,
qu'il est necessaire d'dlablir, en examinant le
passe d'Haiti, si elle peut computer sur l'avenir.
Je continue cette tiche sans m'arritcr an mot
de Fontenelle, d'une philosophies si avisec et si
amere: (Si i'avais la main pleine de v~rites, je me
garderais bien de l'ouvrir. J'avoue que ce n'est
pas le patriotism seul qui me fait agir. Je pour-
suis, dans le bien g6ndral, mon Men particulier,
ardemment preoccupY, tout en subordonnant le
second au premier de la facon la plus rigoureuse,
de concilier ces deux interets. Destinie a vivre
dans mon pays, je voudrais, pour moi-meme et
pour les miens, r'duire A l'impuissance, autant
qu'il est en moi, les fauteurs des guerres civiles
qui l'ensanglantent; 6viter des souffrances; 6chap-
per, s'il est possible, A la vie miserable qui est la
perspective de tous les haitiens de mon age, et
mon proc6de, c'est de pousser, c'est d'aider a 1'a-
venement d'une politique de principles, d'une
politique rgguliere et vraiment patriotique.













La press haitienne est, de nouveau, remplie
de la polmique de ces parties qu'on appelle, en
Haiti, (( national)) et .( libMral ,))polemique obs-
cure, of la deloyaute le dispute a l'ignorance,
faite d'6quivoques, de sous-entendus, de rdti-
cences, oil personnel n'ose exprimer clairement
sa pensie, oi, a des questions posies dans une
forme 6nigmatique, l'interpelle repond en un
language qu'il faut interpreter pour le comprendre
:et don't la consequence inevitable nous en
avons, maintes fois, -fait la douloureuse expe-
rience est qu'un ]eau jour, les antagonistes,
:.au milieu du trouble et de 1'dnervement des es-
-prits, des tUnebres par eux entasses, se rueront
ties uns sur les autres, entrainant A leur suite les
;aventuriers don't Haiti regorge et qui, <( sitout
;n'est renvers6 ne sauraient subsister ); terrorise-
-ront, tueront les bons citoyens, les citoyens pai-
;sibles; promineront le fer et la ilamme dans nos
villes et dans nos campagnes qu'ils pilleront et
.d6vasteront, tout en proteslant avec emphase de
leur attachment au bien public.














Aucun Haitien n'ignore qu'en Haiti les mots
de (parti liberal ) signifient ( parti muldtre ),
parti qui veut la prdponderance des mulAtres
dans le gouvernement du pays, pr6ponderance
devant se traduire, naturellement, par une mono-
polisation, au profit de ceux-ci, des bonnes et
importantes functions publiques; tout le monde
sait que les mots de ((parti national ) signifient
((parti noirf), parti quivent, pour atteindre un but
que j'indiquerai tout & 1'heure, la prdponderance
des noirs, 1'immense majority des haitiens,
dans la conduit des affaires publiques.
Sous des noms divers, ce sont, en definitive,
ces deux parties qui ont toujours bouleversd
Haiti.
Il y a bien des haitiens qui se disent libdraux
et nationaux tout en se defendant de professor
les iddes que opinion publique attribue aux
deux partis-que je viens de nommer; mais ce
sont des sourds et des aveugles volontaires don't
il n'y a pas A s'occuper. En tous cas, ils assu-
ment, forcement, les responsabilit6s qui incom-
])ent aux parties don't ils se reclament.
Or, voici quelques faits qui prouvent a quel







PROPOSITION D) NE POLITIIQUE NOUVELLE 27

point la confusion existe dans la politique hat-
tienne et que nos politicians ne savent absolu-
ment plus oi ils en sont:
Pendant la moitie de l'ann]e 1888 et la plus
grande parties de l'ann6e 1889, la guerre civil d6-
solait Haiti, qui Rtait divisee en deux camps
don't l'un reconnaissait pour chef le general
Legitime, et l"autre le general Hippolyte, noirs
de peau tous deux.
Le gnderal Legitime avait toujours Wte consi-
derS, avant son entree dans la politique militante,
come appartenantauparti noir ounational,et cet-
te quality luifutconservee quandil futappele aux
affaires, come ininistre d'Atat, par le general
Salomon don't l'arrivee au pouvoir, en 1879,
- effet de l'irresistible poussee des masses popu-
laires qui avaient mis en lui toutes leurs espd-
rances, derouta tant nos homes politiques a
court vue d'alors, absorbs dans les intrigail-
leries; ce n'est que plus tard qu'il fut reprd-
senti, par suite des combinaisons des parties,
comme un tenant du part mulatre ou liberal,
qu'il voulait, disait-on, desormais servir et don't
il voulait se servir.
Le g6ndral Hippolyte avait toujours ct classes
dans le parti noir on national.
Le general Legitime, soutenu en meme temps
par des personnalites influentes du parti mulatre







POLITIQUE INTIERIEURE D'HAITI


et du parti noir, avait centre lui des homes
important du parti noir, qui l'accusaient de tra-
hison, d'avoir consent A n'8tre qu'un manne-
quin dans les mains des mulatres on libdraux;
il avait aussi centre Ini des chefs et des. adeptes
du part mulatre, qui lui en voulaient pour j e ne
sais quoi, probablement parce qu'ils trouvaient
inadmissible qu'il pAt occuper sans encombre,
surtout avec i'aide d'un grand nombre de leurs
partisans, une place don't ils voulaient eux-
memes. Le general Hippolyte etait port par les
memes 1ldments. Celni-ci ayant triomph6 de son
adversaire et ayant dtd dlev at la prdsidence de
la Rlpublique, les nationaux ennemis du g6nd-
ral LUgitime s'en filiciterent bruyamment; puis,
presque aussit6t apres, ils declarerent, tout en
assurant le general Hippolyte de leur respect et
de leur d6vouement, que la politique qu'il avait,
apres rdflexion, adoptie, que son cabinet qu'il
avait librement formed, 6taient une politique et
un cabinet de mulAtres ou liberaux qu'ils com-
battraient.
Qu'est-ce A dire ?Pendant que se d6roulait la
lutte entire les gdndraux Legitime et Hippolyte,
oh done, en reality, 6tait le parti mulatre, le part
liberal? Etait-ce aPort-au-Prince avec Ldgitime?
Etait-ce an Cap-Haitien avec Hippolyte? Rien
d'ttonnant si en Haiti mlme, parmilespoliticiens







PROPOSITION D'UNE POLITIPUE NOUVELLE


de profession, ils sont rares ceux qui r6ussissent
A comprendre quelque chose A une politique aus-
si embrouillee.
Quant aux strangers qui s'interessent A Haiti
et qui n'y ont jamais habit, il n'est pas possi-
ble qu'ils s'y reconnaissent.
11 resort des dernieres convulsions d'Haiti,
de la curieuse dislocation que je viens de signa-
ler des deux grands groups politiques qui ont
fait la pluie et le beau temps dans le pays, que
notre politique interieure subit une transforma-
tion : j'espere pouvoir, dans le courant de cette
6tude, en marquer le sens,














Apres la guerre civil si grave de 1883, il etait
permis de penser que la paix durerait longtemps
en Haiti, a cause de la lassitude g6enrale, de
la necessite que des 6tres doues de raison doi-
vent 6prouver, apr6s de grands malheurs bien
des fois endures, A se recueillir, A s'interroger
dans le came, a interroger les evenements pour
s'efforcer de saisir ce qu'ils enseignent. Mais les
cadavres des lamentables victims de nos frater-
nelles tueries de 1883 6taient A peine refroidis
que des conspirations contre le gouvernement
de Salomon s'ourdissaient encore dans la R6pu-
blique. La guerre civil de 1888-1889 a eu lieu!
Qui peut done, aujourd'hui, computer, pour
avoir une periode un pen longue de tranquillity
interieure, sur la fatigue, la prostration des po-
pulations ? .Nous serious irr6midiablement per-
dus si nous n'avions pas d'autre garantie que
celle-lt.
Il n'y a, en Haiti, ni traditions, ni interets qui
puissent faire obstacle aux entreprises r6volu-
tionnaires. Tout au contraire, aux causes d'ins-
tabilite social et gouvernementale que nous
deplorions est venue, recemment, s'en ajouter








PROPOSITION D'UNE POLITIQUE NOUVELLE 31

une d'une extreme importance et qui s'impose a
notre attention : notre dernlmre guerre civil
de 1888-1889 a 6te, entire autres choses qui, dans
lespages suivantes ressortiront d'elles-mimes,
une lutte entire les departements lhaltiens, lutte
qui a devoil6 la faiblesse du lien qui les unit,
qui a montrd, a notre grand et propre Itonne-
ment, que la nationality haitienne peut, A~Pheure
actuelle, se briser, comme elle 1'a 6t A ses pre-
miers jours, come elle faillit 1'6tre en 1844,
quarante ans apre.s sa naissance.














Dans un article sur Haiti public en 1882 par
la Revue politique et littdrhaire, de Paris, main-
tenant la Revue bleue, il y a les lignes suivantes
qui se sont incrustees dans ma m6moire A cause,
sans doute, de la peine que j'ai 6prouvee en les
lisant, de l'incommensurable mdpris, de la com-
miseration si insupportablement insultante
qu'elles experiment :
< Si la th6orie de l'inegalit6 des races avait be-
soin d'etre confirmee, elle le serait par l'inanit6
des efforts que font, depuis un siecle, les negres
d'Haiti pour constituer une societe.....
( Quel beau pays au temps de la domination
francaise Quelles riches cultures, quels nobles
edifices,quelle prosperity! Maisuneplaiehideuse,
1'esclavage, l'avait infect et le mal n'ajamais 6tW
gudri. Ala place d'une race progressiste, comme
1'est la race blanche, de pauvres noirs sont rests
sur cette terre jadis si belle, et leur seule prd-
sence suffit A la frapper de st6rilitd! Et pourtant,
que n'a pas faith pour elle la nature! Chacune des
Antilles est une V6nus sortie du sein des eaux;
mais Haiti est incomparable. Plus pittoresque
cent fois que Cuba ; plus feconde mille fois que







PROPOSITION D'UNE POLITIQUE NOUVELLE 33

Puerto-Rico! Hispaniola es una maravilla, -
Hispaniola estune merveille,-- crivait Colomb &
la reine d'Espagne, et Colomb n'exagerait pas.....
< Et c'est de ce paradise terrestre qu'un gemis-
( segment s'6.1ve vers le ciel depuis trois cents
( ans !
Quand ce gemissement finira-t-il? Se trans-
formera-t-il en rale d'agonie on en chant de joie,
de ddlivrance?
I1 en sera ce que nous voudrons.
Haiti deviendra une nation heureuse et res-
pect6e si, pregnant serieusementconscience d'ellc-
mrme, elle se decide a exiger de ceux qui pr6-
tendent la conduire une politique nouvelle, rai-
sonnee, methodique, tendant a rdaliser ses aspi-
rations certaines qui sont 1'ordre, la prosparit6,
la skcuritA intdrieure et exterieure, la libertO.













Si, en cffet, sa politiquc doit dtre encore cc
qu'elle a dtd jusqu'ici; si ses gouvernants doi-
vent toujours, services imitateurs de ceux qu'ils
ont remplac6s, continue A la mener suivant des
proc6d6s routiniers, sans larger et sans el6va-
tion; si, par example, tout leur savoir doit con-
sister ou a provoquer, ou a entretenir 1'antago-
nisme entro los noirs et les mulatres qui a rempli
notre vie national, ou a maintenir en dquilibre
leurs prItentions rivals, sans analyser cetto
situation, sans en chercher les lecons, il n'y a
pas de doute que d'autres malheurs ne doivent
s'ajouter a ceux que le pays a ddjh subis.
On l'a dit justement: < Les questions non rd-
solues sont sans piti6 pour le repos des peuples.>>











VI


Qu'est-ce que c'est la politique? Que doit-elle
etre, dans le sens respectable du mot ?
La politique c'est, ce doit etre l'ensemble des
questions que souleve l'existence d'une nation.
Faire de la politique, dans la bonne acception
de ces terms, c'est, ce doit Otre s'occuper de rd-
gler ces questions : il n'y a rien de plus noble et
de plus haut.












Le gouvernement d'une nation ne saurait 6tre
unjeu de hasard.
Il y a des choses positives en politique, en
economie social.
II y a des verites qui sont d'une simplicity
profonde, qu'on pourrait qualifier de banalites,
qui contiennent le secret de la paix du monde:
on est surprise et on s'irrite de voir des homes
qui se melent de diriger leurs semblables perdre
ces verites de vue ou les ignorer.
De m6me qu'il y a, pour 1''tre human indi-
viduellement considered, des conditions fonda-
mentales d'existence, qu'il lui faut manger,boire,
dormir; ainsi, pour une nation, il y a des ma-
nitres d'etre primordiales, essentielles, sans les-
quelles elle ne se congoit pas se perp6tuant.
L'homme, surtout l'homme en contact avec la
civilisation, recherche le bien-6tre materiel apris
lequel vient, immanquablement, le bien-8tre
moral; les soci6tes humaines ne recherchent pas
autre chose, n'ont pas d'autre but : c'est cette
poursuite du bonheur qui s'appelle Progres, Ci-
vilisation. Progresser, se civiliser, c'est la des-
tin6e de toutes les associations humaines qui







PROPOSITION D'UNE POLITIQUE NOUVELLE


sont jetdes et qui ne peuvent plus s'arreter im-
punement dans le courant qui emporte l'huma-
nit6 vers son ideal : la vie facile, puissante,
bonne pour l'homme.
Guider, diriger les peuples dans la recherche
du mieux; provoquer, soutenir, faciliter les ef-
forts naturels de l'initiative privee versl'aisance,
c'est le devoir -troit, absolu, c'est la function de
ce qu'on nomme gouvernement; et ce devoir est
d'autant plus 6troit et plus absolu que la nation
esl plus jeune, car, alors, il n'y a pas a attendre
grand'chose des individus laissds A eux-memes,
timides et inexperimentds.Un gouvernement in-
capable de i'emplir ce devoir ou qui le neglige
n'a aucune raison d'etre : c'est un instrument
embarrassant, nuisible, qui doit 6tre detruit.
Connaitre les moyens g6n6raux de donner A
une nation le bien-6tre materiel et moral, c'est la
science du gouvernement; savoir choisir ces
moyens, les appliquer suivant les cas, c'est l'art
de gouverner. Un gouvernement n'a A se preoc-
cuper de quoique ce soit en dehors de cela; sa
tache, A cet igard, dtant fournie, la nation qui
s'est confide A lui n'a rien de plus A lui deman-
der; et la consequence d'un tel dtat de choses,
c'est, sfrement, la stability pour la society, la sta-
bilit6 pour le gouvernement.
Il est clair que si une nation a remis A n'im-








38 POLITIQtUE INTERIEURE b'HAITI

porte qui, sans s'inqnieter de ses aptitudes, le
soin de la gouverner, son sort ne peut Otre que
pareil a celui du nayire lgar dans la nuit, sans
gouvernail et sans loussole, sur une mer tour-
mentee.











VIII


Interroged tin haitien des villes sur le carac-
tl'e, les mieurs des paysans d'Haiti qui sont
pressque tous des noirs : il ous dira que ce sont,
gen ralement, les homes les plus doux qu'on
ptuisse rencontrer, naniables a l'exces, respec-
ttleix, claintifs, de qui iindividi invest de la
portion la plus infime de lautorite publique peut
tout obtenir; et le mime haltien, dans un mo-
ment de guerre civil, vous parlera avec horreur
des piquets, des nigres des campagnes qui se
preparent, come des bhtes feroces, a se ruer ou
qtii se rtielt str les villes pour les piller, en
4gorger les habitants, commettre toutes les atro-
cites.
Quee de dclamations n'ai-je pas entendues
stir le piqu&ilsme, doctrine formulde par je ne
sais quels docteurs, enseignee A je ne sais
quelles holes, qui n'ajamais 4td definie par ceux
qui ont dcrit pour la combattre Comment con-
cilier cette bonte et cette ferocitW du paysan hai-
tien? I1 y a lh un phenomene qu'il faut exami-
ner, tout faith social ayant sa signification : le
paysan haltien, comme tout home, cherche le
bien-6tre, le bonheur, et il le prend sous la forme







40 POLITIQUE INTERIEURE D'HAITI

sous laquelle il se present a lui, sous la forme
sous laquelle son intelligence lui permet de le
comprendre. Ajoutez A cela qu'il n'ajamais regu
aucune Education, sauf, pendant quelques an-
nees, dans le Nord, sous Christophe; qu'il a
touj ours v6cu, directement on par tradition, sous
l'influence souveraine de faits qui vont etre sou-
mis a l'analyse, et que les bouleversements aux-
quels le pays a toujours Wt6 en proie ont entre-
tenu en lui, on ne saurait en Otre surprise, -des
gofits de rapine qui ne font que sommeiller dans
les temps de came relatif. Rendez le pay-
san heureux; donnez-lui, dans le travail, les
moyens de satisfaire sa cupidity, cette cupidity
qui, bien dirig6e, sera notre salut, et vous n'au-
rez rien h redouter de lui. Faites la guerre civil,
don't 1'6pilogue a toujours Rtd, il finira quelque
jour par le remarquer, une surtaxe sur le cafe
A 1'exportation, c'est-a-dire une aggravation de
l'imp6t foncier rural qu'il support seul; con-
traignez-le h prendre part aux luttes intestines ;
semez les routes de ses cadavres; saccagez ses
champs; maintenez-le dans la misere et dans
ignorance, et, aux 6poques de crise, vous le
verrez transform en une bete fauve qui se
dressera devant vous, si un int6ret materiel l'y
sollicite. Rien de plus simple.
Le piqudtisme haltien, c'est l'effort naturel-






PROPOSITION D'UNE POLITIQUE NOUVELLE 41

element brutal, aveugle vers le bien-etre des
classes ignorantes de la society haitienne sans
guides ou obeissant Ai des guides incapables de
concevoir une idde politique presentable.
Maintenant, que des gens se soient trouves,
en Haiti, pour exploiter les souffrances popu-
laires, pour s'en faire un moyen de domination
et de fortune, qu'y a-t-il lh d'6tonnant?
Dans des cas analogues, 'Histoire en est
temoin, il s'en serait trouv6 dans n'importe
quel autre pays.














Quant aux habitants des villes, comment ex-
pliquer les dvdnemehts poignants dont Port-au-
Prince a Wtd le thdetre dans la nuit du 28 au 99
septembre 1888, ces tueries entre partisans dos
deux candidates d'alors a la prdsidence de la R6-
publlque, MM. Legitime et Thelmaque, sinon
par cette consideration qu'il y avait, d'un o6td ou
d'un autre, desbesogneux qui attendaient leur
banane, la banane de leurs families, du success
de l'un on l'autre des candidates? Devenus
fous a l'id6e que occasion aurait pu tromper
leurs esp6rances, mis en face les uns des autres,
ils se sont precipit6s les uns sur les autres.
Comment expliquer les bruits de malversa-
tion des deniers publics, les scandals qui ont
signal, l'ann6e derniere, pendant les heures
sinistres ofi nous nous entr'6gorgions, l'admi-
nistration des d6partements de l'Ouest et du Sud,
sous L6gitime d6bord6, et qui ont vivement 6mu
un pays ofi le vol du product des imp6ts s'est
pourtant touj ours pratiqu6 si ouvertement qu'au-
jourd'hui un telacte inspire non la reprobation,
mais l'envie? -
( Le courant qui entraine les homes vers les







PROPOSITION D'UNE POLITIQUE NOUVELLE 43

a moyens d'entretien et la jouissance de biens
est tellement impdtueux qu'il pourrait facile-
a ment conduire i des violations de droit s'il ne
( leur 6tait donn, de satisfaire leurs besoins
Sd'nne inaniere conciliable avec 1'ordre legal.
(( Quelques mosures qu'arrete la puissance so-
a ciale dans le domain de la legislation et de
a la police, elles n'offriront de garanties suffi-
a santes a la security interieure qn'autant que
a tons les habitants seront mis a menmo de se
a procurer le necessaire par leur travail. L'ac-
a croissement du bien-Ctre gun6ral a pour effect
c habitnel d'accroitre le respect de la propri6t6
o et des droits d'autrui, qui inous paraissent
a d'autant plus sacr6s que nous avons nous-
( memes a fire respecter et a dlfendre quelque
( chose ), (1).


(1) E. Worms. 1'conomie Politique.














Je l'ai dit,je rdpeteles expressions: Haiti de-
viendra une nation heureuse et respectee si,
pregnant serieusement conscience d'elle-meme,
elle se decide a exiger de ceux qui pr6tendent la
conduire une politique nouvelle, raisonnee,
m6thodique, ayant pour but de realiser ses aspi-
rations certaines qui sont l'ordre, la prospdrit6,
la security interieure et exterieure, la liberty;
une politique basee sur ces principles accessible,
par leur grande simplicity, a tous les esprits, A
savoir qu'en dehors de la poursuite du bien-6tre,
il n'est pas. possible de rendre compete de l'acti-
vit6 humaine; que pour obtenir la paix social,
ce doux reve, il faut penser constamment aux
tendances des lois g6n6rales qui regissent toutes
les agglomerations d'hommes obliges de se civi-
liser, et qui doivent, sans doute, r6gir l'agregat
haltien; que, dans l'organisation des socidtes,
certaines institutions 6tant donnees, certain
faits in6vitables se produisent; une politique
claire, de pitid pour nous-memes, pour les fem-
mes et les enfants d'Haiti, d'abnlgation, de
sympathie, une politique patriotique, qui aura
pour principal souci le d6veloppement de la for-








PROPOSITION D UNE POLITIQUE NOUVELLE


tune national; qui prendra une A une, pour en
chercher les solutions, honnktement, loyale-
ment, les questions devant lesquelles lg temps,
la force des choses ont plac6 notre pays et qui
veulent etre rdsolues; une politique de resultats
precise et ferme,-avant tout large et democrati-
que.









bN-~cs~














Ces questions si graves, quelles sont-elles?
De prime abord, il parait qu'il y en a une foule;
mais, en y refldchissant bien, on voit qu'elles se
r6duisent, c'est du moins mon avis, a trois:
1 La question de couleur, de caste, l'antago-
nisme entire les noirs et les mulatres qui forment
la population d'Haiti;
20 La question du travail A rendre possible, A
faciliter, A cr6er;
30 La question de l'ignorance pop ulaire & dissi-
per ; de instruction publique A organiser soi-
gneusement.
Ces questions peuvent-elles 6tre resolues, au-
jourd'hui, par nous haltiens ?
Si oui, rdsolvons-les; constituons, asseyons,
enfin, la nationality haitienne.
Si non, appelons l'dtranger; demandons le
protectorat d'un people blanc puissant plut6t
que de continue a vivre de notre vie si sombre,
a nous entred6chirer comme des chiens enrag6s,
d'autant plus qu'apres avoir dpuis6 en luttes in-
testines toute notre 6nergie, nous serons fata-
lement contraints d'implorer un secours ext6-
rieur.








PROPOSITION D'UNE POLITIQUE NOUVELLE


Sans la possibility de vivre de son travail,
sans la s6curit6, sans la liberty, mnme la plus
restreinte, m6me la plus Otroite, que parlez-vous
de nation, que parlez-vous de patrie ?
L'homme est homme avant d'etre citoyen, et,
dans un certain 6tat social, le mot de patrie ne
peut 6tre pour I'homme qu'un son indifferent, la
denomination de citoyen, une ddnomination
odieuse.
J'y insisted :. si, des maintenant, nous avons la
conviction que nous ne pouvons pas nous orga-
niser en people, abdiquons sans tarder; livrons
A d'autres cette sainte Haiti arrosde de nos sueu rs,
de nos larmes et de notre sang, notre asile, la
seule terre oft lhomme appartenant A la race
noire puisse promener, sans apprehension im-
portune de race, sa peau partout ailleurs humi-
lihe. En retour des vexations n 6ritdes que le
people blanc, d'une race supdrieure, nous pro-
diguera, a nous, membres d'une race infdrieure,
nous en aurons fini avec la misere matdrielle,
avec le dur esclavage politique oft nous tiennent
des negres ou des mulAtres comme nous, nos
chefs militaires extraits trop souvent, pour servir
les combinaisons d'une politique de barbares,
des bas-fonds sociaux; nous en aurons finiavoc
cot esclavage qui a remplactd pour nous ]'escla







48 POLITXQUE INTIRIEURE D'HAITI

vage apnien, nous e' aurons fini avec la. guerrei
civil.
Maisnodn; j'ai une foi profonde en l'avenir, si
nous voulons bien ne pas nous manquer a nous-
memes.
.En.cherchant, de moni..c6t, les solutions des
questions capitales:que e vieons d'6numerer et
d'enonce:, je fais mon devoir strict. Que chacun
fasse le'sien. Je conyie:a cette oeuvre toutes les
intelligence du pays, si nombreuses. II n'est
pas possible que"leurs efforts soient complkte-
ment- st6riles dans .une circonstance qui do
tant les enflammer, les surexciter. .
L'heure, en effet, senrble exiger.,qle, rcs
soyons .particulierement vigilarits. Les projects
des gouvernefnents strangers sur Haiti ne s6nt
pas dissiniul6s. La main-des Etats-Unis d'Am6-
rique s'est 6tendue de nouveau, avec plus'de
decision, que jamais, depais. 'annde derniere,
,-la faveur de notre gtierre civil, vers une
paitie de notre territoire, le Ml6e St-Nicolas;
cette main ne s'est pas encore retiree, et les .plus
r6.cents journaux d'Haiti arrives en Europe, ceux
de juin .a septembre -1890, montrent les popu-
lations d'Haiti 6nerv6es par cette vision ;' des
journaux frangais out discut4 notre autonomie
sans'aucune precaution de language, pendant nos
luttes intestines -de 1888-1889 auxquelles ont






PROPOSITION'D'UNE POLITIQUE NOUVELLE 49

pris une part considerable, comme adversai-
res l'un de 1'autre et avec, sans doute, 1'assen-
timent de. leurs gouvernements -respectifs, le
ministry des Etats-Unis et le ministre de France
A Port-au-Prince, M. Thompson et M. le come
de Sesmaisons: so.it que le chiffre toujours
croissant des haltiens qui implorent la naturali-
sation-. trangere pour pouvoir vivre .en Haiti
sans risquer d'etre ruinss ou assassins par.
l'autorit6 publique de droit ou de fait les ait en-
hardis; soit qu'ils aient cru les temps venus, a
note attitude d'accablks sous un rle-.trop pe-
sant, A ce fait qu'apres quatre-vifigt-cinq ans
d'existence ind6pendante, nous en ayons 6td
r6duits au point que des haltiens out jug6lh.ces-
saire de fonder, en 18.88, dans la capitale.d'Haiti,
une a Ligue pour le maintien de l'Independance
national. )














1 DE LA QUESTION DE COULEUR.
La question, le pr6jug6 de couleur, de caste,
l'antagonisme entire les noirs et les mulatres est
dans toute notre histoire.
D'ot vient-elle? Que signifie-t-elle ? Car elle
a, necessairement, une origin; elle a, nces-
sairement, un sens, et il faut etre bien ignorant
pour esp6rer avoir prise sur elle sans la con-
naltre d'une facon intime, dans son origine et
dans son evolution.
La question de coulenr entire les noirs et les
mulAtres d'Haiti est nde sous l'ancien regime,
dans la- socidtd colonial de St-Domingue qui
a prkeced, sur le sol d'Haiti, notre society hal-
tienne actuelle.
La society colonial franchise etabliesurladiff&-
rence des races, la couleur de la peau, l'esclavage
de la race noire, Rtait divis6e en castes: 1 la caste
noire; 20 la caste mulatre ou jaune ou, plus pro-
prement, de couleur; 30 la caste blanche.
1 La caste noire 6tait celle des individus de
race et A peau noire : elle vivait dans l'esclavage;
20 la caste mulAtre etait compose des individus
a nuances varies entire le noiretle blanc, issues








PROPOSITION D'UNE POLITIQUE NOUVELLE


du rapprochement des blancs avec leurs esclaves
femelles ou des descendants de ces individus;
30 la caste blanche etait la caste privilegiee, la
caste par excellence, la caste des dominateurs,
des individus de sang blanc pur.
Les mulatres jouissaient des droits civil
compatibles avec l'organisation colonial par
example: 1e marriage d'un mulatre avec une femme
blanchie et vice versd n'eft pas td6 tol.rd dans la
colonie et a condition, toutefois, qu'ils ne fus-
sent pas en competition avec un blanc (1). A peu
d'exceptions pros, ils 6taient libres, mais courb6s
sous le poids du prejuge de couleur, des humi-
liations, des hontes que leur infligeaient, a cause
du sang noir avili qui coulait dans leurs veines,
les membres de la caste blanche, humiliations
et hontes qu'ils ressentaient d'autant plus vive-
ment que beaucoup d'entre eux, libres de pere


(1) ( Milscent, creole blanc et colon, don't les lcrits ne
peuvent etre r6voquEs en doute, s'exprime ainsi sur la
conduite des colons A cette 6poque : a1l est universelle-
ment reconnu que jamais homme de couleur libre n'eut
raison ni droit; quejamais il ne gagna un proc6s de conse-
quence cont:r un blanc ; que s'il prend fantaisie 6 ce
dernier de le maltraiter de coups, il se plaint et fait en-
core chAtier le malheureux qu'il a deja vex6 et hattu. )
(Th.Madiou(Historien mulAtre haitien). Histoire d'Haili,
tome I, page 49.)








52 POLITIQUE INTERIEURE D'HAITI

en fils, ayant ben6fici6 de quelques dons, de ]a
piti6 dedaigneuse et clandestine des blancs don't
ils etaient sortis, etaient devenus de riches pro-
prietaires de biens-fonds et d'esclaves, avaient
puise, en Europe, une education tres soignde, et
que le sentiment de la dignity humane etait en-
tier en eux. A la Revolution frangaise, leur caste
poss6dait le tiers des immeubles et le quart des
valeurs mobilieres de l'ile.
Naturellement, tous les blancs n'etaient pas
6gaux entire eux, ni tous les mulatres, ni m6me
tous les noirs.
Les blancs riches, grands planteurs, grands
propri6taires d'esclaves et les blancs moins fortu-
nes ou pauvres; les mulatres riches on les mula-
tres pauvres; les negres en possession de la con-
fiance du maitre ou distingues par son caprice
et les negres qu'il ignorait ne marchaient pas du
meme pas; mais, c'6taient 1A des affaires de hi6-
rarchie interieure relativement a chaque caste
et ofi les autres n'avaient rien a voir. (1)
La division en castes 6tait rigoureuse.

(1) ( II 6tait permis aux blanks, m1me domestiques, de
maltraiter les noirs et les mulatres libres. Les affranchis
qui se distinguaient par leurs richesses'et leur educa-
tion lib6rale 6taient exposes a toutes sorts de vexa-
tions. ,
(Th. Madiou. Hist. d'HaFti; tome I, page 28.)







PROPOSITION D'UNE POLITIQUE NOUVELLE 53

On appartenait a l'une ou l'on n'y appartenait
pas : il n'y avait pas de milieu.
J'ai dit que les mulAtres etaient libres a peu
d'exceptions prs : il y en avait, en effet, d'es-
claves; de meme, A la parties libre de leur caste,
la grande majority, se joignaient quelques noirs
libres, affranchis, qui vivaient dans les memes
conditions qu'eux. Mais, par rapport a la masse
des noirs esclaves, les mulAtres en servitude,
de meme que les noirs libres, en regard du
chiffre des esclaves en liberty, etaient quantities
negligeables.
II ne s'agit pas, ici, de se depenser en des sen-
timentalites, en regrets tout a fait vains et qui
ne peuvent rien changer du passe.
II faut prendre l'homme tel qu'il est, tel qu'il
se comporte partout, dans tous les pays, sous
tous les climats, non en philosophy judicieux,
reflechi, mais en etre plein de faiblesses, de con-
tradictions, de miseres; obeissant, quatre-vingt-
dix fois sur cent, plut6t a ses passions, aux
suggestions de l'egoisme qu'a la raison.
Quand la R6volution francaise eclata, elle
excita un grand enthousiasme dans les diverse
parties de la caste blanche qui en esperaient,
chacune, quelque advantage; mais il ne vint pas a
l'idee des blancs que les multtres, encore moins








54 POUTIQUE INTtRTEURE D'HlATI

les negres, pussent oser en attendre quelque
chose.
Entre le noir retenu dans un esclavage farou-
che, impitoyable, dans une situation aussi dd-
gradle, aussi abjecte qu'il s'en puisse imagine
et le mulitre maltraitW, conspud a cause de sa
parentO avec le noir, il y avait une solidarity na-
turelle, 6vidente; plus la race noire etait enfon-
cde dans l'avilissement, plus le m6pris devait
envelopper le mulatre : tout cela se tenait. Mais
les mulAtres, possesseurs d'esclaves, ne pou-
vaient pas convenir de cettesolidarit6; car, enpar-
tantde la, ils auraient 6t6 moralement contraints,
apres avoir fait abnegation de leurs interits per-
sonnels, apres avoir libder leurs esclaves, de se
mettre en devoir de saper l'ordre social du pays
oil ils vivaient.
Des homes, toute une classes n'Rtaient pas
capable d'un pareil raisonnement, d'un pareil
sacrifice. Les negres, A la place des mulAtres,
n'eussent pas agi autrement que ceux-ci.
Qui dit le contraire ne connait pas la nature
humane ou est de mauvaise foi.
Les mulatres aspiraient a monter an rang de
la caste blanche.
DBs 1785, ils avaient charge 1'un d'eux, Julien
Raymond, de presenter au due de Castries, mi-
nistre de la marine et des colonies de la mntro-







PROPOSITION D'UNE POIWTIOUE NOUVELLE


pale, lun m6moire pour demander que les droits
civil et politiques don't jouissaient les blalos
leur fussent reoonnus. Mai is ls e regardaient
pas au-desaous d'eux, on ils n'y regardaient quo
pour s'irriter, s'exasperer,
Plus le blanc les repoussait a cause de la quan-
tite noire de leur sang, plus les'noirs, respon-
sables, selon eux, de leur opprobre, devinrent
pour eux un objet de rdpulsion, d'horreur.
Sals doute, come ceux qui, voulant monster
dana la socidtd, 6prouvent oetto Illusion qu'ils so
rapprochent des membres (des classes qu'ils en-
vient, qu'ils se confondent avec eux, en imitant,
en exaggrant leurs manieres, leurs habitudes;
come le bourgeois enriohi qui vent faire son
gontilhomme; come l'lomme de rien parvenu
qui vent passer pour un vieux bourgeois, les
mulatres so moutrrrent excessifs dans 1'expres-
sion de leur repulsion, de leur horrour pour les
noirs.
De 1l, chez los noirs, don't beaucoup r6fl6chis-
saient, une amertume sourdo envers ces fils, ces
fr6res injustes, amertume qui pouvait, faoile-
ment, se changer en haine.
Ce changement eut lieu par suite d'un con-
cours de faits tres nombreux don't je vais citer
un des plus connus, un de oeux qui eurent le
plus de retentissement.







56 POLJTIQUE INTERIEURE D'HAITI

Quand, en consequence des troubles qui
avaient lieu en France, les premiers evdnements
r6volutionnaires se produisirent dans la colo-
nie, les blancs qui voyaient bien que leur do-
mination ne pouvait pas s'y maintenir dans le
cas ofi un accord s'6tablirait entire les mulatres et
les negres, s'iiigenierent toujours a creuser un
abime entire eux; dans ce but, ils provoquerent,
de la part des mulAtres aveugles, des actes qui
devaient 6tre odieux aux noirs, etils s'arrang6-
rent pour leur donner, parmi les noirs, la plus
grande publicity possible.
Les mulAtres avaient, ai-je dit, avant meme le
commencement de la R6volution franchise, re-
clame, en France, les droits politiques, les
droits de l'homme que la soci6td colonial leur
deniait.
Lorsque l'Assembl6e constituante de France
obeissant, tant6t aux exigences de la philanthro-
pie, tantt A celles des prdjuges et des haines des
colons opulents rdunis en grand nombre a Paris,
tant6t aux exigences de l'intrpet des villes mari-
times de France don't les habitants avaient des
crdances 6normes sur Saint-Domingue et atta-
chaient une grande importance a sa tranquillitO,
eut, tour A tour, accord aux anciens libres de
Saint-Domingue les droits de l'homme et du
citoyen et subordonnd au consentement des







PROPOSITION D'UNE POLITIQUE NOUVELLE


creoles blancs, fous de rage, la concession defi-
nitive, a ces m mes anciens libres, de ces mimes
droits, des desordres de la derniBre gravitW na-
quirent forcement, dans la colonie, de cette poli-
tique flottante, incertaine.
Le premier decret qu'6mit l'Assemblee cons-
tituante sur les affaires de Saint-Domingue date
du 8 mars 1790. (( Sa redaction ambigue laissait
A la fois le vague de l'esperance aux concessions
et aux pretentions. L'Assemblee, incertaine
entire les plaintes et les alarmes que pretextaient
les parties, ne sut pas dire ce qu'elle voulait. Ses
discussions polemiques et ses managements ktu-
dies aigrirent les esprits. (1) )
La lettre de ce decret 6tait favorable aux reven-
dications des affranchis; le d6cret se prOtait, pour-
tant, sans difficultW, a des interpretations contra-
dictoires. Les circonstances raclamaient un texte
pr6cis, indiscutable. L'Assemble, invitee a fixer
nettement ses volontes, n'osa pas. Elle se con-
tenta de lad6claration du rapporteur de son co-
mite colonial et de plusieurs deputes blancs de
Saint-Domingue, a savoir que le decret recon-
naissait les droits des affranchis. Elle ne s'expli-
qua pas autrement, s'en remettant aux hasards.
Un mulatre du Dondon, de la province duNord
(1) Pamphile de Lacroix. Revolution de Saint-Domin-
gue; tome I, pages 25 et 26.







58 POLiTIQUE IN'l'EtRIttiJE D'HIAit

de Saint-Domingue, Vinceltt Ogd, d'un caraetere
ardent et aventureux, qti avait assistS, A Paris,
aux premiers ddbats de la Constituante stir la
colonie et entendu les commentaires qui aveaient
accompagn6 le vote du dec&et du 8 mars 1790,
rdsolut d'en impose 1'execution A Saint-Domin-
gue. II partit A la hate. Arrive dans la colonies,
il entama follement son entreprise; sans prepa-
ratifs serieux, avec une petite troupe compose
de mulAttes, ses parents et ses amis, il prit les
armes el signifia un ultimatum aix colonls. Il
Ochoua, fut saisi et roue vif, ainsi que plu-
sieurs de ses compagnons.
Les mulAtres, apres une longue patience don't
PIexplication 6tait a qu'ils attendalent tout de 1'd-
quit6 de l'Assemble national, de la justice de
leur cause,(1), et que, ((par devoemnenti la Mfte-
Patrie, ils craignaient d'allumer la guerre civil
et d'etre les auteurs, peut-6tre, de la perte de la
colonie pour la France (2) ,, exaspdrds par les
avanies et les atrocities que les blancs leur fai-
saient sttbir, coururent, enfin, aux armes en
foule et se confdd relrelt.
Ils 6taient presque aussi nombreux que les
blancs a ils 6taient plus aptes que les blancs aux

(1 et 2) Th. Madiou, historian mulhtre haitien; Hist.
d'Haili, tome I, page 51.







PROPOSITION D'UNE POLITIQUE NOUVELLE


fatigues de la guerre et aux privations, dtant
habitues aux rudes exercices de la chasse, aux
travaux de la culture et aux rayons brMlants de
notre soleil; et leurs liaisons de famille avec les
esclaves, leurs freres, leur permettaient d'avoir
l'espoir d'etre soutenus par la masse des noirs
victims des violence les plus cruelles (1) .
Les blancs, vaincus par eux, fraternis6rent et
signerent avec eux, sans bonne foi, le 23 octobre
1791, un trait oi ils leur reconnaissaient les
droits r6clam6s. Dans le but de faire comprendre
aux blancs qui, d'ailleurs, pleins de confiance
dans la stupidity des noirs, avaient armed, pour
leur querelle, un dixieme de leurs esclaves, qu'il
fallait que la caste blanche se resolut a des con-
cessions, sous peine d'dprouver toutes les cala-
mitds, ils avaient appeld aussi, en auxiliaires,
des esclaves de leurs ateliers, trois cents, qu'on
designa sous le nom de Suisses et qui se tinrent
dans ]e bourg de la Croix-des-Bouquets.
( Ces auxiliaires de la confeddration s'6taient
a vaillanmment comports. Apres la signature du
t Iraiti de paix, les blancs reprdsenterent que
( les Suisses s'6tant accoutumns a la vie libre
( et surlout al'exercice des armes, ne pouvaient
( rester sans danger dans les ateliers, et les

(1) Th, Madiou, Hist. d'lHali; tome I, page 51.








60 POLITIQUE INTERIEURE D'HAITI

a mulatres convinrent, A leur honte, qu'il etait
( ndcessaire d'en purger la colonie. Ces fratri-
a cides ne songerent mime pas a sortir d'embar-
( ras en liberant leurs defenseurs. On stipula que
a les trois cents suisses seraient conduits a la
a baie d'Honduras, avec trois mois de vivres et
a des instruments aratoires.
( I1 est just de dire que Beauvais, Rigaud et
a Pation protest6rent contre cette revoltante dd-
a cision; mais il n'est que trop vrai que les mu-
E litres confed6rds sacrifirent des hommes qui
( venaient de les hien servir, et don't le sang
, coulait dans leurs veines. Pour couvrir la 1a-
( chet6 de cet abandon, ils feignirent de vou-
( loir assurer la libertI des suisses, en les ac-
( compagnant jusqu'au lieu d'exil et nommerent
, quatre commissaires A cet effect. On s'embar-
( qua le 2 novembre, les commissaires s6pard-
( ment, sur un navire qui devait marcher de
( conserve avec celui de leurs compatriotes. Le
( hasar'd les egara des 1'entrde de la premiere
(( nuit, et le capitaine charge des trois cents
c suisses, au lieu d'aller a Honduras, les d6posa
A la Jamaique pour ktre vendus!!!
( Le gouverneur anglais, sachant que ces
a n6gres avaient dtd en rdvolte armne, ne se sou-
( cia point de pareils h6tes et les renvoya A St-
( Domingue.







PROPOSITION D'UNE POLITIQUE NOUVELLE


( Ils touchlrent au M6le Saint-Nicolas, ofi
a des sicaires blancs furent charges contre eux
d'une execution h la Carrier. Dansune nuit, ils
a se transportent a bord, coupentlatete A soixante
a de ces malheureux, lesjettent dans la rade ohi,
a le lendemain, on vit, tout le jour, flotter leurs
a cadavres. Apres cette execution, on fut, an
a M61e, plus de deux mois sans manger de pois-
( son, crainte de se nourrir de chair humane.
, Le reste fut sacrifice en detail; les blancs eurent
( soin, sculoment, d'en laisser 6chapper quel-
ques-uns pour aller dire come les mulAtres
a traitaient ceux de leurs frBres qui s'attachaient
A leur cause. Ils ne s'inquietaient pas que les
a victims publiassent leurs forfaits a eux-
, memes, pourvu qu'en les racontant ils exci-
a tassent le m6pris g64nral contre la race qu'ils
(. d6testaient le plus, parce qu'elle 6tait le plus
a pros d'eux (1). >
Ainsi qu'on vient de le constater, quelques-
membres important de la caste mulatre se
trouverent pour reprouver les agissements
des mulAtres a I'egard des noirs; mais, en
fin de compete, ils en assumerent leur part de
responsabilit6, puisque, par sentiment de solida-
rite, ils n'abandonn6rent jamais leurs compa-


(1) Victor Scholcher; Ha li; p. 102-103.







62 POLITIQUE INTERIEURE D'HAITI

gnons. Ce fait se reproduira dans toute l'histoire
d'Haiti; mais on vit, aussi, des mulAtres ne plus
se border a des protestations platoniques en fa-
veur des noirs, et, rppudiant toute solidarity
avec les mulatres, preter aux noirs l'appui de
leurs bras.
Dans toutesleurs insurrections non preparees,
desordonnies pour rejeter le joug qui les 6cra-
sait, les nkgres avaient vu les mulAtres, propri6-
taires d'esclaves, unis contre eux avec les blancs,
les int6rets des blanks et des mulatres Otant, sur
ce point, identiques (1).
Quand, sous la pression des circonstances, les
commissaires que la Convention frangaise avait
envoys A St-Domingue y proclamerent 1'aboli-
tion de l'esclavage qui, d'ailleurs, froissait tou-
tes leurs convictions rdpublicaines et humani-
taires, < les anciens libres (les mulAtres) furent
aussi mecontents que les blancs d'une measure a
laquelle ils n'6taient pas prepares. Personne ne
voulut croire a l'imperieuse necessitW qui avait,
d'abord, d6terminI le commissaire Sonthonax
et ensuite entrain6 son colligue (2) e.

(1) a Cette caste (les mulhtres), comme propri6taire,
s'effrayait des libertis accord6es si facilement aux noirs
et des prEtentions qui allaient en driver. P. de Lacroix:
Rev. de St-Domingue; p. 254-255.
(2) P. de Lacroix, ibvol. de. St-1). tomu 1, 1). 62S.







PROPOSITION D'UNE POLITIQUE NOUVELLE 63

Quand Toussaint Louverture s'6leva de la ser-
vitude et parvint h occuper la premiere place
sur la scene politique, dans la colonies, los ne-
gres, chez qui la dignit .humaine se r6veillalt,
en concurent un profound orgueil; lorsqu'lls
virent Rigaud, le chef des mulatres, pousst par
d'6troits sentiments de caste, jaloux de la pred-
minence du chef noir, falsant le jeu de la poli,
tique machiavelique desblancs oppresseurs, s'ef-
forcer d'arr6ter la fortune de Toussaint Louver-
ture et de le perdre, malgrO les appeals A l'union,
A la fraternitW que lui adressa, dans Pint6ret
commun des n6gres et des mulAtres, celul-ci
don't tout oe qui so passa dans la suite demontra
la justesse de vues los noirs et les mulatres, dl-
visas, Rtant, alors comme aujourd'hui, impuls-
sants-ils s'irrit6rent. Aussi, quand, la guerre
de couleur ayant etd proclam6e par Rigaud, que
les mulatres suivirent, Toussaint Louverture
convia les negres h y faire face, ils y coururenten
masses compacts.
De part et d'autre, on d6ploya toute la fureur,
on commit toutes les atrocitds don't 1'homme
est capable; finalement, le chef noir vainquit le
chef mulatre, son ennemi, a la chute duquel a
applaud l'historien mul;ire haitien Thomas
Madiou, dans un de ces elans de pur patriotism
bui font de son Ilistoire d'Haiti une oeuvre







61 POLITIQUE LNTIRIEURE D'HAITI

pleine de bonne volonte, une euvre d'homme
de bien.
Les raisons de ces 6venements qui n'6taient
secretes pour personnel, 1'impression qu'ils pro-
duisirent, les souvenirs qu'ils laisserent furent
inoubliables.
Un detail qu'il faut bien retenir, sur lequel
j'appelle 'attention special du lecteur, parce
qu'il est de premiere importance et qu'il se
rencontre dans toute notre histoire qu'il obs-
curcit pour les uns et 6claire pour les autres,
c'est que les multres, darns leurs entreprises
contre les negres, furent toujours aids par des
negres, et que les negres, dans leurs entreprises
centre les mulAtres, furent toujours seconds
puissamment par des mulAtres.








XIII


De meme que les idees de la Revolution fran-.
caise avaient renvers6, en France, la vieille so-
ciedt frangaise, ainsi ces idWes, importees A St-
Domingue, avaient fini par rompreles cadres de
la soci6td colonial. On voyait, a St-Domingue,
Toussaint Louverture, tout meurtri encore des
chains de l'esclavage, y exercer le pouvoir su-
preme, non plus dans une crise ofi tout est pos-
sible comme dans toulesles crises, mais rdguli6-
rement et en home ndcessaire, an jugement de
tous : cela valait mieux que tous les decrets plus
ou moins contests des assemblies politiques
de la metropole; l'esclavage ne pouvait plus etre
qu'un souvenir dans la colonie.
Des lors, les mulAtres n'avaient plus, comme
propri6taires, d'int6rets solidaires avec les
blancs; des lors, leurs yeux pouvaient voir,
leurs oreilles ponvaient entendre, et il advint
ceci :
Bonaparte qui avait decide de restaurer, en
France, l'ancien regime, dans la measure du pos-
sible, resolut de remettre, A St-Domingue aussi,
les choses dans leur 6tat primitif, d'abattre la
puissance de ToussaintLouverture, ( le tronc de
l'arbre de lalibert6 des noirs ).








POLITIQUE INTERIEURE D'HAITI


L'expedition frangaise centre St-Domingue,
pour retablir 1'esclavage, eut lieu; les officers
mulatres qui s'etaient sauv6s de St-Domingue
apres la guerre de couleur, la deconfiture de Ri-
gaud, la victoire de ToussaintLouverture, 6taient
rentr6s dans la colonies avec Parmie de la France;
ils croyaient qu'il 6tait simplement question d'y
retablir dans son int6gritd la domination fran-
caise respectueuse, disormais, des droits de
Phomme; mais, ayant fini par d6couvrir leur
erreur, toutefois apres les noirs don't la clair-
voyance ne fut pas en defaut, ils furent les pre-
miers A prendre les armes et A inaugurer oette
guerre calcule d'oi sortitl'independanced'Haiti.
Les leurs les suivirent. Ils lutterent d'h6roisme
avec les noirs, et quiconque salt un peu Phistoire
d'Haiti sait que, si les noirs et les mulAtres ne
s'6taient pas unis centre les francais, je veux
dire oontre les blancs alors execr6s, Pindepen-
dance d'Haiti ne se fut pas rdalisoe. L'union,
alors, fit la force.
Rien ne d6montre plus 6videmment que des
considerations 6conomiques influhrent, dans
lancien regime, sur les relations des mulAtres
aveo les noirs. Cette remarque ne dolt pas 6tre
oublide.











XIV


La necessit6 de so ddlivrer du joug francais
avait etroitement rapproch6 les noirs et les mu-
l]tres; mais ces hommes 6taient les mimes qui
avaient commis, les uns centre les autres, toutes
les injustices, toutes les cruaut6s, qu'une lon-
gue et profonde m6sintelligence, que des in-
jures r6ciproques, qu'une haine sauvage avaient
divises. Dans l'ivrosse des combats, dans l'hor-
reur des dangers supports c6te a c6te, dans la
satisfaction de la viotoire obtenue, ils gardaient,
au fond du conur, leurs vieilles prevention,
leurs vieux ressentiments.
Une fois l'ind6pendance proclamde, la caste
noire, la caste mulatre disparurent, naturelle-
ment, come castes, d'une faQon complete;
mais elles furent remplacies, d'uno part, les
souvenirs d'un passe tout recent, l'ambition na-
tive de Phomme, ses passions agissant,-par un
ttat d'esprit mulJtre qui voyait, dans un com-
patriote noir, un individu don't il fallait se gar-
der, se ddfler; dans l'ascension au pouvoir d'un
chef noir, un 6v6nement malheureux a tous
6gards, une menace qu'il fallait conjurer; de
l'autre, par un 6tat d'esprit noir qui voyait, dans







POLITIQUE INTERIEURE D'HAITI


installation au pouvoir d'un chef mulAtre, un
fait insupportable, un obstacle A l'amelioration
du sort des noirs, en immense majority dans le
pays, un obstacle au bonheur.
Ces deux etats d'esprit entretenus, justifies,
renforc6s par la conduit des politicians egoistes
ou ignorants, tout A fait insoucieux des intlrets
et de la prosperity de la patrie ou tout A fait in-
capables, ont 4t les causes de tous les malheurs
qui Font frappee.
En mime temps que l'independance d'Haiti
6tait d6claree, l'antagonisme, la lutte entire les
noirs etles mulAtres 6clatait encore, revetant, cette
fois, sous divers rapports, un autre caractere que
celui qu'il avait eu dans l'ancien regime; anta-
gonisme, lutte, du c6te des mulatres, pour la
prdpond6rance politique, dans lebut de comman-
der pour commander, par orgueil; d'etre, comme
leur education leur en avait donn6 l'impirieuse
habitude, au-dessus des noirs, diff6rents d'eux
d'dpiderme; dans le but de se prmmunir contre
les noirs, contre des represailles explicables et
probables; dans le but de j ouir des avantages g6-
neraux du pouvoir; du c6te des noirs, pour la
preponderance politique aussi, mais Ia preponde-
rance come moyen de preservation et de nivel-
lement; pour Otre maitres, en outre, d'ailleurs,
des b6nefices du pouvoir.














Dans les commencements d'Haiti, ce dernier
point de vue, c'est-a-dire celui de jouir des be-
n6fices du pouvoir, 6tait secondaire, par suite
d'une certain simplicity dans les moeurs, de la
modicit6 des gofits des haitiens; mais, avec le
temps, l'augmentation des besoins, 1'6tat 6cono-
mique d'Haiti sur lequel je m'arriterai plus
loin autant qu'il le faudra, il a pris une im-
portance 6norme comparativement aux autres
qui ont, neanmoins, subsisted avec une grande
force.
Cette lutte, cet antagonisme entire les deux par-
ties de la population haltienne n'a jamais Rt6
avou6 hautement, officiellement, except dans
les periodes de crise aigue, h la hAte et dans des
terms incomprehensibles au vulgaire; il n'en a
pas moins domino la politique haltienne, et il est
inutile de cliercher, en dehors de lui, la raison
qui a empeche Haiti de s'engager, jusqu'a cette
heure, dans la voie bienheureuse que les desti-
nees avaient sembl6 lui ouvrir.
A toutes les 6poques de notre existence natio-
nale, eft d6pit de tous les pretextes invoquds,
de tous les mots sonores prononc6s, quand on a







70 POLITIQUE INTERIEURE D'HAITI

voulu, en Haiti, faire une revolution, nommer
un chef d'Etat, la grande affaire, an fond,
n'a jamais Rt6 de savoir si le candidate A nommer
6tait capable, mais s'il 6tait noir ou mulatre,
quelle 6tait la couleur do sa peau, Chaque oou-
leur s'est attache a rialiser 4 son profit, en met-
tant un home de sa couleur au pouvoir, la sta-
bilit6 gouvernementale.











XVI


Par l'histoire, on vient de le voi, l'importance,
a l'aurore de notre nationality, de la question de
couleur, en Haiti, en tant que question pure de
race, s'explique pleinement. Ici, c'est la fatality
qui est responsible, c'est la fatality de nos ori-
gines.
Mais pourquoi cette question dure-t-elle en-
core en ce moment, ave l'influence que nous lui
connaissons ? Pourquoi sa puissance' come dis-
solvant social, qui s'est sans cesse manifestee A
nous, est-elle encore si grande? Pourquoi som-
ines-nous encore si bien pris dans ses liens?
Pourquoi? Nous allons le comprendre. Nous
nay saurions parvenir si nous n'avons pas sous
les yeux Un tableau exact, fiddle de la situation
politique et 6conomique d'HaYti.
Le chef de 1'Iltat, en Haiti, de quelque nom
qu'on l'ait appelM, empereur, roi on president, a
toujours Wtd, a cause des habitudes de l'escla-
vage qui avait courbe rame des populations,
qu'dmancipera seule l'instruction publique qu'on
leur a, jusqu'ici, parcimonieusement mesuree,
tant6t par egoisme, tant6t par ineptie, le chef
de l'Itat a toujours dto, en Haiti, dis-je, iun








72 POLITIQUE INTERIEURE D'HAITI

autocrate dans toute l'acception du mot, un
maitre qui dispose A sa fantaisie des biens et de
la vie des citoyens, le dispensateur des faveurs
officielles .et de la fortune; les constitutions si
liberales promulguees si fr6quemment, le suf-
frage universal, les Chambres, les Senats, les
Conseils d'Etat, les corps judiciaires inalnovi-
bles et independants, la press libre n'y out ja-
mais Rtd qu'une fantasmagorie destinde A trom-
per la civilisation, abritant l'unique volont6 du
chef de 'Etat avec une science, une adresse qui
confondent l'observateur et qui sonL un tour de
force intellectuelle tout a fait extraordinaire.
Revetir le gouvernement despotique de rigou-
reuses forces d6mocratiques; 6tre tout, au su
de tout le monde, et avoir l'air, pour tout le
monde, de n'etre rien, quel rave! Quel chef d'E-
tat blanc ne l'a caress! Eh bien ce reve a td6
fait r6alit6 par les haltiens, ces membres de
la race noire don't les blancs ont ni6 l'intelli-
gence, en s'appuyant sur de pr6tendues raisons
scientifiques (1).

(1) Une nouvelle administration, celle du g6nBral Hip-
polyte, vient de s'6tablir en Haiti. On ne sait pas ce
qu'elle sera. On affirme que le president Hippolyte laisse
a ses ministres la plus grande latitude dans la direction
de leurs ministries. Je suis mal plac6 pour verifier la
valeur de cette assertion. En tons cas, il est certain que,







PROPOSITION D'UNE POLITIQUE NOUVELLE 73

Dans un pays of la loi est un mot vide de
sens, ot le chef de l'Etat est tout, on s'explique
qu'une classes d'hommes fasse tout son possible
pour se mettre a l'abri de l'arbitraire d'un pon-
voir qu'elle se croit hostile, pour n'Otre pas a la
discretion d'un ennemi pouvant disposer des
resources 6crasantes qui s'offrent a ceux qui
gouvernent; on s'explique que les mulatres aient
pu avoir interet a 6viter le joug d'un chef noir;
on s'explique que les noirs aient eu interet a
empOcher un mulatre de diriger le pays sans
contestation. Et il n'y aurait, en some, rien a
dire sur les politicians noirs on mulAtres, sur
l'ambition de nos chefs passes noirs et mulatres,
si, dans les moments ol I'un des .deux parties
rdussissait h triompher, les politicians avaient
montrP quelque discernement dans le choix des
chefs; si, d'un c6te on d'un autre, on avait song
a recourir, selon l'heure, pour en faire le chef de
1'Etat, A un negre ou A un mulatre digne d'une
position aussi 6minente, alors surtout qu'il de-
vait incarner la nation, la conduire souveraine-
ment, et qu'il Otait evident qu'un tel rOle exigeait
certaines qualities, d'autant plus necessaires qu'il
s'agissait d'un pays neuf, ofi il fallait tout ins-
chaque fois que le general Hippolyte le voudra, ses vo-
lont6s s'executeront sans discussion, comnme celles de
ses predecesseurs.








POLIT1QUE LNTIERIEURE D'H.ITI


pirer, tout crier; il n'y aurait rien ou pas grand'-
chose h dire de nos politicians passes, s'ils
avaient pensl qu'il ne fallait pas s'appliquer a
ne voir dans les haitiens que des noirs et des
mulatres divises irr6ductiblement, dans le prd-
sent et dans la suite des temps, mais des citoyens
solidaires, astreints aux mnmes destinies; qu'il
6tait indispensable, en consequence, de s'oc-
cuper d'effacer les mauvais souvenirs, les malen-
tendus qu'il y avait entire eux, de preparer leur
union intime, de preparer 1'avenir.
Je parle des politicians d'Haiti parcc qu'ils
sont, seuls, responsables de tout. Par un phi-
nomene trls curieux et qui se v6rifie dans tous
les pays et dans tousles temps, les homes con-
nus sous ce nom parviennent, quoique peu nom-
breux, a imposer leurs volontes, grace a d'habiles
manoeuvres, aux peuples don't ils font parties.
En Haiti come ailleurs, ils out decid6, ct le
people, mis par eux en face de faits accomplish,
a accepted. Plus les foules sont ignorantes, plus
elles sont susceptibles de recevoir les impulsions
des politicians. Parfois, cependant, de grands
courants d'opinion les traversent, les emportent:
elles savent, alors, dire brusquement et cner-
giquementcequ'elles veulent, et elles sont ob6ies,
sans replique, par les politicians sans force,
annulds.







PROPOSITION D'UNE POLITIQUE NOUVELLE


Je reprends mon sujet :
Les richesses naturelles d'Haiti ne sont ex-
ploitdes que d'une facon tres insuffisante, et,
par suite, la misere est tres rdpandue dans le
pays : il est difficile d'y gagner meme stric-
tement sa vie dans un travail r6gulier. L'Etat
ne subsiste qu'a l'aide de la quantity de den-
rees, minime relativement i ce qu'elle devrait
etre, que produit le paysan haitien avec
une tinacit6 qui fait venir les larmes aux
yeux quand on voit dans quelles conditions il
travaille, sans security, sans routes, sans
moyens de transport et combien ddrisoire est le
profit personnel qu'il obtient; quand on songe
qu'il n'aurait qu'a se croiser les bras pendant
quelques mois, come le climate le lui permet,
pour fair crofler la Rdpublique. II n'est pas be-
soin d'une longue enquete,-j'y insisted, pour
s'assurer qu'en dehors des quelques millions de
piastres d'imp6ts que rapportent ces denr6es au
gouvernement et du movement d'affaires qu'el-
les provoquent, les habitants,des villes d'Haiti
n'auraient aucun moyen d'existence.
En outre, en raison de l'ignorance du gros
du people qui en est a croire qu'il suffit, pour
gouverner le pays come il doit 1'Ntre, de savoir,
mont6 A cheval et covert d'un riche uniform,
passer au galop, en saluant avec plus ou moins







76 POLITIQUE INTERIEURE D'HAITI

de grAce, devant des troupes deguenilldes, n'im-
porte qui, en faisant preuve d'un courage brutal
A la guerre, peut s'attirer son admiration, acqu6-
rir quelque popularity et pretendre Ptre mailre
de l'Etat.
On concoit la persistence des malaises so-
ciaux dans nn pays affect de tant d'61lments
d'anarchie.
Les quelques millions de piastres que rappor-
tent, A l'exportatioh, les denrdes fournies par
les paysans haltiens out tonjours etO, les
Chambres et les Senats, je Fai dit, n'ont jamais
exist qu'en apparence, l'entiere disposition
du gouvernement. Les politicians noirs et mula-
tres ont toujours eu pour objectif de les partager
entire eux et leurs partisans important, lhatiens
et strangers, qui habitent les villes d'Haiti. Vu
la triste situation morale et materielle d'Halti,
leurs projects n'ont jamais rencontrd d'obstacles
serieux.
Une question economique, la question du
boire et du manger, est done venue s'enter sur la
question de race, qui n'itait, j'y reviens, primi-
tivement qu'orgueil, ambition. La question de
race trainait dans la rue; elle permettait a quicon-
que voulait en user d'exercer, avec une extreme
facility, une action sur les diverse classes socia-
les qu'elle pr6occupait presque uniquement; elle








PROPOSITION D'UNE POLITIQUE NOUVELLE 77

permettait a quiconque levoulait de se faire pous-
ser par elle au pouvoir; grace A elle, le balayeur
des rues au cerveau plein de tInebres pouvait,
tout d'un coup, se transformer en home d'Etat,
puisqu'il suffisait, negre, de savoir molester, per-
secuter les mulatres, brutalement ou en sauvant
les apparences, mulatre, de savoir travailler adroi-
tement a la misere desnoirs :tousles noirs, tous
les mulatres qui aspiraient, dans toutes les cou-
ches de la society, a vivre de la caisse publique, a
commander autour d'eux, se saisirent a quimieux
mieux de cotte armo et, ravis, la maniercnt sans
aucune retenue, sans aucun souci, semble-t-il, de
l'avenir de la patrie. La question 6conomique est
venue compliquer tellement la question social
qui, au debut, je ne sauraistrop le r6peter, n'6tait
que la question de race, la question economique
est venue jeter 1'autre dans une telle ombre de-
puis unpeu plus de dix ans, qu'aux yeux de ceux
que la]complexitt des choses deroute, la ques-
tion economique seule existe, aujourd'hui, en
Haiti.
Cette erreur est facilement comprehensible :
Une soif ardente de jouissances cofiteuses pa-
rait bruler toutes les families, besogneuses dans
le pays presque inexploite; la disposition a se met-
tre, dans l'intention de se remplir les poches avec
les deniers publics,a la suite de quiconque,noir ou







F8 POLITIQUE INTERIEURE D'HATTI

mulAtre, pent produire un bouleversement int6-
rieur de quelque gravity et s'emparer dupouvoir,
m~me pour quelques jours, est presque gen6rale;
un grandnombre denos compatriotes, deceux qui
se sont places ou qui ontRetplacjs au pouvoir, se
sont montris absorbs, depuis quelque temps,
par la cupidity et disposes A ne rien respecter,
en temps de paix comme en temps de guerre ci-
vile, d&s qu'il s'agissait de gagner quelques poi-
gn6es de monnaie; nous les avons vus gaspiller,
dans les plaisirs les moins recommandables, les
sommes qn'ils avaient soustraites, dircctement
on non, au tr6sor, ne jamais singer A ldgitimer
leurs prises, A se faire absoudre- je dis : lWgi-
timer et se fire absodr-e en en appliquant,
au moins une petite parties, au service d'une con-
ception politique, au bien public.
- Tout cela est de nature h 6garer le jugement;
mais, A la v6ritW, il y a enchevetrement de deux
questions, et non disparition de 'une d'elles;
implement, elles se sont mules A tel point
que tout plan d'organisation de notre socid-
td qui prdtendrait contenir la solution de l'une
sans celle de l'antre devrait Oire, sans examen,
ddclar6 illusoire.
A cet dgard, aucune discussion s6rieuse n'est
possible.
Sa trWs large part 6tant faite A 1'6goisme hu-







PROPOSITION D'UNE POLITIQUE NOUVELLE 79

main qu'il ne faut jamais oublier en matiere
d'argent, je trouve encore, en definitive, derriere
routes les voleries, toutes les malversations qu'a
subies le pays, lavieille question de couleur; c'est
la mOme vieille lutte intestine, le meme vieil
antagonisme, et, s'il nous faut fire un effort
pour nous en rendre compete, o'est que nous re-
gardons le champ de bataille par un autre bout
et que sa configuration change pour nous : les
mulatres et les nOgres surlesquels deux idWes
considerables ont toujours, malgrd tout, pes6
d'un poids plus on moins grand, ont couru apres
1'argent pour bien vivre sans doute, mais aussi
pour les vertus propres du metal pr8eieux, pour
la puissance que sa possession donne, pour ce
qu'il permet; les uns voulant dominer, les au-
tres voulant s'opposer A la domination, obtenir
1'6galit6 social par la paritt des conditions.










XVII


Cette poursuite de l'argent s'estfaite d'une facon
impitoyable, avec une Apretd extreme par les per-
sonnalit6spolitiquesen evidence,parleursparents
et leurs amis que tout le monde a jalouses et
honors quand ils ont reussi; elle s'est faite dans
une confusion pareille a celle de la lutte pure-
ment politique; finalement, elle a d6prave le ca-
ractere national au-delh de toute expression;
elle a mis le comble aux miseres morales qui
etaient resultees de la lutte de peau; par elle, la
defiance, la dissimulation, la haine entire ci-
toyens, entire parents se sont developpees au mi-
lieu des guerres civiles ; par elle, la corruption
publique, qui a toujours existed chez nous -
pour Otre 6difid a ce sujet, il n'y a qu'h lire les
S(Memoires historiques du general J. Bonnet -
a Rt6 grandissante; par elle, l'autorit6 du chef du
gouvernement, maitre de nos finances, en me-
sure d'obtenir de nos chambres, qui sont, d'ail-
leurs, en reality, par lui nommies, en fraud des
lois et de nos tribunaux, les votes qu'il desire et
les jugements quilui plaisent,est restee illimit6e.
Dans le choc des appetits, dans la violence des
competitions, la distinction entire le bien et le







PROPOSITION D'UNE POLITIQUE NOUVELLE 81

mal tend A s'effacer de plus en plus, chaque jour,
des consciences. Et le people haitien qui de-
vait devenir, avecle droit des citoyens non viol6
et la richesse du sol qui lui appartient, un
people opulent, fier et fort, menace de sombrer
dans un nihilisme moral absolu, d'etre un des
peuples les plus malheureux, les plus singu-
liers qu'on ait vus.
Nous pouvions done combattre le prejugc de
couleur; nous pouvions rdagir, nous sauver en
nous efforoant d'acqucrir, ce qui ddpendait sans
doute de nous, d'autres moeurs politiques que
cells que nous avons; nous pouvions nous
sauver en ameliorant la situation economique
d'Haiti: nous n'avons rien faith de tout cela, et,
de la sorte, nous avons nourri la question de
couleur, nous avons meritd nos infortunes.
Les lignes suivantes qu'a 6crites, sur la situa-
tion desolee du pays, M. Edmond Paul, un de
nos rares homes politiques militants qui sa-
chent de quoi ils parent, un de ceux qui dispo-
sent de la tranquillity intirieure, doivent etre
revenues et medities :
( Les haltiens... n'ont d'autres resources po-
Ssitives, imm6diates, que les places de l'Etat...;
< ils se battent pour les emporter d'assaut. Ces
< places ont le monopole de l'aisance... On se
< bat pour nipper s a femine, en rehausser les








POLITIQUE INTERIEURE D'HAITI


< charmes et la beauty et soi-mime vivre en
( gentleman. Certes, le but n'est pas mauvais;
a il est le stimulant le plus actif dn progres. Sen-
, element, les moyens sont abominables, et le
*'choc dun ( 6te-toi de la que je m'y mette ) sera
a bientot titanique, si on n'y prend garde (1).

(1) Edmond Paul. Les Causes de nos malheurs.











XVIII


En legs du passed, la nation avait recu, elle
avait pris des politicians un criterium pour ad-
mettre les gouvernants a sa tate : la coulenr de
leur peau. Ignorante, avide de bien-Itre et de
progres, elle a accept les chefs que les politi-
ciens on le hasard lui designaient, et elle s'est
abandonnde a eux.
Or, le hasard est aveugle; les politicians, trop
preoccupes de leurs intirets personnel, pour-
suivant trop exclusivement des satisfactions
immediates pour eux et leurs families, rappor-
tant trop tout a eux-memes, ont compose les gou-
vernements, par sottise, par 6goisme, sans se
soucier de les faire capable de concevoir un
ideal social presentable et de marcher, guidant le
people, vers cet ideal.
Le crit6rium en qui la nation se confiait, pour
prevoir ce que devaient Otre ses chefs, l'a cruelle-
ment dnue : elle a etd ponss6e de calamity s en
calamitds; elle a depensr toutes ses jeunes forces
en agitations, en colbres steriles; elle a dt6main-
tenue dans la misere materielle et morale; les
chefs noirs et les chefs mulAtres s'obstinant a
chercher, par des moyens impossible, la stabi-






84 POLITIQUE INTERIEURE D'HAITI

lit6 gouvernementale, sans penser qu'elle ne pou-
vait ktre qu'un corollaire de la stability social,
ont'Rt6 aussi ineptes les uns que les autres; on
les a vus culbutes, les chefs mulatres par les
mulatres allies aux noirs, les chefs noirs par les
noirs et les mulatres confondus, et c'est a peine
s'il en est deux don't les noms prononces ne
meritent pas d'etre accueillis, en Haiti, par des
huees, des invectives ou des malhdictions.











.XIX


En some, qui done est responsible de la po-
litique de couleur? A l'heure ofi j'dcris, que
peuvent esperer de bon de cette politiqueles noirs
ou les mulatres? Les uns ou les autres ont-ils
une raison respectable de la continue ?
Pour ne parler que des consequences de cette
question les plus proches de nous, de celles par
suite desquelles nous avons dtd frappes de nou-
velles blessures don't nous salgnons en ce mo-
ment, dans les neuf annees de dictature de-Sa-
lomon, nous ne voyons qu'elle; c'est elle qui a
fait, en 1883, de MiragoAne, le tombeau de
Boyer Bazelais et de ses amis; puis, les mula-
tres de l'Ouest d'Haiti se sont accrocl~s doses-
perdment h LUgitime en disant sans ambages que
les circonstances rdclamaient un chef noir a la
presidence de la Republique et qu'il leur fallait
Legitime qui n'avait pas de prdjugds de couleur,
qui ne leur serait pas hostile parce que mulatres,
et don't la peau magnitiserait les masses popu-
laires, noires pour plus des quatre cinquiemes.
Legitime, il est vrai, n'avait pas de pr6ventions
contre les mulAtres ; ceux-ci avaient confiance en
lui, ne croyaient pas qu'il pht chercher i leur







POLITIQUE INTERIEURE D'HAITI


Mnire a cause de leur peau. Pendant sa dicta-
ture de huit.mois, il n'a pourtant pas pro-
nonce un mot, fait un acte qui ne fussent ins-
pirds par la question de couleur. Elle plane sur
notre politique ; comme moyen de provoquer les
commotions sociales, elle a toujours sa redou-
table vertu.
On a vu comment elle est nte, d'ofi elle vient.
Dans l'exposition que j'en ai presentee, j'ai
la presque certitude de n'avoir pas errd. Partout
of il y a eu des blancs, des nkgres et des mula-
tres et l'esclavage des noirs, il y a, aujourd'hui,
une question de couleur entire les noirs et les
mulatres ddlivres cependant, a tout jamais, de la
servitude. Dans les colonies franchises, par
example, A la Martinique, a la Guadeloupe, la
question existe: on comprend que le regime
sous lequel vivent ces pays empiche qu'elle
puisse avoir la meme importance qu'en Haiti.
Ce ne sont pas les noirs qui auraient pu, dans
l'ancienne Saint-Domingue, du fond de leur
avilissement, l'inventer; ce n'est pas Toussaint-
Lonverture: un conflict arm6 entire les noirs et les
mulatres devait, il n'en doutait pas, ruiner peut-
Otre tons ses plans; ce n'est pas Dessalines, si
6trangement qu'il ait voulu exercer son pouvoir
souverain :le tdmoignage de l'historien mulAtre
Madiou est formel sur ce point. Un des plus chers








PROPOSITION D'UNE POLITIQUE NOUVELLE 87

desirs de Dessalines, c'dtait de donner sa fille en
marriage au chef mulatre Alexandre Pktion, le
nmeme qui fut Pr6sident de la R6publique.
On ne peut pas, non pins, soutenir que la po-
litique de couleur ait 6t1, aprps la proclamation
de 1'ind6pendance, on plut1 t en meme temps,
inaugur6e par les mulatres: c'est par des muld-
tres qu'il faut dire.
A aucune 6poque, m6me sousl'administration
colonial, je I'ai dGja not6, en attirant sur ce
point l'attention sp6ciale dn lecteur, les mu-
lalres n'ont 6t1 unanimement hostiles aux noirs.
Si 'antagonisme entire les noirs et les mula-
tres s'est affirm, a des heures particuli(rement
sinistres de notre vie national, d'une facon
telle qu'elle semblait dresser la presqne gen6ra-
lit6 des noirs contre la presque gd6nralit6 des
mulatres, voici comment ce fait doit s'expli-
quer :
Les masses noires qui ont toujours 6td, ef-
fet de Pinstinct populaire, parfaitement an
courant de ce qu'on a entrepris contre elles on
de ce qu'on n'entreprenait pas pour elles, ce qni
est la mnme chose, incapables de faire, entire les
mulatres, des distinctions pririoi,- nul ne s'en
6tonnera,-les engloberent tous, a lalongue, dans
la meme defiance, saufA consider comme noir le
mnlatre qui leur aurait donn6 des preuves de fra-








88 POLITIQUE INTERIEURE D'HArIT

ternit6 ou d'indifference h l'egard de la question
de couleur. Les mulitres memes qui n'avaient
rien h se reprocher, envelopp6s par les noirs dans
la meme suspicion, par suite des proceeds d'une
parties de leur classes, se sont habitues, par une
sur-reaction, a garder une reserve inquiete dans
leurs relations avec leurs concitoyens noirs, en
presence, surtout, des revolutions incessantes
portant, aujourd'hui, au pinacle, avec le droit de
tout faire, celui qui 6tait, hier, dans le neant et
1'y rejetant ensuite, en presence de 1'incertitude
offerte par les hommes et les choses.
C'est de l- que viennent, en Haiti, les cate-
gories politiques et sociales suivantes :
D'une part, au regard des,mulatres :
10 Les mulatres (1), tout court; 20 les bons
mulAtres, c'est-A-dire les adeptes de la politique
anti-noire; 3lesmauvaismulatres, c'est-A-direles
mulAtres qui font cause commune avec les noirs,
soit par interkt privM, soit par calcul patriotique,
et qui, apr~ s la dccouverte des conspirations ou
la compression des insurrections sont les plus
ardents & exciter les gouvernements noirs a tuer
les mulatres coupables : ces mulAtres amis des

(1) En Haiti, ce mot a deux sens : le sens ethnogra-
phique et le sens politique; dans ce dernier cas, il veut
dire, se.l, ennemi des noirs.








PROPOSITION D'UNE POLITIQUE NOUVELLE


noirs sont, peut-etre, plus hais que les noirs
memes par les mulatres anti-noirs;
D'autre part, au regard des noirs :
10 Les noirs, tout court; 2 les bons noirs;
30 les mauvais noirs, expressions qui se com-
prennent aisement a l'aide de ce que je viens
de dire. II va de soi que les bons mulatres, pour
les mulatres, sont de mauvais mulatres pour les
noirs, et reciproquement.
A cette classification, il fautajouter les griffes,
products de l'union du mulatre et de la negresse
ou vice versd; ils tiennent le milieu entire le noir
et le mulhtre et sont revendiquds des deux c6tes:
c'est leur force et leur faiblesse.Car, s'ils peuvent
facilement se faire admettre, a volont6, a droite
on a gauche,ils sont aussi facilement soupconnes
de trahison et renies par un camp on par l'autre.
Un example de ces distinctions curieuses : le
general S'ide Thlilmiaque, mulAtre, Rtait, poli-
tiquement, un noir ; il avait epous6 ne nd-
gresse; il avait servi des gouvernemefits noirs
avec 6nergie, et, s'il avait pu parvenir a la pr6-
sidence, on aurait td -fort embarrass pour ex-
ploiter contre lui, dans les masses noires, la
question de peau.
Je ne fais pas, ici, un ours d'histoire d'Haiti.
Ceux qui ont etudii le passe de notre pays ne
peuvent que confirmed mnes assertions; ceux qui







POLITIQUE INTIERTEURE D'HAITI


ne 'ont pas 6tudid n'ont qu'a se renseigner. Je
ne veux ni attenuer ni exagerer. Ma tete et mon
conr sont libres.
Oui, la politique de couleur a 6tW concue par
des muldtres. Elle fut systimatise, appliquee,
nettement inauguree par le president J.-P. Boyer
qui succeda A Alexandre Potion en 1818.
En matiOre de formation social, les commen-
cements influent tellement sur les suites, qu'ilest
natural qu'on se demand que penser, relative-
ment au sujet qui nous occupe, de ce meme
A. Potion et de Henri Christophe, de ces deux
homes que nous trouvons, aux premiOres
heures de notre nationality, gouvernant en mOme
temps, avec des pouvoirs, en fait, sans bornes,
Haiti qu'ils s'Otaient partagee aprOs une lutte
arm6e. J'ai d6ja assez exprime mon opinion sur
Toussaint Louverture, Rigaud et Dessalines
je ne reparlerai plus d'eux.
A mon avis, Christophe, le reprisentant des
noirs, Petion, le representant des mulAtres doi-
vent Otre mis hors de cause: ils nepouvaient pas
exercer une action modificatrice bien notable; ils
dtaient ti'op pros des 6venements d'oft sortit
Haiti; le tumult des esprits n'elait pas assez
apaise. Mais, intelligent, ils no crurent pas
qu'il fallait perpOtuer la division entree les lai-
tiens.








PROPOSITION D'UNE POLITIQUE NOUVELLE


Christophe fat un civilisateur violent, un edu-
cationniste : l'accord social Otait une conse-
quence inevitable et prevue par lui de son mode
de gonverner.
Potion, home de coeur et faible, preoccupl
de .l'avenir, n'ayant pu tenir Christophe en
6chec qu'en flattant les masses noires'grossiBres,
en opposant A sa politique severe, inexorable
envers ceux qui y etaient souinis, une politique
de laisser-faire, de paresse, de demoralisation
incompatible avec le devoir qui lui incombait et
qu'il sentait, c'est-A-diro l'organisation regnliere
d'nne jeune socidt; se voyant entonre de pas-
sions basses et intraitables, plia sons cette insnp-
portable situation : il se suicide, sceptique et
;coeurO, se recommandant, ainsi, A 1'indulgence
de l'historien. Par une supreme ironie du sort,
ceux qui le contraignirent A se tuer firent sem-
blant de le pleurer, l'appel6rent Pere de la Pa-
trie >, lui rendirent des honneurs extraordi-
naires, pour Rtayer une combinaison qui fit for-
tune pendant longtemps, qu'il aurait rdpronvee,et
qui consistait A montrer dans les chefs noirs des
Otres malfaisants, dans les chefs mulAtres des
receptacles de vertus.
I1 est impossible de juger cette politiqne de
couleur sainement, avec loyant6, avec patrio-
tisme si on perd de vue le moindrement les ori-








POLITI(UE INTE~RIEURE 1)'HAITI


gines de notre nationalitY, les fatalities qui se
sont appesanties sur elle.
A 1'heure ofi la politique de couleur a sevi
avec le plus d'intensite, sons la longue dicta-
ture de son plus fameux representant, J.-P.
Boyer, de 1818 h 1843, la majority des mulatres
n'y avait pas adhdrd. Au debut de son adminis-
tration, Boyer haissait la parties noire de la po-
pulation. Se prdvalant de ce que, malgrd les
sentiments malveillants qui divisaient les noirs
et les mulatres, les mulatres occupaient, en
grande majority, les hautes places de 1'Ptat off,
pourvus d'une instruction qui manquait aux
noirs, ils avaient pu s'installer, tout naturelle-
ment, sans contestation; se fondant sur ce qu'il
avait pu s'imposer comme chef, quoique mu-
latre, aux noirs pourtant mncontents et si nom-
b)reux par rapport aux mulAtres, il estima que
c'6tait a 1'ignorance des noirs qu'il fallait attri-
buer ces faits, car cette ignorance leur rendait
tres difficile une action habile, adroitement
combinee; il resolut de consacrer tons ses soins
a les y maintenir en les privant des moyens
d'en sortir, en empechant, chose facile a un gou-
vernement tout-puissant, le ddveloppement de
toute personnalit6 qui, malgrd tout, parviendrait
a se former dans leurs rangs et ld'tablir, ainsi,
la prdponderiance social et politique de sa cou-








PROPOSITION D'UNE POLITIQUE NOUVELLE


leur, de constituer une oligarchie composee de
quelques families mulatres, qui se recruterait
parmi les mulatres quand il y aurait des vides
a combler; qui exploiterait le pays; qui s'enri-
chirait dans les functions publiques superieures,
- seul moyen de fortune, A 1'exclusion, au-
tant que possible, des citoyens noirs; qui serait
en measure, en consequence, de s'instruire, de se
civiliser, d'etre en relations avec l'6tranger, de
s'en faire bienvenir et d'en Otre soutenu au be-
soin et qui serait, dans la suite des temps, indis-
pensable a la tete du pays. II considdra, des lors,
tout instituteur public, tout partisan de la diffu-
sion des lumieres dans la nation come un
ennemi personnel, l'dgalitW social et politique
pour tous 6tant une suite logique de la gendra-
lisation de 'instruction publique.
Voilh la politique de caste, la politique de cou-
leur, le boy6risme dans toute sa puretd.
Rien n'6tait plus pu6ril qu'une pareille con-
ception.
Boyer vit, bient6t, ce qu'elle valait, aux cons-
pirations de noirs qui se tramerent sans cesse
autour de lui, aux alertes continuelles qui fa-
tiguerent son gouvernement, aux attaques et
aux protestations que dirigerent contre son ad-
ministration des mulatres come lui qui se
montraient effrayes de l'abrutissement des








POLITIQUE INTERIEURE D'HAITI


masses noires, des dangers qui pouvaient en re-
sulter pour eux, de la misere qui 6treignait le
people, suite du dtfaut de toute direction, de
toute sollicitude de la part du pouvoir, misere
qui, en vertu de la loi de solidarity de toutes les
classes sociales dans un mime ltat, ne les res-
pectait pas eux-mnmes plus que la classes noire.
I1 futhors de doute pour Boyer qu'il 6tait im--
possible d'6lever quelque chose de solide, de fixe
sur cette base: 1'antagonisme des couleurs.Pares-
seux, esprit 6troit, inaccessible a toute idte noble
et gendreuse, il dciida de laisser marcher, autant
qu'elle le pourrait, sous sa surveillance, la ma-
chine dtfectueuse, anti-nationale, anti-civilisa-
trice et anti-humanitaire qu'il avait monte. I1
s'enferma dans un dur 6goisme, s'attacha au pou-
voir pour le pouvoir, el ne se servit plus de la
m6fiance existante entire les noirs et lesmulatres
que comme moyen de rggner, lan(ant indifftrem-
ment ou sur les mulAtres, ses ennemis, qu'il
calomniait, les masses noires qui ne se faisaient
pas prier pour frapper, ou sur les noirs, les mu-
latres inquiets; employant, suivant les circons-
tances, une classes a tenir 'autre en respect:
a Apris moi, le deluge (1) avait-il coutume
de dire.
(1) Souvenirs historiques du g6ndral J. Bonnet; par
Edouard Bonnet; page 376.








PROPOSITION D UNE POLITIQUE NOUVELLE


Finalement, en janvier 1843, une revolution
conduite par les mulatres ses adversaires, a qui
il n'avait pas menage les insultes et les brutali-
t6s, le chassa du pouvoir. II partit, laissant au
pays, come bilan de ses vingt-cinq annees de
domination, la misere materielle et intellec-
tuelle, une profonde perspective de guerres ci-
viles.
Ce qui se passa apres la chute de Boyer prou-
va que les mulatres qui 1'avaient combattu n'd-
taient, en majority, que des ambitieux sans foi
ni loi, sans capacity politique; mais Boyer
n'cut pas ct1 vaincu si les critiques qu'il avait
mnrities n'avaient pas 6td approuvees par le gros
des mulatres et si ceux-ci ne s'dtaient pas mis
centre lui.
Jusque dans 1'entourage mime du despite,
parmi ceux qui b6nificiaient de sa situation, il
y avait des mulatres qui souhaitaient vivement,
en vue de 1'inter6t general, 1'alliance intime des
mulatres et des noirs. On connait la belle piece
de vers de Pierre Faubert intitulde : Aux IIai-
tiens, ofi le delicat ecrivain conseille aux negres
et aux mulatres de s'unir. Pierre Faubert 6tait
un familiar et un parent de Boyer.
Il resort avec la derniere evidence, de tout ce
qui precede, que la politique de couleur s'est
formee contre les noirs, qu'elle n'a jamais vise








96 POLITIQUE INTERIEUHE D'HAITI

qu'eux, qu'elle n'a jamais faith soulfrir les mu-
litres que par ricochet; qu'a 1'gard de ceux-ci,
les noirs n'ont jamais faith que se ddfendre.
Dans 1'ancien regime come dans notre so-
ciet6 haltienne qui en est issue, les noirs n'ont
jamais eu, en some, qu'un objectif : 1'ga-
lit6 civil et politique avec les multres, non
seulement dans la loi qui est si souvent un men-
songe, mais dans les faits courants, ordinaires
de la vie.














Depuis 1843, la stability gouvernementale
poursuivie sans cesse, tant6t par un chef mu-
lAtre, tant6t par un chef noir, dans la prd-
ponderance des mulitres sur les noirs et rdci-
proquement, a Rt6 insaisissable.
Elle aurait Wte obtenue si les castes jaune et
noire de l'ancien regime, avec leurs lignes de
demarcation bien traces, avaient pu ktre re-
constitutes en Haiti, et si le but des efforts des
politicians, de part et d'autre, avait Rtd inconnu
des masses : une caste aurait, alors, fini par
maitriser l'autre et par regner en paix.
Mais la reconstitution, dans la nation hai-
tienne, de castes comme il en avait exists h St-
Domingue, 6tait, on le comprend sanspeine, une
impossibility.
Pour les noirs et pour les mulAtres, il a tou-
jours e6t stir que le jour oft leurs aspirations
contraires seraient categoriquement pr cisees et
formuldes, il arriverait come une sorte de fin
du monde, que la terre m6me d'Haiti disparai-
trait dans un grand cataclysme.
C'estainsi qu'il y a toujours eu, dans toutes
les classes de la soci6t6 haitienne, comme un
4








POLITIQUE INTERIEURE D'HAITI


mot d'ordre, -qu'on a commence, cependant, ti-
midement, depuis cinq ou six ans, a no plus
observer, pour ne pas parler, en public, de ce
secret universal, et que, devant celui qui vent
1'examiner en dehors du cercle de ses plus intimes,
les negres,les mulAtres et les griffes se voilent la
face, proferent, A l'unisson, des imprecations
centre 1'audacieux, le trailent ( d'ennemi de la
famille haitienne ,, ce sont les mots consa-
cres, qu'il est accuse de chercher A diviser,
et, pour ddmontrer irrefutablement qu'ils sont
bien unis, le sacrifient sans hesiter.
C'est ainsi que l'histoire d'Haiti n'ajamais pu
etre ecrite librement par un haitien, que ceux
qui l'ont s6rieusement abordde se sont Rtendus
seulement sur la society colonial et ne se sont
hasardes a traitor que de nos toutes premieres
annies, deji dangereuses pour eux, et avec d'in-
finies precautions.
On est pris de pitid quand on voit, par exem-
ple, Madiou, dans le troisieme et dernior vo-
lume de son Histoiire d'Haiti, d6clarer, feignant
d'oublier des fails qu'il venait,-somme toute, de
raconter, que la cause de la lutte qui eut lieu
entire Toussaint-Louverture et Rigaud, entire
Potion et Christophe, fut que Rigaud et Pdtion,
les mulatres, voulaient faire prevaloir des prin-
cipes d6mocratiques, tandis que Toussaint et




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