La confession de Bazoutte

MISSING IMAGE

Material Information

Title:
La confession de Bazoutte
Physical Description:
310 p. : ;
Language:
French
Creator:
Marcelin, Frédéric, 1848-1917
Publisher:
Société d'éditions littéraires et artistiques, P. Ollendorff
Place of Publication:
Paris
Publication Date:

Subjects

Genre:
non-fiction   ( marcgt )

Notes

General Note:
"Toussaint-Louverture": p. 157-162. "Alexandre Dumas": p. 163-185.

Record Information

Source Institution:
University of Florida
Rights Management:
All applicable rights reserved by the source institution and holding location.
Resource Identifier:
oclc - 27637891
lccn - 25020473
ocm27637891
Classification:
lcc - PQ3949.M3 C6
System ID:
AA00008877:00001


This item is only available as the following downloads:


Full Text


FREDERIC MARCELIN
ODE LA REPUBL.IQUE D'HAITI)




LA CONFESSION

de


BAZOUTTE

DEUX1EME EDITION









PARIS
SOCIfTt D']DITIONS LITTIRAIRES ET ARTISTIQUES
Librairie Paul Ollendorif
50, CHAUSSEE D'ANTIN, 5o
Tous droits riservis.










UNIVERSITY
OF FLORIDA
LIBRARIES















CONFESSION


DE BAZOUTTE


















ROMANS HAITIENS DU MEME AUTEUR





THiMISTOOLE-EPAMINONDAS LABASTERHE.

LA VENGEANCE DE MAMA.

MARILISSE.






FREDERIC iVA#CELIN
(DE LA REPUBLIQUE D HAITI)



CONFESSION
de

BAZOUTTE


DEUXIEME EDITION


PARIS
XCItTE D'tDITIONS LITTERAIRES ET ARTISTIQUES
Librairie P. Ollendorff
50 CHAUSStE D'ANTIN 50
1909


LA












LATrI
AMERICA














AVIS AU LECTEUR





Ce n'est pas dans un sentiment de vanity, et
pour m'en faire un titre, que j'6cris en tate de ce
livre, au-dessous de mon nom : de la Rfpublique
d'Haiti, comme les auteurs qui en sont ont
coutume de mettre, avec un just orgueil, au-des-
sous des leurs : de l'Academie frangaise. Non.
C'est, tout simplement, pour rappeler que je
suis Hai'tien et que le regime politique sous lequel
mon pays vit est le regime r6publicain...

F. M.







LA CONFESSION DE BAZOUTTE









I





A 1'extr6mit6 du petit morne qui long ma pro-
priet6 du c6t6 de la riviere, je causais, ce matin-
1a, A Port-au-Prince, avec un voisin, brave
homme de la demi-bourgeoisie, laborieux,
honnete, s6rieux, comme il y en a beaucoup
chez nous, mais qui n'ont, malheureusement, au-
cune influence sur nos affaires. II parlait, et je
1'6coutais, A I'ombre d'un orange don't les
fruits d'or, rassembl6s en grappes de cinq A
six, pendaient sur nos tUtes :
Vous ne savez pas tout ce qui se passe,
1






LA CONFESSION DE BAZOUTTE

malgre votre pr6tention de connaltre le people,
d'etre au courant de sa vie, de sa misbre... Savez-
vous que, depuis plusieurs ann6es, on a r6tabli,
sur les barges de 1'Arcahaie, de Gressier et des
environs, une dime en nature? Aussit6t qu'elles
arrivent, un officer se presente et, dans chacune
d'elles, preleve le plus beau et le plus gros pa-
quet d'herbes, un sur chaque dizaine.
Ce pou gouvainmen, dit-il. C'est pour le
gouvernement!
Tous ces paquets reunis sont charges sur des
cabrouets et envoys aux autorit6s. Les pauvres
diables n'osent rien dire. Pour un mot kchapp6,
ou pour un regard mal interpr6t6, une bonne
bastonnade leur enseignerait qu'ils doivent avoir
la fiert6 patriotique de nourrir gratis les che-
vaux qui, beaux et gras, piaffent aux parades
officielles... C'est pourquoi ils acceptent docile-
ment cette dime qui, du reste, existait sous
1'empereur Soulouque. Mais ce n'est pas que sur
les herbes de Guinee seulement que la dime se
pr6l1ve. Elle tend sa puissance, elle se d6ve-
loppe un peu partout. J'ai vu les agents com-
munaux prendre des balais, des cordes de lata-






LA CONFESSION DE BAZOUTTE d

nier, des poules meme, au paysan ahuri. II fait,
parfois, au d6but, un peu de tapage. II en est
quite, puisqu'il n'est pas raisonnable, de voir
confisquer toute sa merchandise, d'etre battu,
d'etre train en prison. La prochaine fois, il est
souple comme une vieille chique de tabac. Sa
femme n'essaiera plus jamais d'ameuter les
gens. Us ont, les deux, compris qu'il y a des
choses necessaires. Et alors, ceux qui gouver-
nent, se persuadent de plus en plus que le re-
gime est bon et qu'il assouplit...
Mon interlocuteur s'interrompit. Son ceil
s'arreta sur deux Anes, lesquels suivis d'un ga-
lopin, arrivaient dans le sentier qui surplombe
le ravin. Des sacs de paille, au demi-trot des
bates, la poussiere d'une chaux vive s'envo-
lait :
Voici mes bourriques qui reviennent de
porter la chaux d'un chantier a Lalue, ofi je
fournis, me dit-il. II faut que je vous quite, pour
aller les charger A nouveau. J'avais pourtant A
vous raconter une visit que j'ai faite, avant-hier,
A Bazoutte. Vous auriez vu que, parfois, la vie des
assouplisseurs, des coco-macaqueurs, finit curieu-






LA CONFESSION DE BAZOUTTE


segment. Vous qui 6crivez, vous pourriez appeler
cela : La Confession de Bazoulle.
Criez done au gamin de vous attendre. Vous
n'6tes pas si press que ga, je suppose?
Au fait, vous avez raison... Arethus, en at-
tendant que j'arrive, pansez la bourrique boi-
teuse. Tenez, attrapez cette orange sfire. Bouca-
nez-la et tirez son pied avec.
Dextrement, et en avangant au bord de la
falaise, il langa 1'orange qui tomba sur la route,
tout pres du gamin.
Ii reprit alors :
Bazoutte, vous le savez, a exerc6 1'auto-
rit6 durant longtemps. II fut distingue, conserve
par trois gouvernements cons6cutifs. Vous de-
vinez quelle dut Utre la mentality de cet homme,
qui, pendant tant d'annees, vit ses crimes, ses
forfaits triomphants. Que pouvait-il penser? Si-
non qu'il 6tait d'accord avec le CrBateur, qu'il
travaillait dans les voies divines. Il n'est pas bon,
voyez-vous, que l'homme de peu d'education
ait toujours du succes, un succes continue en ce
monde. Il croit naturellement que ce qu'il fait est






LA CONFESSION DE BAZOUTTE 0

bien et qu'il n'aurait pas reussi en agissant au-
trement. Bazoutte 6tait done heureux, ne son-
geant jamais, le soir en s'endormant, A aucune de
ses victims.
Et il en avait, peut-8tre, autant qu'il y a de
jours et de nuits dans l'ann6e!
Cependant, il arriva qu'il fut degomme. Ces
accidents-lI arrivent malgre toutes les precau-
tions que 1'on prend, malgre tout le devouement
don't on fait montre, malgre tous les gages qu'on
donne. Mais Bazoutte ne pensait pas que cela
fOt possible. Pourtant, un matin, il constata
qu'il n'avait plus le droit de bAtonner, de mettre
aux fers, de fusiller au bord de leur fosse, creus6e
devant eux, les gens qui lui deplaisaient, le tout
en pregnant simplement soin de leur coller cette
etiquette : Ennemi du gouvernement !
Son chagrin fut inouY. Comme il etait tris
lAche, peu t6meraire, qu'il avait tres peur de su-
bir A son tour le sort qu'il avait inflig6 si long-
temps aux autres, il ne songea pas une minute,
come il est d'usage, A conspirer pour rattraper
sa situation. II prit incontinent le lit. Rien ne
put le resoudre A se lever, ni raisonnement, ni






6 LA CONFESSION DE BAZOUTTE

prieres, ni menaces. Alors, ce fut une procession.
On venait le voir, pour 1'entendre parler, diva-
guer, disait-on. Moi, je ne puis pas penser ainsi,
car c'est quand il commettait ses crimes qu'il
etait fou, et c'est aujourd'hui qu'il les confesse A
tout le monde, qu'il a sa raison.
Or, je suis all6 avant-hier chez lui, et ce que
j'ai vu est vraiment dr6le. Bazoutte etait
couch dans sa chambre ou regnait une demi-
obscurit6, les fenetres 6tant fermees et le jour
n'entrant que par la porte. Trois ou quatre per-
sonnes, parmi lesquelles sa femme, 6taient autour
de son lit. Aussit6t qu'il me vit, et bien qu'il ne
me connot aucunement vous comprenez
qu'il est toujours preferable de ne pas faire la
connaissance de ces gens il me tendit la main
et s'ecria :
Venez, mon frere, venez 6couter la con-
fession du p6cheur... Oh en 6tais-je, Zeina?...
Ah! oui, c'6tait l'affaire de la place de 1'In-
tendance... Les coups de baton r6sonnaient :
Pim! Pam! dans le dos et le creux de l'estomac
de l'homme, mais il n'avouait pas. Les pieds en-
trav6s, les mains attachees par derriere, il 6tait






LA CONFESSION DE BAZOUTTE


tombe deux fois sur la roche ravelle placee devant
lui, les dents en pagaille, voltigeant A droite et
A gauche, la bouche, le nez en compote par rap-
port aux aiguilles de la pierre qui lui entraient
dans les chairs. (( Avouez lui avais-je cri6 plu-
sieurs fois. Il ne voulait pas. II disait, au con-
traire, que c'6tait une erreur, qu'il ne connaissait
pas la malle, qu'il n'avait pas vole. Le fait est
que je 1'avais pris au petit bonheur, sur des in-
dices assez faibles, me confiant au hasard qui
est le bon Dieu de la police. A la troisieme re-
prise, on ne put le reliever de dessus la roche ra-
velle. Les coups de baton ne pouvaient plus le
ranimer. Niez-vous encore? lui demandai-je.
- Non, non, murmura-t-il, tout ce que vous
voulez. Alors, comme il avait avou6, comme il
ne me restait plus de scrupule, je le fis achever.
Mais j'avais aussi un grand int6ret A sa mort : il
y avait mille gourdes dans la malle. Je voulais
les garder. Il ne me convenait pas qu'il v6cfit,
puisqu'il savait. Cependant, ce qu'il y eut de plus
dr6le dans cette affaire, c'est que le lendemain
meme je capturai le veritable voleur. Quant
a celui-ci, son compete ne fut pas long, et je ne






8 LA CONFESSION DE BAZOUTTE

crois pas qu'il ffit completement mort quand je
le fis enterrer...

Aujourd'hui, je suis tres faible. Je ne puis me
decharger que de ces deux meurtres. Demain, je
continuerai... Chaque jour, je continuerai... II
faut que je dise tout avant de mourir, tout ce
qui est essential, tout ce qui est sang. Ah! les
crimes politiques, c'est a qui sera lourd Et
c'est ga que je commettais avec le plus de plaisir,
sans pr6texte ou avec un pr6texte que j'inven-
tais sans effort !
Les avanies, les injures, l'emprisonnement, les
fers, le dMiripage des fauteuils bourris et la casse
des glaces, quand j'alla's arreter les gens riches,
je negligerai cela. C'est p6ch6 v6niel. Du reste,
je n'aurais pas le temps si je voulais parler de
tout. ))
Bazoutte se tut. II ferma les yeux comme s'il
allait dormir, mais les rouvrant soudaine-
ment :
Mes freres, mes sceurs, priez pour moi!
Priez pour moi !... Je ne puis pas dormir. Pour-
quoi ne puis-je pas dormir comme tout le monde?






LA CONFESSION DE BAZOUTTE


Je dormais si bien avant!... Ah! Zeina, ZeYna,
faites ce que je vous dis. Vendez tout, donnez
tout aux pauvres. Decouvrez la maison, vendez
les t6les, les jalousies, car je les ai payees avec
les mille gourdes de la malle. Voulez-vous bien
faire ce que je vous ordonne, Zeina?
Bazoutte se dressa sur son lit, le torse maigre
et ddcharn6. Zeina se leva, se pencha sur lui. De
ses robustes mains, elle le saisit par les 6paules
et le recoucha, l'aplatissant presque sur le mate-
las du poids de sa puissante poitrine et de ses
large seins.
Allons, mon cher, dit-elle, p6 non! Vous
etes fou de raconter tout cela. Je vous avais tou-
jours conseill6 de vous bien conduire, de ne pas
maltraiter le monde. Vous ne m'6coutiez pas.
Tant pis pour vous, a present que vous etes
dans le malheur. Reglez vos affaires tout seul. Je
ne puis pas d6couvrir la maison, vendre les t6les,
les jalousies, et donner le prix aux pauvres. Je
serais dans la rue avec mes deux enfants, sans
un centime et sans savoir oii aller. 11 vaut mieux,
si vous aimez vos enfants, accepter tout ce qui
vous attend la-bas, apres votre mort... Moi,






10 LA CONFESSION DE BAZOUTTE

.leur m6re, je ne puis vous racheter au prix que
vous dites.
Et Zeina, ayant ainsi parle, se rassit a sa place
apres avoir remont6 le drap au cou de I'homme.
Bazoutte commenga a se plaindre, A pousser des
g6missements, A se tortiller dans sa couche,
comme si d6ej il 6tait dans la grande chaudiere
d'huile bouillante de i'enfer... Mais j'ai trop
caus6 et je vais rejoindre mes bourriques. La
prochaine fois, je vous dirai ce que j'aurai appris
de la fin de Bazoutte, si, bien entendu, il meurt.
Mais je ne le crois pas... Qui sait, mnme, s'il ne
sera pas rappel6 au pouvoir? Alors, ce sera ter-
rible, car il lui faudra encore d'autres crimes
pour ses nouvelles confessions...
Mon narrateur degringola agilement le morne,
traversa la riviere et rentra chez lui... A travers
le mince rideau d'arbres de la cloture, je le vis
l'instant d'apres longer sa pelle dans la pile de
chaux vive et, aide d'Arethus, charger ses bour-
riques.














TRISTYLYA





Du fond de sa baie, sour jumelle de celle
de Naples, Port-au-Prince s'616ve en gradins
qui s'6tagent lentement, si on y joint les
coteaux de Turgeau et de Peu-de-Chose, jus-
qu'au sommet de la montagne...
Le paquebot venait de jeter l'ancre. On as-
pirait avec delices, dans le matin frais, la bonne
brise marine salutaire. II fallait se d6epcher d'en
jouir, car deja sur les lots d'alentour le soleil,
tel un rap de coursier, accourait, incendiant la
rade.
Le spectacle 6tait joli. Une cinquantaine en-






1z LA CONFESSION DE BAZOUTTE

viron de petits canots, se d6tachant de la rive,
volaient, au milieu du tapage et des cris des
bateliers, a I'assaut du steamer. Le pilote
venait de monter A bord. II aurait dO, regle-
mentairement, prendre le bateau A plusieurs
miles de la cote. II le prenait A l'ancre. Rien
A dire. C'est I'usage.
Une grande animation regnait aussi sur le
pont parmi les passagers. Lev6s t6t, dUs cinq
heures, ils 6taient attif6s, pommad6s, parfumes,
sous les armes, comme des soldats qui, pour une
grande revue, ont rev6tu leurs beaux habits et
astique leur fourniment. En effet, c'6tait une
revue qu'ils allaient passer, ce d6fil6 sur
le quai devant les parents, les amis, les cu-
rieux, venus pour contempler la derni6re mode
de Paris, pour blaguer aussi les arrivants, un
peu par jalousie.
Mais on ne pouvait guere esperer debarquer
A cette heure matinale. a La sant6 n'6tait pas
encore venue. Deux ou trois heures devaient
se passer dans cette attente fievreuse. La sant6
est lente chez nous : je veux parler, bien en-
tendu, du m6decin du port. En attendant, aprbs






TRISTYLYA


avoir fait plusieurs fois les cent pas sur le pont,
on s'6tait group, chacun selon ses gouits et pre-
ferences. Sans grande animation car on avait
l'obsession de descendre vite on causait as-
sis sur les malles, sur les sacs de voyage et de
linge sale, les mains embarrassees de petits pa-
quets qu'on tenait tres serres contre soi, tout
en ne cessant de denombrer mentalement *les
colis qu'on avait dans la cale, ceux que l'on
avait sur le pont, et qu'on ne quittait pas des
yeux.
Outre quelques dames et quelques messieurs
de la ville qui, apres trois A quatre mois passes
Paris pour leurs affaires ou pour leurs plai-
sirs, rentraient chez eux, les passagers compre-
naient une dizaine de freres de la Doctrine
Chr6tienne, des sceurs de Saint-Joseph, cinq
pretres et trois commis voyageurs en vins, li-
queurs et champagnes de Bordeaux. Ces trois
commis voyageurs avaient suffi pour animer ce
long voyage de vingt-deux jours.
Sans cesse en movement, parlant sans s'ar-
reter, inaccessibles au mal de mer, ils allaient
par les plus mauvais temps, de cabine en ca-






LA CONFESSION DE BAZOUTTE


bine, offrir leurs services, proposer un citron,
et, mieux que tout, remade souverain, infail-
lible, proclaim par la science : un verre de
champagne de la marque qu'ils representaient.
Chacun d'eux en avait un fort chargement dans
sa cabine, concurrence deloyale au sommelier
du bord. Au beau temps revenue, dans les douces
causeries au long du pont, sur la mer d'autant
plus berceuse aujourd'hui qu'elle fut naguere
intraitable, ils rappelaient negligemment, de
rocking-chair en rocking-chair : (( Ah ce cham-
pagne, hein? Qu'en dites-vous? Quelle tisane
merveilleuse! Et, vous savez, plus souverain
encore a terre qu'4 la mer! Combien de dou-
zaines prenez-vous?
Mais quelque int6ressants que soient les com-
mis voyageurs en vins, les freres de la Doctrine
Chritienne, les sceurs de.charit6, les dames et
les messieurs habillks a la derniere mode de
Paris, vous me permettrez de ne pas m'en oc-
cuper, et de passer tout de suite au principal
personnage de cette petite nouvelle.
Tenez, voyez-vous, a I'arriere, tout pres du
gouvernail, dans le petit carr6 que les sacs de






TRISTYLYA


voyage et les mallettes n'ont point tout A fait
envahi, ce jeune homme qui interroge de ses
yeux ardents l'horizon de la ville. II passe sans
relAche en revue les canots qui peu A peu ac-
costent le bateau, ma s don't les occupants -
amis et parents accourus pour souhaiter la bien-
venue aux arrivants ne peuvent pas encore
monter A bord, par rapport A la < sant6 ) re-
tardataire! C'est M. Alcibiade Scipion. II peut
avoir dans les vingt-deux ans. C'est un speci-
men assez reussi de la race : les pieds petits,
de taille Blancie, svelte, la chevelure crepue,
6paisse, la moustache court, par impossibility
de s'allonger, quand meme conquerante, le re-
gard hardi, provocateur, les poings frequemment
a la hanche, et, au repos, la jambe gauche trop
souvent en avant pour accentuer la pose ca-
valiere.
II a sorti, pour descendre, toute sa garde-robe.
Et malgre la chaleur commengante, qui sera
bientot de 38 degres a I'ombre, il est en chapeau
haut de forme, en redingote croisee, A revers de
satin et gant6 tres 6troitement, tr6s magnifi-
quement, d'une paire de gants tout neufs sang-






LA CONFESSION DE BAZOUTTE


de-dragon. Sur son bras gauche, son pardessus
d'hiver, d'un poids respectable rien ne pese
A ses ans! est porter en disordre, et la main
droite fait de temps en temps virevolter impa-
tiemment la canne a pomme de cornaline sur
laquelle il s'appuie.
Alcibiade Scipion a pass cinq ans A Paris.
II devait y faire son droit ou sa medecine, on
ne sait au just. Il n'a fait ni l'un ni l'autre,
mais il a frequentU assidfiment les cafes de la
rive gauche, et chaque soir, entire amis, il a
rbsolu, la cigarette aux 16vres, devant un bock,
les questions les plus ardues de la science social.
A bord, il a voulu continuer... II a parl6 des
idees nouvelles qui agitaient le monde et qu'il
allait acclimater dans son pays. II a stigmatis6 la
religion, 6teignoir des peuples. II a dit que l'a-
mour libre 6tait le marriage de l'avenir, tel que
le socialisme le comprend et que l'humanit6
doit le pratiquer. II a jure la guerre A l'alcool,
ce demoralisateur par excellence. II a exalted
enfin le gouvernement du people pour et par
le people. Les hommes se sont moques de lui
et les femmes lui ont tourn6 le dos.






TRISTYLYA 17

Seuls, les trois commis voyageurs l'ont 6coutB.
Ils l'ont encourage A developper ses iddes nou-
velles. Ils lui ont jure que, grace A lui, les 6cailles
leur 6taient tomb6es des yeux. Maintenant, ils
voyaient, ils entraient avec lui dans la terre
promise. Sans doute, le premier pas leur 6tait
difficile, car des siecles d'obscurantisme defen-
daient solidement la redoute du pr6jug6. Et c'6-
tait ce qui rendait son apostolat fatigant, I'o-
bligerait sans cesse a de grands gestes, a une
grande d6pense d'6loquence pour convaincre les
encroiutes Cela, certes, ne l'arreterait pas. Et
il sortirait vainqueur de la lutte, sans aucun
doute possible. Mais combien il abrigerait les
tapes de la victoire, combien il centuplerait ses
forces s'il voulait assurer sa clientele aux bonnes
marques qu'ils representaient! Et ouvrant leur
carnet, le crayon A la main, ils questionn6rent :
o Dix barriques de blanc et de rouge pour com-
mencer?)
Alcibiade Scipion vit que les commis voya-
geurs se moquaient de lui. II didaigna leur r6-
pondre. Durant toute la traversee il se renferma
dans sa tour d'ivoire, c'est-A-dire dans sa chaise-






LA CONFESSION DE BAZOUTTE


longue qu'il traina A l'extremitU du pont, loin
des imbeciles comme il qualifia tout le monde
A bord. II passa ses journees a m6diter le livre
de Nietzsche : Ainsi parla Zaralhroustra. A
l'arrivee il en 6tait encore A la premiere page.
Tel etait ce jeune homme de vingt-deux ans.
La superiorit6 6vidente qu'il accordait a son
propre esprit le sauva seule de l'ennui qui au-
rait pu naltre de la solitude qu'il s'imposa vo-
lontairement, en vrai martyr de la science social.
Cependant le medecin du port arriva enfin. La
libre pratique etait donn6e au paquebot. Les ca-
nots, remplis de parents, d'amis, de curieux se
pr6cipiterent, se cogn6rent A l'assaut de l'esca-
lier. En un instant ce fut un indescriptible
brouhaha sur le pont; les embrassades, les ex-
clamations, les compliments se succ6derent sans
interruption.
Scipion, les yeux droit devant lui, cherchait et
ne trouvait pas... Soudain, il bondit, bouscula
deux ou trois personnel, renversa un commis
voyageur qui n'eut pas le temps de se garer.
Son pardessus s'aggrippant par un de ses bou-
tons au manteau d'une dame, il l'abandonna.






TRISTYLYA


Sa jolie canne, A t8te de cornaline, tomba. It
ne la ramassa pas, tout a sa pens6e, tout A son
ardeur de voler au-devant d'un vieil homme
qui gravissait p6niblement, une A une, les mar-
ches roides de l'escalier.
Bravo, Alcibiade! Cela est bien. Sous la re-
dingote croisee, il y a un cceur. Et voilA qui
rachete vos petits ridicules...
Le pare et le fils s'embrass6rent longuement.
Le vieux Scipion ne se lassait pas de contem-
pler son rejeton. II le tournait, le retournait sur
toutes les faces, sur toutes les coutures, en
proie a une admiration qui lui retirait I'usage
de la parole. Enfin, ii parla. Et ce fut pour
s'excuser, pour expliquer, pour faire comprendre
comment, malgre lui, il avait Wt6 force de rap-
peler Alcibiade : les affaires ne marchaient pas,.
la soute de caf6, la rhumerie surtout ne rappor-
taient presque plus rien. Ma parole, c'etait a croire
que les homes avaient cess6 de boire. On disait
que de grands savants, prkcisement du pays
d'oii venait Alcibiade, avaient condamn6 le
rhum, pour pouvoir obliger le monde a consom-
mer rien que du vin, qu'ils avaient decrWte bois-






ZU LA CONFESSION DE BAZOUTTE

son hygi6nique. Mais cette mode-la ne pouvait
prendre ici. A Hai'ti, il faut boire le rhum. C'est
la boisson de notre soleil. C'est Dieu lui-meme
qui I'a ainsi voulu. Il y a eu un No6 dans la
canne A sucre, d'oi l'on tire le rhum, comme il
y a eu un Nob pour le vin... Aussi, des que les
affaires de la soute de cafe, de la rhumerie iront
mieux, Alcibiade retournera 1A-bas pour se per-
fectionner, pour apprendre encore. Il y restera
tout le temps qu'il voudra, toute la vie pour
6tudier. Car pour le pere Scipion, il n'y a pas
de plus grande joie en ce monde que de r6pondre
quand on lui demand :
Que fait Alcibiade?
Alcibiade 6tudie A Paris!
Ces paroles font trembler d'all6gresse le coeur
d'Alcibiade. Il s'y male bien une certain in-
quietude. Il est, vous le savez, anti-alcooliste.
II ne voudrait pas sacrifier ses idWes A son in-
t6ret personnel. Au contraire, il est convaincu
meme, en ce moment, qu'il trouverait une Apre
jouissance en confessant sa foi int6grale. Il s'es-
quive toutefois par la tangente :
11 y a, dit-il, des proc6des nouveaux, pr6-






TRISTYLYA


conises par la science; je les possede, je ren-
drai sa splendeur premiere A la soute de cafe...
Oui, oui; mais il y a ce sacr6 rhum qu'on
ne boit plus tant...
Alcibiade redouble ses embrassades filiales.
A sa joie de revoir son p6re, l'esperance de
retourner prochainement A Paris brille quand
meme, comme un arc-en-ciel, a l'avant du 1lger
cannot, oii, avec ses malles, il a pris place pour
gagner la ville.



II

Au quarter de Sainte-Anne, dans une petite
maison a avant-corps, 6troite de facade, mais
don't la cour tres profonde la faisait commu-
n'quer par derriere avec la rue parallele, ha-
bitait depuis de longues annees M1me Sainter-
mise et sa fille Tristylya.
La dame 6tait proprietaire de la petite maison.
C'Utait, du reste, tout ce que lui avait laiss6 le
colonel EspBre Lamour, de qui elle avait eu
Tristylya. Il est meme inexact de s'exprimer de






22 LA CONFESSION DE BAZOUTTE

la sorte, car ce bien venait de la mare de Sain-
termise et le colonel passa de ce monde dans
l'autre au moment oui ii s'appretait a le vendre,
comme ii avait deja fait de deux autres pro-
prietes de sa femme.
La fagon don't le colonel Espere Lamour quitta
ce monde ne fut pas ordinaire. Il ne le quitta
pas de son plein gr6. M16B a toutes les intrigues, a
toutes les agitations politiques, A toutes les cons-
pirations, A toutes les revolutions depuis nom-
bre d'annees, ii avait adopt et pratiqu6 cette
devise : Toujours pare Quand ii survenait dans
une reunion oi I'on d6cidait de la prochaine
prise d'armes et qu'on voulait le mettre au cou-
rant du nom du chef du movement, des prin-
cipales dispositions a adopter, ii s'6criait, im-
patient : (( Ce n'est pas la peine. Vous prenez
les armes? Cela me suffit. Je n'ai pas besoin
de savoir pour qui. Mettez mon nom. Je suis
des v6tres !
Ce beau type de revolutionnaire eut malheu-
reusement une fin tragique. Pris dans une sou-
riciere avec quelques-uns des siens, it fut livr6
a une cour martial qui ordonna son execution






TRISTYLYA


dans les vingt-quatre heures. En vain all6gua-
t-il alors, comme une circonstance att6nuante
a son cas, qu'il ne savait pas meme le nom du
general pour qui l'on prenait les armes. On ne
1'Ncouta pas. Dans sa poche on trouva.l'acte de
vente, qu'il devait faire signer le lendemain A
Mme Saintermise, de la petite propriUt6 du quar-
tier Sainte-Anne. Cette circonstance providen-
tielle sauva ce dernier bien de famille.
Mme Saintermise ne manqua pas, au surplus,
de tirer tout ce qu'elle put de la disparition
pr6maturee du colonel Espere Lamour. Comme
il avait td m616 a toutes les intrigues, qu'il
avait 6t6 de tous les camps, que tous les parties
pouvaient le revendiquer, elle n'eut pas de peine
A trouver, quelques mois aprbs, avec un gou-
vernement nouveau, une place tres honorable
de victim.
II n'existe pas A Haiti de bureau de tabac A
l'usage des femmes ou filles des martyrs de la
liberty. On y remedie par des rentes viageres
inscrites au Grand-Livre de la Dette publique.
Mime Saintermise fut comprise parmi celles qui
pouvaient, t6t ou tard, pr6tendre A cette recom-






LA CONFESSION DE BAZOUTTE


pense national : depuis cinq ans elle p6tition-
nait r6guliirement devant la Chambre des D6-
putes qui renvoyait non moins r6gulierement sa
petition A l'examen du comit6 competent. Ses
titres acqueraient ainsi un caractere d'indiscu-
table authenticity.
En attendant, chaque ann6e on lui donnait,
vers la fin du mois de d6cembre, le lavage des
cinq ministries pour lui faire prendre patience.
C'6tait une faveur appreciable. Elle n'exigeait
aucune mise de fonds. TrBs simplement, de bon
matin, avant l'arriv6e du personnel, Mme Sain-
termise se presentait avec quelques soldats qu'elle
racolait du poste voisin et qu'elle payait tr6s
maigrement parce qu'elle leur affirmait que c'6-
tait un service de 1'Etat. Elle leur distribuait
quelques seaux. On ouvrait les robinets de la
cour. On inondait les escaliers, les bureaux, les
couloirs, toutes les pieces. Et on s'en allait, sans
rien frotter, sans rien essuyer, sans rien s6cher...
Les employs, les ministres eux-memes 6taient
quittes pour barboter toute la journee dans la
boue, dans l'eau comme des canards. Cette op6-
ration, bon an mal an, rapportait A la femme






TRISTYLYA


du fusille deux cents gourdes nettes. C'6tait son
seul revenue pour toute l'annee.
Heureusement pour sa mere que maintenant
Tristylya ayant grand commengait, de son c6te,
A gagner quelque argent chez Mme CBleste Bo-
naventure, oi elle 6tait couturi6re.
Tristylya allait sur ses quinze ans. On ne peut
pas dire qu'elle 6tait jolie, mais elle etait admi-
rablement faite. Une grande douceur, r6pandue
sur toute sa personnel, lui seyait a ravir. Elle
s'habillait sans aucune pretention, cependant
avec un goft sur qui faisait de sa simple robe
en basin pique, de son chapeau en paillasson,
tress6 dans leurs longs loisirs par les hommes de
police du March6 Debout, d'un morceau de ru-
ban nou6 autour do son cou, une merveille de
grace et de fraicheur. Tres soigne, les souliers
bien cires, ses bas tires avec soin, elle donnait au
plus haut degr6 l'impression d'un fruit sain,
savoureux et desirable. Elle avait quelques.
classes, lisait avec correction Marilisse, roman
local tres discut6. Si elle mettait couramment.
quelque fantaisie dans son orthographe, elle
aurait pu pretendre qu'elle devangait la r6forme
2






-26 LA CONFESSION DE BAZOUTTE

mais elle ignorait qu'il y efit une reforme pen-
dante et elle faisait de son mieux.
L'atelier de couture de Mme CBleste Bonaven-
ture 6tait au bas de la ville, dans la Grand'Rue,
vis-A-vis de 1'h6tel des Postes. Tristylya, apres
avoir aid6 sa mere aux differents soins du petit
menage, bu sa tasse de caf6 noir en grignotant
un morceau de pain rassis, avant de traverser
la place pour aller un peu plus loin prendre le
tramway, passait d'abord chaque matin a 1'6.glise.
Elle etait situee A une dizaine de m6tres environ
de son logis. Gendralement, A cette heure mati-
nale, il n'y avait que quelques vieilles femmes
perdues dans la priere A l'ombre des piliers ou
agenouillees devant leurs prie-Dieu. Mais assez
souvent aussi il y avait quelque beau marriage
c6lebre avec pompe.
L'eglise de Sainte-Anne jouit d'une faveur
mondaine sp6ciale : il est de bon ton de s'y ma-
rier. Dans ces occasions-la, Tristylya parfois
oubliait 1'heure. Elle se plagait d'abord pres de la
porte pour voir descendre les marines du grand
landau dor6, les voir gravir les marches du per-
ron, voir le cort6ge se former, marcher & pas






TRISTYLYA


comptes sur le long tapis rouge et p6n6trer dans.
1'eglise. Alors elle se hAtait, bousculant, peut-
Utre un peu trop, les invites, pour courir au pre-
mier rang pr6s de la balustrade du chceur. Assise
commodement et de fagon a bien regarder, elle-
ne perdait aucun detail de la c6ermonie. TrBs
souvent une de ses amies, D6sinette Desir, qui
demeurait a peine une rue plus loin, venait l'y
rejoindre.
Desinette n'avait pas le meme caractere que-
Tristylya. P6tulante, gaie, ne tenant jamais en
place, poss6dant un fonds de malice et d'habilet6
innie, elle 6mettait la pretention qu'une femme
peut faire sa destinee, assurer son bonheur, sa
vie ais6ment. Si l'on ne reussit pas, c'est que l'on
s'y est mal pris. La matiere ne manque pas, di-
sait-elle. Elle abonde. Pourquoi ne la fagonne-
rait-on pas a sa propre image?
La matiere, c'6tait l'homme, don't parlait ainsi
Mue D6sinette. Et elle ajoutait que la femme n'a
pas d'autre objectif ici-bas que cette conqu8te-lA.
Elle regrettait infiniment de ne pas avoir une
trWs reelle beauty. Tout de m8me, assurait-elle,
j'ai ce qu'il faut. Et elle passait en revue toute-






LA CONFESSION DE BAZOUTTE


sa grassouillette personnel. A l'rcouter, on pou-
vait croire que la vertu n'6tait chez elle qu'un
calcul. Ce capital, elle entendait, I'heure venue,
en tirer bon parti, le placer solidement. L'heure,
sans doute, n'6tait pas arrivee, car si Tristylya
attirait les hommages, n'avait que l'embarras des
flirts, il n'en 6tait pas de meme de D6sinette.
Instinctivement les jeunes gens semblaient non
la fuir, mais ne pas la rechercher, 6viter, on
dirait, de se compromettre avec elle. Cela ne
1'inquietait guere. Elle gardait sa belle humeur,
le mot pret, incisif, rieur toujours. Elle etait pa-
tiente, certain, elle se le promettait, que le
poisson, une fois dans la nasse, ne s'6chapperait
pas. C'6tait ce qu'on appelle, dans les civilisa-
tions raffinees, une petite femme d'avenir.
Quand elles se rencontraient ainsi toutes deux
a l'Nglise, le matin, vers les huit heures, dans un
beau marriage, c'6tait un interminable bavardage
A demi-voix, plus agagant encore que si elles
parlaient tout haut. Pare, mere, parrain, mar-
raine, gargons d'honneur les foudroyaient de re-
gards indign6s. L'assistance entire se tournait
de leur c6t6, distraite. Le mari6 lui-meme, les






TRISTYLYA


yeux fixes jusqu'alors sur sa femme ou A la
pointe de ses bottines vernies, levait la tWte pour
les regarder. Et comme elles 6taient bien, ma foi,
app6tissantes, tres jeunes, comme elles 6taient
le fruit defendu, il pensait des choses qui ne sont
pas permises en un tel jour...
Alors, parfois, le bedeau s'approchait. Discre-
tement, il murmurait quelques mots A l'oreille
de ces demoiselles.
Eh quoi! s'6criait a pleine voix D6sinette,
1'6glise n'est-elle pas A tout le monde? Nous ne
sommes pas en Republique? Mettez done une
garde a l'entree, comme il y en a au cirque les
jours de representation... A propos, qui est-ce qui
a fabriqu6 la robe de la marine? Nous les fai-
sons mieux que cela, vous savez, chez C6leste
Bonaventure.
Tristylya, confuse, s'6chappait vite par une
des portes laterales. Son amie la suivait, riant
de tout son coeur, ses dents blanches dehors. Et
quand, arrivees A I'atelier, Mme Bonaventure,
mal embouchee, les invectivait, menagait, dans
une s6rie d'6pith6tes salees, poivr6es, de les met-
tre samedi A l'amende :






jU LA CONFESSION DE BAZOUTTE

Ne faites pas cela, madame, interrompait
D6sinette. Vous iriez contre vos interets. Nous
venons de 1'6glise oi il y avait un grand marriage.
Devant tout le monde, plus de deux cents per-
sonnes, nous avons proclam6 que la marine 6tait
fagotee, et que la seule, l'unique, I'incomparable
pour 6tablir une belle toilette 6tait CBleste Bo-
naventure !
Assurement, Tristylya n'6tait pas content
quand son amie provoquait ces petits scandals,
mais son micontentement devenait de la honte
quand c'6tait I'abb6 Poncho, le cure de la pa-
roisse, qui officiait. Cette honte lui laissait pour
toute la journ6e un malaise, un sentiment de tris-
tesse, quoi que fit Desinette pour la faire rire et
changer le course de ses idees.
C'est que l'abb6 Poncho, apres lui avoir fait
faire sa premiere communion, 6tait rested pour la
jeune fille, non peut-6tre un directeur spiritual
- elle pratiquait par intermittence mais un
conseiller toujours 6cout6 et aim6.
C'etait un brave homme que ce pretre. II y
avait plus de quinze ann6es qu'il desservait cette
cure. TrBs populaire, tres charitable, treS ser-






TRISTYLYA


viable, quand il passait dans les rues chacun le
saluait respectueusement, et les enfants cou-
raient au devant de lui, criant : C Bonjour, pere
Poncho II leur caressait les joues, leur recom-
mandait d'etre sages, s'enquerait chaque fois si
leurs mamans n'allaient pas les envoyer bient6t.
au catichisme. La bont6, une grande mansu&-
tude 6taient peintes sur son visage.
Cela ne l'empichait pas d'8tre irriductible,
intolerant sur les dogmes enseignes par I'Eglise,
sur ce qu'il appelait ses articles fondamentaux.
II n'avait pas de complaisance pour ceux qui
servaient, selon son expression, Dieu et le Diable.
Un jour, devant un temple magonnique, et par
la grande porte ouverte, entendant des chants,
voyant des bannieres deployees derriere lesquel-
les des hommes suivaicnt en procession, il y etait
entree, pousse par une irresistible impulsion. Se
dressant devant les freres, il s'6tait ecrie : (Assez
de profanation Assez de scandals comme cela i
Cessez cette mascarade! Et si vous 6tes des
hommes de cceur, donnez-moi seulement cinq
minutes pour vous parler, vous 6clairer et vous
convertir tous >>






LA CONFESSION DE BAZOUTTE


On ne lui avait pas donn6 une minute, pas une
second. A coups de pied, A coups de poing, A
coups de canne, la soutane en lambeaux, le vi-
sage ensanglant6, on l'avait fait sortir plus vite
qu'il n'6tait entr6. Il n'en avait pas Wte autre-
ment 6mu. Au milieu des vocif6rations et des
bourrades il r6eptait sans cesse : ( Frappez, frap-
pez encore, frappez toujours Cela n'empichera
pas que vous n'6tes que des fumistes h
Ce feu int6rieur, cette ame de martyr prete
au sacrifice, que le'pere Poncho portait en lui,
d&routaient un peu dans son temps et dans son en-
tourage. On ne pouvait comprendre que ce saint
homme si doux, si came d'aspect, pfit aussi ai-
sement s'enflammer, monter comme une soupe
au lait pour des choses qui ne passionnent plus
personnel.
II 6tait surtout intolerant, d'une intolerance
qui ne reculait devant rien, aux jeunes files qui,
ayant fait leur premiere communion, tournament
mal dans la suite. Quand cela arrivait, quand if
avait acquis les preuves certaines de l'inconduite,
il montait en chaire, le dimanche d'apres, et d6-
nongait, sans se goner, en toutes lettres, Mie X.






TRISTYLYA


ou Mie Z., qui avait suivi un homme en dehors
du saint sacrement du marriage ) ou qui, (( sans
respect pour le saint commandement de Dieu,
trafiquait nuit et jour de son corps ).
II affirmait que ces executions 6taient salu-
taires, qu'elles maintenaient le troupeau confiA
A ses soins en bonne sant6. Celles qui ne se sen-
taient pas les reins sfirs ne devaient pas appro-
cher de la sainte table. Desinette 6tait sans doute
de ce nombre, car, jusqu'A present, elle n'avait
pas fait sa premiere communion.
Poncho n'6tait qu'un surnom donn6 A l'abbe.
Il nous serait bien difficile de dire son nom veri-
table, tout le monde l'appelant ainsi, et, peut-
etre lui-meme signant Poncho. Car, quand on
feuillette les registres de la paroisse, on trouve
au bas des actes une signature bizarre, illisible,
qui resemble terriblement a ces deux syllabes.
Au surplus, il est prouv6 que Mgr 1'archev6que
de Port-au-Prince, lui adressant une de ses ins-
tructions pastorales, l'avait libellee : A notre tries
cher fils Poncho !
Il reste A dire comment ce surnom, remplagant
A la longue le nom qu'il regut, comme tout le






LA CONFESSION DE BAZOUTTE


monde, de ses pere et m6re, vint A 1'abbe.
Dans la vaste cour du presbytere croissaient,
et croissent encore, de magnifiques cocotiers, tou-
jours charges de beaux fruits aux grappes lour-
des. Quand 1'abb6 recevait un visiteur, il man-
quait rarement de lui demander :
Voulez-vous prendre un punch?
Non moins rarement le visiteur refusait.
L'abbe prenait alors un grand coutelas, saisissait
un des cocos, don't on voyait toujours deux ou
trois, fralchement cueillis au matin, a l'ombre
sous le robinet de son petit bassin. Prestement,
il en faisait sauter la calotte, versait son eau cris-
talline dans un grand pot de faience, y mettait
quelques morceaux de sucre, ajoutait deux bon-
nes cuillerees de rhum, remplissait deux verres.
C'Utait le punch. On trinquait
A la v6tre!
A la v6tre, monsieur l'abb6!
Apris quelque temps, les commensaux de
1'abb6, ceux qui avaient I'habitude de boire son
punch, sans doute pour lui temoigner leur recon-
naissance, telles les municipalities quand elles
donnent aux rues les noms des homes mar-






TRISTYLYA do

quants le baptiserent irr6virencieusement du
nom de Punch. Mais le people, lui, n'y voyait
aucune malice. 11 estimait son abbe un tres
brave homme, toujours prUt a courir au chevet
des malades, a consoler le pauvre monde, A par-
tager souvent avec lui son modest avoir. Il cor-
rigea, en lui appliquant une d6sinence etrangere,
ce que l'appellation, inspire par la reconnais-
sance, avait peut-Utre de blessant. Son cure de-
vint l'abb6 Poncho, doux bonhomme, sensible A
toutes les misbres, a toutes les tristesses, enrage
seulement quand on touchait a la foi ou encore
si on voulait d6tourner les jeunes filles, confines
i sa garde de bon pasteur, du chemin de la vertu
et de 1'honneur.



III


De l'autre c6t6 de Sainte-Anne, dans la rue
qui, toute droite, conduit A la grande place du
Gouvernement, le pare Scipion demeurait avec
son fils Alcibiade. Le jeune homme, A son arrive,






LA CONFESSION DE BAZOUTTE


avait, durant une semaine, matin et soir, faith
le tour de la ville avec l'auteur de ses jours, qui
I'avait presentU non seulement A ses connais-
sances, mais A tout le monde. C'est l'usage. II
n'est pas besoin d'ajouter qu'Alcibiade s'6tait
montr6 en chapeau haut de forme, redingote
crois6e, cravate blanche, gants gris clair. C'est le
costume de rigueur.
Sous la conduite done de son pare, Alcibiade
rendit visit tant aux families riches, aisles,
qu'aux gens de condition moyenne, comme
Mme Saintermise. II vit Tristylya aux c6tes de
sa mbre. Et la grace de la jeune fille ne manqua
pas de produire une notable impression sur lui.
II lui adressa un compliment marque au meilleur
coin de la science social :
Heureusement, mademoiselle, que vous
6tes dans un siecle oAi vous n'avez pas a craindre
de passer inutilement dans ce monde. Grace a la
doctrine de I'amour libre, de tels malheurs peu-
vent Utre toujours 6vites. Et c'est tout profit
pour I'humanit6 et pour toutes les jeunes filles!
Ni Mme Saintermise, ni Tristylya elle-meme,
ne comprirent rien a ce discours. Toutefois,






TRISTYLYA


Tristylya, vaguement, et pour 6tre police, ha-
sarda :
Voyez l'abb6 Poncho.
Oh! nous l'avons vu d6jh. Pensez done!
Une des premieres autorit6s sociales de la ville !
Nous avons pris un punch avec lui.
Quand toute la ville eut vu Alcibiade, le pere
Scipion, un matin, lui dit :
Alcibiade, les visits sont finies. II faut
montrer ce que vous savez faire, en attendant
votre second depart pour Paris. Qu'allez-vous
entreprendre pour prouver que vous avez bien
profit de l'argent d6pens6?
Je vais faire de la science social, de la
science social sous toutes ses formes. C'est la
seule chose que je sache faire. Et c'est heureux.
Car tout est a implanter dans ce pays. Pas de
doctrine, pas la plus petite lueur des gigantesques
progres accomplish partout dans le monde Sauf
celui de l'Egalit6 des Races humaines oA
nous avons obtenu un succes ind6niable par nos
doctes traits sur la matiere et par la d6mons-
tration pratique que nous y avons ajoutee! -






LA CONFESSION DE BAZOUTTE


aucun autre domaine n'a Wte defriche dans ce
pays. Je vais d6fricher.
Defrichez, Alcibiade.
Mais pour cela, il faut commencer par le
commencement, prendre le taureau par les
comes.
Soit, dit le pere Scipion. Prenez le taureau
par les comes. Mais, je vous en previens, Alci-
biade, il y en a qui sont tres m6chants ici.
Le lendemain,de bonne heure, Alcibiade sortit.
II descendit au Bord-de-Mer et s'arreta dans
une imprimerie. Quand il rentra, il dit :
Pare, j'ai commence. Vous verrez. J'ai
pris le taureau par les comes... Si je ne suis pas
1 cet apres-midi, quand on apportera les affiches
que je dois demain matin coller, avec l'aide de
mes deux premiers disciples, Petrumque Similor
et Marius F6vrier, dans tous les quarters de la
ville, acquittez la facture qu'on vous pr6sentera.
Combien est-ce?
Ce n'est pas cher. Pour mille affiches grand
format on m'a fait cinquante gourdes.
Tomate verte !... Et vous dites que ce n'est
pas cher? Quand done la science social, au lieu






TRISTYLYA


de me colter de l'argent, vous en rapportera-
t-elle?
Cela, je n'en sais trop rien, r6pondit Alci-
biade. La lutte que j'entreprends sera longue,
difficile. Oui, certes, il y aura de I'argent a dB-
penser, et beaucoup de coups A recevoir. Mes
maltres m'ont enseign6 qu'il ne faut reculer ni
devant 1'un, ni devant les autres.
Pour les coups, c'est votre affaire, puisque
c'est vous qui les recevrez. Mais pour l'argent,
c'est le mien, et vos maltres auraient df faire
une distinction... Enfin, je paierai les cinquante
gourdes.
Vers les cinq heures, comme le pere Scipion
prenait le frais sous sa galerie, un gamin se
pr6senta avec un recu de cinquante gourdes et
un ballotin d'imprim6s. Le pere Scipion mettait
d6ja la clef dans son bureau pour prendre l'ar-
gent, quand, pouss6 par sa curiosity, il s'arrita
dans ce movement. II d6fit le ballotin, prit une
affiche, plant ses lunettes sur son nez, et lut:

GUERRE A L'ALCOOL I
C'est le d6moralisateur par excellence.
Citoyens, unissons-nous contre ce fl6au.






40 LA CONFESSION DE BAZOUTTE

Le pere Scipion n'en lut pas davantage.
Le brigand s'ecria-t-il en tombant an6anti
sur une chaise. II veut achever ma ruine et par-
tant la sienne... Cependant je lui ai promise
qu'aussit6t que la rhumerie redeviendra pros-
pare, il retournera A Paris. Mon fils est done un
imbecile! J'ai donn6 le jour ; un imbecile!!
Reprenant ses sens, il avanga dans la piece
de l'escalier, et donnant de toute sa voix
Alcibiade Alcibiade !
Le jeune homme, qui 6tait 1'e6tage au-des-
sus, descendit rapidement.
Imbecile Double, triple imbecile lui d6-
cocha son pere. Tu veux done ma ruine? Tu
cries : guerre l1'alccol Et de quoi est-ce que
je vis, moi? Qu'est-ce qui m'a permis de t'en-
voyer en France, de faire de toi un savant? N'est-
ce pas l'alcool? Efface-moi au plus vite ces mots
blasph6mateurs et en leur place Bcris : Paix A
l'alcool! C'est le moralisateur par excellence!
Cet hommage est le moindre que ta reconnais-
sance doive A l'alcool, car sans lui tu v6egterais
au Morne-a-Tuff ignorant, et ignore de la Ville-
LumiBre. Allons, ecris. VoilA la plume et 1'encre.






TRISTYLYA 41

Mais Alcibiade repoussa l'encrier paternel.
Digne, tel un Galil6e devant son juge, il r6pon-
dit :
Je ne trahirai pas la VWrit6. Mes maltres
ne m'ont pas appris que 1'alcool 6tait un mora-
lisateur. Je ne reverrai pas la douce France, s'il
le faut, mais je resterai fiddle a la Science. Elle
proclame que I'alcool tue les peuples. Je ne puis
que dire comme la Science.
Le pare Scipion rest stupid devant cette
opiniAtret6. Il retomba encore une fois sur sa
chaise, mais soudain un eclair brilla dans ses
yeux. C'6tait un homme A grandes resources, il
avait plus d'un tour dans son sac. Il se leva
et, triomphant, il s'adressa a son fils :
Mais qui dit que le rhum soit dc l'alcool,
I'alcool destructeur des santos, destructeur de
la morality des nations? Le rhum n'est-il pas
une boisson hygi6nique au meme titre que le
vin? Tes maltres ont-ils prohib6 le vin? Non.
Eh bien Sois un maltre dans ton pays, comme
ceux de France. Prohibe l'alcool stranger, l'al-
cool exotique! Voila les d6moralisateurs par
excellence, ces products Etrangers, qui inondent






LA CONFESSION DE BAZOUTTE


nos villes, nos campagnes, d6gradent, pourris-
sent nos malheureux concitoyens Proclame le
rhum r6g6nerateur! Chante-le, chante le rhum
Scipion! Ah je donnerais volontiers cinquante,
cent gourdes, davantage s'il le faut, pour
que tu trouves dans le rhum ta route de Da-
mas 1...
Et ne vois-tu pas, nalf que tu es, que, si tu
fais cela, tu te places d'emblee au sommet de
la popularity.? Ne vois-tu pas que, si tu apportes
carrement la consecration de la science au rhum
qu'on attaque basement, lAchement depuis quel-
que temps, tu deviendras un proph6te? Un pro-
ph6te avec lequel il faudra computer, car tu au-
ras derriere toi ces milliers d'industriels qui,
comme moi, meurent du discredit qu'on tente
de jeter sur une industries national au premier
chef? Que dis-je? Pas seulement ces milliers d'in-
dustriels, mais encore ces milliers et ces mil-
liers de buveurs don't tu auras rassur6 les cons-
ciences inqui6tes et qui, grace A toi, pourront
continue A boire paisiblement leur quintuple
consommation de rhum journaliere !
Alcibiade, visiblement int6ress6, avait 6cout6







TRISTYLYA


attentivement ce long discours. Il r6fl6chissait.
Non, dit-il a la fin. Je ne puis chanter,
aussi crfiment, le rhum. Je ne puis pas procla-
mer qu'il fait parties int6grante de I'hygiene na-
tionale. Dans 1'6tat actuel de la science, ce n'est
pas 6tabli. N'anticipons pas sur ses arrets futurs.
En attendant, je puis le chanter... sans le chan-
ter, sans meme le nommer. II suffit partout
apris (( alcohol d'ajouter le mot (( exotique .
On lira done :

Guerre a 1'alcool exotique!
C'est le demoraliseur par excellence !

C'est, en some, la r6clame faite au rhum na-
tional. Entre-temps, je provoquerai une adresse
aux Chambres de tous les Guildiviers, de tous
les int6resses, pour faire tripler les droits sur
les spiritueux strangers.
Ainsi fut fait. Ce jeune homme de vingt-deux
ans, guid6 par son pare, avant six mois, attei-
gnit a 1'apog6e de la popularity. II fit remanier
compl6temtnt par les pouvoirs constitu6s le ta-
rif des douanes, en ce qui concernait les alcools
strangers, lesquels furent a peu pres prohibes.






LA CONFESSION DE BAZOUTTB


Cette r6forme dans notre legislation fiscal s'ap.
pela du nom de son auteur, mais avec l'orthogra-
phe nouvelle, et pour rappeler la classes sp6ciale
d'industriels don't elle servit les int6rets: la
r6forme de Scipion le Romain .
Alcibiade ne fut pas aussi heureux dans une
autre de ses entreprises. Il est vrai qu'il n'eut
pas 1A l'esprit pratique de son pare pour le
guider. Voici, en deux mots, ce qu'il reva : la
creation d'une vaste association de protection
des animaux, comme il en existe dans tous les
centres civilis6s, principalement A Paris. Plu-
sieurs de ses amis lui avaient object qu'il 6tait
preferable de commencer par fonder une so-
ciete pour prot6ger d'abord l'homme qui, vrai-
ment, A Haiti, ne 1'6tait pas assez. Mais Alci-
biade, pure raison de m6taphysique, pensait qu'il
6tait plus urgent de commencer par les animaux.
En quoi il eut tort, car quand, avec ses adeptes,
il descendit au Bord-de-Mer pour faire executer
les status de la society, qui d6fendaient de faire
travailler un mulet, un cheval, un Ane, un bceuf
ayant des blessures et des plaies, les cabrou6tiers,
conducteurs de ces lourdes charrettes A deux






TRISTYLYA 45

roues cerclees de fer et au trait de chalnes mas-
sives, le regard6rent avec 6tonnement. Et quand,
en vertu toujours du r6glement, ses amis et lui,
joignant l'action au geste, voulurent d6teler les
animaux, ce fut une autre chanson, ou plut6t
la danse commenga. Les cabrou6tiers sont gens
peu aimables. On a vu la fagon qu'ils se con-
duisaient avec les animaux qui leur faisaient
gagner leur vie. Il n'y avait aucune raison pour
qu'ils traitassent differemment Alcibiade et ses
amis, qui, au contraire, voulaient leur enlever la
banane quotidienne. Ils s'emparerent de leurs
lourds fouets, tresses en lani6res de taureau -
ces fouets qui faisaient de si rudes blessures -
et tomb6rent sur eux a bras raccourcis. Si les
reformateurs n'avaient pas pris la fuite A toutes
jambes, ils se seraient trouv6s aussi mal en point
que les animaux qu'ils voulaient prot6ger.
II faut ajouter a la decharge d'Alcibiade que
si sa socite efit Wte fondue pour la defense de
l'homme de l'homme corv6able et fusillable
s6culaire il se serait heurt6 A des difficulties
cent fois, mille fois plus terrible. En effet, il
aurait eu affaire non plus aux simples cabrou6-
3.






46 LA CONFESSION DE BAZOUTTE

tiers, mais aux pouvoirs constitutes de son pays,
lesquels, on le sait, ne badinent pas quand on
se male de ce qui ne vous regarded pas, et la pro-
tection de 1'homme A Haiti est ce qui nous re-
garde le moins. C'6tait done l'idee qui en soi
etait malheureuse. Et sagement Alcibiade y re-
nonga.


IV


Pendant les entr'actes les plus vastes entre-
prises en ont que lui laissait 1'oeuvre social,
le coeur d'Alcibiade avait parley. II avait preci-
s6ment parlk pour Trystylya, la fille de Mme Sain-
termise.
Un matin de grand marriage a Sainte-Anne,
durant que l'orgue g6missait comme une tour-
terelle- pambe, que le cortige d6filait pour la
sortie vers la grande porte, les deux jeunes gens
se dirent leur mutuelle affection. D6sinette D&-
sir n'6tait pas 1I ce jour, et Alcibiade, qui depuis
quelque temps d6jh avait bien pr6par6 son ter-
rain, put s'exprimer sans contrainte.






TRISTYLYA 41

Le soleil entrait par pans allong6s dans 1'&
glise, dorant la tete des saints d'un nimbe vrai.
Les ors de l'autel flamboyaient dans leur cuivre
ardent. Les enfants de choeur achevaient d'6-
teindre les cierges don't la clart6 falote faisait
contrast avec le ruissellement du jour. Alci-
biade et Tristylya, dans l'ombre d'un pilier, blot-
tis l'un contre 1'autre, 6changeaient leurs divins
aveux :
Oh Trystylya, je t'aime !... Je t'ai aimbe
des le premier jour, des que je t'ai vue i... Com-
prends-tu l'amour? Comprends-tu sa loi su-
preme? Je viens d'une ville oui il est tout-puis-
sant, oui il r6git tout, oii il est l'air m8me qu'on
respire... Tout obit a sa voix, tout se courbe
devant lui. Il r6gne, il gouverne. Il est le roi
de cette puissante R6publique... Tiens veux-tu
une image qui sera pourtant faible pour te faire
comprendre ce qu'est cette majestV? Eh bien!
figure-toi que I'Amour 1a-bas est comme qui
dirait un chef d'Etat ha'itien : il est tout, il
peut tout! Tout se courbe devant lui. II n'est
pas d'usages, il n'est pas de lois, il n'est pas
de morale pour lui. Tu saisis maintenant, n'est-ce






48 LA CONFESSION DE BAZOUTTE

pas? Nous subissons son empire, il faut nous
courber, il faut obeir, ma chbre. Ob6iras-tu, Tris-
tylya?
Oui, monsieur Alcibiade.
Ne m'appelle pas monsieur Alcibiade. Don-
ne-moi mon petit nom. Appelle-moi Biabiade...
Tu as vu la c6r6monie qui vient de se passer ici
tout A l'heure, ce marriage? C'est surann6, c'est
rococo, c'est vieux jeu. L'humanit6 n'en veut
plus de cette parade don't, sur deux scenes op-
posies, les principaux acteurs sont le pr6tre et
1'officier de l'6tat civil. C'est l'amour libre qui
est sa loi d6sormais. L'amour sans pretre ni
paperasse! C'est cet amour-la que nous allons
pratiquer A la face du monde haitien. Je suis
un reformiste, moi. Je priche et je pratique. C'est
la religion nouvelle,la religion de Paris-temple
de plus de trois millions de devots que, A
nous deux, nous allons 6difier!
Oh! Alcibiade, pourquoi ne pas nous con-
tenter des vieilles coutumes? Pourquoi ne pas
faire comme tout le monde? Nous n'aurons done
pas une belle c6remonie? Pas de bedeau, pas
de pretre, pas de b6n6diction, pas d'orgue! Que






TRISTYLYA


c'est triste alors, I'union libre Et que dira l'abb6
Poncho? Il me signalera au pr6ne, c'est certain.
Tu r6pondras a Poncho qu'Adam et Eve
ne connaissaient pas le marriage A l'origine des
temps. Nous reprenons simplement la tradition.
Quant a la c6r6monie, crois-moi, elle sera aussi
brillante, plus brillante que l'ancienne. Il y aura
un banquet, on prononcera des discours oui la
volont6, axe de l'Humanit6, sera exaltee, on
boira A la chute de cette Bastille qu'est le ma-
riage! Et nous partirons en voyage tout de
mime !
Alcibiade, apres ces mots, attire vivement la
jeune fille sur sa poitrine. Dans l'ombre protec-
trice du pilier, ii l'embrasse A pleine bouche. Il
sort ensuite lentement de 1'6glise.
Pauvre Tristylya! Effaree, inconsciente, elle
regarded s'en aller son fianc6 nouveau genre, ne
sachant si elle doit pleurer ou se r6jouir. Elle
tombe a genoux, le front appuy6 A la colonne.
Elle essaie de prier, mais une main se pose sur
son 6paule. C'est celle de l'abb6 Poncho.
Venez, dit-il.
Tristylya se 16ve, et dans une demi-l6thargie







50 .LA CONFESSION DE BAZOUTTE

suit le doux pretre, qui entire dans la sacristie,
fait passer la jeune fille apres lui et ferme la
porte.
Tristylya et sa voix a son accent de
bataille, de joute pour la foi comment pou-
vez-vous oublier le respect dO a la Sainte Eglise
catholique, apostolique et romaine jusqu'a pren-
dre son temple pour un lieu de rendez-vous? Et
comment pouvez-vous vous oublier ainsi vous-
m6me? J'ai vu ce jeune homme vous embras-
ser...
Mon pere, il me parlait d'union...
Ah! s'il en est ainsi, ma fille, l'intention
peut valoir circonstance att6nuante au sacri-
16ge commis. II vous parlait done d'union?
Oui, d'union libre. Je ne sais pas trop ce
qu'il disait... Ii m'affirmait que l'on ne se ma-
riait plus, que le marriage 6tait rococo, qu'il n'y
avait plus que l'union libre, la consecration de
deux volontes librement formul6es...
Et vous l'avez 6coutB Vous vous 6tes
laissee, apres un tel discours, embrasser par lui,
en pleine 6glise, fille miserable! fille perdue!
prostitute de demain!






TRISTYLYA 51

Je l'aime, mon pere, murmura Tristylya,
sanglotante.
Malediction sur vous, Tristylya! Vous
avez 6cout6 un supp6t de l'enfer, Satan lui-
mime! Vous avez profane, souill6 cette 6glise!
Comment n'avez-vous pas vu, 6 malheureuse,
tandis qu'il vous parlait, les comes qu'il a au
front? Dites, n'avez-vous pas vu?
Non, mon pere. Il m'a semble qu'il avait le
front comme tous les autres.
Front d'audace, de duplicity, de mensonge !
Et si vous n'avez pas vu ses comes, c'est que
vous avez mal regard Comment pourriez-vous
voir, au reste, prise comme vous 1'6tiez dans les
pieges de Satan, 1'6coutant, buvant le poison que
distillait sa bouche perfide!
La prochaine fois, mon pere, je regarderai
mieux.
Miserable! cria le pretre, tu ne regarderas
plus jamais cet Utre de debauche et de ruse!
Sinon, gare a toi! Je te signalerai au pr6ne Au
surplus je vais voir Mme Saintermise.
L'abb6 Poncho poussa avec rudesse la jeune
fille dehors, enleva sa chasuble qu'il avait encore






LA CONFESSION DE BAZOUTTE


sur lui, prit son chapeau et s'en alla trouver
la mere de Tristylya. Ii savait le grand empire
qu'il avait sur elle, car, quoique pratiquante fer-
vente, assistant regulierement chaque matin A
la petite messe, elle 6tait superstitieuse au pos-
sible. Et c'6tait pr6cis6ment cela qui assurait
1'empire du pretre sur elle. Elle croyait A Dieu,
mais aussi beaucoup au Diable, A tous les sorti-
16ges qui torturent si profond6ment nos faibles
femmes. C'6tait un redressement perp6tuel que
l'abb6 Poncho devait faire chaque jour. II ne
se lassait pas, triomphant chaque fois grace au
supplice du feu 6ternel qu'il faisait flamboyer
aux yeux terrifies de sa p6nitente, grace a la
chaudiere d'huile bouillante don't il la menagait
in secula szeculorum.
Le r6sultat de l'entretien du pretre avec
Mme Saintermise fut qu'on marierait sans dilai
Tristylya au ferblantier du coin qui l'avait de-
mand6e d6jdi en marriage plusieurs fois et qui
avait Wth refuse parce qu'il n'avait pas, dans la
ferblanterie, une importance social suffisante.
Le pere Poncho se charge de l'affaire. En atten-
dant, Mime Saintermise s'engagea de faire bonne






TRISTYLYA


garde autour de sa fille, de lui defendre d'aller
h l'glise sans elle, de prier enfin Mme CBleste
Bonaventure de contr6ler exactement ses heures
d'arriv6e A l'atelier et celles de sa sortie.



V

Tristylya avait racont6 son venture A ces de-
moiselles. Toutes elles lui avaient conseill6 la
resistance :
Toi, 6pouser un ferblantier Nous sommes
n6es, ma chere, pour Utre, A d6faut de soie, dans
le coton. C'est encore moelleux, mais pas sou-
dees au fer-blanc! Tout, entends-tu, tout plut6t
que ga !
D6sinette, en tate, s'6tait montr6e la plus de-
cidee :
Alcibiade a raison, d6clarait-elle. L'union
libre, il n'y a que ga quand surtout les parents
veulent faire le malheur de leurs enfants. Elle
brisera l'esclavage de la jeune fille et la rendra
1'6gale du jeune homme. Nous avons pour devoir
d'inaugurer ce movement. Au lieu de pleurni-






LA CONFESSION DE BAZOUTTE


cher comme tu fais, tu devrais etre glorieuse
d'avoir ete choisie pour en etre l'initiatrice dans
ton pays. Tu pleures quand tu devrais etre si
fiere... Ah que je voudrais etre a ta place!
Qu'est-ce que tu aurais fait?
Ah! ne m'en parole pas, ma ch6re!... Ce
que j'aurais fait? J'aurais plaque ma mere avec
ses idWes r6trogrades, et j'aurais arbor le dra-
peau de I'union libre N'avons-nous pas droit A
1'amour? Tu aimes Alcibiade, n'est-ce pas? II
faut aller a lui. II n'y a pas une autre v6rit6 en
dehors de celle-1A. Le droit A l'amour, et cons6-
quemment le droit de l'amour, voilh le mot
d'ordre...
Cependant, le marriage est un sacrement...
Non, c'est une mode qui passe. Nos meres
portaient le mouchoir en tignon. Nous, nous por-
tons le chapeau avec des plumes. C'est exacte-
ment la meme chose : l'union libre replace le
marriage, qui n'est plus qu'une vieille chanson.
Partant pour l'adultere, les vieux libertins la
fredonnent pour se donner l'illusion qu'ils vont
commettre une action pleine de perils. Ce pr6-
tendu fruit d6fendu monte leur imagination!.






TRISTYLYA 55

Cependant, si Alcibiade m'aimait, il m'au-
rait fait le sacrifice de l'idee...
Non, il ne le peut pas. II propage, il doit
propager. C'est sa mission. II le dit, il faut le
croire. Au surplus, on ne sacrifice jamais l'idee.
On s'immole plutot. Toi-meme, tu ne 1'aimerais
plus s'il se conduisait aussi lAchement. II a requ
1-bas un mandate imp6ratif. II doit le remplir.
Tu n'es qu'une chiffe de ne pas I'y aider !
Ces entretiens troublaient profond6ment la
pauvre cervelle de Tristylya. Ils lui donnaient de
violent maux de tete. Elle la portait maintenant
pensive, dolente. Elle ne savait quel parti pren-
dre. Tant6t elle voulait carr6ment arborer le
drapeau de la r6volte, comme le lui conseillait
DNsinette, tant6t elle voulait arracher de son
coeur ce triste amour. Pas plus d'un c68t que de
l'autre, elle ne s'arritait a une solution defini-
tive. Elle flottait incertaine, irresolue, tenue
en respect par l'ceil vigilant de sa mere et sur-
tout par les exhortations menagantes de l'abb6
Poncho.
Sentant que l'assaut d6finitif se livrerait sous
peu, 1'abb6 venait depuis quelque temps matin






LA CONFESSION DE BAZOUTTE


et soir chez Mme Saintermise. Chaque fois, en
s'en allant, il regardait longuement Tristylya,
courb6e sous son index menagant. De sa voix
de < dies irae il pronongait lentement : < Prends
garde A toi, Tristylya
De son c6t6, Alcibiade ne restait pas inactif,
II avait appris avec quelle ardeur D6sinette
soutenait, en plein atelier, l'id6e nouvelle. II lui
en avait fait compliment. Il lui avait meme
sugg6r6 de r6unir ces demoiselles, deja si bien
disposees, en une sorte de society national, don't
elles formeraient le noyau, sous la denomination
de : L'Union libre des Femmes d'Haiti, avec la
devise : Pro pairia!
Le titre avait ralli6 tous les suffrages. Mais D6-
sinette avait dit :
Pourquoi pro patria? Qu'est-ce que cela
signifie en creole?
En frangais, cela veut dire : pour la patrie,
repondit Alcibiade.
Qu'a A voir la-dedans la patrie? Je vous le
demand.
Il est bon de mettre l'union libre sous son
vocable. C'est l'usage. Toutes les nobles id6es






TRISTYLYA


sont sous ce vocable-la Du reste, en lui don-
nant beaucoup d'enfants...
Jamais de la vie, interrompit impetueuse-
ment D6sinette. C'est pour la femme, pour
I'amour libre, pas pour autre chose, que nous
travaillons. Ne nous occupons pas de l'enfant.
C'est un accident. Effagons pro palria.
Mais des la premiere reunion pour la for-
mation du bureau, Mme C61leste Bonaventure,
avertie, intervint. Elle parla ainsi A ces demoi-
selles :
Mesdemoiselles, vous Utes ici pour faire de
la bonne couture, et non de la r6forme social.
Je ne tol6rerai done pas que, sous aucun pre-
texte, vous transformiez cette excellent maison
en un champ sterile de discussions sur l'union
libre... L'union libre Mais est-ce qu'on ne I'a pas
de tout temps pratiqu6e? Plus ou moins cache,
je le veux bien. Mais cela a-t-il emp6ch6 ceux A
qui cela disait d'en jouir, d'en retire les fruits
qu'elle comporte? Quel besoin avez-vous de faire
consacrer aujourd'hui une chose connue, archi-
connue? Eh! croyez-en ma vieille experience,
du jour ou l'union libre deviendra la loi de la






LA CONFESSION DE BAZOUTTE


femme, elle regrettera ce qui en faisait nagubre
le charme, c'est-A-dire le mystere, ou le plaisir,
de jeter le defi A une institution decripite...
Au reste, tout cela n'est pas mon affaire. Je ne
veux pas ici de ces discussions. Vous donnerez
de mauvais coups de ciseaux aux robes des clien-
tes si vos totes pensent aux bons coups de canif A
porter au marriage. Done, plus de ga, vous m'en-
tendez... mademoiselle D6sinette, si vous conti-
nuez vos preches, je vous flanque a la porte. Vous
irez ailleurs 6manciper la femme, mais pas chez
moi. C'est tout pes6, n'est-ce pas? Rompez,
mesdemoiselles !
L'int6ret mercantile de Mme CBleste Bonaven-
ture primant en elle tout autre sentiment d'un
c8t6, et de l'autre son personnel ayant peur,
comme elle l'en menagait, d'etre jet6 dans la
boue de nos rues on ne peut pas dire sur le
pav6, puisque les rues de Port-au-Prince ne
sont pas paves la sociWte national al'Union
libre fut enterrie illico.






TRISTYLYA


VI

On l'a vu, les affaires de coeur d'Alcibiade
n'avangaient pas, en d6pit de ses efforts. Le
principal obstacle 6tait la mare de Tristylya, qui
la terrorisait litt6ralement, la menagant de la
battre si elle se permettait d'6changer meme
un regard avec le vil suborneur, le suppot de
Satan... Cependant, le ferblantier du coin multi-
pliait ses attaques. Il 6tait plein d'attentions
pour Mme Saintermise. Chaque jour c'6tait un
present nouveau, tant6t un godet de fer-blanc,
pour la jarre d'eau, au long manche artistement
festonne, tant6t une marmite double pour faire
cuire le pois-et-riz de la famille. Observant que
Mie Tristylya avait un pot de tub6reuse a sa
fenetre, il avait apport6 une fois un joli arrosoir
peint en rouge. Tout autour il avait dessin6 en
vert un bel Amour auquel il avait donn6 ses traits
4 lui, le ferblantier. Mais rien ne faisait. Si
Mme Saintermise se confondait en remerciements,
Tristylya restait plus sourde, plus fermee, plus
close que jamais, tel un limagon rentr6 dans sa


59






LA CONFESSION DE BAZOUTTE


coquille. Jamais l'arrosoir, au bel Amour, ne
regut une goutte d'eau.
En ce temps-la, les deux fiddles lieutenants
d'Alcibiade, Petrumquwe Similor et Marius F6-
vrier, dans leur inalterable d6vouement, s'avi-
serent qu'il 6tait urgent de venir au secours de
leur chef. Puisque Mme Saintermise 6tait supersti-
tieuse, il fallait frapper un grand coup sur son
imagination. II fallait qu'elle crfit qu'une puis-
sance surnaturelle, diabolique, lui ordonnait de
laisser Tristylya vivre sa vie et sacrifier A la loi
d'amour. Accabl6e de terreur, menacee de maux
terrible, elle ne r6sisterait pas.
Le r6sultat de cette conference fut, qu'un soir,
peu apres minuit, Mme Saintermise entendit un
grand bruit de changes, de vieille ferraille, de
chaudron fle6 dans sa cour. Tremblante, elle se
dressa sur son lit, l'angoisse au cceur, la sueur
froide, la sueur des grandes 6pouvantes supra-
terrestres, au front. Une voix de grosse bete, dans
un mugissement sonore, cependant dans un
language human les b6tes parent au royaume
du D6mon! fit monter vers elle ces phra-
ses :






TRISTYLYA


Saintermise, 6tes-vous i? M'entendez-
vous?
Oui, barka, r6pondit faiblement, dans un
souffle, Saintermise terrorisee.
Assez longtemps, vous avez brave mon
courroux. Moi, barka, aux comes de feu et a la
queue triplement tress6e, je vous ordonne de
laisser votre fille aller rejoindre Alcibiade
Scipion demain matin sous la foi de 1'union libre.
Si vous n'obbissez pas, je reviendrai. Et alors,
je ne r6ponds de rien. Malheur, trois fois malheur,
cent fois malheur sur vous, Saintermise Mes
comes vous entreront dans le venture. Et ce ne
sera quele commencement. J'ai dit. Ob6irez-vous,
Saintermise?
Saintermise ne repondit pas.
Une fois, deux fois, trois fois, obeirez-vous,
Saintermise?
Saintermise ne r6pondit pas.
Eh bien Saintermise, c'est vous qui 1'aurez
voulu. Je reviendrai done demain soir. Preparez-
vous h mourir. Et, a propos, si vous revelez a qui
que ce soit, surtout A I'abb6 Poncho, le secret
de mon apparition ici, vous n'avez pas idee de ce
4






LA CONFESSION DE BAZOUTTE


que vous subirez, en plus de la mort. Je ne vous
en debite pas davantage, Saintermise, car aucune
langue humaine ne peut exprimer les supplices
que l'on vous fera endurer. Adieu, a demain soir
pour mourir!
Dans le meme bruit de chaines et de ferraille,
le barka quitta la cour.
Saintermise passa le rest de la nuit sans dor-
mir. Au jour, elle alla trouver le pere Poncho et
lui demand une cruche d'eau benite pour jeter
sur le barka quand il reviendrait.
Pas besoin, ma fille, dit le pretre. Vous
avez vous-meme tout ce qu'il faut pour faire dB-
guerpir au plus vite ce barka-lA.
Et il lui parla longuement a l'oreille. Sainter-
mise manifestait des hesitations, des craintes, de
la terreur. Lentement, le pretre la rassurait,
lui r6petant sans cesse : (( II faut faire ce que je
vous dis. Je vous dis qu'il faut faire cela Enfin,
a demi-rassurbe, la pauvre femme rentra chez
elle et prepara tout, comme le lui avait recom-
mande l'abb6 Poncho.
Minuit sonna. Tout dormait dans la maison.
Saintermise seule veillait, en proie A une angoisse






TRISTYLYA


toujours grandissante. Cependant, elle consid6-
rait que les portes 6taient solides, bien verrouil-
16es, que la fenetre 6tait dlev6e, que le barka
aurait quelque difficult pour arriver jusqu'A elle
et lui enfoncer ses comes de feu dans le venture.
Cela la rassurait A demi.
Soudain, un grand bruit de chalnes, un ta-
page de vieiile ferraille, se fit entendre. La voix
surnaturelle se leva de nouveau :
Saintermise, vous me faites pitie. Avez-
vous r6fl6chi? Voulez-vous obbir?
Saintermise entr'ouvrit doucement la jalousie.
A la clart6 des etoiles elle vit, dress sur ses
jambes de derribre, just sous la fenetre, un
grand boeuf, la tote en l'air, la gueule ouverte.
E le prit le baquet que le pare Poncho lui avait
ordonn6 de preparer. Dans cette gueule-la, bien
dans la ligne, elle en laissa tomber le contenu...
Le barka fit un bond qui le redressa compl6te-
ment comme un bipede. Les deux pieds de de-
vant battant ses flancs, sans pousser un cri, pas
le moindre grognement, la voix, la respiration su-
bitement couples, il d6tala vers la petite bar-
rihre de la cour.






LA CONFESSION DE BAZOUTTE


Marius, derriere le battant, attendait son ami:
Marius, Marius! implora le barka d'une
voix 6touff6e, aide-moi vite A enlever cette peau.
Saintermise m'a vid6 son pot de chambre, et au-
tre chose encore...
Mais il fallait en finir. PAques arrivait. Les coqs
d'Inde avaient hauss6 de prix. Partout dans la
ville, et aux environs, on les recherchait avide-
ment. Les vendeurs ne pouvaient plus suffire aux
demands. Ils 6taient r6duits A voler, la nuit, les
dindes qu'ils avaientvendues le jour d'avant pour
les revendre A nouveau le lendemain. Tout de
m6me, ceux qui n'avaient p.as eu la precaution
d'acheter la leur une quinzaine A l'avance, 6taient
aux abois. L'article n'etait pas seulement inabor-
dable de prix, mais encore introuvable. Car, A
PAques, chacun veut c6l1brer par la dinde au
pot la resurrection du Christ. PAques est la
grande fete. C'est le d6ploiement majestueux,
dans toutes les classes, des belles toilettes. On
va a 1'eglise en trala'a pompeux. Et celles qui
ont passe un hiver en France, en Allemagne ou
ai leurs, n'h6sitent pas, ce jour-la, quel que soit
le degree de chaleur, A se parer de leurs plus






TRISTYLYA


belles fourrures ou de leurs lourds manteaux
de velours. Cela rehausse la c6r6monie religieuse
au prix d'une suee qui doit plaire au Ciel.
Alcibiade, la veille de la fete, avait d6cid6 que,
couite que cote, il aurait une entrevue avec Tris-
tylya. Il I'avait attendue patiemment a la sortie
de l'atelier. Malgr6 qu'elle hAtAt le pas comme
si elle voulait lui 6chapper, ii l'avait abordee. Ce
soir-1A, cela avait Wte facile dans le tohu-bohu
de la fete prochaine.
Tristylya, il faut que je vous parole. Ce sera
la derniere fois. Oui ou non, Tristylya, voulez-
vous de moi?
Monsieur, ma mere dit que c'est mal de
vous 6couter.
Tristylya, ce qui est mal, c'est de me faire
souffrir. Votre mere ne comprend rien aux
idWes modernes. C'est votre coeur qu'il faut inter-
roger. II m'a dit oui deja. Allons, venez avec
moi. Suivez-moi, Tristylya.
Non, monsieur Alcibiade, je ne peux pas
vous suivre. H61las je le voudrais bien... Mais
ma mere, l'abb6 Poncho condamnent ce que






66 LA CONFESSION DE BAZOUTTE

vous me proposed. Ils disent que c'est du pur
libertinage.
Ah c'est ainsi. Eh bien! 6coutez-moi pour
la derniere fois! Je m'en vais, mais je vous an-
nonce, puisque vous vous solidarisez avec votre
mere et votre pretre, que c'est fini. Je place mon
coeur ailleurs. Demain, vers les sept heures, si
vous Utes a votre porte, vous me verrez passer
avec elle bras dessus bras dessous. Adieu, cr6a-
ture sans energie Tout est rompu entire nous !
Alcibiade, oh Alcibiade g6mit Tristylya,
les yeux et la gorge noyds de larmes. Vous ne fe-
rez pas cela... Mon Dieu il s'en va... Arretez,
arretez !...
D6ja Alcibiade 6tait loin, certain d'avoir pro-
duit 1'effet cherch6. Cette nuit fut pleine d'an-
goisses pour Tristylya. Elle ne put trouver une
minute le sommeil, le sommeil qui donne 1'oubli
passage, bienfaisant 4 tous les malheureux...
Des l'aube, Mme Saintermise descendit vaquer
aux soins du manage. Le parrain de sa fille, ainsi
que son oncle devaient dejeuner a midi chez elle.
La petite dinde, qu'avec tant de difficulties elle
avait pu se procurer et conserver A l'abri des






TRISTYLYA


voleurs fut saignee, plongee un instant dans
une marmite d'eau chaude, puis dUpouill6e mi-
nutieusement de ses plumes. Sur un feu clair,
elle la flamba 16g6rement pour lui enlever le der-
nier duvet. AprBs l'avoir videe, elle la sectionna
mrthodiquement dans une grande terrine ol
tous les morceaux, vigoureusement frottes de
force citrons, furent lav6s a grande eau. Enfin,
apres cette derniere operation, avec des ingre-
dients qu'elle tira d'un buffet fermant soigneu-
sement a clef, elle pr6para dans un autre vase
la marinade qu'elle versa dans la terrine pour
en recouvrir tres exactement les trongons.
Cette marinade 6tait le chef-d'ceuvre de
Mime Saintermise. On la respirait jusque dans les
rues avoisinantes. Personne ne l'6galait en cette
preparation. On disait qu'elle avait un secret
qu'elle ne communiquait pas et que tous les h6te-
liers de la ville lui avaient vainement suppli6 de
leur r6v6ler.
Quand elle eut achev6, elle se savonna longue-
ment les mains pour enlever l'odeur des spices,
et remonta dans sa chambre s'habiller. Elle ne
pouvait aller a la grand'messe, devant 6tre la






68 LA CONFESSION DE BAZOUTTE

pour preparer le d6jeuner, mais elle entendrait
la premiere messe. A son retour, A sept heures,
Tristylya se rendrait A l'office de sept heures et
demie. DBja au bas de 1'escalier, elle cria a sa
fille :
N'oublie pas, quand les petites vendeuses
passeront, d'acheter une bouteille de gaz. II n'y
en a pas pour ce soir et nous aurons du monde.
Tu trouvera- de la monnaie sous le tapis de la
table du salon.
On appelle gaz chez nous une sorte d'huile
grossiere, tres inflammable et qui sert A l'Nclai-
rage des maisons. Explosible, dangereux, c'est
ce gaz surtout qui est la cause premiere des nom-
breux incendies de la ville.
1\me Saintermise revint encore sur ses pas :
A propos, Tristylya, ne laisse pas mourir
mon feu. Entretiens-le de temps en temps, car
j'en ai besoin dUs mon retour.
II itait cinq heures. Le jour 6tincelait come
si d6jA un soleil sans flamme, voile encore par
une draperie d'or, l'illuminait doucement par
derriere. C'4tait une b6atitude tendre impregnant
la nature entire, une caresse, une certitude






TRISTYLYA bu

de felicit6 a la terre. Il n'y a que dans ce pays
oi l'on voit un tel lever du jour, un lever qui
dOt exister A I'aurore de la creation, au Paradis
perdu!
Dans tous les quarters les cloches carillon-
naient la premiere messe.
O PAques, PAques de la resurrection! Quelle
alligresse vous nous apportez, pauvres et riches !



VII


Une petite industries, assez original, s'est
beaucoup d6veloppee a Port-au-Prince, grace au
leger capital qu'elle demand et a la complete in-
d6pendance qu'elle donne... Par toutes les rou-
tes, dans toutes les rues on entend tout le jour -
mime celui de PAques des jeunes femmes, par-
fois aussi de vieilles matrones, quelquefois des ga-
mines, glapir : a Min gaz min gaz!
Elles sont nu-pieds, les jambes grises de pous-
siere, en caraco court, ou, quand elles portent
la robe, la jupe retrouss6e et vigoureusement rat-






7U LA CONFESSION DE BAZOUTTE

tachee sous la ceinture. Elles tiennent en 6qui-
libre sur la tote, pos6 a plat dans la chevelure
luisante, 6paisse, en matelas, le fer-blanc de gaz
dans lequel le liquid fait doucement : cloc!
cloc! A la main, elles ont une bouteille blanche
avec un entonnoir dans le goulot. C'est la me-
sure. La bouteille se vend soixante centimes. Elle
se subdivise a l'infini, ordinairement toutefois a
partir de cinq centimes. Il y a vingt bouteilles
dans le fer-blanc de cinq gallons. Elles le patient,
en magasin, entire huit et neuf gourdes. Le be-
n6fice est done assez sensible. Elles l'augmen-
tent encore en mettant un peu d'eau dans leur
merchandise. II y a le gaz mouille comme il y
a le lait mouill6. Elles s'en d6fendent, on le croit
sans peine, et sans attendre qu'on les accuse.
Car apres avoir cri6 : Min gaz elles ajoutent:
< sans dlo! Ce qui veut dire: Voilh le gaz!
sans eau!
Le port leste, les hanches tres charnues, les
seins lourds, qui dodelinent a travers 1'6toffe du
corsage, le venture en avant, les reins cambr6s,
elles ont generalement le m6tier gai, car elles
rient, elles jacassent sans se lasser. Rarement






TRISTYLYA


elles sont seules. Elles vont de sociWte. Et quand
elles ont march ainsi durant quelques heures
sous le soleil ardent, dans la poussiere qui aveu-
gle, elles s'arretent quelques instants sous une
galerie ou a l'ombre d'un sablier. C'est le repos.
Tout le long de leur d6ambulation elles ont
6pluch6, selon la saison, de leurs mains huileuses,
mangots ou cannes A sucre. Ce sont nos meil-
leures salissons des rues. Au repos elles ajoutent,
pour compl6ter cette permanent sustentation,
un ou deux 6pis de mais bouilli, tres sal6, app6-
tissant, dans les feuilles jaunes, aux barbes rous-
ses, qui recouvrent les grains dores...
Un some rapide suit parfois ce modest r6-
confort. La tUte va d'abord comme un balancier.
Elle tombe enfin sur la poitrine. Ce n'est pas pour
longtemps. Les dormeuses, ardentes a la beso-
gue, se r6veillent bient6t en sursaut, remettent le
fer-blanc d'aplomb sur leur chef, se saisissent de
leur bouteille, de 1'entonnoir, et reglapissent aux
carrefours : < Min gaz San dlo
A cet appel, les m6nageres diligentes crient
vivement a leur petit gargon ou a leur petite
fille d'accourir avec la lampe en fer-blanc. pres






/aZ LA CONFESSION DE BAZOUTTE

de la marchande, pour la faire remplir...
Les vendeuses de gaz ne font pas de poli-
tique. Le m6tier de frondeuse est plein de pre-
cipices. Le sol s'y d6robe trop souvent sous le
pied. Tout au plus fredonnent-elles, avec beau-
coup de circonspection, et de temps en temps,
quelques couplets sur les gros personnages qui
talent de l'embarras, vous renversent sous les
pieds de leurs chevaux, sous les roues de leurs
((buss lanc6s au galop, et don't elles se rappellent
les meres < Yayoute a qui faisaient le meme mI-
tier qu'elles... Les hommes de police les arretent
rarement, et, du reste, n'aiment pas cette be-
sogne, car c'est chez elles qu'ils trouvent les
satisfactions d'un coeur ardent que le baudrier
en sautoir n'empeche pas de battre.



VIII


Dans la rue le cri habituel venait de retentir:
((Min gaz min gaz San dlo > Tristylya souleva
le tapis de la table du salon, prit soixante cen-






TRISTYLYA 73

times de monnaie et s'avanqa au seuil de la
porte. Une des vendeuses se d6tacha du group et
lui remplit sa bouteille.
Elle allait rentrer, quand elle s'arreta, rivee
au sol, fig6e, glacee de terreur... Au coin de la
rue, Alcibiade Scipion, le torse en bravade, dans
le costume de son d6barquement, pardessus
compris, arrivait, donnant le bras A D6sinette D6-
sir.
La perfide s'agitait, fretillait, murmurait sans
doute des choses bien amusantes a l'oreille d'Al-
cibiade, car ils riaient tous deux a gorge d6-
ployee. Leur rire resonnait gracieux, joli, lim-
pide dans la fralcheur matinale. Un rire fusant
de deux bouches aux dents d'ivoire, qui, toutes,
6taient intactes, immacul6es, et don't les proprie-
taires A eux deux n'avaient pas encore trente-
huit ans, D6sinette courant A peine sur ses
quinze ans Le joli rire !
Ils pass6rent devant Tristylya sans la regar-
der, accentuant encore leur nonchaloir amou-
reux...
Aucun cataclysme n'aurait pu bouleverser au-
tant 1'Ame de la jeune fille. Les cieux auraient






LA CONFESSION DE BAZOUTTE


pu s'6crouler qu'elle aurait 6prouv6 assur6ment
une secousse moins forte. La bouteille de gaz
pendant le long de la main inerte, elle s'hyp-
notisa A les voir disparaltre a l'encoignure. Elle
fut, A cette minute, sans pens6e, sans aucun tra-
vail dans l'esprit, riv6e simplement dans le fait
brutal, materiel de les voir ensemble, et ainsi.
Cet 6crasement douloureux dura bien quelques
instants. Et sans doute ils 6taient d6jA loin quand
Tristylya sortit de sa torpeur...
Elle jeta alors un cri rauque de bete blessde,
vaincue, en d6route. Baissant la tote, courbant
le dos comme si elle allait foncer sur quelque
invisible ennemi, elle se rua A l'interieur. Dans
son elan, un peu de cette huile qui emplissait la
bouteille tomba sur sa main. Ce fut comme un
r6veil de sa pens6e, un coup de fouet, une brilure
qui rappelle A la vie. Elle regard la bouteille,
I'huile qui coulait de sa main, marbrant le plan-
cher :
Oui, oui... Je suis lasse, fatigu6e... J'ai
besoin de repos... II faut que je me repose...
A jamais, A jamais! C'est bien cela.
D6jA lointaine, en une sorte de geste mys-






TRISTYLYA 75

tique, extatique, de sacrifice rituel, elle leva
lentement la bouteille au-dessus de sa tete...
L'huile inonda ses cheveux opulents, descendit
rapidement sur son corps, transperga ses bas,
ses talons, s'agglom6ra dans ses souliers. Pres du
feu de bois que Mme Saintermise avait allume
dans la cour, Tristylya s'approcha en murmu-
rant : O refuge! 6 bien-aim6!
Du brasier un jet Blectrique l'entoura instan-
tan6ment. La caresse chaude commenga par
manger le bas de la robe pour s'6lever en une
sorte d'ivresse, de victorieuse apotheose jusqu'a
la hauteur des seins. Tristylya souriait encore.
Mais quand le feu monta a la chevelure, cr6pi-
tant de sauvage luxure, hurlant d'6rotique fu-
reur, quand les morsures de la flamme p6netrB-
rent profond6ment dans sa chair, elle poussa le
cri de supreme d6tresse : Au secours au se-
cours!
L'instinct, plus fort que sa volont6, la domina,
I'emporta en une course folle, 6chevel6e dans
la rue. Le cri qu'elle avait jete, 1'effort qu'elle
avait fait pour fuir, c'6tait tout ce qu'elle pou-
vait donner... Maintenant elle gisait inerte, ache-






LA CONFESSION DE BAZOUTTE


vant de braler, tout pres du perron de sa mai-
sonnette. Elle se plaignait doucement, tout dou-
cement. Et sa plainte etait faible comme celle
d'un petit oiseau qui va mourir.
Les voisins n'avaient pas d'abord bien compris
le drame. Us n'6taient pas sortis tout de suite.
Du reste, beaucoup parmi eux 6taient dejA parties
pour la fete et la rue 6tait vide. Cependant, un
gamin, don't les parents habitaient en face, re-
connut Tristylya. II donna l'alarme. Des gens
se pr6cipit6rent au dehors. Avec d'infinies pr6-
cautions, on la rentra dans le petit salon. On
descendit un matelas, sur lequel, a terre, on la
d6posa. Une voisine court A son jardin. Elle en
rapporta quelques large feuilles de bananier. Le
corps de Tristylya n'6tait qu'une plaie. On mit
sous elle les feuilles de bananier, aprbs les avoir
bien arros6es pour empecher I'adherence et
diminuer la souffrance avec l'huile d'olive
achet6e la veille par Mme Saintermise pour la
salade, a midi, du dejeuner de PAques.
Bah! souffrait-elle a present? Ce n'6tait gubre
probable. Des plaintes de temps en temps conti-
nuaient de soulever sa poitrine. Mais elles etaient






TRISTYLYA


si faibles, si lentes, si harmonieuses meme dans
leur resignation triste, que si elles faisaient pleu-
rer tout le monde, elles ne donnaient aucune im-
pression que la martyre les ressentit elle-meme.
Du reste, l'exc6s dans la souffrance, morale
ou physique, n'anesth6sie-t-il pas la sensibi-
litV?
Mme Saintermise, qu'on 6tait alley chercher,
quand elle vit sa fille en cette extremite, com-
menga par pousser quelques sons inarticul6s pour
passer rapidement aux imprecations et aux cris
les plus terrible qu'on peut imaginer. Elle re-
troussa ses jupes, elle rabattit ses manches jus-
qu'aux coudes, comme si elle allait livrer un pu-
gilat, un combat au Destin. Ainsi paree, prete
A l'action, elle invectiva Dieu, les saints, le
vieux < papaloi qu'elle consultant encore en
cachette. ... Sa fille, sa fille, elle demandait sa
fille, qu'on n'avait pas le droit de lui enlever,
n'est-ce pas?
Cependant les plaintes de Tristylya deve-
naient de plus en plus lentes, de plus en plus
faibles, de plus en plus espacees.
Mme Saintermise change de ton. Elle baissa






LA CONFESSION DE BAZOUTTE


la voix. Elle se fit humble, petite. Ce furent des
murmures A peine perceptibles qui, A present,
sortirent de la vocif6ratrice :
Ah c'est cette huile infernale, ce maudit
gaz. J'avais dit a Tristylya en sortant de ne pas
laisser mourir le feu. Elle a voulu l'entretenir.
Elle y a vers6 du gaz, comme moi-meme je le
fais, h6las! assez souvent. La bouteille a pris
feu, a fait explosion. Le feu s'est communique
A sa robe. Pourquoi, au lieu de courir, ne s'est-
elle pas roulbe dans une couverture? Il y en a
IA, a deux pas, au pied de 1'escalier... Ah! la
pauvre! Quel malheur de lui avoir recommand6
de ne pas laisser mourir le feu!
Et, se jetant a genoux pres du matelas de
Tristylya, elle pria :
Seigneur, donnez-moi sa vie Je vous pro-
mets d'8tre votre fiddle et d6vou6e servante
jusqu'A la mort. Je ferai des neuvaines, je vous
apporterai de l'argent pour les messes, je ven-
drai ma petite maison et j'en distribuerai le
prix aux pauvres. Mais donnez-moi, donnez-moi
la vie de Tristylya! Je ferai le pelerinage sur
mes vieilles jambes de la ville Bonheur, moi






TRISTYLYA


qui ne peux pas, avec mes fralcheurs, aller au
portail Saint-Joseph. Oui, Seigneur, je ferai ces
cinquante lieues A pied, dusse-je laisser mes
os en chemin!
Elle se tut. Elle venait de faire son vceu. Elle
regard Tristylya pour voir si le voeu op6rait.
H1las! le souffle devenait de plus en plus
rare.
Ah s'il en est ainsi, si vous Utes impuis-
sant, Seigneur, ou si vous ne voulez pas, je ne
peux pas, moi, laisser mourir mon enfant pour
vous faire plaisir et pour faire plaisir A l'abb6
Poncho. Non! Que je sois damn6e durant 1'6-
ternit6, mais qu'elle vive Je vous invoque, dieu
de ma race, dieu de ma mere, vous qu'on dit
n'Utre pas le vrai Dieu, et qui pouvez, si vous
le voulez, en ce moment meme, confondre les
incr6dules... Prenez-moi. Prenez ma vie, mais
rendez-moi Tristylya Je vous promets, si vous
m'exaucez, d'aller toute nue A minuit, au
Champ de Mars, marcher pendant une heure sur
les mains, les jambes en l'air, selon les prescrip-
tions du grand rite! Oui, je ferai cela. Je ferai
autre chose. Je ferai tout ce que vos papalois,






LA CONFESSION DE BAZOUTTE


tout ce que vos mamanlois exigeront en votre
nom. Je consacrerai Tristylya a votre culte. Mais
sauvez-la, dieu de ma mere, que j'eus grand tort
de n6gliger!
Pendant que Mme Saintermise g6missait ainsi,
Alcibiade et D6sinette arriv6rent. La nouvelle
s'6tait repandue avec rapidity dans les quarters
environnants. Chacun se racontait 1'dpouvan-
table accident, survenu, affirmait-on, par l'ex-
plosion de cette infernale huile. Aussit6t que les
deux jeunes gens parurent la pauvre mere se
jeta sur eux.
Oh! Alcibiade! oh! Desinette, voyez votre
pauvre amie! ah! ah! ah!
Mais a genoux pres de I'agonisante, pench6e
a son oreille, D6sinette lui parlait :
Pardon! oh pardon, Tristylya! Ce n'6tait
qu'une plaisanterie, convenue entire nous, pour
vous exciter, pour vous forcer a suivre la loi
d'amour. Comme nous le regrettons, notre stu-
pide complot!... TAchez de m'entendre, 6 ma
pauvre amie. C'est Desinette qui vous parole, DB-
sinette qui vous aime, Desinette qui vous adore,
Desinette qui donnerait sa vie pour sauver la






TRISTYLYA Zl

v8tre! Je vais vous dire, ce n'est pas moi, c'est
Alcibiade qui a eu cette id6e. II disait que c'6tait
un moyen infaillible pour vous avoir. II disait
connaltre la femme. Ah! il la connalt bien...
Pouvais-je prevoir que cela finirait ainsi? II m'a
pride de me preter a son idee, et, folle que je
suis, j'ai consent. Ah! si vous aviez pu lire
dans notre pens6e, entendre ce que nous di-
sions quand nous passions tout a l'heure devant
vous! Nous 6tions persuades que le coup avait
port, que vous vous pr6cipiteriez apres Alci-
biade, que vous voudriez avoir une explication
avec lui. Et je lui disais : < Je connais, moi
aussi, les femmes. Il ne faut pas vous d6bou-
tonner trop vite. II faut que jusqu'au bout elle
croie que c'est un sacrifice que vous lui faites,
et qu'elle vous d6tache reellement de moi. N'a-
vouez que plus tard, quand tout sera fini.
H1las! hflas! pouvais-je pr6voir cette catas-
trophe! Pouvais-je penser que vous iriez jusque-
1 pour un homme? Mais cela ne vaut aucun sa-
crifice,Tristylya... Ah je suis maudite, j'ai cause
la mort de mon amie!... Elle est morte, morte,
je vous dis Elle a passe...






82 LA CONFESSION DE BAZOUTTE

D6sinette roula sur le plancher, se tordant
dans une crise de nerfs effrayante. Ses membres
sembl6rent se disloquer. Ses pieds battirentfr6-
n6tiquement le sol. Ses cris furent si violent que
l'agonisante qui, sans souffle, les paupieres closes,
paraissait avoir d6ejAfini le grand voyage, ouvrit
encore les yeux...
Elle les regard tous trois D6sinette, Alci-
biade, Saintermise et leur donna son pardon
dans un d6finitif soupir.










III


P&TIONVILLE





Je suis all6 ces jours passes A la COUPE. Depuis
des anndes je n'y avais mis les pieds. J'ai revu
avec plaisir la vallee profonde ofi, tout au fond,
et sur les flancs de la cuvette merveilleuse, les
arbres grouillent dans le bleu de Prusse... Que j'ai
trouv6 le village change! Partout s'616vent des
villas charmantes, des constructions pittores-
ques et confortables. On y travaille maintenant
la pierre avec art. Les habitations sont tres
souvent closes de murs, avec des portails qui,
en dehors d'un cachet d'616gance, donnent I'im-
pression de la durde et de la force. Je voudrais






0i4 LA CONFESSION DE BAZOUTTE

citer quelques-unes de ces demeures. II me fau-
drait trop citer. Ce sera pour une autre fois, car,
selon toute probability, et malheureusement pour
moi, puisque c'est la santa d'un des miens qui
m'y oblige, je reviendrai souvent A la Coupe...
II faudra, je le vois bien en presence de ce d6-
veloppement prodigieux, que je perde l'habi-
tude d'appeler de ce nom figuratif notre princi-
pale station d'Wtd, qui est en train de devenir
aussi une station d'hiver, pas mal de gens s'y
6tant installs, des janvier, pour leur cure d'air.
Personne ici ne dit plus la Coupe. Et c'est dom-
mage, car cette appellation rappelait la forme
gracieuse du village, place au sommet du plateau,
et offrant la coupe bienfaisante de ses eaux, im-
pr6gnees de salsepareille, aux organismes 4puis&s.
En ce temps-la, ce n'6tait qu'une bourgade. Au-
jourd'hui, c'est une ville, et on dit Petionville.
Il est vrai que, la source ayant Wet captee, il n'y a
plus de salsepareille. Ce sont les bienfaits de la
civilisation.
J'ai contemple 1'6glise avec motion. Elle
a date pour moi, un instant, des souvenirs agrea-
bles, mais qui seraient sans int6ert pour vous.






PETIONVILLE


Dans ce lointain-la, avec une foi bien vive, je ne
manquais aucun office dominical. J'avais vingt
ans et peut-6tre vouS aussi. On ne d6mele pas
bien, A cet age, si c'est l'amour de Dieu ou celui
des prochaines qui,vous conduit au temple du
Seigneur... C'est toujours l'amour, il est vrai.
Aujourd'hui, c'est encore dimanche, et les cloches
sonnent. Oh leur belle musique! Quand je serai
un professionnel de la Coupe pardon, je veux
dire de P6tionville je demanderai au PBre
Rounz, le pretre vaillant qui depuis vingt-
ihuit ans est A la tate de la paroisse, -quileur
a donn6 cette Ame de clartL et de lumiere, cette
Ame qui m'inonde de souvenances, de regrets
comme si elle ripercutait quelque melodie que
j'ai connue ailleurs, IA-bas, dans une autre vie...
J'ai salue, en passant, I'autel de la Patrie au-
dessus duquel, dans le vent matinal, un palmiste
solitaire fredonne allegrement la Dessalinienne.
J'y ai vu, sous le meme palmiste, Geffrard, alors
dans toute sa gloire que d'ans il y a, grand
Dieu proclamer Petionville, capital d'Haiti.
C'6tait une m6chante estrade en bois qu'on avait
rafistolee et peinturlurle a cette occasion. C'est






LA CONFESSION DE BAZOUTTE


maintenant un coquet edifice en magonnerie,
ceuvre du general Celcis, commandant de la
Commune... A propos, j'ai entendu cette con-
versation, un moment apres, entire deux hom-
mes, don't l'un d6telait, devant une barriere, un
buss poussiereux arrivant de Port-au-Prince :
Je vais rentrer le harnais et les accessoires.
Oh! ce n'est pas la peine, r6pond I'autre.
Vous pouvez tout laisser dehors. On ne vtole pas
dans le commandement du general Celcis.
Cependant le soleil commence a piquer. Si la
salsepareille a disparu des eaux de PWtionville,
la chaleur qui, dans un air sec, a toujours rdgn6
ici durant la journee, n'a pas disparu, je le sens
d6ja. Je me hite done vers l'usine caf6eire d'Oc-
tave Francis, a qui je veux faire visit.
Je retrouve l'industriel, que je n'avais vu
depuis si longtemps,-aimable, gai,jeune, un peu
engraiss6. Il est sous sa veranda, humant la bouf-
fee vive qui descend des mornes. Cependant, en
ce delassement, 1'ceil 6veille couvre de. tendresse
familire, paternelle, les machines, les bassins peu
profonds, les glacis, oAi il a 6crit une page utile
a lui et a ses concitoyens. L'usine est au repos.






PETIONVILLE


La lumiere pose, limpide et m6tallique, sur
l'herbe jaune du chemin. Seules, quelques fem-
mes accroupies, au loin, trient des corbeilles de
cafe. Elles ferment un fond de tableau, dans
leurs gestes lents et courts, en harmonies avec
l'ensemble.
Je d6range ce sage, ce philosophy, ce celiba-
taire souriant en sa beatitude, car ce n'est que
lorsque je suis sur lui qu'il se 16ve, les mains cor-
diales, tendues, ouvertes :
Oh! excusez-moi, excusez-moi, mon cher
ami. Je ne vous avais pas reconnu. Comment!
c'est vous? Quelle surprise II y a tant d'ann6es,
et vous Utes si jeune !
On accepted avec plaisir ce compliment-la
quand on a pass la cinquantaine, et surtout on
ne perd pas le temps a approfondir si c'est plu-
tot parce que l'on a beaucoup vieilli que l'ami
ne vous reconnalt pas... Et aussit6t les effusions
du premier moment accomplies, la conversation
s'engage. Tout en causant, Francis me fait tra-
verser son allee de grenadiers pour arriver A BON
ACCUEIL : ils sont tous en grande tenue, les gre-
nadiers, sous les armes, c'est-4-dire en fleurs.






L4 LA CONFESSION DE BAZOUTTE

Nous gravissons les degres de la villa, que d6-
corent a profusion des geraniums mauves... Quel
magnfique horizon L'irr6el panorama que cette
nappe de verdure 6tincelante, 6tendue A nos yeux,
et que dkcoupent, gA et la, au premier plan, la
moire argent6e du ruban des eaux C'est un d6cor
def6erie unique. Dans une multiplication delavue,
de la pens6e pour fixer l'image, pour ne l'oublier
jamais, je m'en gave, je m'en sabule...
Je fais compliment & Francis de sa coquette
villa, si sobrement paree. Je le loue du nom don't
il l'a baptis6e, lequel brille au fronton en lettres
profondes.
C'est Febvre, me dit-il, qui 1'a ainsi dd-
nommne. Tenez, je vais vous montrer I'acte de
baptime.
II va au salon et en sort avec une feuille de
paper qu'il me tend. Elle est A l'en-tete de la
Com6die-Frangaise et j'y lis :
< Le 24 avril 1895, en presence de M. Bobo,
de M. et de Mme RWgnier et de leur fille Alice, de
M. Octave Francis, de M. et de Mme Febvre, la
v:lla de M. Octave Francis a Wte baptis6e du






PETIONVILLE 89

nom qui lui convient le mieux, grace A 1'amabilite
de son proprietaire :
< Bon Accueil
< Fr6deric FEBVRE.

Je m'6crie :
C'est charmant. Vox populi, vox Dei, mon
cher ami. Du reste, personnel ne s'y entend
comme Febvre qui pratique l'hospitalit6 A
Champs et en Bretagne, A la maniere antique :
on est chez lui, mieux que chez soi...
Nous nous asseyons, Francis m'offre le grog
traditionnel. Je refuse. Et il se trouve que ni lui,
ni moi ne buvons, histoire d'etre a la hauteur
de la science moderne. En compensation, il
m'offre un verre de pole, le dernier jet du lait de
la vache. Et nous causons...
Voulez-vous, mon cher ami, me rappeler
les origins de l'usine?
Oh! il faut remonter jusqu'en 1878 pour
trouver le commencement de cette entreprise, -
et meme un peu plus avant, car cette idde ne
m'est venue qu'a la suite d'une conversation que
j'eus avec un habitant qui revenait d'un combine






LA CONFESSION DE BAZOUTTE


qu'il venait de faire sur une grande plantation
de cafeiers, dans les mornes. Ce pauvre homme
6tait desold, d6courag6 et il faisait piti6 a l'en-
tendre raconter ses d6boires et ses pertes A cette
occasion. Comme il avait beaucoup a piler, il
avait invite beaucoup, beaucoup de monde et
avait, en consequence, fait force provisions en
lafia, cabris, cochons, pois el riz. Mais du mo-
ment que les paysans avaient mange (et ils
mangent beaucoup quand cela ne leur cofite
rien) et s'6taient saoules, ils se sont mis a se
dispute et a se battle a coups de machette, et
sont parties en grand d6sordre, laissant l'amphi-
tryon en face de ses dames-jeannes de tafia vi-
dees, ses provisions disparues et un travail
de decortication A recommencer. Ce pauvre Sossa
(c'6tait son nom, ancien serviteur de Thoby)
6tait aux larmes. Alors, il me vint l'id6e d'ins-
taller une petite usine central oii les habitants
porteraient leurs products que l'industriel se
chargerait de preparer m6caniquement, en vertu,
du reste, du principle de la division du travail
comme cela se fait pour le blW, etc., etc. Mais je
vous ennuie..:






PETIONVILLE


Par example! C'est trbs int6ressant, tres
pittoresque ce que vous me dites-la. Continuez,
je vous en prie!

Je me mis done A 6tudier la question, A
prendre des renseignements dans les pays oii
dejA la preparation des caf6s 6tait soignee : A la
Guadeloupe, A Kingston, A Porto-Rico et au
Guatemala surtout. Daguesseau Lespinasse me
second beaucoup dans mes recherches et c'est
lui qui me procura tous les documents reiatifs
a l'installation d'une grande usine de M. Guar-
diola, A (( Chocolat ) sa propriWte de Guatemala.
Ce Guardiola, qui est aussi un ing6nieur de
merite, est, du reste, l'inventeur de la machine
a s6cher le caf6, machine qui a rendu de grands
services A cette industries. Enfin, je ne peux
pas tout vous raconter en une fois, vous dire les
d6boires du debut. Le soleil monterait bien haut
h l'horizon et vous avez A regagner la ville.Mais
j'ai toujours appele mon vieil ami Daguesseau le
parrain de mon 6tablissement.

Ne vous occupez ni de moi, ni du soleil,
mon cher Francis. Nous sommes de vieilles con-






LA CONFESSION DE BAZOUTTE


naissances, lui et moi. Nous nous sommes revus
avec plaisir.
En 1878 done, j'ai install ma premiere
machine A deceriser, petite m6canique a bras:
c'6tait le debut. En 1881, le President Salomon
me fit une visit d'encouragement. 11 etait
accompagn6 de tout son Conseil et meme de
quelques membres du Corps diplomatique. Legi-
time, qui etait alors ministry de Salomon, 6tait
trWs enthousiaste de la chose et avait solliciti
le President a encourager ce premier mouve-
ment industrial dans cette parties.
Bref, mon cher ami, 1'etablissement tel que
vous le voyez est le resultat d'une longue suite
d'efforts, de conviction et d'esprit de suite. Tout
d'abord, il saute aux yeux que ce n'est pas un
plan d'ensemble qui a preside A l'installation de
l'usine. C'est plut6t une succession de per-
fectionnements et d'additions necessites par le
developpement de l'entreprise...
Permettez-moi de ne pas continue, car tout
I'historique serait trop long et pas assez intA-
ressant pour vous. Donnez-moi plutot des nou-
velles de Febvre. Que devient-il? Que fait-il?






PETIONVILLE


II continue A Utre heureux (1). Et peut-6tre
cela le lasse-t-il a la fin... Sait-on jamais avec
nous? Mais ce don't je suis sfir, c'est qu'il songe
souvent A ses amis d'Haiti, qu'il en parole sans
cesse, que son plus grand plaisir est de se ressou-
venir, en leur compagnie, des jours qu'il a v6cu
ici. II dBguste avec grace, comme je l'ai vu le
faire, aprbs diner, un petit verre de notre excel-
lent rhum natal. II adore notre cafe et ne jure
que par lui!...
Alors, les souvenirs s'egrenent. Nous devisons
a perte de vue. Francis a disappris presque le
chemin de la ville. II proclame qu'un beau decor
de la nature, toujours le meme et pourtant tou-
jours nouveau chaque matin, un travail inde-
pendant, honorable, utile A soi et aux autres,
une existence a l'abri des agitations violentes,
trouble seulement de l'apparition d'un beau
livre, d'une jolie page d'6criture artiste, de la
visit accidentelle d'un ami qui vous apporte,
pour faire apprecier votre bonheur, 1'6cho affaibli



(1) H61as I quelque temps aprfs M me Febvre mourait..




Full Text
xml version 1.0 encoding UTF-8
REPORT xmlns http:www.fcla.edudlsmddaitss xmlns:xsi http:www.w3.org2001XMLSchema-instance xsi:schemaLocation http:www.fcla.edudlsmddaitssdaitssReport.xsd
INGEST IEID E61MIVNGN_2PL75R INGEST_TIME 2012-02-29T16:33:03Z PACKAGE AA00008877_00001
AGREEMENT_INFO ACCOUNT UF PROJECT UFDC
FILES