La vengeance de Mama

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Material Information

Title:
La vengeance de Mama roman haïtien
Physical Description:
2 p. l., 276 p. : ; 16 cm.
Language:
French
Creator:
Marcelin, Frédéric, 1848-1917
Publisher:
P. Ollendorff
Place of Publication:
Paris
Publication Date:

Subjects

Genre:
non-fiction   ( marcgt )

Record Information

Source Institution:
University of Florida
Rights Management:
All applicable rights reserved by the source institution and holding location.
Resource Identifier:
oclc - 83341632
lccn - 25020471
ocm83341632
Classification:
lcc - PQ3949.M3 V4
System ID:
AA00008876:00001


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Full Text
44I
A
tv'


0

IV, t











UNIVERSITY

OF FLORIDA

LIBRARIES


____




FREDIRIC MARCELIN
'- abL7/



La Vengeance


de Mama
ROMAN HAITIEN


PARIS
SOCIETY D'EDITIONS LITTERAIRES ET ARTISTIQUES
Librairie Paul Ollendorff
50, CHAUSSEE D'ANTIN, 5o
1902
Tous droits reserves.









La Vengeance

de

Mama





I

Le service venait de finir.
Tumultueusement l'assistance se pressait aux
portes, tandis que les dernieres measures de For-
gue mouraient en accompagnements plaintiffs.
M. Josilus Jean-Charles, entour6 de sa famille,
se tenait sur le parvis invitant chacun a se ren-
dre h la maison oft l'on devait passer la journ6e,
selon l'usage, a boire et a manger.
Restke en arriere dans 1'6glise, Mle Zulma, re-
tard6e par les ranges de chaises, cloudes quatre
a quatre l'aide d'une triangle de bois au dossier,





2 LA VENGEANCE DE MAMA
se faufilail discretement. Elle venait de franchir
une des sorties lat6rales quand Adh6mar, I'ainW
des fils de M. Josilus Jean-Charles, qui la guet-
tait, court apres elle :
Vous ne vous sauverez pas, mademoiselle
Vous viendrez avec nous...
Oh! monsieur, je suis toujours en grand
deuil, vous le savez bien. C'est tout ce que j'ai
pu faire que d'avoir assisted la messe...
Je le sais, mademoiselle, et ma famille ne
saurait trop vous en remercier. Mais vous ferez
encore un effort. Venez avec nous prendre un
petit pith... Vous vous tiendrez loin du monde,
dans la chambre de ma mere, a qui vous ferez
ainsi le plus grand plaisir.
Tout en parlant, le jeune homme entrainait
doucement la jeune fille dans le sillage des invi-
t6s. Le flot se portait vers la vaste demeure de
M. Josilus Jean-Charles, rue de l'Enterrement.
L'amphitryon chez qui I'on serendait 6tait un
home important, un homme populaire, peut-
6tre le seul important, le seul populaire de Port-
au-Prince, bien qu'il n'y elt aucune situation





LA VENGEANCE DE M1AMA

officielle. Fils de ses ceuvres, il avait grand par
sa volont6 et son opiniatret6. Son pere, modest
charron, quelque peu charpentier a l'occasion,
don't F6tablissement assez achaland e6tait situ6
aux environs du portail de LUogane, non loin de
la forge de son compare Athis, n'avait jamais
song I l'envoyer a l'Ncole. A cette 6poque, dans
le pays, c'etait assez l'usage. On donna un m6-
tier a son fils; on ne pensait pas toujours a lui
faire apprendre h lire. La faute en etait pour
beaucoup i nos gouvernements : il y avait peu
d'ecoles primaires et les parents ignoraient
qu'il 6tait de leur devoir, en donnant la vie,
de donner l'instruction...
Or, a l'autre bout de la rue, dans une petite
maison basse dclabr6e, don't les trois poteaux,
mang6s de pourriture au ras du sol, se soute-
naient a la charpente du toit au lieu de la sou-
tenir comme c'6tait leur role primitif, un vieux
bonhomme, sec et tann6, avait install une petite
classes. Avec des peines inouies et sous la condi-
tion formellement acceptee par lui qu'on paierait
par acomptes ou mime en nature, il avail fini





4 LA VENGEANCE DE MAMA
par grouper une dizaine de gains du quarter.
Les uns venaient le martin, les autres l'apris-midi,
selon les n6cessit6s des services qu'ils rendaient
a leurs parents. I] en rendaient aussi a maitre
Espert, le vieux bonhomme, qui les employait
journellement a allumer son feu, a balayer sa
chambre, h relancer ses d6biteurs trop oublieux,
soit pour une ou deux gourdes don't il avait le
pressant besoin, soit pour quelques maigres
provisions de bouche quand le pere et la mere
recalcitrants tenaient boutique.
La rigoise en main, la chemise d6boutonn6e,
sans veste, les pieds nus dans ses pantoufles de
peau de cabri, le maitre d'6cole marchait de long
en large dans la petite piece don't la porte et la
fenetre donnaient sur la rue. Les l66ves, assis
sur un banc sans dossier, avaient leurs livres et
leurs cahiers sur les genoux, chacun ayant de-
vant soi sa petite bouteille d'encre oft trempait
la plume d'oie. Au fond, un grand tableau noir
6tait suspend la palissade. Nienseigne, ni Ecri-
teau ne signalait 1'6cole. Mais on ne pouvait se
tromper, car de tres loin on entendait le glapis-





LA VENGEANCE DE MAMA


segment des voix r6citantl'alphabet, alterne avec
le fiaou du fouet s'abattant fr6quemment sur les
dos. Souvent aussi on voyait a genoux devantla
porte un ou deux enfants avec un bonnet d'ane
sur la tate et une brique dans chaque main au
bras tendu raide. Ces enseignes vivantes indi-
quaient suffisamment que c'6tait la une petite
cole primaire du temps.
Quand un client demandait un requ ou un
bout d'6crit quelconque pour un argent vers6 ou
un travail command, M. Jean-Charles envoyait
son fils chez maitre Espert. Josilus expliquait
la chose, et, sous promesse que son pere ferait
telle ou telle reparation h la maisonnette, qui en
avait toujours besoin, I'enfant revenait avec le
paper. Cependant, depuis quelque temps le
maitre d'6cole grognait, faisait des difficult6s...
Non, d6cid6ment, le charron en prenait trop a
son aise. II avait dBja fait plus de dix recus pour
lui et il attendait encore la reparation des trois
poteaux de sa galerie. TantCt c'6tait un pre-
texte, tant6t c'6tait un autre, et les mois pas-
saient. Les tenons, laches dans les mortaises du





LA VENGEANCE DE MAMA


toit, allaient un de ces jours c6der au moindre
effort. Un vent un peu gros, une bourrique avec
sa charge de carbon, zigzaguant de trop pros la
galerie et... patatras... tout partirait, occasion-
nant peut-ktre des accidents. C'etait de l'exploi-
tation, ca, car depuis pros d'une ann6e le charron
avait faith apporter par son fils trois morceaux de
bois, dechet de 1'atelier, pour rapiecer les po-
teaux. II promettait chaque jour de commencer
le travail ct on ne le voyait jamais. Aussi, un
matin maitre Espert, fatigue d'attendre, refusa
cat6goriquement. Aucune supplication de Josilus
ne put le flchir. Enteit, il r6ptait :
Non, non et non t
Alors l'enfant insinua :
Maitre Espert, si vous voulez donner le re-
cu je m'engage A faire moi-m6me le travail.
Comment! tu pourrais?
Oui, j'en suis str. Vous souleverez seule-
ment les poteaux et je mettrai les pieces mor-
taisees et chevronnees.
lcoute, si tu me trompes, tu auras affaire a
moi. Tuferas la connaissance de Machouchoute.





LA VENGEANCE DE MAMA


Et maitre Espert brandissait sa rigoise.
Je n'ai pas peur de Machouchoute, maitre
Espert, 6tant certain de ce que je dis.
Le maitre d'ecole fit le regu. Josilus, le lende-
main, vint, equarrit le bois, adapta les pieces a
la place des souches pourries, les chevronna et,
le soir meme, maitre Espert put, sans danger,
prendre le frais, en se carguant dans sa chaise,
sur un des poteaux, d6sormais plus braniants,
de la galerie. II est vrai que pour le gros oeuvre il
avait aid l'enfant. Enthousiasme, ii lui dit alors :
Tu devrais apprendre & lire et ia erire. Un
hoiunie n'est pas un homme sans cela.
Josilus object qu'il travaillait avec son pere
et que celui-ci ne consentirait probablement pas
a se river de ses services.
Au lieu d'aller jouer, viens aux heures de
repos, h midi, apris ton (dl.jeu.ner, et a cinq
heures, avant de souper.
Ainsi fut fait.
Desormais, au lieu de courir au soleil avee
les gains de son Age dans les emplacements
non bitis d'alentour ou dans les d6combres de





LA VENGEANCE DE MAMA


maisons brfil6es, a la chasse des oeufs des
poules du voisinage, Josilus alla s'asseoir sur le
bane de l'ecole. Bien souvent, la rigoise tomba
sur ses 6paules et le fit cruellement souffrir,
malgr6 ses precautions, avant de partir pour la
legon, de se mettre, entire la peau et la chemise,
un fort rentoilage. Bien souvent ses mains ten-
dues plierent sous le poids de la brique. Mais
son courage ne se lassa pas. Apre, indomptable
dans sa volont6 de savoir, I'enfant ne tarda pas
a devenir le plus brilliant 6elve de maitre Espert.
D'un autre c6t6, celui-ci 6tait enchant6, non seu-
lement des progres de Josilus, mais encore parce
que sa maisonnette 6tait maintenant en meilleur
6tat. Plus de trous de rat dans le plancher, plus
de pentures ne tenant plus aux portes. Les clous
6taient d6sormais remplac6s au fur et a measure
qu'ils tombaient des palissades a demi-rong6es
de v6tust6. Le pere Jean-Charles aussi 6tait sa-
tisfait. On lui faisait ses regus, sur lesquels il
continuait d'apposer sa croix pour toute signa-
ture, sans recrimination, et il envisageait, non
sans un certain orgueil interieur, le jour oi Jo-




LA VENGEANCE DE MAMA


silus lui-meme peut-6tre pourrait les libeller
pour lui a domicile.
Quand, au seuil de la vie, on montre cette vo-
lonte, il n'est pas rare qu'on arrive a dompter
le sort. Le pere de 1'enfant avait fini par s'int6-
resser h ses progres. I1 6tait entr6, par la suite,
au Lyc.e National, oft il avail faith d'assez bones
6tudes... Rien d'6tonnant done si, de tres nom-
breuses ann6es apres, nous trouvons notre .o-
silus Jean-Charles devenu une sorte d'autorit6
social h Port-au-Prince, surtout depuis deux ou
trois ans, un homme qu'on consultant dans les
occasions difficiles, qu'on respectait, que le
gouvernement lui-meme m6nageait jusqu'ici,
tout en affectant d'en rire un peu, parce qu'il ne
recherchait ni places, ni honneurs. En une ou
deux circonstances, sond6 pour le minister de
l'agriculture, il avait refuse. Un maniaque, un
toque, murmurait-on en haut lieu, en souriant.
Ce qui n'empechait pas la police de le surveiller
etroitement, cette attitude 6eant 6videmment
louche...
La fortune, plutot I'aisance, de M. Josilus





10 LA VENGEANCE DE MAMA
Jean-Charles 6tait toute en terres. Elle consis-
lait surtout en Vesouriche, son habitation de la
plaine du Cul-de-Sac qui, grace h son activity,
6tail devenue la plus belle du pays. Adh6mar,
I'ain6 de ses fils, l'aidait dans cette exploitation.
Des deux autres, 1'un dirigeait, place du Mar-
ch6-Debout, une pharmacie don't la prosp6rit6
croissait chaque jour. Cette prosperitA reposait,
en parties, sur l'emploi rationnel et mtthodique
de la flore du pays a la sante publique. Toute
une pharmacopee nouvelle en 6tait sortie, autre-
ment puissante et r6muneratrice que les impor-
tations tires de l'6tranger. Une petite industries
avait ainsi pris naissance : celle des paysannes
apportant sur leurs ttes, chaque semaine, a
l'usine de la pharmacie, 6tablie aux portes de la
ville, en de fortes coletts, des charges de fruits,
de fleurs, de feuilles, de gommes, de risine de
toutes sortes, de bourgeons et d'6corces. Apres
manipulation, trituration, cela allait au labo-
ratoire du March6-Debout. De la, en pates, en
liqueurs, sirops, juleps, cela se r6pandai dans
la ville et en province. Les m6decins, r6frac-





LA VENGEANCE DE MAMA


taires au d6but, s'6taient rallies, experience
faite, a la pratique nouvelle. Beaucoup bri-
guaient maintenant l'honneur de mettre sous
le patronage de leurs noms des sp6cifiques sortis
de l'usine... I1 est certain que, content de ne
nous donner aucune peine, nous n'6tudions pas
assez les propri6t6s et les vertus des plants du
pays. Cependant, les r6sultats obtenus par la
pratique des bonnes femmes dans la champagne
auraient dUi diriger nos regards de ce cote. L'ac-
tion d6tersive, pour ne citer que ces examples,
du baldglissd, 1'effet imm6diiat de l'infusion de
feuilles de sapotillier sur les menstrues, tant
d'autres remedes populaires, qui sont d'appli-
cation courante, parfois imprudente, mais tou-
jours rapide et prompted, devraient inviter la
science h s'arreter dans ce domaine inexplor6.
Pour I'instant, il reste facilement la proie des
charlatans... Il n'est pas rare de rencontrer
souvent, dans la rose du martin, sur la place du
village a la v6egtation luxuriante et folle, une
hydropique ou une paralytique mAchant des
poign6es d'herbes ou de fleurs sauvages qu'elles





LA VENGEANCE DE MAMA


arrachent a l'aveuglette, les yeux bands, a
droite et a gauche. Elles executent les prescrip-
tions de la cqmmire gu6risseuse...
Le dernier fils de M. Josilus Jean-Charles
venait d'achever ses classes et avait 6et plac6
comme clerc dans une etude de notaire. Tous
trois ils avaient recu une education soignee,
mais pratique et dirig6e surtout vers une appli-
cation directed et d6terminee. 11 n'entrait pas
dans les id6es du pere que ses enfants fussent
des reveurs simplement, des aligneurs de
phrases, des journaleux : ce qui est souvent
le cas chez nous. Il savait trop le prix de l'ac-
tion, de la volontW utile pour ne pas les d6ve-
lopper chez les siens.
II faut, r6p6tait-il, que les jeunes gens
aient un m6tier, une profession, une occupation
r6elle... Avec ga, on a plus d'autorit6, probable-
ment plus de loisir aussi plus tard, puisqu'on
peut arriver A la fortune, pour 6mettre des idees,
si on en a, et les faire adopter...
L'assistance, la foule plut6t, qui accompa-
gnait ce lundi matin M. Josilus Jean-Charles h





LA VENGEANCE DE MAMA 13
sa demeure, apres la c6elbration du grand ser-
vice h ses parents d6c6d6s, 6tait form6e de
toutes les classes de la society. Le n6gociant du
bord de mer y coudoyait le petit d6Laillanl. On
voyait des personages officials, des d6put6s,
des s6nateurs, aux c6tes de simples artisans. La
marchande ambulante, attifee et parfumne pour
l'occasion, fr6lait la bourgeoise cossue. A l'ar-
riere, dans les derniers rangs, un group de cul-
tivateurs, dans leurs habits de fete, fermait la
march. Personne ne les avait rel6gu6s la;
d'eux-memes, ils s'y 6taient places. Mais, h la
droite du maitre de la maison, marchait le chef
de ses ateliers, celui qui, apres son fils, avait la
haute main dans la direction de Vesouriche.
Grand et souple dans sa redingote de merinos
noir, il bombait la poitrine, le panama un peu
de travers sur sa tete longue et 6troite. Sa de-
marche, ses yeux, tout trahissait en lui lajoie,
l'orgueil qu'il 6prouvait de cette nombreuse
assistance entourant son patron. En effet, per-
sonne ne lui 6tail plus d6vou6, plus attache.
Pour Jean-Francois Diaquoi, M. Josilus Jean-





14 LA VENGEANCE DE MAMA
Charles realisait le type absolu de la perfection
humaine : 6quit6, humanity, 6nergie et courage.
Toute la rue de l'Enterrement avait (4t balayee
et abondamment arros6e, pa raort h la pous-
siere, des l'aube. M"" Jean-Charles, pour veiller
aux derniers apprets et recevoir ses invites,
6tait rest6e a la maison. Elle se tenait h la porte
principal, accueillant les arrivants d'un sou-
rire, d'un mot, d'un geste aimable. On se rdpan-
dait un peu partout dans les vastes pieces du
rez-dc-chaussee oAi d6ja les serviteurs s'empres-
saient d'offrir, sur de grands plateaux charges
de verres et de tasses, le chocolate, le porter
coup de biere, le vermouth, le cocktail. D'autres
les suivaient, portant les plats remplis des petits
pit6s tout chauds. En peu d'instants, tout le
monde eut son verre d'une main et son patl de
l'autre...
Nulle maison n'6tait plus propice que celle-ci
a une reception de ce genre : son proprietaire
l'avait bAtie en homme qui aime le comfortable
pour lui, aussi pour ses amis. On sentait, en y
entrant, qu'on n'6tait pas chez l'6goiste, pluLtt





LA VENGEANCE DE MAMA 10
chez l'Ftre heureux d'une aisance gagnee par le
travail et qui n'a pas h la cacher. 11 en jouissait
et en faisait jouir les autres. L'emplacement
avait plus de cent cinquante pieds de facade sur
au moins trois cents de profondeur. Juste au
milieu, la construction de cinquante sur cin-
quante, 6elgante et sobre, toute blanche, re-
peinte soigneusement chaque annee, 6levait ses
deux stages. Sur les ci61s une cloture de
briques, surmontle d'un grillage en fer, courait,
donnant passage, a gale distance, a deux portes
cocheres.
Du dehors on pouvait voir la vaste cour
planted d'arbres verdoyants, ses alleges bien en-
tretenues, ses parterres oft les plus belles fleurs
tropicales s'6panouissaient dans leur grace vi-
goureuse, leurs parfums capiteux... Pour l'ins-
tant, les curieux, masses sous les galleries des
maisons d'en face, regardaient un autre spec-
tacle : toute la cour 6tait couverte de grands
velums sous lesquels des tables 6taient dressees.
Des garcons, correctement vktus de blanc, les
garnissaient d'assiettes, de converts, de large





16 LA VENGEANCE DE MAMA
plats de milieu oft se prelassaient de gros jam-
bons de New-York d6cor6s a leur extr6mit6
d'une toullette de paper rouge et bleu, les cou-
leurs nationals. Des femmes, la jupe raltach6e
sous le venture afin de garder la liberty de leurs
movements, allaient incessamment des cuisines
aux tables pour apporter aux gargons tout ce
qui etait n6cessaire au service. Car ce n'elait
pas une petite affaire que de 'faire manger tout
ce monde. La premiere table 6tait pour midi;
il 6tait certain que la second ne pourrait avoir
lieu avant deux heures. Mais, a partir de ce mo-
ment, chacun s'aiderait soi-meme. Les convives,
s'attardant a leurs places plus que de raison,
on irait aux offices prendre, selon la coutume,
une assiette, chercher son pain; on piquerait,
de l'epaule du voisin dans le plat, une tranche
de rOti, un blanc de dinde qu'on mangerait de-
bout, pour boire apres dans le verre h demi vid6
d'une dame et connaitre ainsi ses secretes pen-
s6es. On ne pr6voyait done pas un troisieme
service. Cependant, il eft pu se presenter, et
meme un quatrieme, que I'on n'aurait pas Wte en





LA VENGEANCE DE MAMA 17
peine: il avait 6tW tue deux bmeufs, dix moutons,
vingt-quatre dindes, sans parler des pieces
accessoires. Trente jambons enrubannes deco-
raient les dix tables. I1 est vrai que, selon
l'usage, les reliefs 6taient pour les prisons et les
h6pitaux de la ville et M. Josilus Jean-Charles
avait voulu qu'ils fussent abondants.
Cette animation qui r6gnait dans la cour avait
singulierement trouble les habitudes d'une
classes de volatiles qui depuis longtemps y domi-
nait en souveraine : des centaines de pigeons,
tires de leur quietude habituelle, voletaient
6perdfiment sur les tentes ou se fixaient a leurs
rebords en roucoulant. Ces oiseaux families
6taient les favors de la maitresse de la maison.
Leur nombre ne se comptait plus. Il y avait des
epoques ofi il devait atteindre pres d'un miller,
car tous ceux des alentours, attires par le mais
et le petit mil qu'on leur jetait chaque martin a
profusion, y accouraient. Cela donnait meme
lieu dans le quarter h une petite exploitation.
En effet, quand on voulait manger une bonne
paire de pigeons bien gras, on allait la r6clamer





18 LA VENGEANCE DE MAMA
chez Mm" Jean-Charles comme ayant d6serte le
colombier. La brave femme s'executait. Elle
aurait donn6 sans m6me ce pr6texte, mais il est
toujours plus natural d'avoir l'air de r6clamer
son bien que de demander un service.
L'heure passait.
Beaucoup de personnel, apres avoir pris le
plt6 traditionnel et bu un verre, se retiraient
pour revenir d6jeuner a midi. D'autres, n'ayant
rien a faire en ville ou heureuses de trouver une
occasion de ch6mage, se groupaient sous la
galerie et conversaient bruyamment. Les jeunes
gens, apres s'ktre multiplies pour servir les
dames, marivaudaient maintenant avec elles
dans les deux grands salons du rez-de-chaussee.
On les avait debarrass6s de leurs gros meubles,
car on devait y danser des l'apr6s-midi aux sons
de la musique militaire. Daus la salle a manger,
ouvrant sur la veranda de la cour, M. Josilus
Jean-Charles, debout pres d'une merveilleuse
table, faite d'un seul bloc d'acajou massif,
insistait pour que son grant passat la journey
en ville. L'autre refusait respectueusement.





LA VENGEANCE DE MAMA 19
Laissez-moi partir, je vous prie. Depuis
quelques jours, je suis inquiet. Je ne dois pas
quitter 1'habitation. I1 me semble que quelque
chose de pas natural se passe autour de nous...
Enfin, avez-vous quelque indice ? Dites.
Je ne sais rien. Alais c'est plus fort que
moi, je sens, je flaire quelque chose. Une piste,
quoi? On n'est pas maitre, vous savez, de ses
apprehensions. Un rien suffit pour les faire
naitre... Ainsi, hier j'ai rencontr6 ce miserable
ivrogne, ce vaurien de Dokoue que nous avons
fini par chasser, ne pouvant 1'amener a se
corriger... Eh bien il m'a semble qu'il me
regardait d'un air singulier, ironique...
Ah si maintenant un regard d'ivrogne
vous ebranle..... Je ne vous reconnais plus,
mon bon Diaquoi.
Ce miserable n'est pas seulement un
ivrogne. C'est un sc6elrat et on raconte des
choses..... Et puis, ce n'est pas tout ca. Un de
nos moulins fonctionne bien lcntcmcnt, vous
savez... Je ne veux pas que le vesou fermente.....
Je pars, ma presence est necessaire au travail.





20 LA VENGEANCE DE MAMA
M. Jean-Charles n'insista plus et Diaquoi prit
cong6 de lui. Comme il franchissait le seuil
pour aller chercher son cheval qu'il avait laiss6,
dans le voisinage, chez une cousine de sa
femme, un remue-m6nage se faisait dehors.
Chacun se levait, saluant un cavalier, revetu
d'un habit carre aux boutons et aux gallons d'or,
qui, escort de deux officers etsuivi d'un guide,
mettait pied a terre devant la balustrade.
Bonjour, commandant Diaquoi, s'ecria le
nouveau venu dans un rire familiar et sonore.
Toujours populaire, n'est-ce pas ? toujours
l'idole des ateliers ?
Tous mes respects, secr6taire d'lItat. Mais
ne vous moquez pas de votre serviteur... Le
pauvre Diaquoi n'a aucune importance... En
faisant son devoir, il s'applique simplement a
ktre just, a etre bon, a ne pas trop mecontenter
les gens.....
Oui, j'entends... Une facon de me dire que
nous ne sommes ni justes, ni bons... Toujours
la critique de l'autorit6...
D6ja M. Josilus, pr6venu, accourait. I n'atten-





LA VENGEANCE DE MAMA 21
dait pas le secr6taire d'Etat. On lui avait bien
envoy une invitation, par courtoisie, comme a
tous ses collogues : on ne pensait pas qu'il
viendrait. De fait, il expliquait que c'6tait en
passant pour jeter un coup d'oeil, parce qu'on lui
avait dit que jamais plus belle reunion ne s'6tait
vue. II n'6tait pas fich6 de voir jusqu'a quel
point le maitre de la maison 6tait aimed, combien
il comptait d'amis. II disait cela en souriant
I6gerement et on ne savait s'il n'y avait chez
lui que mauvaiseironie. M. Josilus Jean-Charles
s'empressait de lui offrir i boire. 11 refusait,
mais demandait galamment a presenter ses
hommages a M"" Josilus. Elle 6tait en ce mo-
mont avec quelques jeunes filles et dames de ses
amies, dans sa chambre du rez-de-chauss6e,
spacieuse pi6ce qui donnait de plain-pied sur
un joli parterre qu'elle soignait de ses propres
mains. Comme elle soufTrait d'une excessive
faiblesse des jambes, suite d'anciens rhuma-
tismes, elle pr6f6rait cette chambre qui lui
6vitait la fatigue de l'escalier. Le ministry la
compliment sur la reunion. Zulma, qui 6tait a





LA VENGEANCE DE MAMA


ses c6its, tressaillit a cette voix et, instinctive-
ment, elle leva ses yeux vers l'homme. II la
regard longuement, de cet ceil fouilleur, d6sha-
billeur qu'il avait d'habitude pour d6tailler les
femmes. Puis, accompagn6 de M. Josilus, il
descendit dans la cour, admira la belle ordon-
nance des tables, un peu plus loin s'arrfta aux
6curies ofi quatre betes de prix, dans leurs boxes
confortables, hennirent doucement aux visi-
teurs. Le ministry flatta de sa canne la croupe de
miroir de I'tlalon gris d'Adhemar. Un frisson,
un souffle, comme quand le vent plisse la sur-
face de l'eau d'un bassin, court sur la robe du
cheval.
L'admirable bete! s'exclama-t-il. Voulez-
vous la vendre?
Elle n'est pas h vendre, ni les autres non
plus. Ce sont nos cr6oles, n6s, dresses h Vesou-
riche et nous v tenons.
Ah! vous Rtes un homme vraiment heu-
reux... La belle maison que celle-ci et la belle
habitation que Vesouriche!
Je vous remercie, secr6taire d'ltat, de





LA VENGEANCE DE 31AMA


vos compliments et je suis content que vous
appr6ciez les efforts de toute une vie de la-
beur.
Savez-vous ce que vous devriez faire? I1'
faudrait donner une fete au Pr6sident a Vesou-
riche...
M. Josilus ne rpondit pas... Refaisantle tour
des tables, le ministry sortit de la court, retra-
versa les salons et, saluant les assistants
groups sous la galerie, il se remit en sell.
Mainlenant, au pas de son cheval, il causait
avec un de ses officers, a sa gauche. Celui-ci
Rtait, dit-on, son ame damnne, l'homme qu'il
chargeait de toutes les missions basses, le con-
seiller occulte don't on prenait I'avis, quite a ne
pas le suivre toujours.
D6cidement, il faut en finir. Il ne pent pas
y avoir ce foyer d'opposition, ce centre de rcsis-
tance en face du gouvernement... Avez-vou s
recu Ic rapport de Dokou6?...
Oui, secr6taire d'atat.
El bien! je vais donner l'ordre d'arriler,
pour commencer, ce Diaquoi! Vous avez vu la





24 LA VENGEANCE DE MAMA
fagon don't il p6rorait! Son quite, sa justice..
Je vais lui en donner de l'6quit6, de la justice
Secr6taire d'ltat, je dois vous fair remar-
quer que les denonciations de Dokou6 me sem-
blent un peu frdles. Je voudrais les corser, les
solidifier. Ce sera l'aflaire de quelques jours.
Ce n'est pas la peine. Arretons-le
d'abord...
Mais si on est forc6 de le remettre en
libert6...
Perdez-vous la tite, mon cher? Un gou-
vernement n'arrete pour remettre en liberty que
lorsque cette solution fait parties de son dessein.
Esl-ce que nous avons agi autrement depuis
trois ans?
Pourtant, ici, je vous ferai observer, secr6-
taire d'.Itat, que la parties est grosse. La d6non-
ciation pour 6tayer I'accusation, est d'un indi-
vidu tar6, un ivrogne... Comment imaginer que
Diaquoi ait fait de telles confidences a un
semblable personnage? Et puis s'en prendre
h Diaquoi, c'est attaquer A. Josilus Jean-
Charles.




LA VENGEANCE DE MAMA


Justement, Diaquoi n'est que le pr6texte.
N'ayez aucune crainte. Un hon juge d'instruc-
tion mettra l'affaire au point.
Hum! cet homme-la me semble tres fort,
tres populaire.
Mon cher, il n'y a pas de popularity pour
un homme en prison... Vous voyez ce Josilus
Jean-Charles, si orgueilleux sous sa fausse
simplicity, insolent au point de ne pas r6pondre
quand je lui disais d'inviter le Pr6sident h
Vesouriche... Eh bien! quelques mois de fers,
de secret le rendront souple comme un gant...
Souvenez-vous de Cesarius Christophe, si arro-
gant au d6but? Au mois de septembre, dans les
chaleurs, tout nu dans la barre, il demandait
grace.
Ah! oui... Et le ge6lier lui repondait qu'il
n'avait pas assez transpir6...
Sans computer les interrogatoires de l'ins-
truction, quand les juges sont a la hauteur de
leur mission... Et lesn6tres le sont tous!... Je ne
sais pas si ces tortures-line d6passent pas encore
les fers et le secret... Nuit et jour, pas de repit





LA VENGEANCE DE MAMA


ainsi... Je voudrais bien voir Josilus Jean-
Cnarles resister a ce regime!
Cependant, Secr6taire d'lItat, il me semble
que dans ce cas-ci nous devrions prendre quel-
ques precautions. L'homme me parait tries maitre
de lui, tr6s adroit... Excusez-moi, je n'ai pas
votre savoir, ni non plus votre experience. C'est
mon d6vouement qui me fait parler.
Je ne vous en veux pas, mon ami... Mais,
croyez-moi, ceux qui ont cr66 le systLme que
nous tachons, tr6s imparfaitement encore, de
meltre en pratique pour le bonheur de nos conci-
toyens, n'6taient pas des sots... Ils le basent sur
la peur et ils n'avaient pas tort, car c'est le
vrai, le meilleur ressorl de la b6te humaine..
Prenez I'homme le plus brave du monde, le plus
fier, a l'ame la plus inflexible. Jetez-le au sein
d'une horde de sauvages, de cannibales, loin de
toute esp6rance, bien persuade qu'il n'a i
attendre aucun secours de qui que ce soit, que
le monde ignorera m6me qu'il va finir dans le
venture de ses... semblables. Forc6ment, il sera
liche. II demandera grace, il criera misdricorde.





LA VENGEANCE DE MAIMA 27
11 ne salt pas pourquoi il fait cela, puisque cela
ne servira h rien : c'est la bete qui parole. 11
n'est mime pas besoin d'aller si loin... Jetez-le
implement dans un cachot et r6ussissez h de-
former en lui tout espoir, a empecher qu'aucun
echo du monde ext6rieur lui parvienne. Au
besoin, rendez son estomac, sa faim tributaires
de votre caprice. I1 tombera graduellement
dans la prostration, dans 1'avachissement. La
bite seule vivra en lui, le dominera toute.
L'homme n'est le roi de la creation que parce
qu'il a tout asservi... un pur hasard... Si les
animaux pouvaient prendre leur revanche!...
L'homme tirerait Ic fiacre aussi docilement
que le cheval... Avez-vous lu le voyage de
Gulliver?... Mais vous n'avez pas besoin de
lire, puisque vous avez la demonstration de ce
que je dis la tous les jours sous les yeux... En
r6alite, la flamme, l'essence, le resort sup6rieur,
don't nous nous targuons tant, n'existe pas par
lui-meme. 11 n'est qu'accident, ne subsiste que
grace a des circonstances incidentaires...... Un
vernis...... La peur a toujours raison de la loque





LA VENGEANCE DE MAMA


humaine, semblable a toutes les loques.L'essen-
tielest de commander a la loque des autres. 11 y a
un tas de gens qui n'ont pas d'autre profession
dans le monde. Pour I'instant, c'est nous qui
avons cette d61gation i Haiti.
Je ne saisis pas tout tres bien, secr6taire
d'Etat, car vous etes un savant, vous. Mais
puisque vous le dites,il faut que cela soit ainsi...
Oh! oui, je vous fais la un petit course de
philosophic exp6rimentale comme si vous en
aviez besoin. J'oublie que vous 6tes un prati-
quant d'instinct... 11 est bon toutefois que tous
les agents de l'autorit6 ne percent jamais de
vue les principles tutelaires de notre adminis-
tration... Passons h autre chose... Quelle 6tait
cette jolie personnel qui se tenait aux c6t6s de
Mm"" Josilus? Cristi! la belle creature! On en
mordrait comme dans une peche de Kenscoff.
Comment! vous ne savez pas, secr6taire
d'Etat?... C'est l'ancienne fiancee de Labas-
terre ...

1. Labasterre (Th6mistocle-Epaminondas), roman haitien,
Ollendorff, 6diteur.




LA VENGEANCE DE MAMA 29
De ce fou qui avait pris les armes, il y a
trois ans, contre ]e gouvernement dans la rue
des CUsars?
Oui, secretaire d'Etat.
La jolie fille! Je croyais que ces gens-la
avaient disparu, n'existaient plus.
On le disait et j'ai ete moi-meme fort
etonn6 de voir cette personnel au service. Je
suis str que c'est la premiere fois qu'elle va en
ville depuis la mort de son fiance.
En tout cas, nos regards se sont crois6s
et je parierais qu'elle ne demanderait pas mieux
que je la console.
Ah! secr6taire d'Etat, je ne voudrais pas
vous contrarier, mais h present que j'y pense
je me souviens avoir entendu dire qu'Adh6mar,
l'ain6 des Jean-Charles, la courtisait. Sa pre-
sence au service laisse supposed qu'elle n'y est
pas insensible.
Bah! mon cher, vous ne vous connaissez
pas en femmes. C'est un article qui m'est fami-
lier, a moi. J'en ai tant brocant6 depuis trois
ans!... Vous dites qu'Adh6mar lui fait la cour?





LA VENGEANCE DE MAMA


Raison de plus pour que la fille me plaise. J'ai
aussi idWe que la victoire ne sera pas difficile.
Et la morale, secr6taire d'Etat? Vous lui
avez enlev6 son fiance...
Nouvelle raison de plus : je lui dois une
compensation...
Je ne sais pas... Moi, je ne pourrais pas.
J'aurais peur de cette demoiselle. Du reste, j'ai
tort de m'inquikter. Je suis persuade que
vous ne reussirez pas.
Le ministry toisa ironiquement l'officier...
Un sourire de confiance sardonique plissa sa
face luisante, graisseuse. Il rassembla les renes,
enleva son cheval tout en fredonnant une chan-
son compose en son honneur, pour clehbrer ses
exploits amoureux :

Ce moin mime qui zandolit, !6
Nan poin boi moin pas 1l mount 1!

L'escorte disparut a bon train au tournant de
la rue.


I. Je suis l'anolis,
11 n'y a pas d'arbre oi je ne monte!













Trois ans, en effet, avaient pass depuis le
jour ofi, sous le soleil de midi, la voisine secou-
rable el M"e Corneille avaient transportL le
corps de Labasterre chez sa mere... Elle etait,
on s'en souvient, au lit, greloltante de fievre. A
la voix cassee, Rteinte de M"me Corneille g6mis-
sant dans la boutique : (( Assassins! Assassins! ,
elle sortit de la chambre, dans une torpeur d'in-
conscience. Elle alla a la chaise, tira la nappe de
calicot qui recouvrait le cadavre. Elle le regard
attentivement comme si elle cherchait i recon-
naitre qui c'6tait. Elle porta, elle report la main
h son front a plusieurs reprises, palpa le mort
longuement... Soudain elle se pr6cipita dans la
rue, a peine vWtue comme elle se trouvait, d6-





32 LA VENGEANCE DE MAMA
lirant : < La fin du monde! la fin du monde!...
onde!... onde!... ) On court apres elle, on la
ramena de vive force; 6cumante, hurlante, on
la recoucha. Dans le lit, il fallut I'attacher, et
elle vocif6rait, presque sans s'arrkter, nuit et
jour: (c La fin du monde ... La fin du monde ... )
A la longue, quand, restee folle, elle d6ambu-
lait sans fin par la ville, ce fut un gargouille-
ment de mots, de sons rauques, gutturaux od
1'on percevait difficilement les dernieres syl-
labes : onde! onde! onde!
On n'eut pas h s'occuper des funerailles de
Labasterre : l'autorit6 s'en charge. Quelques
instants apr6s l'arriv6e du corps, des homes
de police se pr6senterent a la maison avec deux
forgals portant un cercueil de bois blanc. Sous
les yeux sees de Mm" Corneille, brills au fer
rouge, et don't les larmes n'arrivant pas a cou-
ler, ne rafraichissaient pas la cuisson tortion-
naire, on y mit le cadavre que les travaux forces
charg6rent sur leurs tltes. On alla l'enterrer
devant le cimetiere ext6rieur, sur le parcours
du petit torrent qu'est a cet endroit le Bois-de-





LA VENGEANCE DE MAMA 33
Chenes. Alors qu'il est encore une riviere, dans
les hauteurs de Lalue, Epaminondas, enfant,
aimait, on s'en souvient, a rover sur ses bords...
On lui octroya ainsi come dernier asile un des
lieux oi il est d'usage, a titre d'infamie, de d6-
poser ceux qui se donnent volontairement la
mort ou a qui l'autorit6 la done. C'etait dans
la charitable intention d'6pargner au people une
emotion inutile, par le spectacle intempestif
des fundrailles, qu'il en avait W6t d6cid6 de cette
facon. Une heure apres tout 6tait fini. Les for-
gats, sous la garde des soldats, s'en allerent
apres avoir nivel6 le terrain.
Sur la place qu'on voit devant le cimetiere, a
c6t6 du caf6 tres achaland6 : ( A la Petite
Larme ), of, chaque apres-midi, apres les con-
vois, on s'arrete pour prendre un grog ou un
punch frais, il y avait une pauvre maisonnette
d'aspect minable, branlant. Sous la galerie aux
trois quarts depav6e, comme si une 16pre l'avait
rong6e, deux barils de farine vides 6taient pos6s
de champ, h cot6 1'un de l'autre. Dessus, une
planche ou plut6t le battant d'une porte hours





34 LA VENGEANCE DE MAMA
d'usage. Et sur cette sorte de table des piles
d'avocats, de patates, d'oranges sires ou douces,
de citrons, une boite entamee de harengs saurs
fumes, quelques balais, au long manche, ap-
puy6s sur la palissade tout contre l'6talage,
constituaient le stock de la boutique. La vivait
la femme de Numa Bigaille, l'ancien secr6taire
de r6daction, le factotum plut6t, de Labasterre
a son journal La Rdforme. Celle-ci, forte ma-
trone qui prenait gaiement sa misere avec les
trois marmots qu'il lui avait donn6s, h l'aide de
claques sonores, fr6quemment r6p6tees, obli-
geait son homme a descendre en ville chaque
maLin chercher, cofite que coite, du travail. Au-
trement, sans volontW, tout flasque, il serait
rest au logis mangeant le fonds de commerce.
Ce midi-la du banquet de la Presse, il Rtait
rentr6 boulevers6, racontant le drame a sa
femme au moment meme ofi les soldats arri-
vaient avec le corps... Quand ceux-ci furent
parties, elle mit une pelle aux mains de Numa Bi-
gaille et lui ordonna de marcher... Ils fran-
chirent le point jetL sur le petit torrent devant





LA VENGEANCE DE MAMA


le cimetiere, citoyerent le mur exterieur et
arriverent a la fosse fraichement ferm6e. La,
Numa Bigaille, avec la pelle, rassembla la terre
6parpill6e tout autour, 1'empila, la butta h coups
r6pel6s du dos de l'instrument... Puis, la femme
entra dans le cimetidre et en ressortit une mi-
nute aprds avec quelques branches de imdici-
nier barachin et de loup-garou, plants qui
poussent aussit6t qu'on les met en terre. Elle
les enfonca, pour bien la marquer, aux deux
extremits de la fosse... Quelques mois plus
tard, I'autorit, a la sollicitation de M. Josilus
Jean-Charles, pouss6 par son fils Adh6mar, vou-
lut bien consentir qu'on y 6levat un carr6 en
briques... Sur un morceau de marbre, encastr6
au milieu, on grava simplement le nom du
d(eced... Souvent, le matin, on apercevait une
vieille, pieds et tete nus, les cheveux en d6sordre,
i la diablesse, accroupie sur la tombe. Aussitot
(qu'on l'approchait ou m6me qu'elle sentait
qu'on la regardait, elle s'enfuyait, bredouillant :
La fin du monde!... onde! ode! onde!
Chaque lundi, le petit carre de briques ktait





36 LA VENGEANCE DE MAMA
jonch6 de fleurs. Ce jour-la, MNi1 Zulma, aux
premieres heures, venait visiter son fiance.
Numa Bigaille alors s'avangait, retirait son cha-
peau et, sans parler, tenait compagnie a la jeune
fille agenouillee et priant. Maintenant elle 6tait
orpheline et habitat chez sa marraine, au Fort
Saint-Clair. Car Mmi Corneille n'6tait pas sortie
de sa prostration apres la mort de son future
gendre. Elle n'avait plus parole, au point de
croire qu'elle avait perdu la voix, refusant aussi
de manger ou a peu pres, ne s'int6ressant a
quoi que ce soit, passant toute la journey
assise dans un coin, les poings a la machoire.
Elle s'6tait tleinte ainsi, un mois apres I'ev6-
nement, sans geste, sans cris, solitaire, hors de
la vie depuis longlemps.
Trois ans s'6taient done ecoules depuis le tra-
gique banquet... Oh! ces trois ans... Ils avaient
vu l'6panouissement du plus affreux regime po-
litique qu'on put rever : la tyrannie et la cor-
ruption associ6es pour asservir un peuple...
Ministre de l'Interieur, gouvernant les Chambres
par ses creatures qui les peuplaient, I'opinion




LA VENGEANCE DE MAMA


publique par la parodie burlesque de la liberty
de la Presse car, revenue de sa premiere im-
pression, il subventionnait deux ou trois jour-
naux, lesquels chaque semaine caricaturaient
outrageusement la discussion des int6erts so-
ciaux Tl16maque, devenu l'homme indispen
sable, sup6rieur, disposait, sous la rubrique de
frais de police, d'un veritable budget de corrup-
tion national. L'espionnage, qui trop souvent,
a d'autres 6poques, avait paru ktre une des
assises fondamentales de la R6publique, Mtait
devenu avec lui une institution d'6tat impor-
tante.
Cette institution n'aidait pas seulement, elle
6tait la clef de vofite de l'edifice... On dressait
chaque mois la feuille des espions comme on
dressait celle des employs et des fonctionnaires
publics. Celle-ci 6tait tres irr6gulierement payee;
celle-lh ne souffrait pas de retard. Dans les fa-
milles, on vivait dans l'apprdhension perp6tuelle
de ces tdmoins qui, introduits au foyer domes-
tique, sous la forme dela cuisiniere ou de la m6na-
g6re, d6nongaient a l'autorit6 les moindres pro-





LA VENGEANCE DE MAMA


pos, le silence meme, comme autant d'aLtenlats
ou de pr6somptions d'attentat. Il y avait desmots,
ceux finissant en tion, par example, qu'on 6vitait
de prononcer de crainte d'etre soupconn6 de
,s'entretenir de conspiration, de rdvolution... De
la & trainer en prison un paisible ciloyen, h l'y
laisser des mois sans l'interroger, A le renvoyer
chez lui dans le paternel espoir que ]a legon lui
profiterait, il n'y avait que l'6paisseur d'un che-
veu. Parfois aussi on enlevait le fils, a peine
sorti des classes ou y allant encore, pour l'em-
barquer, comme soldat, vers une garnison
lointaine. Quand on voulait faire les choses plus
16galement, on confrontait la victime avecle
d6nonciateur dans le cabinet meme di ministry.
Cependant c'Rtait rare : le ministry a, ant trop
h faire, meant de front ses plaisirs et les
affaires publiques, n'avait pas le temps de s'arr8-
ter a ces bagatelles. En principle, les agents
secrets 6taienttoujours crus.
Au Bord de mer, l'un d'eux surlout 6tait la
terreur des commercants. On l'appelait Gepdtd,
ce qui, en creole, veut dire : ceil crevc. En effect,





LA VENGEANCE DE MAMA 39
il n'avait qu'un ceil et il pr6tendait que cet ceil
n'avait pas son pareil, dans la corporation, pour
d6couvrir un conspirateur a dix lieues a la ronde.
C'6tait aussi l'opinion de ses chefs. A son
approche, les gens se dispersaient ou se lan-
Qaient dans des louanges hyperboliques du pr6si
dent... G6p6te s'arrktait au seuil d'un magasin.
Son ceil unique virevoltait plusieurs fois dans
1'orbite. Son rictus sardonien d6couvrail ses
longues dents blanches, enchass6es dans le
rouge sanglant des gencives. Sa haute taille se
redressait. De la gorge, il tirait quelques : Hum!
Hum! Puis, plongeant le bras, pris de la
porte, dans le boucaut de tabac entam6, il en
d6tachait cinq ou six des plus belles t6tes... Sur
l'6tag6re, il prenait une bouteille d'huile ou de
cognac, selon ses besoins du moment, et s'en
allait, continuant ses tournees de surveillance
dans les autres magasins. Personne ne resis-
tait, car on le savait puissant, regu au Palais,
des le petit matin, au rapport. Des personnages
consid6rables, des journalists bien pensants,
vantant, hebdomadairement, le bonheur d'Haiti,





40 LA VENGEANCE DE MAMA
ddnonces et confronts avec lui, avaient eu de la
peine a 6chapper h la prison...
Dans toute la Republique, le meme regime de
denonciation fonctionnait. Aussi Port-au-Prince
6tait plein de gens suspects qu'on y amenait des
provinces et a qui on donnait la ville pour de-
meure, quand leur cas 6tait v6niel. Autrement,
on les emprisonnait, souvent sans leur dire le
crime don't on les accusait. Des cites comme Jac-
mel, J6ermie, connues pour leur esprit ind6pen-
dant, cultiv6, frondeur au dire des espions,
virent nombre de leurs citoyens les plus no-
tables trains ainsi i la capital.
Comme resultat de ce system, une grande
misere couvrait peu a peu le pays. Les flatteurs,
les favors, remplissant toutes les places, ne se
gcnaient guere pour mettre les finances de l'Itat
en coupe r6glhe. Les revenues publics ayant
baiss6 ainsi de moiti6 par le coulage des
douanes, les petits employes n'6taient presque
plus pays : la portion encaiss6e devenait h
peine suffisante pour satisfaire les appteits et
les besoins du pouvoir. T6lemaque ne cessait de





LA VENGEANCE DE MAMA


r6clamer quotidiennement des subsides de son
college des finances pour le maintien de la sd-
curite publique, menacant de le rendre respon-
sable, devant le Pr6sident, du moindre trouble
qui eclaterait, faute d'argent. Ah! cette s6curit6
publique, que de sacrifices elle exigeait!... Quel
bon dos elle avait aussi! C'6tait elle qui supportait
naturellement tout le poids de I'immoraliLt que
le ministry promenait de plus en plus dans
les families. Car, acculees h la misere, les peres
et les fils pour la plupart au service de l'Etat ne
pouvant leur venir en aide, les femmes deve-
naient une proie facile a sa lubricitL : en m6me
temps que ses espions politiques, il avait des
pisteuses d'amour h ses gages. Elles lui signa-
laient les jolies filles h peine puberes, les spouses
lasses de souffrir. Peu h peu une 6norme gan-
grene envahissait le pays soumis, muet... Ex-
t6rieurement, rien qui pht faire soupconnerqu'il
ressentit, qu'il comprit l'indignite sous laquelle
il succombait. I1 semblait r6sign6, docile. Pas
une flamme, pas la plus petite fum6e pour r6v6-
ler que l'ancien cratire r6volutionnaire n'Rtait





42 LA VENGEANCE DE MAMA
pas Rteint, bouillonnait encore quelque part dans
les profondeurs sociales... Le pouvoir semblait
done justifi6 a s'applaudir de son habilet6 : la
misere 6tait d6cid6ment un excellent moyen de
gouvernement. Elle ancmiait, elle matait ce
people, jadis si turbulent.
Cependant l'observateur T6elmaque ne
pouvait l'Ftre, car observer est non seulement
un don toujours rare, mais difficile meme,
quand on l'a poss6dW, a conserver dans la puis-
sance absolue aurait pu remarquer un tra-
vail latent, sourd qui se faisait graduellement
dans le pays, a Port-au-Prince surtout. Ce tra-
vail avait peut-ktre commence, dans cette ville,
des le lendemain du drame de la rue des CUsars.
II s'ignorait assurement lui-meme a ce premier
moment; mais depuis dix-huit mois il 6tait de-
venu d'une force, d'une puissance conside-
rables. Malgr6 les argus de la police, il grandis-
sait, se d6veloppait, en dessous, cache, visible
seulement pour les inities... La mort violent
d'tpaminondas Labasterre, a part I'horreur ins-
tinctive, si prudemment dissimulke par la peur,





LA VENGEANCE DE MAMA


qui s'y 6tait attache, semblait, au premier coup
d'eil, devoir rester sans action effective sur
notre 6tat social. Sans doute, elle avait Wte le
point de depart du regime oppressif qui pesait
sur la Republique. Toutefois ce regime 6tait
dans la pens6e initial du pouvoir et le meurtre
ne fut que l'occasion attendue pour sa mise en
pratique. Or, rien n'6tait venu d6montrer dans
la suite que le people en gardAt le ressentiment,
rien n'avait indiqu6 qu'il dft avoir une impor-
tance quelconque sur la stability publique...
Dans les jours qui suivirent, quelques impru-
dents, vite ramenes a 1'ordre, avaient peut-6tre
essay de d6montrer, en leur attitude r6serv6e,
en des mots restrictifs, leur compassion et leur
pitie. C'6tait bien insignificant. Du reste, com-
passion, piti6, quest cela? Sentiments sans con-
sistance, passagers, coutumiers de ceux qui
sont d'avance r6sign6s. Non, en verite, ni Td-
lemaque, ni personnel ne paraissaient se souve-
nir qu'il y avait eu, trois ans auparavant, un
jeune homme fusill6 pour avoir cri6 : Vive la
Constitution!





LA VENGEANCE DE MAMA


Pourquoi, au surplus, s'en souviendrait-on?
Le cas s'6tait presented plusieurs fois djai,
meme pour des gens qui n'avaient rien cri6 du
tout; il n'avait pas beaucoup trouble la quietude
des gouvernants. Les cadavres troues avaient
pourri tres tranquillement dans la terre. Eux, ils
avaient continue a saluer chaque matin la ma-
jest6 du soleil, a jouir de la vie, a embrasser
leurs femmes, leurs enfants sans penser aux
femmes, aux enfants, qu'ils rendaient veuves ou
orphelins. Si on les renversait un jour, cela ne
semblait jamais en punition du sang vers6, plu-
tit simplement parce qu'il 6tait temps de les
remplacer par d'autres. Alors, comme effet ora-
toire, dans les proclamations au people, on rap-
pelait ce sang-la. 11 devenait une encre d'inspi-
ration pour nos bonnes plumes r6volutionnaires.
L'Histoire, certes, les condamnait, a ce qu'elles
affirmaient gravement. La condemnation de
l'Histoire!... Ah! elle devait terriblement les
goner.
T616maque n'avait absolument aucune inquie-
tude. Appuy6 sur l'arm6e de ses espions, sem6s




LA VENGEANCE DE MAMA 45
dans tout le pays, sur la corruption qu'il avait
introduite dans les families, sur la peur qui b]-
tonnait tout le systlme, sur la confiance aveugle
du President qui ne voyait que par ses yeux, il
se f6licitait d'avoir fond6 un gouvernement v6ri-
tablement fort, un gouvernement scientifique,
proclamait-il avec emphase, c'est-h-dire qui fai-
sait agir les touches les plus vibrantes de l'ame
humaine : la crainte et I'interet.
II avait toute s6curit6 et il se trompait.
Brutus, I'homme de Pharsale, declamant.
Vertu, tu n'es qu'un nom! n'etait qu'un rh6teur
vaincu et surtout un fort vilain monsieur qui
pritait de l'argent usurairement aux ils de fa-
mille de son temps... Il ne faut pas faire notre
heros meilleur qu'il ne fut an fond : il n'est pas
sir que Labasterre tombant au cri de : A has la
tyrannie! n'eOt pas d6voil6, arrive son tour et
comme le lui avait dit T61maque, un tres hono-
rable tyran. Rien n'est plus human, on le sait,
que de reclamer la liberty quand on n'est pas au
pouvoir. Quand on y arrive, on opprime, parce
que, d6clare-t-on doctement, l'inter6t du people





46 LA VENGEANCE DE MIAIA
veut que l'ordre public ne soit pas trouble. Cela
simplifie la discussion... Quoi qu'il en soit, et
cette fois ce fut remarquable, le sang d'lpami-
nondas Labasterre qui, ext6rieurement, a regar-
der les choses a la surface, semblait avoir could
comme ces sangs-la coulent d'habitude : sans
grande importance, ne fut pas sterile. Quelque
chose d'obscur, qui devait grandir de lui-mdme,
s'dleva lentement dans l'ame de ses conci-
toyens. Ils se reprocherent, comme un crime,
de l'avoirabandonnd. Ils se complurent d'entre-
tenir, de nourrir ce remords de leur couardise
passe comme s'il devait peu h peu les racheter
a leurs propres yeux. Ils firent de lui, mort, le
drapeau, le repr6sentant d'une idee noble, gran-
de, a laquelle ils habituerentleurs timidit6s: celle
de la lutte a outrance contre la tyrannie. 11s ou-
blierent, surtout les gens d'Age, ce qu'il y avait
de thiatral, de conventionnel, d'inqui6tant dans
sa maniere. Et puis, il 6tait si jeune! 1ls
avaien tbesoin d'un h6ros; ils le parerent de toutes
les vertus don't il fallait que l'idole ffit ornee! A
travers les d6boires, les ignominies qu'ils subis-





LA VENGEANCE DE MAIMA


saient, ils furent aises de trouver une sorte de
culte a rendre h un martyr. II devint alors un
symbol. Ce symbol suffit pour donner a tous
ces jeunes gens ce qui leur manquait, a eux
aussi bien qu'h Labasterre : une tres grande sin-
c6rit6 de sentiments, une grande simplicity a
exprimer ces sentiments, un d6sir de sacrifice
tranquille h les appliquer. Une brusque maturity
surgit en eux. Ils m6diterent, comme couron-
nement, une revolution qui serait la vraie, la
derniere, la transformation radical de nos
vieilles, absurdes institutions d6cr6pites, non
un simple trompe-l'oeil, un changement de per-
sonnes. Oblig6s de se taire, ils se replierent sur
eux-memes. Ils hairent la phrase d'ofi l'idee
6tait absente. Ils reverent de programmes autre-
ment que sur du paper et pour l'6bahissement
des badauds. Leur esprit s'ouvrit, comme si un
6clair illuminait soudainement leur cerveau, a
la contemplation precise, rigoureuse de laVerite.
Jusqu'ici la jeunesse haitienne de 1'dpoque
- n'avait connu qu'un moyen de se signaler :
d6marquer les journaux, les revues de la mille-





LA VENGEANCE DE MAMA


naire Europe en belles tartines oft les mots de
liberty, de patriotism revenaient h chaque ligne.
Les gens qui parlaient et ecrivaient aussi ma-
gnifiquement courbaient la t6te docilement de-
vant le moindre tyranneau outyrannisaient sans
scrupule a leur tour. Ainsi on s'admirait et on
s'imitait A l'envi depuis des g6n6rations. Bana-
lit6s, mensonges, duperies, on ne sortait pas du
fumier traditionnel. Quant a rfl6chir serieuse-
ment, utilement aux maux du pays, h signaler,
en d6pit des situations acquises, ce qu'il fallait
reellement pour le sauver, on n'y songeait pas.
Ce n'6tait pas le cliche d'usage.
Voilh maintenant qu'un strange, qu'un origi-
nal travail de pens6e s'accomplissait.Voila qu'on
reconnaissait que ni les Constitutions, ni la liber-
te de la press, ni la liberty de reunion, ni aucune
liberty ne pouvaient Utre en sfiret6 avec un tel
6tat social... Toujours des Labasterre paieraient
de leur vie leurs g6n6reuses illusions... Le joug
est insupportable, se dit-on cette fois. Brisons-le,
mais pour rendre impossible trds sdrieusement
son retour. Otons-lui son seul, son unique sou-





LA VENGEANCE DE MAMA 49
tien... Ou si nous n'y sommes pas r6solus,
n'allons pas grossir inutilement la listed des cons-
pirateurs heureux qui n'ont eu en vue que le
d6crochage de la timbale et non le bonheur reel
de la Patrie... Mais on 6tait decid6, bien decide.
Ce fut sous la haute impulsion de M. Josilus
Jean-Charles que cette transformation morale
s'accomplit. Nul homme, mieux que lui, par
l'exemple de toute sa vie, par la facon pratique,
math6matique don't il avait Mlev6 ses fils, ne
pouvait entreprendre et r6ussir semblable evo-
lution.













Sur la grande route du Cul-de-Sac, M. Josilus
Jean-Charles et Adh6mar, parties de la ville des
I'ang6lus, allaient bon train. Les chevaux c6te a
c6te, dans leur amble allong6, fumaient l6gere-
ment. De temps en temps, ils buttaient, non par
d6faut de siret6 des jarrets, mais parce que la
huitaine d'avant il avait plu beaucoup et que les
lourds cabrouets a bceufs avaient creus6 dans la
terre de profondes ornieres. Durcies au soleil,
elles restaient dans le chemin comme de grandes
rigoles of I'on tr6buchait. Relev6es vivement,
les vaillantes bUtes reprenaient tout de suite
leur march une second arret.e.
Les 6toiles commencaient a pAlir. Parfois,
comme tire par un fil invisible, l'une d'elles se





LA VENGEANCE DE MAMA 5jl
detachait en fliche et disparaissait de la vote
du ciel. Ch et lh, sur l'horizon de la plaine, des
blancheurs naissantes s'affirmaient. Ce n'6tait
pas le r6veil, mais dja l'aube myst6rieuse qui
precede la venue du jour...
Un came profound, a peine coup du clairon
d'un coq r6veille par le pas des chevaux sur la
route, enveloppait la terre endormie dans son
repos laborieux. Des deux cot6s, h l'abri de
leurs cl6tures de pieux entrelaces, les immense
champs de cannes se continuaient a perte de
vue. Le vert intense, bien pres du bleu fonce,
de leurs feuilles visible dans le cr6puscule, sem-
blait former un long tapis d'esp6rance deroule
a l'infini. Dans un souffle a peine sensible, les
tiges flexibles, gracieuses, s'inclinaient en un
murmure de confidence, mollement les unes sur
les autres. L'air 6tait satur6 de celte senteur
sp6ciale aux guildiveries, faite de vesou, de
rape, de bagasse brfil6e. Cela emplissait les na-
rines, les poumons, les v6tements, se collait a
la peau comme une vivifiante essence de travail
et de force. Devant quelques habitations, deux





LA VENGEANCE DE MAMA


ou trois cabrouets d6tel6s obstruaient un
cobt de la route de leur lourd timon en tra-
vers. Les chevaux pointaient en arrivant des-
sus.
On prit a gauche, contournant de vastes
spaces en friche, couverts de bayaondes, de
camppches, de lataniers. La, plus de cl6tures,
plus de toits de chaume ofi reposer la vue. Le si-
lence encore : que different pourtant de celui que
l'on quittait! L'un 6tait le sommeil indispensable
a la reprise, au r6veil de la vie; celui-ci 6tait la
solitude, l'abandon...
Ah! soupira M. Jean-Charles mettant son
cheval a un pas moins allong6, notre plaine
chaque jour perit un peu plus... Ofi est l'6poque
des Lespinasse, des Lacombe, des Nau, des
Despuseau, des Lilavois, des Prophete, des Ri-
boul ain6?
C'est vrai. Mais pour nous, pore, nous
n'avons pas h nous plaindre : Vesouriche est
une excellent affaire. I1 est certain que si le
gouvernement aidait un peu l'industrie sucriere
a d6fendre le march int6rieur, qui existed a





LA VENGEANCE DE MAMA 53
peine, on ferait davantage de sucre et moins de
tafia... mais avec ces gens I
Je ne parole pas de nous. C'est vrai que nous
ne sommes pas a plaindre... Ce qui me navre,
c'est de voir toutes ces belles terres abandonn6es
ou rendant a peine quelques barriques de tafia et
quelques calebasses de gros sirop... Regardez...
Quelle desolation, quelle tristesse!
C'est partout la meme chose dans tout le
pays, mon pere. II faut des bras a l'agriculture
et on les enleve pour le m6tier militaire, du
moins pour ce qu'on appelle de ce nom... Quand
on nous les rend, ils viennent porter le trouble,
le disordre dans nos ateliers avec les habitudes
de paresse, d'ivrognerie qu'on a fait contractor
a ces malheureux. On ferait mieux de les garder.
Mais l'autorit6 sait bien ce qu'elle fait. C'est
voulu... Savez-vous qu'on a pris a Vieux-Moulin
tous ses cabrou6tiers samedi dernier au portail
Saint-Joseph, au moment d'entrer en ville? Les
cabrouets, charges de tafia, sont rests des
heures entieres livr6s h eux-memes jusqu'a ce
que, pr6venu par un passant, le propri6taire ait





LA VENGEANCE DE MAMA


pu trouver quelques hommes pour les conduire
a son d6p6t. Le recrutement est le prktexte : le
motif vrai, c'est qu'on a d6nonc6 l'atelier de
Vieux-Moulin comme mal pensant. Patience,
mon pere, notre tour viendra puisque vous ne
voulez pas vous d6cider...
D'abord, mon ami, parlez plus bas. Bien
qu'une route publique soit encore le meilleur
endroit, dans ces temps-ci, pour converser de
ces choses, parlez tout de meme plus bas... Je
vous l'ai dit, je l'ai r6pWt6 a vos amis, jamais je
ne consentirai a donner le signal du movement
contre ce miserable gouvernement s'il n'est pas
solennellement entendu que ce qui doit le rem-
placer ne sera pas sa continuation. Pas de nou-
velle revolution, si la nouvelle revolution ne
doit pas amener la fin du gouvernement mili-
taire qui, malgr6 lui, en dehors de tout, est, par
son essence meme, un gouvernement despo-
tique. Le chef peut Wtre accidentellement bon,
mais ce ne sera jamais qu'un accident. Ces acci-
dents-la sont malheureusement rares dans notre
histoire. Mime avec ce chef peu probable, les





LA VENGEANCE DE MAMA 55
libert6s publiques resteront a la merci du
moindre caprice, ne tiendront qu'h un fil. Cela
n'est-il pas triste? Et pourtant ne nous 6crions-
nous pas sans cesse : Mettons notre confiance
dans les institutions et jamais dans les homes?
Nous ne sommes, helas! que contradictions...
C'est cette fatalitL qui a pes6 sur toute
notre histoire.
Or, jusqu'ici je vois des hesitations, des
restrictions chez mon vieil ami le general Lafo-
lette qui, conjointement avec moi, doit prendre
la direction du movement. II parole d'6tat social
a manager, d'habitudes enracinees, de tradi-
tions a respecter, il invoque enfin toutes les
rengaines qui ont berc6 ma jeunesse, qui
percent la v6tre, qui berceront, je le crains, bien
des g6n6rations encore... Jamais je ne me
mettrai dans une affaire qui n'aura pas pour
programme sine qua non de ramener le regime
militaire i la place qu'il doit occuper ici. Nous
aurious di y songer aussit6t apres la guerre de
l'lnd6pendance. Cela nous aurait 6pargn6 toutes
nos guerres civiles. L'arm6e n'est pas une car-





LA VENGEANCE DE MAMA


riere chez nous puisque le premier venu, par la
grace d'une revolution, peut s'improviser g6-
n6ral. Personne ne trouve cela extraordinaire.
Il semble que le gouvernement du bon plaisir
ne pent s'exercer valablement que sous I'auto-
rite d'un costume militaire. Voilh l'honneur que
l'on faith l'arm6e. Lafolette, tout le premier, en
g6mit, lui qui lentement, un a un, a conquis
tous ses grades...
Nous pensions tous que cette question
6tait r6solue avec lui.
En principle, nous sommes d'accord; la
pratique l'elfraie. II a peur que ce programme
ne nous aliene les militaires, non pas les vrais,
mais les exploiteurs, ceux quivivent de la magie
de ce mot: l'armee! Pourtant, combien beau
serait le r6le de ce veteran qui a men6 la vie
dUre du soldat, mange dans la gamelle, couches
dans les fondri6res de nos routes, de proclamer
la necessit6 du gouvernement civil pour nous
sauver? Qu'un coeur aussi loyal, aussi franc,
aussi 6nergique h6site ainsi, c'est ce que je ne
comprends pas. Pour moi, je pr6fire Wtre la





LA VENGEANCE DE MAMA 57
victim de Tl66maque que de renier ce pro-
gramme : ou le gouvernement civil devra rem-
placer celui-ci, ou ce n'est pas la peine de
changer.
Toute la jeunesse, pere, est d'accord : on
ne reverse pas une tyrannie pour en 6riger une
autre. Notre ami est mort pour la liberty de la
Presse, pour la liberty de reunion, pour la liberty
du suffrage universel..... Nous n'apaiserons son
sang, que nous avons jur6 de venger, que par la
conquete et l'application de tous ces biens.....
Comment le pourrions-nous avec le system
militaire qui est le regime de l'obeissance pas-
sive, s'exercant au-dessus de tous les acles de
la vie civil? 11 n'y a qu'a se passer du general
Lafolette.
Ce n'est pas comme general, en provision
d'une lutte, que je tiens h I'avoir. C'est surlout
parce que c'est un homme de clairbon sens, de
palriotisme 6prouv6, un homme qui a pass par
l'6colede 1'exprience. Croyez-moi, c'est l'homme
qu'il faut pour la reussite de notre oeuvre. Je
ne parole pas seulement du renversement de cet





LA VENGEANCE DE MAMA


execrable regime. Je parole de l'autre, la grande
oeuvre, celle qui devra d6finitivement fonder le
bonheur social. C'est une chance que cet homme
soit g6n6ral, general qui a d6but6 par Wtre soldat,
ce qui est l'exception. Car c'est lui qui, sorti des
rangs de 1'arm6e, parlera a l'arm6e. C'est cet
homme qui sera notre Washington. Et personnel
ne contredira quand il aura condamn6..... Patien-
ce, mon fils. Je causerai avec lui ces jours-ci et
quand il aura dit nettement : oui, nous marche-
ronS.....
Dieu veuille, mon pare, que ce ne soit pas
trop tard..... Enfin, on attendra..... Je dirai h
nos amis qu'il faut attendre encore.....
Le silence se fit durant quelques instants.
Puis le jeune homme reprit :
I1 faut, mon pere, que je vous demand
votre acquiescement a un project que j'ai form&.
J'aime Ml11 Zulma et je voudrais en faire ma
femme.
Mon cher ami, je m'en 6tais apercu et
vous ne m'apprenez rien de nouveau. Je n'ai
nulle objection h ce project. C'est une jeune fille




LA VENGEANCE DE MAMA 59
accomplie, que le malheur a ennoblie. Je serai
tres heureux qu'elle soit ma bru. D'un autre
cbt6, son sort m'int6resse vivement, et depuis
la mort de sa mere j'ai souvent pens6 a ce qu'il
avait de precaire. Vous faites tres bien, mon
cher Adhemar.
Puisqu'il en est ainsi, pere, des demain
j'irai voir MiWe Corneille.
On sortait des zones en friche. Le jour 6tait
tout a fait venu. Le chemin se deroulait mainte-
nant entire les haies basses de campeches, entire
les pieux entrecroises des cl6tures. Dans le
lointain, la paille grise des toits de chaume mar-
quait dans le vert fonce des plantations. Des
paysannes, au seuil de leurs portes, un gobelet
d'eau en main, se gargarisaient longuement, se
mouillaient les yeux de leurs doigts maintes
fois trempes dans le vase. D'autres, tout en
vannant un coui de mais, de leurs lkvres forte-
ment ouvertes, lancaient de vigoureux : Pi!...
Pi!... Pi!. A cet appel, les poules, battant des
ailes, sautaient des arbres voisins. Un troupeau
(te pintades, tout en picorant le petit mil jet6 a





LA VENGEANCE DE MAMA


pleine volke par leur gardeuse, tournament sans
cesse de droite et de gauche, leurg tWtes 6troites
et bariol6es. Elles manifestaient leur inquiNte
agitation dans de brefs : tokouaille! tokouaille!
La nature s'6veillait ainsi, ramenant les occu-
pations matinales des m6nageres. Les homes
reposaient encore dans l'int6rieur des cases,
attendant que le caf6 filt pret. M. Jean-Charles
et Adh6mar saluaient les femmes d'un bonjour
familier... Elles r6pondaient en riant, montrant
leurs dents 6clatantes, des dents de paysannes
robustes et saines. Sur la route, le sol, par en-
droits, etait covert, pele-mile avec des feuilles
d6ss6ch6es, d'6pais detritus de cannes ayant
pass au moulin et qu'on avait donn6es aux ani-
maux en pAture...
Le vesou, la bagasse, la rape se respiraient
plus que jamais. Is enveloppaient tout le pays
comme d'un encens, a l'invisible combustion i
cette heure, de travail et de f6condit6...
Ah! voila Vesouriche, s'6cria Adh6mar.
Les chevaux d'eux-mtmes prirent le galop,
human I'air vif des profondes cultures. L'im-




LA VENGEANCE .DE MAMA


mense plantation s'etendait dans sa cl6ture,
correctement eftretenue, de pieux plants en
terre surcharges de pieces transversales, forte-
ment attaches par des lines, la bouese, come
nous disons. Des deux c6t6s de la route, et afin
de la maintenir en bon 6tat, un large canal
courait pour l'coulement des pluies. Tandis
qu'Adhlmar suivait le milieu du chemin,
M. Jean-Charles fit sauter le foss6 h son che--
val et, au pas, examine ses entourages afin de
signaler au grant les endroits oil la bouse
meritait d'etre renforcee. L'orgueil du proprie-
taire brillait dans ses yeux en regardant ces
champs si parfaitement soign6s, car Vesouriche
n'6tait pas seulement une plantation de cannes.
C'6tait aussi, mais en moindre parties, une plan-
tation a vivres : le mais, la patate, la banane,
routes les especes de pois du pays s'y recoltaient
alternativement. Les manages, au nombre de
vingt-cinq a trente, qui vivaient dans le domaine,
6levaient des poules, des moutons, des cabris,
des pores, tout ce qui 6tait n6cessaire a leur
consommation quotidienne. Une petite 6picerie,





62 LA VENGEANCE DE MAMA
6tablie par les soins de M. Jean-Charles, d6bitait,
aux memes prix que ceux de la ville, des comes-
tibles de premiere quality. Tous les deux jours,
on avait du pain frais fabriqu6 sur les lieux. Le
cultivateur n'6tait done pas d6tourn6 de sa be-
sogne et ne perdait pas son temps en allies
continuelles au dehors. Le samedi seulement il
se rendait la ville ou sa compagne pour
porter aux marches 1'excedent non consomme de
son jardin et de sa basse-cour.
Cependant les cavaliers arrivaient a la porte
charretiere de Vesouriche. Elle 6tait encore fer-
mee, mais dans la cour le commandant Diaquoi,
la pipe a la bouche, se promenait de long en
large, les mains derriere le dos. Aussit6t qu'il
les apercut, il se precipita a leur rencontre et fit
basculer la barre de bois qui retenait les deux
battants. Les cavaliers mirent pied a terre.
Ah! Diaquoi, s'exclama M. Josilus Jean-
Charles, la belle journDe! Les moulins ne se
plaindront pas; ils mangeront largement, au-
jourd'hui. Comment va le travail? Pas de ralen-
tissement?





LA VENGEANCE DE MAMA


Non, monsieur. Tout va bien. La canne
est de belle venue, lourde et riche... Savez-
vous que notre piece de Pti'Raque a donned,
en comptant la derniere, jusqu'h sept coupes
successives? mais je vais la faire replan-
ter.
Diable! sept coupes, le dernier rendement
ne doit pas Itre fameux.
D6trompez-vous, monsieur... vous verrez
au bac ofi il attend...
A propos, Diaquoi. Et vos craintes de
l'autre jour? Vous en 6tes-vous d6barrass6 ?
Au contraire. I1 m'est parvenu que ce
chien de Dokou6 a dit qu'avant longtemps il y
aurait du nouveau ici. Vous savez aussi qu'il y
a eu un commencement d'incendie dans les
cannes a Mirette? Je suis persuade que c'est le
fait de la malveillance. Aussi ai-je fait cara-
biner deux ou trois sentiers trop loin de notre
surveillance. Et je ne dors que d'un ceil.
Je n'ai pas a vous blamer, mon cher ami,
de vos precautions; quoique je pense que rien
ne les motive. Cet incendie peut el.re le fait d'un





64 LA VENGEANCE DE IhAMA
accident... Toutefois, 1'exces en ce genre ne null
pas.
Les trois hommes, tout en causant, se diri-
geaientvers la maison qu'on voyait au fond. Elle
n'avait rien de remarquable. Elle n'6tait form6e
que d'un vaste rez-de-chauss6e divis6 en six
pieces assez grande. Longtemps, elle avait et6
habit6e par M. Josilus et sa femme : leurs trois
enfanis y 6taient nes. Aujourd'hui le comman-
dant Diaquoi y demeurait avec sa femme, mais
il n'avait pas d'enfants. Mme Diaquoi, qui va-
quait aux soins de son manage, accourut A l'ap-
pel de son mari. Elle fit entrer les hommes dans
le salon et demand i Adh6mar et h son pere
s'ils n'avaient pas encore bu leur caf6. Is la
remercierent, car ils n'auraient eu garde de quit-
ter Port-au-Prince sans prendre, au pr6alable,
le precieux viatique. On causa un instant. Puis
les deux hommes passerent dans leurs chambres
pour enlever leurs eperons, deposer leurs gants,
leurs fouets et endosser le costume habituel de
coutil qu'ils revetaient quand its passaient la
journey ~ Vesouriche. Diaquoi les avait d6ja




LA VENGEANCE DE MAMA


quitt6s pour aller mettre en branle la grande
cloche annongant aux ateliers l'ouverture des
travaux.
Une demi-heure plus tard, le pere et le fils,
sortant de leurs chambres, se rendirent dans la
piece servant de bureau au commandant. Voi-
sine de la salle a manger, elle 6tait simplement
meublbe de quelques chaises, de deux tables de
sapin peintes en rouge, d'un solid coffre-fort
place dans un angle. Adh6mar qui, en descen-
dant de cheval, avait retire de sa sacoche un
paquet attach par une ficelle, le d6fit. 11 con-
tenait dix liasses de cent gourdes en billets d'une
et de deux. II ouvrit le coffre et les y d6posa.
C'6tait pour les paiements de samedi prochain.
Puis, il s'assit devant une des tables, tiraun livre
de comptes du tiroir et se mit a le compulser.
Pere, dit-il en d6posant sa plume au rebord
de 1'encrier, nous allows etre d6bord6s : nous
aurons trop de sirops. Celui de I'habitation
augmente chaque jour et voili que de tons c6tes
on nous en apporte! Je. crois qu'il est temps
d'arreter les achats du dehors.





66 LA VENGEANCE DE MAMA
Diaquoi m'en a djah parle, reponditM. Jo-
silus laissant aussi de c6t6 le registre qu'il
pointait. Que faire pourtant? Peut-on con-
damner ces pauvres gens a ]a misere? Si nous
ne leur achetons leurs sirops, qu'en feront-ils?
Us ne pourront vivre. 11 est vrai qu'aux prix
actuels nous ne gagnons guere avec le tafia
que nous en tirons... Ah! quand aurons-nous
dans cette plaine une usine central! Ce serait
la fin de tous nos maux. N'est-ce pas une honte
que dans le pays de la [canne a sucre nous
n'ayons, depuis notre Ind6pendance, jamais pu
exporter du sucre?
Ceci est deja trop beau, pere. C'est le
reve. Souhaitons seulement qu'on ne mette pas
a I'int6rieur des bAtons a notre sucre cristal-
lis6... D6ja nous avons bien du mal a vaincre la
routine, sans computer que, grAce a I'ineptie de
nos gouvernants, un tas de petites industries
qui seraient nos tributaires, les liquoristes, les
confiseurs, ne peuvent pas vivre, succombant
sous la concurrence etrangere... Et il faut appr6-
hender toujours qu'on ne d6sorganise nos





LA VENGEANCE DE MAMA


ateliers en enr6gimentant nos hommes.....
Bah! chassons ces idWes. On ne ferait rien
qui vaille si on etait trop pessimiste. Tout s'ar-
rangera... En attendant, d6pkchons-nous de
verifier ces comptes, car voila huit heures et
Mm" Diaquoi ne tardera pas a nous relancerpour
le d6jeuner.
En effet, huitheures sonnaient sans hate dans
la pendule de la salle a manger. Vingt minutes
apres on entendit la grosse voix du comman-
dant, en bonne humeur, criant de loin :
Eh bien! madame Diaquoi, vous ne faites
pas d(ejeuner vos h6tes? Serait-ce que votre feu
ne s'allume pas ce matin et faut-il que je mette
sous vos chaudieres la bagasse de mes moulins?
Le d6jeuner fut simple et frugal: des ceufs, du
jambon, un plat de more fricassee a la man-
tegue du pays, quelques trenches d'avocat, des
beurrees de cassave. On but dessus du bon vieux
rhum de l'habitation largement tremp6 d'eau.
Puis Adh6mar, qui, depuis quelque temps, s'oc-
cupait plut6t de la parties technique de l'usine,
se rendit avec le commandant aux moulins et





LA VENGEANCE DE MAMA


aux chaudirres. On exp6rimentait depuis peu
un system de cylindres d'une pression tell
que la dEperdition du jus etait presque insen-
sible. I1 teudiait quel serait exactement le profit
a tirer d'une modification ou transformation des
anciens appareils. Son pare, rest seul, rentra
dans sa chambre, prit an croc un large chapeau
en paille de latanier don't ii se couvrit, a la tete
du lit un fort baton de bois de fer, et, dans son
ample veston de coutil gris, sorlit dans la cour.
II Rtait bien pres de dix heures et le soleil, d6ja
haut dans le ciel, tombait a plomb sur le
sol.
De la sorte de rond-point, plante de bouquets
de chines, aux h16gres fleurs blanches et me-
nues, au centre duquel 6tait bitie la maison, plu-
sieurs allies partaient. Elles ltaient ombrag6es
assez bien par des bananiers de l'espice appel6e
banane-Cochon, presque un arbre et don't
le fruit ne sert qu'a nourrir les pores, par des
rangers communs, des arbres h pain, de feuillus
campeches centenaires, des figuiers maudits
don't les troncs fortement incis6s attestaient les





LA VENGEANCE DE MAMA


efforts de Diaquoi pour en extraire le caout-
chouc.
M. Josilus Jean-Charles prit une all6e a sa
gauche qui aboutit rapidement a une petite place
oft se voyaient deux maisonnettes au toit de
chaume, se faisant vis-a-vis. De l'une, sortait
un murmure de voix enfantines r6p6tant sous la
direction d'un organe d'homme. A la porte de
l'autre, sous un abri de teaches, se tenait une
femme repassant du linge sur une table recou-
verte d'une nappe plusieurs fois repliPe. A la
vue du visiteur, elle d6posa son fer au bord de
rdchaud flambant pres d'elle.
Bonjour, monsieur Jean-Charles, dit-ellp
en ramenant vivement son caraco entr'ouvcrt
sur sa poitrine robuste oft l'on voyait danser
quelques gouttes de sueur. Ce n'est pas pour
dire, il fait rudement chaud!
C'est aussi, madame Emiral, que vous
travaillez au feu... Et Emiral, comment va-t-il?
Vous l'entendez bien, monsieur. Ces petits
demons ne cessent de le faire damner. I1 n'est
plus ici ce qu'il ltait au bourg... Lh-bas, pourvu





70 LA VENGEANCE DE MAMA
qu'il fft pay6 et il ne l'Ftait pas souvent! -
le reste lui important peu. Ces cancres-lh pou-
vaient dormir sur les bancs, ne pas venir en
classe... Peu lui important. VoilA que vous l'avez
m6tamorphos6. Maintenant, il n'a plus une
minute de repos. 11 reliance les parents pour
que les enfants viennent r6gulierement; il se
casse la tkte, au lieu de casser la leur, pour
qu'ils fassent des progres. Le malheureux en
perd l'app6tit et le sommeil. 11 oublie do faire sa
sieste!... Que lui avez-vous done fait h mon
mari, monsieur Josilus?
Je ne lui ai rien fait, chere madame lmi-
ral... De lui-meme, il a compris qu'il fallail
s'int6resser a ces petits, s'il voulait que sa
bcsogne ffit un plaisir au lieu d'etre une cor-
vee... II a compris que dans sa sphere il 6tait
aussi un responsible, responsible de tous ces
dm ons, comme vous les appelez. Grace h lui, ces
petits demons ne grandiront pas, -en tant que
demons, bien entendu. Ils seront demain des
hommes comme lui, come moi. Car apprendre
seulement a lire et decrire a un enfant, c'est





LA VENGEANCE DE MAMA


lui donner quatre-vingt-dix chances sur cent
d'etre un brave et honnete citoyen. Sans comp-
ter que cette premiere tape franchise, on ne
sait jamaisjusqu'ofi l'enfant peut aller..... Il y a
des examples de grands hommes, de grands
cceurs, madame Emiral, qui n'ont pas eu d'autre
initiation que l'icole primaire. Cela leur a suffi
pour se faire eux-memes.
Dieu vous entende, monsieur Josilus En
tous cas, ils font bien damner mon maria. D'au-
tant plus qu'il ne les fouette pas comme il fai-
sait aubourg.
(a, c'est vrai. Mais il y a d'autres puni-
tions qu'il peut infliger : le piquet, la retenue du
midi...
La retenue du midi..... Ah! parlons-en,
monsieur Josilus. A peine a-t-il le dos tourn6
pour pr6venir les mamans qu'on a garden les pe-
tits que ceux-ci courent apr6s moi. Plus de pain
sec et d'eau! Je leur livre toutes mes pro-
visions.
Vraiment, s'ecria M. Josilus en 6clatant de
rire, c'est ainsi que vous observez les comman-





72 LA VENGEANCE DE MAMA
dements de votre mari C'est mal. Et moi qui
croyais que vous d6testiez ces diablotins...
On les d6teste en paroles; on les aime
dans le cceur. Je me figure qu'un de ces petits
pourrait ktre a moi, et alors vous comprenez...
Je comprends, madame Emiral..... Alors
vous les gavez. Mais vous faites mal, car c'est
pour leur bien qu'on les punit. Ayez un peu de
fermet6, dans leur int6rit... Ah! come vous
repassez joliment! Voilh une chemise qu'on ne
ferait pas aussi bien en ville... Vous devez avoir
une belle clientele ?
Oh je ne repasse que le linge du comman-
dant et celui de mon mari..... Ca, c'est une che-
mise de M. Emiral pour la messe au bourg, di-
manche, quand il y conduira ses 61eves.
M. Josilus Jean-Charles prit cong6 de
Mme 1Emiral et se dirigea vers la maisonnette
d'en face.
Dans son unique piece du has, une trentaine
d'enfants de six a douze ans 6laient assis sur des
bans garnis de pupitres. L'oral venait de finir.
Contre un des deux grands tableaux noirs




LA VENGEANCE DE MAMA


appendus h la palissade, le maitre tragait a la
craie un problme d'addition et de soustraction
m6langees que ceux de premiere devaient
copier sur leurs cahiers pour le r6soudre a la
prochaine classes. Sur un signe d'Emiral, tout le
monde se leva et se tint debout.
Rasseyez-vous, mes enfants, dit M. Josi-
lus..... Eh bien lmiral, Rtes-vous satisfait de
vos eleves ?
L'homme s'avanga vers son interloculeur qui
lui tenditla main qu'il press chaleureusement.
C'6tait un gargon encore jeune, don't les traits
accentu6s avaient quelque chose d',nergique et
de timide en m6me temps. EntWt6 dans le do-
maine des choses de l'esprit, il devait 6tre d'une
faiblesse deconcertante dans la vie pratique.
Ses yeux semblaient regarder toujours plus loin
que I'horizon visuel, a la poursuite d'un rave
imponderable et fluide. C'Utait strange, ce
visage chez ce pauvre instituteur de cam-
pagne.
11 y a de cela quelques ann6es, M. Jean-
Charles l'avait pris au bourg oft il v6g6tait





LA VENGEANCE DE MlAMA


enliz6 dans de petites dettes que sa place de
maitre d'ecole primaire mal pay6 l'obligeait ia
contractor. Morose, forc6 quand meme, par la
faute de la destinee, de computer avec les mi-
seres, les platitudes de l'existence ce que
ilm- Emiral appelait energiquement : la loi
patate il s'aigrissait chaque jour, tout pros de
verser dans la r6volte social. M. Josilus avait
caus6 avec lui, demele son brave cceur qui ne
demandait qu'a Wtre sauve. II avait pay6 les
petites dettes et assure a lEmiral a Vesouriche
la quietude matlrielle. 11 avait fait mieux en-
core. A cette imagination qui ne demandait qu'it
se d6vouer, il avait montr6 un but, une oeuvre 'it
r6aliser. Sous sa parole, la sorte d'ap6tre qui
6tait en l'homme s'6tait rev6lee. Il s'6tait con-
sacr6 de toute sa foi, de toute sa g6nereuse pas-
sion d'amour, qui ne demandait qu'i se r6pan-
dre, a l'Mducation des petits bonshommes de
l'habitation. Former des Ames le soulevait,
I'exaltait dans des Mlans mystiques de cr6ateur.
Le debut avait 6tR difficile, car les parents
r6calcitraient, promettaient, ne tenaient guere





LA VENGEANCE DE MAMA


ou n'envoyaient les enfants qu'une ou deux fois
par semaine h l'6cole. Aid6 de M. Josilus, EImiral
avait patiemment insist, pass des soirees dans
les cases a convaincre les peres, les mtres.
Depuis deja longtemps, 1'6cole, sortie de l'ere
des difficulties, etait fr6quentee avec assiduit6.
De temps en temps, quand dans un manage on
avait besoin du gamin pour une course urgente
en ville ou au bourg, on tirait bien-une carotte.
Mais dans l'ensemble c'etait plutot satisfaisant.
La question de chaussures avail aussi, dans le
commencement, occasionne des d6boires : les
parents s'obstinaient h envoyerles enfants pieds
nus h l'ecole, r6servant leurs souliers pour les
jours de fete ou pour aller en ville. M. Josilus
avait faith cadeau aux families de la premiere
paire, et imiral excitant 1'amour-propre de ses
l66ves, tous h present se piquaient d'arriver en
classes convenablement chauss6s. Deux ou trois
fois, il se trouva que les gamins raconterent au
maitre qu'un de leurs camarades restait dehors,
n'osant entrer, pleurant parce qu'il n'avait pas
de souliers. tmiral sortait, prenait 'enfant, et,





LA VENGEANCE DE MAMA


comme il avait un fonds de reserve confi6 pour
ces cas par M. Josilus, il le chaussait. Presque
toujours, le pere piqu6 rapportait, des le lende-
main, la paire de souliers, priant de 1'excuser,
qu'il avail vu trop tard que l'ancienne 6tait
compl6tement parties, qu'il n'avait pu aller en
ville acheter une nouvelle paire que hier dans
l'apres-midi. Du reste, les camarades, au retour
de la classes, tout le long du chemin, prodi-
guaient a leur infortun6 condisciple les exhor-
tations et les conseils :
Prends garde, Petitomme, tu marches sur
les pierres Tu vas abimer les souliers de 1'6ta-
blissement. Comme ils te vont bien! On dirait
qu'ils sont h toi... Ta mere n'a done ni poulets
ni cochons h vendre, qu'elle ne peut te donner
des souliers !
Le petit repetait ces quolibets a sa m6re qui,
furieuse, envoyait vite son homme a la ville...
A la question de M. Josilus, Emiral r6pondit :
Pas trop, monsieur. Il y a eu quelques
absences non moliv6es cette semaine. Ainsi Exi-
lus a manqu6 deux fois...





LA VENGEANCE DE MAMA


Monsieur, j'avais la fievre, s'ecria un barn-
bin de neuf ans se dressant soudain de sa place.
D'abord, vous n'avez pas le droit de parler
sans permission. Rasseyez-vous... II1 avait la
fievre, dit-il. Quand je suis all aux cases por-
ter de la quinine a sa mere pour lui, il se balla-
dait la chemise au vent sur la place... Voilh
comment il avait la fievre.
-A propos, vous n'avez besoin de rien pour
votre petite pharmacie? I1 y a longtemps que
nous n'avons renouvel6 l'approvisionnement.
Oh! monsieur, ils sont si rarement ma-
lades! Un peu dequinine par-ci par-la et encore!
Quelques bandes de toile pour les legeres bles-
sures qu'ils se font, du taffetas anglais, du dia-
chylum, de la pommade camphree, du Rigollot,
c'est, ma foi, tout. Et nous en sommeslargement
pourvus.
Allons, tout va bien. L'air de Vesouriche
est sain, je le vois aux bonnes mines de ces
galopins.
Voulez-vous, monsieur, assister h la classes?
Non, je n'ai pas le temps aujourd'hui. J'ai





LA VENGEANCE DE MAMA


une visit h faire a l'epicerie et peut-6tre aussi
aux ateliers.
Bient6t, monsieur, dans un mois environ,
il faudra songer a licencier notre premiere
classes : ils ont leurs douze ans, ils savent lire,
ecrire et computer. Je vais employer ces der-
nieres semaines h leur donner oralement un
apercu de 1'histoire et de la g6ographie d'Haiti.
Pnis, c'est dix enfants don't nous allons nous
s6parer pour en prendre dix autres a leur
place.
Oui, je sais. Envoyez-moi leurs noms. Je
verrai les parents. II faut qu'ausortir de l'ecole,
ils ne soient pas livr6s h la dissipation, qu'on
commence a les faire travailler sans trop les
surmener... Je verrai, je verrai... Consignez-
moi, come d'habitude, vos observations sur
chacun d'eux. Signalez-moi si, dans le nombre,
il y en a qui d6montreraient une vocation mar-
qu6e pour telle on tell profession... Ce n'est
pas l'espace qui manque pour donner a chacun
d'eux un petitjardin a cultiver, une petite basse-
cour a faire fructifier. Mais il pent s'en trouver





LA VENGEANCE DE MAMA


parmi eux qui aient d'autres gofits... Autant que
possible, Itchons de ne pas les contrarier.
Je vous promets, monsieur, que vos ins-
tructions, comme toujours, seront respec-
tees.
Ne pourrai-je done jamais, Elmiral, don-
ner un pendant a votre 6tablissement par la
creation d'une cole de jeunes files? A quoi
ressemblons-nous? A des gens qui professent
que la femme n'est pas I'6gale de l'homme...
Je crois que vous y arriverez certainement.
Mais ce sera encore plus difficile que pour les
gargons. La question d'une bonne directrice,
quoique assez ardue, n'est pas insoluble : ce
sont les mores qu'il faudra vaincre. Si cola les
flatte que leurs fils sachent lire et 6crire, elles
n'en comprennent aucunement la n6cessit6 pour
leurs filles. (( Et qui done, disent-elles, si tout le
monde est savant, portera le lait, les ceufs au
march, la charge de legumes, envelopp6e dans
le gros cahie, sur la lite? Leurs maris les ont
toujours trailees en sujettes et elles acceptent
docilement... Rappelez-vous, monsieur, ce qu'il





80 LA VENGEANCE DE MAMA
vous a fallu d'efforts pour empicher qu'h tout
bout de champ elles ne soient battues?
Et encore y suis-je arrive? J'en doute. Dia-
quoi ferme les yeux forcement, car parfois,
quand, attire par les cris, il accourt, la femme
affirme que ce n'est qu'une simple discussion
entire son homme et elle. Ii ne ferait pas bon
d'insister, car alors elle se retournerait contre
vous...
M. Josilus se dirigea vers la porte, accom-
pagne par Imiral. Celui-ci, avant de sortir, se
tourna vers la classes :
Messieurs, soyez sages... Eleve Vigile, je
vous nomme surveillant durant mon ab-
sence.
Sous la tonnelle, M"1'e miral avait plac6 sa pe-
tite table ronde en acajou tiree de la deuxieme
piece qui lui servait de salle a manger et de sa-
lon, I'autre 6tant affected a la chambre h cou-
cher. Elle y avait mis dessus un napperon blanc
fraichement d6plie, des verres, un carafon de
rhum et une cruche d'eau. Elle insist pour que
M. Josilus se rafraichit. II n'en avail nulle en-




LA VENGEANCE DE MAMA 81
envie, mais pour lui faire plaisir il consentit
a trinquer avec Emiral :
A la prosperity de votre 6tablissement,
Emiral!
A la rdussite de toutes vos entreprises,
monsieur!
L'oeil du maitre d'ecole, ordinairement perdu
au loin, dans l'irr6el, se releva, brilla d'un sou-
dain 6clat. Il saisit la main de M. Josilus, dans
une 6treinte religieuse, une pression d'adoration
muette. Il murmura :
Quand vous voudrez, vous savez... Tout
ce que vous voudrez...
Je sais, je sais... Au revoir, madame IEmi-
val. Je vais a l'epicerie.
M. Josilus descendit l'allie, s'engageant dans
un sentier qui bifurquait vers la droite. Apres
un quart d'heure de march, il d6boucha en
plein dans un vaste carr6.
C'est le village de Vesouriche.
Aux trois c6t6s de la place, une trentaine de
cases, uniform6ment blanchies a la chaux,
s'6elvent. Elles sont a peu pr6s d'6gale dimen-





LA VENGEANCE DE MAMA


sion, sauf une qui est deux fois plus grande que
les autres. Sur le quatri6me c6L6 aucune cons-
truction ne se dresse : c'est l'entr6e du village.
Le quadrilatere, form par la place, est fort
proprement tenu; mais, brflli en ce moment par
un soleil torride, d6pourvu d'arbres, il parait in-
franchissable. La, le dimanche apris-midi, les
jeunes gens, sur des poulains a demi-domptLs,
non sells, un licol pass a la bouche de la bMte,
se livrent a leurs exercises favors d'6quitation.
Un peu plus loin, sous un abri covert de
branches d'arbres fraichement couples, aux
sons d'un m6n6trier du bourg, pay6 par cotisa-
tion, on danse la chica, le carabinie, la s6gui-
dille. A quelques pas, se voit lagagaire, le petit
cirque ouvert, prot6g6 du soleil par une tonnelle
ombrag6e, of se donnent les combats de coqs.
C'est la passion, la distraction favorite des
hommes de la plane. Des le samedi, apres la
paye et les travaux finis, ils se pr6parent aux
joutes du lendemain. D'atelier a atelier, on se
lance de mutuels d6fis. Toute la semaine les
champions ont i16 savamment entraines. On a




LA VENGEANCE DE MAMA


plum6 leurs cous completement; la peau en a
Wte durcie par des frictions r6p6t6es de piment
et de citron, sur lesquelles on a passe du beurre
rance et de l'huile. On les tient dans l'obscurit6
pour exalter leur folie etleur rage. Le dimanche,
avant de partir pour le combat, on leur attache
aux ergots des lamelles d'acier point et on leur
fait boire une d6coction de tafia of l'on a mac6r6
de la poudre a canon. EL en avant pour les ho-
m6riques hatailles qui se prolongent jusqu'aux
heures avances de la nuit, a la clart6 des
torches, troublant le sommeil des femmes et des
enfants! M. Josilus a essay d'entraver ce gofit.
11 n'y est pas parvenu. Tout ce qu'il a pu obtenir,
c'est qu'a Vesouriche les ergots des coqs ne
soient pas arms de points d'acier ou de
zinglins.
M. Josilus s'est arret6 a l'entr6e du village, a
l'ombre d'un des gros sabliers qui ferment ce cotl
du quadrilatere. Les homes sont presque tous
au travail a l'usine, quelques-uns sont aux
champs, les gamins sont h l'acole. La place est
vide. Les chiens donnent de la voix; reconnais-





LA VENGEANCE DE MAMA


sant le visiteur, ils se taisent, se recouchent l'oeil
mi-clos. Quelques femmes, leurs nourrissons aux
bras, apparaissent dansl'encadrement des portes
et lui crient bonjour amicalement. Des fillettes,
t6te et pieds nus sur la terrebruilante, courenta
lui, presque toutes rep6tant pele-mele, en-
semble : Bonjour, parrain! bonjour, parrain! Il
Lire de sa poche des pieces de menue monnaie
qu'il leur distribue. Toute la marmaille s'envole
cheztante Aurelie, octog6naire qui vend ici, sur
la place, des tablettes de hoholi et de pislaches...
Cependant M. Josilus a repris sa march et se
dirige vers la grande case. C'est 1'6picerie. Elle
est dirig6e, depuis tres longlemps deja, par une
femme en qui il a la plus entire confiance. C'est
lui qui fournit I'approvisionnement sous defense
absolue de vendre au-dessus des prix d6termi-
n6s et qui sont exactement ceux de la ville. Les
menageres sont prices de lui faire leurs r6cla-
mations, si le cas se pr6sentait. Mais le cas ne
se pr6sente pas, Mme Aristhene etant une brave
personnel, aimant le patron. Du reste, elle est
bien pay(e et tient a sa place.





LA VENGEANCE DE MAMA


Rien qu'a regarder la maisonnette de M-mAris-
thene, on devine qu'elle est le principal person-
nage du lieu. Les trois pieces qui la composent
ouvrent toutes sur la place. Devant l'une
d'elles, qui est la boutique, et supported par
quatre pieux fich6s en terre, une large draperie
rouge est tendue. On la rentre chaque soir au
coucher du soleil. Elle constitute une tente com-
mode centre la chaleur. A peine l'6piciere a-t-elle
apercu le propri6taire qu'elle s'est lance avec
de grands gestes h sa rencontre :
Salutations, monsieur Jean-Charles. Com-
ment va Mme Jean-Charles? Comment vont
les enfants?
Bien, bien, madame Aristhene, je vous re-
mercie. Et les affaires?
Cela ne va pas trop mal, monsieur. Rien
ne se gate et tout s'6coule normalement. Seule-
ment, de temps en temps je suis force de sup-
primer un article de mon approvisionnement ha-
bituel... Ily a quelques mois, c'6tait la mantegue.
Elles en font toutes ici avec les cochons qu'elles
elivent. Plus tard, ca a t6l le riz. Le riz de 1'Ar-





LA VENGEANCE DE MAMA


tibonite a 6t6 abondant, cette annie. On l'a
pour presque rien! Sans computer le mais r6colt6
ici mrme que 1'on moud dans les moulins que
vous avez distribuds a toutes les families et qui
replace le riz!
Tant mieux, madame Aristhene. Ne vous
plaignez pas que l'on achite un ou deux articles
en moins de vous. C'est signed qu'on retire un
peu plus de la terre. Ah! si vraiment cela etait...
Mais de longtemps votre boutique, aussi bien
que toutes les autres du pays, ne sera achalan-
die que de products strangers, malheureu-
sement!...
L'6tablissement de MAl" Aristhene n'etait pas
seulement une 6picerie; il contenait tout ce
qui est n6cessaire a alimentation, a l'existence
et aux besoins journaliers de la famille. Tout
y 6tait pr6vu, afin qu'on n'eit pas besoin de
courir a tout instant a la ville. Elle 6tait autoris6e
a ouvrir a chaque manage un credit; mais ce
credit devait ktre sold r6gulierement chaque
samedi. Autrement, il etait supprim6. Jusqu'ici
la measure n'avait pas et6 applique, chacun





LA VENGEANCE DE MAMA 87
s'evertuant a ne pas priter le flanc h la ma-
lignit6 du voisin. Seulement, quand une
mortality, une maladie, un accident quelconque
arrivait au chef d'un manage, M. Josilus
Jean-Charles donnait I'ordre de delivrer une
certain quantity de provisions a son propre
compete. Tous les samedis, apres quatre
heures, les comptes sold6s, M1I Aristhene
en portait le montant i Mm.e Diaquoi qui
apposait un recu sur le livre de la bouti-
quifre.
Cependant M. Josilus inspectait l'approvision-
nement:
Madame Aristhene, voila une more bien
6chauff6e, bien rouge! Vous la donnerez aux
chiens. Vous ne pouvez vendre Ca.
C'est que, monsieur; ce n'est pas de ma
faute si elle est dans cet etat. Tout le monde
ici mange des poulets, du mouton, de la viande
fraiche..... On n'achkte pas beaucoup de more
et elle se gAte.
Tant mieux. Jetez-la. De mime, ces
harengs saurs ; ils sont moisis..... Ah il faut





LA VENGEANCE DE MAMA


humecter un peu vos tetes de tabac ; les feuilles
craquent de s6cheresse.....
Quant a ca non, par example, monsieur
Josilus!..... Les hommes ne voudraient pas. Ils
m'accuseraient de les chiper, par rapport au
poids. Us pr6ferent mouiller eux-m6mes leur
tabac.
C'est vrai, vous avez raison, madame
Aristhene, r6pondit Josilus en riant. Je n'y
avais pas pense..... Tiens qu'est-ce que c'est
que ca? ce baril, sur quatre piquets trempant
dans ces godets ?
- (a, c'est notre sucre, notre sucre en grains
de Vesouriche, dit Mme Aristhene enlevant le
couvercle. A present, les fourmis me laissent
tranquille depuis que j'ai plant mon baril sur
ces quatre pieds plongeant dans ces godets
remplis d'eau et d'huile!
Quelques instants apres, 1'inspection finie,
M. Josilus prit cong6 de 1'epiciere. 11 s'arreta
dans deux ou trois chaumieres pour s'infor-
mer de la sant6 des nouveau-nrs, savoir
si on 6tait toujours content de M.le Aris-





LA VENGEANCE DE MAMA


thene, si les manages 6taient en paix.....
Enfin, il s'orienta dans la direction de l'usine.
On entendait dans le lointain le bruit tries
assourdi des machines, et un 16ger panache de
fum6e les denongait au-dessus de 1'horizon
ferm6 par les immense champs de cannes....
Ce n'6tait pas une banale construction que
celle-ci et nous aurons occasion d'y revenir on
jour en detail. L'homme y avait mis toute sa
jeunesse, tout son avoir. L'ceuvre etait vrai-
ment imposante par la grande d6pense de ma-
connerie, par les fortes et solides assises qui
lui donnaient'un aspect r6ellement monumen-
tal. Cependant M. Josilus n'6tait pas content :
il trouvait ses machines d6fectueuses. Et depuis
qu'Adh6mar cherchait sans cesse h les perfec-
tionner, il se surprenait h se d6tacher d'elles, h
les fuir presque. 11 lui arrivait maintenant,
quand il passait seulement la journ6e a Vesou-
riche, sans y coucher, de ne pas aller aux
moulins, d'y laisser Adhemar tout seul avec
Diaquoi. Du reste, son fils avait, depuis quelque
temps, la direction plus personnelle de I'usine.





LA VENGEANCE DE MAMA


Il ne se preocupait done pas de ce d6tache-
ment de son pere pour une oeuvre qui l'avait
tant passionn6 jadis... M. Josilus regard
une fois encore la petite fumne qui fluait au-
dessus des champs de cannes, soupira, secoua
l'obsession de la raffinerie, de l'usine central
qui le poursuivait sans cesse. Tirant sa montre,
il se donna, pour ne pas pousser plus loin, le pr6-
texte qu'il etait vraiment trop tard... 11 prit le
sentier oppos6 qui menait directement h la
mason.
Apres le d6jeuner de midi, Adh6mar et Dia-
quoi retourn6rent aux moulins, laissant M. Jean-
Charles plonge dans ses 6critures. 1ts re-
vinrentvers cinq heures, car, avant de rentrer
en ville, on devait faire une tourn6e par les
champs. Les bUtes 6taient d6ji pretes. Le pare
et le fils revetirent leurs costumes du matin et
prirent cong6 de Mme Diaquoi. On se mit en
selle pour s'enfoncer dans les vertes, dans les
blues cultures...
La chevauchde a travers les solitudes des
pieces de cannes, malgr6 sa monotonie, est





LA VENGEANCE DE MAMA


loin d'6tre sans attrait. Au commencement, cette
uniformity d'un horizon plat ne s6duit pas
beaucoup. Peu & peu, pourtant, on se laisse aller
h son charme rdel... On c6toie longuement les
allies qui coupent de carr6 en carr6 les planes
infinies. Par leurs dclaircies on entrevoit les
petits sentiers les sillonnant de toutes parts. Ils
retiennent I'eau des pluies, seventh l'irrig ation,
permettent au pi6ton de se retrouver dans ce
d6dale de tiges longues et flexibles qui se balen-
cent a plus de dix pieds sur sa tate. Car si on
n'est pas un familiar des champs de cannes, la
petite motion, le frisson de s'6garer vous
saisit malgr6 vous quand, seul, on en traverse
un... La vision de la plaine est tres basse.
Peu d'arbres en rompent la line borne. Les
feuilles vous frolent au passage dans une plainte
lente et douce. Le vent est leger. Tout le long
des roseaux qui ondulent des caravanes de
fourmis affair6es montent, descendent, se croi-
sent en tous sens. Bien vite, votre paletot se
teint de la legre poussiere blanche, m6tallique,
paillet6e qui se d6tache des ties. De gros





LA VENGEANCE DE MAMA


rats sous vos pieds glissent en courant. On a
l'impression qu'il ne ferait pas bon se perdre ici,
d'ktre forc6 d'y passer la nuit. On se rappelle
des histoires d'ivrognes 6gares, retrouv6s, h
la saison des 'coupes, completement blanchis
par les fourmis et les rats... La lamentation des
panaches verts, harmonieuse ettriste, continue
toujours...
Parfois un vent d'orage secoue la plaine; du
fond des gorges lointaines, les rafales arrivent
alors furieuses, d6mentes. Les longues tiges,
fouettes comme des jupes de femmes,bruissent,
crient, emmle6es les unes dans les autres...
Si 1'orage n'6clate pas, attention a votre cigare
ou a votre pipe : une etincelle suffit pour
tout embraser... C'est la combustion instan-
tanee, perfide, devant vous, derriere vous, de
toutes parts... C'est I'6touffement... C'est la
mort! ..
M. Josilus Jean-Charles s'etait arret6.
Voyez, Diaquoi, comme ce champ est mal
sarcle! La terre n'est pas meme butte autour
des pieds. Comment peut-on avoir un bon ren-





LA VENGEANCE DE MAMA 93
dement avec une tell negligence? De qui
relieve ce carreau?
De Miltiade. Cent fois, je lui en ai fait
l'observation, mais il est comme d6courag6
depuis que le pere Michou lui a refuse sa
fille.
I1 faut me l'envoyer, afin que je le re-
monte. Ce n'est pas une raison pour mal tra-
vailler parce qu'on a des raisons de coeur.
Malheureusement, c'est ainsi que tout le
monde fait.
Les gens faibles... Envoyez-le moi. Je lui
parlerai. Et puis, que diable! il y a beaucoup de
jolies filles a Vesouriche et aux environs...
Ah! monsieur Josilus, nous pouvons en
penser ainsi, avec ce d6tachement, maintenant
que nous grisonnons... Je parie que M. Adh6mar
ne pense pas comme nous.
DWja M. Josilus, qui avait remis son cheval en
march, continuait :
Voyez-vous, Diaquoi, c'est bien assez de
souffrir de l'insuffisance de nos machines, pour
ne pas encore soufTrir de la dcfectuosit6 de nos





LA VENGEANCE DE MAMA


cannes, surtout dans des terres si favorables...
Nos cannes contiennent en sucre cristallisable
pres de 20 p. 100 de leur poids total rendu au
moulin. N'est-ce pas piti6 que nous ne puissions
en extraire jusqu'ici qu'a peine la moitie? Un
jour viendra, je l'espere, que les cannes de
Vesouriche, convenablement 6puis6es, nous
rendront 16 a 18 p. 100...
C'est bien beau, monsieur. Mais je l'espere
comme vous, r6pondit Diaquoi.
Pere, remarqua Adh6mar, voici que le
soleil se couche. Nous serons bien tard en ville,
si nous ne nous hatons.
Vous avez raison. Cependant, prenons du
c6t6 du pare. Je veux voir nos boeufs. II m'a
semble samedi dernier que l'attelage d'un ou de
deux cabrouets 6tait bien fatigue...
C'est que la route 6tait rude. 11 avait plu
durant trois jours cons6cutifs. Nulle part, sauf a
Vesouriche, les cabrouets n'ont pu sortir. Allez,
nos btees sont de vaillantes betes... Monsieur a
di voir les ornieres rest6es jusqu'ici au grand
chemin.





LA VENGEANCE DE MAMA 95
C'est vrai. Nos chevaux y ont meme ]hutt
a plusieurs reprises.
On arriva au pare, large enclos traverse par
le vide de l'ancien moulin a eau qui fut le point
de depart de Vesouriche. A travers quelques has
ormeaux diss6min6s c et lh, une vingtaine de
boufs ruminaient paisiblement devant de gros
paquets de bois de patate et de zama de cannes,
revbtues de leurs tiges. Deux ou trois, couches
pres des cl6tures, somnolents et bats, leverent
leur oeil doux sur les cavaliers arretes devant
eux. Indifferent, l'ceil s'abaissa graduellement...
Les pesantes masses rentrbrent dans leur apa-
thie sans rove tandis qu'autour d'elles les
mouches bourdonnaient febrilement dans les
tartelettes de bouse...
C'est certain, murmura M. Josilus Jean-
Charles, ils sont bien nourris et semblent par-
faitement heureux, les gaillards!... Allons, pre-
nons le chemin de la ville...
Et, se haussant sur ses 6triers, il jeta un der-
nier, un enveloppant regard autour de lui. II em-
brassa de toute sa tendresse, de toute sa passion





LA VENGEANCE DE MAMA


les tiges frissonnantes de sescannes, dejapresque
immobiles dans le cr6puscule commengant... Au
loin, a l'oppos6, avec la fin du jour, le tressaille-
ment des bananiers, dans les dernieres vibra-
tions de leurs feuilles effiloqu6es par le vent,
mourait... C'6taient lh que commencaient les
plantations de vivres, les champs de patates, de
mais, des diffdrentes especes de pois qui fondent
dans la bouche comme une creme, depuis le
pois inconnu jusqu'au pois-la-reine, de ces
giraumons d'une saveur si exquise... Diaquoi
veiilait a ce que la culture n'en ffitpas negligee,
dans l'intdert m~me des habitants. le proprid-
laire n'en tirant aucun profit. Seulement, chacun
s'ing6niait, chaque samedi, a apporter a Mmo Jo-
silus les meilleurs, les plus beaux products deson
jardin. Cette parties de l'habitation eaitcultivee
presque g6enralement par les femmes et leurs
enfants. Elles ne rdclamaient le concours de leurs
homes, occup6s aux moulins et aux pieces de
cannes, que pour quelques gros travaux, assez
rares d'ailleurs, tels que l'abattage d'un arbre
g&nant ou pour faire un bois debut complete.




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