Marilisse

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Material Information

Title:
Marilisse roman haïtien
Physical Description:
2 p. l., 349 p., 1 l. : ; 16 cm.
Language:
French
Creator:
Marcelin, Frédéric, 1848-1917
Publisher:
P. Ollendorff
Place of Publication:
Paris
Publication Date:
Edition:
3. éd.

Subjects

Genre:
fiction   ( marcgt )

Record Information

Source Institution:
University of Florida
Rights Management:
All applicable rights reserved by the source institution and holding location.
Resource Identifier:
oclc - 22836543
ocm22836543
System ID:
AA00008875:00001

Full Text
iftLiSLi+ccfin F.
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Marilisse


THIS VOLUME HAS BEEN MICROFILMED
BY THE UNIVERSITY OF FLORIDA LIBRARIES.
DU MEME AUTEUR
Thmistoele-paminondas Labasterre. i vol. La Vengeance de Mama.......i vol.
EN PREPARATION :
Vesouriche.
Tous droits de reproduction et de traduction rservs pour tous les pays, y compris la Sude, la Norvge, la Hollande et le Danemark.
S'adresser, pour traiter, la Librairie paul ollendorff, 5o, Chausse d'Antin, Paris.
IMPRIMERIE DE SAINT-DENIS. H. BOUILLANT, 20, RUE DE PARIS. l'(8f>9


FREDERIC MARCELIN
Vlarilisse
ROMAN HATIEN
PARIS
socit d'ditions littraires et artistiques
Librairie Paul Ollendorff 5o, chausse d'antin, 5o 1903
Tous droits rservs.


t#3.9/
/1314-7
LATIN 1


Marilisse
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M Casus Tramne avait eu sa minute de gloire au barreau de Port-au-Prince... Il avait quitt nagure sa ville natale parce qu'elle tait trop petite pour contenir la rputation d'loquence qu'il s'y tait faite. Il tait venu la capitale aux fins de prendre la place que ses propres concitoyens, et lui-mme, proclamaient digne de son mrite. Ce jour-l on l'avait accompagn, trs loin sur la roule, en nombreuse cavalcade. A un des relais, aprs avoir mis pied terre pour boire une dernire fois sa sant, on s'tait bruyam-
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ment embrass et spar. Durant vingt-quatre heures, dans la modeste cit, on ne s'occupa que de l'illustre voyageur. Personne ne doutait qu'avant longtemps les chos judiciaires de toutes les feuilles publiques du pays ne retentissent de ce nom de Casus Tramne, dsormais plac dans un cadre appropri sa valeur. Ses confrres surtout ne tarissaient pas en pronostics optimistes : ils le voyaient, enlev par l'clat de sa brillante popularit, sous peu la tte du dpartement de la justice. Alors que de rformes, toujours promises et, du seul fait de son arrive au pouvoir, devenues une ralit Car on connaissait Casus Tramne, sa volont d'attirer sur sa personne l'attention nationale, de faire honneur sa petite ville... C'tait un homme austre, inflexible dans sa tenue, dans ses discours, incapable de transiger avec les principes qui avaient t l'honneur de sa vie. Il faut dire, pour ne rien celer, qu' ce


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sentiment de juste fiert de fournir un grand homme la capitale, il se mlait chez les confrres le sentiment moins noble, mais plus humain, d'tre dbarrasss de lui. Ils supputaient, non sans plaisir, que, lui parti, ils pourraient se partager toutes les causes qu'auparavant il accaparait. Cette toile, utilement parler, tait un teignoir. Ils eh taient fiers sans doute, mais elle les- privait d'air, c'est--dire, en l'espce, d'honoraires qui allaient trop exclusivement sa rputation de procdurier habile. C'tait donc du plus profond d'un cur o l'intrt et l'orgueil s'alliaient ensemble que les successeurs de cet Alexandre de la basoche lui avaient cri le jour de son dpart : Bon voyage, M0 Casus Tramne!
II arriva Port-au-Prince port ainsi sur les ailes de la Renomme de son clocher natal, et plus directement sur les quatre pieds de son infatigable mule souris. 11 fut tonn que son entre ne ft aucune sensation. Mais,


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en philosophe, il se rappela propos que les grands centres sont gnralement gostes, frivoles, qu'ils s'occupent de choses banales, ngligeant trop souvent des vnements qui dcident plus tard de leur destine. Il se promit de frapper tout de suite un grand coup, un retentissant tam-tam, pour forcer l'attention publique. L'occasion ne tarda pas se prsenter. La session criminelle venait de s'ouvrir. Il fut charg de la dfense d'un assassin qui, toute aventure, n'ayant rien autre hasarder, invoquait un douteux alibi... Bien des esordes avaient fait l-bas, au pays, la fortune de l'avocat, taient rests clbres dans les fastes oratoires de son canton par leurs ondes magnifiques. Il s'agissait de bien choisir, de tomber sur la plus clatante, la plus saisissante des formules de son riche rpertoire. Il convenait d'abord de saluer, bien qu'il et lui reprocher son indiffrence, par trop inconsciente, la grande ville, la ville qui sacre et consacre les rputations,


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d'adresser ensuite en termes mus, tout en restant mesurs, un geste de fraternelle cordialit ces nouveaux confrres, ce barreau qui..., ce barreau que... enfin ce barreau dont lui, Casus Tramne, n'oublierait jamais le bienveillant accueil. Un coup d'adresse serait peut-tre de parler tout le temps de soi, de montrer toute une population accompagnant par les routes l'enfant chri de l'loquence, de laisser ainsi compltement l'accus dans l'ombre pour, finalement, dans une proraison vibrante, le placer, en suppliant, sous la robe des magistrats. En gens bien levs, qu'on pouvait les supposer, pourraient-ils se drober la politesse de concder sa tte M0 Casus Tramne, comme gage de sa bienvenue parmi eux ?
Plein de ces excellentes dispositions, l'avocat prit place au banc de la dfense... Et tout de suite, par un phnomne que comprendront ceux qui on a offert un verre de


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cigu au lieu de la couronne attendue, une rvolution s'opra dans son esprit durant qu'il ouvrait sa serviette. Il vit, il comprit qu'il s'tait fourvoy. Ce public tumultueux, gouailleur qui l'entourait, ces confrres blagueurs, irrvrencieux, dont quelques-uns mme taient sans gilet, ne semblaient pas, en vrit, se douter de sa haute personnalit. Ils chuchotaient en regardant son pantalon de casimir blanc sous-pieds, grand pont, sa cravate de percale triple tour, son gilet de nankin, ses lvres correctement rases selon la bonne formule. Ces juges, l'aise dans leurs fauteuils, l'air plutt bon enfant, sans aucune des majests traditionnelles de la loi graves sur le visage et dont il venait de voir l'un, en retard, traverser la cour le chef couvert d'un simple chapeau de paille l'exasprrent, comme une insulte, une ironie toutes ces choses dans l'idoltrie desquelles il avait vcu dans son petit trou Quelle ide se faisait-on donc de la justice


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Port-au-Prince si on ddaignait ainsi ce qui en tait l'apanage sacr? Comment ses priodes, comment ses mtaphores, comment enfin les balances de la divine Thmis pourraient-elles fonctionner en un tel milieu? Il se crut un justicier par ce qu'il n'tait pas apprci sa valeur. Son sang pirouetta. Il dsira, il invoqua un -mot de stigmate, un mot de fer rouge. Lchant tout, son salut fraternel au barreau, l'expression de son hommage au tribunal, et d'une voix o il mit l'accent de la svre leon qu'il voulait donner, du reproche qu'il lui semblait urgent de faire entendre plein enfin du thme, si souvent brod dans les joutes oratoires de sa ville, que la capitale est le vice raffin au contraire de la province qui est la vertu simplette il dit, le bras tendu :
Je ne viens pas me bandaler dans la Babylone moderne. Je viens dfendre l'occiput en danger d'un do mes concitoyens... Sans autre artifice, j'entrerai de pied dans


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la matire... Pris de coliques ventrales, mon client...
Un rire fou secoua l'auditoire on n'a jamais su pourquoi, car telle n'tait pas l'intention de l'orateur. Le rire gagna les juges, rvolutionna les avocats. Le militaire en faction la porte, voyant rire tout le monde et n'y comprenant rien, laissa choir son fusil qui, par bonheur, n'tait pas charg : il se tordit aux clats. M0 Casus Tramne regarda l'auditoire, le barreau, le tribunal, le factionnaire dsarm. Puis, sans mot dire, dans une ^dignit au-dessus de l'outrage, il replia sa serviette. La toque en tte, la toge aux paules, il prit tranquillement le chemin de la modeste maison qu'il avait loue et meuble ds son arrive, ayant fait venir sa femme et ses enfants Port-au-Prince. Il n'tait pas autrement mu. Il avait accompli son devoir. Que lui importaient les rires? II les dominait de cent coudes. Et puis quoi? puisque cette capitale ne comprenait pas


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l'honneur de possder un homme tel que lui, il n'y resterait pas plus longtemps. 11 retournerait chez lui o, unanimement, il tait montr aux trangers comme la premire chose voir dans la localit.
Le soir mme il expdia un courrier dans sa petite ville. 11 y racontait son aventure : comme quoi ayant flagell le tribunal, les avocats, le public, leur ayant dit tous les plus cruelles vrits, il avait soulev une effroyable tempte. Les poings s'taient tendus vers lui, les poignards s'taient levs sur sa poitrine. Grce son courage, son sang-froid, son loquence, il avait impos silence aux vocifrateurs, forc le vice couler la vertu... Il avait ainsi conquis de nouveaux lauriers qu'il brlait de rapporter ses fidles concitoyens, car il quittait Port-au-Prince en secouant sur lui la poussire de ses escarpins, le laissant enfonc jamais dans son abjection. Il prophtisait enfin que cette ville finirait mal. Bref, il annonait sa
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rentre sous peu et insinuait qu'il ne serait pas fch qu'on vnt sa rencontre.
La rponse ne se fit pas. attendre : elle fut crasante.
Courrier pour courrier, on lui dclara sans ambages qu'il ne fallait, sous aucun rapport, songer revenir : la localit, lui parti, avait choisi son nouveau grand homme. La place tait prise. Le titulaire entendait la garder. On se rjouissait assurment des lauriers qu'il avait conquis Port-au-Prince, mais il devait y rester pour veiller leur culture. Du reste, on l'avait cd la capitale et il n'y avait plus revenir sur une opration dment liquide.
Certes, M0 Casus Tramne, passant outre ces conseils, aurait pu sur sa mule reprendre le chemin de sa ville natale. Mais il lui cotait, juste quelques semaines aprs en tre sorti, d'y rentrer pour n'y tre plus au premier rang. 11 se rsigna donc ne pas quitter Port-au-Prince. Grce sa relle probit,


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sa grande pret poursuivre les mauvais dbiteurs, il arriva avec le temps se constituer une petite clientle devant le tribunal de commerce. Elle lui permit de vivre. Cependant, s'il se rsigna ce rle modeste, ce fut aux dpens de son caractre. Il devint tracassier, atrabilaire, pointilleux, un tyran pour lui et les siens. Il se paya sur son entourage, et largement, de ses dboires de gloire. Son avorlement dtruisit l'harmonie de son esprit. Il dsquilibra son humeur : il en fit presque un maniaque. Ce n'est pas, hlas la ^eule fois que l'amre dsillusion produit de telles scheresses dans le cerveau humain...
C'tait chez cet avocat du, aigri, que Ma-rilisse, ainsi qu'elle le disait, travaillait : de fait, elle y tait cuisinire depuis prs d'une anne. Cela tait d'autant plus mritoire que jamais, avant elle, ses devancires chez Me Casus ne dpassaient la quinzaine : il les renvoyait impitoyablement sous prtexte qu'elles le volaient d'abord et ensuite qu'elles


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avaient des murs relches. Car cet homme exigeait que pour les six gourdes qu'il donnait par mois nourriture et couchage en sus on ft honnte et sage. Il tenait ces principes qu'il avait rapports et gards soigneusement de sa ville natale.
C'tait lui, et non sa femme, qui s'occupait de tous les dtails du march. La cuisinire couchant dans sa cour, de bon matin il l'expdiait la provision avec les soixante-quinze centimes habituels, en petite monnaie, pour les achats du jour. Au retour, elle devait fidlement, avant de rien couper, employer ou mettre la chaudire, compter avec lui. Elle tirait alors, au fur et mesure, de son panier la viande, les lgumes, le petit sal, la patte de bananes, les patates, les oranges sres, les citrons, pour le lavage et l'assaisonnement. Me Casus regardait, soupesait, palpait. On additionnait au courant de l'nu-mration. Parfois, on trouvait soixante-dix-huit, quatre-vingts, quatre-vingt-deux cen-


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limes. Alors on revenait en arrire, on reprenait les articles les uns aprs les autres. L'intresse, qui commenait s'nerver, donnait de nouveaux chiffres et on finissait par tre d'accord aprs quelques minutes.
Car, disait judicieusement Me Casus, vous n'aviez que soixante-quinze centimes dpenser. Vous ne pouvez en avoir dpens quatre-vingts !
Le soir, avec les enfants de M" Casus Tramne et les deux petites filles, ses filleules, qui compltaient sa domesticit, on tirait des contes ou, assis au rebord du pont en bois de la maison, au clair de la lune, on dchirait belles dents de longues cannes sucre. L'avocat enseignait que la canne sucre est saine. Elle donne le sommeil facile, lger, une bonne haleine. Elle procure des rves honntes. Il en conseillait donc l'usage autour de lui. Et malgr sa gravit professionnelle, il n'en ddaignait pas l'pluchage hyginique. On pouvait le voir assez souvent,


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sa longue silhouelle mise en lumire sous la galerie par la lampe de son petit salon, le chef couvert de sa calotte de velours glands d'or, enfonc commodment dans sa dodine, un grand roseau sucr, juteux dans la bouche, faire, aprs dner, sa partie dans ce concert de mchoires... Mais neuf heures les portes taient rigoureusement fermes et les bougies teintes.
Ce rgime conventuel, on le comprend, ne souriait pas beaucoup la corporation de nos cuisinires : ces personnes, gnralement, ont des affections en ville. Elles aiment goter les joies de leur propre foyer aprs avoir pass la journe celui des autres. De l une grande difficult dans leur recrutement pour l'avocat, ce qui obligeait frquemment sa femme faire l'intrim de la charge, aide des deux petites filleules qui, tour de rle, allaient au march. Le rglement de la provision, au retour, tait alors toute une affaire : il y avait toujours quelques centimes que, peu au fait


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du mtier, elles n'arrivaient jamais justifier. Me Casus leur administrait de larges taloches pour rafrachir leur mmoire. Comme cela ne produisait aucun effet, l'argent ayant pass en tablettes de hoholi ou en djeuners de mangots, il mettait la dlinquante la banane sche et l'eau pour toute la journe afin de compenser la diffrence. Cependant il demeurait inflexible dans ses conditions aux postulantes :
Vous ne pouvez pas travailler chez moi, disait-il, si vous avez un homme nourrir. Vos comptes seront toujours embrouills et vous n'y verrez pas clair. Bref, c'est prendre ou laisser : le couchage est obligatoire.
Depuis un an environ, Marilisse ralisait ce desideratum... Ce nom de Marilisse tait la dformation crole de Marie-Louise, pas trop regretter, en vrit, car cette dformation semblait plus douce l'oreille, plus teinte de couleur locale. C'tait plaisir aussi de voir la jeune femme qui portait ce joli


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nom. Ni sa situation infrieure, ni le milieu o la nature l'avait fait natre, ne nuisaient d'aucune faon la perfection de ses charmes. Sans doute, il est indispensable dans certains pays, sous certaines latitudes, que la beaut soit pare, orne de tout le raffinement, de tout le luxe, de tout l'attirail de la mode, de la richesse mme. La loi n'est plus aussi absolue chez nous, o notre ciel en fte, notre soleil triomphant mettent naturellement en valeur, sans autres apprts, une agrable tte et de belles formes.
Sans tre prcisment coquette, Marilisse donnait les soins les plus minutieux toute sa personne. Chaque jour, de trs grand malin, avant le lever de la maison, elle allait au puits et, enlevant son caraco d'indienne, grands seaux d'eau, elle s'inondait de la tte aux pieds. Puis, elle passait la toilelte de la bouche. Doucement, lentement, faisant mousser la lgre baguette savonneuse, elle frottait ses dents. Elles taient trs belles,


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unies, blanches, ni trop grandes, ni trop petites, trs galement ranges : de ces dents Jont on aime tre parfois mordu. Elle s'occupait ensuite de sa coiffure. Elle lui prenait pas mal de temps. Ses cheveux n'taient pas aussi longs que ceux de sa congnre, la multresse. Mais, abondamment plants, trs bas sur le front, sur les oreilles et derrire la tte, entretenus par une mixture renomme de lait de calalou et d'huile d'amandes, ils taient souples, onduls, d'un reflet intense, lectrique, du plus beau noir. Ils encadraient admirablement sa tte d'un fin ovale o de grands yeux limpides, un nez un peu renfl aux extrmits, une bouche bien dessine, la courbe voluptueuse, aux lvres naturellement colores, un menton creus d'une gracieuse fossette au milieu, justifiaient le surnom de Vnus noire que les bouchers galants, se disputant sa pratique, lui avaient dcern ds sa premire apparition au march. Du reste, partout, tous les talages, les


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meilleurs morceaux, au prix qu'elle voulait mettre, taient pour elle.
Marilisse tait simple dans sa mise. Vtue tantt d'une robe de basin piqu, bien ajuste, qui faisait ressortir ses seins cambrs, pointant travers l'toffe, tantt d'un peignoir de nansouk blanc, lche par devant, dessinant par derrire ses hanches charnues, copieuses, elle s'en allait d'un pas lent, harmonieux, musard, l'anse de son panier passe au bras gauche. Elle portait la jupe courte, ce qui permettait de voir son pied chauss de souliers mordors, sa cheville aguichante, un peu de sa jambe ronde. Volontiers, cette heure matinale, elle causait sur le chemin, changeant un mot ici, un sourire l. Les commis, en la voyant car, Mc Tramne demeurant rue Amricaine, elle faisait une partie du Quai pour aller au march s'arrtaient d'ouvrir les portes des magasins, suivant sa ligne serpentine d'un regard con-voiteux. Les patrons, debout sur les petits


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ponts, humant l'air, changeant entre eux, de confrre confrre, quelques propos sur les cours de la place et les arrivages des denres, lui adressaient un compliment, un geste galant, car ils la connaissaient tous, non seulement de la voir ainsi passer chaque jour sept heures, mais encore parce qu'elle venait leur acheter de temps autre une bouteille d'huile d'olives, un fer-blanc de beurre, de mantgue, un bidon de krosine...
Tout tait grce en elle. Ses attitudes les plus simples semblaient marques au coin de la plus savante eurythmie. Quand, par exemple, elle revenait du march, le panier, maintenant plein, pos sur sa tte et dbordant, entre les deux pans soulevs du couvercle divis par l'anse, de carottes, de navets, de bourgeons-mirliton, elle rappelait quelque rve, quelque arrangement d'artiste, vainement cherch jusqu'alors, trouv enfin dans un hasard, une rencontre de gnie... Ce panier, sur ce madras aux vives couleurs qui


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la coiffait, prenait, dans l'harmonie de ses pas, la toute-puissante sduction de l'amphore classique. Sans grand effort, on pourrait, la voir, se figurer une de ces filles bibliques qui enflammaient jadis les patriarches et les rois.
Salomon n'et pas eu trop de son Cantique des cantiques pour la clbrer, mais il ne lui et pas fait dire, assez niaisement, d'ailleurs, comme la Sulamite : Nigra sum, sed formosa. Marilisse tait noire et belle, belle de par les lois de la nature qui veulent que la beaut ne soit pas une affaire de convention, de couleur. Elle est dans la forme souveraine, dans l'harmonie de l'tre. Le mme cri doit s'chapper, il semble, de toutes les poitrines devant un spcimen accompli, divin de perfection humaine. Cette restriction du roi-prophte donnerait une pitre ide de son esthtique, moins que ce sed ne soit une germination venue au cours des sicles Car il demeure tabli que Salomon, si on se rm-


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more ses innombrables aventures, fut un bon clectique : toutes les roses, blanches ou noires, taient des roses ses yeux.
Me Casus ramne, et cela se comprend, avait une grande fiert de sa cuisinire. Il lui prodiguait journellement ses conseils.
Marilisse, lui disait-il, restez sage. C'est la sagesse qui donne son prix rel la beaut. Quand vous mourrez, on dira sur votre fosse : Elle fut sage et belle. Ce sera glorieux pour vous !
Marilisse, bien que n'ayant pas de littrature, rpondait navement : Matre Casus, je ne veux point mourir encore!
Or, une nuit il arriva un mmorable vnement qui devait plonger Me Casus Tramne dans d'amres rflexions et obliger sa femme descendre, une fois encore, la cuisine.
Le matin mme l'avocat, aprs avoir fait le dcompte des achats, rpt mentalement, en face de l'approvisionnement vari tal sous ses yeux, que Marilisse tait une perle,


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que ses prdcesseurs laienl d'affreuses canailles criant sans cesse qu'avec soixante-quinze centimes on ne pouvait pas rapporter le march En-Bas dans son panier, avait tourn, retourn son gros pouce, comme il faisait chaque fois qu'il tait superlativement heureux, dans la jolie fossette de sa cuisinire. Celle-ci, sous ce chatouillement, avait montr ses dents clatantes dans une bouche rose et pleine. Un sourire virginal avait illumin son visage, ses yeux innocents, candidement voluptueux.....Marilisse avait peine
dix-huit ans. M0 Tramne, homme austre, avait dpass la soixantaine. Ah s'il n'avait pas eu cet ge Et encore ce n'tait pas
l'ge..... S'il ne se devait pas lui-mme de
donner l'exemple la Babylone moderne Qui sait? on a vu des vertus solides culbuter
sur leurs bases.....Mais l'honneur triompha
de ces coupables tentations qui l'avaient assailli dj plusieurs ibis en semblable circonstance, jamais peut-tre aussi vivement


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que ce matin-l. Il refrna vigoureusement ce tumulte du cur, cette rminiscence d'une chanson ancienne peu prs oublie. Tendrement paterne, il rpta, selon son habitude : Marilisse, soyez sage. C'est la sagesse qui consolide la beaut. Quand vous
mourrez..... *
Marilisse voila ses yeux fendus en amande de ses longs cils pudiquement baisss et murmura :
Ne parlez pas de la mort, monsieur. Je ne veux point mourir encore !
L'pitaphe est belle, Marilisse, et il est beau de la mriter.....Ame candide, simplement vertueuse, Dieu me garde, par une parole inconsquente, de vous dvoiler ce que, btie comme vous l'tes, votre chastet renferme d'hrosme !
M0 Casus Tramne, aprs ce sage discours, alla au petit salon ouvrant sur la rue qui lui servait en mme temps d'tude. Il s'assit son bureau et prit un dossier dans


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la haute pile qui s'levait devant lui. Aprs avoir assujetti ses lunettes d'or sur son nez, il se plongea dans l'examen attentif des diffrentes pices qui en composaient la liasse.
Rien n'tait plus rgulier que cet homme. 11 n'avait pas besoin, l'exemple de nombre de ses collgues, d'un agenda pour dterminer l'emploi de son temps. Les multiples fonctions de la vie s'accomplissaient chez lui des heures fixes, invariables, mathmatiques..... La nuit de ce jour o il s'tait
senti si mu en parlant Marilisse, il fut soudain pris d'un vague malaise. C'tait si inusit que, dress sur son sant, il cherchait l'origine du mal quand un grondement caverneux plus accentu lui apprit qu'il n'y avait pas diffrer. Il sauta bas du lit, chaussa ses pantoufles, descendit l'escalier, ouvrit diligemment la porte et se dirigea, dans sa cour, vers le lieu solitaire.....
La lune brillait de tout son clat. Elle tait en ce moment au znith, plongeant sur les


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moindres dtails. La chambrette de Marilisse faisait face au petit rduit o allait prestement M Casus. Deux ou trois cocotiers, dans les palmes desquels le vent tide de la nuit bruis-sait lgrement, se profilaient quelques pas les uns des autres, relis entre eux, mi-tronc, par une cordelette de pite o l'on faisait habituellement scher le linge. Ces arbres, trs rpandus dans le quartier, et qui s'y dveloppent rapidement par rapport l'eau sau-mtre que leur procure le voisinage de la mer, avaient, particulirement celte nuit-l, une grce mlancolique irrsistible. Mais l'avocat, tout son ide, ne donna pas le moindre regard leur belle venue, leur nonchalance frissonnante sous les rayons lumineux qui les baignaient.
La clef tait la serrure. Il tira vivement. La porte rsista. Il tira de nouveau avec plus de force. Mme rsistance, mais celle fois il sentit bien qu'on pesait sur le petil crochet d'attache de l'intrieur. Impatient, il cria :


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Qui est l? AJarilisse? Ducressine? Vlicia?
Marilisse entr'ouvrit sa porte et jeta rapidement dans le calme auguste de la nuit :
Me Casus, c'est Ducressine.
Commentle savez-vous? s'cria l'avocat subitement dfiant. Vous l'avez vue entrer? Vous ne dormez donc pas celte heure? El pourquoi ne rpond-elle pas?
Il tapa sur la porte.
Ducressine? Ducressine? Silence complet.
M" Casus, recouvrant rapidement son sang-froid comme il convenait la situation qui se dressait devant lui, ajournant, grce son nergie morale, le trouble qui l'agitait l'instant d'avant, donna deux tours la serrure et mit la clef dans sa poche. 11 alla la maison, constata que dans la salle manger, une de ses extrmits, les deux petites servantes dormaient sur leurs nattes. Il les rveilla, monta dans sa chambre, prit le vieux


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mousqueton avec lequel il faisait jadis son service de garde national dans sa commune. Il le chargea soigneusement. Redescendant dans la cour et remettant la clef Marilisse, il lui ordonna imprativement d'aller ouvrir :
Je vais le fusiller bout portant!
Et ce disant, ayant relev ses lunettes, assujetti son pantalon, il prit la pose de commande.
Grce! grce! s'cria la jeune femme tombant ses pieds... C'est Joseph.
Qui a, Joseph?... Saint Joseph?
Non, Joseph de la musique du Palais, Joseph le cymbalier...
Tu avoues, misrable! Tu avoues!... Et voil ce qu'elle faisait de mes leons, de mes conseils, de mon pouce enfonc dans son menton chaque jour pour lui inculquer la sagesse Et depuis combien de temps souilles-tu ainsi ma demeure? Depuis combien de jours profanes-tu ainsi le toit d'un honnte pre de famille? Est-ce la premire fois?


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Marilisse, rpandant un torrent de larmes, murmura :
a a t la semaine que je suis entre en place.
Canaille! hurla M0 Tramne. Si je ne me retenais, je te briserais la tte d'un coup de crosse de ce mousqueton... Et comment l'introduisais-tu chez moi?
Chaque nuit, monte sur une chaise adosse au mur de la Pisquette, je lui passais la petite chelle qui sert Ducressine pour enlever les toiles d'araigne au plafond. Il l'appliquait l'extrieur et la retirait une fois sur la crte. Il me rejoignait et s'en allait l'anglus de la mme faon.
Gredine! Triple chienne! sais-tu quelle sera dsormais ton pitaphe, toi qui aurais pu mourrir dans la sagesse et dans la vertu? On dira que tu eus le visage de l'ange et l'cme de la truie !
Marilisse, toujours genoux, reut cette dernire injure en baissant jusqu' terre son


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front coupable. Cependant la colre de Me Tramne tombait peu peu. Il abaissa son mousqueton, fourra la clef au plus profond de sa poche et dclara :
11 y passera la nuit. Demain les autorits aviseront sur son sort et sur le vtre. Violation nocturne de domicile avec escalade : le Code est formel. Son cas est clair : le vtre aussi, son complice. Malgr tout, et vous l'apprendrez, il y a des juges encore Babylone!
Lanant un regard de mpris la pauvre femme toujours prostre sur le pavage de la cour, dans l'ombre allonge que lui faisait la lune, il fit rentrer Ducressine et Vlicia dans la salle manger dont il referma soigneusement la porte. Grave, le front pliss d'amertume, il remonta dans sa chambre, oubliant tout fait son malaise dans la rude motion qu'il venait de subir.
Marilisse tait maintenant seule, livre
2.


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ses rflexions. Elles n'taient pas gaies. Quelle fatalit avait donc voulu que justement M0 Tramne se levt celte nuit, prcisment cette heure, durant que Joseph tait, lui aussi, incommod? 0 mystre des choses! Comme on se heurte chaque pas dans la vie l'inconnaissable! Et comme il faut peu, une seconde de retard ou d'avance, pour rduire en miettes le bonheur de deux existences!... Que se passerait-il demain? C'tait l la grande affaire. De quoi ce demain serait-il fait? Elle voyait les hommes de police arrivant sur la rquisition de M0 Ca-sus Tramne, ouvrant la porte du petit local, prenant elle et Joseph, les conduisant au poste... Quel scandale! Elle passerait ainsi sous les regards, les quolibets de ses admirateurs d'hier, empresss cracher sur l'idole dchue! Elle en tait certaine : M0 Casus serait inflexible. 11 les ferait mener par la ville. Ah comme elle regrettait en ce moment de n'tre pas reste sage, selon ses


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conseils quotidiens. Elle n'et pas connu toutes ces tribulations. Elle pourrait s'asseoir encore, par les nuits sereines et tides, au bord du ponceau, tirant des contes avec Ducressine et Vlicia, dchirant pleines dents de la canne sucre! La vertu, dcidment, il n'y a que a. Il n'y a pas de tempte, pas de heurt craindre avec elle!
Et l'infortune Marilisse tordait de dsespoir ses doigts orns de bagues en corail, meurtrissait ses genoux sur les cailloux pointus du pavage, faisait danser, chacun de ses sursauts de douleur, les deux globes de sa poitrine bombe... A travers le mince vlement dgraf, la lune indiscrte y pntrait, se demandant, sans doute, pourquoi depuis quelque temps ils taient si gonfls, si lustrs, si pleins d'une vie, on dirait, prte dborder.
Soudain la jeune femme, cessant de gmir, se leva. Une pense, un espoir venait de surgir en son cerveau, lui reprochant sa


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veulerie, son inertie. Il fallait, n'est-ce pas? avant de s'abandonner ainsi essayer quelque chose. Quoi? Elle ne savait pas. Elle regarda autour d'elle, contempla la maison maintenant silencieuse, muette, farouche o, sans doute, Me Casus Tramne dormait, la clef, pour plus de sret, place sous son oreiller. Son regard revint la cour o, comme en une prison, elle tait renferme. Elle vit les cocotiers placides, faiblement agits dans l'air lumineux. Et appuye au pied de l'un d'eux, tout au long, elle vit l'chelle, la fatidique chelle... L'ide immdiatement se prcisa : il fallait fuir, fuir sans attendre le jour... Mais comment fuir avec Joseph enferm? Pas une minute elle ne songea l'abandonner. Elle rflchit, promena ses yeux de tous cts. Rsolument elle alla la cuisine, l'ouvrit d'un tour de clef, ttons chercha, dans la demi-obscurit qui y rgnait, le petit marteau qui servait arracher ou enfoncer un clou quand besoin tait. Elle le


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trouva terre, dans un coin. Sur la table, elle prit le pilon qui, en mme temps qu'il pulvrisait le poivre et le sel dans le mortier, l'aidait aussi assouplir la viande quand elle tait dure, selon les prceptes culinaires dans lesquels elle avait t leve. Ainsi arme, elle sortit. Mais ayant fait quelques pas, elle s'arrta. 11 n'y avait pas dire : le moindre bruit, le moindre effort pour faire sauter la serrure aurait une rsonnance formidable dans le silence qui l'entourait. M0 Casus se rveillerait. C'tait insens de risquerune telle tentative. Non, il fallait chercher autre chose. Elle rentra dans la cuisine et dposa sur la table le marteau et le pilon. Elle resta une minute, appuye au rebord, coutant sa pense, guettant une suggestion quelconque... Rien, rien.
Dsespre, elle ressortit. Machinalement, en fermant la porte comme elle tait auparavant d'un tour, elle s'arrta la main immobilise sur la clef... Si c'tait possible pourtant!


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Car cela se voit tous les jours et on est mme oblig de prendre ce propos de grandes prcautions! Celte fabrication de pacotille est si dfectueuse!... Ah! par exemple, ce serait un miracle...
Marilisse retira la clef de la cuisine et marcha au cabinet.
Appuyant sa bouche contre la porte :
N'ayez pas peur, souf fla-t-elle. C'est moi Elle introduisit la clef dans la serrure,
tourna doucement par deux fois. La porte, naturellement, sans grincer, s'ouvrit toute grande. Dvorant sa joie, muette de saisissement, cependant matresse d'elle-mme :
Chut! dit-elle l'homme qui ouvrait la bouche pour s'exclamer. Il n'y a pas de temps perdre. Venez!
Elle l'entrana dans sa chambrelle. Prenant brasses ses robes, ses caracos, ses pin-dingues, ses chemises, accroches a el l sur les planches mal rabotes de la cloison, elle les empila dans sa malle au papier jauni,


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dchiquel, de couvercle branlanl. Elle y lana ensuite en dsordre, ple-mle, un las de petits objets : ses pantoufles, ses mdailles, ses scapulaires, son sautoir d'argent... Quelques gravures taient fixes par des clous dors la tte de la couchette, proprit do M Casus. Elle les en arracha vivement, dchirant les rebords du papier. Joseph corda rapidement la malle, la porta prs du mur et y dressa l'chelle. Au moment de grimper pour rejoindre Marilisse dj au sommet, el malgr le gesle de celle-ci de se hter, il courut la cuisine, plongea la main dans le baril de charbon aux trois quarts entam, en prit un morceau... Surlaporle, blanchie frachement la chaux, du rduit mal odorant o il avait t enferm, il traa en gros caractres :
Vieux salaud! vieux crtin! Et rejoignant sa compagne :
Je ne serais pas parti content, grogna-bil, si je ne lui avais pas laiss cette carte de visite.


II
Joseph le cymbalier, comme le qualifiait Marilisse, appartenait, ds son plus jeune ge, au corps de la musique du Palais. Son pre en avait fait partie aussi. Pour tout hritage, il lui laissa, sa mort, ses cymbales et sa place. Il tait d'un beau brun fonc, nuance coolie, avec des cheveux noirs, lisses, pommads, balayant le col de son veston habituel de bombasin. Les sourcils pais, la bouche insolente, bien meuble, les lvres fortes, la cayemite-violette, o, en une lascivet humide, semblait gter le dsir perptuel, impossible assouvir lui constituaient un ensemble de visage assez satisfaisant. Mais o il triomphait sans conteste,


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c'tait dans sa musculature lgante, solide, lastiquement charpente. Rien n'tait plus parfait que l'harmonie de son torse de jeune taureau pos sur des jambes nerveuses, bien dessines. Son corps jetait un dfi incessant la fatigue. De plus, il tait verbeux, sonore, de gestes nombreux, accentus par des mains toujours en mouvement, aux doigts orns complaisamment de bagues en similor, incrustes de cornaline.
Joseph aimait la femme : c'tait mme presque son unique passion. Mais il avait cette passion terrible, extravagante, en rapport, il est vrai, avec ses facults, car ses camarades proclamaient que sur ce terrain il tait sans rival... En maintes occasions, ayant se mesurer avec des partenaires mi-nentes, des renommes srieuses, il avait t facilement victorieux : ces prouesses assurent gnralement leurs auteurs dans le peuple un certain prestige, car la force, sous quelque forme que ce soit, lui est lou-
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jours agrable. Joseph tait donc sympathique. Le divin Hercule, le crateur de ces tournois, et aisment reconnu en lui un remarquable disciple. Et les Grecs aussi, eux qui, amoureux de tous les sports, n'avaient pas manqu de placer au nombre des grands travaux accomplis, jadis, par le fils d'Alcmne une certaine nuitreste clbre... Les nations modernes, il est vrai, semblent ne pas attacher la mme importance sociale ce mrite : Joseph n'en tait pas moins trs fier du sien. 11 se regardait peu prs comme une force de la nature. Et dans son monde, cela lui assurait une petite supriorit. Il y tait une manire de gloire et on parlait de ses exploits, de ses conqutes, comme on aurait parl, ailleurs, de telle bataille range de quelque grand capitaine.
On comprend qu'avec de semblables apptits la paye de cymbalier de Joseph tait toujours mange l'avance. Sans compter que notre administration ne brillant pas coutu-


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mirement par sa rgularit, il y avait parfois du retard dans les paiements. Notre musicien escomptait donc trs souvent sa feuille et il n'avait jamais le sou en poche. Cela n'enlevait rien sa jovialit, sa bonne humeur. Il tait toujours assur, au surplus, de trouver quelques logis ouverts : il y tait nourri, blanchi, couch. 11 n'en abusait pas, car, assez scrupuleux, prodigue de son petit argent, quand il en avait, il prfrait au fond sa chambrette de la Croix-des-martyrs o il jouissait de la plus complte indpendance. Ce n'tait pas, en somme, un exploiteur de femmes. C'tait un joyeux drille qui avait choisi sa part dans la vie et qui pensait qu'il fallait se dpcher de l'avaler, car nos jours sont courts.
Marilisse n'avait aucune ide que l'homme ft tel quand, un samedi matin, son retour du march, ses yeux et ceux du cymbalier s'entrechoqurent... C'tait un grand enterrement de gnral de division qui dfilnit par


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les rues. Deux ou trois rgiments prcdaient le corbillard, allant au pas, dans une allure compasse, aux sons d'une musique lugubre, de rythme pleurard, que, d'instant en instant, Joseph ponctuait de son mieux du bruit sec de ses cymbales... Marilisse, son panier anse sur la tte, dans sa pose hiratique de statue, tait au bord du trottoir, au premier rang de la foule. En un rve, en une sorte de vision lectrique, elle vit Joseph dans son lgante tunique de drap bleu, soutache de broderies, bien ajuste la taille, les mains maniant dextrement l'instrument, le kpi rouge de ct sur la tte, en cocardier. Il regarda la femme. Et alors vivement, en dehors de toute mesure, pour les besoins de sa cause, il lana deux notes, deux flches son adresse... Clingue! clingue!... Elles entrrent en plein dans le cur de Marilisse.
Depuis ce jour-l on se revit souvent, on se revit chaque nuit chez M0 Casus Tra-mne. Mais ce qui devait arriver arriva.


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Tant va la cruche l'eau... C'est encore les proverbes, cette sagesse qu'on n'coute gure, qui mnent les vnements humains, les petits' comme les grands.
Marilisse, en s'enfuyant, alla finir la nuit dans la chambrette de Joseph. C'tait une femme de tte, nergique, de volont tenace, laquelle l'occasion seule avait manqu jusqu'ici pour montrer ce qu'elle valait. Maintenant qu'elle se prsentait, elle ne fut pas au-dessous d'elle. Ds le lendemain elle s'enquitd'un nouveau logement o elle pourrait travailler, gagner sa vie, subvenir pour sa part aux frais du mnage. Joseph sentit, sans s'en rendre bien compte, sans se demander si ce qu'il prouvait tait de la joie ou du dpit, que quelque chose de srieux entrait, avec elle, dans sa nomade existence.
Au haut de la Grand'Rue, trois lets de la Porte de Logane, il existait une vaste


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proprit o, sur la faade de la rue, on n'avait tabli qu'un long et troit rez-de-chausse. Dans la cour, sur les autres cts du quadrilatre, on avait lev une srie de constructions. Elles consistaient en une vingtaine de chambres, assez confortables, fort lgrement spares entre elles par une cloison en planches. Entre ces chambres, trs ingalement rparties d'ailleurs, se trouvaient trois ou quatre habitations, composes chacune de deux pices : la porte d'entre de ces habitations tait deux battants au contraire des autres qui n'en avaient qu'un. Les chambres se louaient quatre gourdes par mois et les maisonnettes six. Une de ces dernires tait libre; Marilisse se hta de la louer. Ce fut une chance pour elle sous tous les rapports.
Cette btisse avait t faite, il y a quelques annes, par un spculateur en denres soucieux, en procurant quelque confort aux campagnards, ses clients, d'augmenter aussi sa clientle. A-son poque, les chambres


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n'taient pas spares par des cloisons. Elles formaient un grand dortoir o, l'abri de la pluie, du serein, de la fracheur des nuits, les gens pouvaient se reposer en attendant de regagner leurs sections rurales le lendemain, l'aube. Gela n'avait pas russi au brave homme qu'tait ce spculateur. D'abord, quand le ciel tait beau, les habitants prfraient cent fois se coucher dehors, dans la cour, prs de leurs feux, la tte appuye sur les bats et les sacs de paille de leurs botes attaches quelques pas devant eux. Les femmes bavardaient ainsi, en commun, jusqu'au jour. De temps en temps, des nourrissons jettaient un appel famlique dans la nuit. Les mres, et elles taient nombreuses, s'empressaient de leur prsenter leur sein lourd, rempli d'un lait robuste et doux qui les calmait instantanment. Les hommes, toute la nuit, se faisaient entre eux des politesses; ils s'offraient un coup de tafia, mme la bouteille, travers les groupes.


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Mais quand il pleuvait, c'tait une autre affaire : on pestait contre ces pices o l'on tait clotr, o le bruit des voix, renvoy par la tle de la toiture, exacerbante sous 'onde, produisait une cacophonie effroyable, contre ces pices o l'on ne pouvait faire du feu, o l'on tait condamn dormir... On regrettait alors la vieille, la sculaire galerie ouverte des concurrents voisins o les rafales vous trempaient un peu, mais o l'on tait l'air libre, o l'on pouvait causer, rire, o l'on pouvait veiller enfin, en pleine fume, prs du brasier souvent teint, toujours rallum. Les vareuses et les caracos taient un peu humides au matin, mais le soleil levant les schait bien vite. Et puis les rivaux, jaloux de ces constructions, avaient gliss quelque mfiance dans l'me des campagnards. Il n'tait pas naturel, leur avait-on dit, qu'on s'occupt ainsi de leur bien-tre. On devait certainement leur prendre cela sur le poids : les balances devaient tre fausses.


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Pour ces motifs, et pour quelques autres encore, le spculateur, loin d'augmenter sa clientle, l'avait vue dcrotre de saison en saison. Gomme il avait pris de l'argent gros intrt d'un ngociant du Bord de Mer pour lever sa btisse, en lui donnant hypothque dessus, il fut un jour oblig de la lui abandonner. Le nouveau propritaire l'exploitait en louant les chambres, maintenant divises, et les trois ou quatre maisonnettes aux portes deux battants. Elles taient bien habites toutes par des mnages placs ou par de vieux garons aux murs tranquilles et simples.
11 convient peut-tre de dire ici un mot du placage, cette institution si dcrie de nos jours...
Durant longtemps, elle fut presque la rgle dans le pays, surtout dans le sud et dans l'ouest. C'tait une sorte d'union libre o ni la loi, ni le prtre ne passaient, mais qui ne laissait pas, du consentement des parties,
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de revtir quelque solennit et certaines obligations. La plupart de nos gnraux, de nos hommes politiques d'alors, levs en France ou dports dans ce pays par suite des convulsions sociales qui bouleversrent Saint-Domingue, l'avaient vu pratiquer dans la mtropole comme une institution nationale. Se prendre pour poux et femme, en face de la nature, fut, cette poque, un dogme rpublicain. Ils gardrent, rentrs chez eux, celle habitude : Ption et Boyer n'taient pas maris. Us taient simplement placs, car ce fut ainsi qu'on dsigna ceux qui vivaient ensemble, de par leur consentement, sans liens lgaux ou religieux d'aucune sorte. Il ne serait pas exact de penser que ces associations fussent moins srieuses que le mariage l'glise et devant l'officier de l'tat civil. Elles duraient gnralement loule la vie, ou du moins fort longtemps. Pouvant se sparer quand on voulait, on n'y songeait gure, il semble. Et les enfants qui naissaient


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de ces unions taient sans exception reconnus par leurs auteurs.
Plus tard, la socit rpudia compltement cet usage. Elle ne se souvint plus que les aeules avaient dbut par l. 11 ne fut plus permis d'afficher le placage, c'est--dire le foyer, l'intrieur o l'homme et la femme, unis par leur engagement rciproque, recevaient leurs amis, recevaient les plus qualifis, sans gne, sans obstacle, dans la sincrit d'une situation qu'ils n'estimaient fausse d'aucune faon. Il ne fut plus admis, comme auparavant, d'inviter chez soi un couple naturel. L'union libre tomba dans le discrdit public. Le mol de concubinage lui fut svrement appliqu. Sans doute, l'homme du monde, mari ou non, conserva le droit d'avoir des matresses. Il usa et abusa de ce droit. Mais la femme ne put prtendre dsormais aucune considra-lion, aucune parcelle de l'eslime de ses contemporains si la loi n'avait pas mis sa main dans celle de son conjoint.


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Cependant le placage, prohib par la socit, resta dans les rangs infrieurs du peuple. Il y resta avec toutes ses consquences primitives : obligation de la part du plac de rapporter exactement au mnage le gain quotidien, de reconnatre les enfants qui surviendraient durant l'union, d'tre fidle sa place. Acceptation par celle-ci de contribuer de son travail aux charges de la communaut, d'tre non moins fidle son conjoint... Si la premire rgle tait viole parfois, car l'homme se drangeait souvent, gaspillait son argent, le jouait, obligeant ainsi sa co-associe de se multiplier pour faire aller la charnbrette, la dernire rgle, celle de la fidlit, tait imprieusement exige des deux cts. Il tait rare qu'elle ne ft pas observe. Mais quand cet accident arrivait, cela finissait toujours par une catastrophe : coup de couteau, coup de fusil, batterie homrique de deux femmes se dchirant jusqu' l'os.


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Dans la proprit o Marilisse avait lu domicile avec Joseph, deux mnages surtout ne tardrent pas se lier avec le sien. Ce furent ceux de Cess et de Zz.
Cess tait une volumineuse, une norme, une grande discoureuse personne. Durant que le vieux Thermo, son homme, un des bons voiliers de la ville, dcoupait, rassem-olait, cousait, des focs et des brigantines, h l'ombre de la petite tonnelle de marigouya et de liane molle qui s'tendait devant leur maisonnette, elle racontait des potins, des cancans, suant, gesticulant, s'poumonnant, se donnant un mal de tous les diables, comme si c'tait un travail pnible, consciencieux qu'elle accomplissait. Elle tait marchande de poissons : il n'y avait pas bien longtemps encore, on la voyait, fort vive malgr sa corpulence, descendre, chaque jour, l'heure des arrivages, au march Saint-Louis, sa gamelle sur la tte, pour faire ses emplettes. Un instant aprs, la jupe retrousse, ratta-


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che au bas-ventre l'aide d'un mouchoir rouge, elle repassait par les rues criant : Min sarde! Min croco! Min la lune! Mm mulet! Min colas Frais! Frais Tout frais! !
Le mot min en crole signifie : voil.
Malheureusement Cess, la suite d'une rcente attaque d'apoplexie, tait reste paralyse de toute la jambe gauche. Ne pouvant plus marcher, elle se ddommageait d'une faon insense en bavardant du matin au soir. O prenait-elle tout ce qu'elle racontait? Sans doute, elle avait beaucoup observ, beaucoup retenu du temps, qu'appele par les matresses de maison dans l'intrieur des cours, elle dbitait sa marchandise. C'tait fort heureux pour elle, car les journes lui eussent paru bien longues sans ces mmoires parls qu'elle dveloppait maintenant interminablement. Parfois elle interpellait Thermo. Celui-ci, finissant le point commenc avant de rpondre, s'arrtait, l'aiguille voile en main, levait la tle l demandait :


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Qu'y a-t-il, Cess?
Je vous demande si c'est le jour de Nol ou plutt la veille que c'est arriv. Je ne me rappelle plus trs bien.
Quoi arriv? Que voulez-vous dire?
Vous n'coutez donc pas? Je me tue vous raconter des histoires, et c'est le cas que vous en faites? C'est bien, je ne parlerai plus.
Et Cess, boudant, les deux mains vigoureusement appliques la mchoire, se taisait. Ce n'tait pas pour longtemps, car un instant aprs, voyant qu'on ne s'occupait pas d'elle, elle se remettait bavarder, interpeller. Alors Thermo rsign disait :
Si tu veux que je t'coute, je manquerai assurment quelques-uns de mes ris.....
Tu ferais mieux de le rserver pour ce soir, o lu auras un bon auditoire.
Elle se taisait alors, car, trs brave femme au fond, elle apprciait la bont de son homme qui, depuis deux mois qu'elle tait impotente et ne pouvait travailler, s'exl-


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nuait pour que rien ne manqut la maison.....
Zz tait tout l'oppos de Cess : autant celle-ci tait forte, autant celle-l tait plate et mince. Elle tait marchande ambulante. Dans le bac long, peu profond, qu'elle promenait sur sa tte, tout un talage complet de mercerie, de dentelles, de rubans, s'talait. Son petit commerce allait assez bien, car, bonne marcheuse, elle n'hsitait pas, en plein soleil, relancer la clientle riche, celle des environs de la ville, de la route des Dalles aux hauteurs de Turgeau. Mais elle n'tait pas contente. Elle avait toujours une parole dure, amre. Elle se disputait frquemment avec Jouassin, son co-participant d'existence. Ils vivaient ensemble ainsi, se querellant sans cesse, depuis bien des annes. Et toujours l'ternel refrain revenait dans sa bouche chaque matin :
Les hommes c'est tous de la cochonnerie !


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Jouassin, vieux multre sec, tann, grl comme une cumoire, cette amnit quotidienne, tirait, en ricanant, deux ou trois bouffes de son brle-gueule. Philosophiquement, il chargeait ses trteaux sur ses paules, prenait ses baguettes et s'en allait en ville l'ouvrage. Il tait matelassier et personne ne cardait le coton comme lui. Cette indiffrence exasprait la femme. Elle trpignait, le poursuivant de ses gros mots, bouleversant, de rage, tout dans le bac, jetant ses bobines de fil sur les paquets d'pingle, confondant ses boules d'indigo avec ses cheveaux de laine.
Dans cette colre, il y avait le dpit de n'tre plus rien pour Jouassin, de n'tre que la compagne, de n'tre plus l'amante. Ses charmes disparus depuis longtemps ne l'inclinaient pas l'indulgence. Elle en voulait frocement au malheureux de ne pas trouver apptissants les deux ballons dtendus, vids, sans ressort, qui, maintenant, ornaient


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sa pauvre poitrine. Et c'tait mme leur propos que le premier mot irrmdiable avait t jadis prononc. Car un matin, aprs la tasse bue, Zz, lavant grande eau le sac allong, en ce moment flasque et mou, o se met d'usage le caf moulu dans la cafetire en fer-blanc, observa que l'toffe grise en tait bien use : Bah rpondit Jouassin comique et srieux, ne vous inquitez pas : vous en avez deux de rechange !
Depuis, ayant remarqu que c'tait surtout l le point sensible, vulnrable de la femme, il y revenait avec une insistance mchante, perverse, froce. Il y mettait du raffinement. Il affectait parfois des retours, des ressouvenus d'affection, d'amour, qui faisaient vibrer Zz dans sa crdulit aveugle, toujours prte. Et quand elle tait ainsi esprante, confiante, que son cur dessch s'ouvrait celle rose inattendue, Jouassin, retraitant, pouffait de rire, esquissait avec ses mains le geste de renvoyer par-dessus les paules les


HARIMSSE 5 H
deux longues peaux dsemplies, dont les boutons dcolorsil ne le savait que trop !descendaient au plus bas du ventre... Accompagnant sa mimique, il chantonnait bizarrement:
Zabotia!... Zabotia!... Zamni botia!... Zabotia!... Zabotia!... Zamni botia!...
Zz cumail, devenait folle de rage. Tandis qu'il s'en allait, fredonnant toujours, elle lanait aprs lui le premier objet venu, une cruche d'eau, une chaise...
Toute sa grce, toute sa fracheur s'tait fane, s'tait fondue, elle ne savait comment, puisqu'elle n'tait pas malade, depuis longtemps, ds sa vingt-cinquime anne. Mais elle tait reste jalouse. Elle piait son homme, lchait de lui surprendre la moindre peccadille, la plus lgre infidlit pouvant donner un corps ses soupons, la pousser quelque acte de violence. Elle ne trouvait rien. Jouassin ne donnait pas prise, car, en vrit, cela ne lui disait plus rien prsent. El son meilleur amusement lail encore


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d'entendre Zz lui crier chaque matin : Les hommes! c'est tous de la cochonnerie !
Aprs ce soulagement, la femme s'apaisait dans une dtente de ses nerfs. Elle partait sa tourne, rentrant cependant trs exactement pour prparer le djeuner du midi ou le dner du soir. Peu peu elle finit aussi par envelopper dans sa haine tout le sexe auquel appartenait Jouassin. Elle surveillait les intrigues autour d'elle, les dnonait, indulgente aux femmes, impitoyable aux hommes.
D'autres petits mnages que probablement le lecteur ne verra pas au cours de ce rcit, habitant la vaste cour, se lirent, mais pas profondment, avec les nouveaux venus. Plusieurs avaient de nombreux mioches, mais ni Zz, ni Cess n'en avaient. La maisonnette loue par Marilisse tait justement place en face de ces deux locataires, devenues ses amies, l'autre faade des constructions auxquelles elle n'adhraitpas tant spared'elles,


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de ce ct, par un petit couloir. Dans ce couloir une fentre, qui clairait la deuxime pice du local, s'ouvrait. Immdiatement aprs, les diffrentes chambres, spares l'une de l'autre par une simple cloison de planches, reprenaient. La disposition des lieux constituait l'appartement de Marilisse une vritable supriorit sur les autres : grce la fentre, la deuxime pice tait bien claire, assez frache la nuit, et le couloir, quoique non ferm par devant, tait en fait une petite cour son usage exclusif.
Sa premire, sa grande proccupation fut de savoir ce qu'elle ferait. Par hasard, Joseph avait quelques gourdes en poche et elle avait aussi quelques conomies dans sa malle. On paya, selon la rgle, le premier mois d'avance. L'emmnagement ne fut pas long, le mobilier du cymbalier ne se composait gure que de deux chaises, en paille du pays, d'un lit-bergre en acajou, de quelques mdiocres ustentiles de mnage. Un cabroutier,


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voisin et ami de Joseph, en descendant avec son attelage le matin au Bord-de-Mer, passa par la Grand'Rue. Il dposa le mince bagage devant le rez-de-chausse, l'extrieur. Quelques locataires donnrent un coup de main au mnage et le tout fut vite mis en place dans la nouvelle demeure.
Le soir Marilisse traversa chez Cess o elle trouva sous la petite tonnelle plusieurs personnes. Elle la remercia de lui avoir envoy Thermo pour l'aider emmnager. L'autre, maternelle et curieuse, demanda :
Que comptez-vous faire? Maintenant que vous tes installe il faut travailler.
Oh! j'y songe. Et ds demain j'irai m'offrir. J'avoue tout de mme que j'aurais prfr autre chose que d'tre cuisinire... Aujourd'hui que je suis place, j'aimerais bien m'occuper de mon homme, faire un mtier qui ne m'obliget pas tre toute la journe dehors, rentrer tard...
Ah! oui, interrompit Zz. Je vous y


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engage fortemenl, ma chre. Avec Joseph le cymbalier, il vous faudra une rude surveillance.
Pourquoi cela? demanda Marilisse.
Comment vous me demandez pourquoi cela? Mais vous ne savez donc pas quel est l'homme que vous avez pris? C'est le plus grand coureur de la ville !
Le plus grand coureur de la ville! s'exclama douloureusement Marilisse. Je ne savais pas. Depuis que je le connais, il n'a jamais manqu une seule fois de venir chaque soir me voir.
Cela n'empche pas que dans le jour ou mme une minute avant de venir chez vous, il a d vous faire pas mal de traits, car il est connu, archi-connu. C'est une rputation universelle. Mais les hommes, vous le savez, ma chre, c'est pas grand'chose Celui-l ne manque pas, tant s'en faut, sa nature.
A moins, se hta d'ajouter Cess conciliante, et voyant la douleur de Marilisse cette


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rvlation, que Joseph n'ait chang. Notre amie est si belle que c'est trs probable... En tout cas, nous sommes l pour la protger. Et gare l'autre s'il ne marche pas bien !
Au mme instant, Joseph rentrait avec Thermo et Jouassin : il les avait mens prendre un rhum de bienvenue au caf du coin. La conversation devint gnrale. On parla un peu de tout. Les hommes firent des projets d'avenir, combinrent, entre autres, une partie de chasse au canard sauvage pour dimanche prochain. Joseph, afin de ne pas aller la parade, devait, le samedi, voir son colonel, et, la tte emmaillote, geindre, tousser, se plaindre tout le temps. Finalement il rclamerait la permission de se purger le lendemain... Cependant Cess disait Marilisse : Savez-vous, ma chre, le mtier que vous pourriez faire?tablissez-vous blanchisseuse de fin. Malheureusement, il vous faudrait un apprentissage.


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Pas du tout, rpondit Marilisse. C'tait cela que ma marraine, qui m'a leve, me destinait, car pendant quelque temps j'ai travaill chez Mounka Tini, la grande Martiniquaise qui a toute la clientle des messieurs de la Banque et du haut commerce. La mort de ma pauvre marraine, arrive inopinment, m'ayant laiss sans ressources, j'ai t oblige de me l'aire cuisinire pour avoir un gte et pour vivre...
Comme cela se trouve! s'cria la grosse femme. Vous voyez, l'eau ne manque pas ici. Nous avons quatre robinets dans la cour. Vous demanderez une gourde et quart par douzaine de chemises d'homme pour dbuter et attirer la clientle. Les autres demandent une gourde et demie. Quand elle sera bien solide, vous pourrez exiger le mme prix. Surtout vous vous contenterez, ce moment, de repasser. Vous ferez laver dehors. Justement, vous avez ici une petite femme dont
c'est le mtier : Zoune, qui je vous prsen-
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6-2 marilisse
terai. Elle s'en va tous les matins la rivire et revient le soir. Elle se chargera de blanchir votre linge. Cela vous donnera moins de peine et vous pourrez fignoler votre repassage l'aise. L'important, c'est de dnicher la clientle. Ah! si je pouvais marcher...
Mais Zz intervint. Elle se fit fort, tout en promenant son bac de porte en porte, de villa en villa, de recommander chaudement Marilisse : sa grce et sa beaut feraient le reste. Elle se permettait toutefois de mettre en garde sa jeune amie contre les entreprises de ces messieurs. Si elle y cdait, elle serait perdue, car eux qui proclament qu'ils sont les matres, tremblent en ralit devant leurs moitis. Le caprice satisfait, ils la laisseraient flanquer la porte, retirer le linge... Il vaut mieux avoir ces dames avec soi. Elles vantent votre sagesse, font partout votre loge. Cela fait aller les affaires. C'est durable et sr.
Marilisse s'empressa de rassurer Zz. Elle tait rsolue de rester fidle Joseph. Toutes


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deux elles se mirent, de plus en plus, volontiers, sa disposition. Elle trouverait par exemple chez lune un grand baquet o elle pourrait laver, chez l'autre une longue table repasser. Pour l'argent, elles pourraient, pour quelques mois, lui prter une quinzaine de gourdes environ, si elle en avait besoin, afin d'acheter le petit matriel de son nouveau mtier.
Marilisse, encore une fois, remercia chaleureusement ses bonnes amies et prit cong d'elles.
Rentr dans son logis, au moment de se coucher, assise au rebord du lit, elle attira Joseph sur sa poitrine et l'embrassant longuement :
Tu m'aimeras, dis, toujours, toujours?
Pourquoi cette question? Tu vois bien, n'est-ce pas? que je t'aime.
Ce n'est pas ce que je le demande. Je le demande si tu m'aimeras toujours, si tu ne me tromperas jamais.


64 MARILISSE
En voil une drle d'ide! Pourquoi, je te le rpte, me demandes-tu cela?
C'est parce qu'on m'a dit que tu tais un coureur, que tu ne comprenais pas l'amour ternel, l'amour tel que je le comprends, tel que je te l'ai prouv : jamais l'un l'autre, ici-bas ou l-haut. Ainsi, moi, je te le jure, jamais je ne connatrai un autre homme que toi!
Et que ferais-tu si je te trompais? Tu me tuerais?...
Non, Joseph. Je ne te tuerais pas. Mais je le ferais quelque chose qui te mettrait dans l'impossibilit pour toujours- de me tromper, de tromper plus jamais aucune femme. Cela me ferait beaucoup de chagrin, mais je te prfrerais encore ainsi !
Joseph ne comprit pas tout d'abord. 11 sembla chercher, et quand il eut trouv, un lger frisson lui traversa l'piderme. 11 murmura faiblement :
Oh comme tu y vas, Marilisse!


MARILISSE 65
Puis, reprenant sa belle humeur, il clata de son rire large, insolent, habituel. D'une bourrade amoureuse, brutale, il renversa la jeune femme sur le matelas mince...


III
Quelques mois avaient pass depuis que le mnage s'tait install dans la Grand'Rue. Les premiers temps, ii va sans dire, avaient t durs. Mais, grce au concours de ses deux fidles amies, grce a sa vaillance, sa gaiet de sant, de jeunesse, grce la chance surtout, ce directeur de la vie, Marilisse s'tait tire d'affaire. La clientle avaitrapide-ment augment. Depuis longtemps elle ne lavait plus : Zoune tait charge de ce soin. Mme pour le repassage, elle avait t oblige de s'adjoindre bientt une aide, Mamzelle Tiyenne, une fillette de quatorze ans, trs forme pour son ge, mais au maintien modeste et doux. Sa mre, qui demeurait unlet


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plus loin, l'avait mise de bonne heure en apprentissage, redoutant les dangers de l'oisivet et surtout le contact trop assidu, la maison, de son propre mari elle, cpii n'tait pas le pre de la jeune fille...
Tiyenne portait la robe d'indienne grands ramages trs courte, montrant ses mollets pleins et fermes. Dans son corsage ajust ses jeunes seins pointaient l'avance. Sur ses hanches dodues la jupe bosselait, creusant des plis qui faisaient loucher. Cette dj petite femme tait on ne peut plus apptissante avec son visage potel, son teint d'un noir blouissant, panoui de jeunesse et de fracheur. Deux grands yeux lui mangeaient littralement la face quand timidement, et sur une invitation ritre, elle levait ses paupires aux longs cils, gnralement baisses. Un joli sourire, tout de la grce et de la joie de vivre, errait sans cesse sur des lvres lgrement ourles, dcouvrant des dents... Mais ce n'est pas un compliment de


68 MARILISSE
dire que les dents de Tiyenne taient incomparablement blanches et bien ranges : il est rare que les femmes de notre pays ne les aient ainsi.
Elle tait trs attache Marilisse qui, de son ct, le lui rendait bien. Et quand on les voyait toutes deux, debout, en face l'une de l'autre, poussant le fer petits coups sur la longue table de travail, tendue d'un drap mollet, on les aurait prises pour les deux surs. Une douce intimit rgnait entre elles ; un bavardage incessant, familier, enveloppant leur quotidienne besogne, semblait la rendre pour elles le plus agrable des passe-temps...
Un jour, en remontant le Bord-de-Mer, Marilisse s'tait arrte devant la porte du magasin d'un gros ngociant en articles de Marseille. On y dballait trois normes caisses contenant des paniers de vermicelle. Le dballage termin, Marilisse marchanda les


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caisses vides. D'abord, le commis lui avait fait un prix assez lev : une gourde et quart la caisse, trois gourdes trois quarts le tout. Mais au mme moment le ngociant tait sorti au seuil :
Tiens! Marilisse.
Bonjour, monsieur Almayer.
Vous marchandez des caisses? Vous btissez donc, vous tes propritaire?... Tous mes compliments.
Non, monsieur Almayer. C'est pour couvrir un petit couloir qui est prs de mon logis et o je pourrai repasser l'abri du soleil.
Ah! oui, j'ai appris que vous tes repasseuse... La belle repasseuse!... Vous savez, cela vous va mieux que d'tre cuisinire chez ce vieil avocat... Pourquoi n'tes-vous pas alle demander notre pratique la maison?
Je n'ai pas os, car on m'avait affirm que Mm0 Almayer ne voulait chez elle que le lavage la campagne, trs loin de la ville, dans les grandes rivires...


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Oui, elle a toujours peur que l'eau ici ne soit pas trs propre... Et de fait, quand on passe du ct de l'Exposition, qu'on voit les flaques baveuses, gristres, o vous lavez en si grand nombre, ce n'est pas ragotant... Tandis que le linge qui vient, des sources de Bizoton est si blanc, si parfum! Les draps fleurent la citronnelle, l'oranger... Cela sent surtout la belle eau courante... Cependant, pour les chemises, les faux cols, c'est bien embtant! C'est d'un mou! Et puis on ignore totalement la campagne la faon de glacer... Voyez a !
M. Almayer montrait Marilisse son faux-col et le plastron de sa chemise sans lustre, sans vie.
Oh! certainement, rpondit-elle, si je puis adresser des compliments pour le pantalon et le veston qui sont bien, car, tout en tant trs blancs, ils ne doivent pas tre trop empess, je ne puis dire la mme chose du col et de la chemise : c'est rat. Et cela doit


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tre bien gnant pour vous de porter ces chiffes-l!... Si vous voulez je viendrai prendre, pour essayer, quelques objets : vous jugerez de mon travail. Pour l'eau, ne vous inquitez pas. Je vous affirme que j'exige que la lavandire aille dans les hauteurs, la source mme du Bois-de-Chnes. On ne lave pas chez moi devant l'Exposition.
M. Almayer qui, sans doute, tait fatigu des cols et des plastrons mous que sa femme lui imposait hyginiquement, et un peu aussi parce que cela cotait bien meilleur march de se faire blanchir la campagne, adhra la proposition. Il dclara qu'il donnerait des ordres en consquence chez lui. Seulement il recommanda Marilisse de ne jamais casser les cols au fer : il avait horreur de ce coup sec, brutal, laid que cela faisait.
Toujours le cassage la main, rpta--il.
La jeune femme promit de se conformer textuellement cette recommandation :


-,"Z MARILISSE
Et les caisses, M. Almayer? A combien me les laissez-vous?
Prenez-les, dit le ngociant. Je vous en fais cadeau.
Marilisse, enchante, remercia. Elle avana au bord du trottoir et lana vigoureusement un :
Qui veut porter? Qui veut porter? Trois hommes se dtachrent, en face du
magasin, d'un lot de madriers de pitchpin l'ombre desquels ils taient tendus. Ils enroulrent leurs tuniques de militaire autour de leurs ttes. Moyennant dix centimes chacun, ils se glissrent sous les caisses qu'ils chargrent.
Dans la semaine, aid de Thermo et de Jouassin, Joseph dfit les caisses, mettant soigneusement les clous de ct. Il posa ensuite un tasseau tout du long, de chaque ct du petit couloir, embot entre le logement de Marilisse et les chambres. Sur le tasseau, rpt droite et gauche, il ajusta, en ma-


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nire d'aissantes, les planches des caisses qui, par hasard, se trouvrent exactement de la largeur voulue. Ainsi le couloir se trouva couvert. Il constitua, protg du soleil, un confortable abri pour le travail. Quand le temps tait mauvais, les deux femmes restaient l'intrieur, dans la premire pice, mais cela devenait vite insupportable. La chaleur tait atroce, dans l'espace rtrci, avec aux jambes les deux rchauds chargs de charbons rouges, o les fers flambaient. La sueur perlait leur front. Peu peu elle gagnait la poitrine, les autres membres, pour finir par courir en ruisselets tides tout le long du corps. Le bavardage cessait. Elles devenaient maussades, tristes, n'ayant plus de cur la besogne. Elles persistaient nanmoins jusqu'au moment o elles s'apercevaient que la transpiration du visage inondait, gtait l'ouvrage. On s'occupait alors teindre les feux. Prenant aux anses les rchauds, elles les renversaient sur le pav de la cour. Deux
5


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ou trois seaux d'eau, vigoureusement lancs, faisaient grsiller les charbons. Telles de petites mes subitement fauches, leur rouge incandescent, leur rouge ardent, de flamme debout l'heure, s'vaporait. Une pauvre lgre fume blanche, sur leurs corps maintenant gristres, poussireux, morts, montait pour disparatre tout de suite... C'tait chaque jour ainsi qu'on procdait, le travail fini, car il n'tait pas bon de jeter de l'eau dans les rchauds mme : ils clateraient ou tout au moins se fleraient.
Marilisse, depuis quelque temps, prouvait de bizarres, d'tranges sensations. Souvent, au milieu de son repassage, elle s'arrtait lasse, oppresse. Un suffoquement passager la secouait tout entire. De lgers tressaillements parcouraient son ventre. Elle prenait la main de Tiyenne, la posait sur son abdomen lisse, tendu comme un tambour, travers le mince voile du caraco entr'ouvert :
coutez. Ne l'entendez-vous pas?


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Tiyenne levait ses longs cils, demeurait attentive, puis sautant de joie :
Oui, oui, je le sens, je le sens 1 remue, il remue!
Tout le corps de Marifese s'arrondissait, s'amplifiait mesure. Les seins, dbordants de la vie future dont ils seraient bientt le rservoir, se gonflaient, emmagasinant peu peu leur provision d'avenir. La dmarche devenait tranante, lourde. Elle si vive nagure, elle inclinait maintenant paresser dans la journe et surtout le soir, aprs dner, o elle restait tendue, les jambes cartes, assise au pas de la porte, sur le carrelage. Si elle s'coutait, elle ngligerait ce moment-l les petits dtails du mnage, ne s'occuperait de rien, se laisserait aller. Mais elle secouait cette nonchalance, elle se r-oidissait contre la torpeur envahissante. On vient bout de tout avec la volont : elle triomphait donc quand mme dans sa rsolution de ne pas faiblir. Elle lavait alors, comme de coutume.


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les assiettes sales, le couvert du dner pris un instant auparavant, rangeait la petite chambre, secouait le drap du lit, restaurait les renfoncements du matelas, remaniant les vieilles jupes et couvertures qui le garnissaient en dessous. Elle prparait enfin la petite veilleuse huile de palma-christi pour la nuit.
Ce qu'elle n'arrivait pas dompter, c'taient des envies folles, dsordonnes de mets bizarres, des aberrations tranges du got qui la faisaient, quand, par exemple, elle passait prs d'un mur, s'arrter et gratter avec l'ongle un peu de maonnerie qu'elle portait sa bouche. Ses amies, Zz et Cess, lui cuisinaient chaque jour les petits plats que son imagination en travail rclamait : des fricasses de lambis, des afibas sauts la pole, des camans relevs, des harengs saurs la sauce poivrade. Cess, prsent, allait presque bien, mais, ne pouvant songer reprendre encore son ancienne profession, et


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du reste une rechute tant possible, elle s'essayait la couture domicile, Elle tenait ainsi compagnie toute la journe Marilisse.
Toutes deux s'occupaient activement de la layette du nouveau-n. Zz apportait de temps en temps un bout de dentelle, une retaille de mousseline ou de diablement fort dont on lui faisait cadeau chez les marchands o elle s'approvisionnait. Marilisse la priait parfois de lui acheter tantt une pice de nansouk de huit aunes, tantt un rouleau de batiste de Cambrai de cinq mtres.Elle n'avait pas normment d'argent ; mais tout de mme quelque chose de ct, de quoi payer ces emplettes indispensables, de quoi payer Mme Dodosse, l'accoucheuse, qui tait venue dj plusieurs fois la voir et lui avait fait prendre des tisanes, quelques mdecines douces pour clarifier son sang, la prparer des couches heureuses.
Elle trpignait follement de joie en contemplant la belle toile fine, blanche et frache,


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que Zz lui rapportait, car personne ne s'entendait comme celle-ci pour avoir le meilleur au meilleur march. D'abord elle commenait par dfaire soigneusement les rubans roses ou bleus qui l'attachaient : on les mettrait aux bonnets de l'enfant. Puis elle enlevait les images colories qui ornaient le papier dor couvrant la toile : elle les pin-glait dans la chambre, la tte de son lit. Ensuite, arme de ses ciseaux, le patron sous les yeux, elle coupait, taillait, rectifiait. Cess, ct, tout en jacassant c son habitude, ajustait, faufilait, cousait...
Une nuit, vers minuit trois quarts environ, Joseph le cymbalier ouvrit prcipitamment un battant de sa porte et traversa, peu vtu, la cour en grande hte. Il frappa vivement aux chambres des deux amies :
S Zz S Zz S Cess S Cess!... Je crois que cette fois c'est pour tout de bon : Marilisse est en tranches.


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Venez, venez! Je vais chercher Mme Dodosse.
Il rentra chez lui, acheva prestement de se vtir. Comme il ressortait avec son fanal allum car les rglements de police exigent pour sortir la nuit, si on n'a aucun mauvais dessein, bien entendu, d'avoir un fanal allum Zz et Cess arrivaient leur tour. On entendait les gmissements sourds, saccads de Marilisse. La jeune femme, qui se tordait dans le lit, s'efforait de ne pas crier, serrant les dents, mordant l'oreiller quand elle n'en pouvait plus.
Hlez! hlez! ma chre, dit Cess. Il faut hler pour ne pas touffer.
JVlarilisse, ainsi encourage, donna ds lors libre cours sa plainte. On l'entendit vibrante, stridente, emplissant la grande cour, rveillant les voisins, tout le monde. Bientt chacun fut au pas de sa porte, commentant l'vnement, discourant longuement l-dessus. On commena s'apitoyer. Cela dura peu. A prsent on riait, on baguenaudait,


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on changeait des rflexions de chambre chambre. La lune, bien ronde dans le ciel, d'aplomb, banale, clairait de sa clart paisible et indiffrente les nombreux groupes. Au moment o un cri encore plus follement douloureux traversait l'espace, la voix gouailleuse d'un voisin demanda :
Puisque vous ne pouviez pas, commre, pourquoi avez-vous fait a?
Dans la vie, la troquette est toujours derrire, observa philosophiquement un autre. Aprs le plaisir, le dplaisir...
Bah ajouta un suivant, on recommence aprs huit jours... C'est du sucre... mal joli, on n rit.
Ah! si Zz avait pu entendre ce dialogue dplac! Comme elle aurait cingl ces sans-cur de sa familire et vigoureuse apostrophe Mais elle tait prs du lit de Marilisse, veillant ce que la jeune femme ne se ft pas quelque corchure dans les spasmes douloureux qui retournaient ses membres tandis


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que Cess ne se lassait de lui rpter : Hlez! ma chre, hlez! Cela fait du bien. Il ne faut pas manger ses douleurs.
Enfin Joseph, sa lanterne la main, reparut, suivi de Mmo Dodosse. Tout avait t prpar ds la veille sur la table. L'accoucheuse demanda le litre d'huile d'olive vierge d'Aix, de premire qualit : elle l'avait bien recommand. Car elle ne s'en servait qu'une fois, pour faire le passage, et emportait le reste chez elle. Aprs avoir dpos son chle sur une chaise, elle releva ses manches et montra ses mains, de vritables mains d'opratrice, longues, effiles, profondes, aux ongles coups ras, de magnifiques instruments professionnels donns par la nature. Du reste, elles avaient dcid de sa vocation. Elle les imbiba soigneusement d'huile et, cartant les deux femmes, elle commena son travail... Marilisse, puise, geignait lentement, faiblement, dans une dtresse de tout l'tre bris, ananti, lass de souffrance.


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Soudain elle poussa un cri norme, conquas-sant, de bte blesse, de bte cartele. Mme Dodosse se redressa.
C'est fini, dclara-t-elle.
Et tirant ses ciseaux de sa poche, les ligatures faites, elle spara l'enfant de sa mre.
A prsent, elle avait aux mains quelque chose d'informe, une petite boule rouge, graisseuse. Elle lui donna une tape et la boule vagissa :
Yen Yen !
Vivement Zz et Cess tirrent de dessous le lit la gamelle peinturlure de bleu l'extrieur, de rouge l'intrieur, toute neuve, achete cette occasion. Elles la placrent sur la table, y versrent de l'eau tide et la moiti d'une demi-bouteille de vin rouge. L'accoucheuse fit la toilette de l'enfant. Ensuite elle fixa le cordon. Elle plia en quatre un morceau de vieux linge trs propre qu'elle posa exactement sur le nombril. Puis elle


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banda de flanelle tout autour du petit corps trs soigneusement.
Il faut prendre garde ne pas trop dplacer cela, recommanda-t-elle, de crainte d'hmorragie... Quand il sera tomb, il faudra le garder dans une petite bote avec les autres qui viendront srement plus tard, car cette maman-l est btie pour avoir beaucoup
d'enfants.....C'est ainsi que font les dames
du monde : elles conservent tous les nombrils.
L'emmaillottement termin, elle plaa le bb prs de sa mre :
Je vous fais tous mes compliments. Votre fille est bien constitue, vigoureuse... 11 n'en pouvait tre autrement avec un papa comme Joseph et une maman comme vous !
M""3 Dodosse se versa, en rasade, le restant de la demi-bouteille de vin, plaa sous son chle le litre peine entam d'huile vierge d'Aix et prit cong de la compagnie. L'aube commenait poindre. La lune plissait de-


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vant ses premires blancheurs. Elle se mourait en effacements blafards, incolores, qui multipliaient les ombres du cymbalier et de quelques voisins, attabls en face sous la tonnelle de Thermo. Car Joseph, en prvision de l'vnement, s'tait prcautionn ds la veille d'un gallon de rhum. Et il avait pri ses amis de veiller avec lui pendant que leurs femmes assistaient Marilisse. Il se leva, courut Mme Dodosse traversant la cour, la remerciant, lui assurant qu'il conserverait une gratitude ternelle pour toute la joie, tout le bonheur qu'il lui devait... Il lui offrit de la raccompagner jusqu' sa maison. Mais l'accoucheuse refusa : l'anglus allait sonner bientt et elle se dirigerait, de prfrence, vers la cathdrale pour entendre, avant de rentrer, la premire messe basse.
Ah! dit Joseph, que le bonheur rendait dvot, puisque vous allez la cathdrale, mettez donc un cierge de cinquante centimes j l'autel de Saint-Joseph, mon bienheureux


MARILISSE 83
patron. Je veux le remercier de l'heureuse dlivrance de Marilisse et de la naissance de ma fille.
Fouillant dans sa poche, il en retira une petite pice d'argent qu'il remit Mme Do-dosse.


IV
Au commencement de la semaine suivante, Mantisse se leva. Elle tait encore faible, d'une lassitude attendrie qui la faisait se traner lentement par les deux petites pices, regardant les tres et les choses comme si elle les voyait pour la premire fois, comme si, de quelque grand voyage, elle avait failli ne plus les revoir. De fait, elle avait eu trs peur. Mais quand elle prenait sa fille dans ses bras, la contemplant, extasie, des heures et des heures, le souvenir de ses souffrances fondait, s'vanouissait dans un contentement, une flicit qui la submergeait toute.
L'enfant tait la passion de Zz et de Cess. Toute la journe, aussitt qu'elles


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avaient un moment de libert, elles accouraient, la prenaient sur les genoux, s'vertuaient, du doigt aguichant ses lvres, la faire rire, pier dans ses yeux les premiers signes de son intelligence naissante. MmeDo-dosse n'avait pas exagr : elle tait absolument bien constitue. Elle ne pleurait jamais, prenait le sein avec avidit, dormait la nuit comme une petite personne trs sage. Quand sa mre la plaait dans son berceau d'acajou, elle la suivait un instant de son il veill, puis se mettait, comme si elle s'amusait les compter dj, regarder les poutrelles du toit.
Ce berceau d'acajou tait un cadeau de Mm0 Bonne Azma Modestin, femme de l'administrateur des finances de Port-au-Prince. Marilisse blanchissait le mari ; le couple avait t toujours trs bienveillant pour elle. Cependant, depuis que son tat de grossesse s'tait accentu, M. et Mme Azma Modestin avaient tmoign la future mre


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une bonle encore plus grande. On ne tarissait plus en attentions, en prvenances. De la part de tels personnages, que leur situation plaait haut dans notre hirarchie sociale, c'tait trs mritoire, quoique chez nous on ne voie gure cette dmarcation, entache souvent de morgue, qui spare ailleurs si profondment les classes officielles des modestes citoyens. En dehors des troubles civils qui sont la grande plaie de notre socit, on y vit gnralement, petits et grands, dans une familiarit [douce, fraternelle, qui, quand la paix est dtruite, fait regretter davantage la fin de l'idylle nationale. Malheureusement nous avons la nostalgie de l'agitation politique : le seul tat digne nos yeux, il semble, d'un peuple libre est l'tat de guerre intestine. C'est fou et absurde. Chacun le voit, chacun le proclame. On pourrait tre si heureux! murmure tout le monde. Tout le monde pourtant continue faire comme tout le monde.


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La grande bont, les prvenances que M. Azma Modestin et sa femme tmoignaient Marilisse, au fur et mesure que son tat s'accentuait, ne tiraient pas uniquement leur source de l'affectuosit de leur me. Elles avaient un autre motif : ils tenaient passer pour trs populaires, trs aims dans la ville. Or, le moyen qu'ils avaient trouv pour le dmontrer sans conteste c'tait d'avoir un grand nombre, le plus grand nombre de filleuls. L'un et l'autre faisaient ainsi la chasse aux enfants baptiser. Quand une femme tait grosse, ils la circonvenaient. Ils en taient aux petits soins pour elle et pour son homme. Us rendaient des visites, ils envoyaient des cadeaux, ils s'informaient des incidents de la grossesse. On tait, il n'est pas besoin de le dire, excessivement flatt de ces procds. Aussi tait-il rare qu'une semaine se passt sans que M. ou Mme Azma Modestin ne tinssent deux ou trois enfants sur les fonts baptismaux. Gela cotait, bon


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an mal an, passablement cher : voitures, sacs de bonbons de la part de monsieur, robes de baptme, accessoires divers de la part de madame, atteignaient un chiffre respectable. Mais le mnage tait son aise. Au surplus, M. Azma Modestin comptait peut-tre qu'un jour la reconnaissance publique le ddommagerait en l'appelant la Prsidence de la Rpublique...
Le lendemain de l'accouchement de Mari-lisse, Mrae Azma fit descendre de son grenier le berceau d'acajou qui, depuis de nombreuses annes, y dormait dans un coin. Ce meuble avait son histoire. Quelques mois aprs son mariage, et le dsirant fort, elle s'tait crue enceinte. Elle avait tout prpar l'avance, en vue de l'vnement. Les jours, les ans s'taient couls sans rsultat : les mdecins consults, reconsults, avaient diagnostiqu une grossesse nerveuse persistante... De l le berceau du grenier. Elle le fit pousseler avec soin. Un peu d'huile frotte


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sur le bois le fit reluire peu prs. Mais c'tait un souvenir vnrable auquel il ne fallait pas trop enlever son cachet. Elle donna l'ordre de le remettre Marilisse, tout en appelant son attention sur le prix qu'elle y attachait, avec douze demi-bouteilles de porter : celte boisson fortifie la qualit et augmente le volume du lait. L'aprs-midi elle alla rendre visite l'accouche. Ce fut toute une rvolution dans la cour. Joseph ne savait comment tourner la bouche pour rpondre Mme l'administratrice : Cess et Zz regrettaient tout haut de n'avoir pas t prvenues, car elles auraient mis des bas et remplac les savates de la semaine par leurs souliers hauts talons des'dimanches et ftes.
Seule inamzelle Tiyenne semblait tre son aise. La prsence de la dame n'avait pas l'air de l'intimider le moins du monde. Du reste, elle avait pris, depuis quelque temps, une grande autorit dans la maison, en dpit de ses yeux constamment baisss. Elle tait in fa-


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ligable, ne permettait pas Marilisse le moindre effort, la supplant dj dans les soins du mnage bien avant qu'elle ft couche, tout en menant activement le repassage de la clientle. Elle reut M'u Bonne Azma Modestin, qu'elle connaissait, au surplus, puisqu'elle portail chaque vendredi le linge chez elle, sans aucune gne, continuant [ jouer, causer avec la fillette :
N'est-ce pas, madame, qu'elle est belle? Et intelligente dj! Les beaux yeux, voyez donc!
Mme Modestin regarda l'enfant. Elle n'tait vraiment pas mal. Autant qu'on pouvait en juger, si elle ne devait pas avoir la rgularit des traits de sa mre, elle aurait tout de mme un irrsistible charme de physionomie. C'tait une griffonne, de ce [type de femme dont un connaisseur affirme qu'il ralise, dans ses formes physiques, le modle de sduction le plus achev de la race humaine...


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Et quel nom lui donnez-vous, la mignonne? demanda Mme Azma.
Marilisse ne savait encore. On en avait dbattu plusieurs : Joseph avait propos Francilette ; elle, elle prfrait Arymanthe.
Oh! non, dit Mme Modestin. Appelez-la Clore. C'est joli, pas long. a sonne, Clore!... N'est-ce pas que tu veux qu'on t'appelle Clore?
L'enfant sembla rpondre h la voix qui lui parlait. Elle agrandit ses yeux et esquissa, au dire de Tiyenne, une bauche de sourire.
Allons, c'est entendu. Nous l'appellerons Clore, dclara Mme Azma.
Tiyenne battit des mains, car le nom lui semblait bien choisi. Joseph et Marilisse acquiescrent de leur silence. Mm Modestin se leva, salua tout le monde, et, embrassant l'enfant :
Allons, Clore, fais risette marraine! C'est ainsi que, d'autorit, sans contestation, elle prenait ordinairement ses filleuls.


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Le cymbalier, respectueusement, l'accompagna jusqu' la barrire dans la rue.
Cess et Zz avaient fait la grimace intrieurement en entendant M8 Modeslin s'adjuger ainsi l'enfant. Bien avant l'accouchement, elles avaient conu toutes les deux l'espoir d'tre la commre de Marilisse. La mme ide tait aussi dans l'esprit de Marilisse et de Joseph. Mais comment choisir entre elles deux, si bonnes, si dvoues, si surs dans leurs affections pour la jeune femme? En prenant l'une on risquait de chagriner mortellement l'autre. Et comment faire? Il n'y a pas deux marraines...
Ah par exemple, murmura Marilisse, si je m'attendais celle-l'...
Et elle regarda dans un attendrissement dsol ses( deux amies. Elles aussitt, d'un grand lan de leurs personnes, reconnurent qu'elle ne pouvait pas faire autrement. Elle avait eu la main force, il n'y a pas dire. Gn n'avait jamais, jamais vu s'imposer avec