Haïti

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Material Information

Title:
Haïti une page d'histoire
Series Title:
Bibliothéque haïtienne
Physical Description:
238 p., 1 leaf of plates : ill., map, port. ; 22 cm.
Language:
French
Creator:
Laroche, Léon, 1854-
Publisher:
A. Rousseau
Place of Publication:
Paris
Publication Date:

Subjects

Subjects / Keywords:
History -- Haiti   ( lcsh )
Genre:
non-fiction   ( marcgt )

Notes

Statement of Responsibility:
par Léon Laroche ; ouvrage orné de deux planches et d'un portrait de Boyer-Bazelais ; gravé par M.E. Collier.

Record Information

Source Institution:
University of Florida
Rights Management:
All applicable rights reserved by the source institution and holding location.
Resource Identifier:
oclc - 23126662
ocm23126662
System ID:
AA00008870:00001

Full Text



BIBLIOTHEQUE HA'ITIENNE


HAITI

UNE


PAGE D'HISTOIRE
PAR
LiON LAROCHE
PROSCRIT

Ouvrage orn6 de deux planches et d'un portrait
de Boyer-Bazelais
Grave6 par M. E. COLLIER.

Tous les obus n'eclatent pas, routes
les balles ne portent pas, ..... tous
les lives portent.
ConiMLY.


PARIS
ARTHUR ROUSSEAU, EDITEUR
14, RUE SOUFFLOT ET RUE TOULLIER, 13
1885


172. ?3'
\3 265A.















UNIVERSITY
OF FLORIDA
LIBRARIES







THIS VOLUME HAS BEEN
MICROFILMED
BY THE UNIVERSITY OF
FLORIDA LIBRARIES.












HAITI

UNE PAGE D'HISTOIRE












BIBLIOTHiQUE HAITIENNE


HAITI


UNE


PAGE D'HISTOIRE
PAR
LEON LAROYE


Ouvrage orn6 de deux planches et d'un portrait
de Boyer-Bazelais
Grave6 par M. E. COLLIER.

Tous les obus n',clatent pas, toutes
les balles no portent pas, ..... tous
les livres portent.
CORNELY.






PARIS
ARTHUR ROUSSEAU, EDITEUR
14, RUE SOUFFLOT ET RUE TOULLIER, '13
1885








c~1~ ~
















































CHI' DIU PAR.TI LIBEIRAL,MORT A MIRAGOANE,
le 2Octobre, 1883.


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r >.-- /
I I ,t >






























PaRTRAIT RMV PAR & LclifR



ADMIS PAR LE JURY

AU SALON DE PEINTURE DE 1885















AVERTISSEMENT










Qui nous pousse a entreprendre cet ouvrage, a es-
sayer nos forces dans cette voie nouvelle ? L'esprit de
speculation ? L'histoire ne s'invente pas. L'ambition ?
Peut-6tre : celle de d6noncer les hommes qui ddshono-
rent notre patrie et notre race.
Nous n'avons pas Wte sans secours et sans aide. Les
matdriaux 6taient tout reunis. Nous n'avons eu qu'a les
compulser et & leur donner une pensee; souvent meme
ce soin nous a Rtd 6vit6.
Le lecteur trouvera, sans doute, quelque int6rdt A
connaltre la distribution des r6les, et & apprendre de
quel c6t6 se tient le bon droit dans ce duel du lib6ra-
lisme et de l'absolutisme qui, depuis si longtemps, en-
trave la march d'Haiti, ce petit pays interessanta plus
d'un titre.










AVERTISSEMENT


L'amour de la vdrit6 nous a, quelquefois, entralnd a
des aveux douloureux pour notre orgueil national;
c'est vrai. Mais nous sommes de ceux qui pensent qu'il
y a autant de courage & d6savouer les hontes de ses
gouvernants qu'a reconnaitre ses propres d6fauts.
Les Haitiensnesauraient Wtre des sauvages parce que
quelques-uns des leurs auraient commis des actes de
sauvagerie. Ils ne sauraient non plus s'excuser de leurs
defauts en invoquant des antecedents chez des peuples,
aujourd'hui civilis6s.
11 y a des examples qui ne sont pas a imiter. Ils ser-
vent A signaler le mal comme le phare signal
l'Ncueil.
Ces antecedents s'expliquent par la nature de 1'es-
prit human h la fois variable et toujours le meme
dans ses instincts et ses proc6d6s. Ils prouveraient
simplement s'ils prouvaient quelque chose l'unit6
de l'homme. Mais de ce que la France a eu la Saint-
Barthelemy, l'Espagne l'Inquisition, il ne s'en suit pas
que nous puissions nous pr6valoir de ces faits pour ex-
cuser nos folies.
Les Haitiens doivent se convaincre que, s'ilsdevaient
imiter en tout les peuples don't ils sont disposes a in-
voquer l'exemple, s'ils devaient suivre dans tous ses
detours le chemin que ceux-ci ont parcouru, il leur
faudrait encore, avant de se mettre en march, rester
stationnaires pendant plusieurs siecles. Que cela ne les
d6courage pas : la complete assimilation des idWes









AVERTISSEMENT


modernes ne s'est pas encore faite ; elle so fera. Car le
present est loin d'6tre l'iddal entrevu : les aspirations
sont plus 6levdes.
tpouser la cause des ennemis du progres serait s'ex-
poser a l'accusation et la justifier jusqu'a un cer-
taint point-de tromper des esperances ldgitimes et de
reculer devant la mission de reprdsenter la race
noire.
D'aucuns diront que ce livre est une oeuvre de parti.
Nous rdpondrons : Plaise a Dieu que nous ayons trop
affirm et m6jug6 de l'avenir d'Haiti avec le regime
gouvernemental du president Salomon.
Bien que plusieurs auteurs aient d6dj d6crit l'ile
d'Haiti, elle n'est peut-dtre pas assez connue pour qu'on
puisse en parler sans risque de n'etre pas compris de
tout le monde (1). Nous avons done cru devoir en rap-
peler a grands traits les resources, suivre les grandes
lignes de son histoire et terminer, pour r6pondre au
titre de cet ouvrage, par le r6cit du siege de Mira-
goane.
Quant a la forme, nous l'abandonnons aux puristes.
Notre but sera atteint si nous rdussissons a jeter un
rayon de lumiere sur les 6v6nements qui ont marqud
ces temps derniers et h permettre de lire, a la lueur des
incendies de septembre 1883, ce que l'avenir nous
reserve.
Avant de conduire le lecteur dans cette lie, nous
(1) Que de personnel confondent encore Taiti avec Haiti I









4 AVERTISSEMENT
aurions quelques remords a ne pas remercier ici les
strangers et nos compatriotes qui, par un g6n6reux
movement, ont concouru a cette publication.
Nous nous plaisons dgalement a exprimer toute
notre sympathique gratitude a 1'habile artiste M. E.
Collier, qui a bien voulu nous seconder de son talent.
L. L.



Paris, 2 Mai 1885.













HAITI



UNE PAGE D'HISTOIRE


INTRODUCTION




Entre les deux Am6riques, 1'oc6an Atlantique s'en-
fonce profonddment dans les terres. II forme ainsi une
vaste mer interieure qu'on a Rtd jusqu'h surnommer la
MWditerranee du Nouveau-Monde.
La presqu'ile du Yucatan la partage en deux bassins
inegaux. On voit, d'une part, le golfe circulaire du
Mexique, et d'autre part, la mer des Caraibes, entiere-
ment circonscrite A l'ouest, au nord et au sud par le









INTRODUCTION


continent am6ricain. A l'est, faisant face A 1'Europe,
s'Utend une longue chaine d'iles, qui se deroule en
arc de cercle sur quinze degr6s de latitude du
golfe de Maracaibo au canal du Yucatan, et laisseentre
ses nombreux anneaux des passages h peine aussi
large que les terres qui les s6parent.
Ces lies sont les Antilles du nom d'une con-
tr6e imaginaire qu'on voyait, au xvie siicle, mar-
qude sur les cartes gdographiques a l'occident du
monde connu d'alors. On les divise en Grandes et en
Petites Antilles. Leur superficie explique cette divi-
sion.
Les Grandes Antilles sont au nombre de quatre:
Cuba, Haiti, la Jamaique, Porto-Rico.
Haiti la Montagneuse en langue caraibe est la
plus haute, la plus large, sinon la plus 6tendue.
Sa fertility est prodigieuse. La bont6 naturelle du
sol, aide de la double influence de 1'humidit6 et de la
chaleur, y produit des effects merveilleux. La vie, sous
tous ses aspects, s'y montre d'une activity toujours
renaissante et fait de ce coin du globe 1'un des pays
les plus delicieux et en meme temps les plus riches du
monde.
A 1'interieur, abondent le mercure, le fer, le
cuivre, le plomb, l'antimoine; sur les c6tes, ce
sont de vastes salines naturelles. Dans les bassins
fluviaux, il y a des gisements de houille et des mines
de sel gemme autour des lacs. L'Ile possede aussi l'ar-









INTRODUCTION 7

doise, le gypse et des carrieres de pierre de taille.
Des montagnes jaillissent de nombreuses sources
thermales. Le gayac, 1'acajou, le cedre, le brdsillet,
le bois de fer, le campiche, le pin, s'y goupent en
famille pour en tapisser les flancs et en couronner les
sommets. Ailleurs croissent vingt autres essences fort
recherchees dans la construction, 1'6b6nisterie et la
teinturerie.
Le cocotier est originaire du pays. Le manguier,
quoique exotique, semble n'avoir jamais eu d'autre
patrie. Partout le bananier, le latanier, le palmier, le
dattier, le figuier, tous ces arbres & rameaux radios
et retombants balancent avec grace leur chevelure
616gante. Dans cette heureuse contrde, le caf6ier, le
cacaoyer, le tabac, le coton, le mais, le riz rdussis-
sent admirablement. L'oranger vient a 1'tat sauvage
a c6t6 du citronnier. Les fruits les plus suaves, ananas,
goyaves, tamarins, sapotes, cayemites, y sont si abon-
dants qu'ils couvrent le sol a certaines 6poques de
1'annee et servent de nourriture aux animaux.
Aux portes memes des villes commencent les bois
avec leurs reseaux de lines et leurs sauvages habitants.
Ce ne sont pas des monstres qui vivent sous nos arbres
gigantesques, dpiant leur proie pour, d'un bond, la
saisir au passage, mais un gibier craintif a la chair
succulent.
La sarde, le congre, le mulet, le lamentin, le carret,
ainsi que des crabes, tres estim6s des gourmets, se









8 INTRODUCTION
plaisent dans nos eaux ou le requin et le calman
entendent regner sans partage. La nature enfin, dans
aucune contrde du globe, n'offre & l'industrie humaine
des moyens plus puissants pour s'6tendre et se ddve-
lopper, et des jouissances plus reelles sous le rapport
de la beauty des sites (1).
Cette lie ravissante, avec sa v6g6tation luxuriante et
son diad6me de montagnes, merge A l'ouverture du
golfe du Mexique entire les 170 43' 200 de latitude
nord et entire le 700 45' 760 52' de longitude occi-
dentale du m6ridien de Paris. Elle est done dans la
zone torride du globe.
Baignde au nord par l'oc6an Atlantique, au sud par
la mer des Antilles, a l'ouest par le golfe de Gonave ;
a l'est, au nord-ouest et au sud-ouest par le canal de
Mona, la Passe du Vent et le detroit de Tiburon qui la
s6parent de Porto-Rico, de Cuba et de la Jamaique, elle
occupe le centre de l'archipel antilden.
En pleine mer, dans un rayon assez 6tendu, surgis-
sent des rochers et des 6cueils qui lui servent de digues
et limitent tout alentour un bassin oft les lots sont le
plus souvent tranquilles.
La Bande-du-Nord est surtout parsem6e de r6cifs et
de petites miles fort basses, entrelesquelles la prudence
conseille de ne pas s'aventurer sans les avoir auparavant
bien 6tudides. Ce sont le Banc-de-Nodl, ]a Caye d'Ar-

(1) Histoires de la revolution de la parties de l'est de Saint-
Domingue, par Guillemin, page 275.









INTRODUCTION


gent, le Mouchoir-Carr6, les lies Turques et Caiques,
les lies Lucayes ou Bahama, irregulibrement dissdmi-
ndes ; les unes 6loigndes de la ligne de prolongement,
les autres comme soudees entire elles.
Apres s'6tre rapprochees de Cuba, en face de laquelle
se trouvent les plus consid6rables, ces tles se portent
vers la Floride. La plupart sont arides et privies d'eau.
Cells qu'on apercoit de nos rives et don't la plus 6ten-
due s'appelle Inague, fameuse dans nos revolutions,
n'ont guere d'autre importance que do prot6ger nos
c6tes contre la fureur des vagues. De cette facon l'ar-
chipel de Bahama est pour Haiti un brise-lames na-
turel.
11 est aujourd'hui g6ndralement admis que toutes ces
lies, formant a 1'est une avant-garde au continent am6-
ricain, sont d'origine volcanique, except cependant les
miles calcaires qui s'6chelonnent sur les c6tes septen-
trionales de l'Amerique du Sud.
L'observateur qui examine une carte des Antilles
est port, par 1'6tendue et la disposition des Iles voi-
sines d'Haiti, a regarder cette terre comme l'axe princi-
pal du soul6vement. Le caractere escarp6 de ses c6tes,
la grande compacitd et 1'l66vation considerable de ses
montagnes frappent 1'esprit: on veut voir dans ces
particularit6s la preuve qu'elle a 6te le centre du mou-
vement volcanique.
On a pretendu aussi que 1'archipel des Antilles se
rattachait primitivement au continent, et que leur s6pa-








INTRODUCTION


ration est due A une irruption de l'oc6an Atlantique
dans la cuvette de la mer des Caraibes.
Cette hypoth6se tombe d'elle-meme non seulement
devant la difference des couches geologiques des lies
et du continent, mais encore devant la difference de
la constitution g6ologique des Antilles prises isol&-
ment.
Physiquement, Haiti est une terre montagneuse
par excellence. Si l'on pouvait, dans un ballon, la
consid6rer de tres haut, elle figurerait, a premiere
vue, un immense labyrinthe ofi les 616vations, coupes
par des depressions nombreuses, se croiseraient et s'en-
trecroiseraient & l'infini. Ici s'ouvriraient des vall6es
ombreuses ; 1l se dresseraient des mornes A pic, noyant
leurs cimes dans la brume du ciel, disparaissant sous
d'6paisses forts, 6tonnant le naturaliste qui ne peut
concevoir comment des rochers nus, en apparence
rides, peuvent nourrir des arbres aussi beaux, aussi
forts. C'est a peine si I'on reconnaltrait les abimes et
les pr6cipices aux ondulations de cette mer de ver-
dure.
A measure qu'on s'616verait, la saillie des chalnes et
des plateaux s'accuserait davantage; sur le plan le
plus dlev6, avec les grandes lignes de fate, apparai-
trait le group du Cibao, noyau central du system
orographique de i'lle, et le plus important de tout
I'archipel.
Ainsi Haiti resemble & un dnorme bloc granitique









INTRODUCTION


revetu par le temps d'une abondante v6g6tation et
tailld suivant une pyramid triangulaire don't les trois
angles, a la base, paraissent toucher & Cuba, a la Ja-
maique et & Porto-Rico.
La face la plus grande regarded au midi. Si du geant
de ce systeme montagneux, le Loma-Tina, on s,
tourne au sud, on apercevra dans un lointain vaporeux
les verts plateaux du Bahoruco, aux pieds desquels
trois 6tangs d'in6gale grandeur d6roulent au soleil
leurs nappes humides: l'etang Doux, l'etang SaumAtre,
1'etang Sale.
En se tournant vers le nord, on aura devant soi,
dominee par les collins de Santiago et de Monte-
Christo, la vallke fleurie du Grand-Yaque; a droite,
la Yega-Real de Colomb, aujourd'hui les savanes de
la Youna, don't les rares villages interrompent d'es-
pace en space la monotonie des forts ; a gauche,
le bassin de I'Artibonite qui, apres s'6tre fortement
6lev6 par les mornes des Cahots, s'abaisse vers
1'Occident, tant6t enserrant de petites planes dans ses
replis de terrains, tant6t s'arretant court sur le golf
de Gonave.
Tout alentour, la mer borde 1'horizon.
Vues de l'Orient, les elvations montagneuses s'dta-
gent les unes sur les autres en amphitheAtres dominds
par des sommets isoles. De la le mot morne par lequel
on les d6signe ordinairement.
Cette disposition est surtout remarquable, vue de la








INTRODUCTION


presqu'lle de Samana. Les gradins s'espacent d'abord,
puis se resserrent dans la direction du couchant ; bient6t
la chute rapide des mornes ne laisse entire eux qu'un
faible intervalle. Ce n'est plus alors qu'un amas confus
d'affaissements et de soulevements don't les contre-forts
s'amoncellent a 1'ouest pour faire saillie dans le golf
de Gonave.
Comme consequence naturelle de la conformation
de l'lle, les surfaces planes sont dans la parties
orientale et le contraire se pr6sente dans la parties occi-
dentale.
Entre les riches planes du levant et les vallies
6troites du couchant, la chalne du Cibao forme une
haute barriere. Elle s'allonge sur une ligne sinueuse,
presque infranchissable, orient6e du sud-est au nord-
ouest, spare les versants inclines au nord vers l'ocean
Atlantique de ceux don't les eaux coulent au midi vers
la mer des Antilles. Ses principaux sommets se nom-
ment Monte-Gallo, El-Pico, Entre-les-Rios (2440 metres),
le pic d'Yaque (2933 metres).
Le centre du massif se rapproche du point d'inter-
sectiondu 190de latitude avec le 730de longitude. A une
faible distance se dresse menacant, par le 18046', a
3140 metres d'altitude, le Loma-Tina, le mont Blanc
des Antilles A tous les points de vue.
Ce massif n'offre que des cols peu praticables. II n'y
a que des passages p6rilleux ofi de hardis pistons peu-
vent seuls s'aventurer. Le plus fr6quentW est celui de la








INTRODUCTION 13
Porte-des-Chevaliers, situ6 & une grande 616vation. II
donne aces dans la luxuriante vall6e de Constance et
relie la plaine de la V6ga au bassin de la Neybe. Chris-
tophe Colomb 1'aplanit pour la premiere fois, en 1494,
afin de faciliter Pexploitation des mines d'or, jadis si
nombreuses dans cette contree.
Mais d6ja l'annee pr6cedente, un aventurier espagnol,
Ojeda, avait p6n6trd dans ce meme sentier, et, apres
avoir parcouru les hauteurs d'od il contempla la plaine
de la Youna, 6tait all retomber sur le versant septen-
trional du c6t6 de la c6te de la V6ga.
Dans ces montagnes, qui sont le veritable berceau de
la liberty de l'ind6pendance en Haiti, habite une
population robuste, d'un courage a toute 6preuve, de
mceurs rudes, qui, malgr6 son petit nombre, a su de
tous temps montrer aux conqudrants europeens qu'elle
avait les mains dures et frappait ferme.
Rien n'est plus affreux que l'aspect de cette region,
tant elle est h6riss6e d'asperit6s, d6chiree par des
ravins oh coulent en mugissant des torrents imp6-
tueux.
Chaines montagneuses, rivieres, tout rayonne autour
de ce point central, don't le nom signifie terrain rocail-
leux. De l parent trois chaines de montagnes et quatre
fleuves l'Artibonite, le Grand-Yaque, la Youna et la
Neybe qui sont, pour ainsi dire, 1'ossature et les
arteres de l'lle qu'ils abritent, temperent, arrosent.
A l'origine, ces saillies transforment l'int6rieur d'Haiti








INTRODUCTION


en un pays extrlmement accident. Elles s'ecartent
ensuite comme les rayons d'une 6toile et creusent entire
elles nos grands bassins fluviaux, en se prolongeant
jusqu'a la mer.
Aussi les c6tes sont-elles plut6t 6lev6es, pittoresques,
varies que plates, uniforms, monotones. Elles s'ou-
vrent par de nombreuses rades et babies, au fond des-
quelles se trouvent des ports stirs: dans la mer des
Antilles, Tiburon, lesCayes, Saint-Louis, Bainet, Jacmel,
San-Domingo; dans le golfe de Gonave, Jer6mie,
Petit-Goave, Port-au-Prince, Saint-Marc, les Gonaives;
sur l'Atlantique, le Mble Saint-Nicolas, Port-de-
Paix, Cap-Haitien, Fort-Libert6, Puerto-Plata, Samana.
La superficie d'Haiti, en y comprenant.les miles adja-
centes qui en dependent, gale a peu pr6s celle du
Portugal et deux fois celle de la Suisse, celui des pays
de l'Europe avec lequel 'lile a physiquement le plus
d'analogie. Son sol, tristement c6l6bre par l'enfouisse-
ment de ses premiers habitants dans ses mines d'or,
est admirablement adapt a 1'l66ve du b6tail. Sa popu-
lation s'6lMve a environ un million d'Ames, soit en
moyenne quinze habitants par kilom6tre carrd. Mais si
la superfice d'Haiti d6passe de beaucoup celle de la
Suisse, qui compete trois millions d'habitants, il imported
de remarquer que dans celle-ci I'agriculture est par-
venue & son apogee, tandis qu'il y aurait risque d'af-
firmer qu'elle est complAtement sortie de la p6riode
embryonnaire sur le sol haitien.









INTRODUCTION 15

On comprendra mieux l'importance de cette lie 6ga-
lement fameuse par ses sites, sa fdcondit6 et ses
malheurs, quand on se sera rappeld la large place que
tient parmi les peuples l'Angleterre proprement
dite; on comprendra mieux encore son importance,
lorsqu'un examen tant soit peu attentif aura d6montr6
que cette place est occupee par un pays aussi spa-
cieux et beaucoup moins fertile que la montagneuse
Haiti.
Au-dessus de cette terre, merveilleusementfaite pour
ne contenir qu'une seule puissance, le soleil se leve et
se couche chez deux peuples diff6rents : l'Occident s'ap-
pelle Haiti; (1) l'Orient, Dominicanie. Ici, r6gne un gou-
vernement liberal et progressiste; la, la civilisation
lutte encore centre l'ignorance et le despotisme.















(1) Le lecteur remarquera que l'ile entire et sa parties occiden-
tale portent le mime nom. Dordnavant le mot Haiti, employed seul,
ddsignera cette parties occidentale.

















LIVRE PREMIER


CANAL DE PANAMA



Opinion de M. E. Levasseur. Rdveil des Antilles. Indiffe-
rence d'Haiti. Article 7. Neutralisation de I'lle. Haiti
aux Haitiens. Ndcessitd d'une solution. Faut-il ddses-
pdrer ? M6le Saint-Nicolas. Rdsumd d'une statistique. -
Avenir du Mole. Les Allemands en Amdrique; leur politique
en Haiti. La Rdpublique dominicaine. Le gdndral Luperon.
La baie de Samana. Go ahead !



I

Place sur la route de Panama; entire deux mers, -
l'une fermee, la mer des Antilles, 1'autre ouverte,
vaste, immense, l'oc6an Atlantique, l'ile d'Haiti doit
I sa situation gdographique le privilege de pouvoir
6tendre facilement ses relations en tous sens. L'ocean
Pacifique n'en est distant que de 300 lieues.
L'isthme am6ricain tranch6, on peut d'ores et ddjk
prdvoir l'avenir de cette lle. Elle est destinde a servir de
trait d'union entire les Etats que baignent les deux








CANAL DE PANAMA


oceans et a devenir le point intermddiaire de leurs
communications les plus intimes, les plus essentielles.
Par ses commodities elle invitera les navigateurs
a s'y arreter; elle fera naltre en eux le desir d'y
relAcher avant de pin6trer dans le Pacifique. Dotle,
en outre, a ses extrdmit6s des splendides baies de
Samana, du M61e Saint-Nicolas, elle command les
passages les plus commodes pour venir du levant a
1'entree du grand canal interoceanique don't l'ach6-
vement operera dans les relations internationales une
transformation d'une importance immense.
<( Dans l'antiquit6 grecque et romaine, la M6diterra-
nee a Wt6 le centre du monde civilis6; Tyr, Alexandrie,
Carthage, Smyrne, Constantinople, Ath6nes, Syracuse,
Rome, Marseille, Gabes, Rtaient alors les points extre-
mes entire lesquels la vie circulait. Depuis la decou-
verte de l'Amdrique, l'ocian Atlantique Rtait devenu le
grand passage, le grand fleuve qui s6parait les deux
moiti6s paralleles de 1'humanit6 : ici, Europe et Afri-
que; la, Amdrique du Nord, Amerique du Sud. On
allait de Hambourg, Amsterdam, Liverpool, Anvers,
le Havre, Brest a Quebec, New-York, Philadelphie,
Baltimore; de Nantes, Bordeaux, Lisbonne, Cadix a
Cuba, Saint-Domingue, Panama, Rio de Janeiro,
Montevideo et Buenos-Ayres.
( Aujourd'hui, par suite du d6veloppement merveil-
leusement rapide de la Californie, de l'Australie, des
miles hollandaises et de l'ouverture du Japon et de la
2









LIVE PIREHRMIE


Chine au commerce europ6en et amdricain, cette ligne
parait se deplacer. II semble que l'axe du monde, le
centre de la production et de la vie, doivent 6tre trans-
portds A l'avenir sur la double c6te du Pacifique, en
Amdrique, Al'est; ba l'ouest, en Australie et en Asie (1) ).
Melbourne, Sydney, Batavia, Singapoor, Manille,
Ilong-Kong, Whampoa, Shang-Hai, Yokohama d'une
part; Valparaiso, le Calao, Guayaquil, San-Francisco
d'autre part, sontles principaux centres de ce grand
march, don't le canal de Suez et celui de Panama sont
les aboutissants directs.
Maintenant, icoutons parler un savant, un g6ographe
eminent, 6coutons M. E. Levasseur, membre de l'Ins-
titut de France, r6sumer son opinion sur les resources
commercials que le canal de Panama pourra d6ve-
lopper.
11 dit: < Le canal de Suez a ranim6 Aden qui avait
Wt6 un port florissant de l'antiquit6 et que la d6couverte
du cap de Bonne-Esperance et la conqu6te d'Albu-
querque avaient ruin6; il a fait prosp6rer Bombay,
qui est devenu une place de commerce plus important
que Calcutta meme.
<( Le canal interoc6anique produira des effects ana-
logues. Il ne fera pas revivre d'anciennes villes, parce
qu'il ne ramene pas, comme le canal de Suez, le com-
merce par un effort du g6nie moderne dans une voie
d'ot' le genie du xve siecle 1'avait 6cart6; il ouvrira une
(1) Histoire contemporaine, par E. Mardchal.









CANAL DE PANAMA


voie nouvelle dans un monde relativement nouveau.
<< La region of s'est le plus recemment 6tablie la
race europdenne, I'Australie, est en quelque sorte
obligee de regarder derriere elle pour se relier a la
civilisation et pour trouver les vastes d6bouches. Quand
1'isthme am6ricain sera perce, elle les trouvera devant
elle aussi bien que derriere ; elle pourra devenir a son
tour un centre, au lieu d'6tre rel6guee a une extremit6.
Nul doute que l'Australie n'en profit et que Sydney
et Melbourne ne grandissent encore plus rapidement
qu'ils ne 1'ont fait jusqu'ici. La Nouvelle-Galles du Sud
a de la houille ; elle jalonnera sa route en 6tablissant
des entrep6ts pour le ravitaillement des navires : les
Miles Fidji, les iles Samoa et Tonga, Taiti, les ties Mar-
quises, les Galapagos sont autant de points qui peuvent
trouver la meme fortune que Pointe-de-Galles.
< L'Angleterre, don't les navires partiront souvent
avec une cargaison incomplete et seront poussds pres-
que sans vapeur par 1'aliz6, aidera puissamment la
Nouvelle-Galles dans I'approvisionnement des entrep6ts
de houille.
<< Le vieux monde oriental y trouvera aussi son pro-
fit, que recueilleront surtout, comme it arrive toujours,
les marches les plus fortement organisms, Shang-Hai et
Tokio. II aura un de ses entrep6ts dans les miles Hawal
auxquelles les Etats-Unis et l'Angleterre pourront alors
apporter la houille en abondance.
<< I1 y aura sur la c6te amdricaine un march qui









LIVRE PREMIER


profitera probablement, plus que tous les autres, dujour
ouvert surl'Atlantique. Nous n'h6sitons pas a penser que
ce grand march sera San-Francisco. On n'improvise
pas une grande ville. San-Francisco est deja le port
principal de l'ocean Pacifique; il attirera h lui une part
considerable du nouveau traffic et deviendra l'entrep6t
principal des deux mondes sur cet oc6an, parce qu'il
poss6de d6jh la preponderance par sa population, par
ses capitaux, par sa marine, et parce qu'il a derriere lui
une des plus fertiles planes de lalongue c6te americaine.
Cette plaine permet de recolter en abondance le
froment-treize millions d'hectolitres en 1876 F1'orge,
les fruits; de faire pros d'un demi-million d'hectolitres
de vin; de livrer vingt-cinq mille tonnes de laine. Cette
production d6passe les besoins d'une population inf6-
rieure a un million d'individus cinq cent quatre-
vingt-deux mille au recensement de 1870 et don-
nera lieu, des que les d6bouch6s seront ouverts, a une
exploitation plus considerable qui, elle-meme, sollici-
tera une production plus abondante. Le bois de la Cali-
fornie ne peut pas aujourd'hui se rendre sur les mar-
ch6s de l'Atlantique; il le pourra. L'Or6gon, le Wa-
shington et les Iles qui bordent la c6te, depuis Vancouver
jusqu'au mont Fairweather, et que l'abondance des
pluies a tapiss6s de forts touffues, du sommet des
montagnes jusqu'au rivage de la mer, jouiront du mime
advantage, et ce seul artifice fournira certainement un
grand nombre de tonnes.









CANAL DE PANAMA


( Les pecheries du nord y trouveront peut-6tre une
activity qui s'alanguit, et la c6te russe de I'Asie en pro-
fitera comme la c6te americaine.
(( L'Amerique central et meridionale, en trouvant
des marches plus accessible a ses products, sera solli-
citee & d6velopper ses richesses agricoles. ( L'ouver-
ture du canal interoceanique, dit P6ralta dans son rap-
port, d6velopperait ces resources d'une maniere
extraordinaire, bien difficile & prevoir, ce d6veloppe-
ment Rtant, a mon avis, subordonn6 a 1'immigration
europeenne que cette grande entreprise ne manquera
pas de provoquer vers ces regions privilgiees tant en
hommes qu'en capitaux. > Le PNrou et les ttats voisins
trouveront, pour l'accroissement de la culture sucriere,
pour la production du b16, de la laine, de I'alpaga
ainsi que pour l'exploitation des richesses forestieres
et pour l'enlkvement du guano et du nitrate de soude,
des facilities que 1'6tat actuel des choses ne leur donne
pas,
( Les c6tes de l'Atlantique auront aussi leur part.
Les Antilles seront les premieres sur la route; elles
bendficieront des aliments et des mat6riaux de cons-
truction de la c6te septentrionale de l'Am6rique et des
engrais de la c6te meridionale. Cuba, la plus riche des
Antilles, y trouvera de nouvelles sources de prosperity;
la Havane est au nombre des ports qui doivent le plus
d6sirer le percement de l'isthme. St-Thomas restera
une station important au point de rencontre de plu-









LIVRE PREMIER


sieurs routes, et la Martinique verra prosp6rer son port
qui est le plus vaste et le plus str des Pelites-Antilles.
,, L'Vle d'Haili aurail aussi des ports de reldche a o/frir
sur les routes nouvelles: la rade bien abritee du Mdle
St-Nicolas a l'ouest el la s6duisante baie de Samana a
l'est. M. Kuypar nous a montrd quels avantages offri-
rait Curacao, h cause de sa position sous le vent et de
la salubritd du climate; la marine neerlandaise en fera
probablement un do ses entrep6ts sur la route des Indes
orientales.
,( M. Mendez L6al, en exposant la situation commer-
ciale d(I Bresil, a tLmoigne de l'intkret que le grand
empire de l'Amcrique du Sud avait aussi au percement
de r'isthme. Au nord du golfe du Mexique, la Nouvelle-
Orlhans, place au fond d'un golfe qui n'a de d6bouch6
quo d'un soul c6t0, jouira d'une ouverture sur les deux
oceans et la valley du Mississipi, recevra directement
les products des Andes.
<( Nous n'insistons pas sur les avantages que la c6te
americaine et les c6tes de I'Europe occidentale on
retircront. Nous craindrions d'allonger ce rapport
ddj& bien long et nous ne ferions que r6p6ter sous autre
forme ce que nous avons d6ja dit. II est evident que le
commerce entire les deux oceans ne s'accroitra sur les
bords du Pacifique que dans la measure de son accrois-
sement sur les bords de l'Atlantique. Le commerce est
un change: il faut donner pour recevoir et quand
des lois particulieres ne genent pas la liberty des con-









CANAL DE PANAMA


trats, chacun gagne a recevoir ce don't il a besoin en
change de ce qu'il peut ceder.
(( I1 est facile de voir le progres qui r6sultera de
l'union des deux oceans et de la circulation continue
6tablie autour du globe dans l'hemisphere septentrio-
nal. C'est la realisation, avec des conditions de lati-
tude beaucoup plus avantageuses, des passages nord-
est et nord-ouest qu'ont cherch6s nos p6res et au be-
nefice de la science plus encore que du commerce.
Nous ne doutons pas que ce progr6s ne soit grand;
nous pouvons le proclamer avec d'autant plus de con-
fiance que nous ne sommes pas obliges d'en calculer
I'etendue. Nous ne Ic pourrions d'aillours pas (1). e
Au nom de Panama les puissances maritimes tres-
saillent. Elles sont prises de cette fi6vre qui prdcAde
toute lutte 6conomique international. De grands efforts
sont faits pour acc6l6rer l'outillage des voices de trans-
port.
Les armateurs des Etats-Unis ne so preparent pas
seulement en thdorie a l'ouverture du canal. Ils lan-
cent en mer et essaient, djih, des types divers de na-
vires avant d'adopter un module d6finitif pour la cons-
truction de la flotte, destinee a l'immense traffic entire
les deux oceans (2).
En Europe comme en Amerique, chaque puissance


(1) Bulletin du canal interoc6anique, no du 15 f6vrier 1880.
(2) Gazette-Revue maritime et commercial, 1884,









LIVRE PREMIER


maritime so remue, amiliore ses ports, transform
son materiel. Tout presage que le conflict sera intd-
ressant.
Les Antilles aussi s'appretent a figure sur le champ de
bataille. Deja la plupart se r6veillent et secouent leur
nonchalance de creole. LaJamaYque sollicite del'Angle-
terre des faveurs pour sa capital Kingstown. La
France suit d'un coil attentif les travaux d'agrandisse-
ment du port do Pointe-h-Pitre, a la Guadeloupe, tan-
dis que 1'Espagne conclut avec les Etats-Unis des trai-
t6s de commerce concernant ses colonies du golf du
Mexique, abolit les droits consulaires imposessur les
navires marchands & destination de Cuba et de Porto-
Rico, att6nue la rigueur des r6glements douaniers
dans ces lies. A notre porte, la Dominicanie pr6-
pare dans la magnifique baie de Samana, convoitde
nagu6re par les ltats-Unis, sous le g6ndral Grant, un
port franc qui sera ouvert A toutes les marines du
globe.
Seule, la Rdpublique d'Haiti, malgrd ses avantages
naturels, se tient a l'dcart de ce movement fidvreux.
G6missant sous 1'6treinte d'un tyran don't la politi-
que de recul lui cache l'avenir autant que le pr6-
sent, elle assisted indiffdrente a I'accomplissement de
l'ceuvre que pursuit le genie du grand francais, F. de
Lesseps.
Cependant, ses nombreuses rades sont autant d'abris
pr6cieux; amdliorees et approvisionnees en consd-









CANAL DE PANAMA


quence, elles suffiraient h tous les besoins de la navi-
gation.
Ses belles vall6es, entrecoup6es dejolis bouquets de
bois, sont arros6es par des rios don't les meandres tra-
versent de gras paturages. Les troupeaux qui paissent
dans les planes de la Dominicanie lui appartiendront
du jour ofi ses gouvernants seront & la hauteur des
destinies de l'lle et que les bases de la grande Repu-
blique f6derative de la mer des Antilles seront 6tablies.
De cette facon on trouverait a sa port6e et a peu de frais
le b6tail necessaire A l'approvisionnement des navires en
viande fraiche. C'est la un privilege appreciable quand
on pense que la Martinique et la Guadeloupe seront sous
ce rapport d6pendantes de la Guyane franchise ; Cu-
racao, de la Guyane hollandaise; la Jamaique et les
Antilles anglaises, de la Guyane anglaise.
La houille qui cree le movement, le fer qui fournit
les outils, ces deux matieres qui peuvent 6tre con-
sid6rees l'une comme l'ame, l'autre comme les mus-
cles de 1'industrie moderne, sont enfouies dans notre
sol. II1 y a mieux, on connalt leurs gisements; leur
bonne quality est incontestable: en 1884, le carbon de
terre haitien a remport6 une recompense a l'Exposition
universelle d'Amsterdam.
Haiti peut, et le pouvant, elle doit devenir a la fois
un immense entrep6t de marchandises et de ravitaille-
ment, un atelier de fabrication et un refuge neutre du
transit international. Or, le canal de Panama sera ou-









LIVRE PREMIER


vert en 1889. C'est pour cette 6poque, c'est-a-dire dans
quatre anndes, qu'il faudra etre prepar ai recevoir le
grand courant d'dchanges venant de toutes les parties
du globe, qui meltra ainqi Haiti, par la voie la plus
6conomique, en relation avec le monde entier.
Mais pour assurer a ce vaste plan de grandeur fu-
ture, tous les avantages qu'il pr6sente, il est indispen-
sable de combiner les operations de facon a ce que les 616-
ments et les homes concourent h leurs succ6s. 11 faut
dUs maintenant relier notre movement h la march
des peuples qui savent proportionner leurs efforts
aux obstacles qu'ils ont h surmonter pour atteindre
leurs destindes.



II


C'est le moment d'aborder l'epineuse question de
l'article 7 do notre Constitution, qui interdit aux
strangers le droit de propri6t6 fonciere dans la Repu-
blique.
Que cette measure d'exclusion fuit 16gitime, alors
qu'Haiti dtait tout essoufflie de la lutte gigantesque qui
enfanta son ind6pendance; alors que le souvenir des an-
ciens maitres etait encore frais a la m6moire de tous ;
alors que la vue des (( chaines bris6es sur la tete des op-
presseurs faisait bouillir d'indignation le sang des h6ros









CANAL DE PANAMA


do 1804, alors que les mers 6taient sillonn6es par les na-
vires important dans leurs flancs les debris de Farmde
de Rochambeau; alors enfin qu'on craignait un retour
offensif des armies blanches, nous ne voulons pas le
contester. Mais les idees n'ont pas tard6 & se modifier.
Quatre-vingts ans nous s6parent ddja de la naissance de
notre autonomie, et il est facile de suivre les diffdrentes
phases des sentiments de la nation vis-a-vis de l'F-
tranger.
(( L'article 7 6tait ainsi formula dans nos premieres
constitutions : (( Aucun blanc n'a le droit de proprietR
en Haiti ). Cette formule, tout a fait radical, refu-
sait du mmce coup a l'homme de race europ6enne,
et le droit de naturalisation et celui de propridet.
Elle fut modifide plus tard et prit la forme suivante :
(( Nul, s'il n'est Haitien, etc. ), forme qui admettait la
possibility pour 1'dtranger de se faire naturaliser et,
par voie de consequence, d'acquerir le droit de pro-
pridl6. L'evolution est tr6s marque et on ne peut la
nier, sous pr6texte que la second redaction n'est
qu'un (( euph6misme destiny a voiler la rigueur
du l6gislateur (1).
II reste une troisi6me et derniere Rtape a franchir.
Les raisons qui ont motive cette measure de conserva-
tion n'existent plus. Le moment est venu de radier en-
tierement cet article de notre Constitution.
Le commerce universal a besoin de notre territoire et
(1) Les ditracteurs de la race noire, p. 86,









28 LIVRE PREMIER
nous-m6mes nous avons besoin de son influence.
Ayons le bon esprit d'ouvrir nos portes avant qu'on
nous y force. Le percement de l'isthme de Panama
nous y oblige. C'est une n6cessite a laquelle il faut se
soumeltre. Apprenons donc a profiter de l'enseigne-
ment donnd par la rapidity des travaux en execution
et a lire dans l'avenir a 1'aide du sort de la Chine, re-
duite par l'autorit6 du canon a ouvrir ses ports au
commerce stranger. Prenons les devants; notre orgueil
national souffrira moins. 11 faut se decider ou s'effon-
drer. Ce dilemme m6rite qu'on s'y arrete et qu'on le
medite.
Quand une measure s'impose et qu'il y a necessit6 d'y
obeir, on ne doit pas chercher a l'6viter; mais il est
d'une sage habilet6 de savoir la turner a son profit.
L'lle d'Haiti est un objet de convoitise de la part de
toutes les puissances maritimes. Des interets multiples
y sont concentr6s. C'est 1a l'616ment principal de sa
force, une de ses raisons d'etre et de ses garanties. La
rivalit6 meme de ceux-la qui caressent 1'espoir de s'en
rendre maltres, lui assure le b6nefice de la neutrality.
Devantle conflict 6conomique dontlamer des Antilles sera
bientot le theatre, il est d'une grande utility pour les
gouvernements de ce pays de converger tous leurs
efforts en vue d'obtenir sa neutralisation et d'offrir
en compensation aux strangers le droit de pro-
priMte immobilibre dans l'ile entire. Les grands besoins
de la navigation et la s6curit6 meme du canal inter-









CANAL DE PANAMA


oceanique appellent cette solution : l'lle d'Haiti doit
appartenir a un people qui puise sa force dans sa fai-
blesse meme.
Saisissons pour nous cr6er cette situation, ce mo-
ment opportun of les philantropes, prechant l'abo-
lition des guerres, invitent les peuples & 1'union,
proposent l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine h une
confederation Rh6nane-Alpine neutre et indissolu-
ble (i) et ot 1'aeropage europeen, dans ses grandes
assises a Berlin, vient d'accomplir une haute et g6ne-
reuse mission, celle de consacrer dans le Congo un
nouvel Ptat neutre, sous la sauvegarde des lois inter-
nationales.
Qu'est-ce qui nous arrete ? Qu'avons-nous a crain-
dre ? Une immigration trop rapide? Mais en dehors de
notre caractere national, d6jk acquis comme people,
1'exemple de la Dominicanie suffit pour dissiper nos
craintes a ce sujet. Depuis des ann6es, ce pays est
ouvert aux strangers et, loin d'etre d6bordd par eux,
malgr6 les concessions s6duisantes qui leur sont faites,
il est encore g6n6 par la lenteur de 1'immigration.
La Rdpublique d'Haiti, pas plus que sa sGeur, la
Republique Dominicaine, ne peut aujourd'hui placer
dans une immigration trop rapide, 1'objet principal de
(1) La Confeddration Rhenane-Alpine se composerait du royaume
de Hollande, du royaume de Belgique, du grand Duchd de Luxem-
bourg, de I'Alsace-Lorraine, et de la Suisse. Elle formerait d'utiles
barrieres A des nations rivals. (Assembl6e gdndrale de la Ligue
international de la paix et de la liberty.)









LIVRE PREMIER


ses inquidtudes. Elle puise cette assurance dans son
unit national et dans cette lenteur de 1'arrivde des
nouveaux habitants, qui permeltra A chaque famille
exotique de s'identifier avec la famille haltienne.
Haiti aux HaYtiens Sublime doctrine, lorsqu'elle
exprime une protestation centre les tentatives esclava-
gistes de I'Europe du moyen-Age; erreur profonde
lorsqu'elle cache la pensee qu'une nation peut s'isoler
au milieu de la confraternitd universelle. < C'est A la
liberty des changes et non a l'isolement des peuples,
quo I'humanit6 poussde par la force meme des choses,
et faisant justice des int6rkts particularistes, devra t6t
ou tard s'acheminer (1) ).
En attendant que le temperament national soit suffi-
samment modifi6 dans le sens de ces iddes, il imported
que nous soyons sur nos gardes et prets A tenir tete
aux Wvenements en emboltant, d6s a present, le pas
aux autres nations.
On 1'a dit souvent, et il sera utile de le r6pdter
encore bien des fois pour que cette v6rit6 p6n tre profon-
dement dans 1'esprit de tous : lile d'Haiti est la senti-
nelle avanc6e du Nouveau-Monde sur l'Ancien-Monde.
Sa position geographique, par excellence, loin d'etre
un effet du hasard, semble avoir Wtd prepare par la
nature. < Sa situation, par rapport aux autres Antilles,
ne pouvait etre plus avantageuse. On dirait qu'elle a
Wte place au centre du grand archipel pour lui donner
(1) Chambre de commerce de Lyon.









CANAL DE PANAMA


la loi. Les trois autres grandes Antilles paraissent 6tre
surtout disposes de maniere A faire sentir sa sup6rio-
rite et leur d6pendance selon l'opinion de Charlevoix.
De m6me que le libre possesseur de 1'tgypte sera le
maltre du canal de Suez, de meme le libre posses-
seur de File d'Haiti sera le maltre du canal de Pa-
nama.
Sans prdtendre assombrir la pens6e qui accompagne
cette aeuvre si humanitaire, en souhaitant la discorde a
son berceau m6me, nous avons le droit de chercher a
concilier nos int6rets particuliers avec les int6r6ts uni-
versels, faute de quoi la fortune pourra bien se turner
centre nous. L'imp6ritie de nos gouvernants sera cause
que 1'ouverture du grand canal interocdanique, au lieu
do nous 6tre une nouvelle source de richesses, ne voice
sombrer notre ind6pendance. 11 y a une telle connexit6
entire le percement de l'isthme am6ricain et la R6pu-
blique, qu'Haiti perdra plut6t son autonomie que de ne
pas servir d'interm6diaire au traffic qui se fait encore
aujourd'hui par le detroit de Magellan. Alors nous
recueillerons les fruits de notre indifference: une
nation entire payera de sa liberty l'incapacitd d'un
gouvernement.
Il est temps de reagir, d'ouvrir au commerce stranger
qui vient A nous, nos ports dans des conditions meil-
leures que cells que peuvent lui offrir les iles voisines.
Libres, nous serons plus soucieux de nos intdrets, que
les Anglais, les Francais et les Espagnols ne sont a









32 LIVRE PREMIER
m6me de l'6tre de ceux de la Jamaique, de la Guade-
loupe, de Cuba, de Porto-Rico.
Sera-t-il dit que le people haitien manque & ce
point de g6nic personnel qu'il ne sache ni crier, ni
imiter, ni meme appr6cier les v6hicules puissants de
prosp6rit6 que la nature, en mere prodigue, lui a
surabondamment fournis? C'est ce qui reste a exami-
ner. Mais nous pensions qu'en faisant la part du feu,
avec de l'dnergie et de la bonne volont6, Haiti arrivera
a reconqudrir les positions perdues et a mdriter de nou-
veau le surnom de ( Reine des Antilles ; seulement il
faut vouloir, vouloir fermement,ne pas craindre de faire
toutd'abord quelques sacrifices, et surtout de rompre
avec la politique de recul si desastreuse pour elle.
Mettons la main a l'Feuvre; mettons-la rdsolument,
sans retard. La situation est trop grave pour perdre
du temps a discuter, c'est devant soi que l'on doit
porter les regards. Les questions present et veulent
Wtre rdsolues promptement. Mais pour que 1'Ndifice soit
durable, commencons par le commencement : que
chacun se rallie & un gouvernement progressiste, afin
que par l'apport de ses faibles moyens individuals on
arrive a former un centre d'action assez fort, assez
solide pour reveiller chez le people le sentiment en-
dormi de sa dignity et rappeler aux speculateurs poli-
tiques le sentiment national.
Sans se laisser aller au pessimisme par trop sombre
de ceux qui desesperent d'Haiti, la crise est assez s6-









CANAL DE PANAMA


rieuse pour que notre premiere pens6e soit d'y rem6-
dier le plus tot possible.
Nous avons en nous-memes les l66ments de notre
rel6vement moral, mais il faut une intelligence pour les
grouper et en faire sortir le progress.
(( N'est-ce pas, en effet, & sa direction, dit M. E.
Paul, l'infatigable pionnier de la civilisation noire,
qu'il faut s'en prendre si Haiti est aussi arri6rde ? Si
meme cette direction ne nous a pas entralnds plus
avant dans le neant, si elle ne nous a pas engloutis, ne
le devons-nous pas au prodige d'un miracle, qui fait
flotter la soci6t6 haitienne, en vertu de ses proprietes
vitales au-dessus de 1'oc6an de honte et de betises qui
n'a cess6 de bouillonner depuis trente-neuf ans. ? n
Les chefs doivent dominer d'assez haut pour embras-
ser d'un coup d'oeil l'ensemble de l'atelier ofi 1'homme
s'agite : (( En Haiti c'est le contraire qui se prouve: nos
conducteurs sont des chefs de t6nebres qui errent dans
la vallke, tandis que sur la crete, se d6couvrent ch et 1&
les lampions du corps social. Ceci explique comment il
est si facile A 1'6tranger de se m6prendre du tout au
toutsur notre consistance, comme people. Sonjugement
s'6taie de l'etat de notre gouvernement, image habi-
tuelle des societds.
<( La v6rit6 est que notre corps politique est reflechi
tdte en bas & ses yeux, ce don't il ne se doute pas.
) Les Haitiens, en fait, ont toujours Wte plus avances
que leurs conducteurs, sauf a de rares moments. Chez
3









34 LIVRE PREMIER
eux 1'aveugle se donne volontiers pour mission de con-
duire le borgne. Notre society est assur6ment faible,
pauvre; mais le pouvoir dirigeant est inepte.
a Apr6s s Otre donn6 la peine de naltre, le gouverne-
ment avale des quantit6s d'hommes et d'argent, puis
s'enfle et cr6ve. Tant qu'il dure, cet homme ne se croit
pas un bceuf cr66 et mis au monde expres pour tirer le
lourd fardeau del'Etat.Ilveut qu'on le laisse tranquille,
qu'on ne le fatigue pas quand, h~las I tous les pou-
voirs publics de nos jours, ne sont que le combustible
qu'use la machine humaine (1) ).
La Belgique, ce petit pays de cinq millions d'habi-
tants, nous montre ce que peut un people quand il sait
vouloir.
La puissance de la volont6 nous est encore admira-
blement r6v6l6e par les r6sultats heureux que des
nations, moins favoris6es que nous, ont obtenus A force
d'industrie et de fermetO, sous un climate ingrat, dans une
region impregn6e d'humidit6 et presque toujours privie
de la chaleur et de la lumiere f6condantes du soleil. Les
Pays-Bas, cette contree of 1'homme a dd conqudrir sa
patrie sur la mer et cr6er tout autour de lui ce que la
nature semblait lui refuser, nous donne un nouvel
example de l'activitO d'un people dans ses rapports
avec les autres peuples. Avec une habilet6 merveilleu-
sement service par ses hommes d'Etat, la Hollande est
(1) Les causes de nos malheurs par M. E. Paul, 1882. Jamai-
que.









CANAL DE PANAMA


arrivee & turner & son profit toutes les operations aux-
quelles sa position geographique et les resources de
son sol paraissent l'avoir destine. Son movement com-
mercial gale la moiti6 de celui de la France et pour-
tant c'est a peine si on compete quatre millions d'habi-
tants dans ce petit royaume.
Si dans ces pays oa 1'homme est oblig6 d'aider la
nature des r6sultats si prodigieux ont Wtd realises, que
n'est-on en droit d'esp6rer et d'attendre d'une terre ou
lanature fait tout pour l'homme?



III


Sur la route d'Europe & Panama, il existe un seul
port franc. C'est Saint-Thomas, rocher aride, priv6
d'eau potable, perdu au milieu des miles Vierges. Le
port en lui-meme offre un abri insuffisant aux nom-
breux bAtiments qui y viennent s'approvisionner de
carbon et de vivres imports. Si l'on except Saint-Jean
de Porto-Rico et Samana, que nous avons vu m6riter de
grandes attentions de la part de la Dominicanie, la baie
du M61e Saint-Nicolas se trouve dans les conditions les
plus favorables pour recevoir et ravitailler les navires,
a la recherche d'une escale dans les Antilles, tant a leur.
entree dans le canal de Panama qu'a leur retour de
l'ocdan Pacifique. L'emplacement, exceptionnellement









LIVRE PREMIER


avantageux de cette baie, la d6signe pour etre cette
escale.
Situ6 1'extr6mit6 nord-ouest d'Haiti, le M6le Saint-
Nicolas forme par.sa position vis-a-vis de Cuba, don't il
n'est 6loign6 que de cent kilometres, l'une de nos plus
importantes stations navales. Une digue naturelle,
longue de 7,000 metres sur 2,600 de larger dans ses
limits les plus opposes, protege la baie an nord.
Contre elle vient se briser une mer houleuse que sou-
lhvent continuellement les vents aliz6s don't la vitesse
est renforcee par 1'6troitesse de la passe. La baie, ac-
cessible par un chenal r6tr6ci, s'ouvre A l'ouest, tandis
que le Morne du Cap-a-Foux l'abrite des vents du sud.
Ses eaux profondes peuvent etre un excellent mouil-
lage par tous les temps aux vaisseaux du plus fort ton-
nage et permettent de jeter l'ancre presqu'& terre.
L'abb6 Raynal a r6sum6 tons les avantages de cette
position au point de vue militaire et commercial en
l'appelant le Gibraltar (1) du Nouveau-Monde. Elle
defend, en effet, la Passe du Vent, command le golf
de Gonave et une parties de l'Atlantique.
D6j& ces parages deviennent de plus en plus fr6-
quentds : de toutes parts apparaissent des voiles nom-
breuses et des trainees de fumee. C'est & la hauteur du
(1) a Si cette prdcieuse clef de Saint-Domingue et meme de I'A-
mdrique venait a tomber entire les mains des Anglais, ce Gibraltar
du Nouveau-Monde serait plus fatal a I'Espagne, a la France que
celui de l'Europe meme. ) Histoire philosophique des deux Tades
par l'abbd Raynal.
















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CANAL DE PANAMA


Mble Saint-Nicolas que passent les grandes lignes de pa-
quebots transatlantiques desservant le Mexique et les pe-
tites R1publiques de I'Am6rique central. Le nombre de
ces navires est 6videmment destiny a s'accroltre du jour
of le canal interoc6anique sera livr6 a la navigation. Les
Etats-Unis seront immediatement int6ressds & utiliser
ce passage, et il convient d'envisager, a part le mouve-
ment de l'intercourse de cette grande R1publique sur
les deux oceans, le movement entire ses ports sur
l'Atlantique et les ports strangers sur le Pacifique sons
tous pavilions. Voici le r6sum6 de la statistique de 1878:


Tonnage des navires am6ricains charges
sur lest, A l'entr6e et A la sortie des ports des
Etats-Unis, de ou pour les ports de la c6te
am6ricaine du Pacifique littoral des Etats-
Unis non compris........................
Tonnage des navires am6ricains charges
ou sur lest A l'entr6e ou A la sortie des ports
des Etats-Unis, de ou pour les ports du Paci-
fique, situes hors de l'Am6rique...........
Tonnage des navires strangers, charges ou
sur lest A l'entr6e ou A la sortie des ports des
IEtats-Unis de ou pour la cote am6ricaine du
Pacifique, littoral des Etats-Unis non compris.
Tonnage des navires strangers, charges ou
sur lest A l'entr6e ou A la sortie des ports
des Etats-Unis de ou pour les ports du Paci-
fique, situ6s hors de l'Am6rique...........
Tonnage du cabotage de San-Francisco,
entries et sorties r6unies................
Tonnage du cabotage des autres ports des
Etats-Unis sur le Pacifique, entries et sorties
r6unies.............................. .....
Total.................


841.000 t.



455.000



237.000



348.000

t87.000


975.000
3.443.000 t.









LIVRE PREMIER


Si l'on dlimine de ces trois millions cinq cent mille
tonnes tout le cabotage des ports du Pacifique, parce
qu'il continuera a avoir San-Francisco pour centre, il
reste deux millions de tonnes pour le commerce des
ltats-Unis avec les c6tes du Pacifique. De ce chiffre
retranchons le tonnage fourni par la Nouvelle-Orleans
et les navires faisant escale a la Havane, qui gagnera
Panama par le d6troit du Yucatan, nous trouverons un
million trois cent mille tonnes devant passer en vue du
M61e St-Nicolas, si on value a sept cent mille tonnes
la part qui prendra la voie pr6cedente.
En jetant un coup d'ceil sur le Tableau du commerce
gdndral de la France, nous notons que le commerce
francais est reprdsent6 par trois cent cinquante-
six mille tonnes, a 1'entr6e et a la sortie, pour les
regions, consid6r6es comme 6tant le cercle d'attraction
du future canal.
11 r6sulte de la statistique de la navigation anglaise
que le tonnage pour ces memes regions se chiffre par
un million cinquante mille tonnes, comme moyenne de
1870 a 1876.
Assignons, par hypoth6se, a l'Allemagne et aux autres
Etats un movement commercial, toujours pour les
memes regions, 6gal a celui de la France, nous obtien-
drons le total suivant pour le commerce europeen
avec les contrees du Grand Ocean :









CANAL DE PANAMA


1.050.000 tonnes pour I'Angleterre;
356.000 la France;
356.000 pour les autres Etats de I'Europe.
1.762.000 tonnes.
Ajoutons-y un million trois cent trente-trois mille
tonnes, formant la part probable du commerce entire
I'Europe et 1'extreme Orient, qui suivra, de preference
h toute autre voie, la route de l'isthme amdricain apres
son percement. Cette operation nous permet de fixer A
trois millions quatre-vingt-quinze mille tonnes, soit
trois millions en nombre rond, les transactions de I'Eu-
rope avec le Pacifique par l'interm6diaire du canal de
Panama. Cela en nous basant sur le movement des
changes internationaux pour l'ann6e 1876.
Ce va-et-vient continue du commerce universal se
partagera entire les diff6rents ports de la mer des Antil-
les, qui constitueront autant d'entrep6ts entire lesquels
le transit saura choisir suivant ses exigences, ses gofits,
ses besoins ou m6me ses caprices. II est evident que les
navires des puissances qui n'ont pas de colonies dans
ces parages iront de preference l& oA its trouveront le
plus d'avantages. Pour le moment, Samana (Port-aux-
Perles), Saint-Thomas, par la franchise de leurs ports
seront les mieux favoris6s. Ils auraient pour rival puis-
sant le M61e St-Nicolas qui ne saurait manquer dejouir
des mdmes privileges. Il est, du reste, notoire que la
majeure parties des navires cotoyeront les deux extrd-
mites de l'lle d'Haiti. Pour nous maintenir dans les









LIVRE PREMIER


limits des probabilit6s, il est tr6s admissible qu'un
tiers du tonnage ci-dessus 6nonc6 s'dcoulera par la
Passe du Vent.
On voit done qu'actuellement, avec 1'ouverture du
grand canal interoceanique, il passerait en vue du
M6le Saint-Nicolas, un tonnage d'environ 2,500,000
tonnes y compris r'valuation du commerce des ttats-
Unis au service duquel seraient employes 16 a 1800
navires, jaugeant en moyenne 1500 tonnes chacun.
On v6rifiera cette moyenne de 1500 tonnes, en ap-
parence trop faible, en songeant que les vapeurs qui
arrivent des ports de l'Amerique, et ils sont ici leg plus
nombreux, auront des dimensions moindres que les
transatlantiques europeens, & cause des distances rela-
tivement plus petites & parcourir. Leur trajet consis-
tera le plus souvent & longer les c6tes du Nouveau-
Monde.
Si nous estimons au taux de 50 pour 100 l'accrois-
sement du n6goce universal pendant la duree des tra-
vaux de Panama, nous pourrons porter de 5 millions
de tonnes 1'ensemble du commerce en 1876 & 7
millions 1/2 de tonnes pour le traffic qui doit se faire
par le canal en 1889.
De cette facon, en disant que 2000 navires vogueront
annuellement en vue du'M61e Saint-Nicolas, nous res-
terons encore en decay de la v6ritd (1).
. (1) Tous les documents qui nous ont permis d'arriver A ce
rdsultat ont dtd puisds dans le rapport de M. Levasseur sur le






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CANAL DE PANAMA 45
Une autre raison doit militer en faveur du M61e :
les vaisseaux de la c6te des Itats-Unis sur l'Atlan-
tique descendront vers Panama par la Passe du
Vent plutbt que par les d6troits de Bahama et duYucatan
ou ils auront a remonter le courant du Gulfstream,
tres rapide dans ces endroits.
Toute l'utilitd d'un port franc dans la Passe du
Vent d6coule de ce que le d6troit sera bient6t l'un
des passa es les plus courus du monde et que son
littoral est de fer, continuellement battu par des lames
violentes.
La configuration des c6tes haltiennes d6signe nette-
ment le M61le Saint-Nicolas a attention des gou-
vernements.
Les bateaux a vapeur, trouvant en route des points
de relAche et des entrep6ts, Saint-Thomas, Samana,
Le M61le, pourront reduire leur approvisionnement de
carbon et r6server une place d'autant plus grande
aux marchandises.
Les gisements houilliers de la plaine des Cayes, de
l'Artibonite alimenteraient, a peu de frais, le M61e
Saint-Nicolas en carbon de terre.
Le bon march auquel ce combustible serait livr6,
constituerait une nouvelle force d'attraction pour les
navires. Les houilles haitiennes remplaceraient, pres-
que completement dans les Antilles, cells de prove-
commerce et le tonnage relatifs au (( canal international ). Voir le
bulletin de ce nom, 1 et 15 janvier, 1 et 15 fdvrier 1880.









LIVRE PREMIER


nance anglaise ou am6ricaine. Leur quality moyenne
inf6rieure a celle des charbons d'Europe, mais sup6-
rieure a celle des houilles des Etats-Unis, leur est une
garantie d'6coulement, augmentee par la proximity et
la certitude des debouch6s.
Cette nouvelle station pr6sente, en outre, une popu-
lation de mceurs paisibles, un climate tres sain ; l'on
trouve dans le voisinage de l'eau douce et des vivres
en abondance.
Bombarde, Jean-Rabel, Port-de-Paix et 'lile de la
Tortue seraient les greniers de cette escale. Des voices
ferries la mettraient en communication directed et rapide
avec les principles villes et les grands centres agri-
coles, feraient b6ndficier 1'ile entire de sa prosp6rit6.
Le M6le se procurerait par mer les matieres premieres
de son commerce jusqu'a ce que des capitalists hardis
entreprissent la construction de ces voies difficiles et
couteuses, A cause de la nature escarpee des pays qu'elles
doivent traverser.
Contrairement h l'opinion 6mise par M. D. LUgitime
(d'Haiti), de voir refluer vers un point de l'ile toute la
richesse de la Rdpublique par la franchise du port du
M61le, le Cap-Haitien, les Gonaives, Port-au-Prince, d6-
bouch6s naturels des planes du Nord, de l'Artibonite
et du Cul-de-Sac, resteront toujours les ports d'embar-
quement de ces regions. Aujourd'hui presque aban-
donndes, mais demain riches et florissantes par la
sollicitude bienfaisante d'un gouvernement de progres,









CANAL DE PANAMA


ces planes verraient decupler leurs products et feraient
naltre sur leurs grands marches naturels une activity
a laquelle le M61e Saint-Nicolas ne pourrait arriver
que par les seules resources de son port. II n'y a, en effet,
dans ses environs, aucune plaine, aucune vall6e, don't
I'dtendue ou la fertility saurait 6tre compare a celle
des planes don't nous venons de parler.
D6clarer que c'est favoriser en quelque sorte la
contrebande par la creation d'un entrep6t neutre
dans la baie du Ml1e Saint-Nicolas, c'est 6videmment
tomber dans une exagdration non motive, c'est reculer
devant I'accomplissement d'un project si utile, a cause
d'une difficult qui ne merite pas d'etre prise en consi-
deration. 11 suffira tout simplement d'y avoir une ad-
ministration policiere convenable et des employes
probes. Isolke dans sa sphere, cette station serait facile
a envelopper d'une ceinture douaniere analogue & celle
qui existait en Allemagne, pour les anciennes villes
libres de Hambourg et de Breme.
Pendant que la question de Panama est encore pal-
pitante d'int6r6t, nous ne croyons pas superflu de rap-
porter ici un project de loi concernant le Ml61e Saint-
Nicolas ; nous le devons a l'honorable d6pute de Jacmel,
Mathurin Lys (1). Voici ce project de loi:
( Consid6rant qu'il est du devoir des mandataires du
(1) M. Lys dtait petit-fils du brave general Lys, qui prit une
part active dans la guerre de l'Ind6pendance. II fut envoy A la
deputation national par la ville de Jacmel et fusill par les ordres
de M. Salomon, le 5 mai 1882.









LIVRE PREMIER


people et du gouvernement de la R6publique de mettre
en valeur les richesses nationals et d'accroltre le mou-
vement des affaires dans le pays;
< Consid6rant que tous les peuples producteurs re-
cherchent, en ce moment, de nouveaux d6bouch6s
pour leur industries et de plus grandes facilities pour
leur commerce;
< Attendu que le M6le Saint-Nicolas est lavillela plus
directed entire l'Amdrique central et les c6tes orientales
de l'Atlantique et sera dans un avenir prochain un des
points les plus important entire l'ocean Pacifique et
l'oc6an Atlantique;
(( Par ces motifs,
La Chambre des communes a propose et le Corps 16-
gislatif a rendu la loi suivante :
<( ARTICLE PREMIER. Le M6le Saint-Nicolas est 6rig6
en ville libre haltienne et declar6 port franc.
((ART.2.- La ville libre du M61le Saint-Nicolas est et
restera la propridt6 de la R6publique d'Haiti; le dra-
peau national y flottera seul pendant toute la duree de
la concession de cette parties du territoire et la langue
francaise, qui est la langue officielle d'Haiti, sera seule
employee officiellement dans le territoire de la ville
libre du M6le Saint-Nicolas.
(( ART. 3. Les clauses, charges et conditions des
travaux & executer pour la creation de cette ville libre
seront ultdrieurement determines par une loi sp6ciale.
(( ART. 4. Les secr6taires d'Etat de l'intdrieur et









CANAL DE PANAMA


des relations ext6rieures sont invites, chacun, en ce
qui les concern, a s'entendre, en vue de la creation
sus-parl6e, avec des capitalistes pr6sentant de suffi-
santes garanties morales et financieres pour 1'ex6cution
des travaux a faire au M6le Saint-Nicolas, afin d'y
crier une ville libre haitienne, sous le contr61le perp6-
tuel et la surveillance constant du gouvernement de la
R6publique d'HaYti.
( ART. 5. Les Secr6taires d'ltat de l'Int6rieur et
des Relations ext6rieures devront soumettre au gou-
vernement et presenter aux Chambres un rapport sur
chacune des propositions s6rieuses qui leur seront
faites, d'apres les precedents Rtablis dans les villes
actuelles, pour les travaux de creation de la ville libre
du M6le Saint-Nicolas, apres avoir d6battu et provisoi-
rement arrWtd les prix, charges, clauses et conditions
desdits travaux et la duree de la concession de la ville
libre et du p6rimetre du terrain fonds et superficie
- qui y sera affect, ainsi que le comportent les lois
en vigueur dans la R1publique ,.
Ce project de loi qui renferme expression malheu-
reuse de <(ville libre ), determine nettement, par les arti-
cles deux et suivants, les rapports de 1'Etat avec le
port franc du M61e Saint-Nicolas. On a done mauvaise
grace de chercher chicane a la m6moire de l'honorable
M. Lys, en pretant au deput6 de Jacmel, l'intention
qu'il n'a jamais eue, d'avoir voulu former (( un Etat
dans l'Etat >.








50 LIVRE PREMIER
Nous empruntons t lI'OEil, qui exceptionnellement
s'est montrd sens6 (1), une r6flexion just a propos de
ce project de loi. ( N'est-ce pas la, dit-il, l'un des moyens
de d6jouer les ambitions qui s'agitent autour de nous
et qui escomptent deja sous le manteau d'intdrets
priv6s et de r6clamations iniques, nos splendides posi-
tions strat6giques et commercials.
Marcher ou p6rir, d6velopper nos richesses A
notre profit, ou les voir subrepticement enlev6es a
notre detriment par autrui, tel est le probleme don't la
solution s'impose a nos hommes politiques .
11 serait a souhaiter que de promptes measures soient
prises relativement h la baie du M6le Saint-Nicolas.
On ne saurait porter dans le choix de la compagnie
concessionnaire de cette magnifique station navale un
trop grand soin. L'exp6rience nous a deja montr6
combien d6licats sont de pareils choix. Jusqu'a pr6-
sent la plupart des concessions, accorddes aux soci6t6s
6trang6res, telles que celle qui entreprit la foundation de
la Banque Nationale d'Haiti, ne nous ont rapport que
difficulties, d6boires. Pour 6tre plus heureux a 1'ave-
nir, il faudrait s'adresser a des companies don't les
int6rets touchent de pros & la prosperity de la R6pu-
blique, a la Compagnie G6n6rale Transatlantique, a la
Compagnie du Canal Interoc6anique, prdsidee par
M. de Lesseps don't l'Floge n'est plus & faire.


(1) Voir la feuille 1'(Eil, 23 fdvrier 1884.









CANAL DE PANAMA


Ce serait assurer au M6le Saint-Nicolas une impor-
tance proportionnelle h 1'accroissement du transit par
Panama, en provoquant au sujet de cette baie, une
entente avec la Compagnie du Canal Interoc6anique.
Alors seulement il sera possible d'avoir des r6sultats
durables.
Le M61e Saint-Nicolas, confi6 a ces capitalistes
deviendra infailliblement un grand centre d'operations
commercials. Son d6veloppement, sa richesse, n6ces-
siteront la creation de chemins de fer qui, avec la
navigation & vapeur, sont une des inventions qui ont
le plus r6volutionn6 le monde 6conomique, moins par
les dividends qu'ils distribuent aux actionnaires que
par l'aisance qu'ils ont engendrde indirectement, en
supprimant les distances et en facilitant 1'6coulement
des marchandises. Qui contesterait a la puissance de
la vapeur les transformations merveilleuses dans les
rapports des peuples entire eux et la diffusion des idWes
civilisatrices ? Se doutait-on, a l'origine des chemins de
fer, quel movement ils allaient produire et quels bien-
faits ils allaient repandre ? II imported de ne pas se m6-
prendre sur la portee de ces paroles. Haiti ne profitera
de ce changement que dans un avenir encore lointain.
C'est qu'en effet les r6sultats indirects d'une am6liora-
tion dans les voies de communication sont plus sirs
que les r6sultats immddiats.
II existe une operation qui, entreprise des 1'ouver-
ture du Mble Saint-Nicolas au commerce stranger, est









52 LIVRE PREMIER
certain de rdussir : la slpculation des terrains a
batir, operation qui a toujours profit a ceux qui, les
premiers, l'ont essayee dans un pays neuf. Le champ
est encore vaste dans cette parties de 1'ile pour cette
facon de tenter la fortune, et il y naltra assurdment de
grands privileges, bass uniquement sur l'achat et la re-
vente des terrains. Le voisinage du port donnera m6me
aux terres cultivables une plus-value considerable.
C'est de la sorte que s'acquiert la plupart des for-
tunes qui forment la souche des soci6t6s nouvelles.
Nous avons pu constater la chose par nous-memes,
dans un voyage que nous fimes en Alg6rie oui les
grandes fortunes appartiennent, g6ndralement, aux pre-
miers arrives dans le pays ou & leurs descendants.
A ces nombreux moyens de faire fructifier les capi-
taux, nous y ajouterons la banque, 1'escompte, le pret
sur connaissement, etc.



IV


Tant de faveurs, accumul6es dans un seul pays, ne
manquent pas 6videmment d'6veiller, chez les peuples
cupides, des vues ambitieuses sur notre lie.
Les Haitiens n'ont pas seulement a dejouer les in-
trigues de la Maison-Blanche et du Foreign-Office. Les
Allemands aussi rdvent un empire colonial et mettent









CANAL DE PANAMA


tout en oeuvre pour r6aliser cette id6e que sert & propos
leur esprit aventurier.
Depuis 1870, r1'migration allemande va en augmen-
tant. Cela s'explique ais6ment: lacrise agricole et indus-
trielle, les imp6ts 6crasants, les obligations d'un lourd
militarisme ont consid6rablement contribu6 a ddgoiterle
paysan du sol ingrat de la patrie et de ses devoirs
envers elle.
Les jeunes gens qui ont demand a 1'expatriation un
soulagement au dur service militaire, se competent par
milliers depuis ces dernieres ann6es. Leur nombre est
port aujourd'hui aux environs de cent mille.
Dans le pays d'Outre-Rhin on ddserte des villages
entiers; les champs sont abandonnes et d6peupl6s. Ce
courant d'6migration est fourni par les provinces de la
Saxe, la Posnanie, la Baviere, la Pom6ranie. Captives
par les descriptions enchanteresses de l'Amerique, que
leur font les parents et amis qui les y ont preced6s, les
Allemands, fatigues d'user leur sant6 et leurs faibles
resources sur un sol aride, s'embarquent a l'envi pour
aller chercher fortune dans les pays nouveaux, inex-
ploit6s. Les premiers arrives ne r6ussissent pas tou-
jours; mais 1'exemple encourageant de quelques heu-
reux entrainent les h6sitants. Ces succes, grossis par I'o-
pinion publique, provoquent chez les n6gociants ruins,
les ouvriers sans ouvrage, les jeunes gens aventureux
et sans profession, le d6sir et la curiosity de 1'inconnu.
En se transplantant sous d'autres climats, cette pha-









LIVRE PREMIER


lange d'6migrants emporte avec eux le souvenir de
la mere-patrie, don't ils conservent la langue, les mceurs
et la religion (1). Les pays qu'ils envahissent ainsi, ne
tardent pas a porter l'empreinte allemande et a re-
flUter les institutions de 1'empire. Us s'attachent a sa
gloire et a son extension. Leur enthousiasme, pendant
la guerre franco-allemande, t6moigne suffisamment de
lours sympathies pour la vieille Germanie. Avec quelle
curiosity anxieuse ils suivaient les succ6s de la strat6gie
savante de de Moltke en France. Chaque victoire 6tait
salute par des rejouissances publiques; des manifesta-
tions chaleureuses 6taient faites a l'adresse des vain-
queurs.
Si par leur dispersion au dehors, ils contribuent a
r6pandre l'influence allemande, ils ne diminuent pas
moins los forces vives de la nation en cessant d'etre
sujets de l'empire. AussiM. de Bismarck, apres des efforts
infructueux pour entraver ce movement d'6migration,
concut-il l'id6e de crder des Rtablissements lointains
pour recevoir ce trop plein de la population et former
en meme temps des d6bouch6s a 1'industrie national.
11n'estpassans int6ret, A ce propos, de suivre le mou-
vement d'emigration des divers pays do l'Europe en
Amerique. Le tableau ci-dessous content le nombre
des migrants de chaque pays pour les ttats-Unis.
L'Allemagne en donne le plus grand contingent.
(1) Confdrence du pasteur Cook a la salle du boulevard des
Gapucines.- Sur les races aux E tats-Unis.









CANAL DE PANAMA 55
Voici ce tableau :
1888 1884
Angleterre et Pays de Galles ..... 79.852 62 791
Irlande........................ 63.720 57.667
Ecosse ......................... 49.612 10.340
Autriche....................... 10.517 13.355
Allemagne. .................... 191.643 177.102
Italie ........................... 31.715 16.287
Norwege ...................... 21.849 16.264
Suede.......................... 34.596 24.701
France et autres pays ........... 73.849 73.278

Pour 6parpiller ces hordes teutoniques sur le monde
entier, le prince de Bismarck promet protection offi-
cielle aux 6tablissements qui se fondent au dehors de
1'Europe. C'est ainsi qu'on le voit favoriser les maisons
allemandes de la Patagonie, de Taiti, de la Syrie, les
factoreries de la c6te de Zanzibar.
Cette ann6e meme, il s'est tenu h Berlin une con-
f6rence relative i Faction de chaque puissance intercs-
see dans le bassin du Congo, conference qui naturelle-
ment a permis a l'Allemagne de s'asseoir dans cette
region.
La colonisation est une n6cessit6 pour l'empire, parce
qu'elle est imposee par des questions sociales et econo-
miques. Elle abattrait I'hydre du socialisme qui le
devore en meme temps qu'elle employerait une foule
de bras inoccup6s, ouvrirait un nouveau champ d'ex-
ploitation h la marine marchande.
Mais il est bon de remarquer que le but vis6 par la
politique ext6rieure du prince deo Bismarck est moins









56 LIVRE PREMIER
acquisition de colonies proprement dites que 1'6tablis-
sement du protectorat, le budget de l'empire se trou-
vant absorb par les d6penses pour l'entretien des
armies permanentes.
I1 r6unit, en consequence, les grandes maisons
commercantes de Hambourg, de Breme et de toutes les
villes importantes de I'Allemagne. II leur montre les
territoires a coloniser et a exploiter. 11 leur dit de s'or-
ganiser en syndicats puissants pour y crder des comp-
toirs et 6tablir, entire les lointaines contrees et la m6tro-
pole, des rapports fructueux. Quant A lui, il s'engage a
les d6fendre, s'il le faut, contre les perils du dedans et
les difficulties du dehors. 11 mettra a leurs dispositions
ses vaisseaux, ses soldats, sa diplomatic quand besoin
s'en fera sentir n (1).
Quoique, pour le chancelier, les colonies soient
essentiellement une affaire commercial, il ne d6daigne
pas la prise de possession quand le terrain a Rt6 suffi-
samment aplani par les maisons de transactions.
Cette meme action politique s'observe ha 1'gard de
la Republique d'Haiti. Apres la d6faite momentan6e
de la France, I'Allemagne, dans I'aurdole de gloire et de
puissance a laquelle elle 6tait loin de s'attendre, d6bar-
rass6e d'une ennemie redoutable, certain qu'aucune
autre nation n'aurait os6 lui barrer le chemin dans la
voie nouvelle of elle voulait s'engager, tourna ses
regards du c6t6 d'Hlaiti, d'abord, parce que la feconditl
(1) Journal la LibeWid, 9 dkcembre 1881.









CANAL DE PANAMA


de cette ile chatouillait 1'ambition du nouvel empire,
ensuite, parce que le terrain avait deja Wt6 pr6pare par
de nombreuses maisons allemandes et que les Haitiens
avaient manifesto trop ouvertement leurs sympathies
pour la fire vaincue.
En 1873, le capitaine Batch vint faire, dans les eaux
de Port-au-Prince, une demonstration sur la nature de
laquelle il n'y avait pas h se m6prendre. Ce capitaine
cherchait au gouvernement haitien une querelle d'Alle-
mand: il r6clamait, au nom d'un nigociant de son
pays, une cr6ance s'6levant h 75.000 francs, don't la
16gitimitL est contestable Pendant la nuit, ce brutal
marin s'empara par surprise de deux gardes-c6tes
haitiens, au mdpris du droit des gens.
Le gouvernement, comprenantbien qu'on ne d6pense
pas cent mille francs en expedition, pour n'en recevoir
que soixante-quinze mille, devina l'intention cache de
M. de Bismarck, ceda & la force, paya. L'Allemand em-
pocha l'argent et s'en alla tout penaud. II croyait par
cet acte de brutality provoquer ce qu'il cherchait: une
resistance armde, don't il aurait pu faire un casus belli.
Les repr6sentants des puissances accreditees en Haiti
joignirent leurs protestations a cells des Hailtiens. Un
semblant de satisfaction nous fut donn6. Le capitaine
Batch fut revoqud mais.... plus tard monta en grade. :
Depuis cette 6poque, suivant le sens du programme
colonial que nous venons d'exposer brievement, on
s'applique a faire la conqudoe 5conomique d'Ha'iti. De









LIVRE PREMIER


tous les strangers 6tablis chez nous, les Allemands sont
les plus nombreux. Pour s'en assurer, il suffit de jeter
un coup d'ceil sur la liste des n6gociants consignatai-
res de la place de Port-au-Prince; sur vingt maisons
nous comptons neuf allemandes, cinq haitiennes, trois
amnricaines, deux francaises et une anglaise. Dans les
autres villes, la meme proportion est gardde. Ham-
bourg est le centre des transactions entire la R6publique
noire etles Germains.
Pendant plusieurs annees meme beaucoup de famil-
les de F'lle envoyaient leurs enfants faire on complete
leur education dans cette ville. Dernierement, en 1882,
un jeune prince allemand, fils de 1'h1ritier pr6somptif,
dans une tourn6e qu'effectuait son escadre aux Antilles,
s'arretait h Port-au-Prince; dans un bal qu'il donnait
A bord de son navire pour la soci6td port-au-princienne,
il 6tait agruablement surprise d'entendre les jeunes
creoles s'exprimer avec une grande facility dans sa
langue maternelle.
Le commerce national lutte difficilement contre la
concurrence Rtrangere. Des entraves de toutes sortes
que, pour de fausses raisons politiques, le gouvernement
apporte dans l'exploitation des maisons haitiennes par
les capitaux haitiens, assurent toujours 1'avantage au
commerce stranger en general, qui trouve en outre
protection aupres des consulats (1).

(1) A Paris, au cceur de la France, le consul d'Haiti est un
Allemand.









CANAL DE PANAMA


Les n6gociants nationaux sont r6duits par cet 6tat de
choses, pour se soustraire a l'arbitraire des autorites,
a s'associer, la plupart du temps, a des maisons exoti-
ques.
Aujourd'hui, l'action des Allemands s'6tend jusque
dansles cercles gouvernementaux. Cette action est d'au-
,tant plus funeste, qu'elle est occulte et invisible.
Nous sommes dupes de leur politique, victims de
leurs intrigues, esclaves de leurs capitaux. Veut-on faire
un emprunt? On ne trouve que l'argent allemand.
En 1883, le gouvernement du g6ndral Salomon, pres de
succomber sous les efforts des lib6raux et des (c nationaux)
centre le < piquktisme fit appel aux capitalistes des dif-
ferentes villes de la Republique. It s'agissait de payer un
sold dh sur un navire de guerre, le Dessalines, achetd
aux itats-Unis. Port-au-Prince fournit h elle seule
300,000 francs don't 160,000, c'est-a-dire plus de la
moiti6, ont 6tL souscrits par les ndgociants allemands.
Le commerce haitien n'y figure que pour 30.000 fr. Le
complement de la some fut baill par le gouverne-
ment et les commercants des autres villes.
Voyez jusqu'ofl ces Allemands (1) poussent leur am-
bition que dissimulent mal leurs manoeuvres cupides.
L'article 6 du contract, pass le 6 octobre 1883 entire le
gouvernement et le commerce, affected en garantie du

(1) Nous sommes heureux de constater et de le pouvoir dire ici
que parmi les Allemands qui habitent Haiti, il y en a qui profes-
sent i l'Ugard des Haitiens une amitid franche et ddsintdressde.









LIVRE PREMIER


remboursement de l'emprunt, outre les droits de douane
b l'exportation,les sommes qui proviendraient de l'af-
fermage de l'ile de la Gonave. Or, l'article 7 dit:
c Si dans les six mois de l'6mission du titre, la complete
liquidation n'en 6tait faite ainsi que cells des autres en-
gagements del'Administration, legouvernement s'oblige
sur un contract pr6sent6 par un group de prdteurs sous-
signes, a lui ceder l'a/fermage et l'exploitation de l'ile de
la Gonave. Toutefois, ce group de pr4teurs ne pourra
prtcendre A la pr6f6rence de la concession qui lui re-
viendra de droit, que si ses offres sont aussi avanta-
geuses que cells des autres concurrents qui se pr6sen-
teront; dans le cas ofi les preteurs n'obtiendraient pas
la ferme de F'ile, les concessionnaires qui viendraient
en leur lieu et place seront tenus, dans les trois mois
qui suivront la ratification de leur contract et avant la
mise en possession de 1'ile, de verser entire leurs mains
l'intdgralitd de la some don't le gouvernement serait
encore d6biteur tant envers eux qu'envers les autres
cr6anciers (Allemands) (2) don't il a 6t6 dejh parle. )
Ce concours int6ress6 d6cida du triomphe du pr6si-
dent Salomon. L'emprunt ful heureusement rembours6
sans contestation aucune, aux conditions stipulkes.
On cr6a un mal, le papier-monnaie (1), pour 6viter
un mal plus grand encore. Autrement, un second capi-
(1) Ce mot ne se trouve pas dans le texte du contract. II exprime
ici le sens qu'il faut donner au mot crdancier.
(2) Sur les douze signataires de la premiere mission de papier-
monnaie, dbux sont Allemands.









CANAL DE PANAMA


taine Batch aurait probablement t60 envoy dans les
eaux d'Haiti avec mission d'op6rer un d6barquement
dans l'lle de la Gonave (1). La perspective d'y fonder,
comme autrefois la France le fit dans l'lle de la Tortue,
le berceau d'une colonie aux Antilles, n'eit pas man-
qu6 de tenter la convoitise germaniqae.
Des considerations analogues exigent imp6rieusement
que les Haitiens soient plus circonspects dans leurs
contracts avec 1'6tranger. Ils ne doivent pas conceder a
la fois une trop grande parties du pays a un seul group
financier.
Leur situation politique en Am6rique, au moment oAf
la grande lutte dconomique va s'ouvrir dans le triangle
antilken, ne leur permet pas d'etre gracieux envers qui
que ce soit, meme envers les Allemands, en se depouil-
lant d'une parties de leur territoire.
Si la revolution, inauguree a Miragoane, a 6chou6,
elle est tombee vaincue par les capitaux allemands et
nullement par les troupes gouvernementales. L'igno-
rance et l'imp6ritie des hommes au pouvoir ne font de
doute pour aucun de ces strangers qui les exploitent
(2) de leur mieux et, faut-il le dire, de concert avec quel-
(1) L'ilede la Gonave, la plus grande des lies ddpendantes d'Haiti,
measure 60 kil. de l'est A l'ouest et 12 kil. du nord au sud. Elle est
situde dans le golfe du mdme nom et command toute la parties
occidentale de l'ile d'Haiti. Pour aller A Port-au-Prince, il faut nd-
cessairement la cotoyer.
(2) Un stranger, M. W... qui occupe en Haiti une haute position
commercial, nous tint un jour ce language, avec une franchise
don't nous lui savons grd : ( Nous autres, venus dans le pays uni-









LIVRE PREMIER


ques Haitiens, oublieux de leur honneur. Ils n'ont tant
aid6 M. Salomon ha touffer la revolution que pour
mieux pratiquer leurs basses intrigues: ils savaient que
la revolution, une fois triomphante, devait mettre un
terme A leurs operations v6reuses, rappeler les indivi-
dus sans vergogne a une attitude neutre dans les af-
faires politiques du pays qui leur donne hospitality.
Le r61le pr6pond6rant que I'Allemagne essaie de
prendre n'est point du goAt des Am6ricains, ni des
Anglais, ni des Francais surtout, qui combat-
tent pour la suprdmatie et qui peuvent, a bon droit, se
croire des chances sup6rieures a cells des Allemands.
Nous pensions avec eux, que la France trop occupde
d'expeditions lointaines, a le tort de n6gliger des de-
bouch6s commerciaux que lui offrent des sympathies
depuis longtemps acquises.
II appartient done au gouvernement de neutraliser la
pr6pond6rance germanique en favorisant les autres
puissances, la France principalement, qui nourrit nos
cerveaux (1), don't le sang est ml66 au n6tre, don't nous
parlons la langue, don't nous avons les lois, les mceurs et
les modes. Et, voyez la force de la communaut6 d'iddes:
( Le coeur de bien des Francais sentira comme le n6tre

quement pour nous enrichir, nous trouvons, tout prdpards, des
homes ignorants et un gouvernement imbecile. Pourquoi n'ex-
ploiterions-nous pas ces n6gres. s Ce Monsieur avait oublid que
pour 6tre mulatre, son interlocuteur n'appartient pas moins a la
race negre et A la nation haltienne.
(1) Il est d'usage d'envoyer les jeunes Haitiens faire leurs etudes
en France. Les boursiers du gouvernement sont envoys A Paris.









CANAL DE PANAMA


que, pour bien de motifs, la piece (( Ces Allemands a
de notre poRte national, Oswald Durand, est un admi-
rable cri de rage et d'amour, echos de nos sentiments a
tous et qu'on pourrait avec acclamation resumer
ainsi :
< France et Haiti... Union et Prosp6rit6. (1))



V


Des measures lib6rales sont indispensables. La radia-
tion de l'article 7 de la Constitution repond pour nous &
des n6cessit6s vitales, si nous ne voulons pas 6tre genes
par ces strangers de passage, ces Chinois d'un nouveau
genre, qui viennent uniquement faire fortune chez nous.
Sans doute, avec l'ouverture du canal de Panama leur
nombre ira s'accroissant, mais il n'est pas A craindre
qu'ils se fixent d'une facon definitive dans l'ile. L'Alle-
magne est a la mode, nous le voulons bien croire; il ne
s'en suit pas qu'elle soit destinee a prosperer sous tous
les climats. Le soleil ardent des Antilles se soucie peu
de la politique colonial de M. de Bismarck. 11 amol-
lira, 6puisera, accablera ces hommes du Nord qui ne
s'accomoderont jamais a nos latitudes. Comme nous
cherchons des bras pour nous aider, nous devons
appeler l'immigration despeuples qui se plient ais6-
(1) Les Ddtracteurs de la race noire.









LIVRE PREMIER


ment & d'autres climats que les leurs. La race latine
qui a remplac6 la race primitive de l'Amdrique du Sud,
et celle de la plupart des Antilles, et don't nous voyons
les descendants faire progresser aujourd'hui le Chili, le
Br6sil, les Antilles franchises, m6rite surtout nos
faveurs.
C'est par ces moyens que la Dominicanie, longtemps
d6chiree par les guerres civiles, entire risoldment dans
la voie de la civilisation. La pacification du pays et le
concours des Europ6ens, disormais librement admis
comme propriflaires fonciers, la garantissent contre
le retour de la pauvret6 au milieu de richesses inex-
ploities. Grace a l'intelligence et a la souplesse de
l'esprit de la nation, l'assimilation des proc6des euro-
pdens se pursuit dans toutes les branches de 1'admi-
nistration.
Heureux people qui a su faire taire les ambitions
diverse, cause des troubles et des dissensions intes-
tines; doublement heureux d'avoir profit de 1'Ntat
stationnaire de son voisin pour sortir lui-meme de
l'oubli et de l'6puisement dans lesquels l'avaient jet6 sa
jeunesse et son inexperience !
Un gouvernement regulier, vote par tous, restaure
les finances et r6tablit l'ordre dans les affaires du pays.
En paix avec la Republique d'Haiti, la Dominicanie se
livre tranquillement au travail, d6friche son sol, fait
valoir ses abondantes resources. Elle a eu le bonheur
d'avoir choisi, entire tous, pour d6fendre ses inter6ts,









CANAL DE PANAMA 65

un homme 6minemment d6sign6 par sts hautes capa-
cites, le g6ndral Luperon.
DWs que la confiance de ses compatriotes lui fut
assure, celui-ci s'embarqua pour 1'Europe. Aupara-
vant, il avait us6 de toute son influence pour faire radier
de la Constitution dominicaine, 1'6quivalent de notre
article 7.
Avec cette activity qui lui est propre, il se mit en
rapport avec la haute banque, faisant appel aux capi-
talistes europeens pour contrebalancer les capitaux des
ttats-Unis, donna a une compagnie franchise la con-
cession de la baie de Samana (1), en vue de la libre
communication des deux oceans Atlantique et Paci-
fique.

(4) Voici un article paru dans la Revue-Gazette maritime et
commercial, le 19 ddcembre 1884, sous la signature de M. le doc-
teur Betances, un des plus grands innovateurs du progres dans la
Dominicanie.
Sur la ligne droite qui, partant du Havre ou de Saint-Nazaire, va
aboutir A Colon-Aspinwall, A I'isthme de I'Amdrique central, se
trouve, entire l'ile de Puerto-Rico, colonies espagnole, et 1'ile indd-
pendante de Saint-Domingue, un point qui, stratdgiquement, domine
le golfe du Mexique et, dans peu d'anndes, le dominera dgalement
au point de vue commercial.
En face du navire qui se dirige sur Colon s'ouvre, a l'ouest, la
baie de Samana. Cette baie maghifique qu'entourent presque com-
pl6tement de hautes montagnes boisdes, appartient A la Rdpublique
dominicaine. II y a deux ans, le capitaine Bridgeman, de la marine
amdricaine, y fit un sdjour de quatre mois, pendant lequel il la
visit avec soin et pratiqua de sdrieux sondages.
( La baie de Samana, dit-il, a un ddveloppement de 30 miles -
48 kilometres 280 mitres sur la c6te sud, et de 25 miles -
40 kilometres 200 m6tres sur la c6te nord. Sa larger est de
5










LIVRE PREMIER


Une seule chose manque a la Dominicanie pour tirer
de son riche territoire, tous les products qu'il comporte:
des bras. M. Luperon s'applique A y attirer des travail-

5 miles 8 kilometres 47 mAtres au centre, de 8 mills -
42 kilometres 900 metres, A l'extrdmitd ouest, et dell miles -
17 kilomAtres 702 metres, A 1'extrdmitd est. Elle peutrecevoir,
grAce A une profondeur moyenne de 12 brasses 20 metres les
plus grands batiments et leur offrir un abri str.
o L'acebs en est tres facile. Dans la parties ouest, la sdcuritd est
absolue. LA, pas d'deueils, pas de r6cifs A redouter; et l'eau y prd-
sente un excellent mouillage de 5 A 10 brasses, avec fond blanc.
( On y trouve deux ports trbs stirs et pouvant se prater facile-
ment A tous les besoins du commerce : Santa-Barbara et San-
Lorenzo ou Port-aux-Perles. )
M. Hindensen, dessinateur hydrographique de la marine, adjoint
a l'expddition, ajoute que l'eau de la baie de Samana est si claire
que dans beaucoup d'endroits on peut distinguer A une profondeur
de plus de six brasses, dix metres les vdgdtations de toutes
sorts qui tapissent le fond de la mer et les myriades de poissons,
entire autres le requin et la scie qui vivent dans ces eaux.
En 1796, un Frangais, Moreau de Saint-Mery, parlait de la baie
de Samana dans des terms qui auraient du appeler, depuis long-
temps ddjA, 'attention des nations europdennes. Les Etats-Unis
ont bien song A se 1'approprier, mais le patriotism des Domini-
cains ne leur a pas permis d'en prendre possession.
On comprend tres bien d'ailleurs que ce coin de terre puisse
exciter des convoitises. Car, outre ses avantages maritimes qui
lui permettent de protdger sur tout son d6veloppement le golf
du Mexique don't elle est la vdritable clef, la baie de Samana est
le ddbouchd natural des riches productions mindrales et vdgtales
qui abondent aux environs et dans i'lle de Saint-Domingue. C'est
IA que seront embarquds plus tard sans parler des productions
coloniales, telles que le sucre, )e cafd, le tabac, le cacao, le coton,
le riz, etc., qu'il est si facile de cultiver dans les vastes planes de
Saint-Domingue le fer pur de Sevico, le carbon de Samana, le
cuivre de Maimon, le jaspe et le porphyre de San-Juan, de Banica,
les diamants de Guaba, les perles et le corail de San-Lorenzo, I'or
de Buenaventura et de la Isabela, l'acajou, le bresillet, le chine, le









CANAL DE PANAMA


leurs strangers. II s'adresse aux Basques don't la r6pu-
gnance pour le service militaire les porte a s'expatrier,
et don't les aptitudes a s'acclimater aux pays chauds
sont bien connues. La Russie persecute les juifs. Le
lib6ralisme du general Luperon leur offre I'hospitalit6
et la protection de lois dominicaines. Sous cette nou-
velle impulsion, l'agriculture et surtout 1'616ve du
bMtail font des progr6s constants, que l'arrivee de
nouveaux migrants ne pourra que faciliter.
Goahead Va de l'avant, jeune people. L'avenir est a
toi. Haiti, ta sour ainee, te confie la continuation de
1'ceuvre de l'ind6pendance. En donnant aux strangers le
droit de propriet6 sur ton territoire, tu as fait un grand
pas. Souviens-toi que ton neuvre civilisatrice ne sera
complete que du jour ou ta post6rit6 trouvera la
garantie de son ind6pendance dans la neutrality du
sol de la patrie diplomatiquement reconnue. Surtout ne

noyer, le bois de fer, le rouvre, le sapin, le baumier, le cedre,
I'6bene, le bois veind et tant d'autres richesses.
Cependant, tout jaloux que soient, avec raison, les Dominicains,
de conserver cette magnifique portion de leur territoire, ils traitent
en amis ceux qui viennent loyalement s'y installer; et c'est ainsi
qu'une petite colonie frangaise, composee d'ouvriers et d'agricul-
teurs, s'est embarqude, le 21 aofit dernier, A Saint-Nazaire, sous la
direction de M. E. de Choudens, emmenant quatorze colons.
Cette colonie compete s'dtablir dans la parties sud de la baie de
Samana, pros du Port-au-Perles, port franc, escale indispensable
aux navires naviguant vers le Pacifique.
Ces precurseurs seront bient6t suivis, nou Il'espdrons, d'une
migration plus important, et ils auront eu l'honneur d'importer
influence frangaise a Samana que l'ouverture du canal de Panama
doit exceptionnellement favoriser.









68 LIVRE PREMIER
perds pas de vue que 'lle d'Haiti est faite pour une
seule r6publique: La republique f6derative des Antilles.
Le cabinet de San-Domingo et celui de Port-au-Prince,
doivent tendre & s'unir dans un embrassement perp6-
tuel a San-Juan de la Maguana.

















LIVRE DEUXIEME


CONSIDERATIONS POLITIQUES



Naissance du people haitien. Origine de nos troubles. -
Toussaint-Louverture. Dessalines. -Christophe. Soulouque.
- Salnave. Salomon. Boyer. Richer. Geffrard. -
Nissage Saget. Le griffe en Haiti. Rdponse en passant. -
Libdraux. Nationaux. a Piquets a.



I

Un people qui nalt est un enfant qui vient au monde.
Ses premiers pas exigent les memes soins : la
sollicitude qui pr6voit, la surveillance qui conserve et
cette influence directrice don't 1'heureuse action engen-
dre le ddsir du bien et procure les moyens de le faire.
Le pays qui le voit naitre, avec ses fronti6res naturelles,
ses ondulations de terrain, montagnes, planes ou val-
l6es, course d'eau, sol, climate, products, devient pour
lui le berceau ou le linceul de sa grandeur, suivant que
1'influence directrice qui constitute ici le gouvernement
est bonne on mauvaise.









LIVRE DEUXIEME


La r6publique d'HaYti semble nous donner raison
dans cette maniere de dire.
Durant la second moiti6 du xvm0 si6cle, les idWes
nouvelles qui s'6taient propag6es en France, avaient eu
leur contre-coup a Saint-Domingue. Elles s'6taient
r6pandues rapidement par l'Mducation des affran-
chis, tandis que les institutions 6taient restees les
memes.
Aussi, avant le memorable d6cret abolissant l'exploi-
tation de 1'homme par 1'homme que rendit, & Paris, la
grande Convention, dans sa seance fameuse du 21 juin
1793, la population indigene de St-Domingue n'6tait-
elle, de beaucoup pros, 6galement avancee dans tous ses
l66ments. 11 se trouvait malheureusement qu'un abime
de tinebres separait la majority ignorante de la mino-
rit6 eclairee, compose de noirs et de leurs descendants
jaunes. 11 n'y avait pas cet heureux intermediaire qui
Rtablit 1'6quilibre entire les classes dirigeantes et les
classes dirig6es.
Coincidence fAcheuse nous avons presque dit con-
s6quence inevitable du regime colonial la distinction
entire ces deux groups d'indigenes, pris dans leur
ensemble, se tranchait encore par la difference de
couleur. Tel 6tait 1'6tat de la population noire lorsque
le refus des colons d'obtemperer aux vceux dela mere-
patrie en ex6cutant le d6cret du 28 mars 1790, pro-
voqua un premier soul6vement de la part des ar-










CONSIDERATIONS POLITIQUES 71

borig6nes (1), desormais divis6s en anciens-libres et
en nouveaux-libres.
L'expedition du g6n6ral Leclerc, arrive a St-Domin-
gue avec mission secrete d'y retablir le travail force en
renversant 1'ceuvre de la Convention, pr6cipita les 6v6-
nements.
Le r4 janvier 1804, le soleil se leva brilliant sur la
plaine des Gonaives. II eclaira une foule immense,
accourue de tous les points de l'ile pourjurer e ha l'uni-
vers, a la posltrit6, a eux-mdmes, de renoncer ajamais
a la France; de mourir plut6t que de vivre sous sa
domination; de combattre jusqu'au dernier soupir pour
l'ind6pendance de leur pays ).

(1) Le mot arborigene ne signifie pas ici les autochtones de file
d'Haiti qui dtaient de race caraibe. A l'dpoque de la venue des Eu-
ropdens, on y comptait environ un million de ces insulaires, forte-
ment basands et compl6tement inoffensifs. Us avaient une vague
idde d'une vie future, autorisaient la polygamie et se nourrissaient
des products de la chasse et de la pdche. Ils dtaient extrdmement
hospitaliers.
Des 1492, les Espagnols, poussds par leur soif d'or insatiable,
s'dtablirent dans Hispaniola. En moins de quinze ans, ils r6duisi-
rent la population indigene A 6,000 ames par leur cupidity et leur
cruautd sans nom.
Lorsque le cacique Henri, apr6s s'dtre crdd un PEtat inddpendant
en 1533, appela autour de lui tous les Indiens qui dtaient A mdme
de prouver leur descendance des Caraibes; 4,000 seulement r6pon-
dirent A son appel. Vingt ans plus tard, cette race dtait A peu prds
disparue.
L'ile fut repeuplde par les naturels des iles Lucayes et par des noirs
que 1'on arracha de leur patrie par force et par ruse. Par le mot
arborigene, nous entendons done designer cette second population
colorde de St-Domingue.









72 LIVRE DEUXIEME
L'ann6e 1825 consacra les droits d'une nation nou-
velle dans l'univers.
Libre et ind6pendante des cette 6poque, Haiti naquit
avant terme. La majeure parties de ses habitants
n'6taient pas encore pr6par6s au Wt61e qu'ils allaient
6tre appeals a jouer. De m6me qu'une naissance pr6-
matur6e r6clame une sollicitude et des soins plus intel-
ligents, de meme Haiti, en surgissant accidentellement
d'une explosion social et politique, avait besoin d'une
aide, de l'aide de la France lib6rale et humanitaire de
1789 et non de celle de la France autoritaire et escla-
vagiste de 1802.
La tAche Rtait trop lourde pour ses membres encore
freles. Les tendances diverse, unies pour la lutte, vic-
torieuses a ce prix seulement, se firent jour au lende-
main du succes : d'une part les idWes d'autocratie des-
potique bien connues des Africains et d'autre part les
idWes de liberty, d'6galitO, de fraternity suc6es aux ma-
melles de la grande Rdvolution franchise.
Yoila l'origine et c'est aussi lhistoire de toutes nos
luttes, en apparence stdriles, et sans autre cause que
l'ambition, mais qui sont, au fond, l'expression des
efforts persistants d'un jeune people pour le triomphe
des principles humanitaires. C'est ce quo M. E. Paul (1)
exprime d'une facon aussi j udicieuse que facile & saisir:
( Les Haitiens, dit-il, so tourmentent parce qu'ils ont


(1) Causes de nos malheurs, page 222.










CONSIDERATIONS POLITIQUES 73

le sentiment qu'ils ne sont pas ce qu'ils peuvent
6tre. a
Ils comprennent que, devant le m6pris oft est tomb6
lour pays aux yeux du monde civilis6, s'il devait
encore se succ6der au pouvoir des hommes joignant
l'immoralit6, la cruaut6 a 1'arbitraire, la nationality
haltienne serait a tout jamais an6antie.




II


Invoquons a 1'appui de cette seule et unique (1) cause

(1) Indiffdrente, depuis le fameux emprunt Domingue, aux dvdne-
ments don't Haiti dtait le theatre, attention publique en France fut
brusquement rdveillde par la Rdvolution inaugurde A Miragoane, le
27 mars 1883. Pour lui donner le change, le gouvernement de
M. Salomon avait eu soin de faire voter, un mois auparavant, une
loi portant distribution aux paysans des terres de l'itat.
Or, cette loi, don't l'application premiere fut faite en Haiti par
P6tion, en 1809, figurait en tAte du programme de la Rdvolution.
Bien qu'elle ne fdt adopt6e que le 27 fevrier 1883, apres avoir dtd
propose et discutde en janvier, un espion salaried, un ignoble mou-
chard, osa soutenir que les lib6raux, prdtendus aristocrates, avaient
pris les armes pour s'opposer a sa promulgation.
Nous ne nous arrdterons pas aux gestes et grimaces, de ce pantin
entretenu AParis,dont M. Salomon tientles ficelles en Haiti. II serait,
en effet, oiseux de s'attarder A rdfuter les arguments d'un individu
qui se declare prdt A vendre sa conscience en se faisant (( machine ))
de qui le paie. Ce crdtin semble oublier qu'il n'y a jamais eu qu'une
seule noblesse en Haiti: celle crdde par Soulouque, celle-l mime
qui fit M. Salomon, due de Saint-Louis du Sud. La noblesse crdde
par Christophe ne compete pas. Toutes les signatures de M. Sa-









74 LIVRE DEUXItME
de nos troubles politiques quelques faits puis6s dans
nos annales. Toussaint Louverture, quoique d'un g6nie
sup6rieur, fut excessivement autoritaire. 11 eut sous ce
rapport, comme sous bien d'autres, beaucoup d'ana-
logie avec Napol6on Ier. Leur vie et leur mort sont
pleines de ressemblances.
L'Angleterre, en releguant le CUsar francais sur le
brulant rocher de Sainte-H616ne, ne s'est-elle pas sou-
venue du fort de Joux, rocher glacial de la frontiere
franco-suisse ? On n'a pas oubli6 que Louverture s'inti-
tulait (< Napol6on le premier de sa race.
Dessalines, ce g6ant farouche, ouvrier de notre ind6-
pendance, se fit proclamer empereur. Son souvenir est
demeur6 terrible, mais grand.
Christophe qui aurait pu devenir le Pierre le Grand
d'Haiti, se bAtit une royaut6 dans le Nord. Sa volont6
seule y faisait loi. Lancer son people par la force bru-
tale dans la voie de la civilisation, fut le point de mire
du commencement de son regne.
11 improvisait un homme artisan en lui remettant
un module et des outils, et (( il fallait, sous peine de
mort, devenir a l'instant ou charpentier, ou 6b6niste,
ou armurier. Sous son regne, le vol n'6tait jamais to-
16r6. Tout ce qui se perdait, meme sur la grande route,
devait se retrouver au bureau de place le plus voi-

lomon, sous le gouvernement de Soulouque, sont accompagndes
de ce titre : due de Saint-Louis du Sud. Voir : Bibliotheque natio-
nale, Paris, Moniteur haitien.









CONSIDERATIONS POLITIQUES 75
sin; la commune entire en 6tait responsible n (1).
Ce monarque ne distribuait pas seulement des pro-
fessions L ses sujets, il se chargeait souvent aussi de leur
chercher une compagne.
Considerant le marriage comme une chose utile, il
imposait l'une h 1'autre deux personnel prises au ha-
sard. C'4tait assur6ment un excellent moyen de polir
les mceurs en cr6ant la famille; mais, il nous semble,
que le mari malgr lui, n'ect point d6daign6, aupara-
vant, un bout de causette avec la future spouse que la
sollicitude royale lui destinait.
L'histoire nous fait voir que la construction de la
citadelle du Cap-Haitien couta au roi Christophe plus
d'hommes que ses guerres contre P6tion.
Soulouque, don't le r6gne est trop recent pour qu'on
ait oubli6 ses grotesques bouffonneries, se fit 61lire em-
pereur sous le nom de Faustin Ier.
Le president actuel, M. Salomon, ancien ministry de
ce dernier monarque, vient d'6pouvanter l'humanit6 en
renouvelant les desordres de son idole Soulouque.
Comme celui-ci, il a des vell6it6s A la couronne
imp6riale.
Avant lui, Sylvain Salnave, s'6tait fait nommer dicta-
teur.
Cette propension a l'absolutisme est un signed carac-
teristique de la barbarie. Nous la retrouvons surtout
chez les peuples primitifs, of 1'homme revltu d'une
(1) Souvenirs historiques, de G,-J. ionnet,










LIVRE DEUXIEME


autorit6 rdcente est d'autant plus dangereux et plus cruel
qu'il est sans Jumieres et sans education.




III



II ne faut pas toujours attribuer les temps d'arret qui
ont si souvent interrompu notre essor, h 1'ignorance qui
parfoisr6gnalh oA devait tr6ner la science. A certaines
6poques de notre histoire, des hommes qui n'6taient
pas ddpourvus d'instruction, mais don't les facult6s se
trouvaient ternies par l'6goisme, les ressentiments, la
soif des jouissances materielles, en un mot des sp6cula-
teurs politiques, nous furent encore plus prdjudi-
ciables: (1) souvent intelligence sert de rehausse
au mal.

(1) A c6td des spdculateurs politiques, il y a aussi des gens qui
spdculent sur rdldvation des sentiments mdmes de leurs amis.
Voici un fait authentique. Nous en avons dtd tdmoin. Pendant
la derniere revolution de 1883, le president Salomon, pour effrayer
les pusillanimes A Paris, se servit d'un certain matamore A la voix
retentissante:
a Lui command de braire, assured qu'a ce son )
s Les moins intimidds fuiraient de leur maison. a
C'est l'histoire du ( lion et l'Ane chassant )>. On fit tant de bruit
que M. Salomon pensa dire A son compere:
a Si je ne connaissais ta personnel et ta race
( J'en serais moi-mdme effrayd. )
A la suite d'un braiement trop fort, il fut ddcidd de faire taire
celui qui remplissait Pair d'un bruit si dpouvantable. On confia
au sort le soin de designer l'audacieux qui serait charged de la










CONSIDERATIONS POLITIQUES


Un des specimens les mieux accomplish de ces specu-
lateurs est Louis-ttienne-Lysius-Flicit6 Salomon.
Justement banni a perp6tuitd par le pays, il se jura
vengeance. Nul homme ne nourrit dans son sein plus
de haine contre ses compatriotes. Coriolan, merchant
contre Rome a la tote des Volsques, se laissa flNchir
par sa mere VYturie et les dames romaines. Sa-
lomon demeure inexorable I Sa soif de vengeance est
inextinguible.
Dou6 d'une force de dissimulation peu commune, il
concentra en lui-m6me ses ressentiments.
Pendant vingt ans, il ne cessa de s'6crier du fond de
sa retraite : ( Au lieu de nous morfondre dans l'or-
nitre, 6levons nos coeurs a la hauteurde notre 6poque,
de ce dix-neuvi6me si6cle qui est celui de 1'humanit6
et du progres; de l'humanit6 qui made a sa barre
l'6chafaud, cet insolent outrage a la civilisation, et du
progres qui a supprim6 les distances, qui nous 6tonne
par ses merveilles. u Salomon, 1872.

tAche. Un premier nom sortit : dtonnement gdndral I OA P'on
croyait trouver un home, on rencontra un spdculateur lhche.
s( Je n'espdrais pas, dit le faux brave, que mon nom serait sorti.
Je m'7tais, d'ailleurs, rdservd dans ce cas la faculty de d6cliner ce
choix. ) On devine s'il trouva de mauvais gofit cette plaisanterie
du sort!
Ndanmoins cet dtre peu recommandable voulut attdnuer 1'effet
de sa conduite en se montrant gracieux, et continue, mdme au-
jourd'hui, a ne pas s'apercevoir du mdpris de tous ceux qui assis-
terent A la reunion. Ajoutons qu'il n'y avait pas lieu de faire
preuve de tant de couardise devant un braillard qui n'a jamais
connu la bravoure.









78 LIVRE DEUXItME
L'Europe trompe le crut civilis6. La Republique
haltienne rapporta son decret. Cependant il suffisait de
gratter le masque pour d6couvrir le barbare. M. Salo-
mon ne feignit le lib6ralisme que pour d6guiser ses vues
et approcher la Republique. La po6sie, la pompe du lan-
gage, la parole doucereuse, cach6rent sa perfidie come
la surface brillante de la rigole cache les impuretes du
fond. 11 fut 1'homme des conjurations souterraines.
Dans sa politique, tous les moyens sont bons. Mentir,
calomnier, trahir ses promesses, n'est pour lui qu'un
jeu. II voulut parvenir & tout prix, mdme au prix de
l'ignominie.
Intelligence mediocre dans le bien, coeur sans
amour, durci par les ans, il se d6masqua en montant au
pouvoir. (( Le sang, dit-il, qui coule de l'explosion de
la poudre, est une boisson tres enivrante. Une fois
qu'on a commence & en boire, on se sent une soif
devorante (1).
II march 1l'anarchie, au chaos, sur des ruines,
dans les larmes. Pour r6gner il menace, il terrorise.
Moi, dit-il, que vous dites trop civilisd, moi que vous
dites avoir v6cu trop longtemps dans les grands centres
de la civilisation, si un coup de fusil partait centre
mon gouvernement, vous me verriez faire, dans ce
pays, entendez-vous, ce qu'on n'a jamais vu dans
aucun pays de la terre (2). )


(1) Moniteur haitien, Journal official, 6 mai 4882.
(2) Discours official prononce le 7 mars 1883.









CONSIDERATIONS POLITIQUES


Que de r6flexions, que de regrets, quand on songe
que le president Salomon qui eit pu, par son prestige,
devenir le r6gendrateur de son pays, pr6f6ra en 6tre
le bourreau I Pour ceux qui aiment et qui sentent, le
spectacle d'Haiti est navrant, alors que l'intelligence
s'ouvre et comprend combien il ferait bon de vivre
dans ce jardin des Antilles, sous un gouvernement
honnete, a l'abri de lois douces et respectees.



IV


Ainsi, chaque fois que nous avons 0t6 livrds aux
instincts grossiers des esprits incultes ou d6g6ndr6s,
nous avons eu a d6plorer la perte de nos institutions
liberales et d6mocratiques, tandis que nous sommes
redevables aux presidents Boyer, Richer, Geffrard,
Nissage Saget de tout ce que notre administration ren-
ferme d'avantageux. P6tion fat le fondateur de la R&-
publique.
Ceux-ci appartenaient aussi a la race noire, mais ils
n'6taient point des barbares. Les barbares ne se pas-
sionnent pas aux nobles causes, comme 1'a fait P6tion
en donnant hospitality & Bolivar, le lib6rateur de
l'Am6rique mdridionale, lorsque, chass6 de sa patrie,
fuyait devant ses pers6cuteurs (1). Les barbares
(1) M. Salomon chassa, en 1880, du territoire haltien les noirs









80 LIVRE DEUXItME
restent sourds Ala voix d'un people qui g6mit sous lejoug
des usurpateurs ; ils ne sont point capable d'un elan
d'enthousiasme A l'instar de celui de Boyer vis-a-vis de la
Gr6ce, debout pour la revendication de ses droits ; ils
ne comprennent pas que la dignity d'un people reside
dans son education et n'ouvrent point, ainsi que l'a
fait le president Geffrard, des 6coles a son intelli-
gence.
Sous la direction de ces chefs d'Etat seulement, nous
avons pu entrevoir une ere de prosp6rit6. Leur admi-
nistration, couvre humaine, ne furent pas, il est vrai,
l'id6al des gouvernements. Elles eurent aussi leurs
imperfections. Faut-il s'en Rtonner ? Fonctionnant dans
un pays neuf qui assurement ne poss6dait pas toutes
les lumieres et tous les avantages de la vieille Europe,
en advance sur nous de vingt si6cles, elles devaient ren-
contrer dans leur march toutes sorts d'entraves in-
h6rentes A notre origin. N6anmoins, associant une
just fermet6 a l'observation respectueuse des lois
envers tous les citoyens, elles ont su a certaines 6po-
ques engendrer l'union qui fait la force et qui d6couvre
souriantes les perspectives de 1'avenir.
La nation reconnaissante apprycia toujours le m6rite
de ces presidents; elle sut les conserve a la premiere
magistrature, tout le temps que leurs gouvernements ne
Cubains et leur g6n6ral Macdo qui y cherchaient un refuge A la
suite d'une insurrection malheureuse centre I'esclavage A Cuba.
Cette expulsion entraina l'arrestation et la captivity en Espagne de
Macdo, le noble vaincu.









CONSIDERATIONS POLITIQUES 81
s'ecarterent pas des principles honnetes, les renverser
lorsqu'ils s'en dloign6rent, tant il est vrai qu'il ne suffit
pas d'etre le plus fort pour durer. II faut avoir raison.
Potion resta douze ans A la pr6sidence. Sa soumis-
sion aux lois fut la garantie de la douceur de son ad-
ministration. On a pu longtemps lire sur sa tombe
cette glorieuse 6pitaphe : (( Alexandre Petion, president
d'Haiti, nd le 2 avril 1770, decdde le 29 mars 1818, ne
fit couler de larmes qu'a sa mort. )
Boyer reunit l'lle entire sous son autorit6 pendant
pros de vingt-cinq annies.
Ce retour sur notre pass historique appelle une
r6flexion qui semble pratique : il est & noter que le
griffe laisse de bons souvenirs de son passage au pou-
voir. Faut-il y voir simplement un heureux hasard, ou
une condition particuliere de sa nature qui serait
comme un assemblage des aptitudes et des caracteres
h6tdrog6nes qui constituent la nation haitienne? Les
quelques examples que fournit 1'histoire, Richer, Gef-
frard, Nissage, ne suffisent pas pour 6tablir une th6orie.
C'est 6videmment quelque chose; mais il faudrait, pour
acquerir une conviction, pouvoir invoquer une s6rie de
faits. Nous nous reposons sur 1'expdrience du soin de
determiner une solution. Cependant, on est porter a
croire que le griffe convient actuellement le mieux A la
march de notre civilisation, parce qu'il trahit par des
traits 6vidents 1'influence du milieu (1).
(1) Le griffe est noir de peau et mulAtre d'origine (Littrd).
6









82 LIVRE DEUXItME
Est-ce h dire pour cela que le pr6jug6 de couleur
existe en Haiti ? Aux consciences impartiales de s'inter-
roger et de r6pondre, puisque dans la pratique ordi-
naire de la vie normal il ne se manifesto aucun signe
qui milite en faveur de cette assertion. En attendant
qu'on nous prouve que 1'homme halt l'homme natu-
rellement, pour la seule couleur de sa peau, et que dans
tous ses actes il rdussit a contenir toute manifesta-
tion de ce sentiment par une force de dissimulation
surhumaine, sans jamais se d6mentir, nous pr6f6rons
croire que le prejug6 de couleur est un mythe dans la
vie social en Haiti. Seulement, il nous faut observer,
- et cette observation n'est pas, selon nous, sans impor-
tance, que le griffe est plac6 sur la ligne de suture,
qui joint les 616ments de la nation. A portte des groups
opposes destin6s a se p6n6trer et A se confondre, il r6a-
liserait le type de 1'indig6ne future par 1'unification de
la famille haltienne. II est bien entendu que dans cette
hypoth6se nous faisons abstraction de toute nouvelle
infusion de sang blanc.
Quoi qu'il en soit, il est certain que cette entente mu-
tuelle, instinctive de centres g-6nrateurs distincts
sur un produit commun qui les satisfait est un fait so-
ciologique remarquable.









CONSIDERATIONS POLITIQUES


V


Une parole malheureuse a 6t6 prononee : le pr6jug6
de couleur est le mal rongeur de la societ6 haitienne.
Beaucoup d'historiens strangers 1'ont soutenu avec
une assurance digne d'une meilleure cause. Nous n'en-
treprendrons pas de reliever cette absurdity dogmatique
qui demeure convaincue de mauvaise foi par la simple
observation de nos coutumes. Elle ne laisse pas cepen-
dant d'6tre dangereuse, pr6judiciable par certain c6tes:
elle blesse a la fois, et les traditions nationals en divi-
sant la souche ha'tienne, et les tendances philosophi-
ques vers la fraternity et la solidarity de la race noire;
elle s6duit les esprits superficiels qui y trouvent une
donn6e d'application facile, en tranchant d'une facon
absolue, du moins en apparence, le probleme de nos
luttes intestines.
S'il Rtait besoin d'appuyer notre facon de voir de
preuves tangibles, nous rappellerions volontiers ce sen-
timent louable sous 1'impulsion duquel de jeunes com-
patriotes (1) de toute couleur ont 6crit en collabo-
ration l'intdressante replique intitulee: (( Les Ditracteurs
de la race noire Nous dirions volontiers avec un
(1) MM. J. Auguste, C. Denis, A. Bowler, J. Devost, L. J. Jan-









LIVRE DEUXIAME


Haitien, devenu malheureusement dans la suite plus
a piquet u que M. Salomon lui-m6me :
( Aujourd'hui, dans la grande R1publique noire de
la mer des Antilles, c'est a peine si le sociologue, ce
physiologiste de la soci6et, peut, d'une oreille exerc~e
et attentive, arriver A percevoir, en auscultant le pou-
mon du people, des rAles affaiblis rAles de convales-
cence, crepitans redux de cette maladie qui s'est
nommde prdjugI de caste. C'est a peine si 1'meil sagace
de l'homme d'Etat, ce psychiAtre d'une nation, peut
rencontrer et observer dans les moments de crises
politiques aigues elections l6gislatives, election pr6-
sidentielle des cas sporadiques de cette curieuse et
singuliere maladie de intelligence qu'on appelle pr6-
juge de couleur. Cela ne se peut plus observer que chez
quelques rares esprits bornms, superficiels, ignorants ou
monstrueusement pervers quoiqu'6clair6s ou encore
dans quelques Ames faibles, emplies de visions ou de
chimeres et affolkes par la peur de dangers imagi-
naires.
a Aujourd'hui si les Haitiens instruits pouvaient
avoir des pr6jug6s on pourrait dire qu'il n'y a plus
a Quisqueya qu'un seul prejug6 : celui du savoir (1).)
Laissons maintenant parler un de nos regrett6s
amis, C. Denis (2), connu pour ses attaches au parti de

(1) Les Ddtracteurs de la Race noire,
(2) C. Denis est mort en exil A Paris, au mois d'aofit 1884. Son
pare l'avait ddjai precide dans la tombe, succombant aux chagrins










CONSIDERATIONS POLITIQUES 85

l'opposition lib6rale et qu'il n'est certainement pas per-
mis de taxer de piqutLisme (1). < Depuis longtemps,
ecril-il, on insulte la race noire, et le seul pays de la
terre oft elle se soit constitute en Etat inddpendant ...
( 11 est temps que nous autres, negres d'Haiti, nous
nous justiflions et rectifiions cette erreur que nous
vivons dans une demi-barbarie..................

(( La solution de ce grand probleme de la perfecti-
bilit6 de la race noire sera donnde par nous autres,
negres libres, mais ce ne peut 6tre que l'ceuvre de
plusieurs g6n6rations heritant successivement du d6ve-
loppement acquis. >)
Nous ne pr6tendons pas soutenir d'une facon absolue
que des ambitieux, chez qui tout sens moral et philoso-
phique dtait 6teint, n'aient quelquefois tent6 de se faire
une arme du pr6jug6 de couleur pour parvenir A leurs
fins. Nous verrons, au contraire, M. Salomon, qui a
voulu donner a sa fureur la couleur d'une guerre de
caste, 1'essayer en excitant les noirs centre les jaunes.
Mais ce que nous n'entendons pas que 1'on dise et sur-
tout que l'on public, c'est que le pr6jug6 de couleur est
la plaie social d'Haiti.
Qu'on n'aille done plus chercher la cause de nos
d'un dur exil; son jeune frere a dtd fusilld apres la prise de Jac-
mel, au commencement de l'annde 188t, Trois victims de
M. Salomon !
(1) Piquitisme de piquet (pique), ensemble de doctrines mal-
saines et anti-sociales don't les mauvais chefs d'Etat se servent pour
soulever les campagnes et les porter d se ruer centre les villes.









86 LIVRE DEUXItME
discordes dans de mesquines questions d'6piderme, qui,
pour en avoir Wt6 parfois les consequences, n'en furent
jamais l'origine. Si nous examinons chacune des cir-
constances dans lesquelles la question de pr6jug6 de
couleur a Rtd mise en avant, nous n'aurons pas de peine
a constater que c'est dans des circonstances politique-
ment semblables, toujours sous un gouvernement des-
potique : Christophe, Soulouque, Salnave et Salomon.
La cause de nos troubles est a chercher ailleurs,
dans le monceau de honte of s'entassent pble-mele
usurpations du pouvoir, confiscations des libertis, di-
lapidations des deniers de l'Etat, substitution de la
volontd d'un homme & la loi.
Cherchez-la plus loin et plus hauL encore, et lisez-la
dans les cceurs de tous les Haitiens ofi, a la place de
l'ambition conseillant le servilisme, vous trouverez le
sentiment de la dignity humaine r6voltee, qui inspire,
avec l'horreur et le m6pris des despotes, l'infatigable
courage de les combattre. Voyez-la dans l'attitude de
ces parents et amis suivant du regard leurs affections
sur le chemin de l'exil. Entendez-la surtout dans ce
long cri de misere du people que ne r6prime pas la
terreur.
Nous ne saurions donc dissimuler notre 6tonnement h
la lecture dans 'Avant-Garde (1) de ces lignes pleines
d'antipatriotisme et de m6chante allusion: ( La maison
est A nous, c'est a vous d'en sortir. ))
(1) Feuille piquitiste paraissant a Port-au-Prince.









CONSIDERATIONS POLITIOUES


Sais tu de quoi l'on t'accuse, vil exploiteur du
people ? On dit que tu as lanc6 cette flNche empoison-
nde par adulation tandis que ses amants n'ont point
abdiqu6 leur fiert6 meme au milieu des infortunes.
De quel droit, homme inconnu jusqu'ici, viendrais-tu
inquidter la consanguinity de la famille haitienne au
nom du ( piqudtisme v et attaquer la concorde par des
passions nouvelles? ( La politique de tous les tyrans
est de diviser pour r6gner, celle des patriots est de se
rallier pour les 6craser. ))
Tu l'as done oubliee, cette provocation hasardee,
lance a notre face en plein dix-neuvieme sikcle: ( La
race noire est incapable de se ddvelopper intellectuel-
lement...
a Haiti est en jachere au point de vue social, com-
mercial, industrial, agricole ; jamais les n6gres n'en
front rien ) (1).
Quels sont-ils ceux qui relev6rent cet insolent ou-
trage? Ceux-la memes a qui tu contests le droit d'habiter
la maison commune. L'insulteur intimidd avait essays
de se les concilier en les mettant hors de cause, en
specifiant malicieusement 1'adresse des injures. Mais
la voix du sang dtouffa chez eux tout autre sen-
timent que celui de venger leur mere bless6e. De
leur indignation jaillit la verLe r6plique que nous avons
tous lue (2).

(1) Voir Revue politique et littdraire. Paris, janvier 1882.
(2) Un seul noir se joignit aux jeunes collaborateurs de cette









88 LIVRE DEUXIiME
Si toi, 6crivassier ignorant de 'Avant-Garde, apres
l'avoir lue, tu ne l'as pas comprise, hAte-toi de la relire
et de la mdditer, tu y puiseras des sentiments incon-
nus A ta secte.
Plus g6ndreux que toi, nous rdpondrons: Haiti est
A la civilisation, c'est a la barbarie d'en sortir; elle est
a la lumiere, a la nuit de se dissiper. Nous voulons notre
patrie indivisible pour qu'elle soit inattaquable.



VI


Maintenant que 1'on sait pourquoi on se bat en
Haiti, il est utile de connaltre les combatants. Deux
parties politiques s'y trouvent en presence : les lib6raux
et les nationaux ,. 11 y a aussi une faction, celle des
, piquets. .-
Les deux premiers groups qui representent les
principles civilises de la nation tendent vers un but
commun : le relevement de la patrie. Seulement ils ne
sont pas d'accord sur les voies et moyens.
Les liberaux sont convaincus que I'Europe doit son
perfectionnement aux invasions diverse des Asiatiques
qui sont venus infuser un sang nouveau dans ses

rdplique. D'autres refuserent le concours de leur plume ; d'autres
encore prdfdrerent digdrer l'insulte plut6t que de verser la modi-
que cotisation reclamne de la solidarity national.









CONSIDtRATIONS POLITIQUES 89
veines; que l'Afrique, au contraire, est en retard
parce qu'elle a toujours 6td en dehors des grands cou-
rants d'immigration; que toutes les nations qui, loin
de restreindre leurs relations avec leurs voisins, en ont
favoris6 1'extension, ont retired de cet change conti-
nuel des avantages considdrables. Aussi aspirent-ils a
lancer leur pays dans le courant des iddes modernes en
l1argissant sa surface de contact avec 1'etranger, tout
en 6ludant avec soin de t6moigner aucune hostility
syst6matique au parti national ). Ils se bornent a deman-
der la soumission de ce parti aux lois dupays, en appor-
tant d'ailleurs &t leur application tous les temperaments
qui n'en contrarieraient pas les terms.
Le parti liberal, qui a singulibrement grand, rdunit
les citoyens reconnaissant comme seul principle gou-
vernemental l'obdissance a la loi librement consentie
par des mandataires librement 6lus, et non pas la
volont6 arbitraire du chef'tde 1'tat, quelque paternelle
qu'elle puisse 6tre. Car la liberty est une des plus
belles conceptions de l'esprit human, non seulement
par ses fruits, mais par la libre pratique du devoir
politique qui est le vrai moyen de discipline et d'ddu-
cation. Le programme du parti liberal, remarquable
par son esprit d6mocratique, traduit dans ses caract6res
les plus essentiels, se resume comme suit :
I. Instruction publique. Gratuite et obligatoire. -
Creation d'6coles professionnelles sur le module des
6coles franchises. Envoi a 1'6tranger de jeunes gens









90 LIVRE DEUXItME
aupres des facult6s, et d'ouvriers aupres des 6coles
d'apprentissage. Modification du materiel scolaire
actuel. Introduction dans le programme de l'ensei-
gnement scolaire de lecons de ( Choses ) et de lecons
d'instruction civique pour former les enfants a 1'amour
de la patrie.
II. Agriculture. Distribution (1) des terres de
l'Etat au paysan. Creation de concours agricoles et
de primes. Fondation d'usines centrales.
Industrie. La prot6ger a tout prix pour provoquer
l'initiative priv6e.
III. Guerre. R1duction de l'effectif de l'arm6e;
rdtablissement de la garde national. Abolition du
favoritisme.
Interieur. Separation absolue du pouvoir militaire
du pouvoir civil. Division des d6partements en pre-
fectures et sous-prdfectures.-Ind6pendance des com-
munes. Crdation d'un service de prisons. Etablis-
sement de colonies p6nitentiaires pour les jeunes d6te-
nus. Creation d'un puissant corps de gendarmerie
chargee de la police g6ndrale.
Culte. S6paration de l'Pglise et de l'Etat; liberty
de conscience.
IV. Extdrieur. Maintien des relations amicales
avec les puissances 6trang6res. Neutralisation de
l'ile d'Haiti. Trait6s de commerce avec les princi-

(1) La loi portant distribution des terres au paysan a dtd vote en
fevrier 1883, le parti liberal r6clame aujourd'hui son application.









CONSIDtRATIONS POLITIOUES


pales puissances interessees dans la mer des Antilles.
V. Finances. Reprise du service de la dette pu-
blique. Fondation d'institutions de credit.
VI. Commerce. Suppression des droits a l'expor-
tation.
VII. Travaux publics. Amelioration de nos ports.
-Cr6ation d'entrep6ts de carbon, en vue du percement
de l'isthme americain. Fondation de quais et de
docks dans certain de nos ports. Nouveau rdseau
de routes nationals; construction de points et viaducs.
Etablissemment de voies ferries et d'un cable sous-
marin. Pour ces travaux faire appel aux capitaux
strangers en leur donnant s6curit6 et protection sans
pourtant rien abdiquer de 1'initiative national, soit de
l'Etat, soit des particuliers.
Le parti (( national)) se distingue du parti liberal en
deux points essentiels :
10 tablissement d'un gouvernement autoritaire qui
s'adapterait au temperament d'un people recemment
6merge de 1'esclavage et 6voluerait avec lui. Dans leur
language imag6 ((les nationaux )) appellent cette utopie :
le despotisme 6clair6;
2 Isolement d'Haiti dans une civilisation noire a
venir. IdWe fire sans doute, conception s6duisante qui
prend origine dans une jalousie ombrageuse de 1'ind6-
pendance national. De la son nom.
Les ( piquets forment un reste d'616ments impolieds,
propres & tout oser. Muis le plus souvent par des ins-









92 LIVRE DEUXIEME
tincts grossiers, ils sont encore strangers aux bienfaits
des temps modernes.
Leur religion n'a rien d'humain. Elle consiste en de
grotesques superstitions : c'est le culte du fetiche Vau-
dou on de la couleuvre. Papa-Loi, Maman-Loi, ou
Maman-Houangan, sont les noms par lesquels on
d6signe leurs pretres ou prdtresses, qui sont dans les
crises politiques des chefs de bandes avec lesquels il
faut computer.
Ces bandes descendent des mornes de l'interieur et
ont pour coutume de se ruer sur les villes. On ne sau-
rait, d'ailleurs, s'attendre a rien de raisonnable d'indivi-
dus don't les penchants n'ont pas encore Wt6 6pur6s par
1'6ducation, ni intelligence 6clairde par la lumiere
de la raison.
Celui de qui nous tenons le retour et 1'organisation
de cette secte anti-sociale, est le president actuel,
M. Salomon.
Evinc6 aux Cayes, lors des electionss 16gislatives de
1843, il ne put dig6rer ses ambitions rentrdes. II quitta
la ville et s'en alla dans nos montagnes soulever les
chefs de bandes, en leur laissant entendre que les bour-
geois des villes voulaient les r6duire en esclavage.
Faciles a tromper en raison m6me de leur ignorance,
ces hommes le suivirent. Ils portaient de longues pi-
ques. C'est a 1'ensemble de ces moyens de persuasion
et de 1'esp6ce d'armes don't M. Salomon et son
pore firent usage & cette 6poque pour servir leurs