Salomon jeune et l'affaire Louis Tanis

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Material Information

Title:
Salomon jeune et l'affaire Louis Tanis
Physical Description:
viii, 235 p. : ;
Language:
French
Creator:
Michel, Antoine
Publisher:
Imprimerie Saint-Jacques
Place of Publication:
Port-au-Prince
Publication Date:

Subjects

Subjects / Keywords:
History -- Haiti   ( lcsh )
Genre:
non-fiction   ( marcgt )

Notes

General Note:
At head of title: Librairie de l'Essor. Histoire contemporaine.

Record Information

Source Institution:
University of Florida
Rights Management:
All applicable rights reserved by the source institution and holding location.
Resource Identifier:
oclc - 24352158
ocm24352158
System ID:
AA00008868:00001


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OF FLORIDA
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A MES PERE ET MAIRE

7Tmoignage e reconnaissance tilin l-



A MES CHERS AMIS

PHOBUS BLOT, CHFRAQCIT
ET

DR. PAUL SALOMON

Trmioignage d'amiti~.

--- .-8,^-- 4

















Errata


au lieu de
debarasser
Elva
ne flt pris d'assaut
souifrir
restan t
su proclamation;
rise
courageux
Silley
olgamnse


lisex

debar rasser
Elmn
ne fit pris d'assaut
souffrir
re.tent
n I proclamattione
gris



Ol:'1nisen t
foiiiHlm-


Pages
74
91.
113
151
152
154
162
' 172
206
212


am t











Pr6face


Nons 6tions loin de penser A un ouvrage quand,
pour revenir sur une promesse faite A notre excel-
lent ami H6nec Dorsinville, Directeur de" l'Essor"
nous lai avons promise d'6crire pour les lecteurs de
cette revue cette 6tude historique. Salomon jeu-
ne et l'affaire Louis Tanis. Ce fut ainsi qu'au
mois de Juillet de 1'ann6e derniere nous efmes A
commencer la publication de notre 6tude.
SDevons-nous regretter le temps que nous avons
employ A l1'crire ? S'il nous fallait envisager les
ennuis que nous pouvons avoir et les haines que
nous pouvons susciter centre nous pour avoir os6
faire la lumieresurcertains points de notre histoire
contemporaine, il y aurait lieu vraimant de re-
gretter de n'avoir pas employ ce temps A satisfai-
re a d'autres besoins de notre esprit. Mais nous a-
vons compris qu'il nous revenait d'utiliser les nom-
breux documents que nous poss6dons. Qu'importe
le m6contentement des uns et des autres. la satis-
faction du devoir accompli nots suffit. Voltaire a
prouve qu'il lui manquait de courage civique lors-
qu'il 6crivit A d'Alembert, le 8 f6vrier 1776 : J'ai-
me fort la v6rit6, mais je n'aime point du tout le
martyre. "
"La maladie grave de notre epoque, c'est la lA-
chet6, a 6crit Max Nordeau dans la pr4faceTiron
remarquable ouvrage Lfs mensonges conven-
tionnels de notre civilisation. On n'a pas le col-
rage de d6ployer son drapeau, d'assumer la res-
ponsabilit6 de ce que I'on crott ktre la v6rit6. de
mettre d'accord ses actes avec ses coDvictions. On
estime qu'il est prudent et habile de se conformer
aux usages, d'observer les dehors, lors m6me que.
dans son for int6rieur, on a complteinent rompu
avec tout cela. On ni veut froisser personnel, ne
blesser aucun prejug#. On appelle cela respecter
les convictions d'autrui. Et ces autres sont ceux-









-VI-


lh iiiime qui ne respectent nullement nos convic-
tions t nous : ils les dEnigrent, ils les poursuivent
de leur haiue, et ie demanderaient pas mieux que
d'exterminor -avec les opinions ceux qui les pro-
fesseiit.
C'est ce iianque de courage viril Pt de sinc6rit6
qui prolonge 1'existence du mensonge et recule t
I)erte devue le triomphe de la v6rit6. "
L'uwuvre que nous pr6sentons aujourd'hui au pu-
blic, quoique improvise, est,- a part les quelques
notes absoluiinent incompletes relatives a l'affaire
Louis Tanis, publiees par M. Auguste Magloire,
dans le cinquinime tome de son Histoire d'Haiti a
I'usage des adults et des gens du monde,- la pre-
miere de ce genre sur notre histoire contemporaine.
On peut y trouver certaines d6faillancesdest e.
11 nousamuauqu., nous l'avo onf nps ni essai-
re pour lui donner la forme que nous aurions
d6sir6e. Ceux qui voudront nous en faire le reproche
ne doivent pas cependant oublier que, dans une de
ses Lettres, Pline le jeune disait au sujet de l'His-
toire. Hitoria quoque modo script delectat. "
( L'histoire plait de quelque manibre qu'elle soit e-
erite. )
Dans son ouvrage De oratore, Cic6ron assigned
deux lois A l'historien : lo. de ne rien dire qui ne
soit vrai; 2o. d'oser dire tout ce qui est vral. Nos
historians font-ils de ces deux. lois deux principles
invariables ? Nous ne voulons jeter aucune note
discordante sur le talent que l'on se plait A recon-
naitre a certain d'entr'eux. Mais prenons un exem-
ple qui expliquera bien notre doute. M. Fernand
Hibbert a publiO, en 1908, un volume sur li guerre
de 1883 intitulA : Romulus. Malgr6 le r6le absolu-
inent important jou6 par le general Robessine
Br6a dans les rangs de 1 armee du Gouvernement,
il a trouv6 moyen de faire le silence autour de ce
nom. A quoi M. Hibbert a-t-il ob6i en agissant
ainsi ? On comprendra tout en se rappelant cette
6pigramme que, dans ses Pensees diverse, Montes-
quieu 6crivit contre -Voltaire : < Voltaire n'6crira









- VII -


jamais une bonne histoire. Il est comime les moines
qui n'6crivent pas pour le sujet qu'ils traitent,
inais pour la gloire de leur ordre. Voltaire 6crit
pour son convent. )
En d6pit de tout ce que Tacite, dans ses
Annales a rap)orte centre les inconvenients de
certaines r6vl1ations: en depit de ce qu'a dit Bayle,
qui, dans.la Pr6face de son Dictionnaire historique,
avoua que c'est (( quelqnefois contraire, non seule-
ment A la prudence, inais aussi a la raison,s d'ecri-
Sre en histoiretoutee quiet vrai;en d6pit de Guizot
qui. dans les Mmioires pour servir A I'histoire di
non temps, a dit: Je ne dis que ceque je
pense, nmais je ne tiens point pour oblige de dire....
tout ce que je pense ), nous avons compris que.
par respect pour nos lecteurs et pour nous, nous
avions pour devoir de nous conformer A ces deux
lois austires de Cic6ron. Cependant, mialgir le souci
d'exactitude qui nons anime, certaines erreurs et
omissions out pu 6tre glisskes dans notre r4cit.
Nous prions nos lecteurs de nous les signaler. Nous
ne promettons pas pour cola de garder le silence
au sujet de certain articles qn'a propose de
notre ouvrage on i crira, si nous remarquons que
leurs auteuts ob6issent aux idWes d'ime chapelle on
tiennent plus a d6fendre le diable inalgr ses cor-
nes qu'a faire luire la v4rit6 historiqure. Que ceux
qui ont des oreilles pour entendre, entendent......
Notre ouvrage est un commiiencement de preuve
Sque la nouvelle g6n6ration vent sincerement don-
ner une autre orientation a lia nentalitO du people
lhaiatien. I1 vient monurer que les vieux vocables :
partti bal partinational, n'ava.ient gunre de sens
precis. On etait naiTnal parce qu'on 6tait contre
Boyer Bazelais, et liberal parce qu'on ne voulait
pas voir Salomon a river a la premiere magistrature
du pays. Au fond, il n'y avait pas de programme
- administration determine sur lequel on n'etait pas
d'accord.
C'est un geste hardi que nous faisoins pour pron-
ver --que notre g6n6ration 'I des-id6es et n'entend
pas prendre part dans les affairs publiques sans










VIII -
I' anifester ouvertement sa ferme resolution de ne
pas suivre les errements du passe. C'est le reproche
qu'elle fait A la gnu6ration qui suit celle des Jan-
vier, Firmin. Audain,etc..., de n'avoir jamais d6clar6
qu'elles 6taient ses idees directrices. Si l'on carte
la personnalit6 du c6l1bre dramaturge Massillon
Coicou qui mourut sous les balls de quelques as-
sassins, celles de Duracine Vaval qui, comme criti-
que, a affirm6 son r6el talent, et enfin celle de IM.
Auguste Magloire don't les idWes, quoique contesta-
bles, attestent un effort intelkctuel qui lui fait hon-
neur, on se demand toujours aixieux, A quoi ob6it
cette generation don't nous sommes le premier A,
reconnaitre la haute valeur de quelques uns de
ses membres. Dans le cadran du Temps, l'heure
passe et on attend encore d'elle l'euvre impeccable
qui viendra affirmer dans quel sens elle entend di-
riger les destinies de notre pays....- --
Avons-nous r6ussi A montrer A ceux qui, sans en
6tudier la cause, parent sans cesse de la ruine d6-
finitive du parti liberal, que ce parti aurait triom-
phe si Boyer Bazelais avait lusde tact litique
et ne s'etait pas eilgag mil~n ement ans une
opposition syslblnalique contre le Gouverne-
inent du President Boisrond Canal pendant les
trois sessions- e'l T 5e legislature ? C'est A nos
lecteurs A le dire. En tout cas, ce que nous osons
ivouer sans aucune outrecuidance, dans notre
malheureux pays, on trouvera bien peu d'haitiens
qui accepteront t s'imposer tant de sacrifices d'ar-
-ent et de temps pour arriver A etre en possession
de certain documents et avoir le courage de les
utiliser. On trouvera en assez grand nombre des
personnel qui acheteront les documents ; et, chose
strange, elles iefuseront toujours syst6inatique-
ment ou A les communique ou A en faire usage.
Nous esperons que nos lecteurs nous rendront
cette justice que nous n'avions rien neglige pour
fire la lumiere sur notre pass t6n6breux qui se
prate taut aux sp iclatiooefi poTit7iiens.

ANTOINE MICHEL.












SALOMON jeune
ET

L'Affaire Louis TANIS


Chapitre le.
Le schisme du parti liberal et l'election de
SBoisrond Canal a la PrPsidence
de la Republique.
Le ler. Mai 1875, le President Michel Domingue
ordonna 1'arrestation des G6n6raux Momplaisir
Pierre, Brice aine et Boisrond Canal. Aucun d'eux
ne se laissa appr6hender. Pre-Momplaisir Pierre, le
chef du Parti liberal, aprs une resistance qui res-
ta c6lbre dans notre Histoire, se suicide. Brice
ain mnourut, le m~me jour, des su"t-9 une bf-s-
sure qu'il recit en luttant contre les troupes du
Gouvernement. Boisrond Canal, averti A temps par
le missionnaire de Brice aine, Fourcaut Fleuriau,
gagna la 16gation am6ricaine et ne put 6tre em.
barqu6 sur le navire anglais VERNUM HILL que le
2 Octobre 1875.
Quarante quatre citoyens, accuses par le Gouver-
nement come auceurs et comme complices de la
pr6tendue conspiration, furent expulses, par decret,
le ler. Mai, du territoire de la R6publique. Ce fu-
rent :
De Port-au-Prince.- Fontange Chevallier, Michel
Lilavois, Henry Brice, Nathan Mod6, PascherLes-
ps j 'errus aine, Amilcar Basquiat, Granville H-
---iard, Auguste Montas, Sylla Bouzy, Jean Alerte,
Chkrilus Phanor, Edouard Caze, Andr6 Cameau,
Liauteaud Etheart,'Sylla Guignard, Lavelanet, C1-










-2-


ment Heantjens,. Alonzo Jacinthe, Ar6tus Dnxa.l,
Emile Pierre, Fourcaut Fleuriau, Louis Chevallier,
Jean Pierre Boyer Bazelais, Edmond Paul, Jean
Plre-Barel-ais, Armand Thoby, 'ugiuste Bazelais
De Jdr6mie.- Diog6ne Bras, Kerlegrand, St. L6-
ger Pierre Jean Louis, Eugene Margron.
De I'Anse-A -Veau.- S6neque Momplaisir Pierre,
Ninus Bance.
De Jacmel.- Desilus Lamour, Amilcar Flambert,
V. Chanlatte, T. Basquet, Octave Barthelemy, Ther-
mosiris Martin, Roche fils, Chevallier Darigrand.
Des C6tes-de-Fer.- Lofficial.
De Petit-GoA ve.- Falaiseau Cadet.-
Ces exiles A peine arrives A Kingston. trambrent
un complot pour renverser Domingue du pouvoir.
Grace A Ultimo Lafontant, Loui Tanis ain6,
commandant de l'Arrondissement de Jacmel, pro-
mit'de seconder lemouvement aussit6t qu'un point
quelconque de la R6publique donnerait le signal de
I insurrection. Labidou, secretaire de U. Lafontant
qui 6tait aveugle, 6crivit a D6silus Lamour d'en-
gager Boisrond Canal A tirer profit des bonnes dis-
positions de ce g6n6ral.
D. Lamour lui r6pondit que les exiles d6sirbrent
que la ville de Jacmel fft plut6t la principal base
de leurs operations. Quelques jours plus tard, il
Ini transmit, dans une nouvelle lettre, les questions
suivantes avec la demand formelle de r6pondre
par oui ou par non :
L'ami ( T. Lafontant ) est-il rEsolu, sans ter-
giversation possible de frapper le coup ? Si oui,
quel est le jour, la date qu'il fixe pour 1'accomplis-
sement de son acte patriotique etglorieux ? Soit
qu'il faille aux Exil6s arriver avec les armes ; soit
qu'il convienne mieux que ces armes les precedent,
ils se pr-tent A toutes les combinations que peut
exiger de votre c6tW I'urgence du cas.
Les Exils, sitot\ q\u'ils auront la certitude de la
rise d'arnies i Jacmel, s'y, transporteront avec les
finances 'prolres ai fire face an d6but des op6ra-









-3-
tions ; de l$ la necessit6 de faire coincider, autant
que possible, le fait accompli A Jacmel avc le pas-
sage d'un packet qui nous en informera le plus
brivement possible.
< Les Exiles demandent, en cas de n6cessite, que
quelqu'un dela confiance de l'ami, L. T. L. ( L. T.
Lafontant ) par example, arrive ici, A leurs frais s'il
ie faut, muni de ses pouvoir's pour traiter et r6sou-
dre d6finitivement les seuls points secondaires qui
pourrhient soulever des difficulties que nous ne
pr6voyons pas. L'importance de ce dernier moyen
indiqu6 n'6chappera pas A l'esprit, si l'on consider
que les exil6s ont suspend toute action decisive
sur d'autres points de la R6publique pour concen-
trer leurs vues et tous les moyens d'action sur
Jacmel. De la, I'urgence pour eux de trancher sans
trop de retard les prec6dentes combinaisons...
Un comit6-Directeur de la Revolution fut form a
Kingston. II fut cqmpos6 de Boisrond Canal, U-
mond Paul Boyer Bazelais, -Dsilus amnrir, A-
milcar Flambetf, Chevaier' Darigrand, Eugene
Margron. Trois autres citoyens de Jacmel et Louis
Tanis devaient se joindre aux sept membres pour
compl6ter le nombre des membres de ce Comit6.
Les 10 et 11 F6vrier 1876, ce comit6 vota, sous
le titre de Resolutions, des dispositions pour rP-
glementer l'insurrection.
Voici les principaux articles de ces R6solutions :
< Au cas de concentration des forces r6volution-
naires, quand il y a lieu a une action collective et
tant que dureracette action, le commandement
sup6rieur des dites forces relAvera des chefs dans
l'ordre hi6rarchique suivant: B. Canal, L. T., St.
Leger, etc, A d6faut les uns des autres.
( ART. 15.-- Les grades militaires seront decer-
n6s par leComit6:Directeur seul, en cas de necessity.
Les chefs des op6raions militaires pourront conf6-
rer des grades, sauf ratification.
( ART. 16.- II n'appartient qu'au Comit6-Direc-
teur eiclusivement de faire des operations fina;-
cieres qui obligeront la R6publiflue....









-4-

ART. 23.--- Des 1'entrpe de la Revolution a la
Capital, le Comit6-Directeur et tous autres sous-
comites qui pourront exister. front place a un
gouvernement provisoire nomm6 par le Comit6-
irecteur.
ART. 24. Le Gouvernement provisoire sera char
g6 du Pouvoir Ex4cutif de la Republique, en con-
formit6 des actes 6manes de l'autoritO des mem-
bres de I'Assembl6e Nationale, reint6gr&s dans
leurs sieges conform4ment au manifeste de la R6vo-
lution ...
ART. 26. --- Dans le cas, et en dehors de toutes
provisions, ofi Faction militaire de la Revolution
devrait commencer en tout autre lieu qui n'est pas
celui pr&vu, les Exiles se rangeront sous le com-
mandement du g6n6ral B. Canal, et A son d6faut.
sous celui des Exiles presents dans l'ordre de leur
inscription des maintenant d61ibfre et arrWth com-
me suit.
'"B. Canal,-- St. L6ger Pierre Jean-Louis.-- L. Ba-
rau, etc... "
Nathan Mod6 fut nomm6 Administrateur special
charge du haut control et de la centralisation des
finances de la R6volution et Armand Thoby, Se--
cr6taire-g6n6ral du Comit6-Directeur.
Par ces R6solutions, Boisrond Canal n'avait pas
plus de pouvoir qu'un autre membre du Comit6.
Pourtant il fut, a ce moment la, un homme pres-
que indispensable A l'insurrection; car lui seul
avait requ des offres et des avances d'argent des
bailleurs de fonds; lui seul pouvait disposer de
plus d'hommes. II le comprit si bien qu'il poussa
ses amis a provoquer le schisme du parti liberal.
Dans une reunion de 30 exil6s, le titre de Chef
revolutionnaire des operations A entreprendre con-
tre le gouvernement de Domingue lui fut conf6r6.
Voici la lettre par laquelle on le lui notifia. ( 1 )

( 1 ) Toutes les citations que nous avons faiths au su-
jet du schisme du parti liberal sont du tome IV de l'His-
toire d'Ha1ti A I'usage des adults et des gens du monde
de M. Auguste Magloire.











Kingston, Jama'que, 14 fevrier 1876.
Au general Boisrond Canal,
Honorable concitoyen,
Vous avez 4t6 unanimement d6signe pour stre
le Chef revolutionnaire des operations militaires A
entreprendre contre le gouverneinent du general
M. Domingue; come d'apres les renseignements
'qui nous sont parvenus, le moment de 'action
semble etre sur le point d'arriver, nous venons
vous exprimer de nouveau le desir de vous voir
vous entourer de quelques citoyens de notre choix
,et de notre confiance qui, A titre de Comite, vous
aideront de leurs lumieres et de leur patriotism.
En attendant, nous restons A vos ordres, dis-
poses A agir A votre premier appel.
Agr6ez, honorable concitoyen, 1'assurance de
.notre consideration.
N. Mode, Kerlegrand, Chanlatte fils, T. Bus-
.quet, F. Chevallier, D. Lavelanet, S. Pierre, T, Suire,
A. Jacinthe, J. Bonhomme, Laniais, Greffin, Re-
my, Brice (Henry), Fourcaut Fleuriau, Boze, Ban-
ce, G. Herard, DBjean. ( 2 )
Le lendemain, c'est-A-dire le 15 f6vrier, Mod6
4crivit aux membres du Comit6-Directeur pour les
remercier de la marque de confiance don't il a 6tW
l'objet en le nommant Administrateurr special des
finances de la Revolution.
..... Mais, disait-il, ignorant entierement la
nature des pouvoirs en vertu desquels vous agis-
sez, ignorant mgme quel est le group de citoyens
qui, soit a. Kingston, soit d'un point quelconque
ldu Pays, vous aurait confi6 ces pouvoirs tout A
fait revolutionnaires, je me vois dans la n6cessite,
malgr6 ma haute estime pour chacun de vous, de
ne pas accepter une function, d'honorables citoyens,
don't l'autorite n'est pas encore reconnue et ad-

[ 2 ] Le lendemain, dans une reunion de huit exiles faite
par Desilus Lamour, Chanlatte fils et Tancrede Busquet
affirmerent qu'ils avaient sign4cette lettre "plut6t par
aneprise que par parti-pris ".









6- *

(nise par la majority de ceux-l8 mimes qu'ils ont la?
noble et patriotique pens6e de diriger et d'adminis-
trer.
Vous eonnaissez bien, honorable concitoyens,
tout mon d6voaement A la cause lib&rale et mon
profound respect des prinvipes qui en sont la prin-
cipale force; c'est au nom de ees principles, qui
sont le drapean de notre parti, qae je vous prie de
me permettre de rester en ce moment simple soldat
de la Constitution de 1867,. aux ordres de celui.
que nous avons unanimement place& A no-tre tote-
eomme chef militaire. "
Le m~me jour, Thoby 6crivit aussi aux membres,
du Comit& dans le meme sens.
MalgrO, disait-il, ma haute estime pour vous
tous, Messieurs, et, les devoirs plus stricts que
m'impose la grande et loyal amitie qui ne cessera
d'exister entire moi et deux d'entre vous, Messieurs-
Edmond Paul et Boyer Bazelais, je suis forc6 de
decliner l'honneur qui m'est fait.
Je suis, ii est vrai, un fiddle soldat du Paiti
liberal. J'ai toujours mis, je suis pret A mettre en-
core beaucoup de d6vouement, sinon de talent, au
service des principles. Quelque poste qui me soit
assign, mon rang dans le Parti Lib6ral n'est pas
ce qui dictera mon acceptation : ce sera la l1gitime
preoccupation du succ6s de l'Eiivreque nous avons
entreprise.
Vous -me dites que depuis dix jours des cir-
constances pressantes vous ont amenes Ai eoncen-
itrer dans vos mains toute 'autoritb de l'action-
Je me demand ce que peut 6tre a Kingston cette
action qui necessite la dictature de la Haute Rai-
son et du Haut Prestige incarnds dans vos per-
sonnes ? Je me demand sur quoi et sur qui A
Kingston s'exerce cette Dictature pour commander
si peu de souci de la sanction de vos compagnons
d'exil ? Je pense que par tout autre mode que-
votre propre initiative, on vous eit pr6eisement
choisis pour l'exercice de la puissnace rAvolu-
tibnnaire et pour ma part, j'eusse Wt6 heureux, moi









-7-


*qui ne suis pas grand chose, de vous prouver qtue
.e suis bon quelque chose en contribuant A vous
'designer comme les seules tktes pensantes et diri-
geantes du moment.
Aux honneurs d'un Secr6taire-g6neral, j'eusse
-done prefer6, je le r6epte l'honneur de vous choisir,
,et celui aussi d'etre par vous meme prialablement
avis6 du role important et de premier ordre que
vous me r&serviez, ainsi que des actes politiques
,que vous aviez intention de rediger et don't votre
:Secr6taire-g4neral n'a eu connaissance qu'apres dix
.jours, quand ces actes 6taient 1i6j publics. "
Il s'en suivit une longue correspondence entire
Edmond Paul qui se pr6tendit froiss6 dans son
patriotism et Desilus Lamour, Chevallier Dari-
grand, J. Roche, N. Mod6, Thoby, etc....
Dans sa lettre & Mod4 Paul soutint qu'il recon"
nait A tout exile le droit de refuser de prendre part
A l'action qu'on organisait ; mais ce qui l'6tonnait
et centre quoi il protestait, c'6tait cette tendance
nettement marquee de vouloir l'ecarter dans une
affaire qu'il avait aid6 preparer. Cette pr6ten-
tion de Paul provoqua une nouvelle lettre de Mode
dans laquelle nous extrayons les passages sui-
vants:
Un fait puissant, pivot de toute action skrieuse
idominait tout. C'est que de tous les conspirateurs
en exil ou en Haiti, le general Boisrond Canal est le
seul qui a requ des ,offres et des advances d'argent
pour l'oeuvre r6volutionnaire. Le Comit6 ne pou-
vait done avoir sa raison d'6tre que pour peser
les choses et combiner un movement avec ces il6-
ments qui existaient et existent, il faut l!avouer,
mon cher concitoyen, en dehors de notre partici.
nation: la confiance que le general Boisrond Canal
inspire aux bailleurs de fonds, les fonds avances et
les conspirateurs. -
Permettez-moi de m'appesantir sur ce dernier
lementi; ileft 6t5 bien triste, mon cher concitoyen,
qlue des conspirateurs et des conspirations n'eus-
bent exist dans le pays que comme l'(uvre des six











conjures de Kingston. Non, tous les citoyens:
ayant un cceur sont en ce moment des conjures, et
vous, merchant avec eux et A leur tote, tellement ,
irresistible et rapide est le mouvemen., que vous
avez pu penser que c'est vous qui l'imprimez, tan-
dis que vous ne faites, comme tant d'autres, 'que
le suivre et le seconder.
Cela est si vrai que, quand fut arrivee A point
cette fameuse conjuration que vous revendiquez:
comme votre euvre personnelle et la propriety ex-
clusive de votre patriotism, vous n'avez voulu v
croire vous-m6mes que sur les pieces authentiques
exhibees par 1'envoy6 que vous connaissez. Et
Chose pour le moins contradictoire, vous, les pr6-
tendus initiateurs de la conjuration, vous avez
dout6 de la reussite de l'entreprise, sans en rien
dire A personnel, A ce point qu'a l'heure du depart,
trois d'entre vous ont categoriquement refuse de
quitter- la Jamaique et un, le Deus ex machine de-
la conspiration, prit tout bonnement passage
pour St-Thomas : n'y a-t-il pas au fond de tout
cela une 6nigme don't le temps seul fera connaitre
le not ? .....
A' A propos de ce vaisseau qui est v6tre, pr4ten-
dez-vous, n'y a-t-il pas encore dans cette revendi-
cation de propriety une nouvelle hyperbole qui
n'est plus cette fois-ci le fruit de vote imagina-
tion, mais d'une logique a outrance ?
Quoi un n6gociantnous vend des armes et des
munitions sur la seule esp6rance du sucees du par-
ti liberal don't nous sommes tous les membres; it
r4clame, come des arrhes, P. 5.000, et des six
conjures, le general Boisrond Canal seul les posse-
de, il les donne; le reste, environ douze fois cette
valeur est avanc6 sur la signature personnelle du
general Boisrond Canal, snr la bonne foi politique
du parti liberal, enfin sur le credit de la R6publique
d'Haiti; et vous osez, mon cher concitoyen, appe-
ler cela un 6difice construit de vos seules mains !
Pensez-vous done quel'on se soit adress6 pour cette
affaire a vos personnel, et non..A la Patrie et 4
nous tous qui en sommes 'l'6traiger les represen-
tants ?









-9-


Vous I'avez si bien compris dans ce sens g6n6-
ral, que quand, A c6te de la signature du general
Boisrond Canal qui engageait sa personnel politi-
que aussi bien que sa personnel privee, les v6tres
furent demand6es comme garantie, vous avez refu-
s6 de les donner, ne pouvant pas, dites-vous, enga-
ger l'avenir de vos families.
Certes, je n'entends pas vous faire un repro-
che de ce refus mais puisque l'obtention de ces si-
gnatures semblait ktre la condition sine quA non
de la conclusion de l'affaire, je ne comprends pas
que del'ensemble de ces faits vous puissiez conclure
a un droit de propriety, ni meme de cooperation
politique effective dans tout ce qui a 6t6 fait tou-
chant le vaisseau. "
Certaines tentatives de rapprochement furent
faites entr'autres par Paul lui-meme qui pria Dar-
rigrand d'intervenir en ce sens pros de Boisroud
Canal et par Roche qui fit A ce sujet certaines
propositions A Paul. On ne put trouver aucune
base d'entente.
Enfin, le 21 F6vrier, Boisrond Canal rompit le
silence qu'ilt avait garden depuis la date de la fa-
meuse lettre-collective des dix-neuf exil6s lui noti-
fiant sa designation comme le chef r6volutionnai-
re des operations militaires a entreprendre.contre
legouvernementde Domingue. Dans une lettre A La-
mour,il avouaqu'on doittenir compete de 1'opinion
des exiles dissidents et traqa la ligne de conduite
que d6sormais on devait suivre. Ecoutons-le :
.Inutile de vous dire que je ne pretends
aucunement d6savouer tous les actes pr6liminaires
dejA faits et signs de nous tous; mais vous con-
viendrez, mon cher Dgsilus, que je ne puis conti-
nuer A cooperer avec vous A la redaction
de nouvelles pieces ni a la distribution d'au-
cunes charges, avant que nous ne soyons sur les
lieux m6mes de l'action,-quand d6jA un group d'e-
xil6s, A l'opinion desquels nous devons tenir comp-
te, ignorant entierement nos combinaisons, m'ont
demanded la formation d'un Comit6 ou des formes









-10-


qu'ils croient plus r6gulibres quc celles que nous
avons employees.
Je crois done, mon cher D6silus, que, pour 6vi-
ter toute dissidence, toute division entire nous, il
convient mieux que nous attendions que nous so-
yons en Haiti avant de former un Comit6 d6finitif
devant fonctionner tout le temps que durera la
Revolution.
Nous pouvons done continue A agirchacnn de
notre c6te, nous concertant quand il y aura lieu
pour mener A honne fin l'ouvre dejh entreprise et
don't vousavez eula principal part d'initiative... "
Son but 6tait atteint. Le schisme qu'il revait et
que secrAtement il avait meme provoque 6tait faith.
Les lib6raux divis6s en deux groups: lib6raux
bazelaisistes et lib6raux canalistes, continuerent
A conspirer, chacun de4on c6t6.
Boisrond Canal, plus actif et disposant aussi de
plus de moyens, organisa un d6barquement arm6
qu'il se proposal d'op6rpr A Jacmel. Un n6gociant,
Altamon de Cordava, s'engagea a fouruir des ar-
mes et des munitions A l'insurrection, moyennant
certain engagements par contract consentis par
Boisrond Canal et un group de ses amis.
Le 21 f6vrier, au moment o1 Nathan Mod6 faisait,
avec Numa Boze et John Bonhomme qui devaient
l'accompagner, les derniers pr6paratifs de depart
au port de Moran-Bay, D6silus Lamour fit des de-
marches pres de Boisrond Canal afin de permettre
A Official et Tancrede Busquet, de16gu6s du Comi-
t6-Directeur, de voyager A bord du meme bateau
que Mode. Lofficial et Busquet Otaient porteurs de
certaines pieces de Bazelais aux membres du Comi-
te de Jacmel leur disant de proclamer 1'insurrec-
tion "conform6ment ice qui a et arret6eet convenu
entire tous, nonobstant ayis contraire qui pour-
raient venir de Boisrond. Boisrond Canal agr6a
la demand de Lamour, malgr6 son intime convic-
tisn que Boyer Bazelais cherchait A lui porter un
coup de Jarnac.
Enfin. 'Octa via, ayant A son bord les cinq d616-
guas, partit avec les armes et lps munitions. A son









-11-


arrive, le 25 f6vrier, dans la rade de Jacmel, Louis
Tanis refusa de prendre les armes. Il empecha me-
me toute communication avec le bateau. Le capi-
taine dut affirmer que son navire 6tait en relache
force. Louis Tanis d6claia le navire suspect et de-
manda au Consul anglais d'accepter A faire avec
les autorit6s constitutes une visit N bord de 1'Oc-
tavia. Sur le refus du Consul, il fit surveiller davan-
tage le navire par dix canots. Cependant Mr. A.
Mallet, put se mettre en rapport avec les d616-
gu6s r6volutionnaires grace au bateau francais Gil-
Bias qui se trouvait aussi dans la rade et eut avec
eux plusieurs conferences.
Le lendemain, Boisrond Canal, accompagn6 de
36 exiles parmi lesquels se trouvait Armand Tho-
by, arriva a bord du Royal-Mail dans la rade
de Jacmel. Malgr6 toutes les d6marches qu'on fit
pres de Tanis, il persist dans sa resolution de-ne
pas prendre les armes. Les exiles durent abandon-
ner l'execution de leur project et, A bord des deux
biteaux, partirent pour St. Thomas.
Un mystere plane sur le motif qui d6termina
Louis Tanis a ne pas proclamer la revolution. Ce-
pendant, dans ses rapports au Gouvernement,il ne
r4v6la pas toutes les circonstances de l'affaire, ce
qui atteste qn'il ne trahit pas non plus la cause des
exiles et sauva ainsi la vie a plusieurs notabilit6s
de Jacmel et peut-Atre meme de diverse autres
villes de la R1publique.
Septimus Rameau, en sa quality de Vice-Pr6si-
dent du Conseil des Secr6taires d'Etat, ne voulut
pasque cette tentative de d6barquement d'exiles
sur un point du pays restat impunie. I ecrivit, le 29
fevrier, une depeche & Louis Tanis, commandant
de l'Arrondissement de Jacmel, l'invitant A fair
juger tous les suspects de la ville. 1I est malheu-
reux, lui disait-il, que mon dernier pli prive vous
soit parvenu trop tard pour vous porter A contra-
rier d'une maniere quelconque le depart de l'Octa-
via.
" Ce n'est ni plus ni moins qu'un pirate, vous pou-
viez mettre la main sur le capitaine et le placer










- 12-


sons l'autorit6 de la loi, vous pouviez mgme tirer
sur le batiment et le couler.
On pretend qu'il joue de stratageme, qu'il s'est
blotti entire les ilots pres des Cayes-Jacmel et qu'il
y a d6pos6 des armes. C'est une hypocrisie qui ne
m6rite pa.s moins votre attention..... A vous les
perquisitions n6cessaires.
L'ev6nement accompli ayant sa portee et n'a-
yant pas manqu6 de caract6riser la situation, nous
savons que M. Boisrond Canal et ses satellites ont
6t6 appel6s A Jacmel par quelques coupables com-
me eux et sur lesquels il faut bien que le Gouverne-
ment mette la main. Vous ferez done, en conse-
quence, 1'arrestation pr6 venti ve de tons les suspects
que vous connaissez, les d4poserez en prison et for.
merez une commission d'enqufte, composee d'hom-
mes competents de votre choix, devoUns a Ia cause
du Gouvernement qui personnifie l'ordre, la paix
et la repression du desordre.....
L'enquete don't je vous ai parl6 plus haut doit
6tre spontanee, elle portera d'uue maniere special
sur M. Mallet, commergant, agent de la conspira-
tion permanent A Kingston, et cheville ouvriere de
la tentative r6cente A Jacmel.
11 ne manque pas de temoins, la conduite de M.
Mallet a et6 publique.
De tout cela, G6n6ral, il faut un jugement so-
lennel qui donne une lecon aux perturbateurs et
r6tablisse l'6quilibre de la politique interieure, en
bornant le cercle des attributions de 1'6tranger ap.
pel6 A jouir de l'hospitalit6 Nationale trop souvent
abusee.
N C'est tres s6rieux, inspire l'enqu6te des senti-
ments du Gouvernement. et pr6pa.rez ainsi les juges
, donner avec la s6v6rit6 et l'quit6 qui caract6risent
de vrais patriotes,satisfaction A la soci6t6 de Jacmel
trop 4prouv6e, A la paix trop souvent trouble.
S" Qu'importe la pesanteur de la loi, elle doit Atre
appliquee. Au Gouvernement soul, il peut apparte-
nir de vouloir user de ses prerogatives pour en
temp6rer les rigueurs. "











Louis Tanis, en faisant son rapport au Gouverne-
anent au sujet de la tentative de d6barquement de
Boisrond Canal & Jacmel, d6sirait surtout prdt6ger
4a vie de ceux qui conspiraient avec lui. Mais, par
la depeche de Septimus Rameau, il etait mis dans
:la n6cessit6 ou d'ex6cuter les ordres impgratifs
,qu'on.lui donnait ou de prendre parti des exilds.
Feignant d'obbir aux injunctions de S. Rameau, it
.envoya des missionnaires A L6ogane recevoir les
-armes et les munitions qu'on lui avait expedides.
Et, le 7 Mars, il proclama la R6volution a Jacmel.
Dans le premier bulletin r6volutionnaire on r6su-
,ma ainsi les motifs de cette revendication -arm(e :
Suppression de la liberty de la press, consacrbe
par notre Constitution;
Dictature de Septimus Rameau don't la volont6
,est substitute A celle de la Chambre et du S6nat;
D6pr6dation sur use Achelle fabuleuse des de-
niers publics;
Emprunt op6r l'AEtranger courant un vol
immense;
Supression de la liberty individuelle;
Assassinat sans motif de deux homes illastres
de notre histoire contemporaine, Momplaisir Pierre
et Brice aine, et la menace du mgme crime suspen-
-due sur la tAte de chaque citoyen ;
Entente avec une nation 6trangere esclavagiste
pour lui livrer sans armes les enfants d'une m6me
,race que la n8tre qui sent venus chercher un abri
sur notre sol hospitalier, de lui livrer les homes
les plus remarquables du pays que la Providence a
:sauvegard6s;
Proscription sans motif et sans raison, sans
I'ombre d'un jugement somnaire, des citoyens les
plus distinguas du Pays I..., "
Le lendemain, on forma le gouvernement central
nr-volutionnaire qui fut compose de Louis Tanis,
president, L. T. Lafontant, Stanislas Taluy, Ulti-
mo Lafontant et So.sthenes Dabady.
Par un heureux hasard, D6silus Lamour, Tan-


- 13 -









14 --

erede B'usquet, Sylla Guignard, Octave Bartlihfemy..
Jacques Basquiat, Chanlatte fils, R6my, Chevallier
Darigrand, Dejean et Granville Herard qui 6taient
a St. Thomas prirent passage a board du Royal--
Manil pour se' rendre' a Kingston.. Le 7, jour mnme-
de la prise, d'armes de Louis Tanis, le bateau se
trouva dan3 la rade de Jacmel. Apprenant que la
RIvoIution 6tait proclam6e, les huit premiers des-
eendirent & terre et firent cause commune aves les-
r&volutionnaires.
Agnor D6brosse,aux Baraderesr6pondit au mou-
vement. Vaincudans une bataillepar Prosper Faurer
Secr6taire d'Etat de la Guerre, il se suicide pour ne.
pas se laisser faire prisonnier.
Boisrond Canal, accompagn6 de son frire Canal
jeune ( connu aussi sous le nom de Petit Canal, )
Fontange Chevallier, Nathan Mode, Kerlegrand,
Henri Brice, John Bonhomme, Calice Carri&, Numa
Boze, Ten6us Suire, Alonzo Jacinthe, A. Sfnecal,
Lofficial, G16zil F61ix, Roche fils, Phanor fils, Ch6-
rilus Phanor, Fourcaut Fleurian, S6neque Mom-
plaisir Pierre et Turenne D6rosier, quitta Kings-
ton le 12 mars, & bord du bateau danois la Thyra
pour aller porter concourse A la Revolution. Mais,
pouss6 un peu plus par ambition de diriger seul
le movement, au lieu de tenter son d4barquement
pres de la ville de Jacmel, il le fit A Saltrou qui
etait encore en faveur du Gouvernement.
A l'arrivee des exiles, Sn&cal fat envoy- en mis-
sion pres du general Hilaire Rabel, commandant de
l'arrondissement de Saltrou. II ne rencontra que
le fils de ce general qui pr6tendit que son pere etait
en tourn6e rAvolutionnaire. Ayant affirnie Sene-
cal que tout l'arrondissement 6tait en armes et
qu'on attendait le debarquement de B'oisrond Ca-
nal, dix exiles prirent passage dans deux canots
pour aller A terre. A peine y 6taient-ils arrives que
des homes places en embuseade ouvrirent sur eux
leur feu meurtrier. Ce fut horrible, ce fut mons-
trueux. Les exiles se d6fendirent comme its pou-
vaient. Dans l'action, six d'entre eux regurent la
mort: Nathan Mode, A, Senecal, Fourcaut Fleu-











ifian, Phanor fils, dit au Cap, Ch~rilus Phanor et
Turenne D6rosier. Numa Boze fut fait prisionnier.
Dans la soir6e mCme de cette fameuse journ6e du
15 Mars, la Thyra partit pour Kingston.
Michel Domingue fit grand bruit autour de cette
-affaire. I1 annonga dans une proclamation que
Boisrond Canal ne se doutait pas que le g6n6ral
Hilaire Rabel, officer d'honneur et d3 distinction,
'n'Btait pas de caractere A trahir. I n'a 6t6
possible, lisons-nous dans une note du Maniteur, de
-constater que I'identit6 des cadavres de Boisroud
*Canal et soti domestique ( Turenne D6rosier ) Ca-
-nal fils, Henry Brice.
Grace aux soins des autres autorit6s locales,
ils ont 6t6 inhum6s sur la plage."
Dans un placard que Boisrond Canal fit A Kings-
*ton le 25 Mars, en reponse a la version du Gouver-
aement au sajet de l'affaire de Saltrou, il annonga
-ainsi son prochain retour a Michel Domingue :
Michel Domingue, c'est pour vous prouver que
je suis encore 1l, plein de vie, que je fais cet im-
prime. C'est pour que vous n'en doutiez pas un seul
instant que je le signe de ma main.
Qu'importe d'aiileurs mon existence au triom-
phe du parti que je surs ? Si je succombe dans la
lutte, mille soldats plus habiles que moi surgiront
pour me remplacer et vous demander compete de
vos forfaits Ii ne manque pas de braves et de no-
bles coers en Haiti 1
D6jA plusieurs points du pays se sont hau-
tement manifestBs contre votre Gouvernement. Ils
vous tiennent en 6chec. D'autres localit6s ne tar-
,deront pas A se prononcer.
Attendez !
Les flots m'ont engloutis, Michel Domingue !
Eh bien, je sors de mon linceul et j'ai A vous
dire : Pour tout le mal que vous avez fait au pays,
vous ne mourrez pas de la mort des braves, de celle
des soldats; vous ne mourrez pas come sont
morts mes valeureux compagnzns d'armes, la poi-
trine mitraill6e de balls I









- 16-


Le gibet du criminal endurci vous attend r
A bient6t, "
Si Boisrond Canal fit deux tentatives de d6bar-
quement qui furent infructueuses, Boyer Bazelais et
Edmond Paul ne se montrerent pas aussi coura-
geux. Ils n'aspirerent pas moins A vouloir diriger
la Revolution et A en tirer tour le profit. Pourtant
il ne leur manqua pas de moyens pour tenter aussi
un d6barquement.
Le 25 Mars, le ( Royal Mail # quitta Kingston
pour Jacmel. Edmond Paul ne fit pas le geste qu'on
attendait de lui. Au lieu de profiter de- cette occa-
sion pour aller prendre franchement position a c6-
te de Louis Tanis, il se mit plut&t A la disposition
de ceux qui voulaient partir pour payer pour eux.
leur passage a bord de ce bateau et rest paisible-
men t Kingston.
Voyons comment ii comment dans une lettre
en date du 24 Mars a D6silus Lamour, l'affaire
de Saltrou : Je presume, disait-il que, peu apres.
le depart de vos lettres du 16, le bruit vous est par-
venu de-ce malheur A jamais irreparable. C'est par
le plus grand des hasards que Boisrond a kchapp&
A la catastrophe. Jugez par 1& de l'inconvenient de
faire pivoter l'euvre du salut de tous sur un nora
propre. Et combien un guide qui se croit im-
pose par la n6cessit6 ne doit-il pas ob6ir aux con-
seils de la froide d6lib6ration.
Bref, le temps est toujours 4 l'action, et c'est
dans l'Onergie des faits que doivent se montrer les
meilleures conceptions. Toutes les lettres qui vous
arriveront par ce packet vous diront les details de
l'affaire de Saltrou. La Thyra, fuyant le sinistre
rivage, est venue reconnaitre terre ici; il parait
qu'il ne fut pas possible de parler de revenir tout
implement A Jacmel, tant la catastrophe avait af-
fect6 le moral de la plupart des survivants."
Il exposa ainsi les raisons pour lesquelles il n'o-
sait se rendre a Jacmel : Je ne puis quitter ici
par cette occasion pour aller vous rejoindre. Nous
avons d'ici A pousser A la revolution sur d'autres
points, et surtout & travailler a empecher qu'on in-









-17-


troduise sur le vaste tha-tre des vai nBiin'nts
des germes de conflicts tire. des fits accomplish A
Jacinel. Environ 25 jeunes gens du Port-an-
Prince sont ici ; is arrivaient pour se diriger de
votre c&t6, 'mais nous ayant trouves dans notre
miserable situation, ils flottent indecis, Eoupirant
apris l'entente. II faut done que quelques jours s'-
coulent avant que chacun preune son parti. De
votre c6t6.,ou a comrnis la faute de n'avoir pas
berit officiellement aux exiles, puisque la premiere
base qui nous liait & Jacmel a Wte change. C'Ftait
aux autorites revolutionnaires, aujourd'hui com-
p6tentes, A fire appel A tous les Exiles, en leur di-
sant qu'ilsnommeraient trois des leurs ponr parta-
ger la direction des chose de la Revolntion. Cela
lurait facility notre travail aupr&s de tous. Xvisez
donc,s'il y a encore urgence. ....
Dans le post-scriptum de la lettre,il avoua ainsi
son but:
Obtenir qu'il soit dit : que le Gouvernemnent
central, au triomphe'de la Revolution. seratransf6-
rB6 la Capitale, le nombre de ses membres aug-
inent6 de citoyens notables choisis dans les princi-
pales localitds du pays; que les imembris du
Corps l6gislat.if qui avaien prot. st contre la vio-
lation de leur mandate, soient rappels afin que le
people tire un enseignement de ce fait, que le pres-
tige des chainbres soit rehaussO, que les despotes
a venir reculent, et que le courage civique recevant
sa recompense et sa; conseeration serve d'encoura-
gement ; et aussi pour ne pas infirmer liotir pro-
gramme d6jA r6pandu. "
Le rappel des membres du Coirps 14gislatif assu-
rait le triomphe de la candidature de Boyer Baze-
lais A la Pr6sidence. Cette intention d'Edmon:l
Paul prouvait pour le moins sa naTvetW.
Comment expliquer que Louis Tanis et Boisromd
- Canal exposeraient leur vie pour renverser Micliel
Domingue du pouvoir, et d'autres citoyens, sous Ie
fallacieux pr6texte d'enseignements A donner aiu
people voudraient b6n6ficier de cette Revolition
pour laquelle ils n'oserent tenter aucun effort.









-18- ,
Peut-on parler de principles quand on fait appel A
la force pour prendre le 'pouvoir ?
Louis Tanis luttait encore centre les forces du
Gouvernement qui bloquaient Jacmel quand, le3
Avril, a minuit, le general Prophete Vincent prit
les armes, dans le Nord, a Grand-Bassin. A peu'
pros A la meme heure. le g6n6ral Pierre Ulysse prit
aussi les armes an Trou. Ln 4. le gn6'ral Th6o-
phile Parisien r6pondit, au Cap-Haitien, au mou-
vement insurrectionnel. On y forma,le mnme jour,
un comit6 r6volutionnaire compose de Hyppolite,
president, Th. Parisien, vice-president, H. Price,
S. Auguste, Samson, Jeantel Manigat. R. F. Jean-
Joseph, H. Etienne,Mompoint jeunp, Pharnas Bas-
tien, J. C. Daniel, membres.
Ce fut ce comit6 qui envoya une delegation a
bord de la goilette anglaise Charles en mission se-
crete pres de Boisrond Canal A Kingston, Aussitbt
que la communication fut faite a Boisrond, il prit
P. 4.000 de R6gnard R6gnier pour affreter le stea-
mer anglais Cuban,de la ligne Liverpool,sur lequel il
partit a la tate de soixante deux exilAs haltiens
pour le Cap-Haitien ou il arriva le Vendredi saint
14 Avril.
Quelques jours apres leur depart, Edmond Paul,
dans un entretien avec Emile Pierre, lui demand
si Salomon qui 6tait en exil depuis pres de dix-sept
ans, n'allait pas profiter de cette prise d'armes
pour partir aussi pour Haiti.
Non, lui r6pondit Emile Piprre, il souhaite
simplement la chftte de Domingue pour rentrer
paisiblement dans sa famille.
C'est une erreur, repliqua Paul, il doit penser
lui-meme a mettre fin A sa longue proscription.
Pourquoi ne veut-il pas 'rentrei en Haiti avec les
autres exiles ? ....
Enfin,le Gouvernement de Domingue est renverse.>
On forma a Port-au-Prince, le 15 Avril, un comit6
revolutionnaire compose de B. Riviere, president,
Morin Montasse, Tracy Riboul, C. Archin, David
fils-ain6, E. Carrie, C. Nau, Darius Denis, Richard









-19-


Azor, Jn-Louis Hyppolite, Francin Th6zan, H.
Granville, St-Vil Vici or, D. Pierre, A. P. Mitton, S.
Faubert, Ls. Oriol, membres. Le lendemain, le co-
mit6 charge les g4n6raux Petit-Frbre Francois
et Valentine Alcantara y Martyr de l'autorite mili-
taire de la ville. Trois jours apr&s il nomma Bois-
rond Canal g6n6ral en chef des forces militaires et
r6volutionnaires de 1'arrondissement de Port-au-
Prince. En cette quality, disait le d6cret de no-
mination. il est muni de tous les pouvoirs n6ces-
saires pour coop6rer, avec les autres chefs sup6-
rieurs des forces r6volutionnaires, A consolider et
parfaire la grand euvre de reg6n6ration natio-
nale qui s'accomplit en ce moment" "
Le 23 Avril, le comit6 central r6volutionnaire
nomma membres du gouvernement provisoire
Boisrond Canal, Hyppolite,Louis Tanis aine, Louis
Audain et Morin Montasse. Le lendemain, confor-
m6ment h I'article 3 du d6cret de sa formation, le
Gouvernement provisoire appela, A titre de con-
seillers, Hannibal Price,charge du'd6partement des
Finances, du Commerce et des Relations Ext6rieu-
res ; Ovide Cameau, charge du d6partement de
l'Intirieur,de l'Agriculture et de la Police gen6rale;
Morin Montasse, charge du d6partement de la
Guerre et de la Marine; Thimogene Lafontant,
charge du d6partement de la Justice, de l'Instruc-
tion publique et des Cultes.
Diverses measures r6volutionnaires furenc prises
par le Gouvernement provisoire. Ce fut ainsi qu'il
ordonna de poursuivre, conform6ment aux lois, les
citoyens J. A. Dumbar, Jacques Th6baud, Marcel-
lus Adam,Papillon, J. J. Audain, Lamarre Arnoux,
Jacques Chenet, L'tion Chassagne, Charles Dannel,
P6trus Liautaud, J. B. Souffrant, A. Deluy, Alexis
Mary, Th. Paret, Linstant Pradine fils, le sieur
Georges Moravia, accuses d'avoir particip6 par
des manoeuvres frauduleuses et violentes au renver-
sement de la Constitution et des institutions du
pays, et d'etre les complices de vols et dilapida-
tions des deniers publics, ainsi que tous autres
qui seront reconnus avoir particip6 aux actes re-









- 20-


pr6hensibles reproch6s aux individus ci-dessus d6-
nomm.s.
Les Secr6taires d'Etat du Gouvernement de Mi-
chel Domingue et les citoyens Elie Liautaud, ex-
tr6sorier general, Octave Rameau, d4elgu6 en
France, Alexis Andr6, ex-tr6soiier particulier,Van-
fort St-Cyr, C. Duperval, Mosanto, Jules St-Maca-
ry, Camille Brun, Mucius Thomas, L. Pradine pare.
furent mis en ktat d'accusation et leurs biens, taut
ineubles qu'immeubles, provisoirement saisis et mis
sous s6questre, pour fits de d4tournemnnt des de-
niers publics.
Tous les bins imeubles et i nmeubles de M. Do-
mingue et Septimus Rameau furent 6galement s6-
questres.
L'inamovibilit6 des juges fut suspendue pour la
periode d'existence du Gouvernement provisoire.
Les affaires publiques, ayant repris plus ou moins
leur course, tous les exiles parent rentrer en Haiti,
contents, malgr6 leurs d(boires, de revoir cd petit
coin de terre pour lequel nos pores eurent tant a .
letter. Seul, Salomon, banni depuis pros de dix-
sept ans, rest toujours A Kingston, attendant un
mot d'Emile Pierre, son bean-frere, qui avait laisse
cette ville avec les lib6raux bazelaisistes. Et ce fut
une douce consolation pour lui qui 6tait si inquiet
sur le veritable caractAre de la Revolution, quand
il requt une lettre d'Emile Pierre lui apprenant la
restauration de la Constitution de 1867 et le r6ta-
blissement de la paix dans toutela R6publique.
Dans la matinee du 12 Mai, il d6bnrqua & Port-
au-Prince, al la grand, surprise de c i'x qui avaient
jur6 sa perte. Son arrive A la Ca lilale fut un eve-
nement. Certains de ses advers'- ies ne voulurent
pas comprendre qn'en renversn:, t le regime de re-
gression Domingue-Rameau, le lortes de la patrie
devaient Wtre ouvertes A tous les exiles haitiens. Ils
coururent dans les salons rAveiller l'ardeur combat-
tive de tous cesjeunes gens a qui depuisleur enfance,
on avait appris A hair celui qu'ils appelaient I'hom-
nie de 1848. La tiche leurfun d'autant plus facile
qu'on avait form une !g.ende autour du nom de ce









21-
ditoyen. Ils ne s'arreterent pas l ; ils. descendirent
dans les faubourgs- eux qui lui attribuaient des
idles demagogiques- et ameuterent la populace
centree lui qui se disait le defensseur de la masse. Ja,
mais on ne vit taut de machiavelisme dans notre
politique. Les adversaires firent si bien, que, ce
jour-la, la paix devint impossible par la seule
presencee de ce citoyen au sein de sa famille. Adol-
phe Canal, le pere de Boisrond Canal, par compli-
cit6, fit battre la gSn6rale et se mit A la tote de la
garde national pour sauvegarder, disait-il, la paix
pubtique menace. L'agitation devint si grande a
la Capital que, craignant an assassinate, le com-
mandant de la place dut envoyer une garde pros de
]a maison de Salomon pour le prot6ger.
A ce moment la, le Dr. Louis Audain 6tait mala-
de et Louis Tanis en cong6 i Jacmel. Les autres
membres du gouvernement provisoire et les secre-
taires d'Etat delibfrerent sur certaines questions
d'interet public quand leur parvint la nouvelle du
d'barquement de 1'illustre proscrit et du dgsordre
qu'il y avait dans la ville. Mecontents de l'injustice
don't Salomon fut l'objet, Hyppolite, H. Price, Mo-
rin Montasse, Ovide Cameau et T. Lafontant invi-.
thrent les autorites militaires A empicher que l'ordre
fut ainsi trouble. Ils ne fureut pas 6couths. Les jeu-
nes gens continuerent toujours A parcourir Jes rues
de la Capitale, arms, priofrant des menaces de
mort contre l'ancien ministry de Soulouque.
En signe de protestation, Hyppolite et les quatre
Conseillers d6missionnArent.
En some, qu'avait fait Salomon ? Lorsqu'il fut
appel6 au Ministere des Finances et des Relations
Ext6rieures sous Soulouque. il etait aux Cayes,
lieu de sa residence, et n'arriva a Port-au-Prince
qu'en Aoflt 1848, avep le President qui revenait de
sa tournee du Sud. A ce poste de conflance, il servit
son pays avec d6vouement et d6sintlressement, ne
permettant A personnel de douter de son honnetete.
On ne pouvait meme lui reprocher d'avoir pousse
Soulouque A persecuter aucun citoyen ; au contrai-
re, il eut A s'opposer A bien des actes de violence
et de repr6sailles.











Ne s'expifqfiant pas la cause de cette animosfite
Salomon qui avait fait sa descent chez Emile Pier-
re, (. 1 ) le pria de remettre pour lui la lettre sui-
vante aux membres du Gouvernement Provisoire:
Port-au-Prince, le 12 Mai 1876.
A Au Gouvernement Provisoire de la Rlpublique,
a Messieurs les gouvernants,
i La revolution s'est faite pour le triomphe des
principles, et, en remettant en vigueur la Constitu-
tion de 1867, le pays a entendu garantir a tous
la plus sainte de toutes les garanties : celle de la
liberty individuelle. En vertu de cette Constitution,
j'ai le droit de rester, d'aller, de venir come il me
plait pourvu que je ne trouble pas I'ordre public.
a Apres 17 ans d'un exil imm6rit6, il sembie q ue
des individus trouvent mauvais que je retourne
dans ma Patrie et que je revoie ma famille que je
ne connais pas.
Et quand d'autres exiles sont revenues et qu'on
ne leur a rien dit, j'ai le droit de m'6tonner qu une
garde soit placee aux environs de ma maison, et
que des jeunes gens parcourent les rues, arms et
profirant des menaces centre moi....
Le pays m'appartient comme 8 tous. et come
tous, j'ai le droit de vivre, comme j'aieu Ie devoir et
l'honneur de le servir pendant 33 ans d'une maniAre
qui d6fie toute critique et toute accusation fondles.
Le pays est assez grand pour que j'y aie ma pla-
ce, je ne viens point pour le trouble ni pour nuire
a personnel.
"Qu'on me laisse tranquille et qu'on me fasse
respecter. C'est ce que j'ai l'honneur de vous deman-
der tr&s respectueusement, inessieurs du gouverne-
ment provisoire.
Sign : SALOMONx Jne.

( 1 ) Emile Pierre habitat, A cette 4poque, un appar-
tement de la maison qu'occupeht actieilement les freres
Matt&is sur la place Geffrard.


-22-











La rponse suivante lui fut faite::
S" L Gouvernement Provisoire
"A Au General SAmMON JETUNE,
6" Gn6ral,- Nous 6tions ea d6lib&ration sur des
questions d'int6rit public, lorsque nous avons regu
votre lettre de ce jour. Noas regrettons beaucoup
-de n'avoir pas kte avis6s ni par vous ni par les au-
torites de la ville que vous 6tiez A bord et que vous
aviez Pintention de descendre; car nous n'aurions
pas manqu6 de prendre les precautions necessaires
pour pr6venir le fait qui a eu lies ce matin.
Nous savons qu aux terms de la Constitution
,de 1867, qui garantit la liberty individuelle, vous
avez le droit de rester, d'aller, de venircommeil vous
plait. mais A condition, comme vous I'avez fort
bien reconau, que I'ordre public ne soit nullement
trouble par votre fait. La garde qui a et6 place
aux environs de votre maison, loin d'avoir Bte une
menace contre votre personnel, a en as contraire
pour mission de vous prot6ger contre les manifes-
tations hostiles qui se produisaient de toutes parts
contre votre personnel. Le commandant de la place
qui a pris l'iniitiative de cette measure, a di ne pas
vous laisser ignorer son intention.
II est evident que le Pays vous appartient com-
me A tous et que vous avez le devoir et I'honneur
de le servir pendant nombre d'annees ; personnel ne
peut vous y refuser la place qui est due a chaque
citoyen. Mais, ainsi que vous devez le savoir par
la longue pratique des affaires publiques, il y a des
situations qui necessitent des actes d'abn6gations de
la part des citoyens et qui les commandent d'une
maniere superieure.
C'est en vue de cette consideration, et pour 6vi-
ter que 1'ordre public ne soit nullement trouble, ce
qui est 1'objet de nos plus vives preoccupations,
que nous vous demandons au nom de la Patrie,
d'ajourner votre rentr6e definitive dans le Pays,
jusqu'A ce que les nouvelles chambres, en voie de
formation, se soient pronounces sur votre compete.
C'est ce que nous croyons devoir vous conseil-









-24-


ler,. Mr.. r1 g6n6ral, dans les circonstances actulITes-
Nous vous saluons en la Patrie "
Salomon, ayant appris ce qui s'6tait pass au
gouvernement provisoire an; sujetf de son d6barque-
ment, erut bon de se refugier au consulate anglais
S1) old il pass la nuit.
Le lendemain, il r6pondit ainsi au gouaverinement
provisoire :
Port-au-Prince, le 13 Mai 1&76.
Au Gouvernement Provisoire de la R6publique
d'Hai.ti.
Citoyens, gouvernants,
Jrai l'honneur de vous accuser reception de vo
tre d6peche en date d'hier en r6ponse A ma lettre
du meme jour.
Vous reconnaissez avec moi qu'aux ternmes de la.
Constitution de 1867 qui nous r6git, j'ai le droit
de rester, d'aller, de venir, comme il me plait.. Com-
me moi, vous reconnaissez g'alement que le pays
m'appartient come A tous, que j'ai le droit d'y
vivre come j'ai eu le devoir et l'honneur de le ser-
vir pendant nombre d'annees, et que personnel ne
pent me refuser la place qui est due a chaque ci-
toyen.--Nanti de tous ces droits, j'ai done peine a
comprendre, citoyens-gouvernants, que vous me
demandiez A ajourier ma rentrie dans le pays jus-
qu'h ce que les nouvelles chambres se soient pro-
noncIes sur mon compete. Sur quoi et, la deman-
de de qui auront-elles A se prononcer ?
Vous me parlez d'abnugation ?- Qui plus que
moi, en a donn6 des preuves ? Comment I aprbs
plus de 17 ann6es d'exil pendant lesquelles on a
lusill6 mes deux frtres, fusill6 mes deux oncles, fu-
sille mon fils adoptif, fusill6 un de mnes beaux-frA-
res ;- on a fait mourir ma femme dans l'exil, mou-

1 ) Ce consulate idtait la rue des Miracles, mason
ofl se trouve actuellement Ie bureau de administration
des finances.











-25-


rir de chagrin ma mereet ma seur. Comment! apres
tant de si douloureuses 6preuves, on a trouv6 que
la measure n'est pas combl6e et qu'il faut me refuser
ma place au soleil de cette patrie que je me glorifie
d'avoir service avec honneur et distinction tant A
l'Int6rieur qu'a 1'ExtArieur ?
Vous me parlez de 'ordre public qui a 6t6 trou-
bl par mon fait. Mais c'est tout le contraire, ci-
toyens-gouvernants, ce sont ceux qui out manifes-
re contre moi, alors que j'6tais tranquille sous mon
toit, qui ont trouble l'ordre. Et si c'est, comme
j'en suis convaincu, en dehors de l'autorit6 qu'ils
ont agi, il n'y a done aucun reproche A m'adresser,
mais, et pour le moins, un blame s6vere A leur infli-
ger. Si le contraire pouvait 8tre admis, il arrivera
que la manifestation faite contre moi aujourd'hui
,se fera contre un autre demain. Et alors, ce sera
l'anarchie. Eh bien dans la situation que les 6v.-
nements ont faite au pays don't le pouls bat apeine,
l'anarchie serait sa ruine, son effacement, son an&-
antissement.
SJe suis revenue dans le pays, citoyens-gouver-
nants, parce que j'ai eu foi dans les actes de la re-
volution et dans les protestations de ses membres
les plus autoriss ; j'y suis revenue parce que je me
suis dit que l'effondrement du pouvoir du g6n6ral
Domingue, dans les circonstances oil il s'est accom-
pli, 6tait une leqon don't tous les haitiens auraient
profith....
Non je ne suis pas revenue en Haiti pour trou-
bler l'ordre, je n'y suis pas revenue pour poser ma
candidature A la Pr6sidence, cette robe de Nessus
qui a consume tous les chefs d'Etat, le v6n6rable
Philippe Guerrier except&.
L'exil m'a ruin6 et a ruin6 ma famille. Chef de
famille, je n'ai pu, grace A cet exil et A ces ruines,
m'acquitter de mes devoirs envers les orphelins que
Dieu a places A ma garde.
Il y, a des responsabilit6s et il y a mon droit,
je les ferai valoir en temps opportun.









-26 -
SJ'ai l'honneur d'etre, Messieurs les gouvernants,
avec le plus profound respect ".
SALOMON .Jne. "
Hannibal Price et le Docteur Aubry allerent jus-
qu'au consulate lui dire qu'ils 6taient absolument
contre l'injustice don't il 6tait victim.
Dans la matin6e du 13, il fut rembarqu6 A bord
d'un avire anglais l'Atlas au milieu de la risee
de quelques uns des manifestants du 12, des cris
" A bas Salomon groS c. .... que poussaient les
autres. Certain d'entr'eux lui donnerent meme des
coups de pierre. 1 support toutes ces miseres
sans un geste de defaillance, se r6petant, en lui mA-
me cefte phrase qu'il avait 6crite A Kingston le 10
D6cembre 1872: Cette politique qui consiste, depuis
1859 A me pers6cuter, est la plus lourde de toutes
lea maladresses et va & l'encontre des vis6es de mes
pe1)secuteurs, car plus on pers6verera dans cette
voie, plus les hommes de coeur, voyant en mOi une
victim, s'inttresseront A ma personnel ".
Par la retraite de Hyppolite, Price, M. Montasse,
Ovide Cameau et Lafontant, la situation politique
du pays s'aggrava. On avait A maintenith la paix
pour que les elections des d6put6s, des conseillers
communaux et des 6lecteurs des assemblies primai-
res se fissent dans le plus grand calme. Une confe-
rence g6n6rale de toutes les autorit6s constitutes
eut lieu le 15 Mai. a laquelle prirent part Hyppo-
lite et les quatre Conseillers demissionnaires. Apr&s
un change de vues le concordat juivant fut sign
par Montasse, Cameau, Lafontant, Price et Hyp-
polite :
lo Nous retirons nos admissions et reprenons
nos sieges,au gouvernement provisoire, a condition
qu'une enquete s6rieuse soit ouverte sur les faits
d'insubordination don't il s'agit et les coupables
recherch6s et punis conform6ment aux lois.
20 Une adresse du gouvernement provisoire an-
noncera a la nation les motifs qui nous avaient d6ci-
d4s a d6poser nos admissions, en meme temps que
le pays apprendra que nous 'avons fait le sacrifice









27 -
de toute question d'amour-propre et que nous
avons repris nos admissions des qu'il nous a Wt,
possible de faire reprendre force aux lois "
En effet, le lendemain le gouvernement provisoire
fit I'adresse suivante au people et A P'armee.
"Haitiens,
Au lendemain d'une revolution otf le people
tout entier, d'un bout A l'autre du pays, vencit,
malgr6 sa 1lgitinie col4re contre de criminals gon-
vernants, de se montrer si modern, si genereux, si
plein de bon'sens et de ferwae confiance danslaseule
force des principles libhraux, un d4sordre deplora-
ble, suscit6 sans doute, et commis par quelques
gens imprudents, sans experience ; un'Tdsordre qui,
sans la moderation et la sagesse dpploy6es, dans
cette grave circonstance, efit pu amener la plus
regrettable effusion de sang, s'est impunement
produit, et a failli un instant compromettre l'or-
dre public a la capital le 12 de ce mois.
L'absence du general Louis Tanis en conge i
Jacmel, *'ce moment; la maladie du citoyen Ls.
Audain absent du Gouvernement depuis plusieurs
jours ; l'abstention A laquelle, A cause mgme de
cet incident, s'4taient fermement resolus, le gne-
ral Hyppolite et les quatre Conseillers charg6i des
services ministeriels, n'ont point permis au Gou-
vernement provisoire, comme il se devait A lui-mi-
meetaux citoyens, de lefaire en portant cet 6vene-
ment la connaissance du pays,d'exprimerla repro-
bation sevAre que m6ritent, pour le moins, des ma-
nifestations du caractAre de celles qui se sont pro-
duites A cette dite date du 12.
Des qu'aujourd'hui, le gouvernement provisoi-
re s'est retrouv6 au complete, il a d6lib6r6 sur ce
malheureux incident; et il n'a pas pu ne point se
trouver unanime sur la maniere de 1'Pnvisager.
Comment, en effect, quand, ce qui se nomme le peu-
ple, c'est la gAenralit4 des citoyens de la R6publi-
que entire ; et quand le people entier n'exerce ses
pouvoirs lue par la delegation a des mandataires
constitu6s,: serait-il admissible un seul instant,









-28 -


sans consacrer Panarchie dans la soci6t6 et la R6-
volution en permanence dans 1'Etat, qu'un grou-
pe quelconque de citoyens, pft, son gr6, s'arro-
ger le droit de se croire le people, de s'attrouper,
tumultueusement sur la voice publique, de prendre
des deliberations, de les executer par la force, de
venir en armes tenter d'arracher des d6cisfons au
gouvernement organism ?
Quelles consequences resulteraient pour notre
Patrie dEjh si rudement 6prouvee, d'un si funeste
example, s'il' devait avoir des imitateurs ?
I1 ne faut point que cet example se reproduise,
et il ne se reproduira plus Le gouvernement pro-
visoire a d6cid6 qu'une enquite severe sera faite
sur le d6sordre condamnable du 12 de ce mois,
afin que ses fauteurs soient poursuivis et punis
conform6ment aux lois .... .
Haitiens, les coups d'Etat, qu'ils parent d'en
haut. ou viennent d'en bas ; les plebiscites, les ma-
nifestations pretendues populaires, les pressions
autoritaires,les ing6rences plus ou moins d6guis6es,
dans le libre exercise des droits des citoyens ; tous
tes moyens funestes et honteux qui ont fait nos
malheurs, et qui viennent d'etre chAti&s d'une fa-
<:on si exemplaire par la chute des Domingue-Ra.
meau. doivent Atre dEsormais et d6finitivament
bannis de nos procd6s politiques. Le gouverne-
men t provisoire ne les tol6rera jamais Dans sa lo-
-vaut, dans la sinc6rit6 de ses convictions, il. ne
pIerlettra jamais que les principes,au nom desquels
s'est faite la R6volution, soient mis en doute par
qui' que ce soit!
Ce bon sens don't vous ne cessez de donner les
preuves, ce bon sens don't encore une manifesta-
tion si remarquable vient de se produire, par votre
sage et louableconduite dans la r6cente R6volution
saura dollnner i cette malheureuse affaire du 12 de
ce mois. oeuvre d'une poign6e d'individus irr6fl6chis
son veritable caractre. celui d'un d6sordre regret-
table; vous ferez assurkment justice de toutes
iauvaisPs, de toutes perfides insinuations ou in-
terpretations.









-29-


Citoyens, allez librement et paisiblement a l'anr
ne, travaillez promptement A la reconstruction de
J'Assembl6e Nationale, afin que du libre vote de ce
grand Corps sorte le Gouvernement d6finitif, que
vous avez hAte de voir A 1'oeuvre pour la cicatrisa-
tion des cruelles blessures de la Patrie.
Le Gouvernement provisoire se repose pleine-
ment sur votre sagesse et votre patriotism, pour
le maintien de l'ordre, et il vous convie a crier avec
lui du fond de -votre coeur :
Vive l'union de la famile haitienne. "
"Trois ours apr s, L.T. Lafontant envoya la d6-
peche suivante au Commissaire du Gouvernement
pres le tribunal civil de Port-au-Prince :

"Port-au-Prince, le 19 Mai 1876
--Section de la Justice, No 70
Au Commisssaire du Gouvernement prAs le Tri-
bunal civil de Port-au-Prince.
"Monsieur le Commissaire, Le d6barquement A
la Capital, du general Salomon A produit dans le
public une vive sensation qui pourrait se traduire
-n r6sultats ficheux. si le gouvernement provisoire
ne s'6tait empress d'arreter & temps le mal. La
Constitution de 1867 qui garantit la liberty indi-
viduelle et assure A chacun son droit, ne saurait
%tre tnconnue de ceux qui, pour la fire revivre, se
sont exposes aux plus grands dangers et meme an.
sacrifice de leur vie. Le gouvernement provisoire
qui est l'l4u du Peuple, et qui, par consequent, ne
doit rien faire qui soit contraire a son bonheur,
prend l'engagement solennel de respecter les prin.
cipes consacr6s dans notre Pacte fundamental, et
qui sont la sauvegarde de tous, comme la base de
l'&difice social,
"Improuvant done ce qui s'est fait dans la iour-
nie du 12 de ce mois, comme 6tant de caractere A
trouble l'ordre public, A porter atteinte aux insti-
tutions du pays et A paralyser 1'action de l'auto-
rit6, le gouvernement provisoire vient vous inviter.









- 3 -


Monsieur Ie( ommissaire, A proc4der sans retard 5
ime enquete severe, pour arriver A connaitre les
auteurs du d6sordre qui a Ct& commis et qui impli-
que punition.
SVons trouverez, sons le convert de la present
depeche, un exemplaire en manuscript de Fadresse
du 16 Mai courant, don't vous prendrez coinmuni-
cation.
Je- vous sale, Monsieur le Commissaire. aver
nne parfaite consideration.
Le conseiller charge& du d&partement de la Jus-
tice, ete.. "
L. T. LAFONTANT
L'enqufte fut-elle r6ellement faite ? Nous en dou-
tons. Cependant, enregistrons que Boisrond Canal
dut signer l'adresse du gonvernement provisoire
an people et A 1Iarmee d6savouant la manifestation
du 12 A laquelle son p4re avait pris part,
Les elections gen6rales sefirent dans toute la R-
publique. La Chambre des deput6s se constitua,
dans sa seance du 20 juin et proceda le 27 aux elec-
tions des Shnateurs.
Le 17 Juillet, I'Assemblee Nationale se r6unit
pour electionn du Pr4sident d'Haiti. Une heure
apres l'ouverture de la l1re session de la 15e lggis-
lature, Hannibal Price, Conseiller charge du service
du department des-finances, obtint la parole et,
au nom du Gouvernement provisoire, declara que
le Gouvernement provisoire s'effacait en remet-
tant entire les mains de l'Assemble Nationale
le pouvoir qui lui &a et directement confiA par le
people.
Louis Audain, President de l'Assemble Natio-
nale, lui en donna acte et lui repondit que cette
resolution de votre part t6moigne hautement de
votre defrence pour la Constitution et vous fait
le plus grand honneur. II ajouta que qui de
droit reconnaitra avee l'Assembln e Nationale ce
point de Justice : Que votre gestion g'n6rale a 4t6
A la fois sage, ferme, et 6mineinment patriotique.'









- 31-


Le deputn Charles Mathurin Lys demanda la pa-
role et prononqa le discours suivant :
Messieurs, Je demand a votre bienveillance
quelques minutes d'attention. 'L:*
Je veux soumettre A votre haute appreciation
certaines r6flexions que je me suggere le grand d&
sir de voir l'Assembl6e aocomplir, come il le faut.
I'important devoir national qui ,nous reunit au-
jourd'hui dans cette enceinte.
Plusieurs candidates, Messieurs, demandent
r.os suffrages pour arriver a la premiere Magistra-
ture de 1'Etat.
Le eitoyen Boyer Bazelais et le general Bois-
rond Canal r4unissent certainement, mais avec des
aptitudes differentes, des qualities qui sont une ga-
rantie pour tous. Quelque soit celui des doux qui
aura l'honneur d'obtenir la majority de vos votes,
il saura remplir avec probity, patriotism et intel-
ligence, la haute mission de Presidont de la R6pu-
blique.
Mais, je ne peux vous dissimuler, Messieurs,
qu'en presence de la situation actuelle du pays.
je me sens irresistiblement entrain: A reporter
ma pens6e en arriere, a analyser les 6v.nements
d'hier, et alors la question suivante s'impose A mon
esprit : AprAs le regime militaire des diff6rents
Wouvernements qui ont dirig6 le pays, pouvons-
nous esperer que l'avenement d'un Gouvernement
purement civil soit possible et soit accept chez
nous.
Nous est-il permis d'esp6rer que le militarism,
enracine depuis longtemps en Haiti, soit d'hu-
meur & abdiquer sans mot dire ? Votre logique,
Messieurs, repond negatfvement & cette question :
Or,*si nous donnons nos suffrages au citoyen Bo-
\ver Bazelais don't le programme politique, depuis
ien des ann6es, a toujours eu pour base le Gou-
\vernemekt civil pur, quelle situation lui ferons-
nous ? Pourra-t-il, oubliant son passe et faisant
taire ses plus 16gitimes aspirations, passer un
compromise avec le militarfsme et lui faire les con-
cessions indispensables au maintien de l'6quilibre









- 32 -


entire les differentes iddes qui divisent notre .AO-
eiWt6 ?
Non, Messieurs, il ne le pourra pas, son hon-
neur criant plus fort que sa raison s'y opposera et
eette brillante instruction qui est son titre princi-
pal a vos yeux ne pourra jamais se courber A de.
exigences implacables qu'elle ne peut a dmettre.
Apr&s le Gouvernement militaire don't le 15r
Avril de cette annie a 6tele terme, Messieurs, il faut
au pays un Gouvernement de transition, il lui faut
un President qui ne soit ni absoluienzt militairc-
ni absolument civil ; aprs le regime d6chu, il faut
A la tate de la R6publique un homme intelligent, ca-
pable de s'entourer, sans esprit de parti, des con-
citoyens les plus eclaires et d6cid6 A 6couter leurs
bons conseils ; il fautun Pr6sident qui puisse, A un
moment donn6, abandonner la plume pour saisir
I'6p6e et voler au secours des populations victims
des factions, sans cesse renaissantes, qui veulent et
voudront longtemps encore s'imposer par la force
etla terreur ; il nous faut enfin, Messieurs A la
tAte des affaires de notre Pays un home qui, sans
faire violence a son pass,, pourra, sans secousse,
sans commotion, travailler pendant les quatre
annes de sa pr6sidence A preparer l'avenement de
ce gouvernement civil que j'appelle, moi aussi, de
tous mes veux ; car, lorsque cette forme d'admi-
nistration sera revenue possible, c'est que l'heure
de la prospgrite aura d6finitivement sonn6 pour
notre chore, mais bien malheureuse Patrie.
"Le g6n6ral Boisroud Canal est l'homme du Gou-
vernement de transition qu'il faut a la R1publique:
citoyen honnute autant que soldat intr6pide, ii
saura, la Constitution de 1867 h la main, rallier
toutes les opinions et justifier la confiance que le.
mandataires de la Nation lui auront accord6e en
lui conf6rant la premiere Magistrature de Etat.
Le moment est d6cisif, Messieurs. n'Ilisitons
plus laissons s'evanouir nos reves enthousiastes,
revenons energiquement A la r6alit: rendons
hommage aux gurandes qualities du citoyen Boyer
Bazelais, mais faisons ce que la raison et le )paYs









-33-


reclament de nous : Oui le pays, Messieurs Nous
sommes mandataires de la Nation et si nous tenons
a; nos devoirs, nous avons pour mission, devant
1'urrie legislative, de faire taire nos sentiments per-
sonnels, ou mieux, de thcher de les concilier avec
les sentiments et les veux de la Nation.
Votons done, Messieurs, votons pour le soldat-
citoyen, votons tous pour Boisrond Canal "
Le d4pute Milfor, Jean Fyanqois : .... La Re-
volution glorieuse et A jam'ais memorable qui vient
de s'accomplir centre le positivisme, contre le nE-
potisme et contre le favoritisme, doit etre pour
Haiti un livre ouvert rempli de renseignements
utiles pour l'avenir ; cette r6v solution, doit etre, en
outre, pour le future Chef de l'Etat que nous allons
bientOt 6lire une terrible lecon.....
Le resultat de nos suffrages designera sans con-
teste l'elu de la Nation. Que le came preside dans
nos deliberations, condition premiere qui nous met-
tra A l'abri d'etre reprehensible aux yeux de nos
mandants; il est aussi A esperer qu'aucun bulletin ne
sera depos6 en blanc, car quelles que soient les diver-
gences d'opinion, Haiti possede neanmoins des
sujets dignes et d'assez de bonnefoi pour avoir
le droit de s'asseoir sur le fauteuil presidential du
pays.
Done, Messieurs, A l'euvre Que le St.-Esprit
nous Mclaire afin que nous soyons divinement ins-
pires sur le choix a faire de celui qui doit tenir
entire ses mains, par le choix du people, le gouver-
nail du vaisseau de l'Etat trop souventballote
par la tempete r6volutionnaire. "
Le d6put6 P. E. Latortue : 11 est ecrit quel-
que part que le sabre discipline et ne civilise pas :
Soixante douze ans de longs essais, de taton-
nements, d'h6sitations, de militarisme effrene n'ont
pas poussi la R6publique de deux pas en avant.
"Nous avons eu deux Empires: avec le ler. le sacri-
fice, le d&vouement qui devrait cimenter, agencer
l'1difice national ; avec le 2e. la honte du nom hai-
tien, la retrograde de tout ce que nous avonstente.









- 34-


Nous avons eu aussi deux fois la R6publique ; avec
elle nous nous sommes attaches aux orniAres de
nos pr6jug4s, aux vieilles traditions de nos anc&-
tres ; nous avons h6site.
"Aujourd'hui, MM. sans changer la face de la cho-
se publique, nous devons, non seulement, tenter a
la r6forme de nos essais, mais commencer vrai-
ment par civiliser ; car, il est venu ce temps ofi
1'6clat de l'intelligence du citoyen doit pr6valoir
sur le brilliant des epaulettes du g6enral ".
Le d6put6 St. Martin Dupuy : ..... Si done
vous, membres de cette assemble appel6s a elire
un Chef de 1'Eat, vous choisissez, entire deux candi-
dats capable et de bonne foi, le moins capable et
qu'A Dieu ne plaise son administration ne reponde
pas A l'attente de la nation, vous vous exposerez A
l'avenir A d'amers reproches et vos enfants memes
en votre lieu et place seront flagell6s par la post6-
rite.
Nommez done, puisque vous le trouverez, ce
citoyen instruit et de bonne foi, le plus habile des
capables qui sont en presence; votez alorm de coeur
pour Boyer Bazelais et vous aurez rempli honora-
blement et sagement le devoir qui vous income ".
Le d6pute Edmond Paul : .... Nous ne voulons
plus d'un chef qui nous command, nous deman-
dons le regne de la loi.
Que le soldat soit h la tote de son arm6e, le tri-
bun A la tribune et l'avocat au barreau, Ayons
comme Chef du Pouvoir ex6cutif un citoyen simple-
inent charge d'executer la Constitution....."
II y eut 96 votants. Au premier tour de scrutin,
Boisrond Canal obtint 60 voix ; Boyer Bazelais 31;
B. Riviere 3 ; Damien 1 ; Louis Tanis 1.
Aucun des candidates n'ayant obtenu la majoritY
des deux tiers qui 6tait de 64 voix, on fit un autre
tour de scrutin. Boisrond Canal eut 68 voix et
Boyer Bazelais 28. Boisrond Canal fut ainsi pro-
(lame President d'Hafti.
Une d6putation compose des deputes Mathurin
Lys, Goldmani jeune, N6er Numa, Milfort Jean











-35-
Francois, Lalague jeune et des Snateurs M. Alexis,
A. Rouzier pore, C. Narcisse et St. Fort FranCois
fut envoy6e pros de Boisrond Canal pour lui annon-
(.er son election.
Une tradition rapporte que, ce matin du 17 Juil-
let, Boyer Bazelais 6tait tellement stOr de son Mlec-
tion comme President d'Haiti qu'il s'6tait habille
et attendait la deputation que devait lui envoyer
l'Assemblee Nationale. Nous contestons l'authenti-
cite de ce fait etnous affirmons meme que, dans
la so ir&e du 16 Juillet, il savait que F. Riboul et
Decatrel, archiviste de la Chambre des Deputes,
avaient touch de l'argent de la maison Charles
Miot pour Boisrond Canal. Grace A cet argent
et les menaces de Louis Tanis, Boisrond Canal
avait pu gagner certain d6put6s et S6nateurs et
assurer ainsi le triomphe de sa candidature A la
PrAsidencede la R1publique.











Chapitre II.

Les premiers acts de Boisrond tanal
et l'opposition des bazelaisistes

Au lendemain'de son election, le premier geste
de Boisrond Canal fut de montrer aux chefs du parti
lib6ral-bazelaisiste qu'il oubliait le pas-6 et qu'il
comptait sur leur puissant concourse pour gouver-
ner laR6publique.Il 6crivit A ce sujet a B.Bazelais et
t Edmond Paul les invitant a assister une reunion,
A sept heures du soir, dans laquelle on devait dis-
cuter sur les choix A faire pour la direction des dif-
(trents d6partements minist6riels. *
Voici quelle fut la teneur de la lettre de Bois-
rond & Bazelais :
Port-au-Prince, le 18 Juillet 1876.
A Monsieur le D6put6 Boyer Bazelais.
Mon cher concitoyen et ami.
"Votre honorable passe politiquevous a value hier
le suffrage 6clairi d'un grand nombre de nos con-
citoyens de l'Assemblee Nationale quand il s'est agi
de l'61ection du Pr6sident d'Haiti. Cette double ma-
nifestation en faveur de votre nom et du mien
prouve la force d'opinion qu'a su conqu6rir dans
le pays le parti liberal auquel nous appartenons
encore F'un et l'autre.
Ce serait de votre part, aussi bien que de la
mienne, une grande faute que de m4connaitre le
sentiment exprim6 par ces votes de l'Assembl6e Na-
tionale.
Malgr la, responsabilit6 pr.sidentielle 6dict6e
par la Constitution actuellement en vigueur, les
Secr6taires ('Etat n'ont pas moins une large part
de responsabilit6 et d'initiative. Et certes, dans le
nouveau Gouvernement, la haute direction de l'une
des grades branches de administration publi-











que ne saurait 6tre confine a ancun citoyen jouis-
sant plus que vous de lestime de l'Assembl6e Na-
tionale, de la confiance du people entier. Votre pr-
sence dans le nouveau cabinet est, a mon avis,
d'une n6cessit6 imp6rieuse qui ne saurait echapper
A votre sagacit6.
D6sireux d'avoir, avant tout, un minister
don't la composition satisfasse les aspirations lib6-
rales de l'Assembl6e Nationale et du pays tout
entier, je vous prie de vouloir bien assister A une
reunion qui doit avoir lieu chez moi ce soir a sept
heures; nous y discuterons ensemble les choix a,
faire pour la direction des diff6rents d6partements
minist6riels.
Je saisis avec plaisir cette occasion de vous of-
Irir l'assurance de mon sincere et affectueux atta-
chement.
BoISROND CANAL. "
Boyer Bazelais lui fit la r6ponse snivante :
Port-au-Prince, le 18 Juillet 1876.
Au President d'Haiti,
President,
Je m'empresse de vous accuser reception de la
lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adres-
ser, en date de'ce jour, et je vous remercie pleine-
mient pour tout ce qu'elle contient de bienveillant
pour moi.
Permettez-moi, President, de r6pondre a la de-
mande qui fait l'objet de cette lettre, avec la fran-
chise et la loyaut6 qui m'ont toujours caract6ris6.
La situation qui m'a 6t6 faite par le scrutiny auquel
vous faites allusion me command imp6rieusement
de n'accepter la direction d'aucune des grande
branches de l'administration publique, en cons6-
quence de ne pas prendre part, -pour d6lib6rer, a
uue reunion ayant pour but la formation du Cabi-
net. L'opposition dema candidature A la v6tre,
pour la Pr6sidence, a eu sans doute pour sipifica-
-tion dans l'esprit de mes amis politiques,President,
sans aucune idee d'hostilite a votre personnel, une


- 37 -









-38-


certain maniere d'entendre la mise en pratique des
principles lib6raux, de g6re les Finances, de subir
le Controle, d'organiser la Force publique.
Cette id6e s'est trouvee en minority dans 1'As-
sembl6e Nationale de 1876, mais elle doit, en rai-
son de la conviction de ses adeptes en son efficaci-
te pour l'avenir du Pays, se reserver et attendre,
dans l'int6ret de la Patrie, selon notre opinion,
et en conformity des principles constitutionnels.
C'est, je crois, du courant d'id6es qui a inspire la
majority par laquelle vous avez et. elev A la Pre-
miere Magistrature de l'Etat que devra, autant
que possible, il semble, decouler la composition de
votre Conseil official.
Cependant, veuillez bien le croire, President,
mon concours franc et loyal ne fera pas defaut A
la chose publique et ne manquera pas npn plus
aux efforts que vous allez faire pour travailler au
bonheur de la Nation.
En restant & mon poste de Representant du
Peuple, je preterai ce concours A votre Gouverne-
ment, et j'ai l'intime conviction de trouver, dans
1'exercice de mon mandate, plus de moyens de ren-
dre de r6els services A l'int6rtt general qu'en pregnant
actuellement la direction d'une branch special
quelconque de administration.
Veuillez croire, President, au regret bien sincere
que j'6prouve de ne pas pouvoir, -dans cette cir-
constance, me prAter A cette combinaison de votre
politique et recevez, je vous prie, l'assurance du
profound respect de votre tr&s humble serviteur.
BOYER BAZELAIS. "
A Edmond Paul, il 6crivit la lettre suivante :
Port-au-Prince le 18 Juillet 1876.
A Monsieur le d6pute Edmond Paul.
Mon cher concitoyen et ami,
La forte position conquise dans l'opinion pu-
blique par le parti liberal auquel nous n'avons
eess6 d'appartenir l'un et I'autre s'est manifestA
dans la lutte 4lectorale d'hier oil des noms ap-









- 39-


partenant au meme parti se sont trouv6s seuls en
presence.
I1 imported de consolider cette situation en
composant le cabinet du nouveau Gouvernement
de fagon A satisfaire toutes les aspirations lib6ra-
les de l'Assembl6e Nationale et du people tout en-
tier.
Et certes, dans ce nouveau Cabinet, aucun por-
tefeuille ne peut etre confi6 A un citoyen don't le
nom command autant que le vOtre l'estime de
l'Assemblee Nationale et la confiance du people.
Aussi, me plais-je a esperer que vous voudrez bien
assister A une reunion qui doit avoir lieu chez moi
ce soir A sept heures et dans laquelle nous aurons
A discuter les choix A faire pour la direction des dif-
firents d6partements ministeriels.
Je saisis, avec plaisir, cette occasion de vous
offrir 1'assurance de mon sincere et affectueux at-
tachement.
"BOISROND CANAL-"
Edmond Paul lui repondit ainsi:
Monsieur le President,
Les circonstances du vote d'hier me placent
dans cette position particuliere de ne pouvoir
computer, sans de nouvelles 6preuves, sur une majo-
rite dans les deux Chambres.
" Je regrette done de ne pouvoir repondre A votre
haute confiance en concourant A la formation de
votre premier Cabinet. L'usage parlementaire, ad-
mis par nos principles lib6raux exigerait, A mon
avis, que votre choix se portat de preference sur
le group de l'Assemblee qui vient de triompher.
Je voudrais, a une occasion, si vous le permet-
tez, vous apporter en personnel l'expression de mes
sentiments particuliers.
Veuillez agr6er, Monsieur le President, mes sa-
lutations les plus empresses.
E. PAUL.
Mr le Pr6sident de la Republique.
Port-au-Prince, le 18 Juillet 1876 '










-40-
A quel sentiment intime ob6issait Boisrond
Canal pour offrir le lendemain de son election, par
lettre, un minister a Bazelais, son compptiteur ?
Les Canalistes soutinrent que c'6tait une main
loyale qu'il lui tendait pour montrer que, malgrk
le schisme qui eut lieu A Kingston, Ie part liberal
formait toujours un bloc. Mais les Bazelaisistes
n'interpr6tkrent pas ainsi cette offre. A leurs yeux,
c'etait un piAge. Ils pr6tendirent qu'avec influence
don't Louis Tanis. Armand Thoby, Liautaud Eth&-
art, etc....- tous leurs adversaires politiques,-
jouissaient pros du Pr6sident, on paralyserait ge-
inralement l'ex6cution de toutes les decisions de
Bazelais, et on userait de cette pretendue inaction
pour combattre sa candidature A la pr6sidence et
le montrer au people comme un theoricien.
Ce fut en ob6issant A toutes ces considerations.-
et pent 6tre A bien d'autres encore,- que Bazelais
repondit par un refus A la lettre de Boisrond.
L'indignation des Canalistes fut au comble quand
parvint cette reponse de Bazelais. Jamais, disaient-
ils, on wut agi de la sorte avec un abtre Chef d'Etat.
Les politicians de l'Apoque, qui surveillaient l'oc-
casion de jeter leur note de discorde, pr6tendirent,--
c-eci n'a jamais Wt6 confirm6,-- que dans une r6u-
nion chez Bazelais, Paul, consult au sujet de la
demand de Boisrond, aurait tenu ce propos: "soie
pas capable couvri colette."
Le lendemain eut lieu la prestation de serment du
I'r6sident de ia Republique. Le Docteur Louis Au-
dain, President de l'AssemblEe Nationale, profit
de cette circonstance pour fire des menaces i
Boisrond et critiq uer son entourage. Ecoutons-le :
:- HIlas IPrsident, pourquoi vous faut-il ici,
vous rappeler qu'Haiti a eu des ('hefs parjures et
les a frapp6s de la plus terrible facon....
Jusqu'au 13 de -Mai 188(0, vous serez doni
le premier Citoyen parmi tons. grAce a la position
don't la Republique vous a jug4 digne : l a plu A
cette Assembl6e, par son niandat 14gitime, de vous
placer au somnet de !a daugereuse 6chelle du Pou-
voir.









-41-


Dieu vous preserve, President, oh Dieu vous
preserve, d'en jamais choir par d6ch6ance m6rit6e,
et prenez garden, 8 citoyen que je plains, du- vertige
de la hauteur !
Dois-je vous le cacher ?
Plac6 oiu vous Ptes, je redoute pour vous les
flatteurs et les sp6culateurs de mauvais aloi, dou-
ble 6cueil pour tout home au pouvoir !
Bon nombre des uns et des autres s'empres-
sent d6ja autour de Votre Personne, prIparant
leur assaut,et l'on en a puvoir, mime-avant l'heure,
excellemment devins, tourbillonner autour de vous
en funestes essaims....
"Dans cette foule qui vous acclame si bruyam-
ment au dehors, ne voyez qu'un appui mobile ; et
songeant, Pr6sident, A l'inconstance de l'onde hu-
maine, ayez un 6tai.plus solide ; dans ces groups
plus 6lev6s don't les flots sans cesse renouvel~4 vous
envahissent, en vous 6tourdissant, jusque dans vo-
tre abri de repos, sachez reconnaitre et bien distin-
guer vos amis v6ritables, vos conseillers sinceres:
ceux-cicalmes, dignes, r6serv6s, mme timides, malgr6
leurs droits d'intimes, d6bitent peu de paroles, di-
sent brievement la v6rit6, d6noncent ouvertement
I occasion, les ennemis de 1'Etat sans jamais glis-
ser la calomnie dans l'ombre, stirs de l'impunit6.
Pour eux la personnel du Chef de 1'Etat est au deu-
xieme rang, ce n'est qu'un homme, le Pays passe
avant lui. Ils estimentun Chef pour les r6elles vertus
qu'il pratique, pour Ie bien qu'il faith, et non pour
les qualit6s que lui donnent de vils courtisans.
L'int6ret prive n'est jamais leur mobile, et ils pri-
ferent, en tous cas, la nation Fl'individu. VoilA,
President, un tableau bien digne, ce me semble,
'l'attirer l'attention d'un citoyen intelligent pres
d'aborder le Pouvoir..."
Dans son Adresse au Peuple et A 1'Armne, Bois-
rond Canal ne s'arreta pas A r6pondre A certaines
allusions du Docteur Louis Audain, il reclama plu-
t6t le concours de tous et promit d'appeler a lui
toutes les intelligence et toutes les capacities du
Pays. Au sujet du Corps L6gislatif, il avoua qu'il









-42-


comptait d'une maniere particulibre sur ses con-
seils.
Le lendemain, il forma son premier cabinet. Le
g6n6ral de division Cassius Daniel fut nomm6 Se-
cretaire d'Etat de la Guerre et de la Marine ; Au-
guste Montas, Secr6taire d'Etat de 1'Int6rieur et de
1 Agriculture; Liautaud Eth6art, Secr6taire d'Etat
des Finances, du Commerce et des Relations Ext&-
rieures; et Francois Sauveur Faubert, Secr6taire
d'Etat de la Justice, de l'lnstruction publique et
des Cultes.
Le 18 Aoit, sur la proposition du Gouvernement,
l'Assemblee Nationale vota un d6cret, par lequel
elle accord grace pleiie et entire a tous les ci-
toyens qui ont 6t6 condamn6s pour crimes et dalits
politiques, soit par des tribunaux ordinaires, soit
par des d6crets r6volutionnaires, sous les Gou-
vernements de fait et de droit qui ont pu exister
jusqu'au 15 Avril 1876.
Ces citoyens, disait article 2 du decret, c'onti-
nueront de jouir ou reprendront la jouissance de
tous les droits et avantcges que leur acQordent les
lois protectrices de la R6publique, sans prejudice de
l'action civil a exercer contre eux, soit par 1'Etat
pour les faits ayant trait at la gestion des deniers
publics, soit par les particuliers pour abus d'auto-
rit6 ou tous autres faits priv6s.
Peu de jours apres, Boyer Bazelais, ne se conso-
lant pas d'avoir subi un 6chec, lors.de l'election du
President d'Haiti, commit, dans son hostility. con-
tre le Goavernement, une injustice criante.
Sur la proposition du d6put6 D. Bras, il fut ques-
tion, dans la stance du 24 Aoft de la Chambre, de
l'inconstitutionnalit6 de la nomination des com-
mandants de d6partements. Price soutint que le
President d'Haiti avait parfaitement le droit de
faire ces nominations. Les Secr6taires d'Etat de la
Guerre et de la Justice defendirent leGouvernement,
Boyer Bazelais, feignant d'ignorer que Boisrond se
trouvait, au sujet. des commandants de d6parte-
ments dans la mime situation que Nissage Saget en
1870, s'eleva contre une measure qu'il avait tol6rde









-43-


une premiere fois. Pour se venger de Louis Tanis qui
n'avait pas appuy6 sa candidature, il combattit
tous les orateurs qui avaient parle en faveur de la
constitutionnalit6 de ces nominations.
Edmond Paul soutint la mgme these que Boyer
Bazelais et ajouta que si la Chambre maintenait
ces fonctionnaires, elle serait sur ce point en d6sac-
cord avec l'opinion publique ".
Mathurin Lys prit la parole et determine la Cham-
bre A retablir les commandants de d6partements.
' LaChambre de 1870, disait-il, n'a-t-elle pas admis
les commandants de d6partements nomm6s par le
gouvernement de l'ex-Pr6sident Nissage Saget ?
Cette Chambre a done commis un acte inconstitu-
tionnel, en consacrant une illegality.
Lorsque des citoyens honorables ont rendu des
services 6minents au pays et que l'on veut leur ac-
corder des recompenses, ne les nomme-t-on pas
commandants de d6partements ?
Est-ce par 6conomie ou par m6fiance que l'on
veut carter le g6n6ral Louis Tanis ?
" Je declare que ce n'est pas par 6conomie, puisque
le deputy Bras vient de d6poser un project de decret
qui accord au general Louis Tanis 300 piastres
par mois.
C'est done par mefiance.....
Cette Chambre dirig6e par M. Boyer Bazelais,
n'a-t-elle pas conserve les commandants de d6par-
tements d'alors ? "
S'adressant ensuite A Boyer Bazelais : Cet acte
disait-il, que vous declarez inconstitutionnel a Wtc
maintenu par vous. Vous avez consacre une in-
constitutionnalite. "
Le d6put6 Boyer Bizelais: Par convenance
politique, la Chambre fut obligee de partager avec
le gouvernement du President Nissage ce poids in-
constitutionnel "
Le d4pute Lys :- Si la Chambre a admis la
nomination des commandants de d6partements
faite par le gouvernement du g6n6ral Nissage, c'est









- 44-


que 1'Ex6cutif n'6tait nullement sorti de ses limits
constitutionnelles. Cette mEme Chambre de 1870,
inspire de je ne sais quel sentiment, avait cepen-
dant d6sapprouv6 la nomination du g6enral Lor-
quet, come commandant du d6partement de
'ouest.
Je le demand, conclut-il, aux exiles de Kings-
ton, si le g6n6ral Louis Tanis, avant de prendre
les armes A Jacmel contre le gouvernement dechu,
avait pos6 comme condition sa nomination A la
charge de commandant de d6partement, aprbs le
triomphe, aurait-on h6sit6 A accepter ? "
Cette opposition systematique de Bazelais ne
pouvait qu'exciter inutilement l'animosit6 de Louis
Tanis et de ses amis contre le parti lib4ral-bazelai-
siste. Si l'on se rappelle les d6marches que firent
faire les exiles pros de Louis Tanis, commandant
de l'Arrondissement de Jacmel, pour le porter a
prendre les armes contre le President Domingue, si
l'on se rappelle que ce fut grace a ce general que
Bazelais lui-meme ait pu rentrer en Haiti, on ne
peut s'expliquer qu'il protestAt en 1876 contre un
acte qu'il avait accept en 1870, surtout lorsque
cet acte fut fait en faveur de Tanis. En vain ob-
jectera-t-on une question de principes......
De son c6t6, Salomon, ayant attend plus d'un
mois le passe-port Ju gouvernement lui permet-
tant de rentrer en Haiti, se dkcida, le 23 Aofit, A
s'adresser au Conseil des Secr6taires d'Etat pour
l'informer de son intention de venir s'asseoir an
foyer de cette Patrie que ses ancetres ont contribu6
a fonder. En d6pit du programme de cette R6vo-
lution qui renversa Domingue du pouvoir, en de-
pit de cette Constitution pour la violation de la-
quelle le Pr6sident Salnave fut fusill, le Conseil des
Secr6ta.iresd'Etat maintint son banissement,en refu-
sant d'agr6er sa demand. Ce fut alors qu'il eut
l'id6e de s'adresser au Corps L6gislatif, od ceux
qui avaient tent6 de fire de lui un deputy sous
Nissage Saget avaient voix pr6pond6rante. Il en-
voya la petition suivante A 1'Assembl6e Nationale :









45 -
"' 69, Church Street
Kingston ( Jamaique) 1876
Au S6nat et A la Chambre des repr6sentants
de la R6publique d'Haiti.
"Messieurs les S6nateurs,
Messieurs les D6put6s,
TantOt au m6pris des Lois et de la Constitu-
tion, cantot, par la complicity ou la faiblesse des
Geffrard, Nissage et Domingue s'6taient arrog6s le
droit de me tenir Bloign6 de ma Patrie. Cet ostra-
cisme dure depuis plus de 17 ans.
La lettre du general Lorquet, inser6e dans le No
du Constitutional du 29 Avril 1876, donne une
idWe des pratiques machiav6liques de mes adver-
saires.
S'il y a eu jugement contre moi, ce jugement
d4oit Atre consid6r6 comme n'existant pas, puisqu'il
n'a jamais Wt6 public. Apres avoir perp6tr le crime
les auteiurs ont eu honte, et ils l'ont 6touff6 sous le
silence.
Mais, en admettant l'existence de ce jugement,
et en lui accordant une autorit6 qu'il ne saurait
avoir, cette oauvre d'iniquit6 et des t6nebres, de
mime que les actes qui frappaient les g6n6raux
Boisrond Canal, N. Rigaud, A. Montas, RWgnard
l[gnier, O. Cameau, etc, etc, est an6antie par la
Revolution et la Constitution.
'" Mon droit de rentrer en Haiti est done entier;
il est d'ailleurs solennellement affirm par le gou-
vernement provisoire, tant dans sa correspondence
avec moi, que par le concordat sign par ses mem-
bres et qui ordonne des poursuites contre ceux
qui, le 12 Mai, out manifesto contre mon arrive
A Port-au-Prince.
Arm6 de tous les droits qui competent A l'hai-
tien, j'ai done 6crit au Conseil des Secr6taires
d'Etat, le 23 Aoft, pour lui donner avis de mon
intention de rentrer tr&s pfochainement dans ma









- 46 -


Patrie. J'ai voulu, par cette demarche, enlever
tout pretexte A la malveillance.
La r6ponse du Conseil des SecrCtaires d'Etat
n'6tant point ce que la Revolution, la Constitution
et les faits accomplish me donnent droit d'attendre,
je m'adresse A vous, Messieurs les Senateurs, Mes-
sieurs les d6putes, pour que, par votre justice, je
sois r6tabli dans la plnitude de mes droits de cito-
yens, droits 6gaux a ceux de tous les haitiens, en
g(n6ral, et notamment, A ceux des citoyens qui
etaient forcement hors du pays avant la chute du
gouvernement de Domingue, et qui y sont rentres
depuis. Comme ces derniers, j'entends user de mon
droit de m'asseoir au foyer de cette Patrie que mes
ancitres ont contribu6 A fonder, et que pour. ma
pJart, je n'ai pas mal service. t6moin ma quality du
plus fort pensionnaire de l'Etat.
"J'ai P'honneur d'etre, Messieurs les S6nateurs,
Messieurs les D6put6s, votre tres humble et trash
ob6issant serviteur.
SALOMON Jne
L'Histoire dolt tenir compete A Boyer Bazelais
d'avoir, malgr6 les suggestions, contribu6 puis-
samment a mettre fin a la longue proscription de
1'ancien ministry de Soulouque. L'Assembl&e Natio-
nale permit A Salomon de rentrer en Haiti.
A son retour dans le pays, Salomon ne manqua
pas de rendre visit A Boyer Bazelais. Ce que ces
deux homes remarquables ont dfi se dire, nous
lignorons. Cependant. nous pouvons affirmer
qu'A ce moment-la une entente 6tait possible entire
eux ; car l'un et l'autre voulaient sincArement 1'--
volution d'Haiti par la liberty, le travail et Fins-
truction. Mais les politicians de notre malheureux
pays etaient 1l et veillaient! ls manueuvrerent si
bien que Bazelais et Salomon ne purent Aviter les
pi ges qu'ils leur tendaient ; ils les diviserent.
Quel r61e Boisrond Canal joua. dans cette rupture
quisurvint en 1878 ? On ne peut rien preciser sur
ce point. Toutefois, il est A noter qu'il consid6rait
le retour de Salomon en Haiti, retour facility par le
parti lib6ral-bazelaisiste, comme une tactique pour-










-47-


pousser le parti national contre son gouverne-
ment. Son animosity contre Bazelais devint encore
plus grande lorsqu'il vit celui-ci user de la majority
qu'il avait au Corps 16gislatif pour repousser les
comptes de 1'affaire de Saltrou et former une com-
mission d'enquete parlementaire compose de sept
membres et tire, au scrutiny secret, du sein de 1'As
sembl6e Nationale, pour preparer tous les 616ments
propres a faciliter la decision de cette Assembl6e
sir 1'op6ration qualified Emprunt d'Haiti A 1'E-
tranger effectu6e par le gouvernement de Domin-
gue. Cette commission d'enquete fut un pr6texte
pour la France de ne pas reconnaitre le gouverne-
nent du Pr4sident Boisrond Canal.












Chapitre III.

Situation du pays au retoul d'exiI
de' Salomon Jeune et les N1ections de 1878.


Chaque jour, I'opposition faisait du progres. Et
Bazelais, tout en cherchant A s'attirer la sympa-
thie des nationaux, ne critique pas moins les actes
du Pouvoir Ex6cutif. Ce fut alors que Boisrond
comprenant qu'on minait reellement son gouver-
nement, change de tactique. Pour s'en venger, it
Pcarta syst6matiquement des functions publique.s
les bazelaisistes et n'appela pour les occuper que
les canalistes ses amis et les nationaux, SPS
adversaires. Parmi ces derniers, il choisissait sur-
tout ceux qui 6taient absolument hostile A la can-
didature de Boyer Bazelais.
Mais, dans l'esprit de Boisrond, 1'appel fait aux
nationaux ne tendait pas pour cela A faciliter l'a-
venement de Salomon au pouvoir. I1 crut simple-
ment qu'apr's s'Otre servi d'eux pour ecraser Ba-
zelais, il les d6terminerait a se mettre avec Mentor
Nicolas, l'homnme de son ceuur, pour lui succeder
a la Pr6sidence.
Cette politique du gouvernement, au lieu d'apai-
ser les citoyens, ne fit qu'ex(iter davantage les
passions du moment. Dans toute la Republique, les
uns ne parlaient que d'6craser les autres. *' Styl6es
ou syst6iatiquement abandonnues a elles-memes
les autorit6s militaires auxquelles incumbent, en
majeure parties, le service da la police, et le maintien
de la sEcurit6 publique, suivant nos mreurs admi-
ministratives, ne recherchaient ni les assassinate,
ni les vols, ni les crimes. ni les delits. La. vie et les
biens des citoyens 6taient exposes aux pires entire
rises. Au C(ap-HaYtien, les coups de feu r6son-
naient et les balles siflaient, jour et nuit, A travers









- -49-


les rues. On 4tait bless, tuA sans savoir d'oi par-
taient les projectiles, aucune perquisition n'4tant
faite. Les magasius etaient, de temps a autre en-
fonc6s et d6valises par des bandes don't les iepaires
6taient connus, mais qu'on n'inquiftait point. Les
journaux tonnaient avec toute l'ampleur imagina-
ble d'une liberty illimit6e de la press ; mais les
choses allaient le mgme train. Quand on s'en plai-
gnait directement a un membre du gouvernement,
il r6pondait ironiquement : "Comment voulez-vous
que nous puissions mettre de l'ordre avec les inter-
pellations et les votes de non-confiance don't nous
sommes constamment menaces ? Les autorit6s
militaires repondaient qu'elles ne voulaient pas,
en essayant d'arreter les delinquants, etre quali-
tiEes d'arbitraires par les journaux qui leur contes-
taient les plus 1 6gres prerogatives. "(1)
Le tableau serait imparfait si nous ne disions
qu'elle 6tait la situation du parti National et com-
ment la Presse jouissait de cette liberty, pour ne
pas dire de cette licence,- accord6e par le gouver-
ment.
Les nationaux 6taient absolument divis6s. Les
uns, ne croyant plus a la possibility du triomphe
de la candidature de Salomon, avaient complete-
ment abandonn6 leur ancient chef, pr6textant que
celui-ci avait trop d'adversaires et qu'il n'arrive-
rait jamais A les vaincre. Cette minority qui vou-
lait provoquer un schisme dans le parti national
patronnait la candidature de Demesvar Delorme.
Les autres, mrprisant ces ren.gats, avaient plus de
foi en 1'avenir de Salomon. U1s 6taient prets a tous
les sacrifices, de fortune et de sang, pour se jeter
encore dans la mele.
En homme d'exp6rience, Salomon, de son c6t6,
vivait tranquillement, au sein de sa famille, atten-
dant que les 6venements missent aux prises les ba.
zelaisistes et les canalistes.
Quant a la Presse, on dirait qu'elle voulait pous-
ser le gouvernement a un acte de violence centre

(1) A Firmin :M. Roosevelt, President des Etats-
Unis et la R6publique d'Haiti, p. 406.










-50-
elle. Ecoutons ce qu'un journal osa 6crire : Quel
qu'un desire acheter'une carabine Henri de 12 ou
de.16 coups avec cartouches : S'adresser au bureau
de la Scie. "
Le d6sodre fut tel que partout il ne fut question
que de prise d'armes pour \renverser le gouverne-
ment. Et, lorsqu'un patriote demand au Pr6si-
dent de changer cet 6tat de choses; il r6pondit tou-
jours d'un air flegmatique : laissez grainin.
Cependant, dans les premiers mois de 1877 il fut
tellement question qu'une insurection allait. 6clater
A Port-au-Prince que le gouvernement, pour 1'6-
touffer, fit arreter dans la nuit du 23 F6vrier tous
ceuxqui lui paraissaient suspects. L'affaire fut
ensuite d6f6r6e A l'instruction. Une ordonnance fut
rendue par la Chambre du Conseil en faveur de cer-
tains d'entre eux et les autres furent renvoy6s par-
devant le tribunal criminal.
B61ony Vincent, Philippe Vincent, A. L. Benja-
min et Jacques Th6baud, aussitot leur mise en li-
bert6, s'adress4rent A la Chambre des d6put6s pour
protester centre leurs arrestations illl6gales et ar-
bitraires. Les ministries de la justice, M. D. Jean-
Joseph, et de l'Int6rieur, Armand Thoby, furent ia-
terpell6s A ce sujet. M. D. Jean-Jossph prononua un
discours avec beaucoup d'onction, dit le d6pute
Lys, sur les motifs qui ont d6termin6 le gouverne-
ment a consommer l'acte du 23 F6vrier. "
Lys, tout en accusant le Secr6taire d'Etat de
l'Int6rieur de n'avoir pas organism le corps de la
police, ce qui a pu faire naitre des conspirations,
d6clara que c'est une bien grande erreur de pen-
ser qu'en tuant ses ennemis, on ferme la porte aux
revolutions. Au contraire, on se cr6e de nombreux
adversaires et alors la chute devient plus facile.
Brice et Pierre, assassins chez eux. Domingue de-
vait in6vitablement tomber du pouvoir. Les arres-
tations faites le 23 F6vrier ont cr66 des m6contents
qui, en definitive, ont Pt6 rhliabilit6s par un tribu-
nal competent. C'est une faute, c'est un pas de
clerc commis par M. le ministry de la Police g6n6-
rale ...









-51-


Un ministry de mauvaise foi, dans le but de se
venger de quelques ennemis politiques, ne peut-il
pas faire de fausses lettres pour atteindre son but ?
iNe peut-il pas soudoyer des mouchards pour venir
deposer contre un innocent ?
De tels agissements ne sont pas strangers a
certain homes d'Etat de notre pays. Rompons
done avec ces inutiles arrestations pr6ventives qui
n'aboutissent jamais A rien de shrieux. "
Thoby, pour essayer de se justifier soutint cette
these strange qu'en matiere d'arrestations les
preuves morales suffisent. Si elles ne sont pa-
ineilleures, dit-il, elles sont quelquefois aussi pro-
bantes que les preuves 6crites. "
Par un ordre du jour prsenit6 par le depute T.
Suire et appuy6 de 31 collogues, la Chambre tout
on regrettant que les formes convenables n'eussent
pas 6te employees au sujet des arrestations du 23
Fevrier, se declara satisfaite des explications four-
nies par les ministres et pass A l'ordre du jour.
Les autres prisonniers, par suite d'un jugement,
furent mis en liberty.
La Capital etait encore sous le coup de la mau-
vaise impression produite par ces arrestations ille-
gales et arbitraires quand, le 19 Juin, entire midi
et une heure, quelques d6tenus, au nombre de 16,
ayant A leur tete un nomme Altidor Napol6on, pro-
fittrent du va et vient des ouvriers qui faisaient
une reparation a la prison pour se jeter sur le ge6-
lier et les soldats proposes A la garde de la concier-
gerie et s'6vader. Lorsque la nouvelle fut repandue
dans la ville, il y eut une veritable panique. Chacun
se demandait si ce n'etait le signal d'une prise d'ar-
mes. Dans la crainte qu'on 6tait, on ajouta foi & la
propaganda que certain d6tenus circulaient meme
dans les rues, gibeciere an dos.
Le d6put6 Pascher Lespes, tout en accusant les
Secrtaires d'Etat de la Guerre et de 1'Int6rieur
d'incapacit6 et d'incurie, demand de les apppeler
au sein de l'Assembl6e pour renseigner les deputies
sur les measures qui ont etW prises pour le maintien
de la paix. Certe proposition fut appuy6e de Loffi-









-52-


cial, G. St. Germ ain, B. Hue, N. Numa, O. Tity,
D6pas-M6dina, P. E. Latortue, etc, etc...
Le d6put6 Goldmann jeune pr6senta un amende-
ment tendant a appeler plut6t tout le ministere.
Le d6put6 N. Gouffe proposal de nommer une
Commission tire du sein de la Chambre qui aurait
pour mission sp6ciale de se rendre sans retard au
Palais National afin d'etre renseign6epar les mem-
bres de l'Ex6 cutif sur les meilleurs moyens pour le
maintien de la paix publique.
La proposition de N. Gouffe fut repouss6e et cell
de Pascher Lesp6s amend6e par Goldmann jeune
agr46e par la Chambre ( 1 ).
A la stance du 21 Juin oi l'interpellation fut vi-
d6e, plusieurs orateurs: Goldmann jeune, D. Ca-
seau. Lofficial, prirent la parole pour demander
aux Secr6taires d'Etat des explications sur la v6ri-
table situation du pays. Lys se fit aussi entendre
et d6clara que s'il prenait la parole dans cette
stance, c'6tait pour dire que le lib6ralisme 6tait en
p6ril. Vous savez, continua-t-il, mes sentiments
A l'6gard du lib6ralisme, J'ai eu l'honneur de d6cla-
rer Jevant vous, dans l'une des seances de la der-
niere session 16gislative, que j'6tais liberal par edu-
cation, mais que je n'appa.'tiens pas A ce group
d'hommes qui ont pris dans le pays, le titre de parti
liberal.
Je n'appartiens A aucun parti. J'appartiens 4
mon pays et A la society, au service desquels je me
d6vouerai en toute occasion.
Mes antecedents, vous .le savez bien, ne sont
pas lib6raux, et si je suis avec vous aujorrd'hui,
c'est parce que je veux faire essai du lib4ralisme :

( 1)- Dans les Discours Parlementaires ( page 252 )
M. Placide David a 6crit que ce fut sur la proposition du
d4put6 Goldmann jeune amendee par le d6put6 Lespes,
que la Chambre interpe!la tout le ministere. Pour recon-
naltre son erreur, il peut consulter le Moniteur de 1877
qui renferme la stance du 20 Juin de la Chambre des d6,
puts out la demand d'interpellation fut faite.









- 53-


',t, si ce genre de gouvernement peut assurer a la
societye, sa s6curit6 et son progress, a mon pays, sa
.prosp6rit6 et son bonheur, je me rallierai a vous de
cawur. Le ministAre actuel, compose des quatre ci-
toyens assis au bane des organes de l'Ex6cutif,
peut 6tre a la hauteur de sa mission ; mais, si pour
retirer le pays de I'impasse malheureuse dans la-
quelle il se trouve en ce moment, il leur manque ce
feu sacr6 que Dieu donne A l'homme en naissant,
que d'autres lib6raux viennent saisir d'une main
ferme et in6branlable le lib6ralisme chancelant, et le
replace dignement h la hauteur ba il m6rite d'etre
4lev6 "-
SLe ministry de l'Interieur, Armand Thoby, d6clara
qu'aussitot qu'il avait appris l'6vasion des d6tenus
*et des bruits qu'on faisait repandre dans la.ville, il
avait 1'intention de venir lui-meme fournir toutes
les explications nkcessaires. II f6licita la Chambre
*de la decision prise d'interpeller tout le Cabinet sur
la politique g6nkrale.
A propos de l'evasion des prisonniers, on a
accuse, dit-il, les Secr6taires d'Etat de la Guerre
( Auguste Montas ) et de l'Int6rieur d'incapacit6
et d incurie. Je ne releverai pas le mot incapa-
cite ". Que l'on me declare capable ou incapable,
1'6loge ou le blame n'attire mon attention que selon
la valeur intellectuelle des individus. Quant au re-
proche d'incurie, c'est-a-dire de negligence, de man-
que de soin dans administration de la chose pu-
blique, je crois qu'il n'est pas m6rit6, et je vais
le prouver...."
II raconta ensuite comment les prisonniers pu-
rent se sauver de la prison et des measures prises
par Louis Tanis, commandant du department de
I'Ouest, pour parvenir a les arreter.
Je comprends, continua-t-il, I'impression de la
Chambre en presence d'un fait malheureux, je la
partage entibrement; mais est-ce la premiere fois
que pareille chose se soit vue. En 1840 on 1841,
sous le gouvernement du President Boyer,- et 1'on
ne peut pas dire qu'alors il manquait de fonction-
naires et de soldats vigilants- une emeute a ecla-









54--
tL dans Ia prison de la Capitale, et des coups d'e
fusil ont Wte 6chang6s entire les prisonniers et la
garde. Et cependant, a-t-on accuse le pouvoir
d'alors d'incapacit6 et. d'incurie pour ce fait ? Ba-
zaine s'est bien sauv6 de 1'ile qui lui servait de pri-
son, et Napolton III, du fort de Ham. Mac-Mahon.
et Louis Philippe n'ont pas- ete traits pour cela
d'incapable.
Le ministAre, n'accept& done pais les reproches-
qu'on lui adresse A propos d'une telle evasion qu'il'
dctplore come vous, mais don't tous les temps et
tous les pays offrent des exemples...
Je ne suis pas responsible du passe, et je neo
serai touch que du blame de ceux qui sont r6solus,.
commne moi, de s'engager dans la voie du bien.
J'oppose le silence du d6dain aux injures d'une cer-
taine cat6gorie de gens....
A caux qui, de bonne foi critiquent nos actes, je
dirai: cela ne suffit pas dans- la situation pr6sente-
II faut presenter. un programme politique bas6 sur
une pratique nouvelle ". Et si ce programme est
au-dessus de notre intelligence ou de nos forces,
n6us nous empresserons de pousser ce cri poli-
tique:
Venez prendre nos places. Nous vons promet-
tons le concours de notre bonne volont6 "
Quand on vent former un grope politique, un'
programme connu est derigueur, nous n'admet-
trons pas qu'il en soit autrement.
Avons-nous mis les principles de c6t,. Qu'on le
dise. Ou a-t-on 1'espoir de les appliquer avec plus
de bonheur que nous ? Qu'on le dise. Dans l'un et
1'autre cas, gardons-nous de ne rester qu'A la paro-
die du liberaiisme....
En mon nom T)ersonne- o- au nom de mes col-
1Agues, je dirai A, la Cliambre que nous n'avons pas
accepted le pouvoir pour r44diter le passe. Nous de-
sirons faire quelque bien, et s'il nous est impossible
de. raliser nos projects, nous changerons notre r61e de
Secr6taires d'Etat contre celui de simples citoyens.









- 55 -


'"'Pour ma part, j'aime la critique, la libre'discus-
,sion, et quand vous, qui repr6sentez la Nation,
'vous jugez A propose d'amender ou de rejetter les
plans que je vous propose, je ie me sens ni humi-
Ui6, ni diminu4 par votre acte. Je constate seule-
ment une divergence d'opinions entire vous et moi.
Mes colleagues ainsi que moi, nous reclamons votre
concours pour toutes nos pensees qui sont en mA-
me temps les votres. Si vous d&clarez que nous
.avons votre confiance, nous continuerons de rester
aux affaires; si vous declarez le contraire, nous
nous effagons imm6diatement ".
Le d6put6 D. Bras obtint la parole et proposal A
la Chambre de se d4clarer satisfaite. 11 fut appuyd
de T. Suire, -M. Guilbaud, G. L. Lebrun, C. A. You-
ance, DWpas-Medina, M. Louis, A. Br6a, C. A. Lau-
rent, Milfort'Jn. Francois. Em. Lalanne, Desval-
tons jeune, E. T. Laroche, Luxcis Poux, Ch. Pierre
jeune, Justin, Mirabeau Laforest, W. D6joie, N. Ap-
pollon, Gl. L. J. Villecercle, D. Dupiton, O. Ap-
tyrs et Mars.
Plusieurs orateurs, entr'autres H. Price et Les-
pbs, combattirent l'ordre du jour propose par Bras.
Le depute Lespes, d'accord avec Price, Lofficial et
Goldmann jeune, d6posa un contr'ordre du jour
demandant A la Chambre de se declarer non satis-
faite. La proposition Lespes fut rejetke et celle de
Bras votee.
Quelqus jours apr&s cette fameuse seance, par
suite d'une divergence de vues avec la Chambre au
sujet d'un project de Edmond Paul, Liautaud Eth6-
art, Secr6taire d'Etat des Finances, du Commerce et
des Relations Ext6rieures, depuis le 20 Juillet 1876,
et Armand Thoby,'Secr6 taire d'Etat de 1'Interieur,
de l'Agriculture et de 1'Instruction Publique, durent
s'effacer du ministAre. Ils furent remplac6s, le pre-
mier, par F6lix Carrie, et le second, par Annemon
Guttierez. -
Le rove de Bazelais commenqait de se r6aliser :
les deux nouveaux Ministres avaient des sentiments
absolument favorables a sa politique. II en profit










56'-

pour raagir centre les tepdances de Boisrond Ca-
nal ( 1 ).
A la fin de la session 1877,raconte Thoby dans
un article kcrit St Thomas, en juillet 1882, en r6-
ponse A une lettre de Boyer Bazelais, M. Boyer Ba-
zelais avait entikrement attir& A lai la majo rit1
parlementaire des deux Chambres. Ii n'y rencontra:
alors aucun obstacle pour l'ex6cution de son plan.
II 16gif6ra sans souci de l'opinion de 1'Executif ;
il gouverna et administra sans responsabilit4 par
l'intermediaire d'un ministere dovou &A sa politi-
queet A sa personnel. Boisrond Canal, n'aya.it
pas le droit de dissoudre la Chambre des Represen-

(1) Quant au Secr6taire d'Etat de la Guerre et de la
Marine, Auguste Montas, il n'a jamais 6t6 sincerement
un Caualiste. Nous montrerons dans une autre 4tude his-
torique comment il fut gagn par Monsieur Alexan-
dre Fernand a la cause de Bazelais et comment il a regu
la mort dans ]'affaire de la rue Pav6e en combattant
centre Boisrond Canal.
Dans une lettre date du Cap-Haitien 24 Aofit 1886 et
adressae au d6put6 X... lettre qu'il 6tait autoris6 par un
billet, en date du 25 Aoflt de la meme ann6e, a commu-
niquer au President Salon on,M. Dalbemar Jean-Joseph,
Secr6taire d'Etat de la Justice, des Cultes et de 'Ins-
truction Publique, sous Boisrond-Canal, se r6clama du
parti National : ce qui atteste qu'il n'a jamais t 4 ca-
naliste, encore moins bazelaisiste. Voici comment il jus-
tifia lui-meme son opinion :
"... Aussi viens-je de lui (Salomon) preparer une lettre
od, en le remerciant, je lui ai un pen dit quels sont les
sentiments qui m'animent. Je ne sais pas s'il prendra
cela comme de simples compliments' ou comme l'expres-
sion exacte desentiments vrais. Le fait est que j'ai mis
toute ma sinc6rit6 h 4crire ce que je lui ai 4crit. Et en
>crivant ces choses-lT,'je n'aipas pu m'empecher de pen-
ser aux mauvais temps que nous avons traverses comme
aux mallieureux effects de ce que j'appellerai des malen-
tendus. Car c'est un veritable malentendu que, moi
qui suis comme vous sa vez, j'aie pu Atre regard comme
un dangereux ennemi. Mais je m'empiesse de reconnai-
tre que le malentendu n'a pas Rt6 peut-itre de longue
dur6e, puisqu'au milieu de la tourmente, j'6tais traits
avec management. Ce .n'tait vraiment pas les coups
d'une inimiti6 implacable, mais plut6t I'effet des pre-










-57-


tants, trop honnete pour tenter un coup d'Etat,
toujours desireux d'etre en harmonie avec le parle-
ment, Boisrond Canal accep~a cette situation "
Le Gouvernement, de plus en plusimpuissant, as-
sistait froidement A son agonie. Rien ne pouvait se
faire sans le consentement de Bazelais.
Louis Tanis, commandant du d4partement de
l'Ouest, jaloux de l'autorit6 don't il etait revitu
n'attendait qu'un signe du President pour 6craser
1'homme qui avait demanded la suppression de sa
charge. Comme Boisrond refusait de se prAter A un

miers movements d'une amiti6 irrit6e, les simples
precautions d'un premier souppon sur lequel la sympa-
thie et la v6rite ont fini par prevaloir. Mais je dois
beaucoup plus & la sympathie qui, certes, a agi long-
temps avant que la v4rite pfit se degager. Bref I il ne
s'agit plus sans doute de tout cela maintenant. Et
comme on dit : Tout est bien qui finit bien. "
Peut-4tre aussi, ai-je eu le tort de ne pas assez dire
mon opinion, de ne pas me faire connattre enfin ; -
peut-Atre que, pensant que la parole est d'argent et le
silence. d'or j'oubliais un peu trop (ependant que
" faute de parole on meurt sans confession. Peut-etre
que par application de ce dicton, je devais faire connal-
tre ma veritable maniere de voir sur les affaires g4n6-
rales de ce pays. Comme cela, on ne m'aui ait pas attri-
bud des opinions qui n'ont pas etd les miennes.
Ainsi, voyez comme Pon s'est trompd sur mon comp-
te. Historiquement et rationnellement, j'ai toujouis
pens6 que ce qui est arrive etait dans toute la proba-
bilit6 des choses, dans la- logique des faits. Et voici
comment ( autant du moins que je puis vous dire cela
en deux pages ) :
Historiquement :
Le drame d'Og6 et Chavanne et la levee de boucliers
des affranchip dans l'Ouest rdclamant 1'6galitg des droits
avec les blalcs nous rendent certainement chore la m6-
moire de ces grands et glorieux lutteurs ; mais cela ne
pouvait pai avoir l'efficacit4 dii soulevement des esclaves
dans la plaine du Cap, ce qui est bien le vrai ddbut de nos
guerres de P'Ind4pendance.
Andre Rigaud, representant les iddes lib6rales de la
France a laquelle il etait tres attache, devait succomber
et a succombe en effetdans sa;luttecontre Toussaint-Lou-










58-

ac te de violence, il s'imagina qu'il finirait par le
sacritier pour fair plaisir aux bazelaisistes. Tanis,
pour avoir eu une telle pensee, montrait qu'il ne
conn aissait nullepnent le temperament deBoisrond.
Car, mft par le sentiment de la reconnaissance, ja-
mais celui-ci n'eut accept a faire un tel acte de
complaisance.
Tanis, voyant que Salomon surqui il eut pu s'ap-
puyer pour se d4fendre contre toute surprise, s'6-
cartait de plus en plus des affaires publiques, grou-
pa autour de lui tous ceux qui, A un titre quelcon-

verture qui personnifiait la pensee Nationale. Toussaint
Louverture etait de sa race avant d'etre frangais.
Dessalines riussit parce qu'il fut l'homme de son
temps et de son people surtout.
Ption se fit novateur liberal et 4cboua comme tel.
MalgrE toute sa valeur d'honmme d'Etat, malgr6 tous ses
m6rites qui ttaient reellement grands, sa -onfstitution de
1806 ne put tenir; il glissa bientOt sur la pente des coups
d'Etat, il se fit dictateur, tandis que dans le meme temps,
la politique traditionnelle donnaitdans le Nord au moins
des.r6sultats matiriels. II faut mettre de c6te, bien en-
tendu, les exag6rations et rigueurs regrettables que pro-
dnisait le caractere imp6tueux de Christophe.
I' Boyer qui dura 25 ans ne pratiqua certainement pas
tl regime liberal. On vit bientOt ce qu'il y avait de pra,-
tique dans le programme qui eut la vogue en 1843.
S' Et, nous denies au regime contraire la pacification
du pays en 44, 45 et 46, 6poque ou RichA put, avec sa
Constitution, se maintenir assez bien dans les justes li-
mites de 1'ordre alli de la liberty.
En 18-8, la lutte des parties se rouvrit, et ce ne fut
pas la cause lib6rale qui triomphn.
Avec Gefi'ridlrd qni eut A peu prIs le sort de PWtion :
battu en brbeih par son propre monde, 1'on discuta, P'on
se divisa et l'on eut la dictature de Salnave sous et mal-
glr, lta Constitution lib4rale de 1867.
Sous Nissage, on ne s'entendit pas mieux et le peu-
ple finit par se mettre du c6te d'un gouvcrnement fort.
Apres Domingue, mknes luttes et les mAmes r4sultats
que I1)U1. sa.vohIs.

Conclusion : le syst6me ( liberal, qui a succombe n'a
pas de 'macines dans le people ".









-59-


que, souhaitait l'a.nantissement du parti de Ba-
zelais. 11 fit app 41 surtout aux anciens Salnavistes
et Dominguistes.
L'intolerance don't on faisait preuve A leur .-
gard, 6crivit M. Frederic Marcelin dans le journal
" l'Eil ", les craintes qu'ils 6prouvaient chaque
fois qu'on remettait sur Is tcpis le r61e politique
qu'ils venaient de jouer ", les obligerent a se d6fen-
dre.
Avec ces deux mots-l, continue M. Marcelin,
devenus synonymes d'injure et de m6pris, on vous
clouait un home au ban de l'opinion publique.
Intol6rants et exclusifS, mais au comble de leur
apogee, ceux qui gouvernaient alors se proclami-
rent les seuls patriots, les seuls vertueux. Le res-
te 6tait un troupeau de miserables, perdus de
crimes et de vices. Les insenses prenaient sans
doute pour du patriotism la haine de leurs conci-
toyens, et pour vertu leur impuissance h rien faire
de bon ou d'utile !
Certes, jamais pr6tention ne fut moins fondue,
car ils ont eu en main le pays et its ne peuvent
montrer que les ruines qu'ils ont partout sem6es,
le sang qu'ils ont r6pandu ou qu'ils ont fait r6pan-
dre avec autant d'abondance que les gouverne-
ments maudits pal eux. Et si notre pays est deve-
nu le squelette vivant et affam6 que nous voyons
aujourd'hui, nous pouvons le leur reprocher pour
une bonne part !
Vinrent en Janvier 1878 les elections pour la for-
mation des Colleges 6iectoraux. Bazelais voulut en
profiter pour s'attirer la sympathie des nationaux.
I1 se figure que le seul geste, capable de lui per-
mettre d'arriver a ses fins, etait de contribuer dans
la plus large measure possible A faire de Salomon
un S6nateur de la Republique. II caressa d'autant
.plus cette idWe que, depuis le retour de l'ancien Mi-
nistre de Soulouque, il n'6tait nullement question
de sa candidature A la Presidence.
Ce plan de Bazelais 4tait facile A ex6cuter ; car
Salomon, de son c6t6, tenait. beaucoup a 6tre du
Grand CGops; L'exil l'avait completement ruin&.
Apres ses 17 annres de proscription, il avait com-










-60-


pris que le moment 6tait enfin venu pour lui de
s'acquitter de ses devoirs envers les orphelins qu'il
avait sous sa garde. Ce sentiment de ses lourdes
responsabilit4s 1'obligeait A chercher un moyen
d'empAcher que certain de ses adversaires, qui ne
se consolaient pas toujours de le voir en Haiti, ne
l'impliquassent dans aucune affaire. Le seul noyen
qui s'offrait A lui 6tait de s'imposer tous les sacri-
fices pour devenir Senateur et par consequent in-
violable.
Cette .commune intention des chefs des parties li-
beral et national facility l'entente que I'un et l'au-
tre souhaitaient. Sous pr6texte de soulager le pays,
" du poids d'une injustice les bazelaisistes convin-
rent avec les leaders du parti national que Salo-
mon dut etre ler 6lecteur de la commune de Port-
au-Prince, ler candidate au S6nat et ler S6nateur
Mlu pour le d6partement de l'Ouest. Ce fut ainsi
que. grace a nos premiers efforts ", 6crivit Ed-
mond Paul dans les Causes denos Malheurs ", (1)
que l'ancien Ministre de Soulouque don't le nom 6-
tait port sur les deux listes concurrentes, parvint
a Atre ler 6lecteur.
Dans son discours de remerciement A ses 6lecteurs
Salomon commit la faute de parler avec une cer-
taine acrimonie de sa longue proscription en pre-
sence des fils, parents et amis de ceux qui en 6taient
les auteurs. II d6clara m6me qu'il consid6rait
son election come sa plus grande vengeance et
que les 400 votes qu'il venait d'obtenir 6taient a
ses yeux 400 soufflets qu'il se crAt oblige d'appli-
quer sur lajoue de nos ancient gouvernants. Ce
inanque de tact, car c'en 6tait un, laissa a
comprendre i ses adversaires qui commencaient a
se rapprocher de lui, que celui qu'ils appelaient
l'Hommre de 1'Empirp n'avait pas oubli6 le passe.
On a toujours pr6tendu que ce discourse fut la ve-
ritable cause de rupture entire les bazelaisistes et
les nationaux. On se trompe ; car, jusque-la, on se
contentait simplement de regretter ce geste de Sa-

(1) page 85.









1--

llomon. Ecoutons Edmond Paul & ce sujet. "' ous
n'avions pas encore song A attunuer ce deplorable
-effet, A effacer, s'il se pouvait, 'impression p4nible
de ce discours,que d6ja, auxabords du PalaisNatio-
nal, il s'exploitait a notre detriment. En effet, nous
,tions sur l'heure accuses de chercher a imposer au
pays Mr Salomon en haine de Boisrond Canal. Et
bientot, des autres localit6s, nous revena.ient gros-
:sis ces bruits ombrageux de la Capitale "( 3 ).
Au fond, cequi vint dCconterter eiitierement les
bazelaisistes, ce fut la manifestation faite par cer-
tains 4lecteurs qui pr4senterent l'Dlection du chef
-du parti National come une preuve de sa grande
popularity. A un certain moment ils pousserent m6-
mes leur exaltation jusqu'a crier : Vive Salomon !
Ce cri offusqua les bazelaisistes qui ne s'attendaient
pas a voir surgir une nouvelle fois cette candi-
dature. Ils en prirent ombrage et deciderent aussi-
t6t que Salomon ne passerait pas candidate au S&-
nat.
A qui faut-il attribuer la responsabilit6 de cette
manifestation ? Si l'on ne veut envisager que les
consequences de l'entente des chefs des deux plus
important parties politiques de l'4poque, on serait
tentA d'accuser le President Boisrond Canal; car il
4tait le plus int6ress6 a les voir desunis, Mais, pour
s'arreter A sa haute personnalit4. il faudrait pou-
voir prouver son intervention dans les elections;
ce qui est difficile. Nous croyons plut6t que cette
manifestation, l'oeuvre de tons ceux qui avaient ju-
r6 la perte de Bazelais, fut faite spontanement. Les
bazelaisistes ne cherch6rent pas A en comprendre le
veritable caract6re.; ils rompirent avec l6geret6 la
convention passee avec les leaders du parti Natio-
nal.
Les autres 6lecteurs de la commune de Port-au-
Prince furent: le Docteur Louis Audain, Camille
Bruno, Loyer Barau, Normil Morno, Sylla Gui-


(1) page 84.











62'-
gnard, Dorvil Bonheur, Richard Azor, Oc6an Ulys,
se, D. Lespinasse, Ed. Plaisance, Henry Durandl
Auguste Bazelais, D6mosthine Fils-Aim6, et M61eus
Pierre.
Par le r6sultat de ces 1eections, il est facile A com-
prendre que, sans le concours des bazelaisistes, Sa--
lomon, n'aurait pas 6t l6u.











Chapitre IV

Tournde du President Boisrond Canal
dans le Sud.
Insurrection de Louis Tanis.
A Port-au-Prince.

Le 18 .Jauvier 'A 4 heures du matin, Boisrond
'Canal partit de la Capitale pour aller visiter le Sud
de la REpublique. Le chef de 1'Etat, rapporte le
Moniteur, d6sirait,avant l'ouverture des Chambres
legislatives, se rendre compete de la situation et des
hesoins de ces populations. Des conflicts latents ou
ouverts, en entravant dans diff6rentes localit6s, la
march r6gulibre de l'administration, r4clamaient
la presence de 1'autorite stp6rieure ". II fut precede
,de sa garde et fut accompagn6 des Secr6taires d'E-
tat Auguste Montas, A. 'Guttierez et D. Jean Jo-
seph. Le Secr6taire d'Etat les Finances et du Com-
merce, F61ix Carri6, fut charge de tous les autres
portefeuilles minist6riels.
Si l'intention etait noble, ce fut cependant une
faute que commit Boisrond eri entreprenant, A ce
moment-lh, cette tourn6e g6n6rale dans le Sud. La
capital se trouvait dans un tel 6tat d'anarchie
qu'un choc 6taitin6vitable entire les deux candidates
a la pr6sidence : Louis Tanis et Boyer Bazelais.
Le 24, le Pr6sident arriva A Miragohne, le 25 &
l'Anse-A-Veau. Le ler. Fevrier, il laissa Cavaillon
pour les Caves, Au Morne Sicard, une deputation
de la ville des Cayes vint le rencontrer. Elle 6tait
compos6e de Georges Laporte, Roche Durocher,
Narcisse jeune, Gornail, Altidor Pierre et Henry
Mercier.
Dans le discours de bienvenue que lui fit Georges
Laporte, nous extrayons le passage suivant :
Nous avons confiance en Votre Loyaut6 et en
Votre Courage, Pr6sident, et nous esp6rons que









64-
Vous revend'iquerez toujours cette initiative et
cette responsabilitA ( de vos functions ) contraire-
ment aux pr#tentions de ceux qni, sous pr4texte'
d'un parl,-mentarisme stranger a notre system
constitutionnel, voudraient vous r6duire- au role-
mesquin d'un roi fain6ant...."
Au depart du President, Port-au-Prince 6tait
gard6e par les deux plus hautes autorit6s militai--
res : Louis Tanis, commandant du d6partement de-
i'Ouest,et Jean Chrysostime Franqois,comimandant
de cet arrondissement. Ce dernier, quoique affir-
manttoujours qu'il ne trahirait jamais Boisrond, ne-
suivait pas moins la politique de Bazelais. On s'ex-
plique de ce fait les intrigues des uns et des autres.
Selon sa passion, on proclamait qu'on vou'lait du.
mal A Tanis ou A Bazelais. Personne, au fond, ne
pen'sait A la Patrie. On parlait tellement d'assas-
sinat et de prise d'armes, que les families qui ne-
desiraiant que la paix vivaient dans la plus grande-
inquietude. Louis Tanis dut le cinq Fevrier publier
'avis suivant :
Port-au-Prince, le 5 Fevrier 1878, an 75e de
l'Independance.
Louis Tanis Ainde.
(GEnkral de division aux armies de la Republique.
Aide de-Camp honkraire du President d'Halti,
Commandant le' Dpartement de I'Ouest,
Annonce an public que depuis quelques joursw
des perturbateurs malintentionn6s font circuler cer-
tains bruits de nature a inquieter les families et Ai
jeter le d6sordre dans le sein de la society .
Ceux qui seront pris et convaincus d'avoir pris
part A cette circi'lation de bruits errones et mal-
veillants seront arret6s et livr6s A la justice pour
Atre poursuivis avec toutes Ies rigueurs des lois en
vigueur.
Ayant jurm fidelit4 et dkvouemient an IlPrsident
Boisrond Canal, le gnAnral Louis Tanis aine ne
transigera jamais avec son honneur qu'il met au
service de la cause liberale ".










-65-
Malgr6 cette declaration de Louis Tanis, les pro-
pagandes ne cesserent pas pour cela. Ce qui vint
jeter entierement le trouble dans l'esprit des famil-
les, ce furentles fr6quentes tentatives d'incendie qui
eurent lieu. Louis Tanis dut prendre en cons6quen-
ce diverse measures. Ainsi il 6crivit, le onze F6vrier,
au conseil d'arrondissement de Port-au-Prince d'a-
voir, vu l'absence du Conseil Communal, A inviter
" par une publication tous les citoyens de la ville a
faire la garde d'ilet a partir de dix heures du soir
jusqu'A l'Angelus du matin, et A mettre, pendant
le jour, devant leurs maisons, un grand vase rem-
pli d'eau. Au moyen de ces precautions, continua-
t-il, il sera facile de d6jouer les coupables desseins
des malveillants et de pr6venir les effects du terri-
ble sinistre don't nous avons 6t6 si souvent frap-
p6s ".
Le 15 F6vrier, conform6ment A l'article 27 de la
loi electorale du 24 Aofit 1872, les seize Alecteurs
de Port-au-Prince et les quinze des communes de
P6tion-Ville, Croix-des-Bouquets et Arcahaie se r6-
unirent A Port-au-Prince, chef-lieu de 'arrondisse-
ment electoral pour 1'6lection des candidates au S&-
nat. Ils 6taient,. en plus grand nombre, des baze-
laisistes.
Dans la matin6e de ce jour, Mt Alexandre Fer-
nand, causant avec Auguste Bazelais qui lui avait
apport6 un article pour 8tre public dans le "Drapeau
National ", lui demand si les bazelaisistes allaient
faciliter l'Alection de Salomon.
Non, !ui r6pondit-il, nous allons le peser au-
jourd'hui.
C'est une faute tr&s grave, lui r6pliqua Fer-
nand; car, Salomon, au S6nat de la R6publique, ne
pourra que marcher avec les bazelaisistes ou faire
une &cole A part, ce qui sera la ruine de sa candida-
ture a la Pr6sidence.
Malgr6 toutes les considerations de Fernand,
Auguste Bazelais persista dans ses id6es.
Salomon, quoique soupqonnant qu'on se proposit
de combattre sa candidature, se pr6senta, malgr6
tout, a la reunion. Apres la formation du bureau









-66 -


d 6finitif et I'6lection du premier candidate au S6nat,
il se retira de l'Assembl6e en protestant centre la
violation de la convention passe entire les leaders
des parties liberal et national.
Edmond Paul, pour justifier la conduite de son
parti, a 6crit dans les Causes de nos malheurs :
' Arrive, ntanmoins. au college electoral, grAce A
nos premiers efforts, avec mission d'61ire des can-
didats au S6nat, et candidate lui-mrme, Mr. Salo-
mon avait par consequent a fire par lui ou par
ses amis, comma on dit, son travail de postulant,
une sorte de brigue acad6mique, payant des visi-
tes, supputant les chances de F'urne, ratifiant le but
commun par 1'identit6 des principles. Mais au lieu
de cela, il prit place A la.reunion et attendit noble-
mient qu'on s'empressa de voter pour lui. Bien malin
celui qui peut toujours pr6dire le r6sultat d'une
urne 6lectorale haitienne, dans un milieu ou le mo-
teur de l'action de chacun n'est pas toujours riv6 A
la solidity de I'esprit ". ( 1 )
Salomon pr6tendit qu'on l'avait humili6 et s'en
plaignit A ses amis qui jurerent de s'en venger..
Vers la fin du mois, il y eut tant d'agitation A la
(1apitale que. d'accord avec Felix Carri6, Secr6taire
d'Etat des Finances, Thoby partit subitement pour
les Cayes en mission secrte pres le Pr6sident et ne
retourna h Port-au-Prince que le 4 Mars.
Quel 6tait le but de son voyage ? D'apres le Mo-
nitenr, il etait parti pour faire connaitre au Chef
de l'Etat ies "impressions du Secretaire d'Etat
sur l'etat des esprits a la Capitale. Cependant, Tho-
by, de son cote, contest la v6racit6 de ce fait et
soutint que les d6piches de Flix Carri6 contenaient
dles reaseignements complete. II 6tait, disait-il, sim-
|lement charge de la part du Secrtaire d'Etat
" d'une communication verbale qui fut fidelement
rendue in Chef de l'Etat ".
Qu'elle etait la nature de cette communication ?
Thoby i'enI a jamais fait allusion. Nous pouvons,
malgr6 ce silence, affirmer qu'il n'a -t6 nullement

( 1 ) Pa .-.









-67-
question de la conspiration de Louis Tanis. 11 a
lui-meme d6clar6 n'en avoir W6t inform que le jeudi
sept Mars, A huit heures du soir. Le but de ce vo-
yage restera toujours un mystere pour la post6rit6.
L'6chec de Salomon eut un tel 6cho dans toute
la R6publique que Louis Tanis crut qu'il pouvait
en profiter pour renverser le gouvernement et, par
consequent, 6craser Boyer Bazelais qui ne cachait a
personnel qu'A la prochaine session legislative, il se
proposait de demander la suppression de la charge
de commandant de d6partement. Malgr6 la grande
confiance que Boisrond Canal avait en lui, il cons-
pira.
Comment organisa-t-il son movement insurrec-
tionnel ? Eut-il des relations avec les officers mili-
taires des autres communes de la R6publique ? On
n'en pourra jamais rien pr6ciser; car il ne soumil
son plan a personnel. Nous noterons. cependant les
diff6rentes prises d'armes qu'il y eut presqu'A, la mi-
me date.
Une premiAre tactique de Louis Tanis 6tait d'at-
tirer les nationaux & sa cause. II fit lui-mime cou-
rir le bruit qu'il conspirait en faveur de Salomon.
Dans une note que nous croyons encore in6dite,
Ecrite A Kingston le 24 juin 1878, Salomon, par-
lant de cette conspiration. disait: La prise d'ar-
mes des g6n6raux Tanis et Chevallier n'a eu ni
mon concours moral i 111011 concourse materiel.
Loin de 1a, j'ai engage tous les amis qui me par-
laient de cette affaire, A n'y pas prendre part.
SCe que j'ai dit 16, tout le muonde le sait.
Mais on in'accuse de non r6v4lation. Cette ac-
cusation est-elle fondue ? Voyons. Le 10 Mars, j'ap-
prends que Tanis et Chevallier devaient prendre les
armes le 14. Ce mine jour, 10 Mars, le general Che-
vallier interpell6 chez moi, en presence de MM. Eu-
ogne Crispin et Clergieux Biamby, d6clara que cc
bruit de prise d'armes .6tait une calomnie, rejeta
sur quelques jeunes gens l'agitation qui regnait A
la Capital. 11 declara que lui et Tanis. ayant etc
denonc6s, ils avaient, de leur cot6, 6crit au Chef de
1'Etat pour le prier de se rendre le plus t(t possi-









-68-


ble A la Capitale, et qu'A l'arrivee du President, et
en presence du g6n6ral Francois, commandant de
cet arrondissement,. il lui d6noncerait ce g6n6ral
qui conspire a vec Mr Boyer Bazelais auquel il don-
ne tous les soirs le mot d'ordre.
Par suite de cette declaration, nous restAmes,
Biamby, Crispin et moi, persuades que Chevallier
et Tanis ne conspiraient pas, et ce n'est que dans
la matin6e du 13 Mars qu'il me vint du doute'sur
la loyaut6 de ces deux. lieutenants du Pr6sident
d'Haiti.
Mais alors qu'avais-je A r6veler d'une conspira-
tion qui etait A la connaissance de tout le monde;
d'une conspiration que deux amis du President,
nieux renseign6s que d'autres, 6taient all6s, depuis
plusieurs jours d6j]. lui denoncer dans le Sud ? Et
s'il y avait revelation A faire de ma part, A qui les
aurais-je faites ? Au ministry des finances, au com-
mandant de l'arrondissement ?- Mais presque
tout le Port-au-Prince les accusait de conspirer
avec Mr Boyer Bazelais.
"Pour moi, d'ailleurs, rv6lations, denonciations,
delations, sont des mots presque synonymes et qui
sonnent mal A mon oreille...................."
Dans la soiree du Dimanche 10 Mars, Tracy Ri-
boul fut inform par le g6enral Deschamps d'une
attaque de l'arsenal pr6m6dit6e par les partisans de
Tanis. DIs que le fait fut parvenu ") sa connaissan-
ce, Thoby court aussitot chez Fl6ix Carri4 et eut
avec lui un long entretien. De 1A, ils se rendirent en-
semble chez Tanis pour avoir de lui quelques rensei-
gnements Ils le trouv6rent, 6crivit Thoby, assis
dans sa court, au milieu d'un group d'individus
qui causaieut a voix basse. Telle 6tait l'obscurit
de l'endroit oi' ils 6taient que je ne reconnus pas un
seul d'entr'eux. Le general Tanis, des qu'il nous
aperqut, se leva et s'avangant vers nous, il nous
invita A monter dans se? appartements. LA, je
pris la parole apres le Secr6taire d'Etat des Fi-
nances ; j'exposai au general Tanis que des bruits
r6iteres de prise d'armes avaient mis la ville en
emoi, et que nous d6sirions savoir les measures qu'il









-69-


-vait prises pour cette nuit. 11 fit 1'6tonni et repon-
dit : Le commandant de la place est ici dans la
cour. Laissez-moi 1'appeler. J'ignorais ces bruits et
!-e causais trenquillement avee quelques amis ". R
nous cita Saintard Eugene, Gaillard, Boyer Lafo-
rest, Laurent Fabre. Le commandant de la place
arriva, le pistolet az poing, et quand il eut connais-
sance de l'objet, il part 6galement 6tonn6 et sor-
tit tout de suite pour aviser aquelques dispositions
militaires. Nous n'avions pas a nous attarder chez
le g6enral Tanis. Nous nous rendimes chez Liau-
taud Etheart et li, le Secr6taire d'Etat desFinan-
ces se s6para de moi..,........"
Jusqu'A ce moment si les allures de Louis Tanis
paraissaient suspects' aux uns et aux autres, on
n'avait pas pour cela de preuves qu'il conspirait.
I1 comprit que cette situation nepouvait pas durer.
D'accord avec son commandant de la place, le ge-
n6ral Fontange Chevallier, il demand au Secre-
taire d'Etat des Finances, Felix Carri6, de convo-
quer au Palais National les fonctionnaires et em-
ployes suivants: Calice Lerebours, Canal fils, Tu-
renne Carrie, D. Lavelanet, les d6putes, les s6na-
teurs, Thoby, Liautaud Etheart, le Commissaire
du Gouvernement, les doyens et juges des Tribu-
naux,le commandant de l'arrondissement,celui de la
place, le Directeur de la Douane, l'Administrateur
des Finances, les tresoriers, le Directeur de l'impri-
merie, le Magistrat Communal, le President du Con-
seil d'arrondissement, le Chef des movements du
Port et le Directeur de l'arsenal, afin d'avoir une
explication pour faire cesser tous ces bruits de dusu-
nion entire les Autorites.
F6lix Carrie crut qu'il n'Atait pas prudent pour
lui de convoquer toutes les personnel d6sign6es
dans la listed qui lui fut remise. I1 n'appela A cette
reunion que Tanis, Fontange Chevallier, le Pr6si-
dent du Conseil d'arrondissement, le Commissaire
du Gouvernement, Turenne Carri6, Horatius Baus-
san, Liautaud Eth6art et Thoby.
Le mardi 12, A trois heures de l'apr&s-midi, tous
ceux qui furent convoques,- a l'exception d'Ar-












miand Thoby ( 1 ),- se rendirent au- Palais Natio--
nal. Louis Tanis lui-mime n'arriva qu'a cinq heu-
res.
Liautaud Eth6art prit, le premier la parole et fit
remarquer que les fonctionnaires presents-ne furent
pas-tous du mome rang et qu'il se figurait que tous
les fonctionnaires sans- exception allaient 6tre con-
voqu6s.
Turenne Carrie objecta que ce n'6tait pas une rai--
son pour ne pas entendre la communication.
Tons les yeux htaient fix6s sous Louis Tanis qui,
enfin d6clara que. depuis pldsieurs jours, la mal-
veillanee persistait a faire exister une disunion en-
tre les autorit4s locales, que la plus parfait union
rignait entr'elles, et que pbur lui ]a veritable cause-
de ces bruits, c'est que le parti Boyer Bazelais s'a-
gitait au point que ce citoyen se faisait garder.
ehaque soir, par des hommes arms, dans la crain-
te, disait-il, d etre assassin.
Le general Tanis consid6rait cette precaution
come un trouble A 1'ordre public, et comme une
injure fate A 1'honorabilit6 des autorites. II prove-
nait 1'Assembl6e que, pour empicher Fanarehie, ii
allait prendre des measures pour arreter les indivi-
dus arms qui se couchaient chez M. Boyer Baze-
lais. "
Fontange Chevallier ne parla que pour r6p4ter ce
que venait de dire Louis Tanis.
Le g6n6ral Francois, commandant de Farrondis-
sement de Port-au-Prince\ d6clara que cela lui im-
portait pen de savoir s'il y avait d6sunion ou noif
entire les autorit6s et que d'ailleurs, son d4voue-
ment au Pr6sident Boisrond Canal etait connu dc
tout le monde. Si jamais on prenait les armes a
Port-au-Prince, il combattrait les Yrvolutionnai-

S1 ) Le Moniteur de Ppolque ainsi que le journal "' I,
Prapeau National ". organe du parti bazelaisiste. commni-
reint uue erreur nI affirma;,t queI Thoby fnt pr4sont h cette
riunion. Averti. iial a1 props. que Taiissi., proposait ild
tusiller quelques amis dn (Gouvcrnement. Thohv s'tatiil
gidart,' de' o renIre r' ctte (convo,.ation. -


- 70'-









- 71i--


rTs a outrance, ffit-il legen6ral Tanis lui-mrnme
,et que si, A Port-au-Prince, il n'avait pas assez
de forces pour resister, il irait trouver le Pr6sident
dans le'ud pour revenir avec lai et combattre A
ses cGtrs. "
Liautaud Eth6art fit comprendre que I'Assembl6e
etait incompktente pour d6lib6rer sur les mesures
a prendra dans cette circonstance.
Je sais, disait-il, qu'en l'absence du Pr6sident,
il y a des fonctionnaires qui ont en main l'autorit6
necessaire pour agir. C'est A eux a mettre en eu-
vre des measures sages dans l'occurrence pour emp&-
. iher des conflicts et sauvegarder la chose publique.
.Quant a nous, il ne nous appartient de rien fair
dans la circonstance. Nous avons 6cout6 une com-
munication : IA finit notre mission. Si nous discu-
tons des measures, ce serait discuter de 1'autorit6
ties fonctionnaires pr6posAs au maintien de l'ordre
public, et nous n'en avons pas le droit. "
Turenne Carri6 soutint qu'a son avis, les cito-
yens avaient toute garantie dans les autorit6s mi-
litaires et qu'on devait inviter Boyer Bazelais a
faire cesser cette reunion qui se tint chez lui cha
que soir.
L'Assembl4e reconnut la justesse de son observa-
tion. Le general Francois ordonna en consequence
;au chef de la Police,le g6enral Ricles,denotifier a Bo-
v\er Bazelais cette decision. Et l'on se separa.
Lorsque'la notification fut faite a Boyer Bazelais,
.I fit r6pondre au Commandant de l'Arrondisse-
ment que c'ftaient des parents et amis qui,spontan6-
ment 6taient venus lui offrir leur concours, et qu'a
tort ou A raison la clameur publique accusait Louis
Tanis de vouloir attenter laI vie de certain cito-
yens et A celle minme du Chef de 1'Etat. II ajouta.
qu'il en avait d6ja parlM au Secr6taire d'Etat des
finances et au g6n6ral Francois et qu'au surplus ces
inm~es citoyens qui secouchaient chezlui veillaient
aussi sur le Secretaire d'Etat; que ce fait ne
s'6tait pas produit' sans causes, et qu'il n'y avait
pas moyen de le fire cesser que lorsque ces causes
auraient disparu. "
Le refus d'6obir a I'ordre de l'autorit6 6tait cat6.










-72-


gorique. II paralt mkme qu'au depart dir g6n6ral
Ricles certaines paroles absolument imprudentes,
furent prononcees; car Jacques Th6baul court
dire A Tanis, ce soir mIme, que Florian Tourtois:
venait de lui avouer que B. Bazelais allait fair
peonvoquer la garde national pour pouvoir proc&-
der a son arrestation.
Les partisans de Tanis furent indign6s en appre-
nant cette nouvelle; et pour tous, l'heure du
combat, mais d'un combat furieux, et extermina-
teur, comme eut dit Elias Regnault, serait une heu-
re de satisfaction. "
Durant la nnit, la conspiration etait vendue A.
Boyer Bazelais, qui, le lendemain vers les cinq heu-
res du matin, convia i une reunion Felix Carrie,
le general Francois et Camille Nau afin de prendret
des measures propres a paralyser le movement in-
surrectionnel. II donna des renseignements si pr6cis,
qu'il d6termina le Secr6taire d'Etat des Finances.
A faire partir imm6diatemedt Camille Nau pour
porter le fait A la connaissance de Boisrond Canal.
A sept heures. Edmond Paul envoya Cl1omene
Lespinasse pros de Thoby pour lui annoncer que la
prise d'armes devait 6clater le jeudi de grand
matin.
Un instant apres le depart de Lespinasse, M. Se-
mexant Rouzier se pr&senta chez Thoby qui lui fit
part de la communication de Paul. Un peu plus
tard, il en parla aussi au Docteur Audain, Pl6sance,
Loyer Barau et Liautaud Eth6art.
Rouzier ne croyait pas qu'on conspirait r6elle-
ment. Il sortit de chez Thoby sans'lui dire ce qu'il
allait faire. En sa quality d'ami du Pr6sident
d'Haiti, il se crut autoriser de raconter a Fontan-
ge Chevallier et a Tanis tous ce. bruits qu'on fai-
.ait courir sur leur c ompte.
Cleomene qui ne soupoonnait rien, vint A passer
devant le bureau de la place et fut mis sous la con-
signe. Fontange Chevallier, aussitSt apres cette ar-
restation, se pr6senta chez Thoby et lui annonca
que C16omene 6tait un propagandist ; il I'a consi-
gn6 en son bureau parce que ce matin il a tenu i
Thoby lui meme de mauvais propose A il'gard des









-73-


autorit6s. Celui-ci lui r6pondit que c'6tait une fau-
te; car Cl6om6ne ne lui avait pas parl6de politique.
('est un courtier, ajouta-t-il, il m'a entretenu d'une
affaire commercial.
"Le g6n6ral Fontange, 4crivit Thoby, se retire
et moi de courir imm6diatement au bureau de la
place pour servir C16omene Lespinasse. Je force la
consigne, j'arrive jusqu'A lui et je lui dis : Le g6n6-
ral Fontange Chevallier a voulu savoir ce que vous
m'avez dit chez moi ce matin. Je lui ai r6pondu
'lue vous m'avez entretenu d'une affaire commercial
come courtier. "
Sans que le commandant de la place eft pro-
nonc6 le nom de Rouzier, mon esprit concoit un
yv Riboul, je l'interroge et il m'apprend que c'est
lui qui a rev6le aux generaux Tanis et Fontange la
conversation de C16omine avec moi.- Mais lui
dis-je, vous n'6tiez en aucune facon autoris6 de faire
un tel usage 'd'une confidence. Ces deux g6neraux
conspirent r6ellement. Tachez de tirer C16om6ne de
leurs mains. Si je suis oblige pour le sauverde
donner un d6menti formel A votre assertion,je n'h6-
siterai pas. "
SRouzier, tout en protestant de ses bonnes inten-
tions, avoua qu'il avait agi en cette circonstance
de son propre chef et il promit de r6parer son im-
prudence.
Apres deux heures de consigne, on conduisit Cleo-
mine Lespinasse au bureau du d6partement. Inter-
rog6 par Tanis, il soutint qu'il avait .t6 en effet
dans la matin6e chez Thoby pour lui parler d'une
affaire commercial. Thoby, appele par Tanis pour
une confrontation a vec Cleomene soutint la mime
chose.
Eh bien, r6pondit Tanis, j'appellerai son d6-
nonciateur, et s'il ne prouve passion accusation, je
le ferai arreter.
En attendant son arrive, il ordonna de conduire
C1lomene en prison. Mais sur les observations de
Morin Montasse, il revint sur sa decision.
Quand M. Semexant Rouzier se pr6senta au bu-









-74-


reau du d6partement, Tanis se tourna vers Cl6o-
m6ne et lui dit : "Voici votre d6nonciatenr ". Rou-
zier maintint qu'il tenait cette nouvelle de Thoby
qui, de son cot6, lui avait avoun l'avoir tenue de
Cl6omine Lespinasse et que Thoby est un home
faible il devait avoir le courage de ses actes.
Toutes ces explications furent donneesen presence
de Baussan. Saintard Eugene, FMlix Carri6 et Lebon
jeune.
Tanis conprit que Tho-by ch.v r e liait, en alt6rant
ainsi la v6rit6, A couvrir Cl6omnne qu'il fit mettre
malgr6tout en liberty. Saintard Eugene, pour se
d6barasser de Thoby qui 6tait poLr lui un adver-
saire redoutable, sugg6ra l'id6e de l'arriter a Tanis
qui n'en fit aicun cas.
Au inrme moment, une scene grotesque se pas-
sait devant le bureau de l'arrondissement. Tandis
que M. Mulei Gareseher. adjoint du commandant
du Palais, le guiiral Bernard Drice, causait avec
Sylla Bouzi. arriva Fontange Chevallier. Ce der-
nier descendit de son cheval, saisit Garescher en
criant: 'Vous ites mon prisionunier,perturbateur "
Une lutte s'en suivit : Fontange le jetta par terre.
1'6trangla, et tenta meme de lui crever les yeux
avec ses deux pouces. Garescher. daus sa resistance
le frappa de sa cravache. Sans l'intervention de
Bouzi et de quelques autres citoyens. Fontange qui
avait d6ja tir6 son revolver l'aurait tu6.
Garescher fut conduit en prison sous la pr6ven-
tion d',tre un prop agandiste. Quand, deux heures
aprs, Me Horatius Baussan, substitute du Commis-
saire du Gouvernement, apprit cette arrestation il-
16gale et arbitraire, il court a la prison oil il in-
terrogea Garescher. Ne pouvtnt reliever aucune
charge contre lui. il d&clara que les formalit6s de la
loi n'avaient pas 6t6 remplies en la circonstance,et.
de son propre mouvement, le mit en liberty. Ce ges-
te du substitute excita la colre de Fontange qui
promit de s'en venger.
La journ6e touchait A sa fin quand Louis Tanis
fit paraitre un ordre du jour dans lequel il convia
la population a se grouper autour des autorit6s et











jura fid6lit6 au gouvernement du President Bois-
rond Canal.
Le but qu'il poursuivait en agissant ainsi 6tait
de faciliter une reunion des conjures en son bu-
reau ( 1 ). La, ils d6libr6rrent, en effet, sur les der-
niires measures a prendre au sujet de la prise d'armes
qui devait eclater dans la nuit. Tanis, mime a ce
moment supreme, ne se d6termina pas toujours a
soumettre le plan de la conspiration a ses amis. On
essaya vainement d'attirer son attention sur le c8t6
(e1fectueux de,certains moyens qu'il comptait em-
ipoyer. Ce utt ainsi qu'un des conjures, qui devint
plus tard un avocat c6lbre, lui fit comprendre la
nScessit6 de s'emparer d'une caisse contenant des
earabines et des munitions qui se trouvaient dans
in appartement du Palais National qu'il d6signa.
II y a quelqu'un qui s'occupe de cela, r6pondit-
il froidement.
En r6alit6, si certain. amis lui 4taient absolument
ldvoues, il est tr&s difficile de designer celui qui,
,pres lui. avait la haute direction de cette affaire.
On a toujours fait accroire que ce fut le g6n6ral
Pontange Chevallier ; on se trompe. Car, au dire de
son adjoint Alexandre Joseph, s'y 6tant jet6 h con-
tre-cmur, il avait announce une fois, A table, a sa fa-
mille, qu'il gagnerait un consulate quelconque au
premier obstacle qu'il rencontrerait dans 1'ex6cu-
tion de ses desseins.
Dans la deliberation des conjures qui eut lieu au
bureau de Louis Tanis, un d'entr'eux lui demand
si c'6tait r6ellement en faveur de Salomon qu'il al-
lait prendre les armes.
Oui, repondit-il.
L'avez-vous vu, en consequence ?
Non.
Tout cela est inexplicable, lui object le conju-
re. Comment voulez-vous prendre les armes en fa-
veur de quelqu'un, quand vous n'avez pas son con-
senteinent!

[ 1 ] Le bureau du commandant du d&partement 6tait
dans la maison qui sert actuellement de local an Pension-
nat des Demoiselles.


-75-









-76-


C'est vrai, dit Tanis. Je vais le voir.
II fit, en effet, une tourn4e en ville, pass devant
la maison de Salomon et n'y entra pas. Il crut
qu'il pouvait ainsi tromper les conjures, amis du
chef du parti national, qui s'Ataient groups autour
de lui. Il ne se figurait pas que ceux qui exigeaient
de lui une entente pr6alable avec Salomon le sur-
veillaient. Son faux geste atti6dit leur ardeur com-
battive. II ne tarda pas a en voir les terrible con-
sequences.
De son cot6, Salomon ignorait qu'il 6tait ques-
tion au bureau du commandant du d4partement de
sa pr6tendue participation dans la conspiration.
Craignant qu'on profitat de l'agitation qu'il y
avait dans la Capitale pour attenter a sa vie, il
pria son beau-frEre Emile Pierre de dire A Tanis si
sa personnel ne courait aucun danger. Tanis lui fit
r6pondre qu'il lui donnait toute garantie. Malgre
cette promesse de protection, Salomon ne s'arr8ta
pas aux simples paroles du commandant du d6par-
tement. 11 fit demander A Pinckombe de lui accor-
der hospitality chez lui. Madame Pinckombe agr6a
ia demaLde en l'absence mime de son mari. 11 h6si-
ta A se livrer entire les mains d'une femme quand
surtout le mari n'avait aucun soupcon de la d6ci-
sion prise par son spouse. II fut tellement inquiet
pour son existence, qu'Emile Pierre le d6termina A
laisser sa maison et lI conduisit chez lui. Aussit6t
queSalomon arriva surla place Geffrard, il pria, tne
nouvelle fois, Emile Pierre, qui avait donn6 le bras A
Madame Salomon, d'aller expliquer sa situation a
Louis Mews don't la maison, en face de la dite place,
etait en construction et lui demander s'il accepte-
rait' volontiers A l'accueillir chez lui. Celui-ci, tout
en agr4ant la demand, fit remarquer que sa mai-
son 4tait inachev6e. Salomon comprit l'observation
de Mews et refusal d'user de 1'hospitalit6 qui lui Atait
accordee. Ce fut alors que Joseph Woolley, le pere de
M. Thomas Woolley, qui habitat 1'autre apparte-
ment de la maison od se logeait la famille Emile
Pierre, rendit visit a, son voisin et lui demand
la cause du va-et-vient de Salomon, ce soir-la, chez
son beau-frere.











'Comme Woolley 6tait un bon ami de la famille,
mon. Pour toute r6ponse, il suggera l'idee de s'a-
dresser & Seguy Villevaleix, consul-gen6ral du P6rou,
qui etait un ami commun. II fut autorise d'entre-
prendre les demarches en ce sens. Le consul agrea
la demand. Ce fut ainsi que Salomon, accompagne
des deuxfils de Joseph Woolley, Alphonse et Frede-
ic, se rendit chez Villevaleix le 13 Mars & huit heures
1d soir. Au moment de franchir le seuil de la porte
du consulate, Salomon dit au consul: Ma vie peut
4tre menac~ e pendant la nuit; je viens vous de-
mander asile jusqu'A l'arrive du chef de l'Etat".(1)
Dans les spheres gouvernementales, tous les offi-
ciers militaires ne croyaient pas A l'existence de la
conspiration. Le general Canal jeune, frere du Pre-
sident de la Republique, entr'autres, s'imaginait
que toute l'agitation qu'il y avait A la Capitale
etait due A des manoeuvres des parties politiques. Il
n'eut les yeux d6sill4s que, lorsque, sur la d6non-

( 1 ) Dans lacte d'accusation dress i propos de l'af-
faire Louis Tanis, Me. Horatius Baussan( pour la circons-
tance il se faisait appeler g6n6ral Baussan ), substitute
du Cominissaire du Gouvernement pros le tribunal civil de
Port-au-Prince et accusateur militaire prbs le tribunal
.special de cet arrondissement, a 6crit, au sujet de la pre-
sence de Salomon au consulate du P6rou : L'heure fix4e
pour les conjures, minuit, approche. Sa!omon est h son
poste au consulate di P6rou, A deux pas du Palais Natio-
nal sur lequel vont se ruer Choisil Marc et Clermont Jean
Philippe a la tAte de leurs bandes." Dans sa lettre de pro-
testation centre cette insinuation, adress6e le 2 juillet h
Monsieur Fl6ix Carri., Secr6taire d'Etat des Relations
Ext6rieures, Mr S4guy Villevaleix disait : Je suis dou-
loureusement surprise, qu'un agent de l'a.torit6 publi-
que, celui qui a dressed l'acte don't il s'agit, ait pu pousser
aussi loin l'oubli des usages internationaux.
SLe consulat-gen6ral du P6rou, sera toujours le refuge
des infortun6s politiques, mais jamais il ne saurait Atre
le poste de qui que ce soit............
Les Wvenements qui ont suivi ont largement prouv6
que ce g6ndral ( Salomon ] 6tait venu chercher non un
poste, mais bien un reIfge. ........










- 78 -


ciation du commandant de la commune de la CroiK-
.des-Bouquets, faite dans la soiree du 13 Mars, il ap-
prit que certain conjures s'6taient r6unis prws de'
l'habitation Dumornay dans l'intention d'attaquer
dans la nuit meme la Capitale ct s'emparer du fort
(ommier. 11 court au bureau du commndadant du
d6partement demander A Tanis de mettre une em-
buscade pour les empncher de tenter leur coup.
Sur le refus de Tanis de prendre les measures n6ces-
saires pour paralyser le movement insurrectionnel,
Canal jeune comprit qu'il n'y avait plus a computer
sur le d6vouement de ce g6n6ral.
Entre temps, Chrysost6me Francois, quoique ma-
lade, fit une tournie en ville. II fut accompagne de
Fabius Ducasse, C6sar Ducasse et de ses deux ad-
joints, Cadieu Lamy et Beaujin. 11 se rendit d'a-
bord Il'arsenal oi il trouva Fontange Chevallier.
I1 l'interrogea sur la cause qui le d6termina A aban-
donner son post.
-Je n'ai pas abandonn6 mon poste, lui r6pondit
(Chevallier. Dans toute la ville, on parole de prise'
d'armes. J'ai coipris que, dans l'intret m6me du
(Governement, I'arsenal doit Utre bien gard6. C'est
pourquoi je me trouve ici.
Vous devriez m'en donner avis, general.
Avant d'agir,je n'avais pasmanqu6de porterle
fait a la connaissance du commandant du departe
ment ....
Chrysostnme Francois avait a peine quitt6 l'ar-
senal qu'il reneontra, a l'angle des rues des Caser-
nes et Ju Centre, Gustave Dessalines, le secrtaire
de Fontange Chevallier, a la tite d'une forte escor-
te. II 1'appela et lui demand en vertu de quel or-
dre il se promenait ainsi dans la ville.
I'ordre du g6n6ral Fontange Chevallier.
Le g6n6ral Francois comprit que c'6taient les con-
jur6s qui s'organisaient. 11 continue sa route et
alla au Palais National pour donner ses instruc-
tions. A la deninlde d'armes et de munitions faite
par Niveleau, qui 6tait un des gen6raux qui surveil-
laient le Palais, il r6pondit qu'on pouvait en fire
prendre a l'arrondisemenit. 11 pass ensuite par les
rues d'Egalit4 et des Miracles et, s'arrfta A I'htel









-79-


,Su commandant du d6partement. Le capitaine qui
etait de service, ce soir-lh, ne lui permit pas de
p6n6trer dans l'int6rieur du bureau oh Tanis 6tait
en conference avec certain conjures et lui fit savoir
que le commandant du d6partement n'6tait pas
prAsent.
Il1tait a peine arrive l'arrondissement que Ta-
.nis le fit appeler. II refusal de s'y rendre.
Vers les onze heures, Tanis se rendit a l'hbtel du
:Secr6taire d'Etat des finances et il lui annonc.a
qu'il allait arreter le g6n6ral Chrysostome Franoois
qui ne s'6tait pas rendu, disait-il, A son appel.
Si cette demand 6tait agr66e, I'anarchie eut Wte
com pl6te ; car il n'y aurait eu aucun g6n6ral pour
ktouffe.r l'insurrection. Ce fut une des causes, si ce
ne fut la principle, du refus du Secr6taire d'E-
tat des Finances de donner son adh6sion.II r6pondit
h Tanis que la measure 6tait trop grave, il lui fallait
prendre tous les renseignements a cet 6gard. Tanis
sortit de chez Carri6 m6content et d6clara quec'tait
une affaire militaire qui le regardait personnelle-
ment.
Pendant cet intervalle, un nomm4 Pompilius,
chef d'un regiment qui se tenait au bureau du
commandant du d6partement, court furtivement
a la maison de Ch. Francois. LA, il trouva Mme
Francois et la pria d'intervenir pres de son 6poux
pour le porter A se rencre i'a'ppel de Tanis. S'il
persiste A, refuser, disait-il,cela va etre une cause de
dAsordre A la Capitale.
Elle intervint en effet, et le general Francois se
rendit l'h6tel du d6partement, accompagn6 de
Fabius Ducasse. CEsar Ducasse, des deux adjoints
et d'un nomm6 Cl6ion.
Le Secr6taire d'Etat des Finances, F6lix Carri6,
pour ne pas permettre a Tanis d'ex6cuter son pro-
jet sur la personnel du g6n6ral Francois, envoya
l'ordre au chef des movements du Port. Richelieu
Duperval, d'aller avec un d6tachement de soldats
le protkger. Ce fut ainsi que, pendant l'entretien du
commandandant du d6partement et du comman-
dant d'arrondissement, R. Duperval a pu se trou-
ver A l'encoignure de l'h6tel du d6partement.










80 .-
"Dans la crainte d'une cbmbinaison de sa part
(du g6n6ral Francois,) Tanis n'osa le fair arreter
et se content de lui dire qu'il venait de lui etre fait
rapport qu'un coup d'arme avait 6et tir6 de la,
maison de M. Boyer Bazelais sur une patrouille de
la police. (1)
Le g6n6ral Frangois lui r6pondit que ce fait
ktait impossible ; que ce coup n'aurait pu avoir
ete tire sans etre entendu tant a l'arrondissement
qu'au d6partement ; qu'alors il eut pris des dispo-
sitions a cet effect; et il retourna A son post au
bureau de l'arrondissement....;'
Au depart du g6n6ral Francois, Louis Tanis
passa ses dernieres instructions aux conjures et
leur annonea sa resolution de se retire au fort
National. Malgr6 toutes les observations qu'on lui
fit au sujet de cette grave decision qui devait fire
kchouer l'insurrection, il ne c6da pas. 11 voulut de-
main, aprAs la victoire, pouvoir declarer qu'il n'a-
vait pas luiminme pris les armes centre le Gouver-
nement du g6n6ral Boisrond Canal. S'6tant rendu
dans la nuit du 13 au Fort National pour l'inspecter
il lui fut impossible plus tard de regagner I'hotel
du d6partement. En accep.tant la Pr6sidence de la
R6publiqne, il n'a fait que c der au vcau du people.
A minuit et demi, lisons-nous dans le (( Drapeau
National, le g6ndral Tanis montait au Fort Na-
tional avec les officers et citoyens qui formaient
son escorted et les militaires de garde au bureau-du
(dpartement, tous au nombre de trente-trois.
I1 venait A peine de quitter l'h&tel du d6parte-
ment. lorsqu'entra la patrouille du bureau du port.
commander par le g6n6ral Duperval, qui lui apprit
qu'il venait de rencontrer une bande d'hommes
arms dans les environs de l'Eglise, qui avait fait
feu sur lui et qu'en ripostant il avait tu6 M. Silen-
cieux Th6zan et blessP un autre; qu'il constatait
qu'effectivement il y avait des gens en a:'n-ms dans
la ville.

(1) Actuellenient propriet, dian laa. rue Pavye.









-81-


Le commandant du d6partement, sans rien lui
r4pondre, ordonnait an d6tachement qui l'accom-
pagnait de presser le pas ; il cotinuait, seul L che-
val, tout le reste de son monde 6tant A pied, par
la petite rue qui long ]'Abreuvoir et allait tomber
en passant par la bairiere de fer, du cot de la
Banque. Le detachement cheminait par la rue de
I'Abreuvoir et le rejoignit apres avoir franchi la
Terrasse.
II poursuivit sa route, et, arrive au Fort Na-
tional, y entra seul, se fit reconnaitre et introdui-
sit les homes qui l'accompagnaient, en disant au
commandant du fort et au chef de la garnison
que c'ftait un renfort qu'il amenait. "
Suivant le, mot d'ordre des conjures, ce fut le ge-
n6ral Fontange Chevallier qui, apres s'6tre rendu
maitre de l'arsenal, devait tirer I'alarme, ce qui se-
rait le signal de l'insurrection. II put, en effet,
dans la soir6e, enlever ce poste. N'ayant pas r6ussi
ai neutraliser les efforts des officers et soldats qui
s'v trouvaient, il ne fit aucune tentative de resis-
tance, abandonna l'arsenal et gagna la maison de
M. Amitie Lubin, charge d'affaires de Liberia. Ce
fut ainsi que, dans la nuit du 14 Mars, Louis Tanis
dut lui-mAme faire tirer l'alarme au Fort National.
Aussit6t quelques conjures, ayant A leur tote Oc6an
Ulysse attaquerent le Tr6sor. (1) Les soldats qui
gardaient ce poste r4sisterent,ce quijeta la d6route
parmi les conjures.
II n'en fut pas de m6me du Palais National qui
fut pourtant garden non seulement par les soldats.
mais par les g6n6raux Savain, Morisset, Archille C(les-
tin, les commnandants Alexis Bouchereau, Bernard
Drice, son adjoint Mulei Garescher, Monsieur Gref-
fin fils et six employs publics, envoys par le mi-
nistre des finances, parmi lesquels se trouvaient
Montas fils et Gateau. On ne peut pas preciser com-
ment certain conjures, ayant A leur itte Choisil
Mare, parent s'emparsr du Palais. National. Ce-

(1) Le Tr6sor se trouvait sur la Terrasse, position
actuelle de la nouvelle Cath6drale.









-82-


pendant, notons que le jeune commandant Alexis
Bouchereau, aide-de-camp du President de la R.-
publique, requt la mort ( 1 ) en essayant de d6fen-
dre son post. Quant aux autres officers, l'Histoi-
re n'a a enregistrer aucun acte de bravoure de leur
part. Dans leur retraite pr4cipitbe, Mul6i Gares-
cher, ( souffrant, disait-il, encore de la chute de la
veille et des mauvais traitements qu'il avait subis
( de Fontange Chevallier. ) ne put snivre ses com-
pagnons ; ses forces l'abandonnurent, il tomba et
et fut laiss6 pour mort .... Quelques minutes
aprEs, il gagna la mason d'un amri o, ajouta-t-il
le docteur Roche Grellier eut A le soigner ..
Les mmeos homes de Choisil s'emparerent aussi
de la prison.
Les soidats du Gouvernement n'occupaient que les
bureau du Port, commandos par le g6n6ral Riche-
lieu Duperval ; de l'arrondissement, patr le g6n6ral
Jean Chrysost6me Francois ; des postes de police.
par le g6enral Riclds, et du Tr6sor public.
Si, dans la nuiL, Louis Tanis avait fait attaquer
le bureau de l'arrondissemient, il l'eut pris sans
grande difficult ; car on pouvait computer les quel-
ques soldats qui s'y trouvaient. A un certain mo-
ment, Chrysost6me Frangois qui surveillait son
poste eut mrme une crise de nerfs. Sans l'assistance
de Fabius et de C(sar Ducasse, on ne sait pas ce
qui eat pu lui en advenir.
Enfin, quand il reprit ses sens, il fit battre la ga-
nerale. Le Secretaire d'Etat des Finances, charge
de tons les departements ministeriels, prit de grand
matin un arrit- par lequel il mit la ville et l'arron-
dissement de Port-au-Prince en 6tat de siege. mobi-
lisa et appela sans retard sound les armes la garde
national de cet arrondissement.
Dans le deuxieme arrte6, les gen6raux Louis Ta-

(1) Le journal le Drapeau National fut malrensei-
1ii quand. parlant de la rr ort de Alexis Bouchereau, il
icrivit : II dormait an palais National, son poste,
quand. dai.s la nuit du mercredi, les bands de Lquis
Tanis vinrent l'assassiner froidement pour piller ensuite
1'Hotel de In pr4sidenPe. "









-83-


nis ain6 et Fontange Chevallier, en rebellion ouver-
te contre le gouvernement, furent mis fors la loi,
eux Pt tous ceux qui, dans les trois heures, conti-
nueraient a fire cause commune avec eux.
Dans une adresse aux Haitiens, faite le m6me
jour, F4lix Carri6 dAnonca la conduite de Louis Ta-
nis et de Fontange Chevallier.
Des forces furent dirig6es contra les positions oc-
cupies par les rebelles. Morin Montasse, S6nateur
de la Republique, fut charge du commandement des
colonnes investissant le Fort National ; Sylla Gul-
gnard, du commandement en chef de l'arsenal et
des postes y cantonn6s ; D6riss6 Abellard du com.
mandement des c olonnes qui devaient reprendre le
Palais National ; S&nque Pierre du commande-
ment de la division central cantonnie au bureau
de l'arrondissement.
F6lix Carri6, Jean Chrysost6me Francois, Canal
Jeune, Armand Thohy, Boyer Bazelais, Auguste
Bazelais, Edmond Paul, Dujour Pierre, J. B. Vi-
gnier, Richelieu Duperval, enfin tous ceux qui a-
vaient un int6rit quelconque, montrkrent beaucoup
de devouement dans la defense du Gouvernement.
Dans la meme journke du 14 Mars, Salomon, du
consulate ofi il se trouvait, "ecrivit au commaudant
de I'arrondissement. raconte-t-il dans la note r6di-
gee A Kingston le 24 Juin 1878, qu'il avait crf de-
voir, par precaution, se retire depuis la veille chez
Mr Villevaleix, son ami, afin qu'il fut 6tabli qu'il
n'etait pas dans les rues quand on se battait, et
pour se mettre a l'abri d'une band qui s'6tait for-
mee pour 1'assassiner. ... "
Les rebelles, au lieu de s'organiser pour garden
definitivement les positions qu'ils occupaient, se
jetirent dans un d6sordre effroyable. L'histoire en-
registre ce fait absolument immoral que ceux com-
mand&s par Ocean Ulysse ainsi que quelques soldats
passerent tout leur temps A piller le Palais Natio-
nal. Quand Louis Tanis apprit cette nouvelle, ilfit
dire A Ocean Ulysse de faire cesser ce pillage au prix
de n'importe quel sacrifice. Mais celui-ci n'avait
plus l'autoric6 voulue pour s'imposer. Contraire-
ment A ses habitudes, ayant pris, ce jour-lk, quel-










-84-


ques grogs, il ne fut pas dans son 6tat normal lors-
que lui parvint cet ordre. Ce fut alors que Louis
Tanis dut faire env oyer quelques boulets sur le Pa-
lais, boulets qui ne causerent guere de dommages
puisqu'il n'y avait pas de bons poinreurs au Fort
National.
Nous croyons, sans toute fois l'affirmer d'une fa-
(on formelle, qu'on a du fusiller quelques homes
pour mettre fin a cet acte de vandalism.
Pendant ce temps, Fl6ix Carri6, Secr6taire d'Etat
des Finances. 6mu de la tournure que prenaient les
6v6nements, 6crivit la dEp6che suivante A M. Jhon.
M. Langston, Ministre-RTsident des Etats-Unis a
Port-au-Prince ;
LIBETF EGALITI FRATERNITE1
REP UBLIQUE D'HAITI.
Port-au-Prince, 14 Mars 1878.
Le Secr6taire d'Etat auD6partement des Finances.
cA Monsieur le Ministre des Etats-Unis.
Monsieur le Ministre,
Ainsi qure vous l'aurez sans doute d6ja appris
par la clameur publique, le g6n6ral Louis Tanis ai-
n6, commandant militaire de ce d6partement, s'est
r&volt6 la nuit derniere centre l'autorit6 du Gou-
vernement.
Vaincu partout, cet officer g6n6ral s'est r6fugib
an Fort National ofi il semble qu'il faudra. pour le
d6loger, avoir recourse A la force et accepter la dou-
loureuse alternative d'une effusion de sang.
Avant de venir a cette.extr6mit6. mon d(par-
tement a r6solu de vous fire part de cette situa-
tion, en vous print d'en instruire vos collgues
du corps diplomatique, afin que vous vous entendiez
avec eux pour prendre telles measures qui peuvent
ktre dict6es par les circonstances, en vue de l'int6rkt
ihumanitaire.
( Cette depchle rest strictement confidentielle.
F. CARRIE.
Monsieur John M. Langston, Ministre Resident,
etc. of the United States."









-85-


I)e son c6tp, Louis Tanis 6crivit aussi cette let-
tre-circulaire au corps diplomatique:

LIBERTY EGALITE FRATENITIK

REPUBLIQU D'HAITI

Circulaire.

Au corps diplomatique compose des ministres,
charges d'affaires et consuls des diff6rentes missions
d'Europe et d'Am6rique.
Messieurs les Membres du corps diplomatique.
"Dans ma proclamation d'hier, j'annoncais A la
population du Port-au-Prince ma resolution arr6-
tee de maintenir l'ordre dans cette ville. n'importe
A quel prix, pourvu cependant que les' moyens a
employer fussent compatibles avec mon amour du
bien, mon respect des personnel et des propri6t6s,
mon devoir militaire.
Cette nuit. vers une heure du matin, j'ai cri n6-
cessaire de faire, avec des citoyens amis de la s6cu-
rit6 publique adjoints a ma garde, une tourn6e an
Fort National. Avant d'en sortir,j'ai appris, d'une
source certain que des ambitieux, jaloux de ma
position actuelle et de ce que l'avenir me promet,
se sont mis en armes pour attenter A ma personnel
et a l'ordre public que je protege en ma quality de
commandant de ce d6partement.
On comprend pourquoi j'ai demand un abri A
la fortification oi je me trouve ; le canon d'alarme
etla gn6rale ont eu pour but d'appaler A mon aide
les autorit6s et les citoyens rests fidl.'s A leur de-
voir.
Maintenant j'entends l'Assembl6e qui bat dans
la ville. II n'est personnel qui suppose un seul ins-
tant que je consent ah tre la victim de ceux qui
se sont volontairement faits mes ennemis.
II faut me d6fendre et j'entends dans ce scus
pousser les choses a la derniere extr6mit6, sauf A











- 86 -


laisser a ceux qui me perskcutent Ia responsabilit6
devant le people et devant le monde civilis6 des
malheurs qu'lls auront provoqu4s.
Dans cette conjoncture regrettable, je ferai mron
devoir.
C'est au Corps diplomatique, auquel je soumets
ces observations, A prkter son intervention pour
empOcher 1'effusion du sang et les pertes incalcula-
bles don't leurs nationaux, come les haitiens,
souffriront par l'inconsequence d'un parti deloyal.
Agreez, Messieurs les Membres du Corps diplo
matique, 1'assurai.ce de ma consideration distin-
gu6e.
S(Ce 14 Mars 1878.
SLs. TANIS Ain6 .

Louis Tanis envoya aussi, le meme jour, une au-
tre lettre aecompagnant certaines propositions
qu'il fit.
J'accepte, disait-il dans la lettre, la proposi-
tion de me retire, moi et mes compagnons, sous
la protection des Repr6sentants des Puissances e-
tranglres, A condition que les soldats et officers
qui se trouvent dans le Fort et n'ont fait qu'ob6ir
a leur chef. soient libres de retourner dans leur
foyer, et que moi et mes compagnons, nous puis-
sions nous retire dans un endroit privil6gi6."
Voici ses propositions :
lo.- Le general L. Tanis et ses compagnons
sont libres de rester en Haiti et de reprendre leurs
occupationsprivees ordinaires sans p)ouvoirAtre in-
quift6s ni recherch6s pour quelque fait que ce soit
ayant un rapport direct ou indirect avec les cir-
constances actuelles.
2o.- Le Corps diplomatique fera de son mieux
pour fair respecter cette clause dans toute sa te-
nleur.
3o.- La garden du fort et les scldats qui sont
venus se joindre au g6n6ral profiteront du b6n6fice
des stipulations ci-dessus.









- 87 -


4.- Il n'y aura point d'actes d'hostilit6 de part
ret d'autre jusqu'a lc conclusion definitive du pre-
sent trait, sans que le g6enral Tanis puissent etre
responsible des faits hostiles qui pourraient surve-
nir ailleurs qu'au Fort National.
Au Fort National, le 14 Mars 1878.
( Ls. TANIS Ain6 "
Felix Carrie n'avait pas mime attend la r6-
ponse de sa lettre adress6e A M. John M. Langston
qu'il 4crivit une autre lettre A M. le Major Stuart,
ininistre de la Grande Bretagne et d'Irlande:

Secr4tairerie d'Etat des Finances et du
Commerce.
q Port-au-Prince, le 14 Mars 1878.
Monsieur le Ministre,
La regrettable attitude prise par le g6enral
Louis Tanis aine, ayant oblige 1'autorit6 compg-
tente A prononcer sa mise hors la loi, ainsi qu'it
rnsulte de l'acte don't je vous remets quelques exem-
plaires sous ce pli, il devient evident que la d6peche
de cet officer g6n6ral au Corps diplomatique.n'est
point de nature a 6tre prise en consil6ration.
Le Gouvernement serait heureux que l'actipn
diplomatique puisse avoir pour effet de mettre fin
A cette deplorable situation sans effusion de sang,
et je vous prie, en consequence, de vouloir bien,
conjointenient avec vos collogues, notifier au gene-
ral Louis Tanis aine qu'il a Wt6 r6solu qu'a trois
heures pr6cises de l'apres-mldi, le Fort National
doit Atre par lui remis a l'autorite comp6tente.
Quant a sa personnel, il pourra a son gr6 se
constituer prisonnier et se livrer A la justice du
pays, oh se retire, lui et ses compagnons, sous la
protection des Repr4sentants des Puissances Etran-
geres.
( Pass6 trois heures, il sera pris des measures mi-










-88-


litaires pour la reprise du Fort don't il a fait le
theatre de sa rebellion.
( Je vous prie d'agr6er, Monsieur le Ministre, 1'as-
surance de ma consideration distingu6e.
Le Secretaire d'Etat des Relations Exterieues.
F. CARRIE.
Mr le major Stuart, Ministre de la Grande Bre-
tagne et d'Irlande. "
Voicila reponse du Corps diplomatique i la lettre
adress6e h John M. Langston.
Port-au-Prince, 14 Mars 1878.
L6gation de S. M. B.
Monsieur le Secretaire d'Etat,
"Je suis charge par le Corps diplomatique de cette
ville doht j'ai l'honneur d'etre le doyen, de vous ac-
cuser rIception de votre lettre de cette date, adres-
see a M. Langston, ministry des Etats-Unis, par
laquelle vous le priez de s'entendre avec ses coll-
goes pour pre.idre telles measures qui peuvent Atre
dictees par les circonstances en vue de l'intr6xt hu-
manitalre.
Le Corps diplomatique. ayant pris en consi-
derationcette lettre, est unanimemsnt de l'avis
que, dans les circonsta Ices actuelles, 1'initiative ne
leur appartient pas, mais ils seront tout )prts de
prendre en consideration immediate toute proposi-
tion 4manant du Gouvernement en vue de 1'int6-
ret humanitaire et ayant pour but de parer aux
dangers qui semblent menacer les personnel et les
proprift6s des habitants du Port-au-Prince.
"Agr6ez, Mrle Scr6taire d'Etat,l'assurance de ina
trls haute consideration.
R. STUART.
Ci inclus, je vous remets copie d'une communi-
cation rescue du general Louis Tanis.
M. F. CARRIE.
Secretaire d'Etat des Relations Ext6rieures, etc.
Port-au-Prince. "




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