Histoire de Toussaint-Louverture

MISSING IMAGE

Material Information

Title:
Histoire de Toussaint-Louverture
Physical Description:
v. : port. ; 24cm.
Language:
French
Creator:
Pauléus Sannon, H ( Horace ), 1870-1938
Publisher:
Impr. A.A. Héraux
Place of Publication:
Port-au-Prince (Haiti)
Publication Date:

Subjects

Subjects / Keywords:
History -- Haiti -- Revolution, 1791-1804   ( lcsh )
Genre:
non-fiction   ( marcgt )

Notes

Statement of Responsibility:
par H. Pauléus Sannon.

Record Information

Source Institution:
University of Florida
Rights Management:
All applicable rights reserved by the source institution and holding location.
Resource Identifier:
oclc - 01905761
lccn - 20022229
ocm01905761
Classification:
lcc - F1923 .T893
System ID:
AA00008866:00003

Full Text














UNIVERSITY
OF FLORIDA
LIBRARIES









HISTOIRE

DE


Toussaint- Louverture

PAR


H. PAULAUS CANNON


TOME II


Imprimerie Aug. A. HERAUX
EDOUARD HERAUX PROPRItTAIRE
PORT-AU-PRINCE ( HAITI )

1933
Tous droits de traduction et de reproduction rdserv6s
Copyright, 1920 by H. Pauldus SANNON





7,2


LATIN
AMERICA.












CHAPITRE ler


I.-m L'Assemblde Centrale se reunit au Port- Rpublicain. -Vote de la
Constitution colonial. Toussaint-Louverture, gouverneur g6n6ral A vie.
II.- Mission du chef de brigade Vincent a Paris.
III.-Attitude de Bonaparte-L'Exp6dition de St-Domingue est d4cid6e.
IV. Mouvement insurrectionnel dans le Nord. Arrestatien, jugement
et executionde Moyse.

I
Son g6nie entreprenant, servi par la force des choses,
vient de livrer a Toussaint -Louverture les destinies de l'lle.
11 veut maintenant asseoirsur une base constitutionnelle son
autoritd de fait. L'attitude inddcise du gouvernement A I'6-
gard des actes on peut dire souveiains qu'il a ddjA accom-
plis, et I'dventualit6 d'une lutte a soutenir peut 8tre centre
la M6tropole, le prdoccupent depuis l'epoque du renvoi
d'Hddouville. Par ailleurs, I'avdnement de Bonaparte,
les projects connus des ennemis de la liberty des noirs en
France ne sont point faits pour le rassurer sur l'avenir.
C'est tout cela qui a rendu necessaire A ses yeux, aprds la
champagne du Sud, I'occupation de la ci-devant parties
espagnole accomplie contre le gre de Roume. Le Sud
au pouvoir de Rigaud et I'ancienne Audience de Sto -
Domingo non soumise A son autorit6permettraient en effet
A une armde, ddbarqnant simultandment sur ces deux
points, de.. I'enserrer et de I'6touffer. Aussi bien, sans
arrdter sa march vers la domination, et bien qu'il veuille
dviter a tout prix une lutte ouverte avec la France, il se
sent oblige de prendre des precautions, de se preparer A
toutes les dventualites. II arme plus ou moins secrdtement.
II a requ des Etats Unis une forte command d'armes
et de munitions : 25 A 30 mille fusils, 175 milliers de pou-
dre et une grande quantity de sabres, de pistolets et d'd-
quipements de cavalerie. (1)
Au chef de brigade Vincent qui lui reprdsentait les dar-
gers au -devant desquels il s'acheminait, et qui essayait de

( I ) Gerbier 6crivait de Philadelphie, le 15 dUcembre 1800, A
H6douville: Je tiens le fait de l'officier d'artillerie Jean-Baptiste
qui a vu et inspect la plus grande parties de ces objets. "






-. 4 -
mod6rer sa march, il r6pondit qu'il lui etait impossible de
" ralentir son allure gigantesque et qu'il etait entrain6, par
une force occulte A laquelle il ne pouvait resister. On a
dit qu'a 'son retour de Sto Domingo, il se'serait ecrie : "J'Ti
pris mon vol dans la region des aigles, il faut que je sois
prudent en regagnant la terre ; je ne puis etre place que sur
un rocher,et ce rocher doit etre l'institution constitutionnelle
qui me garantira le pouvoir tant que je serai parmi les
hommes. (1)
C'est qu'il etait engage trop A fond pour pouvoir s'arr&-
ter ou reculer. La Constitution project e est l'aboutisse-
ment logique de la carriere qu'il a parcouiue, de ses
succes politiques et militaires autant que de ses empiete-
ments rep6t6s sur I'autoritd de la Metropole. Par elle,
il entend consacrer son pouvoir present et obtenir
indirectement un bill d'indemnitd pour sa conduite passee.
II lui faut quand mdme, quoi qu'il puisse lui en cofiter,
atteindre ce but.
A la suite des elections ordonnees par la proclamation du
5 fdvrier, I'Assemblee Centrale se constitua le 20 mars
au Port-.Ripublicain. Elle se composait de neuf membres
au lieu de dix :- c'6taient Bernard Borgella, Lacour, Julien
Raimond, Etienne Viart, Andre Collet, Gaston Nog6r6e,
Juan Mancebo, Carlos Roxas et Andrd Munoz. (2)
Borgella, grand proprietaire de la plaine du Cul-de-Sac,
ancien maire du Port au-Prince, 6tait un de ces colons
conaus pour etre partisans sinon de l'independance com-
plete, mais d'une large autonomie administrative de la
colonie. 11 avait joud un assez grand role depuis la Revo-
lution. Influent et capable, ami personnel de Toussaint-
Louverture, c'est sur lui que se portent les vues de ses col-
16gues pour la pr6sidence de l'Assemblee. Gaston Nogdr&e
et Anird Collet 6taient deux planteurs de la province du
Sud. L- premier etait un idopardin, un ex-membre de la
fameuse assemblee g6ndrale de St-Marc, violemment dis-
soute au debut de la Rdvolution par le gouverneur comte
de Peinier. II rdsidait A Jdrdmie, ofi ii avait pactis6 avec
les anglais en 1793, comme tous les colons de ce quarter.
Andre Collet habitat la plaine des Cayes, et passait pour
etre ddvou6 A la politique du general en chef.
Nous n'avons pas de donndes sur les antecedents poli-
tiques des dlus de la parties ci-devant espagnole.
(1) Placide Justin op. cit. p. 340.
(2) Le 10e membre; Francisco Morillas, mourut avant la reu-
nion de I'Assembl6e.





-5-


Des trois hommes de couleur qui figurent dans l'Assem-
bide, Julien Raimond est celui qui jouit du plus grand
renom, non seulementa St-Domingue, mais en France
oiu il s'est fait connaitre dsa 1789, tant par ses ddmar-
ches multiplies en faveur des affranchis que par ses rap-
ports personnel avec les membres les plus influents de la
Constituante et de la L6gislative. II a rempli plueieurs
missions importantes dans la colonie, et Toussaint Louver-
ture le tient en haute estime A cause de ses lumidres et
de la moderation de son caractere.
Etienne Viart avait 6td un des quatres commissaires que
que les Confed6rds de l'Ouest envoyerent en 1792 en mis-
sion auprds de I'Assemblee Nationale et du Roi. II etait
devenu dans la suite un des secr6taires ordinaires du ge-
neral en chef. Viart est ddsignd par ses collIgues pour 6tre
secretaire de I'Assemblde. Tout ce que l'on sait de Lacour,
c'eso qu'il repr6sentait avec Bernard Borgella le d6parte-
ment de l'Ouest.
Ces hommes 6taient, A vrai dire, plut6t les Mlus dp Tous-
saint Louverture que ceux du people de St Domingue.
Mais il faut convenir que le general en chef avait design
au choix populaire des personnalites de tout premier ordre,
possedant les connaissances et 1'expdrience requises pour
remplir la mission important qui lear etait confide.
II ne nous est parvenu aucun coinpte-rendu des ddlibd-
rations de I'Assemblee Centrale. C'est ce qui explique peut-
itre l'opinion plus ou moins accr6ditde que la Constitution
de 1801 aurait Wtd, sans plus de forme, d'avance arretee entire
Toussaint Louverture et Bernard Borgella. (1) On a dit
6galement qu'elle aurait Wte I'oeuvre commune de Pascal,
hommn e de confiance du general en chef et des abb6s Mo-
liire bt Martini, ses confesseurs. ( 2).
Que la Constitution ait Wtd connue d'avanee, au moins dans
ses principles dispositions, de celui qui en etait le promo-
tLir, c'est IA un3 chose indubitable et fort naturelle. Mais
coun(mnt douter que dans son agencement et dans son
context definitif, elle ne ffit l'oeuvre de l'Assemblee ?
ToJisaint Louverture s'dloigna du Port Republicain des
i'ouverture des travaux de celle-ci. II partit en effet pour le
Cap. Chemin faisant, il parwat au Dondon le 22 avril; le mal-
heureux Roume s'y trouvait encore. Le general en chef lui

( 1) Voir B. Ardouin, Tome IV, page 342
(2) Placide Justin, loc. cit. page 340





-6 -


adressa le billet suivant : Citoyen agent, je viens d'arriver
A I'instant dans ce bourg Je m'empresse de vous donner
connaissance de la prise de la parties espagnole, malgrd
l'opposition qu'en a mise et la resistance de Monsieur le
President. Elle est aujourd'hui, grace a Dieu, au pouvoir
de la Rdpublique. Je suis ici sans secretaire ni aucun offi-
cier pour entrer dans les plus grands details que j'aurais
d6sire.
P. -- S. Donnez-moi, je vous prie, des nouvelles de votre
sant6. Mes respects a votre spouse sans oublier votre
fille. (1)
Captif et malade, I'Agent n'y vit qu'une moquerie.
II y r6pondit avec indignation et se plaignit d'etre
retenu prisonnier depuis cinq mois par un homme qui se
dit general franqais. etc. "
Le 9 mai, la Constitution itait achevee et prdte re-
cevoir l'approbation du gendral en chef. L'Assemblee Cen
trale se transport au Cap ofi elle devait continue ses
travaux.
Elle avait rendu, dans le Discours prdliminaire place en
tate du texte constitutionnel, un hommage meritd au pro-
moteur de la Constitution. "La colonies de St.-Domingue, y
lisait on, existait depuis plusieurs anndes sans lois positives.
Gouvern6e par des hommes ambitieux, son andantissement
etait inevitable sans le g6nie actif et sage du general
Toussaint-Louverture qui, par les eombinaisons les plus
justes, les plans les mieux rdfleehis, et les actions les plus
dnergiques, a su la d6livrer en m6me temps de ses enne-
mis exterieurs et intdrieurs, 6touffer successivement tous
les genres de discorde, du sein de l'anarchie preparer sa
restauration, faire succeder l'abondance a la mis&re, i'amour
du travail et de la paix A la guerre et au vagabondage, la
sdeurite A la terreur, et enfin la soumettre tout entire a
1'empire fran'ais
La revolution avait renvers6 avec violence tout ce qui
constituait le regime par lequel I'lle de St.-Domingue etait
anciennenment administrde.
Les diffdrentes Assemblies Legislatives de France y
avaient substitud, A diverse 6poques, des lois nouvelles;
mais l'incoherence de ces lois aussit6t rapporties que ren-

(1) Correspondance de Roume. Le billet porte la mention : cette
copie est conforme, sauf les tautes d'orthographe qui y sont cor-
rig6es, A l'original tout entier de la main de Toussaint, Sign6: Roume.





-7-


*dues, leur vice ou leur insuffisance reconnue par ceux-t1
memes qui en avaient 6t6 les auteurs, la manibre don't
elles 6taient ex6cutdes par des factieux et des homes do
parti, habiles A les interpreter selon leurs int6r&ts, contri-
buaient plut6t A propager le d6sordre qu'A le comprimer.
Nt. la coriadquence naturelle de cet ordre de choses avait
&t6 de. faire regarder des lois qui n'auraient di 6tre reques
qu'avec un sentiment de respect, come des objets d'alar-
mes, ou, lorsqu'elles 6taient impuissantes, comme des objets
de m6pris.
Les hommes sages qui ont coop6rd A la Constitution
franqaise de l'an VIII, ont sans doute senti la necessity d'a-
dopter un nouveau syteme pour des colonies 6loigndes, et de
consulter dans la creation des lois qui doivent les regir, lee
mceurs, les usages, les habitudes, les besoins des Franqais
qui les habitent, mrme les circonstances dans lesquelles elles
se trouvent.
Serait-ce possible, en effet, de peser toutes ces conside-
rations d'apr&s des rapports souvent infideles, d'apprecier a
une si grande distance les changements oper6s dans 'es-
prit d'un people, de connaitre ses moeurs, et d'y porter des
rem des A propose et efficaces, surtout pendant la guerre ?
L'article 91 de la Constitution franqaise aurait pu seul
autoriser les habitants de la colonies francaise de St.-Domin-
gue A presenter au gouvernement franqais les lois qui
doivent les regir, si l'expdrience du passe ne leur on avait
fait un devoir impirieux.
Quel moment plus propre a choisir pour cet impor-
taut ouvrage que celui, of le chaos ddbrouilld, l'ancien
edifice deblayd de ses ruines, les pr6jug6s gueris, et les
passions calmdes, sernblaient avoir marque comme l'instant
propice oui il fallait en poser les foadements ?
II est des circonstances qui ne se prdsentent qu'une
seule fois pendant toute une longue serie de sidcles, pour
fixer la destinde des peuples ; si on les laisse kchapper,
elles ne se retrouvent plus. Et A ces causes fondamentales
qui faisaient seules la necesssit6 d'une Constitution pour
I'lle de St. Domingue, combien, d'apres les int6rets de ses
habitants intimement li6s A ceux de la Mdtropole, se joi-
gnaient des motifs 6galements puissants.
Les justes reclamations des d6partements de la colonies
pour rapprocher les tribunaux des justiciables ; la necessity
d'introduire de nouveaux cultivateurs pour l'accroissement
des cultures, la revivification du commerce et le retablis-
sement des Manufactures ; l'utilit6 de cimenter l'union de







fa ci-devant partie espagnole avee I'ancienne partie fran-
qaise, l'impossibilitd pour la M16tropole de secourir et d'a-
limenter cette immense colonie pendant la guerre avec les
puissances maritimes ; le besoin d'dtablir un regime simple
et uniform dans I'administration des Finances de la Co
lonie et dren reformer les abus ; I'obligation de tranquilli
ser les propriktaires absents sur leurs proprietes, et enfin,
I'importance de consolider et de rendre stable la paix intd
rieure, d'augmenter la prospdrit6 don't commence A jouir
la colonie apres les orages qui l'ont agitee, de faire con-
naltre A chacun ses droits et ses devoirs, et d'eteindre
toutes les mefiances en prdsentant un Code de lois auquet
viendront se lier toutes les affections, se rdunir tous les
intdrdts ; tels ont 0t6 les motifs qui ont decid6 le general
en chef A convoquer I'Assemblee L6gislative, charge de
proposer au Gouvernement franqais la Cnnstitution la plus
convenable A la Colonie de St.-Vomingue.
Ainsi, cet ouvrage sera encore un de ses bienfaits..."
L'acte constitutionnel fut approuv lie 14 messidor ( 3
juillet) et sa proclamation fixee au 18 par un arrWte du
general en chef relatif au programrwe de la edrdmonie.
Celle ci eut lieu sur la place d'armes du Cap; IA dtaient
reunis les membres de I'Assemblke Centrale, I'Administra-
tion de la Marine, lea tribunaux civil et de commerce, la
Municipality et la garnison au grand complete. Bernard Bor-
gella prit le premier la parole, et en guise de discours, lut
I'Adresse suivante de I'Assemblde Centra'e aux citoyens de
St.-Domingue :" Colons franqais, et vous, braves soldats,
depuis longtemps St.-Domingue aspire au bonheur inap-
prdeiable d'avoir une constitution locale. Des factions qui
se sont tour A tour remplackes dans le gouvernement de la
M6tropole, en propageant leurs principles subversifs dans
I'Ile, avaient 6touff6 les justes reclamations de ses infortu-
nds habitants, les avaient d6grades de la dignity d'hommes
libres, leur avaient ravi jusqu'aux elans precieux de ces
nobles sentiments qui 6livent et agrandissent les ames, et
les avaient forces de recevoir la loi qu'ils n'avaient pas con
sentie. Les Colonies franqaises, disait la Constitution de
l'an III, sont parties integrantes de la Rdpublique et sou-
mises A la m6me loi constitutionnelle.
"Ainsi, par la fatality la plus terrible, les destinies de St.-
Domingue ont Wte associates A celles de la Metropole. C'est
ainsi que I'esprit de parti qui ddsolait la France a 6tendu ses
ramifications A travers l'immensit6 des mers,et a fait courber
St-Domingue sous I'knorme poids de sa funeste influence.





-9.--


Cet etat affreux, cet etat de dissolution, pouvait- il avoir
une dur&e? Non... II dtait reserve A un genie rddificateur
de fixer bient6t le sort de la R4publique. En effet. Bona-
parte vole des confins de I'Egypte dans le cceur de la
France; et tout A coup, les factions disparaissent; un ordre
social succede aux convulsions de l'anarchie; la Republique
gofite an dedans les douceurs de ]a paix et se prepare
d'aller en recueillir les fruits au dehors; une Constitution
nouvelle est posse.. Mais cette Constitution nouvelle a t-
elle Wte faite pour vous, insulaires, qui habitez une region
si dloignee et si differente de la Mdtropole? Vos represen-
tants, comme ceux des autres ddpartements francais, y
ont ils concouru ou particip6 ? Non !
La sagesse et toutes les vertus, ses compagnes, qui ont
presid6 A la r6daction de cet acte constitutionnel, y ont
consacr6 vos droits, stipuld vos int6rets, en proelamant
qu'il n'6tait point fait pour vous, que vous series soumis A
I'empire de lois particulieres. Des ce moment enfin, la jus-
tice avait lui pour vous: la nation puissante et genkreuse
don't vous avez les gofts et le caractere, et don't vous faites
parties a bris6 les fers honteux que l'esprit de parti et I'a-
narchie s'6taient p!u A vous donner. Elle a reconnu les
droits que vous tenez de la nature. Ddsormais, vous ne
serez plus exposes A ces commotions terrible, a ces se-
cousses violentes, A ces tempetes politiques qui naissent de
I'execution des lois faites sans interets, loin de vous, et qui
ne pouvaient convenir ni A vos moeurs, ni a vos usages, ni
au climate que vous habitez...
Colons franqais,....vous avez manifesto votre voeu au
general qui gouverne cette colonie... au general qui l'a
tant de fois sauvde contre les entreprises des ernemis du
nom franqais et contre l'influence de toutes les factions.
Eh bien! pouviez vous n'&tre pas 6coutes de celui qui
consacre tous les moments de sa vie A cicatriser les pro-
fondes plaies faites A la colonie, et A repandre sur vous un
baume consolateur?
Toussaint-Louverture, cet homme extraordinaire, don't
les belles actions commandent votre admiration et votre
reconnaissance, s'est dlev6 comme un phoenix du milieu des
cendres, et s'est ddvoud tout entietl la defense de votre
pays, de vos personnel et de vos propriths. Au milieu des
movements convulsifs de l'anarchie, il a eu le courage de
se charger des renes d'une colonies abandonn&e, sans d6.
fenses, autres que celles qui lui sont naturelles, et donuke
de tous les rnoyens qu'assurent la culture et le commerce.





- 10 -


II y a fait, vous le savez, respecter le nom francais en y
faisant partout arborer ses couleurs; il a su approvisionner
vos ports, vivifier vos cultures, appeler le commerce, rota
blir vos cites, discipliner les troupes; il a plus fait encore:
il a vaincu les prijug6s invdtdrds; il a ciment6 parmi vous
les noeuds de la plus douce fraternity, ces noeuds que l'an-
cien systeme colonial avaient Ai inhumainement reprouves,
et que des factieux, pour maintenir leur odieux empire, se
faisaient un jeu barbare de resserrer A loisir.
La proclamation du g6ndral en chef qui a convoqud vos
mandataires, vous prouve A quel point il desire votre bon-
heur; il vous announce que le temps des d6chirements est
passe; il vous demontre la necessity de vous donner des lois
de convenance; et, adoptant cette maxime constant que
les lois sont des conventions 6tablies par des hommes qui
doivent s'y conformer pour r6gler l'ordre de ia socift6, il
vous fait concevoir qu'il en est d'elles comme dee produce
tions de la terre, que chaque pays a ses moeurs, ses status,
comme ses fruits propres.
D'apr4s ces principles, une assemble d'habitants a requ
de vous I'importante tAche de poser les bases constitution-
nelles du regime intdrieur de la colonies; et fiddle A la Md-
tropole, le g6ndral qui a autoris6 la convocation de cette
assemblee, a proclame que ces bases constitutionnelles
seront soumises A la sanction du gouvernement franqais.
Mais vos mandataires out dfl interpreter favorablement
le trop long silence de la Metropole. Consid6rant son dloi
gnement et 1'dtat de guerre oi elle se trouve, ils ont dO
dtre effrayes de I'absence des lois, et dans ce peril irnmi
nent, ils ont du, par amour pour vous et attachment A
la France, dissiper teutes les inquidtudes, rassurer tous les
esprits. Ils se son.t rappeld que le salut de tous est la su-
preme loi, et ils ont cru devoir inviter le gdndral en chef
qui veille sur les destinies de St.-Domingue A faire mettre
sur le champ A execution les bases de legislation qu'ils ont
posies.
Aujourd'hui, ces bases vous sont offertes. Votre bonheur
present et future a constamment occupy vos mandataires.
Its sont efforcds de le rendre durable. PuiEsent ils ne
s'etre point trompes !
Colons francais, et vous, braves soldats, n'oubliez jamais
et p~ndtrez-vous bien qu'il n'est que le temps et l'ex-
pdrience qui puissent consolider les institutions humaines.
Ralliez vous au tour du pacte de famille qui vous eAt
present. Vos mandataires le d6posent dans votre sein





- 11 -


comme le Palladium de votre liberty civil et politique ;et
comme le gage de leur affection pour vous et de leur ddvoue-
ment a la Rdpublique. "
Apres qu'on eut donn6 lecture du texte de la Constitu-
tion, Toussaint-Louverture s'exprima, A son tour, en ces
terms :"
People de St-Domingue. la Constitution colonial pour
cette lie important vient de m'6tre remise par I'Assemble
Central, composee de l1gislateurs qui, en vertu de- ma
proclamation du 16 pluviose dernier, se sont reunis pour
4tablir les lois qui doivent nous regir et nous gouverner.
Je I'ai lue avec attention, cette Loi ; et persuade qu'elle
doit faire le bonheur de mes concitoyens, puisqu'elle est fon-
dde sur les bonnes mceurs, sur les localit6set principalement
sur la religion, je I'approuve.
Mais quand je considered que je suis charge de faire
executer ces lois constitutionnelles, je vois que ma tache
est plus penible que n'a Wtd celle des 1gislateurs. Ndan-
moins, je I'annonce, quelque vaste et spacieuse que soit
cette carridre, je ferai mon possible pour la parcourir.
0 vous, mes concitoyens de tout age, de tout Rtat et de
toutes couleurs, vous 6tes libres, et la Constitution qui m'est
remise aujourd'hui doit 6terniser votre liberty !
Prosternons nous d'abord devant le Createur de l'Univers
pour le remercier d'un bienfait si prdcieux.
Je dois vous parler le language de la vdritd. Cette Cons-
titution assure A chaque individu la jouissance de ses droits ;
elle exige de chaque citoyen la pratique des vertus, come
elle appelle aussi dans vos climats le regne des bonnes
moeurs et de la religion divine de Jesus Christ.
Ainvi done, Magistrats, servez d'exemple au people don't
vous devez toujours 6tre lea pores et les d4fenseurs. Que la
probity comme la droiture dirigent vos actions et dictent vos
sentences. Vous vous attirerez 1'estime de vos concitoyens ;
c'est la plus douce consolation qu'un homme en place puisse
desirer.
Braves militaires, gdndraux, officers, sous-officiers et
soldats, observe la discipline et la subordination, active la
culture, obdissez A vos chefs, dMfendez et soutenez la Cons-
titution centre les ennemis interieurs et extdrieurs qui cher-
cheraient A I'attaquer. Que votre devise soit sans cesse la
Bravoure, et votre guide, l'Honneur : vous mdriterez bien
de la patrie.
Cultivateurs, fuyez l'oisivetd, elle est la mere des vices;





- 12 -


gardez-vous principalement de vous laisser seduire par
des hommes aussi malintentionnes que malveillants. Vous
trouverez dans tous les temps en moi, comme dans les
gendraux, mes representants, les represseurs de l'injustice
et des abus.
Habitants industrieux des villes, soyez soumis aux lois
elles ne cesseront d'etre votre protection et votre 6gide.
Peuple, Magistrats et militaires, je vous expose vos
devoirs et les miens. Pour moi, je promets, A la face du
ciel, de faire ce qui dependra de moi, si Dieu me le permet,
pour conserver l'union, la paix et la trarquillit6 publique,
en consequence, le bonheur de mes concitoyens. Je promets
d'exdcuter ce qui m'est prescrit par la Constitution colo
niale.
Jurez 6galement levant I'Etre Supreme et entire mes
mains, que vous vous soumettez A ces lois qui doivent
faire votre bonheur et consolider votre liberty.
Citoyens, je vous previens que la loi est la boussole
de tous les citoyens quelconques ; quand elle parole, ils
doivent tous flichir devant elle. Les autorites civiles et
militaires doivent Otre les premieres A lui ceder et A don-
ner par It l'exemple au people. Suivez de point en point
la Constitution que I'Assemblde Centrale et Legislative de
St. Domingue vient de nous presenter, et que les principles
sublimes qu'elle vient de consacrer restent 6ternellement
graves dans ves coeurs.
Dans tous les temps, mes chers concitoyens et amis,
mon ddsir, mes voeux et mon ambition consisterent a
trouver et A presenter les moyens de vous rendre libres
et heureux.
Si je puis atteindre un but si cher A mon cceur, je ne
regretterai point la vie, et j'irai sans remords rendre compete
de mes actions au Dieu Tout-Puissant et Souverain Auteur
de toutes choses.
Vivent A jamais la R6publique Frangaise et la Consti-
tution colonial "
Apres un discours du citoyen Fouqueau, president du
tribunal civil du Cap, on se rendit a I'Eglise.
La edrdmonie religieuse terminde, le Gouverneur fut re-
conduit Jau gouvernement, et les fonctionnaires publics
vinrent lui renouveler leurs hommages. La fete s'acheva
par un banquet de 600 couverts. (1) II y eut illuminations

(1) Procas-verbaux de la c&r6monie du 18 messidor an 9:
extrait des registres de 1'Administration municipal du Cap.





- 13 -


et rejouissances publiques pendant la soiree et toute la nuit.
Pour que la joie fit gendrale, Toussaint Louverture avait
ordonn6 d'ouvrir les prisons A tous les detenus, A 1'excep-
tion des condamnes pour vols et assassinate.
Deux mois auparavant, il avait fait reunir a 1''glise du
Cap les n@mbreux suspects qui, depuis la chute de Rigaud,
languissaient dans les fers ou marchaient A la suite des
armies ; et du haut de la chaire, il leur avait dit : je vous
pardonne, retournez en paix au sein de vos families, apres
avoir fait remettre A chacun d'eux des habits et un secours
en argent. (1)
L'Assemblee Centrale poursuivant ses travaux, 6labora
et vota toute une s6rie de Lois organiques : loi relative
A ia division territorial, du 13 juillet; loi sur l'organisation
eccldsiastique, du 15 juillet ; loi sur l'organisattion judi-
ciaire, du 23 juillet ; loi sur l'organisation municipal,
du 28 juillet,et celle sur l'organisation financiere, du 3 AoItt.
La premiere de ces lois partageait le territoire en six
departments, c'est-a-dire en creait un nouveau, celui de
l'Artibonite qui prit le nom de Louverture. II 6tait
subdivis6 en quatre arrondissements at en quinze paroisses ;
Le Ddpartement du Nord comprenait six arrondissements
et vingt-quatre paroisses ; le Sud, cinq arrondissements
et quatorze paroisses ; I'Ouest, six arrondissements et
quatorze paroisses ; le Cibao (ci devant Samana ), quatre
arrondissements et cinq paroisses ; Lozama ( ci-devant
Engano), trois arrondissement et treize paroisses. Dans
chaque paroisse, il y avait une Municipalitd, compose d'un
Maire et de quatre administrateurs, a la nomination du
gouverneur ; le r61le des municipalities consistait A exercer
la police, A maintenir l'ordre et la tranquillity publique
dans l'dtendue de lfurs resorts.
La loi sur l'organisation judiclaire crdait seize Tribunaux
de 1~re instance, composes d'un juge, d'un lieutenant de
police, d'un Commissaire du gouvernement et d'un greffier.
Leur competence embrassait la connaissance des contes-
tations tant en matidre civil et criminelle que commercial.
Deux Tribunaux d'Appel Otaient 6tablis, F'un sifgeant
A St.-Marc et I'autre, A Sto-Domingo. Un Tribunal de Cassa-
tion comprenant quatre juges, trois assesseurs, un Commis-
saire du Gouvernement, un substitute et un greffier, cou-
ronnait cette organisation. Le Tribunal supreme devait
singer dans la ville ou residerait le Gouverneur.

(1) Madioa, tome II, p. 99; Placide Justin, p. 313.






- 14 --


Chose A noter, la justice dtait rendue, non prus au norn
de la Republique Francaise comme avant, mais au nom
de la Colonie Frangaise de St.-Domingue.
La Constitution colonial reconnaissait le Catholicisme
eemme religion d'Etat, et seul culte public. Mais le con-
sentement du gouverneur etait indispensable pour I'extcu-
tion de tout ordre ou d6cret ecclesiastique dans la colonie.
Le repos dominical etait Idgalement consacr6, et obligation
faite aux autoritds tant civiles que militaires d'assister
en corps A I'office divin. La disposition anterieurement
prescrite par Toussaint Louverture d'y faire assister les
troupes, etait maintenue.
A la t&te du clergy de la parties franqaise se trouvait dejA
un prefet apostolique, I'abbd Lecun. Tandis que le general
en chef etait A Sto.-Domingo, un autre ecclesiastique,
I'abbe Mauvielle, y avait ddbarqud, envoy de France par
Gregoire sur la demand que lui avait faite Toussaint-Lou-
verture de lui choisir quelques pretres pour SL.-Domingue
L'abbW Mauvielle avait W6t plaed, des cette dpoque, A
I'Archevdch6 de la ci devant parties espagnole.
Cet dtat de choses fut complete par la loi organique du
15 juillet.
La nomination des cures et des vicaires competait au
gouverneur A qui les candidates devaient 4tre proposes par
le pr6fet apostolique. II leur assignait ensuite l'dtendue de
leur jurisdiction spirituelle.
Le prefet apostolique ddictait les r6glements relatifs A
I'exercice du culte et A la discipline ecclesiastique en se
conformant A la Constitution et aux lois. Les curds dtaient
justiciables de lui en matidre disciplinaire, mais relevaient
des tribunaux pour tous les autres cas.
La dime, maintenue jusque-IA dans I'ancienne parties
espagn )le, fut supprimde et remplacde par un traitement
fixe alloud aux ministres du culte. Comme consequence de
cette suppression, les biens eccl6siastiques furent r6unis au
Domaine pour etre g&rds par cette administration. La
gestion des biens paroissiaux entrait naturellement dans
les attributions des Municipalitds.
La nouvelle organisation donnae aux Finances consis-
tait dans la creation d'un Administrateur general et d'un
Tr6sorier, lesquels avaient sous leurs ordres des trdsoriers
particuliers, des receveurs et des percepteurs, r6sidant
dans les ports ouverts au commerce.
L'dJifice etait parachev&. Ce n'6tait pas l'Ind6pendance,





- 15 -


car un lien, bien faible, A la v6ritd, rattachait encore, tel
un cordon ombilical, I'lle A la Metropole. Mais le rave conilu
par les co!ons de St. D)mingue A l'exemple des Etats-Unis
d'Amerique, et qu'avait tent6 de r6alkipr, au d6but de la
revolution, la fameuse Assembl6e g6norale de St. Marc,
venait de prendre corps. Et ce r6sultat prodigieux ktait dfi,
aux travaux d'un negre na'gure esclave, don't le courage,
I'dnergie, 1'esprit de suite, l'habilet6, le g6nie en un mo.t
s'dtait 61evO au course de tant d'6v6nements orageux, A la
hauteur de toutes les circonstances.
II
A cause m6 ne de son triomphe, du couronnement de son
oeuvre, Toussaint-Louverture est inquiet comme jamais il
ne le fut dans sa magnifique carri6re. II a conscience de la
hardiesse de sa march, de ses empiktements sur I'autorit6
m6tropolitaine. La France acceptera-t-elle ou plutOt le
maitre de la France acceptera-t il ce novel 6tat de choses ?
Qu'ou y songe II n'y a plus de place desormais a Saint-
Domingue pour des agents ou reprdsentants du Gouverne-
ment, toutes les functions 6tant A la nomination du Gouver-
neur gdn6ral, qui s'est fait nommer A vie avec le druit de
designer son successeur.
Certes, Toussaint-Louverture n'est pas homme a reculer
devant les consequences de son geste ; il est resolu A d6-
fendre son oeuvre, A se battre, s'il y 6chet, pour en assurer
la conservation. Mais il lui rdpugne au fond de faire la
guerre A la France, et il sent, d'ailleurs, que St DomingUte
ne peut pas se passer de la protection d'une puissance
maritime. S'il a repousse celle de l'Angleterre, que lui avait
offeite Maitland, c'est qu'A part son attachment rdel
pour la France, il prefere la protection de la R6publique,
qui a 6mancip6 les noirs, et don't les principles sont plus
favorables A leur liberty.
II ne veut pas risquer les rdsultats acquis dans les
hasards d'une lutte sanglante, A moins que la liberty gd-
ndrale ne soit menace. II espere done qu'declairde par
1'expdrience du pass, rassurde par la reconnaissance et
I'attachement des noirs, et heureuse de conserver une
colonie pacifide et redevenue prospere, la France ratifiera
les changements qui s'y sont accomplish.
La voie oO il va s'engager, est la preuve la meilleure qu'il
ne desire ni lut-ter contre la metropole ni se separer d'elle.
II fait chercher le chef de brigade Vincent et lui announce
qu'il I'a choisi pour porter la Constitution colonial A la sanc-





- 16 -


tion du Gouvernement consulaire. Comme la plupart des
officers supdrieurs de I'armde, Vincent etait effrayd du pas
dicisif que Toussaint Louverture venait de faire en don -
nant de saseule autoritd une Constituti1n A St-Domingue.
Le recit de cet officer est trds caracteristique a cet egard :
'' Je quite le Cap, dit-il, pour me rendre aux Gonaives, et
deux jours apr&s eut lieu la publication du fameux pro
jet de Constitution avec un appareil et une solennit' in-
sonnus. Je me plaignis vivement, A mon detour, de la pu-
blicitd donnee A une production qui n'aurait jamais dO 6tre
livrde au public avant d'etre revdtue de la sanction du
Gouvernement ; je cherchai a en connaitre quelques articles
et je fus soulev6 par les details que l'on. me donima sur le
mode de gouvernement propose. Je cherchai Pascal, le seul
homme que je savais vraiment capable de penser forte
ment sur l'oubli de tout devoir envers la Metrcpole. Pascal
voyait absolument comme moi, et il fut convenu entire nous
que je presserais vivement Toussaint Louverture pour qu'il
ne laissAt subsister son mode de gouvernement.
Je saisis le plus t6t possible le moment de le faire, et je
tentai tout pour ramener le general A d'autres principles.
II m'6couta avec attention et me dit que toutes les obser
nations que je lui avais faites dtaient justes ; je le pressai
alors de mes mains et de mes idWes, en lui demandant ce
que pourrait faire le gouvernement franqais aujourd'hui
qu'aux terms de la Constitution, il n'avait plus personnel
a nommer ni A envoyer dans la colonie. II me repondit que
le Gouvernement enverrait des commissaires pour parler
avec lui. Dites plutot que l'on veut qu'il vous envoie
des Charges d'affaires, des Ambassadeurs, comme ne man -
queront plus de le faire les Anglo-Amdricains, les Espa-
gnols et meme les anglais." Toussaint entendit fort bien
et me dit :" Je sais que le Gouvernement anglais est l6
plus dangereux pour moi, et le plus perfide pour la France.
II a tout fait pour avoir le commerce exclusif de I'Ile ;
mais il n'a eu que ce qu'il etait impossible qu'il n'eAt pas.
J'avais besoin de lui. I me quitta, et je m'empressai d'aller
rendre compete A Pascal de notre conversation en le pres-
sant d'agir de son c6td ; mais il m'a assure n'avoir pas os6
le faire. II est mgme de toute notoriet6 que quelque temps
avant mon depart, Toussaint ne temoignait plus la meme
confiance A Pascal, parce qu'il I'avait trouvd trop ferme
dans ses principles de soumission au Gouvernement.
Je ne t6moignai pas au seul general en chef combien le
mode de gouvernement consacre dans le project de Cons-
titution me paraissait revoltant; j'en fis de violent repro-





- 17 -


ches A ceux des rddacteurs auxquels j'eus occasion de par-
ler, et particulidrement au President et au citoyen Lacour,
auxquels je dis : Comment se peut-il que vous n'ayez pas
fait au g6ndral en chef les puissantes observations que
je lui ai faites ? II est convenu avec moi de leur justesse; il
eut et6 bien plus facilement convaincu par vous. J'ai parlI
encore plus confidentiellement au general noir Christophe,
home d'un excellent jugement et que je distingue gran-
dement. Mon opinion enfin n'a Wte ignoree de personnel ...
Le moment de mon depart n'6tait pas encore determine,
je fus voir le general en chef pour le prier de le hater.
II me demand si je consentais toujours a porter la Consti-
tution, qu'il m'en laissait le maitre, et que si je ne voulais
plus m'en charger, it 1'enverrait avec d'autres paquets par
les Etats-Unis. Je lui demandai s'il avait d6sign6 quelqu'un
pour passer en France avec moi, et sur I'assurance qu'il
me donna que je serais seul, croyant aussi qu'il ne me
laisserait pas partir si je ne portais la Constitution, j'ai
consent A prendre le paquet qui la contiendrait ainsi que
tous autres don't il me chargerait. Je lui renouvelai mes
instances pour pouvoir partir le plus t6t possible ; et ma
surprise fut grande, lorsqu'il me dit que je serais d6ja parti,
si l'imprimeur ne se faisait pas attendre. Comment, lui
dis-je, vous faites imprimer la Constitution vous concevez
le project de I'envoyer a votre gouvernement en paquets
imprim6s ainsi que vous le ferez au Continent, A la Ha-
vane, A la Jamaique Cette conduite est affreuse. Votre
Constitution doit 6tre envoyde en France manuscrite et
signde par tous les dlecteurs qui vous I'adresseront avec
priere de la faire parvenir au gouvernement. Vous avez
raison, me dit-il ; si vous m'aviez instruit plus t6t, vous
series parti. Je devais d'autant moins le faire, lui dis-je,
que j'avais longuement expliqud cette march A Raimond,
qui aurait dl vous en instruire. ( 1)
Vincent, qui avait deja rempli avec succes deux missions
importantes en France pour Toussaint Louverture, la
premiere en I'an VI, apres le depart force de Sonthonax
de la colonie, et la dernidre pendant la guerre du Sud,
accept plutOt A contre-cceur celle de porter la Constitu-
tion colonial au gouvernemnent consulaire, tant it estimait
une pareille demarche compromettante pour lui et grosse
de consequences. Dans un dernier entretien qu'il eut avec

( 1) Precis du dernier voyage de Mr de Vincent, Directeur des
Fortifications A St-Domingue, Paris, 20 pluviose an 10.




- 18 -


le Gouverneur, il lui tint ce language "T(oussaint aime la&
France et les francais, Toussaint ne peut conseiver
I'dtat distingud don't il jouit que par Ik protection du-
gouvernement franqais et par ;a force des baionnettes
europ6ennes... Toussaint n'ambitionne rien tant que des-
preuves de confiance et d'estime du f remier Consul." AN
ces mots, ajoute Vincent, Toussaint m'arreta et me dit
qu'il ne pensait avoir aucun tort vis-A vis du Gouvernement.
Je m'dcriai que son project de Constitution. tait un mani--
feste contre ce meme gouvernement. Son ton et son attitude
qui marquaient sa violent agitation, m'annoncerent alors-
qu'il ne fallait pas aller plus loin. Je lui presentai n6an-
moins cette derniere image : "Je partirai done, et celui
qui s'est montrd votre plus constant defenseur aupres du
gouvernement, au lieu de porter en France des preuveso
certaines que vous m6ritez de I'avoir pour appui, ne por.
tera A ce meme gouvernement que des tdmoignagfs de
loubli des devoirs les plus sacrds de la part d'un home tel,
que je vous ddpeins. A quel r6le affreux me reservez-vous ?
Vous m'avez souvent dit que lorsque vous vintes parler
aux Commissaires Mirbeck, Roume et St. Lger, ( 1 ) vous
leur aviez offert de tout faire rentrer dans I'ordre A St-
Domingue, si l'on voulait vous donner Soixante liberigs.
Aujourd'hui tous vos freres sont libres sous la protection
du plus puissant des gouvernements; mais cette faveur-
doit assurer plus que jamais A la France le droit de gou-
verner sa colonie. Donnez-moi la note de ceux de vos
freres d'armes qui ont le plus contribu6 A chasser les an-
glais et A reliever les cultures ; le gouvernement, j'en suis
persuade, les convaincra de sa satisfaction : Je solliciterai
et obtiendrai, je l'esp6re, pour eux des gratifications.
Toussaint, extremement rdfl6chi, et qui parole tres peu, me
dit qu'il verrait avec un plaisir infini recompenser quel-
ques-uns de ses camarades; mais quand je lui demandai ce
qu'il ddsirait pour lui-meme, il me repondit vivement qu'il
ne d6sirait rien ; qu'il savait que l'on ne voulait que sa
perte ; que ses enfants ne jouiraient jamais du peu qu'it
avait amassed ; qu'il n'6tait pas encore la proie acquise de
ses ennemis. Cet emportement extraordinaire chez lui fut
termin6 par des reflexions qui devaient me causer la plus
cruelle peine. II avait un cheval pret A monter A une porte
de derriere, of il se porta avec precipitation, et Ochappa
avec une promptitude dtonnante A cent personnel qui I'at-

( 1) Membres de la pretni6re Commission civile ( 1791). Voir
mon Histoire de Toussaint-Louverture, Tome ler. page 98.





- 19-


tendaient, A la tate de ses guides, trompes eux mdmes par
la ruse du general. (1)
Le chef de brigade recut A quelques jours de IA le
pli suivant :
Le Gouverneur General,
Aa cikoyen Vincent, directeur des fortifications,
Le citoyen Borgella, President de l'Assembl4e Centrale,
vous remettra un paquet pour le Gouvernement. Vous aurez
aussi la bont6 de prendre ceux que j'ai laissds A Allier, mon
secrdtaire particulier.
Je vous desire un bon et heureux voyage.
Salut et amiti6.
Toussaint-Louverture.
Vincent 4tait porteur non seulement de la Constitution,
mais de lettres pour le ministry de la marine et le Premier
Consul. Celle adressde a Bonaparte portait la date du 27
Messidor an 9 ( 16 Juillet 1801) La voici :
Citoyen Consul,
Le ministry de la marine, dans le compete qu n vous a
rendu de la situation de cette colonie, que je m'attachais
a lui faire connaitre dans les ddpdches que je lui adressai par
le retour de la corvette l'Enfant Prodigue, a dl vous sou-
mettre ma proclamation du 16 pluviose dernier, portant
convocation d'une Assemble Centrale qui pft, dans un
moment oA la reunion de la parties espagnole A la parties
franchise venant de s'opdrer, ne formant plus A St-Domingue
qu'un seul et meme pays, soumis au m8me gouvernement,
fixer ses destinies pat des lois sages, calculdes sur les locali-
tes et les moeurs de ses habitants. J'ai aujourd'hui la satis-
faction de vous annoncer que la dernidre main vient d'etre
port6e A cet ouvrage, et qu'il en est rdsult6 une Constitution
qui promet le bonheur aux habitants de cette colonie si
longternps infortunde. Je ni'empresse de vous I'adresser
pour avoir vote approbation et la sanction de mon gouver-
nement. Pour cet effect, j'envoie prds de vous le citoyen
Vincent, directeur general des fortifications A St-Domingue,
a qui je confie ce prdcieux dep6t.
L'Assemblde Centrale m'ayant requis, vu l'av.sence des
lois et la ndcessitd de faire sucedder leur empire A celui de


( 1 ) Pr6cis etc.







l'anarchie, de fire provisoirement executer cette Consti:-
tution eonmr. d-evant I'achem-iner vers sa prospdritO future,
je me euis rendu A ses desirs, et la Constitution a &t6 ac-
eueitlie par toutes les classes- de citoyens avec des transports
de joie qui ne manqueront pas de se reproduire, lorsqu'elle-
Ieur sera reavoyde revetue de la sanction du Gouvernement.
Je vous rditere la demand que je v'ous ai faite de mess
enfaats par mes prec6den-tes et des'-uelles je remets les,
duplicate au citoyen Vineent.
D6ja j'ai en l'honneur de vous dcrire plusieuirs ettres et
fe n'ai pas encore eu le bonheur de recevoir une r6ponse de-
vous ; cependant elle- pourrait seule me consoler et m'en-
courager,
Salt et respect.
Signd : Toussaint-Louverture. (C 1)
Vincent partit du Cap, le ler thermidor an 9 (20 juillet
1801)' A destination dea Etats-Unis. Le 19, it adressait
d'Alexancdrie ( Virginie ). une lettre aa Gouverneur, qui
montrait encore la vivacity de ses inquietudes : Votre
pays est la France et non, i seale colonie de St-Domingue ;
celle-ci ne peut stre rdeltement heureuse que par la prospiri-
t6 de la MK'tropole et garden vous de- toute idWe contraire. (2)>
Je vous ai provoqud plusieurs fois dans nos different en-
tretiens sur les craintes que I'on parlAt d'i-ndependance au-
tourde vous; vous m'avez paru tellement dloignd d'une pa-
reille ide- pour un pays qui W'a riea par uii-meme, je crai-
gnia tart d'affliger le sentiment de reconnaissance que je
vous crois pour Ia Metropole en vous rditerant des soupqons,
que j'ai di vous quitter persuade, ainsi que je Iai, toujours
&td, que jamais vous W'autriez un. aussi grand tort qui vous

( 1) Arch. Nat. Paris.-
(2-) Vincent rendit plus de justice dans la suite & Toussaint-
Louverture. A la lumiire des 6v6nements accomplish, il ferivit t,
Isaac Louverture : "On a beau faire et beau dire, on ne fera jamais
tort A Toussaiat-Louverture, homme vraiment extraordinaire, que
j'ai toujours reconnu sincere ami de la France, parce qu'alors
e'etait son devoir. Mais il aimait bien davantage et avec plus de
raison sa libertdet e cllede ses frgres: je pense done que vous ne servi-
riez nulte-ment sa m6moire en cherchant a prouver,si telle tait votre
intention, qu'il n'a songs A aucun moyen de defense pour le pays qu'il
gouvernait, lorsqu'il a 6tW sfirement inform que l'on y envoyait
une puissante arinme dont I'objet inzonnu pouvait bien ar.ener
des measures hostiles contre la liberty. Ne Iui faites pas le tort de
croire qu'il n'a pas tout sacrifi6 jusqu'au dernier moment A la
sublime Cause qtre lui seul au monde avait pu faire pr6valoir. "***
*** Gragnon-Lacoste. pp, 283-284





-21 -


s3ifiTlerait A jamnais. On ne parole ici que de votre indApen-
*dance ddelaree : V'on vous dit hautement Roi de Saint-
Domingue.
Vous ne voulez pas d'Ind6pendance, je le Tepte ; cepen-
dant voyez bien, relisez bien ce desolant, ce d6chirant project
*de Constitution. Quel point de contact physique ou moral
*.tablit-il de plus en faveur de ma Patrie qu'en favuir de
ses plus implaca-bles ,ennemis? (1)
Le 9 fructidor an 9 (25 aoi a 1801 Toussaint-Louverture
,conflait A Gaston Noger&e, membre de I'Assembl6e
Central, d'autres d4piches pour le Ministrede ia marine et
le Premier Consul, tant il 6tait prdoccup6 de connaltre les
coloniate.
Au ministry il disait : Tout en vous remettant le dupli-
cata de ma lettre du 27 messidor que je vous ai dcrite par
de citoyen Vincent, et don't est porteur le citoyen Nogkrke,
membre de I'Assemble CeRtrale, je vous prie de vouloir
bien le presenter au Premier Consul, auquel il est charge,
,de remettre, avec le duplicate de la Constitution de St-
Domingue, les Lois organiques qui en sont le deveioppe.
mnents
Le citoyen Nogerde, ancien propriftaire de cette colonie,
temoin oculaire de tous les ,6vnements qui s'y sont succMd6
depuis le commencement de la revolution, est plus A mgme
que personnel de fournir au Gouvernement franrais tous les
renseignements sur la position actuelle de la Colonie. Je
me rdfere A tout ce qu'il pourra vous dire sur cet objet ; sa
morality, ses principles et son inter8t A la tranquillity publi-
que, vous seront le garant de sa vdracitd.
Je vous prie de le favoriser dans cette mission important
de tout ce qui pourra dependre de vous.
Permettez que le vous renouvelle ici l'assurance des sen-
timents respectueux que je vous porte.
Salut et consideration.
Sign: Toussaint-Louverture. (2)
La lettre A Bonaparte etait ainsi conque ;
Citoyen Consul,
Quoique je n'aye pu mieux m'adresser pour vous envoyer
la Constitution de St.-Domingue qu'au chef de brigade

(1 ) Pr6cis, etc.
( 2 ) Arch. Nat. Paris





- 22 -


Vincent. directeur des fortifications, qui me demandait
son retour en France, je ne laisse pas que de vous en
adresser le duplicate avec celui de ma lettre du 27 messidor
dernier. Et comme il est necessaire de charger de cet envoi
une personnel qui puisse vous donner sur ce travail des
renseignements que vous pourrez desirer, je charge de
ce d6p6t important le citoyen Nogeree, membre de l'Assem
bide Centrale, propri6taire de cette colonie, homme respec-
table pour ses qualities personnelles et ses vertus sociales.
Autant attach a la colonie qu'il est devoue a la France,
Il est celui qui m'a paru le plus propre A vous inspire
de la confiance ; lorsque vous le connaitrez, vous ajouterez
foi A ses rapports.
Il est charge de vous transmettre avec la Constitution
les Lois organiques qui en sont le d6veloppement, et de
vous donner sur cet objet tous les 6claircissements neces-
saires. Je le charge particuli6rement de vous donner sur
la position de St.-Domingue tous les details que vous
pourrez d6sirer, comme aussi de detruire dans votre esprit
toutes les calomnies de mes ennemis qui, jaloux de la tran-
quillit6 don't jouit la colonie et des pas rapides qu'elle fait
vers sa prosperity sous I'administration d'un noir, vou-
draient porter le gouvernement frangais A des measures
qui pourraient amener la ddsorganisation de l'ordre de
choses que j'y ai 6tabli.
Je n'entrerai done dans aucun detail sur la position
actuelle de St.-Domingue. Le citoyen Nog6ree comme ayant
concouru par ses lumidres A la legislation qui vous est
soumise, comme ancien proprietaire de cette colonie, comme
interess6 A sa prosp6rite, vous donnera tous les renseigne-
merrts qui, a ces titres, ne peuvent dtre faux.
Je n'entreprendrai pas non plus de repousser les calom-
nies de mes ennemis : il me suffit de faire le bien pour en
trouver la icompense au fond de mon coeur.
Salut et Respect
Sign : Toussaint-Louverture (1)
Le Gouverneur jugea enfin le moment venu de prendre
une decision A I'egard de Roume, r6lgu6 au Dondon depuis
neuf mois. L'Agent fut transfer & la Petite Anse et auto
ris6 A s'embarquer pour les Etats-Unis avec sa famille. II
prit passage le 16 fructidor ( 3 septembre) sur le brick


(1) Arch. Nat, Paris.





- 23-


"' Georgia Becket ", et arriva le 3 vend6miaire A New-York,
:apres une traverse de vingt-deux jours. (1)
II est assez curieux de constater en quels terms Tous-
usaint-Louverture informait, d6s le 7 fructider, le Gouverne-
ment de cette decision : Par mes d6peches dates de
Sto.-Domingo, dcrivit-il A Bonaparte, que j'eus I'honneur
,de vous adresser par le retour de Paviso de l'Etat L'Enfant
Prodigue, je voui marquais que j'attendrais vos ordres
pour vous envoyer -le citoyen Roume, Agent du Gouverne-
,ment franqais en cette colonie. Mais s'6tant dcoulI
Adepuis cette 6poque un temps fort long, sans que j'aye
requ d'ordre de vous A cet 6gard, voulant pr6venir les
,calomnies qu'on ne manquerait pas de debiter, si cet Agent
venait dans cette circonstance A payer A ]a nature la dette
que nius lui devons tous, et auquel il est plus particu-
4i6rement expos par son grand Age et la faiblesse natu-
trelle de son temperament, je vous instruis que je luti
laisse la faculty de s'embarquer pour les Etats-Unis de
l'Amdrique, oti il rn'a t6moignd le d6si-r de se rendre pour
*de IA, passer en France ". (2)
III
A rarrivee du chef de brigade Vincent a Paris, les
Preliminaires d'Amiens dtaient signs depuis quelques
jours (3), et les mers redevenues libres. Le Gouvernement
,consulaire faisait active d6ej les preparatifs d'une exp&-
dition pour St.-Domingue. Dbs le 8 octobre, en effet, le
premier Consul avait prescrit au ministry de la marine de
prendre les measures n6cessaires A cette fin.Mais, pour mieux
surprendre Toussaint-Louverture, Bonaparte qui joignait
presque dans toutes ses entreprises la ruse a la force, affec-
ta d'accueillir la Constitution colonial avec une sorte de
detni-satisfaction. Dissimulant son mecontentement, ii fit
publier dans le Moniteur information *uivante :
"Le citoyen Vincent, chef de brigade, directeur du
genie A St.-Domingue, est arrive A Paris ; ii a apport4
plusieurs lettres de Toussaint Louverture, et officiellement
ia Constitution que 'on prdsente A l'approbation de la M&-
tropole. Ce project va sous peu de jours 8tre soumris A la
discussion du Conseil d'Etat.

(1) Lettre de Roume, date de New-York, 3 vend6miaire an X,
au ministry de la marine.
(2) Arch. Nat, Paris.
(3) La signature des Pr6liminaires d'Amiens avait eu lieu A
Londres le ler octobre 1801,







Le citoyen Vincent donne les renseignements les plus
satisfaisants sur la culture de la colonie.
"Toussaint-Louverture, presque sans communication avec
le Gouvernement, n'6tant pas bien A meme de connaitre
son intention, a pu se tromper quelquefois; mais il a cons-
tamment rendu de grands services. La guerre civil a enfin
cessd ; la colonie est tranquille, et le peuple franqais ne
peut oublier que c'est en parties a lui qu'il doit la con-
servation de cette belle et important colonie.
Il est possible que I'oai n'adopte pas en France plusieurs
articles de Ia Constitution qu'il a proposee, mais les change-
ments que l'int&rt de la M6tropole pourrait commander
seront A l'avantage du commerce, de l'agricu!ture et de la
prosperity de St.-Domingue."
Le Gouvernement savait que Toussaint avait des espions
partout et qu'il etait souvent renseigne sur ce qui se pas-
sait en France par les journaux anglais et am6ricains. II
cherchait done a l'endormir dans une fausse s4curit6, au
mr) nent oui les orires donnai pour 1'exp6dition 4taient en
voie d'ex6cution. Ainsi les craintes du Gouverneur se rea-
lisaient : sa puissance et son oeuvre dtaient serieusement
menacees. Et, autour de lui dans cette lie lointaine, oft
il a fait surgir, tel un d6miurge, du chaos revolution-
naire un pays pacific, organism et en pleine prosperity,
quelques-uns de ses plus ddvou6s lieutenants, ne compre-
nant )qs ses profonds deiseins, semnblaient, eux aussi,
ddsapp--ouver sa march. De ce nombce 6taient Christophe
et son propre neveu Moyse. La Constitution, aurait dit
le premier au chef de brigade Vincent, est le crime de
Toussaint. Louverture... C'est une folie A nous A penser que
nous pouvons n >)us gouverner ; nous sommes trop heureux,
si ['on nous accord quelques emplois. Je me battrai contre
Tous-saint plutot que de soutenir une pareille pretention. (1)
Moyse se serait montr6 plus outrd encore dans ses appre-
ciations. J'ai lu A Moyse ma lettre au general en chef,
raconte le chef de brigade Vincent. et je lui di, que Tous
saint se plaignait de ce que le premier Consul ne lui Ocrivait
pas et qu'il a Wtd jusqu'A me dire : il 6crit au roi d'Angle-
terre; Moyse se leva avec un movement violent et me dit:
" H6! Ca vieux fou IA vi1 7 Li ere li roi St.- omingue; avec


(1) Pr6cis de Vincent.





-25-


qui li capable battre ? C6t6 li va prendre soldats ? C6 pas
nous, general, qui va mener yo ; nous va voir." (1)
Peut-Atre n'y avait-il que dissimulation dans les propos
tenus par les deux gendraux indigenes.
IV
Moyse etait, it est vrai, assez mal dispose A 1'gard du
Gouverneur. Depuis quelque temps, les travaux des cul-
tivateurs ne donnaient pas dans le Nord, ou il commandait,
autant de resultats que dans l'Ouest, et Toussaint-Louver-
ture adressait des reproches A ce g6ndral qui laissait per-
cer de I'humeur dans ses rdponses. Hors de la presence de
son chef, il n'h6sitait pas a dire : quoi que fasse mon
vieil oncle, je ne puis me rdsoudre A 6tre le bourreau de
ma couleur. C'est toujours au nom des interets de la Metro-
pole qu'il me gronde ; mais ces interets sont ceux des blancs,
et je n'aimerai les blancs que quand ils m'auront rendu
I'ceil qu'ils m'ont fait perdre dans les combats." ( 2)
Difficile A gouverner, rude, brutal, et tout d'une piece,
Moyse 6tait, apr&s Dessalines, le g6ndral le plus en vue de
I'acmde, et exercait une tres grande influence dans le D6-
partement du Nord. II s'attira a la longue par ses critiques
(t sa mauvaise humeur, dirigds contre la-politique de son
oncle, la colere de ce dernier.
Rien cependant ne faisait pressentir Forage, lorsqu'il
6clata. Un movement insurrectionnel se produisit tout d'un
coup, les 22 et 23 octobre 1801, au Dondon, A la Marmelade
A Plaisance, au Limbd et au Port-Margot. Au Cap, ou il allait
eclater dgalement dans la nuit du 21, Christophe, averti A
temps, paralysa les conjures qui dejA s'dtaient portes en
nombre dans divers quarters de la ville.
Dans le moment, on croyait A une affaire de peu d'impor-
tance. Les autorites durent revenir A une plus exacte appre.
ciation de la situation, quand, dans la matinee du 23, une
vive agitation se fit de nouveau dans toute la ville ; les
maisons se fermaient bruyamment, et des particuliers cou-
raient dans toutes les directions, en meme temps que des
bandes armies venaient de paraitre dans la banlieue, apres
avoir massacre sur leur passage tous les blancs qu'elles ren-

(1) Que veut donc ce vieux fou ? II se croit roi de St.-Domingue ;
contre qui peut-il se battre ? Oai prendra-t-il des soldats ? Ce n'est
pas nous, general, qui les menerons [ au combat ]. Nous verrons
bien.
(2) Phamphile de Lacroix, MNmoires, Tome II, page 48,





- 26 -


contrerent.Elles arrivaient,pensant que les conjures s'6taient
prononc6s, pour se joindre a eux.
Christophe march en force contre ces rassemblements,
qu'il dispersa.
Sur ces entrefaites. Moyse, qui 6tait absent du Cap de-
puis quelques jours, y entra le 25 ; mais pour en repartir
aussit6t avec des troupes.
Un des chefs presumes de l'insurrection, arrete au
Cap, avait rdv616 les noms des adherents, entire autres,
celui de Joseph Laville, commandant au Limb&. Ce dernier
fut mis en dtat d'arrestation.
La nouvelle du soulevement trouva Toussaint-Louverture
A la Petite-Rivi6re de I'Artibonite, oai it assistant aux fetes
du marriage de Dessalines avec Claire Heureuse, femme
d'une grande beauty, originaire de Leogane. II se porta en
hate, accompagn6 de Dessalines, contre le grns des insurges
qui fut enveloppo et 6cras6 dans la region de la Marmelade
et du Dondon. DejA Moyse en avait attaqud et chati6 une
parties ,et 6tait rentr6 au Cap, dvitant ainsi de rencontrer
le Gouverneur de la part de qui it se savait l'objet de
graves soupqons. II 6tait bruit dans ces iiverses localit6s
que les rdvoltds-s'6taient lev6s aux cris de : Vive Moyse! et
que l'insurrection avait pour but de massacrer les blancs et
de renverser le Gouverneur.
Arrive A H6ricourt, dans le voisinage du Cap, Toussaint
Louverture appela aupres de lui ce general qui fut arretd,
conduit au Port. ie-Paix et enfermd au Grand-Fort.
Le Gouverneur le def6ra A une Commission militaire,
compose des g6neraux de brigade Pageot et Martial Besse,
des chefs de brigade Gabart, et Tomany et des chefs
de bataillon Rouanez et Aurange. (1 ) La Commisson se
r6unit au Cap le 20 brumaire ( 11 novembre ). Elle
sentit tout de suite combien iI aurait 6tW contraire aux
droits de la defense de se prononcer sur le sort de
I'accusd sans 1'entendre. Elle decida en consequence de
requdrir l'avis du Gouverneur sur la question de savoir
s'il pouvait 8tre jug6 sans 6tre traduit devant elle. "
Toussaint-Louverture repondit A Pageot, president de la
Commission : Avec votre lettre de ce jour, j'ai re-
qu la decision que la Commission militaire assemble
en vertu de mes instructions, a prise, et qu'elle vous. a
charge de me transmettre. Pour la determiner A prononcer

(1) Instructions de Toussaint-Louverture A Pageot, du 18 brumai-
re an X, (9 novembre 1801. )






-27--


son jugement 'loin de la presence du general de division
Moye, il me suffira de l'inviter A bien se pdnetrer de toutes
4es pieces A charge contre ce g6ndral qu'elle a sous les
yeux; et si les rapports unanimes des communes du Don-
don, de la Marmelade, de Plaisance, du Port-Margot, du
Limbd et de I'Acul qui ont Wtd le theatre des d6sastres que
*nous avons A deplorer, si tous ces iapports et toutes les
*declarations de ses complices n'6taient pas pour la Com-
mission des preuves suffisantes pour le condamner sans
il'entendre, sa condemnation, signee de sa propre main,
suffira sans doute pour ia porter A rendre definitivement
son jugement. Vous trouverez cette piece, citoyen Presi-
dent; je vous en avais fait passer la copie, mais les in-
certitudes de la Commission me portent A lui en adresser
I'original. Elle pourra alors se convaincre par la lecture
Moyse aux ordres precis que deux fois je lui donnai de ne
pint fusiller aacun des auteurs ni complices de la revolte
du Dondon, de me les envoyer vivants. Sa reponse, signed
de sa propre main, que je vous prie de me renveyer, le
condamne d'une manikre trop authentique pour pouvoir
douter un seul instant de sa criminality, et alors que la
Commission en aura acquis la certitude, je me flatte qu'elle
ne retardera pas un jugement necessaire A la tranquillity
de la Colonie. "
Moyse fut condamnd a mort le mfme jour A l'unanimit4
des voix pour crime de conspiration contre la sfiret6 pu-
blique et de d6sobeissance aux ordres du Gouverneur de
St-Domingue, par application de I'article 3, Titre 8, de la
loi du 21 brumaire an IV, ainsi concu : La rdvolte, la deso-
b6issance, combines envers les supdrieurs, emportera pine
de mort centre ceux qui I'auront suscitde, et contre les
officers presents qui ne s'y seront point opposes par tous
les moyens A leur disposition, "
La decision du Gouverneur de faire juger l'accusb sans
avoir Wte entendu, fit naitre le soupcon qu'il avait redout6
ses, declarations. Martial Besse, un des membres de la com-
mission militaire, traduisait ce sentiment dans un rapport
qu'il remit plus tard & Roume d Philadelphie. "II fallait
que le Gouverneur, disait-il, efit des motifs puissants pour
forcer la commission de juger Moyse sans 1'entendre. II crai-
gnait sans doute que le port aux roses fQt d4couvert. (1)


( 1) Rapport du 20 pluviose an X ( 8 fdvrier 1802 ),





- 28-


Cette decision etait illgale, injuste et de nature A
provoquer de tels soupcons. Coupable, Moyse n'eut pas
dchappd A une condemnation, parce qu'il aurait dtd entendu
par ses juges. Pour I'avoir empechd de comparaitre devant
ces derniers et de se defendre, A quels motifs obit Tous-
saint-Louverture ? II y a Ia de quoi entAcher la memoire de
ce chef, pour grand qu'il fiAt, et un mystdre que l'histoire
ne parvient pas encore A eclaircir.
Moyse fut executd le 20 novembre 1801 au pied du
grand-Fort. Plac6 devant le peloton d'execution, en presen-
ce des troupes de ia garnison, il commanda d'une voix forte:
Feu mes amis, feu et tomba en brave comme il avait
vdcu.
A l'ocecasion de cettte execution et du soulvement don't
elle avait etd I'Npilogue, Ils Gouverneur puolia une l(ngue
proclamation sous la date du 4 frimaire an X, (24 novembre
1801.) Depuis la revolution, disait-il, j'ai fait tout ce qui
a d6pendu de moi pour ramener le bonhour dans mon pays,
pour assurer la liberty de mes concitoyens. Forc6 de combat-
tre les ennemis interieurs et extdrieurs de la Rdpublique
Franqaise, j'ai fait la guerre avec courage, honneur et loyau-
te.
Avec mes plus grands ennemis, je ne me suis jamais
ecartd des regles de la justice, et si j'ai employed tous les
moyen's qui 6taient en mon pouvoir pour les vaincre, j'ai
cherch6 autant qu'il 6tait en moi A adoucir les horreurs de
la guerre, A dpargner le sang des hommes. J'ai toujours eu
pour principle le pardon des offenses, pour premier senti-
ment, I'humanite. Souvent, apr63 la victnire, j'ai accueilli
comme des amis et des freres ceux qui, !a veille, etaient
sous les drapeaux ennemis. Par I'oubli des erreurs et des
fautes j'ai voulu faire aimer la cause I1gitime et sacrde de
la Liberty m~me A ses plus ardents adversaires.
Amis, freres d'armes, gendraux et officers, je leur ai
constamment rappeld que les grades auxquels ils etaient
elevds, ne devaient 6tre que la recompense de la bravoure
et d'une conduite privee irreprochable ; que, plus ils dtaient
au-dessus de leurs concitoyens, plus Ioutes leurs actions et
toutes leurs paroles devaient etre mesurtes et irrdprocha-
bles ; que le scandal des hommes publics avait des conse-
quences plus funestes encore pour la socidtd que celui
des simples citoyens ; que les grades et les functions
don't ils etaient revdtus ne leur etaient pas donnds
pour servir uniquement a leur fortune ou A leur ambi-
tion; mais que ces institutions necessaires avaient
pour but le bien general ; qu'elles imposaient des devoirs





- 29--


qu'il fallait d'abord remplir avant de songer A soi ; que
l'irn,)artialite et l'equit6 devaiert dicter touts leurs d6ci-
sions ; I'amour de i'ordre, la prosperitY, la repression de
tous les vices devaient exciter sans cesse leur activity leur
surveillance et leur zle ;
J'ai toujours 6nergiquement recommand6 A tous les mili-
taires la subordination, la discipline et I'obdissance, sans
lesquelles il ne peut exister d'armee. Elle est crU6e pour
protdger la liberty, la sfiret6 des personnel et des proprietYs,
et tous ceux qui la compesent ne doivent jamais perdre de
vue l'objet de son honorable destination: ...
Tel est le language que j'ai tenu au general Moyse depuis
dix ans dans toutes mes conversations particul;6res, que je
lui r6p6tai mille fois en presence de ses camarades, en pre-
sence des g6ndraux, que je lui ai renouvel dans ma corres-
pondance, tels sont les principles et les sentiments consigns
dans mille de mes lettres....
Dans toutes les occasions, j'ai cherch6 A lui expliquer
les saints maximes de notre religion, A lui prouver que
I'homme n'est rien sans la puissance et la volonte de Dieu,
que les devoirs d'un chrdtien qui a requ le baptfme, ne
devaient dtre jamais neglig6s, que lorsqu'un homme brave
la Providence, il doit s'attendre A une fin terrible.
Que n'ai-je pas fait pour le ramener A la vertu, A l'dquite,
A la bienfaisance, pour changer ses inclinations vicieuses,
pour l'empacher de se precipiter dans I'abime? Dieu seul
le sait. Au lieu d'dcouter les conseils d'un pdre, d'obeir aux
ordres d'un chef d6vouO au bonheur de la Colonie, il n'a
voulu se laisser guider que par ses passions, ne suivre que
ses funestes penchants: il a peri miserablement !
Tel est le sort reserve A ceux qui voudraient l'imiter. La
justice du ciel est lente, mais elle est infaillible, et t6t ou
tard, elle frappe les mdchants et les 6crase comme la
foudre...."
Toussaint-Louverture affirma hautement que Moyse 6tait
I'ame de I'insurrection, mais qu'il n'aurait jamais consom-
me son infamie, s'il n'avait trouv6 des auxiliaires dans les
oisifs, les mauvais sujtts, les perturbateurs, A qui, depuis la
revolution, des hommes pervers se sont adressds et ont dit:
la liberty est le droit de rester oisif, de faire le mal impu-
ndment, de mdpriser les lois, de ne suivre que leurs ca-
prices."
La proclamation se terminait par toute une sdrie de
measures plus sdveres, plus rigoureuses les unes que les





-- 30-


autres centre les oisifs, les vagabonds, les femmes de mau-
vaises moeurs, les instigateurs de troubles, centre les indi-
vidus, hommes on femmes, quelle que soit leur couleur, qui
seraient convaincus d'avoir tenu des propros graves, tendant
A exciter A la sedition, centre les commandants militaires
qui n'auraient pas pris toutes les mesures necessaires pour
empdcher les troubles dans leurs quarters, ou la propa-
gation des troubles d'un quarter voiain dans ceux qu'ils
e)mmandent. Viennent ensuite les sanctions :." Devaient
etre traduits devant un tribunal special, et punis confer
moment A la loi du 22 thermidor an IX (10 Aout 1800), les
commandants militaires qui, lors de la conspiration, ont eu
connaissance des troubles qui allaient eclater, et ont tol&r&
le pillage et les assassinate; destitues et punis d'un an de
prison, ceux qui, par imprevoyance on negligence, n'ont
pas arrdt6 les disordres qui se sont commis.
Passant A un autre ordre d'idees, le Gouverneur declare'"
qu'un gouvernement sage devait stre toujours occupy L
environner les bons manages d'honneur, de respect et de
vendration, et ne se reposer qu'apres avoir extirp6 la der-
nidre racine de l'immoralitd." II decide en consequence
que les fonctionnaires publics qui, ayant des femmes 16gi-
times, souffrent des concubines dans l'int6rieur de leurs
maisons, ou ceux mimes qui, n'6tant pas marines, vivent pu-
liquement avec plusieurs femmes, seront destitu6s comme
6tant indignes de commander. L'occasion lui parait bonne
d'6dicter de nouvelles measures de police g6n6rale et d'autres
relatives aux ateliers, mais. toutes d'une excessive sev6rit6.
En voici les principles : Article 7- Dans toutes les com-
munes de Ja colonies, oi il existe des administrations munici-
pales, tous les citoyens et citcyennes qui lea habitent, quelle
que soit leur quality ou leur condition, sont tenus de se
munir de cartes de siret6. La dite carte contiendra les
noms, surnoms, domiciles, 6tats, profession et qualities,
l'age et le sexe de ceux qui en seront porteurs. Elle sera
signde du Maire et du commissaire- de police du quarter
dans lequel habite I'individu A qui elle sera d6livr6e. Elle
sera renouvel6e tous les six mois et payee un gourdin par
chaque individu, pour, les sommes qui en proviendront, etre
destinies aux d6penses communales.
Art. 8.- II est expr6ssement ordonnd aux administra-
tions municipales de ne ddlivrer des cartes de sOretO qu'A
des personnel qui auront un 6tat ou m6tier bien connu, une
conduite sans reproche et des moyens d'existence bien as-
sures. Tous ceux qui ne pourront remplir les conditions
rigoureusement necessaires pour en obtenir, s'its sont





- 31 -


creoles, seront renvoyds a la culture, s'ils sont strangers,
renvoyes de la colonie.
Art. 9. Tout maire ou officer de police qui, par negli-
gence ou pour favoriser le vice, aura sign et delivre une
carte de sfirete A un individu qui n'est pas dans le cas d'en
obtenir, sera destitu6 et puni d'un mois do prison.
Art. 10.'-- Quinze jours apres la publication du present
arrete, toute personnel trouv~e sans carte de sfirete, sera ,
si elle est creole, renvoy&e a la culture; si elle est ktrangere,
d6portee de la colonie sans former de proces, si elle ne
prefere servir dars les troupes de ligne.
Art. 11. Tout domestique qui, en sortant d'une maison
dans laquelle il servait, n'aura pas 6t6 jugd digne d'obtenir
un certificate de bonne conduite, sera declare incapable de
recevoir une carte de sOrete. Toute personnel qui, pour le
favoriser, lui en aura delivrd une, sera punie d'un mois
de prison.
Art. 12.- A dater de quinze jours apres la publication du
present arrete, tous grants ou conducteurs d'habitations
seront tenus d'envoyer aux commandants de leurs quarters
la liste exacte de tous les cultivateurs de leurs habitations,
de tout age et de tout sexe, a peine de huit jours de prison.
Tout grant et conducteur est le premier surveillant sur
son habitation ; il est d6clare personnpllement responsible
de toute espece de ddsordre qui y serait commis, de la
paresse ou du vagabondage des cultivateurs ............
Art. 15. Tout grant ou conducteur d'habitation sur la-
quelle se seraiL refugid un cultivateur stranger A l'habita-
tion, sera tenu de le denoncer au capitaine ou commandant
de section, dans les 24 heures, sous peine de huit jours de
prison.
Art. 16. Tout capitaine ou commandant de section qui,
par negligence, aura laissd un cultivateur stranger plus de
trois jours sur une habitation de sa section, sera destitute.
Art. 17. Les cultivateurs vagabonds ainsi arretis, seront
conduits au commandant du quarter qui les fera ramener
par la gendarmerie sur leur habitation. II les recomman-
dera A la surveillance particuliere des conducteurs et des
grants, et ils seront priv6s pendant trois mois de passe-
ports pour sortir de I'habitation.
Art. 18. Il est ddfendu A tout militaire d'aller travail-
ler sur une habitation ou chez des particuliers en ville. Ceux
qui voudront travailler et qui en obtiendront la permission
de leurs officers, seront employs A des travaux pour le





-32 -


compete de la R4publique, et pays de feurs journ6es suivant
leurs peines.
Art. 19. II est ddfendu A tout militaire d'aller sur une
habitation, A moins que ee ne soit pour y voir son pore ou
sa mere, et avec un permis limits de son chef. S'il manque
de rentrer A son corps A l'heure fixde, il sera puni suivant
I'exigence des eas, conformement aux ordonnances mili-
taires.
Art. 20. Toute personnel convaincue d'avoir derange
ou tent de ddranger un manage, sera d.noncde aux auto-
rites civiles et militaires qui en rendront compete au Gou-
vernement, qui prononeera sur son sort, suivant i'exigence
des cas.
Art. 21. Mon Rdglement relatif A la culture donn6 au
Port-R6publicain le 20 vendemiaire an 9 (12 octobre 1800)
sera execut6 dans sa forme et teneur. "
L'homme 6tait tout entier dans cette curieuse et sin-
gulidre proclamation, avec ses qualit6s et ses d6fauts, et .a
conception particulire du gouvernement. II y apparaissait
tel qu'il ne cessa jamais d'etre : un Chef 6pris d'ordre,
rigide, autoritaire jusqu'A 1'exces, une sorte de moine-sol-
dat ayant surgi du sein de la revolution, et gouvernant
d'une main de fer.









CHAPITRE 11.


I. Leclerc, beau-frere du premier Consul, est nomm6 gintral
en chef de l'arm6e exp6ditionnaire et capitaine general de
St.-Domingue
II.'- Concentration des escadres devant Samana. Dispositions
arrktdes pour le d6barquement des troupes. Arrivee de
Leclerc devant le Cap. Incendie et evacuation de la ville
par Christophe. Les Francais devant Santo-Domingo. Occu-
pation du Port-Rdpublicam par la division Boudet. 1
I
Sous la Constitution de I'an III, les colonies frangaises
6taient soumises A la mdme loi fond.mentale que la mare-
patrie. Elles avaient, par suite, des representants dlus dans
les Assembldes Legislatives de la M6tropole, et l'on ne
pouvait changer le statut politique de leurs habitants sfns
modifier la Constitution de la France.
La Constitution de l'an VIII, issue du coup .d'Etat *du
dix-huit Brumaire, faisait disparaitre cette garantie en
disposant que les colonies seraient r6gies dorenavant par
des lois particulibres. Ce changement annonqait les inten-
tions r6actionnaires du gouvernement de Bonaparte.
Influened par les colons, il n'attendait, en effet, que le
rktablissement de la paix avec l'Angleterre pour d6truire
le regime de liberty et d'6galitO par lequel les grandes
Assemnblies de la Revolution avaientaconsacrd l'dmanci-
pation definitive des Noirs. Aussi, 1'expddition qui se
pr6parait pour St.-Domingue n'dtait-elle pas uniquement
destinde A mettre fin A ce qu'on pouvait considerer comme
des empiktements de la part de Toussaint-Louverture, et
a y retablir I'autorit6 de la France.
II s'agissait, en punissant un grand coupable qui n'6tait
d'ailleurs qu'un "ndgre r6voltd ", de se defaire de ces
Africains dords qui osaient se croire des hommes, et de
les ramener A leur dtat ant&rieur A 1789. Bonaparte avait
dit au chef de brigade Vincent : Je ne laisserai jamais
une epaulette sur l'epaule d'un negre."
Les projects du gouvernement consulaire 14gitimaient
d'avance la resistance de ceux centre lesquels ils 6taient
dirigds, et Toussaint-Louverture avait parfaitement raison





-- 34-


de dire, en apprenant les pr6paratifs de expeditionn : Je
saisis mes armes pour la liberty de ma couleur que la France
a seule proclam6e; elle n'a pas le droit de nous rendre
esclaves ; notre liberty ne lui appartient plus. Ce bien est a
nous, nous saurons le defendre ou pdrir." (1)
Encore une fois, il ne voulait pas faire la guerre A la
France ; mais entire la France et la liberty, if n'hesiterait
pas. II avait donnd A cet 6gard un solennel avertissement
A la M6tropole, lorsqu'a la suite d'un discours prononc6 au
Corps legislatif par Vaublane centre la liberty des Noirs,
il derivit au Directoire :
L'impolitique et incendiaire discours de Vaublane a
bien moinslaffligd lea Noirs que la certitude des projects
que m6ditent les propri6taires de St Domingue : des decla-
mations insidieuses devaient 6tre de nul effet aux yeux des
sages lgislateurs qui ont decr6td la liberty des peuplcs ;
mais les atteintes que se proposent d'y porter les colons,
sont d'autant plus A eraindre que c'est sous le voile du
patriotism qu'ils couvrent leurs detestables projects. Nous
savons que I'on cherche A vous en imposer par des pro-
meeses illusoires et specieuses pour voir iei renouveler dts
scenes d'horreur. DjiA des 6missaires perfides se sont glis-
s6s parmi nous pour y faire fermenter le levain destrue-
teur prepard par des mains liberticides. Mais ils ne reussi-
ront pas, j'en jure par ce que la liberty a de plus sacrd.
Mon attachment A la France, la reconnaissance de tous
les Noirs me font un devoir de ne pas vous laisser igno-
rer ni lea attentats qu'on medite ni le serment que nous
renouvelons de nous ensevelir sous les ruines d'un pays
ravivd par la liberty plutOt que d'y souffrir le retour de
l'esclavage.
C'est A vous, Citoyens Directeurs, de d6tourner de dessus
nos t&tes l'orage que pr6parent, A l'ombre du silence, les
6ternels ennemis de notre liberty. C'est A vous d'6clairer
le Corps legislatif, c'est A vous d'empecher les ennemis du
systfme actuel de se rdpandre sur nos infortunds rivages
pour les souiller de nouveaux crimes. Ne souffrez pas que
des freres, des amis soient saerifies A des homrmes qui
veulent rdgner sur les debris de 1'espece humaine. Mais
non, votre sagesse vous fera dviter les pi6ges dangereux
que vous tendent nos ennemis communs "....
Je vous remets avec la prdsente une declaration qui
vous fera connaltre I'accord qui existe entire les propri6-


(1). Pamphile de Lacroix, Tome II, page 58.







tires de St-Domingue qui sont en France, aux Etats-Unis
et ceux qui servent sous la banniere anglaise. Vous v
verrez une resolution positive et bien concertee de rame-
ner 1'esclavage ; vous y verrez que le desir du succ&s les a
ports a s'envelopper du manteau de la hberte afin de lui
porter des coups plus stirs. Vous verrez qu'ils competent
beaucoup sur ma complaisance A me preter A leurs vues
perfides, par la crainte de mes enfants. II n'est pas dton-
nant que ces hommes qui sacrifient leur pays A leurs intd-
rots ne puissent concevoir A combien de sacrifices le verita-
ble amour de la patrie peut resoudre meilleur p4re qu'eux,
sans doute, puisque j'assure le bonhEur de mes enfants sur
celui de mon pays, qu'eux seuls veulent detruire. "
Je ne balancerai jamais entire le salut de St-Domingue
et ma satisfaction particuliere ; mais je n'ai rien A crain-
dre. C'est A la sollicitude du gouvernement frangais que
j'ai confide mes enfants....Je frdmirais si c'ktait entire les
mains des colons que je les eusse mis en otage ; mais dans
ce cas meme, qu'ils sachent qu'en les punissant de la
fiddlitd de leur pore, ils ne feraient qu'ajouter un degrd de
plus A leur barbarie, sans espdrance de jamais me faire
manquer A mon devoir... Aveugles qu'ils sont I1s ne son-
gent pas que cette conduite odieuse de leur part peut de-
venir le signal de nouveaux desastres et de malheurs irr&-
parables, et que loin de leur faire regagner ce qu'A leurs
yeux la liberty generale leur a fait perdre, ils s'exposent,
eux, A une ruine total, et la colonie A une perte inevita-
ble. Pensent-ils que des hommes qui ont pu jouir du bien-
fait de la liberate. puissent de sang-froid se la voir arra-
cher ? Ils ont support leurs fers tant qu'ils ne connurent
pas d'etat plus heureux que celui de 1'esclavage. Mais
aujourd'hui qu'ils en sont sortis, s'ils avaient mille vies,
ils les sacrifieraient plutot que d'etre contraints d'y ren-
trer. Mais non, la meme main qui a brisd nos fers ne nous
enchainera pas de nouveau, La France ne revoquera pas
ses principles, elle ne nous retirera pas le plus grand de
ses bienfaits. Elle nous protegera envers et centre tons
nos ennemis; elle ne permettra pas qu'on pervertisse sa
sublime morale, qu'on ddtruise ceux de ses principles qui
I'honorent le plus, qu'on degrade son plus bel ouvrage, que
le Ddcret du 16 Pluviose qui honore si bien l'humanitd,
soit rapport. Mais si, pour retablir la servitude a St-
Domingue, il t'etait, je vous declare que ce serait ten-
ter l'impossible : nous avons su affronter les dangers pour
obtenir notre liberty, nous saurons braver la mort pour
la conserver.


-25 -





- 36 -


VoilA, Citoyens Direeteurs, la morale du peupfe de St -
Domingue, voilA ses principes qu'il vous transmet par rorn
organe.
Vous connaissez les miens ; it me suffit de renouveler
entire vos mains le serment que j'ai fait de cesser d'exister
avant que la reconnaissance s'eteigne dans won cowur,
avant de lesser d'etre fiddle a la France et a mon devoir,
avant que la terre de la liberty soit profanee et souillde
par les liberticiles, avant qu'ils puissent arracher de rYes
mains" ce glaive, ces armes que la France m'a confines
"pour la defense de ses droits, ceux de I'humanit6, pour
le triomphe de la Iibert6 et de l'6galit6. (1)
Avant de se decider pour 1'exp6dition, Bonaparte avait
eu I'idWe, pendant un moment, de reconnaitre 1'6tat de
choses cr& par Toussaint-Louverture, et de le nommer
capitaine-g6n6ral de St-Domingue.
Dans une lettre du 13 ventose an IX (4 mars 1801 ), oa
if lui donnait cette qualification, le premier Consul lui
disait :" A peine la paix du continent est elle sign6e, les
limits de la Rdpublique fixees au Rhin, et considerable-
ment accrues en Italie, je me suis fait rendre compete de
la situation actuelle de St Domingue. On m'a mis sous
les yeux les diffdrentes lettres que vous m'avez 6crites,
les diffdrentes proclamations que vous avez faites.
Je charge le ministry de la marine de vous envoyer le
brevet de capitaine-gdn6ral de la parties franqaise de St-
Domingue. Le gouvernement ne pouvait vous donner une
plus grande marque de confiance. Employez tout entire
votre influence A maintenir la paix, A encourage I'agricul-
ture. Disciplinez et organisez les gardes nationals et les
troupes solddes, afin que le gouvernement puisse trouver
dans leur courage et dans leurs efforts un moyen de plus
de triompher de nos ennemis.
Le temps, j'espfre, ne tardera pas oii une'division de St-
Domingue pourra contribuer A agrandir dans vos climats
la gloire et les possessions de la R6publique.
Je vous sale affectueusement.
Sign. ; BONAPARTE (2)
A la meme date, l'instruction suivante avait 6tW pr6pa-
r6e pour le prefet colonial de St-Domingue : Acqu6rir de
(1) Lettre de Toussaint Louverture au Directoire, 14 brumaire
an VI ( 5 novembre 1797 ) Arch. Nat. Paris.
(2) Correspondance de Napoleon, Tome VII, pp 81- 82.





-37-


influence sur Toussaint Louverture, ne lui donner aucun
ombrage, le guider ou diriger ses efforts et son esprit pour
le maintien de l'ordre, de la tranquillity et de I'agricul-
ture, voilA toutes les instructions A donner au prefet ma-
ritime [ colonial ]. Par le systAme adopted par le gouverne-
ment, Toussaint devient le premier agent de la R6publique
a St Domningue Rallier autour de lui tous les habitants de
i'ile, retracer de toutes les manieres au people la gloire
de la Republique, et quelquefois lui faire connaitre que fe
ternps n'est pas 6loigna ofi les legions noires vont paraitre
avec gloire et coopdrer A la gloire de la Republique, et
leur faire d6sirer ce moment. Alter a la messe, et ne rien
oublier pour leur conserver toutes leurs idles religieu-
ses. (1) Mais lettre et Instruction avaient et6 revenues;
ce qui change le sort de St Domingue.
A quoi attribuer ce retirement? Pour une large part
aux criailleries, aux intrigues des colons qui ne cessaient de
reclamer le retablissement de l'esclavage. Le gouvernement
consulaire, assidg6 et influence par eux, s'etait ravis6 en
apprenart, vers cette 6poque, I'internement de I'agent Rou-
me au Dondon et 1'entree de Toussaint Louverture dans la
parties espagnole.
Dans tous les cas, Bonaparte n'avait pas attend 1'arriv&e
du chef de brigade Vincent, porteur de la Constitution
colonia'e, pour decider I'expddition.
Le 7 octobre 1801, sept jours avant la note du Moniteur
qui annonqait la presence de cet officer a Paris, le pre-
mier Consul 6crivait au minister, de la marine etdes co-
lonies :" L'echange des ratifications des Pr6liminaires de
paix entire la France et I'Angleterre aura lieu dans le
courant de la decade ; ainsi, du 25 au 30 vendemiaire, la
navigation sera libre... Apr&s avoir ordonnd de faire par-
tir des avisos pour porter cette nouvelle dans diverse
colonies. Bonaparte ajoutait : Quant A St.-Domingue, 1'a-
miral Villaret Joyeuse partira de Brest avec douze vais-
seaux de ligne franqais et les cinq espagnols, si ceux ci ne
refusent pas obstindment de le suivre. II portera six ou
sept mille hommes de troupes. 11 passera devant Rochefort,
ou il ralliera l'escadre qui s'y trouve, qui aura A son bord
2500 homes. II se rendra droit au Cap pour faire respec-
ter dans St.-Domingue les droits de la m6tropole. L'escadre
de Rochefort sera commandee par le centre amiral Latou-
che-.Trdville. Le Scipion et les frigates qui sont A Nantes

(1) Correspondance de Napoleon, Tome VII, pp 81, 82.





38 -
formeront une division particuliere sous les ordres du con-
tre amiral Bedout. It sera embarque 1000 hommes sur ces
bAtiments, qui partiront dix jours apres le depart de l'ami-
ral Villaret-Joyeuse pour se ranger sous ses ordres et aller
droit a St-Domingue, s'emparer de la parties espagnole.
Les quatre frigates qui sont A Cadix, les deux vais-
seaux que I'Espagne nous a donnas, et un des trois vaisseaux
franqais partiront soms les ordres du contre-amiral Linois ;
ils embarqueront 1500 hommes de troupes et se dirigeront,
6galement sur St-Domingue..
Les frigates qui sont au Havre embarqueront 600 hom.
mes ; elles partiront quinze jours apres I'amiral Villaret-
Joyeuse, pour lui porter des renforts.
Toutes ces expeditions se front secretement, comme si
nous 6tions en temps de guerre...
II faut que tout soit calcul6 sur le depart de Y'amiral
Villaret et de 1'escadre de Rochefort, pour le 5 brumaire.
Imm6diatement apres le depart de I'amiral Villaret, or-
donner des armements A Brest pour pouvoir envoyer des
secours A St-Domingue tant en munitions de guerre qu'en
hommes." ( 1)
Comme suite A ces dispositions, ordre 6tait donn6, le 8
octobre, au ministre de Ia guerre d'appeler & Paris le g6-
neral Leclerc (2) par courier extraordinaire pour venir
prendre le commandement des forces expeditionnaires. Le-
clerc devait etre rendu A Paris le ler brumaire ( 23 octobre).
Un arretd du 7 brumaire annula ia prise de possession de
la. parties espagnole de St.- Domingue, ainsi que les actes
aecomplis par Toussaint-Louverture A cette occasion. Le-
clerc Otait autorisd par contre A operer cette prise de pos-
session et a en faire dresser proces-verbal (3 ).
Le depart de 1'exp6dition etait fixed au 20 novembre;
Leclerc arriva a Brest le 19. Mais retenu par les vents
contraires, Villaret-Joyeuse ne put appareiller que le 14
decembre.
Le sort en etait jet6.
Les chefs que Bonaparte envoyait A St.-Domingue ne
connaissaient pour la plupart ni le pays ni 1'6tat d'esprit
des noirs.
(1 ) Correspondance de Napoleon. Tome VII, pages 276 et suiv.
( 2 ) Leclerc (Victor-Emmanuel) n6 A Pontoise (France) en 1772;
entr6 au service comme volontaire en 1791. II fut nomm6 capi-
taine au siege de Toulon, ofi il se lia avec Bonaparte; le suivit
dans la champagne d'Italie pendant laquelle il devint general de
brigade et 6pousa Pauline Bonaparte en 1797. Mourut de la fi6vre
jaune A St. Domingue le ler novembre 1802.
( 3 ) Correspondance de Napoleon, Tome VII, page 307.





-- 39 -

Abus6s par les rapports des Kerverseau, des H6douvilIe,
ennemis personnel de Toussaint-Louverture, ils s'imagi-
naient que la flotte n'aurait qu'A se montrer pour faire
rentror les Noirs dans l'obeissance et bient6t dans l'escla-
vage. Le general Leclerc croyait avoir recu une mission
facile. Parmi les officers qui devaient partir pour Saint-
Domingue, se trouvait le colonel Malenfant qui con-
naissait particulierement la eolonie pour y avoir fait la
guerre. Mais il requt contre ordre A son arrive A Brest,
a cause de ses opinions peu favorables a 1'expddition.
Au course d'un entretien qu'il eut avec Leclerc, Malenfant
lui demand les motifs de la measure don't il 4tait frappe.
Je ne vous connais pas, lui rdpondit le capitaine general;
je n'ai aucun reproche A vous faire ; mais quatre ou cinq
personnel m'ont dit que vous avez des opinions dange-
reuses pour la colonies.
Le general Dugua (chef de I'etat-major de I'armee )
vous a sans doute remis le memoire que je vous destinais.
II m'en a dit beaucoup de bien ; je le lirai.
Gendral, je n'ai point demand A aller a St.-Domingue;
au contraire, j'ai prie le premier consul de me donner
une autre destination. Permettez moi de vous dire que vous
allez dans un pays oa la guerre est bien difficile A faire,
et que beaucoup de colons 6gards par leurs passions ne
connaissent plus : ils se percent d'esperances ; its croient
que les Noirs sont ce qu'ils 4taient ii y a 19 ans ; ils se
trompent.
Tous les negres, lorsqu'ils vont voir une armee, vont
mettre bas les armes ; ils seront trop heureux qu'on leur
pardonne.
On vous a induit en erreur, mon general.
Comment un brave me parole ainsi!
C'est que je suis vrai, et pas intrigant.
Mais il y a cependant ici un colon qui m'a offert
d'arrkter Toussaint dans I'interieur du pays avec 60 gre-
nadiers.
Je sais qu'il y a des fanfarons partout. II est plus
hardi que moi, car je ne m'en chargerais pas avec 60,000
hommes.
II est bien riche, Toussaint ; il a plus de quarante
millions.
J'ai ddjA entendu dire cela A plusieurs gdndraux; mais
c'est impossible. Ce pays n'est riche qu'en sucre, cafe, etc.
C'est un pays d'kchanges ; et si Toussaint possede six mil-
lions, c'est tout au plus. D'ailleurs ces millions ne sont point






- 40 -


A lui; ils sont au gouvernement, et sans doute le prix de
I'affermage des habitations des proprietaires qui -sont en
France, auxquels ces sommes sont dues, et que Toussaint-
Louverture veut leur faire passer, ce qu'il a dit vingt fois.
Je vois avec douleur qu'on veut agir hostilement dans
une contrde oi la guerre est impraticable pour des blancs.
-Nous avons bien vaincu les Mameloucks qui sont plus
braves que les Negres.
-Je n'en sais rien ; mais les Mameloucks ne d6passaient
*pas 12000, et les Negres sont plus de 200,000. La chaleur, les
pluies font vite pdrir les Europeens. Je vous I'ai dit dans
mon m6moire, je vous le repate : si on fait la guerre, vous
ne serez 6claird que par 16s flames : vous coucherez sur
des cendres, votre armde pdrira de fatigue et de misere.
Les soldats frangais ne craignent ni la chaleur ni les
pluies ; ils I'ont prouv6 en Egypte, oui il fait aussi chaud
qu'A St.-Domingue ; la pluie seule manquait dans ce pays:
elle nous rafratchira dans cette colonie. (1)
VoilA le g6ndral, donclut le colonel, qu'on envoyait
pour subjuger Toussaint."
Le chef de brigade Vincent avait vainement tent, lui
aussi, de dMtourner le gouvernement de cette entreprise
hasardeuse, bien qu'il fflt personnellement mecontent de
de la politique de Toussaint Louverture. C'est que personnel
ne connaissait mieux que lui la colonie et le chef qui y
commandait. II exposa courageusement dans un memoire
adress6 au ministry de la marine, le 13 octobre 1801, les
raisons qui, selon lui, devaient engager le gouveinement
dans une autre voie. 11 soutint que les Noirs de Saint-
Domingue nepouvaient Utre soumis que par des Noirs ", et
peignant le chef qui 6tait A leur tate, apres avoir 6numirr
les resources don't. ce dernier disposait, Vincent ajouta :
A la tate de tant de moyens, be trouve I'homme le plus
actif et le plus infatigable don't on puipse se faire une
idde ; on peut rigoureusement dire qu'il est partout et
surtout dans I'endroit ou un jugement sain et le danger
font croire que sa presence est la plus essentielle ; sa grande
sobridtO, la faculty A lui seul accordde de ne jamais se repo-
ser, I'avantage qu'il a de reprendre le travail du cabinet
apres de penibles voyages, de repondre A cent lettres par
jour et de lasser ses secrdtaires ; plus que tout cela, I'art

(1) Des Colonies et particulibrement de celle de St.-Domingue par
le colonel Malenfant, sous-Inspecteur aux cultures de St. Domingue,
etc, I vol. pages 298 et suiv.





- 41-


d'amuser, de tromper tout le monde pouss6 jusqu'A la four-
berie, en fait un homme tellement supdrieur A tout ce qui
l'entoure, que le respect et la soumission vont pour lui
jusqu'au fanatisme dans un tres grand nombre de tUtes. II
a pris sur ses freres de St..Domingue un pouvoir sans
borne. II est le maitre absolu de l'Ile, et rien ne peut ba-
lancer ses volont6s, quelles qu'elles soient, quoique quelques
hommes distinguds, mais en tres petit nombre parmi
les Noirs, en connaissent et en redoutent la trop grande
dtendue. L'independance de ses avis valut A Vincent
d'etre rel6gud A l'Ile d'Elbe.
Nombre de Franqais, propridtaires ou fontionnaires a
St.-Domingue, partageaient le sentiment de cet offlcier
sur las dangers d'une action armee centre Toussaint--Lou-
verture. Pour eux, le chef noir 6tait quasi-inexpugnable
dans son lie, et ce que la France avait de mieux A faire,
c'dtait de gouverner la colonie par l'interm6diaire de celui
qui l'avait pacifi6e et restaurde, et qui pouvait encore la lui
conserver.
Tel etait I'ascendant irresistible de Toussaint-Louverture
que les representants de la m6tropole & St.-Domingue
6taient reduits presque au r61e de ministries frangais
auprds d'une puissance dtrangere. (1)
Les esprits clairvoyants parmi les habitants pr6fdraient
voir le gouvernement s'accommoder de cette situation
plautt que de provoquer par l'emploi de la force une catas-
trophe certain. Us savaient que la fiddlit6 des noirs A la
France d6pendait de la fiddlite de ia France A la liberty
g6ndrale, au decret du 16 Pluviose. LA, en effet, etait
le point psychologique. Et c'dtait parce que Toussaint-
Louverture Otait leseu lhomme capable de rassurer les ci-
devant esclaves sur la conservation de leur liberty qu'il
apparaissait A ces frangais comme la clef de voOte de
I'ordre public A St-Domingue ". Les memes observateurs
tenaient pour impossible de le remplacer immediatement
soit par un Europden, soit par un crdole, de.quelque cou-
leur qu'il fat, sans exposer la colonie A des ddchirements".
Ils disaient que de iongtemps encore, la mission d'un Agent
franqais.dans I'Ile serait plus diplomatique qu'exdcutive;
que des individus intdressds pouvaient bien vouloir retablir
I'ancien regime par la force, quelque dommageable que
fflt cette operation pour la Rdpublique et pour I'humanitd,

(1) Lettre de Kerverseau A H-douville, date de Sto-Domingo,
24 frimaire an VII.





- 42 -


mais que si lon en faisait seulement la tentative, tout serait
perdu." L'appareil de la force seul produirait la mefiance,
la m6fiance pourrait amener la resistance; la noindre re-
sistance aux ordres du gouvernement serait un crime, et
pour punir un pareil crime, it faudrait mettre tout A ftu
et A sang. La volont6 du gouvernement serait remplie,
mais elle aurait des cendres pour rebultats."
Ainsi pensait Pascal, I'europden qui connaissait le mieux
I'esprit des noirs et Toussaint-Louverture apres le chef de
brigade Vincent. Les noirs, c'est A dire I, s 49 cinquan-
tidmes de la population, disait il en manidre de conclu-
sion, ne voient, n'agissent que par Toussaint Louverture.
On en a vu un example dans 1'embarquement de Sontho
nax. Le nom de Sonthonax etait dans toutes les bouches.
II a dit qu'il fallait embarquer Sonthonax, et pas un
soupir n'a 0td exhaled : tous ont obei aveugldment. Cette
confiance est fondue sur de grand services, sur une tongue
habitude, et justified par sa couleur. Les plus dclairds parmi
les noirs peuvent ne pas I'aimer 6galement, mais ses enne-
mis sont subjugu6s par son genie, car, il faut en convenir, it
en a; et d'ailleurs tout ce qu'il a entrepris lui ayant reussi, it
se.regarde et il est regard comme inspired de Dieu par la
grande majority, des noirs. Une pareille popularity sur le thea.
tre oa il est plac6 est capable de donner des craintes pour
I'avenir. Les ennemis de Toussaint Louverture ne manque-
ront pas de rappeler qu'il quitta la France pour passer au
service de I'Espagne et qu'il trahit I'Espagne pour rentrer
au service de la Rdpablique ... Mais qu'on se rappelle
toutes les circonstances avec impartiality, et on verra que
son but constant fut toujours la liberty gdnerale, objet pour
lequel il rdsisterait A la Republique." (1)
Malgrd le secret qu'avait ordonnd le Premier Consul sur
les prdparatifs de 1'expddition, le bruit s'en etait vite re-
pandu A St-Domingue. Toussaint-Louverture en eut bientot
la certitude par des lettres interceptdes venues de France
et par le canal des anglais.
II se disposa aussitOt A rdsister. II donna des ordres pour
rdparer Jes fortifications et les mettre en dtat de defense, et
(1) Lettre sans date ni signature, adressde A r'Agent Hedouville,
que nous croyons pouvoir attribuer i Pascal, gendre de Julien
Raimond et secretaire de la dernikre commission civil. Cette lettre
a du etre 6crite en septembre 1798, parce qu'il y est question de
1'intention de Toussaint-Louverture de demander sa retraite. Or,
celui-ci ne tenta qu'une fois pareille demarche: ce fut precisement
a cette 6poque, au moment de sa m6sintelligence avec Hedouville,
survenue A I'occasion de la capitulation du M6le St-Nicolas.





-43 -


prescrivit de porter A 1500 hommes chaque demi-brigade.
11 rdorganisa sa Garde d'honneur, qu'il porta A 1500 fantas-
sins et A 800 cavaliers. Un recrutement general se fit en
consequence dans la colonie, et l'on incorpora tous les jeunes
gens en 6tat de porter les armes. Le gouverneur passa des
ordres dcrits aux commandants militaires de s'opposer A
toute force navale qui se prdsenterait devant les ports de
I'lle, jusqu'a ce qu'en ayant Wt instruit, il donnAt, s'il en
etait besoin, de nouveaux ordres. (1)
Des d6p6ts d'armes et de munitions furent enfouis en
divers endroits, loin des villes, et les chemins conduisant
aux montagnes, amdnagds de maniere A faciliter le passage
de I'artillerie. Partout les cultivateurs regurent l'ordre de
planter des vivres, et pour s'assurer de l'exdcution de cet
ordre, des commissaires inspecteurs parcouraient l'intdrieur
du pays. II y regnait une activity inconnue A St-Domingue
depuis la revolution, (2)
En vue d'augmenter encore I'armee colonial, le Gouver-
neur tenta d'introduire de nouveaux noirs A St-Domingue,
ainsi qu'il dtait autorisd par la Constitution. II en fit l'aveu
A un colon qui etait venu lui demander A ce moment-la un
passport pour la France." J'allais traiter, disait-il, avec les
am6ricains et les anglais pour me procurer 20.000 noirs de
la C6te (d'Afrique), mais je n'avais d'autre but que d'en
faire des soldats pour la France. (3). II avait meme ex-
p6did Bunel A la Jamaique, des avant septembre 1801, avec
la double mission de prendre des arrangements avec les au-
torites l'lle pour I'acquisition et le transport de ces noirs(4),
et d'obtenir l'extension a la ci-devant parties espgnole des
avantages commerciaux stipules dans la convention secrete
de I'Arcahaye. Un accord etait ddj& conclu, parait-il, A cet
effet, lorsque le Gouverneur de la Jamalque, inform de la
signature des Pr6liminaires d'Amiens, congedia Bunel et
rappela de St-Domingue l'agent anglais qui y rdsidait.(5)
Ainsi, du jour qu'il n'eut plus de doute sur les projects
du gouvernement consulaire, Toussaint Louverture s'dtait
prepare A la guerre.

(1) Lettre d'Allier, ancien secretaire de Toussaint-Louverture, A
Leclerc, du 7 fevrier 1802.
(2) Lettre de Guillet, date du Cap, le 15 janvier 1802, adressde
A Roume, aux Etats-Unis.
(3) Pamphile de Lacroix, Tome II, page 57.
(4) Lettre de Gerbier A H6douville, datee de Philadelphie, le 28
septembre 1801.
(5) Pamphile de Lacroix, Tome II, page 54.





- 44-


Une vive agitation, fate d'inqui6tude, ktait dans t( us
tes esprits. Et si un petit nombre de blanco, ennemis
secrets du gouverneur,se rejouissaient de la venue de I'exp&-
dition, la grande majority redoutait une explosion de la part
des noirs, subitement alarms A cause de leur liberty mena
cee. Chaque jour l'inquietude publique devenait plus gratide
du fait qu'orr veyait Toussaint Louverture se preparer os-
tensiblement A resister.
Pour rassurer en parties les blancs et raffermir ie morah
des siens, le Goiverneur lanqa le 19 ddcembre la proc!a:im-
tion suivante :
Citoyens,
J'apprends qu'il est au milieu de vous des malveillants
parmi lesquels it vient d'en 6tre arret6 un, qui, n'aimant.
clue le desordre, pr.)voquent la disunion des citoyens et la
ddsorganisation de l'dtat actuel des choses ; qui, jaloux de
tout ce que j'ai fait p *ur la prospirite de cette colonie, sem-
blent ne d6sirer que d'y voir couler le sang des francais.
Depuis la nouvelle de la paix entire la France et I'Angleterre,
laquelle ne peut etre considdree comme certain tant que
le gouvernement ne me I'annoncera pas officiellement, ces
malveillants font courir le bruit que la France viendra avwe
des milliers d'hommes pour andantir la co'onie et la
liberty. Ils n'ont pas honte de dire devant des officers et des
soldats qui depuis le commencement de la revolution ont
rdpandu leur sang pour le triomphe de la liberty et la pros-
perite de cette I!e, que la France viendra les rdduire,
replonger les soldats dans 1'esclavage et detruire les offi
ciers. Comment peuvent-ils tenir un pareil language ? Pen-
sent-ils que la France veuille, sans motifs, detruire ses
enfants de St-Domingue qui, vainqueurs de tous ses
ennemis intdrieurs comme exterieurs, lui ont conserve cette
colonie, et I'arrachant des mains de I'anarchie, l'ont rendue
florissante ? Qu'elle veuille enfin payer d'ingratitude
des hommes qui n'ont point cessd de mdriter ? Heureuse-
ment que ce voeu que manifestent honteusement quelques
hommes mdchants, n'est pas celui de la majeure parties des
citoyens.
Au milieu des chagrins que me causent leurs mauvaises
intentions, il est consolant de pouvoir me dire qu'il est par.
mi les habitants de cette colonie de bons propridtaires, de
braves gens et de bons p&res de famil'e qui ne partagent
leur mdchancetd, qui, amis de la colonie comme de la
France, aussi attaches A la liberty qu'A la prospdrite de St-
Domingue, ne soupirent qu'apres la paix qui seule peut





- 45 -


rendre cette colonies a son ancienne splendeur. L'espoir
qu'ils ont place en inoi et dans mes compagnons d'armes
ne sera point tiomp6 ; ils trouveront toujours en nous
d'ardents protecteurs ; de veritables amis, de zl(is defen-
seurs. Mais vous ne trouverez pas la meme protection,
vous n'obtiendrez que notre m6pris, vous qui, pour souffler
parmi nous le feu de la discorde, pretez au gouvernement
francais des intentions liberticides et des projects de destiuc-
tion, qui, pour leur donner une apparence de fondement,
assurez que le gouvernement francais n'a pas voulu m'en-
voyec mes enfants, lorsque je les Iui ai demands ; parce
qu'il a voulu les garder en otage jusqu'A ce qu'il pit
effectuer ses projects sur cette Ile ; qui, pour aigrir les
esprits et augmenter le nombre des mechants, assurez avec
4a meme ipnpudeur que le gouvernement 'amassera tous les
hommes de couleur et tous les noirs qui sont en France
pour les renvoyer A St-Domingue, et les faire marcher
devant !'arm6e qui doit &tre envoyee, selon vous, pour nous
andantir. 11 est vrai que j'ai envoy chercher mes enfants,
qu'ils ne sont pas encore arrives ; mais quoique je sois bien
fachd de ce retard, parce que je ne demandais qu'un bien
qui m'appartient l1gitimenent, cependant je suis biEn eloi-
gn6 de penser come les m6chants. Plus confiant Jans les
principles d'honneur et d'dquitd du gouvernement francais,
il n'entrera jamais dans mon coeur de lui supposed les
projects que vous lui pretez.
Les personnel de :onne foi, celles attaches A la prosp6-
riLe de ce pays, les homes impartiaux qui reflechiront
sur cee que vous annoncez, ne pourront croire non plus,
qu'alors que la France I'abandonna a elle-meme dans un
temps ou ses ennenmis s'en disputaient la possession, elle
veuille, aujourd'hui que sespropres enfants l'ont debarrassde
de tous ses ennemis, y envoyer une armee pour dti uire
des homes qui n'ont cessa de bien la servir et annoncer
I'aneantissement des proprietaires et des proprietes de la
colonie. Ils sentiront qu'un pareil project n'a pu etre
enfantd que par les ennemis de St-Domingue, qui, comme
vouq, sont jaloux de sa prospdritd ; que par des hommes
enfin qui n'ont pas partag6 les peines de ceux qui ont com-
battu les ennemis de la R6publique. ou qui ont concouru
A y ramener le came, l'ordre et la prosperity publique.
Mais, dans le cas que cette injustice que vous supposez
au gouvernement francais serait reelle, il me suffit de
vous dire qu'un enfant qui connait les droits que la nature
a donnas sur lui aux auteurs de ses jours, se montre obdis-
sant et soumis envers son pare et sa mere ; et si malgrd





-46-


sa soumission et son obdissance, ses pdre et mere sent
assez denatures pour vouloir 'andantir, il ne reste autre
chose A faire A i'enfant que de remettre sa vengeance
entire les mains de Dieu.
Je suis soldat, je n'ai pas peur des homes, je ne crains
que Dieu. S'il faut mourir, je mourrai en soldat d'honneur
qui n'a rien A se reprocher.
En attendant I'dvdnement don't la malveillance nous
menace, je n'en continuerai pas moins comme A l'ordinaire,
et conformement A la Constitution, A faire respecter
les propriet6s, A faire prosperer la colonie, A protegz r tous
les individus. Mais lorsque la plus grande protection seia
accord6e aux homes paisibles, il est de mon devoir de
poursuivre les malveillants, et les perturbateurs. du repos
public.
En consequence, les autoritds constitutes de la colonie
sont invites A me denoncer tous ceux qui, par leurs propos
ou leur conduite, pourraient trouble le bon ordre et la tran-
quillit6 don't nous jouissons, pour leur deportation ktre
ordonnde par moi comme incignes de rester dans un pays
qu'ils voudraient bouleverser.
Je recommande 6galement A tous les gdndraux et com-
mandants de d6partements, d'arrondissements et de
quarters, I'execution pleine et entire de ma proclama -
du 4 frimaire, et d'en bien moditer tous les points afin de
ne pas s'dcarter des dispositions qu'elle renferme.
Braves militaires, gendraux, officers et soldats, n'ecoutez
pas les mechants qui ne demandent pas mieux que de vous
voir faire le mal pour avoir un pr6texte de vous ddshonorer.
Attaches au sol de cette colonie, rdunissezvous a votre
chef pour la faire fructifier et la conserver dans I'etat de
prospdritd ofi elle se trouve.
Toujours au chemin de l'honneur, je vous montrerai la
route que vous devez suivre. Vous 8tes soldats, vous devez,
fiddles observateurs de la subordination et de toutes les
vertus militaires, vaincre ou mourir A votre poste." (1)
La nouvelle de la signature des Prdliminaires de paix
n'avait pas 6t6 envoy6e officiellement A St-Domingue, et
pour cause : le gouvernement consulaire voulait que I'ex-
pedition y fit I'effet d'un coup de foudre.Mais cette nouvelle


(1) Proclamation du 29 frimaire An X ( 19 d6cembre 1801 )
date du Port-RWpublicain.





-47-


fut confirmfe de la maniere la plus positive par un aviso
venu de la Jamailue au Port-Pepublicain dans les der-
niers jours de decembre.
II
Les diverse escadres parties des ports de France avaient
ordre de rallier devant la baie de Samana le pavilion de
I'amiral Villaret Joyeuse, commandant en chef de la flotte.
Ce dernier et le capitaine gendral Leclerc avaient recu,
relativement A la march des operations don't ils talentt
respectivement charges, des instructions minutieuses du
premier Consul. Le debarquement devait s'operer simulta-
nementsur plusieurs points indiques d'avance, selon ce
qu'avait conseill6 Kerverseau dans un rapport adressd au
ministry de la marine et des colonies,, le 7 septembre 1801.
La flotte portait 20.000 homes de toutes armes ( 1 ), et
une autre armre d'dgale force devait suivre sans delai.
Villaret-Joyeuse arriva devant Samana le 29 janvier 1802;
Latouche-Tr6ville I'y rallia le mfme jour. Par suite du re-
tard des divisions navales de Toulon, de Flessingue, du HA-
vre et de Cadix, les forces effective don't disporait Leclerc
se montaient seulement A 11.900 hommes. On decida n6an-
moins de commencer les operations sans attendre les divi-
sions manquantes. Un conseil de guerre fut tenu en cons6-
quence A bord du Vaisseau amiral 1'Ocean en vue d'arrd-
ter les dispositions necessaires.
1400 hommes sous les ordres de Kerverseau sont dirigda
sur Sto Domingo. Le reste de I'armee est ensuite partag4e
en trois parties : une division de 2000 combatants, place
sous le commandement de Rochambeau, a ordre de s'em-
parer du Fort Libertd ; une autre de 3.500, command6e par
Boudet, doit op6rer son d6barquement au Port-Rdpubli-
cain ; la derni6re, forte de 5000 hommes, ayant A sa trte le
general Hardy, est dirigee sur le Cap. Le capitaine gend-
ral march en personnel avec cette division.
Au moment de la concentration de la flotte A Samana,
Toussaint-Louverture se trouvait a Sto-Domingo. II se
porta sur les lieux afin de se rendre compete par lui-mdme
de l'importance des forces dirigdes contre lui, et lorsque,
d'une eminence voisine de l'immense baie, it eut decouvert

(1) Pour le detail de l'armement des escadres, du materiel et
des troupes de toutes armes embarquees de France, voir 1'Histoire
militaire de la Revolution de St-Domingue par le Colonel H. de
Poyen, I vol. Paris 1899 Pages 88 et suivantes.




-48 -


le rassemblement formidable de vaisseaux, qui s'offrait A
son regard, il se retourna et dit aux officers de son es-
corte: il faut p6rir ; la France entire vienc A St-Domin-
gue, on I'a trompe ; elle y vient pour se venger. Rien de
plus vrai. Les, instructions secretes de Leclere comportaient
le rdtablissement de 1'esclavage; mais avant de l'opdrer,
le chef de 1'expddition devait se d6barrasser des princi-
paux gdndraux indigenes et disarmer la masse des noirs.
L'ensemble des forces rdgulibres que le Gouverneur pou-
vait opposer A Leclerc ne d6passait pas 18000 hommes,
reprdsentant 1'effectif total des 13 demi-brigades coloniales.
Mais elles dtaient disperses sur tout le territoire au lieu
d'etre concentrdes. Cela le mettait dans un dtat de rdelle
infdrioritd sous le rapport stratdgique.
Toussaint-Louverture s'dtait mis immediatement en
route pour la parties franqaise. II requt, chemin faisant, un
avis de Christophe qui l'informait de I'apparition d'une
escadre devant le Cap, le 2 f vrier.
Le Gouvernement n'avait rien n6gligd de ce qui pou-
vait aider au succes de l'exp6dition. Pour d6truire la
puisssance militaire et politique du gouverneur, il mit A
contribution les rancunes et le ddsir natural de vengeance
des vaincus de la guerre du Sud. II avait fait embarquer
sur la flotte Rigaud et la plupart de ses anciens compa-
gnons d'armes, tous les officers natifs de St-Domingue qui
se trouvaient en France : Villatte, Ldveill, Quayer Lari-
viere, Birot, Borno DdIdart, Potion, Dupuche, Boyer, Bru-
nache, Dupont etc. On les avait rdunis sur la frigate la
Vertu ". Leur sort dependait toutefois de la tournure des
dvdnements. Ils ne devaient 6tre debarquds que si 1'exp6-
dition rencontrait de la resistance ; dans le cas contraire,
comme on n'aurait pas besoin de leurs services, leur des-
tination dtait Madagascar. (1)
La division du general Rochambeau d6barqua A la baie
de Manceline ; et aprds s'6tre empares du Fort Labouque
et de la batterie de l'Anse, force fut aux franqais pour pd-
n6trer au Fort-Libertd, d'user des canons des navires. Fu-
rieux d'avoir perdu quatorze des leurs, ils passerent par
les armes une parties de la garnison, don't la resistance les
avait exaspdrds.
C'dtait le premier sang verse !
( 1) P6tion, qui 6tait au courant de cette consigne depuis Paris,
en apercevant dans la nuit du 3 f6vrier l'i-cendie du Cap, dit b
ses compagnons: maintenant, nous n'irons plus A Madagascar.
Ardouin, Tome IV. page 29. Voir 6galement les mmrnoires d'Isaac
Louverture.





- 49 --


A I'arrivee devant le Cap de 1'escadre qui portait la
division Hardy, le capitaine du Port, d'ordre de Chiisto-
phe, etait mont6 a bord de l'Ocean pour informer I'amiral
que, vu l'absence de Toussaint-Louverture, il ne pouvait
lui permettre d'entrer dans la rade avant d'avoir recu des
ordres.
Les frangais offrirent Sangos, (c'6tait le nom du capi-
taine du Port), une forte some d'argent pour qu'il leur
indiquat les passes ; sur son refuse, on le garda a boid et
d6p6cha a terre l'enseigne de vaisseau Lebrun. Celui-ci
atterrit au Fort-Picolet oa se tenait Christophe ; de la, ils
se rendirent en ville. Le general indigene croyait que cet
officer etait porteur de depiches pour le Gouverneur, et
quand Lebrun lui fit implement I'invitation de la part de
Leclerc de preparer des iogements pour les troupes, "Mon-
sieur, lui r6pondit Christophe, sans les ordres du Gouverneur
general Toussaint Louverture qui est dans ce moment dans
la parties espagnole, je ne puis me permettre de recevoir
I'escadre et les troupes qui sont a bord. II annonqa A
l'enseigne de vaisseau qu'on le garderait jusqu'au lende,-
main, et lui fit servir A souper.
La plupart des fonctionnaires civils et la Municipalit6
talentt d'avis de recevoir l'armne expdditionnaire. 11s se
rendirent aupr6s de Christophe et lui represent&rent les
malheurs qui resulteraient d'une resistance. Le maire, CUsar
Thel6maque, se faisait plus particulierement remaiquer
par son insistance... Christophe demeura inebranlable, et
declara que si le capitaine general persistait a vouloir en-
trer au Cap, la terre brdtlerait avant que I'escadre
mouillat dans la rade. (1) II permit toutefois qu'une deputa-
tion fit envoyee a bord de l'amiral, et en profit pour faire
demander au capitaine general un d6lai de 48 heures afin
de pouvoir communiquer avec le gouverneur et recevoir
ses ordres.
Pamui les personnel qui partageaient le sentiment du
maire, beaucoup 6taient victims de l'astuce du premier
Consul. En se rendant du Picolet en ville, 1'enseigne de
vaisseau Lebrun avait laiss6 tombar en route, d'ordre de
ses chefs, des exemplaires d'une proclamation de Bonaparte
aux Habitants de la Colonie. Elle portait la date du 17
brumaire An X ( 8 novembre 1801 ) et n'6tait destine
qu'a tiornper les noirs sur le veritable but de l'exp6dition.


( 1) Pamphile de Lacroix, Tome II. p. 74.





- 50 -


On y lisait : Quelles que soient votre origine et votre
couleur, vous etes franqais, vous etes tous 6gaux devant
Dieu et devant la Republique."
La France a Wte, comme St.-Domingue, en proie aux
factions et dechirde par la guerre civil et la guerre 6tran-
gdre. Mais tout a change, tous les peuples ont embrass6 les
francais, et leur ont jure la paix et I'amiti6. Tous les
frangais se sont embrassds aussi et ont jure d'etre des amis
et des freres.
Venez aussi embrasser les franqais et vous rejouir de
recevoir vos amis et vos freres d'Europe.
Le Gouvernement vous envoie le Capitaine-g6neral
Leclerc.
II amine avec lui de grandes forces pour vous protdger
contre vos ennemis et contre les ennemis de la Republique.
Si on vous dit : ces forces sont destinies A vous ravir votre
liberty, repondez: la R6publique nous a donnd la libtrt6,
la Republique ne souffrira pas qu'elle nous soit enlevee.
Ralliez vous autour du Capitaine-g6ndral, il vous rapporte
I'abondance et la paix. Ralliez-vous tous autour de lui.
Qui osera se sdparer du Capitaine general sera traitre ~
la Patrie, et la colre de Ia Republique le devorera comme
le feu devore vos cannes dessechees. "
Sign6 : Bonaparte (1)
Le d6lai de quarante-huit heures sollicitd par Christophe
fut refuse, et Leclerc fit connaitre son intention de p6n6-
trerde vive force dans la rade, si une demi-heure apres le
retour de la deputation, Christophe ne rdparait par une
prompted soumission la honte de sa rdvolte. (2 ) Et voulant
que ce dernier n'ignorat pas cette menace, il lui adressa
la lettre suivante :
Armde de St. Domingue.
Au Quartier general A; bord de' I'Ocean, le 13 pluviose
an X ( 2 fevrier 1802 ).
Le gn6dral en chef etc. Capitaine general de la Colonie
Au general de brigade H. Christophe, commandant au
Cap.
J'apprends avec indignation, citoyen g6ndral, que vous
refusez d3 recevoir I'escadra franchise et I'armee francaise

( 1 ) Correspondance de Napoldon, Tome VII-p. 315
(2) Pamphile de Lacroix, tome II p. 75





- 51 -


que je command, sous le pretexte que vous n'avez pas
d'ordres du gouverneur-g6neral.
La France a fait la paix avec l'Angleterre, et le gou-
vernement envoie a St-Domingue des forces capable de
soumettre des rebelles si, toutefois, on devait en trouver A
Saint-Domingue. Quant A vous, general, je vous avoue qu'il
m'en cofiterait de vous computer parmi les rebelles.
Je vous previens que, si, aujourd'hui, vous ne .m'avez
fait remettre les forts Picolet et Belair et toutes les bat-
teries de la c6te, quinze mille hommes seront debarquds.
QLiatre mille d6barquent en ce moment au Fort-Liberte,
huit mille debarquent au Port-Republicain,
Vous trouverez ci-joint une proclamation ; elle exprime
les intentions du Gouvernement francais ; mais rappelez -
vous que, quelque estime particulidre que votre conduite
dans la colonie m'ait inspire, je vous rends responsible de
tout ce qui arrivera. "
Je vous salue
sign : Leclerc
A cette mise en demeure, Christophe rdpondit :
Quartier-gdndral du Cap, le 13 pluviose an X.
Henry Christophe, etc commandant I'arrondissement du
Cap.
Au general en chef Leclerc.
Votre aide de camp, general, m'a remis votre lettre de
ce jour. J'ai em l'honneur de vous faire savoir que je ne
pouvais vous livrer !es forts et la place confids A mon
commandement, qu'au prdalable j'aie recu les ordres du
Gouverneur general Toussaint-Louverture, mon chef im-
m6diat, de qui je tiens les pouvoirs don't je suis revitu.
Je veux bien croire que j'ai affaire A des francais et
que vous 6tes le chef de I'arm6e appel6e exp6ditionnaire ;
mais j'attends les ordres du gouverneur, A qui j'ai ddp@ch6
un de mes aides de camp pour lui annoncer votre arrive et
celle de l'armde franqaise ; et jusqu'A ce que sa reponse me
soit parvenue, je ne puis vous permettre de debarquer.
Si vous avez la force don't vous me menace, je vous prete-
rai toute la resistance qui caractdrise un general ; et si le
sort des armes vous est favorable, vous n'entrerez dans la
ville du Cap que lorsqu'elle sera rdduite en cendres, et
meme sur ces cendres, je vous combattrai encore.
Vous dites que le gouvernement frangais a envoy A
St-Domingue des forces capable de soumettre des rebelles,





- 52 -


si l'on devait y en trouver ; c'est vous qui venez pour en
crier parmi un people paisible et soumis la France, d'apres
les intentions hostile que vous manifestez, et c'est nous
fournir des arguments pour vous combattre que de nous
parler de rebellion.
Quant aux troupes qui, dites-vous. debarquent en ce
moment, je ne les consider que comme des chateaux de
cartes que le vent doit renverser.
Comment pouvez-vous me rendre responsible des 6v6-
nements ? Vous n'6tes point mon chef, je ne vous connais
point, et par consequent je n'ai aucun compete A vous rendre
jusqu'a ce que le gouverneur vous ait reconnu.
Pour la perte de votre estime, general, je vous assure que
je ne de&ire pas la meriter au prix que vous y attached,
puisqu'il me faudiait agir centre mon devoir pour l'obte-
nir. "
J'ai 1'honneur de vous saluer.
H. Christophe
Leclerc ne donna pas suite A sa menace : aucun d6-
barquement ne fut tent6. L'escadre n'avait pas trouv6 de
pilots, et avait dt6 mnme obligee de prendre le large A
cause du mauvais 6tat de la mer. La !ruit se passa sans
incident. Le lendemain Christophe reunit la garnison et lui
fit prdter le serment de vaincre ou mourir. On venait
justement d'apprendre I'occupation du Fort-Libert6 par les
franqais. L'ordre fut donnd aux non-combattants d'6vatuer
la place. Et tandisque l'escadre rranoeuvrait pour se
rapprocher de la terre, 1'exode de la population vers la
plaine commencq ; les femmes se ruaient aux barrieres ou
gravissaient, affoldes, le morne qui s'6leve tout proche, au
nord de la ville. Un certain nombre d'habitants plus fermes,
restaient groups, malgr6 le tumult grandissant, a la
Municipality, auteur du maire, attendant la derniere mi-
nute pour se retire. Les heures s'ecoulaient fiUvreuses, et
dans une attente tragique, tous les regards eta'ent fins du
c6t6 de la mer.
Comme le soir tombait, un batiment, detach6 de l'escadre.
et profitant de l'obscurite naissante, se dirige vers la trade;
aussit8t, du Picolet des coups canon parent. C'est le
signal de l'incendie,et Christophe en donne lui-tnrme l'exem-
pie en commenqant par sa somptueuse residence. Les soldats
se repandent par la ville, la tbrche A la main, et.en un rien
de temps, les Bureaux du Contr6le de la Marine, les
Casernes, les Magasins de l'Etat, le Palais du Gouvernement,
le Greffe s'embrasent.





- 53 -


Tout A coup, une d6flagration terrifiante apprend aux
habitants refugids aux alentours 1'ex'plosion de la pou-
driere, et la terre qui BRULE deja, tremble sous la violence
du choc. Des rochers detach6s des flancs du morne roulent
et kcrasent de pauvres femmes qui y ont cherch6 un re-
fuge. Les ravages de l'incendie continent toute la nuit.
Quantity de denrdes qui etaient A quai, en attendant d'etre
embarquees, se consument sur place, les sucres transforms
en liquid de feu, inondent les rues, et contribuent A la
propagation des flames.
Le lendemain la population entire, A l'exception d'un
tres petit nombre d'habitants recueillis A bord de
navires marchands amrnicains, errait sans abri sur
des decombres. Sur 2000 maisons, 59 seulement avaient
6chappe au sinistre. Les habitations de la riche plai-
ne environnante offraient, a des lieues de distance, le
mime terrible aspect de desolation et de ruines. (1) Les
pertes furent 6valudes A cent millions de francs.
Imm6diatement apres avoir pris communication du message
de Christophe, le Gouverneur s'6tait dirig6, bride abattue,
sur le Cap. Au moment oi il en atteignit le voisinage, F'in-
cendie avait d6ja 6clat6,et les chemins etaient couverts d'ha-
bitants en plein tumulte d'6vacuation. Les passages condui-
sant A la ville etaient canonnds par les vaisseaux de
l'escadre. II poussa neanmoins jusqu'au faubourg de la
Providence, et monta au fort Belair. II trouva le fort
6vacu6 et les canons encloues. (2) Ayant rencontre Chris-
tophe non loin de l'H6pital des Peres, il le blama d'avoir
incendid la ville au lieu de la defendre en attendant son
arrivee. Christophe lui expliqua les motifs de sa determina-
tion, et ils firent route ensemble jusqu'au village du Haut-
du Cap. Avant de se s6parer de son lieutenant pour se
rendre & Hericourt, Toussaint Louverture lui ordonna de
rallier les troupes et d'aller prendre position au Bonnet.a-
I'Eveque, ouf se trouvait un important depot d'armes et de
munitions.
Le Gouverneur fut assailli en route par des soldats
de la division Hardy en march sur le Cap, apres
avoir ddbarqud A l'Acul du Limbd. II eut son cheval
bless, et le chapeau d'un des officers de son escorted fut
emport6 par une balle. Christophe avait di se jeter A bas

(1) Relation faite et publiee par un capitaine americain qui avait
laiss6 le Cap tle 14 f6vrier, dans la Columbian Centinel" de
Boston, no. du 13 mars 1802. Voir G. T. Stewart, "The Haitian
Revolution." Note au bas de la page 139.
(2) M6moires de Teussaint-Louverture, 6crits au Fort de Joux,





54 -
de sa monture et traverser a la nage la rivibre du Haut-
du-Cap pour n'etre pas pris ou tue.
Toussaint-Louverture, apres une halte A H6ricourt, avait
gagn6 les Gonaives. II envoya l'ordre Morpas, qui com-
mandait au Port-de-Paix, de se defendre A outrance et, au
cas off il ne serait pas en measure d'opposer une resistance
victorieuse aux francais, d'incendier la place, de se retire
dans les montagnes voisines et d'y combattre jusqu'A la
derniere extremit6.
II alla ensuite inspector les defenses de St.-Marc. It
comptait de IA pousser jusqu'au eort-Republicain et meme
plus loin, afin d'organiser partout la defense. Mais la
precipitation des 6venements ne lui en laissa pas le temps.
Dans sa march sur le Cap, la division Hardy n'avait
rencontre de resistance qu'au Camp Louise, entire le Bas-
Limbd et I'AcuI. La vue de la ville en flames fit hater le
pas aux francais et augmenta leur fureur contre les indi-
genes.
Entre temps, les batiments de l'escadre, ayant p6netr6
dans la rade et debarqud des troupes, le general Humbert
avait occupy le Fort Belair, et s'6tait porter avec 1200
hommes au-devant de Hardy.
De son c6td, I'amiral faisait prendre possession de la
Petite-Anse et du Fort Saint-Michel, et ddbarquait des
pompes A incendie et tout un contingent de charpentiers
pour sauver des flames le reste de la ville. (1)
Enfin, le 6 fevrier, A 10 heures du soir, Leclerc entrait
au Cap apr&s une march de douze heures.
On a vu que Kerverseau avait 6tW exp6di6 de Samana, le
29 janvier, pour occuper Sto.-Domingo. II se presenta le 2
fevrier devant cette place. Paul-Louverture qui y com-
mandait, somm6 de recevoir les troupes franqaises, repon-
dit comme Christophe qu'il ne pouvait rien decider sans
les ordres du Gouverneur. Les choses en 6taient JA, lors-
qu'un group d'habitants espagnols et francais s'emparerent
par un coup de main des portes de la vilie pour faciliter
le d6barquement des troupes. Mais les chaloupes furent
repoussees sans qu'un seul soldat pfit atteindre le rivage.
Les fauteurs du movement, apres avair massacre la
garde du Fort St.-Gilles et celle de la porte principal
de Sto.-Domingo, avaient Wte, en effet, contraints de se jeter
dans le bois. (2) La ville 6tait bloqude par mer, quand les
(1) Rapport de Villaret-Joyeuse du 21 pluviose an X (10 fevrier
1802 ) au ministry de la marine. Arch, Col. Paris.
(2) Gilbrt Guillermin, Journal Historique- Pages VII et VIII de
l'Introduction.






-55 -


insurges, don't le nombe avait grossi, vinrent I'assieger par
terre. Les Francais opererent alors leur d6barquement a
huit lieues de distance, sur l'habitation Aristisabal, et Sto-
Domingo se trouva, A partir de ce moment, complttement
isolk du reste du pays.
Les d6peches de Paul- Louverture, informant le Gouver-
neur du debarquement des francais et de la situation de la
ville, parvinrent a celui-ci a St.-Marc, d'ci il lui envoya
l'ordre de faire tout ce qui dependait de lui pour se dd-
fendre et meme de faire prisonniers. Kerverseau et sa
troupe. Prevoyant que les porteurs de cet ordre
pourraient 6tre arretes par suite de l'inteiception des
chemins conduisant A Santo. Domingo, it leur remit une
deuxieine lettre par laquelle it invitait en apparence
Paul Louverture a prendre les voies de conciliation
avec le general francais, mais en ayant soin de recomman-
der aux expres de catcher, en cas d'arrestation, la premiere
depeche et d'exhiber la derniere. Les deux officers ayant
ete massacres, les lettres trou vees sur eux furent livrees A
Kerverseau qui s'empressa de faire parvenir A Paul-
Louverture celle oi le Gouverneur parlait de conciliation.
Cette ruse reussit pleinement, et les portes de Sto-Domingo
furent ouvertes le 2 vent&le an X ( 21 ftviier 1802 ). Au
course de ces ev6nements, l'abb6 Mauvielle, I'archeveque
cred par Toussaint-Louverture, s'etait signalI par son zile
A faciliter I'occupation du payb par les Francais.
L'escadre de Latouche-Treville qui portait vers l'Ouest
les 3500 hommes de la division Boudet, etait entree le 3
fevrier dans la rade du Port Republicain. Ayant decide de
parlementer avec les autoiites de la ville, Boudet leur
envoya le chef de brigade Sabes et I'aspirant de marine
Gdmont. Le general Age, chef militaire de I'ariondissement,
lui fit repondre qu'il etait oblige d'attendre les ordres
de Dessalines avant de pouvoir recevoir I'escadre et
les troupes. Et, tout en faisant part a Boudet de ses
bonnes dispositions personnelles, (Age etait blanc), il dut
retenir les deux parlementaires, dtant surveille de tres pros
et paralys6 par les officers supdrieurs de la garnison, no-
tamment Lamartiniere, colonel de la 3e demi brigade, et le
chef de bataillon Germain Frere. Dessalines etait alors A
St. Marc.
La reponse d'Ag6 d6cida Boudet A prendre le parti de d-
barquer de vive force, L'opdration se fit le lendemain, A dix
heures du matin,a la Pointe du Lamentin; A midi, les troupes
franqaises arrivaient A port&e de canon du Fort Bizoton. Le
chef de bataillon Bardet qui occupait cette position avec





-56 -


un bataillon de la 13e demi-brigade, la livra sans coup f6rir
aux franqais. Cet officer, ancien rigaudin, obit dans la
circonstance A Fes rancunes politiques. Cette defection
permit A Boudet d'avancer sans rencontrer de resistance
jusqu'aux portes de la ville. L'avant-garde francaise etait
commandee par le g6ndral Pamphile de Lacroix. Du haut
des remparts, les soldats indig6nes, usant de ruse, crikrent:
Avancez, nous avons ordre de vous recevoir. Une volee de
mitraille et le feu de la mousqueterie couch6rent une cen
taine d'ennemis sur le carreau et en blessarent 200, don't
Pamphile de Lacroix. Les franqais n'avancerent pas moins;
et ayant franchi A pas de charge Vespace qui les separait
des remparts, ils les escaladerent,baionnette en avant,tandis
qu'une colonne, detachee vers la droite, essayait de turner
la position et de p6n6trer dans la place. Au m8me instant,
I'escadre qui s'6tait embossee, attaquait et reduisait les forts
et les batteries de la cote.
Le lendemain, les francais 6taient maitres de toute la
ville, apres avoir reussi A enlever la Tresorerie, otL ils
avaient rencontr6 une tres vive resistance. Ils y trouv6rent
plus de deux millions cinq cent mille francs. (1)
Le Prdfet apostolique, l'abbW Lecun, qui avait recueilli
A i'6glise un grand nombre d'habitants pendant le combat,
fut le premier a aller presenter ses hommages aux. vain-
quours.
Les officers indig6nes avaient ddploy6 beaucoup d'e-
nergie dans la defense de la place; on vit Lamartiniere
abattre d'un coup de pistolet le commandant d'artillerie,
Lacombe, blanc, qui, dans un conseil d'officiers, avait refuse
obstindment de lui remettre les clefs de la poudri6re.
En se retirant, la garnison tenta sans sucees d'incendier
le Port-R6publicain.


(1) Pamphile de Lacroix, Tome II, page 97.












CHAPITRE III


I.- Leclerc envoie A Toussaint-Louverture une Lettre Autographe
du premier Consul. Tentative de conciliation. Rupture des pour-
parlers.
II. La guerre de trois mois. Plan de champagne de Leclerc. Morpas
aux Trois-Rivieres. Combats dans l'Artibonite. Echecs sanglants
des francais devant la Crete-. Pierrot. Defense h6roique et 6va-
cuation du Fort.
III.- Deportation d'Andr6 Rigaud- Nouveau plan de champagne de
Toussaint-Louverture.

I

Le d6barquement des francais a main armde, sans avoir
nulle part laiss6 aux commandants militaires le temps de
recevoir les ordres du Gouverneur, avait mis fin aux der-
nitres hesitations de celui-ci. Comment douter encore des
intentions hostiles de l'armee expeditionnaire ? De toutes
parts, on se pripara A combattre.
En apprenant la prise du Port-Republicain, Toussaint-
Louverture songe a faire detruire cette ville, et A empecher
les francais de s'etendre de la vers le Sud. Les ordres qu'il
passe A ses lieutenants, a partir de ce moment, t6moignent
de l'energie virile de ses resolutions.
Le 19 pluviose (8 fevrier), il 6crit A Dessalines, comman-
dant du Departement de I'Ouest:
Rien n'est d6sesp&r6, citoyen general, si vous pouvez
parvenir A enlever aux troupes de dUbarquement les res-
sources que leur offre le Port Republicain. Tachez, par tous
les moyens de force et d'adresse, d'incendier cette place ;
elle est construite en bois; il ne s'agit que d'y faire entrer
quelques dmissaires fiddles. Ne s'en trouve-t-il done sous
vos ordres d'assez devouds pour rendre ce service ?
Ah! mon cher general, quel malheur qu'il y ait eu un
traitre dans cette ville et qu'on n'y ait pas mis a execution
vos ordres et les miens ?
Guettez le moment oAf la garnison s'affaiblira par des
expeditions dans les planes, et tAchez alors de surprendre
et enlever cette ville par ses derrieres. N'oubliez pas qu'en
attendant la saison des pluies qui doit nous debarrasser de






- 58 -


nos ennemis, nous n'avons pour resource que la destruc-
tion et le feu. Songez qu'il ne faut pas que ia terie baignee
de nos sueurs, puisse fournir A nos ennemis le m.indre
aliment. Carabinez Jes chemins, faites jeter des cadavres
de chevaux dans toutes les sources; faites tout andantir
et tout broiler, pour que ceux qui viennent nous ieniettre
en esclavage, rencontrent toujours devant leurs yeux
l'image de l'enfer qu'ils mdritent. "
Dessalines partit de St-Marc en direction de la plaine du
Cul-de-Sac. 11 traversa les Verrettes et gagna la Croix-des-
Bouquets, oi~ Lamartiniere fit jonction avec lui A la tete
de la garnison sortie du Port-Repub:icain. Ils atteignirent
ensemble le Mirebalais. Lamartiniere continue pour les
Cahos, tandisque, revenant sur ses pas, Dessalines con-
tourna le Port-Republicain, franchit la montage de la
Charbonni6re et, par des chemins affreux, entra le 10 fdvrier
A L6ogane.
Boudet avait march sur la Croix-des-Bouquets en ap -
prenant la presence de Lamartiniere et de Dessalines dans
ce bourg. Il revint au Port-Republicain, et se hata d'en-
voyer tant par terre que par mer des forces contre Leo-
gane. Desbalines fit incendier la ville, et Pierre-Louis Diane,
A la tete de la 8e demi-brigade qui en format la garnison,
alla prendre position au Cabaret-Quart, sur les hauteurs
voisines. Les riches habitations que possedait dans cette
region la famille Beauharnais, et don't Toussaint Louverture
faisait passer les revenues A Madame Bonaparte, furent
d6traites par represailles.
Le general Darbois prit possession de Leogane avec un
contingent de 1400 hommes.
Dessalines voulait pousser une pointe vers le Sud, mais
Delpech, commandant au Petit Goave, s'dtait prononce en
faveur des franqais. II se rendit alors a Jacmel, d'oAi il re-
gagna la plaine du Cul de Sac non sans avoir kchapp6 a
mille morts du fait des cultivateurs 6gards et souleves. 11
rentra finalement dans I'Artibonite par les mornes de
I'Arcahaye.
II n'avait pas atteint son but qui dtait d'empecher les
franqais, maitres du Port-Republicain, d'envahir le Sud.
Cette province etait d6jA perdue.
L'insigne faiblesse de Laplume, 1'dloignement, la difficul-
td des communications, le ressentiment des habitants centre
Toussaint-Louverture depuis la guerre civil, avaient
amen6 ce rdsultat disastreux.
Au lendemain de la prise du Port-Rdpublicain, le gend-





-59--


ral Boudet recut la visit d'un officer indigene, le capi-
taine Calestin, qui venait lui offrir ses services. II le charge
d'annoncer a Laplume, commandant du D6partement du
Sud, I'arrivee de l'exp6dition. Le capitaine partit avec la
proclamation fallacieuse du premier Consul aux habitants
de la colonie. et une autre toute recente, mais aussi men-
songere, que Leclerc avait 6mise le jour ou parut devant
le Cap l'escadre de l'amiral Villaret-Joyeuse. Sur toute la
route, Cl6estin rdpandit la nouvelle et, A son arrivee aux
Cayes, remit les proclamations A Laplume. Celui.ci fit as-
sembler les principaux offielers de la garnison et leur donna
connaissance des communications rescues de Boudet.
La proclamation de Bonaparte acheva de retourner les
esprits, dejA mal disposes en faveur du Gouverneur.L'adju-
dant general Toureaux, le commandant de l'arrondissement,
n'avait pas cessd de travailler l'esprit de Laplume dans
le sens de la soumission, depuis que le bruit de 1'expedition
6tait parvenu dans la colonie. Ainsi, apres avoir trahi
Rigaud, son chef et ami, pendant la guerre civil, il trahit
Toussaint-Louverture, son chef et son protecteur.
La population et la garnison, consult6es, d6clarerent
vouloir se soumettre et prdtdrent le serment de fid6litd au
Gouverhement Franqais. Ce movement fu't suivi, sur les
sollicitatios des autoritds des Cayes, par les chefs militai-
res des autres quarters. Seul restait encore fiddle l'arron-
dissement de la Grand'Anse, ou" commandait Dommage, (1)
officer d'une grande bravoure et particulibrement ddvou6
au Gouverneur.
Le 9 fdvrier, Toussaint-Louverture qui ignorait la d6fec-
tion de la plus grande parties du Sud, ecrivait A Dommage:
J'envoie aupres de vous, mon cher general, mon aide de
camp Chancy ; il est porteur de la presente; il vous dira de
ma part ce que je lui ai charge.
Les blancs de France et de la colonie r4unis ensemble
veulent 6ter la liberty. II est arrive beaucoup de vaisseaux
et de troupes qui se sont empards du Cap, du Port-Repu-
blicain et du Fort-Libert6.
Le Cap, apr&s une vigoureuse resistance, a succombd,mais
les ennemis n'ont trouv6 qu'une ville et une plaine en
cendres. Les forts ont sautd et tout a dtd d6truit.

( 1 ) De son vrai nom, Jean-Baptiste Rousselot. Surnomm6 Dom-
mage par les soldats, parce que, bless dans un combat au M re-
balais,Toussaint-Louverture qui l'estimait pour sa bravoure, s'etait
ecri : "C'est domrnmage Arrdt6 a Jeremie apres sa soumission
et conduit au Cap, il fut fusill & la Fossette, le 2 novembre 1802.





60-
La ville du Port Republicain leur a 6t6 livree par le
g6ndral de brigade Ag6, ainsi que le Fort Bizoton qui s'est
rendu sans coup f&rir par la Ilchet6 et la trahison du chef
de bataillon Bardet, ancien officer du Sud. Le general de
division Dessalines maintient dans ce moment un cordon A
la Croix des-Bouquets, et toutes nos autres places sont sur
la defensive.
Comme la place de J6remie est tres forte par les avan-
tages de la nature, vous vous y maintiendrez et vous la deM
fendrez avec le courage que je vous connais. Mefiez vous
des blancs ; ils vous trahiront, s'ils le peuvent. Leur d6sir
bien manifesto est le retour A l'esclavage. En consequence,
je vous donne carte blanihe ; tout ce que vous ferez sera
bien fait ; levez en masse les cultivateurs et p6netrez-les
bien de cette verit6 qu'il faut se mefier des gens adroits
qui pourraient avoir requ secretement des proclamations de
ces blancs de France et qui les feraient circuler sourdement
pour seduire les amis de la Libert6.
Je donne l'ordre au general de brigade Laplume de brfiler
la ville des Cayes, les autres villes et toutes les planes,
dans le cas qu'il ne pourrait resister A la force de l'ennemi,
et alors toutes les troupes des differentes garnisons et tous
les cultivateurs iraient vous grossir & Jer6mie ; vous vous
entendrez parfaitement avec le general Laplume pour bien
faire les choses. Vous emploierez A planter des vivres en
grande quantity toutes les femmes cultivatrices.
Tachez, autant qu'il sera en votre pouvoir, de m'ins -
truire de votre position.
"Je compete entierement sur vous et vous laisse absolu-
ment maitre de tout faire pour nous soustraire au joug"
le plus affreux. "
Le capitaine Chancy, porteur de cette d6peche, fut arrWt6
& St-Louis du-Sud, et achemin6 au Port-R6publicain. La
lettre du Gouverneur tomba ainsi aux mains des franqais.
Dommage se trouvait enti6rement isold, lorsqu'un
vaisseau de 74 canons portant des troupes de debarquement,
se pr6senta devant Jeremie, 6galement menace par terre.
Surpris et sans instructions, il ne fit pas de resistance,
et les frangais prirent possession de la ville.
Remplace bientot dans le commandement par le g6nd-
ral Darbois, Dommage fut embarqu6 pour le Cap off, Ai son
arrive, on le jeta en prison. 11 ne devait en sortir que pour
ktre ex6cut6 sans jugement.
Par l'occupation de la Grand'Anse, la province du Sud
tout entire tombait aux mains des franqais qui n'eurent A
d6ployer ancun effort militaire pour s'en rendre maitres.





- 61 -


Au lendemain de son entree au Cap, le Capitaine general
avait envoy le general Humbert avec 100 homes
attaquer le Port-de-Paix Les batiments de guerre et les
transports parurent devant le port le 10 fevrier. Humbert
fit summer Morpas par deux parlementaires de lui livrer
la place. Une grele de boulets diriges sur les navires fut
la reponse f cette sommation. L'escadre s'6loigna alors
dans la direction du canal de la Tortue, et Morpas alia
occuper le Fort Pageot qui domine ce canal, apris avoir
fait e6acuer et incendier la ville. Les francais opererent un
d6barquement A l'embouchure des Trois-Rivieres, sous la
protection des canons du vaisseau le Wattignies et de la
frigate la Clorinde. Ces navires furent vigoureusement
canonnes par les fortifications, et la Clorinde recut plu-
sieurs boulets. Le lVattignies, grace a la puissance de son
artillerie, parvint A reduire le Grand-Fort. Mais. les indi-
genes retranch6s aux Trois-Rivieres, attaquerent et culbu-
t6rent les francais. Dans I'impossibilit6 de franchir la
rivikre, 1'ennemi en remonta la cive gauche jusqu'a un
gue sur l'habitation Paulin, d'oat il gagna la rive droite.
Au more Albert, il done dans un'poste d'une centaine
d'hommes commander par Capois, capitaine de la 9e
demi-brigade. Une vive action s'engage ; Capois tombe,
frappd d'une balle. Les indigenes abandonnent la position
et emportent Jeur capitaine bless, au somrret du morne.
Ne trouvant plus d'obstacle devant lui, Humbert put pour-
suivre sa march en direction du Port de- Paix.
Entre temps, Morpas ayant 6vacu6 le Fort Pageot, s'6tait
retire et retranch6 A quelques lieues de la ville, sur le
plateau des Trois-Pavillons, d6pendant de l'habitation Bris-
son. C'est sur cette position avantageuse, rendue inabordable
par de nombreux ravins creuses dans la montagne, qu'il
decida d'attendre 1'ennemi. Le 12 au matin, Humbert vint
effectivement I'y attaquer. Les francais furent mis en
ddroute et rentrerent en desordre au Port-de-Paix, en lais-
sant 200 des leurs sur le carreau. II ne tenait qu'A Morpas
de les poursuivre et de les contraindre A se rembarquer,
s'il avait voulu reprendre la ville.
La position de Humbert dtait si critique, qu'il se fit
rembarqud de iui-mime sans I'arrivee de 400 hommes de
renfort, envoys par I'amiral Villaret-Joyeuse. (1)
Le Capitaine general fut tres sensible a l'dchec de son
lieutenant et songea des lors a le reparer. Mais l'obliga-

( 1) Rapport de Villaret-Joyeuse du 30 pluviose an X au ministry
de la marine.





-- 62-


tion oft il dtait de remplir toutes les intentions du premier
Consul lui imposa une tr6ve. II lui fallait, en effet, aviser,
A ce moment-il, au moyen de faire parvenir A Toussaint-
Louverture une Lettre Autographe de Bonaparte, kcrite A
la date du 18 novembre 1801.
Toute une mise en scene avait Wte r6gl6e avant le depart
de l'expddition pour la remise de cette lettre. Le gouverne-
ment s'6tait flatt6 d'endormir Toussaint-Louverture et de
le surprendre. Mais la politique astucieuse du premier Con-
sul 6tait de6j percee A jour par la perspicacitU du chef noir.
Le Ministre de la marine s'etait fait amener par leur
pr6cepteur, I'abb6 Coisnon, les enfants du Gouverneur qu'il
avait pr6sent6s au premier Consul. Bonaparte requt les deux
jeunes gens aux Tuileries, dans son cabinet de travail, ofi
se trouvait le general Leclerc. S'adressant particuli6rement
A Isaac, il dit: votre pare est un grand homme ; il a rendu
des services 6minents A la France. Vous lui direz que, moi,
premier Magistrat du people francais, je lui promets protect
tion, gloire et honneurs. Ne croyez pas que la France ait
l'intention de porter la guerre A St.-Domingue; I'arrrme
qu'elle y envoie est destinee non A combattre les troupes du
pays, mais A augmenter leurs forces.
Voici le general Leclerc, mon beau frere, que j'ai nommd
Capitaine-g6neral et qui commander cette armee. Des
ordres sont donnas afin que vous soyez quinze jours d'avance
A St.-Domingue pour annoncer A votre pere la venue de
1'expddition. (1)
Isaac et Placide, accompagnds de I'abbee Coisnon, avaient
etd embarqu6s pour la colonie sans que rien n'eut 6td fait,
comme l'annoncait le premier Consul, pour qu'ils y fussent
rendus avant l'exp6dition.
Depuis longtemps Toussaint Louverture rdelamait avec
insistence le retour de ses enfants. Comment, supposait-on,
aurait-il pu croire A la guerre en apprenant que les vais-
seaux qui portaient I'armee destinde A le combattre, lui
ramenaient ces dtres chers?
Le 7 fevrier, Leclerc fit chercher A bord Isaac et Placide,
et leur precepteur. II entama une longue conversation
sur les 6vdnements arrives dans la colonie, qu'il affect de
regretter. II parlaenfin de la lettre du premier Consul A
leur pere, de la necessit6 d'un accommodement, et terminal
ainsi: J'ai le plus grand espoir de m'entendre avec votre

( 1) MIanuscrit de Isaac-Louverture. Cit6 par Gragnon Lacoste,
p. 287





- 63 -


pere. II etait absent, iI n'a pu rien ordonner ; il est
necessaire que vous lui portiez la lettre du pre nier Consul,
qu'il connaisse mes intentions et la haute opinion que j'ai de
lui. (1)
Des le soir, les deux jeunes gens et l'abb6 Coisnon 6taient
en route pour Ennery, residence ordinaire du Gouverneur
et de Madame Toussaint Louverture, of ils arrivkrent deux
jours apres. Cette nouvelle parvint A Toussaint-Louverture
a St-Marc. 11 vola aussitot vers Ennery, et le lendernain,
aux environs de minuit, le son de la trompette et le roulement
prkcipite d'une voiture annoncerent son arrivee. Ce fut un
moment d'indicible emotion et de joie. Placide et Isaac sau-
terent au cou de leur pere qui les tint longtemps presses
dans ses bras. Des larmes d'attendrissement coulaient des
yeux du vieux chef. Apres une separation de six annies, la
j-ie de les revoir qui debordait de son cceur n'6tait pourtant
pas sans melange. II avait gemi en silence de leur absence
prolongde, il avait cru que le gouvernement les avait deci-
dement gard&s lA-bas en otage. Les voilA enfin rendus A
sa tendresse et A celle de leur m6re ; mais A quel moment !
R6solu A combattre, A tout sacrifier pour la liberty de ses
freres menaces de nouveaux fers, il tirait d6ej l'dpee du
fourreau ; toute perspective de repos et de f6licit6 domes-
tique disparaissait pour ne lui laisser entrevoir que de
nouvelles fatigues et de plus grands perils que jamais.
Dans le salon, autour du pere et des enfants s'6treignant
et mrlant leurs larmes, l'assistance, les autres parents
accourus gardaient un silence emu pas une lvre ne
remuait.
L'abb6 Coisnon etaitdans son appartement; son entree au
salon mit fin A la scene. Toussaint-Louverture alla vers
lui et 1'embrassa. Apres lui avoir dit les choses les plus obli-
geantes pour les soins qu'il avait donn6s a I'Mducation de
ses fils, il ajouta qu'il lui savait infiniment grd de les
av ir accompagnes jusqu'A St Domingue, mais qu'il etait
regrettable que ce ffit au milieu d'une guerre don't it igno-
rait la cause et A laquelle il ne pouvait s'attendre. ( 2 )
L'abbe paria A son tour, puis pr6senta au gouverneur
la lettre du premier Consul. Elle 6tait enferm6e dans une
boite en vermeil A laquelle etait suspend le sceau de I'Etat
par un cordon de soie. Elle etait ainsi libellee :
La paix avec l'Angleterre et toutes les puissances de
(1 ) Manuscrit pr~cit( d'Isaac-Louverture
(2) Ibid.





-- 64 -


1'Europe, qui vient d'asseoir la Republique au premier
degr6 de puissance et de grandeur, met le gouvernement A
mame de s'occuper de la colonie de St.-Dominque. Nous y
envoyons le citoyen Leclerc, notre beau-f rre, en quality de
Capitaine-general,t come premier Magistrat de la colonie.
It est accompagne de forces convenables pour faire respec-
ter la souverainet6 du people francais. C'est dans ces cir-
constances que nous nous plaisons a esperer que vous
allez nous prouver et A la France entire la sincerity des
sentiments que vous avez constamment exprimes dans
les diffhrentes lettres que vous nous avez 6crites. Nous
avons conqu pour vous de 1'estime, et nous nous plaisons
a reconnaitre et A proclamer les grands services que vous
avez rendus au people francais. Si son pavilion flotte sur
St.-Domingue, c'est a vous et aux braves noirs qu'il le
doit. AppelI par vos talents et la force des circonstances
au premier cjmrnandement, vous avez detruit la guerre
civil, mis fin A la persecution de quelques homes force-
nds, remis en honneur la religion et le culte de Dieu de
qui tout 6mane.
"La Constitution que vous avez faite, en renfermant
beaucoup de bonnes hoses, en content qui sont contraires
A la dignity et a la souverainete du people franqais don't
St. Domingue ne forme qu'une portion.
Les circonstances oft vous vous kces trouv6, environn6
de tous co6ts d'ennemis sans que ]a Metropole puisse ni
vous secourir ni vous alimenter, ont rendu 16gitimes les
articles de cette Constitution qui pourraient ne pas l'Otre.
Mais aujourd'hui que les circonstances sont si heureuse-
ment changes, vous serez le premier A rendre hommage
A la souveiainet6 de la nation qui vous compete au nombre de
ses plus illustres citoyens, par les sei vices que vous lui avez
rendus et par les talents et la force de caractere don't la
nature vous a doue. Une conduite contraire serait inconci-
liable avec l'idee que nous avons concue de vous. Elle vous
ferait perdre vos droits nombreux A la reconnaissance et aux
bienfaits de la Republique, et creuserait sous vos pas un
precipice qui, en vous engloutissant, pourrait contribuer au
malheur de ces braves noirs don't nous aimons le courage
et don't nous nous verrions avec peine obliges de punir la
rebellion.
Nous avons fait connaitre A vos enfants et A leur
precepteur les sentiments qui nous animent. Nous vous
les renvoyons.
Assistez de vos conseils, de votre influence et de vos
talents le Capitaine-gendral. Qae poIvez vous desirer ?





- 65 -


La liberty des noirs ? Vous savez que, dans tous les pays
off nous avons et6, nous I'avons donnde aux peuples qui
ne I'avaient pas. De la consideration, des honneurs, de la
fortune? Ce n'est pas apres les services que vous avez
rendus, que vous pouvez rendre dans cette circonstance,
avec les sentiments particuliers que nous avons pour vous,
que vous devez 6tre incertain sur votre consideration, sur
votre fortune et les honneurs qui vous attendent.
Faites connaitre aux peuples de St.-Domingue que la
sollicitude que la France a toujours portee A 'eur bonheur
a ete souvent impuissante par les circonstances imperieuses
de la guerre; que les hommes venus du Continent pour
I'agiter et alimenter lea factions etaient !e produit des
factions qui, elles-mnmes d6chiraient la patrie ; que disor-
mais la paix et la force du gouvernement assurent leur
prospirit6 et leur liberty. Dites-leur que, si la liberty est
pour eux le premier des biens, ils ne peuvent en jouir
qu'avec le titre de citoyens frangais, et que tout acte con-
traire aux interdts de la Pptrie, A l'obdissance qu'ils doivent
au gouvernement et au capitaine-g6ndral, serait un crime
centre la souverainete national, qui dclipserait leurs ser-
vices et rendrait St.-Domingue le theatre d'une guerre
mnalheureuse, ofi des padres et des enfants s'entregorgeraient
entire eux.
Et vous, general, -ongez que si vous 6tes le premier
de votre couleur qui soit arrive A une si grande puissance,
et qui se soit distingu6 par sa bravoure et ses talents
militaires, vous etes aussi devant Dieu et devant Nous le
principal responsible de leur conduite.
S'il ,tait des malveillants qui disent aux individus qui
ont joud le principal role dans les troubles de St.-Domingue
que nous venons pour rechercher ce qu'ils ont fait pendant
les guerres d'anarchie, assurez-les que nous ne nous infor-
merons que de leur conduite dans cette derniere circons-
tance, et que nous ne rechercherons le passe que pour
connaitre les traits qui les auraient distingues dans la
guerre qu'ils ont soutenue centre les Espagnols et les
Anglais qui ont Wt6 nos ennenis.
Comptez sans reserve sur notre estime, et conduisez-
vous comme doit le faire un des principaux citoyens de
la plus grande nation du monde. "
Sign6 : BONAPARTE. (1)

(1) Correspondance de Napoleon, tome VII, pages 322 et sui-
vantes.





- 66-


Apres l'avoir parcourue A moitid, Toussaint-Louverture
referma la lettre, en disant qu'il se rdservait de la lire
plus attentivement, quand it serait plus calme. II pria I'abbe
Coisnon de lui faire connaitre les intentions du g.uverne-
ment et le nom du commandant de l'escadre. L'abbW, Isaac
et Placide lui rdpondirent que le Premier Consul leur avait
donn6 I'assurance que l'armde expdditionnaire ne venait pas
A St.-Domingue dans des vues hostiles, et que Leclerc leur
avait tdmoignd le ddsir d't ntrer en accommodement avec
lui. (1) Vous, Mr Coisnon, rdpartit TcusFaint-Louverture,
vous en qui je considered le pr6cepteur de mes enfants, et
1'envoyd de la France, avouez que les paroles et la lettre du
Premier Consul sont en opposition avec la conduite du gene-
ral Leclerc, les unes m'annoncent la paix, l'autre me fait la
guerre. Le general Leclerc, en tombant sur St. Domingue
comme un coup de foudre, ne m'a appris sa mission que par
l'incendie de la Capitale, qu'il pouvait 6viter ; par la prise
d'assaut du Fort-Dauphin, et les debaiquements op&ers
A main armde sur les c6tes du Limb&. Je viens d'etre
inform que le general Morpas a Wtd attaqu6 par une
division franqaise qu'il a repousse; que le commandant
de St.-Marc a force A prendre le large deux vaisseaux fran-
cais qui canonnaient cette ville. Au milieu de tant de d&e.
sastres at de violences,je ne dois pas oublier que je porte une
dpde. Mais pour quel motif me declare-t-on une guerre aussi
injuste, aussi impolitique? Est-ce parce que j'ai d6livrd mon
pays du fleau de la guerre dtrangere ; que j'ai travailld de
toutes mes forces pour sa pirospirit6 et sa splendeur; que j'y
ai rdtabli l'ordre et la justice ? Puisque ces actions sont re.
garddes comme un crime, pourquoi m'envoyer mes enfants
dans une telle circonstance, pour partager ce crime ?
Au reste, si, comme vous le dites, le g6ndral Leclerc
desire franchement la paix, qu'il arrdte la march de ses
troupes. II prdservera St.-Donmingue d'une subversion total,
et camera les esprits dejA exaspdrds par son system
d'agression et d'envahissement. Je veux, Mr Coisnon, lui
dcrire une lettre dans ce sens que vous, mes enfants et
Mr Granville, le precepteur de mon plus jeune fils, serez
charges de lui remettre. (2)
Apres cet entretien, le Gouverneur se rendit aux Go.
natives, d'oi it fit parvanir A 1'abb Coisnon par I'adju-


(1) Manuscrit prkcitd d'Isaac-Louverture.
(2) Manuscrit de Isaac.Louverture.






- 67 -


dant-gdn6ral Fontaine la lettre annoncee pour le Capitaine
g6nrral. Par cette lettre, il reprochait A Leclerc d'etre
venu le remplacer A coups de canon, de ne lui avoir fait
remettre celle du Premier Consul que trois mois apr&s sa
date, et d'avoir par des aces hostiles mis en 6quivoque
les services et les droits de sa couleur. II declara que
ces droits lui imposaient des devoirs au-dessus de ceux de
It nature, qu'il dtait pret h faire A sa couleur le sacrifice
de ses enfant., et qu'il les lui renvoyait pour qu'on ne le
crft oas lie par leur presence. II terminal en disant qu'il lui
fallait du temps pour se d6cider au parti qu'il lui restait
a pren ire, et en proposant d'arreter les hostilit6s. (1)
Le 12 fNvrier, le Capitaine-gdndral lui r6pondit : J'ai
requ la lettre que vous m'avez ecrite et qui m'a etd remise
par vos enfants. 11 parait que vous n'etes pas instruit de la
manikre don't les 6vdnements se sont passes. L'armee navale
s'est d'abord pr6sentee en amie, et ce n'est que d'apres le
refus formel du general Christophe de la recevoir, qu'elle
a dt6 forcee de prendre une attitude hostile... J'aime A voir
dens votre lettre le desir que vous avez de sauver la colo-
nie...II est encore temps. Rendez-vous pros de moi, j'aimerai
A profiter de vos lumidres... refl6chissez ; quelles que soient
vos forces, vous devez finir par succomber et, ce qui fera
encore plus d'effet sur votre esprit gendreux, pensez aux
maux que la guerre ent'ainerait ici. D'apres la declaration
solennelle du Premier Consul consignee dans sa proclama-
tion et dans la lettre qu'il vous a adressde, vous ne devez
avoir aucune inquietude sur la liberty de vos concitoyers ;
elle leur est acquise A trop de titres pour que le Premier
Consul puisse avoir I'idee de la leur enlever. Je vous attends.
citoyen general ; venez confdrer avec un de vos camarades.
Pour vous prouver la loyaut6 de mes sentin.ents, je vous
previens que pendant quatre jours,les divisions qni couvrent
le Cap ne commettront aucune hostility ; tons les ordres
qui sont en mon pouvoir pour arrdter 1'effusion du sang,
je les ai donnas
Mais, si le delai de quatre jours expire, vous n'etes pas
venu conf6rer avec moi sur les moyens de rendre la paix a
la colonies, je regarderai cela comme un refus de contribuer
A sauver la colonies, et je suivrai le course de mes opera.
tions. (2)

(1) Pamphile de Lacroix, tome II, page 124.
(2) Correspondance de Leclerc avec les Ministres et le Premier
Consul. Archives du Ministere de la guerre. Paris.






- 68 -


Cette lettre fut remise deux jours apres sa date au
Gouverneur par Isaac et Placide. Apr&s en avoir pris con-
naissance, ii reunit la garde d'honneur et en donna lec-
ture aux officers et aux soldats ; A tous il fit sentir
I'obligation of il elait de se defendre, et des rangs partit
ce cri : "' G6feret', nou, mourrons tous avec vous". Se tour-
nant alors vers ses enfants, ii leur annonqa qu'il les lais-
sait libres de choisir entire lui et leur patrie ; il leur dit
qu'il ne blamair pas leur attachment A la France, A qui ils
iteva'ent leur education ; mais qu'entre la Fiance et lui, il
y avait sa couleur don't il ne pouvait compromettre les
destinies en se mettant A la nmerci d'ure expedition ouf
figuraient Rigaud, Villatte, Chanlatte, tous ses ennen is
personnel. Se jetant dans les bras de leur pere, Isaac
et Placide le conjurent de ne pas persister dans sa resolu-
tion de combattre les Francais. Mais lui, demeure inflexible.
" Prenez votre parti, mes enfants, et quel qu'il soit, je
vous ch6rirai toujours," leur r6p6te-t-il, A measure qu'ils
s'efforcent de I'ebranler. Brusquement, se d6tachant de
son p6re, Isaac lui dit, en s'61oignant, qu'il ne portera
jamais les armes contre la France. L'enfant adoptif, Placide,
se pronounce au contraire pour Toassaint Louverture : Je
suis A vous, mon p6re, s'6crie-t-il, je crains I'avenir, je
crains I'esclavage. Je suis pr@t a combattre pour m'y oppo-
ser. Je ne connais plus la France ". (1)
Le Gouverneur le plaqa dans sa Garde.
Rentrd A Ennery, Isaac 6ctivit A Leclerc pour fui rendre
compete de sa mission, et I'informa que, par reconnaissance,
il ne portera pas les armes contre la Fiance,. mais que la
tendresse de sa m6re 1'empechait de se rendre de nouveau
auprds de lui. Reflexion faite, ii rejoignit son p6re pour
partager ses perils.
Par sar6ponse au capitaine gdn6ral. Toussaint-Louverture
lui fit savoir qu'il ne se rendrait pas au Cap, parce que
sa conduite ne lui inspirait pa's confiance, qu'il 6tait pr6t
n6anmoins A lui remettre le commandement conform6ment
aux ordres du Premier Consul, mais qu'il ne voulait pas
6tre son lieutenant-gAn6ral; it I'engagea finalement A lui
faire connaitre ses dernieres intentions, et I'assura de nou-
veau qu'il 6tait dispose A contribuer de tout son pouvoir
au r6tablissement de l'ordre et de la security, en ajoutant
toucefois qu'il le forcerait A se d6fendre, s'il persistait A
faire marcher ses troupes.


(1) Pamphile de Lacroix, Tome II, page 125.







Cette depeche fut port6e A Leclerc par une ordonnance.
Le capitaine-general annonca, apres en avoir pris
connaissance,qu'il n'y avait pas de response et qu'il entrait en
champagne. (1) C'etait la rupture.
La tournure des 6venements alarmait si vivement les
habitants des Gonalves qu'ils deciderent, avec la permis-
sion du Gouverneur, d'envoyer une deputation A Leclerc
pour le supplier de ne pas recourir aux moyens violent.
A cette deputation le Capitaine general declara qu'il avait
les baYonnettes pour lui et qu'il ne tirerait ses botlte avwnt
d'avoir pris Toussaint--Louverture. La delegation fut rete-
nue au Cap. (2)
II n'y avait, danS cette tentative de conciliation,
aucune sincerity de la part de Leclerc, si, de son c6te, le
Gouverneur avait montr6 une certain defiance, d'ailleurs
naturelle dans la circonstance. L'invitation faite A son
adversaire de se rendre aupres de lui etait chez le Capitaine
general une maladresse ou un piege. En realitU, it attendait
le reste des forces expeditionnaires et cherchait A gagner
du temps.
Le 28 pluviose ( 17 fdvrier), apres I'arrivie des divisions
navales de l'amiral Ganttheaume et du contre amiral Linois,
il annonqa son entr6e en champagne par une proclamation
qui mettait Toussaint Louverture et Christophe hors la loi.
Le Capitaine genDral pensait terminer la guerre en quel-
ques jours. Son plan etait d'envelopper Toussaint-Louverture
par un vaste movement concentrique et de I'6craser dans
la plaine des GonaYves. II fit en consequence les dispositions
suivantes :
La division Desfournaux recoit l'ordre de se diriger de
la Source-Sale, quarter du Borgn-, .ar le Linimb sur Plai-
sance ; la division Hardy, du Haut du Cap sur les GonaYves
par les Mornets ; ;a division Rochambeau, de la Petite
Anse sur St. Raphael, la Marmelade et St -Michel; la
division Boudet, du Port-Republicain sur St.-Marc.
Pour completer le cercle, le general Debelle part du Cap,
le 18 fWvrier, avec 1500 hommes pour renforcer Humbert
au Port-de Paix. II a ordre de forcer les Trois-Pavilions
et de rejeter Morpas sur les Gonaives.
Battu le 19, Debelle ne put remplir les intentions du
Capitaine-general. Par contre, le 18, Desfourneaux prit
position tout pros de Plaisance, Hardy au Dondon, et
Rochambeau a St.-RaphaIl.
(1 ) VP.noires deToussaint-Louverture, 6crits au For de Joux,
S2 ) Manuscrit d'Isaac-Loverture.


- 69 --





70 -
Continuant A se porter en avant, Desfourneaux envahit
Plaisance,et Rocharnbeau enl&ve la Marmelade et St.-Michel.
Instruit de la prise de ces localities et de la march
de Desfou.rneaux sur Ennery, Toussaint-Louverture envoie
Christophe occuper le chemin d'E-ibourg qui conduit au
B iyonnais arin de repousser la division Hardy, et lui-meme
se dirige sur Ennery avec une parties de sa Garde d'honneur
contre Desfourreaux. Mais la il apprend la reddition du
Gros-Morne et I'avance des divisions Hardy et Rocham-
beau *ur les Gonalves. Revenant sur ses pas et courant au
plus press, ii se porte avec 300 grenadiers de la Garde
et 60 dragons au-devant de Rochambeau qui march a la
tete de de 4000 hommes. En retraversant les Gonaives, il
laisse l'ordre au g6ndral Vernet d'incendier la place en cas
de retraite. Le 23 fevrier, il rencontre Rochambeau A la
Ravin -'-Couleuvres, sur le point de d6boucher sur I'habi-
tation Lacroix, A deux lieues environ des Gonaives.
11 est six heures du matin, quand le combat s'engage. La
Ravine-A-Couleuvres est une gorge etroite,situde au Sud-est
de a Montagne noire. Le Gouverneur a vite fait d'occuper
les plateaux qui dominant le defil[ avec 600 hommes de
troupes rdgulibres, appuydes par un miller de cultivateurs
arms, embusquds dans les bois environnants. L'action se
pursuit acharnee jusqu'A midi : s'exposant autant que ses
soldats, Toussaint-Louverture charge A la tete de sa Garde.
Les noirs, disperses en tirailleurs, tuent un grand nombre
d'ennemis. Rochambeau est finalement repouss6 au-dela
de la riviere Lacroix, oAi le combat avait commence, et
jusqu'au lendemain matin, la division franqaise n'a pu
deboucher dans la plaine. Le succes de la journde 6tait rest
A Toussaint-Louverture, mais il fut de court durde. (1)
La march de 1'ennemi arretee, le Gourverneur s'dtait
report en arrire ; il dtablit son quarter general au Pont
de I'Ester, et fit dvacuer ses blesses rur la Petite-Riviere,
ainsi que les prisonniers qu'il avait faits.
Entre temps, Vernet avait retrait6 des Gonaives non
sans avoir oppos6 une vive resistance A la division Des-
fourneaux et A la brigade Desplanques, qui avaient attaqud
la place. II rallia le quarter g6ndral de I'Ester. Madame
Toussaint-Louverture avait suivi la garnison, et dans le
ddsarroi de la retraite, son plus jeune fils, Jean Pierre,
separd d'elle, fut pris par I'avant-garde de la division Hardy.
(1) Panphile de Lacroix (Tome II page 134,) dit A tort que
Toussaint Louverture fut rejet6 en d6sordre sur la riviere; le
chiffre de 3000 hommes auquel il fixe les forces du Gouverneur,
est d'ailleurs inexact.






- 71 -


Infatigable, entour6 de ses soldats et de sa famille, vetu
d'un manteau, n'ayant qu'un morceau de planche pour
bureau, Toussaint Louverture passa la nuit A 6crire, A
expedier des ordres et A visitor ses avant-postes. Au jour il
fit partir sa femrne pour le Grand Cahos, et charge Vernet
de faire evacuer les postes de l'Ester sur la Petite-Riviere.
Apr&s avoir pouss6 en personnel une derni6re recon-
naissance jusqu'aux environs de Lacroix, il alla 6tablir son
quarter general sur I'habitation Couriotte. (1)
C'est IA que le rejoignit Christophe apres que la division
Hardy eat enieve le Bayonnais. II l'envoya attendre de
nouveaux ordres a la Petite Riviere.
La manoeuvre hardie que le Gouverneur decida d'opposer
au plan de Leclerc consistait A se jeter sur les derridres de
l'armee franqaise, A couper ses communications avec le
Cap et A faire du Fort de la Crete-A-Pierrot, assis au
pied des montagnes dps Cahos, le pivot de son syst6me
defensif, le rdduit oti viendrait se briser 1'effort principal
de 1'enrem'.
Le 25 f6vrier, le capitaine g4ndral 6tait entr6 aux Go-
nalves, mais iI se vit oblige d'arreter sa march vers la
plaine de I'Artibonite par suite du sanglant 6chec qu'avait
subi Debelle, apres Humbert, aux Trois Pavilions. Dd-
barque au Port-de-Paix le 19 avec les 1500 homes de
renfort qu'il y amenait, Debelle attaquait Morpas d&s le
lendemain A la tote de 2000 combatants divisds en quatre
colonnes. Morpas avait fait carabiner les avenues du camp
et lever partout des remparts. Assaillies par une grele de
balles et de boulets, les trois premieres colonnes enemies,
celles de droite, de gauche et du centre, foudroy6es, abon
donn6rent le terrain, et quand la derniere, don't la march
avait 6t6 retardee par les difficulties des chemins, arriva en
vue de la position, elle fut taille en pieces et poursuivie
jusqu'aux portes de la ville.
La division de Debelle se trouvait done immobilisde au
Port-de-Paix. Par ailleurs, celle de Boudet qui, du Port-
R6publicain, devait se porter sur St.- Marc, etait, elle aussi,
en retard. Force fut dans ces circonstances au capitaine-
g6ndral de modifier ses dispositions.
Pour avoir raison de la resistance victorieuse de Morpas,
il- fit r6trograder des Gonaives la division Desfournaux,
avec ordre de marcher par le Gros-Morne sur le Port-de-
Paix. Ce movement devait 6tre second par la division


(1) Manuscrit d'Isaac-Louverture.






- 72 -


Hardy. Celle ci recut en consequence pour instruction de
repasser par le Petit-Fond et le Bayonnais et de menacer
Morpas sur ses derrieres.
Leelerc. mirc'unt avec cette division, alia prendre posi-
tion, le 28, 9 deux lieues du Gros-Morne. Son intention
etait d'attaquer Morpas le lendemain en liaison avec
Deb lle, qu'll avait eu soin d'aviser A cet 6gard. (1)
Mais la fortune vint opportunement au secours du
capitaine-g6neral : Morpas faisait sa soumission deux jours
avant I'attaque projetde. S )rti des bois ofi it s'etait refugi6
depuis la fin de la guerre di Sud, Libin Golart avait
soulev0 les noirs du quarter de Jean-Rabel, et s'etait port
contre les Trois-Pavillons. D6jA menace sur ses derrieres
par Desfourneaux et Hardy, et en face par Debelle,
sans nouvelles, d'ailleurs, du Gouverneur et ne pouvant
communiquer avec celui-ci, Morpas avait pris le parti de
capituler. Le 26 fevrier, tout avait Wte arrdte A ce sujet
entire lui et Debelle dans une entrevue aux environs du
Port.de-Paix. De retour A son camp, le general indigene
licencia la garde national et les cultivateurs arnms, et
rentra en ville A la tWte de 9e demi-brigade, tambours bat-
tant et drapeaux d6ployds. (2) 11 arriva deux jours apr&s.
accompagnd de Debelle, au quartier-gdndral de Leclerc, au
Gros-Morne. Celui-ci affect de I'accueillir avec des marques
de distinction et le renvoya dans son com mandement.
Cette soumission fut un rude coup pour les armes de
Toussaint-Louverture. Mais le plan primitif du Capitaine-
g6ndral n'avait pas moins Wte retarded dans son execution
et en parties ruined par suite des dchecs subis au Port-de-
Paix par Humbert et Debelle, a la Ravine-A-Couleuvres
par Rochambeau et de la lenteur de la division Boudet A
se porter sur St.-Marc.
Ayant, en effet, ddtach6 une parties de ses troupes pour
faire occuper le Siid, et redoutant une attaque de Dessali-
nes sur le Port-Rdpublicain, Boudet n'avait pu executer
dans le ddlai voulu le mouvemnent qui lui avait etk prescrit.
II dut laisser une garnison de 600 hommes dans la ville et
diviser le reste de sa division en deux parties. Un contin-
gent, placed sous les ordres du chef de brigade Valabregue,
march par la Croix-des-Bouquets et I'Arcahaye sur Mont-
Rouig, tandis que se dirigeant par mer avec I'autre, Boudet
y alla d6barquer le 25 fevrier.

(1 ) Rapport de Leclerc du 8 vent6se An X ( 28 fWvrier 1802 ) au
ministry de la marine.
(2) Madiou. Tome III, page 196






- 73-


Dessalines 6tait St.-Marc. Se voyant menace la fois
par mer et par terre, it fit incendier la ville, oQf Boudet
entra, le 26,pour n'y trouver que des cendres et les cadavres
de 200 europeens que les indigenes avaient impitoyablement
m assacres.
En quittant St.-Marc, Dessalines franchit les Mattheux et
se dirigea sur la plaine du Cul-de-Sac pour attaquer le
Port-Republicain.
Pierre-Louis Diane devait le seconder avec la 8e demi-
brigade. Diane avancait rapidement, au moment oa Dessa-
lines descendait des hauteurs de I'Arcahaye. Pamphile de
Lacroix, qui corn nandait au Port-Republicain en l'absence
de Boudet, etait en grand danger. II ne disposait pas de
forces suffisantes pour parer A l'attaque. Le concours inopine
de deux chefs de bandes, Lamour Derance et Lafortune,
ennemis jurts de Toussaint-Louverture, et qui venaient
justement de faire leur soumission aux franqais, sauva la
ville. Diane s'dtait porter imprudemment jusqu'A la Riviere
Blanche sans attendre l'arrivde de Dessalines. Pamphile
de Lacroix le fit attaquer en arriere par Lamour Derance et
Lafortune, et de front par les troupes regulikres don't il
pouvait disposer. Au course d'un combat meurtrier, Diane
et sa demi-brigade furent enveloppes et faits prisonniers.
C)nduits au Port-Republicain, le colonel et ses soldats
furent embarqu.s et enchainds our les bfteaux de 1'escadre
de l'amiral Latouche-Treville, et l'on n'entendit plus parler
d'eux.
L'attaque du Port-Republicain fut manqude. Quand, en
effet, dans la nuit du 26 au 27 fdvrier, des d6tachements
de l'avant-garde de Dessalines parurent aux approaches de
la place, ils furent assaillis par surprise et durent se retire
aprds avoir incendid quelques cases des environs. (1) Des-
salines, rebroussant chemin, se dirigea sur le Mirebalais.
Boudet inquiet rentra ndanmoins de St.-Marc au Port-
Rpublicain. Mais le danger avait disparu.
De son quarter general de Curiotte, Toussaint-Louver-
ture se disposait A passer f St-Marc, oA il comptait
faire une grande resistance, lorsqu'il en apprit l'.vacuation
et la destruction par Dessalines; il se porta alors sur
la Petite-Riviere ou, la presence de ce dernier etait sir-
gnalde. Mais Dessalines n'y avait fait que passer. Le
Gouverneur trouva le bourg en ruines; les indigenes sortis
de St-Marc l'nvaient dgalement incendid, et transport les
armes et munitions, les bestiaux et le service de I'ambu.


(1) Pamphile de Lacroix, Tome II, pages 144-145.






- 74 -


lance aux Cahos. A la Petite-Riviere comme A St-Marc, des
blanks avaient et massacres, et parmi eux, I'Adminis-
trateur general des Finances Vollie. Madame Dessalines
sauva de la mort beaucoup d'habitants en les recueil-
lant chez elle C'est ainsi qu'avait dtd dpargn6 le naturaliste
Descourtilz. Decouvert sous un lit, il allait etre tue, quand
cette femme admirable autant par sa beauty que par sa
charity, se jeta aux pieds de son mari et obtint que la vie
lui ffit laiss6e. Et comme le naturaliste 6tait double d'un
m6decin, Dessalines le fit placer A la direction du service
de I'ambulance.
Toussaint Louverture s'6tait arrWte A la Cr6te A-Pierrot.
II y fit venir Dessalines et lui confia la defense de cette
importarte position. La Cr6te-A Pierrot portait aussi le nom
de Fort Louverture. Elle avait ete 6difide a l'6poque oiu les
anglais occupaient St. Marc et menacaient la plaine de
I'Artibonite, par l'ing6nieur franqais Brothier d'apres ies
ordres et sous la surveillance de Toussaint Iouverture, en
mfme temps que le Fort Laveaux aux Verrettes. (1)
L'un et I'autre 6taient destinds A empacher les incursions
des Anglais au-delA de St.-Marc.
La Crate-A-Pierrot s'el0ve sur la rive droite de l'Artibo
nite, A I'est du bourg de la Petite Riviere, au d6bouch6 du
chemin des Cahos. Le gouverneur y fit transporter des muni-
tions de guerre et de bouche, et emmaganiser de l'eau en
quantity suffisante en provision d'un siege. II y laissa
Vernet, le chef de brigade Magny avec une parties de la
Garde d'bonneur pour coopdrer A la defense sous les ordres
de Dessalines. La presence de Lamartini6re avec l'ancienne
garnison du Port-Rdpublicain porta celle du Fort A 1200
hommes environ.
Son armement consistait en 12 pieces de canon. Le Gou-
verneur expliqua son plan de champagne A Dessalines :
quand l'ennemi viendrait attaquer la position, il irait en
personnel faire une puissante diversion dans le Nord,
reprendre les places occupies par les frangais, tomber sur
leurs derri6res, menacer le Cap et obliger Leclerc A revenir
sur ses pas et A prendre dEs arrangements avec lui. (2)
Puis, ayant recommand6 A Dessalines de se d6fendre jus-

( 1) Lettre in6dite d'Isaac Louverture du 26 janvier 1826 a An-
toine M6tral qui, dans son Histoire de l'expedition des Francais
A St-Domingue. avait attribu6 la construction de la Crkte-a-Pierrot
aux Anglais. La correspondance de Toussaint-Louverture avec
Laveaux confirm cette rectification.
(2 ) M6moires de Toussaint-Louverture kcrits au Fort de Joux.





-75 -


qu'd la dernikre extremitd, il rentra au bourg de la Petite-
Rivibre. II allait se mettre en route pour Ennery, quand
lui parvint la proclamation du capitaine-gdneral, qui le
mettait hors la loi. II prit hardiment la mdme measure centre
son adversaire par la proclamation suivante, datee du 10
ventose (ler mars) :
A tous les Habitants de cette infortunde Colonie,
Citoyens,
Apres avuir tomb6 sur tous les points de la colonies
comme la foudre dans les tempetes les plus violentes, torn-
bant sur la cime de l'arbre le plus l1ev6, I'6crase en mille
morceaux ; apres avoir attaqud tous les points de la colonie,
passe au fil de l'6pee la garnison du Fort-Libert6, quoique
ceux qui commandaient cette ville, trompes par les plus
laches s6ducteurs, la lui efissent livr6e; le general Leclerc,
apres avoir par sa conduit folle et astucieuse, occasionnd
tous les maux qui accablent cette malheureuse colonie, m'a
envoy mes enfants porteurs de la lettre du premier Consul
Bonaparte qui m'annonqait des vues bienfaisantes. Sans
attendre le resultat de sa trop tardive demarche, il a lance
contre moi et contre les braves officers et sous officers
et soldats de I'armde de St.'Domingue sa proclamation du
28 pluviose, ci-annexde que je refute par la presented.
Leclerc :
Citoyens, je suis venu ici au nom du gouvernement
franqais vous apporter la paix et le bonheur ; j'avais craint
de rencontrer des obstacles dans les vues ambitieuses des
chefs de cette colonie. Je ne me suis pas trompe.
Toussaint-Louverture :
Citoyens,
Voyez la perfidie du g4ndral Leclerc ; il est venu, dit-il,
dans cette colonie pour y apporter la paix et le bonheur;
avait-on besoin qu'il y apportat ce qui y existait longtemps
avant son arrive? Si le general Leclerc 6tait parti de
France avec de bonnes intentions, il n'aurait pas cherch4 A
sacrifier a son ambition particulibre non seulement une co-
lonie relevde de ses cendres, non seulement les hommes
de couleur et les noirs, mais encore les colons blancs,
et qui, sous la sauvegarde des lois et d'une bonne
Constitution, jouissaient du bonheur de leurs propridtds qu'ils
voyaient journellement se reliever. S'il eut craint, comme
il le dit, de rencontrer des obstacles de la plupart des chefs
de cette colonie, it se fut directement adressd A moi au
lieu de chercher a gagner par des seductions les g6ndraux,





- 76 -


commandants et officers sous mes ordres, afin de me mettre
dans mon tort ; s'il eut voulu enfin le bonheur de la colonie
et de ceux qui I'habitent, il n'aurait pas forc6 I'entree des
ports et d6chargd sur diffdrentes villes les batteries de ses
vaisseaux.
Leclerc :
Citoyens,
Les chefs qui annoncaient leur devouement A la France
dans leurs proclamations, ne pensaient A rien moins qu'a 6tre
francais ; ils voulaient St.-Domingue pour eux ; s'ils
parlaient quelquefois de la France, c'est qu'ils ne se
croyaient pas en 6tat de la mdconnaitre ouvertement.
Toussaint-Louverture :
Citoyens, oui, sans doute les chefs de cette colonie 6taient,
comme ils l'annonqaient dans leurs proclamations, devoues
a la France; comme moi ils aimaient leur liberty, et
toujours fiers de cette pensee,ils croyaient tout de la perfidie
des agents du Gouvernement Franqais; d'aill( ur, si je
n'avais point aims la France, je ne lui aurais pas conserve
la colonie jusqu'a l'arrivee de mon calomniateur ; je laisse
A mes citoyens le soin de repousser cette calomnnie.
Leclerc :
Aujourd'hui leurs intentions perfides sont demasquees;
le general Toussaint m'avait envoy ses enfants avec une
lettre dans laquelle il m'assurait qu'il ne d6sirait rien tant
que le bonheur de la colonie, et qu'il 6tait prkt A obbir aux
ordres que je lui donnerais.
Toussaint-Louverture :
Second perfidie plus noire encore que la premiere : avais -
je besoin d'attendre l'arrivee de ce general avec des forces
pour demasquer mes intentions, si j'eusse voulu s6parer
cette colonie de la France ? En mettant perfidies sur per fi-
dies, le g6ndral Leclerc dit que je lui ai renvoy6 mes enfants,
c'est une fausset6 ; c'est lui, au contraire, qui, apres avoir
oecasionnd l'incendie du Cap et de ses riches planes par sa
conduite astucieuse, m'a envoy mes enfants porteurs de la
lettre du premier Consul sans me faire I'honneur de m'ecnr-
re. L'amrour de mon pays, le bonheur de mes concitoyens
me porta alors A renvoyer aupres de lui mes deux enfants
porteurs d'une lettre de moi, par laquelle je le priais de
me manifester les intentions du Gouvernement franqais,
auxquelles j'6tais pret A ob6ir, si elles devaient procurer
A pe4 con(ctoyens la paix, le bonheur et la tranquillity que
Ie general leur a fait perdre. Au lieu de me participer les
ordrt-s dont il etait porteur, il s'e_t mis en march avec





-77 -


son armee qui a port sur son passage le ravage, la mort et
la desolation.
Leclerc:
Je lui ai ordonn6 de se rendre aupres de moi; je lui ai
donn6 ma parole d'honneur de l'employer comme mon
lieutenant-genral ; il n'a repondu A cet ordre que par des
phrases, ii cherhe A gagner du temps.
Toussaint-Louverture :
Commandant de cette colonie pour la France, nomm6 chef
de cette Colonie par la Constitution qui n'avait Wte faite
qu- sur le droit que donnait la Constitution franqaise de
l'An VIII aux habitants de cette colonie de se faire
une Constitution locale, si le general Leclerc eut voulu le
bien, s'il eut agi comme un bon millitaire, il m'aurait exigd
ses pouvoirs. Si j'eusse refuse d'obeir aux ordres du
Gouvernement francais, tout le tort aurait kt6 de mon c6te
et il eut eu le droit de faire le mal, d'autant que je lui avais
manifesto clairement dans ma lettre que la conduite folle
et astucieuse qu'il avait tenue en arrivant dans cette colo-
nie, m'ayant inspire les plus graves soupqons sur la puret4
de ses intentions, je ne me rendais pas aupres de lui, mais
que j'ktais d6cidd a faire tous les sacrifices possibles pour
rendre A mes concitoyens la tranquillity qu'il leur avait
6tee ; car enfin, comment se fier A un homme qui amenait
avec lui une nombreuse armne et des vaisseaux portant et
debarquant des troupes sur tous les points de la colonie sans
en prdvenir le premier chef. ? Quelle confiance les habitants
de cette colonie pouvaient ils et peuvent-ils avoir dans les
chefs qui commandent cette armee ? Rochambeau, Kerver-
seau et Desfourneaux, n'ont-ils pas Wte dans le Nord, I'Ouest
et ie Sud, les tyrans les acharnds de la liberty des noirs et
des hommes de couleur? Aux Iles du Vent, Rochambeau
n'a-t-il pas Wte le destructeur des hommes de couleur et
des noirs? n'a-t-il pas prddit, il y a cinq ans, qu'il fallait
envoyer A St-Domingue des troupes pour disarmer les cul-
tivateurs ? Au reste, si Monsieur Leclerc se fut presentO
comme il devait le faire, je lui aurais cedd les pouvoirs
don't il est si jaloux, pouvoirs que je n'ai ambitionnds que
pour faire le bonheur de mres concitoyens ; non pas, comme
il le dit, pour 6tre son lieutenant general, mais pour me
retire au sein de ma paisible famille, pourvu que j'eusse
eu la gloire de voir employer honorablement les officers
de tous grades qui ont si vaillamment combattv sous mes
ordres pour la cause sacre.e de la liberty. En disant que
je cherche A gagner du temps, lorsque tout ce temps dtait
A moi et que je pouvais en profiter, le general Leclerc





- 78 -


ddmasque la perfidie de ses intentions ; il me prouve,
ainsi qu'A mes concitoyens qu'il n'est venu ici que pour
rdussir A ravager cette belle colonies qu'il a trouvie
intacte.
LECLERC :
J'ai ordre du G)uvernement franqais de faire r6gner
promptement la prosp6rite et I'abondance ici ; si je me
laissais amuser par des detours astucieux et perfides, la
colonies serait le theatre d'une longue guerre civil.
TOUSSAINT-LOUVERTURE :
Puisqu'il avait ordre du Gouvernement franqais de faire
regner ici I'abondance et la prosperity, le general Leclere,
au lieu de se faire convoyer par des batiments de troupes,
devait amener avec lui des batiments charges de marchan -
dises qu'il aurait 6changees pour les prdcieuses denrees tle
cette colonies, et non provoquer comme il i'a fait par sa
conduite astucieuse et perfide, la destruction de cette lie;
conduite diffdrente des vuPs manifestdes dans la lettre du
premier Consul, qu'il ne m'a fait parvenir qu'apres les plus
cruelles hostilitds. Lui seul a use de Udtours et de perfi
dies, puisqu'au lieu de s'adresser directement a moi, comme
il le devait, il a employee le vil moyen je la seduction pour
corrompre et gagner les officers sous mes ordres.
J'ai I'honneur de predire au gnr.dral Leclprc, et I'avenir
le prouvera, que, quand bien meme il aurait sous ses ordres
deux A trois ce its mille hommes, il n'op6rera que le ravage
et ia destruction; mais il ne r6tablira jamais la colonie au
degr6 de splendeur ou je I'avais poussee ; et je suis per-
suad6 d'avance qu'il n'y reussira pas. Le gouvernement se
verra contraint de le remplacer, parce que la conduite qu'il
a tenue en abordant dans cette lie prouve a tous ceux
qui I'habitent, qu'il ne peut que perpetuer le ddsordre qu'il
vient d'y mettre.
LECLERC :
J'eatre en champagne, et je vais apprendre A ce rebelle
la force du Gouvernement franqais.
TOUSSAINT LOUVERTURE:
Si le g6ndral Leclerc eut lui seui entr6 en champagne, je
ne le plaindrais pas ; mais je dois gdmir sur le sort qui est
r6serv6 aux officers et soldats sous ses ordres, venus
d'Eurone ou ils avaient si bien combattu pour la liberty, et
qu'il n'a amends ici que pour opdrer leur destruction ; je
vois aussi avec regret qu'il les a tromp6s ainsi que ceux de
cette colonies qui avaient I'esprit faible. Malgr6 son entree
en champagne et ses nombreuses troupes, le g6ndral ne





- 79 -


parviendra jamais au but qu'il a project ; il se trompe en
disant qu'il va appren Ire A ce rebelle la force du gouver-
nement ft anqais.
Mous n'aurions pas conserve jusqu'aujourd'hui cette
colonie A la France, si nous ne connaissions pas tous la
force du G)uvernement francais ; et nous n'avons pas besoin
du general Leclerc pour nous I'apprendre.
S'il eut voulu le bonheur de cette colonie, il eut substi-
tud la justice et la moderation A la force qu'il a employee.
Fort de la justice de ma cause, je vais repousser de
tous mes moyens l'injustice et I'oppression.
J'entre aussi en champagne.
LECLERC :
Dans ce moment il ne doit plus 6tre aux-yeux des bons
francais qui habitent St-Domingue qu'un monstre qui a
prefdre la destruction de son pays au sacrifice du pouvoic.
TOUSSAINT-LOUVERTURE :
La conduite que j'ai tenue A St-Domingue est connue de
tous mes concitoyens ; ils sont convaincus de mon amour
pout la liberty, parce que la majeure parties d'entre eux,
comme moi, etait enclave, et que le petit nombre de ceux
qu'on appelait libres etait encore, comme le reste, sous le
joug accablant du despotisme le plus absolu. Devant vouer
au m6pris le plus souverain les mensonges qui remplissent
la proclamation du g6ndral Leclerc, je laisse A mes conci-
toyens, aux amis de la liberty, le soin de la refuter.
LECLERC :
J'ai promise la !ibert4 A tous les habitants de la colonie,
je saurai leuren faire jouir.
TOUSSAINT-LOUVERTURE :
On ne peut pas donner A une personnel ce don't elle a dejA
la jouissance ; le general Leclerc ne peut done donner aux
habitants de cette colonie une liberty qu'ils avaient dej.A
reque de Dieu, qui leur avait Wt6 ravie par l'injustice de
leurs tyrans, et qu'ils ont df reconquerir et conserver au
prix de leur sang. Ce paragraphe, par consequent, ne mdrite
pas plus de rdponse que le precedent : la futility de cette
promesse d6masque aux yeux les intentions perfides du
general Leclerc, aussi clairement que s'il se prdsentait
devant un miroir of il verrait et ferait voir sa figure,
puisqu'il est dans I'impossibilitd de tenir la promesse qu'il
a faite.
En consequence, et en vertu des pouvoirs qui me sont
attributes par la Constitution de St-Domingue, et vu que le




- 80 -


general Leclerc ne m'a encore exhib6 les pouvoirs don't il
est nanti.
J'ordonne ce qui suit:
Art. ler. -Comme destructeurs de la Colonie, les gend-
raux Leclerc, Rochambeau, K;rver-eau et Desfourneaux
sont mis hors la loi ; j'ordonne A tous les citoyens de cette
colonie, amis de la Libert6 et de !eurs droits, de leur cou-
rir sus et de les arrater morts ou vifs.
Art. 2.- Les autres g6n6raux de l'armee francaise qui,
ne connaissant pas la colonies, auront Wte pris les armes A !a
main, seront faits prisonniers de guerre, traits avec tout
le respect du A leur caractere pour &tre renvoyes au gou-
vernement francais.
Leclerc :
Art. ler. Le g6n6ral Toussaint et le general Christophe
sont mis hors la loi ; et il est ordonn6 A tous les citoysns de
leur courir sus, et de les traiter comme rebelles A la Repu-
blique francaise.
Art. 2.- A dater du jour ou' l'armee francaise cecupera
un quarter, tous les officers civils et militaires qui obe -
ront A d'autres ordres qu'A ceux des gendraux de I'armne
franqaise que je command, seront traits comme rebelles.
Art. 3. Les cultivateurs induits en erreur, et qui, trom-
pes par les perfides insinuations des generaux rebelles,
auront 6t0 pris les armes a la main, soront traits comme
des enfants 6gards et renvoyes A la culture, si toutefois ils
n'ont point cherLch A exciter de soulevements.
Toussaint-Louverture :
Art. 3. Les officers et soldats des troupes venus d'Eu-
rope, et qui ont 6t0 tromo s ou corrompus, seront aussi faits
prisonniers ; tous ceux qui, parmi eux, reconnaissant leur
erreur ou la trahison de leurs chefs, voudront se rendre
aupr4s de moi onu dei chefs sous mes ordres, seront traits
comme bons franqais et comme fr~res. "
Leclerc :
Art. 4. Les officers et soldats des demi-brigades -qui
abanr.onneront I'arm6e de Toussaint front parties de I'armie
frangaise. "
Toussaint-Louverture :
Art. 4 A dater du jour de la promulgation de la pr6-
sente proclamation, tous les officers et soldats de I'armee de
de St-Domingue, et tous les citoyens quelconques qui, aveu
gl6s par 1'erreur et la trahison. se seraient ranges sous lks
drapeaux de Leclerc, peuvent rentrer sans crainte auprds
des gen6raux sous mes ordres, leur promettant de ne voir





- 81 -


en eux que des freres que la faiblesse ou la bonne foi aura
portes a meconnaitre un instant la liberty. "
Leclerc :
Art. 5. Le g6ndral, chef de l'6tat-major general,
fera imprimer et publier la presente proclamation etc. "
Toussaint-Louverture :
Art. 5.-. La pr6sente proclamation sera envoyee A tous
les gen6raux et commandants de I'armee sous mes ordres,
pour qu'ils prennent les measures les plus convenables pour
la r6pandre dans l'armee ennemie, dans tous les points de
la colonie afin de sauver, s'il est possible, une infinite
d'innocents.
Au quartier-gen6ral de la t'etite Riviere, le 10 vent6se
an X de la Repub!ique Frangaise.
Passant A l'ex6cution de son plan,Toussaint-Louverture 16ve
la march, et reprend coup sur coup St-Michel, la Marme-
lade, St Raphael et le Dondon. Le Capitaine-g6neral surprise,
dut detacher et lancer Hardy centre lui. Mais Hardy ne
put l'atteindre. Pour pousser A fond l'ex6cution de sa ma-
noeuvre, il envoie l'ordre A Christophe, A la Petite-Riviere,
de se porter dans le Nord, de rejoindre les 2e et 5e demi-
brigades et de faire agir les milices du Grand Boucan, de
Sainte Suzanne, de Vallire et du Port Franqais. 11
savait du reste que deux de ses officers, le colonel
Rend et le chef de bakaillon Sylla, tenaient encore cam-
pagne, le premier dans les hauteurs du Limb6, le
second, sur celles de Plaisance. En quelques jours, sous
l'impulsion de Christophe, des contingents de noirs armes
envahissent la Plaine-du Nord, et les lignes de communi-
cation de Leclerc ainsi que le Cap se trouvent serieuse-
ment menaces. L'amiral Villaret-Joyeuse dut debarquer
1200 marines et de nombreux detachements d'artillerie de
marine, A la demande du general Boyer, pour contribuer
a la defense de la place, A la veille d'etre bloquee.
Les indigenes en force 6taient dejA au Quartier-Morin,
A Limonade, et mime A la Petite Anse.
Leclerc envoya la division Desfourneaux en arriere de
Plaisance afin de proteger ses lignes de communication
avec le Cap, et ordonna la march g6ndrale de l'armee en
direction de I'Artibonite. Son objectif est la region de la
Petite-Rividre et de la Crete-A Pierrot, centre principal de
la resistance de Toussaint-Louverture.
Debelle, A qui Ia soumission de Morpas a ouvert la route
des Gonaives, s'dbranle du Port de Paix ; la division Hardy
s'achemine des GonaYves vers les Cahos par la Coupe-A





- 82 -


l'Inde, et y signal son passage par le massacre d'un corps
de six cents noirs. ( 1 ) Rochambeau se porte 6galement
sur les Cahos, mais par la rive gauche du Cabeuil, affluent
de l'Ester.
Son armde mise en movement, Leclerc quite les Gonal-
ves pour le Port-R6publicain, ofu doit le rejoindre sa femme,
parties du Cap par mer. C'est du Port-Republicain que le
Capitaine Gdneral se propose de diriger les operations qui
se preparent sur les bords de l'Artibonite.
Entre temps, une lettre de Dessalines qui lui parvint A la
Marmelade, apprit A Toussaint-Louverture la march des
trois divisions franqaises sur la Petite Rivi6re.
En passant par le Grand Fonds, aux Cahos, Rochambeau
s'6tait empar6 du tr6sor de la colonies qu'on y avait trans-
porte apres I'6vacuation des Gonaives.
La division Debelle, en advance sur les deux autres, arri
vait, le 2 mars, devant la Crete-A Pierrot. Ayant rencontry
quelques troupes noires dans le voisinage de la Petite-Riviere,
et croyant aller au-devant d'un succes facile, Debelle les
attaqua imm&diatement. Les noirs se replierent sans corn
battre etse jeterent dans les fosses ou Fort, drmasquant
les assailants. Une violent decharge de mitraille et de
mousqueterie, parties des parapets, faucha trois A quatre
cents de ces derniei. Debelle qui menait I'assaut en per-
so'np, fut grievement bless ainsi que I'adjudant Lendral
Devaux, et les francais battirent en retraile.
A la tote de la garnison du Fort 6tait le chef de brigade
Magny, seconi1 par Lamartini6re et Monpoint. Tandis que
I'ennemi se retirait sur la Petite-Riviere, une escorted parut,
e'6tait celle de Dessalines. II penetradans le Fort, et com-
plimenta chaleureusement Magny sur le succes qu'il venait
de reporter et sur la bonne tenue des troupes.
Au moment of ceci se passait sur les bords de I'Artibo-
nite, Toussaint Louveiture,toursuivant ses operations iur les
derrieres de I'ennemi, enlevait le camp Bidoret sur Desfour-
neaux, et s'emparait des poses avanc6s qui couvraient
Plaisance.
Pendant I'act'on, ayant rec,,nnu dans les lines francaises
I'uniforme de la 9e demi-brigade colonial, le Gouverneur
s'avanca sous le feu A quelques pas du regiment : Soldats
de la 9e, dit-il, oserez-vous tirer sur votre general, votre
pere et vos frdres. Surpris et intimides, les hommes

( 1.) Rapport de Leclerc du 5 germinal an X ( 26 mars 1802 ) au
ministry de ]a marine.





- 83-


allaient passer A lui, quand un souf-!ieutenant des grentc-
diers, Placide Lebrun, command : feu L'ennemi le crut
bless ; ( 1), mais il s'6loigna sans avoir 6te atteint, covert
par une compagnie de fusiliers et quelques dragons. On le
vit, en se retirant, souttnir A cheval ktant,un officer qui
venait d'etre bless A ses c6tes jusqu'a ce que I'adjudanl-
g6neral Fontaine 1'efit recu de sa main.
Apres I'attaque infructueuse sur Plaisance, le Gouverneur
se report en arriere et alla occuper le Bayonnais et la
Marmelade ( 2) ; II se preparait A attaquer de nouveau
)esfoarneaux, lorsqu'il apprit qu'un gros detachement
francais, venant de la parties espagnole, marchait sur son
quarter general. II partit le 16 mars de la Marmelade A
la rencontre de l'ennemi signaled ; celu>-i avait disparu
vers Hinche. II revint A son point de depart, dispose A
p,)usser, cette fois, une pointe jusqu'au Gros morne dans
I'intention de donner la main A Morpas don't it ignorait
jusque-lA la soumission. Mais les 6venements qui se d(-
roulaient devant la Crite-A-Pierrot I'empkcherent d'exe-
cuter ce dessein.
Ds3 que le capitaine-general eut Wte informed de la mise
hours de combat de Debelle, il s'etait empress d'envoyer
le general Dugua,chef de l'6tat major de I'arm&e, prendre
le commandement de la division, et de prescrire A Boudet
de se rendre en hate sur les lieux avec la sienne.
Boudet franchit les pentes escarpees du morne "Pev.sez y-
hien ", et atteignit les Verrettes le 9 mars. En course de
route, il avait lance un gros detachement, command par
le chef de brigade d'H6nin, dans la direction du Mirebalais,
et qui y ktait arrive le 4, apr&s avoir rencontr6 une vive
resistance au Trianon. il passa I'Artibonite dans la nuit
do 10 au 11 en face de l'habitation Labady, et vint
prendre position A port6e de canon de la Crete-A-Pierrot.
A l'avant-garde de la division marchait la 13e demi brigade
colonial sous le commandement de I'adjudant-general
Alexandre Pktion.
Instruit de l'approche des francais, Dessalines s'attend A
6tre attaqud ; debout des l'aube, la lunette A la main, it
observe les alentours tout en donnant des ordres. II fait
garnir les bastingages du fort d'une triple rangee de mous-
queterie, et change des signaux avec Lamartini&re qui
command une forte redoute elevee, depuis la dernikre

( 1 ) Rapport de Thouvenot sur les operations de la division
Desfourneaux, du 7 germinal an X ( 28 mars 1802 ) a Dugua, chef
d'etat-major g6nernl de l'armee frangaise.
( 2 ) M6moires d'Isaac-Louverture.





- 84 -


attaque, sur une eminence voisine, et flanquant la position
principal. (1)
L'ennemi qui s'est avanc6, commence A deboucher dans
la plaine. Dessalines vient se placer pr&s d'un baril de
poudre, une torche allum6e a la main et dit A la garnison
qui s'apprete au combat : Je ne veux avec moi que des
braves; que ceux qui veulent redevenir esclaves des fran-
cais sortent du Fort. Nous allons 8tre attaques. Si l'ennemi
met le pied ici, je vous ferai tous sauter. La garnison,
6lectris6e par ces braves paroles, s'ecrie comme un seul
homme: nous mourrons tous pour ia liberty !
Au meme instant. les francais ouvrent le feu sur un poste,
dtabli a peu de distance du Fort. Les soldats se glissent
prestement, selon leur tactique, dans les scores de I'Arti-
bonite et les foss6s, et sur 1'ennemi decouveit, c'est un
deluge de boulets et de balles. Boudet bless, passe le
commandement au general Pamphile de Lacroix. Le feu
continue de part et d'autre. L'artillerie et la mousqueterie
indigenes sement la mort dans les rangs ennemis. Sans
cesse fauchde, moissonnee de plus en plus, et menacee d'une
destruction total, la division ennemie sonne la retraite et
abandonne le terrain, couvert littdralement de morts et de
bless6s.
Mais voici que, d6bouchant de la Petite-Rivi6re avec des
troupes fraiches, Dugua parait. Tentant la fortune A son
tour, il ordonne une nouvelle attaque. L'ennemi se pr6cipite,
baionnette en avant, et est accueilli par un feu terrible.
Une fum6e 6paisse, troupe de lueurs fulgurantes, envelope
le Fort d'od montent le tonnerre de l'artillerie et le cr6pi-
tement de la mousqueterie. Pleins de courage, les francais
ont bord6 les foss6s, r6solus A enlever d'assaut la position.
Dugua tombe frapp6 de deax balles ; la division commence
A reculer; ce que voyant, les indig6nes poussent des hour-
rahs, jettent des passerelles sur les fosses, et s'elancent,
en battant la charge, A la poursuite des ennemis.(2) Furieux,
!es francais font volte-face et chargent a la baYonnette ;
les noirs disparaissent aussit6t dans les foss6s, et les canons
du Fort foudroient de nouveau les assailants qui se retirent
en d6sordre sur la Petite-Rivi6re.
Le capitaine g6ndral, qui s'6tait port sur les lieux. pour
surveiller la retraite, requt une balle au bas-ventre,
tandis qu'il passait des ordres A Pamphile .de Lacroix.
(1) Cf. Descourtilz, Voyages d'un naturaliste, rome III p. 354.
Descourtilz etait dans le Fort, ofi il soignait les bless6s comme chef
d'amb,'lance.
( ) Pamphile de Lacroix, Tome II, page 160.







Cette journde lui cofita cher; la division Boudet eut 480
hommes tuds ou blesses; la division Dugua, 2 A 300, et
leurs commandants respectifs mis hors de combat. Leclerc
n'avait et6 que legerement touch.
II decida, apres cet echec, de laisser A ses troupes le temps
de se refaire, et d'attendre I'arrivee des divisions Hardy
et Rochambeau. II fit en consequence rdtrograder son armde
A plus de trois lieues en arrikre de la Petite-Riviere,
jusqu'au Bac-du Centre, en face de 1'habitation Coursin.
En raison des pertes serieuses qu'il venait d'6prouver, le
capitaine-general, devenu plus prudent, renonca A l'idde
d'enlever d'assaut la Crete A-Pierrot, et fit ses dispositions
pour I'assieger.
Dessalines, de son cotd, s'attendait a un siege. II ordonna
de reparer promptement les parapets et de fortifier puis-
samment la Redoute que d6fendait Lamartiniere. II sortit
ensuite du Fort pour aller lever de nouvellee forces et
tomber sur les derrieres des franqais. En partant il montra
l'anneau qu'il portait au doigt au chef de brigade Magny et
lui recommanda de ne pas dvacuer la position, quoi qu'il
arrivat, avant de I'avoir requ.
Autour de Magny, on voyait Monpoint, Larose, Bazelais,
Laurent et d'autres braves, tous prets A le seconder, A s'en-
sevelir sous les ruines de la Crete ..-Pierrot plut6t que de
la laisser enlever.
Lamartiniere tenait la Redoute, oui sa femme, Marie-
Jeanne, I'avait suivi et contribuait A la defense.
Les forces qu'attendait Leclerc pour donner suite A ses
desseins arrivaient A pied d'oeuvre. La division Hardy,
apres une march longue et p6nible A travers Lascahobas,
le Mirebalais et les montagnes du Cahos, atteignit les
Verrettes le 17 mars ; la division Rochambeau, qui avait
traverse une parties du Mirebalais, le Grand et le Petit-Cahos,
y 6tait cinq jours plus t6t.
Au 20 mars, I'arm6e frangaise, forte de 12,000 hommes,
format un cercle complete autour du Fort. Elle avait pris
position dans l'ordre suivant: la division Rochambeau, ayant
sa droite appuyee sur i'Artibonite, investissait la Crete-A-
Pierrot au Sud, et se reliait A la division Hardy; celle ci,
postde en avant du chemin du Petit-Cahos, prolongeait la
ligne A l'Ouest. Les anciennes divisions Boudet et Dugua,
reunies sous le commandement de Pamphile de Lacroix,
rejoignaient la division Hardy en avant de la Petite-Riviere,
et s'6tendaient au nord et au nord-ouest.Le cercle se fermait
A l'est par un d6tachement sous les ordres du chef d'esca-





- 86 --


dron Bourke, place sur la rive gauche, au gud du fleuve,
et en liaison avec la division Rochambeau.
Des lignes de circonvallation et de contravallation se
creusaient sur tout le front de I'arm6e assiegeante.
Tandis que les franqais ex4cutaient ces travaux, quel ne
fut pas leur 4tonnement d'entendre la musique des assieges
jouer la Marseillaise. (1) Et ces vieilles phalanges republi-
caines, qui s'4taient tant battues en Europe pour I'affran-
chissement des peuples, se demandaient si ce n'etait pas con-
tre la liberty qu'elles versaient maintenant leur sang A St-
Domingue. Le maitre de la France le voulait. Soldats, ii
leur fallait obeir.
Enfin, des batteries furent levees sur le front de toutes
les divisions, et le bombardment commenca, prelude de
nouveaux assauts. Au debut de ia canonnade, les mortiers
de la division Rochambeau 4teignirent le feu des canons de
la Redoute, et n'4coutant que sa fougue, croyant pouvoir
enlever cette position qui le genait, Rochambeau se pricipite
en avant, entrainant ses hommes. La Redoute 6tait entourde
d'un abattis de plusieurs pieds. L'attaque, renouvele coup
sur coup, vient se briser devant elle. Le general fran(ais
qui s'est jet6 dans les fosses pour monter A l'assaut
des remparts, a le pied demis. II est transport hors du
terrain, et ses soldats reculent, 6crases sous un feu violent.
Cette seule affaire cofita trois cents hommes A 1'ennemi,
portant ses pertes totales a 1500 tuds.
Pareille tentative ne fut plus renouvelde. Par contre,
le bombardment s'intensifia; la batterie de la division
Lacroix dirig6e par P6tion jeta plusieurs bombes dans le
Fort. Pendant trois jours et deux nuits, du 22 au 24 mars,
la garnison n'eut pas un moment de repit. Les canons et les
mortiers ennemis vomissaient des boulets rams, des obus,
des bombes sur la Redoute et le Fort, fracassant, renversant
au passage tentes et abris, allumant plus d'une fois l'in-
cendie a l'interieur de l'Quvrage. Cinq cents hommes sont
mis hors de combat.
Le blocus s'est tellement resserr4 qu'A deux pas du fleuve,
la garnison manque d'eau. Mais pas une minute elle ne
songe a capituler. Au contraire, pour marquer sa resolution
de continue la lutte, Magny fait hisser aux quatre angles
du Fort le pavilion rouge, le pavilion sans quarter. Et, A
la seule pens4e de tomber vivants aux mains des francais,
des officers demandent au chef de I'ambulance de leur


(1) Pamphile de Lacroix, Tome II-p. 165





87 -


preparer du poison. (1) Privds d'eau, les soldats machent
des balls de plomb afin d'6tancher une coif insupportable ;
iis provoquent par cette trituration une salive bourbeuse
qu'ils avaient. IUs souffrent sans se plaindre dans l'espoir de
se venger. (2) La soif, la faim, rien ne semblait pouvoir
avoir raison de leur indomptable resistance. Mais, au milieu
de ces horribles souffrances, n'etant plus pans6s ni nourris,
ie3 bles-es, example unique dans !es annales de la guerre,
demandent a leurs compagnons la mort ou I'6vacuation.
Dans la matinee du '4 mars, un vieux noir fut arretd
dans les lignes franqaises ; on I'avait vu sortir du Fort.
Interrogd et battu, il fit le sourd-muet. On ne put rien tirer
de lui. RelaxO, il s'6loigna d'abord A pas lents, puis se jeta
vivement danrs I'Artibonite et reparut de l'autre co6t.
Retrouvant tout A coup son agility, iI fit la nique aux
francais en dansant la chica. (3)
C'etait un 6missaire de Dessalines, et il venait de remet-
tre a Magny le fameux anneau, c'est A dire l'ordre d'6va-
cuation.
A la t',)tmbe de la nuit, Lamartiniere abandonna la Redoute
et rentra dans le Fort. Quoique reduite de pros de moitid,
et entouree de 12.000 homes, la garnison, A la voix de ses
chefs, dtait prate A tenter l'impossible. Lamartiniere don't la
froide audace egalait la bravoure, prit alors, malgrd l'inf6-
rioritd de son grade, le pas sur Magny, Tout fut dispose en
vue d'une percee A travers les lignes enemies. Entre huit
et neuf heures, les deux officers, superbes de resolution,
anim6s d'un male courage, se jettent, la garnison A leur
suite, en un bond furieux sur la division Lacroix ; arrates
par les retranchements qui protlgent de ce c6te le front en-
neni, et par une fusillade nourrie, ils se retournent et vont
se ruer, en un nouveau coup de belier, sur 1'extrdme gauche
de la division Rochambeau, directement sur le quartier-
g6ndral. Le choc est si violent que le cercle de fer est rom-
pu et I'ennemi renversd. IIs passent. Rochambeau, reveille
en sursaut par les coups de feu tires sur sa grand'garde, n'a
que le temps, pour n'dtre pas tue, de se jeter dans un
bois voisin. (4)
Lamartiniere et Magny franchissent I'Artibonite et ga-
gnent I'habitation Dodart, d'of its repassent sur la rive
droite du fleuve.

(1) Decourtilz, tome III-p.362.
(2) Ibid Tome III-p. 365.
(3) Pamphile de Lacroix Tome II-p. 167.
(4) St-Remy, PNtion et Haiti, tome IIl, p. 35.





- 88 -


Toussaint Louverture, averti de la situation critique du
fort, et accouru de la Marmelade, 6Lait arrive A la Savane-
Brul6e, et se disposait A tomber sur les derri6res des assid-
geants. II fut rejoint par Dessalines qui avait ete assailli
au morne Nolo par la brigade Desplanques, et repousse
jusqu'au Fonds Tobie.
Sur ces entrefaites, une ordonnance apporta au gouvEr-
neur la nouvelle de l'evacuation. II envoya de suite l'ordre
a 1'hMroique garnison de se retire au Grand-Cahos.
Ainsi se terminal 1'6pop6e de la Cr6te-A-Pierrot. Dessa-
lines n'avait pas pu rentrer dans le Fort, et Toussaint
Louverture etait arrive, de son c6td, trop tard pour executer
son plan d'attaque.
L'evacuation du Fort provoqua I'admiration des gend-
raux ennemis. Cette operation hardie, dit I'un d'Wntre
eux, avait 6te conduite et executee avec une intelligence
rare et peu commune." (1) La retraite qu'osa concevoir
et ex6cuter le commandant de la Crdte-a-Pierrot, ecrivit
dix-sept ans plus tard Pamphile de Lacroix, est un fait
d'armes remarquable. Nous entourions son poste au nom-
bre de plus de douze mille hommes; il se sauva et ne
nous laissa que ses morts et ses bless6s." (2)
Le r6sultat 6tait 6horme pour I'ennemi, mais la perte
des frangais fut si considerable qu'elle affiigea vivement
ie Capitaine g6ndral; il engagea, par politique, ses gdne-
raux A la pallier, comme il la palliait lui mime dans ses rap-
ports officials. (3) Malgr6 cette precaution, la v6rit6 fit
connue en France. Le 5 prairial, an X (25 mai 1802), le
ministry di la marine ecrivait a L-clerc : I'affaire de la
Crete-a.-Pierrot dans laquelle, par une iatalit6 malheu-
reuse, les gendraux Debelle, Devaux, Dugua et Boudet
ont 6td bless6s, a affected pdniblement le premier Consul
sous le rapport de ce ficheux 6vdnement et de la perte
des braves qui ont verse leur sang. La brillante valeur de
la 19e t6g6re et de la 74e de ligne n'a rien eu qui l'ait
rtonn6, car il n'y a rien qu'il ne puisse attendre des troupes
qui sjnt sous votre conmandement. (4) Le ministry an-
nonqait I'envoi prochain de divers corps qui partiraient
d'Italie pour St.-Domingue.

(1) Fressinet, notes manuscrites sur l'Exp6dition de St-Domingue,
Arch. Minister. Guerre-Paris. Cit6 par St-Remy, op. cit. Tome
III p. 35.
(2) MAmoires sur la R6volution de St.Domingue, tome II. P. 170.
(3) Ibid, tome II p. 171.
(4) Arch. des Col. St-Domingue, 1802. Carton P. 8. Cit6 par
Poyen. P. 164.





- 89 -


III

Avec la chute de la Crdte-A-Pierrot, la puissance mili-
taire de Toussaint-Louverture parutA Leclerc suffisamment
ebranlee pour qu'il gardat moins de managements envers
les adversaires politiques du gouverneur, qu'il avait rame-
nds dans la colonie. Aussi choisit-il ce moment pour depor-
ter Rigaud. II n'avait plus besoin de ce dernier, ni de son
parti.
Depu's I'arrivee de 1'expedition. meme au plus fort de
la lutte, Rigaud n'avait obtenu aucun commandement, et
etait reduit A suivre I'6tat.major du capitaine general. Si
le Sud ne s'dtait pas soumis, on l'y aurait sans doute envoy
pour le conqu6rir. C'etait probablement dans ce dessein
qu'on I'avait ramend A St.-Dorrningue.
Le pretexte don't se servit Leclerc pour le deporter fut
des plus misdrables. Dans les premiers jours de mars,
I'ancien chef du Sud, tout entier a ses ressentiments de
vaincu et a son devouement aveugle A la metropole, avait
adress6 une lettre A Laplume, commandant du Departement
du Sud. Dans cette lettre, il disait que le gouvernement
avait rendu justice A sa conduite et a sa fidelitY, qu'il allait
se diriger vers les rebelles incendiaires du Nord, et
qu'ensuite, il portrait ses pas vers le Sud, pays qui l'avait
vu naitre, et ouf ii avait command avec gloire et honneur.
11 ajoutait qu'il esperait n'y trouver que des freres, des
amis et de bons francais. Et en terminant, il invitait La-
plume A remettre ses biens A sa soeur ou A son fond4 de
pouvoir, un sieur Desronceray.
Laplume envoya cette lettre en communication A
Leclerc, qui en prit occasion pour ordonner au chef
d'Etat-major, le general Dugua, d'embarquer Rigaud et sa
famille sur le premier navire en partance pour la France.
" En emmenant Rigaud A St.-Domingue, ecrivit le capitaine-
gendral A Dugua, je n'ai pas eu I'intention de reliever son
parti en ecrasant celui de Toussaint.... Je lui avais defendu
de correspondre avec le Sud, oti je savais que s 'n nom
pouvait faire peu de bien et beaucoup de mal. (1)
Ayant requ l'ordre d'accompagner le capitaine g6ndral
dans une soi-disant tournee dans le Sud, Rigaud, plein de
confiance, s'embarqua sur la frigate "la Cornflie ", en


(1) Lettre de Leclerc, datee du Port.Republicain, 7 germinal an X
(28 mars 1802.)





- 90 -


rade de St.-Marc. Mais aussit6t qu'il efit mis le pied A
bord, un officer lui annonca qu'il etait prisonnier, et lui
reclama son 6epe. Dans un movement d'indignation, il la
jeta k la mer.
La deportation de Rigaud causa une impression penible
parmi ses anciens partisans, notamment les officers de la
13e demi brigade. Petion qui commandait ce corps, apprit
la nouvelle chez le general Pamphile de Lacroix, au Port-
R6publicain. Apres avoir lu l'ordre d'embarquement affiche
A la porte, il dit assez haut pour etre entendu : il valait
bien la peine de le faire venir pour lui donner ainii qu'a
nous ce d6boire, (1)
Quand on annonqa I'embarquement de son ancien rival
A Toussaint-Louverture, il se content de r6pondre'avec son
inalt6rable bon sens: c'6tait centre moi qu'on avait &men6
ici ce general; ce n'est pas pour moi qu'on I'a embarque. Je
plains son sort. ( 2)
Le chute de la Crkte-a-Pierrot eut necessairement pour
consequence d'amener unchangement radical dans le plan et
les resolutions du Gouverneur.II avait gagn6 le Grand-Cahos
et fixed son quartier-g6n6ral sur I'habitatiun Chasseriaux,
A proximity de celle de Vincendiaire, oaf se tenait sa famille.
Une parties de ses forces guerroyait dans le Nord sous les
ordres de Christophe, don't le quarter general etait au
Grand-Boucan, et les environs du Cap continuaient a 6tre
menaces. Au commencement de mars,[de nouveaux renforts,
arrives sur les vaisseaux le "Z616" et le "Tourville", avaient
permis au general Boyer de d6gager la Petite Anse, le
Quartier-Morin et Limonade.
Leclerc, que pr6occupait serieusement la situation dans
le Nord, ordonna A la division Hardy, disponible par suite
de l'6vacuation de la Crete A-Pierrot, de se rendre en hate
sur les lieux afin de couvrir le Cap.
D6cid6 A poursuivre la lutte, ToussaintLouverture conqut
d'abord I'id6e de faire de la double chaine des Cahos et de
la Montagne noire, d'oi il aurait pu porter la guerre dans
I'Artibonite. dans le Nord, au Mirebalais, et meme dans la
la plaine du Cul- de-Sac, un nouveau reduit d6fensif avec
son quarter general A la Marmelade. Mais Dessalines A qui
il voulait en confier le commandement, montra quelque
hesitation A I'accepter A cause de la position trop retiree de


(1) Pamphile de Lacroix. Tome II, page 191,
(2) M6moires d'Isaac-Louverture.






-- 91 -


ce camp au milieu des montagnes.(1) Le Gouverneur 1'envoya
occuper Marchand avec l'ancienne garnison de la Cr6te-A-
Pierrot, et appela Charles Belair, qui etait aux Matheux,
A venir assumer la defense des Cahos.
Les differentes divisions franqaises avaient deja lev6 la
march des bords de I'Artibonite pour les cantonnements
qui leur 6taient assigns. La division Boudet 6tait rentr6e
au Port-Rapuolicain, et la division Rochambeau aux Go-
nalves. La division Hardy, qui avait 1'ordre d'aller couvrir
le Cap, s'y dirigea par St.-Michel. En traversant la Coupe-A-
I'Inde, el;e commit de graves depredations sur les propri6-
tes de Toussaint-Louverture, don't les bestiaux et le cheval
favori Bel-Argent furent enlev6s. Indign6 d'apprendre
ces exces, le Gouverneur r6solut d'infliger une lecon A
Hardy. II s'eianca apres lui et I'atteignit au Dondon. LA,
il envoya l'ordre A Christophe, qui 6tait A la Grande-Riviere,
d'attaquer la division frangaise de front, tandis qu'il lui
livrait un furieux combat sur ses derrikres. Pris en tete et
en queue, Hardy se vit harcele de toutes parts, et talonnd
jusqu'A I'embranchement des chemins de la Grande Riviere
et du Cap, ou il rdussit, apres une march p6nible, A se sous-
traire A a 'poursuite acharnee don't il etait l'objet.
Cette affaire avait dur6 de onze heures du matin A six
heures du soir. Hardy y perdit 400 hommes. (2)
Le lendemain, Toussaint-Louverture entra A St.-Raphael,
oui le colonel Sans Souci lui amena une centaine de pri-
sonniers qu'il venait de faire dans un combat a Ste-Suzanne.
Le 3 avril, la division navale hollandaise du contre-amiral
Hartzinck, ayant d6barqud d'importants renforts au Cap,
les franqais passant de la defensive A l'offensive, etaient
sortis de la ville pour aller attaquer Ste Suzanne. La 2e
demi brigade colonial, merchant en t6te, 6clairait les
troupes europ6ennes. Mais au moment de l'action, elle
abandonna ces dernidres pour ne pas se battre contre les
indigenes. Les soldats europeens, livrds A eux-mdmes et ne
connaissant pas les localites,tombdrent dans une sdrie d'em-
buscades ou its furent ddcim6s et en parties faits prisonniers
par Sans Souci.
Le Gouverneur traita avec g6ndrosir6 ces malheureux qui
mouraient de faim. II fit abattre pour eux un boeuf, et on leur
distribua des vivres et du tafia. La plupart avaient perdu
leurs bagages et allaient pieds nus. IUs requrent des
chaussures. Toussaint-Louverture ordonna ensuite de les

(1) Memoires de Toussaint-Louverture, 6crits au Fort de Joux.
(2) Poyen, p. 194..






-- 92 -


acheminer A la Marmelade, au dep6t general des prisonniers
et blesses franqais. (1) II arriva peu apres et y fixa
definitivement son quarter general jusqu'A la fin des
hostilities.
Avant le combat livr6 A la division Hardy, tandis qu'il
6taitau Grand-Cahos, il avait profit des premiers moments
de repit qui suivirent I'evacuation de la Crete a Pierrot
pour repondre a la Lettre Autographe de Bonaparte.
Jusque.-l, les soucis de la guerre ne lui avaient pas
permis de le faire. II assura le premier Consul de sa
soumission et de son devouement A ses ordres, en
ajoutant toutefois que, s'il n'envoyait pas un autre general
prendre le eommandement de la colonie, il aiderait le
general Leclerc A faire tout le mal possible par la resistance
qu'il lui opposerait. ( 2 )
Il y avait dans le camp deux officers francais, le chef
de brigade Sabes et le lieutenant de vaisseau Gemont. On
a vu qu'envoy6s en parlementaires aupres du general Age, le
jour de l'arrivee de ]a division Boudet devar.t le Port-
R.6publicain, ils avaient 6et retenus, puis emmenes
prisonniers par Lamartiniere, A l'6vacuation de -cette place.
Voulant faire porter au general Boudet sa response pour etre
achemin6e au premier Consul, Toussaint-Louverture fit
chercher ces officers. II leur annonca qu'il les renvoyait
au Port Republicain, en les chargeant d'exprimer son dUsir
au general Boudet de lui retourner en change son neveu
et aide de camp Bernard Chancy.
Au course de 1'entretien, comme il parlait des causes qui
avaient amend la guerre, le chef de brigade Sabes osa lui
retorquer que celle-ci n'etait que la consequence de sa
meconnaissance de l'autorit6 m6tropolitaine. Toussaint-
Louvercure le regard d'un air 6tonne et dit, en s'adressant
A l'aspirant de marine qui gardait le silence : Vous 6tes
officer de marine, monsieur ; eh bien si vous commandiez
un vaisseau de l'Etat, et que, sans vous en donner avis, un
autre officer vient vous remplacer en sautant A I'abordage
sur le gaillard d'avant avec un equipage double du v6tre,
pourriez-vous etre blame de chercher A vous d6fendre
sur le gaillard d'arriere? Telle est ma position vis-a-vis de
la France. ( 3 )
II les renvoya avec une lettre pour le g6ndral Boudet.

(1) M6moires d'Isaac-Louverture.
(2) Memoires de Toussaint-Louverture.
(3) Pamphile de Lacroix Tome II p. 181.





-93 -


Le Gouverneur ne songeait nuilement A mettre fin aux
hostilities. Sa position etait encore assez forte pour con-
tinuer la guerre, et ce n'6tait pas une vaine menace qu'il avait
faite dans sa reponbe A Bonaparte. Au Nord, il 6tait
couvert par Chriftophe qui occupait le Grand-Boucan entire
la Plaine du Nord, le Dondon et la Marmelade avec des
forces respectable. De nombreuses troupes faisaient face
aux regiments francais qui couvraient le Cap. Les chefs de
partisans Sylla, Sans Souci, Macaya, Petit Noel Prieur,
harcelaient les colonnes enemies dans une guerre
d'embuscades. Des emissaires couraient dans toutes les
directions, pregnant toutes les formes pour depister la
march de l'ennemi. On l'attaquait a l'irrproviste,en tote,
en queue, sur les flanes, sans repit, puis les assailants dispa-
raissaient pour reparaitre et recommencer A des lieues de
distance. Les noirs imaginaient mille moyens de destruction:
ils suspendaient avec des lines des tas de pierre 6normes
dans les gorges, les defiles, sur les pentes des montagnes,
et les lachaient au passage de l'ennemi. Des precipices
etaient creuses sur les chemins,et recouverts de branchages
et de terre, ouf trebuc'haient les franqais, et A l'instant, des
coups de feu parties des fourres voisins portaient dans
leurs rangs le desordre et la mort. Les sentiers etaient
carabines au moyen d'arbres 6pineux, jets en travers. Pour
avancer il fallait du temps et du travail a I'ennemi, et
les noirs, dissimules dans les buissons ou perches sur des
arbres touffus, le fusillaient A loisir. (1)
C'6tait sous ce nouvel aspect que se poursuivait la lutte
incessante, quotidienne, que la faisaient Macaya dans les
hauteurs du Limbe, Sylla dans les montagnes de Plaisance,
Sans-Souci A Ste Suzanne et A Valliere, et d'autres chefs de
partisans.
Dans I'Artibonite, Dessalines s'6tait fortement retranchd
A Marchand ; Charles Belair tenait, en avant des dbouuches
du Grand Cahos, les positions du Calvaire et de Plassac,
non loin de la Crete a.Pierrot.
Le nouveau plan de champagne du gouverneur tendait .
isoler Leclerc dans le Nord en lui coupant toutes communi-
cations par terre avwc l'Ouest et le Sud. Pour y parvenir,
il lui fallait contraindre les francais A abandonner la rive
droite de I'Artibonite, les Gonaives, Plaisance et le Limbd.
Dessalines devait en consequence enlever le camp Castera,
attaquer et reprendre la Crete- A Pierrot qui, par suite de


(1) Cf. Cl1igni Ardouin. Essais. p. 89





04 -

de l'occupation de Marchand. d'un c6te, et du Calvaire et
de Plassac, de l'autre, n'aurait pu resister A une forte
attaque, A laquelle participerait Charles Belair.
Vernet marcherait sur les Gonaives, tandis que le Gou-
verneur se portrait en personnel contre Plaisance et le
Limbe (1)
Pour I'ex6cution et le suces de ce plan, il avait nou6
des intelligence dans toutes les regions ott les operations
devaient avoir lieu ; il comptait sur I'ardeur, le courage de
ses soldats et de ses milices autant que sur l'affaiblisE( -
ment des troupes europeennes, dsj4 acceab!es par lks
maladies et le climate. (2)
Telles 6taient les dispositions arretees par Toussaint-
Louverture au commencement d'avril 1802.


(1) Memoires d'Isaac-Louverture.
(2) Ibid.









CHAPITRE IV


I.- Ouvertures de paix-Soumission de Christophe. Toussaint-
Louverture se rend au Cap-Son entretien avec Leclerc.
Derniere revue de la Garde d'Honneur.
II.- Toussaint-Louverture rentre dans la vie privee -II est
arret6 et deported en France.
I
Le gouverneur requt au quarter general de la Marmelade
la reponse de Boudet A sa lettre 6crite du Grand-Cahos.
Elle y fut apportee par le chef d'escadron Chancy que lui
renvoyait le general francais en change du chef de
brigade Sabhs et de l'officier de marine Gemont.
L'arrivee de son aide de camp, I'entretien qu'il eut avec
lui chang6rent entierement ses dispositions. Peut 6tre
song.ait il dejA a la paix.
Dans tous les cas, il fit reprendre sans delai la route du
Port-R6publicain au june officer avec une nouvelle lettre
pour Boudet. Cette fois it priait le general d'engager
Leclerc a enter avec lui dans des moyens de conciliation.
11 !ui protestait que l'ambition ne l'avait jamais guide, mais
I'honneur ; qu'il etait pret A rendre le commandement pour
obeir aux ordres du premier Consul, A faire enfin tous les
sacrifices pour arriter les progres du mal. (1)
L'oncle et le neveu ne devaient plus se revoir ; Chancy
fut retenu. Boudet fit porter sa reponse par une ordon-
nance. II manda A Toussaint Louverture qu'il avait fait
connaitre ses intentions au capitaine general et que celui-ci
etait pret A entrer dans un arrangement qui mit fin aux
hostilities.
On etait dans les premiers jours d'avril 1802. A cette
date, l'armde exp6ditionnaire avait d6ja perdu plus de cinq
mille hommes, et avait un nombre legal de malades et
bless6s da',s les h6pitaux. Des vingt cinq mille sol'ats
debarqu6s successivement depuis fevrier, A peine restait-il
douze mille combatants. (2)
Le gouverneur ne pouvait ignorer la situation pr6caire des
franqais et, A moins d'avoir estimn ses propres resources


( 1) M6moires du Fort de Joux.
(2 ) Cf Pamphile de Lacroix. Tome II p. 186.






- 96 -


insuffisantes pour continue la guerre avec advantage,
sa decision soudaine d'y mettre fin parait inexplicable. Les
dangers auxquels il avait voulu parer en pregnant les armes
n'avaient point disparu ; au contraire, ils dtaient plus
imminents que jamais par suite des premier.; succ6s de l'ex-
p6dition. Tout s'explique si l'on admet que la paix envisagee
n'etait qu'une trove dans la pens&e de Toussaint-Louverture.
Par 1'experience qu'ii avait du climate, de ses effects sur
Jes soldats europdens, il ne doutait pas de I'affaiblissement
prochain, fatal et de la destruction de I'armee expedition-
naire. II n'aurait pas longtemps A attendre avant la saison
des pluies qui devait le d6barrasser de ses ennemis ",
comme il le disait dans sa lettre du 8 fevrier A Dessalines.
Dans le camp francais, on 6tait loin de s'attendre a
la fin des hostilite6. "Le mal qu'avait faith Tous!aint-
Louverture donnait la measure de celui qu'il pouvFit faire
encore ; son parti, pour 6tre vaincu, n'6tait point subjugu6,
et quelque faible qu'il efit pu devenir, il n'eut jamais cesse
d'6tre redoutable, retranch6 dans le sein de la colonie, au
milieu de montagnes inaccessibles, d'ofi il pouvait sortir et
porter autour de lui le ravage et la sedition Les propo
sitions qu'il fit pour negocier sa soumission furent done
6coutees." (1)
Comment ne I'auraient-elles pas 6et? Elles arrivaient a
temps pour tirer Leclere d'une position des plus difficiles.
Voici ce qu'il dcrivait, le 21 avril, au ministry de ia marine
et des colonies: j'ai en ce moment sept mille hommes de
troupes coloniales sur lesquels je suis trop loin de computer;
et onze mille hommes de troupes europeennes. II me sera
impossible d'entrer en champagne avant d'avoir requ les
douze mille que je vous ai demands. II me faut vingt-cinq
mille combatants pour achever la conquate de St.
Domingue." (2)
1I saisit done avec empressement I'occasion inesp&ree qui
se prdsentait A lui d'arreter les hostilities. DMjA il travaillait
activement A obtenir la soumission de Christophe, auquel ii
avait 6crit pour lui offrir des garanties, mais en commettant
la maladresse insigne de proposer au general indigne de



(1 Pamphile de Lacroix, tome If, pp. 183 184.
(2) Correspondance de Leclerc avec les Ministres et le premier
Consul. Arc'h. Ministare de la Guerre-Paris.






-97 -


raider a s'assurer de la personnel de Toussaint-Louver-
ture. (1)
Le 24 avril, il lui adressait une nouvelle lettre oil, tout en
cherchant A calmer son indignation, il suggera une entrevue
pour tout regler. Toussaint-Louverture, A qui Christophe
soumit et les lettres reques et les reponses qu'il y avait
faites, I'avait autorise, tout en lui recommandant beaucoup
de circonspection, A accepter I'entrevue. 11 se rencontra, le
26 avril, au Haut-du Cap avec Leclerc, et commit la faute
de faire sur I'heure sa soumission au capitaine gdndral qui
Iui remit une lettre pour le gouverneur.
La conduite de Christophe fut ddsapprouvee par son chef
et ses compagnons d'armes. Mais aux reproches qu'on lui
adressait A ce sujet, il r pondit qu'il 6tait fatigue de vivre
dans les bois comme un brigand.
Cette sou mission primaturee porta un rude coup A Tous-
saint-Louverture, don't les forces se trouvIrent du jour ru


( 1 ) Au Quartier G6ndral du Cap, le 29 germinal, an X ( 20 avril
1802 )
Le general en chef
au general Christophe.
Vous pouvez ajouter foi, citoyen general, a tout ce que le citoyen
Vilton vous a 6crit de la part du general Hardy. Je tiendrai les
promesses qui vous ont &t6 faites ; mais si vous avez l'intention de
vous soumettre a la R6publique, songez qu'un grand service que
vous pouvez lui rendre serait de nous fournir les moyens de nous
assurer de la personnel du general Toussaint.
Signed : Leclerc,
Au Quarter General Robillard, Grand Boucan, le 2 floral an X
( 22 avril 1802 )
J'ai recu la v6tre du 29 du mois expire. D6sirant ajouter foi &
ce que m'a ecrit le citoyen Vilton, je n'attends que la preuve qui
doit me convaincre du maintien de la liberty et de l'6galit6 en faveur
de la population de cette colonie.
Les lois qui consacrent ces principles, et que la mere-patrie a
sans doute rendues, porteraient dans mon coeur cette conviction,
et je vous protest qu'en obtenant cette preuve desire, je m'y
soumettrai imm6diatement.
Vous me proposed, citoyen general, de vous fournir les moyens
de vous assurer du general Toussaint-Louverture, ce serait de ma
part une perfidie, une trahison, et cette proposition degradante
pour moi est A mes yeux une marque de l'invincible repugnance
que vous 6prouvez A me croire susceptible des moindres sentiments
de delicatesse et d'honneur.
II1 est mon chef et mon ami. L'amiti6, citoyen general, est-elle
compatible avec une aussi monstrueuse 1Ichete ?
Sign : H. Christophe.





- 98 -


lendemain sensiblement reduites. Elle eut, en effet,
pour r6sultat de livrer a 1'ennemi 1k00 hommes de troupes.
cent pieces de canon, une grande quantite de munitions,
et deux mille habitants prisonniers qui etaient autant
d'otages dans les mains du gouverneur.(i) Le quartier-gen6-
ral de la Marmelade 6tait decouvert au nord, tandis que le
Lirnbd et le Port-Francais passaient sans coup ferir aux
mains des franqais.
Dans sa lettre A Toussaint-Louverture, le capitaine-
g6ndral disait que ce serait pour lui une belle journ6e, s'il
pouvait le persuader de se soumettre aux ordres de la
Republique. Le gouverneur lui repondit qu'il avait toujours
4td soumis au Gouvernement franqais, puisqu'il avait cons-
tamment porter les armes pour lui; que si, des le principle,
on s'etait comports envers lui comme on devait le faire, il
n'y eut pas eu un seul coup de canon de tire; que la paix
n'eut pas det trouble dans I'Ile, et que l'intention du
gouvernement eut 6t6 remplie. En terminant, il crut devoir
tin.oigner A Leclerc son vif m6contentement de ce que
Christophe s'6tait soumis sans ordre de sa part. (2)
Le lendemain, faisant un pas de plus, il demand au
capitaine-gdneral une entrevue sur I'habitation Hdricourt,
pros du Cap; sur le refus de celui-ci, ii envoya son aide de
camp Marc Coupp6 et son secretaire Nathan l'informer
qu'il etait prdt a lui remettre le commandement.
Marc Couppd et Nathan eurent avec Leclerc une confe-
rence de plusieurs heures, et la paix fut arrdtee sur les
bases suivantes : lo. Liberty inviolable 9 tous les habitants
de St. Domingue; 2o Maintien dans leurs grades et fone
tions de tous les officers indigenes ; 3o. Toussaint Louver-
ture conserverait son dtat-major et se retirerait ofi il vou-
drait sur !e territoire de la colonie.
De retour A la Marmelade, Marc Coupp6 et Nathan
remirent A leur chef la lettre suivante du capitaine general,
portant la date du Jer mai 1802 :"Je vois avec plaisir,
citoyen general, le parti que vous prenez de vous soumettre
aux armes de ia R6publique; ceux qui ont cherch6 A
vous tromper sur les v6ritables intentions du Gouverne
ment franqais sont bien coupables. Aujourd'hui, if ne
faut plus nous occuper A rechercher les maux passes; je
ne dois plus m'occuper que des moyens de rendre le

(1) Rapport de Leclerc du 18 floral an X (8 mai 1802) au ministry
de la marine.
(2) Memoires du Fort de Joux.