Histoire de Toussaint-Louverture

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Material Information

Title:
Histoire de Toussaint-Louverture
Physical Description:
v. : port. ; 24cm.
Language:
French
Creator:
Pauléus Sannon, H ( Horace ), 1870-1938
Publisher:
Impr. A.A. Héraux
Place of Publication:
Port-au-Prince (Haiti)
Publication Date:

Subjects

Subjects / Keywords:
History -- Haiti -- Revolution, 1791-1804   ( lcsh )
Genre:
non-fiction   ( marcgt )

Notes

Statement of Responsibility:
par H. Pauléus Sannon.

Record Information

Source Institution:
University of Florida
Rights Management:
All applicable rights reserved by the source institution and holding location.
Resource Identifier:
oclc - 01905761
lccn - 20022229
ocm01905761
Classification:
lcc - F1923 .T893
System ID:
AA00008866:00002

Full Text



































































V




















UNIVERSITY

OF FLORIDA

LIBRARIES


I








HISTOIRE


DE


Toussaint-Louverture


PAR


I. PAULEUS SANNON


TOMV" II


IMPRIMERIE AUG. A. HtRAUX
EDOUARD HERAUX PROPRIETAIRE
323, Rue Bonne-Foi
PORT-AU PRINCE (HAITI)
1932
rous droits de traduclion et de reproduction trserva
Copyright, 1920, by H, PAULfUS SANNON





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LATIN
AMERICA






















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lire :
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thermicg'
thermidor
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sentir et
substance
par
Santhonax


PAGES
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16














CHAPITRE ler.


1, Laveaux, general, en chef de l'arm&e de Saint-Domingue.
Toussaint-Louverthie est nomm6 as commandement du D&
partement de l'Ouest. Commencement d'organisation de
'armde coloniale.
Suites de l'affaire du 30 VentOse.- Une ddligation de la Com-
mission civil se rend dans le Sud.- Scenes sanglantes aux
Cayes le 10 Fructidor.
II.- Rupture entire la Commission civil et Rigaud.
IIL Election de Laveaux et da Santhonax au Corps LUgislatif.



La Commission civil etait chargee de tous les pouvoirs,
Laveaux cessa en consequence d'exercer les functions de
Gouverneur par interim, et devint g6enral en chef de la
force arm6e. Rochambeau, de retour dans la colonie,
4tait d4signe pour occultr le m&me post dans la parties ci-
devant espagnole ; mais il fut destitute et renvoye en France
par la Commission dans le courant du mois de juillet.
Toussaint-Louverture, promu g6ndral de division, requt
le commandment du Ddpartement de l'Ouest (1) et Des-
fourneaux, 6elui de la province du Nord.
Depuis la paix de BAle, la colonie 4tait debarrassde des
E.ipagnols, mais il ne fallait pas moins faire face aux n6-
cessites de la guerre centre les Anglais et les Emigres
francais coalis4s.
II fut decide de crder une forte armde colonial ; trente
mille fusils qu'avait apportes la Commission civil, de.
vaient servir a l'armement des nouvelles formations.
Jusqu'en 1789, Saint-Domingue etait gard6 par deux rd-
giments europdens. cantonnes au Cap et a Port au- Prince,
et par un bataillon caserne aux Cayes. Le surplus de la
force armde consistait en milices formdes par les habitants.
Mais la repugnance de ces derniers A y servir etait devenue
si forte que la suppression de ces corps avait Mte ordonn~e


[t] Jusqt'en '311 'Artibonite faisait parties de 1'Ouest.





-4-


par [a M~tropole A la suite de rdvorles provoquees dans
presque toute la colonie par les vexations don't les mili-
eiens 6taient Vobjet de la part des commandants mili-
taires.
Rdtablies plus tard, les miliees, a I'exemple de ce qui se
passait en France, se transformreknt en gardes nationals,
des le d6but de la Rdvolution.
Ces gardes nationales, loin de constituer une garantie
pour I'ordre public, devinrent les foyers oif s'alimentait
I'agitation revolutionnaire, et oA les parties en lutte re-
crutaient les pires.66ments pour perpetuer le desordre et
I'anarchie.
Les Regiments europdens s6duits par leurs dta ts majors,
don't les officers appartenaient a la noblesse, n'avaient
pas tard&, de leur c6te, a devenir des centres de contre-
rdvolution. Ddsorganises par ta deportation ou par I'6mi-
gration valontaire de leurs officers qui pass&rent aux
Anglais et aux E.pagnols en guerre avec la France, cesi
corps avaient compl~tement disparu vers 1794.
A a. fin de 1792, six mille homes de troupes et de vo-
lontaire3 nationaux dtaient arrives da France avec la deu-
xirme Commission civil pour assurer 1'ex6cution de la
Iii du 4 .vril ; ils psrirnt bient6t de privations et de ma-
taliei, et au rn )n nt de t'invasion ang'o-espagnol, ii n'en
restait que de rares debris.
D'un autre cote, I'expdrience .tait venue prouver, de-
puis l'insurrection des esclaves du Nord, I'incapacit6 rela-
tive des troupes europeennes a rdsister aux fatigues d'une
longue carnpagne dans la colonie. II apparut des lors que
seuls, les indigenes etaient aptes A supporter les rigueurs
excessive: du climate, rendues encore plus meurtrjeres par
la pratique de la guerre de partisans.
La Commission civil, A son arrivee, n'avait trouv6 de-
bout que la force indigane, organis6e et commander par
des chefs indigenes. Livree a ses seuls moyens, sans se-
cours exterieur, cette armde avait su, par l'6nergie et le
devouement de ses chefs, emp6cher la conqu"te de Saint-
Domingue par les Anglo-Espagnols.
II a'agissait de I'augmenter et de lui donner une orga-
nisation definitive.
DdjA Toussaint-Louverture, de.sa propre initiative, avait
form deux corps avec les hommes arms des parnisses de






PiaisA-w.pet du Dondon: le rggiraent dit des San4-
culottes et le regiment du, Dondon.
D'accrd avec Lavea-ux, ii avait done A fI'un le No. 1 et
A 1'autre, lo No. 2, come rang dans la ligne, II obtint en-
siite 1i G)iverneur V'autorisation de creer deux autres
corps avec ies anciennes troupes franchesoui taintt r6-
pandues A cette.epoque dans .les posters du cordon de
.'Ouest. Ces derniers,A Itlr tour,recurent les nos. 3et4.(1).
Le ler regiment eut pour colonel Desrouleaux; le 24me,
Moyse ; le 36me Christophe-Mornet, et le 44me Dessalines.
Conformdment aux vues de la Commission civil. et
pour completer cette premiere organisation, le comman-
Sdant du Departerrent de 1'Ouest forma ,ls feme, 7nme
et 8~re regiments ou demi-brigades. Ces divers corps re-
presentaient une force reguliere de dix mille homines,
exerc s et aguerris. Toussaint-Louverture cria ensui e la
9eme demi brigade don't Morpas ( 2) devint le colonel, et
deux regiments de cavaterie.
II. prit pour son service personnel une compagnie de
quatre vingt dix dragons, qu'il placa sous les ordres du
chef d'escadron Morisset. Recrutes parmi les plus beaux
hommees'de l'arm6e, et soigneusement Oquip&s, ces cava
Iliers portaient un casquo orn6 de crins couleur pburpre
et de: lames d'argent avec une plaque du meme metal, otl
ktait inscrite cette fiUre devise : Qui pourra ean weir
jamais A bout ? ( 3 ).
Tou ces, regiments 6taient caserns et constamment
exerces.
.a m@me formation en demi-brigades devait 6tre.donnde
aux deuxtLgions de t'EgalitO de 1'Ouest et duSud. Et
c'est pour cet objet que Desfourneaux, nomme inspecteur
des troupes de ces deux provinces, allait partir incesssam-
itent pour les Cayes.
L'.ttentat du 30 Vent6se devait avoir des suites plus
graves quela deportation de Villatte. Aprds avoir inculpd
et appele vainement Pinchinat au Cap pour rendre compete
de sa conduite, la Commission civil n'avait pas tard4 &


(1) Lettre de Toussaint Louverture A Laveaux, du 3 Therrnidor
an 3 (22 Juillet 1795).
[ 2 ] Nous 6crivons : Morpas d'aprns l'orthographe relevee dans
la correspondence de cet officer avec Toussaint-Louverture.
(3 )Schoelcher- Vie de Toussaint Louverture, pages 172 et 173.




-6-


lancer un ordre d'arrestation contre lui. Depuis son elec-
tion au Corps Legislatif, Pinchinat se tenait aux Cayes.
C'est lA qu'il apprit qu'il 6tait implique dans 1'affaire de
Ventose.
Pour Laveaux, Perroud et les Commissaires civils, ils se
trouvaient en presence d'un complot trame par les hommes
de couleur pour s'emparer du Gouvernement, et non de
I'unique effet de l'ambition personnelle de Villatte.
L'interruption des communications, consequence de l'oc-
cupation d'une parties du territoire par les Anglo-Espagnols,
les conditions dans lesquelles se poursuivait la guerre,
1'6tat de complete abandon oh etait la colonie par
rapport A la Metropole, toutes ces causes rdunies avaient
fait des commandants militaires les detenteurs de la puis-
sance publique dans leurs provinces respectives jusqu'a
l'arrivee de la Commission civil.
Laveaux. gouverneur interimaire, enferme pendant
longtemps au Port-de-Paix, s'6tait trouv6 dans 1'impossi-
bilite matdrielle d'exercer une surveillance exacte sur les
actes de ses subordonnds et sur I'administration gendrale
de la colonies. Sauf en ce qui concernait Toussaint-Louver-
tire qui recevait r6gulidrementses ordres par suite de la
Sprgximite du siege du Gouvernement avec l'Artibonite,
I'autoritd du gouverneur dtait purement nominale. En fait,
Rigaud, Bauvais et Villatte dtaient de vdritables procon-
suls dans leurs commandments.
Autour de ces trois chefs, les hommes de couleur en
particulier etaient parvenus. peu A peu, au plus haut
degr6 d'influence par les positions qu'ils occupaie
I'armde et dans I'administration.
Mais s'ils cherchaient A conserver ou meme A accroitre
cette influence que lgitimaient d'ailleurs leurs services,
ils 6taient loin d'entretenir la pensee insensee de s'emparer
du gouvernement de la colonie sur les repr6~entants de
la Metropole. En some Villatte seul etait responable du
coup de force du 30 Vent6se. En attribuant a tous les
hommes de couleur ce qui n'6tait que le fait d'un seul
ou de quelques-uns, Santhonax, le vrai moteur de la Com-
mission, paraissait n'avoir en vue que de saper l'influence
politique de cette classes.
Et ce fut pour y parvenir que la Commission decida
d'envoyer dans la province du Sud une del6gation, compo-
see de Leborgne, Rey et Kerverseau.






SPartis du Cap, le 16 Juin, sir les corvettes L'Afri-
caine et La Doucereuse ", les D1eegues allerent debar-
quer A Tiburon, d'oa ils se rendirent aux Cayes. Ils firent
leur entree le 24 dans cette ville, oif arrival peu apres
Desfourneaux, en sa quality d'inspecteur g6ndral des
troupes de i'Ouest et du Sud.
La Delegation avait pour instructions, lo, d'6galiser les
droits entree tous les citoyens sans distinction de couleur ;
2o ; de iie pas oublier dans les recompenses A accorder les
services rendus par les hommes qui avaient concouru A la
conservation du territoire francais ; 3o. de rochercher si la
conspiration qui avait elate au Cap, le 30 Vent6se, n'avait
pasde ramifications dans le Sud ; 4o : dedestituer I'ordon-
nateur Gavanon et le contr6leur Duval Monville; 5o; d'en-
joindre a Pinchinat de se rendre au Cap pour rendre compete
de sa conduite A la Commission civil.
Elle etait investie du pouvoir de decerner des mandates
d'arrit contre tous les individus qui conspireraient con-
tre la sdcurit6 et la tranquillity publiques. La duree de ses
pouvoirs 6tait fixee A trois mois.
La mission gendrale des D6e1gues consistait enfin
A surveiller I'administration de la province du Sud et A y
" substitute A l'aspdrit6 du gouvernement militaire la dou-
ceur du regime des lois constitutionnelles et de l'autorit6
des magistratures civiles ".
La politique de la D616gation et les moyens auxguels
elle recourut pour remplir la mission qui lui 6tait *assi-
gnde, devaient provoquer de.graves dv6nements.
.Toussaint Louverture, instruit par Santhonax de l'en-
voi prochain des Dl16gues, avait deconseille cette me-
sure, et demand A la commission de l'exp6dier plut6t dans
le Sud en conciliateur, afin d'dviter les malheurs qu'il
pr6voyait. ( 1)
II etait, en effet, trop perspicace pour ne pas voir
que la politique de Santhonax ne tendait qu'A attiser les
rivalites de couleur, A opposer les parties les uns aux .au-
tres, afin d'6lever sur leurs ruines cette sorte de dictature
personnelle A laquelle visit ddej le Commissaire civil, A
1'6poque de sa premiere mission A St.Domingue. Santho.
nax s'en 6tait probablement ouvert A Toussaint Louver-
ture, parce qu'il nourrissait I'espoir, en caressant le chef

[1] Rapport de Toussaint-Louverture du 18 Fructidor an V
(5 Septembre 1797) au Directoire Ex6cutif.




8 --

nolr, en flaitant son ambition, de faire de lui l'instrument
de cette politique machiavelique. Aussi, venait il de le faire
inommer general de division.
Les homes de couleur du Sud n'avaient pas appris
sans le plus vif mecontentement la deportation de Villatte.
Leur partiality envers un des leurs les empechait de se
fire une just idee des torts de l'ancien commandant du
Cap. Mais c'dtait chezeux un defaut de temperament.
Une 6troite solidarity de classes les rendait trop souvent
aveugles sur les fautes des uns et des autres. Et quand
ils surent que Pinchinat, leur idole, le chef distingu6 qui
avait rendu tant de signals services a leur cause, etait
impliqu4 dans i'affaire du 30 Vent6te, et que la DelIgation
etait arrive avec l'ordre de I'arrdter, leur exasperation ne
connut plus de borne. Aussi lorsque les Dl6cguds remi-
rent a Rigaud le mandate d'arret pour dtre execute, Pin-
chinat aussitot averti, put-il s'enfuir aux Baraderes, au-
pros de Doyon qui y commandait. ( 1)
Comme suite a ses instructions, la D6legation destitua
Gavanon et Duval Monville, deux administrateurs aui
avaient la confiance de Rigaud, et les remplaca par Id-
linger et Lamontagne, designs par la Commission ci-
vile.
Cette measure excita des murmures, d'autant que la
province etait florissante, et se suffisait A elle-m me depuis
lofintenips sous l'adriinistrttion des deux fonctionnaires
diskgrcies. On y vit une injustice caractirisee.
LQautorit6 de Rigaud et la garantie de son influence
Ataient surtoutdans I'organisation qu'il avait su donner
aux forces militaires du Sud.
La Deligation s'en 6tait apergue bien vite ; elle s'avisa
d'y porter la main.
La parties militaire 6tait specialement confide a Desfour-
neaux. Des son arrivee aux Cayes, ce g6enral adressait
a Laveaux le rapport suivant, touchant les forces milital-
resdu Ddpartement : ..... Je viens de passer en revue les
troupes en garnison aux Cayes. Les moyens qu'offre cette
parties de la colonie ont permis aux chefs de fournir aux
troupes I'habillement et l'dquipement ndcessaires ; aussi,
la tenue des troupes est elle passablement belle.

( 1) Lettre de Rigaud A Julien Raimond, datee des Cayes, le
29 Messidor, An 4, ( 18 Juillet 1796. J






La composition de la Legion prisente un colosse effra-
yant de force armee entre les mains d'un seui homme qui,
au commandement de cette Legion, reunit le conmmande-
ment de Saint Louis, place forte du Sud, et I'inspection de
tous les ateliers du DNpartement. Rien n'est aussidange-
reux pour. la libertO publique et I'autorite national qu'un
tel conflict (sic) de pouvoirs reunis sur une seule tate.
Lefranc, chef de brigade de cette L4gion, est I'homme que
je veux designer. Sa morality, I'opinion publique et des
plaintes sourdes contre cet officer, me font presumer que
loin d'employer l'autorit6 vraiment colossale qui lui est
confide pour le r6tablissement de I'ordre et le maintiJn des
lois de la R6publique, elle n'est entire ses mains qu'un ins-
trument de vengeance, de dilapidation et de persecution.
Comment, d'ailleurs, un tel chef ne serait il pas A crain-
dre, ayant le commandement de 4 ou 5000 homes prets A
executer !es ordres de quelque nature qu'ils puissent 6tre,
que pourra leur donner.ce chef ?
La Legion du Sud est compose de 4 bataillons, chacun
de 12 A 1503 homes; et chacun de ces bataillons est
command par un chef de bataillon, qui, dans la mime pro-
portion d'une autorit6 4galement funeste, en ce que chacun
d'eux command un arrondissement ou cantonnement, ce
qui leur donne le droit d'inspecteur particulier des ateliers,
et que, par ce moyen, il augmente encore la masse d'auto-
rite dont il. est deja revetu. Ce. que je dis de l'infanterie
est absolurienit applicable A la civalerie don't le nombre se
monte 1 1200. Augustin Rigaud, frere du general, com-
mande cette troupe come chef de brigade de cavalerie,
et exerce tant A raison de cet emploi qu'A celui de com-
mandant d'arrondissement, une futorit6 et une influence
sans borne. Tout est A craindre d'hommes aussi puissants
et aussi jiloux d'une autorite que, par un laps de temps
et des cirdbristanices malhcureuses, ils ont su assumer bur
leur tete.
Vous savez comme moi que, quand des hommes ont bu A
la coupe du pouvoir, il est bien difficile de la leur arra-
cher des mains, surtout lorsque l'ambition et des vues d'in-
terdt, jointes A l'immoralit6, font la base du caractere de
ces m6mes hommes ; et je ne crois pas me tromper, si j'en-
visage Lefranc et Augustin Rigaud come capables d'en-
treprendre les dessins les plus coupables et les plus violent
pour conserver une autorit6 qu'ils ont usurpee.
Jugez, mon cher general, d'apr6s le tableau que je viens
de vous faire de ces deux chefs de brigade, quelles doivErt


-9 -_






-tre L'INFLUENCE ET L'AU'TORITE DU' GENERAL RIGAUD : NI
AVANT NI DEPUIS LA REVOLUTION, AUCUN MILITAIRE N'A JOUI
D'UNE !AUTORITE AUSSI VASTEMET AUSSI ETENDUE QUE CELLE
DE CET OFFICER GENERAL. IL EST TOUT ET PEUT TOUT ET
JE LE TIENS CAPABLE DE TOUT POUR CONSERVER UNE AUTO-
-RITE DEVINT LAQUELLE TOUT BON REPUBLICAN CRAINT DE
VOIR EXPIRER LA LIBERTY PUBLIQUE ET L'AUTORITE NATIO-
NALE. Rien n'est done plus pressant que de prendretoutes
les measures quelconques qui tendraient. disseminer les
pouvoirs, A 6ter.aux grands chefs I'influence alarmante don't
its jouissent et au moyen de laquelle ils menent une popu-
lace aveugle et toujours pr6te A seconder les vues d'ambi-
tion des intrigants. Il est done de toute urgence d'amener
un changement total dans les esprits, chargerrent qui ne
pourra s'effectuer que lorsque la force armee sera divisde
en plusieurs portions commandoes par autant de chefs. La
dissolution de la Legion et sa rdorganisation en demi-bri-
gades, deviennent indispensables..
Je ne me cache pas que cette operation (1) exige une
politique et une prudence consommees ; mais j'espere que
par tous les moyens que je prendrai, j'y rdussirai sans ehoc
violent ; et je vousdemande I'autorisation de proceder A
cette nouvelle organisation, du moment que je verrai jour
A pouvoir le faire avec succcs. (2)
Avant meme que d'arriver aux Cayes, A son passage A
Tiburon, la Dl06gation avait commence d sooffler la dis-
corde en representant:aujU noirs que les mulAtres.les main-
tenaient dans les, grades i,nferieurs de l'armie ; elle tirait
argument du fait que le hormbre des officers .de couleur
dtait plus 6lev6 que celuj des officers roirs. :
Plus tard, au course d'une tournee que les D6l6gues
firent au Camp-Pdrin et sur I'habitation Laborde, dans la
plaine des Cayes, des offieiere de leur suite tinrent aux
soldats cultivateurs, en majority noirs, le language le plus
insidieux. A'l Camp-PBrin, des militaires excites par eux,
emprisonnerent I'officier commandant le poste, Sur tout
leur passage, ils rdeptaient aux cultivateurs qu'ils etaient
libres, et que cependant les mulatres les opprimaient. ( 3)
Tout cela ne pouvait mener A rien de bon.
[1] Ardouin a reproduit par erreur: population. Voir tome
III. p. 246
[ 2] Lettre de Desfourneaux A Laveaux, datee des Cayes, le 29
Messidor, An 4. (18 Juillet 1796) Correspondance g6enrale de La-
veaux.
(3) Lettre pricit6e du 29 Messidor, An 4, de Rigaud A Ju.
lien Raimond.




- 11 -


Par ailleurs, laconduite priv&e des Delegu&s nie I'issait
pas de donner lieu A la critique. On les accusait de dila-
pidations et de d6bauche. Ils se livraient -n effet A de folles
d6penses pour leur train de maison,entretenaient des files
publiques, et passaient leur tempsau jeu. Leborgne, sur-
nommeon ne sait pourquoi le Marat" des Antilles, se
faisait plus particulierement remarquer par son incordui-
te. Il. lui arrival de suborner une jeune personre, Melle
Marie Villeneuve, qui 4tait notoircernnt fiancee a Rigaud,
Et il imagine de rendre le general temoin de sa bonne
fortune. Sous un pr6texte, il I'introduisit dans sachambre,
oil se trouvait la jeune fille sdduite. Rigaud, dit- i) Acelui-
ci en souriant, je vais vous faire voir la plus belle fille des
Cayes, mais promettez-moi de garder le secret. Et Le-
borgne d'&carter les rideaux du lit. A la vue de sa fiancee,
Rigaud, n'cdoutant que son indignation, se jeta sur
I'impudent personnage, le terrassa, et allait le precipiter
dans la rue, par dessus le balcon, lorsqu'il en fut empich6
par les domestiques, accourus aux cris du lAche. ( )
Tant de provocations devaient avoir des suites fAcheuses,
etant donned l'amour-propre et le temperament violent des
homes qui en dtaient I'objet.
Le 19 Thermidor, la Commission-civile avait rendu une
amni.tie general en faveur des Franc;ais qui se trouvaient
sur le, territoire occupy par les forces anglaises, qu'ils
eussett ou non porter les armes centre la republique.
Escomptant les bons effects que pouvait produire cette me-
sure sur I'esprit des habitants de la Grand'Anse, la D~6-
gation ordonna une expedition militaire contre ce quarter,
tout en la faisant preceder de parlementaires, charges d'y
porter I'acte d'amnistie.
Desfourneaux devait commander en chef I'expedition;
prdsonptueux autant que malhabile, il prit ses dispositions
sitn t-anir compete des observations et representations des
officers indigenes qui, accoutumes a faire la guerre dans
ces regions, avaient une connaissance plusexacte que lui
des localities. Les forces expeditionnaires marcherent en
trois colonnes. Rigaud se porta sur les Irois ; Doyon se
dirigea des Baradres sur Pestel, et lui, Desfourneaux, a
la tate de la colonne du centre, prit la route du Camp-Perin,

(1) Baron de Vastey, Remarques politiques sur quelques ou-
vrages et journaux francais concernant Haiti. Sans-Souci, Tpprirre-
rie Royale, 1814-I vol. Note au bas de la page 213 de 1'Mdition an-
glaise.-




- 12 -


:-.dan!,t'intention d'attaquer le camp Raimond, s4ud au Ply-
mouth,
Confiant, il etait sorci des' Cayes, accompagne ,des
membres de la Dlegation, croyant aller, au devant
d'un succes certain. Les habitants de Jeremie recurent a
coups de fusil les parlementaires envoys:- vers eux. Le
gnrral attaqua le camp Raimond, mais fut si complte-
ment battu que, pour faciliter sa retraite, il dut abBn-
'donner en route une piece de canon. Au Camp Perin, il
rassembla la troupe, et d6clara que les legionnaires ne I'a-
vaient pas second dans i'attaque. Furieux de son echec,
aussitOt rendu aux Cayes, il fit arrater et embarquer
I'ex-ordonnateur Gavanon et Tuffet, et y manda Le--
franc pour affaire de service. Ce dernier commandait
I'arrondissement militaire de St. Louis. 11 entra aux Cayes
le 10 Fructidor (28 Aofit). Desfourneaux ordonna de
Droedder immediatemint A son arrestation.. Tandis qu'on
le conduisait vers le port pour 6tre embarque A destination
du Cap, Lefranc, ayant rencontre sur son passage un group
de legionnaires, s'arracha des mains des officers qui l'ac-
cornpagnaient, et se jeta au milieu des siens. I1 Ids entraina
encriant: aux armes et alla s'emparer des forts "La
Tourterelle et Ilet ".
La g6ndrale bat aussit6t par la ville, appelant la garni-
son sous les armes. Les homes de couleur accourent
'de routess parts se ranger autour de Lefranc, .tandis que
la garden national et les soldats du 886me regiment euro-
_peen se r6unissent au gouvernement. C'est la guerre civil.
: e chef de brigade Nadaud, avec un contingent d'hom
'mes. attaque La Tourterelle' ii est b!ess et repousse.
Desfourneaux, qui s'est port en personnel coit're le fort
Ilet, n'et pas plus heureux. Sur ces entrefaites, la nuit
arrive, Augustin Rigaud sort du Fort Ilet, et se. rend dans
la plane, oi il souleve les noirs, et ceux-ci sepresenten
bient6t aux portes de la ville en nombre impostnt.
L3 lendemain, 11 Fructidor, la DdI6gation fit sommer
les detenteurs des Fopts de se soumettre et de livrer Le-
franc A I'autorite. Bauvais, qui etait charge de I'arrondis-
sement, se rendit sur les lieux et essaya de parlementer
avec le3 chefs. On refusa de I'entendre, Lefranc et ses amis
reclament la presence de Rigaud avant d'ecouter aucune
proposition de paix.
Dseanpar3;incapable de faire tMte A 1'orage, la DDl6gation
so d6cida A appeler Rigaud, vers qui le part, de Lefranc
avait dejA envoyd des 6missaires.





- 13_


Parti des Irois A march forcee, Rigaud arriva, le 14, A 2
heures du matin, au Fort Ilet. (1) Au jour, il entra en ville.
pour ne trouver au Gouvernement que Leborgne et Kerver-
seau. Desfourneaux et Rey etaient en fuite depuis la veille.
Le bAtiment sur lequel ils se sauvaient, ayant Rte canonn6
par les Forts, its I'avaient di abandonner et se jeter dans
une lIgere embarcation qui les debarqua a I'lle-A-vaches.
Aprs y avoir errd plusieurs jours, ils furent recueillis par
un capitaine amrricain qui les conduisit finalement au Cap.
La fuite de Desfourneaux et de Rey n'avait pas calm
les esprits. Les troubles continuaient a I'arrivde de Rigaud ;
une soixantaine de personnel y devait encore trouver I1
mort. Les d!siguds aecuserent dans la suite ce general
d'avoir feint de se trouver mal pour ne pas mettre fin aux
massacres et au pillage. Rigaud sauva cependant ui
grand nombr, d'habitants vieillards, femmes et enfants,
qui erraient par la ville en les recueillant sous son prop1-
toit. (2)
Kerverseau et Leborgne tremblaient de terreur, quoique
proteges par Bauvais qui ne les avait pas abandonnes un
insta.nt. Ils. parent. un arretd par lequel ils chargrqent
Rigaud du.soitirnde retablir I'ordre, et mirent sous sa sauvg.
garde et respn~sabilitd la surete des personnel et des pro-
p~idtes Le 6-'Frauctidor, Rigaud 6mit A son tour, une prot-
clamation pour annoncer au people qu'il venait d'etre char-
g6. du Gouvernement, "les malheureux dvenements qil
viennent de se passer, disait-il, ayant determine la DdlIga-
tion A me charger a prendre les measures convenables pour
le retablissemnent de I'ordre et de le paix, j'annonce A tous
19~ citoyans que j'ai pris les rdnes du gouvernement jusqu'a
ce que le r tabiissement entier de la paix m'ait mis A
meme de, suivre les formes prescrites par la Constituti n."
'LU calie 'rena4uit aussit6t. Leborgne et Kerverseau
s'embarquerent peu apr&s pour Santo-Domingo. d'oui ils
regagnerent le Cap. En apprenant le depart des D6legues,
Pinchinat se hata de rentrer aux Cayes.
La victoire remportee par Lefranc et les siens sur la D&-
legation avait Wt, achet~e au prix de la rebellion, et il


(1) Lettr'di6 Rigaud du 30'Vendemiaire an 3 (21 Octobre 1796) au
Corps L6gislatif. Arch. Nat. Paris. AF in 208.
(2) Lettre-de' Rigud du-30 Vendemiaire an 3 au 'Corps
L6gislatif.




- 14 -


n'"tait pas douteux pour Rigaud que Ia Commission ei-
vile ne l'eft charge personnellement de la responsabilite
de cas traoules. Aussi, 6'empresse-t-il d'adresser au
Dirac:oird un rapporc circoastancie. 11 fallaic s'attendre
inilgeL tojt a c-. qi laI gjuvernament approuvAt I'atti-
tale de ;de3 rcpreentants, don't I'autorit6 et le caractere
avaient Let si ouvertemenc mdconnus, quellesque fussent
d'ailleurs les fusses nesures qui, de leur part, avaient
provoque 1'Nvenement. D&s lors, c'etait peu habile de
rapprocher, come Rigaud allait le faire, I'affaire de
Fructidor de celle de Ventose, et de porter la question
sur le terrain de caste. Ne semblait-il pas justifier l'ac-
cusation de complot dirigee par les Commissaires civil,
par Laveaux et Perroud centre les homes de couleur,
lorsqu'il dit aux siens dans sa proclamation du 12 sep-
tembre : C'est en prechant I'6galite que ces hommes
pervers (les Commissaires civils) veulent aneantir votre
caste; les succs qu'ils ont obtenus dans le 'No~r, leur
donnent I'espoir d'y parvenir facilement dans le Sud et
dans I'Ouest; mais ils se trompent, soyez-en certain. "
La Municipality des Cayes s'empressa, aussisot I'ordre
retabli, d'envoyer des depuits au Cap, charges de faire
un expo36 des evenements A la Commission civil; mais
celle ci refusa de les entendre. D'autres deputits"furent
alot's exp.didis Santo-Domingo pour remplir la meme
mission aupres de Roume sans y tnouver un meilleur
accueil. On recourut A d'autres moyens. La Municipalite
fit partir pour Paris une rIputation. compose de Garri-
gou et Lachapelle avec des depdches pour le Corps
Legislatif et le Directoire. Plusieurs temoins des 6v&ne-
ments, Pinchinat, Rey-Delmar, Decourt et Gellee, prced-
dem nent elus deputes au Corps Legislatif, s'embarqudrent
pour se rendre A leur poste en meme temps que Bonnet,
aide-de camp de Rigaud, envoy par ce dernier en mission
spdciale auprds du Directoire. (1)
Le bAtiment sur lequel ils prirent passage fut capture
par les Anglais et conduit au Ml6e St'-Nicolas, ofi ils
resterent prisonniers jusqu'au commencement de 1797.
Transfers A Portsmouth, ils furent changes et arriverent
finalement a Paris en aoft de la meme ann6e.
La Commission civil, aprds avoir refuse d'entendre les
envoys de la Municipalitd des Cayes, avait fait partir
pour cette ville, Martial-Besse et Chanlatte charges

(I) Voir le Rapport de Bonnet au Directoire dans ses souvenirs
hlstoriques, pages 395 et suivantes de l'Appendice.





- 15-


d'enqu.ter sur les,derniers evenements. Eile demand
.egalement un rapport & Bauvais. Martial-Besse, Chan-
latte et Bauvais conclurent tous trois en attribuant les
torts aux membres de la Del6gation. [I]
Le~ .Commissaites civils ne prirent aucun de ces
rapport eh consideration ; ils declarerent, par une pro-
clamation en date du 23 Frimaire'(13 Decembre) que
les chefs de la revolte des Cayes dtaient Andre et Au-
gustin Rigaud, Duval Monville, Salomon, Lefranc et
Pinchiriat; "ce Pinchinat qui en 1791 a sacrifi6 300 Noirs
A la rage des factieux du Port-au-Prince, en stipulant
letir deportation a la baie du Honduras pour prix de
leur fidelitd. aux hommes de couleur, et du sang qu'ils
avalent verse pour leurs droits." Par la mdme proclama-
tion ils autoriserent les habitantss -du Depattement du Sud
A se ret.irrer.soit dans la parties espagnole de I'lle, soit
dans les- pays neutres ou allies, iet. deciderent que les
sommes dtes tant par I'ancienne .administration du Sud
que par la nouvelle ne seraient acquittees qu'autantque
les ordonnances ;y affirentes seraient visees par l'Agent
Central de la ComptabilitA, resi.dantau Cap. Enfin, ils
rattacherent lesquartiers..de I'Apse A-Veau et du Fondf-
des Negres a I'arrondissementt de' Leoganeconfi. a Bau-
vais, et appelerent Chanlatte etMairtial Besse au comman-
dement respectif des arrondisserients de Jacmel et de
St.Louis: Mais les populations, in'citdes par les emissaires
de Rigaud ne permirent ni a Chanlatte ni & Martial-Besse
d'ex-rcar leurs functions; ils se-virent contraints de s'en
retourner au Cap.
Tout Yrapport cessa des lors entire Rigaud et la Com-
mission, celle-ci ayant decide de ne correspondre dorO-
navant qu'avec administration civil, les municipalities
et les tribunaux de la province da Sud.


Ces diverse measures ne laissaient guere de doutesur
le sens des rapports que la Commission adresserait au
Directoire sur les evenements du 10 Fructidor.
Quand la proclamation du 23 Frimaire fut connue aux
Cayes, une assemblee de Commune convoqude par la Mu-
nicipalite se reunit pour diliberer sur la situation; il en
sortit un arrdtd en date du 10 Niv6se (30 decembre), par
lequel Rigaud etait requis de continuer A remplirles fonc.





- 16 -


tions de son commandement jusqu'a ce que le Corps Legis-
latif ou le Directoire Executif en ait autrement ordon-
nd. Les autres communes du Sud prirent, A I'exemple
de celle des Cayes, ta meme decision. Le 22 Niv6se, an 5
(11 Janvier 1798) par une proclamation adressee aux ci-
toyens du D6partement, Rigaud declara que, d6fdrant
au veu des Comrmunes, "il restait A son poste jusqu'B
ce que le Corps L6gislatif ou le Directoire Executif de
la REpublique Francalse, qui doit decider de son sort,
lui ait ordonn6 d'aller se justifier, ou prononce d4finiii-
vement."
La Commission civil sollicita l'ordre de faire arrater
Rigaud. qu'elle n'obtint pas, encore qu'elle crfit pouvoir
donner I'sssurance au Ministre de la Marine d'executer
un pareil ordre sans d6ployer la force publique ". (1)
Comme ii fallait s'y attendre, le Directoire approuva sans
reserve I'attitude de ses repr6sentants aSt.Domingue; aussi
exclut-il de l'amnistie votee par le Corps Legislatif A
propos des troubles des Cayes, Andre et Augustin Rigaud,
Lefranc, Pinchinat, Duval-Monville et Salomon, designs
comme chefs de la revolte.
Sa destitution n'ayant pas te6 toutefois pronounce, ni
aucune measure prise pour lui enlever le commandment,
Rigaud restas la tdte du DNpartement, meme aprs qu'il
eut appris la decision dii Directoire A son egard."
D&s le mois d'ao0t, la Cdmmission avait proclam6 dans
ia colonies la Constitution de I"An 3, et conyoqu'les assem-
blees primaires et dlectorales pour I'election des dpu.
tes au Corps lgislatif. En vertu de la loi du 23 Septembre
1795, qui fixait le nombre Oes representants d'apres la popu-
lation, St -Doningue avait droit A six deputies an lieu de
dix-huit que lui avait accord la loi du 22 aofit 1792.'
Le 14 Septembre 1796, une assemble dlectorale rgunie
au Cap, nommait Santhonax, Tomacy,Pdriniaud et Boisrond
jeune. deputes au Conseil des Cinq-Cents, et Laveaux et
Brother, au Conseil des Anciens. Les communes du Sud
avaient protests vainement centre la decision illegal prise
par la C)'n~ission de convoquer une assemblee electorale


1J Lettre de la Commission Civile au Ministre de Ia Marine.et
des Colonies, du 8 Prairial an 5 (28 Mai 1797 ).





- 17 -


unique au Cap, (1) alors qu'il eut do y en avoir une dans
chaque d6partement. La Commission n'avait recouru A
cette measure, justement critiquee, que pour empacher le
Sud de confirmer par une nouvelle election le mandate
donn6 quatre mois auparavant A Pinchinat et cases collgues.
L'6lection de Laveaux avait Wt6 pr6par6e par les soins
de Toussaint-L'ouverture. Le 17 aoft, environ un mois avant
la reunion de I'Assemblee dlectorale, ce dernier lui avait
adresse la lettre suivante : Mon general, mon pare, mon
bon ami,* come je prdvois avec chagrin qu'il vous arrivera
dans ce malheureux pays pour lequel et ceux qui I'habitent
vous avez sacrifice votre vie, votre femme et vos enfants, -
des d6sagr6ments, et que je ne voudrais pas avoir le dou-
leur d'en 8tre spectateur, je d6sirerais que vous fussiez
nomm6 Deput6 pour que vous puissiez avoir la satisfaction
de revoir votre veritable patrie et ce que vous avez de
plus cher : votre femme et vos enfants, et etre a l'abri
d'etre le jouet des factions qui s'enfantent A St-Domingue ;
et je serai assure et pour tous mes freres d'avoir pour la
cause pour laquelle nous combattons le plus zeli defenseur.
Oui, g6ndral, mon pere, mon bienfaiteur, la France possede
bien des hommes ; quel est celui qui sera a jamais le vrai
ami des noirs comme vous ? II n'y en aura jamais.
Le citoyen Lacroix est porteur de ma lettre; c'est mon
ami, c'est le votre, vous pouvez bien lui confier quelque
chose de vos r6flexions sur notre position actuelle. II vous
dira tout ce que j'en pense. Qu'il serait essential que nous
nous voyions et que nous causions ensemble Que de choses
j'ai A.vous dire Je n'ai pas besoin, par des expressions,
de vous temoigner l'amiti6 et la reconnaissance que je vous
ai : je vous suis assez connu.
Je vous embrasse mille fois, et soyez assure, si mon desir
et mes souhaits sont accomplish, que vouspourrez dire que
vous avez a St.-Domingue I'ami le plus sincere que jamais
il y a eu." (2)
Toussaint-Louverture et Laveaux se virent,et d6s le 31 aoQt,
le premier 6crivait de nouveau au second: "je n'ai pas perdu
un seul instant pour envoyer des homes de confiance afin


(1) Souvenirs historiques de Bonnet, piece No. 17 de l'Appen.
dice, pp. 462 et suivantes.
(2) Lettre date du quartier-g6n6ral de Descahaux, 30 ther-
midor an IV.




- 1--


d'iaspirer A tous les 4lecteurs I'importanee qa'il y a pour
te bonheur des noirs que vous soyez elu ddpute ; vous le
aerez. Tout ce qui dependra de moi pour cela, je le ferai. "
Toussaint-Louverture voulut-il dloigner de la colonie, en
faisant l6ire Laveaux, un chef de l'autorite duquel il serait
devenu jaloux,et don't il voulait occuper la place ? 11 semble
bien que non, encore qu'on l'en eat accuse plus tard. Les
relations entire les deux amis resterent, en effet, apres
le depart de Laveaux, aussi suivies, aussi intimes qu'avant.
Si celui ci pensait avoir ete vietime d'une perfidie de la
part de celui IA, arrive en France, n'eut-il pas eu A son
regard une tout autre attitude que eelle qu'il garda jusqu'A
la in ? Jarrai Toussaint Louverture et la liberty gnderale
n'eurent dans la M6tropole d'ami plus ferme, de d6fen-
aeur plus constant, plus z6Bl que Laveaux, ainsi qu'en te-
moigne leur correspondence.
Quant A Sonthonax, ii avait personnellement brigue
I'honneur d'&tre dlu, et sa nomination avait Wte le rdsultat
d'une pression brutale exerede sur les Oleeteurs. Un de ces
agents, nom-nd Gignoux, apr&s avoir parcouru les rues du
Gap, armed d'un sabre, entra au milieu de l'Assemblee 6lec-
torale et menaca de sabrer qui ne nommerait pas le com-
missaire civil. (1) Et d'apres la declaration d'un 6lecteur
de la paroisse d'Aquin, faite devant la Municipalite de
cette ville, le g6n6ral Pierre Michel, membre de I'Assem-
bl~6 electorale, aurait menace, le jour des elections, d'ache-
ver d'incendier le Cap, si ses candidates, Laveaux et Son-
thonax n'etaient pas nommds. (2)
Bien avant les elections, la Commission civil 6tait rd-
duite A deux membres : Julien Raimond et Sonthonax ; les
autres, Giraud et Leblanc, Otaient parties successivemen't
de la colonie.
Laveaux s'embarqua le 28 vendemiaire an 5 ( 19 octo-
bre 1796) pour se rendre A son nouveau poste. Sonthonax
ne paraissait nullement press d'aller remplir son mandate
de reprdsentant du Peuple. Aussi, continua-t-il d'exercer
les fonctions de commissaire civil malgr6 son titre de
d6pute.


(1) Madiou, Tome ler : pp. 260.
(2) Souvenirs historiques de Bonnet, piece N*, 19 de 1'Appendice
p. 468.











CHAPITRE II


I.- Toussiint-Louverture reprend le Mirebaiais.
II est nomm6 g6enral en chef de I'Armge de St-Domingfe.
IL--- Grave dissidence entire Toussaitt-Louverture et Sonthonax,
Depart force du csmmissaire civil pour la France.




Son arm4e r organis6e" et considrtablenEtt -augMentt&,
Toussaint -Louverture resolut de poursuivre av~c u-ne nou-
velle ardeur les operations centre les anglais, dans le
ferme dessein de les expulser,cette fois, du territoire.
04s le 27 juin 3796, il faisait part a Laveaux de ses pr6-
paratifs contre le Mirebalais qui dtait retombeaux main's
de I'ennemi: "je travaille au project d'attaque centre Ie
Mirebalais, je prends toutes les measures possibles pour
ne pas dchouer, quand nous l'effectuerons. J'ai mont6 au
Grand Cahos pour cela, j'ai envoy dans l'interieur de
cette paroisse pour travailler les esprit et les preparer
a secouer le joug des anglais, et aussi pour m'assurer de la
position des camps etpostes, du nombre de canons, de la
disposition des habitants, de la distance des postes, les
uns aux autres, des chemins qui y conduisent, de la posi-
tion du bourg, de ses forces, des blocos [blockhaus] etc,
Malgr6 toutes les dispositions que j'ai faites pour I'at-
taque, il ne me sera possible de l'effectuer dans ce moment,
En voici les raisons : mes troupes sont dans la plus grande
des misdres, n'ayant absolument aucuns vivres. Depuis
trois mois, il n'arrive aucun neutre avec des provisions.
Tout ce que je puis faire pour le moment, c'est de harceler
Les ean3mis en faisant des incursions dans le Mirebalais,
et pour cela je ne peux pas disposer de beaucoup de trcupes,
dtant oblige d'en avoir toujours en activity dans la parties
des Verrettes et de Saint-Marc o0f les ennemis ont six
camps, trois dans chaque parties, d'aumoins mille hommes.
Pour les inquieter, je suis oblige de faire cette manoeuvre
afin de les detourner du project qu'ils ont d'attaquer !e




--20-


Fort que j'ai fait construire aux Verrettes (1), qui, s'i!
dtait attaque, serait force de se rendre, parce qu'ils n'ont
aucuns vivres. Je ne puis, rapport A toutes ces circons-
tances, faire l'attaque du Mirebalais. "
En juillet, Toussaint-Louverture insistait pour avoir
deux mille fusils, trois mille gibernes, quatre cents bri-
quets pour l'infanterie et cinq cents sabres avec leurs
ceinturons pour la cavalerie. Le 17 aofit, il cerivait a La-
veaux : j'ai un besoin urgent des renforts que je vous ai
demands. L'ennemi a jetd toutes ses forces contre moi ;
continuellement nos patrouilles sont attaquees, nousper-
dons beaucoup de monde."
Les anglais venaient de s'emparer de Lascahobas et
de Banica; ils tenaient le Mirebalais, les Grand-Bois, la
Croix-des-Bouquets, l'Arcahaie, Saint-Marc, le Port-au-
Prince, et les hauteurs qui protegent cette derniere place.
Dans le Nord, ils occupaient le M61e St-Nicolas; dans le
Sud, Jerdmie et les Irois.
Maitres absolus des routes maritimes, ils recevaient
continuellement des forces pour poursuivre la guerre.
Au commencement de 1797, au moment ou Toussaint-
Louverture entrait en champagne, ils avaient come troupes
de ligne arrives d'Europe: 3000 homes au M61e, 1000 au
Port -au-Prince, 500 a Jeremie, 200 A la Croix-des-Bou-
quets, et 100 au Mirebalais. Ils disposaient de trois corps
d'emigr6s : les chasseurs de Rohan, soit 200 hommes, com-
mandes par Leaumont; la brigade irlandaise de Dillon et
la brigade Welch r6unies de 500. Comme troupes levees
dans le pays, I'ennemi avait, outre quelques contingents
francais passes A son service, des corps de milice qu'il
avait mis sur le pied de guerre. Ces derniers 61ements se
repartissaient dans l'ordre suivant : 400 homes A Saint-
Marc, commandos par Cocherel, 200 au M81e, par Deneux,
300 au Mirebalais, par le comte de Bruges, 400 au Port au-
Prince, par Montalet, 800 a I'Arcahaie, sous les ordres de
J. B. Lapointe, et autant & Jeremie, commandos par Dupd-
rier. A cela il faut encore ajouter la legion de Montalem-
bert a la Croix des-Bouquets, forte de 500 blancs et de 300


(1) Le Fort Laveaux, construit A la meme 6poque que celui
de la Crete-a-Pierrot. Ces deux ouvrages furent 6difies non par
les anglais romme on le croit gendralement, mais par l'ing6nieur
franCais Brothier, d'apres l'ordre et sous la surveillance de Tous-
saint-Louverture. Notes manuscrites d'Isaac-Louverture.





-21 -


naegres et mrultres, la Wlgion de Contades au Mole, forme
en majeure parties de colons francais enrles sous la deno-
mnination de gendarmes volontaires et royaux, soit 400
hommes; la legion de Campefort, dite royale, a Saint-Marc,
de deux cents combatants.
Les regiments de chasseurs etaient forms de noirs du
pays que leurs ci devant maitres avaient vendus abusive-
ment aux anglais. De ce dernier chef, l'ennemi possedait
une troupe nomureuse et parfaitement acclimatee, d'un
effectif total de 8.800 hommes, repartis au Port-au Prince,
A Saint-Marc, a t'Arcahaie, a la Croix-des-Bouquets, au
Mirebalais, et dans le district de Jdermie. Les chasseurs
dits de Dessources appartenaient A cette formation. La
marechaussee fournisssait, d'autre part, 800 hommes mon-
tes. Enfin, de petits corps auxiliaires, forms 6galement de
noirs, tels que ceux de Jean Kinca au Port-au-Prince et de
Malabre au Mole, evalu6s ensemble A 700 hommes, guer-
royaient sous 1'etendard britannique. (1)
L'attaque projetee contre le Mirebalais devait 6tre le
commencement d'une lutte pleine de peripeties, dure,longue
et opiniAtre. Ce quarter 6tait herisse de defenses plus
formidable les unes que les autres. Le bourg 6tait, A lui
seul, d4fendu par plus de 2000 hommes sous les ordres du
comte de Bruges, royaliste francais imigre.
Ses dispositions faites, Toussaint-Louverture ordonna au
chef de brigade Christophe-Mornet d'occuper le grand
chemin qui va du Mirebalais A- la Croix-des-Bouquets et au
Port-au-Prince. Grace A cette precaution, Christophe-
Mornet repoussa le baron de Montalembert qui se portait au
secours du bourg avec 700 hommes et 2 pieces de canon.
Le 5 germinal An 5 (25 Mars 1797 ) les anglais etaient
d6logds des positions qui couvraient la place, don't l'inves-
tissemant devint complete. Les forts furent bombarded, et
le bombardment ayant cause un incendie dans le bourg,
I'ennemi se vit contraint de l'dvacuer, et se retira sur les
Grands-Bois. Toussaint Louverture march sur cette loca-
litR et le Trou-d'Eau qui tombdrent en son pouvoir. II fit
racer les divers camps que l'ennemi possddait dans ces pa-
rages. Chass6s de partout, les anglais opderrent leur retraite
par la Croix-des-Bouquets sur le Port-au-Prince.


(1) Cf. Apergu manuscrit sur la Partie franCaise de St-Domingue
par Roume. Sto. Domingo, 10 Vend6miaire an 6 (ler Oc*obre 1797.)





- 22 -.


. Deux cents prisonniers et 11 canons furent le bilan de
cette brillante champagne de quinze jours. (1)
En faisant part de ses succs A Laveaux qui 6tait alors
er France, Toussaint-Louverture lui ecrivait: je vous
apprends I'heureuse rdussite de mes dernieres entreprises
sur les quarters du Mirebalais, deila montagne des Grands-
Bais. de Lascahobas, de Banica, de San-Juan, Neybe, qui
sont entiirement en notre pouvoir. Les anglais, en quit-
tant ces points important, n'ont pu 6chapper qu'avec une
faible parties de leur artillerie ; 'autre est restee en nos
mains. Resserres dans de faibles parties de la colonies. iIs
ne tarderont pas a sentir l'impuissance de leur opposition
A la just cause que d6fendent les R6publicains francais......
Nous purgerons bient-it notre territoire des hordes tyran-
niques qui l'infestent depuis longtemps ; bient6t nous ne
ferons qu'une seule et meme famille d'amis et de freres.
Soyez notre organe pour dire A la France que les ennemis
de la France et la liberty g6n6rale I'abusent sur la vraie
situation de St-Domingue, que la conservation de cette
colonie lui est assure et qu'elle peut computer irrdvoca-
blement sur le courage des rdpublicains qui l'babitent." (2)
La champagne du Mirebalais va]ut A Toussaint-Lnuverture
d'etre dlevd par la Commission civil au commandement en
chef de I'armee de St-Domingue, vacant depuis l'61ection et
le depart de Laveaux.Un arrdtd du Directoire du 30 ther-
midor an 4, parvenu dans la colonie en novembre 1796,
1'avait deja confirm dans le grade de divisionnaire auquel
il avait Rtd pr6cedemment promu. II requt, a cette
occasion. un sabre d'honneur (3) et une paire de pistolets
de la Manufacture de Versailles pour sa conduite dans
I'affaire du 30 Ventose. Cet arrted portait en outre que
deux des enfants du g6ndral seraient envoys en France
pour y recevoir I'instruction et I'dducation aux frais du
Gouvernement.


(1) Procs-.verbal de l'Exp6dition contre le Mirebalais, 20
germinal an 5 (9 avril 1797). Vie de Toussaint-Louverture par
St-Remy, page 193.
(2) Lettre du 23 Mai 1797.
(3) Cette arme portait a la poignee l'inscription suivante:
"Donn6 par le Directoire Executif de France au general de
division Toussaint-Louverture en recompense de sa conduite
dans la journ6e du 30 venl6se".




- 23 -


Appeld au Cap pour 6tre installed dans ses nouvelles fonc-
tions, Toussaint-Louverture y arriva le ler. mai 1797. La
ceremonies eut lieu le lendemain en presence du people et de
I'armde. Une foule considerable 6tait accourue des environs
pour y assister. Le general en chef prononqa le discours
suivant : Citoyens commissaires, Je n'accepte le grade
trop eminent auquel vous venez de m'elever que dans
l'espoir de parvenir plus strement a l'enti6re extirpation
des ennemis de St-Domingue, de concourir a son prompt
r6tablissement et d'assurer le bonheur de ceux qui l'ha-
bitent. Si, pour remplir la tache difficile qu'il m'impose,
il suffit de vouloir le bien et de l'opdrer en tout ce qui
peut d6pendre de moi, j'espere qu'avec l'aide de la Divinite
j'y reussirai.
Les tyrans seront terrasses, ils ne souilleront plus les
lieux oi seul l'etendard de la liberty et de l'6galit6 doit
flotter, et oh les droits sacrds de I'homn,e doivent etre
connus.
Officers et soldats, s'il est un dedommagement dans
les penibles travaux auxquels je vais etre assujetti,
je le trouverai dans la satisfaction de commander A d'aussi
braves soldats. Que le feu sacrE de la Liberte nous anime
et ne prenons de repos que nous n'ayons terrasse les enne-
mis. (1)
A l'issue de la cdremonie, Toussaint- Louverture se rendit
chez lui, a Ennery. Peu apres, il mandait a son ami La-
veaux : je viens d'6 re promu au grade de general en
chef de I'Armde de St.-Domingue. Inspire par l'amour du
bien public et le bonheur de mes concitoyens, mes voeux
seront a leur comble et ma reconnaissance parfaite, si je
suis assez heureux pour pouvoir, apr&s avoir expul]e les
ennemis de la colonies, dire bient6t A la France: l'etendard
de la Liberte flotte sur toute la surface de St.-Domingue. (2)
Mais, presque au m@me moment o il ecrivait ces lignes,
Toussaint-Louverture apprit que I'ennemi avait reparu au
Mirebalais et dans une parties de 1'Artibonite, sous les ordres
du brigadier general Churchill et du colonel Dessources.
11 se mit aussitOt en march, battit Dessources et ses
chasseurs dans les environs de St.-Marc, et les contraignit
A se renfermer dans la place. Il attaqua celle.ci, mais fut
repouss6 avec pertes.
(1) Bulletin Officiel de St.-Domingue. Citd par St.-R6my, Vie
de Toussaint-Louverture, page 194.
(2) Lettre prtcitee du 23 mai 1797.




-24-


1l n'entreprit toutefois aecune operation centre re Mire-
balais jusqu'au commencement de I'An VI, epoque oI il de-
vait en chaser d6finitivement V'ennemi.




Neuf mois s'6taient 6coul6s depuis son election au Con-
seil des Cinq-Cents, et Sonthonax n'avait pas encore gagnd
son nouveau poste. L'on savait qu'un rapport de la Commis-
sion des Colonies, presented au Corps LUgislatif, avait con-
clu A son rappel. Mais le Directoire n'y avait pas, A la
v6ritd, donn6 suite.
Ayant fini par annuler entierement son college,
Sonthonax absorbait dans sa personnel la commission
civil. Raimond, occupy a refaire sa fortune d6labr6e, se
consacrait presque exclnsivement A administration des Do-
maines et, pour tout le rest, abandonnait les rfnes du gou-
vernement A Sonthonax. Ambitieux, remuant et tres habile,
celui-ci n'avait pas cesse de soigner sa popularity ; aussi,
son prestige et son influence 6taient-ils consid6rables dans
la colonie. II 6tait aux yeux de tous le fondateur de la
lib3rtd g6n6rale, et les noirs en particulier lui. Ataient
reconnaissants autant que d6voues. Par contre, il avait
perdu les sympathies des hommes de couleur depuis surtout
les derniers 6venements du Sud. Dans sa march vers plus
d'autoritM et de puissance, Sonthonax s'efforcait de gagner
la confiance de Toussaint Louverture. Et c'6tait pour y
parvenir qu'il I'avait fait nommer par son influence
dans la Commission civil general de division, puis general
en chef de I'arm6e. II croyait pouvoir se l'attacher par
des faveurs aussi marquees. Mais Toussaint-Louverture
se tenait sur ses gardes et ne se souciait pas d'etre l'ins-
trument des ambitions du commissaire. Leurs rap-
ports cesserent d'etre confiants des la fin de 1796 et de-
vinrent tout A fait mauvais en floral an 5(mai 1797),epoque
of Sonthonax aurait propose, parait-il, au g6enral noir
de rendre, A eux deux,la colonie ind6pendante de la France.
Malgre son jacobinisme farouche, la politique de
Sonthonax A Saint-Domingue ne laissait pas d'etre
tortueuse depuis qu'il y avait paru. Au dire de
Toussaint Louverture, A la premiere entrevue qu'ils eurent
au Cap A l'arrivee de la Commission civil, le commissaire
lui aurait demanded s'il lui serait d6voud et s'il le d6fen-




- 25-


l-rai iten touteds circonstances comrme il 'venait de deTien-
doin, Sonthonax lui aurait dit qu'il av-ait de grands des-
seins sur lui et qu'il meditait un vaste project qi1'ilse rd-
zservait de lui crmmuniquer au moment opportune, ( 1)
A la fin de frimaire ou au commencement de niv6sean IV,
( novembre ou d6cembre 1796 ) Sonthonax se serait ouvert
pour la premiere fois au g4n6ral en chef A propos de ce
vaste project, qui n'aurait et6 autre que celui de rendre
da clonie independant-. De cette epoquejusqu's sa no-
ruination au cornmandement en chef de l'Armee, a chaque
visite que faisait Toussaint Louverture au Cap, le com-
missaire lui en aurait parld, en promettant chaque.fois de
ue plus y revenir par suite du mecontentement que ne
cessait de lui en t6moignerson interlocuteur.
Le 11 floral an V (2 mai 1797 ), a l'issue de son ins-
tallation, comme Toussaint-Louverture allait monter A
cheval pour s'en retourner aux Gonalves, Sonthonax 1'en-
traina chez lui.. Et 1A, reprenant une conversation de la
veille au soir, le commissaire lui aurait tenu ces propos
-Je suis dans le plus grand contentement; je suis en-
chant6 de vous voir general en chef de la force armie de
la colonie. Nous sommes a meme de fair tout ce que
nous voudrons. Vous avezde i'influence sur tous les habi.
tants, il faut absdlument que nous executions notre project,
c'est le moment le plus heureux ; jamais circonstance ne
fut plus favorable, et personnel n'est plus propre A agir
que vous et moi.
Toussaint-Louverture rdpondit:
C'est A-dire, commissaire, que vous voulez me perdre...
6gorger les blanco, nous rendre inddpendants vous m'aviez
promise cependant que vous ne me reparleriez plus de ces
projects.
-Oui, mai~ vous voyez que c'est absolument indispensa-
ble.
-Vous vous plaignez de l'affaire des Cayes et c'est ce
mime project que vous voulez executer.


f 1 ] Rapport de Toussaint-Louverture au Directoire du 18 fruc-
tidor an v (5 Septembre 1797 ) Arch. Nat. Paris AF 210- pice
No. 97.





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Non. C'est pour les chasser, nous ne les 6gorgerons
pas.
Aujourd'hui, vous me dites qu'il faut les chasser, mais
hier et tout A I'heure, vous me disiez qu'il fallait les
egorger. Mais s'il y avait un seul blanc d'assassin6 ici, c'est
moi qui serais responsible. ( avec impatience ) Je m'en
vais, Commissaire....
Et Toussaint-Louverture de se lever pour se r~tirer ; il
avait ddjA gagne la porte du cabinet, quand Sonthonax le
rattrapa et le fit revenir. L'entretien reprit :
Commissaire, je suis tres fAch6 centre vous.
Eh bien, si vous 6tes fAche, ne parlons plus de rien.
Deja. vous m'aviez donnd votre parole d'honneur de
ne plus m'en parler, et toujours vous me tracassez, vous
me persdcutez. A present, je suis fache, tres fach6.
C'est fini ; je croyais que vous vous series reuni A
moi ; mais puisque vous le prenez mal, je ne vous parle-
rai plus de rien. Me promettez-vous de m'en rien dire A
personnel ?
-- Je vous I'avais souvent promise, mais pour cette fois,
je no puis rien vous promettre.
Je vous jure, je vous protest que je ne vous en re-
parlerai plus ; promettez-moi de n'en rien dire.
Non ; car, d'apres la promesse que vous m'aviez faite
et a laquelle vous avez toujours manqud, on ne peut plus
conpter sur votre parole. Mon dessein, en sortant d'ici,
etait d'aller rassembler mes officers pour leur faire con-
naitre vos projects. a(in que si je venais A mourir, on se
tint en garde contre vous, et que ma m6moire ne ffit pas
ddshonoree.
-- Je vous donne ma parole d'honneur, je vous protest,
je vous jure de ne plus vous en parler. Mais promettez-
moi de garder le silence sur ce secret. Ce n'est pas une
affaire que vos officers doivent savoir; donnez-moi votre
parole d'honneur, je vous en prie, que vous n'en parlerez
A personnel.
-- (Avec humeur ) Eh. bien Je vous donne ma parole
d'honneur, adieu. (1)

( 1 ) Nous avons conserve au recit la torme dialogue que Tous
saint-Louverture lui a donnee dans son rapport au Directoir
Ex6cutif.




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Et Toussaint-Louverture sortit brusquement, monta -A
cheval et s'eloigna du Cap.
II 6tait de notoridet publique A St.-Domingue que le ge-
niral en chef ne manquait jamais A la parole donnee.
Mais, en promettant A Sonthonax de garder le secret sur
leur entretien, it ne lui promitpas de le laisser faire a
sa guise.
Trois mois apres cette entrevue, Toussaint-Louver-
ture envoya .l gqnaral Moyse, son neveu, annoncer au
conmissaire Raimond sa prochaine arrive au Cap. Il y
entra le 28 thermidor ( 17 aofit ) et se rendit, accompa-
gne de q ilquei officers, chez Sonthonax. "Apres I'avoir
salu6, ratonte Toussaint Louverture, le commissaire m'en-
traina dans son cabinet; (cd que nous fQmes seuls, il me
fit beaucoup de questions, il cherchait A me p6ndtrer
pour lire au fond de moncceur. II savait peut-etre une
parties d3 ce qui m'agitait, et ii n'6tait pas tranquille;
car, il part s'apercevoir que je n'dtais pas aussi content
que le. autres fois... Le commissaire voulut entamer la
conversation, je i'eludai......et je le quittai apres quel-
ques minutes. ( 1 )
Le general en chef aila chez Julien Raimond avec qui il
eut un long entretien particulier. II lui expos les dangers
auxquels la colonie serait exposee, si Sonthonax ne la quit-
tait A l'instant; il ajouta que par respect pour le carac-
tOre public don't le commissaire 6tait revetu, il ne voulait
pas le forcer A s'en aller du pays, mais que lui, Raimond,
qui Btait son colloeue et par consdquent son 6gal, devrait
l oeriiiaier de se ren Ire A son poste au Corps Legislatif,
et que Sonthonax saurait bien ce que cela signifiait.
Raimond, A qui le g4ndral en chef n'avait pas r6v6le les
projects de son collogue, narut dtonn6 et meme effray6 de
cette entree en matitre. II fit observer A Toussaint-Lou-
verture que !es amis de la liberty et de la France pour-
raientsuspecter leurs intentions A eux deux, leur preter
de mauvaises vues, et que d'ailleurs, A cause du caractere
don't Sonthonax etait revetu, le Directoire leur demande-
rait co note de.leur conduite.Toussaint-Louverture r4pondit
qu'il etait fch6 de s'6tre li6 par un serment qui l'obligeait
A se taire, mais qu'il persistait A lui affirmer que la colonie
serait perdue, si Sonthonax ne s'en dloignait pas. Raimond

( 1) Rapport pr&cit6 du 18 fructidor an V au Directoire Ex6-
cutif.






demrand'a jusqu'au lendemain pour reflechir.. Le jenr sa~-
vant, il arriva chez Toassaint-Louverture, accompagnd de-
Pascal, secr6taire g raral de la commission, et press
eette foi g le g6riral en chef de lai faire connaitre la
vraie cause.de bes alarmes. Celui-gi repondit qu e les motifs.
qui Le faisaient agir etaient tres puissants, qu'il n'etait.
dirige que par son attachernent a la France eta l liberty,
et que ce n'etcit pas sans avoir pese scrupuleusement toutes.
les consequences de sa d6marche, qu'il s'y etait resolu..
Rair ond hesitait. 11 dit au general en-chef que maintenant
qu'il- tait au courant de ses dispositions A I'gard de Son-
thonax, it serait? facile a lIi Raymond, de paralyser, au
sein de la commission, les fausses measures que son collegue-
pourrait proposer, puisqu'on etait assure d'etre parfaite-
mentc d'acord en cela. 11 fat decid& que l'entretien serait.
repris le lendemain.
Raimond revint effectivement cbez le general enr
chef, accompagne, comme la veille, de Pascal. Tous.
saint-Louverture insist de nouveau pour que Sontho
nax s'lIoignAt de Saint-Domingue ; it declara A Raimond
et A Pascal que le cormissaire preparait une catastrophe,
que le peu de blanes qui restaient dans le pays pouvaient.
8tre 6gorges d'un moment A l'autre, et que s&il n'6tait pas.
promptement dejou6, peut-&tre hAterait il son project qui,
qucique difficile A execut-r, entrainerait les plus grands
malbeurs. 11 protest que c'&tait son attachment A la
France qui le d6terminait a proposer le depart du cor
missaire civil; qu'il atait instruit, d'ailleurs, que ce dernier
travaillait sourdement a soulever les noirs contre les
blancs. et que ceux qui refusaient de le seconder 6taient.
exposes A sa vengeance.
Raimond et Pascal repondirent qu'ils connaissaient assez
le earactere de Sonthonax p)ur partager les alarmes du
general en chef, qu'il etait regrettable qu'on ne so fit
pas plus t6t concerto IA-dessus, mais que rien n'etait
perdu, puisque la tranquillity( publique n'Ptait pas trouble,
qu'il fallait se garder, par trop de precipitation, d'amener
le d6sordre et la guerre civil ; que, par cela meme que
Sonthonax 6tait un homme perfide et faux, il n'en 6tait que
plus dangereux, et qu'ayant A lutter contre un pareil
home, il fallait agiravec precaution. Raimond conclut en
proposant a ToussaintLouverture de demander lui-mrme
une conference A Sonthonax, A laquelle lui et Pascal pren-
draient part.
En se retirant, ile se rendirent tous deux chez le com-


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missaire A qui ils ripetrent ce qu'ils venaient d'ap-
prendre. Toussaint-Louverture y arriva, sur ces entrefaites,
pour la conference. Mais Sonthonax d6clara prdferer
une explication A deux, c'est-A-dire, hors la presence de
Raimond et de Pascal. Ceux ci le laissdrent seul avec le
general en chef.
Que vous ai-je fait, avez.vous a vous plaindre de moi ?
demanda le commissaire civil a Toussaiht-Louverture.
Commissaire, je i'ai pas A me plaindre de vous per-
sonhiellement. Ce que j'ai a vous reprocher regarded la
Republique.
Expliquez-moi ce que vous avez A me reprocher.
Commissaire, vous 6tes la premiere atitoritd de la
colonie, et vous.ne remplissez pas votre devoir ; au lieu de
chercher A tout concilier, vous cherchez Ajeter le trouble
partout. Vous avez des espions et des agents de tout c6te
pour vous fire des partisans, et je ne sais pourquoi, vous
en avez envoy aupr&s de moi pour soulever mon armee ;
vous avez cherche A irriter les noirs centre les blancs, les
rouges contre les noirs. Le trouble s'est tellement intro-
duit dans mon armee que depuis quelques jours, j'ai 6t6
oblige de mettre soixante sept officers aux arrets, et je
?ais que ce sont des hommes envoys par vous qui ont
occasioned tout ce desordre.
Ce n'est.pasvrai ; vous sav.ez bien que tout le monde
a des ennemis; c'est.plut6t par des ennemis de la liberty
que par moi que ce mal s'est op6re.
--Si ce n'est pas vous, citoyen commissaire, vous n'auriez
pas laissd manquer 1 troupe de tout ; vous .tes charge de
la guerre, et depuis quelque temps, ii semble que vous
vous efforciez d'empecher que 1'arm6e des Gonalves ne
receive les secours don't elle a besoin ; cela fait crier et
j'ai 6t0 oblig6 A des actes de sev6rite pour maintenir la
discipline : sans cela, mon armee serait entierement d6e
, bandee,
Eh bien>! je vous donnerai tout ce que vous voudrez
pour vous contenter, car je vois que vous etes bien outr6
coptre la commission.
Ce n'est pas. centre la commission, c'est centre vous
Sseul. opus sayz ce que je vous ecrivis, i y a quelque temps
pour vous parler de mon arm6e, je vous priai de laisser
prendre par I'administration des Gonaives les cafes des




- 30--


quarters de la Marmelade et de Plaisance, vous me re-
pondites d'abord que cela ne se pouvait pas, que le Cap
avait des besoins, que ce serait pour I'annie prochaine. Je
vous derivis pour vous avertir une second fois que mon
armee manquait de tout, et que les environs des Gonalves
etant le theatre de la guerre, il etait indispensable de renir
a son secours; vous me r6pondites que vous me donneriez
les cafes de la Marmelade, et dans ce moment, la livraison
etait d6ej faite au Cap. Apres avoir voulu faire manquer
mon armee de tout, apres avoir cherch6 a la ddsorganiser,
vous l'avez accuse, vous I'avez insultee. Vous avez dit que
les troupes que je command etaient dps bandes de bri
gands, chez lesquelles on ne pouvait 6tablir ni discipline ni
subordination.
Non, cela n'est pas vrai.
Vaus I'avez dit ; car ces propos m'ont ete rapports
et j'en suis str.
Je ne me rappelle pas qui a pu me dire cela, j'ai bien
pu faire quelques reflexions a cet 6gard, mais on les a
envenimees.
C'est Mentor qui vous I'a dit, et vous y avez applaudi;
c'est lui que voui avez envoy partout comme espion pour
semer la division et preparer des soulvements.
Je ne I'ai pas envoy dans le dessein que vous me
pretez.
Mentor est une jeune tate un peu chaude, mais c'est un
noir qui parole bien, qui a des dispositions, ct qui n'est pas
capable de cela.
Vous pouvez dtre assure que pour sa mauvaise con-
duite, je vais le faire arreter.
Vous ne pcuvez pas l'arreter, parce que c'est violer
les lois.
Pourquoi ?
Parce qu'i! est repr6sentant du people, (1) c'est mon
collogue, il est ici comme moi; d'ailleurs c'est un noir.

(1) Mentor ( Etienne) natif de la Martinique, venu A St-Domin-
gue en l'an 4 avec Sonthonax, don't il 6tait 1'homme de confiance.
Il fut Olu d6putc de la Colonie aux Cinq-Cents. De retour au pays,
apres l'Ind6pendance, il devint un des secretaires de Dessalines, et
perit assassin dans les prisons de Port.au-Prince, en octobre 1806,
apr&s le drame du Pont-Rouge.




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-Je ne le regarded pas comme representant du people,
it est adjudant-gnedral, place A laquelle vous l'avez nommr
depuis les elections, qu'il a accepted.
Et dans ce moment-ci, ii a manque non seulement A son
chef, mais A toute l'armie en m6prisant ses frdres et en les
ansultant; et puis, il vient jusque chez moi faire des mo-
aions et echauffer le people.
Et quand ?
SC'est A vous A qui (sic) on I'a rapport; vous devez
le savoir.
Ne croyez pas cela; ne voyez vous pas comment je
me suis comported, comme j'aime les noirs? J'ai envoy
auprs de vous et A Leogane trois deputies, et c'etaikntdes
:oirs, Mentor, Annecy et Gratia Lafortune.
Gratia Lafortune et Annecy sontde bones gens don't
vous vous dtes servi pour cacher les desseins don't vous
avez charge Mentor.
Point du tout ; je vous protest que j'aime beaucoup
les noirs, c'est A eux que je dois 1'existence ; ce sont
cux qui m'ont sauve la vie.
Vous venez de me dire que ce sont les noirs qui vous
ont sauv6 la vie; ne m'avez-vous pas dit un jour que
c'dtait Lapointe ?
C'est vrai, mais avant d'aller a St-Marc, c'ktaient les
noirs qui m'avaient sauv6 la vie ici, et ensuite Lapointe
m'escorta avec une piece de canon. Je lui dois mon exis-
tence, bien qu'il soit un scel6rat.
Commissaire, ce n'est pas tout cela; je vais vous dire
une vdrite, faites bien attention : lorsque les mechants,
soit hommes de couleur, soit blanks, soit noirs, veulent
faire des sottises, ils se servent des noirs, et il les mettent
en avant. VoilA pourquoi vous avez choisi Gracia Lafor-
tune et Annecy A la suite de Mentor; mais c'etait Mentor
seul qui avait votre secret, et les deux autres n'dtaient
la que pour faire cortege et jeter de la poudre aux yeux
des noirs.
Puisque vous croyez que Mentor 6tait un mauVais
sujet, pourquoi ne m'avez-vous pas prevenu la premiere
fois que je vous I'ai envoy? N'est-ce pas vous qui m'avez
cerit d'envoyer Mentor a Ldogane ?
Oui; Laplume et Lespinasse, son secretaire, m'avaient




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cerit que la presence de Mentor serait n6cessaire : Leogane
pour parler aux cultivateurs et les exhorter a Ja paix ; je
vous ai fait passer copie de leur lettre et vous ai ecrit
en meme temps, mais je ne vous avais pas dit de lui
adjoindre Gratia Lafortune et Annecy
-- Vous avez mal jug6 Mentor, que ce soit fini!
Je ne sais pas si ce qu'on m'a dit est vrai, hnaiz on m'a
assure qu'il y a des personnel qui viennent du ,Sud aux
Ganaives pour exciter les esprits.
II y a des personnel qui viennent aux Gonalves pour
aller de lA au Cap ou ailleurs; c'est leur chemin. Mais
qu'elles y viennent pour trouble l'ordre, soyez tranquille,
j'en reponds.
Eh bien que ce soit fini, je suis content. Partout of6
est Toussaint-Louverture, la commission peut se reposer
sur lui.
Commissaire, puisque vous me parlez des affaires du
Sud, quoiqu'assur6 que dans cette partie-lA comme partout
ailleurs, il y a de mauvaises gens, les malheurs dti Sud ne
seraient pas arrives, si vous ne les aviez pas voulus.
--Pourquoi?
-- Avant les 6v6nements malheureux du Sud, au moment
du depart de Desfourneaux, je vous ai prdvenu qu'il tait
dangereux de l'y envoyer. Je l'avais rencontrd a la Coupe
Pintade, allant dans le Sud; je lui ai dit A lui meme ce
que je pensais de sa mission, et je vous I'crivis de Plaisance
ainsi qu'au g6ndral Laveaux, pour vous faire connaitre ce
que je craignais.
Le general Laveaux ne m'en a pas donn6 connaissance.
C'est faux. Le g6ndral Laveaux est un brave homme,
qui vous en a donned connaissance, et puis, j'avais 6crit a
la Commission.
D'ailleurs dans beaucoup de. conferences que j'ai eues
avec vous, r.e vous ai je pas pri6 de proppser un arrted A la
Commission en vertu duquel je serais charge de concilier
les habitants du Sud ? ..... Vous m'avez demanded mon
avis, je vous ai dit que pour ramiener ordre' danis cette
parties, il ne fallait pas persister a envoyer des' agents
d6signes par vous; car, c'dtait votre noir seul que l'on ne
voulait pas y entendre prononcer, et si on continiait A y
faire passer des hommes qu'on vous croyait ddvou6s, tout






serait p',rdu; non seulenent vous y porteriez le trouble,
mais vous les pousseriez au desespoir, et ils preftreraient,
d'apres ce que je savais d! leurs intentions a votre 6gard,
ae livrer aux Anglais plut6t que de se reunir a vous.
-- Eh bien, tant mieux Je le desire, car la France con-
naitra alors que ce sont des scelerats. Mais les noirs ne
consentiront jamais a cella.
Commissaire, rappelez-vous que la France dira toujours
que c'est vous qui avez perdu ce pays, car, c'est vous qui
avez envoy Leborgne, Rey et Desfourneaux. Ce pays-la
4tait tranquille avant votre art ive ; et c'est par vous que
tous les malheurs sont survenus.
La France est instruite de tout ce qui s'est passe;
mais it me semble qu'on a cherch6 A vous donner de terrible
pr6ventions sur mon compete ?
Ce ne sont pas des preventions qu'on m'a donnies,
ce sent les observations que j'ai faites sur votre caractere
et vos projects. II n'a pas tenu a vous que le quartierdes
Gonaives n'ait 6prouve les memes malheurs que le Sud,
et sans doute, s'il y fut survenu des troubles, vous me les
auriez attribuds.
-Je veux vous prouver que vous vous 6tiez trompe,et que
ce sont ines ennemis qui vous ont irrite contre moi. Je vais
donner des ordres A l'ordonnateur de vous faire delivrer
tout ce que vous demanderez, les cafes de la Marmelade, et
peux etre deux cents milliers qui doivent etre A Plaisance,
seront mis A votre disposition.
Commissaire, vous croyez, en chan-eant de conversa-
tion, me tromper. Vous venez de me promettre encore les
cafes de la Marmelade, mais je vous ai dejA dit que ces
cafes n'y 6taient plus; quant A ceux de Plaisance, vous
devez savoir encore mieux qu'ils sont au Cap, puisque vous
avez 6crit vous-mnme au commandant de Plaisance, le cito
yen;Jean-Pierre,que voius lui donneriez de vote poche vingt-
cinq portugaises pour faire transporter les cafes au Cap,
et je sais de plus que vous 6tiez si press, que ces memes
cafes ont e6t vendus 19 sous, tandis que le prix du course
6tait 25.
Mon collogue a signed avec moi. C'6tait pour payer la
troupe.
-- Moi, je sais que c'est vous qui l'avez propose.
(Embarrasse) Oui, c'est moi.




-34 -


Pourquoi payez-vous mieux la troupe qui est au Cap
que celle qui est aux frontieres et qui couvre le Cap ? 1D
n'y a qu'une Commission, il n'y a qu'une Rdpublique, et
quand on fait souffrir une parties des troupes et qu'on dis-
tribue indgalement les revenues publics, c'est le moyen de
crier des parties et d'occasionner des troubles.
C'est fini. Eh bien je vais vous faire donner cent
portugaises par I'ordonnateur. Vous les emporterez aux
Gonaives.
Commissaire, non Donnez vos ordres A l'ordonnateur
pour les verser lui-meme A administration des Gonaives.
Cela suffit. Maintenant n'avez-vous plus rien centre
moi ?
Commissaire, je vous ai dit que je ne me plaignais pas
de ce que vous m'avez fait personnellement, mais que j'a-
vais beaucoup a me plaindre de vous A l'egard de ia chose
publique; vous avez voulu bouleverser la colonies.
Ce n'est pas moi; mais il y a des personnel qui me
haissent beaucoup, parce que je suis philanthrope, parce que
je suis le fondateur de la Libert6. Mais ce n'est pas moi,
ce sont elles qui sont cause de tout ce que vous me re-
prochez.
Je sais que c'est vous; je me rappelle des proposi-
tions que vous m'avez faites sur I'ind6pendance, je me
rappelle des propositions que vous m'avez faites plu-
sieurs fois d'embarquer le commissaire Raimond, don't on
peut admirer la moderation et la patience; cependant je
vous avoue que j'ai beaucoup plus de confiance en lui qu'en
vous. Je sais que vous 6tes plus fin, plus adroit que lui;
mais votre coliigue merite la confiance de la colonie.
Pourquoi?
-- Parce quo c'est un homme respectable, qui ne veut que
l'ordre, la paix et le retablissement des cultures, qui ne
donne que de bons examples; parce que c'est un bon pore
de famille.
Et moi, n'ai-je pas Madame Villevaleix ? Est-ce que je
ne regarded passes enfants comme les miens ?
Ce n'est pas du tout la meme chose, c'est une feuille
de paper qu'on d4chire et et qu'on jette.
Allons que tout soit fini. Je vais vous donner tout ce







que vous voudrez et que ce soit arranged ; j'espere que vous
ne m'en voulez plus.
Ce n'est pas pour moi, je le r6pete, et vous savez bien
pourquoi je ne suis pas content.
lei la conversation fut interrompue, le commissaire ayant
4tW demand pour affaire de service.
L 2 fructidor ( 20 AoOt ), a 5 heures du soir, Sonthonax
alla voir le general en chef, a qui il avait demand un en-
tretien particulier.
Je viens aupres de vous, lui dit-il, pour savoir a quoi
m'en tpnir une bonne fois; il faut que vous m'ouvriez votre
ceur et me disiez absolument ce que vous pensez.
Commissaire, je n'ai plus rien A vous dire, j6 ne suis
pas d'humeur a parler aujourd'hui, et je me suis dejA expli-
que avec vous
Je vous en prie, vous 8tes un honnete homme, par-
lez-moi franchement. Je veux savoir ce que vous pensez,
et que tout soit flni aujouri'hui. Devoilez moi entiere-
ment votre coeur.
-- Je n'dtais pas d'humeur A parler, vous m'y force,
je vais m'expliquer ; mais vous me permettrez de vous
dire la virite, et la verite tout entire.
Oui.
Commissaire, j'ai examine vos demarches depuis que
vous etes revenue dans la colonie; j'ai observe tous vos pas
et j'ai vu que vous vous etes tres mal conrportd, surtout
pour les interdts de la Republique qui vous sont confines, que
vous etes un homme perfide.
-- Comment vous me regardez comme un homme faux ?
Puisque vous avez voulu que je vous dise la v4rite,
je ne vous la macherai pas. Non-seulement faux, mais
doublement faux.
Quelle faussete avez-vous A me reprocher?
En faisant cette question, vous devez rougir et trem-
bler ; si c'dtait devant des hommes qui ne vbus connaissent
pas, vous pourriez encore t6moigner cette assurance, mais
devant moi, comment osez-vous?
Comment Comment dites-moi les causes.






Premidrement, ne m'avez vous pas propose pfusieurs
fois de rendre cette colonie ind6pendante de la France ?
J'en conviendrai avec vous, mais n'en dites rien a
personnel.
Vous n'avez pas besoin de me dire : n'en dites rien
A personnel, nous ne sommes ici que deux. Vous avez voula
que je vous dise la vdrit6je vous dis la v6rit6. R4pondez
si je mens ou si je dis vrai.
J'en conviens.
Combien de fois ne m'avez vous pas propose de
rendre cette colonie independante ?
Je vous ai dit cela trois ou quatre fois.
Cela n'est pas vrai ; vous me I'avez propose A trois
ou quatre voyages que j'ai faits au Cap ; mais dans un
seul voyage, vous m'en avez parle neuf ou dix fois; et
toujours quand j'ai 6t6 dans votre cabinet, vous etes
revenue a la charge.
Je suis v6ridique, j'en suis convaincu.
Dites moi maintenant quelle reponse je vou- ai faite ?
Ce n'est pas la peine de revenir sur un parei) chapitre.
Je conviens que vous m'avez dit que la chose 6tait impos-
sible ; nous ne sommes pas ici pour plaider, mais pour
nous arranger.
Expliquez moi quel 6tait votre dessein, quand vous
avez eu ce projet-la.
Je n'avais pas de mauvaises intentions; c'est pour
vous mem6, c'est pour vos intderts et pour ceux de vos
freres. Ce n'est pas pour moi; mon pere est riche en France,
je n'ai besoin de rien. C'6tait pour votre bien. Je suis atta-
che aux noirs.
Demandez A votre collgue Raimond, si je n'avais pas
autant respect votre caractere de d616gu de la France,
si vous ne series pas d6jA embarqu6. J'ai r6flechi sur tous
les projects don't vous m'avez parl6, je vous ai soigneusement
observe et j'ai vu.que vous ne tendiez qu'A perdre la co-
lonie, qu'A la bouleverser et A la ravager.
Donnez des preuves.
Vous venez de convenir avec moi de tous les faits,


-36-





-37-


de toutes 16s propositions que vous m'avez faites sur 1'In-
d6pendance.
J'en conviens, mais je n'ai rien fait d'autre.
Vous avez sourdement donn6 le conseil A des noirs,
A des hommes de couleur d'6gorger les blancs pour assurer
la liberty, disiez-vous.
Ce n'est pas vrai, je n'ai pas donn6 desordres pareils.
Rappelez-vous, lorsque vous m'avez propose 1'Ind6-
pendance, vous m'avez dit A moi personnellement qu'il
fallait,pour assurer la liberty, 6gorger les grands planteurs,
et ces memes propos, VOus les avez tenus A d'autres noirs
qui me les ont rapports.
II y a longtemps; mais ee project n'a pas 6t ex6cutd.
Je vais vous repondre comme les crIoles ; les creoles
disent: Cochon qui deja mangd poule, borgne gnou yeux li,
borgne l'autre yeux lh, ca pas empechU li, quand li passe cote
poule, li va cherchU mange li toujours. "
-Que veut dire cela?
C'est A-dire que les mechants sont incorrigibles.
L'autre fois, quand vous dtes venu ici, vous avez dit
aux homes de couleur d'egorger tous les blancs, aux noirs
nouveaux libres, d'6gorger tous les anciens libres : voila
ce qui a produit la guerre civil et qui a fait que le terri-
toire francais a 6te livrd aux Anglais et aux Espagnols.
Et puis, vous etes parti, vous nous avez laise des troubles.
Comment pouvez-vous avoir une si mauvaise opinion
de moi?
C'est un fait vrai, tout le monde le sait.
Mais, general, n'avez vous pas vu dans les Ddbats
( allusion au proces soutenu centre les colons A Paris)
comment j'ai d6fendu les hommes de couleur, quoiqu'ils
soient des sceldrats?
II y en a de bons et de mdchants comme dans toutes
les couleurs, et vous avez d'autant plus de tort de les
designer comme des scelerats que c'est parmi les plus
sclerats des hommes de couleur, des noirs et des blancs
que vous avez choisi vos hommes de confiance et vos
espions.
General, non; tout ceci ne vient que des mauvaises




- 38 -


impressions qu'on vous a donnees centre moi.
Commissaire, cette conversation ne finirait plus, et
pour la terminer, je vous announce qu'il faut que vous
partiez pour France.
Non, general; oublions le passe.
Commissaire, vous etes trop connu; le salut de la
colonie exige que vous partiez pour France ; il faut abo-
lument que vous partioz, sa siret6 en depend.
Oublions cela, que tout soit fini. Je vous promets que
je vous donnerai tout ce que je posskde, tout ce que vous
voudrez.
Je ne veux rien; je n'ai besoin ni d'or ni d'argent, ni
de rien du tout. II faut que vous partiez, le salut de la
colonies Iexige.
Cependant tout est ici tranquille, qu'avez-vous a
craindre ?
Point du tout. Vous feignez d'ignorer ce qui est. Si la
ville est tranquille, c'est bien centre votre gre... II faut
que vous partiez. J'ai parle au commissaire Raimond pour
lui dire qu'il faut que vous partiez; il a cherch6 A me
mod6rer en me faisant entrevoir des consequences facheuses
a cause de votre caract6re et des troubles qui pourraient
survenir. Eh bien Je prends sur moi V1'gvnement, je ren-
drai compete de ma conduite au Directoire Executif. Mais i
faut que vous parties.
C'est-A-dire que vous etes bien decide a me faire
partir ?
Oui, trds d6cide.
Comment, mon cher general, pouvez-vous traiter avec
tant de duret6 le fondateur de la liberty ? N'est-ce pas
moi qui l'ai proclam6e dans cette colonies ? N'est-ee pas
moi qui ai defendu votre cause ? N'est-ce pas moi qui
vous ai nomm6 general en chef ?
Vous savez bien que vous m'aviez plusieurs fois fait
proposer ce grade et que je vous ai toujours repondu que
je ne m'en souciais pas. Si vous ne m'avez nomm6 ge4nral
en chef que pour commettre des crimes, je ne veux plus
I'6tre. Ce n'est pas moi qui suis offense, ce sont les int6-
rats de la France qui sont menaces. Avec ou sans ce grade
de g6n6ral en chef, je n'ai jamais eu d'autres intentions
que de maintenir et d'assurer la liberty de mes freres et




- 39 -


conserve cette colonie A la France. Pourvu que ce but
soit rempli, je me soucie peu de grade.
Vous le miritez, vous avez de la capacity; sans vous,
nous n'aurions pas trouv6 ici un pouce de terre A la
France, A notre arrivee. VoilA ce qui m'avait engage A vous
faire des propositions.
II n'est plus question de tout cela ; ii faut que vous
parties. Par respect pour la parole d'honneur que je vous
avais donnee, je n'ai rien voulu dire au commissaire Rai-
mond des propositions que vous m'aviez faites; mais si vous
me force A lui en parler, ii sera aussi empress que moi
de vous fire embarquer. Je ne desire pas, si cela est n6ces-
saire, qu'on sache que c'est moi qui vous force A partir,
parce qu'etant mon chef, je ne veux pas rendre public
un acte d'insubordination qui pourrait avoir des suites
funestes.
Allez remplir la place de representant du people, quoique
vous n'ayez 6t6 nomm6 que par une intrigue. Mais partez,
vous savez combien cela est necessaire. Partez, et personnel
n'en connaitra le motif. Je ne veux pas vous perdre, mais
je veux que vous parties.
Puisque vous 6tes dcdid6 et qu'il est impossible de
s'arranger avec vous, je partirai. Mais il faudra me donner
des lettres de f6limitations, et j'irai en France comme
repr6sentant du people.
Je vous donnerai tout ce que vous voudrez, car je
regarded votre depart comme absolument necessaire au
salut de la colonie.Partez, ne cherchez pas A occasionner un
bouleversement. Partez vite,que l'ordre ne soit pas trouble.
Et je vous promets que personnel ne saura rien de ce qui
s'est passe entire nous. Mais s'il survient le moindre d&-
sordre, et si vous mettez de la mauvaise foi A tenir la
prnmesse que vous venez de me faire, je dAvoile tout et je
vous embarque de force.
C'est entendu, c'est fini. Je vous promets que je n'en
dirai rien A personnel, mime A mon collIgue. Mais promet-
tez-moi aussi de ne lui en rien dire.
Je vous le promets, A condition que vous ne me trom.
perez pas.
Je partirai, general.
Le lendemain, Raimond et Pascal 6tant venus chez
Toussaint-Louverture, celui-ci les mit au courant d'une




- 40--


parties de son entretien avec Sonthonax, et leur apprit la
promesse que lui avait faite le commissaire de partir
moyennantune lettre de felicitations qui lui serait adies-
see par le general en chef et les officers de l'armee. Sa-
tisfaits de cette nouvelle, ils se rendirent sur le champ
auprds de Sonthonax et revinrent avec un project de lettre,
rddige sous les yeux de celui-ci, qu'ils prierent Tous-
saint-Louverture designer et de faire signer par son 6tat-
major. Le general en chef ordonna de reunir ses officers,
A qui lecture fut donnde de la lettre. Quelques-uns deji
excites sous main par Sonthonax, refusent d'y apposer
leur signature ; d'autres, ignorant le fond de I'affaire et
craignant de se compromettre, declarent vouloir s'abstenir
jusqu'A ce que les intentions du commissaire civil soient
connues. Pascal court chez Sonthonax et lui demand,
pour rassurer les esprits, de rendre publiques ses inten-
tions. Mais instruit de I'attitude des officers, il s'y refuse
et parait meme se disposer A resister.
Voulant en finir, Toussaint-Louverture expliqua aux
officers h6sitants pourquoi ils avaient Wte convoques. II
leur dit que le commissaire, apres lui avoir fait part de
son intention d'aller remplir son mandac de representant
du people, I'avait pride de lui remettre une lettre de feli-
citations, et que c'6tait pour signer cette lettre qu'il les
avait r&Inis, et non pour delibdrer, ce qui serait contraire
aux lois. Plusieurs signerent A !a suite de ces explications.
Ceux qui ne crurent pas devoir le faire par respect pour !a
loi, se retirerent paisiblement. Ils revinrent en parties chez le
general en chef pour donner leur signature, mais ce dernier
n'y consentit pas ; il leur declara que ce n'6tait pas un
acte de complaisance qu'il leur avait demanded, que d'ail-
leurs il 6tait pret A signer seul la lettre et A prendre la
responsabilite des 6venements.
L'Adresse de felicitations fut portee a Sonthonax par
Julien Raimond. Elle 6tait conque en ces terms :
Au Cap Frangais, 3 Fructidor an 5 ( 22 Aofit 1797 ).
Priv6sdepuis longtemps des nouvelles du gouverne-
ment francais, ce long silence affected les vrais amis de
la R4publique. Les ennemis de l'ordre et de la liberty
cherchent a profiter de I'ignorance ofi nous sommes pour
faire circular des nouvelles don't le but est de jeter le
trouble dans la colonie
Dans ces circonstances, il est n6cessaire qu'un homme
instruit des evenements, et qui a et0 temoin des change-







-ean'ts, qnui ont product sa restauration et sa tranquillity,
veuille bien se ren ire auprcs du Directoire Executif pour
ilui fire conna.itre Ja veri.t.&
Nommn depute de la colonies au Corps L6gislatif, des cir-
,constances imnp6rieuses vous firent un devoir de rester
-encore quelque temps au milieu de nous; alors votre in-
fluence etait necessaire, des troubles nous avaient agites,
.il fallait lescalmer. Aujourd'hui que Fordre, la paix, le
:zele pour le travail, Ie retablissement des cultures, nos
-suces sur nos ennemis extrieurs, et leur impuissance vous
permettent de vous rendre A vas functions, allez dire a la
France ee que vous avez vu, les prodiges don't vous avez 6td
t6moin; soyez toujours le defenseur de la cause que nou
avons embrass&e, don't nous serons les etermels soldats "
Vive la R6publique 3
Salt et Respect
Sigiam: le grenral en chef, Toussaint-Louverture ; le
le general de brigade Moyse; les adjudants.
generaux H. Christophe, Ch. Chevalier, Cler-.
veaux ; J.B. Paparel, chef de brigade; Jean Fran-
cois Dupuis, chef de brigade,
Le secretaire en chef de l'4tat-major de I'Arm6e,
signed: R. GUYBRE
S'etant apercu que Sonthonax cherchait A 6luder sa pro-
messe, Toussaint-Louverture prit la d&cisicn de se trans-
porter A la Petite Anse pour attendre Pissue des ev6ne-
anents. C'est IA que lui parvint la rdponse du commissaire,

Au Cap-Francais, le 3 fructidor an 5
Au general en chef de l'armre de St-Domingue et aux
officers de son 6tat-major.
La nouvelle mission, citoyens, que vous ajoutez A celle
que je tiens du people de St-Domingue est trop flatteuse
pour moi pour 6tre refuse. J'accepte done avec empresse-
ment les temoignages de confiance que vous me donnez par
votre adresse de ce jour; et en me rendant en France pour
prendre stance au Corps Ldgislatif, je jure dans vos mains
que je serai eternellement le d6fenseur des droitssacres
de la nature et de I'humanite. Je vais pour la quatrirme
fois repasser les mers pour aller combattre vos ennemis;
soutenez, je vous en conjure, mes efforts en Europe par





-42-


votre obeissance aux lois, votre constant attachment a Ja
M6tropole, en n'abandonnant jamais les drapeaux de la
republique. Vous pouvez vous tenir assures ou succes de
mes d6marches pour assurer votre repos et votre bonheur.
Je sais que le temps press et qu'un prompt depart est nices
saire A la reussite de la mission Je ne perds pas un instant
pour aller deposer dans les mains du Gouvernement Fran-
cais les pouvoirs que je tiens de lui, et de concert avec les
collogues qui vont m'accompagner, defendre la cause
sublime don't il ne me sera jamais permis de me separer."
signed: SONTHONAX

Le genial en chef en prit acte en ces terms : je
regois a l'instant, citoyen tepresentant et commissaile,
votre lettre de ce jour responsive a I'adresse que rnoi et
les officers composant I'etat-major de I'arm~e de Saint-
Domingue, vous avons faite, par laquelle vous me mandez
que vous etes dispose A partir pour France, vous rendre au
Corps L6gislatif, remplir la mission don't le people de St-
Domingue vous a charge.
Je suis sensible et reconnaissant aux doux sentiments
que vous nous manifestez.
Soyez toujours notre ddfenseur aupres des dignes et res-
pectables Representants ; assurez les, nous vous le jurons,
que nous serons toujours fiddles a la Republique Francaise
et entierement soumis A ses bienfaisantes lois.
J'apprends avec chagrin que vous avez fait rassembler
les officers de la garnison du Cap et les avez engages A
s'opposer A votre depart, tandis que vous me mandez que
vous partez avec plaisir pour rermplir la mission honorable
don't !e people de Sainc-Domingue vous a charge. C'est
bien contraire aux sentiments que vous me manifestez
pour le salut de la colonie ".
Ce meme jour, 3 Fructidor, la commission etant reunie,
Sonthonax donna officiellement connaissance A son coligue
de la lettre du g6enral en chef et des officers de l'armee,
et lui fit part de sa decision de se rendre en France. Apr.s
avoir exprimr au commissaire les regrets d'une separation-
qui affligeait tous les amis de la liberty et de l'egalite dans
la colonie, et I'avoir invite a continue au Corps Legislatif
d'@tre le d6fenseur de la cause sacree qu'il avait si puis-
samment contribu6 a faire triompher, la commission prit
un arret6 l'autorisant A se rendre auprts du Directoire
Exdcutif pour y deposer ses pouvoirs de Commissaire-




- 46 -


ddlegud aux miles sous-le-vent et exercer ceux de d6put6
au Corps L6gislatif. "
Cet arr&t6 fut transmis A Toussaint-Louverture, A la
Petite-Anse.
Sonthonax avait demand un d6lai de trois jours pour
mettre ordre A ses affaires tout en cherchant a provoquer
des manifestations contre son depart. Le 5 fructidor, le
general en chef ecrit a la Municipalite du Cap que "des me-
chants, pays sans doute pour amener des troubles, forment
sous le nom du people des cabales pour s'opposer au depart
de Sonthonax. "Vous etes les magistrats du people, c'est A
vous a veiller A ses int6rets et A prendre toutes les measures
convenables pour assurer etmaintenir la paix, 1'ordre et la
tranquillity ..... Si vous n'y avisez promptement, vous etes
responsables des 6venements qui en resulteraient et j'en
rendrai compete au Directoire Executif. "
Malgre les d6marches pressantes de Rairond, Sontho-
nax cherchait A gagner du temps. Toussaint-Louverture
r6solut de brusquer les choses : le 8 fructidor, a 4 heures
du matin, il fit tirer le canon d'alarme et envoya le g&-
n6ral Ag6 pr6venir Raimond que, si son collgue n'6tait
pas parti avant le lever du soleil, it entrerait au Cap avec
ses dragons pour l'embarquer de force. ( 1) Raimond
lui fit dire par le meme envoy de demeurer A
la Petite -Anse, que Sonthonax serait A bord sous le
coup de huit heures. Effectivement, A I'heure indique,
le commissaire sortit du Gouvernement accompagn6 de
Raimond, du genDral L6veill6, commandant de la place du
Cao, de plusieurs autres fonctionnaires et de Madame
Villevaleix, son amie ; ii traversa la ville au milieu d'une
population muette, et s'embarqua sur le navire 'In-
dien."
Les accusations de Toussaint-Louverture contre le com-
missaire etaient graves, et il est difficile de savoir si
elles etaient fonides. Pendant ses deux missions a
St.-Domingue, tout en realisant beaucoup de bien, Son-
thonax avait fait beaucoup de mal, II opposa systema-
tiquement les unes aux autres les couleurs et les classes.
II eut certainement continue dans cette voie funeste sans
la clairvoyance et l'energie du g6neral en chef.Proposat- il
vraiment A ce dernier de rendre Is colonie irdependante ?


(1) Rapport pr6cit6 du 18 fructidor an 5 au Directoire Executif.




- 44 -


Arrive en France, if nia les conferences de frimaire ou de
niv6se et de floraal an 5, mais pas avec toutefois
autant de nettet6 et de force qu'en 1'eut esper6 de quel-
qu'un qui se defend dans une affaire de cette importance.
Au course d 'un discours qu'il prononca au Conseil des
Cinq Gents, le 4 fevrier 1798, il declara que Toussaint Lou
verture etait parfaitement incapable de tenir le language
qu'on lui a prWt ; ou Toussaint-Louverture, disait-il, a
trompe le Gouvernement en me chargeant d'un crime que
je n'ai pas commis, on ses lettres au Ministre de la marine
demontrent que, lorsqu'il les 6crivait, il etait mon com-
plice. "(1)
Les lettres auxquelles Sonthonax faisait allusion avaient
6te 6crites a sa sollicitation m&me et A un moment ch
Toussaint Louverture n'avait pas de motif de se mefier
de lui. "Je suis parti, ajouta l'orateur, librement de
St.-Domingue le 7 fructidor dernier pour me rendre A mon
poste au Corps L6gislaLif.... depuis neuf mois, mon depart
avait dte ajourne a cause des troubles du Sud et du Port-
de-Paix. La restauration du commerce et des cultureF, la
reBdification de la ville du Cap, enfin la paix la plus
profonde ayant succ6dd aux orages, j'ai cru pouvoir songer
a rentrer en France .... On allait se porter centre lui
( Toasiaint-Louvercure) aux dernieres extremitds, lorsque,
pour dviter I'effusion du sang, I'insurreetion de la plain,
I'incendie des proprietes et le massacre des propri6taires,
j'annoncAi A toua le foictionnaires publics de la commune
duii C% qgi j'all-is partir poor me rendre en France, au
Corps L.islatif. Le people etait constern6 de mon de-
part, on n3 parlait que do s'y opposer. La municipality
vint, entouree du people et en son nom, me declarer que
mon dipart ann )ne causait les plus grands murmures,
que le m6contentement augmentait A chaque instant, que
l'unique moyen pour moi de pr6venir des malheurs etait de
rester dans la cilonie jusqu'A ce que les nouvellesd'Europe
me permissent de la quitter sans danger pour la chose
publique. M1) Et, apres avoir parle de la decouverte d'un
complot tramr par les pretres et les emigr6s don't Tous-
saint Lu)ivarture -rtit I'instrument pour se d6barrasser de
la C) n aiinio d(i Gr-vern-nment, Sonthonax accuse son
coll~a t1 ii n )nl d'avoir concert avec le general en chef
une lettre pour l'inviter A se rendre a son poste au Corps

(1) Cf. Cousin D'Avallon, Histoire de Toussaint-Louverture.
1 vol. Paris, 1802. pp. 47 et 48.






-45 -


L4gislatif," Or, la lettre de felicitations du 3 fru'ctidor
avait et6 r6clam6e par I'ancien Commissaire lui-m~me
coim:ne une condition mise A son depart.
En ce qui a trait aux lettres adressees par Toussaint-
Louverture au Ministre de la marine en faveur de Son-
thonax. voici comment les choses s'etaient passes : le 13
pluviose an 5 ( ler. fevrier 1797), le general en chef de-
inandait au Ministre qu'au moins jusqu'A la paix, la Com-
mission fit maintenue dans ses functions et continuAt a
resider a St-Domingue", parce que justement il 4tait alors
question de son rappel.
C'6tait done contre toute vdrite qu'en terminant son
discours, Sonthonax se fut &criH : "Comment Toussaint-
Louverture a t-il pu, le 13 pluviose, parler ainsi d'un
ho:nme qui, en frimaire ou en niv6se, lui aurait, A ce
qu'il dit, propose I'inddpendance? Et it concluait: si
quelqu'un pouvait 6tre soupconnd de favoriser le system
p)litique n'a dte qu'unp revolte continuelle contre la
France. Toussaint-Louverture a 6t6 I'un des chefs de )a
Vendee de St-Domingue. Par l'impulsion de ces memes
*migr4s qui 1'entourent, il a organism en 1791 la revolte
des noirs et le massacre des blancs propridtaires. En 1793
et en 1794, il commandait I'arm4e des brigands aux ordres
da Roi Catholique, et il n'a passe au service des R4publi-
cains que lorsque les negociations de paix lui ont appris
que l'Espagne n'avait plus besoin de lui. (2)
A cela se borna le system de defense de I'ancien commis-
saire civil.

(1) Cousin D'Avallon pages 51 et 52
(2) Ibd., op. cit. pp. 56 et 57,











CHAPITRE III


1. Nouvelles operations militaires.- Plan de Campagne de Toussaint-
Louverture. Reprise du Mirebalais.
II.- Evacuation du Port-au-Prince, de la Croix-des-Bouquets, de 1'Arca-
haye et de Saint-Marc par les Anglais.
III.-Mission et arrivee du g6ndral Hedouville dans la Colonie.

I

Sonthonax parti, la Commission civil se trouva reduite
A un seul membre, Julien Raimond. Tout march A souliait.
Toussaint-Louverture dtait A meme par sa prorrotion au
commandement en chef de I'arm6e d'6tendre le champ de
ses operations et de donner des ordres pour tout le ter-
ritoire.
DWs les premiers jours de janvier 1798, ses dispositions
6taient achevees en vue d'une attaque decisive centre le
Mirebalais. r'our empacher, cette fois, I'enn(Ixi d'en-
voyer des renforts dans ce quarter, le general en chef
ordonna a Laplume et a Bauvais d'attaquer les camps im-
portants de la montagne de la Charbonniere, qui couvraient
le Port au Prince au Sud. (1) Rigaud eut ordre, d'autre
part, de se porter sur la Grand'Anse. L'ennemi devait
etre ainsi inquiWt6 sur tous les points A la fois.
Mais press d'agir, Toussaint-Louverture ne put attendre
la march de Laplume et de Bauvais. Le 8 pluviose an 6 (27
janvier 1798 ) ii leur mandait: les dispositions que
j'ai faites pour tenter un coup decisif sur les ennemis qui
souillent encore le sol de la R6publique a St. Doningue,
ne me permettent pas d'attendre plus longtcmps le resultat
de vos combinaisons mutuelles sur I'attaque projetde des
camps de la Charbonniere, que j'esperais que vous m'au-
riez faith passer plus t6t. Mes ordres doinns deja pour ce
nouvel effort ne tarderont pas A etre executes. II est neces-
saire qu'il ne soit pas infructueux pour vous. Comme je
suppose que tous les pr6paratifs qu'exigerait le success de
votre project sur les postes Je la Charbonniere, ne sont pas

(1) Instructions des 4 et 8 pluviose an 6 ( 23 et 27 janvier 1798).
Collection du Dr. Price-Mars.




- 47 -


faits, et qu'il est urgent que vous profitiez du moment
favorable ou nos ennemis vont 6tre attaquds dans presque
tous les points qu'ils occupent, je me refere A ce que je
vous ai mand6 par ma dernibre du 4 de ce mois, et que je
vous rdpete aujourd'hui.
Vers le milieu de la decade prochaine, faites semblant
de vouloir attaquer les postes de la Charbonni6re ; cernez-
les avec peu de troupes; sfirement l'alarme ne manquera
pas d'appeler du renfort; mais ayant eu soin auparavant
de porter la majeure parties de vos troupes sur les avenues
ou les forces du Port-au-Prince devront passer pour se-
courir les postes assieges, vous 6tes assures de les exter-
miner, fassiez-vous en petit nombre ; parce que celui qui
attend est plus fort que celui qui est surprise; or, A plus
forte raison, vous rdussirez si vous 6tes en nombre supd-
rieur. Si la premiere action est couronnee d'un heureux
success, vous ne precipiterez rien ; vous tdcherez au con-
traire, s'il vous est possible, de renforcer vos troupes et
de garder toutes les avenues ; parce qu'il est A presumer
qu'apr6s cet echec, I'ennemi sortira en plus grande force
et cherchera a envoyer -u renfort A ses postes par dif-
f6rents chemins. Vainqueurs la premiere fois, vous le
serez la second, et vous le serez toujours jusqu'a ce
qu'enfin, ddsesperant de secourir ses postes, I'ennemi se
retirera dans l'enceinte du Port au-Prince. Alors portez-
vous avec toutes vos forces sur les posters, emparez-vous
des moins forts, et leur reddition ne fera qu'augmenter la
terreur que donnera aux autres la defection des differents
renforts, et la victoire la plus complete ne tardera pas a
vous couronner de ses lauriers". -
Tel est, mes amis, le plan qu'A defaut du v6tre, je vous
propose et vous invite A executer... Je vous invite l'un et
I'autre A maintenir la plus grande subordination et la
discipline la plus b6vre parmi vos troupes. Ce sent ces
dcux vertus militaires qui firent jadis des Romains le people
le plus belliqueux ; ce sent elles qui ont rendu nos armies
d'Europe victorieuses de tous leurs ennemis, et ce n'est
que par elles que nous le serons de cells que nous com-
battons. Ce n'est que par vos ordres que vos troupes
peuvent piller les postes qu'elles prendront, lorsque vous
le jugerez convenable, et parmi les objets pills, elles
doivent vous remettre les armes et les munitions pour
etre remises au magasin et servir A armer les defenseurs
de la colonie. Donnez des ordres rigoureux a ce sujietet
dites A tous vos officers que la Patrie a les yeux ouverts






sarr eurx, et que j'attends de leur courage, que soars a
vos ordres, ils sauront vous suivre et be distinguer av
ehamnp d'honneur oa vous les cenduirEz '.
Lapiume se mit en march, le 27 pluviose, ( 15 fvrier)
les camps La Coupe et N6rette furent enleves par 1'adju
d.ant general Potion et le chef de brigade Jtan Ulysse.
L'ennemi abandonna dans sa fuite quatre pieces de canon
et quantity de munitions.
Dans le comrpte qu'il rendit de ees operations au g6neral)
en chef, Laplume disait : Nous avons ted repouses deux
fois et nous sommes toujours reverus A l'assaut avec une
intrepidit6 sans example. Nos soldats montes dans le&
remparts out 6t6 encore obliges de se battre pendant une
here pied a pied dans le fort avee une parties du reste de
'ennemi, tandis que l'autre parties. montee sur les toits
des eases du fort, fa;sait encore feu sur nous et cherchait
a se d6fendre jusqu'A aa derniereextremitl. Enfin, giace
A Dieu, A ['&ergie et au courage de nos braves republi-
cains, nous avotis Wtd vainqueurs, et le camp La Coupe a
&te pris -'assaut. Ce fort est situe sur un morne extre-
mement diev; et ii est ct'abord d6fendu et entour4 de
chevaux de frise et de nombrenses fascines etablies sur
un eaearpement corrsid6rable ; et les murailles du fort
sont aussi trds dlevees et en fort bonne maconnerie. Ce
fort 6tait dfendu nar trois cents hommes, presque tous
chasseurs noirs.; tres pen d'anglais. On voyait pendant
te combat fe commandant du camp avec un grand panache
blanc, se oorter partout pour encourager ses soldats et
leur distribuer des cartouches. Lorsqu'il a vu le fort d ci-
d6ment pris, ii s'est Jet6 du haut des. remparts et s'est
6chapp', quoique dangereasement blessed. Une ferrire
anglaise a voulu l'imiter, mais n'a pas Wte aussi heureuse :
un coup de sabre I'a abattue au moment ofi elle sautait, et
elle est morte sur-!e-champ "
Laplume perdit dans cette affaire cinq officers et douze
soldats, et eut par contre un grand nombre de blessed LeC
pertes de l'ennemi furent considerables: des trois cents
hommes de la garnison du fort, il s'en etait sauv6 tres
peu : toutes les chambres 6taient remplies de morts, et
on ne savait oi mettre les pieds tant le fort et les rein-
parts en etaient garnis. (1)

fl] Rapport de Laplume, dat6 du camp La Coupe, le 27 pluvi6se
an 6 ( 15 fevrier 1798 ).


- 48--




-49 -


Imnimdiatement apres leur expulsion de La Coupe, les
anglais evacuerent le blockhaus Nerette, qu'ils firent
saute.r, et dont I'Armde republicaine prit possession.
Entre temps, Laplume leva la march pour regagner son
quarter general de Carrefour. L'armee vint a passer
a proximity du camp Grenier; la garnison ayant cru
A une attaque, incendia le camp et se retira sur celui de
Fourmy. (1)
Dans la plaine du Cul-de-Sac, l'ennemi abandonna du
coup les camps Fleuriau et Digneron et, apres les avoir
incendids, se replia sur la Croix des-Bouquets.
Pour lors, Laplume se decida a attaquer le camp
Fourmy ; cette position 6tait entouree d'un fosse de
15 pieds de larger sur autant de profondeur et d'un pre-
mier rempart de vingt pieds de hauteur, garni de canons.
On n'y pJuvait pendtrer qu'au moyen d'echelles, car, il n'y
avait d'autres ouvertures que les embrasures des pieces.
En supposant qu'on fut assez heureux pour franchir le
fosse et exporter le premier rempart, I'ennemi avait la res-
source de se retire derriere un autre d'dgale hauteur; si
cette derniere position 6tait enlevee, il pouvait encore se
replier dans la maison du fort, laquelle etait munie de
creneaux etde meurtrieres jusqu'aux combles.
Ces constatations faites, Laplume ordonna A Nerette
d'investir le camp afin d'empacher I'arriv&e de renforts et
de rdduire la garnison par la famine.
Quatre jours apres, les assikgeants apercurent des co-
lonnes enemies qui, sortant du Port-au-Prince, et formant
tin ensemble de mille hommes, se portaient dans la
direction de Fourmy. Une double et vigoureuse at.
taque fut aussit6t dirigde contre cette position et ces
colonnes. Les deux premieres, quoique parvenues au pied du
fort, ne parent y p6n6trer; cribl6es de balles, elles furent
repoussies avec pertes jusqu'A quatre fois. Plusieurs offi-
ciers ennemis tomberent mortellement atteints, parmi les-
quels le commandant de la garnison. Le chevalier Lasserre,
colonel des chasseurs de Clarence, fut gri6vement bless,.
L'arm6e republicaine eut plus de cinquante blesses et
douze morts, don't un capitaine du bataillon de I'Aube.
C'6tait le 21 Ventose ( 12 Mars ).

(1) Rapport du meme & Toussaint-Louverture, dat6 de Carrefour,
le 29 pluvi6se an 6 ( 17:f6vrier 1798 ).





Dars fe mrme moment, un avis du chef de brigade Jean
Ulysse annongait qu'un rassemblement ennemi se faisait
a Fleuriau et que La Coupe 6tai t menace. Laplume lui
fi passer du renfort, et prit la decision de ramener son axr-
m6e uan quart de lieue en arriere, en face de la barrier
Laboule,. tout eM tenant la garnison de Fourmy en respect,
A la suite d'un movement ex~eut6 le jour suivant par
Laptha e, les anglais, croyant qu'ils allaient ktre attaquis,
rang6rent une parties de leurs forces en bataille, et firent-
secrrtement leurs dispositions pour evacuer le camp. A six
heares du soir, de fortes detonations suivies d'un violent
incendie annoncerent l'explosion de la poudriere. Le feu
se r6pandit dans toutes les parties du camp et dura jus-
qu'A 4 heures du matin. L'arm6e prit possession de Fourmy,
oti le drapeau franeais fut arbor aux eris de : Vive la
Republique r Vive la Libert6 r On trouva dans le fort un
obusier, des obus, quantity de bales et d'outils, tels que
scies, taureaux, pelles, piquoirs, pioches (1).
Dans sa retraite, t'ennemi avait abandonn6 6galement
fe camp Guerin, situ& a mi-chemin du more de 1'Hopital
ii traversa le Port-au-Prince etgagna la plainedu Cul de-
Sac.
Tandis que Laplume remportait ces succes important,
Toussaint-Louverture se disposait A attaquer le Mirebalais.
Moyse avait ordre de se di'iger du Fort-Libert6 avec le
5eme regiment et d'autres forces, soit onze cents homes
en tout sur Lascahobas, et de ehaser I'ennemi de cette re-
gion. Lascahobas prise, il devait y Faisser une petite gar-
nisonret marcher sur le Mirebalais Au cas (oi il re trou-
verait pas d'ennemis jusqu'A I'habitation Denis Sucrier, il
lui dtait nrescrit d'y faire halte, de s'enquerir de ce qui se
passait A la Gascogne ou an Fer A Cheval, de se faire 6clai-
rer afin de dcouvrir la position de I'ennemi et d'observer
ses movements.
Desalines devait marcher sur les Grands Bois et enlever
cette position avant I'entrde de Moyse dans la plains
mirebalaisienne. Les Grands Bois pris, Moyse avancerait
sur la Gascogne.
D'apres les instructions de Toussaint Louverture, iI Otait
de plus prescrit A Moyse de s'assurer si l'ennemi se re-


(1) Rapport de Laplume A Toussaint-Louverture, date du camp
Fourmy le 23 VentOse: an 6, ( 14 Mars 1798 ).








p'ialftt smr le bourg, d'intercepter le chemin du Petit-Fonids
t t d'aviser immediaterr.ent De'salines de cn aiiiv(e a
ita Gascogne. D'autre part, en allant attaquer les Grands-
B is, ce dernier devait aussi faire enlever Trianon et
,occuper le chemin qui conduit de 1'Areahaye au Grand-
Boucan et au Mirebalais,
Enfin, au cas de r~ussite dans I-ers operations, 'ces deux
g-niraux avaient ordre d'en instruite sans dlai le g4narat
en chef, afin que celui-ci put se concerter avec eux en
vue de 'attaque du bourg (1).
Le 15 pluvidse, (3 f6vrier) Toussaint Louverture ayant
complkt ses dispositions, fixa V'ordre de march de l'ar-
mde don't le commandement superieur fut confiU a Dessa-
lines.
Dans une adresse de la meme date, il disait A ses soldats :
" l'instant de chasser du sol de la Liberin les ennemis de
la. Rpublique est enfin arrive. Vous avez vu tous les
efforts que j'ai faits pour y reussir, et j'ai toujours comptd
sur vous pour en purger la colonie. C'est I'instant, mes
amis, de prouver A la Republique Francaise, notre bienfai-
trice, de laquelle nous tenons la liberty, ce bien le plus
prcieux que I'homme puisse poss4der, que nous en sommes
dignes, et qu'A i'exemple de nos freres d'Europe, nous
savons combattre pour la d6fendre. Imitons- les aussi, amis,
sur la discipline et la subordination qui sont les premieres
armes don't ils se sont servis pour vaincre les tyrans
d'une parties d'Europe... Soyez soumis aux ordres des chefs
qui vous commandent ; observez la plus exacte discipline, la
subordination la plus grande ; alors nous serons strs de
vaincre nos ennemis, les ennemis de la Republique Fran-
clise et nous terrasserons les ennemis de notre liberty qui
ne cessent de dire contre nous que nous sommes indignes
d'en j nuir.
Que mes esperances en vous, mes amis, ne soient pas
vaines ; montrez-vous comme des hommes qui savent jouir
de la liberty et combattre pour la dilendre...
L'Arm4e va se mettre en march ; prenez. mes anis, la
resolution de ne pas rentrer que vous n'ayez entierement
chassd de la colonie les anglais et ies emigres, afin que
nous puissions vraiment commencer A jouir des douceurs
de la liberty, des lois justes de la R4publique et de la paix

(1) Plan d'attaque donn6 le 9 pluviose an 6 (28 janvier 1798)
au g6enraux de brigade Moyse et Dessalines.


- 51 -





- 52 -


dans l'interieur, ce qui nous sera impossible tant-que ces
ennemis souilleront cette terre de la liberty. Que ni les
fatigues, les montagnes, les falaises ne vous arretent ; il
faut vaincre, il en est temps.
Mais pour cela, je ne me lasserai jamais de vous le rep6-
ter, il faut que la discipline la plus severe et la plus gi aide
subordination soient observes parmi vous. Que les officers
ob6issent aveugl6ment aux ordres des g4neraux et conw-
mandants de colonies, que les sous-offlciers et soldats n
fassent de meme envers leurs capitainEs et aultie, (ffici]( ;
que I'appat du pillage ne vous porte pas a quitter les post s
dans lesquels vous serez places pour ccrr battle I~s (r e-
mis. Ce n'est pas pour la fortune que nous combattons, il
sera temps d'y penser quard nous aurons chasse nos enre-
mia de notre territoire, de chez nous ; mais c'est pour note
liberty qui est le bien ie plus riche que nous pouvons
avoir, c'est pour la conserver A nous et pour nos enfants,
nos freres et nos concitoyens.
Dieu qui nous a fait naitre tous libres, qui nous a 6clairds
pour que nous I'arrachions des mains de ceux qui nous
I'avaient ravie, nous bdnira et nous la conservera ainsi qu'a
ceux qui viendront apres nous.
Mes dispositions et ma resolution sont prises de ne point
cesser la march que vous allez entreprendre avant que
d'avoir chass6 entierement les anglais et les emigres de
de la colonie; alors ne les ayant plus qu'au dehors. nous
pourrons nous reposer et faire refleurir la culture qui est
la base et le soutien de notre liberty.
Ei consequence tous les generaux commandant l'armne
en march, les chefs de brigade commandant les diffdrentes
colonnes, les chefs de brigade, de bataillons et d'escadrons,
leA capitaines, lieutenants, sous lieutenants, les sous-(ffl-
ciers et soldats composant I'armee en march seront sou-
mis aux pr6sentes dispositions de I'ordonnance suivante:
Article lo. Tous les gdeeraux commandant les ailes
de I'armee en march, soit de droite ou de gauche, ainsi que
les commandants sous leurs ordres, qui apporteront la
moindre n6zligence A I'ex6cution des ordres et instructions
qui leur seront donnds, et qui ne maintiendror t pas la dis-
cipline et la pius grande subordination parmi les troupes
confides a leurs commandments, seront arretes et punis
conform6ments aux lois.




-L 53 -


Article 2. Tous g6neraux, commandants de'colonnes,
officers, sous-officiers et soldats qui quitteront les postes
qui leur sont confines, soit pour intercepter les chemins, soit
qu'ils soient en sentinelles, pour piller, marauder ou fuir
etse cacher dans les bois, seront arrdtis et juges A mort
par up conseil de guerre prevotal que les g6ndraux ou les
commandants de colonnes ordonneront. Que ce soit offi-
,cier, sous-officier, ou soldat, il sera exdcute sur-le-champ
et sur les lieux.
Article 3. Ordonnons a tous les citoyens composant
l'armee qui trouveraient ou qui s'apercevraient qu'un des
gendraux ou autres officers et sotdats s'est rendu coupable
des dlits ci-dessus, de Ie denoncer sur-le-champ. Si c'est
un general, il m'enverra la denonciation afin que je prenne
A son 6gardles measures que je croirai convenables. Si c'est
un commandant de colonne, la denonciation sera port~e
aux g6neraux qui commandent l'armde pour etre jugee et
execute conformemant aux peines portees par I'article 2.
II en sera ainsi envers les officers, sous-officiers et sol-
dats : les denonciations contre eux seront portees aux
commandants des colonies sous les ordres desquels ils
seront.
Art. 4. Tous militaires de quelque grade qu'ils soient
qui seront atteints et convaincus d'avoir pris soit fusils,
sabres, munitions ou autres objets d'armement et dqui-
pements qui se trouveront dans les camps, forts, villes ou
bourgs qu'on prendra, pour se les approprier, seront re-
putes voleurs, pilleurs et supporteront les peines portdes
par l'article 2.
Les generaux ou commandants de colonnes pourront
n6anmoins disposer des dits objets, si le cas exigeait
qu'ils s'en servissent pour la defense de I'armee, A la charge
par eux de m'en rendre compete.
La presente ordonnance sera lue, publide aux sons des
tambours et trompettes A toute l'armee, afin qu'aucuns
des individus qui la composent n'en prdtendent cause
d'ignorance.
Les g6ndraux commandant la dite armee, les comman-
dants de colonnes, les chefs de brigade, de bataillons,
d'escadrons, les capitaines, lieutenants et sous-lieutenants
sont charges de l'execution pleine et entire de la presente
sous leur responsabilitd personnelle.
Fait au Quaartier-Gdn6ral Benoist, le 15 Pluviose,
an 6 etc. "




- a4 -


Le g1 Fluviose, ( 6 fvrier ) Moyse s'emprrait de Lasea-
hobas, oa il faisait 40. prisonniers, et tandis qu'il poursui-
vait sa mrarche en direction de la plaine du Mirebalais,
DUseailines entrait, de son c&t&, en action. Le 19, Trianon,.
to.nbait aut povoir dUa chef de bataillon Michaud, du 46me
rigain a.t; eI- 23.C rstGopn.e- hornett enlevait les Grands- Bois,
ie poste dit la GArde-Espaglole et Thomazeau, faisant 150
prisonniers. Peu apres, Dessalines enlevait toute la plaine
du Mi cbalais, et Taussaint-Louverture faisait investor
etraiternent le boarg, que les anglais &vaeuerent apres
18 jours de siege.(l)
L'enaemni ea retraite avait pass er territoire espagnol.
Le ginwral en cef l.nci, le 5 vent6se ( 24- fevrier ) la som-
mnati.-n siivane an commandant et aux habitants de
" Ntyb-i: L'arrn6e de la Republique en march contre
" ses enaemnis a St.-Domingue, vient de eonquirir Lasea-
" hob-as, le Mirebalais, 1es Grands Bois, et a jure de ne
" prendre du repos quelle ne les ait enti&rement chassis.
' Sans la consideration de I'allianee qui existe entire votre
" nation et la Ripublique Francaise, j'eus dejA march
" cotre vous pour vous faire repentir de la protection
" que vous avez accordee aux ennemis de la France,lorsqu'iI
" est de votre devoir de vous !iguer avee nous contre eux.
Persuade que vous saurez profiter de ce moment
" d'indulgence, je vous invite A arborer le pavilion fran-
" cais en votre ville et sa d6pendance, A arreter tous les
" anglais et emigres franqais qui sont parmi vous et A
"rendre A la Rdpublique ce qui lui appartient, lorsque
" vous avez livre votre vilie aux anglais.
Le chevaliers Depestre, Montalet et leur suite 6tant
" maintenant en territoire espagnol, vous voudrez bien, a
" leur passage a Neyba, les faire arr@ter et conduire an
"commandant des Grands-Bois.
Vote exactitude et votre empressement A faire ce quo
"je vous prescris pourra seul me convaincre de la sin-
ceritd des sentiments que vous avez pour la Republique
Francaise.
J'attends votre rdponse avant de prendre les measures
"que votre conduite pourra necessiter "


(1) Lettre de Toussaint-Louverture A Roume du 4 vent6se an 6
(5 mars 1798. )







Pe-nlant le siege du buurg de Mirebalais, le -g&nral9v
chef avait o.rdonn a Dessalines d'attaquer les posters for-
itifis des hauteurs de 1'Areah-aye -.), L'operation .fut mene
aondement.: le 19 ventose, Dessalines e.nkvait Ie camp
Douet, dit Martineau,.-et deux jours spres, cel.ui de Mar-
:siac; le 22, le chef de brigade Christophe-Mornet s'em-
parait du ~lockhau- Dubourg. 11 prit successivemnet les
camps CouilLeau et Guibert, faisant de nombreux prison-
niers.
A !a suite de ces sues, Toussaint Louverture lanvca, le
21 ventose, une adresse A tous les francais, habitants,
.militaires de la dependance de I'Arcahaye, ou il disait:
' Citoyens Francais, I'armee franchise est en marche pour
conquerir St.-Domingue en possession des anglais et des
.*migr6s franeais. VoilA le moment heureux oi vous
pouvez revenir de l'errevr oht vous avez, et6 plonges. Je
vous invite, au nom de la Republique Frangaise, de vous
rallier a notre arm6e pour 6viter les desagrements qui
pourraient s'ensuivre par les vdnements de laguerre.
Par ce moyen vous vous conserverez et vos propri6tes
seront respectees.
Militaires, qui avez les armes en main pr.-sentement
contre la Republique Franeaise, je vous promets, sur la
parole d'un honnete homme, que vous trouverez la m@me
protection et avantages, la R4publique nevoulant que le
bien des Francais.
C'est pourquoi je vous invite Avous rallier sous ses dra-
peaux
J'attends votre reponse A ce sujet pour mettre l'arm6e
en marche...
P. S. -- Le citoyen Domet, officer, porteur du paquet,
m'a prwmis, sur sa parole d'honneur d'officier, de m'en rap-
porter la reponse. "
Pendant sa march victorieuse sur l'Arcahaye, I'armie
republicaine s'6tait livrde a des actes reprehensibles plu-
sieurs habitations tomb6es en son pouvoir avaient 4t6
incendides. Le general en chef adressa de severes repri-
mandes aux g6ndraux, commandants, et aux chefs de


(1) Plan d'attaque sur les postes du cordon de l'Arcahaye et
instruction remis aux divers chefs qui sont charges de la faire.
Quartier-G6enral Mauge, 17 ventose an VI.




- 56-


colonnes. J'apprends avec douleur, leur 6crivit-t-il, que
malgrd les ordres reiteres que je vous ai donnes de ne point
incendier les habitations du territoire ennemi, les flames
continent A les detruire.
"Tant que nous n'avons pai eu l'espoir consolant de
conqudrir les Arcahayes, nous avons pu sans crime porter
le ravage et la destruction dans les proprietes, puisque nous
ne faisions qu'6ter A nos ennemis les moyens de nous nuire.
Mais aujourd'hui que nous sonimes entries en vainqueurs
dans ce pays, que les premiers succes que nous y avons ub-
tenus nous en font esperer de plus grands encore, aujour-
'd'hui que nous ne devons plus en sortir que nous n'y ayons
plante I'arbre de la liberty, nous devons devenir les pre
miers conservateurs de ses proprites ; I'interet de la Repu-
blique nous en fait une loi, et notre honneur, un devoir.
Vous done qui, revetus de ma corfiance, commander les
ailes de l'Arm6 et ses diff6rentes colonnes, je vous rends des
aujourd'hui responsables des incendies et des exces con-
damnables auxquels vos soldats pourront se porter. C'est
a vous A les punir, s'ils enfreignent vos ordres, comme c'est
mon devoir de vous punir, si vous enfreignez ceux que je
vous donne, ou que vcus re les fassiez pas executer.
"Je vous reitere ma defense express de n'incendier
aucunes habitations, et vous ordonne de traiter avee
humanity les prisonniers que vous ferez comme d'accueil-
lir en amis et en fr&res tous ceux qui, reconnaissant la
puissance de la Republique, se rendront de bon gr6 par-
mi vous. Tout acre contraire aux intentions que je vous
manifesto, et que vous aurez laiss6 impuni, retombera sur
vous et vous en serez punissables. Rassemblez vos troupes,
faites-leur part de mes intentions, et donnez vos ordres
en consequence. (1)
Telle Atait la maniere honorable don't Toussaint-Louver-
ture faisait la guerre. A la m6me 6poque il adressait une
lettre a John Whyte, commandant en chef des forces bri-
tanniques a propose des mauvais traitements infliges par les
anglais A leurs prisonniers. "J'ai me plaindre amere-
ment, disait-il au general ennemi, que, lorsque je traite avec
humanity les prisonniers de votre nation que le sort de la
guerre met entire mes mains, I'on maltraite chez vous les
francais quiont eu le bonheur de n'6tre pas assassins par

(1) Qiurtier-G-neral des Verrettes, le 24 ventose an 6 de la
Republique Franqaise une et indivisible.




57 --


vos troupes et meme par des chefs qui ne sont cenmes tenir
une conduite aussi abominable que par vos ordres. Ces ex-
ces oi se portent les sujets de s'a Majeste Britannique m'cnt
fait perdre I'opinion que j'avais que je conm attais ( au ncm
de la RepubliqueFrancaise) une armee qui savait respecter
les droits de 1'humanit6 et ceux des nations. Vous les avez
outrages, monsieur le general, dans l'assassinat du coura-
geux chef de brigade Biret, fait prisonnier au Boucassin ;
votre gouvernement s'est couvert d'opprobe en faisant
6gorger dans. la plaine de 1'Arcahaye le chef de bataillon
Michaud, apres I'avoir amarre, lorsque nul de vous n'igno-
rait alors la maniere genereuse et humaine avec laquelle le
major Hally, vos officers et soldats furent accueillis. Vous
vous 6tes avili aux yeux des generations presented et fu-
tures en autorisant un chef, (le lache Lapointe qui ne
peut donner des ordres qu'en conformity de ceux que vous
lui transmettez) de Iacher celui de ne faire aucune grace
aux brigands, de ne fair aucuns prisonniers, lorsque, de
mon c6t,, je donne l'ordre A tous les chefs de mon ain ce
( ordre que vous pourrez voir entire les mains du lieutenant
Domet que j'ai renvoy6 A St-Marc, lorsque la loi le condcnm-
nait A ktre fusilli) detiaiter avec humanity tous les pri-
sonniers qu'ils pourraient faire sur vous. Je vous P(nvcje
copie de l'ordre infame de Lapointe. L'origiral restrs trlie
mes mains, et me servira A convaincre l'univers center que
les salaries de l'Angleterre sont les seuls brigandsqui soient
nes de la lutte qui existe entire le despotisme et la iiberte."
Certes, s'il y existed des brigands, la conduite bien
connue des deux parties fera sentir a I'homme just et
impartial qu'ils ne furent que dans le v6tre.
Toutes les fureurs de la guerre ne porteront jamais les
republicans de Saint-Domingue A assassiner de sang froid
I'ennemi qu'ils auront vaincu, et si j'etais capable de 'or-
donner come vous-meme,de le souffrir, je deviendrais
indigne de commander pour la nation genereuse qui n'a
entrepris le guerre qu'elle soutient que pour la defense de
ses droits et ceux de I'humanite.
"Je sens, quoique je ne sois qu'un noir, quoique je n'aie pas
recu une aussi belle Aducation que vous et les officers de
sa Majesty Britannique, je sens, dis-je, qu'une telle infamie
de ma part rejaillirait sur ma patrie et ternirait sa gloire.
En vain m'objecterez vous que ces horreurs ne osnt que
le fait des emigres perfides qui vous ont livre un pays qui
ne vous appartient pas. En vain opposerez-vous A mes just
recriminations la loyautd anglaise et la g6ndrosit6 q




- 58-


forme la base de son caractere, vos procedes dementiront
toujours vos protestations et ne front que mieux en de-
voiler l'artifice.
Si ce sont les 6migres qui se sont rendus coupables de
pareilies atrocities, votre gouvernement est done bien chan-
celant, sa puissance bien faible, ses agents bien peu res-
pectes, puisqu'ils ne peuvent fair adopter leurs principles
a des homes qui leur sont soumis. En ce cas, ce n'est
done pas avec vous que je dois traiter, mais avec les
traitres de ma patrie ; si c'est cela, declared le-moi ; alors
ne gardant plus de rnesure, mon armee, n'ayant plus A
combattre qu'une troupe perfide, saura bientot l'aneantir,
venger son injure, la France et la liberty.
"La guerre a ses revers, je le sais ; mais peuvent-ils
abattre le people qui combat pour la justice centre l'ennemi
des homes et des dieux ? Les revers ne front qu'ac-
croitre son experience, et lui prepareront les triomphes que
sa perseverance, la legitimit6 de sa cause ne peuvent man-
quer de lui faire obtenir.
"Guide par la justice et l'humanit6, je n'ai pas manque,
malgr6 I'amertume que mon Ame ressent de ces horreurs,
d'envoyer A Saint-Mare six soldats de la Legion Irlandaise
que je devais en change d'un pareil nombre de prison-
niers que le general Churchill avait envoys aux Gonaives.
J'y ai joint un capitaine de la meme Legion que le colonel
Grant m'a demanded, me promettant de m'envoyer en
change le capitaine Leblanc, fait prisonnier dernikrement
A l'attaque du poste Guyon, A Saint Mare oti il fut bless.
Dans toutes les eirconstances, je tiendrai la meme con-
duite : l'humanit6 et les vertus rdpublicaines m'En front
une loi. "
L'Adresse du 22 ventise aux francais de l'Arcahaie,
n'avait pas eu les suites que Toussaint-iouverture en espe-
rait. En cherchant a descendre vers le bourg, les troupes
de la r6publique, loin d'etre rescues en amies, avaient 6t6
assaillies A coups de fusil. Mais le general en chef,
toujours patient, fit, le'28 germinal, un nouveau et pressant
appel aux habitants de cette region : Sachant, leur disait-
il, que les intentions de la France qui s'interesse beau-
coup a ses colonies, sont de retablir et reconstruire tout
ce qui a 6te incendio et de faire refleurir la culture et
le commerce, j'ai prit une resolution de vous envoyer
un expres pour la troisieme fois pour vous inviter de
remettre la paroisse de l'Arcahaye A la Republique, vous





- 59 -


engageant de ievenir de votre egarementet de vous rendre
aIu isin de notre indulgente mrre patrie, en chassant les
anilais de notre territoire que vous-m mes leur avez
iivre. Vous le pouvez si voub le voulez; il n'ont aucuns
nmyens par eux-memes :ce n'est que par les v6tre7 qu'ils
C'ont conserve jusqu'A present.... Je vous promets que
du moment que vous me remrtirez le territoire de la
ep.)ublique que vous avtz livr' aux anglais, vous serez
(rn:nes les plus coupables d'entre vous) pardonnis, et vous
jouirez de tous les advantages de notre Constitution sans
qu'il vous soit fait aucuns reproches ; votre vie sera pro-
t4gee et vos proprittes seront respectees.
"Si, au contraire, vous persistez A vouloir conserver le ter-
ritoire de la Republique aux anglais qui n'en conservent la
propriety par vos moyens, vos biens seront rases, car, ii
vaudra bien mi-ux, si la France ne peut jouir d'un territoi-
re qui lui appartient legitimement, tout incendier que de
souffrir que ses ennemis en retirentdes resources qui ser-
vent contre elle.
"Soyez persuades que I'Arcahaye que vous regarded
comme imprenable, malgre toutes vos forteresses et vos
post.p, sera prise, je vous le promets ; et si les bAtiments
anglais en opponent I'entree, je veux que la plaine soit
mise en cendres ; alors il ne restera pas un vestige de vos
propri6ets, que vous pouvez encore conserver, si vous sui-
vez mon avis.
J'attends votre r6ponse pour savoir A quoi m'en tenir "
Le citoyen Capdeboscq, porteur de cet appel, partit des
Verrettes, le ler floral, et arriva le soir m@me A l'Arca-
haye. Mais arr6t6 et conduit devant J. B. Lapointe, com-
mandant du bourg, ii n'eut pas le temps de rendre public
I'objet de sa mission, qui resta ignore des habitants.
Interrogd par Lapointe sur les forces don't disposait
Toussaint-Louverture pour l'attaque projetee. Capde
boscq r6pondit A toutes les questions avec assurance et
fermet6. II fut transf6r6 et consign A bord d'un navire
de guerre an-lais qui 6tait en rade sous les ordres du
commandant Perkins. Le lendemain, vers les 10 heures du
matin, Lapointe y vint prendre passage, et le navire mit
A la voile pour le Port-au-Prince. (1)


( 1 ) Rapport de Capdeboscq, floral an 6, a Toussaint-Lou-
verture.




-60 -


A son arrivee dans ce dernier port, Perkins se rendit
A terre et, A la tonibe de la nuit, remonta a bord d'un
autre navire avec le general en chef des forces britan
niques et un officer superieur, devant lesquels fut amend
Capdeboscq, accompagn6 de J. B. Lapointe.
Le general anglais, Thomas Maitland, se mit aussit6t
A questionner le parlementaire.
Vous avez porter des paquets, monsieur ; vous dites
qu'il y a 26 mille homes pr8ts A marcher sur l'Arcahaye ?
Oui, g6ndral.
-- Vous dites qu'il y 54 mille hommes dans la paitie
du Nord ?
Oui, general.
Croyez-vous que les troupes qui sont aux Verrettes
sont dans le cas de nous faire embarquer ?
En double.
J'y viendrai.
Eh bien vous vous embarquerez en double.
Et le Port-au-Prince ?
II subira le meme sort, car, c'est lA qu'est le foyer de
notre parti.
Je sais qu'il y a beaucoup de brigands.
C'est ce que j'ignore, mais ce que je sais tres bien.
c'est que les trois quarts du Port-au-Prince sont pour
nous et que ce parti se montrera quand il sera temps ".
Aprds quelques autres questions posies par Maitland a
Capdeboscq, celui-ci et Lapointe furent ramends a bord
du capitaine Perkins. Lapointe ne tarda pas A 6tre rappel6
en ville, et Capdeboscq apprit bient6t du m4decin du board
qu'il se tiendrait dans la nuit meme un conseil de guerre
au gouvernement
Le lendemain, de grand matin, Lapointe repartait seul
pour 1'Arcahaye. Ayant su vers le soir par un matelot
espagnol que les anglais parlaient d'6vacuaticn, Capdebosq
aborda Perkins sur la question. Celui-ci qui le croyait pri-
sonnier de guerre, lui dit sans defiance que l'ordre d'6va
cuation 6tait arrive depuis huit mois, qu'on avait cru pou-
voir attendre jusqu'au Sec prochain ( 1) pour I'exd-
cuter; mais que son interrogatoire par le g6ndral anglais
et I'adresse de Toussaint-Louverture aux habitants de
(1) Apres la saison des pluies.





- 61 -


I'Arcahaie avaient decide les chefs ennemis A agir plus
promptement. (1)
C'etait le 2 floral (22 Avril) qu'avait eu lieu l'inter-
rogatoire de Capdeboscq par le commandant des forces
britanniques. Des le lendemain, cedernier annoncait au
general en chef de l'arm6e de Saint Domingue son inten-
tion d'dvacuer St.-Marc, I'Arcahaye, la Croix-des-Bouquets
et le Port-au-Prince.
Quartier-g6neral, Port au Prince, 23 avril 1798.
Monsieur le G6ndral,
Vous recevrez le parlenentaire que j'ai jugd A propos
de vous expddier ce soir par mer pour les Gonaives. Mes
paquets vous seront remis par un officer anglais qui a
toute ma confiance. Je ne doute pas que vous ne le rece-
viez avec les 6gards qui sont dis au caractere don't il est
revetu, et je le recommande d'autant plus A vos soins que
sa sant6 et ses blessures le r6clament.
J'ai l'honneur d'etre etc,
Signed : Thos. MAITLAND
brigadier general
P-S. Je crois devoir vous instruire que si le general
Whyte n'a pu 6couter les propositions que vous aviez charge
un officer de lui porter au moment de mon arrivee, c'est
parce que le d6faut des instructions du roi ne lui per-
,nettait pas alors ce que celles que j'ai rescues de Sa Ma-
jest6 rf'autorisent A faire aujourd'hui moi-m~me.
Les propositions auxquelles faisait allusion le nouveau
c) n nandant des forces anglaises 6taient continues dans
une lettre du 28 vent6se adressde A son preddcesseur par
Toussaint-Louverture. Le sort de la guerre, y disait le
general en chef, a fait tomber plusieurs de vos officers
entire mes mains, entire autres le major Hally.
Les sentiments d'humanitd qui m'animent et les con-
siddrations respective que se doivent en pareilles occa-
sions les puissances policies, m'ont porter A donner tous les
soins a leur conservation.
Cddant aux desirs qu'ils m'ont t6moign6 d'accorder A
l'un d'eux la faculty de se rendre aupres de vous pour
leurs besoins, et sur la parole d'honneur qu'ils m'ont don-

(1) Rapport pr6cit6 de Capdebosq A Toussaint-Louverture.





- 62 -


nee de revenir de suite, j'y condescends avec plaisir, pen-
sant que dans pareil cas j'aurais de vous reciprocity, et
vous envoie monsieur Hamil, accompagne du citoyen Huin.
officer major de mon armee, charges de vous transmettre
mes intentions sur la continuation de la march des arn ce-.
de la Republique et le desir oi je suis de pouvoir trailer
avec vous d'une mani&re aussi honorable pour I'Angleterie
qu'wvantageuse pour la tepublique Le plus grand de nts
desires est de voir la fin d'une guerre desastreuse, et faire
rendre A la France le territoi e qui lui a ete envahi dans
cette colonie, en retablissant I'ordre et en y faisant renaitie
la culture, pour lui offrir a la paix, ainsi qu'aux autres puis-
sances maritimes les resources qu'elle doit en attendre '.
A propos de 1'evacuation proposed, le brigadier Maitland,
par une autre lettre de la mnme date du 23 avril,
disait au general en chef : Les int rets de la
Grande Bretagne et les ordres du roi me commandant
I'abandon d'une parties des points qu'occupent les armets
de Sa ,Majest6 dans la colonie de Saint-Domingue.
Au moment d'executer cette measure, je me determine
a vous I'annoncer, parce que j'ai le d6sir ardent de dini-
nuer les maux de la guerre. 11 vous est possible de rgl!er
les muyens d'ex6cuter mes ordres d'une maniere egalement
avantageuse aux deux gouvernements et aux particuliers.
Je vous propose une suspension d'armes pour le temps
moral qui me sera ncessaire, et si vous y consentez, vcus
m'enverrez aussit6t, monsieur le g6enral, un commissaire
charge de vos pleins pouvoirs pour r6gler tous les arrange-
ments que doit necessiter le changement de domination.
Si cette proposition vous parait convenir aux intfrets
qui vous sont confi6s, les forts sans artillerie, les villes,
les objets publics, toutes les proprietes particulieres vous
seront remis dans 1'6tat que mes prddecesseurs et roi les
avons conserves.
Ily aura sans doute des habitants ou d'autres parti-
culiers que leurs sentiments ou leurs int6r8ts force n t a
suivre la bannirre a laquelle ils se sont attaches. II en est
d'autres qui voudront se retire en pays neutres ; tous
recevront du gouvernement anglais pour eux et pour leurs
negres la protection et le secours que leur fid6lit6 et
l'humanite leur donnent droit de rclamer. Mais cette
meme protection sera 6galement accordee jusqu'au der-
nier moment a ceux qui, pr6fdrant conserver la jouissance
de leurs propri6tds, se d6termineront a rentrer sous le
gouvernement de la France.




- 63 -


Si, eontre mon attente, vous refusiez cette capitulation,
ilsera malheureusment de mon devoir de detruire avant
de les abandonner non seulement toub les forts, mais
encore les propri6tes et les cultures. Vous ne voudrez
pas sans doute, monsieur le general, que d'aussi effroya-
bles calamit6s achevent la destruction d'un pays qui a tant
contribu6 autrefois A la prospdritd de la France.
Le major Gillespie, charge de cette negociation, a toute
ma confiance. II a recu mes instructions dans le plus grand
detail. Vous pouvez, monsieur le g6enral, accorder une
entire confiance a ce qu'il vous dira plus exphcitement."
Le 29 avril, en reponse A cette communication, Tous-
saint-Louverture mandait A Maitland I'envoi aupres de
lui de l'adjudant-general Huin en quality de commissaire
pour traiter relativement aux propositions faites par
le major Gillespie. Le general en chef faisait une reserve
touchant le desarmement des forts : je dois vous dire
que vous n'avez pas assez reflechi sur cette measure. Elle
ne vous ferait pas honneur, et me deshonnerait, si j'y
adhdrais. "L'interet de ma nation me force a refuser une
telle proposition ; je n'exige cependant que leur remise
dans l'etat oa vous les avez trouves. (1)
Les propositions 6crites du major Gillespie se resumaient
comme suit: lo. une suspension d'armes pour le temps qui
serait fixed par le brigadier Maitland, n'excedant pas
toutefois une duree de trois mois ; 20. l'engagenent de
la part du g6enral anglais de livrer A Toussaint-Louver-
ture la ville du Port-au-Prince, le fort de Bizoton, la
Croix-des Bouquets, ledistrict de l'Arcahaye et St.-Mare,
au cas ot le dernier s'engagerait, de son c6t6, A garantir
la vie et les propri6ets des habitants qui desirerpnt
rester ; 30 la demand faite au general en chef de s'obli.
ger A ne donner directement ou indirectement aucune
aide ou secours pour attaquer le MSle St.-Nicolss et le
district de la Grand'Anse pendant le temps qui serait fixed
pour 1'dvacuation des points convenus ; 4o. l'engagement
A prendre par le general en chef de ne donner aucun
secours A Rigaud ni d'entrer avec lui dans aucun trait
ddfensif pouvant lui permettre d'attaquer les possessions
anglaises qui touchent A son commandement, et ce, pen-


(1) Lettre de Toussaint-Louverture, datee du Quartier-g6ndral
Descahaux, 9 floral, an 6.




-64 -


dant le temps qui serait fixed pour la capitulation, pourvu
que ce quarter ne soit pas attaqud par les troupes an-
glaises.
Sulr e premier point, Toussaint-Louverture consigna en
marge des propositions enemies: accord, A condition,
que cet armistice soit accord sur mer come sur terre,
et qu'il n'excedera pas 1'espace de trois mois pendant
lesquels l'entree des neutres sera libredans nos ports. En
re-Ard da troisieme point, il fit cette reflexion : Chef
de la force armee, je command dans Lous les points, et
locsque je consens a une suspension d'armes qui m'est
denand6e, ii est certain que je n'irai pas porter du secours
aux dits points, lorsque d'ailleurs il ne peut se faire
d'attaque que par mes ordres. Sur le quatrieme, il consi-
gna cette observation : le general Rigaud ne devrait pas
Otre considered sur un pied different que moi, puisqu'il est
un des officers gdneraux de l'armde que je command.
Le Sad de St.-Dominque appartient aussi bien A la Repu-
publique Francaise que le Nord et I'Ouest, et je dois
6tendre ma surveillance et ma sollicitude sur lui comme
sur tous les autres points. Je n'y enverrai aucun secours,
a moins que les troupes de Sa Majeste Britannique tentent
de pen6trer dans le Sud plus loin que les limits de
Jdremie.
L'armement des forts, des lieux que son Excellence le
general anglais s'oblige de me remettre, sera laiss6 dans
l'etat oiu ils furent trouves lorsque l'anglais en prit pos-
session."
Apres !e depart de I'adjudant-gdn6ral Huin pour Port-
au-Prince avec les pouvoirs et instructions necesaires,
le general en chef transmit A l'Agent particulier du Direc-
toire les propositions du general anglais et ses contre-pro-
positions a lui. II l'instruisit 6galement de l'envoi de Huin
pour n6gocier la capitulation. (1)
La convention fut sign6e le onze floral ( 30 avril) en
rade du Port-au-Prince sur le vaisseau anglais Laber-
govani, par I'adjudant-general Huin et I'adjudant-g6neral
Nightingale. Elle dtait libellbe comme suit : Les villes
de St.-MVare et du Port au-Prince, leurs d6pendances
et fortifications actuelles, ainsi que les paroisses de
1'Archaye et de la Croix des-Bouquets seront remises au

(1) Lettre de Toussaint-Louverture & H6douville ,du 12 floral,
an VI (ler mai 1798.)




- 65-


general Toussaint--Louverture aux conditions convenues
encre nous et dans un temps qui sera fixe. Come con-
ditions expresses et en consequence du premier article,
le general Toussaint-Louverture s'engage de la maniere
la plus solennelle a garantir la vie et les proprietes de
ceux des habitants qui se decideront A rester.
Pour faciliter et accomplir ces conditions, il y aura des
ca inornent une suspension d'armes et d'hostilites pour
un temps limited etqui est fixed pour cinq semaines A dater
da dit jour. Com:ne il y a qlelques discussions a I'egard
des deux derniers articles, et come cela n'a pas un rap-
port essential avec le principal objet de la negociation, il
demeure convenu que ces points seront traits apres.
Fait et arrat6 en rade du Port au-Prince, A bord du vais-
seau Labergovani, le 11 floital de I'an 66me de la Repu-
bliique Francaise une et indivisible ou 30 avril 1798."
Sous la reserve formulee A l'egard des deux derniers
articles de la capitulation, Toussaint-Louverture donna son
approbation a la convention le 13 floral au quarter ge-
neral de la Petite-Riviere.
D1s le 11, il etait avis6 par Maitland que des ordres
avaient ete passes au colonel Grant, commandant A St-
iVllrc, de taire avec l'officier qu'il designerait pour cet objet,
les arrangements relatifs A evacuationn de cette place.
place. De son quarter general le general en chef
adressa, le 18 floral, la proclamation suivante aux
francais habitant les quarters de l'Ouest occupies par
I'anglais: quoique ce flt dans un moment oi, apres avoir
obtenu des success brillants, I'armie de St-Domingue etait
pr6te A s'emparer de l'Arcahaye et de la Croix-des-Bou_
quets, je n'ai pas laiss6 que d'arreter sa march triomphale
p)ar cuter des 'ropositione qui, s'accordant avec la
dignity de la grande nation don't je command 1'armee A
St Doningue, pouvaient ren-ire moins cruels les effects
toujours disastreux de la guerre. Mais tout en dictant des
conditions que mes dispositions me mettaient A meme de
faire executer, ma solicitude envers les malheureux fran-
cais qui ont ete contraints par les circonstances de ce
courber sous le joug de l'Aneleterre, me command de leur
offrir une amnistie que l'Agent du Gouvernement francais
A St Doningue m'autorise de proclamer.
Leur silence A toutes les propositions que depuis le
commencement de la champagne, je n'ai pas cesse de leur
faire pour les porter A reconnaltre enfin la puissance invin-




- 66 --


cible de la Republique; leur coupable persistance dans leur
aveuglement malgre tous les conseils 6crits que je leur ai
fait nasser, devraient faire taire ma commiseration. Mais
I'hutnanit6 I'emporte sur toute autre consideration,persuad6
que cette indulgence d'un gouvernement magnanime et
g6nereux les rattachera A une patrie qu'ils ont pu mecon-
naitre trop longtemps.
Dans ces circonstances, voulant allier 1'humanit6 avec
ta s^ret6 d'un pays qui a et6 trop souvent compromise,
guide par mon amour pour la liberty, je promets, au nom
du gouvernenent francais, un oubli gen6reux du passe,
sfiret et protection a tous les francais designs dans les
articles suivants :
ARTICLE I ER.
Seront comprise dans la pr6sente amnistie tous les anciens
francais habitants ou r6sidants A St-Domingue qui n'ont
pas e nigre, qui n'ont pas servi dans les troupes anglaises,
et qui se trouveront dans les lieux que l'anglais va 6vacuer,
lorsque les troupes de la Republique en prendront posses-
sion.
ARTICLE 2PME.

La dite amnistie s'6tendra sur tous les individus qui,
6tant dans les milices au moment de I'envahissement des
anglais, y ont continue leur service.
ARTICLE 3tME.
Les chasseurs et tous les autres corps noirs, ayant 6 6
arrach6s A la culture pour 6tre enro66s et pour servi
contre la France, leurs freres et leur liberty, jouiront du
bendfice de la pr6sente amnistie, quoiqu'ils aient servi dans
lea trouoes anglaises. parce que sous le joug de l'esclavage,
ils n'6taient pas maitres de leur volont6, et qu'ils ont atd
forces de prenire ce parti par leurs ci-devant maitres ou
par le gouvernement anglais, auquel une grande parties
d'entre eux avait te6 vendue.
ARTICLE 4tME,

Ser mt exempts de la pr6sente amnistie tous francais
de cette parties qui ont dmigre, tous ceux en general qui
ont servi dans les troupes anglaises, tous ceux qui, sans
jamais avoir habit St-Domingue,y sont venus pour prendre
parti chez l'anglais.





- 67 --


ARTICLE 5tME.
Jouiront neanmoins du benefice de la presente amnistie
ceux des francais ddsign&s dans le precedent article qui,
dans le course de la present champagne jusqu'au moment,
oi les negotiations ont etd ouvertes, ont abandonne I'an-
glais pour rentrer dans le sein de leur patrie. En seror.t
exclus ceux qui chercheraient A y rentrer dans le course des
dites negociations.
Le 18 floral, en execution de la convention d'evacu&tion,
Toussaint-Louverture fit occuper St Marc, eo il arriva le
20. II flut recu par les habitants assembles pour la circons-
tance sur la place d'armes, et leur adressa une breve allocu-
tion. Apres que lecture eit et6 donn~e de la Declaration
des droits de I'homme et du citoyer;, I'assistance entire
preta entire les mains du general en chef le serment de
Iitdlit6 a la France, et se separa aux cris repetes de: Vive
Ia Republique Vive la Libert6 Vive l'Egalit6 !
De St-Marc, ii continue pour I'Arcahaye, ou Dessalines
Iavait preckd6e la tate des troupes de la R6publique. La
mnme cedrmonie y fut r6pitee, apres quoi le g6nera en
chef se dirigea sur la Croix des-Bouquets, don't la prise
de possession avait 6t6 faite par la 10Ome demi brigade
command e par Paul Louverture. II y entra le 26 floral.
Le soir du meme jour, il arrivait au Port-au-Prince, terme
de son voyage.
Cette ville avait Wte occupde par le chef de brigade
Christophe-Mornet A la tete des 3lre et 8me demi-brigades.
Le general en chef y trouva Laplume, commandant de
I'arrondissement de LUogane et I'adjudant-gdndral Alexan-
dre Pdtion.
Le lendemain 27, les habitants. heureux d'etre d6livrds
de la domination anglaise, firent A Toussaint- Louverture
une reception enthousiaste. Le citoyen Lespinasse ain6,
vint comme president d'une deputation, souhaiter la bien-
venue au chef victorieux, A qui il adressa le discourse sui-
vant : "Citoyen general en chef, interprete des sentiments
" des habitants de cette ville, nous venons remplir un devoir
" bien doux en d6posant dans votre sein expression de
" notre fidelity et de notre amour pour la Republique Fran-
" caise, A laquelle nous avons tous le bonheur et la gloire
" d'appartenir".
"Vous le savez, citoyen general, la ville du Port-au-Prin-
ce fut a St-Domingue le berceau de la Revolution qui doit




- 68 -


fixer d6sormais le destin du people de St Domingue, et
cette part active en faveur des principles de la raison et de
I'humanit6 lui valut I'honneur de la persecution d'un gou-
vernement tyrannique et oppresseur.
Vous connaissez assez quels en furent les sinistres ef-
fets. Les monuments de ruines existent encore dans cette
enceinte et pr6senteront longtemps A la posterite le tableau
d6chirant de t'impuissance au d6sespoir. Mais l'incendie de
la plus belle portion de cette ville ne suffisait pas aux
agents de ce gouvernement ; ils s'indignerent de ce que
notre courage n'en etait pas abattu ; d6s lors leur syst6me
de destruction change d'objet, et d6sormais ils s'attach6-
rent A paralyser I'exercice du pouvoir des autorit6s popu-
laires, et nous precipiterent ainsi dans I'anarchie la plus
cruelle.
En vain parurent les D616gues de la nation, en vain
proclamerent-ils les droits de I'homme et du citoyen, la
confusion et le desordre en augmentant, les scenes de sang
et de carnage se renouvel&rent avec plus de force ; la des-
truction 6tait A son comble.
Ce fut alors que les ennemis de la nation, profitant de
ce chaos 6pouvantable et de l'6tat de stupeur of nous je-
tait ce terrorism affreux, furent trafiquer de nos proprie-
tes et de nos individus avec l'dtranger avide qui bientat
apros vint nous subjuguer, nous donner des fers.
Nous 6pargnons A votre sensibility, A celle de la na
tion le recit de tous les genres d'oppression qui depuis ce
moment se sont accumules sur nos tetes ; 'espoir prochain
de cette reunion a pu seul nous soutenir et nous prrmunir
contre le d6couragement dans sequel nous jetait une posi-
tion si accablante.
II est enfin venu, ce moment si desire qui nous rend
A notre autorit6 legitime ; votre zele, votre prudence, ci-
toyen general, ont concouru A I'operer sans violence, sans
d6echirement; vous avez faith plus: vous avez alli6, par
I'amnistie que vous avez fait proclamer, tout ce que la
sevdrite des lois vous permettait de concilier avec la bont6
de votre cceur.
Ce chef d'oeuvre de politique, de sagesse et d'huma
nite n'echappera pas aux regards de la Nation, et elle
placer a cet acte au rang des services signals que vous avez
deja rendus a la Patrie. Les droits que vous avez acquis
sur notre reconnaissance ajoutent encore A la haute opi-
nions que la renommee nous avait donnee de vous.






Nous portions dans nos coeurs le memes sentiments de
gratitude pour tous les agents qui ont si bien et si utile-
ment cooper au salut de cette ville et de sea habitants.
Nou, ne pouvons nous refuser au plaisir de t4moigner
particulierement A I'adjudant general de I'armde, au cito-
yen Huin, combien fut douce l'dmotion qu'il causa par les
premieres paroles consolantes qu'il nous fit entendre au
norn d'une Nation que nuus n'avions jamais cesse de chdrir;
nous ne croyons pas moins lui devoir pour I'intelligence
avec laquelle ii a rempli la mission delicate qui lui a 6td
confide.
La sagesse des measures prises jusqu'ici par les d4posi-
taires de I'autorit6, I'activite qu'ils ont mise A prdvenir
tous les movements qui auraient pu nous trouble sont
bien dignes I'6loges.
Jugez, citoyen gdndral, de I'dtendue de notre confiance
en vous voyant an milieu de nous, pret A jeter les bases
de l'organisation nouvelle de cette important cite, et ce
sentiment ne saurait desormais 6tre egald que par notre
respect, notre attachment et notre soumission aux lois
sous lesquelles nous allons avoir le bonheur de vivre. (1)
Le general en chef rdpondit : citoyens, ma satisfac-
tion sur I'heureuse reunion A la Rdpublique des points
occupies par I'anglais dans I'ouest de Saint-Domingue gale
celle que vous ressentez d'etre devenus citoyens francais
et si votre conduite A venir justifie vos droits a ce beau
titre, il ne me restera plus rien A desirer. Votre bonheur
devenu mon ouvrage, sera la plus belle rdcompense que je
puisse obtenir pour tout ce que je viens de faire en votre
faveur. Sans la prudence qui a prdside aux negociations
qui viennent d'avoir lieu, vos vies et vos proprietes eussent
etd en danger, la ville Puperbe que vous habitez eut ete
detruite, et au lieu des richesses qu'elle offre A la Repu-
blique, elle n'y eut trouv6 que des ddcombres.
Pret A forcer I'anglais A 1'dvacuation qu'il vient d'operer
sans secousse et sans dechirement, je me suis attendri sur
votre sort deplorable, et les rraux don't vous 6tiez menaces
out seuls ralenti la march triomphale des armies de la
R4publique. Enfin, j'ai satisfait aux devoirs de ma place et
A ceux de mon coeur, puisqu'en rendant A la Republique


(l) Extrait de la correspondence de Toussaint-Louverture avec
Hidouville Collection du docteur Price-Mars.




- 70 -


les place importantes de I'Ouestqu'un concours d'dvdne-
ments malheureux lui avait fait perdre, je suis parvenu a
vous reunir A la grande famille don't vous pouvez aujour-
d'hui vous 6norgueillir d'etre membres.
Sachez, citoyens, apprecier le sentiment de vote nou-
velle existence politique ; en acquerant les droits que la
Constitution accord a tous les francais, penetrez-vous bien
des devoirs qu'elle vous impose. Soyez vertueux, et vous
serez franqais, vous serez citoyens. Que I'oubli g'ndreux
du passed que la Republique fait en votre faveur vous porte
a mdriter son indulgence par un entier ddvouement Que
le serment que vous pretez en mes mains de lui faire
oublier par votre fid6lit6 et votre attachment de trop
coupables erreurs, ne soit pas que sur vos 1vres Que
votre coeur le dicte et que votre conduite le justifie! Con-
courrez A la prospdrite de Saint-Domingue par le rdtablis-
sement des cultures qui seules font tout le soutien d'un
dtat, et assurent la fdlicitd publique. Comparez A cet 6gard
la conduite du gouvernement francais qui n'a cess6 de la
prot6ger avec celle du gouvernement anglais qui l'a
d6truite. L'aspect de vos campagnes que j'ai parcourues en
me rendant ici, m'a navr6 de douleur. Leur dtat aurait dfi
vous convaincre depuis longtemps qu'en vous livrant A l'an-
glais, vous n'aviez embrassd qu'une chirmbre : Vous croyiez
gagner, vous n'avez faith que perdre. Joignez vos efforts
A ceux du gouvernement, ii ne tardera pas A vous offrir
tous les moyens qui sont en son pouvoir pour faire renaitre
l'agriculture et la porter au plus haut degree de splendeur
ou elle puisse arriver.
La liberty sans licence don't va jouir le cultivateur, le
fruit que la loi accord A son labeur I'attacheront au sol
qu'il cultive, s'il trouve dans le propridtaire de ce sol un
pece plut6t qu'un maitre. Ses mains degagdes de ses an-
ciennes chaines le front bien mieux fructifier et enfin St-
Dorningue arrivera A sa prosperit6 sous le regne de la
Liberty. Ayoz la gloire d'y avoir contribute par les moyens
que vous poss4dez, vous trouverez votre recompense dans
votre coeur et dans la felicite publique.
Les temps de fanatisme ne sont plus; le regne des lois
a succd6 A celui de l'anarchie. Si, centre la volont6 natio-
nale,des agents du gouvernement francais ont pu dans
les premiers moments de la revolution porter le ravage et
la mort dans cette belle portion de la Repub!ique franchise,
voue n'avez plus rien A craindre de leurs systems des-
tructeurs. Instruit par I'exp6rience, le Directoir Executif





- 71 -


vient d'envoyer ici un seul agent qu'il a choisi parmi les
meilleurs citoyens; la gloire qu'il a justement acquire en
Europe, les vertus qui le caracterisent, nous promettent le
bonheur; aidons-le tous dans son important mission par
une soumission sans bornes, et pendant qu'il jetera les
fondements de la fdlieite qu'il nous prepare, je veillerai A
votre s0retd, A votre tranquillity et a votre bonheur tant
que vous serez fiddles aux segments solennels que vous
faites de rester attaches A la France, de cherir sa Consti-
tution et de respecter ses lois.
A l'6gard de l'organisation nouvelle de votre ville, il
n'apparticnt qu'a l'agent du Directoire Executif d'en jeter
les bases; il ne vous fera pas languir, je vous le pronets,
dans I'attente oAl vous ktes de jouir des bienfaits de la
Constitution."
Toussaint-Louverture plaga l'adjudant general Hector
Huin, le negociateur de la convention d'evacuation, au
commandment de l'arrondissement du Port-au-Prince,
et le chef de brigade -Christophe-Mornet, a celui de la
place.
Le 29 floral, i.1 rendit une ordonnance provisoire rela-
tive a la reprise des travaux agricoles et au relevement
des habitations abandonnees ou detruites pendant I'occu-
pation anglaise. La colonie de Saint Domingue, y lisait-
on, nj pouvant parvenir a sa splendeur passee qu'en rani-
mant I'agriculture, mon premier devoir apres avoir chasse
l'anglais, assure la tranuuillitd publique, maintenu le bon
ordre, est de preparer les moyens qui pourront la faire
arriver a sa restauration future dans les quarters que
I'anglais vient d'evacuer."
Cette ordonnance.prescrivait aux commandants militaires
d'inviter tous les habitants, propri6taires des quarters du
Mirebalais, des Grands-Bois, du Cul-de-Sac, du Port au-
Prince, de l'Arcahaye et de Saint Marc, a rentrer sur leurs
habitations abandonnees, afin d'en reliever les plantations
an6anties et parvenir A leur rdtablissement. Les cultiva-
teurs appartenant a ces habitations, et qui se trouvaient
disseminds ailleurs, y devaient etre renvoyds par I'autoritd
militaire, chargee dgalement de proteger la rentree des
proprietaires. Les individus attaches a la culture, qui
seraient trouves yagabondant dans les villes et les cam-
pagnes, et non attaches ni A l'dtat militaire, ni a celui de
domesticity devaient etre apprehendes par la gendarmerie
et acheminds sur leurs habitations respective pour y etre
assujettis au travail "





- 72 -


L'article 9 de l'ordonnance imposait l'obligation aux
commandants des quarters de faire une tournee toutes
les decades surles plantations situees dans leuis commran-
dements, pour s'assurer que les cultivateurs renties y
etaient resces, que !'atelier travaillail, que le Lon oidre,
1'union et lafraternite y regnaient. 11 leur etait lcccm-
mand6 de ne rien negliger pour r6primer les abuse, pour
assurer aux cultivataurs la jouissance de leuis dioils et
d'une liberty sans licence, liberty fondue sur la raison, les
bonnes mceurs et la religion. "
Enfin, cet article se terminait ainsi : les incursions qui
se faisaient dans ces lieux, lorsqu'ils ataient occupies par
l'anglais, devant cesser d6s l'instant qu'ils s'en 6loignent,
en consequence aucun enl6vement d'animaux ne pourra
plus avoir lieu. Tous les actes d'hostilite pelmis avant I'6-
vacuation de l'anglais sont des ce moment defendus, les
desordres que la guerre entraine apres elle ne doivent plus
&tre le partage des lieux que nous venons de lccouver ;
devenus republicans, ils doivent jouir des memes droits que
la Constitution garantit aux autres quarters de la colonie.
Soumis A la meme loi, elle doit 6galement les prote-
ger. "
A propos de l'6tat lamentable des cultures au Cul-de-Sac,
Toussaint-Louverture mandait, des le 27 floral, A Hedou-
ville : "j'avais 6t6 surprise du mauvais etat dans lequel
j'avais trouv6 le chemin qui conduit du Boucassin A la
plaine du Cul-de-Sac; mais je le fus bien davantage de trou-
ver cette plaine qui concourait tant autrefois A la prosp -
rit6 de St-Domingue dans un 6tat d'abandon et de d6vas-
tation inconvenables. Des Sources Puantes A la Croix-des-
Bouquets, de la Croix des-Bouquets au Port-au-Prince,
on ne volt aucune trace de culture ; il ne fallait rien moins
que l'aspect imposant de la superbe ville du Port au-Prin-
ce pour me distraire des r6fiexions chagrines que je fesais
sur 1'6tat d6sastreux de ses campagnes. C'est de cette
constatation que sortit, pour y remedier, I'ordonnance du
du 29 floral.
III

Jusqu'A I'arrivde au Cap du nouveau representant du
Directoire Exdcutif, le general en chef agissait, dans toutes
ses d6marches, en vertu des ordres et instructions du
commissaire civil Raimond. II n'avait pas cru devoir tou -
tefois entreprendre les rdeentes tractations avec -les anglais
sans l'autorisation express de l'Agent HJdouville,




- 73 -


Ainsi il avait obtenu I'assentiment formel de ce der-
nier A l'arnistie du 18 floral ; il avaitetd 6galement au-
toris6 plus tard A etendre le b6nefice de I'article 2 de cette
amnistie aux frangais qui avaient conserve ou accepted des
functions sur les territoires dvacuds par l'ennemi. La suite
des dvdnements allait montrer combien etaient sages ces
precautionsde sa part.
Depuis son installation dans ses functions, le gendral
H6douville ne cessait d'appeler Toussaint Louverture au-
pros de lui. Le 3 prairial, il lui manifestait l'impa-
tience ofi ii etait de faire sa connaissance. A cette date,
le general en chef rdpondait A l'agent que, retenu encore
par le bien du service au Port au-Prince, il n'arriverait
qup dans la huitaine au Cap.
Avant de se mettre en route, il voulait assurer par des
measures approprides la sirete du territoire que l'anglais
venait d'6vacuer. Il fit mettre en 6tat de defense toutes
les fortifications et pourvut par des nominations provi-
soires A divers emplois qu'il etait urgent de corbler. II
transfera Dessalines du commandement de l'Arcahaye,
aprrs I'y avoir remplac6 par le general Age, A celui de
St.-Marc.
A la suite de ces measures, le g6ndral en chef fit parve-
nir A I'agent du Directoire le proces.verbal de ses
operations, de l'ouverture A la conclusion de la cam-
pagne contre les anglais. II passa en revue la garde
national du Port au Prince, et apres avoir assistO A un
banquet de 160 couverts que lui offrirent les habitants
de la ville, il se mit enfin en route pour le Cap.
Arrivez le plus promptement possible, venait de lui
dcrire H6douville, le 8 prairial, et I'agent ajoutait : je
vous le repdte, le bien du service l'exige. II me tarde de
vous embrasser et de vous donner des marques de
I'estime et de la confiance que vous m'avez inspires. "
Toussaint Louverture arrivait St.-Marc ce 8 prairial,
et au Cap deux jours apres.
Nomm4r par le Directoire son agent particulier A St.-Do-
mingue, Th6odore Hedouville etait parti de Brest, le 30
pluviose an 6, accompagne de deux cents hommes de
troupes que portaient les frigates La Bravoure, la
Concorde et la Sirene sous le commandement du capi-
taine de vaisseau Faure. 11 debarqua le 7 germinal A
Sto-Domingo ot il conf6ra, selon ses ordres, avec Roume
qui y reprdsentait la France en quality de Commissaire,




- 74 -


en attendant la complete execution du trait de Bale.
Le nouvel agent s'empressa d'informer Toussaint Lou-
verture de son arrive. 11 lui 6crivit a cette occasion : En
acceptant I'importante mission qui m'est confine, j'ai comp-
te que vous m'aideriez de vos conseils et de vos moyens ;
les preuves de devouement que vous avez donnees en tant
d'occasions a la Republique, les vertus poiitiques et mo-
rales qui vous distinguent, et, par dessus tout vote ardent
amour pour vote pays, me persuadent que nous travaille-
rons de concert et avec succs A 1'affermissement de la
liberty et de la tranquillity sans lesquelles il ne peut y avoir
de prosperity.
Le Commissaire Roume qui vous estime autant qu'il vous
aime n'a pu qu'augmenter la confiance que j'ai en vous.
J'ai !u avec un vif interet les derni&res lettres par lesquelles
vous I'informez de vos success centre Its anglais. Conti-
nuez A les poursuivre avec autant de courage et d'activit6...
Je serais fort aise de trouver de vos nouvelles A mon
passage A St-Yago. II me larde de faire connaissance
avec vous et de vous donner des preuves des sentiments
d'estime et d'int6ret que votre conduit m'a inspires. "
A cette lettre, le general en chef repondit, le 18 germi-
nal : le commissaire Raimond vient de me faire passer
la lettre que vous m'avez fait I'honneur de m'6crire de
Sto.-Domingo le 8 de ce mois, par laquelle vous m'annoncez
votre arrived en cette colonie en quality d'agent du Direc-
toire Exeeutif.
Revetu de la confiance de la France, je m'en rejouis, per-
suade que vous la meriterez aussi bien A St.-Domingue que
vous I'avez merit6e en Europe, et a cet 6gard, je n'ai pas
besoin de vous connaitre pour vous accorder la mienne et
avoir pour vous le respect que j'ai toujours eu pour les
representants de la Republique Francaise et les autorites
constitutes par elle.
Si vous pensez que je puisse vous aider dans votre im-
portante mission de mes faibles conseils, je -erai toujours
pret a vous les donner. Quant i mes moyens, ils ne con-
sistent que dans le d6sir d'opdrer le bien, et si j'ai quel-
quefois reussi, je ne le dois qu'A la confiance de mes con-
citoyens....
Si les int&rets de la Republique et le bien du service
n'exigeaient ma presence ici, je volerais au-devant de
vous pour vous recevoir. J'6cris aux autorites du Cap






pour leur anonrcer vote prochaine arrivee et leur ordon-
aiai de vous recevoir cornme reprosentant de la nation
franchise.
En attendant que je puisse aller en personnel vous pr&-
senter mes devoirs, receive mes compliments sur'votre
iheureuse arrive.
Puisse-t-elle accelerer le mo-ent qui chassera *entiere-
ment les ennemis de la France A St.-Domingue. "
Hddouville n'avait sejourne A Santo-Domingo que le
temps n6cessaire pour obtenir de Roume les renseigne-
ments et donnees indispensables sur la parties franqaise
oi l'appelait sa mission, et sur les hommes qui occupaient
de premier rang dans l'armee et I'administration civil. En
se portant vers le Cap, il rencontra A Dajabon le general
Moyse qui ktait venu au-devant de lui,d'ordre de Toussaint-
Louverture, et lui amenait la voiture du general en chef.
A Ouanaminthe, il fut salud par I'adjudant g6nerai
Idlinger ; il continue pour Fort-Libert6 et entra au Cap le
ler. floral an 6 ( 21 avril 1798 ) Julien Raimond lui
remit les pouvoirs qu'il exercait comme commissaire civil
et proceda A son installation en presence du people et des
autorites assembles. L'agent prononca, A cette occasion,
ge discours suivant :" Citoyen commissaire, le Directoire
Exgcutif sera touched de I'attachement des citoyens de I'Ile
de Saint-Domingue a la mere patrie et au gouvernement
constitutionnel; ils en donneni une nouvelle preuve par
i'accueil cordial qu'ils font A ses agents.
Le Directoire sent si bien importance de la plus belle
de nos colonies que la cession de la parties ci-devant
espagnole a dte la principal des clauses du trait fait
avec la premiere puissance qui s'est detach~e de cette
inorme coalition don't la Rdpublique a triomphd avec tant
de gloire. La liberty des mers sera le complement de nos
triomphes. Les measures rigoureuses du Directoire et le
genie du general qui command I'armre d'Angleterre y
assurent le succes de la descent. Les anglais succomberont
aussi dans cet hdmisphere. Les nouvelles victoires du
general Toussaint-Louverture seront suivies de leur
expulsion total des points de la colonie que la trahiaon
leur a livrds.
Les vertus republicaines du general en chef ne sent pas
moins utiles & Saint-Domingue que ses talents militaires,
puisque la confiance qu'elles lui meritent y assure la
tranquillity.




- 'b -


Vous avez aussi, citoyen commissaire, des droits acquis
A la reconnaissance national par les soins que vous n'avE z
eesse de donner au' rtablissement des cultures. Oui E
I'aspect florissant des planes du Cap. l'air de sante des
eultivateurs et le contentement peint sur leurs visages
m'ont autant frappe d'dtonnement qu'ils m'ont comble de
joie : ce sont les fruits de la liberty sans licence. Le cul-
tivateur, sfir d'apres vos heureuses 6preuves, de retire
un grand profit de son travail, s'y livrera de plus en plus;
les proprietaires et les fermiers seront amplement dedom-
magds de leurs avances. C'est A vous, citoyen commissairc,
qu'il appartient de faire connaitre au Directoire les noms
de ceux qui ont fait les premiers essais, et les comman-
dants de quarters qui ont si bien secord6 vos vues par
leur intelligence et leur activity. Je m'empresserai auFsi
de leur rendre la mmme justice dans mes rapports et de
saisir comme vous toutes les occasions d'encourager l'agri-
culture. Elleest le principle de la prosp6rit6 des 6tats et
notre sublime Constitution assure les droits des cultiva-
teurs.
Le Directoire saura maintenir la liberty de tous les cito-
yens de Saint-Domingue ; ceux qui paraissent en douter
sont leurs plus cruels ennemis et veulent A coup stir exci-
ter de nouveaux troubles.
Unissons-nous done pour 6touffer tout espoir de dissen-
tion et de parti, rallions-nous au gouvernement, et les mal-
veillants tenteront en vain de trouble la tranquillity.
La division du territoire de Saint-Domingue en d6par-
tements et 1'6tablissement de l'ordre constitutionnel s'ex6-
cuteront successivement. Je serai puissamment second
dans mes travaux par les administrations municipales et
par les corps judiciaires.
La subordination sera maintenue dans I'arm.e.
Le plus severe examen de la comptabilit6 dans toutes
les branches de I'administration y assurera l'ordre et
1'6conomie ; en un mot, les lois et les instructions du gou-
vernement guideront toutes mes d6marches.
Je jure haine A la Royaut6, haine a la tyrannie, et
ddvouement entier A la R6publique.
Vive la Liberte Vive la R6publique!
H6douville 6tait un personnage considerable: il s'6tait
distingu6 en Europe dans les armies de la Republique.








Douk d'une grande fermet6 de caractere et tres epris
d'ordre, il avait une haute opinion de lui-meme et de ses
services. Ses idees 4taient modferes, mais tres nettes en
routes choses. Et c'dtait prdcisement cet heureux ensemble
de qualit&s qui l'avait design au Directoire pour repre-
senter la Metropole A .Saint-Domingue ,en replacement
de la commission civil,
Dans la pense du gouvernement, la mission de I'agent
4tait politique et administrative et non militaire. Le Direc-
toire avait particuli remnent en vue l'etablissement de
l'ordre constitutionnel dans un pays profondement trou-
;bl par une longue suite de convulsions, et of l'autorit6
m6tropolitaine elle mfme etait trop souvent oubliee, sinon
entierement meconnue. Mais une tell mission isnposait a
celui qui en etait charge une march prudent et circons-
pecte a l'egard de Toussaint-Louverture don't I'influence
grandissante ne rencontrait dej'a plus de centre poids
srrieux dans la colonies.
En passant A Saint-Yage, tandis qu'il se dirigeait sur leCap,
H6douville avait rencontr6 Kerverseau, adjoint A I'agence de
St-Domingo. Ce dernier, un trs bon observateur, et qui etait
;au courant par le menu des chosesde la parties franqaise,
aui remit un memoire contenant entire autres re-
marques, celle ci: les forces qui vous manquent, vous
dles trouverez dans votre union intime avec Toussaint-
Louverture. C'est un homme d'un grand sens, don't I'atta-
cherment a la France ne peut dtre douteux, don't la reli-
gion garantit la moralitY, don't la lermete gale la pru-
dence, qui jouit de la confiance de toutes les coulurs, et
qui a sur la sienne un ascendant qu'aucun centre poids ne
peut balancer. Avec lui, vous pouvez tout; sans lui, vous
ne pouvez rien." Kerverseau conta a Hedouville comment
il etait arrive lui-meme concevoir cette haute opinion
du caractere et du savoir-faire du general en chef. J'avais
6td frappe, lui dit-il, d'un mot de Sonthonax qui se con-
naissait e hommes, et qui, plusque personnel, avait &tA
A portde d'apprecier Toussaint Louverture : tous les
noirs courent apres les grades pour se procurer en abon-
dance du tafia, de I'argent et des femmes ; Toussaint est
le seul qui ait une ambition raisonn&e et une vdritabte
id6e de la gloire. "











CHfAPITRE IV,


f.-- Combats: dans la Province du Sud,- Echecsr subis par fes ang'laisf
Ii.- Evacuation de Jeremie et du Mole St.-Nicolas.
II.- Grave m&sintelligence entire le general en chef et -'Agent di
Directoire.


Apres Ivvacuation des places de l'Ouest, ies anglais
s'dtaient concentres A Jdremie et an Male St.-Nicolas,
Mais le general en chef etait resolu A ne pas souffrir plus
tongtemps leur presence asr le territoire. YMditant u.e
attaque eontre le M61e, il fit partir pour eette ville, verse
la fin de floral, le capitaine Verret avee une mission osten-
sible pour le commandant des forces blitanniques, mais
eharg6 en realit6 de prendre eonnaissanee des lieux. D'aprks
}e rapport fait par cet officer, arrive en rade dui Mole, le
ler. prairial, it fut dirig6 par I'amiral Parker sur Jdrdmie,
oftse trouvait le brigadier gdn6ral Thomas Maitland. 11 put
constater sur le chemin qui conduit du Mole A Bombardopo-
lis une s6rie de blockhaus, entoures de 40 A 50 tentees
chaeun; de I'autre ctte, a gauche de la place, s'elevaient
un camp important, un blocklhas et environ 300 tentes,
La plus grande parties des forces navales de r'enemi etait
concentrate au M&le. II y avait dans ta baie sept vaisseaux
don't trois A S points, deux de 74 canons, deux de 59,
neuf frigates, corvettes et Rfites, huit a dix corsaires et
125 D1timents du commerce, tant anglais qu'ambrieains,
A J&r&mie, le capitaine ne fut pas A meme de reeueiliir
des informations precises sur les forces anglaises de terre;
il constata dans la rade la presence d'une eentaine de
bMtiments marchands, d'un vaisseau de 45 canons et d'une
frigate. Lea anglais avaient perdu sur la c6te, apr6s r'eva-
cuation de I'Ouest, deux des plus beaux navires de leur
convoy. (1)
Au Mle,l'ennemi 'attendait A 6tre attaqu6 d'un moment
A l'autre. 11 etait, en effet, plus ou moins au courant des
dispositions du general en chef, et son intention 6tait de

(1) Rapport du capitaine Verret du 13 prairial an 6 (ler juin 17Y8)
A Toussaint-Louverture,





- 79-


tout d6truire, s'il venait A 6tre contraint d'abandonner la
place. DAjA il erbarquait une parties de son artillerie. (1)
Les choses en etaient IA, lorsque Rigaud, qui avait r6ussi
jusqu'au dernier moment A contenir les anglais dans la
Grand'Anse,informa Toussaint-Louverture de leur irruption
soudaine aux Baraderes, A Cavaillon et dans le voisinage
du Camp-Perin. Le 21 prairial, vingt-et un gros batiments
de guerre avaient paru devant Tiburon, tandisque, sur
terre, la march de l'ennemi s'annoncait par I'incendie des
habitations et I'assassinat des cultivateuis.
Rigaud commentait l'evinement en ces terms: il est
possible que les anglais veuillent s'emparer de Tiburon pour
protdger Jer6mie ; la proximity de ce port de la Jamaique
m'eclaire aujourd'hui sur leurs projects. Nous leur ferons
face jusqu'a I'arrivde des forces que je demand A ires
camarades Bauvais et Laplume." (2)
La situation .tait sdrieuse. irar la m6me communication,
Rigaud avisait le general en chef de son depart des Cayes
avec deux cents hommes et de I'artillerie pour reporter
A Cavaillon of I'on se battait ddjA. Le 29 prairial, Toussaint-
Louverture 6crivit, de la Marmelade, aux g6n6raux Laplume
et Bauvais de faire marcher, outre le contingent de quatre
cents hommes qu'ils avaient ordre chacun de mettre a la
disposition de Rigaud, le plus de troupes possible au secours
du Sud. II leur prescrivait de delivrer trois paquets de
cartouches A chaque homme et des armes en bon etat, "afin
que, si, en arrivant, il fallait fair feu, les troupes ffssent
en etat de le faire." Laplume avait fait de6j partir de
Lsogane les quatre cents homes sous le commandement
dtu chef d- brigade Birot. (3) De Jacmel, Bauvais avait
6ele-nent dirieg sur les Cayes huit companies don't cinq
directement par mer et le reste par Baynet. (4)
Avant I'arrivee de ces renforts, Rigaud battit I'ennemi et
le chassa des parages de Cavaillon. (5) Mais ceiui-ci reparut
en force aux CMteaux et devant Tiburon, menacant de
nouveau les Cayes. Le 28, Rigaud mandait, en effet, a


(1) Lettre de Francois Nabot A Toussaint-Louverture, datee du
Mole le 23 MaO 1798 ( 4 prairial an 6.)
(2) Lettre de Rigaud a Toussaint-Louverture, du 23 prairial an 6.
( 10 juin 1798.)
(3) Lettre de Laplume A Toussaint-Louverture, 23 prairial an 6.
(4) Lettre de Bauvais du 26 prairial an 6 au meme.
(5) Rapport de Rigaud du 26 prairial an 6.





-80 -


Toussaint Louverture que le chef de brigade Augustin
Rigaud etait en march centre les envahisseurs, que les
navires qui bloquaient Tiburon venaient de paraitre devant
le bourg des Anglais qu'ils bombardaient en vue d'y operer
un d6barquement. Le but des anglais etait de couper les
communications entire les Cayes et Tiburon et d'empecher
cette dernikre place d'etre secourue afin de pouvoir s'en
emparer plus ais6ment.
Le bourg d-s Anglais 6tait defendu par trois cents
horines co-nmandes par Piverge. Un premier renifort de
trois cents soldats, qui devait etre suivi d'autant, venait
d'y etre expedie des Cayes. Et dans I'instant meme oh les
canons ennemis ecrasaient un des forts qui defendaient le
bourg, Dartiguenave y etait accouru de Tiburon pour con-
tribuer A la defense. IVais ayant appris qu'une forte colonne
anglaise se deployait sur les hauteurs de Tibuion et qu'une
cavalerie de mille chevaux s'avancait des Irois sous les
ordres de Lapointe en direction de cette place, confine a son
commandement, force lui fut de regagner en toute hate
son poste menace.
Par bonheur, les forces exp6dides de Jacmel par Bauvais
arriverent aux Cayes au moment oh Rigaud se disposait
a aller prendre la direction des operations. Apr&s avoir
rendu compete de la situation ainsi que de ses resolutions au
general en chef, it lui mandait le 28 prairial: "Je pars
cet apres-midi, et soyez assure, citoyen general, que nous
gallons degager Tiburon ou etre aneanti par la force, si
notre destined est telle... Nous ferons notre devoir...
C'est A vous maintenant a decider les measures vigoureuses
que vous croirez convenables. J'ecris au 6genral-agent;
je vais 6tre aux prises demain. je ne pourrai vous ecrire
aussi souvent. Je charge l'adjudant- endral Toureaux qui
reste, de vous instruire de tout ce qui se passer ici et les
autres endroits du Departement pendant mon absence."
De son c6te, Toussaint-Louverture ne negligeait rien
pour faire passer dans le Sud tout ce qui pouvait aider A
la defense de cette parties du territoire. II y metait cette
activity inlassable qu'il portait en tout. Le 30 prairial, il
avisait I'agent du Directoire de son arrive au Port-de-Paix
pour accel6rer I'envoi des objets necessaires A Rigaud; le 2
messidor, il l'informait que 600 fusils destines au comman-
dant du Sud etaient deja parvenus aux Gonaives, et que
plusieurs milliers de poudre avaient W6t embarques pour
les Cayes.





- 81 -


Cette fois encore, l'ennemi fut complement battu.
Apres avoir bombarded le bourg des Anglais par 25 navires,
dontcinq de ligne, et plusieurs frigates, et effectud leur
d6barquement, les anglais avaient et6 contraints de se rem-
barquer par les forces amendes par Rigaud. Le 30 prairial,
les batiments ennemis s'dtaient retires dans la baie des
Irois ainsi que les troupes de terre qui menacaient Tiburon.
Par precaution, Rigaud envoya Piverg6 avec 400 hommes
renforcer Dartiguenave,et alla ensuite inspector ]a place.(1)
II en repartit tout aussit6t et rentra au bourg des
Anglais afin d'empresser le ravitaillement et etre A
meme de se porter partout oa sa presence pouvait etre
necessaire.
Le danger conjure, le commandant du Sud regagna les
Cayes ; le 6 thermidor, il informait le general en chef
que l'ennemi n'avait point reparu et que Piverg6 avait
sous la main 500 hommes et plusieurs pieces de champagne
pour mettre le bourg A I'abri d'un nouveau coup de main.
Tiburon 4tait dgalement pourvu de troupes suffisantes
pour parer A toutes les 6ventualites.
Du Port-de-Paix, Toussaint-Louverture s'6tait rendu
dans I'intervalle chez lui, A Descahaux. C'est IA que lui
parvint la nouvelle de I'dchec des anglais.
Le 5 messidor, il annonca a Hedouville son depart pour
le Port-R6publicain afin d'etre plus A meme d'aider de
ses conseils le general Rigaud, et lui porter tous les secours
possibles pour repousser l'ennemi et le d6tourner de ses
projects sur le Sud. II mandait en outre A I'agent que
toutes ses dispositions d'attaque contre le MOle 6taient
prates, qu'il attendait, pour y donner suite, les rdsultats
de I'entreprise de I'ennemi sur le Sud et les avis de I'adju-
dant general Hector Huin, envoy en mission par lui A
Jre6mie, aupres du brigadier-general Thos. Maitland.
D6jA, en effet, de grands movements de troupes s'effec-
tuaient en vue de leur concentration au Port-de-Paix et
A Jean Rabel, A proximity du Ml1e, et le general en chef
priait I'agent de donner ses ordres pour que les approvi-
sionnements necessaires fOssent acheminds par mer en
quantity suffisante dans ces deux places.
En passant a Saint-Marc, Toussaint Louverture fit partir
un dernier contingent de sept cents hommes de troupes
pour le Sud. Le 10 thermidor, etant au Port-Republicain,

(1) Rapport de Rigaud du 2 messidor an 6 A Toussaint-Louvertui e





- 82 -


il recut une lettre de Rigaud, date du 6, qui l'avisait de
la retraite definitive des ennemis.
Maintenant rassur6, Rigaud put ecrire a Laplume, qui
allait se imettre en route pour leb Cayes, de suspendre ses
preparatifs.Comme il projetait d'entrer bient6t en'campagne
contre la Grand'Anse, II craignait d'epuiser ses appro-
visionnements par l'entretien des nouvelles troupes
qu'amenerait celui-ci sur le theatre de la guerre.
L'anglais, don't le dessein etait de conquerir le Sud de
Saint-Domingue, ( des lettres interceptees par l'armee de
Rigaud au course des dernieres operations ne laissaient
aucun doute a cet 6gard ) y renonca complement a la
suite du serieux 6chec qui venait de lui dtre inflig6. II se
renferma de nouveau A J&ermie et le district circonvoisin.
Sur ces entrefaites, le 12 thermidor, la frigate anglaise
I'Empereur-Romain vint mouiller sous I'lle-A Vache,
devant les Cayes, ayant A son bord le colonel Harcourt,
emigre francals au service de l'Angleterre. Le mrme jour,
une chaloupe pavoisee en parlementaire gagna la terre et
debarqua le major Howell. Cet officer 6tait porteur d'une
lettre du colonel pour Rigaud. Le pli remis, Howell fut
embarque -t garden A vue sur un corsaire franciis qui etait
dans la rade. Harcourt informait Rigaud qu'il etait charge
de depiches importantes pour lui de la part du brigadier-
g6neral Thos. Maitland, et demandait a lui en faire la
premise. Le lendemain, vers les huit heures du matin,
accompag6 de I'adjudant-gendral Toureaux qui avait ite
envoy au-devantde lui, Harcourt arrivait au Palais du
gouvernement. La mission don't il etait charge se r duisait
a une simple demand d'echange de prisonniers. Rigaud,
qui croyait A des ouvertures pour I'6vacuation de la
Grand'Anse, ne put s'emp cher de lui demander
si c'etait la seule d6epch_ qu'il efat pour lui. Le colonel
repondit affirmativement, et partit de I~ pour en-
gager une conversation sur la situation politique et
,nilitaire. II dit au gen6ra! qu'on avait appris son election
comme d6pute au Corps LUgislatif. que les anglais avaient
evacu6 les places de l'Ouest pour se concentrer A JRrnmie,
que le bruit s'dtait repandu qu'ils voulaient 6vacuer ce der-
nier point, mais qu'au contraire, jls etaient resolus a le
harder sans avoir cependant I'intention de pousser plus
avant. Harcourt ajouta qu'on serait bien aise d'avoir une
suspension d'armes. A I'entendre, le general Maitland et
son Rtat major avaient la plus haute opinion de Rigaud;
ils avaient appris la division qui regnait entire lui et






-83 -


Toussaint- Louverture, et savaient qu'atrocement calomnid
en France, ii n'avait pas rdussi, lui Rigaud, A y faire par-
venir sa justification.
Celui-ci comprit, A ce language, que Harcourt n'avait
au fond d'autre mission que de teacher de pdnbtrer ses
intentions. II lui repondit que l'agent du Directoire n'en-
tendait pas laisser les anglais en possession de la Grand'-
Anse, et que personnellement ii 6tait d4cid4 A leur faire
la guerre jusqu' la dernikre extremit6.
La conversation n'alla pas plus loin. Rigaud retint le
colonel A diner et s'occupa ensuite de ce qui faisait I'objet
de la d6peche du commandant des forces britanniques. On
remit a Harcourt douze prisonniers anglais sur la pro-
messe de r4ciprocite continue dans la dite de4pche et
I'engagement pris par lui de faire rerivoyer aux Cayes, d&s
son retour a Jermrie, les famillesGeffrard et Verrierqui
avaient dtd enlevees de leurs habitations peu de temps
auparavant par une patrouille anglaise. (1)
Le 10 messidor, le g6ndral en chef, en transmettant A I'a-
gent du Directoire copie du rapport par lequel Rigaud lui
aingniait la retraite definitive de l'ennemi du district des
Coteaux disait : "Vous verrez par son contenu que lee forces
que je lui ai fait envoyer sent arrives A temps et que I'enne-
mi est vraiment retire ; vous verrez aussi que d'apres la pd-
nurie des approvisionnements du Sud, ii est necessaire que
je me concert avec Ie g6ndral Rigaud avant que d'y envo-
yer d'autres troupes pour faire I'expedition centre Jdrmrie;
et pour cet effet, je lui made de mettre tout son cor-
don dans le plus grand 4tat de defense possible et de se
rendre aupres de moi, afin de nous concerter ensemble,
J'aurai soin de vous faire part des measures dent nous
serons convenus en les soumettant a votre decision. Le
21, ii cerivait A i'agent : j'attends avec impatience le
general Rigaud. Le general Clervaux a l'ordre de se tenir
pret. Je ferai attaquer le Mole en mfme temps que le
g6ndral Rigaud attaquera Jerdmie, afin de mettre I'ennemi
dans I'impossibilite de se porter des secours reciproquel
ment de yes deux points. "
Rigaud arriva au Port-Rdpublivain le 25 messidor. Les
deux gfn'raux se virent pour la premiere fois et sfre-
ment avec plaisir. Sans s'dtre connus jusque-la autrement

(1) Rapport de Rigaud du 13 messidor an VI A Toussaint
Louverture.





-84--


que par les liens du service et par teur correspondence
suivie, ils avaient n6anmoins depuis des ann6ee 1'un pour
1'autre de la consideration et de I'estime. Leur rapproche-
ment remontait a l'6poque du gouverneur Laveaux, au
moment ou Toussaint-Louverture avait commence A se
signaler au service de la R6publique. Faits I'un et I'autre
generaux de brigade par la Convention Nationale dans la
meme promotion, leurs rapports de camaraderie n'avaient
fait que se resserrer. Et quand Toussaint-Louverture
devintsuccessivement general de division, general en chef
de l'arm6e de Saint Domingue, ces rapports restbrent
aussi bons, aussi cordiaux qu'avant. En effet, si Rigaud y
mit toute la de6frence due a un superieur hierarchique, ib
n'y eut de la part de Toussaint-Louverture qui continue
a I'appeler son camarade, aucune nuance de raideur ou
d'irritation.
Cela va changer par la politique astucieuse de l'agent.
Les deux gen6raux confdrcrent longuement sur les moyens
propies a assurer la reussite de I'attaque projetee sur
J6r6mie. Rigaud r6ecama huit mille hommes A cette fin, y
compris les troupes don't it disposait deja sur les lieux. It
fit observer toutefois au general en chef que le moment
n'6tait pas favorable pour entrer encampagne, qu'il con-
venait mieux d'attendre 1'epoque de I'hivernage, c'est A-
dire la mi-aout, parce qu'alors, vu l'etat de la mer sur
les c6tes du Sud, les navires de guerre ne pourraient sta-
tionner dans les ports et rades et 6tre utiles a I'ennemi.
Toussaint-Louverture entra completement dans ces vues
et engagea Rigaud a ecrire a ses subordonnes de commen-
cer, en attendant, les pr6paratifs n6cessaires.
Apres avoir rendu compete A I'agent du Directoire des
measures arretees au ccurs de la conference, le general en
chef, passant a un autre ordre d'id6es, lui mandait:
" Comme il (Rigaud ) m'a t6moigne le d6sir qu'il avait
de vous voir, je lui ai propose de I'accompagner en toute
diligence jusqu'au Cap, malgr6 que je suis un peu
indisposed ; ce qui me procurera le plaisir de vous voir pen-
dant deux fois vingt-quatre heures, bien persuade que
cette demarche vous sera aussi agreable. En consequence
j'ai I'honneur de vous donner avis que nous arriverons
sous pen de jours" (1)
C'6tait par Toussaint-Louverture que Rigaud avait
appris en germinal I'arrivde a Santo-Domingo du nouveau

(l)Lettre de Toussaint-Louverture a HWdouville,du 25 messidor
an VI( 15 Juillet 1798)




- 5-


nepresentant du Directoire Executif. Occupy A guerroyer
centre les anglais, le commandant du department du Sud,
en attendant qu'il put aller saluer l'agent, avait envoy
aupres de lui l'adjudant-gendral Blanchet qui se trouvait
encore au Cap au commencement de messidor.
Rigaud devait etre naturellement anxieux d'entrer en
rapport direct avec l'agent, et cela pour beaucoup de rai-
sons.
Partis ensemble du Port R6publicain, les deux gendraux
arriverent au Cap le 2 ou le 3 thermidor, et en repartirent
de mdme le 7. Hedouville avait profit de leur presence
pour les consulter au sujet du Reglement du 6 thermidor an
VI qu'il pr6parait alors sur la police des habitations et
les rapports reciproques des proprietaires et des cultiva-
teurs.
Ce qui s'est passe de particulier entire Rigaud et I'agent
sous le rapport politique n'a jamais Wt6 etabli par des
donn6es positives. Mais la suite des edvnements permet de
le conjecturer.
Depuis la sanglante journie du 10 fructidor an V aux
Cayes et sa rupture avec la derniere commission civil,
Rigaud 6tait rest come hors la loi et dans une sorte de
demi-inddpendance. II n'avait plus eu de rapports avec le
Directoire qui, le tenant pour responsible des troubles
survenus dans son commandement a cette epoque, I'avait
express6ment exclu de I'amnistie vote A cette occasion par
Ie Corps Ldgislatif. Il se trouvait encore dans cette situa-
tion equivoque a I'arrivde d'Hedouville dans la colonie.
Entre temps, Toussaint- Louverture n'avait pas hesite A
renvoyer Sonthonax. Le Directoire,en nommant un nouveau
reprdsentant pour Saint-Domingue, ne pouvait pas man-
quer de lui tracer),la politique A suivre A 1'6gard des deux
g&neraux don't ii redoutait vraisemblablement le trop grand
ascendant.
Les instructions officielles d'Hedouville portaient "qu'i I
devait remplir A St.-Domingue les memes functions que le
Directoire Exdcutif en France. II ne pouvait commander
en personnel l'armee, mais il avait le droit d'en conf rer le
commandement A des generaux qui agiraient d'apr&s ses
ordres. Sa principal mission 6tait de promulguer les lois
du Corps Legislatif, de faire respecter la Constitution, d'as-
surer la tranquillity interieure et exterieure, de norrner
aux charges et de r6voquer; de fire exdcuter la loi du 4
brumaire relative A la division administrative de la colonies;





-86-


de faire respecter la liberty gendrale, enfin, de maintenir
strictement la loi contre les emigres.
A 1'dgard de Rigaud, qui avait etd signal comme I'ennemi
de I'autorite national, I'agent avait des pouvoirs speciaux:
il pouvait le faire arreter et I'embarquer, ou l'amnis-
tier. (1)
A sa premiere entrevue avec Toussaint-Louverture en
prairial, H6douville lui avait communique ses instructions
et le pouvoir qu'il avait recu contre Rigaud. Mais lorsqu'il
lui eut demand les moyens d'arrkter ce dernier, le general
en chef s'etait dcrid : arreter Rigaud ? autant m'arrkter
moi-meme Vous ne savez done pas qu'il est un des z6l1s
defenseurs de la cause pour laquelle nous combattons, et
que je le regarded comme mon digne fils ? (2) Re-
grettant de s'6tre decouvert ainsi, et s'efforcant de
reparer sa faute, I'agent parut abonder dans les vues de
son interlocuteur et le pria de garder le secret sur cet
entretien. II affect de deplorer le sort du gouvernement
si souvent tromp6, et temoigna une extreme curiosity de
voir et d'entendre Rigaud. (3)
Ce fut deux mois apres que celui-ci arriva au
Cap. Hedouville le combla d'attentions. II lui dit que
le gouvernement, abuse par de faux rapports, ne lui
avait pas rendu toute la justice qu'il meritait, et que
d'apres les renseignements qu'il allait donner sur son
compete, il ne doutait pas que la France n'ouvrit les yeux
et ne lui donnat des preuves de haute consideration.
Poursuivant, I'agent affect de g6mir sur les maux don't
le pays avait souffert, et conclut que le moyen le plus
assure d'y mettre un terme 6tait de le seconder dans ses
secretes instructions tendant A retire le pouvoir supreme
A Toussaint-Louverture. (4)
Toute cette conversation, d'apres une certain tradition,
aurait Wet entendue par le general en chef qui, invisible
aux deux interlocuteurs, se serait tenu A portee de la
recueillir mot pour mot. (5)


(1) St. Remy, Pdtion et Haiti. Tome II. pp 1 et 2.
(2) Juste Chanlatte, Histoire de la Catastrophe de Saint-Donmngue,
1 vol., Paris,'1824. Page 39
(3) Ibid.- Page 40.
(4) Ibid.-- Page 42.
(5) Ibid.- Page 42.





-87 -


Ce qu'il y a de tout A fait certain, c'est que Rigaud fut am-
nisti6 et maintenu dans son commandement sans mame
avoir Wte l'objet d'un blame pour sa conduite passee, et
qu'immediatement apres, I'agent garda moins de mdnage-
ment vis-a-vis de Toussaint Louverture, don't il s'efforca de
contrarier les vues, de diminuer le prestige et influence.
Plus tard, au debut de la guerre civil, le general cn
chef 6crira A Roume: "Rigaud n'eut pas plut6t vu
Hedouville qu'il abonda dans les sinistrEs projects de cet
agent qui voulait lever les hommes de couleur sur les
debris de la puissance des noirs." (1)
Toutefois, en quittant le Cap, rien ne parut change dans
les rapports personnel des deux generaux. Toussaint-
Louverture retint, chemin faisant, Rigaud a diner chez lui,
A Descahaux, et ils regagnkrent ensemble le Port-Republi-
cain, d'oi Rigaud partit, le 10 thermidor, pour les Cayes.
Le 21 juillet 1798 ( 2 thermidor an VI ), le brigadier
general Thomas Maitland informait Toussaint-Louverture
de l'intention ou il 6tait de iui 6crire par un parlementaire
"sur quelques projects importants" Le g6nrral en chei lui
repondit: "je desire que ce soit pour m'annoncer 1'6vacua
tion definitive des points que les anglais occupent encore
sur cette portion de la Repub!ique; et si, par cas, vous 6tes
dispose d'agir toujours avec humanity et de prendre des
arrangements,ce serait le seul moyen de retarder ou arreter
ma march, car, quoique je sois bien certain de rdussir par
notre force, I'humanite m'obligerait, pour ne pas repandre
du sang ni de Dart ni d'autre, d'6couter des propositions
qui ne seraient point nuisibles aux int6rets de la Repu-
blique. Quoique J6rrmie soit bien fort, je vous promets
de faire sauter ses fortifications ; dft-il m'en cofter deux
mille homes, je m'er emearerai. Car rien ne pourra
r6eister aix baionnettes r6publicaines et A leur intr6pi-
dit6. 6tant tous narfaitement rdsolus de pdrir ou d'exoulser
les anglais de dessus le territoire de la Rdpublique. (2)
Par la meme occasion don't s'etait servi Maitland, le Prdfet
ADostolique de I'Ouest, I'abb6 Lecun, qui avait suivi les an-
glais A Jre6mie, adressait la lettre suivante au g6ndral en

(1) Lettre de Toussaint-Louverture A Reume, du 6 fructidor an
7 (25 aoft 1799.)
(2) Lettre de Toussaint Louverture A Maitland du 10 thermidor
an VI ( 29juillet 1798 ).




S88 -


chef : "C'est avec empressement et avec confiance que
je vous ai renvoyd par I'adjudant-gendral monsieur Huin,
les objets du culte appartenant a l'Eglise du Port au-Prince
que j'avais d6places pour des raisons tres puissantes, et
don't je m'6tais rendu responsible.
La reclamation que vous avez faite de tous ces objets
me console infiniment e't me fait croire que vous respected
I1 religion, que vous desirez retablir le culte dans les lieux
de votre commandement. Je vous ai fait connaitre que le
Saint-Siege, inform de l'6tat ouf se trouvait depuis long-
temps l'Eglise de Saint-Domingue par les malheurs de la
guerre, m'a specialement delegu6 pour y 6tablir la reli-
gion et que Sa Saintete le Pape Pie VI, par une bulle parti-
culiere, m'a rev6tu de tous les pouvoirs spirituels pour la
direction et le gouvernement des ames dans cette Isle et
dans les autres Isles adjacentes.
Le sentiment de ma conscience et celui de mon coeur
me present egalement de remplir cette mission aposto-
lique absolument 6trangere A la guerre et A la politique.
Dieu m'est temoin que ma sollicitude est la meme pour
tous les fiddles don't le chef visible de l'Eglise m'a confine
le soin et la direction spirituelle, et du salut desquels je
reponds devant Dieu. C'est avec la plus grande douleur
que je vois le plus grand nombre d'entre eux prive des
secours et des consolations de la religion ; il ne depend
que de vous, g6n6ral, de procurer ces consolations et ces
secours A tout le people que vous commander. Je vous le
propose au nom du Souverain Pontife don't je suis le dele-
gue, au nom de I'Eglise qui consider tous les hommes
come une seule et meme families, au nom de Jdsus-Christ
qui est mort pour les peuples de tous les pays, au nom
de l'humanit6 don't Ie bonheur est inseparable de la pi6t6.
La position oi la Providence vous a place vous im-
pose cette obligation envers Dieu et envers vos semblables.
Votre conscience vous en fait un devoir, et sans doute
votre coeur seul vous y porte.
II eit impossible d'avoir aucune inquidtude sur I'exer-
cice d'une religion fondue sur I'amour de Dieu et des
hommes, et qui recommande expreeseirent le respect pour
tou; les gouvernement?, pour ceux-memes qui la pers6-
cutent. Cette religion sainte ne peut se conserver que par
la hidrarchie apostolique, c'est A-dire par la tradition
16gitime des pouvoirs que Jesus-Christ a donnes A ses
apdtres ; on ne peut toucher A cette base ni I'dbranler




- 89-


sans renverser toute la religion. II ne suffit pas d'avoir
des pr6tres, il faut qu'ils soient envoys par I'Eglise et
qu'ils tiennent leur mission d'Elle.
Vous 6tes bien convaincu de toutes ces v6rites.
Plein de confiance dans votre loyaut6, dans vote piet6,
je desire me transporter aupr6s de vous sur un parle--
mentaire, en ma quality de d6lIgud du Saint-Siege, pour,
de concert avec vous, aviser aux moyens d'assurer I'exer-
cice de la religion, et de r6tablir le culte A St.-Domingue.
J'attends par le parlementaire votre reponse sur ce
sujet important pour informer le Saint-Si6ge de vos dis-
positions ". (1)
Toussaint-Louverture n'6tait rien moins qu'indifferent
A ce qui faisait l'objet de cette communication. Mais il
n'avait ni autorit6 ni pouvoir pour traiter des questions
de cette nature. Il en ref6ra A l'agent du Directoire et
r6pondit au Pr6fet Apostolique d'apr&s les instructions
rescues d'Hddouville. (2)
La preuve qu'il s'int6ressait A la pratique du culte,
c'est que le 15 thermidor il informait H6douville de la pr6-
sence au Port-Republicain des P6res Thomas, Cibourg et
Dufour, et lui demandait I'autorisation qu'il obtint, de
placer le premier A la cure de cette ville, le second A
l'Arcahaye et le dernier A la Croix-des-Bouquets avec ju-
ridiction sur les Grands-Bois et le Mirebalais. II fondait
cette demand sur "la n6cessit6 que la religion fit
exerc6e pour adoucir les moeurs des cultivateurs. "
Le 30 juillet( 12 thermidor), le brigadier-g6ndral Tho-
mas Maitland, aprds avoir fait part au g6enral en chef de
sa decision d'dvacuer Jdr6mie, lui avait annonc6 l'envoi du
colonel Harcourt pour arreter les conditions de la capitu-
lation. II sollicita en consequence une suspension d'armes
de trois mois ou au moins de deux. (3)
Toussaint-Louverture porta cette communication a la
connaissance de l'Agent, (4) et d6signa immediatement
I'adjudant-gdndral Huin pour s'aboucher avec Harcourt.

(1) Lettre du 21 juillet 1798, date de J6r6mie.
(2) Lettre de Toussaint-Louverture A Hedouville du 17 thermidcr
an, VI (4 aoft 1798).
(3)Lettre de Maitland du 3 aoit 1998
(4) Lettre de Toussaint-Louverture A H6douville du 21 thermidor
an VI, ( 8 aoft 1798).






Sfur I'heure ii invita Rigaud a prendre toutes Tes measure
que sasagesse lui sugg6rera pour que l'dvacuation s'opxere
sans troubles, sans secousse et sans dechirements. A
H6douville il 6crit : Si vous trouvez que les pouvoirs.
que que vous m'avez. dlivrds pour traiter des divers points.
de I'Ouest, ne puissent valider pour traiter sur les deux
points qtri restent aux anglais, veuillez' m'en envoyer de
nouveaux pour qure je puisse traiter ddfinnitivement pour leJ
mieu-x des int&rets de la Republique ".
Par uare iettre di. 25- thermidor, agent lhi. accordai
l'autorisation sellicitee,
L'adjudant -g6nral Ruin eat pour mission d'obtenir pri-
rma, outre 1'6vacuation proposee de Jdrdmie, celle du M61e-
Saint Nicolas; seeundo, le renvoi des troupes eoloniales
passes au service des anglais ; tertio, I'engagement de
la part de 1'ennemi de n'embarquer aucuns eultivateurs
ni cultivatriees ; quarto, la remise des titres et aetifs ap-
partenant aux propri6taires du Port-Republieain dont les
biens avaient &t& sequestres et administres par les agents
de I'Angleterre ; la rernisedes papers, titres et aetifs et
autres objets d.pendant des successions vacantes qui ont
Rtd g rees par les anglais ;: lee papers du, greffe du Con-
seil Supdrieur enlev6s par le greffier de ce tribunal au
moment de l'6vacuation de I'Ouest ; la remise des titres et
actifs appartenant aux proprietaires de la Grand'Anse, en-
fin cell des papers di greffe de cette derni6re juridietion.
La reddition de J6r6mie et du district eireonvoisin de-
vait s'effectuer aux mains de Rigaud. La convention d'd-
vacuation fut signee le 23 thermidor ( 10 aot ) en rade de
Jr&teie str Ia frigate anglaise "La C6drs ". Elle stipu-
lait une suspension d'armes de quinze jours.
Huin n'avait pas obtenu d'emblde de trailer de l'dvacua-
tion du Mole, le g6ndral anglais s'y etant d'abord refuse.
MVais cinq jours apres la signature de la convention pour
la capitulation de la Grand'Anse, le Commissaire francais
mandait au general en chef que la conference relative a
evacuationn du Mole venait d'avoir lieu entire lui et Mait-
land, et il ajoutait : J'ai le plus grand espoir de termi-
ner tout demain. (1)
Ainsi qu'il le faisait pr6voir, Huin signait le lendemain,
29 thermidor (ler aott) avec le colonel Harcourt une

(1) Lettre de Huin datee en rade de Jer6mie, 28 thermidor an VI




- 91-


convention pour la reddition du M86e, qu'il transmit le
mrme juur au general en chef pour 6tre approuvde. Tous-
saint-Louverture y donna son approbation le 3 fructidor.
Cette Convention qui mettait fin a la domination an-
glaise A Saint-Domingue, 6taitlibellie comme suit: Ce
jourd'hui, vingt-neuf thermidor an sixieme de la Repu-
bli lue Franiaise une et indivisible, et le seize aofit mil sept
cent quatre-vingt-dix-huit, ( vieux style ).
Nous, colonel Harcourt, deputy adjudant-ggneral des
Forces de Sa Majeste Britannique, au nom de Son Excel-
lence l'Honorable Thomas Maitland, commandant en chef
des dites forces A Saint- Dorningue, nous etant transport
A b)rd de la frigate de Sa Majest6 La C6res ", aupr&s
da citoyen Hector Huin, adjudant-g6naral de l'armee de
la R6publique Francaise, commandde par le general Tous-
saint Louverture, et envoy vers l'Honorable brigadier
g6ndral Thomas Maitland A l'effet de traiteret de termi-
ner au plus grand advantage des deux gouvernements l'ob-
jet de la n6gociation relative A 1'dvacuation de la place du
M61e Saint-Nicolas et de ses dependances, d'apres les
propositions qui ont dtd faites par I'honorable brigadier
Thomas Maitland au g6enral Toussaint-Louverture, et
apres avoir reciproquement changed les pouvoirs qui nous
ont 6td respectivement donnes A cet effet, avons arrete et
sommes convenus de ce qui suit :
lo.- La place du M61e Saint-Nicolas et ses dependances,
I'arsenal et toutes les fortifications quelconques se-
ront remises dans leur etat actuel et sans qu'il y soit
commis aucun d6gat, au general Toussaint-Lou-
verture, aux conditions convenues entire nous et dans
un temps donned qui sera fixed pour 1'evacuation des
troupes anglaises.
2o.- Comme condition express et comme consequence n6-
cessaire du premier article, le general Toussaint-
Louverture s'engage de la maniere la plus solennelle
et la plus absolue.a garantir la vie et les proprietes
de ceux des habitants qui se d6terminent A rester.
3o.- Pour accomplir et faciliter ces conditions, il y aura
des ce moment une suspension d'hcstilitis rcur vn




-92-


temps Iimite qui est fixd A quarantedeux jours a
dater d'aujour:l'hui.
(Signe) Huin
(Sign ) G. Harcourt
Vu et approuv6 :
( signed) Toussaint-Louverture
approuv .
signede ) Thos Maitland,
Brigadier gal.
Pour 1'exdeution des stipulations de la convention re-
lative A 1'6vacuation de la Grand'Anse, un arrangement
special avait et6 signed le 2 fructidor A Tiburon par I'ad-
judant-ganeral Blanchet pour Rigaud, et le colonel Grant
pour Maitland. Rigaud prit possession de Jeremie cinq
jours apres, et y proclama une amnistie en faveur des
habitants conformement aux instructions de 1'Agent du
Directoire et du general en chef.
Le 9 fructidor, A neuf heures du martin, au bruit de
1'artillerie des forts, il fit planter sur la place d'armes, en
presence du people et de l'arm6e, I'arbre de la libertO, et
prononga, A cette occasion, le discours suivant :
Citoyens,
"Les voeux des Republicains sont remplis ; la liberty
regne A jamais sur une terre trop longtemps souillke par
la presence de ses ennemis.
Soldats de la Republique, vous don't les valeureux
efforts ont affranchi nos freres du joug odieux de
l'esclavage, vous partagez les emotions delicieuses que
j'6prouve en ce moment. Vous voyez autour de vous
une parties de ces infortunds don't les ames long-
temps fletries par les souffrances, s'ouvrent pour la pre-
miere fois A la joie. Vous oubliez comme moi les priva-
tions, les calomnies, les fatigues, les combats obstines que
nous avons soutenus pour la conquete de nos droits.
Citoyens, c'est au pied de cet arbre sacred que doivent
6tre immoles tous les ressentiments, toutes les haines, tous
les souvenirs des anciennes divisions. Ne connaissons plus
d'autres ennemis quie ceux de la Republique ; que la con-
corde et la fraternity regnent A jamais parmi nous !
"Cultivateurs, ee symbol de la liberty pris dans les
champs que vos mains fertilisent, en vous disant que vous
dtes libres, doit vous iappeler sans cesse que le travail




- 93-


est la base du bonheur, puisqu'il procure les jouissances
qui le composent....
Citoyens non emigres, et propridtaires de la Grand'
Anse, stranger A toute autre passion que celle qui m'anime
pour les interets de I'humanitA et pour la prosperity de
ma patrie, je rends grAces au ciel d'avoir assez protdg6
ma vie pour 6tre l'organe de la clemence du gouverne-
ment francais et pour vous assurer que mes freres oublient
les maux que leur ont fait endurer leurs persecuteurs.
Citoyens de toutes les professions, jurez avec moi haine
a la tyrannie et A I'anarchie, et fidelity inviolable A la
Constitution de I'an II.
Vive la Libert6 !
Vive I'Egalit& !
Vive la Rdpublique Francaise 1
Apres avoir pris les measures necessaires pour assurer
da tranquillity publique dans la Grand'Anse et la defense
de ce quarter, Rigaud rendit compete de tout A l'Agent du
Directoire par un rapport detaille, en date du 10 fructidor,
qu'il confia au chef de bataillon Bazelais pour etre porter
;au Cap.
Par suite de i'dvacuation de Jredmie, des navires
parlementaire; ramenerent au Port-Republicain et A
St.-Marc un grand nombre d'habitants et de cultivateurs
de l'Ouest qui avaient suivi de gr6 ou de force les Anglais
dans la Grand'Anse. Toussaint-Louverture manda A Hedou-
ville qu'en conformity de 1'article 5 de l'amnistie du 18
floral, it les laissait en liberty, A l'exception de ceux qui
avaient pris du service chez I'ennemi, qu'il avait fait
mettre en prison en attendant que ui, I'Agent, prononfit
sur leur sort. II pria, A cette occasion, celui-ci de lui faire
savoir si les homes sortis des divers points de I'Ouest,
lors de 1'dvacuation de -es lieux pour suivre les Anglais
au M6le et A Jedrmie et qu'il avait consid6res comme
mnigrds, pourraicnt soit qu'ils restent dans ces villes,
soit qu'ils se rendent A St.-Marc, A I'Arcahaye ou au Port-
Republicain, jouir du benefice de 1'amnistie (1).
Des le 3 fructidor, le general en chef portait A la con-
naissance du repr6sentant du Directoire le succesdes n&-
gociations relatives a l'evacuation du Ml61e. Vous parta-
gerez, lui disait-il, la satisfaction gendrale que va nous

(I) L-tLrae Jl T)' iiint-Louverture a H6douville du lerfructidor
an VI ( 1:8 aofit 1798 ),




- 94 -


procurer I'6loignement des Anglais et leurs consorts. "
Au lieu de cela, ce fut un grave disaccord qui eclata
entire l'Agent et le general.
Le 6 aoat 1798 (18 thermidor an VI), apres avoir ex-
pedid le colonel Harcourt aupres de Toussaint-Louverture
pour arrkter les bases de la capitulation de Jeremie, le CCJ-
mandant des Forces Britanniques avait juge A propose d'in-
former de sa demarche, d'un c6te, K1gaud et de l'autre,
Hedouville. A l'Agent 11 ecrivit : II y a six jours qu'en
execution des depeches que je viens de recevoir de; mi
nistresdu Roi, je pris la determination d'evacuEr Its points
de Saint-Domingue qui sont dans ce moment occupies par
les troupes de Sa Majeste. La ligne de conduite la plus
naturelle que cette determination m'a tracee a tec, uans
mon opinion, d'informer d'abord le commandant en chef
actael pour la Republique dans cette colonies, de ma
resolution. C'est ce que j'executai en consequence par
I'envoi au g6enral Toussaint du colonel Harcourt que je fis
partir expressement pour cet objet le meme soir Suivant
toujours cette mmne ligne de conduite, j'ai envoy pue de
jours apres un officer anglais pour informer le gineial
Rigaud de mes intentions.
Je regarded comme un devoir de vous en instruire, Mon-
sieur, en votre quality d'Agent de la Republique Francaise
a Saint-Domingue, et en mime temps de vous prevenir
que j'ai donne au commandant pourSa Majest6 au V.61e
St. Nicolas des instructions pour recevoir de votre part
les personnel que vous pourriez juger convenable d'en-
voyer avec de pleins pouvoirs pour traiter sur le mlme
pied de sfrete et de secuiite en faveur des personnel et
des proprietes de ceux des habitants qui voudraient res-
ter au Mole lors de l'evacuation de cette place, apr&s un
temps moral qui leur serait accord pour se decider A sui-
vre les armes de Sa Majeste ou A retourner sur leurs pro-
prietes. "
Dans la pensee de Maitland,, en parlant de pleins
pouvoirs donnes au commandant du M1le, il envisageait
un arrangement special pour la prise de possession
de la place apr~s que la convention d'dvacuation
aurait dte signee, c'est-A-dire un instrument semblable a
celui qui intervint quelques jours plus tard A Tiburon, entire
I'adjudant-g6ndral Blanchet et le colonel Grant, avant
l'entrie des troupes de Rigaud a Jdremie.
Mais Hddouville, press de frustrer le general en chef






cd mrafite de Fdvacuationdu M61e, prit occasion de cet avis
jpour faire traiter directement avec le commandant de cette
,place. 1' lui envoya A cet -effet te chef de brigade -Dalton,
muni de ses pouvoirs.
Dalton signa une convention pour la-capitulation -de la
ville avec lecolonel Stuart, alors que toute l'affaire ktait
,d6ja rggl6e entire Maitland et Toussaint-Louverture. Ce
*dernier n'avait pas pourtant laiss6 I'Agent dans I'ignoran-
ce des pourpar-ers engages A Jer4mie par Huin sur le mmme
-objet. l11 lui 6crivait le le-r fructidor : Vous verrez par
1'extrait d'une lett-re ( da 28 thermidor ) de 1'adjudant g6-
neral Huin, que je vous envoieci-joint annexed au No 2,
qu'il ne d6sespere pas de la reddition du Mole, lorsqu'il
:aura trait definitivement pour.J6r6mie et ses -d6pendan-
,ces. II a de moi des instructions particulibres ,ce sujet."
A son arrivee au M61e le 21 aout, le brigadier Maitland,
mecontent de laconduit d-u colonel Stuart, -dclara nulle
,et non avenue la convention que cet officer venait de
:signer avec le chef de brigade Dalton. II -crivit A ce pro
,pos a Toussaint-Louverture : Je ne doute pas que Mon-
:sieur Huin vous aura inform, ainsi qu'il m'avait promise
de le faire, d'un sujet qui me donne beaucoup de m6con-
tement. Le commandant de cette place a conclu, centre
mes ordres, avec Monsieur Dalton, agentde Monsieur H6-
douville, une espece de trait, que j'ai d6truit en totality,
,des I'instant de mon arrivee, la nuit dernibre.
C'est avec vous, come commandant en chef, que j'ai
ttrait6 pour I'dvacuation de cette place, et je ne doute pas
que vons n'avezde6j recu ma ratification des articles rela-
tifs au M61e, auxquels rien ne sera certainement change.
Et mes raisons ponr remettre le M'le dans vos mains sont
qu'apres la tr4s honorable maniire avec laquelle vous en
avez agi avec moi, je pense que, mon intention ftant d',va-
cuer cette place, c'est une obligation de ma part de re-
mettre A vous une place qui completera Phonneur que vous
devez attendre d'avoir pris possession des parties prdcieu-
ses de PIle de Saint-Domingue quue j'ai evacuees.
J'attends avec impatience Parrivde de la personnel que
vous enverrez pour cet effet avec le trait ratified, et j'ai la
uleine confiance que tout se fera de maniere A donner 4ga-
Sement satisfaction aux deux parties. J'en ai la garantie la
olus forte dans la conduit honorable que vous avez tenue
jusqu'a ce jour, et dans les dispositions pleines d"huma-
nitd qui marquent si fortement votre caractere.
J'ai I'honneur de vous prevenir que ma sante 4tant ex-




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trdmement derangee, j'ai 1'intention, aussit6t que l'objet
de 1'dvacuation du Mole sera arrange, de partir pour 1'An-
gleterre. Mais auparavant rien ne me donnerait une plus
grande satisfaction qu'une entrevue personnelle avec vous,
non seulement afin de pouvoir vous assurer moi-nr.me de
I'estime particuliere que vous m'avez inspiree, mais en-
core pour convenir avec vous de quelquea points qui se-
raient trop longs de traiter par correspondence. ( 1 )
L'agent du Directoire s'etait mis dans une facheuse posi-
tion. DejA, ii avait lance une proclamation portant amnistie
pour les habitants du M61e. Le general en chef, qui avait
tout ignore de ces tractations en concut le plus vif me-
contentement. II lui adressa une tongue lettre ofi il s'en
plaignit amerement. Lorsque le general anglais, y disait-
il, m'ecrivit et envoya press de moi le colonel Harcourt
pour traiter definitivement de 1'evacuation de J6remie,
voulant saisir avec empressementcette occasion de servir
ma patrie, j'expediai de suite I'adjudant g6enral Huin au-
presde lui, instruisis le general Rigaud en I'invitant de
cesser toute hostility, et apres avoir prevu ( pourvu ? ) a
tout, je vous donnai avis par ma lettre du 21 thermidor
de routes les measures que j'avais prises pour faire reussir
cette n6gociation, et vous envoyai sous le numero 2 copie
des instructions que j'avais donndes A mon camarade le
general Rigaud. Je vous demandais votre autorisation pour
traiter definitivement avec le g6ndral anglais sur I'6va-
cuition de Jeremie. Vous m'autorisites alors, par votre
lettre du 25 thermidor, a traiter de cette evacuation, et
satisfait de ma conduite, vous approuvAtes toutes les me-
sures que j'avais prises.
A peine vous avais-je ecrit, A peine mes d6piches pour
le g6enral Rigaud 6taient-elles parties, qu'il arriva de
suite deux parlementaires don't l'un etait charge de de-
peches particulieres pour le colonel Harcourt qui de suite
me les communique. C'6taient des instructions secretes
que le general anglais lui envoyait rour ouvrir avec moi
une nggociation sur le M81e, chose que j'avais pr6vue,
puisque j'avais deja donned a l'adjudant general Huin
(avant son depart pour Jeremie) des instructions parti-
culi6res pour traiter d6finitivementsur ces deux points,
J6r6mie et le M1le ; et il etait charge de d6clarer de ma
part au general Maitland que s'il refusait A traiter pour le
M6le, j'avais des ordres pr6cis de vous de marcher contre


(1) Lettre date du M61e, 22 aoft 1798.