Histoire de Toussaint-Louverture

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Material Information

Title:
Histoire de Toussaint-Louverture
Physical Description:
v. : port. ; 24cm.
Language:
French
Creator:
Pauléus Sannon, H ( Horace ), 1870-1938
Publisher:
Impr. A.A. Héraux
Place of Publication:
Port-au-Prince (Haiti)
Publication Date:

Subjects

Subjects / Keywords:
History -- Haiti -- Revolution, 1791-1804   ( lcsh )
Genre:
non-fiction   ( marcgt )

Notes

Statement of Responsibility:
par H. Pauléus Sannon.

Record Information

Source Institution:
University of Florida
Rights Management:
All applicable rights reserved by the source institution and holding location.
Resource Identifier:
oclc - 01905761
lccn - 20022229
ocm01905761
Classification:
lcc - F1923 .T893
System ID:
AA00008866:00001

Full Text


















$

















UNIVERSITY
OF FLORIDA

LIBRARIES


- i' --










HISTOIRE

DE


Toussaint-Louverture

PAR

H. PAULIUS SANNON

38 ^~- t/2- `- 7
TOME PREMIER







EDITt A L'IMPRIMERIE AUG. A. HERAUX
PORT-AU-PRINCE, (HAITI)


1938






C~l~GI








PREFACE

Une revolution n'est que la naissanee d'un grand senti-
ment, a cerit Taine. Celle de St-Domingue en est peut 6tre
i'exemple le plus frappant. Elle presente trois phases don't
chacune correspond A I'explosion d'une grande aspiration
politique.
La premiere est remplie par les luttes soutenues par la
classes des affranchis pour conqu6rir 1'egalite avec les blancs;
elle commence en 1790 avec le Decret de l'Assembl6e Cons-
tituante du 8 mars, et s'achdve en 1792 avec la loi du 4
avril de I'assemblie legislative.
La deuxidme embrasse la lutte farouche, implacable,
inaugurde par les non libres pour d6truire l'esclavage ; elle
s'ouvre en 1791 avecla rdvolte des esclaves du nord, et finit
en aoft 1793, A la proclamation de la liberty gdn6rale que
sanctionna le ddcret de la Convention national du 16
Pluviose an II (4 fevrier 1794. )
La derniere phase, celle dans laquelle ii n'y a plus que
des hommes libres et 6gaux A St-Domingue, coincide avec
l'entree de Toussaint.Louverture au service de la Republi-
que francaise. Elle est caracteris6e par la restauration de
I'ordre, par l'organisation du travail libre ou A peu pres
substitute au travail servile, et par la preoccupation domi-
nante chez les ci devant esclaves de conserver a tout prix
la liberty conquise.
Cette phase de la revolution semblait devoir se terminer
avec l'dtablissement de la Constitution colonial de 1801 qui,
dans la pensde de Toussaint-Louverture, 6tait destinee a
garantir, sous la suzerainetd de la France, les changements
politiques et sociaux accomplish dans 1'Ile. Mais quand, par
la faute de Bonaparte et du parti colonial, il devint
n6cessaire d'empdcher le retablissement de l'esclavage,
Toussaint-Louverture prit les armes pour d6fendre la
liberty menace. II succomba, Ce fur alors que la resistance,
reprise aprds lui, aboutit a l'idde d'inddpendance ; anciens
et nouveaux libres fusionnerent, parce qu'ils comprirent
que pour conserver sfrement la liberty et l'egalite, il
fallait se separer de la mere-patrie.
En retragant ces trois phases de la revolution de St-.
Domingue, et la part qu'y ont prise d'autres grande figures
avant et apres Toussaint-Louverture, j'ai tach6 de mettre
en pleine lumiere l'action decisive exercee par ce negre




-2-


genial tant en faveur de la liberty generale qu'en function
de l'inddpendance national.
Ce point de vue n'a pas 6te, A mon sens, suffisamment
indiqud dans les travaux qui lui ont et6 consacrds soit par
ses biographies strangers, soit par les historians haltiens.
Et comme ii s'agit d'un homme qui n'avait pas une gout.
telette de sang blanc dans les veines, et don't la vie reste
encore plus ou moins entourde de 1ggendes, je me suis fair,
pour qu'on ne me soupconne ni d'exageration ni de partiality
national ou racial, une regle absolue, en exposant s-
glorieuse carriere, de ne consigner dans tout ce que j'en ai
dit ou rapport, rien qui ne soit historiquement certain.
Les hommes de genie ont d'ailleurs le rare privilege
d'6crire eux-m6mes leur histoire par leurs actions d'6clat,
et d'entrer vivants dans I'immortalitd.
Aussi, est-ce plutot a recueillir celle de Toussaint-
Louverture dans la poussiere des archives et A la raconter,
que s'est bornee ma tache.
Je n'ai cru pouvoir mieux faire, pour y parvenir, que de
m'efforcer de montrer un Toussaint-Louverture vivant,
agissant, et aussi complete que possible.
En reproduisant largement sa correspondence, ses pro-
clamations, ses r&glements d'administration publique, ses
discours, jusqu'a ses propos families, j'ai voulu le laisser
en quelque sorte parler, agir personnellement et se definir
lui-meme, sans trop m'interposer entire lui et le lecteur.
Ai je reussi ? Je ne sais.
Dans tous les cas, ceux qui !iront ce livre constateront A
tout le moins qu'il est peu d'histoires aussi instructive,
aussi attachantes, aussi belles, et d'une philosophies aussi
remarquable que la n6tre. Ils se convaincront, s'ils ont l'ame
tant soit peu dlevse, que I'etude de nos origins ne peut
que rapprocher dans une commune affection et une commune
volont6 de relevement national les enfants d'une meme
Patrie, qu'une politique malsaine et regressive a trop
longtemps divises et paralysis dans leur march en avant.
Ils verront que par sa valeur educative, cette histoire, bien
enseignde, est dminemment propre & inspire A nos descen.
dants les plus eloignds une l1gitime fierte national, et A
nous unir, A les unir apres nous dans un attachment invin-
cible au sol tragique qui fut le theatre des souffrances, des
luttes, comme aussi de l'eclatante rehabilitation de nos
ancatres. De ces ancetres, nous avons tout requ : idees et
sentiments, force et faiblesse, qualit6s et defauts en m6me
temps que 1'edifice national qui nous abrite, et le droit





-3-

historique de posseder ce pays, d'y vivre, de nous y d6ve-
lopper comme nationality et comme 6tat.
Nous sommes, parce que d'autres etres ont Wtd, qui ont
souffert, luttd, agi et r6agi ; rappelons-nous sans cesse leur
souvenir poor ne point faillir a notre mission historique et
pour rgparer nos malheurs.
Puisse I'exemple du plus 6tonnant, du plus genial de ces
ancetres, de i'.hroIque martyr du Fort de Joux, rallumer
dans nos cceurs la flamme sacr6e du patriotism et la foi
indefectible dans les destinees promises A la Patrie !
H. P. S.
Pltionville, Ddcembre 1919.









AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR


Le tome premier de notre Histoire de TOUSSAINT-
LOUVERTURE qui avait Wte MditW plusieurs annees avant
les deux derniers, se trouvant gpuisg, le present volume n'en
est qu'une reimpression. Nous y avons recouru afin de
pouvoir rdpondre surtout aux demands qui nous arrivent de
I'rtranger, et en avons profit pour revoir le texte qui con-
tenait pas mal de coqpilles typographiques et pour offrir a
nos lecteurs un meilteur paper que celui de l'ancienne
impression.
H. P. S.










INTRODUCTION


LA COLONISATION FRANAISE A ST-DOMINGUE

La chevauch6eemystique des Croisades, en jetant tumultueusement
1'Occident sur l'Orient, avait suscit6 dans l'imagination des peuples
de la Chr6tiente le gofit des vastes horizons. Rentres dans les
cadres etroits de leurs frontieres, apres s'etre projects hors d'Europe,
ces peuples 6taient travailles d'un violent besoin de se repandre.
lorsqu'un monde ignore jusque-la vint tout-a-coup s'offrir a leur
ardeur concentr6e, a cette surabondance de vie morale qui fermen-
tait en eux sous l'influence de l'Idee catholique. Des lors, tout
ce que l'Europe contenait d'activites et d'energies sans emploi se
d6versa en un flot ininterrrompu sur l'Amerique. Explorateurs et
forbans, trafiquants pousses par la soif de l'or, missionnaires volant
A la conquete des Ames, gentilshommes en quite d'aventures ou de
fortune, formats liberes ou 6chappes du bagne, juifs errants fuyant
le ghetto; Espagnols, Portugais, Hollandais, Francais, Anglais, Alle-
mands, toute une humanity Apre et vigoureuse, attiree vers les terres
nouvelles, lontaines et mysterieuses, se rua aux Indes Occidentales
A la suite de Colomb. Comme dit le porte:
Ils allaent conquirir le fabuleux mital
Que Cipango miirit dans ses mines lontarnes,
Et les vents ahzis inclinatent leurs antennes
Au bord mysldrteux du monde occidental.
L'Espagnol, le Francais et l'Anglais s'installarent aux Antilles. Le
premier decouvrit le Mexique, le second passa au Canada et explore
les terres riveraines du Mississipi. Le Hollandais fonda ce qui devait
etre New-York ; 'Anglais se substitua plus tard A ses rivaux sur le
vaste continent de l'Amerique du Nord, cependant que 1'Espagnol se
rendait maitre des Ameriques central et meridionale.
Au d6but de cette course aventureuse, les Francais et les Anglais,
A la suite des premiers conquerants, 6taient venus s'6tablir presque
en meme temps dansla petite ile Saint-Christophe Ils y vivaient cote
A cote, lorsqu'ils furent attaques et en parties disperses, en 1630,
par l'amiral espagnol Frederico de Toldde. En quete d'un refuge, un
grand nombre aborda A la Tortue. Jusque-la, cette fle n'etait
frdquentbe que par les flibustiers qui y d6posaient les products de
leurs d6predations. Les nouveaux arrivants ne reussirent pas A en
deposseder d'emblee les Espagnols,dont les droits, sinon l'occupation,
remontaient A la decouverte. Toutefois, aprds des vicissitudes
diverse, ces derniers abandonn&rent temporairement la Tortue A
leurs rivaux frangais et anglais. D&s lors, la lutte s'engagea entire
les co-occupants pour la possession exclusive de 1'ile. Les Anglais
l'emportdrent de prime abord et parvinrent A y asseoir leur domi-
nation jusqu'aux environs de 1640, sauf une court rdapparition des
Espagnols en 1638. La situation change de nouveau de 1641 A
1650, 6poque oa un aventurier francais nomm6 Le Vasseur, apres
avoir chass6 les Anglais, s'y maintint avec l'appui de Poincy,
gouverneur de Saint-Christophe pour le roi de France.





INTRODUCTION


De la Tortue, ces ho:nmes pour la puhpart Normands, se r6pan-
dirent sur la c6te septentrionale de SaintDomingue, oO deja les
Boucaniers, 6tablis au Port-VIargot, commercaient avec les Hollan-
dais. Mais la Tortue ne devait changer definitivement de main
qu'en 1659. Cette annie la, un ruse gentilhomme, Jer6mie Deschamps,
seigneur da Rausset, apres s'etre fait commissioner gouverneur de
la Tortue par la Cour de France, se rendit A la Jamaique ou il
obtint du goaverneur anglais tne deuxieme commission au nom
de l'Angleterre. Muni de ce document, du Rausset se pr6senta A la
Tortue et se substitua A l'anglais qui y commandait. II proclama la
petite ile acquise A la Couronne de France. A partir de ce moment,
et malgr6 quelques tentatives faites par les Anglais en 1661 et 1663,
les Francais resterent maitres de la Tortue.
Its cr66rent sucessivement le Port-de-Paix et le Cap, et s'6tablirent
au Cul-de-Sac sur la cOte de l'Ouest. of s'e6everent bientOt les
deux Goadvs, Ldogane et le Port-au-Prince.
Le premier etablissement fond& sur la bande du Sud fut Saint-
Louis ou Cayes-Saint-Louis. Mais des l'origine, les flibustiers
avaient fait de l'lle-A-Vaches une autre la Tortue. c'est- -dire
!'entrep6t de leur butin. Les boucaniers s'etaient 6galement 6tablis
dans les parages de Tiburon et de I'ancienne Donna-Maria ( Dame-
Marie ) des Espagnols.
Tels furent les humbles debuts du plus riche 6tablissement fran-
cais aux Antilles.
Grace A la politique entreprenante, habile et soutenue d'expansion
colonial, inaugur.e par le cardinal de Richelieu, Grand-Maitre chef
et Surintendant de la Navigation et du Commerce, reprise et con-
tinuee par Colbert; grAce a I'activit6 et A 1'energie du colon francais,
la parties occidentale de 1'Hispanola de Colomb 6tait devenue cent
ans plus tard la premiere colonies des Iles d'Amdrique.
Juxtapose A celui des Espagnols sur lequel il rognait sans cesse,
cet etablissement ne s'etait pas d6velopp6 sans obstacles, sans
amnener de continuelles difficulties entire les deux metropoles : I'tat
de guerre persist longtemps entire les habitants des deux colonies
rivals. La denomination qui est rest6e A la Rivzre-du-Massacre,
atteste encore ces souvenirs sanglants.
TRAITS DE RYSWICK ET D'ARANJUEZ
Jusqu'au Trait6 de Ryswick du 20 septembre 1697,1'Espagne n'avait
cess6 de contester les droits de la Couronne de France sur la parties
occidentale de 1'le. Les rapports de voisinage devaient rester des
plus difficiles, meme apres le trait, A cause de 1'absence de fron-
tiares definies, et des empietements continues auxquels se livraient
francais et espagnols sur leurs 6tablissements respectifs. Cette
situation incertaine ne prit fin qu'en 1777, A la signature du Traite
d'Aranjuez, intervenu entire les Coursde Madrid et de Versailles.

ORIGINE DE LA TRAITE DES NOIRS
L'6nergie et I'activit6 du colon n'eussent jamais suffi & ame-
ner l'essor rapide et le d6veloppement prodigieux de Saint-Domingue
sans l'introduction et I'abondance de la main-d'oevre noire. Plusieurs
motifs y firent recourir. Une guerre d'extermination et de p6nibles
travaux de mines avaient hait la disparition presque total de
l'Indien. En 1535, moins de cinquante ans apres la d6couverte, le
nombre des autochtones n'6tait plus que de quatre mille. Ils vivaient





INTRODUCTION


avec le consenternent de l'Espagne, sous l'autorit6 du dernier de
leurs chefs, le fameux cacique Henri, que les conquerants n'avaient
pu subjuguer. En dehors de ceux qui avaient ete massacres dans
les combats, cent mille avaient peri, peu de temps apris l'arrivte
des Espagnols, dans une epidemie de petite v6role. Ce qui devait
pousser, d'autre part, A introduire l'Africain aux Antilles, c'est
l'incl6mence du climate qui ne permet guere a l'Europeen de se livrer
directement A la culture du sol. II y eut toutefois, apres la dispa-
rition de l'Indien et avant la transplantation en masse des Noirs,
une periode intermediaire et de tatonnements, remplie par le regime
dit des Engagis. Pendant longtemps, en effet, engages blancs et
esclaves noirs travaillerent c6te A c6te dans les premiers etablisse-
ments agricoles.D'oa venaient ces engages ? Les sieurs Lolive et
Duplessis, 6 la suite d'un contract passA avec la Compagnie des Iles
d'Amerique, arriverent, le 28 mai 1635, A la Martinique, et de 1a
passerent A la Guadeloupe ouf ils s'etablirent. A peine ces deux chefs
eurent-ils mis pied a terre. qu'ils partagerent leurs gens, c'est-A-dire
tous ceux qui, n'ayant pas pay6 leur passage, 6taient obliges de
servir la Compagnie pendant trois ans. Au lieu que ceux qui avaient
paye leur passage, et qui avaient amend avec eux des Engages a
leurs frais, se nommaient habitants ; et les gouverneurs leur assi-
gnaient des portions de terre sur lesquelles ils s'etablissaient et
faisaient ce qu'on appelle des habitaions, don't tout le profit leur
appartenait, en payant A la Compagnie des droits mod6ers des
marchandises qu'ils y fabriquaient, qui n'etaient pour lors que le
tabac et le coton (1)
Ces engages, appeles anssi "trente six mois", parce que la duree
ordinaire de leur contract etait de trois ans. etaient recrutes un peu
partout et n'importe comment "Ils 6taient volontaires ou forces.
Les premiers comprenaient des gens sans ressouces, domestiques
sans place, compagnons sans travail ou degottes de ne pouvoir
devenir malttes, paysans de Ia corvee, et aux yeux desquels on
faisait luire le rove d'une propriety qui leur appartiendrait. Les
seconds etaient des vagabonds, des fraudeurs ou bien des fils de
famille d6sh6rites, des jeunes gens qui sont tombs dans des
egarements de jeunesse et s'amusent A faineanter dans le royaume
au lieu de travailler" ; aussi le Roi les faisait-il embarquer d'office
pour les colonies. (2)
Jusque-la. la preoccupation du Gouvernement etait d'equilibrer
les deux elements qui commengaient A peupler les colonies ; une
ordonnance royale du 30 septembre 1680 fixa pour St-Domingue le
nombre des Engages A un chiffre legal A celui des esclaves noirs,
sous peine de confiscation de tout excedent de negres. (3) Cette
measure etait fondue sur le fait que "Sa Majest6 etait informee que ce
qui avait le plus contribu6 A l'augmentation de la colonie de la
o6te de St-Domingue, 6tait le grand nombre d'Engages qui y avaient
passe, et don't plusieurs s'6taient rendus habitants dans la suite des
temps et y avaient meme fait des habitations considerables."
De par les reglements. les employers etaient obliges de fournir
par semaine A chaque Engagdquatre pots de farine de manioc, ou


(1)Labat. Nouveau voyage aux Iles de l'Amerique.
(2) Lucien Peytraud, L'Esclavage aux Antilles francaises avant
1789. 1 vol. Paris, 1897, page 14.
(3) Peytraud, pages 15 et 16.




INTRODUCTION


de la cassave en quantity 6quivalente, et cinq livres de bceuf sale,
plus les hardes necessaires. II 6tait d6fendu de les renvoyer sous
prdtexte de maladie ; faute de les soigner, il fallait payer une
amende de trente livres Tournois, plus 15 sols par jour pour leur
entretien a l'H6pital. (1)
C'6tait, A n'en pas douter, un esclavage de fait et temporaire.
L'article 4 du Reglement de M.de Tracy,Lieutenant-Gen6ral de l'Amd-
rique,en date du 19 juin 1663,portait:D6fenses sont faites aux maitres
(le mot y 6tait) de frapper et ext6nuer leur engage ; et en cas qu'il y
ait preuve qu'il y soit par eux contrevenu, le dit Engage sera reput6
libre et pay6 par le maitre de ce qu'ils sont convenus jusqu'au jour
oi il sortira de son service. Du reste, comme les n6gres, les engages
maltrait6s se faisaient martonset traversaient en territoire espa-
gnol. (2) L'Engag e6tait vendu et par lA esclave pendant trois ans; il
pouvait meme atre revendu a un autre maitre avant l'expiration du
contract. On vit un maitre en faire mourir jusqu'A cinquante a force
de les faire travailler (3) II ne subsistait pas moins une difference
essentielle entire la condition juridique de l'engag6 et celle de
l'esclave proprement dit : engage6 n'6tait pas, ne pouvait pas 8tre
un esclave en droit. Entre le maitre et lui, il n'y avait qu'un contract
de louage. Le droit du premier avait des bornes. Comme lui d'ail-
leurs, I'engag6 appartenait A la race blanche, et encore qu'il fit
aussi durenent trait que l'esclave noir, les reglements interdisaient
formellement de le frapper, de l'ext6nuer, auquel cas, le contract
etait rompu. Apres trois ans, si l'engagement n' 6tait pas renouvel6,
1'engag6 reprenait la libre disposition de soi : ii pouvait s'en aller de
la colonie ou y demeurer comme ouvrier libre, obtenir A son tour
une concession de terre et s'6tablir come habitant. (4) II dispa-
raissait alors dans la masse de la population blanche. Bon nombre
d'anciens engages devinrent effectivement de riches proprietaires.
On en vit meme un singer en 1780 au Conseil Souverain de la
Martinique. (5)
Il y avait A St Domingue en 1682, d'apr&s un m6moire de Pouan-
cey, 7848 habitants, don't plus de 4000 en 6tat de porter les armes.
"Le soin. est-il dit dans ce m6moire, que les habitants ont pris de
faire passer a la c6te grand nombre d'Engag6s, est ce qui a le plus
contribu6 A les peupler de francais. Si on y avait port quantity de
negres, les habitants s'en seraient fournis, et auraient n6glig6 de
faire venir de France des Engages qui leur content beaucoup plus
cher que les negres. Aussi, la colonie serait demeuree faible et
expose "aux insultes des espagnols." Le m6moire concluait a ce
qu'il ne ffit pas permis aux habitants d'avoir plus de negres que
d'engags ; defense qui fut 6dict6e, on l'a vu, par ordonnance
royale. Mais elle ne fut pas longtemps obeie. Avec le temps, le
nombre des noirs l'emporta sur celui des engages, et le gouverne-
ment royal lui-mame dut changer de politique A cet 6gard. Il y eut
a cela de multiples causes : en premiere ligne, la cupidity croissante


(1) Moreau de St-MWry, Lois et constitutions,etc.tome ler,page 434.
(2) Peytraud, page 17.
(3) Du Tertre, Histoire des Antilles, 1667, tome II, p. 477.
(4) Peytraud, p. 17.
(5) Jules Duval, Les Colonies et la Politique colonial de la France,
p. 45.








INTRODUCTION


du colon et l'extlension des d6frichements. Les Engages
colItant plus cher lque les Negres, et ces derniers et leur
proge)niture offunnt l'avantage d'etre possc6ds en toute
proprietc, le colon ne devait pas balancer. Son intlret
evident 6tait d'acih ier des Noirs sur lesquels il exercait un
empire absolu, plutt que de prendre des Engages a son
service pour t1un teimps relativement court. Le propriitaire
d'une ungresse voyait son betail human augmenter du
nonbre des enfants. que celle-ci mettlit au monde, en vertu
du principle pars sequitur ventlrem qui trouvait son appli-
cation dans l'espece. D'un iitre c6tl, en se developpant
rapidernent, le sysime des grandes exploitations exigeait
chaque jour plus de bras. De IA, cet 6norme developpement
de la traite auquel on va assister, et don't le rdsultat sera
d'inonder en pen de temps les colonies, particulierement
St-Domingue, d'esclaves noirs.
A quel moment ces derniers furent-ils introduits aux
Antilles? Tout ce qu'on peut dire de positif a ce sujet,
c'est qu'immediatement aprds la d6couverte, les Espagnols
commencerent A les y amener. Leur introduction A His-
panola aurait commence, d'nprds Charlevoix, en 1500, sous
le Gouvernenment de Bovadilla, successeur immediat de
Colomb. Ce qui le prouve, c'est que, d6s 1503, des measures
furent 6dictdcs, sous Ovando, en vue d'enrayer l'introduc-
tion des Noirs dans File. (1)
Benzoni, don't le t6moignage est d'autant plus pr6cieux
qu'il resida longtemps dans 'ile, dit que Diego Colomb,
successeur de son pere, march en personnel en 1522 avec
de l'lnfanterie et de l'artillerie centre les ndgres revol-
ies. (2) Le mdme evenement est rapportf par Charlevoix
qui le place au 27 Dcembre 1522. (3) Le PBre Dutertre
mentionne A son tour une desertion d'esclaves noirs a l'ile
St-Christophe en 1639, et qui fut assez important pour
rendre necessaire le recours A des measures militaires
de- a part des Frangais. (4) On sait, d'autre part, que
Betiyn d'Esnamnbuc, A qui Le Vasseur c6da ses droits sur
SSt-.C.iristophe en 1625, y laissa, en repartant pour la

'th llhafrlevoix, Histoire de i'lle Espagnole ou St-Domingue, Paris
-j~ 17'30 Tome ler, page 287.
enzoni (Girolamo) La Historia del Mondo Nuovo, etc, 1565.
30p cite Tome ler, page 423.
4 Tome ler, page 125.







INTRODUCTION


France oi it allait s'aboucher a;vc Ie cardii;l tId Iliche-
lien pour Ia creation de la (CiiImpagnie d(! I i. de
SI-Clristophe et des lies adja'ccenlll s ), derx f rls avec
line g:irnlist ni de qualre-vingts hoiiiiiies, des i nii iiio is tl
aussi des ascluves jusquiics;un nombre de qiiarmnile on envi-
ron. a (1)
La presence d'esclave noirs dans les Antilles espagnoles
des 1503 et dans les possessions f l: niiises en 1625, est
done un fiit hislorique cecrtiiii. Ce n'est tooule'ois que vers
la fin de l; premiere moili& du XVlle siicle, que le gou-
vernemielt royal entreprit d'encourager la ltrite et corn
ien a A d6livrer dtes leltres PIatentes a des iiarchands et
des socieles pour lratiiquer an Siengal, an (Ca;p-Verl t e en
(Gambie avec le double privilege du commerce el de la
traite des Noirs. (2) Sons Colberl, qtli porta it 1un si hlat
point le diveloppeiient de la marine et du commerce
franuais, In traite pri uine niorine extension avec la crda-
tion de la Compagnie des Indes Occidenlales, si celebre
dans la colonisation des Antilles, La Compagni e de 'lle
St-Christophe et des lies adjacentes, la preniiere en date,
6tait devenue en 1635, au moment dn reOiiouvellement de
son privilege, i( Compagnie des lies d'Ameriqne s, laquelle
fit place, en 1664, i la Compagnie des hndes Occidentales.
A la liquidation de celle derniere en 1674, son privilege
passa A la a( Compagnie d'Afrique on du S6negal ) e le
gou\ernement royal qui en avait assumre le passif, riunit
alors les Antilles an Domaine, (3). La nouvelle Com:pagnie
eut ( le nimonopole (du comiinerce lant eln manlchlandises
qu'en NigrIcs i la c6te d'Afrique. (4) Avant la crailion
de ces Coiimagiiies. c'taient les Espagnols el les Hollan-
dais qui pourvoyaienl les Antilles et le Continent d'es-
claves noirs. Les Frana is et les Anglais les surpasserent
bient6t dans ce hideux Irafic. St-Domiinge se peupla ra-
pidement. L'inlteri des colons et la polilique royale ame-
n6rent ce risullat.

I Contract pour l'Etablissement des Francais h 1'lle St-Christophe,
31 Octobre 1625.Pierre Margry, Origines transatlantiques, cit6 par
Peytraud, page 5.
2 Pigeonneau, Histoire du Commerce de la France, Tome 2. p. 441.
3 PBtraud, p. 41
4 Moreau de St-M6ry, Tome ler, p. 314.







INTRODUCTION


1) q':wll'!s parties du continent africain venait exacte-
iieni l .b e b, iti il inill que la cupidit& des capitaines et des
mairchalnds Iransporlait aux Antilles ? La traite francaise,
celle lqi )pcipla St-Domingue, se faisait surtout au Senegal,
A Sierra-Leone, A la Cole d'Or, dans le Royaume de Juda
qui n'est autre que la region d6signee sous le nom de C6le
des Esclaves dans la Guinde septentrionale, et sur la c6te
d'Angola dans la Guinee mdridionale. (1)
Les tribes noires qui habitaient ces regions offraient des
types plus on moins varies, se rapprochant du type prin-
cipal, qui est le Guinden.
Aussi, trouve-t-on dans la colonie des Senegalais,
< grands et bien fails, d'un noir d'dbene, avec le nez droit,
les 16vres minces et les cheveux pen crepus.) De tons les
noirs, ce sont les plus beaux, les plus aguerris, les plus
belliqueux, et les plus difficiles a contenir. On y voit des
Bambaras, des Tacouas, des Haoussas, des Aradas, vigou-
reux et bien faits,bons cultivateurs, grands travailleurs, ma-
niant la houe et la hache avec aisance, guerriers intrepides
et fiers. (2) ; des mandingues, d'un noir tirant sur le jaune,
anx traits reguliers et an caractlre gendreux et franc ; les
femmes, de cette tribu sont assez jolies. Les Mandingues
se ratllachent A la foi musulmane, quoique, ayant conserve
certaines pratiques du f6tichisme africain.
Des noirs venant de la Cote d'or, il faut mentionner les
Congos, joyeux et bruyants, chantant sans cesse, et aimant
par-dessus tout la danse; pas trop laborieux, parce que,
dans leur pays, ce sont les femmes qui labourent; les nagos,
d'lssez j >lie figure, aux yeux un peu rounds et jaunes, avec
de belles dents et de petites coupures sur les joues; les
Ibos, au caractre altier et vindicatif; taciturnes, ne riant
jamais. Dominds par l'amour du pays natal, le moindre
chagrin les porte an suicide; les Mocos, aux yeux bilieux
et a la peau jaunAire; les hondongues, r6put6s cannibales
et dits mangeurs de chiens.
II fant encore mentionner pour finir, les Mozambiques;
point nombreux et venant du pays de ce nom; tr6s peu
1 Lucien Peytraud.- L'esclavage aux Antilles Erangaises avant
1789. p. 83.
2 Malenfant, le colonel Des Colonies et particuli6remcnt de
elle de St-Domingne. 1 volume Paris. 1814 p. 210.









recherch6s come traxaille;nls et intridt:ils en conlre-
bande par les capitaines anglais.
Un premier rcceiisemenlt de( l!is fral c;ise;s de I'Ame-
rique fait au commenement de 1687, done le chiffre de
47,321 habitants, se decoiip;sanl conlmme .,uil:
17888 blancs libres
999 Engages
10975 Ndgres
9197 Negresses
7086 Negrillons el N'grittes
538 Multittres
339 M.liltresses
299 CaraYies
St. Domingue figure dans ce total pour:
1400 NMgres
1499 Negresses
459 Ndgrillons et Ngritlles
152 Mulatires
82 Multitresses
En 1701, on compete djiA 20,000 esclaves dans celle co-
lonie; le nombre en attiint 230,000 en 1754 ct 452,000 en
1780. Dans la seule annie 1785. les Negriers y jett6nt
34.045 Noirs, sans computer 3 A 4.000 Mosamnbiques impor-
t6s en contrebande. On value officiellement en 1789 la
population servile de la colonie A 445.000 arnes. Mais ce
chiffre 6norme est encore au-dessons de la r6alite: car, les
colons, pour se soustraire au pavement de la capilation
4tablie sur lenrs esclaves, n'en declaraient pns le nombre
exact. On 'estime g6neralement A plus de 500.000 A la
veille de la B6volulion.
Comment se faisait le recrltement de ces malheuneux ?
C'est ici qu'apparait, dans toute sa barbarie, I'infame
commerce de la trite.
Pour se procurer des negres sur les c6tes d'Afrique, les
courtiers emploient deux movens : 'enlcvement i main
arm6e et I'achat aux chefs des tribes de leurs prisonniers
de guerre, de leurs condamn6s de droit common, et de ceux
de Jeurs sujets don't ils veulent se ddbarrasser. Fornims en-
suite en colonnes, les caplifs sont diriges sur la c6te, lids
les ans aux autres par des courroies de cuir, ou des pieces
de bois, ditc carcans (sortes de fourche de bois rivees
autour du cou de chacun et don't la manche est attached


VIIl


INTRODUCTION








INTRODUCTION


sur l'epaule de clui qui pr6eede ), et quelquefois charges
de pierres de 40 a 50 lives, dcstiiies a les empecher de
fuir. (1) G(lgnent-ils la mner sur les rivieres ? On les jette
au fond d'un canot, les mains liees avec des branches
d'osier; et come ce voyage dure plusieurs jours, il leur
est d'autant plus funesle qu'ils sont exposes A une chaleur
concentree on A de longues pluies, surtout A une humidity
continuelle, provenant de I'eau don't est toujours covert
le fond des canots oi ils sont couches. (2)
Arrives enfin aux comploirs, ils sont entass6s pIle-mle
dans des barques appeldes trunks, lieux d'horreur et de
consternation, v6ritables sales de putrefaction oh on les
tient enfermes nuit et jour, de crainte de les voir s'enfuir.
II s'en d6gage une telle infection que les Europ6ens qui
y entrent s'6vanouissent frdquemment. Ils doivent de
meurer la jusqu'au depart, et un supplice continue 6puise
en peu dejours leur santi et leur vigueur. (3) C'est dans
ces trunks que viennent s'approvisionner les capitaines des
negriers.
Les ventes se font par lots d'hommes, de femmes, d'en-
fants, de jeunes et de vieux, de robustes et de malingres,
pourfaire passer les mediocres et les mauvais. Apres un
minutieux examen medical qui donne lieu a des scenes
rdpugnantes et a d'interminables discussions,-car, le
manque d'une dent, une tache dans l'oeil, la perte d'un
doigl rendent un esclave d6feclueux. le marcb6 se con-
clul entire courtiers et capitaines- Ceux-ci n'ont plus qu'b
embarquer leur nmarchandise. Quant aux courtiers, bien
souvent, il tuent les noirs qui leur ont 6td refuses et don't
ils ne peuvent plus esp!rer aucun profit. (4)
En passant des trunks a l'entrepont des navires, ces
malheureux changent de lieu sans changer de douleur. Ils
sont entass6s par centaines, entierement nus, <( chacun

1. Pierre de Vaissiere, St-Domingue. La Soci6t6 et la Vie des
cr6oles. p. 157.
2. Frossard.- La Cause des 'n6gres esclaves. Lyon, 1798. Cite
par VaissiBre, p, 157.
3. Le More-Lack, ou Essai snr les Moyens les plus doux et les
plus 6quitables d'abolir la traite et I'esclavage des noirs d'Afrique,
par Lecointre-Marsillac, Paris, 1789. Cite par VaissiBre p. 157.
4. Vaissi6re, p. 158.








INTRODUCTION


ayant A peine 1'espace qu'il aurait dans son lombeau : un
pied et demi de larger, quelquefois noins: puisque sou-
vent ils ne peuvent pas se coucher sur le dos m. On les
enchaine F'un A I'autre, jambe droite avec main droite,
jambe gauche avec main gauche. Le fer qui embrasse la
jambe a a peu pres la forme d'un denii-cercle; cheque
bout est perce d'un trou i travers lequel passe une barre
qui relief les differents anneaux servant La enserrer les
jambes d'une range de captifs. (1)
Deux fois par jour pendant la traversee, le martin A neuf
heures et le soir, A quatre, ils regoivent leur pilance: quel-
ques biscuits, un pen de petit mil ou de riz; une on deux
fois par semaine, on leur done, pour les ranimer, un corp
d'eau-de-vie. Quand les vivres manquent, et cela arrive
souvent, l'on ne s'en embarrassed pas outre measure. En
effet, quand les navires n6griers, retenus par des calmes
on des vents contraires, sont menaces d'une disette de
provisions, les capitaines melent tout simplement du poi-
son dans les aliments des esclaves, pour s'en defaire (2).
Il y a plus : on en voit qui, en pareille occurrence, tuent
une parties des noirs pour nourrir de leur chair les sur-
vivants. (3)
Les captifs se r6voltent parfois centre cc regime atroce;
alors, au moyen de leurs fers et de leurs nmeiottes, its en
viennent A enchainer leurs ravisseurs. Quand ils echonent
dans ces teittalives, il se laissent souvent mourir de faini
et de soil' pour echapper aux repr6sailles cruelles don't ils
sont l'objet.
Le n6grier arrive enfin dans la colonies. Ici, les ventes se
font A board. MWme examen medical d6gofitant, mnmes in-
terminables discussions a propose de la moindre d6fectuo-
site qu'avant le depart du continent africain, entire les ca-
pitaines et les preneurs.
Avant le deba,'quement, beaucoup de noirs se tuent on
cherchent A se tuer, aussit6t debarrass6s de leurs fers

1. Peytraud, pages 111 et 112.
2 The substance of the evidence on the slave trade, London.
Cite par VaissiBre, p. 161,
3 Lettre de Mr. d'Arglancey, El6ve-Commissaire de la Marine-
Arch du MinistBre des Colonies, Paris, cit6 par VaissiBre, p. 161.








INTRODUCTION


en se jelatl la mer. )'antres s'empoisonnent ou se
pendent, arri\es siur les habilations. Le fait est habitlel
aux Ibos. En n11 scul jour, trente se sont pendus sur la
mniee plantation (1)
Achete, 1'esclave est etanmp, c'est-A-dire marque au fer
rouge des deux c61l., de la poitrine des initiales de soi
acquereulr. 11 est bai ise par un missionnaire t etnsuite
verse, selon son Age et sa vigueur, dats 1'un des .teliers de
l'habitation. 11 y a le grand atelier, coumpose des travail-
leurs les plus solides, un second oft lon met les plus
faibles, les jeunes nggres et les femmes qui allaitent, et
un troisieme, dit atelier des fourrages, ou travaillent les
enfants, n6grions et n6grittes, sous la direction de quelque
vieille negresse. (2)
VoilA le noir, A parlir de ce moment, entri vivant dans
la gehenne. !.e travail commence et finit avec le jour, sauf
un inlervalle pour le repas, entire midi et deux heures du
soir. C'est du moins ce que prescrivent les Reglements.
Le plus souvent le travail se prolonge fort avant dans la
nuit, surtout au moment des recoltes.
On qu'on le fasse travailler, que ce soil dans les sucreries
on dans les champs de cannes, ii est trait avec moins de
management que les btlcs de some.
Un voyageur a croqu6 sur place le tableau suivant : ls
6taient an nombre de cent homes on femmes de diffd-
rents Ages, tout occupies A creuser des fosses dans une
piece de canne=, et la plupart nus on converts de haillons.
Le soleil dardait a plomb sur leurs lttes ; la sueur coulait
de toutes les parties de leurs corps; leurs membres appe-
santis par la chaleur, fatigues du poids de leurs pioches
et par la resistance d'une terre grasse, durcie au point de
fire rompre les outils, faisaient cependant les plus grands
efforts pour vaincre tous les obstacles. Un more silence
r6gnait parmi eux; la douleur l6ait peinte sur routes les
physionomies ; mais l'heure du repos n'6tait pas venue.
L'ceil impiloyable du grant observait l'atelier, et plusieurs
cominandeurs, armIs de longs fouets, disperses parmi les
travailleurs. frappaient rudement, de temps A autre, ceux-
1 Malenfant (le colonel). Des colonies et particulierement de celle
de St-Domingue p. 210.
2 Moreau de St-MBry notes historiques sur St-Domingue.







INTRODUCTION


m6mes qui, par leur lassitude, setublaient forces de se
ralentir, nugres ou negresses, jeunes on vieux, tous indis-
inctement D. (1)
Aces travaux excessifs, il faut ajouter les cruatiNs
inouies, inventees chaque jour par la perversity, I'imagina-
tion morbide de beaucoup de maitres, en dehors des cha-
timents dejai inhumains, prescrits par les reglemenls. < On
a vu un Caradeuix aine, un Latoison Laboule qui, de sang-
froid faisaient jeter des negres dans des fourneaux,
dans des chaudi6res bouillantes, on qui les faisaient
enterrer vifs et debout, et les laisser p6rir de celte
maniere. Un cer-ain procureur de l'habitation Vaidreuil
et Duras, ne sortait jamais sans avoir des clous et
un petit marteau dans sa poche avec lequel, pour la
moindre fate, il clouait l'oreille d'un noir a un poleau
place dans la cour. Je citerai encore tin Flonc et un Broq,
charpentiers, qui dans leur colre, tuaient d'un coup d'er-
minette ou de besaigue un noir qui valait quelquefois
douze mille francs et qui croyaient s'en console, lors-
qu'on cherchait A fire parler leurs initrets, en disa nt: a la
C6te d'Afrique est une bonne mnre, (2)
L'esclave n'a pas le droit d'6tre malade. On conduit vo-
lontiers le mulet on le cheval au vc('Ieinaire; lui. on le
laisse crever plutlt que de l'envoyer an chir'urgien de
I'habitation. J'ai connu plusieurs prociireurs et minme
des grants, raconte Malenfant, qui fremissaient de colire,
quand un n6gre venait dire qu'il Plait malade. Montre la
langue, donne-moi ton bras, lui disaient-ils: si la langue
on le pouls n'indiquaient point la maladie i ces docieurs,
I'esclave, loin d'aller ai l'h6pilal, 6tait recondnit ai grands
coups de pieds, de poing et de bAton. J'ai vu suir I'habita-
tion de M. Foncaud, an Botcassin, un iiomme Fassi, qui,
lorsqu'un noir venait lui annoncer qu'il souffrail, lui r6-
pondait : malade ? gueux I et accompagnait son grincement
de dents d'un coup de bambou qui renfonCit la parole i
I'esclave, et qui solvent brisait deux on trois dents i celui
qui venait r6clamer la maison de sante... D'anlres fai-


1 Girod-Chantrans Voyage d'un Suisse en difflrentes colonies,
le vol. Neuf Chatel, 1785, p. 137.
2 Malenfant, pages 172 et 173-







INTRODUCTION


sait administer, en punition jusqu'a trente on quarante
clyst'res (1).
I1 y en avait qui, aprAs lui avoir examine la 1;l;igue, cra-
chaient dans la bouche de l'esclave; ils appelaicit cela;
donner uune prise d'6m6tique.
Les femmes se montrent aussi cruelles que les honmmes:
au moindre soupcon de rnpports entire leurs maris et les
pimpantes et jolies negresses doinestiques, elles les font im-
moler A leur f6roce jalousie. Pour un plat de pAtisserie
manque, une des plus belles de la colonie fait saisir et
jeter son esclave cuisinier, dans le four encore tout brA-
lant. (2).
Un cri de pili6 par ci par 1 dans la bouche d'un voya-
geur on d'un missionnaire, c'est tout ce que provoquent
ces atrocit6s. Et encore, faut-il que ce voyageur ou ce mis-
sionnaire ne s6journe pas longtemps aux colonies, sinon
le spectacle environnant a bienl6t faith de l'endurcir et de
le corrompre A son tour.
( Beaucoup ( d'esclaves ) dit le PAre Labat, portaient sur
le dos les marques des coups de fouet qu'ils avaient recus;
cela excitait la compassion de ceux qui ny Mtaient pas ac-
coutumis ; mais on s'y faith bient6t (3).
L'esclave n'est pas mieux partag6 sous le rapport du
logement et de la nourriture. Les cases qu'on lui assigned
sout plaedes sur l'habitation, mais A unie certain distance
el sons le vent de la grande case, ofi habite Ie grant on le
proprietaire.
Elles sont couvertes sur le toit de tWtes de cannes, et pa-
lissadees sur les c6tds avec des roseaux ou des claies faites
de petites gaulettes, qui soutiennenut in torchis de terre
grasse et de bouse de vAche, sur leqiel on passe un lait
de chaux. Ces cases sont sans fen6tre d'habitude et le
jour n'y entire que par la porte. Elles out en general de
20 A 25 pieds de long sur 12 de large et 15 de haut et sont
divis6es en deux ou trois pieces. (4)

1 Op. cit. pages: 173 et 174.
2 Baron de Wimpfren. Voyage a St-Domingue dans les ann6es
1788, 1789 et 1790, Tome II p. 10.
3 Nouveau voyage aux Iles d'Amerique Tome ler. p. 65- Adi-
tion de 1724.
4 Lab.t, Tome IV p. 166.


XIII









Deux ou tris planches 6levdes sur quntre pieux enfon-
c6s en terre, ec couvertes de nattes, servent de lit. Le plus
souvent le lit se reduit Li des tas de paille de maiis ou i
des peaux de Iheufs. Enfin, un bane on deux, un vieux
tonneau defoiice a un bout pour recevoir les vivres, des
calebasses pour coutenir l'eau, des couis, tel est le mobilier
de l'humble case. (1).
C'est li que se reunit le soir le group familial autour
d'un feu, fait de quelques tisons, parmni la fumee qui s'en
d6gage, pour fuir les maragouins. Nus et accroupis, ils
conversent. Les vieux parent le dialecte africaiu; quel-
ques uns fredonnent un air de calinda; les plus jeunes,
vautr6s sur le venture, entretiennent le feu. La mere distri-
bue des bananes on des patates boucanees; c'est le mo-
ment d'un came repas, loin des regards farouches du.
commander. Le bois-pin ou bois chandelle jette sa vive
clart6 qui absorbe celle du foyer. Souvent, le pere, con-
templant le cercle de ses enfants, se met a piler le mais
on le petit mil, a tresser le jone, A fair des paniers, des
chapeaux de paille, on bien des filets (nasses) pour etre
vendus au march de la ville voisine. (2).
C'est uniquement a ces hepres calmes que l'esclave jouit
un pen de lui-mime. C'est par les nuits tropicales aux
brises parfumines, sous la douce splendeur des clairs de
lune, que son aime comprimee s'ouvre brievement A la
paix el a I'espirance. Aussi, est-ce pendant les dances en
plein air, ou les longues veillees A I'intlrieur de l'ajoupa,
que sont nu s ces chants gais on trisles, ces contest comiques
ou drainaliques ohi palpile 1'aime nostalgique du nigre, et
se repercute come un echo de 1'Afrique lointaine et inou-
bli6e.
Qu'elle soit. en effect, transparente de clart6 ou noire de
tenebres, amicale et douce. on travers e d'orages ct sillon-
n,'e d'eclairs, la nuit est pour I'esclive l'asile momentan6
o'i ii se d(tend et s'oublie. Elle est son anie et sera de
n11 n', sa conseillIre, son inspiratrice, au moment des
grandes rivoltes mnancipatrices.
La nuil, c'est presque la liberty pour ce pauvre diable.
a11 faut voir avec quelle volupte il en savoure les heures

1 Ducni rjolly, Manuel p. 33; Lahtt, Tome IV p. 170.
2 Descourtilz, Voyages d'un Naturaliste, pages 190 et 191


XIV


INTRODUCTION







INTRODUCTION


calmes ; il fat entendre avec quelle chalenr, avec quelle
volubilit el ce mine temps quelle precision d'idees, avec
quelle rectitude de jiemelnt, ccl 6tre more et taciturne
peidant le jour, miainteniann, accroupi anlpiy s de son feu,
racon!e, parole, gesticule, raisonne, juge, approve ou con-
damnne son maitre et toul ce qui l'entoure.
C'est li qu'il faut surpreiidre le n6gre pour alpprendre i
le juger par ses jugements memes. ) (1)
Conimment I'esclave est-il iiorri ? I.a ralion hel)doma-
daire fixde par les reglements est de 2 pots et demi de
manioc, ou 3 cassaves peasant chacune 2 lives ,. au moins,
ou choses 6quivalentes; plus 2 lives de hcenf sale ou
3 livres de poison, ou antre chose A proportion. (2) Les
enfants out droit i la moilie. Mais cette prescription est si
peu observee par les maitres que beaucoup d'esclaves se
16vent la nuil, ponss6s par la faim, pour aller maronner
des vivres. Ils sont naturellement tailles, lorsqu'ils sont de-
couverls...
Malenfant qui rapp.)rte ce trait, ajoute : que de fois
j'ai vu A I'instant du djeuner les noirs ne ias avoir une
palate, et rester sans manger I Cela arrive sur presque
toutes les habitations i sure, lorsque les pieces (d vivres
ne donnent pas en abondance ; alors les noirs souffrent
pendant quelqcies mois. Eii 1789, je me promenais souvent
avec un riiche proprietaire du Cul-de-Sac, qui regissail lui-
m6me son habitation. A l'instant du d6jeuner, il quitait
ses cultivateurs, et me disait: j'ai l'nme navree, deux de
imes piCces de vivres n'ont pas prodnit antant que je m'y
atteida'is ; mes noirs n'ont pas de quoi manger. Je me re-
tire, parce que pendant mon absence, ils vont prendre des
cannes pour leur dejeuner. (3) )
On a dit que pour symboliser le regime colonial, il fau-
drait mettre en faisceau une canne et un fouet de com-
mandeur. La peine du fouet est en effect la plus courante
infligee a I'esclave. E!le a in caraclere plut6t disci]plinaire
et domestique, en ce sens que I'application en csl laiss6e A
l'aut,)rite privie (t militre. Une ordonnance du 15 Octobre
1786 interdit Wd'ndninistrer plus de cinquante coups aux
esclaves, ce qui laisse A comprendre que I'on en done
1 De \VWimlffet, tnuie II. p. )3
2 Article XXII de 1'Edit royal de Mars 1685, dit a Code Noir.
3. loc. cit. p. 204.







XVI


INTRODUCTION


davantage. Mais il y a plusieurs maniires d'iifliger cette
correction: le quatre-piquets. 1'Echelle, le Hamac et la Trim-
balle. Dans le premier cas, le patient est attache a quatre
pieux fich6s en terre, pour etre flagelle; dans le second,
il est lie6 une 6chelle. Parfois, il est suspend par les
quatre membres, c'est le Hamac; s'il l'est par les deux mains
seulement, c'est la Trimballe. L'esclave ainsi taill, saigne
par tout le corps ; pour 6viter l'inflaminatioi des places et
la gangrene, on le frotte avec du jus de citron, du sel, u
du piment. (1) En dehors de la peine du fouet, il y a sur
l'habitation le cachot ohi I'on enferme 1'esclave ; on peit
recourir aux ceps qui consistent i lui mettre des fers aux
pieds on aux mains: A la boise, piece de bois qui lui est at-
tache et qu'ilest contraintde trainer; au masque de ferblanc
qui 1'empAche de manger de la canne t sucre : A la barre,
poutre perc6e de trous, ofi l'on enferme ses janibes a la
hauteur des chevilles ; a Collier de fer, surmontl d'une
croix en fer par derriere et don't les deux branches d'en
haut passent de deux pieds au-dessus de la tele de 1'es-
clave, pour l'emppcher de s'enfuir dans les bois. (2)
Le Code Noir prdvoit en outre toute une s6rie de peines
don't l'application est confine A l'autorit6 judicial e. S'agit-il
de vols simpless on qualifies de marronnage, de voices de
fait perp6trees sur la personnel d'un blanc, d'assassinat
commis sur un maitre, les chAtiments different. L'esclave
pent 6tre condamne A etre fouettl, A etre mis au carcan, A
avoir la langue perc6e ou couple. les oreilles, le poignet
on le jarret coupes; a 6tre pendu, rou6 on bril6 vif, on
bien A 6tre pendu et briI6. A l'esclave assassin de son
maitre est r6serv6 le plus affreux supplice. 11 doit faire
amende honorable A la porte de l'6glise, oi il est conduit
en chemise, la corde au cou, et un cierge allume6 la main.
Apres avoir demand pardon A Dieu, an roi et A la justice,
on lui couipe le poignet droit; ses cuisses, bras et gras de
jambes sont ensuite travaill6s d'un fer chad, et du plomb
fondu est vers6 dans les plaies ainsi produites. 11 est fina-
lement bril6 vif, et ses cendres jett6es au vent.
VoilA la vie de I'Africain, arrach6 de la terre natale et
livr6 A la cupidil6 du Colon.

1 Peytrauld, pp. 291 et 292.
2 Id. p. 292.








INTRODUCTION


Plus de deux cent cinq'fanIte ans', il v6cut dans cet enfer,
sur lesol tragiilue de SI-Domingue, le f6condant de sa
sueur et de son sang.Ceux-la qu'il v I'avaient jetl se deman-
daient parfois tries seriensement si, come eux, le noir
avai uine time. Quoi d toninantt que le. maitre se fit pose
cette elrange question ? N'avait-il pas, lui surtout cess6
-d'etre un home pour devenir une bele f6roce ? II1 tait
,dans la logi q e de la mn :)1strueuse instilulion de l'escla-
vage de cr6er h la longue, lI ofi elle s'implantait, une
collection de b6tes de. some exploit6e par des beWes de
proie. La d6gradante perversity du maitre 6tait la centre
parties de l'abjection de l'esclave.
An regard de la loi, ce dernier n'elait pas une personnel;
il n'avait pas le droit de poss6der, etant lui-m6me une pro-
priete, tant6t mobiliere, tant6t immobiliere. a Le Code
Noir ) fixait les conditions dans lesquelles il pouvait Atre
saisi avec le fonds, de m6me que sa destination dans les
successions et partages.
Un si long regime d'abrutissement l'avait profond6ment
d6grade; de lii-m6me, le noir se comparait parfois aux
b6tes de somiie. On 1'enlendait dire, quand il 6tait ballu
pour avoir maltrait6 les millets de l'habitation: ( vous
taill m)i, quand moi pas iravaill ; moi taill mulet, quand
li pas vel marcher. C'est negre d moi.
Au fond, en parlant ainsi, I'opprim6 dissimulait, rusait,
se moquait de l'oppresseur. Mais celui-ci, rassur6 par 'a-
b6tissement de son interlocuteur, ne prenait pas garde A ce
qu'il y avait d'amere ironies dans ces paroles. Et il conti-
nuail A dormir, selon le mot de Mirabeau, au pied du V&-
suve, jusqu'au moment de 1'rruption.
Le suicide, le marronnage, les r6voltes partielles 6taient
pourtant la pour prouver que le noir ne se croyait nulle-
ment vonu par destination a un esclavage 6ternel. Est-ce
que les femmes ne tuaient pas leurs enfants pour les sous-
traire A la servitude ? On vit un esclave se tuer d'indigna-
lion parce que son maitre 1'avait troqu6 contre un chien de
chasse.
II y a dans I'homme, A quelque degr6 d'abjection oh il
puisse atre reduit, et A quelque race qt'il appartienne, un
16ement irr6ductible, une force intime qui l'emp6che de


XVII







XVIII INTRODUCTION

devenir un simple automate, c'est, au-dessus de la sensibi-
litA physique qui lui est commune avec la b6te, la Cons-
cience. 11 a le privilege, lorsqu'il souffre, de dmineler la
cause de ses souffrances et de l'apprecier au point du just
et de l'injuste. De la nait invinciblement chez lui le dWsir
d'un changement et d'un mieux-ilre. C'est dans cette faculty
jamais abolie qu'est la source incorruptible et ininterrom-
pue du Progres social, se rdalisant A travers les obstacles
et les Ages, soit parla force lente de 1'Evolution, soit par la
force plus acc6l6ree, et & la fois destructive et cr6atrice des
Revolutions.











CHAPITRE I


TOUSSAINT LOUVERTURE, SA NAISSANCE, SA FAMILLE,
SES ANNEES D'ESCLAVAGE


Ne dans une classes malheureuse, arriv la 'Age de 59
ans, lorsque la Rdvolution francaise qui change ma des
tinde comme elle changera celle du monde, VINT A
COMMENCER, J'AVAIS ACQUIS NON SANS DANGER POUR MOI
QUELQUES CONNAISSANCES, pour lesquel'es (sic) des lois
barbares ne nous permettaient jamais d'arriver. NE DANS
L'ESCLAVAGE, MAIS AYANT RECU DE LA NATURE L'AME D'UN
HOMME LIBRE, j'exalais (sic) souvent mes soupirs vers le
ciel, j'elevais tous les jours mes mains vers lui pour
supplier I'Etre supreme de venir au secours de mes frdres,
et pour qu'll daignat verser sa misdricorde sur nous. (1)
Ainsi parlait Toussaint-Louverture de lui-mime.
FRANCOIS DOMINIQUE Toussaint, surnommrn LOUVERTURE,
naquit sur I'habitation BREDA, au village du HAUT-DU-CAP,
le 20 mai 1746, d'apres son fils Isaac (2), en mai 1743,
selon quelques autres historians. (3)
S'il comptait, comme il nous I'apprend, 50 ans d'Age au
debut de la Revolution, ce ne serait ni en 1746 ni en 1743,
mais en 1739 qu'il faudrait placer sa naissance. Ici, une
difficult se present : le SIGNALEMENT de Toussaint-Louver-
ture, dressed en aolt 1802, a son internment au Fort de
Joux, fixe a ce moment-!, et sans doute d'apres sa propre
declaration, I'age de l'illustre prisonnier a 58 ans. D'apres
ce docunent,il serait n6 en 1745. Ainsi,Toussaint-Louverture
se contredit lui-meme et est par dessus le march en con-
tradiction avec son fils.
L'esclave n'avait pas d'etat-civil; il ne pouvait que
supputer par consequent son age. C'dtait evidemment

(1) Lettre de Toussaint-Louverture du 8 Fructidor an V, (26 aout
1797) au Directoire Ex6cutif. Archives nationals Paris. A. F. II 210;
piece no. 97.
(2) Notes sur la vie de Toussaint Louverture, faisant suite aux
Memoires du meme auteur. Cf. I'Histoire de I'expedition des Fran-
Cais a St Domingue par Antoine Metral, 1 vol. Paris, 1825-p. 325.
(3) Schoelcher, Vie de Toussaint-Louverture, p. 90; Dubroca
Vie de Toussaint-Louverture, etc. 1 vol. petit, Paris 1802. page 2.








le cas pour Toussaint-Louverture. Entre l'age declare dant
le signalement et I'indication donnee par Isaac-Louverture,
il n'y a toutefois que l'e:art d'une annee ; on peut induire
que Toussaint-Louverture naquit soit en 1745, soit en
1746. On sait d'ailleurs que c'est sous le gouvernement
de M. de LARNAGE (1744-1746) que son pare, amene a
St-Domingue, fut vendu a l'habitation BRtDA. II s'ensuit
que Toussaint-Louverture avait depasse la quarantine
au moment de la Revolution,
L'origine du surnom LOUVERTURE est rest6e obscure.
Jusqu'en juin 1793, Toussaint Louverture n'est connu que
sous le norn de Toussaint Breda, selon l'usage general qui
voulait qu'on ajoutat au nom de baptnme de tout esclave
celui de son maitre, ou plut6t de i'habitation A laquelle ii
appartenait.
Les premiers actes signs Toussaint Louverture ", qui
du moins nous soient parvenus, sont deux addresses dateews
respectivement des 25 et 29 Aoit 1793.
On a dit que Toussaint avait appartenu a un maicre
nomrn LOUVERTURE, don't il aurait pris le nom. Or, d'apris
tout ce que nous savons par lui-mine, il n'a jamais appar-
tenu a d'autre habitation que Breda. On a lit encore qu'ii
portait ce surnom avant la Revolution, come un sobriquet
qui lui fut donn6 a cause de la perLe de ses dents de devant.
Cette version est detruite par le tmroignage meme de
Toussaint Louverture: "je reCus, dit-il, une contusion
violent A la tate, ( dans un combat au siege de St- Marc )
occasionnee par un boulet de canon; elle m'ebranla telie-
ment la machoire que la plus grande parties de mes dents
tomba et que cells qui me restent sont encore trss vacil
lantes. (1) Il y a une autre version adoptee par Isaac Lou


(1) MImoire adresse A Bonaparte, 6crit au Fort de Joux et Edite
par St Remy en 1853, sons le titre de : '" Mrnoires du general Tous-
saint Louverture, 6crits par lui -mme etc. "
Ce memoire, qui est l'expose de la conduite de Toussaint, est de 24
pages in-folio, paper grand format, ecrites au recto et au verso.
II en existe deux exemplaires aux Archives nationals A Paris'-
Carton A. F. IV 1213 L'un est entierement de la main de Tous-
saint-Louverture avec son orthographe phon.tique, et I'autre, copi6
avec l'orthographe usuelle par une main etrangare. Le commen-
cement et la fin de ce dernier sont toutefois de la main de
Toussaint-Louverture qui, pour 1'authentiquer, 1'a revetu de sa
signature.
Ainsi les deux originaux sont signs.
Ardouin et St Remy attribuent ce travail de copiste A Martial-
Besse, qui 6tait d6tenu au Fort de Joux en meme temps que






-3-


overture. En apprenant coup sur coup la prise du Dondon et
de la Marmelade par le chef noir, alors au service de
I'E-pagne, le Commissaire POLVIEREL se serait ecri6 : "Com-
ment! cet home faith done OUVERTURE partout", et
To;issaint se serait approprie le mot.
11 parait plus probable que Toussaint ait pris proprio
motu son surnom, afin de marquer qu'il fut le premier
esclave a qui des overtures avaient 6t6 faites pour le
soulIvement ile. ateliers (1). Ceci semble trouver unecon-
firmation dars certaines declarations ou Toussaint-Louver-
ture revendinqe avec force ta priority de son r61e en
f;veur de la iibert6 des noirs esecaves C'est a moi d'y
trivailler, s'ecrie-t-il, !e 25 aout 1793, comme 6tant LE
PRE:,IER porter pour une cause que j'ai toujours soutenue.
Je ne puis ceder le pa', ayant commence, je finirai. Joignez-
vous a moi et vous juirez plus t6t de vos droits. Les
conseiis de plan NE m'ont JAMAIS ETE donnds ni par les
Blancs ni par la couleur (hommnes de couleur); je dois
rendre grace a 1'Etre supreme de l'inspiration dans laquelle
je me suis trouve plonge pour cette cause. Les Blanes et les
homes de couleur, plus instruits, n'ont pas laiss6 que
d'etre tromp.s... Nou avons commence, avons su nous
sonrenir, et ayant commence, je finirai. (2) Quelle qu'en
fQt I'origine, le surnom ado'pt6 pir le chef noir avait A ses
yeux la valeur d'un symbol. II ouvrit" a ses fr8res le
chemin de la liberty.
Le p&re de Toussaint tait le fils d'un roi africain nomme
GAOU-GUINOU, de la belliqueuse tribu des ARADAS. Fait
prisonnier an courts d'une de ces guerres continuelles qui
di~s:lnient l'Afrique occidental, et vendu a un capitaine de
n6o.rier, ii fut e'mmene en esclavage a St-Domingue. II
veut sur I'habitation Br6da sous un maitre human qui,

l'ancien gouverneur de St-Domingue. Cette hypoth6se n'est pas
admissible. L'iilustre prisonnier etait au secret le plus rigoureux;
on ne lui eut nas permis de communiquer avec un personnage
conmme Martial Besse, 6galement -6porta de la colonies.
L mi6moire fut 6crit. puis dicte oar Toussaint-Louverture &
Jeainnin, blanc, secretaire du commandant du Fort.
* Dans une lettre a Isaac-Louverture, Jeannin dit "avoir servi
souvent de secretaire au orisonnier et avoir notamment ecrit sous sa
dictee des memoirs qu'il a, dans le temps de sa detention, fait
passer au gouvernement. "
1 Cligne Ardouin, Essais sur 1'Histoire d'Haiti- note au bas de
la p1iae 16.
2 Adresse du 25 aopit 1793, Archives Nationales- Paris. Piece du
Musce, L itrine no. 124.







en consideration de ses malheurs, lui laissa une entire
liberty (1). Apres sa conversion au catholicisme, il dpousa
une femme de SA NATION, c'est-A-dire de sa tribu. De cette
union naquirent huit enfants : cinq garcons et trois files.
Toussaint, I'aind des enfants mAles, vint au monde si frele,
si chetif que son pere et son maitre doutbrent longtemps de
pouvoir lui conserver la vie (2).
Cette complexion delicate lui attira de la part de ses
petits camarades le sobriquet de FATRAS-BATON. En gran-
dissant, I enfant se fortifia en rompant son corps a la
fatigue et en se livrant surtout a l'dquitation et a la
natation (3).
Toussaint perdit de bonne heure sa mare; mais son pare
v6cut assez longtemps pour 6tre t6moin de ses brillantes
destinies. II mourut aveugle et centenaire en 1804.
Toussaint-Louverture parlait de son pere avec respect et
disait qu'il avait Wtd 6lev6 par lui dans le chemin de la
vertu et de la probity (4)
Comme tous les jeunes esclaves, Toussaint fut employed
d'abord A I'atelier des fourrages et a la garde des bestiaux.
II passa ensuite aux 6curies. Aussi, devait il garder toute
sa vie la passion du cheval. II 6tait d6ej dans sa jeunesse un
cavalier tellement consomme qu'on l'appelait le centaure
de la savane.
En soignant les chevaux, il devint vdterinaire, et son p6re
qui connaissait l'usage des plants, lui enseigna l'art des
simples, C'est ce qui valut d'etre nommd mddecin de l'armee,
lorsqu'il eut rallied les bandes de Biassou et de Jean-
Franqois.
L'habitation appartenait au Comte de Nod de la famille
Br6da. Elle etait g6rde par M. Bayon-Libertat. Frapp6 de
l'intelligence de Toussaint, Bayon-Libertat I'attacha a
son service personnel et en fit dans la suite son cocher et
son homme de confiance. Outre ces occupations, Toussaint
eut la garde du mobilier de la sucrerie. A partir de ce
moment, sa situation correspondait A une sorte de demi-servi-
tude; il n'dtait plus astreint au travail dreintant des ateliers.
D'un natural srrieux et de moeurs plut6t austere, Tous-
saint Louverture s'6tait crUd de bonne heure une famille.

1 Isaac Louverture, Notes sur la vie de son pere.
2 Ibid.
3 St-Remy, Vie de Toussaint-Louverture, pp. 7 et 8.
4 Lettre a Bonaparte, datee du Fort de Joux, 17 vend6miaire, an
XI ( 8 octobre 1802 ).






-5-


II avait 6pous6 une negresse de I'habitation, nomm6e
Suzanne Simon. C'est moi qui ai choisi ma femme, raconte-
t-il plusieurs annees apres a un voyageur ; mes maitres
voulaient me marier avec de jeunes et fringantes negresses;
j'ai toujours su resister aux volontes qui contrariaient mon
goQt dans l'idde que je me formats d'un heureux manage (1).
Suzanne Simon avait eu avant son marriage un fils
nomm6 Placide, d'un home de couleur. Toussaint 1'adopta
et pourvut a son education comme A celle de ses propres
enfants. Placide devait le lui rendre dans la suite par un
devouement sans borne. Toussaint-Louverture nous apprend
qu'avant ia R6volution, il avait amassed par son travail et
ses economies une veritable fortune ; la revolution m'a
trouv6, dit-il, avec environ SIX CENT QUARANTE HUIT MILLE
FRANCS (2). II donna cent piastres, soit 900 livres de la
colonie, pour payer son affranchissement, a la negresse qui
lui avait servi de mere. Cette brave africaine s'appelait
Pelagie. Quand Toussaint-Louverture devint general, elle
fut logde chez lui A Ennery et traitee comme une parente.(3)
Pourquoi, pouvant le faire, Toussaint ne songea-t-il pas &
obtenir son propre affranchissement ? C'est sans doute par
attachment pour un maitre qui le traitait bien et parce
que sa situation lui paraissait assez avantageuse. Sans 6tre
affranchi ~1galement, il jouissait en fait d'une grande
Iibert6 et avait des loisirs qui lui permettaient de se livrer
A des travaux personnel et aux soins de sa famille.
Toussaint se faisait remarquer d6ej par sa bonne tenue
et par la vivacity de son caractere. Un trait de jeunesse
vraiment t6m6raire, montre qu'il avait effectivement requ
de la nature I'ame d'un homrne libre : un blanc, 6conome de
l'habitation Breda, nomme B6ag6, ayant pris d'un air
arrogant pour le monter, un jeune cheval qui appartenait
A Toussaint, celui-ci qui n'avait que dix-huit ans, fut
tellement irrit6 qu'il en vint jusqu'a frapper cet econome.
Beag6 qui sentait qu'il avait tort, ne donna point de suite A
l'affaire. (4)
Toussaint apprit A lire et a 6crire grace au d6vouement

(1 Details sur Toussaint-Louverture par un citoyen nouvellement
arrive de St-Domingue, Moniteur du 20 Nivose an VII ( 9 janvier
1799) cite par Schoelcher, pages 136 et suivantes.
(2) M6moire ecrit au Fort de Joux.
(3) Isaac-Louverture, notes manuscrites, places A la fin d'une
lettre- inedite- du 23 janvier 1826, adressee A Antoine Mktral,
I'auteur de l'Histoire de l'expedition de St-Domingue.
(4) Isaac-Louverture, notes manuscrites pricitees.





-6-


d'un vieux negre du Haut du-Cap, appeld Pierre Baptiste,
son parrain. Cedernier avait lui.-mme requ d'un missionnaire
quelques rudiments de connaissance. Toussaint-Louverture
se perfectionna par ses propres efforts en mettant ses
loisirs a profit. 11 y parvint par la lecture, la meditation et
plus tard par le contact avec les homes distingues, que
aa haute position mettait en rapport avec lui et souvent
sons ses orires. II etait avide de connaissances. C'est ainsi
qu'on le verra frequenter dans la suite le cercle des officers
es)pat(ilis, lor-squl'i aura oasse an service de 1'Espagne.
C'e.t a lear ecile qu'il so perfectionnera dans le mrtier des
armes.
D'aprsi une tradition connue, il se procura, etant esclave,
i'ouvra'ge de l'abba Raynal, dans lequel celii-ci predit un
Soartacus, un vengeur a ia race n.ire. Le fait parait certain.
)'autres esc!aves, qui n'6taient pas des Toussaint-Lou-
verture, avaient lI le celibre ouvrage qui fit, a, son appa-
rition, un bruit enorme dans le monde colonial. J'ai vu
dans les rnmains de quelques negres, affirmed un colon de St-Do-
mingue, I'onvrage d'Hilliard (d'Auberteuil) (1) et eelui de
I'abbe Raynal. Pen d'esclaves savaient lire. mais il suffisait
d'un senl dans les ateliers pour en faire la lecture aux
antres. (2)
Toissaint lat 6galement, entire autres livres, une traduc-
tion francaise d'Epictte.(3)
L'ouvrage de Raynal exerca ine influence considerable
pent ,tre decisive sur son esprit, mais la lecture d'Epictkte
ne put qei foriifier son ame a cause de I'levation de la
morale stoL'ienne et de cette particularity qui dut certai-
nenienLi le frapper, a savoir que le philosophy antique fut
dCtlmlle celii enclave.
,A no se borne pas c u que nous savons de son activity
intO e ectuLelle.
l':.nclais Rainsford, a!n'.n naufrage jeta sur les c6tes de
S irit- Domi nirne sotn I'al miniis traction de Toussainl-Louver-
ture et qni ent I'occasion de I'approcher, mentionna parmi
les livrfs cli emn'po( aient In bibiiothi que du che-f noir : les
(CoMEtNTAIIRES de Jules Car, traduction de DE CRISE ;

(1) Par;L en 1775 sous le tire de: Considerations sur l'6tat
present de la colonie franaiise de St.-Domingue.
(?) Fflih Carteau, Soirees Bermudiennes, ou Entretiens sur les
ev'nmentz; clt i o;it op-rd la ruine de la- Partie frangaise de St-Do-
mingue. I vol. IBordeaux 1802, pD. 75 et 76.
(3) Life of Touasai .t Louverture,by John R. Beard; edition de 1863,
Boston. p. J4 i.








HISTOIRE d'Alexandre et de Ce.ar, par DECLAISON ; les
REVERIES MILITAIRES (lu ma-echal de Saxe ; MEMOIRES
MILITAIRES DES GRECS ET DES REMAINS par Guischardc :
HISTOIRES D'H-RODOTE ; HISTOIRE DES REVOLUTIONS d'An-
!let,erre et d'Espagne par '(Orleans : MEMOIRES DE L'AC:.-
DEMIE des Inscriptions et des Belles Lettres, par Le Beau
MiEMOIRES MILITAIRES ET POLITIQUES, par Lloyd; PLUTARQUE,
CORNELTUS NEPOS, etc. (1)
Certains passages du Meimnoire justificatif de Toussaint-
Louverture ne laissent pas de doute possible sur ses lectures.
0! y trouve en effet des refl-xions come celles-ci: le
general Leclere doit 6tre franc : avait il craint un rival ? JE
LE COMPARE AU StNAT REMAIN QUI POURSUIVIT ANNIBAL JUS
QU'AU FOND DE SA RETRAITE; ou encore :" Sans doute, je
dois ce traittement a ma couleur.. ma couleur m'a t-elle
emrnohe de servir ma patrie avec zeie et fidelity? La couleur
de rnon corps nuit elle a min honneur et a ma bra-
vonre (2)
Ce memoire et plusieurs lettres ecrites de sa main
tomoignent de I'elovation de ses idees, de la delicatesse
de ses sentiments, et d'une elocution qui arrive par
moment jusqu'a l'6loquence.
La lecture en laisse I'impression que Toussaint-Louverture
s'exprimait correctement tout en 6crivant mal, faute
d'etudes classiques.
Ainsi, en affirmant qu'il avait acquis quelques connais-
sneps avant ia revolution, ii disait une chose vraie. II y
4tait parvenu grace A ses dons naturels et au bon traite-
ment don't il avait 6t6 l'objet de la part de Bayon-Libertat.
Celui-ci n'eut pas A regretter la maniere don't il avait agi
envers son esclave. Toussaint-Louverture lui en temoigna
ia plus vive reconnaissance. Dans une lettre adressee au
Corps Legislatif ei faveur de son ancien maitre accabli
par des revers de fortune et frapp6 par la loi sur I'Emi-
gration, le chef noir s'exprimait ainsi; "La reconnaissance
etant de I'homme sensible et vertueux le blus bel apanage,
je dois me faire un devoir d'en 6couter la voix. La place
a laquelle le hasard et une sArie de grands &vnnements, que
j'etais eloign6 de prevoir,, m'ont dleve, en me tracant la

(1) Marcus Rainsford, the black Empire, historical accounts
London 1805.
(2) Ne croirait-on pas entendre, dit St-Remy, Othello dans la
trag6die de Ducis, quand il s'6crie, A I, scene V :
Quoi Ce nom d'africain n'est-il done qu'un outrage ?
La couleur de mon front nuit-elle a mon courage ?





-8-


route de l'honneur don't je tache de ne jamais m'ecarter, ne
m'a pas fait oublier qu' il y a vingt ans, le fardeau de
I'esclavage me fut 6t6 par un de ces homes qui calculent
plus sur les devoirs A remplir envers I'humanite opprimee
que sur le produit da travail d'un eire malheureux. Je parole
ici de mon ancien patron, le vertueux Bayon, age aujour
d'hui de soixante ans."
Toussaint-Louverture demand finalement au Corps
Legislatif d'accorder A Bayon Libertat I'autorisation de
resider dans la colonie oai SES ANCIENS ESCLAVES LUI DON-
NAIENT LA SUBSISTENCE POUR LE RECOMPENSER DE CE QU'IL
LES A JADIS TRAITS AVEC HUMANiTI."(1)
Cette lettre est de juillet 1797. Ce fut done A partir de 1777,
vingt ans plus tot, que Toussaint-Louverture avait commence
A jouir de cette liberty de fait qui equivalait presque a un
affranchissement.
II vecut comparativement heureux, dejA riche de ses
economies, pendant les douze annees qui preceddrent la
Revolution.
II nous a d'ailleurs laissd le tableau de cette pdriode
de sa vie:" jusqu'au moment de la Revolution, raconte t-
il, je n'avais pas quitt6 ma femme une heure; nous allions
A notre place (jardin) en nous donnant la main, nous
revenions de meme. A peine nous apercevions-nous des
fatigues du jour. Le ciel a toujours beni notre travail; car,
non seulement nous vivions dans l'abondance et nous faisions
des 6pargnes, mais nous avions encore le plaisir de donner
des vivres aux noirs de l'habitation lorsqu'ils en manquaient.
Le dimanche et les fetes nous allions A la messe, ma femme,
moi et mes enfants. De retour a la case, aprds un repas
agr6able, nous passions le reste du jour en famille, et nous
le terminions par la priere que nous faisions en commun."(2)
C'est la, au milieu de cette vie tranquille et obscure, que
la Revolution le trouva. Pendant deux ans, rien n'y fut
change.
Les premiers troubles etaient le partage exclusif des
blanes et des affranchis. Mais l'dbranlement ainsi caus6,en
se prolongeant, devait amener l'entrde en scene des
esclaves.
La RKvolution arrive, nous apprend-il, et malgre les
soins que prirent nos maitres pour nous cacher cet heureux
dvdnement, les esprits les plus attentifs parmi nous corn-

(1) Vie de Toussaint-Louverture par Schoelcher pp. 391 et 392.
(2) Details sur Toussaint-Louverture par un citoyen nouvellement
,rrive de St.Domingue. Moniteur du 20 niv6se an VII (9 Janvier 1799)






-9-


mencirent a entrevoir une lueur d'esp6rance. Bient6t nous
primes les armes pour reclamer une libertC que nous ne
pouvions tenir que de nous-memes, car on etait obstin6 a
nous la refuser. "(1)
La revolte des esclaves eclata dans le nord en aoft 1791.
Toussaint qui avait pris une large part dans la preparation
secrete de l'insurrection, continue neanmoins a resider
jniqa'en novembre sur l'habitation de son maitre. Il y
maintint i'ordre par son action sur les ateliers au milieu
desquels demeura madame Bayon-Libertat don't le mari
avait pris du service au Cap comme tous les autres
habitants. La Sucrerie que venait visiter de temps en temps
ce dernier roulait encore, alors que tout le voisinage etait A
feu et a sang.
Au moment de quitter I'habitation pour se joindre aux
insurg6s, Toussaint fit conduire Madame Libertat en voiture
jusqu'au Cap par son jeune frere Paul-Louverture, et enveya
sa propre femme en sfrete sur le territoire espagnol.
De nouvelles destinies allaient commencer pour lui,


(1). Lettre pr6cit6e du 8 Fructidor an V au Directoire Ex6cutif.











CHAPITRE II.


I. ST-DOMINGUE EN 1788-1789. PROSPIRITE MATERIELLE
ORGANISATION GENERAL
II. --ASPECT ET STRUCTURE DE LA SOCIETY COLONIAL

Les rdeits des voyageurs ne tarissent pas sur la prosp6rit6
prodigieuse de St-Domingue dans les dernidres annees du
18e siecle. Et les statistiques offiieelles ne laissent pas
d'attester le tableau vraiment merveilleux qu'offre la
grande colonie A cette pdriode de son d6veloppement.
Par ses incomparables richesses, par I'activit6 qui y
regne. par son luxe et par ce charme particulier a tout
milieu oa prevaut la culture francaise, St-Domingue attire,
fascine tous les regards.
Son cafe, son cacao, son coton, son sucre envahissent tous
les marches de I'Europe. La fortune de ses habitants est
proverbial. II n'y a qu'une ombre a ce tableau, c'est la
condition of se trouvent rdduites plus d'un demi-million de
creatures humaines, voueessans relAche a la plus monstrueuse
exploitation de I'homme par I'homme. Et encore. cette ombre
ne frappe-t-elle que le voyageur sensible ou l'observateur
philosophy, chez qui un sentiment penible se male A la
preniere impression ressentie devant I'6norme d6veloppe-
ment de la colonie.
D'apres le Compte-rendu de l'Intendant Barbe de Marbois,
complete par le tableau de M. de Proisy, Commissaire de la
marine, il y avait A St-Domingue, en 1788-89 : 451 sucreries
en blanc, 362, en brut ; 311 cafeterias, 789 eotonneries. 3151
in-diicteries, 51 cacaoterie., 189 guildiveries. 6 tanneries,
370 fours A chaux, 9 poteries, 36 briqueteri:.s, etc. etc.
Dans cette m me ann6e, il en a Wtd export : 93,573.300
livres do sucre brut, 47.516.531 lives de sucre blanc;
7..835.219 livres de caf ; 7.004.278 livres de cacao ; 29.520
boucauts de sirop, 303 barils de tafia; 12.995 livres de cuirs;
1.500.000 livres de gaiac, d'acajou et de campeche ; 5000
livres d'4caille de caret.
La valeur de cette exportation etait de 205.370.067 livres
Tournois. Le montant de l'imp6t perqu sur ces products se
chiffrait A 6.924.166 livres. Mais la Recette tetale de la
colonie s'elevait A 14.R73.014 livres Enfin, I'ensebible de







la fortune in tiobiliere et mobilikre y compris l'estimation
de 415.000 esclaves declar&j au fisc, etait value A
1.557.870.000 livres. (1)
Sans la main d'oeuvre servile, I'activit6 et 1'6nergie du
colon n'eussent pas suffi A amener cette prodigieuse accu-
mulation de richesses. L'esclavage demeure l'institution
fon lamentale de la Socidte coloniaie, la source de sa
prosprdrite matdrielle, tout comme il deviendra la cause
de sa destruction. Aussi, la politique, la Ilgislation et les
rnmcers sont-elles calcules, combines ou dirigees dans le
sens du maintien de l'horrible institution, A 1'existence de
laquelle est liMe celle de la colonie.
DWs avant la Revolution, St-Domingue est partage en trois
grandes divisions administrative ou provinces; celle du
Nord, la )lus imanortante par ses richesses, poss6dant 24
paroisses ; celle ae l'.Qaest, avec ses 19 paroisses, et la
province du S$id qui n'en c )note que 9. A la tote de chacune
d'elles se trQuve un commandap:t eu second, de qui relevent
les commandants de quarters. Charges du maintien de
I'ordre, ces officers exercent la lhaute police dans l'6tendue
de leurs commandments. Its ont dans leurs attributions
l'inspection des milices et I'entretien des routes publiques.
Leur autoritd est franchement despotique. IIs intervien-
nent dans Jes affaires judiciaires et cassent souvent les
dcisi.ns des tribunaux.
I s ne resilient que du Gouverneur-g6nBral, a qui appar-
tient le cnommandernent superieur de la colonies et qui y
represente le roi. Le Gouverneur recoit son brevet pour
trois ans. II est-g6ndralement noble et militaire. A etd de
lui, un peu au dessous, vient I'Intendant dent Jes functions
sont essentieflement civiles.
La Justice, Jes Finances, les H6pitaux, les Travaux publics,
I'administration proprement dite, sont places en effet, sous
les ordres de l'Inbendant qui est en meme temps l.e Premier-


(1).- La livre de St-Domingue 6tait une monnaie de compte,valant
les 213 de la livre de France ou Tournois. La monnaie courante
4tait represent6e par les espices d'argerit et d'or d'Espagne : la
piastre-gourde, la pistole et le quadruple.
La piastre-gourde, unite mon6taire, se divisait en 12 escalins;
sa valeur, quoique fixde par les reglements, demeurait trds instable
Aux environs de 1788, elle valait 9 livres de la colonies, ou six
livres de France ou Tournois : la pistole espagnole etait cotee A
31 livres, 10 sols de St-Domingue, et le quadruple, A 126 lives.
L'usage 6tait de specifier les paiements en monnaie de France ou
en monnaie de la colonies.





-- i2 -


President dei Conasails Sup.-i'ieurs. C'est de ce haut fone
tionnaire qlie rativeit le Contr~teurs et les Comrnissaires
de la marine, les iteceveurs-generaux et particuliers.
Ceux ci sont ses deleg6o6s dans les provinces, et A ce titre,
leur visa est indispensable pour tout engagement de
d6penses, toutes sorties de fonds, et d'approvisionnements
des Magasins de I'Etat.
On compete dans la colonie neuf jurisdictions ou sene-
chaussees savoir : 3 dans le Nord, 4 dans I'Ouest et 2 dans
le Sud. Elles fonctionnent a la fois comme tribunaux de
simple police et de premiere instance en matidre civil et
criminelle. Les affaires fnaricimes competent a des course
speciales dites d'amiraute, composees des memes juges que
les S6nechaussees.
La jurisdiction la plus levee reside dans deux Conseils
Superieurs, siegeant au Cap et A Port-au-Prince. Ce sont des
course d'appel don't les decisions sont jugees en dernier
resort par le Conseil du Roi auquel il appartient seul de
prononcer souverainement. Mais la consideration de l'eloi-
gnement et I'enormitO des frais portent souvent les parties
A s'accommoder apres le prononc6 des Conseils Superieurs
plut6t que d'aller plaider devant une jurisdiction, situde e
deux mille lieues de la colonie.
Les Conseils Superieurs statuent neanmains en premier et
dernier resort sur les appeals coname d'abus, sur tout ce qui
concern les fabriques des paroisses, la discipline de leurs
propres membres et des personnel qui leur sont directement
attaches.
A eite des sn6echausses et des Conseils Superieurs,
fonctionne une Juridiction speciale, dite Tribunal Terrier,
cr6ee en 1766. Composee du Gouverneur, de I'Jhten-
dant et de A juges du Conseil Superieur, elle prononce
sur les contestations concernant les concessions de terrains,
sur la reunion au Domaine de ceux non ddfriches pour
6tre concedes de nouveau. Sa competence embrasse gale
nent les servitudes relatives au passage des canaux
d'arrosage et des chemins, a la construction des grands
chemins, des points et aqueducs, bacs et passages de
rivieres, et tout ce qui concern la chasse et la peche. (1)
Les decisions du Tribunal Terrier sont appelees directement
devant le Conseil du Roi.
La legislation colonial est repr6sentee par un corps de
lois, form par les Ordonnances, Edits, Declarations, Lettres-


(1).- Hilliard d'Auberteuil, tome II pp. 229 et 230.





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PatenteL et I irlements ryaux, enregistres au greffe des
('onseils Superienrs Dans les matiereq oif ces Ordonnances,
Edits etc. n'ont pas prononc6 imperativement, les tribunaux
sont autorises A y supplier par la Coutume de Paris et la
parties du Draoit Romain adopt6e dans le royaume. Pour tout
ce qui est imprevu, le Gouverneur et l'Intendant ont le pou-
voir d'emettre des r6glements provisoires sans sortir des
limited de leur competence respective. (1)
L'imp6t consiste principalement en droits d'octroi sur les
products du sol. une capitation sur les esclaves ouvriers et
domestiques, un droit municipal de 5% sur les loyers des
maisons des villes, et en deux autres contributions, dites
droits Curiaux et Supplicids, levies sur tous les esclaves par
les marguilliers des paroisses.
Les droits Curiaux sont specialement affects aux traite-
ments des pr6tres. A I'entretien des 6glises et presbytares
en un mot, aux depenses du Culte. Quant aux droits
Supplicis, c'est un fonds destine au remboursement du prix
des n6gres condamnes au supplice ou tuds en marronnage.(2)
L'6valuation de la matiere imposable et la fixation de
l'imp6t se font A des intervalle plus ou momns dloignes
et en tenant compete des exploitations nouvellement crees,
par la reunion des Conseils Sup6rieurs, du Gouverneur, de
I'lntendant et des chambres d'Agriculture.
Le droit d'octroi est preleve A raison de 36 livres par
miller de sucre terr6, de 19 par miller de sucre brut, de
de 10 sols par livre d'indigo, de 2 sols J par livre de coton
et de 18 livres par miller de caf6. Le produit en est de
plus 6 millions de livres.
Com ne contributions accessoires, il faut mentionner un
droit de 2 % sur les adjudications des biens meubles et
immeubles, la Ferme g6nerale des postes pour le service
intdrieur de la colonie, la Ferme de la boucherie, (3) celle
des baes et pages, et le produit des amendes, des confisca-
tions, des paves, des aubaines et des successions vacantes.
VoilA pour les imp6ts.
Les chambres d'Agriculture, institutes par une ordon-


(1)- Hilliard d'Auberteuil,- Considerations sur l'6tat present de
la colonie de St-Domiegue, tome II pp. 206 et 207.
(2) Hilliard d'Auberteuil, tome II pp. 229 et 230.
(3)-- La Ferme des boucheries n'etait pas populaire dans la
colonies; elle donnait lieu a l'edification de fortunes scandaleuses,
et l'on disait couramment: Fermiers des boucheries, empoisonneurs
publics.




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nance roya!e idu 24 ;Iar, 1763, so-L au nombre e e deux,
avec siege au Cap et au Port au-Prince.
Leurs functions consistent a rechercher et A proposer
les moyens les plus propres a ameliorer et a augmenter
les cultures. Elles ont en outre le droit d'emettre, sous
forme de memoires addresses au Ministre de la marine,
des Voeux sur tout ce qui a trait au bien-6tre et a
l'adniinistration de la colonie.
Au point de vue ecclesiastique, St-Domingue est divis6
en deux Ressorts, correspondent aux deux Conseils Sup&-
rieurs. Le resort du Cap est desservi par les Religieux
de I'ord're des Capucins, et celui du Port au Prince, par
les Dominicains.
Chaque Ressort est place sous I'autorite d'un Prefet
apostolique. Les Prefets apostoliques sont elus par le
Cihai,tre de leur ordre, et i'elu est confirmed par le general
de I'ordre, rsidant a Rome. Ce dernier le presente ensuite
au Pape qui le norne son grand vicaire. Mais pour
exercer leur minister, les Prefets apostoliques doivent
6tre munis de "Lettres d'attache" de la Cour de France (1).
Jusqu'en 1773, le nombre des cures ne d6passe pas 46:
soit 21 dans le resort du Cap et 25 dans celui du port-
au-Prinrce.
Nul sentiment religieux chez les habitants. Les mariages
sont rares. En 14 annees, du ler janvier 1750 au ler jan-
vier 176~, il y eut dans la paroisse du Cul-de-Sac 58 ma-
riages du cotd des blaics et 27 parmi les gens de couleur.
Les pretres eux-memes donnent trop souvent l'exemple
du scandal. Les Supdrieurs charges de la promotion des
cures dans les colonies ont eo.ntractO la mauvaise habitude
de n'y noinmer que des intrigants ou les maavais sujets
dorit ils veule:t se debarrasser."
Tranquilles dans leurs presbyteres, la plupart des curds y
consomment en paix un revenue asez considerable ppur les
fire vivre dans I'aisapce. L'office divin se celebre tant
bien que mal dans des 6glises oi personnel ne va, de sorte
que, pour ne pas precher dans le desert, ils ne prachent
point dui tout. I1s s'evertuent encore moins a ranimer, par
des exhortations particulibres, le zile tr6s languissant de
lears ouailles (2)


(1). -Le fPre Nicolson; Essai sur l'histoire naturelle de l'Ile de
St-Domingue. I vol. Paris, 1776 p. 13
(2)-- de Wimpffen, t6mie TI, p. 92.






- 15 -


Le personnage le plus important, le magistrate superieur
de St-Domingue est sans contredit le gouverneur-gendral.
A lui appartiennent la haute police et le commandement
des forces de terre et de mer. II est seul charge par
consequent de pourvoir la s6curite et A la defense de la
colonie. II nomme A certain emplois ; ii est le dispensateur
des faveurs et des graces. 1I exempte du service dans les
milices, de la corvee et m&me de la prison.
Tout jugement par corps a besoin, pour 6tre execute,
d'un ordre particulier de !ui, qu'il peut donner ou refuser
a son gre. Rien ne fait obstacle A sa volonte ni A celle des
commandants militaires, quand ii croit devoir les soutenir
soit contre les habitants, soit contre les tribunaux.
En dehors de leurs attributions separees, le Gouverneur
et I'intendant en exercent certaines autres en commun
dans descas specifies par les reglements. S'ils ne tombent
pas d'accord, le Gouverneur peut toujours agir selon son
avis propre, sauf aux deux fonctionnaires a en rdf6rer
separerent au Ministre de la marine de qui relieve l'admi-
nistration colonial.
Dans cette administration oi le militaire domine, les
conflits sont permanents entire les autorites des deux ordres.
Les juges se plaignent presque autant que les habitants
des empietements, des abus d'autorite don't se rendent
journellement coupables les commandants militaires A qui
tout est pretexte A vexations : le service dans les milices,
les corvees et les requisitions pour l'entretien des routes.
Rien n'est plus courant que les arrestations ill6gales, les se-
questrations,les emprisonnements arbitraires.Et ici,au dedain
habituel du militaire pour le civil, s'ajoute chez les officers,
exclusivement sortis de la noblesse, le mepris insolent du
gentilhomme pour les gens de roture.
Le Gouverneur et ses subordonn6s ne se genent pas pour
traiter publiquement les juges comme des laquais.
Votre juge, disait en 1735, M. de Vaudreuil au Procu-
reur du Roi au Port-au-Prince, est un fripon en soeiet6 de
18 ou 20 personnel, et vous, pareillement. L'Intendant en
est le plus grand. II ne fait qu'enrichir des gueux. Mais
j'arrdrerai tous ces brigandages en embarquant pour France
le maitre et les valets, pieds et mains lies. (1)
Ce ne sont pas 1A de vaisei menaces ; car, A dix-huit
cents lieues du Gouvernement metropolitain, I'homme qui


(1)- Vaissiere, St-Domingue. pp. 136 137.






- 16-


parole ainsi est r6ellement le mnaitre de la colonie. Ce n'est
un doute pour personnel que la volonte de M. le general
( c'est ainsi que les habitants designent communiment le
Gouverneur ) fait loi en tout. II est aussi redout6 qu'adul6.
Dans le course de ses tourndes, on lui decerne partout des
honneurs souverains. Au moment ou il entire dans une ville,
le branle bas est general : les cloches sonnent A toutes
volees, les canons des forts et des navires tonnent, I'armee
est debout ; le clerge portant le dais, les fonctionnaires de
tous ordres vont au-devant de lui. Des arcs-de-triomphe
sont dresses sur son passage, et dans les discourse pompeux
qu'on lui adresse, il est pour le moins compared A 86-
sostris, A Hercule eu A Titus. "
Dans les conditions oi elle fonctionne, en dehers de toute
surveillance direete du Gouvernement royal, l'administra.
tion colonial laisse n&cessairement beaucoup A d6sirer.
Des abus criants et des pratiques d6plorables s'y sont
glisses. Les dilapidations, le peculat, les pots-de-vin sent
chose courante.
En vertu du Pacte colonial, la traite des noirs ainsi que
le commerce proprement dit sont exclusivernent reserves
par les Reglements royaux aux armateurs et n6gociants
frangais. Mais les anglais et les hollandais inondent la
colonies de negres et de marchandises, introduits en con.
trebande avec la connivence des fonctionnaires publics. La
v6nalit6 et la corruption sont telles qu'aucune measure ne
peut avoir raison de ce commerce illegal communement
appelI L'INTERLOPE, et qu'on a fini par tol6rer plus on moins
ouvertement.
Les commit des Bureaux trafiquent de tout, notamment
dea poursuites en reunion de terrains au Domaine et des
concessions auxquelles elles donnent lieu. Tel secretaire de
l'Intendance r6alise de ce chef sous Barbe de Marbois, le
plus vigilant. le plus s6evre des administrateurs, plus de
trois cent mille livres dans le course d'une seule annee. (1)
Les jugeq eux-mdmes sont parfois accuses de vendre la
justice. L'administration de la justice a St-Domingue
est revoltante; les frais qu'elle occasionne sont exhorbi-
tants; il suffit pour en donnerune just id6e, d'annoncer
qku'il en coOte par an A la colonie en frais de justice
seulement une some de dix millions pour une population


1.- Premiere D6nonciation solennelle d'un ministre,- M. de la
Luzerne, a I'Assemblee national par le Comte de Gouy, depute de
St Domingue. Paris, 1790





- 17 --


de 40.000 individus, independamment des autres sommes
don't ii est honteux pour I'humnanita d'avoir A devoiler
I'objet.
Les jugements sont toujours arbitraires; jamais la loi n'a
le privilege de se montrer que lorsqu'elle se trouve, par
evenement, conform a la passion, A l'inter&t des juges et
surtout aux vues du Gouvernement ; car iI reside dans tous
les tribunaux un esprit de condescendance et de respect
pour les Administrateurs; et ce sentiment est d'autant
plus nature que tous les officers de justice, meme les
procureurs, notaires, arpenteurs etc. n'existent que par la
volont6 du General et de l'Intendant. Mais comme ils ont,
les uns et les autres, leur fortune pour unique but, ils
s'accordent toujours sur les moyens et tout le poids de
l'oppression tombe sur I'habitant (1)
Par ailleurs, les comptables des deniers publics ne rendent
pas regulierement leurs comptes. En 1785, quand M. Barbe
de Marbois arriva comme intendant dans la colo:ie, les rece-
veurs devaient plus de 15 millions au tresor.
Despotisme militaire et corruption administrative, voilA
ce qui predomine A la veille de la Revolution.
II
A I'abri de ces institutions et en depit des abus auxquels
elles donnent lieu, s'est levee une society intdressante a
maints dgards. Elle a su s'entourer, pour le bien-etre et les
plaisirs de ceux qui en occupent le sommet, de tout ce qui
tend a rendre la vie large, commode et agreable. Ne dit-on
pas avec qutelque exaggeration, il est vrai, qu'apres avoir
laisse Paris, ii faut venir jusqu'au Cap, le "Paris" des
Antilles, pour retrouver les mimes plaisirs et les mdmes
6elgances ?
St-Domingue est bien un prolongement de la France con-
tinentale; les tendances de I'esprit francais s'y manifestent
en tout, jusque dans ce luxe raffin6 et ces frivolites char-
mantes qui sont comme la parure de la society creole.
L'esprit du 18e siecla, ses goftts, son libertinage, sa philo-
sophie, tout y a passe. Montesquieu, Voltaire, Rousseau,
les Encyclopedistes. Bernardin de St-Pierre sont des oracles
comme 1l bas, dans les salons de Paris.
Cette soci6td s'est formee lentement, par des alluvions
successives et d'inegale quality. A la suite des Forbans, des


(1)- Observations sur la situation politique de St-Domingue, par
de Pons. Paris 1790, pp. 5 et 6.




-18-


Flibustiers et des Boucaniers qui y ont fait souche A
l'origine, sont venus, A measure que le premier dtablissement
s'affermissait et se developpait, des elements de plus en plus
raffines, parmi lesquels il faut signaler les Cadets de la plus
vieille noblesse de France. Ces gentilshommes, seuls
appelds jusqu'a la Revolution aux fonctions militaires et
executives, y out apporte le bon ton, cet esprit de bonne
compagnie qui distingue les gens de leur caste. Et aux
mceurs rudes et grossidres des premiers habitants, se
substitua peu A peu cette urbanites qui devint un des
charmes de la society creole.
Mais A travers ses transformations, St-Domingue conserve
une physionomie particulidre. C'est avant tout un pays de
Cocagne; ce n'est pas une patrie meme pour ceux qui y
sont nds. L'on n'y vient, ne s'y arrdte que pour faire fortune.
Ceux qui y abordent ne sont pas des PILGRIM FATHERS,
parties a la recherche d'une terre libre pour abriter leur vie
et leur foi contre la persecution. Interrogez cet individu
qui debarque sur le quai du Cap, au Port-au-Prince ou aux
Cayes; noble ou roturier, juif, huguenot on catholique;
militaire ou magistrate, ecclesiastique ou procureur, c'est la
meme preoccupation qui l'y a con Ilit : fire rapidement
fortune afin d'aller en j ,ir en France, plus particuliere
ment A Paris. II n'y a pas un colon qui ne dise: je partirai
I'an prochain, et pen antvingt ans, il tient le mrne lan
gage. (1) Paris l'attire, le fascine. Paris et son esprit. Paris
et ses plaisirs, ses salons, ses modes, ses engouements, on
ne parole, on ne rve que de cela a St Domingue. Aller a
Paris ou en arriver, c'est le cornble de la f4licit6 Aussi, en
attendant cette conqu~e de Paris, s'efforce-t-on de r6aliser
sur place des centres id olaisirs. des divertissements calques
sur ceux de la prestigieuse Capitale.
Le Cap. le Port au Prince, les Cayes, St Marc, Leogane
ont des sales de spectacle, ou l'on vient de plusieurs lieues
a la ronde voir jouer la comedie, c'est-A-dire les dernieres
pieces de Paris. (2)
Dans lesprincipales villeq, il ya des Clubs oui l'on se
reunit pour causer et se distraire. Le Cap possdde le CER-
CLE DES PHILADELPHES don't les assecies se livrent a
1'dtude des sciences naturelles, et don't les travaux sont
publi6s dans un bulletin pdriodique, Les recherches de cette

(1) Malenfant.- Des colonies et particulibrement de celle de St-
Domingue, p. 169
(2) Moreau de St-MWry, Notes historiques. Cite par Vaissiere,
St Domingue p. 333.






- 19 -


society sent si apprdcides qu'une decision du roi la trans-
forme en Socidet Royale des Sciences et des Arts du Cap-
Fran is.
Des privileges ont dtd accords & des particuliers pour
I'eBablissement d'imprimeries au Cap et au Port au- Prince.
Et I'on trouve ddja des journaux dans cette dernidre ville:
un organe d'informations et d'annonces, les AFFICHES AMI -
RICAINES, don't le nombre d'abonnes atteint 1500 vers
1788 (1) et la GAZETTE DU PORT-AU-PRINCE.
Avec la Revolution, d'autres journaux se montrent: le
COURIER POLITIQUE ET LITTERAIRE DU CAP-FRANQAIS, le
Courrier de St-Domingue, La Gazette de St-Domingue,
Le Citoyen Vdridique, le Moniteur colonial et le Moniteur
g6ndral de la parties frapqaise de St-Domingue, organe
official de la colonie.
Le courier d'Europe apporte les journaux de Paris:
Le Mercure de France et, a partir de 1789, Les Rd-
revolutions de Paris, Le Patriote Franqais de Brissot,
le Courrier de Provence, grace auxquels on se tient
au, courant du movement des idles et de la march de
la revolution. Les imprimeurs-libraires entretiennent des
cabinets litt&raires of chacun peut s'abonner pour la lec-
ture d'ouvrages de litt6rature et autres, et des jour-
naux. Au Cap, ces dtablissements sont de veritables c6na-
cles oil I'on se rdunit pour discuter les nouvelles du jour.
Ddja la politique envahit toutes les t6tes : des clubs ap-
paraissent au Cap, au Port-au-Prince et aux Cayes sous
le nom de SocITES DES AMIS DE LA CONSTITUTION, for-
mds sur le module du c616bre Club des Jacobins de Paris.
Le Cap, la plus opulente cite de la colonie, en est de-
pis longtempi le sdjour le plus recherche. C'est la md-
trooole co'mmerciale de St-Dorningue. 170 batiments en
'moyenne mou'itent dans son port. La ville compete 3.600
lance de tout age et de tout sexe, 1.400 affranchis et 10.000'
esclaves, non comprise la garnison et les matelots dfeg'
hatiments marchands, estimea & 3.500, ce qui lui don?2(
u ne population total de 18500 personnel. (2) On y voi?
79 edifices et dtablissements publics, de belles prome-
nades; de jolies fontaines ornent les places publiques. L'd-
glise au portail monumental, est magnifiqnement ddcor~e
a I'interieur. La ville possdde des maisons de bains "o.i


(I) Moreau de St-Mary, Description de la Partie Francaise de
St-Domingue, tome ler, p. 508.
(?) Id. to-ne ler; pages 491 et 492.





-20


sont admis les deux sexes, lesquels peuvent se mettre
ensemble, s'ils le jugent convenable" (1) Des voitures
stationnent partout. Les routes qui y menent sont sillonnees
de chaises, atteli_- gnedralement de trois chevaux. Sur la
place Montarcher, s'eleve un edifice particulidrement
imposant, c'est le palais du gouvernement. Le beau jardin
qui y fait suite est le principal rendez-vous de la society
&16gante. La mode veut que toute femme CHIC aille fair un
tour le dimanche matin au march des blanes, au bord de
la mer, qu'elle ait ou non d'emplettes a faire. C'est lA qu'on
tale les articles de Paris, les toiles fines, les brimborions,
tous les menus objets de luxe don't raffole la gent feminine.
Indolentes et oisives, les belles creoles ne rdvent que
parures, toilettes et volupte. Aussi se livrent-elles a des
depenses extravagantes et ruineuses.
La comedie du Cap, la plus ancienne de la colonie, s'ouvrit
en 1764 par ure representation du Misanthrope. Elle est
des plus courues. En dehors des pieces qu'on y donne, les
redoutes, les bals masques sont frequents pendant les
carnavals. LA aboutissent les potins, les d6binages, les nou-
velles du jour. Dans ces bals, les dames paraissent en
Dominos, et des intrigues se nouent qui rappellent en petit
celles de I'Opera de Paris. (2)
C'est le rendez-vous des jeunes gens et des filles galantes.
Dans I'assistance, circulent des 6pigrammes, des vers licen-
cieux, des chansons imprimees contre les femmes legeres.
De la salle de la comedie du Cap sont parties, au debut de la
Revolution, bien des intrigues politiques et meme des mou-
vements seditieux.
Mais ce grand centre de plaisirs et de luxe qu'est le Cap,
laisse nuanmoins beaucoup A d6sirer sous le rapport de la
salubrite publique. Les habitants jettent dans la rue les
eaux m6nageres, des tas d'immondices et meme ce qui doit
alIe taux fosses d'aisance. Les r6glements les plus sdvdres
ne. 'peuvent en venir A bout de ces pratiques. II leur est
prescrit non-seulement de balayer le devant de
le'urs"':maisons, mais encore d'arroser deux fois par jour,
Afin t1'attdnuer I'excessive chaleur. Les rues restent malgre
cela de veritables cloaques, quoique pavees.
Le Port-au-Prince n'a ni I'anciennetd ni les richesses du
Cap: bien qu'il soit la residence du Gouverneur et de I'In-
tendant. Renvers6 par le tremblement de terre de juin 1770.
il offre en 1788 un aspect assez pauvre, celui d'un CAMP

(1).- Moreau de St-MWry, tome ler p. 312.
(2).- Gastonnet Desfosses.- La perte d'une colonies, p. 15.






- 21 -


TARTARE. au dire d'un voyageur. "J'y arrive, raconte ce der-
nier, entire deux ranges de cabanes, roulant sur une aire
poudreuse qu'on nomme rue et cherchant Pers6polis dans
un ainas de baraques de planches... Stup6fait, je demand A
mon compagnon of nous sommes ?- Au Port au Prince.-
Sans doute, comme on est A Paris dans le faubourg St.-
Marceau ? Vous verrez cela detain. -"Le lendemain,malgr6
:non empressement 4 preeder le soleil, dix heures du matin
me surprirent cherchant encore dans le veritable Port au-
Prince le P6t-au-Prince ( manidre de prononcer des creoles)
des arnricains (1) sans pouvoir le trouver. Je trouvai bien
de temnps en temps quelques cases plus vastes, plus erndes
que les autres. Un edifice isole et assez r6gulier m'annonqa
bien la residence du gouverneur. Je vis bien une place de
march que I'intendant actuel, M. Barb6 de Marbois, vient
de decorer de deux fontaines d'un bon goft d'architecture,
mais inabordabled par les ordures don't les nfgres qui
viennent y puiser de l'eau, ne cessent de souiller les
avenues. A la suite de cette place, sur un tertre qui la
domine, je vis encore une petite esplanade plantee de quel-
ques allies de jeunes arbres avec un bassin A jet d'eau au
milieu, et destinde A servir de terrasse a la nouvelle Inten-
dance que l'on projette de batir. (2)
S'il a plu la nuit, constate un autre observateur, vous
ne pouvez marcher le matin dans les rues d'ane immense
larger, qui ressemblent a de grands chemins boueux et
sont borddes de fosses ou I'on entend coasser les erapauds.
On les a recouvertes d'un tuf blanc et pereux qui se gonfle
au moindre grain, devient adherent au pied et rend la cir-
culation impraticable jusqu'A 10 ou 11 heures du mating ".
Le Port-au-Prince se relevait rapidement de ses ruines
ijiis administration 6nergique et eclairee de M.de Marbois.
DU nouveaux embellissements s'y ajoutaient chaque jour.
L'Esplanade de I'Intendance est la plus belle promenade
de la ville ; on y vient respirer I'apr63-midi un air pur et
rafraichissant. Non loin de 14, se trouve un grand reservoir
don't une parties sert de bain public, et le reste, d'abreuveir
pour les animaux.
La comndie, situde sur la place Vallibre, est aussi fr6-
quentee que celle du Cap. Une troupe, venue de France et
entretenue A grand frais, y joue regulibrement.

1.- On d6signait commun6ment alors les Francais 6tablis aux
Antilles sous le nom de colons americains ou d'am6ricains.
2 Baron Wimpffen- Voyage & St-Domingue pendant les ann6es
1788, 1789 et 1790, tome ler, pages 275 et 276.







- 22 -


La ville, avec ses maisons a galerie qui permettent aux
pistons de s'abriter du soleil, est vaste et partagde en de
n mbreux Ilets. Les plus bslles bacisses se voient dans le
quarter du co'nmerce. Comme la chaleur y est intense,
I'Lsage des voituras publiques est general, surtout pour les
femmes. On en compete jusqu'a 120 de ces vihicules, rien
que pour le service int6rieur de la place. (1)
La population se compose de blanks, d'affranchis et d'es-
claves co-nrne celle dei autres villes de la colonie. Mais
ici, conne aa Cip, se ineut une foule bigarrde, tout un
ramassis de declassds et d'etrangers, maltais, g6nois,
espagnols, n'ayant ni sou ni maille et vivant entire une
negresse on une mulatresse qui les loge et un bol de tafia ".
C'est de ce bas fond que surgiront ces fauteurs de
troubles et d'anarchie don't les movements desordonnds
provoqieront les incendies, les pillages, les assassinats, les
horribles convulsions, les scenes sanglantes don't Port-au.
Prince sera le theatre au course de la Revolution.
Apres le Cap et le Port-au Prince, les Cayes.
Batie sur I'ermplacement ou non loin de I'ancienne Sal-
vatierra de la Sabineta ( Terre saavee de la Savane ), d'on
les Espagnols partirent, sous Ovando, pour aller eccuper
Cuba, cette ville est la plus important de la province du
Sud. et une des plus insalubres de la eolonie. Entourde de
marais et de lagons au Nord, au Nord-Est et au Sud-Ouest,
elle prdsente une agglomdration de 700 maisons, bien ali-
gndes sur des rues large et se coupant A angle droit.
La population est de 4.550 individus, se d4composant
c:)wn'ne suit: 1250 blancs, 300 affranchis et 3000 eselaves,
alxquels ii faut ajouter 1100 soldats et matelots (2). La
ville est le siege d'une s6n'ehaussde et d'une eour d'Ami-
raut6 ; un commandant en second y reside. On y voit tres
peu de soci6td ; elle n'a d'animation et de gaiete que le
diimanche par I'afflaence des habitants de la plaine, I'agi-
tation produite par leurs equipages, et par le grand nombre
de negres qui aoportent leucs pro lits au march (3). Elle
poss&de un club" ot I'on trouve, dans un joli logement, un
bon diner, les fdtes et les dinanches ". Moreau de St. Mdry
qui fat recu en 1788, dit y avoir vu une socidt6 aimable et,
ce qu'on rencontre raretnent a St.- Domingue, des hommes
qui paraissaient charms d'etre ensemble.

1- Moreau de St-Mdry, torhe II p. 407.
2- Id. II, p. 703.
3- Id. II, p. 703.




- 23 -


Les Cayes possede une sale de cornmdie don't la conF-
truction a colte 120.000 livres (1). Les femmes viennent a
spectacle en DESHABILLES, vetelnent particulierement sug-
gestif, fait de mousseline claire et don't le tour d'en hait
evide la poitrine pour la laisser voir a travers un leger
fichu.
Mais c'est surtout dans la plaine oa resident les richer.
habitants, qu'on trouve une society agreable. La, !es belle.
et voluptueuses creoles deploient un luxe excessif et ru!-
neux. Elles paraissent quelquefois avec quatre deshabilles
different dans le meme bal et ne veulent point fire servir
les memes pendant lon[temps (2).
Cette propension au luxe, se retrouve egalement chez
les femmes de couleur, rivals prEsque en tout 'des
creoles qui les detestent. Leur condition, leur education,
leur temperainent font d'elles de veritables pretresses de
I'Arnour, et leur empire sur les blanks est un sujet de
scandal dans toute la colonie. II en est resulted de bonne
here une grande corruption des mceurs, mnais aussi un
certain adoucissement dans le regime de l'esclavage, se
traduisant par la multiplication rapide du nombre des
affranchis.
Malgre I'aspect interessant des agglomerations urbaines,
leur importance est toute relative dans I'activit6 general
de la colonie. On n'y voit, en effet, que des fonctionnaires,
des narchands, des procureurs, des avocats, des boutiquiers,
des aubergistes et la lie de la population blanehe.
Les Habitants, c'est-a-dire les riches proprietaires, les
chefs lde grandes exploitations, resident dans les campagnes
oi les retiennent leurs occupations journalieres. Its se
rendent en ville par occasion, generalement en grand
equipage, le vendredi soir ou le dimanche, tantot pour diner
chez des amis, tant6t pour causer d'affaires avec les nego.
ciants avec lesquels ils sont en rapport. La plus haute con
sideration social est celle qui s'attache A la quality d'ha
bitant. Aussi, I'ambition la plus gendrale, est-ce de devenir
possesseur de terres et d'esclaves. Le eolon enrichi ne laisse
ses plantations que pour passer en France, jamais pour
habiter une ville de la colonie. Les grands planteurs habitent
presque tous le royaume et confident I'administration
de leurs terres A des grants ou A des procureurs. Un grant
d'habitation est souvent un gros personnage, menant grand


(1)- Moreau de St. Mery, tome II, pages 698 et 6S9.
(2)- Id. Notes historiques.





-24-


train, roulant carrosse et portant un nom connu dans la
noblesse.
Proprietaires, grants, negociants sent absorbs par
le soin de leurs interets ; quand on s'assemble, I'on n'a
pas plus t6t cess6 de parler de ses negres, de son coton, de
son sucre, de son cafe, que I'on reparle coton, sucre, cafe,
negres. Toutes les conversations se soutiennent, finissent et
recommencent par Ia (1).
Dans cette socie6t don't I'aspect ne laisse pas d'etre
brilliant et la prosp6rite mat6rielle prodigieuse, une hie-
rarchie social a base de castes a 6leve partout des bar-
rieres artificielles.Au-dessus de la masse 6norme des esclaves,
voude A une exploitation cruelle et sans fin, se superpo-
sent sans se confondre deux classes d'hommes libres, mais
in6galement partages sous tous les rapports : celle des blancs
et celle des mulAtres et negres libres, dite des AFFRANCHIS.
La caste blanche se divise elle-mrme en deux sous-
classes: d'un c6td, I'aristocratie des grands planteurs et de
l'autre, les non-propridtaires de biens fonciers, gens de
metier, artisans, petits boutiquiers, cabaretiers, pacotilleurs,
designs par le sobriquet de petits blancs.
Les uns et les autres nourrissent toutefois un m6pris
insolent, le pr6juge le plus feroce A l'6gard de gens de cou-
leur.
Chez les petits blancs, ce sentiment est d'autant plus vio
lent qu'il y entire une forte dose de jalousie, inspire par
la situation gendralement plus prosp6re do mulatre et du
negre libres propri6taires. Beaucoup d'affranchis sont, en
effet, possesseurs de terres et d'esclaves. Cette classes passe
pour detenir, aux environs de 1789, pres du tiers de la
propri6t6 fonciere et le quart de la fortune mobiliere de
St-Domingue.
MalgrB cette situation materielle avantageuse, enviable
meme, si on la compare a celle des petits-blancs, mulAtres
et negres libres sont traits en veritables parias. Des
reglements vont jusqu'A leur interdire de porter les memes
vdtements que les blancs." Les archers de police, charges
de l'exdcution de cette measure, et places dans les endroits
publics, a la porte des dglises, arrachent les vetements a
des personnel du sexe, qu'ils laissent sans d'autre voile que
la pudeur. (2)


( I ) Wimpffen. tome ler p. 148.
(2) L'abb6 Gr6eoire, M6moire en faveur des hommes de cou.Ieur.-
Paris, decembre 1789.






-25 -


Dans les milices, n6gres et mulatres libres forment des
cj'npagnies a part, co nmanddes par des blancs. Et, en
dehorsdu service dt tni la inarechauss~ e ofs ils sont exclu
sivement lppelei poor la recherche des esclaves fugitifs,
des MARRONS, les affranchis ne sont admnis a aucuie fonc-
tion. ou dignity, ils ne peuvent ekercer aucune pro-
fession liberale,pas mime le metier d'orfevre.(l) Pas plus a:
.-!ectacle qu'a l'eglise, l'homme de couleur n'occupe la
Ieme place que le blanc fut-il superieur A celui-ci par
I'educatiin on la fortune.
Un pritre, I'abbe !)ugue, prefet apostolique, et connu
notoiretnent pour ~ti e e pre de plusieurs mulatres, veut
qu'on etablisse une difference dans le ceremonial des
enterrements ides gens de couleur et de ceux des blancs. (2)
Le premier wpent-Blanc venu peut insulter, frapper impu-
nement un ngr-e ou ni mulatre libres, mnme A l'occasion de
la reclamation du paIyenent d'une dette. Mais quand un
blanc dit: ce mu ltre n'a manque on m'a frappe, alors
mneme que ce lernier n'aurait faith que repousser une injuste
aggression, le plus cruel traiternent peuts'en suivre pour lui
pour avoir intiique au respect dO A un membre de la race
blanche.
Le blanc peut !acher des animaux dans les champs de
son voisin mulatre, convoiter sa femme ou suborner sa
fille; si la victim ose se plaindre ou defendre son foyer,
tois les blancs du quarter s'arment pour lui courir sus.
Souvent elle e-t obligee de gagner les bois pour 6chapper
a leur fureu '.
Ain-i le veulent la politique colonial et la vanity de
simpies mpnants, de formats lib&r s ou echappes du bagne,
qui n'euisent jamais pu se croire supdrieurs a quelqu'un,
si St Domingue n'existait pas.
Telle apparait, A la veille de la Rdvolution, la sociMt6
colonial. L'esprit fr:;nais y a mis quelque chose de son
nrbanit6 et de sa grrce lIgAre; mais ce paravent ne reus
sit pas a derober aux regards certaines laideurs morales, ce
que les moeurs out de corrompu, de cynique et de cruel.
Le despotisme des commandants militaires, des abus
administratifs inveteres y ont cr66 depuis longtemps un
mecontentenent prononce dans les rangs memes de la



(1) Gr6goire, m6moire etc.
(2) B. Ardouin, tome ler. Note au bas de la page 29 de l'Intro-
duction.




26 -

classe privilegide. Les affranchis, victims d'un pr6juge
f6roce, n'aspirent qu'a en secouer le joug humiliant. Les
esclaves, auxquels ni les uns ni les autres ne font atten-
tion, se Ilveront A leur tour en voyant tout et tous s'agi-
ter autour d'eux.
Les matidres inflammables qui se sont entassdes IA
n'attendent qu'une 6tincelle pour faire sauter I'6difice tout
enter.












CHAPITRE III


I. -EFFETS PRODUCTS A ST.-DOMINGUE PAR LA NOUVELLE
DE LA CONVOCATION DES ETATS GENERAUX. VOEUX ET
DOLEANCES DES COLONS; LEURS GRIEFS CONTRE L'ADMINIS-
TRATION COLONIAL.
II. DEMARCHES ENTREPRISES PAR LES GRANDS PLANTEURS
POUR OBTENIR UNE REPRESENTATION AUX ETATS GENERAUX.
ADMISSION DE SIX DEPUTIES DE LA COLONIE A L'ASSEM-
BLEE NATIONAL LE.
I
Des journaux de France, recus au Cap en mars-avril
1788, apportdrent aux habitants jusque 1 tranquilles, les
premieres informations relatives A la champagne anti-escla-
vagiste provoqude par les negrophiles. De I'Amerique du
Nord et de I'Angleterre, le movement venait de gagner
la France. II n'en fallout pas davantage pour rdpandre les
plus vives alarmes dans la colonie. Les colons s'avis&rent
tout aussitot de d6fendre leurs int6r&ts menaces. Les
chambres d'agriculture ridigerent des memoires pour
dtablir la n6cessite du maintien de I'esclavage. (1) Mais
le danger apparut bien plus grand encore, quand on eut
appris la creation A Paris meme de la SOCIEtT DES AMIS
DES NOIRS. (2)
On 6tait en proie A ces alarmes, lorsqu'arriva dans la co.
ionie la nouvelle de la convocation des Etats-gendraux.
Bien que St-Domingue ne fOt nullement compris dans la
convocation royale, les grands planteurs rdsidant en France,
aprds s'8tre mis en rapport entire eux, entrdrent en communi-
cation ave ceux de la colonie. Un comity fut cred A Paris, et
un autre au Cap Francais en vue d'obtenir une represen-
tation coloniale aux Etats-ge6nraux. Les organisateurs du

(1.) Moreau de St.-Mdry, Consid6rations sur St.-Domingue, Cite
par Boissonnade, ST.-DOMINGUE A LA VEILLE DE LA REVOLUTION ET LA
QUESTION DE LA REPRESENTATION COLONIALS AUX ETATS GENE-
RAUX. 1 vol. Paris, 1906, p. 42.
(2.) Fond6e par Brissot de Warville en f6vrier 1787, sur le
module de la Soci6t6 similaire de Londres. Cf. Memoires de Brissot
,dites par Perroud, tome II. p. 71





-28 -


cornit6 deParis provoquerent une assemblee gendrale de
tous les grands proprietaires r6sidant dans le Royaume
pour deliberer sur les demarches A entreprendre. Cette
assemblee nomma, avant de te s6parer, une commission
de neu memnbres, qui recut pour "instruction principal
de procurer aux colons une admission dans la prochaine
Assemble Nationale." (1)
Les com,'nissaires 6taient presque tous de hits seigneurs
tires, tres en court et, par consequent.,des nieux places pour
remnplir la inision a eux confide. On voit parin eux un
CHOISEUL-PRASLIN, poss6dant dans la plaine des Cayes une
habitation et une sucrerie de la valeur d'un million 1/2;
un due de Brancas-Cereste, propridraire par sa femme de
la sucrerie: de Bon Repos, prds de la Croix-des-Bouquets,
6valuee a 1.282.000 frcs ; le chevalier Douy,. le comtede
Raynaud, ancien gouverneur par inti'liin d- St. Domingue;
le comte de Peyrac, avant par sa fo,-ne 1111 sucrerie dans
la plaine du Cul-de-Sac, estimee A 2.580 000 frcs; le marquis
de MIagllon, don't la fa'nille poss6fe une cotonnerie et
deux cafeteries aux Gonaives, v;linnt 191.000 frs, sans
computer tl'aucres bi-,n~ a'l Port au PrIince et A Le6ga'ie ; le
marquis de Parroy, proprietaire de sIceries et de cafeteries
dans les paroisses de Limonade et Ii, T'roi, le tout valant
prsa de 3 145.000 francs ; le comte de Vaudreui;, possedant
deux sucreries, l'une au Cap et I'autre a la Croix-des-
BrnqIeits : lequel est en outre proprietaire d'une hatte, des
bois-debout, d'une valeur global de 2.231.000 frs. et d'une
troiisiene sucrerie au Figuier, pros la Rivibre-Blanche, d'une
valeur de 352 000 frs ; le marquis de Perrigny, proprietaire
de caf4teries, de cotonneries, d'indigoteries aux Cayes, A
Torbeck, aux Cateaux, et dans le quarter de Mirebalais,
vacant ensemble 3 millions ; le baron de Daplaa possedant
par sa fenmne. Marie Louise de Charrite, une sucrerie au
Quarter Morin, de trois millions ; le marquis de Gouy
d'Arqy, allied parsa femme aux Bayeux ; ces deux families,
heritieres du planteur Lenormand de Mkzi. possddent de
ce chef quatre sucreries au Limb6, dans la Plaine-du Nord
et au Port Margot, plus une cafeterie et une hatte A Plai-
sance, valant en tout plus de 3 millions. (2)
La plupart de ces grands seigneurs ne connaissaient
St.-Domingue que par les revenues princiers qu'ils tiraient
de leurs immense domaines, acq uis par de fructueuses
alliances avec des colons enrichis.

(1) Boissonnade, pp.44 et 45.
(2) Id. pages 48 et 49.




-29 -
Le branle etait donned tant au sein du Royaume que dans
la colonies. Dans une lettre adressee au roi, le 31 mai 1788,
et signee par quatre mille habitants de la parties du Nord,
on liL : D6j nous avions r6dige nos supplications, lorsque
la grande nouvelle de la prochaine assemble des etats-
generaux i passe jusqu'a nous. Alors, Sire, un cri unanime
s'est dlev6. Nous avons dit : Notre pare a devind nos maux ;
il a senti que ni !a surve Ilance de ses augustes pr6d6ees-
seurs ni sa propre vigilance n'avaient pu. pendant un siecle
et demi, prdvenir tous les abus, ou en extirper les racines ;
qu'apr&s un tel laps de temps, il fallait se voir, se parler,
s'entendre ; que sans cette measure, toute restauration dtait
impossible, et il veut dtre le restaurateur de la France...
Nous n'aurons done plus besoin de protection pour appro-
cher du Tr6ne. II y invite lui-mdme touted ses provinces.
Nous nous y presenterons comme la plus grande d'elles
toutes sans contredit, comme la plus productive sans
aucun doute, et nous disputerons a aucune autre d'etre plus
fil6de que nous... De I'autre c6te des mers, au sein du
continent sur lequel Votre Majeste regne, se trouve une
parties de notre propre famille, un nombre considerable de
nos frrces, une moitid de nous mAmes....Nous leur avons dit
avec ce sentiment qui persuade : 0 vous qui avez le bonheur
d'approcher souvent notre p&re common ; vous qui save
A cheque instant ce que sa bonte lui inspire pour le bonheur
de soh people; vous qu'une mer immense n'empeche point
de vous presenter chaque jour A ses yeux, volez vite au
pied de son tr6ne ; lA, revdtus de vos propres droits, pour
lui parler en votre nom, et de tous nos pouvoirs, car, nous
vous les donnons tous, sans restriction aucune ; dites-lui
que ses colons de St-Domingue sont ses sujets les plus mbri-
tants et les plu i fiddles ; que nous aurons peut-Otre quelque
jour des graces a lui demander, mais qu'aujourd'hui nous
ne reclamons que sa justice ; que nous sommes ses enfants
ni plus ni moins que les habitants de sa bonne ville de Paris,
et que nous le conjurons de nous assigner bien vite la
place que nous devons occuper dans I'Assemblde de la
grande famille... Voila, Sire, ce que nous avons express&
ment charge no; freres, nos compatriotes, de dire a Votre
Majestd. Mais nous avons bien senti que mille colons
resident dans la Capitale ou dans les ports ne pouvaient,
sans risque de confusion, s'adresser tous ensemble a leur
souverain ; nous leur avons enjoint de se reunir et de
nommer entr'eux, parmi eux des cominissaires, propres par
leurs lumibres et leur rang, de rdpondre a la mission
flatteuse de representer toute la colonies.
", Nous conjurons Votre: Majeste d'accueillir avee bont6






-30 -


ceux de ses sujets, revdtus de tous les pouvoirs de St.-
Domingue, qui mettront A ses pieds les respects et les veux
de ce second Royaume. (1)
Ce fut done, A la suite du voeu meme des colons de St.-
Domingue. que les planteurs r6sidant en France, r6unis a
Paris, Ie 15 juillet 1788, nommerent la commission des Neuf.
Les commissaires adresserent le 31 aoflt au comte de La
Luzerne, ministry de la marine, une lettre oi ils disaient:
" Nous n'avons qu'un Roi, qu'une Loi, qu'une Coutume;
qu'une Patrie, c'est la France ; nous sommes done tous
franqais Et sous quelle autre denomination serait-il possible
de nous envisager ? Nous avons fonde, defriche, cultive la
plus grande, la plus belle, la plus productive province de
France; nous formons done une des principles provinces de
cet empire."Et sous quel autre point de vue serait-il possible
de considerer une colonie si utile ? Le roi, dans sa sagesse,
appelle autour de lui les d6put6s de toutes les provinces.
Les deputies de St-Domingue doivent A l'instant se pre-
senter an pied du Tr6ne. Et sous quel rapport serait-il
possible de les en exclure? "
Au commencement de septembre, deux des commissaires
se rendirent A Versailles aupres du ministry afin de con-
naitre la rdponse du Roi A la requete du 31 aoit. Ils
revinrent rendre compete A leurs collogues de leur
entrevue avec M. de La Luzerne. Celui-ci leur avait appris
qu'il avait remis, d&s le 4 septemnbre. leur lettre A sa
majpstd le roi, et pr6pare lui-mmre le rapport y relatif
qui fut presented et lu au Conseil le 11. Le ministry n'avait
pas voulu dire toutefois, malgre I'insistance de ses interlo-
cuteurs, le prononce du roi ni celui du Conseil d'Etat. (2)
Tandis que ce; dmnarches se poursuivaient en France,
les colons, A St Domingue, agissaient non moins activement
en vue du mime resultat. Ceux de la parties du Nord, les
pIus riches, les plus nombreux et aussi les plus remnants,
a lresserent a M. de Vincent, gouverneur intdrimaire, et A
M. de Marbois, intendant, la requete suivante : Supplient
humblement les propridtaires planters dans la parties du


(1) Premidre Denonciation solennelle d'un ministry, faite A
1'assemble national, en la personnel du comte La Luzerne, ministry
de la marine, etc. par le comte de Gouy d'Arsy, d6put6 de St -
Domingue etc. Paris, 1790, pp. 16 et 17 des pieces justificatives.
12) Proces-verbal de la Commission du 15 septembre 1788.
"remniere D.nonciation solennelle, etc, pp. 21 et 22 des Pieces
ja tificatives,




- 31 -


Nord de St-Domingue, soussignes, et ont I'honneur de vous
exposer que la prochaine tenue des dtats-generaux,
annoncee en France dans tous les papers publics. vous a
paru a veas-mdmes, Nos Seigneurs, devoir fixer I'attention
de la colonie... lo. Nous serious a jamais fl6tris aux yeux
de toute la nation, si la crainte de contribuer a l'acquitte
ment de sa dette pouvait nous faire oublier que nous
sommes francais ; 2o. En nous tenant aussi lichement a
l'dcart, nous n'echapperions cepen iant aux regards et aux
recherches de la metropo!e qui nous connait bien et qui
connait encore mieux les resources du sol que nous
cultivons; 30. Pour developper a la Nation assemblee ce
qu'il imported de lui faire connaitre, il faut bien que nous
ayons de Representants aux etats generaux, des D6putes
munis de nos instructions et de nos pouvoirs; par consequent
nous devons. par honneur comme pour notre int&rdt,
proceder promptement a la libre election de nos Ddputes
qui devraient ddjA 6tre rendus dans le Continent...
Ce consider, Nos Seigneurs, il vous plaise, attend la
notoriety publique, par votre propre fait, des arrets (du con-
seil du roi des 5 juillet et 8 aoft derniers, relativement. A la
convocation prochaine des etats gendraux da la nation don't
la colonies de St-Domingue est, sans contredit, la PROVINCE
LA PLUS IMPORTANTE, sous tous les rapports de commerce
et de navigation ; attend aussi la notoriety d'un autre
arrdt du conseil d'Etat du Roi du 5 octobre dernier, qui
appelle aux etats-generaux les provinces qui, come la
colonie de St-Domingue, ne faisaient point parties de la
monarchie francaise en 1614, dpoque de la derniere tenue
des etats g6n6raux en France, ORDONNER OU PERMETTRE
QUE DANS CHACUNE DES PAROISSES DE LA PARTIES DU NORD
DE CETTE COLONIE, IL SOIT CONVOQUE SANS DILAI ET DANS LA
FORME ORDINAIRE UNE ASSEMBLEE DES HABITANTS pour deli -
b6rer sur I'avantage ou l'inconvdnient d'envoyer inces-
samment dans le continent A I'Assemble gen~raie des
4tats g6ndraux de la nation, des deput6s librement choisis
et munis des pouvoirs et instructions de la colonies, a l'effet
d'y porter ses dolances au pied du tr6ne, comme toutes
les autres provinces du royaume ; ordonner que, pour main
tenir dans ces dites assemblies de paroisses le bon ordre et
la plus grande liberty des deliberations et suffrages, ie
commandant des milices de chaque paroisse et le comman-
dant pour le roi dans le lieu de sa residence, y seront
appel6s et presents, MAIS SANS VOIX DELIBERATIVE, et que
les suffrages seront recueillis par le plus ancient habitant de
chaque paroisse qui pr6sidera I'assemble et fera rddiger la
deliberation, du r6sultat de laquelle sera dress proces-







- 32 -


verbal en double minute par le plus ancien notaire du
quarterr" (1)
Les administrateurs de la colonie n'4taient pas favorable
aux voeux des colons. Leur reponse, quoique iinirecte, ne
se fit pas attendre. Le 26 decembre, ils rendirent une
ordonnance par laquelle ils declarerent que les intentions
de sa majesty, relativement soit a I'admission des deputies
des colonies aux Etats generaux du royaume, soit A la
forme dans laquelle ii conviendrait de recueillir les voeux
et les sentiments des colons sur cet important objet, ne leur
dtaient point encore connues ; mais qu'il pouvait etre
ndanmoins utile qu'Elle soit instruite des d6sirs et des
esperances de la majority des dits colons, ils autorisaient
et invitaient mdme ces derniers A leur exposer leurs
demands par lettres ou requetes, sans qu'elles puissent
cependant etre signees par plus de cinq personnel, faute de
quoi, elles seront rejetees comme nulles.
Les administrateurs mirent de c6t6 la requite don't ils
venaient d'etre saisis par les colons du nord, tout en invi-
tant les signataires leur en adresser d' atres dans
la forme prescrite par l'ordonnance. Ils derlarerent
en outre "NULLES ET DE NUL EFFET tou lte requetes,
MtMOIRES ou ecrits quelconques qui ,airient pu etre
ou seraient clandestinement pr&sentes aux habitats pour
etre par eux signs, et defendirent, confomni6ment aux
lois et reglements de sa majesty, toute SSEMBLEE ILLICITE,
sous peine d'etre, ceux qui y assisteraient, poursuivis sui
vant la rigueur des ordonnances. "
La Chambre d'agriculture et le eomitd du Cap prirent
ouvertement la direction du movement, decides a le mener
aussi loin que possible.
La lutte entire les colons et les autorites coloniales
qui se faisait sourdement, devint publique. D&s le 13
ddeembre, le comity se plaignit, par lettre adressee a
celui de Paris, de I'hostilite des administrateurs, qu'il
accusait de e'opposer aux voeux des colons. Dans cette
lettre, ii annoncait qu'on empc6herait ces derniers de
s'assembler en ajoutant "qu'une pareille procedure,
si elle avait eu lieu, ne servirait qu'A faire prendre aux
colons le parti de se montrer A decouvert, qu'ils IRAIENT
S'ASSEMBLER DANS LES PRISONS DU CAP OU DU PORT-AU-
PRINCE.

(1) Premitre d6nonciation solennelle etc, pp, 23 et 24 des pieces
justificatives.






- 33 -


Du nord, I'agitation gagnait rapidement les autres pro-
vinces. Les administrateurs tinrent tote a I'orage. Par un
arretd du 9 janvier 1789, la chambre d'agriculture du Cap
" declara persister, sans se departir du respect dfi aux
ordonnances de MM. les administrateurs, dans I'adresse
qu'elle leur a faite le 5 decembre afin de convoquer la
colonies sur le champ pour nommer les deput6s aux Etats-
g6neraux, si elle avise que bien soit, A la plurality des
voix, apr6s suffisante discussion et sauf a sa majeste
tenant les Etats-gendraux A les admettre, si bon lui semble."
Le 7 fevrier, les electeurs du department de I'Ouest
protestdrent a leur tour par une lettre adressde au comite
de Paris centre I'ordonnance des administrateurs. Dans
le but, disaient-ils, de ROMPRE LES VOEUX de tous les hahi
tants de la colonies pour empdcher que St Domingue eft
des representants aux Etats generaux, les administrateurs
ont rendu une premiere ordonnance le 26 decembre dernier,
qui suppose que les habitants sont partages sur cette
question d'interdt public... Si les citoyens desirent essen
tiellement d'etre represents pour se plaindre de L'ARBI-
TRAIRE qui a toujours regn6 dans les colonies, DES ABUS
DE POUVOIRS qu'on s'y est permis, DES VEXATIONS de tout
genre qu'ils eprouvent journellement, et pour lesquelles ils
sont sans recours, puisqu'ils voient leurs adversaires dans
leurs juges, s'ils ont A se plaindre d'une legislation locale
incertaine, variee a I'infini, capricieuse ou despotique,
selon les caracteres de ceux qui government, on le demand :
que front ces citoyens obliges de faire passer leurs senti-
ments par les mains des administrateurs et du ministry de
la marine, "LEUR ENNEMI ?" L'ordonnance etait finalement
declare DERISOIRE ET INCONSTITUTIONNELLE. "
Comme ceux du Nord, les habitants de I'Ouest soutin-
rent que le voeu, le d6sir d'etre represented aux ETATS-
GENERAUX etait UNANIME.
II n'y eut dans toute la colonie que 166 personnel a
manifester leurs voeux sur la question dans la forme
prescrite par I'ordonnance du 26 decembre : 49 habitants
exprimerent I'avis de s'en rapporter A la volont6 du roi :
43 se prononcerent centre l'idee d'une representation aux
Etats-gn&eraux. Ces 43 dtaient rdpartis comme suit : I dans
les 24 paroisses du Nord, 11 dans les 19 paroisses de
l'Ouest et 31 dans les 9 paroisses du Sud. (1) Dans ce
nombre se trouvaient compris beaucoup d'individus d6pen-

(1) Boissonnade, p. 185 D. nonciation solennelle d'un rninistre,
etc, pp. 33 et 31 des pieces justificatives.





- 4-


dant de I'administration : des conmmandants et majors
pour le roi, des commandants de milices et des officers (de
justice.
Le gouverneur et I'intendant, ignorant les intentions do
gouvernement royal, s'efforgaient de gagner du te;ps. Les
colons, eux, presses d'agir, tranhe'irent la que.Lion sans
6gard pour les administrateurs en passant outre a la
defense qui leur etait faite de se reunir. La chambre d'agri-
culture et le comity du Cap convoqudrent de leur autoritd
privee les assemblies paroissiales et les assemblies elec-
torales. Des elections plus ou moins clandestines eurent
lieu dans toutes les paroisses, et les electeurs reunis aux
ehefs-lieux des provinces nomm&rent des deputies aux
Etats-gne6raux. Ces operations se firent les 21, 28 decembre
1788 et le ler janvier 1789 dans le Nord ; en janvier
fUvrier dans I'Ouest, et en mars dans la province du Sud.
II suffit, pour faire ressortir la hardiesse avec laquelle
les colons proc6drdent dans eette circonstance, de rappeler
que dans le royaume, les elections aux Etats generaux
avaienteu lieu pour la noblesse, le clerge et le tiers-etat
par lettre de convocation royale, et en vertu du rIglement
electoral du 24 janvier 1789.
A Saint Domingue, I'autorit6 impuiissante, d'ailleurs sans
instructions, et peut -tre effrayee de I'agitation qui secouait
deja la colonie, avait laisse faire.
Ces elections s'etaient effectuees sous la direction occulte
de trois comites secrets, si6geant au Cap, au Pot -au-Prince
et aux Cayes. L'existence du premier remontait a juillet
1788 ; elui du Port au Prince avait etd former en janvier et
celui des Cayes en mars 1789 en vue precisement des
elections. Le premier comptait jusqu'ta 83 membres, les deux
autres, respectivement 21 et 10, tous choisis dans la classes
des grands propridtaires. Parmi ces derniers, figuraient des
personnages qui devaient exereer plus tard une notable
influence sur la march des 6venements dans la colonie : an
Cap, le marquis de Rouvray, Bacon de la Chevalerie Lar
cheveque-Thibault, etc; O'Gorman. Cocherel, Caradeux au
Port-au Prince; Marraud Desgrottes, des Rouaudieres,
G6rard, Duval-Monville, etc. aux Cayes.
La province du Nord avait design 15 deputes. Sept
furent choisis dans la colonie : M. de Laborie, Viau de
Thebaudieres, Arnaud de Marsilly, Larchev~que-Thibault,
le marquis de Rouvray, Jean-Baptiste Auray et Etienne
Lefdvre ; les huit autres 6taient pris parmi les planteurs
resident en France, et faisant parties de la Commission des
Neuf: Gouyd'Arsy, le marquis de Parroy, le comte de





-35 -


Vaudreuil, 1I cointe de Reynaud, le baron de Duplaa, le
comte de Noe, Chabanon Des Salines et de Ville-Blanche.
Celle de i'Ouest avait nomm6 egalement 15 d6put6s don't
six parmi les propri6taires presents dans la colonies :
O'Gorman, de Chabannes, de Cocherel, de Cottineau, Vincen-
don du Tour et de Courrejolles. Les neuf autres 6taient de
Choiseul-Praslin, Gouy d'Arsy, de Parroy, de Perrigny, de
Vaudreuil, les comtes de Reynaud, de Magallon, de Peyrac
et le chevalier Doug&.
Le Sud,moins important, n'avait elu que sept d6put6s don't
tros : Lomenie de Marm6, Gerard et Duval de Monville,
furent choisis dans la colonies, et quatre, le due de Choi-
seu!-Praslin, le marquis de Perrigny, le Gardeur de Tilly
et Bodkin Fitz-Gdrald, d6sign6s parmi les grands planteurs
habitant en France. (1)
Les trois provinces avaient dlu 37 deput6s aux Etats-
g6ndraux. Mais le nombre s'en trouvait r6duit en r6alit6 A
31 par suite des doubles 6!ections de Gouy d'Arsy, de
Parroy, de Perrigny, des comtes de Reynaud et de Vaudreuil
et du due de Choiseul-Praslin.
II
Les colons profitdrent de l'occasion qui leur dtait offerte
pour articuler leurs griefs centre I'administration colonial
En verti des pouvoirs et instructions remis aux deputes
de la province du Nord, ceux-ci eurent pour mandate de
demander : le maintien, en faveur de la colonies, du privi-
lege de s'imposer elle-meme conformement au systAme de
perception par les marguilliers des paroisses ; LA REFORME
DES POUVOIRS DU MINISTRY DE LA MARINE, DU GOUVERNEUR
ET DE L'INTENDANT, c'est-a-dire, L'ASSIMILATION de ST.-
DOMINGUE AUX PROVINCES DU ROYAUME ; LA CREATION
D'ASSEMBLEES PROVINCIALES AVEC LES MEMES ATTRIBUTIONS
QUE CELLES DE FRANCE, ET DON'T L'APPROBATION SERAIT NE-
CESSAIRE AUX RtGLEMENTS EDICTES PAR LE GOUVERNEUR ET
L'INTENDANT.
Les colons chargerent en outre leurs representants de
reclamer la reforme de la magistrature de maniire que
celle-ci fit composee exclusivement de planteurs comme
ci devant ; d'obtenir que les marriages entire les personnel
libres et les esclaves ne fissent autoris6s que par une
permission dcrite des administrateurs sur la demand des
assembles provinciales.


(1). Boisonnade, p. 157.







Autant et meme plus que la question de la magistrature,
une autre tenait a coeur aux planteurs : la liberty pour la
colonie de faire le commerce avec I'etranger.
En vertu du Pacte colonial, St.-Domingue, comme toutes
les colonies, ne pouvait en effet livrer ses products qu'a
la m6tropole, de meme qu'il ne pouvait importer les articles
necessaires a sa consommation que de France.
Les colons se plaignirent d'etre obliges de ne vendre qu'aux
seuls nego.iants et armateurs francais, lesquels abusaient
de ce monopole et s'enrichissaient A leurs d6pens.
II en resultait effectivement des abus revoltants de la
part du commerce de France qui avait fini par considerer
la colonie comnme son patrimoine exclusif. Aussi, la plupart
des habitations, des plantations, etaient elles lourdement
ob6res. L[ Pacte colonial avait cet autre inconvenient: toute
diminution dans la recolte du ble en France devenait im-
mediatement une cause de disette pour la colonie, et celle-ci
ne pouvait alors recevoir de l'etranger la farine n6cessaire
a la consommation que par une autorisation special et
provisoire des administrateurs.
Les deputes etaient en consequence charges de r6clamer
l'ouverture des ports de St.-Domingue, notamment au com-
merce anglais et americain.
Tel fut l'ensemble des doleances, voeux et reclamations
ies colons, consignes dans le Cahier remis pour instruc-
tions a messieurs les d6putes de la province du Nord, et A
presenter au Roi dans I'Assemblee des Etats-g6ndraux. (1)
Les planteurs firent largement les choses : ils accor-
derent pour frais de voyage et de sajour en France A
chaque deputy 25.000 livres. Cette valeur fut versee au
moyen de cotisations fournies par les signataires des actes
des assemblies dlectorales. (2)
Tout 6tait bel et bien consomme, lorsqu'ayant enfin recu
les ordres de la Cour, les admninistrateurs invittrent, le 10
avril 1789, les commandants particuliers A "faire connaitre
aux habitants 'que le roi avait decide dans son conseiL
que les colonies francaises ne d6puteraient point A la pro-
chaine convocation des Etats-gendraux, mais qu'il avait
cependant resolu que cette faculty leur serait donnee pour



(1).- Cf. Boissonnade, p. 167.
(2). Rapport de BarbM de Marbois et de Duchillau, cit6 par
Boissonnade, p. 167.


- 3G -







ia eo vocati .1 :.i:ibsequente, si tel 6tai leur vceu et celui
iies Etats-g6neraux du Royaume. Les e~ ctions qui venaient
d'avoir lieu dtaient regardees comme prematurdes, et la
presence des Deput6s de la colonie aux Etats-gdndraux
combine poivant devenir un embarras, parce qu'on ne
sauraic dan- lequel des trois ordres les classes. Sa Majest6
a peas6, disaient les administrateurs, qu'une affaire d'une
aussi grande importance ne devait tre d6cidee qu'i la
suite des plus mres d6lib6rations et par l'avis de ceux-
mimes qui ont le principal interit au resultat, c'est-A-dire
des etats-generaux et des habitants de la colonie. "
L[e government rcyal avait decid6 en consequence de
demander aux eats g6neraux leur sentiment sur la
question et aux colons de faire connaitre leurs voeux dans
une assemble colonial qui serait tenue dans le course de
l'annee.
Le comity du Cap riposta aussit6t par une lettre circulaire
aux 6lecteurs de la parties du Nord. II traita la communica-
tion des administrateurs de tissu d'impostures, assez
maladroitement concertees entire le ministry de la marine,
le sieur comte de La Luzerne et bes agents, les adminis-
trateurs de la colonie ". La criminelle connivence du sieur
comte de La Luzerne avec le sieur Barbe de Marbois n'a
d'autre objet que de nous arrdter, disait le comite, pour
ensuite nous accuser lachement aux 6tats generaux meme
de n'avoir pas voulu prendre part a cette aEsemblee dans
la crainte d'en supporter les charges. C'est le comble de
la perfidie. Lorsque ia nation entire se plaint du despo-
tisme et du brigandage des ministres ; lorsqu'elle est sur
le point d'en faire justice elle-mnme et de maintenir la
gloire du monarque et la majesty du people frangais, le
comte de la Luzerne veut conserve son empire sur nous;
c'est a lui que nous devons ce deluge d'ecrits imprimes et
publics dans les gazettes, journaux et mercures pour
I'affranchissement des, negres esclaves ; sa haine pour
nous le porte A employer tous les moyens pour nous trouble
et nous tourmenter. C'est notre plus cruel ennemi : hatons-
nous done de passer dans le continent, nous y serons recus
a bras ouverts par nos compatriotes europeens et par la
nation. "
La Chambre d'agriculture du Cap, par un arrete du 24
avril,protesta tout aussi vigoureusement contre cette decision
qui, a ses yeux, dtait plutot ministdrielle que royale ",
puisqu'elle n'avait pas etW rdgulibrement publiUe. La
colonie,soutenait-elle, ne pouvait ktre exclue des ktats-g6ne-
raux, et consid6r.e comme un membre amput6, destine a





- 38 --


la pourriture, loin du corps rendu A une sante vigoureuse
par une operation salutaire. Elle refusal de prendre en
consideration le project d'assemblee colonial, parce que
celle-ci ne pouvait compenser la non-representation de
St.- Domingue aux 6tats g6ndraux du Royaume. Une
assemble colonial ne serait d'ailleurs qu'une reu-
nion d'officiers, commandants et autres gens dependant
du gouvernement par leurs places, leurs appointments,
leurs grades et le desir de leur advancement ou des decora-
tions." Elle affirma de nouveau que le desir de deputer aux
Etats g6enraux etait universe dans la colonies et que
celle-ci avait autant de droit que les autres parties du
royaume a y 6tre reprdsent6e." Elle se prononca nettement
sur la question de savoir dans les rangs de quel ordre sie-
geraient lei representants de St.-Domingue : Assez honors
de representer la plus important colonie de l'univers, ils
front noblement le glorieux sacrifice de I'orgueil de leur
naissance et de leurs titres A servir leur patrie au moins
adoptive en pregnant place dans les rangs du tiers-dtat. "
Pour la Chambre d'agriculture, il ne pouvait dtre ques-
tion de laisser aux Etats-g6ndraux la decision A prendre
relativement a la representation colonial sans vouloir
exclure sans motif St.-Domingue de la convocation actuelle.
D'apres-elle, la colonie qui s'est donnee A la France doit
avoir les memes prerogatives que les provinces conquises
depuis 1614, epoque de la dernidre reunion des Etats-gdn&-
raux du royaume; elle reclame et protest d'avance contre
toute espece de d6cisionsdes Etats-gen6raux qui pourrait
lii pr6judicier directement ou indirectement, parce que,
non-senlement elle n'y aura Wt6 pas representee ni appelee,
mais qu'elle a ete exclue au m6pris de ses droits et de ses
solicitations. "
Malgre la double et vigoureuse champagne, menee dans la
colonies par le comitd et la Chambre d'Agriculture du Cap,
et par la Commission des Neuf A Paris, les colons perdirent
au moins provisoirement la parties. Gouy d'Arsy, commis-
saire-rapporteur de la dite commission, le plus remuant, le
plus actif des Neuf, avait multiplied les d6marches, et saisi
toutes les occasions pour servir la cause qu'il avait prise en
main.
Quand le conseil des Notables s'assembla le 3 novembre
1788, appeld par le gouvernement royal A delib6rer sur la
forme de convocation d'apres laquelle devraient se r6unir
les Etats-g6neraux, les planters en avaient profit pour
demander a la Cour d'inscrire dans le programme des
deliberations la question de la representation de St.-





- 39 -


Domingue. (1) N'ayant pas obeenu de succes de ce c6te, ils
en saisirent directement le conseil des Notables par un
mrmoire dispose le lendemain mime de sa reunion.
Cette demarche et cells qui suivirent n'eurent pas davan-
tage de succ6s : les Notables se separerent en decembre sans
que la question eft ete examine. Les Neuf, gens adroits
autant qu'ener iques, ne se tinrent pas pour battus.
Redoublant d'activite, ils se tournerent vers les Etats
g6ndraux, eux-nme es qui s'ouvrirent le 5 mai 1789.
Dans l'intervalle, la plupart des d6put-s de St.-Domingue
etaient arrives a Paris. Le 8 juin, ils s'adresserent aux trois
ordres rdunis A Versailles, pour demander leur admission.
La requate qu'ils presenterent A cette fin disait: "Au mo-
ment ot, pour le bonheur de la France, le Senat de la
Nation vient enfin de se former, une des plus grande
provinces de I'Euipire, la plus puissante peut-etre, la plus
productive sans doute, va suspendre un instant les delibe
rations importantes des Etats g6neraux et fixer sur -es
representants les regards des Pores de la Patrie... Ils
reclament la place de la colonie dans I'assemblee de la fa-
mille franchise. Voici que la Corse, la derniDre en date des
provinces acquises par la France, y est representee et
St. Domingue ne I'est pas."
A force de s'agiter et d'agiter la question de la repro-
sentation colonial aux Etats generaux, le Comite de Paris
avait reussi A la mettre A l'ordre du jour de l'opinion.
On s'en etait occupy dans le Royaume au moment des
elections, et des voeux plus ou moins formels, relatifs A
I'admission de representants des colonies aux Etats gene
raux, avaient 6te ins&res dans les cahiers de la Noblesse
et du Tiers-6tat. Les planteurs de St.-Domingue ne devaient
pas tarder A avoir cause gagnee. Le 15 juin, les d6putes
de la colonie presents A Versailles, furent admis A singer
provisoirement et sans suffrage, A cause de l'irregularit6
de leurs pouvoirs, dans l'assemble du Tiers-6tat.
L'Assemblee Nationale Constituante ( telle etait la quali-
fication prise par les Etats-generaux apres le serment du
Jeu de Paume ) trancha definitivement la question, le 4
juillet, par I'admission dans son sein de six deputies pour
St.-Domingue.
Les autres etaient autorises A rester dans I'enceinte a
titre de supplants et sans voix delib&rative. Il ne restait
aux deputds de St'-Domingue qu'A s'entendre entire eux


(1) Boissonnade, p. 102.







pour designer ceux qui devaient singer. Deux jours apres,
ils notifierent au Bureau les noms des six: c'dtaient
Cocherel et Gouy d'Arsy pour la province de l'ouest; de
THEBAUDIERES ET LARCHEVESQUE THIBAULT pour celle du
Nord; le marquis de PERRIGNY et GERARD pour le sud. (1)
Le triomphe des planters 6tait complete. Maigie fopposi.
tion formelie des autoritjs coloniales et du Gouvernement
royal, ils etaient parvenus A leurs fins. Mais, c'etait de ce
triomphe meme que devait sortir a la longue la ruine de
leurs ambitions.
Un autre group de grands planteurs, plus conservateurs,
plus avis6s, et qu'on verra paraitre bient6t, prdvoyaient deja
le danger d'une representation colonial. Ils craignaient
que le Corps LUgislatif, mal instruit de la situation des colo-
nies, ne prit un jour quelque measure funeste pour les
colons. (2)
Ces planteurs, qui se reunissaient A l'h6tel dii marquis
Mordant de Massiac, place desVictoires, avaient Ecrit sans
succes le 29 juin a l'Assemblee Nationale ,pour demander
de suspendre l'admission definitive des deputies de St-
Domingue. Leurs vceux se bornaient a accrediter de
simples "agents" aupres de I'As-emblee, et uniquement
charges de faire des petitions
C'etalt le systeme adopted par les planteurs de la Jamat
que pour surveiller leurs interits, c'est-A-dire pour
travailler au maintien de l'esclavage, depuis le jour of,
sur la motion de WILBERFORCE, la question de la traite
des noirs avait Bte I'objet d'un d6bat au Parlernent anglais.




(1) Boissonnade, pp. 272 et 273.
(2) Moreau de St.-MWry, Considerations...p 17.











CHAPITRE IV


I. -- LES PREMIERS TROUBLES. FORMATION DE TROIS
ASSEMBLIES PROVINCIALES. UNE ASSEMBLEE COLONIAL SE
REUNIT A ST-MARC. SES TENDANCES ET SES TRAVAUX.
ATTITUDE DES AFFRANCHIS ; PERSECUTIONS DIRIGIES CONTRE
EUX.
II.- LES PARTIES: POMPONS BLANCS ET POMPONS
ROUGES. DISPERSION DU COMITE PROVINCIAL DE L'OUEST
ET DISSOLUTION DE L'ASSEMBLIE COLONIAL.
III.- ATTITUDE DES PAROISSES DU SUD.
I
La nouvelle de la prise de la Bastille parvint en
septembre A St-Domingue. Elle porta au comble I'agiLation
des esprits, qui se faisait deja remarquer depuis la con-
vocation des Etats-generaux. Au milieu de I'enthousiasme
provoque par cet evenement, les habitants arbordrent la
cocarde national. Mais cela ne se fit pas sans donner lieu A
des troubles. Dans plusieurs localitis, des individus furent
molestes pour n'avoir pas pris la cocarde tricolore. Les
ateliers, gagnes par la contagion du sentiment revolu-
tionnaire, s'agit6rent. Le plus terrible, dcrivait nn temoin
oculaire, ce sont les noirs qui, entendant que la cocarde
6tait pour LA LIBERTE et L'IGALITE, ont voulu se soulever.
On en a conduit plusieurs A l'echafaud dans les grands quar-
tiers. Cela a tout appaise. Grand Dieu faut-il que notre
intdrdt nous force a soutenir la mauvaise cause et d'applau-
dir aux actes d'inhumanitd exerc6s centre ces malheu-
reux ? (1)
Les comitds secrets du Cap, du Port-au-Prince et des
Cayes qui veillaient encore, s'empardrent aussit6t de la
direction du movement rdvolutionnaire. Les colons, voyant
le gouvernement metropolitain mis en echec, se crurent
tout permis A I'4gard de ses agents dans la colonie. IIs
donndrent libre course a leurs sentiments don't I'hostilitd

(1) Lettre de Francois Raimond du ler octobre 1789 A Julien
Raimond in Correspondance de Julien Raimond avec ses freres
de St-Domingue.





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n'6tait que continue jusque-IA. Les premieres victilnes
choisies par eux furent M. de Marbois eL M. de Lamardelle,
procureur general pr&s le Conseil supdrieur du Port-au-
Prince. ces deux hauts fonctionnaire 6taient particulierement
detestes pour la part qu'ils avaient prise dans ia suppress
sion du Conseil sup6rieur du Cap en 1787 et la creation
d'un Conseil unique, sidgeant au Port-au-Prince.
Aussi, est ce du nord que partit l'orage qui fondit sur leur
tete "Une assemiblee, convoquee dans la salle de la comedies
du Cap, ddcida d'envoyer une deputation de enze personnel,
appuyeb par uie troupe de jeunes gens arms, forcer MM.
Lamardelle et Barb6 de Marbois A s'en aller de la colonie
ou a redresser les torts don't on se plaignait. Un sieur Bacon
de la Chevalerie... se mit a la tate de cette deputation. Mais
avant I'arrivge de cette etrange expedition au Port au-
Prince, l'intendant, averti de ce qui se passait, et cedant
aux vives instances du gouverneur, M. le come de Peinier,
s'embarquait pour la France. M. Lamardelle s'etait r6fu-
gid dans la plaine du Cul-de-Sac. (1)
La suppression du Conseil supdrieur du Cap elait un des
plus violent griefs des colons centre I'administration
colonial. Cette measure avait ete prise par le gouvernement
royal sur l'avis de M. de La Luzerne, alors gouverneur de
la colonies, et de M. Barb6 de Marbois. Mais I'intendant s'6tait
attire un redoublement de haine de la part des habitants
en s'opposant avec une grande fermet6 A leurs veux, lors-
qu'ils demanderent la convocation des paroisses pour la
nomination de d6putes aux Etats gdneraux.
Vers la mdme dpoque, en mai 1788, une dissidence s'6tait
6levee entire lui et M. du Chilleau, gouverneur, A propos
d'une measure administrative que celui-ci avait prise en
faveur des colons. II s'etait agi d'autoriser l'importation de
farines 6trangeres dans la province du sud, of la raretd de
cet article menagait la population d'une disette prochaine.
L'intendant ne crut pas devoir s'associer, a cette occasion,
aux dispositions arr6tees par le gouverneur, et ce dernier
dut agir seul A la satisfaction de la Chambre d'agriculture du
Cap et des colons qui lui adresserent des felicitations
publiques.
Du Chilleau fut d6sapprouv6 et rappeld par la Cout et son
ordonnance cass6e. On lui donna pour successeur le comte
de Peinier.


(1) DALMAS, Histoire de la Revolution de St-Domingue, tome
ler, pages 31 et suivantes.





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M. de Marbois l'avait emporte. Le rappel de ce gouver-
neur sicher A leur coeur, avait dt& pour les colons de la
depandanee di Nord I'occasion de manifestations des plus
bruyantes. Une adresse fut remise A M. Du Chilleau au
moment de son depart par la ville et les paroisses du
nord. Monsieur le marquis, y lisait-on, la'nouvelle de
votre prochain depart a jet6 la consternation dans les coeurs.
NIous n'aurions done effectivement qu'entrevu I'aurore du
beau jour que promettait A la colonie votre bienfaisante
administration. Vous abandonneriez vos enfants dans le
moment o~ ils ont le plus besoin de votre appui ?...
Revenez, et le nom de Du Chilleau, que nous ne pronon
cons ddej qu'avec admiration et attendrissement, sera
inscritdans nos temples, dans nos places publiques. Vous
verrez A votre retour les monuments de notre reconnais-
sance. (1)
Le depart force de M. de Marbois et la fuite de M.
Lamardelle n'etaient que le commencement des extrava-
gances et des usurpations augquelles allaient se porter les
colpns. Chaque phase de la revolution m6tropolitaine devait
provoquer par sa rdpercussion a St Domingue des troubles,
I'incohgren'ce et I'anarchie. L'esprit d'innovation qui tra-
vaillait la France continentale se deforma en passant dans
la colonie. Il y perdit ses tendances g6ndreuses et humaines
au contact de l'dgoisme et des prejuges coloniaux. La rdvolu-
tion devint anarchique et sanglante a St-Domingue bien
avant qu'elle ne le filt dans la metropole.
A I'instar de ce qui se faisait dans le Rovaume, des
cpmit6s s'install rent dans touted les paroisses et les gardens
nationals se pubstiturrent partput aux anciennes milices.
La province du Nord prit bient6t de sa seule autorite
I'initiative de la formation d'une assemble provincial.
Ij'exemple fut suivi par les deux autres provinces.
L'asemblee du nord se composait tout d'abord de simples
commissaires, nommrs par la ville du Cap et la banlieue;
ellp n'6tait chargee que du maintien qe I'ordre et n'avait
rien d'un corps deliberant. D4ns la suite, les diverse
paroisses furert invitees a y envoyer des deputes, et elle
prit, 4 partir de ce mornent, le titre d'assembl6e provincial
administrative du Nord. (2)
Les blancs, uniquement int6ress&s au redressement de
leurs proppes gpiefs, se croyaipnt seals appeals &

(1) D6nonciption solennelle, etc. p 77 des pieces justificatives.
(2) DALMAS, tome ler pp. 36, 37 et 38.




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b6ndficier des changements qui s'annoncaient. Ils n'envi-
sageaient pas autrement I'application des principles de la
revolution.
Aussi, se livraient-ils sans reserve aux entrainemnebts
de leurs passions.
En attendant, l'enthousiasme le plus violent debordait
de toutes parts: les mots magiques de liberty et d'egalite
etaient sur toutes les levres. Les consequences ne pouvaient
guere tarder a se produire dans une society comme celle
de St.-Domingue. Si les esclaves tendaient dejA avidement
l'oreille, les affranchis pouvaient ils rester indifferents au
movement qui entrainait tous les esprits? Ces hommes
qu'un prejuge seculaire maintenait dans I'abjection, entre-
virent pour la premiere fois la possibility d'une regeneration
social. Ne s'imaginant pas, dans les premiers moments,
que libres et francais. les droits nouvellements proclames,
pouvaient leur Wtre contests, ils petitionnerent dans certain
quarters pour reclamer la quality de citoyens actifs. La
rage des colons blancs s'exerca immediatement contre
eux. Un homme de couleur nomme LACOMBE fut pendu
au Cap pour avoir adresse une pareille petition a l'assem-
blEe provincial du Nord. Le 19 novembre, FERRAND DE
BAUDIERES, blanc, juge A la s6nechaussee du Petit Goave,
qui avait rEdige une petition dans le meme sens pour les
hommes de couleur, fut arrete chez lui et trained dans la
rue. AssassinB par un people furieux, sa tete fut tranchee,
planted au bout d'une pique et promenee A travers la
ville.
A AQUIN, un vieillard paisible, LABADIE, homme de
couleur, soupqonne seulement d'avoir en sa possession
une copie de la petition qui venait d'occasionner la mort
de Ferrand de Baudieres, se vit assailli A coups de fusil
sur sa propri6te. Les meurtriers s'emparerent de lui,
l'attacherent A la queue d'un cheval, fouettdrent I'animal
et se retirkrent. Labardie eut etW fatalement tue, s'il n'avait
ete secouru a temps par ses esclaves et des voisins.
Tandis que les colons, devenus furieux a la seule idde
d'un partage de droits avec les mulatres et negres libres,
se livraient A ces atrocit6s, des instructions relatives A Ia
convocation d'une assemblee colonial arriverent au Cap.
Un change de vues avait eu lieu, A cet effet, A Paris
centre M. de LA LUZERNE, ministry de la marine. les
d4putes de St.-Domingue et les planteurs du Club Massiac.
L'assemblee provincial du Nord s'empara des ddpeches
du ministry adressees aux administrateurs de la colonie,
et prit sur elle de rendre publiques les instructions en





- 45 --


question. Le 24 decembre, e!le adressa une longue lettre
aux assemblies provinciales de I'Ouest et du Sud, oi elle
critiquait de la maniere la plus acerbe le mode de convocation
prescrit par le Gouvernement royal.
Elle y disait: "le project d'ordonnance pour cette convo-
cation n'est signed que de M. de LA LUZERNEseul; aucun
ordre du roi n'est joint aux depeches de ce ministry. Tout
le monde a trouve singulier que M. de LA LUZERNE pr6sente
le voeu des colons residant A Paris, c'est- dire d'une
tries petite parties de la colonie, comme le voeu de la colonie
entire, Iorsqu'il dit que ce mode est celui que les colons
ont souhaite eux m8mes. Puisqu'il voulait accorder a la
colonie le voeu qu'elle souhaitait, c'6tait a St. Domingue et
non en France qu'il devait interroger sur celui de la
colonie; les colons r6sidant A Paris ne font pas la colonie.
M. de La Luzerne devait commencer par 6tablir des assem-
blies provinciales qui eussent convenu entire elles du meil-
leur mode de convocation d'une assemble colonial, et qui
eussent prdpard les grands changements A faire dans
I'administration de la colonie, C'est ce que le corps de la
deputation n'a cess6 de lui demander, et qu'il a constam-
ment refuse. Son project de convocation d'une simple
assemblee g6enrale, et le mode de cette convocation n'ont
et0 approuves que par sept d6putes, parmi lesquels il ne
s'est meme trouve qu'un seul ayant voix delibdrative A
I'assemblde national, et encore le project ainsi que ce
mode de convocation sont-ils uniquement I'ouvrage des
colons de Paris (1) que le ministry eut I'adresse de susci-
ter contre les deputes de la colonie...
Aujourd'hui, messieurs, concluait l'assemblee provincial
du Nord, que vos vues et les n6tres s'accordent pour avoir
une assemble colonial, nous devons rentrer dans les plus
grands details sur le mode de convocation prescrit par le
ministry aux administrateurs, et vous faire connaitre nos
principles et en quelque sorte notre profession de foi sur
I'organisation et les pouvoirs de cette assemble.
II faut une assemble g6n6rale de la colonie, et cette
tenue doit avoir lieu le plus t6t possible. VoilA le mot. II
faut donner aux colons une representation parfaitement
libre, pour qu'ils puissent proposer sans contrainte et avec
la plus entire confiance. ce qui leur apparaitra le plus


(1). Allusion au Club Massiac ou SociWt6 correspondante
des colons franqais, don't La Luzerne avait adopt les vues plutat
que celles des deputies de St.-Domingue.





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avantageux aux intergts de I'lle ; et en consequence, cette
assemble doit 6tre uniquement composee de representants
des diffdrentes paroisses et s6 nchavss6es, librement elus.
VoilA quel en est I'esprit.
La colonies fait sans doute parties de la confeddration qui
unit toutes les provinces de 1'Empire francais ; c'est done
comme allide et pon comme sujette qu'elle figure dans
I'assemblee de la grande famille...
La colonies a done le droit de faire elle-meme sa consti-
tution en tout ce qui regarded son regime int6rieur ; ce
n'est que dans ses rapports avec la metropole, soit en ce
qui touche les impositions, soit en ce qui concern le com-
merce ou enfin en ce qui tient A l'union commune et g6n6-
rale, que son droit se borne A des propositions qu'il dependra
de la metropole d'accepter ou de refuser. Et A cet 6gard,
on dolt tout esp&rer, tout attendre de I'esprit de justice
qui dirige l'Assemblee national.
Qu'importe, en effet, A la m6tropole que la colonies ait un
regime different de celui de toutes les autres provinces du
royaume, pourvu qu'elle contribute comme elles A l'utilit6
gendrale ? C'est IA tout ce que la France peut exiger, par
ce qu'elle n'a pas intd6rt A exiger d'autre chose ; car I'in-
teret est la measure des droits de society A society comme
il est la measure des droits de particulier A particulier. "
Cette profession de foi trahissait dejA cet esprit d'indd-
pendance qui devait animer l'assembl6e gendrale de
St-Marc. Le mode de convocation prescrit par le ministry de
la marine fut dcarte, et A la suite d'un change de vues, les
trois assemblies provinciales y substituarent un autre, de
leur seule autorit6.
On d6cida d'dcarter de la future assemblee colonial les
agents de l'autorite, toutes les personnes relevant A un titre
quelconque du gouvernement. (1)
II
DWs fvvrier 1790, les paroisses furent convoqu.es par
des arrdt6s, eman6s des assemblies provinciales en vue des
elections. Mais une disposition sp6ciale de ces arret6s
excluait les mulatres et les negres libres des assemblies
primaires. (2) Les d6putes devaient se reunir le 25 mars &
St.-Marc, lieu fixed pour leurs deliberations. 1ls s'y consti-

(1. ) De Pops, Considerations sur la situation politique de St.
Ppingue. p. 16.
(2.) J. Ph. Garran, Rapport sur les troubles de St-Domningue ;
tome ler, p. 7.





- 47 -


tuerent le 14 avril en assemblIe g6nerale de la parties
francaise de St. Domingue. Le titre d'assemblee colonial
avait ete carte IN LIMINE LITIS a cause de I'idee de ddpen-
dance qu'il impliquait.
Pour marquer ses sentiments A l'egard des hommes de
couleur, I'assemblee generale ordonna, par une decision du
19 avril, aux troupes qui gardaient le lieu de ses seances
d'ecarter avec attention la plus scrupuleuse de son
enceinte intirieure et exterieure les personnel de couleur
et les esclaves. Elle fit plus :elle decreta que les lettres
et paquets qui pburraient venir du dehors A l'adresse des
gens de couleiir, seraient ouverts, quant a present, par les
assemblies provinciales et les comit6s paroissiaux, lesquels
seraient tenus d'envoyer iacessamment a l'assemblee g6nd-
rale tout ce qui leur paraitrait suspect et contraire au bon
ordre. "
Cette measure surprenante avait 6tM prise, parce qu'on
6tait au courant des dcmarches que faisaient 5 Paris
quelques hommes de couleur aupres de l'assemblee natio-
nale en vue d'obtenir I'dgalite des dteits avec les blanco.
Une rixe qui eut lieu dans ce meme mois d'avril
entire des blancs et des homes de couleur, proprietaires
au Fonds Farisien, paroisse de la Croix-des-Bouquets, vint
fournir une autre occasion a I'assemblee gnrirale de
donner la measure de son hostility a l'dgard des affranchis.
Un animal appartenant A un mulAtre nomm6 Desmares
avait et' captured sur une habitation voisine. L'econome, un
blanc, exigta le droit de prise avant de le rendre au pro-
prietaire. Le mulAtre s'inclina et paya.
A quelques jours de IA, ce dernier captura dans ses champs
un animal appartenant A I'habitation de son voisin, et
rdclama le payment du droit de prise. Le blanc, outre,
se transport chez Desn.ares, I'injure A la bouche. II
fut bouscul6, terrasse et renvers6 par son adversaire.
Humili. et furieux, il court A la Croix-des-Bouquets et
requit la force publique pour punir I'insolence du mulatre.
Accompagne d'un exempt de police, il reparut chez Desma-
res qui fut rappeld par I'exempt au respect qu'il devait
A un blanc. Mais le mulatre, fort de son droit, ne se laissa
pas intimider. Les blancs du voisinage s'arment, pleins de
menaces. Inform de ce qui se passe,Desmares s'dloigne avee
sa famille. Les blancs arrivent, enfoncent sa mason et
brisent ses meubles. Indign6, il revient sur ses pas et fait
feu sur les assailants, don't un est bless. D'autres hommes
de couleur arms se joignent A Desmares et contraignent






-48-


les blancs A rendre trois enfants qu'ils avaient lies et enle-
v6s de I'habitation.
Cette affaire provoque la plus vive excitation non seule-
ment dans la paroisse, mais encore jusqu'au Port-au Prince.
On n'y parole que de la revolte des mulatres. Un detache
ment, muni de canons, part de cette ville en marche contre
Desmares et ses compagnois. Ceux ci se sauvent en hate et
gagnent le territoire espagnol. Arrives sur les lieux, les
blancs incendierent les propri6te6 des fuyards et toutes les
habitations des hommes de couleur du quarter.
L'assemblde g6ndrale, furieuse de la tentative de resis
tance des hommes de couleur du Fonds-Parisien, les declara
" traltres A la patrie et rebelles aux blancs; Les measures
les plus extravagantes furent proposes dans son sein. Une
proscription gdnerale allait 6tre decrdt6e contre les gens de
couleur sans I'intervention du ddputd SUIRE, colon de la
parties du Sud. L'assembl6e ddfendit, a partir de ce moment,
auix hommes de couleur de sortir de leurs paroisses sans un
permis des comit6s locaux ; mais sur la motion faire par un
membre A la suggestion de Suire, elle declara prendre
ndanmoins "sous sa sauvegarde et sa protection tous ceux des
gens de couleur qui se comporteraient bien A I'avenir. (1)
Poursuivant ses travaux, I'assemblee rendit le 20
mai un decret sur I'organisation des municipalities. A
cette occasion, elle refusa de reconnaitre la quality de cito-
yens actifs aux blanco mesallids, c'est-A-dire naries a des
femmes de couleur.
Son esprit d'independance, les usurpations auxquelles elle
se livrait, finirent par lui susciter une rivale dangereuse
dans I'assembl6e provincial du Nord, et des adversaires
ardents dans tous ceux qui, par leurs emplois, se ratta
chaient au gouvernement de la colonie. Et le gouverneur
don't I'autorite etait sans cesse battue en breche, rallia peu
A peu autour de lui les gens paisibles ou interesses, qu'effra-
yait le systdme d'envahissement de I'assemblee. Celle ci
prenait, -en effet, de p:us en plus I'attitude d'un corps
souverain. Elle s'6tait attribun un droit de presdance sur le
gouverneur-gdndral. Apres avoir appele ce dernier ainsi
que l'intendant A sa suite, elle s'6tait enhardie jusqu'A les
mander par decret A sa barre. Elle en dtait arrivee A crer
dans son sein des comitea de la guerre, de la marine et de
diplomatic. (2) Enfin, le 28 mai, elle rendit le trop fameux

(1) Lettre de Suire date de St Marc. 30 avril 1790, A Julien Rai-
mond. Debats dans l'affaire des colonies, tome III, p. 100.
(2) Dalmas, tome ler, p. 55.








decret fixant les bases constitutiennelles du geuvernement
de la colonie. Ce fut le coup de grace porter A son influence.
L'assembl~e provincial du Cap y rdpondit aussit6t par le
rappel de St-Marc des deput6s de la dependance du Nord.
Les six deputds de cette province et deux autres se retirdrent,
effet, "apres avoir refuse d'apposer leurs signatures au
bas du decret, considdr6 par eux come un acte de rebellion
vis-A-vis de la metropole. (1)
Au debut, le gouverneur avait adopted, en presence des
tendances envahissantes des corps populaires, une politique
de temporisation et de laisser-faire. 11 paraissait dispose A
marcher d'accord avec les diffdrentes assemblies de la
colonie. Le 15 janvier, A une seance du comite provincial de
I'Ouest, le comte de Peinier avait condescendu jusqu'A preter
le serment de ne jamais faire marcher les troupes centre
les citoyens, si ce n'est A la requisition des officers muni-
cipaux ou du comitd, A leur defaut. (2) 11 s'dtait rendu
le 19 avril A St-Marc, et avait manifesto au sein de I'as-
semblee son desir de "concourir avec elle au bien de la
colonies par tous les moyens qui dependaient de lui. (3)
Mais le d6cret du 20 mai sur l'organisation des munici
palit6s dtait venu provoquer un schisme entire lui et I'as-
semblee g6n6rale.
Le comte de Peinier avait pris position contre ce decret,
de mime que l'assemblee provincial du Nord.
Un rapprochement dirig6 contre l'assembl6e de S.-Mare
allait s'effectuer entire le gouverneur et I'assemblee
provincial du nord. Cette derniere mit tout en oeuvre
pour renverser la municipality du Cap, 6tablie antdrieure-
ment au d6cret, mais don't la majority 6tait acquise A la
politique de l'assembl6e g6n6rale. Dans le but de dissoudre
la coalition don't elle etait menace, I'assembl6e de St.-Marc
fit partir une deputation pour le Cap. Cette demarche
n'eut d'autre resultat que de reveler I'embarras de sa
position et l'6tendue de sa faiblesse. La d6putation requt
de I'assemblee provincial un accueil froid et hautain.
Rebutde de ce cote, elle entra en rapport avec la muni-
cipalite. L'assembl6e provincial qui 6tait en lutte avec
ce corps, en prit ombrage et invita, par un arrat6 du


(1) DALMAS, tome ler pp. 51 et 52.
(2) Relation de ce qui s'est passe A St-Domingue, avant et aprs
le depart forci de l'assemblie colonial. Brochure sans nom d'auteur.
Paris, aoft 1790. p. 4.
:(3) Idem.





-50 -


17 juin, la deputation A quitter le Cap sous vingt-quatre
heures, II fallait bien obtempdrer A cette mise en demeure ;
mais avant de s'y conformer, les envoys de I'assemblee de
St.-Marc firent une visit officielle a la municipality, au
sein de laquelle se produisirent de bruyantes manifestations,
La rupture etait des lors consomme entire les deux
assemblies.
Entre temps,I'Assemblee Nationale avait rendu, a la suite
de pressantes d6marches de quelques homes de couleur
qui se trouvaient a Paris, le Decret .du 8 mars relatif aux
colonies. Cet acte parvint A St-Domingue A la fin de mai,
et fut enregistre en juin par I'assembl6e gendrale. II etait
accompagne d'une Instruction ddcr6tde le 28 et destinde A
en faciliter I'application. L'article IV de 1'Instruction etait
ainsi libell6: "Immddiatement apres la proclamation du
d6cret et de l'Instruction, toutes les personnel ages de 25
ans accomplish, propri6taires d'immeubles, ou, a d6faut d'une
telle propriety, resident depuis deux anndes, se reuniront
pour former l'assemblde colonial, Aux terms du decret
du 8 mars, des assemblies coloniales devaient etre dlues
dans les colonies oi I'en n'avait pas encore procede A de
telles elections ; mais IA ofi il en existait ddji, les paroisses
6taient autoris6es A s'assembler soit pour les confirmer, soit
pour les renouveler.
Les hommes de couleur 6taient necessairement compris
dans la categorie des personnel mentionndes dans l'article
IV de l'Instruction du 28 mars. Mais les intentions de I'AP-
semblde national furent m6eonnues par les blancs. Ceux ci
soutinrent qu'eux seuls dtaient designs par les mots :
TOUTES PERSONNEL.
Les instructions adressdes par le gouverneur aux mar-
guilliers des paroisses pour la tenue des a-sembldes pri-
maires, exclurent les negres et les mulatres libres des dites
assemblies. Les blancs s'appliquarent partout a intimider
les gens de couleur, a briser le resort de leur Ame. Les
persecutions redoubldrent. Aux Cayes, le president de I'as-
sembl6e provincial fit entendre ces paroles aux hommes de
couleur, appelds A la barre : "vous avez dtd mand6s a la
"barre de I'assemblde... dans la just persuasion oi sont
" les membres que vous ne demandez et ne sollicitez qu'une
"explication de ses arrdt6s, ainsi que des decrets de l'as-
"semblde gendrale de St-Domingue, pour vous y conformer
"entidrement et dans toute leur 6tendue. Vous avez A vous
" pr6munir centre les insinuations dangereuses ,que quel-
" ques-uns des v6tres cherchent A rdpandre et A communi-
" quer, lesquelles vous precipiteraient indubitablement dans





-51 -


" une foule de calamit6s aussi terrible que justement md-
"rities, si vous vous abandonnez A de pareilles suggestions ;
" et vous avez encore a vous p6ndtrer de cette grande et
importante v6rite que rien ne peut d6truire ni m@me
" alterer la ligne de demarcation que la nature etnos insti-
" tutions ont egalement et irr6voeablement fixde entire vous
" et vos bienfaiteurs.
D'apres les decrets de I'assemblde g6ndrale de St.-Do-
" mingue qui obligent impdrativement et indistinctement
" tous les individus de cette colonie, ii vous est enjoint,
" sous peine d'etre declares coupables de crime de 16se-
' nation, et d'etre poursuivis comme tels, de ne plus sortir
" de chez vous arms, A moins que vous ne soyez comman-
" des pour quelque objet de service soit de la part de vos
" officers, soit de celle des comites paroissiaux ; et il vous
'est egalement detendu de sortir de vos paroisses sans
' etre pr6caucionnes au prealable d'un passe-port du comit6
" de votre paroisse...
L'Assemblde national, vers laquelle quelques-uns des
" v8tres s'6taient retires, vient de promulguer pour son
" decret du 8 mars, que la colonie de St-Domingue demeure
" autorisde a faire connaitre son veu sur la constitution,
" la gislation et l'administration qui conviennent A la
" prosp6rite et au bonheur de ses habitants, et qu'elle n'a
" jamais entendu les assuj6tir A des lois qui pourraient
" tre incompatible avec leurs convenances locales et par-
" ticulibres.
Vous devez done desormais vous adresser a l'assemblee
gnerale de St-Domingue, et vous n'auriez df jamais
avoir recours a d'autre tribunal pour obtenir l'ameliora-
tion don't votre sort et votre situation sont susceptibles,
"en vous soumettant A tout ce qu'elle peut et pourra
ordonner.
Vous pouvez cependant etre assures, et nous vous le
confirmons de la manidre la plus solennelle. qu'elle vous
maintiendra dans I'exercice de vos droits civils, et qu'elle
"s'occupera surtout, par une combinaison plus heureuse
dans ses lois, des moyens de vous mettre A I'abri de toute
vexation particuliere, de maniere que tout attentat en ce
genre, s'il ne devient pas impossible, ne restera du moins
"jamais impuni, quels que soient l'etat et la condition de
celui qui I'au'ra commis. Mais gardez-vous de faire des
demarches qui seraient incompatible avec I'etat de subor-
dination dans lequel vous devez rester et persevrer avec
"les blancs, et a la deference respectueuse que vous
leur devez, et n'ayez pas l'orgueil ni le ddlire de croire que




-52 -


" vcus puissiez jamais marcher A 1'dgal de vos patrons, de
" vos bienfaiteurs, de vos anciens maltres, ni de participer A
" toutes charges publiques et tous les droits publics." (1)
Les hommes de couleur demeurerent a I'dcart des assem-
bl6es 6lectorales; la tres grande majority des paroisses
confirm l'assembl6e gdenrale. Une proclamation du comte
de Peinier du 13 juillet annonga le resultat des elections.
Les jours de I'assembl&e n'etaient pas moins compt6s ; car,
son eclatant succs n'avait pas desarm6 ses adversaires. Et
comme la force materielle 6tait de leur c6te, ils ne devaient
pas tarder a en venir A bout.
II
La march de la Revolution avait suscite deux parties dans
la colonie: les ROYALISTES ou Pompons blanes et les PA-
TRIOTESOU Pompons rouges. Le nom de Pompons blancs
porter par les premiers, venait de cette particularity que les
volontaires du Port-au-Prince, qui en faisaient parties,
avaient un pompon blanc A leur chapeau. On donna par
opposition celui de Pompons rouges aux Patriotes.
Le parti Royaliste, appelO aussi CONTRE REVOLUTIONNAIRE,
se composait principalement d'individus qui se rattachaient
A l'ancien Regime par leurs traditions et leur naissance, et
qui voyaient leur position dans I'administration colonial
menacee par les tendances des corps populaires, par le
movement r6volutionnaire. On remarquait dans les rangs
de ce parti le gouverneur, les commandants particuliers des
provinces, les officers des regiments mrtropolitains en
garnison dans la colonie. Tous ces gens, militaires de
leur 6tat, appartenaient a la noblesse du Royaume. IIs
sympatisaient avec la Cour et detestaient d'autant la Rdvo-
Intion. Les gros negotiants, creanciers des colons, effrayes
des secousses qui annoncaient la ruine prochaine de St-
Domingue, et tremblant pour leurs intdrets materiels, s'y
6taient rallies. 11 en etait de meme de tous ceux qui occu-
paient une fonctien publique dans la colonie.
Un home, jeune, actif, entreprenant, le chevalier Du-
plesiis de MAUDUIT, colonel du regiment du Port au-Prince,
conseiller intime et bras droit du comte de Peinier. 6tait
t'ame de ce parti.
Le parti Patriote 6tait compose des elements les plus
divers : de PETITS BLANCS, aubergistes, boutiquiers, trafi-

(1.) Extrait des deliberations de I'assemblie provincial du Sud.
Seance du 10 mai 1790 Cf. D6bats dans l'affaire des colonies,
tome ler, pp. 105 et suivantes.





- 53 -


quants, a qui la Revolution promettait consideration,
influence et fortune ; d'avoeats, de gens de robe en general,
heureux d'applaudir au triomphe du Tiers- tat et A la ruine
des privileges fondds sur la naissance.
Les Patriotes dominaient principalement dans les muni-
cipalitse et les trois assemblies provinciales. Ce sont eux qui
creeront plus tard dans la colonie ces clubs ou societ6s
des amis de la Constitution sur le module de ceux de Paris.
Les deux parties 6taient divisds sur la question de
l'organisation colonial. Le systdme preconise par l'as-
semblee de St Marc, et que soutenaient les Patriotes,
allait presque A I'INDIPENDANCE. Les membres de
cette assemblee n'admettaient pas que la colonie pat
etre regie par des lois autres que celles qui dmaneraient de
ses repr6sentants, r6unis en un corps distinct des assemblies
indtropolitaines. Ils voulaient en outre que le gouvernement
colonial fit subordonn6 completement A une assemble
locale. Le parti royaliste combattait ces tendances, d'abord
parce qu'il 6tait hostile A la revolution, et ensuite, parce
qu'il redoutait que la colonie ne fat separde a la longue de
la mere-Patrie, en I'espece, de la Monarchie francaise.
Pour se faire des partisans centre l'assemblee de St-Marc,
les chefs de ce parti, couples et adroits, se montraient dis-
poses a manager la classes des gens de couleur libres, que
persecutaient violemment l'assemblde gendrale et ses
adherents. Ils parvinrent de bonne heure a les gagner en
grande parties. Le comte de Peinier avait recommande aux
commandants particuliers une attitude de management A leur
regard : nous avonb A nous louer des dispositions que mani-
festent les gens de couleur. II est devenu plus necessaire
que jamais de ne leur donner aucun degoft, de les
encourager, de les traiter comme des AMIS ET DES BLANCS.
Votre conduite A leur dgard doit etre menagee et prudent :
des ENTRETIENS, DES MARQUES DE CONSIDERATION ET D'IN-
TERET opdreront I'effet que nous ddsirons. "
Au fond, Royalistes et Patriotes, bouffis de prejug6 de
couleur, m6prisaient 4galement ces hommes pour lesquels
ils avaient le meme eloignement ; mais les royalistes en
avaient besoin pour pouvoir terrasser leurs adversaires.
Cette tactique lear rdussit pleinement : les hommes de cou-
leur se firent partout pompons blanco. M. de Mauduit en
incorpora un grand nombre dans le corps des volontaires
du Port-au-Prince;
Le gouverneur et l'assemblee provincial du Nord, coalis4s,
deciderent de brusquer le movement qui devait renverser
I'assemblde de St-Marc. Pour y parvenir plus ais6ment,





-54 --


Peinier et de Mauduit rdsolurent de se debarrasser d'abord
du comnit6 provincial de l'Ouest. Dans un conseil tenu au
gouverriement le 29 juillet au matin, des dispositions furent
prises pour arrdter les priticipaux membres du comity et
lears adherents. Mauduit se charge de cette operation.
Le comite provincial sidgeait d'ordinaire A la rue Dau-
phine (1), A 1'dtage du corps-de-gardes des gardens nationals
des districts,dans I'ilet compris entire les rues des Fronts-Forts
et Bonne foi. Accidentellement le comity s'assembla dans la
soiree, non au lieu ordinaire de ses seances, mais au domi-
cile de l'un de ses membres, le sieur Duchemin. De Mauduit
sort des casernes A la tate de quatre-vingts hommes de
son regiment, un contingent de volontaires pompons blancs,
et deux pieces de canon, se dirigeant vers la rue
Dauphine. 11 place un poste A I'angle des rues des Fronts-
Forts et Dauphine et un autre a celui des rues Bonne-foi
et Dauphine. Les citoyens presents au corps-de gardes
cherchent a se rendre compete des motifs de ces dispositions
militaires et ne tardent pas a se convaincre qu'ils vont @tre
attaquds. Le capitaine-gendral des districts prend aussitOt
des measures pour repousser toute insulte. II fait garder
par un detachement la salle des seances du comite, oft sont
les drapeaux des gardes nationals.
Mais les sentiielles qui se trouvent aux deux extrdmitds
de I'iiet soht'ddsarmdes par ordre de Mauduit, et les deux
postes avancent en se rapprochant vers le centre. Le corps-
de-gardes est envahi par les soldats, ba'onnette au canon,
apres une d6charge d'artillerie et de mousqueterie. Les
gardes nationaux, incapables de leur opposer une sdrieuse
rtsistance,se satvent par la cour don't ils escaladent les murs.
II n'y eut pas moins d'une vingtaine de blesses et plusieurs
ttijs, don't le capitaine des districts, le sieur Bourdelier.
Maiiuduit enleva les drapeaux ainsi que les registres du
comtite, qu'il transpotta aux casernes. Trente individus
furent emmends prisoniiers.
La malignity publique baptisa le corps-de-gardes de la
rue Dauphine du nom de Fort-Capon. (2)
L'expodition n'avait eu en some qu'un demi-succs:
on n'avait pas trouvi sur les lieux les membres du comite,
et plusieurs d'entre eux, avertis la nuit m8me de ce qui se
passait, quitterent precipitamment la ville ou se cachkrent.

(1) Aujourd'hui RUE DU CENTRE, Cf. le plan du Port-au-Prince,
atlas de Moreau de St-MWry.
(2) Gatereau, Courrier politique et litt6raire du Cap-FranCais,No 9,
31 mars 1791, 2e ann6e.






-55 -


Quand on se pr6senta chez eux pour les arrdter, ils
l'y 6taient plus.
Le lendemain, le gouverneur lanca une proclamation oti
il qualifiait la reunion d'attroupement nocturne, et par
laquelle ii declarait casser le comite provincial.
Des la veille, ii avait pris la meme measure A 1'dgard de
l'assemblee de St.-Marc ; il 1'accusait de viser a l'ind6pen-
dance et en d6clarait les membres et les adherents "trai-
tres a la Patrie et criminals envers la nation et le roi".
Le comte de Peinier annoncait qu'il allait faire marcher
les troupes pour disperser I'assemblee gen6rale.
Il terminal en ordonnant A tous les officers pour le roi
de le seconder et en invitant les citoyens, rests fid6les a
la nation, a la loi et au roi, A se rdunir ~ lui pour concourir
A sauver la Patrie (1).
La nouvelle de cette measure parvint le 31 juillet d St-
Marc. L'assemblee general parut d'abord decide a faire
tete A 1'orage. Elle prit un d6cret par lequel elle "invita,
au nom de 1'honneur et du salut de la patrie en danger,
toutes les paroisses A accourir trds promptement au secours
de leurs freres du Port-au-Prince, et declara a son tour
le comte de Peinier et les sieurs Mauduit, Coustard, La
Galissonnidre, et de La MerveillBre, traitres A la nation et
ennemis publics (2). Par un second decret, elle qualifia d'in-
competente, de seditieuse et d'attentatoire tant aux decrets
de I'Assemblee national qu'aux droits des citoyens de la par-
tie franqaise de St-Domingue, la proclamation "mensongere
et despotique" du comte de Peinier. Elle ne s'arr6ta pas IA.
Par un dernier decret, A la m.me date, elle prononca la
destitution du gouverneur et fit defense A qui que ce fit
de lui obdir, "sous peine d'etre reput6 complice de sa tra-
hison." Aux terms de ce decret, le commandement gene-
ral de la colonie 6tait ddvolu "provisoirerent et jusqu'A
ce qu'il y ait ete autrement pourvu par le roi, a M. de
FIERVILLE, commandant particulier de la ville des Cayes.
Par centre, l'assemblee provincial du Nord poussait
activement A la ruine de sa rivale. Douze de ses membres
etaient arrives le 3 aoilt au Port-au-Prince, charges de pre-
senter ses hommages au gouverneur et de supplier ce dernier
de deployer les forces necessaires pour dissoudre I'assem-
blee de St-Marc.


(1) Relation authentique de ce qui s'est passed St-Domingue. etc
pp. 26 et 27.
(2) Ibid p. 30






- 56 -


Ce mdme jour, un conseil fut tenu, vers les 4 heures du
soir, chez le comte de Peinier. On decida que le colonel de
Mauduit partirait le 5, avec 200 homes de son regiment t
100 volontaires pour se concerter avec M. de Vincent,
commandant la province du Nord, qui se portrait egi-
lement contre St-Marc A la tOte des forces du Cap. Coinme
suite A ces dispositions, l'assemblee provincial du Nord
requit ie gouverneur d'employer son autorite et la force
armee pour dissoudre I'assen)ble general. Elle nomma
M. de Vincent commandant-general des troupes patriotiques
et de ligne de la province. Ce dernier s'embarqua sur la
frigate La Vestale, A la tete de 400 volontaires et de 200
hommes du regiment du Cap, A destination des Gonaives.
De Mauduit avancait par I'Arcahaye sur St-Marc. D&i
que le gouverneur eut appris I'arrivee de M. de Vincent aux
Gonalves, il lui envoya 1'ordre de "sommer les membres
de I'assembl&e g6n6rale de vider les lieux dans deux heures,
et dans le cas de refus, de les y contraindre par la voie des
armes. (1)
A St-Marc talent arrives des d6tachement arms, venus
des Verrettes, de la Petite-Rivi6re, du Gros-Morne, de
Plaisance et du Port-de-Paix. On semblait dispose A la
resistance. Mais d'autres dispositions prevalurent aussitSt
qu'y parvint la sommation de M. Vincent, adressee A la
municipality.
Entre temps, des dmissaires de I'assemb!le avaient reussi
A attirer en rade de St Marc le vaisseau Le Leopard qui
6tait en station au Port au-Prince, et qu'avait du aban
donner son commandant, M. de La Galissonniere, devant
I'attitude desordonnee de I'equipage.
Le 7 aoft, la municipality de St Marc vint en corps faire
connaitre A I'assemblee general les terms de la somma
tion de M. de Vincent. Elle decica alors de s'effacer, en
declarant "ceder au desir d'6pargner le sang d'un people de
freres qu'un gouvernement astucit-ux et barbare a trans-
formis en ennemis pour les detruire !es uns par les autres,
et leur faire preferer, apr&s un long 6puisement, le calme
du despotisme aux agitations de la liberty. L'assemblee
decreta qu'elle se transportait en France sur le vaisseau
Le Leopard, pret A mettre A la voile, pour aller porter A
la nation et au roi les assurances de I'inviolable attache-
ment que leur a voue cette portion de francais qui habite
1'ile de St-Domingue exposerr A I'Assem-blie Nationale la
trame ourdie par le comte de Peinier, les sieurs Mauduit et

(1)' Nouvelles de St-Domingue, No. 14.





-57-


leur fauteur, nommement le sieur de Vincent,, pour, pprer
en France une contre-r6volution don't la colenie devait Atre
le foyer; lui ddnoncer les Iiches; assassinats commis par ces
scel6rats eontre les citoyens du Port-au-Prince dans la nuit
du 29 au 30 juillet dernier; les autres attentats don't ils. se
sont rendus coupables; leur criminelle entreprise pour
dissoudre, par la voie des armes, une assemble don't Je
maintien a pour base les decrets de 1'Assembl6e Nationale
elle-meme ':' (1)
Le lendemain, vers les huit heures du soir,,le Loppard
faisait effectivement voile pour; la France, avec 85.,mem-
bres de l'assenbl6e.
III
II s'en fallait de beaucoupque le calme succdat a l'efface-
ment e.t au depart de l'assemblee gen~lrale.
A I'appel qu'elle avait lance au moment du conflict, les
paroisses du sud s'etaient levies frmmissantes pour se porter
sur le Port-au-Prince. Les habitants. ayaient couru aux
armes depuis le Petit Goave.jusqu'aux C6teaux.
Aux Cayes, M, de Codere, commandant pour le roi, avait
dte arrete sur son habitation I la suite de interceptionpn
d'une lettre A lui adressee par M. de Couptard, son Jbeau-
frdre, commandant au Port au-Prince. Cod&re dtait Pom-
pon blanc, et Coustard lui mandait, A Iloccasion de la
dispersion du comitd provincial de I'Ouest, que pour se
debarrasser d'un tas de polissons qui component les muni-
cipalites, on avait commenc,,par le port au-P,rice etqu'on
irait ensuite de ville en ville." Coddre, ft enlev, des prisons,
traine,sur; la; place *d'arrnes et.tu6, ensguite.dcqapite par
une foule furieuse sans qug le, autoritd saint;,pu,ouY voulu
rien tenter pour iempecher cet assassinate.
La surexcitation des esprits: 6tait ., gnrale. i Le
coup de force .executd par le comte de Peinier,,contre
I'assemblde de St.-Marc semblait devoir, ameper la guerre
civil A brave 6chdance. Les paroissesdes CQteaux, de, Ter-
beck, des Cayes, deG Cavaillon, de St:Louis, d'aquin, cu. Petit-
Trou,du Petit-Goave,du Grand-Goave,de Bainet,de Jacmel,des
'Cayes-Jacmel, et une parties de celle.de l'Anse--V,eau, fiirnt
le:24 aot;t dana l'!glise de .Liogane un PACTEkFIDE'RATT a
1'effet "de maintenir l'assemblee g6neraleetd.4de s ,,ppr.ter
muttellement secours contre toute.pp.pr.ssion t.tope .insur-
rection. Elles d&eiderent la.cration d'un Conseil, ;fiddratif
avee siege Aquin, et charge de la.direction desforces qt de

(1) Relation authentique etc. pp. 54 et 55.





58 -
I'administration des resources de la confed6ration, de con-
cert avec les municipalit6s et d'aprds leur avis. Ce conseil se
composait de 17 membres. Un corps de troupes patriotiques
solddes fut dgalement former, don't le commandant devait
avoir seance et voix deliberative au conseil feddratif.
Les paroisses coalisees declardrent qu'elles avaient en vue
de prevenir une contre-revolution et de maintenir l'ordre et
la paix publique jusqu'au jugement de I'Assemblge national.
Le serment qu'elles firent & cette occasion so terminait
par ces mots nous jurons de rester unis, de combattre,
de vivre libres ou mourir. (1)
Les hommes de couleur qui avaient march contre I'as-
aembl4e de St.-Marc avec de Vincent et de Mauduit, s'dtaient
rangs autour du gouvernement, decides A le defendre au
besoin par les armes. (2) C'eut Rtd la guerre civil.
En presence du danger, le gouverneur sentit la necessity
de temporiser et d'entrer dans des voies de conciliation. Ii
envoya des commissaires auprds des conf6ddrds, charges de
leur exposer ce qui s'4tait passe a St.-Marc. Ceux-ci con-
aentirent finalement a se sdparer, moyennant la promesse
signde de part et d'autre, d'attendre la decision de I'Assem-
bl6e nationale,avec serment reciproque de s'y conformer. (3)
L'orage dissipe, le comte de Peinier crut propose de con-
voquer les assemblies paroissiales pour I'election d'une nou-
velle assemble colonial d'aprds le mode prescrit par le
decret du 8 et l'Instruction du 28 mars. Plusieurs paroisses,
aprds en avoir deliberd, se prononcerent contre la measure.
Le 30 octobre, celle des Cayes arrdte a l'unanimite qu'il n'y
a pas lieu de se rendre a l'invitation de M. de Peinier pour
la formation d'une nouvelle assemblee ; elle confirm de
nouveau en tant que besoin celle ci-devant seante a St.-
Mare qu'elle regarded comme la seule l1gale et la seule
existante ; ell confirm egalement ses deputies A la dite
assemble ainsi que les pouvoirs qu'elle leur a donnus,
declare les prendre, eux, leurs femmes, leurs enfants et leurs
propridtds sous sa sauvegarde, et invite les autres paroisses
a faire de meme ; elle dit qu'elle approve le depart de
l'assemblee gnedrale pour la France, et attend avec
respect et confiance la decision de l'Assemblee national sur
les travaux de ses representants etc. (4) La meme attitude

(1). Journal des 6venements survenus au Port-au-Prince depuis le
10 aoflt jusqu'au 12 octobre 1790. Nouvelles de St-Domingue, No. 28,
(2). Lettre de La Buissonni&re du 27 aoft 1790 a Julien Raimond.
(3). Pamphile de Lacroix, m6moires sur la Revolution de Saint-
Domingue, tome ler, p. 50
(4). Nouvelles de St.-Domingue No. 24.





-59-
fut adoptee par les paroisses du Petit-Goave, des Cayes-
Jacmel, du Port-a-Piment du Nord et de Plaisance.
L'abstention fut, a peu de chose pros, gendrale; I oa
les paroisses s'assembldrent, c'dtait seulement pour confir-
mer les d6put6s qu'elles avaient precedemment nommds A
I'assemblde de St.-Marc. (1)




(5.) Dalmas, Histoire de la Rdvolution de St.-Domingue, tome
ler, p. 63.










GHOAPITRE V.


I.- RECL.MATIONS DES HOMMES DE COULEUR A PARIS.
JULIEN RAIMOND ET VINCENT OGE.
1I.- DECRETS DES 8 ET 28 MARS 1790.
Il1.: DEfART' DE VINEid'T OGE POUR ST.-DDOMINGUE.
IL RECLAME PAR LES ARMES L'EXECUTION DES DECRsTs
DE L'ASSEMBLEE NATIONAL.
IV. SA DEFAITE. SON JUGEMENT. SA MORT.
A la suite de demarchesmulti.plies, les grands planteurs
avaient fini par obtenir I'admission de leurs d6putes A 1'As-
senmbie national constituante. Ce success eut pour effetde
susciter le meme vceu, le meme vehement d6sir aa sein
d'un group d'hommes de couleur qui se trouvaient A Paris.
Les initiateurs du movement dtaient Julien Raimond et
Vincent Og4, les deux plus remarquables de ce group par
leurs capacities, leur activity et leur zdle.
Issu d'un blanket d'une mulAtresse, le premier tait n6
A Cdtes-de-Fer vers 1743. II avait h6ritd de son pere une
belle fortune, et passait pour tirer de ses biens un reveia
de 55.000 livres. II tait en France depuis 1784. PrdoccupB
du sort de sa classes, il s'dtait mis en rapport en 1786
avec le mardchal de Castries, ministry de la marine, A qui il
avait present des m6moires sur la situation des affranchis
de St.-Domingue.
Ces m6moires avaient Wte favorablement accueillis; le
ministry parut tellement dispose a y donner suite, qu'il les
transmit aux administrateurs de la colonie. MMR. de La
Luzerne et Barb6 de Marbois, avec invitation de les exa-
miner et de lui soumettre leurs rues. Dans la lettre d'envoi,
le mar6chal de Castries disait : "Je joins ici, messieurs, deux
m6moires qui m'ont 6te adress6s par un homme de couleur
qui reclame pour lai et les individus de son espdce protec-
tion contre les vexations que leur font 6prouver les blanes
par l'effet d'un prdjug. injuste, ainsi que I'existence don't
leurs mceurs, leur aisance, leur honnetet6 les rendent
susceptibles. L'expos6 de leur situation est touchant, et il
parait convenable de prendre provisoirement des measures
propres pour mettre cette classes d'hommes A l'abri des
vexations don't elle se plaint; je vous engage a prendre cet





-61 -


objet en consideration et me rendre compete du parti que
vous aurez pris. (1)
Le pare de Julien Raimend lui avait fait donner une
education soignee ; aussi 6tait-il un des hommes de
couleur les plus dclairds de son temps, come en t6moi-
gnent les nombreux ecrits of il plaida la cause des siens.
La revolution l'avait trouv6 A Aunis, dans l'Angoumois,
oh ii residait avec sa femme qui y possedait des biens.
Julien Raimond se rendit a Paris pour se consacrer tout
entier A la cause quilui tenait tant ? cceur. il y rencontra
Vincent Og4. Celui-ci etait un quarteron du Dondon, nd
vers 1768. Une parties de sa famille habitat Bordeaux ou
il avait dt6 elevd. II avait appris le m6tier d'orf6vre
et possedait une assez bonne instruction. II etait venu A
Paris pour suivre un proc6s qu'il avait au conseil du roi
a propos d'un chemin que les autorit6s de St.-Domingue
avaient ouvert sur une de ses proprietes.
Temoins des grandes transformations qui s'accomplis-
saient autour d'eux, Julien Raimond et Vincent Og6 crurent
le moment tout indiqu6 pour revendiquer les droits des
affranchis, A l'instar des grands planteurs qui s'efforcaient
d'obtenir une representation aux Etats-gendraux.
C'est le 15 juin 1789 que l'assemblee du Tiers-dtat admit
dans son sein, a titre provisoire, les d6putes de St.-Domingue
don't I'admission definitive fut decretde le 4 juillet,
apres que les Etats-g6neraux s'dtaient declares Assemblee
National Constituante. Les hommes de couleur presents A
Paris ddcid6rent d'intervenir aupres de l'Assembl~e afin d'y
obtenir, eux aussi, une representation.
D&s le mois d'aoft, ils instituarent un comit6 charge de
la defense de leurs intdrats, et en septembre, reunis en as-
sembl.e g4n6rale, ils r6digerent un cahier "contenant les
plaintes, les doleances et reclamations des eitoyens libres
et proprietaires de couleur des Iles et colonies francaises."
Tout ce qui les interessait y etait expose. Le but poursuivi
est i'assimilation aux blancs par la jouissance des droits
civils et politiques. Les trois premiers articles du cahier
mettent ce DESIDERATUM pleinement en lumi6re. On y lit
en effet : article ler : Les habitants des colonies francaises
sont uniquement et g6n6ralement rdpartis et divis6s en
deux classes, celle des hommes libres et celle d'hommes
qui sont n6s et vivent dans I'esclavage ; article 2.- La
classes d'hommes libres comprend non seulement tous les
blancs, mais encore tous les creoles de couleur, soit negres

(1. ) Lettre du 11 mars 1707. Archives coloniales. Paris.





-62 -


libree, mulatres, quarterons et autres ; article 3.- Les
creoles affranchis, ainsi que leurs enfants et leur postdrit6,
doivent jouir des memes droits, rangs, prerogatives, fran-
chises, privileges que les autres colons. "L'Assembl6e
National sera supplide d'admettre dans son sein les deputies
que les hommes de couleur se proposent d'1lire."
La piece etait signed : Fleury, Audiger, Laforcade, da
Souchec l'aind, Ogd jeune, de Vaurdal, le chevalier de Lavit,
Baptiste Sanon, Hellot, Honore Poizat, Lasource, commis-
saires ; de Joly, president, Audiger et Poizat, secrdtaires.(1)
Parrni les signataires se trouvaient, sans nul doute, des
hommes de couleur appartenant a d'autres colonies que
St.-Domingue, puisqu'aussi bien la reclamation etait pre-
sentie au nom des "citoyens libres et propridtaires de
couleur des ILES ET COLONIES FRANQAISES. De Joly, le pre-
sident, dtait stranger aux colonies: c'etait un avocat parisien
que les hommes de couleur s'dtaient adjoint pour faciliter
leurs ddmarches, et chez qui ils se r6unissaient pour con-
certer leur action.
Avant de porter leurs doleances et reclamations devant
l'Assemblee Nationale, les commissaires des hommes de
couleur tenterent de gagner a leur cause les sympathies
et I'adhdsion d'un group important de planteurs connu
sons le nom de Socidet correspondante des colons fran-
cais", et plus gendralement ddsign6 par celui de CLUB
MASSIAC. Le president du club dtait alors M. de Galliffet, un
des plus riches planteurs de St.-Domingue.
Julien Raimond s'y prdsenta les 26 et 28 aolt 1789. II
d6posa, a cette dernikre date, un memoire dans lequel il
resumait les revendications des hommes de couleur, A
savoir: LA LIBERTY POUR TOUT ENFANT N9 D'UNE NEGRESSE
ET D'UN BLANC, La JOUISSANCE DES DROITS CIVILS PAR LES
AFFRANCHIS ACTUELS ET L'ABOLItion DE LA TRAITE DES
NOIRS. Le 7 septembre, ce fut le tour d'Oge, qui soumit au
club un m6moire identique A eelui de Raimond. II deve-
loppa ses vues dans un discours vehement: Ce mot de
liberty qu'on ne prenonce pas sans enthousiasme, s'd-
cria-t-il, ce mot qui porte avec lui I'idee du bonheur, ne fft-ce
que parce qu'il semble vouloir nous faire oublier lea maux
que nous souffrons depuis tant de siicles; cette liberty, le
plus grand, le premier des biens, est-elle faite pour teus
les hommes ? Je le crois. Faut-il la donner A tous les horn-

(1) Cf. A. Brette. Les gens de couleur libres et leurs d6put6s
en 1789. La R6volution Francaise, Revue d'Histoire modeme et
contemporaine, -No. 4, 14 octobre 1895.






-63 -


mes ? Je le crois encore; mais comment faut-il la donner ?
Quelles en doivent etre les epoques et les conditions ?
"VoilA pour nous, Messieurs, la plus grande, la plus
important de toutes les questions; elle interesse I'Amerique,
l'Afrique, I'Europe entire, et c'est principalement cet
objet qui m'a determine A vous prier de vouloir bien
m'entendre.
"Si I'on ne prend pas les measures les plus promptes,les plus
efficaces, si la fermetd, le courage, la constance ne nous
unissent tous; si nous ne reunissons pas vite en faisceau
toutes nos lumieres, tous nos moyens, tous nos efforts; si nous
sommeillons un instant sur le bord de l'abime, fremissons
de notre reveil VoilA le sang qui coule, voilA nos terres
envahies, les objets de notre industries ravages, nos foyers
incendi6s; voilA nos voisins, nos amis, nos femmes, nos en-
fants gorges et mutiles; voilA I'esclave qui i~ve 1'dtendard
de la revolte Les Iles ne sont qu'un vaste et funeste em-
brasement, le commerce est aneanti, la France recoit une
plaie mortelle, et une multitude d'honndtes citoy-ns sont
appauvris et ruins, nous perdons tout.
Mais, messieurs, il est temps encore de prevenir le
d6sastre. J'ai peut-etre trop presume de mes faibles lumieres,
mais j'ai des idles qui peuvent etre utiles. Si I'assemble
veut m'admettre dans son sein, si elle veut m'autoriser a
rediger et A lui soumettre mon plan, je le ferai avec
plaisir, meme avec reconnaissance, et peut-8tre pourrai-je
contribuer A conjurer l'orage qui gronde sur notre tote. "
Ce fut en vain que, pour mieux disposer et gagner les
grands planteurs qui, comme propridtaires, avaient les
mrmes intdrets que les hommes de couleur, Og6 eut 6voque
avec une vision prophetique le sombre tableau de la
revolte gnedrale des esclaves.
M. de Joly se present ndanmoins peu apres A I'H6tel
Massiac A la tete d'un group d'hommes de couleur. II
exposa les memes revendications et fit la declaration sui-
vantes: Nous envoyons une deputation a l'Assemblee
national pour lui offrir I'hommage de notre ddvouement et
reclamer les droits politiques. Mais nous serions heureux
de tenir de la bonne volontd des colons ce que nous allons
demander. "
Les d6marches des hommes de couleur n'eurent pas le
succes espere. Les membres du club Massiac refus&rent
de lier parties avec ux et firent declarer A de Joly par leur
president que les questions soulevees par les affranchis ne
pouvaient dtrf d6ciddes que par une assemblee colonial.
Rebutes doiice c6td, ces derniers s'adresserent resolument






-64 -
A l'Assemblee national. Le 22 octobre, de Joly, introduit A
la barre de l'assemblde a la tate d'une deputation, donna
lecture d'une adresse portant la date du 18.
Les citoyens de couleur, dcclara-t-il, eurent la g6nerosit6
de deputer aupres des blancs, de leur proposer- le pacte
qu'ils viennent soumettre A votre justice, et ils ont eu la
douleur de se voir repousser avec le m6pris don't on les a
toujours aceablds. "
L'adresse expose tout au long le sort des infortunds
" colons am6ricains, connus dans les Iles seus le nom de
" mulatres, quarterons etc. Nds libres et eitoyens, ils vivent
" strangers daMn leur propre patrie. Exelus de toutes les
"places, de toutes les dignitfs, de toutes les professions,
"on leur interdit jusqu'A I'exercice d'une parties des arts
" mncaniques ; soumis aux distinctions les plus avilissantes,
" ils trouvent I'esclavage au sein mdme de la liberty.
Les colons blancs se sont arrogd le droit de s'assembler
"et d'Blire des representants pour les colonies.
"Dans cet strange system, les citoyens de couleur se
" trouveraient repr&sentes par les deputes des colons blancs,
"quand il est constant, d'un c6te, qu'ils n'ont point' t
" appel4s a leurs assemblies partielles et qu'ils n'ont corifie
"aucun pouvoir A ces deput6s, et que d'un autre c6t6,
" I'opposition d'inter&ts, malheureusement trop 6vidente,
" rendrait une pareille representation absurde et contradic-
" toire "....Instruits par la Ddclaration des Droits de l'homme
" et du citoyen, les colons de couleur ont senti ce qu'ils
" dtaient ; ils se sont eleves a la dignity que vous leur avez
" assign6e ;,ils ent connu leurs droits et ils en ont use. Ils
"se sont rdunis ; ils ont r6dig6 un cah'ier qui content toutes
" leurs demands ; ils en ont charg6'leurs d6put6s etils se
" bornent maintenant A solliciter dans cette auguste As-
" semblee une representation ndcessaire pour etre en 6tat
" d'y faire valoir leurs droits et surtout d'y d6fendre leurs
" int6r~ts centre les pr6tentiens tyranniques des blancs.
Comme eux, ils sont tous citoyens, libres et frangais.
"L'Edit du mois de mars 1685 leur en accord tous les
droitss" (1)
Les p6titihinaires declarent finalement faire" la soumis-
sion solennelle de subvenir aux charges de I'6tat, pour le

(1.) L'article 59 de 1'Edit royal de 1685 (Cod noir) Etait, en effet,ainsi
concu Octroyons aux affranchis les irmes droits, privileges,
immunit6s don't jouissent les personnel ne&l libres ; voulons que le
m6rite d'une liberty acquise produise en eux, taut pour leurs per-
sonnes que pour leurs biens, les memes effects quele bonheur de la
liberty naturelle cause A nos autres sujets. "






- 65 -


quart de leur revenue qui forme un objet de six millions et
un cautionnement de la 5e parties de leurs biens pour I'acquit
des dettes de I'Etat. "
Le president de I'assemblee repondit en ces terms:
"Aucune parties de la nation ne reclamera vainement ses
droits auprds de l'Assemblee de ses representants ; ceux
que I'intervalle des mers ou les prdjuges relatifs a la dif-
f6rence d'origine semblent placer plus loin de ses regards,
en seront rapproches par ces sentiments d'humanite qni
caracterisent toutes ses deliberations et qui animent tous
ses efforts. Laissez sur le bureau vos pices et votre requite,
il en sera rendu conpte A I'Assemblde national. "
Par une lettre du 23 novembre, faisant suite A l'adresse
du 18 octobre, et ecrite au comite de verification de
I'Assemble, les commissaires des hommes de conleur,
apris avoir rappeld que les d6putes dles colons blancs
admis par I'assemblee, n'avaient ete Blus que par ces colons
seuls, annoncent au dit comit6 que les citoyens de coulenr,
nouvellement arrives et r6sidant actuellement en France,
se sont rapproch6s pour s'occuper de leurs interits et ont
l4u des deputes qu'ils pr6sentent A l'Assembl~e national.
En reality, il n'y avait pas eu d'l6ections regulibres ; les
hoinmes de couleur, presses d'agir, avaient design ceux
qui devaient les representer. Tout s'etait passe hors de la
colonie.
Le comity de Verification se trouvait done formellement
saisi d'une demand d'admission des deputes appeals A
representer les affranehis au sien de l'Assembl~ e national.
Le 26 novembre, Curt, d6putd de la Martinique, proposal
la creation d'un comite colonial. La motion vint en discus
sion le 3 decembre. L'abbd Gregoire en prit occasion pour
demander l'admission provisoire des deputes des gens de
couleur. Rappel6e l'ordre au milieu des clameurs des
deputies de St. Domingue, l'orateur repondit: je suis A
l'ordre, je suis A la question. Qui defendra dans ce comite,
centre les passions des uns et des autres, une race malheu
reuse qu'ils oppriment depuis plus d'un sikcle, et qu'ils
veulent continue d'opprimer?" De nouveau, les cris:;
I'ordre A I'ordre! parent du meme cote. (1) Petion de VILLE
NEUVE intervint 6galement dans cette seance en faveur
des, hommes de couleur.
Gregoire avait I'ame trop genereuse pour se tenir pour
battu. II reprit peu de jours aprgs la question dans un

(1) Compte-rendu du Patriote francais, organe de la Soci6te des
Amis des Noirs, No 5. Decembre 1789.






-66-


memoire (1) adress6 A I'Assemblee. 11 plaida avec
chaleur la cause des affranchis et soutint que leurs
d6putes dtaient au moins aussi regulibrement elus que les
autres deputds coloniaux. Nombre de lettres ecrites par
des gens de couleur des colonies et des villes maritimes,
disait il, annoncent une adhesion, contiennent leurs
dol6ances et donnent A ces deputies une sorte de mandate que
vetre justice accueillera sans doute. Ils doivent done, A
l'instar des autres deputies coloniaux, @tre admis au moins
provisoirement; sauf A ordonner une nouvelle convocation
g6nerale des colons blancs et sang-melds, rdunis sur la ligne
de 1'6galite parfaite. "
Gregoire concluait en proposant ce qui suit: les gens
de couleur, reunis a Paris, choisiront cinq deputes qii,
apr6s verification de leurs pouvoirs, auront ainsi que les
autres deput6s coloniaux, seance provisoire A I'Assemblbe
national, jusqu'a ce qu'on ait procedd dans les Iles & de
nouvelles elections par des assemblies r6gulikres de tous
les citoyens libres, conformement aux reglements que
l'Assemblee national fera sur ce sujet. "
Le comity de Verification avait accueilli favorablement la
demand des homes de couleur. Gregoire etait d'ailleurs
un des membres de ce comite. En plus de dix ou douze
seanees, la petition des sang-meles y fut discutee contradic-
toirement avec les blancs ; le rapport prepare concluait A ce
que deux deputies des gens de couleur fussent admis au sein
de I'Assemblee Nationale. (2) Deux fois, le rapporteur,
Grellet de Beauregard, essay de le presenter en seance
publique; mais les colons et leurs partisans firent un tel
tapage qu'il lui fut impossible de se faire entendre. II dut
finalement y renoncer. (3)
La reclamation des homes de couleur avait trouve un
adversaire acharn6 dans Cocherel, un des six dptites des
colons blancs. 11 la combattit avec la plus insigne mauvaise
foi. "L'importante question don't il s'agit, mdrite; dcrivit
il, toute I'attention du comite de verification. Quels sont
ces pretendus colons ? Sont-ils affranchis? De laquelle des
quatorze colonies sont-ce ces colons ? Sont-ils propri6taires ?
Qiel est l'6tat de ces soi-disant colons ? N'est-ce petit-ktre
pas celui de la bAtardise ? Celui de la domesticity ? Je
demanderai a laquelle des quatorze colonies francaises on

(1) MWmoire en faveur des gens de couleur. Dkcembre 1789.
(2) Gr6goire, MWmoire pr6citd.
(3) Julien Raimond, veritable origine des troubles de St-Domingue
etc.- Paris, 1792.




-67-


voudrait attacher les deux d6put6s privildgies proposes par
le ComitO de verification ? S'il est prouve que les gens de
couleur cont proprietaires libres des colonies, il est provv6
par la meme qu'ils composent les communes des colonies
don't la representation a 6t0 consentie et fixee par un
decret de l'Assemblie nationale...
Votre sagesse doit ramener les gens de couleur et
dissiper leurs craintes. Les negres libres qui ont le mime
droit que les gens de couleur,seront egalement appeals ; plus
sages que les gens de couleur, plus reconnaissants que leurs
enfants, ils se tiennent a l1'cart dans le moment, mais leur
confiance est pour nous un nouveau titre a defendre leurs
interrts come les n6tres ; ils nous seront toujours aussi
chers." (1)
Ainsi, par suite des intrigues des colons blancs et de
leurs deputies, les d6marches des hommes de couleur
avaient about a un echec. Ils n'avaient. perdu toutefois ni
leur temps, ni leurs pines. Ils s'etaient cr6e de precieuses
sympathies dans l'assemblee non moins qu'au dehors, et
pouvaient desormais computer pour le triomphe de leur
cause sur des personnalites comme Gregoire, Mirabeau,
Condorcet, Claviere, La Fayette, le duc de la Rochefoucauld,
Potion de Villeneuve, Brissot etc.
En demandant une representation A l'Assembl~e national,
c'etait la question colonial avec toutes ses consequences
que les colons de St-Domingue avaient posee devant la cons-
cience de la France revolutionnaire, aussi avide de logique
que de justice. Le droit de I'esclave A la libert- etait
implicitement contenu dans la DECLARATION DES DROITS
DE L'HOMME ET DU CITOYEN ; le fondement de l'esclavage
se trouvait deja 6branli.
Les blancs et les affranchis le sentaient bien et s'en
alarmaient tout en poursuivant leurs revendications par-
ticulibres et contradictoires.
II
Battus sur la question d'une representation A l'Assem-
blee national, les commissaires des hommes de couleur
port&rent la lutte sur un autre terrain. Leurs efforts ten-
dirent, A partir de ce moment, A faire consacrer l'dgalit4 des
droits entire leur classes et celle des blancs par l'admission
des mulAtres et negres libres aux assemblies primaires et

(1) Observations de M. de Cocherel,dUput6 de St-Domingue A 1'As-
semblee nationale,sur la demand des mulAtres. Brochureen reponse
au MWmoire de l'abb6 Gr6goire.





-68 -


autres de la colonie. Sur leurs instances, appuyees par
I'abb6 Gregoire et par quelques autres membres de I'As-
sernblee national, celle ci rendit le d4cret du 8 mars 1790
sur l'organisation colonial.
Aux terms de I'art. ler de ce decret, chaque colonies Btait
autorisde a faire connaitre son vceu sur la constitution, la
14gislation et I'administration qui conviennent A sa prosp6-
rite et au bonheur de ses habitants. L'art. 2 6tait ainsi
libelie :" Dans les colonies oA it existe des assemblies
coloniales, librement elues par les citoyens et avoudes par
eux, ces assemblies seront admises A exprimer le voeu de la
colonies ; dans cells oAi il n'existe pas d'asqemnblee semblable,
il en sera form incessamment pour remplir les mrmes fonc-
tions. L'art. 5 autorisait l'organisation de municipalities et
d'assemblees administrative d'aprks les regles ktablies pour
le Royaume. Ces regles pouvaient etre neanrnoins adaptees
aux convenances locales, sauf la decision finale de I'As-
semblee national et du roi a I'6gard des modifications qui
y seraient apportees. La sanction provisoire du gouverneur
etait n4cessaire pour l'execution des arrktes de ces assem-
blees administrative.
DWs que le texte du ddcret fut connu, les hommes de cou-
leur, surprise de n'y trouver aucune disposition qui consa-
crat explicitement leurs droits, p6titionndrent A l'Assem-
blee national. (1) I.t s'adress&rent 4galement au comity
colonial qui etait charge de preparer une Instruction
destinee A faciliter l'application du d4cret.
De Joly intervint activement en leur faveur. Les
commissaires des hommes de couleur insisterent au pres
du comite pour qu'il s'expliquat a leur 4gard de la maniere
la plus claire, la plus formelle dans I'Instruction. Devant
les hesitations du comite et les manoeuvres de, colons, ils
d4clarkrent que" si on leur refusait la justice qui leur
4tait due, le desespoir pourrait les porter A des extrdmites
fatales qui, dans ce cas, seraient leur dernikre resource. (2)
Vincent g04 en particulier deploya tous ses efforts en
vue d'anener un rasultat conforme aux reclamations de
sa classes. II ne cacha pas A Barnave, rapporteur du comit6
colonial, qu'il 4tait decide A reveler les terms positifs du
decret rendu en faveur des homes de couleur, et don't le

(1) Cf. A l'Assemble national. Reclamations des citoyens de
couleur des lies et colonies frangaises sur le decret du 8 mars
1790. Collection Moreau de St-Mdry.
(2) Ph. Garran, Rapport sur Julien Raimond, etc. 24 floral,
an III. Imprime par ordre de la Convention national.





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comit6 cherchait a attenuer 1'effet en y melant des expres-
sions equivoques. 11 lui d6clara que si les blancs s'obstinaient
A ne pas vouloir les reconnaitre comme des hommes libres,
il saurait les y forcer, les armes A la main. (1)
L'Instruction fut bient6t achevde. Elle portait en son art.
4 : Imrnmdiatement apres la proclamation du decret et de
I'Instruction, toutes les personnel ages de 25 ans accomplish,
proprietaires- d'immeubles, ou, A defaut d'une telle propri6et,
r6sidant depuis deux ann6es et payant une contribution,
se reuniront pour former I'assembide colonial. Quand vint
la discussion en seance Dublique, le 28 mars, Cocherel
proposal de ne pas reconnaitre la quality de citoyens aetifs
aux homrnes de couleur. La motion fut repouss6e. Pour ne
laisser neannoins subsister aucune 6quivoque sar le point
en d6bat, I'abbe Grcgoire present un amendment, tendant
A consacrer formellernent les droits des affranchis. Mais
cet amendment fut retire sur I'observation de Barnave,
appuyee par Dillon, que c'etait le resultat necessaire de
I'art. 4, et qu'on ne devait pas y mettre une 6nonciation qui
pourrait fair supposed que le droit des hommes de couleur
etait contestable et contest ". Gregoire en prit acte en
ces terms : je craignais que l'art. 4 ne laissat queiques
doutes. Mais les deputes des colonies m'annoncent qu'ils
n'entendenr pas river les gens de couleur de l'eligibilit6."
L'Instruction fut decrdtke sans plus de difficulty. Barnave,
instrument des colons, l'avait emportd. Car, l'Uquivoque,
loin d'etre ecartee, etait adroitement maintenue dans le
texte, eonine le d6siraient les adversaires des hommes de
couleur. Ils s'arrangerent immediatement pour on tirer
oarti. Les planteurs du club Massiae et les d6putes de
St.-Domingue firent passer dans la colonie des gazettes par
eux soudoyees ou il 6tait relate faussernent que les
decrets n'avaient garden le silence sur les homes de couleur
que parce qu'ils en condamnaient les reclamatiens. (2)
La lutte, en changeant de i'eu, allait changer du meme
coup de caractere grace A la mauvaise foi des colons.
Pacifique a Paris, elle sera sanglante A St.-Domingue.
Deux mois environ s'dtaient dcoul6s depuis le vote, quand
Vincent Oge prit la resolution de rentrer & St-Domingue
pour r6clamer I'ex6cution des d6crets, don't il s'6tait
empress d'envoyer le texte dans la colonie. Oge diffdrait
completement de vues avec Julien Raimond, quant aux

(1) Brissot, M6moires, tome II p. 97.
(2) Lettre de Brissot ? Barnave, citee par Garran, in
Rapport sur les troubles de St.-Domingue, tome II, p. 39.




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voies A suivre pour parvenir au rd ultat ddsird. II 6tait
decide A recourir aux armes pour faire reconnaitre les droits
de sa classes. Raimond, esprit froid, patient, mod6re, ne
recordnandait, au contraire, que l'emp!oi des moyens paci-
iiqies dans ses instructions aux homes de couleur. II leur
ilisait de ne se departir, dans aucun cas, du zele, de la
patience et de la douceur qui les caract6risaient pour
maintenir la tranquillity et la police dans la colonie ; qu'ils
devaient tout souffrir pour y parvenir, et laisser faire aux
blanctoutcequ'ils voudraient,HORSLESEULCAS qui ne pouvait
se presumer, de livrer la colonie A une puissance 6trangere....
II lear demandait de s'engager meme par serment a con-
tinuer de souffrir toutes les vexations personnelles qu'on
pourrait leur faire jusqu'au moment oa les d6crets de
I'Assemrble national leur parviendraient, et de sacrifier
leurs vies et leurs fortunes pour conserver la colonie A la
nation et au roi. Quant A nos esc!'ves, ajoutait Raimond,
nous supplierons I'Assemblee national de bien vouloir
prendre en consideration qu'ils sont notre propriety acquise
sons la sauveiarde des lois, mais en m6,ne temps que nous
4ommnes incomp6tents pour fire des lois sur eux et pro-
noncer sur leur sort. (1) Vincent Og6, t6moin des intrigues
des colons, 6tait trop convaincu de leur hostility pour espd-
rer de ceux de la colonie une adhesion spontanee aux d6crets,
on ce que ceux-ci avaient de favorable aux droits des
hommes de couleur. Ce jeune homme, bouillant d'ardeur, et
'i)nt i'ina:.iiation enthousiaste etait enflammde depuis des
noises par le verbe des grands orateurs de la Constituante,
n'ktait pas accessible aux conseils de la prudence et aux
calculs de la froide raison. II persista dans son g6n6reux
dessein. Peut-,tre, comprit il qu'il fallait des martyrs au
triomphe de la cause qu'il avait embrass6e."Malheureusement
pour lui, il n'avait pas cach6 son ressentiment, quand il
reconnut I'influence que les colons exercaient sur I'Assem-
blWe, quand il vit le Corps qui avait vote LES DROITS DE
L'HOMME, h6siter a prononcer meme sur le sorc des affran-
chis." (2) Ses intentions n'6taient done que trop connues du
Club Massiac et des d6putA6 de St-Domingue. Par les soins
de ces derniers, les colons en furen avises, et le signalement
d'Oge envoy dans la colonie.


(1) Instructions envoyees aux hommes de couleur du Sud par
Julien Raimond, pp..11 et 12 de sa Correspondance avez ses fr6res
de St Domingue
(2) Beauvais Lespinasse, Histoire des Affranchis de St-Domingue,
p. 324.







- 71 -


iIl
II n'etait pas facile pour des hommes de couleur de
sortir du Royaume. Des measures avaient ;ie prises depuis
quelque temps pour les empecher de passer A St. Domingue,
ou les blanks redoutaient la propagation des idees 'd'enan-
cipation qui agitaient la France continental. C'est ainsi
qu'ils se sont vus obliges, par suite du refus de plusieurs
capitaines de les recevoir, de petitionner le 5 juillet a
l'Assembl&e national afin de faire cesser cet abus. (1)
Oge prit le nom POIS6AC et reussit A gagner I'Angleterre.
A Londres, il visit le philanthrope CLARKSON qu'il avait
connu a Paris chez La Fayette. Comme il attendait des fonds
de France, force lui fut de sojourner plusieurs semnaines dans
la capital anglaise. 11 continue a frequenter chez Clarkson,
of il dina deux ou trois fois. (2) Oge etait fort embarrassed
pour quitter I'Angieterre;il n'avait,en y arrivant,que vintt
louis dans sa poche. Les fonds attendus n'arrivaient pas.
Des qu'il sut les embarras du jeune homme, Clarkson, qui
tremblait d'ailleurs que les planteurs anglais n'apprissent la
presence d'Oge a Londres et ses rapports avec lui, alla
au-devant de ses desirs, et mit a sa disposition une
soiine de trente livres sterling.(3)
Le philanthrope don't les efforts s'exercaient en faveur de
I'abolition de la traite des noirs craignait qu'une
pareille d6couverte "par les marchands d'esclaves anglais,-ai
qui 1'action des hommes de couleur en France n'etait pas
moins odieuse qu'aux colons francais,-ne fit un tort grave
A la cause" qu'il avait embrassee.
Og6 ne lui avait rien revl6e de ses desseins, si ce n'est
qu'il etait venu en Angleterre pour se rendre aux Etats-
Unis, et de la A St.-Domingue.
Og6 s'embarqua vers la mi-juillet A destination de Charles-
ton. 11 arriva enfin au Cap le soir du 23 octobre suivant.
Par precaution, il avait tent6 de se faire debarquer k
Monte-CHRISTI; mais le capitaine du navire s'y etait refuse.
II fut neanmoins assez heureux pour tromper la vigilance
de la police et gagner le Dondon, son pays natal.
L'assemblee provincial du Nord ne tarda pas a appren-

(1) Cf. Adresse l1'Assembl6e national des citoyens de couleur
rdunis A Paris sous le titre de colons americans. Collection Moreau
de St-Mery.
(2) Cf. Lettres de Clarkson des 13, 15, 17 et 20 aofit 1828 ~ M.
Joseph Arnould. Notes on Hayti, by Mackensie, tome II, pp, 46 a
58 de l'Appendice.
(3) Lettres precitees de Clarkson.






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dre son arriv6e.Le president de ce corps ecrivit A la mu
nicipalite de la Grande Riviere: Oge vient d'arriver de
France ; ses desseins destructeurs ne sont que trop connus;
je vous invite a prendre toutes les precautions pour s'assu-
rer de sa personnel.
Sept mois s'etaient 6coulds depuis le vote des D[crets.
La premiere pensee de Vincent Oge fat de s'assurer si
les assemblies primaires avaient et6 convoquees, et les
affranchis appelds A y voter conjointement avec les
blancs. II apprit avec indignation que ces assemblies
s'6taient form6es, mais que les affranchis n'y avaient pas
te6 admis. DejA, il etait entoure d'amis accourus de
toutes parts pour I'ernbrasser. Apr&s leur avoir fait le r6cit
des efforts et des luttes des hommes tie couleur reunis a
Paris, ii leur fit connaitre la declaration que I'Assemblee
Constituante avait faite A I'dgard des homes de couleur
dans sa stance du 28 mars. Ces details provoquerent
le plus grand enthousiasme par les ainis d'Og. (1) II leur
communique alors les intentions plans lesquelle il dtait
rentr A St-Dorningue. Les resolutions furent unanimes.
On d6pdcha partout des emissaires pour convier les homes
de couleur & une action commune.
Parmi ceux qui entouraient Oga et qui veni'ent d'adherer
A son project, se trouvait un quarteron de la Grande-Riviere.
du nom de Jean-Baptiste Chavannes. Peu instruit, mais
d'un caractere 6nergique et d'ailleurs bon militaire, ii avait
fait come volontaire la champagne de GEORGIE sous le
comte d'Estaing, et s'Otait brillarmment battu A SAVANNAH.
Habitant ais6, Chavannes poss6dait une habitation caf6iere
et faisait un important commerce de bestiaux avec la parties
espagnole. Quoique possesseur d'eiclaves, ii repr6senta A
Oge que les efforts que les homrne; de couleur allaient
tenter auraient plus de chances d'aboutir, s'ils prenaient le
parti hardi de soulever les ateliers. Og6 etait persuade au
contraire qu'en agissant selon le conseil de son ami, il eut
compromise la cause des libres. Lui et son frere Jacques s'y
refuskrent jusqu'a la fin, et mame quand I'action eut com-
mence, ils renvoyerent les esclaves qui 6taient venus spon-
tandment s'offrir A eux. (2)
Pourquoi cette attitude ? Dans les dmrnarches entreprises
par les homes de couleur aupres de I'Assemblee natio
nale, il n'avait pas ete question de I'emancipation des

(1) Beauvais Lespinasse, pp. 330-331.
(2) Cf. le testament de mort de Jacques Oge, in Debats dans
I'affaire des colonies, tome ler, pp. 215 et suivantes.






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esciaves. Un simple voeu, relatif A I'abolition de la traite,
avait figure dans les memoires deposds au clib Massiac par
Julien Raimond et Vincent Oge. Mais ce voeu n'avait pas 6t6
porter devant I'Assernblee national parni ceux qui furent
enonces dans les petitions des homes de couleur.
L'abolition de la traite 6tait un des buts immediats que
poursuivait la SOCIITE DES AMIS DES NOIRS, tout en soute-
nant les revendications particulires des affranchis.
Chavannes envisageait la situation en home d'action,
uniquement preoccupd des rdsultats. La suite allait prouver
qu'il avait vu plus just qu'Og6.
Malgrd les faibles moyens don't ils pouvaient disposer,
Chavannes et Oge se ddciderent A agir. 250 homes de cou-
leur s'dtaient groups autour d'eux. Ils se miren a leur
tate et se rendirent A la Grande-Rivibre don't ils s'em-
par6rent.
Les blancs furent desarm6s sans pourtant' itre molests.
Og6 A cheval parcourait, le bourg ; il avait rev6tu un
brilliant uniform : veste blanche A revers bleus et au collet
rouge, ornde de deux epaulettes d'or, et sur laquelle 6tait
attache la Croix de I'ORDRE DU LION DU LIMBOURG. (1)
Apres s'6tre rendu maitre de la Grande Riviere, il 6cri-
vit au co.nte Peinier, gouverneur, A M. de Vincent, corn
mandant de la province du Nord, et au president de
I'Assembl4e provinciale du Cap pour reclamer I'ex4cution
des d6crets des 8 et 28 mars.
Au gouverneut, il rappelle qu'il lui a adress6 de Paris, A
la date du ler mail les textes des dits decrets sous le cou-
vert du sieur Bizuard, tresorier principal de la marine.
II en demand I'ex4cution et announce son intention de se
rendre a Ldogtne pour fair choix des' lecteuis qui doivent
repr6senter les hom'mes de couleur. II termine ainsi : "Non,
non, Morsieur le comte, nous ne resterons point sous' le
joug comme nous l'avons Wt6 depuis deux siecles; la verge
de fer qui nous a frapp4s est rompue. Nous reclamons
l'exdcution de ce ddcret, 6vitez done par votre prudence un
mal que vous ne pourriez calmer. Ma profession de foi est de
faire executed le decret que j'ai concoiru a faire obtenir,
de repousser la force par la force et enfin de faire cesser un
prejugd aussi :injuste que barbare. "



(1) Emile Nau, Reclamations par les Affranchis des droits civils
et politiques. Og6 et Chavannes. Port-au-Prince, 1840.
B. Ardouin, tome, ler, p. 146.





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La lettre au President de 1'Assemble provincial du
Nord dtait libell6e comme suit :
Monsieur,
Apprenez a apprecier le merite d'un homme don't I'in-
tentien est pure. Lorsque j'ai sollicite A 'Assemblee national
un decret que j'ai obtenu en faveur des colons am6ricains,
connus anciennement sous I'6pith6te injurieuse de sang-
meles, je n'ai point compris dans mes reclamations le sort
des negres qui vivent dans I'esclavage. Vous et tous nos
adversaires, avez empoisonnd mes d6marches pour me faire
demeriter des habitants honnates.
Non, non. Monsieur, nous n'avons reclam6 que pour une
classes d'hommes libres, qui 6taient sous le joug de l'oppres-
sion depuis deux siecles.
Nous voulons I'execution du decret du 28 mars. Nous
persistons a sa promulgation, et nous ne cessons de rdp6ter
a nos amis que nos adversaires sont injustes et qu'ils ne
savent point concilier leurs int6rets avec les notres.
Avant d'employer mes moyens, je fais usage de la
douceur. Mais si, contre mon attente, vous ne me donniez
pas satisfaction de ma demand, je ne r6ponds du desordre
oh pourra m'entrainer ma just vengeance.
Les deux dragons de Limonade ont fait tout ce qu'ils ont
pu pour remettre la lettre don't vous les avez charges pour
annoncer des troupes qai Otaient prates a voler contre nous.
S'ils m'ont remis la lettre a M. Lambert, (1) its ont 6td
contraints par une force majeure ; leur vigilance mdrite
des 6gards et des 0loges de votre part. Its sont porteurs de
la pr6sente. (2)"
Dans la lettre adressde a M. de Vincent, Og6 disait : nous
exigeons la promulgation du dceret du 28 mars : nous nom-
merons des 6lecteurs, nous nous rendrons A Leogane, nous
nous fortifierons, nous repousserons la force par la force,
si l'on nous inquete. L'amour-propre des colons se trouverait
insulted, si nous siegeons c6td d'eux. Mais a-t-on consulted
celui des nobles et du clergy pour redresser les mille et un
abus qui existaient en France ?"
Seul, le gouverneur devait rdpondre a Oge, non pour
faire droit A sa reclamation, mais au contraire pour I'engager
Sy renoncer.Au Cap, I'assembl6e provincial fut convoquee a


(1.) Lambert avait inform l'Assembl6e provincial de la prise
d'armes d'Og6, et les deux dragons etaient charges de la rdponse du
president de cette assemblee.
(2.) Cf. D6bats, tome ler p. 207.