Vodou et névrose

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Material Information

Title:
Vodou et névrose
Series Title:
Bibliotèque haïtienne
Physical Description:
2 p. ℓ., 7-175, 1 p., 1 ℓ. : ; 24 cm.
Language:
French
Creator:
Dorsainvil, J. C ( Justin Chrysostome ), 1880-1942
Publisher:
Imprimerie "La presse,"
Place of Publication:
Port-au-Prince, Haïti
Publication Date:

Subjects

Subjects / Keywords:
Voodooism   ( lcsh )
Nervous system -- Diseases   ( lcsh )
Genre:
non-fiction   ( marcgt )

Notes

General Note:
At head of title: ... Médico-sociologie.
General Note:
Author's name at head of title: Dr. J.C. Dorsainvil.
General Note:
Reprinted from Haïti médicale, 1913.

Record Information

Source Institution:
University of Florida
Rights Management:
All applicable rights reserved by the source institution and holding location.
Resource Identifier:
oclc - 07219287
lccn - 33018575
ocm07219287
Classification:
lcc - BL2490 .D6
ddc - 133.4|159.9614
System ID:
AA00008858:00001

Full Text


















UNIVERSITY

OF FLORIDA

LIBRARIES










.


-II -- ~ ~


--- --







BIBLIOTHtQUE HAITIENNE

Dr. J. C. Dorsainvi-L.


Medico-sociolofie



VODOUI

et


NEVIOSE






Imprimerie < LA PRESSE >>
Rue Dantes-Destouches
Port-au-Prince, Haiti
1931







/3 3 f


LA/fN
AMERICA















k INTRODUCTION



Cette introduction, d'une certain ampleur, n'est qu'une
mise au-point.
II s'agit de faire voir au lecteur que l'Vtude que nous re-
produisons. ci-apris et .qui date de 1913, a subi victorieuse-
ment 1'6preuve du temps.
En effet, i l'6poque oi cette 6tude fut publiee dans la re-
vue < Haiti MWdicale il s'agissait moins pour nous de bitir
des theories que de consigner des faits, 'des observations, de
faire entrer dans ie cadre de la science, d'interessants pheno-
mines qui jusque-l, etaient considers simplement come de
grossieres superstitions populaires. Or, si rapide que soit la
march de la science, si nouvelles que paraissent a certain
6gards ses conclusions, il y a en elle quelque chose qui de-
meure; ce sont les observations bien faites.
A coup stir, l'esprit human nest jamais fige en une posi-
tion immuable. Le courant de la pens6e s'enirichit autant par
les apports exterieurs que par la propre capacity de r6flexion
de l'esprit. Ii n'est pas deux moments psychologiques qui se
ressemblent. L'etre d'hier n'est pas celui d'aujourd'hui, et le
passe qui est d6jA dans le present roule vers I'avenir dans un
devenir incessant. Tout de meme ce progrbs continue de l'es-
prit ne detruit pas l'observation. II l'Ntend en profondeur, sur-
tout avec le concours des instruments qui ajoutent leur infinie
variete A la sagacity naturelle de nos sens. II agence encore les
explications nouvelles, mais ne reduit point I la simple valeur









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documentaire ce que les Kepler, les Fulton, les Galvani, les
Volta, les Claude Bernard, etc. ont lu dans le grand livre de
la nature.
A vrai dire, le progress des sciences est moins dans l'obser-
vation des faits que dans leur interpretation, dans un perp&-
tuel changement d'hypothises. C'est i peine si chaque sibcle
enregistre un ou deux faits A grand rendement sur lesquels
l'imagination humaine eclhaffaude mille conjectures, quite A
les voir disparaitre avant que de naitre. Notre epoque pour-
tant priviligiee au point de vue des progris scientifiques, a-t-
elle enregistr& en dehors de la radio-acti ite, de la dicouverte
des functions des endocrines, du plus'lourd que l'air, beau-
coup d'autres faits a grand rendement?
En 1913, nous avions ramene les manifestations psycho-
physiologiques du V6dou, sans nous pr6occuper d'aucune
question de philosopbie des religions, de mitaphysique ou
de miitapsychique, au grope si varied des ph6nomenes de
possession.
Aujourd'hui encore, nous ne croyons pas devoir changer de
m6thode. De la metapsycliique, on peut dire ce que Kant di-
sait de la mitaplysique : C'est un ocean sans rivage oi le
voyageur egare. victime de ses illusions comme autant de mi-
rages croit entrevoir A chaque instant la terre, quand ce n'est
que le miroitement des nuages.
Dans l'6tat actuel de nos connaissances, il n'y a pas lieu
de faire intervenir la notion du surnaturel dans 1'explication
de certain phlinomines qui nous paraissent 6tranges. Une
telle position inipliquerait un denombrement complete des
faits et des lois de la nature. Or, nous sommes loin de cette
position.
Des lois de la nature, celles qui nous sont les plus fami-








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libres restent encore des 6nigmes. Sont-elles les moments d'une
meme 6nergie qui s'adapate avec une souplesse infinie A la
multiplicity changeante des ph6nomenes ou bien gardent-elles
dans le d6roulement du temps, une irr6ductible individuality?
Les r6ponses sont des hypotheses. Pesanteur, attraction, cha-
leur, lumiere, magn6tisme, electricity, vie, intelligence, pen-
see, etc., autant de vocables qui ne nous rivelent qu'un uni-
vers amoindri, perdu dans l'univers inconnu.
Depuis done la publication de cette etude en 1913, notre
attention s'est attache i suivre si la psycio-pathologie et la
psychiatrie ont apportl des conclusions nouvelles sur cette
question de la possession, qui n'est que le domaine patholo-
gique du sentiment religieux et de la croyance.
II nous parait que le document le plus complete paru ces
derniers temps sur la question est le livre du professeur T. K.
(Esterreich, de l'Universit6 de Tuiingie, psychigire de grand
renom et Pun des psychologues qui ont etudi6 avec le plus
d'attention les alterations de la persounalite humaine. Le li-
vre du professeur CEsterreich < Les Poss6d6s >> a kt6 traduit
de l'allemand en frangais par M. Rend Sudre.
Dans ce livre d'une documentation s6rieuse, le professeur
CEsterreich qui n'est le prisonnier d'aucune idee preconcue
et don't les conclusions n'excedent pas la port6e de l'observa-
tion, ne ,n6glige aucune des sources oii l'on peut ou doit se
renseigner. II consulate l'histoire des religions come l'histoire
profane, la psychiatrie comme la psycho-pathologie; il prend
ses observations dans les civilisations les plus avanc6es comme
dans les plus primitives. Toutes les races, tous les peuples ont
6t0 appel6s A d6poser dans cette immense enqu6te. II s'int6-
resse A la Pythie sur son tr6pied comme A la prktresse d'un
temple africain ou annamite. C'est le d6roulement A travers
les sikcles d'une humanity torture, angoiss6e, que les ages









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passes croyaient la victim des infernales entreprises de l'es-
prit de Satan.
Au vrai, les hypotheses explicatives de la possession ne sont
pas "nombreuses.
La plus ancienne, celle que le christianisme a confirmed
par 1'enseignement des 6vangiles, est celle de la possession
r6elle, de l'incarnation dans le corps de l'homme de l'Esprit
malin, l'6ternel ennemi du genre human. Les miracles du
Christ ont consisted en grande parties A chasser l'esprit malin
du corps des possides de son temps. Cette croyance auto-
suggestve 6minemment dBprimante, explique les 6pid6mies de
possession qui regnerent dans les couvents au Moyen-Age et
procurbrent d'autre part tant de victims A l'Inquisition.
Une autre hypothese resulte A notre 6poque du d6veloppe-
ment considerable des croyances spirits. Sans doute, 1'an-
tiquit6 et le Moyen-Age ne 1'ont pas ignoree. Elle consiste dans
I'envahissement du corps de 1'homnme par un d6sincarn6, un
membre de cette armie que Leon Denis d6nomme < minels de l'au-del >>. Dans I'antiquit6, Plutarque, Appolo-
nius de Tyane, saint Augustin, Origene, etc. nous en citent
des examples.
Une troisieme hypothese est celle professee par la grande
majority des psychiatres et des psycho-pathologues. Elle consi-
d&re la possession comme un trouble de la personnalit6, une
maladie, une disintegration de ce complex psychologique A
peine analysable quest le moi conscient et subconscient.
Nous citons enfin une vue assei original de W. James.
L'6minent psychologue-am6ricain, qui ne met point en dou-"
te certaines donnees de la m6tapsychique, les explique par
une conscience cosmique, sources des connaissances surnor-
males.
D'autre part, I'hypothbse de la possession rielle, de l'inva-









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sion du corps human par un esprit, a 6t6 professie par quel-
ques savants. Dans le monde germanique, nous pouvons citer:
Zcellner, Fechner, Messer; en Angleterre, Crookes et Lodge,
etc. etc..
Sur la nature g6n6rale de la possession, nous citons volon-
tiers cette remarque de Ren6 Sudre : 11 y a des phenomenes
de possession spirit qui ne sont pas de la banale mythomanie,
mais qui portent le caractere de contrainte << Wrang > releve
par les psychiAtres allemands, d' < automatisme >> si parfaite-
ment decrit par Pierre Janet. En proposant d'appeler ces phe-
nomenes << prosopopese >>, nous n'avons pas voulu prendre
position dans la dispute qui s'est 6levie entire le grand psy-
chologue et Babinski. Encore moins avons-nous voulu don-
ner raison t Dupr6.
Le fait de jouer un r6le n'implique pas qu'on n'est pas sin-
cire on qu'on l'est A demi. Laissons, si l'on veut, les m6diums,
mais les possed6s du moyen-age devaient ktre sinceres puis-
qu'ils jouaient leur role devant 1'Inquisition et le soutenaient
encore au milieu des tortures.>
Il nous semble, en effet, impossible d'expliquer par la my-
thomanie, 1'Nclosion en dehors de tout milieu d'entrainement
d'une crise vodouique chez des fillettes de huit i dix ans. In-
contestablement, une predisposition psycho-biologique condi-
tionne la brusque apparition de la crise.
Dans notre etude, nous avons defini la crise vodouique,
authentique, vraie; un dedoublement du moi caracterisA par
des alterations psycho-biologiques que nous avons longuement
analyses. On nous permettra de rapprocher nos vues de 1913
des r6centes observations du professeur (Esterreieh sur la
possession.
Pour le professeur de Tubingue, la possession doit etre
6tudide i un double' point de vue, dans les signed exterieurs









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et dans l'etat subjectif, et le substrat de toutes les alterations
se ramnne en derniere analyse, au somnambulisme natural.
En parcourant, 6crit-il, la serie des cas de possession que
nous venons de citer, le premier et le plus frappant de leurs
caracteres est que l'organisme du patient parait etre envahi
par une personnalit6 nouvelle. L'organisme est gouverne par
une Ame etrangere. C'est ce qui a fait designer ces 6tats depuis
le temps oh il nous est donn6 de les connaitre jusqu'A l'6po-
que la plus r6cente, sous le nom de possession.
Cette possession se manifesto de trois falcons.
En premier lieu, le possid, prend une nouvelle physiono-
mie, les traits du visage s'alterent.
Cette transformation de la physionomie apparait dans tou-
tes les descriptions.
Le deuxiime caractere qui r6v~le le changement de per-
sonnalite est en rapport avec le premier, c'est la voix. Au
moment meme oh la physionomie devient diffirente, il sort
de la. bouche de la personnel en crise une voix plus ou moins
change. L'intonation correspond 6galement au caract6re de
la nouvelle individuality qui se manifeste dans l'organisme
et est cenditionnie par lui. En particulier, le registre aigu
de la voix se d6place. La voix feminine se transform en une
voix de basse.
Mais le caractere le plus important, celui dans lequel se
manifeste l'invasion de l'organisme par une individuality
6trangere, est le troisieme. La voix nouvelle, ne parole pas se-
Ion l'esprit de l'individualit6 normal, mais selon l'esprit de'
la nouvelle. Son moi est le moi de cette dernibre et son con-
tenu est oppose au caractere de l'individu normal.>
Ce court tableau du professeur (Esterreich confirm d'une
mani6re saisissante les quatre 616ments mis en evidence par
nous dans la crise vodouique : 1" le d6doublement de la per-







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sonnalit6; 2 le changement d'aspect du visage, ce que nous
avons appelI le masque v6douique>>; 3 les alterations
Ssouvent profondes de la voix; 4 enfin l'habitude du pos-
s6dd d'objectiver son moi normal, de le nommer A la troi-
sieme personnel.
Le groupement de ces quatre sympt6mes impose A l'obser-
vateur peu habitu6 i l'analyse de ces grandes d6sint6grations
du moi normal, le sentiment parfois irriductible de la pre-
sence d'une nouvelle individuality chez le possed6. Bien plus,
come cela s'observe souvent chez nous, c'est une suite de
personnalit6s nettement individualisees qui apparait chez le
possed6.
A chacune de ces personnalit6s correspond un habitus
psycho-organique impressionnant par sa regularity. II 6te
toutes possibilitis de confusion. Le professeur (Esterreich
offre dans son livre de nombreux examples de ce genre.
De tous ces cas, nous ne retenons que celui d'H6lbne Smith,
qui incarnait dans ses crises une serie de personnalites, entire
autres, Marie-Antoinette, reine de France, Cagliostro, le fa-
meux thaumaturge du dix-huitibme sibcle.
Selon Flournoy cite par I'auteur, quand HWlkne Smith in-
carne Cagliostro, tout d'un coup elle se kve, puis se tour-
nant lentement vers la personnel de l'assistance A qui Caglios-
tro va s'adresser, elle se redresse fibrement, se reverse mgme
l6gbrement en arriere, tant6t les bras croises sur sa poitrine
d'un air magistral, tant6t l'un pendant le long du corps tan-
dis que I'autre se dirige solennellement vers le ciel avec les
doigts de la main, dans une sorte de signe maconnique, tou-
jours le m6me. Bient6t, aprbs une s6rie de hoquets, soupirs,
bruits divers, marquant la difficulty que Cagliostro eprouve
A s'emparer de l'appareil vocal, la parole surgit grave, lente,
forte, une voix d'homme puissante et basse, un peu confuse









avec, une prononciation et un fort accent titangers, certai-
nement italiens plus que tout autre chose. Cagliostro n'est pasr
toujours tres facile i comprendre, surtout s'il enfle et rottle
sa voix de tonnerre a quelque question indiscrete ou aux
irrespectueuses remarques d'un'assistant sceptique.
Il grasseye, zezaye, prononce tous les u comme des ou, ac-
centue les finales, 6maille son vocabulaire de terms vieillis
ou impropres dans la circonstance. II est pompeux, grandi-
loquant, onctueux, parfois severe et terrible, sentimental aus-
si, il tutoie tout le monde et I'on croit deja sentir le grand
maitre des societ6s secretes. Quand Hl6Bne incarnek son guide,
elle prend vraimenr une certain resemblance de visage avec
lui et dans toute son attitude quelque chose de th6ftral,
parfois de r6ellement majestueux qui correspond a l'id6e
qu'on peut se faire du personnage.
Flournoy note encore dans cette incarnation de profondes
alterations de la physionomie; les paupieres s'abaissent, l'ex-
pression du visage se modifie et la gorge se gonfle en une sorte
de double mention qui lui donne un air de famille avec la fi-
gure bien connue de Cagliostro.
Nous relevons dans cette-observation comme faits notes
aussi par nous, les hesitations du debut de la prise de pos-
session, les soupirs, les b6gaiements, les.inspirations prolon-.
g6s, les attitudes qui indiqueraient enfin pne certain souf-
france de Porganisme.
Nous avons dit, que la crise v6douique provoquait de pro-
fondes modifications de la sensibility et de la motricite nor-
males.
En g6n6ral, les observations du professeur (Esterreich con-
firment ces dires, quand les donn6es de l'auteur ne d6passent
pas les n6tres par leur valeur et leur importance.
C'est une nouvelle physiologie qui surgit, d6routant par







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sa valeur dynamique nos informations classiques. Toutes les
capacities sensorielles augmentent, de meme que la motricit6
g6n6rale. Les excitants de la sensibility qui auparant pro-
voqueraient des souffrances indicibles, glissent sur 'orga-
nisme sans l'emouvoir.
< C'est, conclut (Esterreich, line agitation desordonn6e des
membres, des contorsions et des dislocations dans les sens les
plus impossible, des flexions de tout le corps en arriere A la
manibre d'un arc, etc. Ce qui prouve que ces movements ne
sont pas dus a la simulation, c'est que de teller contorsions
ne peuvent pas ktre execut6s volontairement.>>
En effet, quelle intervention de la volont' explique lim-
possibilit6 pour quatre a cinq adults \igoureux de maitriser
une fillette de huit A dix ans? En vertu de quel autre effort
volontaire un 6tre normal peut-il renverser son anatomie an
point de projeter en arriere et sur la line midiane du corps
son visage convulse, secou6 d'horribles grimaces?
La physiologie normal explique-t-elle que 'haleine d'un
poss6d6 puisse devenir brusquement felide au point d'incom-
moder I'assistance?
Enfin, la simulation, si os6e qu'elle soit, rend-t-elle compete
de l'observation qui suit?
A la fete des Aissoua, en memoire du miracle de leur 6ta-
blissement A Alger sous 1'ltendard du marabout Mohammed
Ben-Aissa, le Mokadani, le chef de la secte, pronounce des
pri6res don't chacun des Ai'soua souhaite l'accomplissement
(sant6, f6condit6, etc.). Cependant, le chceur I'accompagne
ainsi que les femmes dans la galerie. Au rythme des tam-
bours qui-renferment des serpents, les danseurs de zikre
tournent avec des movements violent, se posent des objets
de fer briilants sur les mains, les pieds, les bras, la langue,
et quand ils tombent par terre 6puis6s, on les ranime en leur







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merchant sur l'estomac. Ils imitent les voix des chameaux
et des lions en lesquels ils croient 8tre changes et ils d6chi-
rent des cactus 6pineux avec leurs dents.>
Comme on le voit, le culte des Aissoua qui a provoqu6
maintes enquetes de la part du monde des savants, offre des
particularit6s relevees chez nous dans le culte des Hadoum
et des Hogoum. C'est dans de nombreux cas, la m6me insen-
sibilit6 A la douleur, au point que le possed6 joue impun6-
ment avec des boulets rougis au feu ou mastique bruyam-
ment des morceaux de verre A boire, de bouteille, etc. La
volont6, il faut bien le reconnaitre, si forte qu'elle soit, ne
suffit pas a conditioner de tels phenomenes.
L'abb6 Sifflet, dans un ouvrage approuve par Rome, nous
donne des details encore plus impressionnants sur cette danse
des Aissoua.
D'apres l'abb6, la danse qui a lieu tous les vendredis soir
dbs 7 heures, provoque des ph6nomenes que la volont6 des
participants explique encore moins.
Les danseurs A tour de r6le viennent danser sur le venture
d'un enfant plac6 au milieu du cercle chor6graphique. Au
paroxysme de la crise, des Aissoua introduisent un doigt dans
la cavit6 orbitraire, font descendre leurs yeux sur leurs joues,
transpercent ces dernieres A l'aide de longues aiguilles, s'ou-
vrent le venture en mettant a nu le paquet intestinal. A minuit,
tout rentre dans l'ordre. Nous laissons au compete de I'abb6
Sifflet et de Rome, ce terrifiant recit. Dans tous les cas, le
professeur Lannelongue qui a men6 une enqu6te sur la danse
des AYssoua, n'a voulu y decouvrir qu'une puissante n6vrose,
alors que Rome et 1'abb6 y voient un cas indiscutable de I'in-
tervention du demon dans le monde.
Dans nos observations personnelles, nous relevons le cas
suivant qui nous a Wtc communique par un ami, attentif A
noter les faits plus ou moins anormaux du pays.








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A Saint-L..... du Sud, une vieille femme de 75 ans fait
une luxation du cou-de-pied. La douleur est si vive qu'elle
se traine difficilement armie de deux batons. Dans la soiree,
cependant, s'organise un service sur son habitation, clopin-
clopant, elle s'y rend. Quelle n'a kt6 pourtant la surprise de
l'assistance, quand, rejetant ses batons, elle se lance avec une
agility surprenante au milieu des danseurs, pirouette, gesti-
cule comme si elle avait vingt ans.
Cette surexcitation dura presque toute la nuit, et la danse
finie, la malheureuse revint A son 6tat anterieur, incapable
de faire un pas sans l'appui de ses batons.
La possession est intimement unie A l'histoire des religions.
Elle est, comme nous I'avons dit, une manifestation morbide
du sentiment religieux.
Sans doute, la psychologie qui l'engendre differe selon le
degr6 d'6volution des cultes envisages.
Dans les cultes deji 6voluss, elle n'est qu'une survivance
de I'animisme primitif, frappant surtout les types les moins
cultives. Le progres intellectual tend A diminuer ou ~ faire
disparaitre les cas de possession.
II semble que l'une des conditions psychologiques indispen-
sables a son apparition, soit I'absence d'une forte cohesion
du moi, facilitant par consequent la disintegration des com-
plexes psychiques. C'est bien cette disint6gration qui fait sur-
gir de la subconscience la nouvelle individuality caraet6ris-
tique de la possession. Cette affirmation n'est pas une hypo-
thbse, une simple vue de l'esprit. Elle se verifie largement
dans notre milieu.
Nous l'avons dit dans notre 6tude. On ne compete plus chez
nous les families qui par leur evolution social, la culture
intellectuelle et morale, ont pu se liberer 'de toute pratique








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v6douique active, et 6chapper du coup a toute atteinte de
la n6vrose qui en d6coule souvent.
Le caractere de contrainte de la nevrose vodouique s'6tablit
par le fait qu'une nouvelle croyance fortement developpie
est le moyen le plus suir d'enrayer les crises de possession. Il
se produit alors une sorte de refoulement auto-suggestif qui
conditionne pour ainsi dire la naissance d'une nouvelle indi-
vidualite. L'ancien 6tat de conscience g.ndrateur de crises
nouvelles est comme inhlib6.
En Halili, le ph6nomene est surtout remarquable chez les
convertis du culte protestant. II est moins frequent dans le
culte callolique remain, parce que trop de points de contact
existent entire le V6dou et le catholicisme. La conscience ca-
tholique et la conscience v6douique coincident souvent sans
se gener.
Des informations qui nous ont et6 fournies par le Rev&-
rend S. Lindor, il resulte que dans la commune de LUogine,
des milliers de v6douisants de tous grades, convertis au pro-
estantisine, ont abandonn6 definitivement ce culte.
La contre-parlie du phlinornne ne rev&t pas une signifi-
cation moins important.
II suffit, en effect. que la nouvelle croyance s'affaiblisse, pour
que les manifestations vodouiques ant6rieures s'imposent de
nouveau A la conscience de l'individu. Ce cas particulier, nous
l'avons suivi durant cinq ans dans une famille campagnarde
de la commune de Jacmel.
Nous avons not6 pas i pas chez ces paysans, habitues a
passer des jours dans notre maison, I'affaiblissement de leur
nouvelle croyance.
Cela debuta par une maladie chronique du pere qui finit
par Etre obsede de I'id6e qu'il 6tait la victim de la vengeance
des loa des anctr'es. La mere et les enfants resisterent, appe-








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lhrent A leur aide leur pasteur, mais finirent, i leur tour, par
ktre victims de la meme obsession. Aijourd'hui, ils sent
tous revenues au culte ancestral.
-L'ge est aussi un facteur d'affaibliskeiment de la crise v6S
douique. A ce facteur, se rattache un autre phenombiene qui
met souvent fin A la nevrose vAdouique.
Souventes fois, A la demiande imperative de l'esprit posses-
seur, la vieille femme qui a consacr6 des annees de sa vie
au service des loa, se voit obligee de se converlir au culte
catholique ou protestant. Dans ces conditions, il est absolu-
ment rare de voir la possession se reprodnire. Elle est alors
au service de Dieu.
Le professeur (Esterreich ramiine en some tous les phb-
nomenes de la possession au somnambiliisme. Avec Hericourt,
nous signalions deji le fait en 1913.
Incontestablement, de tous les plinomnines de la physio-
logie, le somnambulisme natural ou provoqui, offre les plus
frappantes analogies avec la possession. C'est dans I'un et
I'autre cas pour le moi subconscient, ]a mime activity auto-
matique, pour le moi conscient, la meme amnesie, pour le
sujet, le mnme pouvoir d'ex6cuter des movements bien coor-
doiinees en I'absence de tout contr6le de la volont6.
Provoque, il est facile d'ilnroduire dans la conscience du
sujet en ktat somnambulique, line nouvelle individuality, aus-
si coh6rente que dans la possession.
Sans avoir la m6me intensity, ce sont les mnmes troubles
de la sensibility, de l'appareil nioteur qu'on enregistre. L'ob-
servation du professeiir Regis cite dans notre etude 6tablit
sans contest le fait.
Au point de vue psychique, e'est le meme dynamisme men-
tal, d6clanchant toute une s6rie de phenomenes psycho-orga-








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niques don't l'intensiti deroute l'experience ordinaire. C'est
1a que la remarque de Setsenow, que 1'idie est une force,
trouve sa pleine justification. Retenons que dans les deux
cas, I'optimum de riceptivit6 de la sensibility gindrale et de
la sensibility sensori-motrice, est considerablement depass6.
Les excitants physiques dou6s d'un pouvoir destructeur que
1'experience a verifiU, glissent sur l'organisme sans l'6mou-
voir.
Neanmoins, le somnambulisme lui-mnme est-il un 6tat pri-
maire, n'implique-t-il pour se manifester un substrat orga-
nique plus profound, une constitution determinante ou bien
n'est-il qu'une synthese plus accuse de I'automatisme psy-
chologique propre A l'espbce?
Dans tons les cas, ce qu'on note chez tous les sujets ca-
pables de produire ces phinomi nes, c'est une constitution
primitive, non enrichie par les apports de la civilisation et
oi -fait dffaut le contr6le logique. Chez eux, les functions
automatiques et reflexes dominant, et I'action directrice on
de control des centres ,nerveux superieurs est affaiblie.
Pour nous, de tels ktres sont plus int6gralement ins6r6s
dans la nature don't ils subissent presque sans reaction les
puissantes impulsions. Toutes leurs id6es sont des croyances
auxquelles la raison n'adresse aucune objection.
Cette mentality ne se rencontre pas seulement chez les peu-
ples primitifs, mais aussi chez un bon nombre de pr6tendus
civilis6s.
Dans son livre << Le Non-Civilis6 et Nous >, M. Raoul Allie,
rapporte le cas d'une association de cannibales qui fut d-6
couverte en 1927 en Transsylvanie:
<< Quand la justice mit la main au collet de ces sinistres
bougres, ils avaient d6ji sacrifi4 et mang6 trente-six person-.








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nes. Aux assises criminelles, ils firent des reponses qui timoi-
gnaient que leur mentality n'6tait pas au-dessus de celle du
Pahouin de la fort 6quatoriale africaine.>>
Sur les phenomenes relevant de la mntapsychique, < du
surnormal >>, le professeur (Esterreich se montre tres reserv6.
Dans les nombreuses observations recueillies par lui, il ne
trouve jamais assez de contr6le, d'esprit critique, pour don-
ner pleinement son adhesion. Il suspend son jugement de-
vant des faits affirms par quelques auteurs dignes de creance
et r6clame ine enqukte plus decisive.
Nul doute, des faculties surnormales se manifestent souvent
chez nos possedes du VWdou. Parmi ces dernibres, la clair-
voyance exprimee par la prediction d'6vinements plus ou
moins prochains, la television, etc. sont les plus communes.
Tout le merveilleux du culte v6douique est lA, et l'on s'ex-
plique d&s lors I'emprise qu'il exerce sur les esprits simples.
D'ailleurs, en'dehors du culte des V6dou, les facultes sur-
normales se constatent assez solvent dans I'ensemble du peu-
pie. Nous avons personnellement garden le souvenir d'une fem-
me qui, des mois a l'avance, nous avait predit la mort vio-
lente du President V. G. Sam et toutes les consequences tra-
giques qui en furent la suite. Quand on songe que le V6dou
se maintient par la tradition familiale, qu'il existe dans le
pays une mentality v6douique A laquelle peu d'entre nous
ichappent, on comprend comment, sous le b6nefice d'une sor-
te d'accumulation hireditaire, certain phenomines de cet
ordre puissent revetir une intensity particuliere. Cela est
d'autant plus vrai que la nevrose n'atteint pas indifferem-
ment tous les membres d'une m6me famille. Elle frappe sur-
tout les types particulibrement predisposes.
Nous ne croyons pas et dans tons les sens a l'autonomie
dynamique de 1'Stre human. Il n'est point selon les meilleu-








- 22 -


es probabilitIs, le lieu d'origine et la fin des forces qui la-
niment les forces physiques comme les forces mentales.
Or, cet 6tre-lh, qu'on l'examine dans ce que l'on veut bien
appeler sa double nature, se ramine en dernibre analyse a
un simple jeu de forces. Ces forces, si l'6tre human ne les
cr6e pas, s'il n'est qu'un ktre quelconque jet6 par la vie en
course de route, dans le torrent tourbillonnaire des existen-
ces, il les recoit du dehors.
A ce point de vue, nous nous rallions a PIopinion du doo-
teur Labour6, que d'ailleurs nous professions djia en 1913,
affirmant que tout dans le monde se ramene a un jeu infini-
ment complete, de forces, que les forces seules existent. La-
boure considbre deji la pensee, la vie, I'intelligence, comme
les forces universelles a l'gal de la lumibre, du magn6tisme,
de 1'6lectricitW.
Est-il alors impossible que sous certaines conditions d'or-
ganisation bio-psychique, de predisposition h6rdaitaire, ces
forces intelligentes surtout, ne puissent faire surgir dans l'8-
tre human des faculths qui ne se constatent pas chez lui a
l'"tat normal?
Entre les faculties surnormales du possbed et les puissan-
tes intuitions du g6nie, nous ne d6couvrons personnellement
que des differences de degr6 et non de nature. Au fond, c'est
le mime jaillissement des replis de la conscience d'une pen-
s6e que la raison discursive n'a pas conditionn6. Sans doute
chez l'homme de genie, le d6veloppement logique anterieur
de la pensee impose l esprit une discipline qui se retrouve
meme dans ses intuitions. Mais on peut parler dans l'un et
I'autre cas de << nvrose >. L'intelligence humaine est < une >
dans ses functions essentielles. Entre le cerveau du dernier
des primitifs et celui du prominent civilis6, il n'y a, r6p6-
tons-le, que des dff6rences de degree.








23

Par ailleurs, dans 1'entente des choses de notre universe,
nous sommes ligotis par des prejug&s millinaires, emprison-
n6s dans des conceptions don't nous ne pouvons pas facile-
ment nous d6faire. MalgrTtous les d6mentis que nous done
la r6alit6,.nous limitons le monde a notre propre effort lo-
gique, sans vouloir nous dire que toute cette-pens6e abstraite,
n'est qu'un decalque cre A I'usage de l'inlelligence par l'in-
telligence humaine.
Aussi, notre surprise est-elle grande, quand, brisant tous
les cadres conventionnels, la pensee s'emancipe, se libere des
pures abstractions par le fait d'une communion plus intime
avec les forces de la nature. Nous ne connaissons le tout de
rien.
















II



CONSIDERATIONS HISTORIQUES

ET SOCIALES















CONSIDERATIONS HISTORIQUES ET SOCIALES


'La question du <<-Vodou > est un theme souvent abord6
par nos hommes de pens6e : historians, moralistes et socio-
logues.
Ils n'y ont vu disons-le tout de suite que le motif
de brillantes variantes de rh6torique on de haulaines con-
damnation morales. Cependant, la question n'est pas aussi
simple qu'ils ont bien voulu le penser.
Tout ce qui touche A la reaction de I'honmme en face de
ce qu'il croit etre divin, A la manifestation en lui du senti-
ment religieux, sous quelque forme qu'il s'offre A l'analyse,
a de profondes racines dans sa nature. II y a, nous dit quel-
que part Spencer, une ame de v6rite dans les choses fausses,
comme il y a une ame de bonti dans les choses mauvaises,
marquant par cette pens6e que l'erreur absolue pas plus que
le mal radical ne sauront 6tre un attribute essential de la
connaissance ou une quality des objets de la r6alit6 exte-
rieure.
Sortant cependant, de cette note superficielle, d'apprecia-
tion, quelque temps avant sa mort, le docteur Elie Lh6ris-
son avait entrepris sur ce sujet une s6rie d'itudes, sorte de
synth6se scientifique dans laquelle toutes les croyances po-
pulairs devaient 6tre examines sans id6e pr6concue et r6-
duites a leur valeur r6elle.
Mais le docteur, il faut le dire, avait accord trop d'im-
portance aux manifestions ext6rieures et cultuelles de ces
croyances, sans approfondir les causes historiques, heredi-
taires, psycho-biologiques qui les expliquent.








- 28


C'est une erreur de penser que ces croyances sont simple-
ment posies dans notre milieu social et qu'un peu d'instruc-
tion 616mentaire lib6ralement r6pandue, suffirait a les faire
disparaitre. II n'est point rare de rencontrer dans le. pays
des homes d'une culture remarquable qui, au besoin,
mettraient en jeu tout I'arsenal de la logique du raisonne-
ment, pour 6tablir, au moins I'inutilit6 d'un Dieu et qui,
pourtani, dans leurs conversations, laissent entrevoir leur
invincible croyance au surnaturel de toutes ces petites for-
ces bizarre concues par la primitive pens6e africaine.
La v6rit6 est que pas plus dans l'ordre biologique que dans
l'ordre moral, nous ne nous d6barrassons entierement de nos
ataves. En de vagues ressouvenances qui sont les remous du
passe, ils donnent A nos sentiments, a notre conduite, une
obscure direction que l'analyse la plus minutieuse dicle A
peine du milieu de la. table des valeurs toute actuelle que
nous imposent les conditions pr6sentes de la vie.
Or, cette ime guineenne qui nous a 16gu6 un si pesant
heritage d'irriductibles croyances, n'avait qu'une simplicity
apparent. Si elle n'avait pas ti6 profond6ment touch6e par
les civilisations issues du bassin de la MediterranBe, elle ne
les a pas completement ignores. Quand Rome devint un
pandemonium oi tous les peuples alors connus se coudo-
yaient dans. une promiscuity genante des langues et des
moeurs, d6ej l'6thiopien, I'africain du nord, vendaient des
amulettes et des rogatons, avec la tolerance de la police im-
p6riale, A la populace de Subure et du Transt&vBre. Si les
legions romaines n'ont point traverse les deserts de Nubie
et du Sahara, il est possible, il est m6me tres probable que
les tribus nomades du nord de l'Afrique, aient fait p6n6trer
quelque chose de la civilisation latine au centre du conti.
nent noir. Comme on le sait, Rome avait idifiB dans le nord








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de 1'Afrique une puissante civilisation don't G. Boissier nous
a racont6 les phases glorieuses et que l'invasion des Vanda-
les submergea.
Sans remonter a l'histoire de l'antique Egypte, il est main-
tenant certain que le centre de 1'Afrique avait subi assez t6t
par 1'Ethiopie et la Tripolitaine, l'influence des civilisations
s6mitiques, juive et musulmane surtout. Certains ethnologues,
par example, vont jusqu'A considerer les Peuls du nord du
Senegal comme des peuplades d'origine semitique.
Sous la pouss6e de cette civilsation simitique, de grands
empires, de puissants royaumes se fondirent au Soudan, en
Guinee, d&s le neuvieme siecle, tels que 1'empire de Ghana,
les royaumes de Mali, de Tokoror, de Senegan, de Sosso, de
Songoi, etco Des villes telles que Ghana, Gao, Dienne, Tom-
bouctou, etc. devinrent tres florissantes. Dans cette civilisa-
tion, retranchie pourtant-de l'histoire universelle, parurent de
puissants organisateurs, de remarquables ecrivains de langue
arabe. Au nombre des chefs qui organiserent des empires et
des royaumes, nous pouvons citer l'empereur Congo-Moussa
et I'Askia Mamadou-Tour6, et parmi les 6crivains, Mahmoud-
K6ti, Ahmed-Bbia, etc.
Lorsque donc, au quatorzieme siecle, debuta la traite euro-
p6enne, toutes les tribus africaines : Soussous, Ibo, L616, Ma-
link6, Bambara, Nago, Congo, Caplaou, Fon, Quiamba, Can-
ga, Mine, Mahi, Ouolof, Poulah, Arada, etc., qui allaient Stre
repr6sent6es a Saint-Domingue, n'avaient ni une parfaite uni-
formit6 de moeurs, ni le meme degr6 de culture morale. Les
Mali ou Malink6s, les Bambaras, les Poulah, enfin en grande
parties les peuplades s6n6galaises, avaient subi assez profon-
dement 'influence de la civilisation musulmane, au point que
le voyageur anglais Parkens, qui fit au dix-huitibme sikcle ia
board d'un nigrier la traverse-. d'Europe en AmBrique, ren-








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contra sur le navire un Peul, lisant et 6crivant la langue
arabe.
Mais, ces conjonctures historiques n'oht certes pas eu une
_influence determinante sur la formation de l'Ame religieuse
de 1'Afrique. D'autres causes qui ont plus lentement mais
plus sifrement agi, doivent 8tre envisagees pour expliquer ce
polytheisme extraordinairement diversified que represente A
une analyse superficielle, l'ensemble des croyances africaines.
La plupart des ex6gites ont fait ressortir le rl6e que le
milieu physique a exerc6 dans la formation de l'Ame esth6-
tique et 6minamment religieuse de la Grace antique. Les
lumineux horizons de l'Attique, de la Thessalie, du P6lo-po-
nse, ont plus agi en ce sens que n'importe quelle autre cause.
La constance d'un climate mod6r6 qui permettaib au Grec a
peine vktu, de vivre nuit et jour dans la rue, ne pouvait lui
insiprer ce sentiment d'horreur de la nature qui, semble-t-il,
a cr66 ailleurs les religions primitives. Les compatriotes de
Socrate, an contraire, se sentaient vivre avec cette nature. Par-
tout, la poetisant davantage, ils avaient place, sur les collins
rocailleuses de l'Attique, comme dans les autres contreforts
du Pinde, des divinit6s gracieuses et d6bauch6es. Les grands
dieux de cette joyeuse mythologie n'6taient que des exemplai-
res amplifi6s de la malice humaine. Aussi, l'imagination du
Grec, malgr6 sa hardiesse, ne put pas les 6loigner de la terre;
elle cantonnait leur demeure sur le sommet de l'Olympe
qu'embrumaient A peine les nuages humides du nord.
Quel contrast offre ce climate avec les tumultueux horizons
de la zone 6quatoriale! Ici tout est grand, et la puissance des
ph6nombnes 6crase limagination, jetant dans FAme cette note
d'inquietude, constituent cette Ame de terrifiante beauty des
grands aspects de la nature, don't parle Hutcheson.
LA, c'est l'immense fort aux'arbres gigantesques et sou-








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vent mill6naires. Des fleuves puissants descendent de mon-
tagnes qui se percent dans les nues ou naissent de certain
lacs qui ressemblent i des mers. Tout cela s'anime, vit d'une
vie prodigieuse quand le souffle du large pr6cipite les vagues
sur les lointains brisants ou que l'haleine A peine atti6die des
deserts passe au-dessus des forces.
D'autres fois, le tableau change: toute cette nature qui sem-
blait sommeiller sous I'ecrasement torride du soleil tropical,
se reveille brusquement dans le fracas du tonnerre et la phos-
phorescence des 6clairs. De gros nuages noirs d6versent des
trombes d'eau sur la terre inondie. Vraiment, une nature de
cette puissance n'est pas caressante et berceuse. Si elle sem-
ble parfois dormir, c'est pour se recueillir et dichainer avec
plus de furie, les forces destructrices qu'elle garde dans son
sein.
En face de cette imposante nature, nos a nctres d'Afrique,
ont plut6t ressenti la crainte qui a enfant6 certaines religions
primitives.
Le v6dou, culte dahom6en de la tribu des Fons, est l'une
de ces religions enfant6es par la crainte. 1I est au plus haut
point une divinisation des forces naturelles.
Dans l'obscure conscience du Fon, par une intuition r6-
v6latrice de l'instinct religieux, il a 6prouv6 le besoin de
poser des solutions i ces problems d'origine, de maintien,
de destine du monde, qui dans I'histoire de notre espece,
ont si horriblement tourment6 les penseurs 6minents de tou-
tes les races.
Ne pouvant les r6soudre autrement que par les percep-
tions fatales d'une r6alit6 objective infiniment variie, il di-
vinisa les forces de la nature, rattachant les effects constatis
A des causalit's purement subjective. L'idie 6minemment
mntaphysique, que l'on retrouve d'ailleurs plus on moins








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atttnuee au fond de toutes les religions, de deux forces se
combattant pour l'heur ou le malheur de l'humanite, pr6-
sida, ii aussi, A l'Mdification d'un pantheon. Dbs lors, tout
s'anime dans cette oeuvre de personnification des forces de
la nature. Chaque tribu construit ses dieux dans le cadre de
ses sentiments genereux ou feroces. Puis, A la longue, un tra-
vail de rapprochement se fit et ces divinit6s, naguere l'ex-
pression de la terreur enfantine d'une peuplade primitive,
furent bientSt m0lees aux moindres d6marches de la vie quo-
tidienne. Comme enfin il n'y a pas de religion, si 616mentaire
qu'on la suppose, qui vit longtemps sans sacerdoce, une elite
se charge d'interpreter la volonti des dieux aux autres mem-
bres de la tribu. De li sort un culte propitiatoire qui chez
un bon nombre des tribes africaines, alla jusqu'aux sacrifices
humans. Tout cela, a n'en pas douter, correspond A ce qu'un
eminent philosophy francais, Charles Renouvier, nomme la
mkthode des apothdoses.
Le v6dou, culte monotheiste, mais donnant dans l'action
divine la place principal a des g6nies, les Vodou, nous seii-
ble avoir suivi particulirement cette evolution. Mavvou, le
grand-maitre du pantheon, est un dieu unique, mais non pro-
videntiel, qui ne s'occupe nullement du monde qu'il a crCi.
Cette mission revient aux genies, aux vodous, plus rappro-
ch6s de l'humaine nature. Dangbi repr6sente le principle du
bien, Legba, dieu de la feconditi, dans quelques-unes de ses
attributions, le principle du mal.
Une fois transplants A Saint-Domingue, les guineens s'at-
tacherent encore plus a ces cultes qu'ils professaient dans les
sombres forts de la douloureuse Afrique. Devant eux s'ou-
vrait maintenant une nouvelle cole, celle de la souffrance.
Non certes la souffrance de l'existence insouciante et sans
lendemain du carr6 guineen, mais celle de la plus 6reintante







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servitude r6alis6e dans des genres de supplices que Rome dans
ses mauvais jours ne sut pas inventer pour dompter la r6-
volte des vaincus.
Les maitres de Saint-Domingue qui ne visaient qu'a l'ex-
ploitation de la force physique, ne s'alarmerent pas outre
measure des reunions nocturnes que ces d6sh6rites tenaient
dans la colonies. Ces trainantes milopies qu'entonnait l'es-
clave, oif passaient en poignantes lamentations le souvenir
des ancktres et le regret de la terre natale, ne leur disaient
rien. Au contraire, ils prenaient pr6texte de ces chants, de
ces danses parfois bruyantes pour affirmer qu'a Saint-Do-
mingue, l'Africain 6tait content de son sort. Exclusivement
dominds par l'esprit de lucre, ils ne comprirent point que
lh s'elaborait un milieu de lutte et s'endorniant dans la beate
quietude d'une assurance mortifere; ils ne devaient se re-
veiller qu'aux sinistres lueurs de l'incendie de la plaine du
Nord, quand d6ja les vagues briilantes de mille foyers incan-
descents lechaient les murs du Cap.
Ce que nos historians ne nous ont laisse qu'entrevoir, c'est
le r6le des croyances africaines dans la preparation de la
lutte de l'esclave a Saint-Domingue. Par example, dans les
premieres heures de la revolte, alors que la lutte se develop-
pait sans plan, sans unite, sous l'action 6parpill6e et contra-
dictoire de multiples chefs de bandes, plusieurs d'entre eux
maintenaient le fanatisme de leurs partisans a l'aide de ces
croyances. Boukman, le terrible organisateur de la revolte
de la plaine du Nord, Hallaou, Hyacinthe, Lafortune, etc.
itaient des Houngan, des pretres des V6dou. Romaine, au
Trou-Coffi, qui avait plut6t subi l'influence espagnole, se di-
sait un prot6g6 de la sainte Vierge. Dans la melee, quand l'un
de ces chefs qui se disaient invulnerables tombait, il y avait
mille raisons pour justifier cette mort inattendue. Commu-







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nement, un manquement aux rigoureuses prescriptions de la
divinity protectrice, mais jalouse et tracassiere, donnait la cl1
du mystbre. Chez beaucoup de ces chefs, la croyance en leur
invuln6rabilit6, n'itait point le resultat d'un calcul, mais un
6tat d'ame vrai, une sorte d'auto-suggestion qui explique bien
l'hiroisme chronique de certain meneurs de la revolution
de Saint-Domingue et de la guerre de l'independance.
Avant nime que Saint-Domingue devint une terre de feu
et de sang, ofi les trois classes de la population s'entregor-
gaient, la lutte, sous cet aspect occulte, avait deji commence.
Plus d'une fois, un frisson de terreur passa sur la colonies.
Des cas inexplicables d'empoisonnement semaient l'6pouvan-
te A la Grande Case come dans les ateliers. Maitres et es-
claves tombaient, et malgr6 les sentences sanglantes rendues
sous le moindre soupcon par les Conseils superieurs, une
main mystfriuse continuait A semer 1'effroi sur les planta-
tions.
Dans cet ordre d'idies, l'histoire officielle n'a retenu que
le nom de l'esclave manchot, Makandal, qui fut condamnn
A ktre brfil vif par sentence du Conseil superieur du Cap.
Makandal, qui terrorisa la colonies, en depit de la place
honorable que lui donnent A just titre nos historians, est
devenu le patron de tous les malfaiteurs, des Capreleta et
autres.
Un fait que beaucoup d'entre nous ignorent, c'est la part
prise parfois par certain colons A ces pratiques africaines.
Dans certaines circonstances, on daignait consulter la vieille
negresse, la Sybille noire qui rivdlait I'avenir, divoilait des
secrets. En perdant sa foi millionaire, comme le Romain de
la decadence, le cr6dule Breton, le superstitieux Normand,
pouvaient fort bien maler dans leurs prieres, les dieux de
I'Asie A ceux de l'Afrique,







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Rien done dans un pareil milieu ne devait contribuer i
affaiblir les croyances import6es d'Afrique. La Guin6e don't
les Anciens disaient des merveilles, apparaissait dans le re-
cul du temps et I'Nloignemnent des lieux, A tous ces malheu-
reux, conime une terre promise. Sur ce terme d'esperance et
d'amour se greffa un mythe nouveau.
La tribu dahomeenne des Ibos se faisait surtout remarquer
par un ardent sentiment de retour au pays natal. Aussi I'Ibo
n'hisitait-il pas A s'6ter la vie, dans l'espoir de renaitre sous
les ombrages de I'Afrique aim6e. D'ailleurs, i Saint-Domin-
gue, dans ce monde desempar6 des esclaves, les 16gendes
allaient leur course. Les anciens racontaient volontiers que
nombre de noirs transplants dans la colonie. avaient pu
retourner au pays natal. Avec une belle siinplicit~ d'imagi-
nation, ils disaient qu'i l'aide d'un mouchoir etendu sur les
eaux, des fils de papa Agou6 le vOdou dahomien de la
mer avaient fait le voyage de retour.
II faut cependant reconnaitre que ces 16gendes avaient
souvent un but plus positif : d6router les recherches de la
mar6chauss6e compose de gens aussi cr6dules que l'esclave
en fuite; de meme que les interminables contest de Bouqui
ac Malice n'6taient que la traduction enjoliv6e des bons tours
jou6s par l'esclave malin au commander, une brute souvent
remarquable que par sa force physique.


II s'est op6r6 i Saint-Domingue un travail infiniment in-
t6ressant pour l'observateur qui veut suivre nos croyances
populaires dans leur fatale evolution.
En changeant de milieu, en contact avec le christianisme
assez mal compris du people, insuffisamuent cnscignt6 A ces
dish6rit6s africains par un clergy esclavagiste, il se fit parmi








- 36 -


eux une curieuse identification des dieux de 1'Afrique et des
saints du calendrier chretien. L'id6e monoth6iste d'un Dieu,
dominant la creation par un fiat de sa volont6 toute-puis-
sante, 'dej preexistante dans le v6douisme, conduisit ces
malheureux A la conception du Grand-Maitre, qu'ils place-
rent tout simplement A la tete de leur pantheon. Dans le
v6douisme, aucune ceremonie ne se fait sans que l'officiant
demand la permission du Grand-Maitre.
Le terme choisi pour designer le Dieu supreme, leur 6tait
impose par le milieu. Le colon, le maitre, incarnait pour l'es-
clave la plus haute idee de la puissance et de l'action. Logi-
quement, il ne pouvait concevoir le Dieu unique des chrd-
tiens, par analogie et par sur6elvation, qu'A travers le senti-
ment de crainte mele d'admiration que le colon lui inspirait.
Ce premier pas fait, le reste ne fut que l'ceuvre du temps.
A measure que les entit6s saints du catholicisme se d6cou-
vraient A eux, les cr6oles surtout les identifiaient aux vodou
du culte dahomeen des Fons. Cependant, malgr6 ce travail,
pour ainsi dire, de reduction, il y cut toujours place dans
ces croyances, pour un certain culte cosmique, de divini-
sation des forces naturelles. D'ailleurs, cette identification
n'entraine pas une nouvelle orientation des attributes des
V6dou.
Pour idifier le lecteur sur le nombre des entities de l'O-
lympe vodouique, nous donnons i la fin du livre, en tenant
compete de leurs tribus d'origine, un tableau des principaux
v6dous africains et de ceux de provenance purement locale.
Nous n'aurons lI cependant qu'un denombrement bien
imparfait des loa du v6douisme.
Ces loa A la verit6 sent si nombreux qu'onwpourrait pla-
cer chaque jour de l'ann6e sous le vocable de lun d'eux.
Some toute, les designations, suivant les localit6s, varient.








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sans entrainer de confusion pour leurs desservants, car cha-
cune de ces divinites est irriductiblement caracterisbe par
des habitudes de language et d'action qui enlivent toute pos-
sibilit6 de confusion.
Une naive exegese populaire essaie de poser leur exis-
tence et d'expliquer leur origine. La these la plus cou-
rante, certainement de provenance haitienne, est celle qui
identified les v6dou et les canonises de l'Eglise calholique.
Cette these exprime, comme nous I'avons dit, le contact
de 1'africain A Saint-Domingue avec la liturgie chretienne.
Mieux qu'aucun autre argument que nous developperons
dans la suite, elle donne aux gens qui pensent, une suffi-
sante idee de la valeur de toutes ces pratiques. Encore, si
c'6tait le people qui formulait cette fantaisiste explication,
mais on voudra bien noter que ce sont les loa eux-memes
qui, incarnes chez leurs serviteurs, 6tablissent leur parentW
ou proclament leur identity avec les elus du paradise.
Dans certaines regions du pays, les loa deviennent les an-
ges, particulibreemnt les anges rebelles, ces r6voltis du Pa-
radis que Dieu frappa, comme jadis Jupiter dans la l1gende
grecque foudroya les titans orgueilleux escaladant le ciel.
Seuls done, ceux qui r6flechissent comprennent que toutes
ces croyances ne sont qu'un legs d'Afrique pieusement con-
serv6 par un people ignorant, mais sentimental et croyant
et qui, mme chez un bon nombre de ses representants cul-
tiv6s, garde un fond d'aveugle ou d'inconsciente credulite.
C'est ce que nous nommons souvent la mentality v6douique.
La verite, le V6douisme est le culte profess i Alladah et
A Ouidah, au Dahomey. C'est le culte des Fons, tribu guer-
ribre qui d&s le dix-huitieme siecle soumettait a son auto-
rite, les Mahis, les Nagos, les Mines, detruisait le royaume
d'Ardra ou des Aradas.








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Les saints du \Vdou ou loas sont encore r6partis en grou-
pes repondant aux tribus africaines les plus largement re-
pr6sentees A Saint-Domingue. Les Aradas tiennent le record,
par suite du nombre des loas issues de cette tribu. Puis vien-
nent par ordre d'importance, les Congos, les Nagos, les Ibo-
lels, les Mines, les Caplaous, les Bambaras, les Moudongues,
etc. Les Fons ont fourni particulibrement les grands V6-
dou, Dangbg ou Dambalah, Legba, Ayizan, Heviyeso, Ayida-
Outdo, Loko-Atissou, Agoueta, etc. La part du Sen6gal est
faible dans ce culte. A Saint-Domingue, il a surtout conquis
les Congos. Ainsi ,les descendants des Poulahs en Haiti pas-
sent pour 6chapper A l'heridit6 vSdouique. Les Senigalais
ont fourni plut6t les vestiges de la religion musulmane qu'on
retrouve dans les pratiques v6douiques.
Les V6dou sont encore considr,6s suivant leur action bien-
faisante ou mauvaise. II y en a, parait-il, qui sont condam-
nes A faire le mal come par une function native. En r6a-
lite, tous sont de petits htres jaloux, vindicatifs, reclamant
de leurs serviteurs plus qu'ils ne peuvent donner, aussi
ennemis de leur repos, de leur prosperity, que ce Destin qui
a si effroyablement domino dans les conceptions religieuses
de la Grace antique. Vraiment, joint a nos autres misbres
sociales, le culte du V6dou est l'une des causes qui retar-
dent, en les appauvrissant, nos campagnes.
D'une facon gen6rale, les loa de certaines tribus daho-
m6ennes, arada, ibo, caplaous, canga, etc., sont dans l'ima-
gination populaire des etres de haine, de sang, et les desser-
vants de leurs autels, des malfaiteurs, des Caplata, des Ma-
kanda, etc., en un mot, cette terrible confrerie des houn-
gans, don't nous aurons A parler longuement dans cette
6tude.
A la v6rit6, toutes ces entit6s spirituelles on demat6ria-









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lisees reproduisent A s'y miprendre les us et coutumes de
leur tribu d'origine. Lh'r6dit6 de ces croyances a tellement
coul6 dans le moule d'un habitus nerveux racial ces coutu-
mes et ces gestes, qu'un observateur muni de points de re-
pire historiques, pourrait retrouver en Haiti, en suivant les
possedes des loa, le tableau des meurs des principles tri-
.bus africaines ici representies. Tout se ramene en dernibre
analyse A un retour inconscient de l'atavisme des ancetres.
Sans vouloir nous livrer pour l'instant i un tel travail, un
ou deux examples bien choisis, illustreront notre thise.
Ainsi, le Congo et surtout la Congolaise 6taient tr:s esti-
mes h Saint-Domingue. Le colon la rechercliail pour sa do-
mesticit6 intime par suite d'un ensemble de qualitis qu'on
retrouvait rarement chez les autres esclaves du mame sexe.
La Congolaise 6tait un domestique module, divou6, exube-
rant dans sa joie come dans sa personnel, d'une proprete
m6ticuleuse, friend de bonne chair et de couleurs voyantes,
au demeurant bonne commire.
Consultez le premier individu venu, adonn6 aux pratiques
v6douiques, sur les moeurs des mystbres congo, il vous fera
le tableau ci-dessus avec une sfiret6 d'informations qui iton-
ne, si l'on n'est pas privenu.
En effect, le poss6dd du mystere congo, home ou femme,
vit retrospectivement la vie de sa tribu; morose, il devient
joyeux, aime beaucoup la danse, les propose risquis, se cou-
vre le corps d'6toffes de couleurs voyantes et eriardes.
De m8me, I'arada colerique, I'ibo ingouvernable, le canga
cruel, ont laiss6e leur mysterieuse prog6niture leur primi.
tive mentality de haine ou du moins des velleites inconscien-
tes de retour aux pratiques ancestrales.
Jusque-li done, a ne considerer ces pratiques v6douiques,
les tendances psychiques qui les conditionnent, au point de









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vue de l'histoire, nous ne trouvons encore rien de bien mys-
t6rieux qu'une analyse attentive ne pent discerner.


En dehors des considerations historiques offertes plus haut,
la question du v6dou permit de faire certaines considera-
tions sociales qui ne sont pas sans influence sur la morality
du pays.
II y a en Haiti des families adonnees au culte des v6dou
comme aussi A un romanisme, a un protestantisme 6troits,
sans horizon, se r6sumant en des pratiques machinales com-
mand6es, oii les nobles et saines aspirations de l'esprit et du
coeur n'ont aucune part. L'idBe mame de Dieu, dans ces pau-
vres ames, ne s'616ve pas au-dessus de la conception d'une
Providence paternelle et bonasse objective dans les moindres
accidents de leur vie-sans orage. Ce Dieu n'est alors qu'un
distributeur de dividends au prorata des prieres marmot-
tees, des chapelets 6gren6s sans conviction, sans foi profon-
de. Sont-ils responsables, ces pauvres gens, de leur religion
de parade, de leur conception anodine de Dieu?
Certes, ce serait une naivet6 de penser que ce people qui
n'a pris du christianisme que les forces ext6rieures, efit
pu concevoir autrement les determinations religieuses de la
volonte. Cependant, avouons-le, c'est lh une position p6ril.
leuse. II faut en effet uine nation une pens6e religieuse,
morale ou social, qui soit un resort d'action, un Bliment
de consentement general, capable de la garer centre les cau-
ses d'arrkt ou de recul; pens6e, disons-nous, qu'aucune d6-
termination de sensibility particulibre, ne saurait supplier.
Aussi, le fait le plus strange que nous notons dans notre
milieu, est-ce 'accord qui se fait dans certaines Ames entire
leurs croyances v6douiques et leurs croyances chr6tiennes








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catholiques et protestantes. Au fait, 1'exp6rience religieuse
du people haitien n'a gunre d6pass6 les formes sensibles du
culte africain, car nous faisons remarquer que les families
incrimin6es, ne sont pas celles de nos campagnes et du pro-
16tariat des villes. Ces dernieres, en d6pit des apparences,
ont toujours v6cu sur le vieux fond de croyances ances-
trales, n'ont jamais eu d'autre religion que celle de leurs
peres.
Si, par besoin de clart6, dans l'explication du travail de
reduction des saints du v6dou aux canonis6s de l'Eglise, nous
avons &6t forc6 de nous en tenir a un point de vue 6troit
de la question, il ne faut pas pourtant se laisser tromper
par de simples apparences. De fait, c'est tout le catholicisme
qui y passe. La Trinit6 consubstantielle du culte chr6tien
n'est pas plus epargn6e que les Olus du Paradis. Le legba
katarolo, le grand-maitre du V6dou, est dans l'imagination
d'un bon nombre de croyants, la personnification du PNre
Eternel. II est vaguement concu avec des attribits d'immen-
site, de toute-pr6sence, exercapt une manibre de domination
morale sur les autres entit6s v6douiques. C'est le Maw~i du
culte dahom6en.
La seule pens6e chr6tienne qui ichappe A ce travail par-
ticulier de reduction, est I'id6e du Saint-Esprit. La haute
intelligibility, le symbolisme mystique et n6o-platonicien
qu'impliquent un tel culte ne pouvaient rien dire A l'Ame
populaire. L'impossibilit6, meme pour le catholicisme, de
r6aliser une telle abstraction dans l'anthropomorphisme or-
dinaire, nous explique cette exception. La mystirieuse co-
lombe aux emanations lumineuses qui, dans les tableaux
du genre, unit le Pere au Fils, est, pour nous rep6ter, d'un
symbolisme trop 61ev6 pour 6tre l'objet d'un culte popu-
laire.









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Somme toute, la religion, qui est la systematisation dti
monde par le sentiment orient par la croyance, ne peut
dans la pratique depasser le degr6 de comprehension que
l'intelligence procure A la volont6. On devine alors les conse-
quences morales de cet intime melange du catholicisme et
du vodouisme dans notre society.
La bourgeoise qui s'agenouille au pied des autels, offre
souvent a l'analyse un curieux 6tat d'Ame. Ces gestes d'ado-
ration, ces genuflexions qu'elle ripete sans cesse, elle les a
portes ailleurs avec autant de foi confiante et bornee. Pour
nombre de ces malheureuses, l'eglise n'est qu'un prolonge-
ment du Houmfor, et les saints et saints qui se dressent l1
dans leur cadre d'or au-dessus de I'autel du sacrifice, elles
les connaissent ailleurs sous des designations bien diff6-
rentes.
Le catholicisme n'est pas A une deformation prbs, dans
notre society. A cotb de cette forme 6minemment populaire
que nous appelons volontiers v6douique, il en est une autre,
moins primitive, decoulant pourtant des memes raisons psy-
chiques degagees dans cette 6tude.
Ce catholicisme d6coupe dans le calendrier chr6tien un
certain nombre de saints auxquels il voue un culte pr6f6re.
Dans la liste figurent les deux saints Antoine, saint Nicolas,
la Vierge dans toutes ses incarnations, et sporadiquement
un saint quelconque qu'une circonstance donn6e met brus-
quement en vogue. A cette liste, ce culte ajoute avec un sens
exquis du sentiment, le Christ, non le Christ de l'Eglise triom-
phante, mais le vaincut du Golgotha, I'homme de la Croix
pench6 sur l'humaine mis6re.
Le c6t6e trangement curieux de ce culte, c'est que tous
les saints et saints de son pantheon sont 6rig6s en vengeurs
des petits froissements de la vanity bless6e, de l'orgueil frois-








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se, de haine injustifiee, de deceptions d'amour, etc. Ils sont
de plus, pour nous servir de la pittoresque expression d'un
humoriste, des < modeurs de manages cass6s >, ajoutons des accordailles 6bau-
ch6es et vite oubliees. C'est le champ oia fleurit la neuvaine.
Chez toutes les desservantes de ce culte passe un fort vent
de n6vrose, d'hysterie parfois, qui explique leur prostration
presque mystique, leurs longues et douloureuses stations au
pied des autels.
Certes, il n'y aurait lI qu'une inoffensive manifestation du
sentiment de la providence, si ce culte n'objectivait pas la
haine tenace, I'apre d6sir de vengeance qui ferme parfois le
cceur de la -femme A tout sentiment de g6n6rosite, si enfin
d&cue dans son espoir, elle'ne cherchait ailleurs une satis-
faction que les saints l6us n'ont pas su lui donner.
Ces considerations nous ont sans doute eloign6 de Iobjet
immediat de notre travail.
Nous y retournons avec l'affirmation qu'il faut vraiment
s6rier les families haitiennes selon que des influences neu-
tralisantes, ont attenue ou transform en elles, les branches
tendances heriditaires. Ce sont, comme nous l'avons laiss6
entrevoir, les families de nos campagnes et du proletariat de
nos villes, qui nous fourniront la matibre la plus intiressante
de cette monographie. Ces dernibres, en d6pit d'un catholi-
cisme plus qu'6quivoque, ont toujours v6cu sur le vieux fonds
des croyances ancestrales, n'ont jamais eu d'autre religion
que celle de leurs pbres. Oui, ces families sont sous le poids
d'une lourde herediti, d'une vraie n6vrose racial.
II imported cependant de s'entendre sur le sens extensif
en meme temps que precis donn it ce terme de n&vrose.
Or, toutes les fois qu'on parole de nevrose, se dressent dans
I'esprit des profanes et meme de certain professionnels de








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1'art medical, dans le cadre abstrait d'une pathologies offi-
cielle, quelques sch6matiques unites morbides, don't l'hyst6-
rie et 1'6pilepsie, sont les types classiques.
Cependant, les maladies ou les alterations de ce monde
qui va de la vie physique A la vie morale, sont aussi infi-
nies que ce monde. A leur base se trouve toujours un des6-
quilibre nerveux plus on moins accentu6. C'est A peine, abs-
traction faite de quelques conclusions peut-tre trop rigou-
reuses, si les travaux les plus r6cents des psycho-physiolo-
gues, nous laissent entrevoir quelques vues inductives g6ne-
rales sur une science en voie de constitution. C'est devenu
une vraie banality de dire, depuis James, que le g6nie re-
suite d'un vrai disequilibre mental. Cependant, a ne consul-
ter que la biographies de penseurs tels que Pascal, Rousseau,
Goethe, LUopardi, Byron, Comte, Mill, etc., c'est-A-dire quel-
ques-uns des plus grands noms de la pens6e litt6raire et phi-
losophique, il semble que cette banality regoive une cons6-
cration de l'exp6rience ou de l'observation.
L'humanit6, A son point de depart et a la limited de gran-
deur intellectuelle oi I'ont pose quelques-uns de ces pen-
seurs, parait-il, aurait une curieuse predisposition i ce dB-
sequilibre mental. T6moin, ce pauvre Byron, ce g6nie qui
cut toutes les pu6rilit6s, qui croyait aux revenants come
un enfant de la nature, avait le gofit du merveilleux, au point
d'en ktre v6ritablement obsid6. Serait-ce pour penser avec
James, que le d6veloppement eminent de certaines facult6s,
laisserait les autres en une fraicheur juvenile de sensations,
de sentiments?
On est tout surprise, en parcourant la galerie des hommes
illustres, de noter le nombre de nevros6s epileptiformes qui
1'encombrent. Sait-on que le grand Richelieu sortait d'une
famille de fous, que le ce8lbre ministry portait plus qu'une
n6vrose.







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Nous n'ignorons pas qu'en d6clarant que le v6dou est
une n6vrose et non une supercherie toujours voulue par les
poss6d6s, nous allons A l'encontre de l'opinion d'une por-
tion de notre elite pensante, commun6ment trop croyante on
trop incredule. Lorsqu'on croit avoir bien observe, on a cer-
tes le droit d'avoir une opinion, mnme si celle-ci contredit
l'opinion r6gnante.
Que s'est-il done pass depuis ce temps lointain oii nos
primitfs ancetres parcouraient, vktus d'un rayon de soleil
et de I'ombre des grands arbres, les forts de la tropical
Afrique?
Puisqu'ici, nous ne pouvons parler de revelation, il faut
bien que l'instinct religieux, cette angoisse de l'inconnu, ait
organism un culte dans les limits de la comprehension pri-
mitive de nos ancetres. Or, nous avons vu comment ces dieux
africains qui symbolisaient les forces de la nature, ont &t6
dans la suite ramen6s a des proportions presque humaines.
D6pouill6s de leur 6lement de sublime horreur, ils sont de-
venus pour le plus grand nombre des dieux lares, des protec-
teurs de la tribu ct meme des individus isoles.
On voudra peut-etre savoir, comment, de ce rapproche-
ment externe, est sortie la th6orie de l'incarnation.
Mais, c'est toute l'histoire de l'humanit6.
Sans remonter A toutes les pythonisses, a la Sybille sur
son trepied, nous n'ignorons pas qu'au moyen-age et dans
les premiers si6cles de l'6re moderne, dans toute l'Europe
occidentale, des gens nombreux se croyaient des possid6s des
saints du ciel on transforms en loup-garou. D'autres itaient
des tourment6s du diable ou se croyaient des sorciers, inno-
cent troupeau de n6vroses, sur lequel pesbrent si lourdement
les fanatiques arrkts de la religieuse et imp6riale col6re d'un







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Philippe II, par example. Les dossiers des course de justice
et du Saint Office, exhumes de la poussiere des archives
par l'6rudition moderne, abondent en curieux proces-verbaux
de ce genre.
Une nouvelle consideration puis6e dans notre propre mi-
lieu, vient a I'appui de cette these de l'incarnation. Le gros
people d'Haiti est toujours en gestation de loa, de saints v6-
douiques nouveaux. La tradition populaire, bien post6rieure
i l'independance, parole entire autres d'un certain don Pedro,
un ktre en chair et en os, qui, de la R6publique Domini-
caine, serait venu A un moment donn6 s'6tablir dans les
montagnes de la commune de Petit-Goive. Ce don Pedro
serait l'introducteur en Haiti de cette danse violent que par
corruption le people appelle : le p6tro. Mort, don Pedro ne
tarda pas A occuper une place honorable dans le pantheon
v6douique, trainant A sa suite toute une prog6niture, don't
Jean-Philippe Petro, Criminel P6tro, etc.
D'autre part, qui d'entre nous, n'a entendu parler de la
fameuse 6pid6mie des Djons qui 6clata, il n'y a pas trbs long-
temps, dans la region Jacmel-Saltrou? Selon nos informa-
tions, ces gens 6taient sous l'empire d'une trbs puissante no-
vrose. Comme les danseurs de Zikre, ils battaient du tam-
bour sur leur poitrine transformed en caisse r6sonnante.
Les descendants de la race noire r6pandus dans l'Am6.
rique, des miles et continental ont-ils 6chapp6 A la n6vrose
religieuse que nous 6tudions?
Le domaine de la psycho-pathologie est bien le domaine
du polymorphisme. L'idee joue un r6le trop predominant
dans les n6vroses pour qu'elles ne soient modifiables A l'in-
fini.
Affirmer done que les millions de descendants de la race
noire r6pandus en Am6rique, se sont 6vad6s de toutes su-







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perstitions africaines, serait ignorer la loi de l'hr6dit6 en
retour.
L'Bducation pas plus que le croisement n'est une force qui
annihile la puissance de l'heridite.
A ce compete, l'Europe, dans ses populations rurales et dans
une notable portion de ses populations urbaines, ne serait
pas aussi superstitieuse que l'ont dinonce certain observa-
teurs. Peut-ktre nmme, le philosophy de Zarathustra, a-t-il
raison de laisser entendre qu'un simple grattage du pro6mi-
nent civilis6 qu'est le germain, devoilerait la bate blonde qui
est A l'aurore de l'humanit6 caucasienne. La diffusion de l'ins-
truction dans la masse populaire n'atteindra jamais la cul-
ture g6nerale qu'il faut pour lutter centre les croyances et
le sentiment. Dans le cas mxme qu'un ideal de ce genre serait
atteint, il cr6erait une socikt6 qui ne serait pas viable, puis-
qu'il ferait de tous au sens propre du mot, des demi-savants.
D'autre part, la loi du, croisement n'est pas, suivant les
meilleures probabilitis de la biologic, une loi de multiplica-
tion indiff6rente des qualitis et des difauts des ascendants.
C'est au contraire une loi d'addition organique et fonction-
nelle, c'est-A-dire que jamais les 16dments de la symbiose g6-
n~tique ne se combinent pour donner naissance a un seul et
m6me organe, a cause de la parity analogique de nombre de
ces organes. S'il en allait autrement, i chaque pas, la nature
d6mentirait sa loi d'harmonie qu'elle respect meme dans la
difformit6. Ce serait un spectacle peu banal si le fils naissait
avec le pied droit mould sur le patron d6licat et gentil du
pied droit de sa mere et le gauche de la grandeur toute mas-
culine du pied gauche de son pere.
En r6aliti, si les descendants de la race noire en Am6rique
et hors d'Haiti ont plus ou moins 6chapp6 aux pratiques v6-
douiques, des causes autres que l'6ducation et le croisement







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expliquent le fait. En premiere ligne, il faut computer avec
'organisation gouvernementale par un element notablement
plus civilis6, d'oii des lois de police qui forcent les pratiques
condamn6es A se cacher. En Am6rique du Nord, le caractere
foncierement religieux de la race anglo-saxonne, en vertu de
la loi d'imitation, a largement contribu ia orienter nos conge-
neres vers des id6es plus saines en religion. Cependant, 1
aussi, certaines pratiques cultuelles r6ivlent la n6vrose.
Ce n'est guere calomnier ou medire, d'affirmer que l'Hai-
tienne du bas people cede A peine son rang en plates super-
stitions A .'Afro-Americaine de la Jamaique, de la Martini-
que, de la Guadeloupe, des petites Antilles anglaises, etc.
A la v6rit6, la cartomancie, la chiromancie, la magie blan-
che, les sempiternelles neuvaines ont simplement remplac6
les danses bruyantes sous la tonnelle, les incessantes immola-
tions de volaille, de bestiaux de nos paysans.
Cependant, revenons A notre these initial.
Nous affirmions que le v6douisme rdpond A un habitus
nerveux racial stabilise par la croyance, des pratiques secu-
laires, chez de nombreuses families haitiennes. Les preuves
d'un semblable etat abondent, si l'on se donne la peine de
bien observer les faits. Aussi, dans la second parties de cette
etude consacree A la psycho-pathologie du V6dou, suivrons-
nous cette nevrose polymorphe caractBrisde par un d6dou-
blement de la personnalit6, au point qu'avec une constance
qui ne se trahit gubre, le vrai possed6 parle de son moi nor-
mal toujours A la troisiBme personnel.
Ici done nous grouperons les points de comparison, d'a-
nalogie qu'une consideration attentive de la biologic, de la
psychologie pathologique ont pu nous offrir pour la solution
de la question du V6dou en Haiti.












III



CONSIDERATIONS PSYCHOLOGIQUES

ET PSYCHO-PATHOLOGIQUES











--51


CONSIDERATIONS PSYCHO-PATHOLOGIQUES

Tous ceux qui savent que la psychologie pratique, reelle-
ment v6cue, ne se trouve guere dans les maigres schemes,
les lignes abstraites savamment ordonnies d'un traits, n'igno-
rent point que la conscience r6flechie et la raison logique ne
sont que des pouvoirs qui limitent la pens6e discursive. En
decg et. au deli, s'etendent dans l'etre human deux mon-
des aux limits ilnpreci-es. celui du ps chiiiime inf6rieur et
celui de la metapsychique, mariant avec le premier leurs
ph6nomines en une coextensiti et une copen6trabilit6 que
la plus subtile analyse pent A peine saisir.
Ce que nous appelons rl'tre humain n'est et ne peut etre
qu'un devenir, une puissance qui se diveloppe sous I'action
de ce que Bergson appelle l'rvolution creatrice, puissance et
force qui par le progres, poussent 1'humanit6 i prendre de
plus en plus conscience d'elle-meme.
Ne sont-ils pas, on nous l'accordera, dans la race des horn-
mes, I'6lite d'une l6ite, ceux qui peuvent rencontrer leur ame,
se laisser p6n6trer des large harmonies des spaces infinis,
entendre de l'ouie de l'Ame < les chansons de l'azur et les
tintements des 6toiles >>?
< Au vrai, les trois quarts de 1'esp&ce humaine vivent d'une
vie automatique. Notre moi, comme 1'6crit Jean Lubac, un
spiritualiste convaincu, est bien le plus souvent, selon la
these mat6rialiste, une amalgame de perceptions, de sensations,
d'images, de concpets, de mots. II est un compose artificial don't
notre systbme nerveux realise l'unification; il n'est pas libre,
mais assujetti au d6terminisme physique qui se retrouve ma-
me dans 1'enchainement et association de nos connaissances
intellectuelles. Notre r6flexion entibrement orient6e vers 1'ac-








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tion pratique adopted pour ses 6tudes scientifiques des pen-
sees discursives qui lui sont livrees toutes prktes en des phra-
ses conventionnelles. Tout ce que nous savons n'est qu'un
edifice de formules, et cet edifice n'est mtme pas notre oeuvre
personnelle, notre education, nos lectures, notre profession,
nos relations, en sont le veritable architect. Les paroles que
nous 6changeons an, course de nos conversations ne sont gubre
que des cliches que notre evolution intellectuelle a pr6pards
et qui surgissent d'eux-m8mes en presence des mots qui nous
sont adress6s. Nous ne pensions pas, nous sommes pens6s.
Nous n'agissons pas, nous sommes agis.>>
Notre moi, ainsi difini, ajoute Lubac, est surtout un me-
canisme physiologiqiic. un fragment du monde physique
l'immateriel vit A peine en lui.
Ce que la penitrante analyse d'un pschlologue a su
decouvrir avec une minute de details qui impressionne,
I'observation psycho-pa;llologique l'a etabli sur ine base au-
Irement solide que la simple r6flexion.
Pour prendre un terme extreiinc nous faisons remarquer
que la pathologie qui ne r6vBle d'ailleurs que l'exag6ration
ou la diminution d'un phenomine vital, brise, spare sou-
vent les delments de la ,yiiiiose que represente l'ktre hu-
main. N'est-ce pas en effect, un effroyable effondrement, un
terrifiant raccourcissement de la vie, quand la nature reduit
un malheureux ktre human A un simple total de forces phy-
sico-chimiques, orientant peiine des groups cellulaires ava-
ri6s dans le maintien d'une existence qui est presqu'une
injure. Et dans cet effondrement, pas un 6clair d'idee, pas
un elan de sentiment chez un itre qui n'est mime pas au
niveau de I'animaliti superieure, mais vit en reality une vie
presque v6g6tative. Un pas de plus pourtant, c'est la majo-
rite des humans qu'on rencontre.







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Mais cette 6tude n'est pas une polemique, puisqu'elle tend
A mettre en relief quel rbseau d'un determinisme psycho-phy-
siologique tient dans ses mailles inextricables notre pauvre
humanity. Nous ne nous rappelons plus avec precision quel
naturalist, peut-etre Sabatier, a soutenu que le vrai pro-
blame de l'hlredit6 n'est pas de savoir dans quelle measure
nous tenobs A notre ascendance, car son apport est la domi-
nante, mais par quoi nous differons d'elle.
De la subdivision de la vie en trois vies secondaires : vie
%rgtali c, vie animal on sensible, vie morale ou humaine,
nous retenons surtout la second, la vie animal ou sensible.
Elle nous permettra d'exposer quelques points encore obscurs
de notre thbse. Les conclusions de la science A cet regard of-
frent un reel inmdrIt. C'est par notre vie animal on sensible
que nous tenons psychologiquement A la longue lignee de nos
ancetres. C'est encore cette vie qui cree notre dependance de
cet 6tat de choses qui nous pnketre de toutes parts et consti-
tue l'univers sensible. Les travaux de Myers. de Podmore,
de Grasset, de \Wiindl. de Fechner, de James, de P. Janet,
de RaNiiiond. de Moreau de Tour, de Bernheim, ont mis un
peu de coherence, ont projet6 quelque lumibre dans I'expli-
cation d'un grand nombre de phenomenes que- naguire on
expliquait par des interventions mysterieuses on diaboliques.
Les litterateurs out ecrit que P'homme est < un Bcartele a
deux infinis >>. I y a lh peut-etre plus qu'une figure, peut-
etre une position naturelle. Si par notre moi spiritual, notre
aine alors, que nous avons appelie < un devenir >>, nous al-
lonls A linfini de Dieu, par notre subconscience biologique,
notre moi subliminal, nous confinons aux limits les plus
reculdes de l'indifini du monde sensible. Ce n'est pas notre
esprit qui va aux choses, mais les choses qui viennent i no-
tre esprit.







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DjiA ce visionnaire de Leibnitz, don't la pensee fut sou-
vent une troupe dans l'avenir, avait note ce que de petites
perceptions assocides introduisaient de vie obscure, automa-
tique, animal dans l'homme. C'est sans doute cette consta-
tation qui lui fit s'6crier : < Que le present est gros du pas-
se et charge de l'avenir.>> En effet, toutes les fois que notre
raison s'abime dans l'inconscience de la personnalite, le moi
subliminal nous ramene pour ainsi dire aux conditions g6-
n6rales, de la vie planataire, declanche en nous des forces
qui ne sont pas proprement humaines mais universelles.
D'autre part, les conclusions expirimentales de Charcot ont
6tabli que toute nevrose a pour cause un sentiment, une
idee fixe surtout, qui cr6e cette etonnante complexity symp-
tomatique, ce deconcertant polymorphisme qui rendent si
6tranges les nevroses.
Chose digne d'etre notee, l'id6e fixe n'est pas toujours une
id6e consciente et claire. Elle est le plus souverit enfouie
dans les plus obscures profondeurs de l'inconscience, et il
faut alors 6teindre la vie raisonnable de l'Ntre human par
suggestion, c'est-a-dire : faire disparaitre les perceptions et
les idees correctrices pour l'amener, selon la belle expres-
sion de Taine, A subir le feu de la rampe. (Freudisme.)
Ainsi digagde, 1'idee prend une force singulibre, altbre
profondement le dynamisme organique, arrive A produire
cet obscurcissement, ce dedoublement de la personnalit6
don't tant de nevroses donnent I'exemple. C'est vraiment dans
ce cas, la prise de possession complete de I'homme par le
moi subconscient, moi des determinations qui ne relive pas
de la volont6, aboutissant non-analysable de toutes les in-
fluences, veritable fragment, suivant I'hypothbse bergson-
nienne, de l'univers sensible.
Le cardinal Mercier, de l'ecole catholique de Louvain, a







- 55 -


soutenu que si la pens'e n'est pas une fonetion du cerveau,
elle depend loulefois d'une activity qui elle-mime est fonc-
tion du cerveau. Ce que l'Iminent prlal designe sous eette
expression : une activitO qui elle-imnme est function du cer-
veau, n'est, traduit en language biologique. que ces phlnonmb-
nes d'inii gration cerebrale don't I'existence est reconnue in-
dispensable a la constant et necessaire correlation de I'in-
telligence et du monde externe. Pour reprendre un instant
'li pothese de Bergson. la suite du remarquable profes-
seur au Colklge de France. nous devoins consider tout bon-
nement le cerveau comiine un fragment de I'univers materiel,
une determination spatiale el temporelle de la matibre, sou-
mise colmme elle aux lois connues up a decouvrir de la phy-
sique general.
Or, la perception exernie pure est pour nonibre de psycho-
logues et pas des mnoindres, une forme d'activitl physiologi-
que, la fonction de coordination et de sriation du cerveau.
Seule la puissance reflexive de F'intelligence la fait sortir du
domaine de la simple matibre. Un auteur deji cite resume
avec autant de nettet6 que de precision, les idees actuelle-
ment discuties.
< Dans notre moi biologique. nons dit Jean Lubac, il se
forme, grfce a notre organisne, des series de perceptions et
des series de formulas que 'atavismne et I'dducation ont as-
socides. Ce sont ces ktats de subeonseience biologique que
notre cerveau presente aux chloix de notre pensee intellec-
tuelle, et c'est de ce choix que derive notre pensie diseur-
sive, notre connaissance intellectuelle.
< qu'une intervention physique quelconque d`sorganise la s6-
riation de ces perceptions et de ces formules, notre esprit,
don't le choix est limit aux perceptions et aux formules pr6.







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sent6es, cesse de connaitre intellectuellement d'une maniere
normal.
<< Si 1'enfant qui vient de naitre n'est pas encore intelli-
gent, c'est parce que l'organisalion matlrielle de ces percep-
tions et de ces formulas n'est pas encore formee; c'est parce
que sa pensee spirituelle ne possede pa, encore ce clavier
d'etats biologiques, grace auquel il connaitra intellectuelle-
ment.
< comme le fou, quoique avec des modalites difftrentes, il est
victim de la desorganisation de son moi biologique.>
En effect, il est necessaire de distinguer la d&.agregation
cerebrale de la folie, don't souvent les lesions assez grossi&-
res et les antecedents banals en some, sont percus et ex-
pliques par la patliologie commune, de cette desagrigation
du moi biologique don't les antecedents se percent dans la
nuit de I'leredite, des croyances primitives, d'influences mo-
rales et autres. Ici, les troubles vont de la simple distraction
jusqu'au phinomene du didoublement, de changement de
personnalilI. C'est bien, pensons-nous, dans ce group de
phenombnes si intimement rattaches *a l'Ntat quantitatif et
qualitatif de la masse nerveuse c6rebrale que la theorie
6nergktique du des6quilibre du professeur Oswald, trouve
rigoureusement son application. En effet, le des6quilibre n6
de I'insuffisance cree une sorte de paradoxe fonctionnel;
la grande 6motivite resultant de l'appauvrissement cong6ni-
tal ou acquis du systeme nerveux, devient la source de sen-
sations disequilibrantes, morbides, d'une tonality, d'une in-
tensite qu'on ne peut retrouver dans la physiologie de 'in-
dividu sain. C'est bien encore le point de depart de ces d6-
sordres infiniment 6tonnants, que le clinicien constate dans
les territoires de la sensibility, de la motilit6, du psychisme
biologique.







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Taine rapporte le cas assez curieux et bien connu de ce
valet de chambre d'un ambassadeur espagnol qui, par sa
position dans la domesticity de ce diplomat, avait pu en-
tendre des conversations d'une certain port6e politique. Cet
homme, aux moyens intellectuals fort minces, fut pris de fiB-
vre cer6brale et dans son ddlire reproduisit dans un ordre
parfait les conversations entendues. Le diplomat 6merveill6,
se reserva de faire du patient un secretaire. Mais revenue A
la sante, le valet revint aussi A son intelligence mediocre des
jours priecdents.
On ne compete plus les cas oi des langues apprises dans
les premieres annees de la jeunesse, ont 6t6 dans la suite
complktement oubliees et qui pourtant, par une surexcitation
cer6brale accidentelle, sont revenues dans le champ de la
conscience.
Tous ces faits deconcertants de prime abord, ne peuvent
atre expliques que par la function de coordination, de se-
riation du cerveau.
En Haiti, les cas les plus curieux sont ceux oi, en dehors
de tout milieu d'entrainement, la nivrose v6douique 6clate
chez de jeunes personnel. Alors, elles se mettent, comme on
dit, A parler language. C'est un baragouin indescriptible oiu
passent de temps a autres des mots creoles, mais oi predo-
minent surtout les desinenees fortement nasales des idiomes
africains.
Dans ces moments critiques de la nevrose, c'est sans h6si-
tation, avec une intarissable abondance que les possides
laissent tomber de leurs lbvres ce flux de mots inintelligi-
bles. A cela se joint ce que nous avons nommn le masque
v6douique, contract ou rieur, selon les habitudes du loa
don't la prise de possession vient de s'effectuer.
En liquidant ces idWes th6oriques et doctrinales, nous arri-







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vons bienll6t un nouveau chapilre de cette monographie. Ici,
nous croyonu sans trop nous aventurer. pouvoir offrir une
definition de la n~vrrose v~doiiique. Selon nous, le v6douisme
vrai, authentique, non siniul dans un but mercantile est une
psycho-nivrose religieuse.,raciale, hi reditaire, caract6risee par
un d6doublemient de la personnalit6 avec alterations fonc-
tionnelles. de la sensibilitl. de la motilit6 et pr6donminance
des syv1plltnet' pytliiatiques. Cette definition pose. nous es-
sayons de la jislifier.
Nouls ; 'avoni; cerie. pas la pretenlion de dire le dernier
mot sur ceete question du Vodou qui nous retient. Une cro-
yance de ce genre serait absolmument oppose a une saine
comprehension de la science, qui n'est, et peut-etre ne sera
toujours. qu'tin svstZ~me d'approxiinations. Seule l'ignorance
de la grande loi du devenir de tout ce qui se mieui dans l'uni-
vers permettrait de penser A une certitude scientifique absolue.
D'autre part, nous n'eniendons enlever a personnel, l'invin-
cible croyaice que dans ce monde de choses relatives. contin-
gentes. il y a place pour un surnaturel pour ainsi dire human.
Pour nous, Iidee de surnatlre implique un tel fondement
d'incorporeite. d'insubstantialite mat6rielle, foncibre. que
nous hisiterons toujours A classes dans la categories, choses
surnaturelles des faits relevant a un degr6 quelconque de
cette physiologie humaine, encore si pleine d'obscurit6s.
Nous trouvons de prime abord dans le people, ceux que
nous nommons les parasites du V6dou. Ceux-lk ne sont pas
sous influence de la n6vrose, ce sont les adherents au culte,
les fiddles des prieres. des services, des barbacos, des can-
guian'ou, en un mot, le cliheur Annonunat qui, pendant des
jours, stationnera sous la tonnelle, tirant un large profit des
organisateurs de ceremonies. Ce sont justement ces malheu-
reux qui talent dans nos rues, leur accoutrement bizarre et







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I'extravagance de leur excitation bacchique. C'est une bande
de jungleors qui 6pient sans reliche les miseres de nos pau-
vres prolktaires, et ranconnent sans merci ce people mise-
rable et croyant. A la v6rit6, malgri un entrainement qui
dure toute la vie, seule I'excitation provoquie par la danse
et I'alcool et la connaissance des fagons d'agir des entitis les
plus courantes du Vidou, leur facilitent une simulation qui
n'6chappe-pas neanmoins a un ceil exerc6. D'autres, au con-
traire, sont vraiment frappis, mais considbrent leur situation
comme un gagne-pain. En dehors done des attaques vraies,
ils simulent I'appareil de leur 6tat second. Il n'est pas rare
non plus, de voir des personnel absolument honteuses de
cette situation, mettant tout en oeuvre pour la cacher aux
yeux du public. Dans la famille v6douique, tous les mem-
bres ne sont pas indistinctement atteints de la n6vrose h6re-
ditaire. De mime que l'h6r6dit6 somatique ne se r6pkte pas
sans changement chez tous les individus issues d'un mnme
sang, ainsi la n6vrose v6douique ne frappe-t-elle pas inva-
riablement tous les membres de la famille, meme lorsqu'ils
sont tous des pratiquants.
C'est que, dans une famille, quand bien m eme les mem-
bres se maintiendraient dans une puret6 parfaite de la race,
il y aurait mille riens que l'analyse ne peut fixer qui att-
nuent ou augmentent les forces h6r6ditaires.
Cependan,t en d6pit des exceptions qui sont nombreuses,
on d6couvre en ces sortes de famille, un fonds de n6vropa-
thie, pour le moins de nervosisme tr6s caract6ristique. Nous
affirmons en these g6n6rale que chez toutes les personnel
profond6met attaches au culte de V6dou, particulierement
les femmes, on relive presque toujours des stigmates d'hys-
t6rie. Bien plus, chez ces m6mes personnel, il n'est pas rare
que les manifestations de l'hyst6rie coincident avec I'habitus








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nerveux qui pour nous, individualise le vSdouisme. Souvent
aussi, an course d'une franche attaque d'hysterie, avec perte
de connaissance, movements cloniques et autres, on voit sou-
dain la personnel se mettre sur son scant, puis distribuer de
vigoureuses poignees de main, A la grande surprise de l'as-
sistance, en annongant la venue d'un loa quelconque de
l'Olympe vodouique.
On ne l'a peut-etre pa< assez remarqu6, le people haitien
vit 6tonnamnient de ses nerfs. Chez nos compatriotes de l'au-
tre sexe, lharmonieux 6quilibre organique sous le contr6le
d'un appartil nerveux aux energies continues, est plus qu'on
ne le pense, un cas rare. Ailleurs, on accuse notre climate tro-
pical qui, comme nous l'avons dit nous-mn~me, met A ecrtaines
heures une coulte de lave dans le cang, exalte les nerfs et
surexcite le cerveau. A cote de cette cause naturelle, il en
existe certainement d'autres. Ne faudrait-il pas incriminer
nos nombreuses revolution.. sources intarissables de joies
factices, de violentes emotions, d'ameres et cruelles decep-
tions? En these gendrale, les guerres, les revolutions sont
souvent A l'origiie de nombreuses psychoses collectives.
Ce n'est pas tout, une pareille predominance des nerfs
pourrait aisement s'expliquer chez l'Blite de notre society;
or, la meme observation peut Stre faite A l'gard de nos pay-
sannes. Nul doute alors, que les pratiques excitantes du va-
douisme, les danses prolongees sous la tonnelle, n'y soient
pour quelque chose.
Cependant, tout n'est pas a regretter en cet 6tat de des-
quilibre nerveux qui semble etre dejA le lot de notre petite
society. LA git peut-6tre le secret de notre intelligence ideo.
logique, parfait iiin.rumiient d'adaptation conceptuelle que les
6tudes pratiques pourront facilement redresser.
Etrange race qui du sein de l'abrutissante servitude, pro







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duisit une pleiade d'hommes qui, par la seule vertu de leur
intelligence native, purent s'elever, come un Toussaint, aux
plus hautes situations politiques et sociales dans leur lutte
contre la nation la plus intellectualisee de I'Europe du dix-
huitieme siecle, la nation francaise.
Une autre s6rie de faits vient A i'appui de la these de la
predominanc presque morbide des nerfs chez l'Haitien. C'est
le problem de l'idiosyc. ra-ie racial et hireditaire chez le
noir d'Haiti, l'anaphl lax ie du professeur Charles Richet.
Nulle part, peut-ktre, l'idiosyncrasie n'est plus marquee
que dans la physiologie des noirs d'Haiti. Selon le point de
vue de Salomon Reinach, ce qui a 6t l'origine un << ta-
bou >>, une defense religieuise. une recommendation de l'an-
cktre A la tribu, s'est organiquement con.Ilitlue dans la suite,
au point que 1'economie reagisse energiquement contre toute
violation de la rigle h6r6ditairement pose. Suivez l'histoire
des tribus africaines dans leur descendance haitienne, don't
le m6tissage n'a pas profondinent alterd la puret6 originel-
le, vous retrouverez facilement les traces ind6l6biles de cet
<< abstiens-toi >> des amncetre. (1).
Pour revenir a la famille v6douique, nous ferons remar-
quer qu'il y a un Age critique d'apparition de la nevrose.
II coincide gindralement avec celui de la puberty qui, chez
nous, en terms moyens, oscille entire les limits extremes de
10 A 16 ans. C'est, dans le plus grand nombre de cas, au
,moment oii l'organisme, et surtout le systnme nerveux, est
surexcit6 par I'instauration prochaine de la plus noble fonc-
tion de la fenune puisqu'il s'agit d'elle le plus souvent,
- que l'on voit se dessiner les sympt6mes pr6curseurs de la
nevrose v6douique. Cette sympt6matologie rappelle i s'y me-
predre, dans certaines circonstances, une attaque frustre, in-
compl6te d'epilepsie, lorsque ce ne sont pas des chants, des







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cris, un continue bredouillement, qui ressemblent alors plus
A l"bysierie. Maintenant les parents disent que leur enfant
est << saoiul par un loa >>
Ils peuvent s'arr4ter i trois dlermiiinalioins, suivant leur
rang dans la confrerie. D'alord, its s'adressent A cet habile
metneur en scene, magicien et artiste, quest le houngan. le-
quel, par line vraie suggestion. des passes ilagntliques in-
consciemment execulees, pent pour toujours enrayer la sou-
daine prise de posse.sioi du saint vdouiqlue. Jusque-li rien
d'anormal ou d'extraordinaire; la suggestion, a travers les
sieles, a tonjoiil-r 6t6 le moyen le plus stir d'enra)er une
crise de possession.
D'autre part. I'apparition atlendue de la nevrose donne
lieu A I'operation du la age de la tlte. Enfin, plus tard, selon
le ddsir de la personnel ou le rang de sa famille dans le culle.
on lui confire l'un des premier. degree, d'initiation du,.vo-
douisine. Elle est kanzo; operation qui n'est pas sans dan-
ger. puisqu'on a vu des iiallheureux subir line vraie cuisson
des mains par suite de ces epreuves.
De ce que la pber oit queu a lbe soi pqe de predilection de la
nivrose. il ne s'ensuit pas qu'elle l'accoiipagne tonjours. Sou-
vent, sonl apparition est plus tardive ou plus pricoce. On a
vu 1niiae celle-ci re manifce-ter chez des enfants de 6 A 8 ans
d'une iiianiere qui n'adiiet pas de doute, et nous-memes avons
6t6 liinoin d'un cas de ce genre.
C'e-t iune psychologie trbs Irisle que celle d'une famille
adonne an, culte du Vodou. Ces malheureux vivent dans les
transes, dans la perpittielle crainte d'etre au-desoous des tra-
cassi6res exigences de leurs dieux lares. Heur on malheur,
tout s'explique pour ses pauvres gens, que notre indifference
laisse mioisir dans la plus profonde ignorance, par la satis-
faction on le mncontentenient de ces saints units de l'Olym-







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pe v6douique. II n'y a pour donner une id6e d'une pareille
servitude morale que la vie du remain avant que le scepti-
cisme grec efit d6popularis6 les dieux du Capitole.
Au lendemain d'un service pour lequel le paysan a 6puis6
les economies de son dur et penible labeur, li faut qu'il pense
dejA A l'interminable serie de fetes du calendrier chrltien,
qui sont autant d'occasions de ripailles, de copieuses liba-
tions, de ceremonies, de devoirs. Ajoutons a cette liste d6ji
bien longue, les mille contrarietes de l'existence ordinaire,
qui n'ont guere de signification hors de I'action des loa ou
de la haineuse et maligne intervention d'un voisin irriti et
jaloux.
Notre regrett6 confrere, le docteur Lebrun Bruno, avec le-
quel nous avions discut6 les conclusions de cette 6tude, nous
faisait remarquer comment, chez les enfants du people, an
course des maladies les plus iinignifianie,. le d6lire prenait
facilement la forme du delire de persecution avec halluci-
nations visuelles et auditives. Un ou deux degr6s de chaleur
au-dessus de la << normal >> -uffiseni pour que des levres
enfantines, dans l'inconscience d'une surexcitation f6brile,
laissent tomber des mots qui, surtout dans notre milieu,
aneantissent une reputation.
C'est qu'il y a, en r6alit6, un vrai milieu d'entrainement,
qui s'ajoute aux tendances inn6es, primitives de l'enfant,
pour aboutir A ce ddlire de persecution.
DMs que la conscience et la raison s'6veillent chez ce der-
nier A une suffisante comprehension des choses de ce mon-
de, il n'est pas trop de dire qu'il est berc6 par l'intermina-
nable r6cit des tours astucieux et malins, jouis aux parents
incr6dules par la bande des loups-garous, des sorciers. Par-
fois mIme, pendant que I'homme de l'art fait son examen
avec cette attention que reclame la delicatesse de son rl6e,








64-

des visiteurs int6resses font entendre aux parents alarms,
que le cas ne relive pas de la science medical, trop alia-
toire, trop souvent en deroute dans son propre domaine.













IV



LES MALADIES SURNATURELLES

LE HOUNGAN










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LES MALADIES SURNATURELLES


LE HOUNG\N


En soinme, les maladies surnaturelles existent-elles?

II faut tout d'abord confesser qu'il y a une inconvenance
logique a allier ces deux mots; mais passions.
Deja notre 6mincnt confrbre et maitre, le docteur Audain,
dans une int6ressante discussion, avait trouve que ce concept
n'etait pas scientifique. Cependant, il faut ici s'entendre. Par
nature, les maitres de la philosophies comiipreninut la reality
cosmique embrassant tout ce qui se manifeste dans les for-
ines de l'espace et du temps. Ainsi, quelle que soit son opi-
nion philosophique sur l'honmme, qu'on adopted le monisme
mat6rialiste, le monisme idealiste sons leur multiple nom, ou
le dualisme du spiritualisme classique, si intimement me16 k
la vie,- aux conceptions des peuples de civilisation occiden-
tale, ce qui est vrai pour tous, c'est que l'8tre hunain est un
tout natural, qu'importe la destination ultirieure d'une par-
tie quelconque de ce tout provisoire. Rien, par consequent,
de ce qui est dans les bornes illimit6es de l'univers, n'est
done surnaturel.
D'ailleurs, le vrai fondement de l'id6e de nature est le con-
cept d'existence r6elle. Aussi, une emotion agreaiil on p6-
nible, une inclination affective, un sentiment, une idee intel-
lectuelle on morale, c'est-a-dire, les vraies forces de r6alisa-
tion de l'activit6 psychique, sont-ils aussi naturels qu'une d&-
termination sensible de la matibre. N'est-ce done pas un abus
de language, quand, nous parlons couramment de maladies de







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l'ime? L'affirmation, sans temperament, de I'existence de pa-
reilles maladies est, pensons-nous, de nature A jeter le trou-
ble et la confusion, dans le camp des maitres de la psycho-
logic rationnelle, les vrais spiritialisles: car la position rielle
du problkme se resume dans le raisonnement suivant:
Ou 1'Ame est simple, ou elle ne l'est pas. Si elle est sim-
ple, elle est incapable d'alt6ration, car I'incorruptibiliie est
le signed de la simnplicite. Dans le cas contraire. le mot Ame
est un vocable vide de'sens, puisque la matibre seule en com-
binaison peut s'alt6rer. Done dans les deux cas, I'affirmation
de l'existence des maladies de l'ame est une erreur.
Si, par << choses surnaturelles >>, on entend d'autre part,
une participation occulte dans les faits de ce monde, de puis-
sances inconnues, aux attributes plus ou moins merveilleux,
nous voulons, suivant le mot des logiciens, demeurer a cet
6gard, dans la docte ignorance.
Pourtant, si par maladies surnaturelles, nous entendons
ces cas morbides qui arrivent a la guerison sans l'interven-
tion du medecin ou meme d'une therapeutique, d6rivant de
leur art, nous avons eti trop souvent en niesure de suivre
des cas de ce genre. pour nier absolument les r6sultats ob-
tenus. Les mxdecins, il faut le reconnaitre, oublient trop que
l'empirisme est le point de depart de leur science et, consi-
dirant le point d'arrivie, daignent A peine embrasser d'un
coup d'ceil retrospectif les tapes parcourues. Le meilleur
maitre de cette science serait fort embarrass, si on lui de-
mandait parfois les raisons qui justifient quelques humbles
pratiques, en honneur dans le corps medical, depuis des
temps immimoriaux.
D'autre part, la croyance, surtout celle qui s'ignore, que
ne dirigent ni la volont6, ni l'intelligence, car l'esprit d'exa-
men detruit toute croyance irraisonn6e, est la plus grande








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force de l'ime humane. Elle se joue des causes comme des
effects, r6alise ces cures merveilleuses qui frappent toujours
1'esprit du vulgaire. Les sp6cialistes des maladies mentales
ne competent plus les observations de ces malades qui ont
resist6 aux plus severes objurgations. come aux mithodes
les plus persuasives, qu'une simple immiersion aux piscines
de Lourdes, a rendu i la sanle.
Cependant, m8me dans notre pratique couranle. la con-
fiance que nous inspirons a nos malades est souvent un ad-
juvant tres utile, plus utile dans certain cas, .que les mille
drogues, que les progrbs de la chimie, la hate des experien-
ces de laboratoire, les subtilites de 1'esprit mercantile, nous
offrent comme des panacees universelles.
Aujourd'hui surtout que nous conunenucons par compren-
dre que dans les profondeurs insondables de ces infiniment
petits oi d6bute la vie, il n'y a peut-etre qu'un system de
forces, qu'un rien d6clanche et don't un rien retablit 1'6qui-
libre, nous donnons volontiers A toutes ees influences obs-
cures, inditermin6es, leur place et leur portie.
En some, toutes ces croyances, toutes ces superstitions
sont humaines. On les trouve tapies aux fonds des plus vi-
vantes civilisations, comme un minoignage de la lente ascen-
sion de l'humanit6 vers la lumiere.
En quoi, en definitive, la mentality du Quichuas des An-
des, qui, dans ses reunions nocturnes, entend dans le bruis-
sement formidable des pampas, dans le souffle du Pacifique
passant sur la Cordillkre, les mille voix des ancetres, des
vieux dieux Incas, differe-t-elle de celle du primitif iailtien,
qui, dans les vertes forts de son ile ensoleill6e, revit les 1-
gendes. d'esp6rance et de crainte, apport6es de la vieille terre
d'Afrique.








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Au seiziime siAcle encore, dans cette Italic de la Renais-
sance, une epoque de vie d6bordante, 6tonnant melange d'om-
bre et de lumiire, de finesse et de barbaric, moins d'un demi-
si&cle avant que Galilee vint expliquer les lois du monde,
Guichardin 6crivait cette phrase typique : < I1 y a des ktres
aeriens qui s'entretiennent avec les homes, je le sais par
experience.>>
Depuis, pent-on lIgitimement pretendre que la mentality
des homes ait beaucoup ihaingd? N'est-elle pas toujours,
chez la grande majority des humans, cette curieuse combi-
naison de foi positive et de croyance an merveilleux?
De plus, par suite de ce que l'on a bien voulu nommer
la faillite de la science, un vent de mysticisme a gagni quel-
ques-uns des meilleurs esprits du siecle, de vrais pontifes de
cette science qu'on accuse aujourd'hui, pour avoir et6 trop
confiants dans les folles esperances qu'elle fit naitre. Claude
Bernard a ecrit : < L'homme pent plus qu'il ne sait.>>
Cette possibilte d'agir. dans presque tons les domaines, en
dehors de l'explication rigoureusement scientifique, restera
- il faut hien l'admettre une porte constamment ouverte
sur le surnaturel. Nous ne voulons come prenve que le
cas de cet eminent savant, singulierement mystified par ce
qu'il y a peut-etre de moins intellectual dans les categories
sociales : un brave cocher.
Cet teat d'mee de l'Europe en particulier, que certain
observateurs accusent de vouloir retourner par exces de
civilisation sans doute aux superstitions du moyen-Age et
de l'antiquit6, est la revanche de l'Orient endormi dans sa
contemplation maladive, nirvanique de l'ime universelle, se-
cou6 dans sa torpeur millnaire. Ne nous 6tonnons done pas,
si nos compatriotes qui sont h l'apotheose des'forces natu-
relies, qu'une ou deux generations separent des primitives







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experiences religieuses de l'Afrique, soient des croyants
irr6fl6chis.
Nous disions, pour reprendre notre sujet, que la n6vrose
vodouique' determine des alterations fonctionnelles profon-
des de la sensibility, de la motilit, du psychisme biologique,
avec predominance du pylliiatismle.
Nous passerons bientwt A la discussion de certain faits
qui illustreront d'une manibre saisissante notre affirmation
jusque-lh th6orique. Mais, disons tout de suite, quel est I'Hai-
tien qui n'a pas v6cu ces scnes t6ranges qui, trop souvent,
enlevent la conviction des uns et laissent les autres dans un
6tat qui n'est pas tout a fait de I'incridulit6? Nous aussi,
nous avons v6cu ces scenes-lh, sans leur accorder, toutefois,
aucune signification mysterieuse ou diabolique. Qu'on se
souvienne que pour !'unique crime de sorcellerie, le terrible
tribunal de l'inquisition fit mourir plus de 30,000 malheu-
reux, alors que la justice contemporaine en face de manifes-
tations de ce genre, imputes ou r6elles, demand a la scien-
ce d'eclairer les obscurit6s de conscience et de raison, les
alterations morbides, qui sont souvent la source de ces cruel-
les aberrations, dans le crime ou dans I'accusation.
Bien souvent, notre gofit fort marqu6 pour les courses i
travers les campagnes du pays, autant qu'un assez curieux
besoin d'admirer les sites merveilleux, ces 6chapp6s d'hori-
zon qui sont la gloire de cette terre d'Haiti, nous a procure
volontairement ou non, I'occasion d'assister au d6veloppement
des ceremonies du culte v6douique. Parmi de nombreux spec-
tacles de ce genre, nous avons gard6 entire autres, le souvenir
d'une matin6e de 1908, passe dans l'une des sections mon-
tagneuses de la commune de Port-au-Prince. Nous gravissions
avec un gai compagnon un raidillon, quand soudain notre
attention fut retenue par un de ces chants au rythme lent







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qu'accompagnaient des battements-r6guliers de mains. Nous
pr6cipitons les pas de nos montures, et en quielques minutes,
nous 6tions A la porte de l'humble cabane d'oii s'6chappait
ce chant. Les pourparlers ne furent pas longs, car pour qui
sait s'y prendre, le paysan haitien est rapidement mis en
confiance.

Ils 6taient li, une trentaine d'individus des deux sexes,
accroupis sur le sol en terre battue, enveloppes dans une
Acre et etouffante atmosphere d'encens, d'assa-foetida et de
feuilles dess&chbes. Au milieu d'eux, un homme, qu'on de-
vinait vite ktre le pontife de la c6remonie, allait et venait
d'une pibce voisine, excitant par l'exemple, de la parole et
du geste, le chceur des chanteurs.
Soit que notre presence eit apporte plus d'animation a la
reunion ou que la march de la c6rimonie efit r6clam6 plus
d'entrain, le timbre discret, comme voile de l'acon, se mla
enfin aux sons de la clochette. Alors les membres s'agitent.
les voix s'6lbvent, un vent d'hystrrisme passe sur I'assemblie.
Sur I'invitation du maitre de cans, nous p6n6trons dans
la second pibce de la chaumiere qui, a la v6rit6, aiguisait
fort notre curiosit6... C'etait le hounfor, mais un hounfor
construit dans la primitive simplicity du culte africain. A
'un des angles de la pibce nue, 6tait jete un de ces gros-
siers carr6s de pierres, de tuf et de chaux que le people des
serviteurs appelle un pee.
Au milieu de cet autel, un enorme plat de faience, conte-
nant une pierre d'un volume respectable, et tout autour,
d'autres pierres de dimensions moindres, aux forces plus ou
moins bizarre, constituaient une couronne de satellites a la
premiere. De chaque c6t6 du plat sacr6, un sabre de fer
6tnit fich6 dans la maaonnerie, et de-ci, de-la, d'autres mor-







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ceaux du meme metal indiquaient que 'autel 6tait consacr6
A Hougou Ferraille.
Des couis contenant des macerations nausiabondes com-
plitaient I'ameublement de ce hounfor. Aucun voile ne s6-
parait ce sanctuaire des autres parties de la maison. Aucune
image ne decorail les cloisons de la fragile demeure. Rien
enfin de cet apparcil pomnpeux. hihltroclite des autels des
hougans, ne figurait IA.
Pendant que nous faisions cette sommaire inspection, un
autre spectacle nous attendait. L'officiant venait. en effet,
d'8tre pris par un-des nombreux saints de IOlvympe v6doui-
que, le Ouan-Guile.
Nous avons parlk plus haut du miasque v6douique. Ce
masque existe r6ellement, dans les cas assez rares aujour-
d'hui ou la simulation et I'alcool ne font pas les frais de
la prise de possession. C'est meme un bon mioven de dppis-
ter la supercherie, car dans la sinmlation.* I'habitus em-
prunt6 se trahit par toute circonstance se produisant en
dehors du programme arrkte, convening.
D'une facon generale, toute la iianibre d'etre ordinaire
de l'individu se modified. C'est une nouvelle personnel. une
nouvelle individuality qui s'offre A l'examen avec les habi-
tudes classiques du saint v6douique don't la prise de posses-
sion vient de s'effectuer, et li encore, I'homnie de la cir&-
monie nous donnait une 6clatante confirmation du fait deja
observe. En quelques minutes, ses traits s'itaient profond6-
ment modifies. Son inexpressive physionomie, oix passait A
peine le rayonnenient d'une Ame animal, prenait mainte-
nant par de violentes contractions antagonistes des muscles,
une expression que le language peut A peine traduire. L'hom-
me ne parlait plus, il poussait des cris, pirouettait avee une
agility de singe, cognait sa tote, aux yeux injects, contre les








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cloisons de la chambre avec une extreme violence, au risque
de nous ensevelir sous les debris de la chaumiere branlante.
Ses doigts, come de lonrds marteaux, tombaient sur sa tete
et vraiment, nous attendions le moment oii les tissues cede-
raient sous ce rude massage. II n'en fut rien. II parait que
le saint 6tait m6content de son serviteur, car l'assistance
intercedait, essayait de flechir le saint courrouc6. Pendant
prbs d'une demi-heure, I'homme continuait ainsi A s'appli-
quer cette auto-correction. A la fin, il se calma, entonna un
chant, mais d'une voix qui ne repondait plus A celle que
nous avions prealablement entendue. Ce chant commence,
I'assistance le reprit en choeur, et la ceremonie se poursuivit.
Nous efi!nes 1'occasion de voir ce jour-lh d6filer sous nos
yeux et chez le meme individu, trois ou quatre unites de
l'Olympe v6douique et d'assister, A un moment donned, a une
scene certainement d'un caractere strange.
On introduisit, en effet, un de ces 6normes mortiers de
bois, que l'homme 6tendu de tout son long A terre, rebut
sur son venture. Quatre gaillards, aux muscles en saillie, ar-
mis de pilons faits de branches d'arbre A peine degrossies,
deposbrent dans le creux de l'informe instrument des bras-
sees de feuilles vertes qu'ils se mirent en devoir de pulv6-
riser. Vingt minutes apres, tout cela etait reduit en une
masse molle, uniform, sous les vigoureux coups de pilons
de ces musculeux paysans. Durant cette curieuse operation,
le possEd6 chantait parfois, parlait presque toujours, indi-
quait A ses sous-ordres la march A suivre dans cette c6re-
monie.
Certes, nous aurons l'occasion d'interpr6ter selon notre
these ce cas particulier don't nous venons de faire la nar-
ration; mais puisque nous tenons actuellement un de ces
types de houngans, qui forment une cat6gorie specifique de








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la sociologie haitienne, nous allons, autant pour completer
cette 6tude que pour r6pondre A une promesse faite au lec-
teur, essayer de les caracteriser.,
Le houngan, ainsi que le vieux gnderal qui perp6tuait
dans notre milieu la mentality des chefs de bande de la re-
volution de Saint-Doniingue et de la guerre de l'ind6pen-
dance, est un type particulier de la society hai'tienne, un
vrai produit de terroir. Ils repondent A une floraikon mal-
saine et d'autant plus dilitere que les vieux types africains
ou creoles, qui employaient leur science iraditionnelle mais
r6elle des simples A combattre les maladies de nos paysans
qui, on le salt n'ont rien A attendre de la science medical,
cantonn&e dans nos villes, disparaissent et sont remplaces
par ces tlres de crimes, les barnum du milieu.
Cela nous conduit tout de suite A faire comprendre qu'en-
tre le culte africain des saints ou des loas et la pratique du
houngantisme, il y a de notables differences. Nagiiire. cette
distinction Btait encore plus profonde, car suivant la pens~e
des vieux africains disparus : les cr6oles sont iiichlants, ils
allient an culte du Grand-Maitre, celui des puissances infer-
nales.
Donc, nous avons s6par6 des vrais houngans ceux qu'il
faut nommer les serviteurs. Ces derniers out la direction
des autels des saints v6douiques, par tradition de famille
et se contentent d'etre les interprktes de leur volonil, les
organisateurs de ces ruineuse c6rimonies don't nous parlions
plus haut. Dans la simplicity de leur croyance, il y a m6me
un vrai danger pour eux de s'occuper de magie, a admettre
dans le sanctuaire de leurs dieux lares des saints A la filia-
tion mal d6finie, des Ames de malfaiteurs,.de mauvais zom-
bis, don't le culte pourrait les entrainer A des exigences com-
promettantes. Cette classes de gens assez inoffensifs en som-








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me, si lon veut envisager la question au point de vue des
interhts de la collectivity, tend malheureusement A dispa-
raitre, noyee dans la foule des houngans de profession.
Quant aux houngans de profession, ils se recrutent au
hasard, dans la classes des paysans et dans le proletariat de
nos villes. II n'est pas mnme absolument n6cessaire que le
candidate hoingan soit sous l'influence de la nevrose hire-
ditaire. II n'a qu'A s'offrir des lemons th6oriques'et pratiques
d'un maitre, qu'A se faire instruire. Nous avons connu, en
effet, un jeune paysan intelligent et malin qui justement se
faisait instruire dans cet art de ditrousser sans danger de
plus imbeciles que lui. Et bien chaque jour, nous 6tions con-
damn6e subir une r6p6tition en bonne et due forme de la
lecon apprise la. eille.
II nous semble qu'i l'6cole du houngantisme, les premie-
res lemons roulent sur la representation, car sans profana-
tion du mot I la mode, le lioungan est un type repr6sen-
tatif. II faut que le stagiaire apprenne une s6rie de mouve-
mnent~ destines A faire impression sur la galerie qu'il aura
a subjuguer dans la suite, en un mot qu'il d6veloppe en sa
personnel, l'autorit6 de la parole et du geste. Aussi A peu d'ex-
ceptions pres, tous les membres de cette corporation ont-ils
i la longue un habitus exterieur qui, i un ceil exercE, trahit
iiiimnidiatement la profession.
L'influence que le houngan exerce sur ses adeptes, du
houngainikon ou dernier des hounsis, est immense. Cette
influence est d'ailleiir assez complex. I1 y entire autant
d'affection que de crainte. C'est dans certaines cas, le don
complete de sa personnel, I'obbissance passive de 1'esclave vis-
a-vis du maitre, mais sans possibility de r6volte, puisque c'est
par ses plus fermes croyances, en m8me temps par ses plus
troublantes craintes, que le houngan tient la servante fidele-








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ment attache A son hounfor. Nous n'hesiterons meme pas
A dire que le hoiingan qui a su se faire craindre et aimer,
tient plus complktement son adepte dans sa d&peridance que
'hypnotiseur ne tient PIIypnotis. car dans le cas present,
tout le pass du patient, son hiredite, son education, enfin
ces mille riens qui se cristallisent en states successives dans
les obscurs replis de son atre, peuvent se rtvoller contre une
suggestion mauvaise. Au contraire, entire le houngan et son
adepte, c'est une cooperation conscience que creeni Ia conve-
nance des id6es, I'analogie des sentiments, et -urtolt la cer-
titude du pouvoir du premier centre les forces naturelles
elles-memes. Une pareille sounission a line volonie etran-
gbre est certainement grave dans ses consequences possibles,
car sonvent la confiance est unilaierale, et tellement comn-
plkte, qu'elle ne permet plus la reprise de soi-in~l e. Un sou-
venir qui nous arrive peint bien cet etat d'Ame du croyant,
de Padherent aux pratiqiues Iounganlisques. Un jour, dans
une de nos 6glises paroissiales, oi pour les besoins de devo-
tion des fiddles, Ie Saint-Sacrement, coiinme ta Pordinaire,
avait 6t6 plac6 sur le Maitre-autel, on vit enter un hoinie
dans cette 6glise. Calme, assure, il prit par la grande allie
de la nef, arriva A la petite porte du chceur qu'il entr'ouvrit.
p6n6tra dans cette parties r6serv6e du saint edifice, gagna
'autel et fit le geste de s'emparer du Saint-Sacrement, ce
grand symbol de la foi chritienne. Le sacristin qui jusque-
li, dissimuli dans un coin du chceur, suivait les movements
de l'homme, donna le signal, et au lieu de prendre le Saint-
Sacrement, le bonhomme fut pris lui-meme. La foule des
fiddles, indign6e, exasp6r6e par cet odieux sacrilege. se rua
sur le malheureux. On fit arme de tout pour ecraser P'impie,
les crucifix mmies des chapelets, furent de la parties. Train
hors de l'glise, sous une vol6e de coups, il fut remis a la
police qui compl6ta la lecon.







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Pauvre victim de I'ignorance, si vous aviez v6cu trois sie-
cles plus t6t, vous auriez connu pour votre sacrilege, toutes
les miseres physiques qu'inventa la feconde imagination des
inquisiteurs, avant de rendre votre Ame maudite au diable!
Maintenant, qu'avec ut pareil 6tat d'ame, beaucoup de mal
soit possible, nul ne pensera s6rieusement A le contester.
Nous avons fait remarquer dans notre 6tude < La Crimina-
lit6 haitienne et la Fonction M6dico-Legale >>, que ces cro-
yances superstitieuses 6taient la source de certain crimes
parfois 6pouvantables, qui se commettent dans nos campa-
gnes. Ce people de campagnards qui vit sans haine, devient
intraitable, lorsqu'il croit qu'un des leurs, anim6 de l'esprit
du mal, a jete un mauvais sort A leurs enfants, a un parent,
A leurs animaux, A leur jardin.
Cependant, quel que soit l'intirft qu'une categorie de lec-
teurs puisse prendre A de semblables details, on devine bien
que notre but, en Ecrivant ces considerations, n'est pas de
nous arreter A des absurdities, de decrire par exenmple des
ceremonies v6douiques, que d'ailleurs aucun secret n'envi-
ronne, lesquelles, en fin de compete, varient plus qu'on ne
le pense. Cette oeuvre peut int6resser un chroniqueur b6n6-
vole, non un esprit reflechi qui, de I'ensemble de ces croyan-
ces, veut degager les causalit6s, vraies ou fausses, qui les ont
engendrees. Bien plus, de l'ensemble de ces pratiques, il faut
faire deux parts : 1" celles qui ont pris naissance dans le
pays; 2 celles qui, par une filiation ethnique indeniable,
remontent A une antiquity nullement douteuse, A moins d'ad-
mettre que, pour tons les peuples, I'humaniti a pass par
une 6poque ofi sentiments, id6es, croyances et cultes obbis-
sent A une loi de conformity ineluctable. On s'6tonne vrai-
ment de rencontrer dans ces pratiques haitiennes des habi-
tudes que l'drudition contemporaine, dans sa resurrection







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du passe, a signaled chez quelques vieux peuples du bassin
de la M6diterranee. .
Pourtant, meme en adoptant une these contraire, il n'est
pas absurde, en se basant sur ce contact de toutes les races
qui s'est effectue dans la Mediterranee, d'admettre qu'une
tradition inconsciente ait cristallisi ces pratiques dans leurs
moeurs, en d6pit des changements que les siecles ont op6res
dans leur distribution geographique. Ainsi, le louigan qui
preside A une-c6r6monie, ex6cute-t-il parfois des figures geo-
metriques et surtout symboliques, que rien dans le milieu
haitien ne l'a prepare A concevoir. On voudra noter surloul
que c'est la, une part vraie de la tradition, un element qui
entire positivement dans son instruction prealable.
La science du houngan, dans la grande majority des cas,
est symbolique, primitive, amusante. Comme tous les cer-
veaux frustres, les analogie, naturelles tres apparentes, le
frappent, accrocheni son imagination naive, et souvent il ne
les distingue pas de celles qui sont de pures conventions. De
lA un symbolisme de mots qui n'est qu'une application spon-
tanee de la vieille maxime : Contraria contrrtriis curantur.
En dehors de certaines plants du pays, qui par suite
meme de la richesse du terror, acquicrent une toxicity trbs
grande et don't le houngan fait dans certaines circonstances,
un fort michant usage, ce dernier se reserve aussi tout un
arriere-fonds de pharmacie. A part certaines substances, qu'il
demand A I'apothicaire sous des designations trbs bizarre,
tels que << digo d'Asie > bleuu de Prusse), << cacadiable >
(Assa-foetida), < dlo repugnance pour ptit moune > (tein-
ture alcoolique du precedent corps), < dlo repugnance pour
rang6 jadin >> (sulfite de potasse), < poude coulbve >, etc.;
citons encore la corner de cerf, I'encens, le soufre, la poudre
de garence, la lavande rouge, le baume du Commandeur, le







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baume tranquille, les .pr6cipit6s rouge et blanc, la poudre A
tirer, le fil d'archal, la mandragore. le sandragon, la-poudre
d'yeux d'6crevisse, et une infinite d'autres substances qu'il
designe A sa maniere.
Ce que le houngan recherche dans ces substances, en vertu
meme de ce symbolisme primitf que nous avons signalI, c'est
presque toujours une opposition des contraires. Pour lui, l'o-
deur repoussante de I'assa-foetida, servira A 6loigner le mau-
vais air, les precipit6s A acc6Clrer la reussite du project caress
par le client, le laiton du fil d'archal, A procurer la solidity
n6cessaire < pou mare youn poing >>. En tous cas, cela s'ex&-
cute au milieu d'un appareil de formules obscures, kaba-
listiques, de chants parfois macabres, de pratiques d'un ci-
r6monial compliqu6 et plusieurs fois s6culaire. On comprend
alors que tout ce developpement d'un appareil de mystere,
puisse exercer une profonde influence sur l'Ame des simples,
leur enlever toute possibility de control.
En outre, le houngan est un prestidigitateur qui se livre
souvent A des tours de physique amusante sans le savoir.
Plus d'une fois, nous avons assist a d'honnktes plaisante-
ries de ce genre, come l'action de faire chanter I'air dans
une bouteille, de faire danger une corde, de faire mourir une
poule sans l'asphyxier, sans repandre une goutte de sang. II
faut aussi avouer, qu'ils ont dans leur macoute des tours
d'une execution un peu plus delicate.
Ce qui se passe derriere l'dpais rideau ou la cloison qui
ne laisse, aux heures de consultation, filtrer dans le hounfor,
meme un jour discret, le houngan seul le sait. II faut cepen-
dant i un esprit r6flechi, curieux de logique, une bonne pro-
vision de foi simple, pour croire qu'on puisse faire sortir
d'un vase de terre cuite, une voix humaine; il est vrai aussi,
suivant une autre version, que les mysterieux habitants des








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canaris se payment la fantaisie de s'asseoir A califourchon sur
le cou de leur grand-prktre. Mais alloii le plus loin possible
dans l'adoption de l'absurde.
En supposant mrme qu'un esprit, un saint \6doiique, c'est-
a-dire un 6tre immat6riel, puisse choisir pour se longer un ca-
naris, on s'6tonne a bon droil que, pour ontrer en commu-
nication avec les hiiains, il soit positiveinent oblige de se
servir de la parole articulke, I'une de nos functions qui aient
le plus besoin d'organes materials pour se r6aliser et qii pro-
bablement n'appartient qu'A I'lioniiiie, en vertu de son orga-
nisation sp6cifique. Ainsi qu'une lesion se porte sur une par-
tie quelconque du complexus anatomique necessaire a I'6-
mission de la voix, I'alt6ration qui en rssulte, ira de la sim-
ple difficult jusqu'h linipos.ibilil~ comiill e e parler et la
pens6e la plus savante, sans le concours de i'ecriture, sera a
tout jamais perdue pour I'hnimiiLt. Si notre esprit crie les
id6es, il ne cr6e pas seul les sons qui les expriwueit A autrui.
Les spirits et les magn6tiseurs ont affirime bien des choses,
mais, jamais, A notre connaissance du nmoins. ils n'ont cerlifiU
que les esprits qu'ils interpellent, prennent part A la conver-
sation en leur adressant directement des discours.
Une anecdote que nous offrons au lecteur avec toutes les
garanties d'authenticiti, fera bien voir aux habitues des houn-
fors, A quel 6norme bluff ils sont exposes.
Un honmne s'6tait livr6 depuis quelque temps i un com-
merce de bceufs, qu'il achetait sur la frontiere des deux ri-
publiques de 'ile, pour les vendre aux canipagnards du d6-
partement du Sud. Un jour qu'il conduisait un troupeau de
ces animaux, fatigue par une longue -tape d6ji fournie, il
s'arr6ta dans la plaine de LUoginc, recommanda, pendant
qu'il attachait son hamac pour se reposer, a ses honunes de
peine, de veiller a ce que les bceufs ne s'iloignassent pas








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trop du campement. Une demi-heure apres, en depit de l'ex-
presse recomiiiaiidation du 0oyageur. tout le monde dormait
et les boeufs alibrent A la d6bandade.
Quand vint 'hleuire du reveil, on constatait bien vite que
deux de ces animaux avaient di.parii. On organisa une vraie
batnue dans les environs, mais ce fit en vain. C'Btait une
perte sensible pour le coinmerc;lit. ces deux boeufs re-
presentaient A peu de chose prbs, le benifice A tirer du vo-
yage. Cependant. roimpu par tant d'inutiles recherches, il se
d6cida A rentrer aut campelnent, lorsqu'il rencontra sur la
route un lioimiie. avec lequel il lia conversation, en lui con-
tant I'aventure. Le ruse paysan s'en montra dsolcd s'offrit
Sl'homme pour l'aider A continue les recherches. Puis, avec
des precautions infinies, des rcticenccs calculdecs le paysan
finit par lui insinuer que s'il s'en.igfeait A le suivre, il le
conduirait A tn voyant qui, certainement, lui donnerait des
indications precises.
D'ailleurs, cela ne cofiterait pas cher...
Le voyageur, peu confiant, 6couta d'abord d'une oreille
distraile. les propositions du payisan. Mais de minute en mi-
nute, ce dernier devcnant plus pressant, de guerre lasse, il
finit par ceder.
VoilA nos deux bons homnmes en route... Arrives chez le
voyant, le payv-n. qui n'6tait qu'un compere, le mit en quel-
ques mots au courant de la situation. Le hloungain ne se fit
pas prier; arm6 de sa clochette et de son avon, il pen6tra
dans son hounfor, aprbs avoir invite le consultant A s'asseoir
dans une piece attenacite, pour entendre l'oracle du dieu.
Soudain, un bruit come la chute d'une pierre se pro-
duisit, et une voix caverneuse, aiiiphorique commenca cet
strange monologue : << Mou bouqu6, moin sorti jouque la
cMte a Guinin... Pitite inoin on pbdi gnoun mac6ne zilis,








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oua jouin'li oua chach6 comm'ca ua ou oinn'li tended
coumpe.>>
Le consultant, \ieu\ minlitaire irascible, comaiundant d'ar-
rondissenient A la \icillec miode. ciinu Iii d'iilleurs par sur-
prise, n'etait gulire d(lilum'ur a se laisser amuser par un
mortel, filt-il houng.imi. On lii avait proimi, des indications
precises, et on lui doninait la \;ague prorie-se de retrimer
ses bocufs. Soupoonnant une triclerie, il se leva, Sortit
de la mason sans fire le moindre bruit. avec I'intention
d'en faire le tour a la rechercthe dI'ne fi-.lire par oil il
pourrait glisser un coup d'oeil furtif dans Te louinfor. Quelle
ne fut sa surprise, sit6t qu'il eut gagn- le r6ot d-ppos"e A la
porte d'entr6e, de retrouver son paysan qui, unini d'un porte-
voix de bambou, qiu'il introduisait par line onerlure dans
le hounfor, remipli-ait avec comi.ciene. le r6le du myste-
rieux voyageur venu de la cote de Guinue.
L'homune de son c6ti l'eut A peine apercu. qu'il detala,
sans avoir le temps d'avertir son coiuprre. Le vieux mili-
taire, reprenant tout soi came, vint A nouveau ~'a-seoir et,
goguenard, interpellait le papa. le pressait de questions qui
demeuraient sans rtponm.e. Pendant ce temps, le bon houn-
gan qui ignorait le depart precipit de son compere, assour-
di qu'il etait par le tinlaimarre de sa clocbette, avait beau
donner de l'acon que le saint de\enu subitemient nuelt, ne
repondait plus A ses pre--antes pribres.
Quand le vieux general trouva enfin que la comuedie avait
assez longtemps dur6, il ouvrit violemment la porte Idu houn-
for et, digainant sa rapiere, il rossa dl'imporlance, le mysti-
ficateur qui s'6tait laissi mystifier.

I1 y a dans notre littirature nosologique toute une serie
d'affections, de maladies qui, dans la croyance du vulgaire,








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relevent d'une facon certain de la science du houngan. On
peut imnme affirmer que dans certaines parties du pays, par-
ticulibrement arri6rees, toute la pathologies y passe, que me-
me les cas les plus classiques ne sont confines aux medecins,
qu'en d6sespoir de cause, lorsque l'interminable defil6 des
houngans a passe, sans apporter la moindre amelioration aux
souffrances du patient.
Mais sans contredit, c'est la premiere enfance qui paie le
plus lourd tribute A la pretendue science de gu6risseur du
houngan.
Sous le nom de << mal djoque mauvais air >>, car il faut
le distinguer du < mal djoque simple >> qui peut venir des
parents,... on range en effet tout un group, pour ne point
dire toutes lee maladies du premier age.
Ces pauvres africains de Saint-Domingue, entendant les
colons designer sous cette expression d'origine italienne, les
periodiques epid6mies de fibvres du littoral de l'ile, finirent
par attacher un sens occulte A ces mots, don't ils ne pouvaient
surprendre la veritable signification, tant il eSt vrai que pour
des simple, la causality ne peut sBrieusement se poser que
dans la matirialit6 tangible de la cause et des effects.
La brusquerie des debuts, la violence des reactions d'un
organisme jeune, non pollu6 ou vicik par les germes de des-
truction que tout htre vivant porte en lui-mnme et qu'il re-
trouve encore dans ses conditions externes d'existence, sur-
tout enfin, la predominance A cet Age du systcme nerveux,
tout cela contribute i donner A la pathologies infantile une
note particulibre, bien caract6ristique. Pour une raison phy-
siologique et peut-htre d'une port6e scientifique plus g6n6-
rale, que nous expliquerons bient6t, le syndrome 6pileptoide
domine le tableau pathologique de 1'enfance. Ajoutons A cela
la fr6quence des troubles de l'id6ation, du sentiment dans un






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etre chez lequel manque la force associative des id6es qui
ne sera cr66e que par l'exercice logique de la pensie avant
de se micaniser dans I'habitude. De l1 enfin ce dilire hallu-
cinatoire, auditif et visuel, que nous avons signalM plus haut.
L'illustre Virchow dtfinissait I'enfant un Stre spinal, mar-
quant ainsi la predominance exclusive de la moelle rachi-
dienne dans les premiers moments de la vie. En effet, le
developpement regulier de l'enfant n'est que la subordination
continue des reflexes rachidiens, si tnmultueux au premier
age, i l'action correctrice du cerveau, ou mieux, des centres
frenateurs de cet organe. I1 semble d'ailleurs que ce soil une
loi bien universelle de la nature, que l'tquilibre dans le re-
pos on dans ce que nous pr6tendons tire tel, et dans le mou-
vement, ne puisse etre oblenu que dans "'application de for-
ces don't les effects se contrebalancent. Or, ce qui est vrai
de la physique de la matiire brute, l'est aussi de la phy-
sique de la matiere vivante. Dans l'organisme huniain, en
effet, en face du grouipe des centres nerveux d'impulsion,
qu'on pourrait appeler d'activit6 positive, se dresse le group
des centres d'arrkt, si l'on veut, d'activit6 negative, don't I'ac-
tion coexistente ou successive est la raison suffisante et n6.
cessaire du bon fonctionnement de cet organisme.
Chez l'enfant, 1'6quilibre des centres d'impulsion et des
centres d'arret, ne s'6tablit que graduellement par le fait
de l'education automatique ou de l'Mducation reflechie, cons-
ciente. Il s'opere au course des ann6es, une vraie selection
des nmouveinents reflexes, au point que devenu homme, I'en-
fant ne garde qu'un petit nombre d'entre eux, intimement
unis d'ailleurs i l'instinct de conservation. L'analyse atten-
tive de ces particularit6s physiologiques, minutieusement 6tu-
di6es par les biologists allemands, a porter M. Th. Ribot i
donner de l'enfant, apres Virchow, une definition plus ima-







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gee. Pour ce remarquable psychologue, et avec cette .clart:
toute franchise qui r6alise la simplicity dans l'image en ap-
parence la plus coinpliquIe. I'eiifant qui vient de naitre, est
un d&capit&.
II va sans dire que cet 6tat anatomo-physiologique de l'en-
fant nest pas sans donner, comme nous I'affirmions prici-
deinneit, une note particulibre i la pathologies infantile. Elle
se resume dans la frequence outrie des convulsions en g6-
n6ral, la violence extr~ine des disordres nerveux. A la moin-
dre alerte patlologiqule. avec une brusquerie apelirante, les
muscles dansent ou prennent la rigidity du bois, les dents
se serrent, la respiration siffle A travers le gosier soudaine-
ment r6treci, les globes occulaires convulses ne laissent plus
voir que la blanclhelr nacr6e on bleut6e de la scl6rotique.
Oh! quel effarant tableau pour l'inquikte tendresse d'une
m6re! Qui peut lui reprocher s6rieusement A cette minute-
li, d'etre craintive et cr6dule aux suggestions en apparence
motives d'un entourage superstitieux, car solvent ce draiie
morliide tclate aprbs qu'une voisine peut-8tre innocent -
et notre reerve est voulue a promen6 ses doigts, dans la
natte crepue ou tombante. de l'enfant en danger.
On comprend alors pourquoi nous disons que la pathologies
infantile est dominee par le syndrome 6pileptoide. Nos ob-
servations personnelles assez nombreuses, nous ont permis
de verifier largement notre dire et nous ont conduit A adop-
ter une conception pathgtuiique nouvelle de l'6pilepsie vraie,
soutenue d'ailletir- par des psychiatres de renom. 11 est dif-
ficile d'admettre que l'6pilepsie vraie soit tout simplement
une psychopaihie fonctionnelle. Maladie de digenerescence
a n'en pas douter, elle doit avoir sa cause mnme dans des
16sions ultra-microscopiques du systeme nerveux. Or, dans
une attaque d'6pilepsie, la function excito-motrice des cen-






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tres nerveux se d6veloppe sans frein, dans une succession
rapide A peine intermittent de dec'harges nerveuses. Cette
excitation morbide ne -iege pas seulement dans les organes
de la vie de relation, inais gagne aisi les profondeurs orga-
niques, les visceres, dtIerminant des troubles excr6lo-s:cr6-
toires tres marquis. L'organisme au debut et sais figure est
une machine afcfolc, mais A la fin de l'attaque, 1'epiiseiienl
est complete : A l'excitation a fait place un coma profound.
Jamais le patient ne revient a lJii-miiiic saiin Iransilion. 11
semble que l'organisme ait besoin d'un temps plus ott moins
long pour coordonner les forces vitales, en vue d'iine reprise
de existence r6guliere. Alors on petl se demaiider, si cette
excitation est primitive, on si elle est declanchie par des
causes souvent futiles, telles que I'lhiniditi. une l6g-re tmno-
tion parce que, par un defaut congwniial, les centres mod6-
rateurs ne contrebalancent plus par leur jeu normal, Pac-
tivit6 excito- motrice de l'organisme.
Nous inclinons A croire que actionon moderatrice, allant
parfois jusqu'A 1'inhibition, est la contre-parlie necessaire de
toute excitation organiqtue. mime pliyiologique,' que ces
deux actions sont contemporaines en vue iimnie de l'Iqui-
libre de l'Ptre vivant. 1I n'est pas de function pose dans
le vide, dans le n6ant organique. A tout effet, il faut une
cause 6loign6e ou proche qui 1'ngendre, par consequent la
moderation de mime que 1'excitation nerveuses a ses voices
de conductibilit6 propres dans ce travail subtil et d6licat
du maintien et de 'acTrokisenient de la vie.
D'autre part, on a affirm existence d'un terrain 6pilep-
tique. S'il faut s'en rapporter aux vues tlloriqiies et d'ob-
servation 6num6ries plus haut et concernant 1'6pilepsie vraie,
ce terrain peut bien exister. II consisterait dans une instabi-
lit6 dynamique, de pure function, dans le maintien pour ainsi






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dire de l'Ptat infantile, d'une insubordination rivolutionnai-
re des centres rachidiens et bulbaires A l'action correctrice
des centres ce6rbraux.et ganglionnaires. Dans ce cas, ne fau-
drait-il pas renverser la vieille interpretation classique, con-
sid6rer ce terrain d'instabiliti fonctionnelle, si propice &
l'apparition de l'6pilepsie secondaire comme celui de la
n6vrose?
Normalement, les chances de convulsions 6pileptiques di-
minuent avec l'accroissement des ann6es. D6ji chez l'enfant
de 10 A 12 ans, dans notre milieu, les scenes pathologiques
les plus 6mouvantes peuvent se d6rouler sans que les ter-
ribles contorsions musculaires de l'epilepsie secondaire vien-
nent s'y ajouter. Mais cela est I'etat normal. Dans un trbs
grand nombre de cas, la tendance aux convulsions de toutes
sortes, accompagne l'enfant A travers l'adolescence jusqu'au
seuil de la virility, quand elle ne s'&tend pas a la vie entire.
La puberty, entire autres, avec l'auto-intoxication qu'elle
determine souvent, n'est-elle pas chez nous, une p6riode
riche d'accidents de ce genre? En tout cas, nous soumettops
aux praticiens ces courts rflexions, nous reservant de re-
prendre la thbse sur des observations concluantes permettant
une plus heureuse discussion.
Cependant, retournons A ces chers petits etres victims par
la superstition.
Pour un bon nombre de cas, les maladies de l'enfance
soign6es sous le nom de << mauvais air >> sont des ent6rites,
des gastro-ent6rites d6terminees par des vices d'alimentation,
une mauvaise hygiene g6n6rale, par des parasites intestinaux
lorsqu'il ne s'agit pas de simples indigestions, de troubles de
dentition, etc. Si pourtant, les cas 6numbr6s fournissent le
plus fort contingent de la clientele du houngan, il ne fau-
drait pas conclure que les autres maladies du premier Age,







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6chappent a sa competence, car dans 1'esprit du people, les
maladies suspects, peuvent rev8tir les formes les plus pures
de la pathologies classique. Nous avons vu soigner sous le
nom de << mauvais air >, des cas autlentiques de coqueluche,
de rougeole, de terrible complications secondaires, comme
la broncho-pneumonie, lorsqu'elles ne sont pas provoquees
par le gangan lui-meme. D'ailleurs, dans certaines parties du
pays, cette appellation de holingan est peu usit6e. Ces giilris-
seurs des mornes et des planes sont tout simplement des
docteurs en m6decine de par la seule vertu de la tradition
et de la nature.
Chose curieuse, en 6crivant ces lines, la pensee de Spen-
cer cite tout au d6but de cette 6tude, murmure de nouveau
A nos oreilles : qu'il y a une Anie de v6rite dans les choses
fausses, comme il y a une ime de bont6 dans les choses mau-
vaises. L'id6e de sorcellerie est aussi Nieille que le monde,
et il n'est pas possible qu'elle ne renferme, dans un sens
que nous allons csayer de degager rapidement. une part
de v6rit6.
Deji au dix-septieme siecle, un voyant. le pere Malebran-
che, dans une page de subtile analyse, d'une parfaite con-
naissance du cceur human, ignorant et cr6dule, nous faisait
voir, comment des Ames simples, entrainees par le milieu,
asservies aux croyances superstitieuses, longtemps accept6es
comme des v6ritis indiscutables. pouvaient ktre conduites
aux pires aberrations de 1'esprit et du cceur.
En outre, ce serait mal entendre I'histoire, de penser que
tout n'6tait qu'exageralion, duperie voulue dans les s6viri-
t6s meurtri6res de l'inquisition, que les 30,000 condamn6s
pour crime de sorcellerie du Saint Office, 6taient tous des
victims innocentes de la firocite, du fanatisme religieux
des inquisiteurs.






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Sans doute, il y a eu des erreurs de justice. Des fous mn-
mes ont pay6 de la peine du feu I'altration de leur raison.
Mais sans figure, le Moyen-iige fut une sombre epoque. De
grands et puissants seigtneLur battaient les champagnes, en-
levant les femmes et les enfants pour satisfaire leur goit
de lucre, de luxure et de magie. L'histo;re anecdotique a
conserve entire mille, le sinistre souvenir de ce marechal de
Retz, peut-ktre un ancktre du fameux cardinal de la Fron-
de, qui fut condanmi et dicapite pour crime de sorcellerie.
Un auteur affirme, qu'aprEs la condemnation de ce grand
-eignelur de la Cour de Charles VII, on trouva dans les
oubliettes de ses chateaux de la Suze et de Tiffauge, les osse-
ments de plusieurs centaines d'enfants, don't le ,ang avait
servi a ses experiences diaboliques. Parcourez avec attention
le thlt:ire de Shakespeare, n'est-il pas l'6cho tragique, a peine
agrandi, mais savamment rendu, des f6roces sentiments pro-
fesses per ce dur Moyen-nige?
Noire conclusion ici est simple. Si la croyance populaire
se Iromipe souvent, elle a raison parfois.
A la justice repressive de .isurveilller. de ne point se re-
trancher derriere un scepticisme de bon ton. Dans toute so-
ciRt6, il ne faut guere, pour juger tde masses populaires, des
cas de monstruositis individuelles qui peuvent apparaitre. ca
et lh, dans I'elite meme d'une nation, prendre comme com-
mune measure la conscience morale d'un homme 6clair6 et
sage. II faut aussi se rappeler, et nous saluons, en passant,
l'orgueil de race, que mime chez le dolicoc6phale blond, le
plus pur caucasien, nous pouvons constater de terrible re-
tours vers 1'atavisme ancestral.
De plus, la science traverse, a I'lciure pr6sente, une p6riode
critique. Ses meilleurs initerprEtes ont fini par remarquer, un
peu surprise, que nous n'avons pas mis la nature en formules






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algebriques, que meme la matiere que nous pr6tendions con-
naitre, se fluidifie de plus en plus dans nos mains, jusqu'a
n'ktre plus qu'une force. StivianI le mot d'un des plus
profonds interprktes de cette science H. Poincar : << Vou-
loir faire entrer la nature dans la science, c'est faire entrer
-le tout dans la parties >
Done, en presence de certaines manifestations encore inex-
pliquees du pouvoir de la volont6 humane, meme incons-
ciente d'elle-meme, il faut se garder de nier, an nom de la
science actuellement constitute, mais observer, chercher a sai-
sir les 6tats nouveaux de forces encore ignores, qui les pro-
duisent. Ce qu'il faut poursuivre de nos doutes, c'est la no-
tion du surnaturel, notion particulierement illogique, ne r6-
pondant A rien dans les bornes de la nature cr6ee. Nous ne
sommes pas loin de penser avec HIleckel, qu'il y a dans la
nature de l'inexpliqu6 non de l'inexplicable. puisque les
grandes decouvertes qui changent la face du monde ne sont
guere le produit de la pensee humaine, mais une sorte de
revelation partielle des mysteres de la nature dans une subite
et lumineuse inspiration de l'esprit du savant. S'il y a, de par
le monde, du surnaturel, il existe dans le myilbre de cette
creation scientifique, vraie conversation de l'homme et de
Dieu dans l'inconscience. Certes. on efit fort ktonn6 le bon
Galvani, quand il torturait sa grenouille, si on lui eft dit
que la force qu'il entrevoyait la, actionnerait un jour les
plus puissantes machines de 1'industrie, realiserait une unite
de force comme le << coulomb >, transmettrait la pens6e hu-
maine A des distances que seule measure la lumibre.
II n'y a pas, cependant, que l'enfance pour payer un si
lourd tribute A la science du houngan. Les adults de tous
les Ages demandent aussi A cet interprete des volontes occul-
tes, le concours nullement gracieux de sa science infaillible.






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Pour les uns, le houngan est un supreme recours au cas d'in-
succes de la science officielle. Pour les autres, ils ne s'expli-
quent pas la possibility de leur gu6rison hors du hounfor.
Cependant, il existe des maladies et certaines circonstances
qui mettent, si nous pouvons dire, la puce a l'oreille des
uns et des autres.
Dans le people, en effet, les lymphangites a r6p6tition,
la lymphangite filarienne, 1'616phantiasis de la jambe, les
ulceres variqueux, syphilitiques, tuberculeux, etc., et, en
gin6ral, les plaies torpides r6put6es incurables, forment
un group compact ofi se recrute une bonne parties de la
clientele du houngan. Chez nous, expression populaire :
< donner un gros pi >>, "est equivalent a faire du mal A
quelqu'un. Il suffit que le porteur d'une de ces affections
retrouve dans sa m6moire les souvenirs d'un ennemi, d'un
adversaire, pour qu'il lui attribue son mal, qu'a cr66 bien
souvent, une vie de prostitution, de d6rgglements de toutes
sortes.
Au-dessil, de tout cela, il faut pourtant placer la << fo-
lie >>. S'il est dans notre litt6rature nosologique une entity
morbide pour laquelle on demand presque toujours le se-
cours du houngan, c'est bien celle-la.
En d6pit de la mentality primitive du people haitien, il
n'est pas possible qu'il se soit volontairement condamn6 A
recommencer des essais toujours suivis d'insuccs.
En r6alit6, bien souvent, des fous confi6s aux soins du
houngan, reviennent sinon gu6ris, du moins d6barrassis
pour un temps, de leur excitation maniaque. Aussi, prenons-
nous vis-a-vis du lecteur 1'engagement de discuter a fond
cette nouvelle question qui se pose.
D'abord, nous pouvons dire sans crainte aucune, que les
grands processus v6saniques ne se sont pas encore enti6re-









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ment acclimates chezz nous, et bien plus, que nos cas de
folie authentique, sont relativement peu nombreux. Ainsi,
Port-au-Prince, avec pentl-tre ses 100,000 amics, qui a dijh
les inconv6nients d'une grande ville, sans en avoir les avan-
tages, n'a pas certainement une proportion de 1 pour cent
de fous de sa population total, car cela nous donnerait le
joli chiffre de 1,000 fous pour la capilale. ce qui est notoi-
rement exag6r6. MWme si nous descendons la moyenne a 0.50
pour cent, nous serons encore au-dessus de la v6ril6. Mais
en adoptant ce chiffre, comme le maximum de la courbe de
la morbidity, en dehors des 6pidimies locales, a Port-au-
Prince, la moyenne de la folie en province doit osciller de
0.10 h 0.20 pour cent. De fait, nous avons v6cu trois annees
et demie dans une ville de province, sans poLvoir constater
3 cas de manie chronique indiscutables, dans une popula-
tion au moins de 15,000 ame.s.
Krafft-Ebbing, un des plus grand- psychiatres du dernier
siecle, s'6tait &crid, au congris de Moscou de 1897, que civi-
lisation et syphilisation sont les deux facteurs 6tiologiqutes de
la paralysie gindrale. Si nous n'avons pas h plithore le premier
de ces deux facteurs, le second ne nous manque pas. Nos com-
patriotes que ne sauraienr prioccuper des questions d'ex6-
gese mddicale, ignorent sans doute, qu'un bon nombre de m6-
decins considerent la syphilis comme originaire d'llaiti. Heu-
reusement pour notre reputation djih si entamie, l'ile itait
alors habit6e par les Indiens que les Espagnols massacrbrent,
peut-ktre pour se venger de I'horrible cadeau des congineres
de la belle Higuenamota. En tout cas, un chroniqueur de
cette nation, don Ruiz de Isla, accuse Martin Alonzo Penzon,
d'avoir &t6 l'un des premiers atteints du mal ambricain qui,
dans la suite, exerca de s6rieux ravages sur les compagnons
du pieux Colomb.








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Mais en 1494-1495, Charles VIII fit son ekp6dition d'Ita-
lie. II s'opera, par suite de cet veieiienlt, dans la p6ninsule,
un vrai melange de races europeennes. Allemands, Espagnols,
Francais, Italiens, Anglais, Autrichiens du Saint Empire ger-
manique, se rencontrbrent la pour s'unir on se combattre.
Par suite enfin de l'habiltude qu'avaient les armies euro-
peennes de 1'epoque, de se faire suivre par une autre arm6e
de femmes on a dit que 3(0.,0(Il de ces creatures suivaient
celle du roi de Fraince. les Italiens purent A loisir, dans les
fetes de Naples, comnmuniquer aux Francais le mal que les
Espagnols leur avaient ricemmnent transmis.
Quand Charles VIII rompit A la journee de Fornoue les
lignes des allies. s'il avait d'abord perdu la couronne imp6-
riale qu'il etait venu chercher au deli des Alpes, il rappor-
tait ensuite en France, pour surcroit de malheur, le mal na-
politain dans les rang, de son armee.
Cependant, en depit de l'opinion contraire, il n'y eut lA
qu'une reviviscence de la syphilis, puisque des travaux re-
cents ont prouve que l'avarie en Europe est contemporaine
de la prehistoire.
Pourtant, malgre ce rble historique d'Hispagnola rede-
venue Ha'li, dans la syphilis moderne, il faut reconnaitre
que chez nous les grands accidents tardifs de l'a\rie, tabes,
miningo-encephalite et n6vrite progressive, ne sont que des
cas isolks, bien rares. La grande pourvoyeuse de la folie dans
les centres, suivant le mot de Regis, A cerebralisation intense,
ne joue qu'un r6le 6tiologique assez minime dans l'appari-
tion de nos cas d'alienation mental.
Au demeurant, quels sont les cas de folie les plus cou-
rants du pays?
Nous croyons pouvoir citer : la manie ordinaire aigu8,
subaiguO et chronique, la confusion mental provoquie par









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des psychoses d'infection, d'auto-intoxication, particulibre-
ment la puberty, d'exo-intoxication, particulibrement l'alcoo-
lisme, des d6g6nerescences ou infirmitis psychiques, telles
l'idiotie, I'imbeciliti, enfin les formes si varies des n6vroses.
Certes, nous n'affirmons pas que les autres cas de folie
fassent totalement d6faut en Haiti. II faut bien admettre ce-
pendant, qu'entre presence et frequence, il y aura toujours
une distinction a faire. Des cas de paralysie generale, de ma-
nie-lip6manie, de psychoses d6mentielles primitives, de psy-
choses-systimatisies essentielles, ne s'offrent pas fr6quenunent
A l'observation du praticien haitien.
Or, la manie rminittente, la manie chronique, la confusion
mental chronique, les infirmities psychiques mises a part, les
autres cas d'alienation mental les plus frequents chez nous,
sont des maladies A aces qui aboutissent A la guErison ou
i des p6riodes d'intermittence tellement prolongies que l'on
peut vraiment parler de guerison.
Sur quoi done peut-on logiquement se baser pour affirmer
que le houngan obtienne un succes peu douteux dans les
soins qu'il prodigue A ces sortes de patients? On sait d'ail-
leurs, que les cas de manie furieuse les plus graves sont jus-
tement ceux qui se terminent brusquement par un retour
tellement complete a la lucidity qu'on dirait que le malade
n'a jamais joui d'une plus parfaite intigrit6 de ses facultis
psychiques. Contre ces soudaines 6claircies dans un ciel ora-
geux, il faut, au contraire, que le praticien avise sache pri-
venir I'entourage du patient du danger toujours present d'un
retour olfensif du mal, organiser, autour de la personnel du
malade, une surveillance aussi dloignie de la contrainte que
du laisser-aller qui est notre conduite A l'gard des fous les
plus dangereux.
II reste done nos maniaques rimittents et chroniques.









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Ceux-li, n'en doutez pas, ont passe aussi au d6but de leur
mal par l'officine du houngan. Mais, come leur maladie
est incurable et qu'ils sont vou6s i la dimence finale, s'ils
ne sont emport6s par une infection intercurrente, le pouvoir
occulte du pontife des hounfors demeure impuissant centre
leur v6sanie confirmed.
*.-* *
II peut sembler, par la conclusion qui precede, que nous
ayons about A une contradiction, puisque hors de nos ma-
niaques rmiittents et chroniques, nous affirmions que les
houngans obtenaient un resultat appreciable dans leur lutte
centre la folie. Cette contradiction n'est, en some, qu'appa-
rente, et une analyse des conditions dans lesquelles s'operent
communement ces cures traditionnelles de l'alienation men-
tale, nous permettra de faire nos reserves et de justifier du
mtme coup notre affirmation.
L'idee qui domine la croyance populaire sur la nature 6tio-
logique de la folie, est celle de la possession. Bien rarement,
en face de la soudaine 6closion d'une attaque aigue de folie,
I'entourage du patient pense i quelque desordre cre6bral, en-
trainant cette loquaciti, cette d6bauche de gestes, en un mot,
ces ddlires A formes multiples qui sont le syndrome capital
de la manie courante. II faut aussi le dire, soit que l'dduca-
tion, I'ambiance social du disdquilibr6 le preparent specia-
lement A faire du delire de persecution, uni aux hallucina-
tions auditives et visuelles, son language se prkte presque tou-
jours i cette comprehension erron6e d'un cas de pathologies
normal. La suractivit6 de association automatique des re-
presentations mentales, ramnne alors, avec une d6sesp6rante
fr6quence, des idees obsedantes dans le champ d'une cons-
cience anormalement agrandie.
De plus, l'opinion vulgaire croit que le fou, i peu de chose







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pros, est retranch6 du monde, que les perceptions des objets
on des signes ne s'effectuent pas chez lui come chez nous,
avec la seule difference, que nos forces discursives corres-
trices interviennent a chaque moment, pour r6gler ce que
I'enchainement automatique de la pens6e offre chez lui de
trop rigoureux. En r6alite, il est le plus logicien des hom-
ines, d6roulant le contend de sa conscience surexcit~e sans
pouvoir tenir compete de l'objection des choses, des circons-
tances et des accidents qui, pour nous, viennent h toute minute
modifier notre pens6e d'homme sage et r6fl6chi. II suffit done
qu'une perception objective ou verbale aille diclancher dans
ce cerveau malade une sirie associee d'idees, pour que des
ktres fictifs se dressent dans son imagination, s'incorporent
Ssa personnel, le livrent sans defense a une obsession, angois-
sante et p6nible pour son entourage. De la, ces visions ter-
rifiantes, cette duality d'existence dans un seul 6tre, ces ph&-
nomi nes de pseudo-accusation oii l'alikn6, forcement incons-
cient de la cause de son mal, affirme, et par pure suggestion
de son milieu, la prise de possession de sa personnel par un
6tre imaginaire.
Qui voudra nier s6rieusement la frappante analogie de la
megalomanie et de ces cas que nous nommons dMlire de per-
secution par incorporation? L'ali6n6 m6galomane se dit vo-
lontiers C6sar, Alexandre, Mithridate, Cliopatre, et sur le
theme de son d6lire, suivant sa connaissance de Phistoire,
essaiera de reproduire les traits de language et de gestes du
module choisi.
Pourquoi, en proie au d6lire de persecution, par une con-
ception inverse, un fou ne se croira-t-il pas la victim de quel-
que m6chant esprit qui s'emploierait A le torturer dans son
ame et dans son corps?
D'ailleurs, il est peut-8tre utile de le dire ici, l'id6e de la







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folie par la possession n'est pas chose nouvelle dans l'his-
toire. En Grace, apres des siecles d'aberrations de ce genre,
il a fallu le g6nie 6volutionnaire, I'admirable t6nacit6 d'Hyp-
pocrate, pour faire entrer la folie dans le domaine de la pa-
thologie courante. Ascl6piade de naissance, il dut combattre
ses confrbres, faire 6clater aux yeux de tous la honteuse spe-
culation qui pr6sidait A la cure des ali6nes dans les temples
d'Esculape. Plus tard, ces bonnes traditions hyppocratiques
se perdirent, et l'on revint a l'id6e de la folie par persecu-
tion divine ou humane.
Quand s'ouvrit, des cents ans apres, la p6riode alexandri-
ne, les id6es de la decadence grecque, unies au mysticisme
oriental, a I'animisme 6gyptien, semblbrent, sur la base de
la plus strict observation, confirmer la vieille conception
vesanique des prktres-m6decins des temples d'Esculape.
On institua done sur les rives du Nil, un traitement de
la folie conform A cette curieuse id6e de la pathog6nie du
mal. A tout hasard, il fallut d6loger du corps de I'ali6n6, le
mauvais esprit qui s'en 6tait empar6, et pour ce faire, on
ne ntgligea rien de cc que la feconde imagination orientale
pouvait inventer pour le forcer A d6guerpir. Le pauvre fou
etait soumis A des jefines prolongs, purifi6 de mille falcons,
exorcise sous ine avalanche d'incantations, parfois charge
de chaines, rudement flagell6, si son cas r6pondait A notre
manie furieuse.
Cependant, malgr6 ces errements de la conscience popu-
laire, durant les periodes alexandrine et gr6co-latine, paru-
rent des ali6nistes distingu6s, tel ce Coelius Aurelianus qui
s'eleva avec indignation contre ces d6testables et sanglantes
pratiques, osa mnme consid6rer les medecins qui les emplo-
yaient come des delirants plus dangereux que ceux-la qu'ils
pr6tendaient ainsi soigner.







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Le Moyen-age fut 1'poque de gloire de la d6monomanie
du satanisme. Dans les cloitres et abbayes, on dressait toute
une armie de moines-experts A la recherche des .stigmata
diaboli. De doctes abbis ridigeaient des instructions appu-
yees de l'autorit6 de tous les peres de I'6glise grecque et de
I'glise latine, a I'lisage de ces m6decins-16gistes d'un autre
age. Les pauvres zones lh-I)Eroglines de la psychiatric mo-
derne, 6taient les signs ind6niables d'un commerce consent
avec l'esprit du mal, et malheur, trois fois malheur a l'hys-
terique don't I'examen dicelait ces terrible zones d'insensi-
bilit6 sous I'alne accusatrice des chercheurs de .-iginaies!
En definitive, ces croyances de l'antiquit6 et du Moyen-
age ont-elles disparu des grandes ciilisations du moment?
Seule une insuffisante information sur l'6tat d'esprit de
no; maitres en civilisation de l'heure pr6sente, permettrait
de I'affirmer, car les 12 millions de spirits avou6s de l'Eu-
rope et d'Amerique, I'arm6e des ind6pendants des eludes
esot6riques, des kabalistes, des theosophes, des hlcliiiiiites,
des graplhologues. etc., racontent assez a cet 6gard, I'histoire
de la conscience contemporaine. M. Lion Denis. un des pon-
tifes les plus convaincus de la nouvelle religion du spiritis-
me experimental, conclut dans son ouvrage << Dans l'Invi-
sible : Spiritisme, MI'diiiiiiiitl >> i la possibility de la posses-
sion. Selon cet enthousiaste historien de I'au-delh, du monde
des desincarn6s, grouillent, an dernier plan de la hiWarchie,
des esprits, des Aimes perverses et mnchantes, iiies de crimes
et de mensonges, foule qui, par-deli le tombeau, a conserve
les bas instincts, les sordides passions, la veulerie de cons-
cience de sa vie terrestre. C'est done, suivant l'Ncrivain cite,
dans cette macabre compagnie des criminels de l'atu-dela que
se recrutent les tortureurs de notre humanity, d6jh si malheu-
reuse par les innombrables causes de souffrances d'un autre
genre qui l'assaillent.







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DWgag6 de l'appareil mystirieux, kabalistique de gestes et
de formules qui l'accompagne, la cure de l'alienation men-
tale par le houngan, se ramnne A la vieille pratique mill&-
naire des exorcismes, de la flagellation. Ce que ce dernier
entend obtenir, come le prktre en Grace, en Egypte, ou
comme au Moyen-age, quand surtout la possession allaquait
les religieux, c'est le renvoi du << malin >>, la sortie de 1'es-
prit du corps du possed&. De la, toute une serie de moyens
de coercition, don't le dernier terme est la flagellation.
Qui d'enire nous n'a enteudu parler de certain aliens
morts sous les coups de fouet trop lib6ralement distribute
par un guerisseur excite par sa propre besogne! En tout
cas, il faut noter que l'isolement de l'ali6n6, souvent dans
la grande nature, loin de ses habitudes familieres d'excita-
tion, realise djiA une heureuse condition du retablissement
de sa sante.
Qu'on I'accepte ou non, en ddpit, affirmons-nous, de hau-
tes assertions contraires, le fou qui n'est pas un delirant
monomnane, reste encore trbs suggestible.
II est facile, ainsi que nous l'avons 6tabli plus haut, d'in-
troduire dans l'automatisme de sa pens6e, une forme psycho-
logique nouvelle, autour de laquelle viendront s'aligner, des
representations mentales complementaires et d'un meme or-
dre. Cela est, quoi qu'on en dise, de la suggestion, et de la
bonne suggestion. souvent meme de la suggestion A deux, car
l'operateur. A son tour, monomane inconscient de son pou-
voir de gutrir. ne doute pas un instant du succes final.
Qui pourra jamais fixer les limits du pouvoir d'action
d'une foi sincere, d'une volont6 non assujetties aux causa-
lit6s logiques, laborieusement Bchaffaudees par la science
officielle? Au milieu des hypothlses les plus contradictoires,
en vue de poser lee causes et les fins reelles de la vie, psy-








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chologues et physiologistes ont et6 bien obliges de reconnai-
tre la puissance de la volont6 chez les simples, les humbles
croyants de la nature. Quielques temps avant sa mort, I'illus-
tre Charcot, aprbs une vie d'observations consciencieuses, de
recherches qui ont tclaire d'un jour bloiiissant la march
de la psychiatric, 6crivit dans une revue anglaise un reten-
tissant article << The Faith healing >> qui fut, A ce
point de vue et pour bon noinbre d'esprits, une sorte de
r6v6lation.
Or, s'il est dans la pathologies. une maladie dans laquelle
le dynamisme psychique joue le premier r6le, e'est bien la
folie. Depuis des siecles, des moyens d'investigations de plus
en plus perfectionnis, ont 6t6 employs, pour d6celer la na-
ture des lesions organiques de certaines v6sanies. Sur la ta-
ble de dissection, comme sous le verre grossissant du micro-
scope, la substance nerveuse a jalousement garden ses secrets.
Maintenant, tous ces moyens empiriques peuvent-ils avoir
une influence quelconque sur l'6volution d'un accis de fo-
lie? Cela depend certainement de la nature de la v6sanie.
Si, comme dans certaines n6vroses, le d6siquilibre cerebral
est manifestement liM A un trouble dans le dynamisme psy-
chique, I'autorit6 de la parole et du geste, la suggestion m&-
me A l'6tat de veille, suffisent A ramener l'ordre primitif
dans le cerveau en d6sarroi.
Or, c'est lA une circonstance qui se r6alise souvent dans nos
cas d'ali6nation mental. Nos jeunes filles, par example, n6-
vropathes et reveuses, traversent avec 6clat la longue p6riode
de la puberty. La chaude nature tropical de leur beau pays
laisse filtrer quelque chose de son ardent climate dans leurs
nerfs excites, et I'auto-intoxication de cette 6poque de phy-
siolojie exacerb6e, inquikte, achieve P'ceuvre commence par
le climate.








- 102 -


C'est un cas de psychologie int6ressant que nous signalons
A nos romanciers futurs, que celui de la jeune fille haitienne
qui attend un 6poux ou est engagee dans ce que nous appe-
ions les prodromes du marriage. La platitude de notre vie
national, le manque complete de saines distractions pouvant
permettre A la jeune fille de deverser en de joyeuses agapes
le trop plein de sa nature exub6rante et emotive, lui forget,
A la longue, une curieuse mentality. Dans la d6cevante attente
d'un 6pouseur qui n'arrive pas, ses nerfs se d6traquent, et
elle devient pourquoi ne pas le dire? monomane de
I'id6e du mariage... D'autre part, la misbre relative du grand
nombre des candidates au serment conjugal, laissent trainer
les accordailles en de longues annies. N'est-il pas vrai alors,
que ces caresses qui excitent sans apaiser, que l'amour, qui
naturellement grandit au contact journalier de deux ktres
s'aimant et cherchant par-dessus tout A se plaire, ne puissent
avoir la vertu de maintenir une sante nerveuse d6jA compro-
mise par d'autres causes?
Bien plus, durant ce long temps des fiancailles, I'inquid-
tude de perdre l'objet de son rave le plus cher, tient en
haleine le cceur et l'esprit de la jeune fille. C'est done le
moment d'user ses rotules sur les dalles de pierres des 6gli-
ses, de rendre des visits incongrues aux prophktes d'avenir.
Et puis, le marriage venant, s'il r6alise parfois le poeme de
la chair qui chante dans la virility commengante, est-il tou-
jours l'apaisement de tous les espoirs qui dorment dans une
reveuse adolescence? O les lendemains sans aurore, les fo-
yers sans lumibre et sans pain!!!
Mais, revenons h des considerations d'un ordre plus 6lev6.
Nos nombreuses recherches, en vue d'apporter le plus
d'arguments plausibles h l'appui de notre these, n6us ont
permis de reliever une curieuse coincidence des pratiques