L'erreur révolutionnaire et notre état social

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Material Information

Title:
L' erreur révolutionnaire et notre état social
Physical Description:
ii, 278 p. : ; 20 cm.
Language:
French
Creator:
Magloire, Auguste
Publisher:
Imprimerie-librairie du "Matin,"
Place of Publication:
Port-au-Prince, Haïti
Publication Date:

Subjects

Subjects / Keywords:
Social conditions -- Haiti   ( lcsh )
Genre:
non-fiction   ( marcgt )

Record Information

Source Institution:
University of Florida
Rights Management:
All applicable rights reserved by the source institution and holding location.
Resource Identifier:
oclc - 01491965
lccn - 25021874
ocm01491965
System ID:
AA00008857:00001

Full Text













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OF FLORIDA

LIBRARIES
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THIS VOLUME HAS BEEN
MICROFILMED
BY THE UNIVERSITY OF
FLORIDA LIBRARIES.


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AUGUSTE MAGLOIRE




L'Erreur RGvolutionnaire
ET

NOTRE ETAT SOCIAL


PORT-AU-PRINCE
IMPRIMERIE-LIBRAIRIE DU 9 MATIN 3
45, RUE ROUX, 45.
1909













ar'


LATIN
AMERICA












PREFACE




L'histoire de la soci6t6 haltienne, de 1804 a nos
jours, est'une serie infnterrompue de crises, n6es dn
faux espoir de r6aliser le bonheur de la commu-
naut6 par la reforme des pouvoirs publics.
Or, l'observation riv&le que toutes ces tentatives
n'ont jamais about qu', changer le personnel de ces
pouvoirs, sans rien changer a la maniere d'6tre
de nos gouvernements.
Et en cela, il n'y a vraiment rien d'6tonnant,
puisque les pouvoirs publics sont la consequence, et
non, comme on le croit genbralement, la cause de
l'6tat social.
II n'est pas'vrai de dire que tant vaut le gouver-
nement, tant vaut la soci6t6 ; et c'est seulement le
contraire qui est vrai : tant vaut 1'Ntat social, tant
valent les pouvoirs publics.
Mais comment arriver A la seule reforme efficace,
A notre r6forme social, si nous ne sommes pend-
tr6s du veritable 6tat de la society ha'tienne, avec
tons ses vice et toutes ses d6fectuosites ?
Et comment determiner tous les attributes, bons
on mauvais, qui concourent a constituer la forma-
tion- c'est-a-dire 1t mani&re d'6tre,- d'une socid-












PRFPACE


t6, si, remontant an-dela de la vie contemporaine,
1'observateur ne va interroger toutes les circonstan-
ces historiques qui out marque la vie social, des.
ses plus lointaines origins ?
C'est ce que j'entreprends de faire dans une sd-
rie d'6tudes, don't ce volume constitute la premiere
parties.
J'ai entrepris aillears toute une serie de demons-
trations A ce sujet sur les faits et gestes de notre vie
social A partir de 1804. Mais le livre que je pr6-
sente aujourd'hui au public, par la taqon don't il eln-
cide bien des points .de vue intdressants sur la pd-
riode colonial et les premiers temps de notre in-
d6pendance, est la preface oblige de l'histoire na-
tionale.
A ce titre, je le recommande humblement A la
meditation de nos homes d'6tude.
AUGUSTE MAGLOIRE


*-"E -











L'ERREUR

REVOLUTIONNAIRE

ET

NOTRE PTAT SOCIAL
----------nBI-------- -

CHAPITRE I
Coup d'oeil sur l'Artibonite
SAINT-MARC. SON PASSE, SON PRESENT

A la faqon d'un intervieweu-rqui, au lende-
main d'un evenement d'importance, va direc-
tement recueillir ses informations et ses im-
pressions de la bouche mime du personnage
que les circonstances ont mis en relief, je me
suis pay6 huit jours de vacances afin d'es-
sayer d'apprendre de la cit6 saint-marcoise
elle-m6me quels ont pu 6tre ses griefs en
quelque' sort personnel, dans la recent
levee de boucliers artibonitienne.
J'ai choisi Saint-Marc de pre6frence A Go-
naives, parce que dans cette derhiere aven-
ture, la premiere de ces villes a agi moins
que la second sous 1'inspiration des rdvolu-









2 L'ERREUR RtVOLUTIONNAIRE

tionnaires du dehors, c'est-A-dire des exiles,
et que, par consequent, elle m'a paru devoir
6tre plus consciente de sa belliqueuse d6ter-
mination.
Nous allons d'abord faire une sommaire
connaissance avec le Lieu des derniers Bve-
nements ; nous ne nous y attarderons pas,
le d6partement de l'Artibonite 4tant g6enrale-
ment l'un des plus connus du pays.

Le fleuve n'a pas toujours donn6 son nom
A ce d6partement et les anciens historians
d'Haiti ont le plus souvent confondu la des-
cription de cette parties du pays avec celle de
la cote ouest. La plain du Cul-de-Sac des
Port-au-Princiens doit elle-meme son nom a
une particularity de cette cote ouest qui, en-
tre le Ml6e Saint-Nicolas et le Cap Tiburon,-
on n'a qu'A consulter une carte pour s'en con-
vaincre,- simule parfaitement ( une maniere
de cul-de-sac.
L'influence de l'Artibonite sur la constitu-
tion physique de cette parties de l'ile s'est peu
a peu 6tendue jusqu'A 1'appellation et il est
fort comprehensible que la delimitation poli-
tique se soit inspire de cette influence qui
rend une grande 6tendue de terres. environ-
nantes tributaires de ce fleuve.
Celui-ci, surnomm6 le ( Nil d'Haiti ), prend
sa source dans un des contreforts du Cibao, le
Monte-Callo, et, apres s'6tre grossie sur son
parcours des eaux de diverse rivibres, telles
que le Libon, le Rio-le-Canas, les iridiens, le









ET NOTRE ETAT SOCIAL 3

Guayamuco, le Fer-A-Cheval, I'Artibonite tra-
verse la plain de Saint-Marc, et a replide A
chaque instant sur elle-meme pendant soixan-
te lieues, comme un gigantesque serpent aux
large squames bleues, lassie de ses longs
detours, heureuse de trouver ]e repos, se jette
sans regret dans la mer, pres de la Grande-
Saline. > (1)
Au nord et au sud du fleuve sont installs
les villages int6resses par leur situation au
dernier movement insurrectionnel et don't le
plus important est la Petite-Rivibre de 1'Arti-
bonite ; a car IA se tient le marchU interieur
de toute cette vaste plain. ) (2) On exagere
g6ndralement l'effet des inondations du- fleu-
ve ; la seule qui ait laisse un souvenir histo-
rique, A cause de ses ravages, est celle qui
eut lieu durant l'automne de 1800.
Disons, enl passant, que l'incorporation des
Gonalves dans le d6partement de l'Artibonite
n'est pas physiquement justifiee, quoique
cette ville soit le chef-lieu meme de ce d6par-
tement. Car, bien que les deux principals
villes du ddpartement soient situees A une
gale distance du fleuve, le parcours de celui-
ci n'int6resse guere les Gonaives, ou du moins
pas au m6me titre que l'arrondissement de
Saint-Marc et les territoires qui avoisinent le
sud du course d'eau. Le veritable chef-lieu du

(1] Edgar La Selve, LA REPUBLIQUE D'HAiTI, p. 167.
(2) H. Chauvet et R. Proph6te, A TRAVERS LA REEPU-
BLIQUB D'HAiTr, p. 115,









4 L'ERREUR BAVOLUTIONNAIRE

d6partement, tel qu'il est d6sign6 par le Lieu,
serait de preference Saint-Marc.
D'ailleurs, le sol de la commune propre-
ment dite des Gonaives est d'une aridite pro-
verbiale et, au point de vue de la fertilisatibn,
ne doit absolument rien a la bienfaisance du
< Nil haitien. )
Rien de parliculier ne caract6rise la popu-
lation du department de l'Artibonite ; au
point de vue social, elle se confond avec la
population general du pays, sauf ce qu'il me
sera donn6 de dire daos la suite de la supe-
riorit6 social de nos compatriotes de la c6te
du Nord.
Au point de vue de la productivitY, les sta-
tistiques d6montrent que la situation de ce de-
partement est moyenne; comme pour le reste
du pays, la production a baisse. Dans les de-
buts de la colonisation francaise, le territoire
qui nous occupe avait pu se d6velopper tres
rapidement. ( Les quartiers des Gonaives, de
l'Artibonite, de Mirebalais et de Saint-Marc,
avait pu ,crire Charlevoix, sont devenus de-
puis quilques annees tres considerables, et
ont das habitants fort riches.D (1)
Nous ne tarderons pas A voir pourquoi il
n'en est plus ainsi.
Une chose frappe particulibrement lorsque,
apres avoir parcouru le canal qui isole la Go-
nave de l'Ile, on penetre dans la baie od dd-

(1) HIISTOUR DE sAiNT-DOMINQUB, t. I p. 494.









ET NOTRE ATAT SOCIAL 5

bouchent les eaux des deux rivieres qui tra-
versent la ville : c'est le < croissant > de
montagnes qui enserre la ville et don't les
deux extremit6s ne s'arr6tent qu'a la mer,
dans laquelle elles s'avancent comme deux
6perons. Le contrast est si apparent que
l'on peut dire que ce qui frappe le plus dans
l'aspect de la ville, c'est sa champagne.
Saint-Marc partage pleinement avec les au-
tres villes de la Republique le reproche amer
de d6daigner les richesses naturelles du pays
pour s'adonner avec exces aux occupations
citadines. La configuration du lieu 16gitime
bien le reproche A l'6gard de Saint-Marc,
car de la mer, l'r6il se d6tache facilement
de la ville, il refuse meme de s'y attacher,
pour embrasser le fond de verdure qui
encadre le tableau.
La proximity des campagnes est d'ailleurs
elle-meme une precieuse indication et les
Saint-Marcois sont difficilement excusables de
ne pas en tenir compete ni en profiter, sauf
de tres rares exceptions. Charlevoix, que j'ai
deja cite, dit des qualiths gendrales de notre
terre, a qu'il y a une si grande vari6et de ter-
roir, que d'une lieue a l'autre on ne croirait
point etre dans le mmre pays. (1)
Dans cette variety, ]'Artibonite, dans les de-
buts, avait fait de l'indigo sa specialit : dans
le million de livres qu'a atteint la production
de l'ann6e 17W0, elle pouvait, A just, titre, re-
vendiquer une part sensible. Aujourd'hui,
[1] Ibid; p. 490.









6 L'ERREUR BEVOLUTIONNAIRE

nous ne produisons plus l'indigo et il est jus-
te d'en rendre l'Artibon ileresporsable, car
c'est 6 elle que la nature avait confie le soin
de cette culture et elle l'a laiss6e pericliter,
puis disparaitre. En 1801, cette production
6tait tombee d'un million de livres A 650.000
livres environ, et dejA, en 1824, elle se chif-
frait a zero.
Bien que l'indigo soit aujourd'hui moins
employee dans l'industrie qu'autrefois, cette
culture est assez important pour conjurer
l'abdication des producteurs. En 1899, les In-
des anglaises ont export en Allemagne 725
000 kilos de ce produit, les Indes n6erlandai-
ses 130.000, et PAmbrique central 40.000. En
Grande-Bretagne, les Indes seules en ont ex-
porte un million de kilos. (1)
Dans notre production caf6ire, les deux
villes les plus importantes de l'Artibonite,
Gonaives et Saint-Marc, viennent, la premiere
au 4me rang dans le tableau de nos onze cen-
tres de productions, et la second, seulement
au 8me rang ; Saint-Marc ne vient guere qu'a-
vant Port-de-Paix, Aquin et MiragoAne; elle
produit moins que Port-au-Prince, Jacmel,
Cap-Haitien, Gonaives, Cayes, Petit-Goave,
J&r6mie. Le caf6 de Saint-Mare rencontre
pourtant un terroir particulierement favora-
ble, puisque d'un commun accord, il est re-
put6 sup6rieur et l'un des meilleurs des An-
tilles.
(1) P. de Janville, PLANTS UTILES DES PAYS CHAUDS,
p. 130.









ET NOTRE 9TAT SOCIAL 7

L'Artibonite produit moins de cafe que le
seul arrondissement de Port-au-Prince, moins
encore que le seul arrondissement de Jac-
mel, et autant que le seul arrondissement du
Cap-Haitien. II n'a pas cependant moins d'e-
tendue que les autres d6partements ; il est me-
me, au dire des historians, ( l'un des plus
vastes de la Rdpublique. ,
II est vrai que, en revanche, il produit plus
de coton que les autres points du pays et
que, pour le campiche, il vient au second rang
apres le Cap-Haitien qui, a lui seul, produit
autant que tout le d6partement. Mais cetle
superioritd partielle n'offre pas suffisamment
de gages pour constituer une veritable force
social, car cette double culture n'est pas or-
ganis6e. a Saint-Marc fournit beaucoup de
campeche. Mais.... une ville don't les princi-
pales resources consistent en ce bois de tein-
ture court le risque de se perdre. II est a pr6-
sumer que, le campeche venant & manquer,
on mettra la hache dans des bois encore verts.
D'of une depreciation de prix dans les mar-
ch6s strangers, laquelle ne nuira pas seule-
ment A Saint-Marc, mais A toute la RPpubli-
que. D'un autre cote, si le campeche vient A
manquer, queferont ceuxqui nese sont donn6s
qu'a ce genre de travail ) (1) a Le coton en
quoi consistait presque toute la richesse de
l'Artibonite est en pleine decadence A Saint-
Marc. (2) a La culture de cotton ( aux Gonal-
(1) H.Chauvet et R. Proph6te, loc. cit. p. 56.
[2j,, Ibid., p. 55.









8 L'ERREUR RIVOLUTIONNAIRE

*ves) est, comme A Saint-Marc, dans un 6tat de
decadence qui ne saurait trop effrayer...
a Des anciens grands planteurs de coton,
les uns, le plus grand nombre, laissent leurs
jardins aux bons soins du temps. Ils ne s'en
occupent presque plus, recoltant les products
suivant que la nature le veut. Les autres ont
tout abandonne et se donnent A la coupe de
campeche. II y a meme de ces derniers qui
n'ont pens6 mieux faire que de rentreren
ville of ils se constituent journaliers.) (1)
Ce court apercu nous faith voir que le mou-
vement agricole va en s'affaiblissant de plus
en plus dans ce department si riche et mal-
gr6 les contributions actives de 1'Artibonite
et de 1'Estere. Cette deg6nerescence agricole,
cause unique de la misere des habitants, a-t-
elle au moins eu lieu au profit des villes, et
celle de Saint-Marc a-t-elle au moins tire quel-
que. chose de prospere des preoccupations
de ses citadins ?
Saint-Marc a Wte fond6 en 1716; or, un
historien v6ridique que j'ai cite plus haut et
qui a ,Bcrit ses observations en 1731, disait
que, en 1724 dedj, c'est-A-dire huit annees
apres sa foundation, ce a quarter ) 6tait de-
venu o tres considerable et avait a des habi-
tants fort riches. )
Primitivement constitute par une a simple
agglomeration de maisons sans ordre, s6pa-
ree' et traversees ,par des rues 6troites et ir-
(1) Ibid, p, 187,









ET NOTRE ATAT SOCIAL 9

regulibres -, cette ville ne tarda pas A se don-
ner, grace aux carrieres environnantes, des
maisons en pierre de taille construites avec
alignement et ordre et des rues que l'on peut
admirer encore, mesurant quarante-huit et
parfois soixante pieds de large, telles que
n'en a connues aucune des autres villes du
pays. En 1781, ecrit un voyageur, x c'etait une
des plus jolies cites de la colonie. ) (1)
Par suite de quelles circonstances la ville
et les campagnes, si florissantes il y a un sib-
cle, ont-elles pu decroltre jusqu'a atteindre
le degr6 de misere actuelle et jusqu'a cher-
cher a reprendre pied par des actes de vio-
lence et de d6sespoir, d'ailleurs inutiles et plu-
t6t de nature A aggraver le mal ?
C'est ce que je veux essayer de d6mbler.

II est de fait que l'aspect de la ville est
plut6t miserable et qu'il donne, pour certain
endroits, une veritable impression de ruine
et de d6tresse.
K L'une des plus jolies cites de la colonie i
n'a pas un march comme Port-au-Prince ni
le Cap et cependant le commerce des vivres
et approvisionnements y est permanent et
actif et se pratique en pleine ville, dans le
voisinage du quai; nous connaissons d'ailleurs
son importance comme d6bouch6.
Son eglise est en ruines; coustruite en 1760,
elle n'a jamais ete repar6e que leg6rement.
a Les poteaux qui lui servent de colonnes et
(1) Edgar La Selve, p. 70.









10 L'ERREUR REVOLUTIONNAIRE

qui sont en acajou sont les m6mes qui y ont
Wte places depuis un siecle un tiers. Its sont
environ de deux pieds carr6s et ont la hau-
teur de toute i'6glise. Ils sont si bien assis
que, aujourd'hui encore, pour les retire, ii
faudra jeter bas la temple dans son entier i.(1)
Saint-Marc n'a pas dewharf; on metcettep6-
nuriesurlecompte des frequents raz-de-maree
qui secouent sa rade. Les historiographes de
la tourn6e pr6sidentielle de 1893 dans le Nord
ont enregistr6 a ce sujet la promesse suivan-
te : Le gouvernement 6tudiera profond6-
ment la question, afin de savoir a quoi s'en
tenir. > (2) II parait que la question est
toujours ( a 1'6tude profonde.
II n'y a pas de monument public. A part
certaines halles da quai recommandables par
leur solide construction, les maisons de la
ville sont la plupart de triste apparence et
j'en ai rencontr6 en tres grand nombre qui
reclament instamment et en vain d'utiles re-
parations.
Cela est si vrai que le commerce des mat6-
riaux de construction est nul A Saint-Marc ;
je ne me rappelle avoir rencontre aucune
maison en construction ni meme en r6para-
tion; cela tient peut-6tre au souvenir des der-
niers 6evnements. a Quand un particulier a
besoin de constuire ou de reparer, me dit un
ami, it fait importer directement de New-York
ses mat6riaux. VoilA des gens qui, pour
(1) H. Chauvet et R. Prophete,loc. cit. p. 58.
(2) Ibid. p. 80.









ET NOTRE ETAT SOCIAL 1i

bAtir leurs maisons, font venir du bois et des
planches de New-York, alors que des pierres
de taille gisent inutiles dans les carrieres en-
vironnantes.
Le commerce est a Saint-Marc ce qu'il est
a peu pros gnd6ralement dans tout le rest du
pays : un effort impuissant contre la misere
des habitants. II faut a oir des moyens pour
acheter et consommer beaucoup ; c'est un
fait indeniable que la situation commercial
d'une place est en rapport direct avec l'6tat
de richesse des particuliers. (1)
Je crains d'etre temeraire, je risque tout de
mime l'affirmation qu'il n'y a peut-6tre pas
dans cette ville d'ateliers industries installs;
elle est A peu pres tributaire de Port-au-Prince
ou de 1'dtranger pour la chaussure et le
vetement.
En revanche, les Saint-Marcois ne negligent
pas de se bien pourvoir de tafia. c On compete
A Saint-Marc onze moulins A cannes, don't
neuf a eau et deux A vapeur. Ces usines, d'a-
pres ce qu'on assure, sont continuellement
alimentdes et livrent a la consommation une
grande quantity de tafia. (2)
II est done bien clair que ville et campa-
gnes s'entendent, dans cette parties du ddpar-
tement artibonitien, comme d'ailleurs, nous
le verrons, dans tout le reste, pour travailler
A la ruined social.
<1] Voir ETUDE SUR LE TEMPgEAMENT HAITIEN, p.
49 et suiv.
(2) H. Chauvet et R. Proph6te, p. 56.









12 L'ERREUR RtVOLUTIONNAIRE

Une des sections de la commune de Saint-
Marc, celle de la Graride-Montagne, produisait
autrefois des fraises et des pommes. Monsei-
gneur Pichon, qui y sejournait parfois a l'6po-
que of il 6tait vicaire a Saint-Marc, a dit que
ce lieu lui a toujours donn6 l'illusion de
la Bretagne (1). a Malheureusement les ha-
bitants de la Grande-Montagne sont d'une na-
ture excessivement paresseuse (2). Au lieu de
travailler, ils s'organisent aujourd'hui par ban-
des armies pour devaster toute la section.
Ils viennent meme jusqu'au a Roseau ,, dans
la plain de Saint-Marc, of ils poursuivent
leur d6sordre. x
Nous allons interroger l'histoire et elle
nous donnera peut-6tre, elle nous donnera su-
rement les secrets d'une si remarquable dd-
cadence.
Avant de consulter les faits de l'histoire g6-
nerale ha'tienne auxquels nous aurons a de-
mander quelques lumieres pour determiner
la situation social actuelle du d6partement
de.l'Artibonite, jetons un coup d'ceil sur l'his-
toire particulibre de Saint-Marc, a partir du
moment of il a pris position sur la scene
(1) Ib., page 57.
(2) Ce trait justifie davantage la comparison avec la
Bretagne; car le ( Breton est naturellement peu port
au travail, A I'effort intense et suivi ; de plus, le
Breton est essentiellement apathique (Edmond De-
molins),a Additionnez les foires, en y comprenant les
dimancies, les fetes patronales et tons les a pardons ),
pros d'un tiers de l'ann6e 6chappe a la loi du travail, p
SBaudrillart. )








ET NOTRE tTAT SOCIAL 18

politique jusqu'aux recentes convulsions
don't les faibles spasmes marquent I'etat d'6-
puisement auquel l'a conduit une fatale et
deplorable orientation.
Ce coup d'oeil nous est, au surplus, n6ces-
saire pour surprendre le premier et le plus
memorable choc colonial qui ait eu lieu entire
les inter6ts prives et les int6rets publics.
















CHAPITRE II


SL'Affaire c de 1'Assembl6e G6n6rale

LUTTE ENTIRE LES INTERETS PRIVIES
ET LES INTERETS PUBLICS.

Chose digne d'attention, la prosperity et
le ddveloppement prodigieux atteint par cette
place A la fin du XVIIIe siecle, furent precis6-
ment la cause qui la fit intdresser, plus que
ne l'exigeraient ses propres interets, aux pre-
occupations politiques et aux peripeties de
la vie publique de la colonie.
C'est A Saint-Marc que, le 25 Mars 1790,
1'Assembl6e colonial, A laquelle les assem-
blies provinciales avaient d6legu6 la direc-
tion des affaires int6rieures de la colonie, se
reunit avec ses Deux-cent-treize membres et
sous la pr6sidence de Bacon de la Chevalerie.
C'est dans cette ville que fut vidde la que-
relle entire cette Assembl6e et le Gouverneur
g6ndral Peinier, et don't l'issue fut la fuite sur
le vaisseau Ldopard, le 8 aotit 1790, des mem-









L'ERREUR REVOLUTIONNAIRE


bres de l'Assemblde, don't un grand nombre
se rendirent en France et interjetbrent appel
aupres de l'Assemblde Nationale si6geant A
Paris.
Les historians d'Haiti sont unanimes A voir
un simple conflict d'attributions dans cette
lutte remarquable et le jugement qu'ils portent
sur cet incident est gdndralement favorable A
la conduite tenue A cet effet par le gouverne-
ment francais.
a L'Assemblee colonial, ecrivent MM. Ro-
bert Gentil et Henri Chauvet, manifest de telles
prdtentions que le gouverneur de Saint-Domin-
gue, M. de Peinier, dut la dissoudre. D k1) Un
stranger, M. Edgar La Selve, dit de cet in-
cident: ( Cette espece de convention... domi-
nde par l'influence des planteurs, d6clara singer
c en vertu des pouvoirs de ses commettants P,
contrairement A l'avis de la minority, qui pro-
posait de dire: ( en vertu des ddcrets de la
m6tropole. Elle prit le nom d' c Assemblde
gen6rale de la parties frangaise de Saint-Do-
mingue, D et fit 6crire sur le rideau de la sal-
le des seances : ( Saint-Domingue, la Loi et
le Roi. > Le gouverneur Peinier, appuyd par la
parties saine du tiers Mtat colonial, dissipa cette
assemblee insurrectionnelle (2).
M. J. N. L6ger dit de ce conflict:
( DMs la convocation des Etats-GUndraux,
les grands planters bravirent I'autoritd colo-
(1) GRANDE GtOGRAPHiE DE L'ILE D'HAITI, p. 191.
(2) LA REtPBLIQUE D'HAITi. p. 71,









16 L'ERREUR R VOLUTIONNAIRE

niale, donnant ainsi l'exemple de l'insubordi-
nation. En ddpit du Roi, en d6pit du Gouver-
neur general, ils nommerent secratement dix-
huit d6putesqui, en arrivant a Versailles, trou-
verent 1'Assembl6e Nationalt deja constitute.
Ce premier acte d'indiscipline en provoqua
de plus graves. Quand la nouvelle de la prise
de la Bastille parvint a Saint-Domingue, les
prdtentions des colons ne connurent plus de bor-
nes. Ils formerent des municipalities et nom-
merent meme une Assembl6e qui, sous le ti-
tre de ( Assembdle g6nerale de la parties fran-
Qaise de Saint-Domingue v, s'attribua les pou-
voirs les plus 6tendus. Cette Assembl6e qui
sidgeait a Saint-Marc vota, le 28 Mai t790, an
decret qui dtait une declaration d'inddpen dance,
ou peu s'en fallait.
< Le gouvernement colonial s'dmut naturelle-
ment de l'attitude et des empi6tements de
cette Assemblee. I eon prononga la dissolu-
tion. Et il employa la force pour l'obliger a se
disperser (1).
Il est bon d'examiner un peu lo degr6 de
16gitimit6 des pr6tentions respective des plan-
teurs et du gouverneur francais, afin de sai-
sir sur le vif l'un des vices principaux, le
principal vice d'une colonisation qui a
plus ensanglant6 par la suite Saint-Domingue
qu'elle ne l'avait d6velopp6 dans les temps
prosperes.

II est bien certain que l'Assemblee genera-
[1] HAITI SON HiSTOIRE ET SES DtTRACTEVRS, p. 40








ET NOTRE fTAT SOCIAL 17

le r6unie & Saint-Marc repr6sentait essentiel-
lement la classes des planteurs de la colonie.
M. Edgar La Selve la dit domin6e par l'in-
fluence des planteurs ), et qu'elle d6clara si6-
ger en vertu des pouvoirs ade ses commettants.
lien 6taitau moinsainsi de la majority de cette
Assemble, car le m6me ecrivain ajoute que
l'avis de la minority proposait de dire: a en ver-
th des decrets de la metropole. ,
M. Leger confirm ce caractere essential de
l'Assembl6e gen6rale de Saint-Marc, lorsqu'il
dit que ales grands planters braverent l'auto-
rit6 oloniale ) et que les colons ( formerent
des municipalities et nommnrent mime une As-
sembl6e qui, sous le nom d'Assemblie g6nd-
rale de la parties frangaise deSaint-Domingue P,
s'attribua les pouvoirs les plus 6tendus -.
En dehors de ces tnmoignages dps dcrivains
historiques, j'ai sous les yeux un timoignage
direct et authentique : c'est (al'Appel) mrme
interjet6 par 1'Assembl6e g6n6rale aupres de
l'Assemblee Nationale de France. L'intitul6
de ce text important est exactement le sui-
vant:
rAPPEL interjettd par I'Assembl6e g6n6rale
de la parties Frangaise de Saint-Domingue, d
l'Assembl6e Nationale mieux instruite tant du
Rapport d elle fait par son Comitd des Colonies,
les 11 et 12 octobre dernier ( 1790), que du
Decret surprise sur ce Rapport) et de tout ee qui
s'sn est suivi, ou pourrait s'en suivre s.
Avant d'utiliser ce t6moignage, disons suc-
cinctement que, aprss la dispersion de cette









18 L'ERREUR REVOLUTIONNAIRE

Assemble par le comte de Peinier, gouver-
neur de l'fle, 85 de ses membres s'embarque-
rent sur le Ldopard avec leurs families et fi-
rent .voile pour l'Europe. c L'Appel D en ques-
tion fut I'oeuvre de ces 85 membres. Or, je
lis dans ce document:
SIndividuellement nous sommes, chacun
pris & part, des citoyens connus, autoii-
sss & r6clamer, dans quelque region du mot-
de que ce fMt, les managements assures par
la soci6t6 & quiconque n'en est pas le fordeau.
Si nous avions besoin, pour garantir note
integrity, pour r6pondre de nos actions pu-
bliques, d'une autre caution que de cell des
vertus personnelles et privdes, nous pourrions
produire celle de nos fortunes. Entre les quatre-
vingt-cinq membres de notre Assemblee qui
sont ici, on trouverait soixante-quatre chefs de
famille, pares de 120 enfants, qui rdunissent
PLUS DE CENT MILLIONS de propridt&/s.
Je ne puis resister au d6sir de continue
cette citation par les lignes suivantes qui sont,
on le comprendra, d'un poids considerable
dans la conjoncture historique que je veux
Mlucider:
ajoutent les redacteurs de 1'Appel; mais, sans
doute, nous avons le droit d'observer que
dans l'ordre politique, cette existence doit
avoir son poids. Ce ne sont pas de pareils
hommes qu'il est permis d'accuser legerement
d'avoir voulu compromettre la tranquillity gB6
narale et trouble par des subversions crimi-









ET NOTRE tTAT SOCIAL


nelles 1'ordre public don't le soin leur etait con-
fid, auquel ils devaient s'intdresser d tant de titres.
Nous 4tions pour la natio- franOaise, c'est-
A-dire pour la gendralit6 de nos concitoyens
d'Europe come d'Am6rique, des homes in-
tdressants, dignes d'(gards par l'udidence de no-
tre responsabiliti civil, mais pour leurs repre-
sentants, pour I'Assemblee Nationale, nous
6tions des homes sacres, des mandataires
publics, rev6tus comme eux d'un caraciere
inviolable, honors comme eux par le choix
du peupl: d'une espece de sacerdoce politique,
susceptible comme la hiei archie religieuse,
d'une gradation dans les pouvoirs, et non pas
d'une difference dans sa nature.) (1)
a ...Nous sommes tous des propri6taires
fonciers, tous obliges a residence pour en-
treteriir I'ordre dans nos habitations (2)
II est done bien 6tabli que l'Assemblee g6ne-
rale de Saint-Marc, r6unie le 25 Mars 1790 et
disperse le 7 Ao0t suivant par le Gouver-
neur general de Saint-Domingue, 6tait compo-
see presqu'aux trois quarts de planteurs et
de propridtaires qui d6tenaient entire leurs
mains pour pres de 250 millions de proprie-
tes et de fortune immobiliere, sans computer
la part de biens mobiliers y compris -argeit
-dont ils pouvaient disposer.
I est inutile de dire que la prosp6rit& de
'ile dependait presque exclusivement d'eux et
que, au regard de tout people A formation par-
1)Loc. cit., p. 57 ct 58. '
2) Loc. cit., p. 32.


19







20 L'ERREUR RIVOLUTIONNAIRE

ticulariste et pratiquant la colonisation libre,
de pareils 6elments eussent 6et d'importants
facteurs de l'expansion et de la grandeur na-
tionales.
Tous les peuples, en effet, ne colonisent
pas de la m6me facon, et dans le nombre
des diff6rents proced6s de colonisation, il faut
bien que l'on admette qu'il y en a de bons
et de mauvais, puisque, parmi les nations co-
lonisatrices, il y en a, telles que la France ou
1'Espagne, don't les colonies se d6tachent d'el-
les on ne restent attachees qu'A la condition
de p6ricliter et de s'etioler, et d'autres, tels
l'Angleterre ou les Etats-Unis, don't les colo-
nies prospbrent et se d6veloppent.
La science social (2) a.dejA eu A conclure
sur cette question de proc6des de colonisa-
tion, et dans celle-ci elle a eu A distinguer, au
point de vue de la vie priv6e. deux types de
colonisation: la colonisation agricole et la co-
lonisation commercial, selon le genre de pre-
occupations qui prddominent dans l'esprit des
colons. La nature des lieux joue souvent un
r6le determinant dans les proc6des de coloni-
sation, et celle-ci est plut6t agricole ou plut6t
commercial selon les conditions naturelles
elles-memes.
Cependant il est difficile d'imaginer une
colonie appartenant A un type exclusif et dans
laquelle le d6veloppement agricole et le d6ve-
1. LA COLONISATION ET LES CONDITIONS DE LA PROS-
rlRITE COLONIALE, par Paul de Rousiers, Science So-
elie, t. et II,








ET NOTRE P TAT SOCIAL 2t

loppement commercial ne se poursuivent si-
multanement. Cela ne peut empecher que 1'on
ne convienne que la vraie force social d'un
pays reside dans sa prosp6rit6 agricole, car
dans la balance commercial, ilest d'heureuse
indication que le pays produise et exporte
plus qu'il n'importe.
Cette division, je le repete, se rapport A la
vie privee. Au point de vue de la vie publique,
une second division est adopt6e par la scien-
ce social, en colonisation libre et colonisation
administrative.
Ces expressions n'ont pas besoin d'etre ex-
pliquees, mais je puis completer ce court ex-
pose par les definitions suivantes dues a M.
Paul de Rousiers:
S...La colonisation libre est cell don't l'or-
ganisation procede principalement de l'initiative
privde, cell qui est, en r6alit6, suscitee et di-
rigee avant tout par l'entreprise spontanee
des particuliers.
cAu contraire, la colonisation administra-
tive est celle don't l'organisation procede princi-
palement de l'action gouvernementale, celle qui
est, en r6alite, suscitee et dirig6e avant tout
au moyen de fonctionnaires 6tablis par le pou-
voir de la M6tropole. (1)
II 6tait necessaire de bien fair admettre
par le lecteur ces sommaires notions sur les
different modes de coloniser, pour appre-
cier sainement les motifs du conflict, gros de
1. Ibid.









L'ERREUR RAVOLUTIONNAIRE


consequences, qui a eclat6 A Saint-Marc, en
Mai.1790, entire l'Assembl6e gnedrale, domi-
nde par I'influence des planteurs et le represen-
tant du Pouvoir ex6cutif franc3ais, fonctionnai-
re exclusivementdoming par l'influence de la mi-
tropole.
II me revient maintenant de preciser la si-
tuation de l'autorit6 executive colonial repr-'
sent6e nominalerhent par un fonctionnaire
militaire, qui 6tait le Gouverneur et un fonc-
tionnaire civil, qui 6tait l'Intendant; mais en
fait, c'est !a function militaire qui dominant;
aussi n'envisagerai-je dans tout ceci que la
personnel du comte de Peinier, gouverneur
de Saint-Domingue.
Quels elements sociaux, adversaires de
I'Assem'blde g6n6rale, avait-il su rallier dans
la lutte pour d6fendre, contre l'interet des
planteurs, ce qu'il croyait etre plus directe-
ment I'inter.t de la metropole ?
Un passage de ( l'Appel ) des 85 dit ceci
du chevalier de Mauduit, colonel du regiment
de Port-au-Prince et le principal auxiliaire,
dans cette lutte, du comte de Peinier :
c-Avec lui 6taient d6barqu6s dans cette
malheureuse colonie, les intrigues, les me-
naces, les projects de vengeance. Tous les
moyens de seduire les soldats, il les avait es-
sayes. II avait form une ligue avec tous les
partisans de 1'ancien regime ; avec les commit
des bureau de 1'Intendance devenus deserts
et infructueux depuis que le pillage y etait i'n.
terdit: avec les supp6ts insatiables de la chi-









ET NOTRE ATAT SOCIAL


cane, disolds deT rdformes que nous opdrions,
d'apres la lettre et 1'esprit des Decrets de
l'Assembl6e Nationale ; avec les commission-
naires, on spdculateurs, accapareurs des den-
rdes les plus necessaires ; avec ces vampires
de la Colonie cantonn6s a l'ombre du despo-
tisme dans les trois ports don't nous les
avions d6busqu6s, et ddsespdrds de voir tarir,
par la destruction de leur profit exclusif, la sour-
ce du plus honteux, du plus infAme de tous
les monopoles ; avec cette foule de gens sans
aveu, que le ddsir vague de faire fortune et I'im-
puissance ou le dego~t d'exercer un mitier hon-
ndte, conduit trop souvent vers nos lies.... (1))
Sur la foi de ce texte, nous pouvons done
dire que les adversaires des planteurs de
Saint-Domingue lors de ((l'affaire v de l'Assem-
bl6e g6ndrale, les auxiliaires de l'autorit6 ex6-
cutive, dtaient recrutes parmi les a soldats ,
les c commis des bureau i,.'les personnages
c desoles des r6formes v administrative qui
s'op6raient dans la colonie, les a commis-
sionnaires et sp'culateurs en denrdes -, etc.
Mais je n'en croirais pas tout-A-fait ce texte,
recusable, A ce point de vue, comme trop in-
teress6 dans la question, si les indications
qu'il comporte ne se trouvaient confirmees
par le r6cit d'un ecrivain militaire, le colonel
H. de Poyen, auteur d'une.histoire tres docu-
ment6e de la Revolution de Saint-Domingue
et qui dit:
a Le chevalier de Mauduit, colonel du r6gi-
(1) Loc. cit.p. 44.









24 L'ERREUR RiVOLUTIONNAIRE

ment de Port-au-Prince, homme habile, har-
di, entreprenant, qui avat pris un grand as-
cendant sur I'esprit du nouveau gouverneur,
le comte de Peynier, rallia tous les adversai-
res de cette Assembl6e, et pour augmenter ses
moyens d'action, il organisa un corps nom-
breux de volontaires, ndgociants commis, emplo-
yds administration. (1)
C'est A la tete de cette armee que le colo-
nel alla attenter centre l'Assemblee qui, exas-
p6r6e par ce coup de main, invita, continue
l'ecrivain, tous les bons citoyens A s'armer pour
sa defense a Ses partisans accoururent A St.-
Marc de tous les quarters voisins, et le L6o-
pard vint mouiller devant Saint-Marc pour lui
offrir ses services. Le colonel Mauduit, de son
c6te, avait rassemble des forces considdrables
et une lutte sanglante dtait sur le point de
s'engager entire les deux parties, lorsqu'une
decision impr6vue de l'Assemblee vint conju-
rer le danger. Elle se d6termina brusque-
ment A s'embarquer sur le Ldopard pour aller
implorer en France la justice national (2).
Donc, le colonel Mauduit a ait sous ses or-
dres des a forces considerables ) composes
des 61ements que nous venons de voir, et
l'Assembl6e avait, elle, recrut6 ses 1eements
de resistance fortuitement, parmi a tous les
bons citoyens accourus a de tous les quar-
tiers voisins.
Comprend-on maintenant le caractere v6rt-
(1) Loc. cit., p. 3.
(2) Loc. cit., p. 5.







ET NOTRE ATAT SOCIAL 25

table des deux forces coloniales en presence ?
D'un c6tW, les plus clairs interess6s A la pros-
perit6 de la colonie, r6unis pour la discus-
sion et la defense des plus respectable int6-
rots, ceux de leur travail et de leur ind6pen-
dance privee; de l'autre, un simple agent ad-
ministratif, n'ayant dans la colonie aucun in-
teret imm6diat et direct.
La a decision imprevue, a laquelle durent
se determiner les planteurs, s'explique bien
par l'importance des int6erts mat6riels que
les colons, nous l'avons vu, avaient, exposes,
dans Saint-Domingue.
La France, verse, par sa formation m6me,
dans les proceeds r6prouvables de la coloni-
sation administrative auxquels elle a toujours
d la perte ou l'arret de d6veloppement de
ses colonies, perdit de vue, A cette occasion,
cette importance des int6rets des planteurs,
et sacrifia, dans cette lutte, l'int6ert agricole
de la colonie A l'intrigue des commergants et
des'spculateurs et les int6r6ts constituds par V'ini-
tiative libre et pri, 6e des citoyens A I'esprit
fonctionnariste et administratif.
Elle en a 6t4 punie par ]a perte meme de la
colonie et nu amoindrissement considerable
de son empire colonial.
M. de Pr6ville a, dans son etude sur La co-
lonie de Saint-Domingue, signal l'absent6isme
des planteurs comme la cause principal de
la decadence et de la pertedecette colonie.(l)


(1) Science Sociale, t. I et II.









26 L'ERREUR RIV OLUTIONNAIRE

Aux derniers temps de la colonisation,
les planteurs, en effet, se d6chargerent sur
des intendants du soin et de l'administration
de leurs propri6tes et de leurs ateliers agri-
coles: apres s'etre suffisamment enrichis,
ils quittaient la colonie pour rentrer daus leurs
foyers en se contentant de recevoir les reve-
nus de leurs sucreries et habitations.
SIt est probable que la plupart des exces
commis envers les esclaves aient et6 le fait
de ces intendants particuliers qui avaient in-
teret a ne rien manager pour augmenter ces
revenues et, par voie de consequence, leur trai-
lement personnel; d'autant plus que ces in-
tendants n'6taient attaches aux habitations
qu'A titre temporaire et n'etaient nullement
int ressds a sauvegarder l'avenir.
C'est bien IA, en effet, la cause directed des
edvnements de Saint-Domingue. Mais cette
cause elle-m6me est aussi un effet d'une cause
plus dloign6e et qui est le system francais de
colonisation administrative.
Ce systeme, nous venons de le voir dans
l'affaire de l'Assembl6e gdndrale, est nuisi-
ble aux v6ritables inter6ts d'une colonie et
tracassier A l'Ngard de ses personnages les plus
intdressants, qu'il finit par degoilter et par
Bloigner d'autant plus facilement que la for-
mation social desFrancais les predispose dd-
j] trbs peu A l'expansion et a l'Ftablissement
au dehors.

VoilA historiquement la premiere parties po-









ET NOTRE ATAT SOCIAL 27

litique qui s'est jou6e A Saint-Marc et com-
ment les ve6nements, des les debuts, ont pre-
destine d l'une des plus riches cit6s de la co-
lonie v a 6tre le thdetre d'une scene d6sas-
treuse pour les int6rits agricoles du pays,
auxquels Saint-Marc devait son rapide et pro-
digieux d6veloppement.
Ii semble que, une fois lanc6 dans la tour-
mente politique, Saint-Marc ne dit plus s'ar-
reter.
Apres l'attentat centre les planteurs, il se
signal d'une faQon particuliere dans la plu-
part des movements politiques qui marque-
rent le course de notre histoire.
Dessalines le fit incendier en 1802.
Dix-huit ans plus tard, en 1820, Saint-Marc
inaugura, avec le 8e regiment d'infanterie qui
y 6tait cantonn6, le movement qui devait fa-
lalement marquer la chute de Christophe. Cet
acre d'insurrection devait avoir un effet deci-
sif si on veut se rappeler que Saint-Marc etait
la ville-frontiere de Henri I" et que sa sou-
mission A Boyer a di rendre celui-ci maitre de
l'Artibonite, en rendant la situation de Chris-
tophe tres pr6caire dans l'extreme nord.
Je n'ai pas besoin de rappeler tous les ev6-
nements auxquels Saint-Marc eut a prendre
une part d6terminante. Assez souvent, en ef-
fet, cette ville, par le defild strategique de
Williamson que les Anglais fortifirent soli-
dement en 1795, eut A imprimer aux 6vene-
ments une orientation definitive.
Notre histoire d6montre d'ailleurs la gran-








28 L'ERREUR BRVOLUTIONNAIRE

de valeur d'appoint du d6partement de 1'Arti-
bonite, dans nos bagarres politiques, et, nous
l'avons dit, Saint-Marc, du c6t6 du d6parte-
ment de l'Ouest, donne la clef de presque
toute I'Artibonite.
Ce r61e d'arbitre a malheureusement trop
aveugl6 Saint-Marc et l'a absorb au point
de le rendre indifferent au declin de ses for-
ces sociales les plus 6videntes. II a parta-
ge, durant seize r6centes annees et avec le
rest du department de l'Artibonite, la ty-
rannique domination de Jean-Jumeau, et cette
humiliation marque le degr6 de d6tresse mo-
rale auquel il est tomb6.
Ce fait strange, pour qui ne consider pas
les ph6nomenes sociaux d'un eil avetti, con-
firme la serie ds considerations que j'ai eu
l'occasion d'exposer. dans mon 6tude sur les
chemins de fer, au sujet de l'influence social
ind6niable des hommes qui possadent verita-
blement le sol national (1). Qu'6tait-ce, au de-
meurant, que Jean-Jumeau, sinon un des he-
ritiers de celte classes d'Haltiens primitifs que
le hasard de la naissance et des Bvenements
Bloignbrent, lors de l'indipendance, des vil-
les pour les confiner dans les campagnes, fai-
sant ainsi, des 1eements les moins prepares
et les plus ignorants de notre soci6et, les fac-
teurs les plus important, comme planteurs, de
la prosp6rit6 haitienne?
Nous dirons plus loin, en pr6cisant le plus
possible, combien grande et solid est la do-
(1) Voir le MATIN des 29, 30 et 31 Janvier 1908.









ET NOTRE ATAT SOCIAL 29

mination de tels homes, quelle que soit,
d'ailleurs, leur va!eur personnelle et combien,
irr6sistiblement, immanquablement, sans que
l'on ait conscience, le pays subit l'ascendant
in6branlable de ces facteurs de l'ordre social.

Disons rapidement, pour offrir un expose
de ce qui s'est passe dernierement A Saint-
Marc, qu'un group de citoyens de cette ville,
uniquement caracterists par des occupations
urbaines, s'armnrent de revolvers A la nou-
velle que Jean-Jameau avait mis sur lo pied
de guerre une grande parties du d6partement
et notamment I'arrondissement des Gonaives.
Its se rendirent A I'h6tel de l'Arrondissement,
les armes cachees, abordbrent le comman-
dant. de 1'Arrondissement sous le masque de
l'amiti6, le tuerent subitement de plusieurs
coups de revolver et prirent ainsi possession
de ses bureaux.
Le principal personnage de la ville, le re-
pr6sentant attitr6 de l'autorite ayant Wt abattu,
la ville dut se soumettre niaisement, sans
nerfs et sans paraltre meme capable d'efforts,
A la fantaisie effr6n&e d'un group de gens qui
passrrent trois jonr, ;i s'enivrer d'uno domi-
nation conquise a -i peu de frais.
Entre autres prouesses, ils intimidbrent le
Tr6sorier principal de 1'Arrondissement qu'ils
forcerent A prendre la fuite, et ceci fait, ils
forcerent l'ouverture de ses caisses, les vide-
rent de tout leur contenu s'dlevant environ A
neuf mille gourdes billets et six cents dollars,









30 L'ERREUR REVOLUTIONNAIRE

valeurs qu'ils se partagerent incontinent. (1)
Le quatrieme jour de cette equipee, les ru-
meurs venant du c6te de l'Ouest ayant annon-
ce l'approche des forces r6gulieres du Gou-
vernement qui, en cette occasion, fit monte
d'une activity extraordinaire, les Tartaiins
saint-marcois mirent all1grement jambes par-
dessus cou et d6talerent avec la rapidity de
cerfs poursuivis par la meute.
Cette scene burlesque, faite pour rendre
confus les personnages senses de la ville et
pour 6difier sur 1'6tat reel de la soci6et saint-
marcoise, nous amine nous-m6mes A r6flechir
sur le danger national qu'il y a A mal oriented
notre mentality. II y a certainement a Saint-
Marc, en quelque infime proportion que ce
soit, des hommes qui ont su assouplir leur
esprit A une certain discipline et qui ont ap-
pris a conformer leurs idees et leur conduite
a certaines regles.
Leur discernement n'a-t-il pas Wte pris en
defaut et la mauvaise route don't est faite I'his-
toire de cette ville, que nous avons present~e
en raccourci, n'est-elle pas le fait indeliberd
de sa propre elite ?
II est permis de le penser et quelques con-
sid6rations vont asseoir notre jugement.

Je dois completer le recit succint de la der-
nitre algarade saint-marcoise par une obser-

(1) Ces renseignements m'ont Wet donnas A Saint-
Marc meme par I'administration financidre.









ET NOTRE ATAT SOCIAL


ovation important et qui est d'une utility ap-
pr6ciable au point de vue de la d6monstratiori
de certain points de la question social.
Les pays A pouvoirs publics 6tendus- don't
nous sommes- ont tendance A justifier 1'en-
combrement des bureaux de l'Etat par la ne-.
cessite pour les gouve:nements de pouvoir
computer sur des d6fenseurs en quelque sorte
officials; et on croit generalement pouvoir
les trouver dans les fonctionnaires. M. De-
molins consacre A cette idee les lignes sui-
vantes :
a Nous avons dit que la bureaucratic ne de-
veloppait pas l'esprit d'initiative ; elle ne de-
veloppe pas davantage l'aptitude au martyre.
On ne sert pas le gouvernement par amour
du gouvernement, mais par amour du bud-
get. Or. les gouvernements passent et le
budget reste. Peut-o.i fire un reproche aux
gens de s'attacher. A ce qui dure, surtout
lorsque ce qui dure assure. leur subsistence ?
( La principal preoccupation du fonclion-
naire est de faire le moins de travail possible,
de se faire proteger le plus possible et de
montrer ses opinions le moins possible.
S'il r6soud ce tri,,,' probl6me, il s'assure une
existence stable te voit defiler devant lui les
gouvernements les plus divers, sans etre at-
teint par leur chute.
a Je souhaite au gouvernement de .rencon-
trer d'autres d6fenseurs que ses fonctionnai-
res. Ceux-ci n'ont pas encore retard d'une
minute la chute d'un seul gouvernement. S'ils









32 L'ERREUR R9VOLUTIONNAIRE

se l6vent, ce sera seulement aprbs 'action,
pour aller porter au nouveau vainqueur lears
voeux et leur poromesse d'absolu devouement
et d'inalterable fidelity. (1)
Ehbien, quelques-uns des fonctionnaires de
Saint-Marc ne se sont pas contents de confir-
mer la verit6 de ces r6flexions, ils ont consi-
derablement ench6ri, car ce qui caractdrise
principalement la poign6e de reactionnaires
qui ont imagine la derniere affaire, c'est d'e-
tre en grande parties fonctionnaires, quelques-
uns meme commissionn6s de la vei!le : ils
n'ont pu attendre l'arrivde du <( nouveau vain-
queur ;; ils ont essay d'aller le chercher.

On se demand si, au fond de tout cela, il
n'y a pas un peu de ce sentiment de jalousie
locale entretenue contre la predominance des
hommes du Nord,et exasperee depuis vingt
ans sous la double influence de la course
grandissante aux functions publiques et de la
succession auPouvoir de l'616Mment nordiste ,2)
Je me defends de faire ici de la politique et
le lecteur intelligent voudra bien se persua-
der que l'int6ret mime des idees sociales
que j'essaie d'exposer ici m'interdit de laisser

(1) A-T-ON INTERET A S'EMPARER DU POUVOIR, p. 66.
(2) On doit remarquer que M. Firmin, chef de 1'in-
surrection artibonitienne et homme du Nord, se dB-
solidarise pr6cisement et syst6matiquement, depuis
1902, d'avec les 61ements politiques de sa loealite, et
cette circonstance n'est pas faite, on en conviendra,
pour attdnuer l'intensito des competitions locales.








ET NOTRE gTAT SOCIAL


dans l'ombre certain aspects de notre situa-
tion g6enrale.
La predominance indeniable du Nord de la
Republique est un fait qui,. comme tous les
fails, doit avoir son explication. Si cette pre-
dominance se manifesto par des actes poli-
tiques, les motifs qui 1'autorisent ne sont tou-
tefois pas de cet ordre ; c'est du moins mon
humble avis.
Des lors, il y a, je veux bien m'en persua-
der, un devoir social, et par consequent un
devoir de patriotism, A chercher A d6em-
ler les causes de cette sup6riorit6, ne serait-
ce que pour mettre en garde, autant quo
possible, centre les movements irreflechis
qui, par leurs effects, vont directement A l'en-
contre du but recherche : les bagarres politi-
quesauxquelles on peut avoir tendance A s'a-
dresser pour empecher que le Nord exerce
son incontestable autorite, ne peuvent, en
effect qu'aggraver la situation general du pays,
sans que, au milieu de cette situation em-
pir6e,- le Nord ne puisse continue A se signa-
ler par sa pr6pond6rance.
Je vais done tAcher de trouver l'origine de
cette preponderance et je montrerai par le
meme coup A mes compatriotes de cette r6-
gion par quoi ils sont sup6rieurs et comment
ils peuvent fortifier cette superiority pour
leur profit particulier autant que pour le profit
commun, et je ferai voir 6galement aux com-
patriotes du rest du pays, que leur plus








34 L'ERREUR R]VVOLUTIONNAIRE

intdressante evolution doit se faire dans un
sens different de la conception qu'ils se font
actuellement de leur vrai devoir civique.










CHAPITRE III


Personnalit6 et sup6riorit6 du Nord
Le ph6nomene et ses causes

Cette sup6riorite du Nord sur. le rest dn
pays est proclam~e par la majority des dcri-
vains qui se sont occupies de nous. Charlevoix,
qui a 6mis l'opinion que l'interet de la colo-
nie dtait d'y varier le commerce et la culture,
des m6mes denrdes ), a ajout6 :
C Celui de tons les quarters de la Colonie
francaise, qui l'a toujours fait avec le plus de
succes est sans coatredit celui du Cap Fran-
gais ; et il le doit sans doute autant A l'avan-
tage de sa situation, qu'A 1'tendue et la ferti-
lite de sa plaine. v (1)
Moreau de Saint-MWry a particulierement
vant6 la fertility de cette region, ainsi que
a I'intelligence industrieuse, la sociability et
l'esprit de conduite de ses habitants. v
Sir Spenser Saint-John 6crit : Dans le
pays, on reconnait g6n6ralement la superio-
rit6 du d6partement du Nord sur les autres.v
Mais il ajoute un peu indelibderment: a On
pretend meme que c'estdepuisle regne de Chris-
tophe que ses habitants sont devenus plus in-
dastrieux, ce qui semblerait indiquer que son
regime de fer convenait au pays. > (2)
1) HISTOiRE DE SAINT-DOMINGUE, t. II, page 485.
(2) HAlTI ou LA REPUBLQB NOIRE, page 11,








36 L'ERREUR R9VOLUTIONNAIRE

Je viens de dire que ce language est un peu
indeliberd, car bien avant Christophe et du
temps m6me de la colonisation, le d6parte-
ment du Nord a toujours 6td la region la plus
riche et la plus prospbre. En ce qui concer-
ne l'explication de Sir Spencer St. John, je
dois en rapprocher, dans l'intdr6t exclusif de
l'exactitude historique, celle que comportent
les lignes suivantes de MM. Robert Gentil et
Henri Chauvet:
SEnrichis par l'exploitation des degrees de
cette parties du pays, les planteurs y avaiect
fondd la superbe ville du Cap qui merita par
sa splendeur le surnom de Paris de Saint-Do-
mingue. Mais cette prosperity n'avait Wte ob-
tenue qu'au prix de la plus affreuse tyrannie;
les colons du d6partement du Nord Fe mon-
traient plus exigeants et plus cruels, et les
esclaves y 6taient traits encore plus dure-
mnent que dans le rest de Saint-Domingue :
aussi est-ce dans le Nord que commencerent
presque toutesles insurrections d'esclaves. ,(1)
Mais il y a infiniment mieux : la science so-
ciale, par la plume de mon tres savant con-
frere, M.A. de Prdville, 6tudiant les conditions
de rdegenration social de la race noire et les
moyens les plus imtn6diatement applicables
d'atteindre, pour les reliever, les socidt6s ac-

. (1) GRANDE GEOGRAPHIE DE L'ILE D'HAITI, page 149
On verra plus loin les circonstances, autres que les
mauvais, traitements,par lesquelles M. Hannibal Price,
a 1'opinion de qui je me rallie, explique que les insur-
rections d'esolaves alent commence dans le Nord.









ET NOTRE 6TAT SOCIAL 37

tuellement d6moralisees qui peuplent le con-
tinent africain, a design les habitants de la
c6te Nord d'Haiti comme les facteurs les
meilleurs de l'oeuvre de progres social a ten-
ter. Voici le language de M. de Preville :
a Recherchons s'il ne se rencontre pas,
dans les pays of la traite maritime a conduit
autrefois les esclaves negres, quelques terri-
toires susceptibles de remplir, A l'rgard du
continent africain, le r6le qu'ont teiu les con-
trees du nord-ouest vis-a-vis des societes de
1'Europe.
( Les points qui doivent attirer notre atten-
tion sont ceux qui r6unissent trois conditions
que nous pouvons maintenant pr6ciser :
( lo La presence d'une population noire
suffisamment nombreuse, isolde depuis long-
temps des milieux afiicains, et chez laquelle
se montreraient quelques dispositions d la vie
laborieuse, pacifique et inddpendante;
K 2 Un sol apte aux cultures vivri6res, les
seules qui permettent facilement A l'ouvrier
de s'elever du servage f la tenure et A la pro-
priet6 ;
( 3 Enfin, un territoire propre A donner
naissance A un courant d'dmigration, c'est-A-
dire une 6tendue cultivable limit6e par le
climate et par la mer.
SII existe des contrees repondant A ce tri-
ple desideratum; pour mon compte, sans
marquer de preference et sans exclure des
recherches ulterieures, j'en puis citer une
c'est la c6te Nord d'Haiti.








38 L'ERRBUR RIVOLUTIONNAIRE

S. ..... J'arrive ainsi a une conclusion pre-
cise c'est vers la foundation de cultures vi-
vrieres exploitees par des noirs, sur la cdte
nord d'Haiti ou sur des territoires offrant des
conditions analogues,que, pour le moment, je
voudrais voir se turner action personnelle
des membres des congress anti-esclavagistes,
aptes A fournir ou A trouver des patrons 6clai-
res et ddvoads. C'est vers le mime but que
je souhaiterais de voir se diriger les efforts de
ces congres eux-memes. > (1)
Toutes ces opinions sont suffisantes, je
l'espere du moins, pour bien 6tablir la sup6-
riorit6 de la region septentrionale sur les au-
tres points du pays. Au surplus, la competi-
tion politique de ces autres points est elle-me-
me une certain preuve A l'appui de cette
predominance et est d'ailleurs aussi vieille
que celle-ci, car Moreau de St MWry la men-
tionnait ddej-, en expliquant faussement,
il est vrai, cette sup6riorit6 tant6t par le plus
grand nombre de rivieres permettant une plus
grande facility des moyens d'irrigation, tantot
par la sollicitude, plus grande pour le Nord, du
Gouvernement.colonial. t Aussi, ajoute-t-il, ii
y a m6me une sorte de rivalit6 jalouse, de
la part de l'Ouest et du Sud A cet 6gard. (2)
On sait, au rest, que le valgaire, da moins
(1) LEs SocIPTAS AFRICAINES, pages 338-339.
(2) Lire A ce sujet de tr6s int6ressantes pages de M.
Hannibal Price dans son important ouvrage : DE LA
REHABILITATION DE LA RACE NOIRE PAR LA REPUBLIQUE
D'HAITI.









ET NOTRE ATAT SOCIAL 39

A Port-au-Prince, reconnait volontiers aux
gens du Nord, une sorte de solidarity entire
eux et d'attachement les uns pour les autres,
qu'il traduit pittoresquement par le dicton
C Coui couvri coui. V (1)
Beaubrun Ardouin constate sans difficult
une difference de personnalit6 trbs nettement
tranchee entire le Nord d'une part, et le Sud
et 1'Ouest, d'autre part; mais, absorb par le .,
point de vue politique, il fait remonter cette
difference A une pr6tendue formation aristo-
cratique, pour le Nord, et d6mocratique, pour
le Sud et l'Ouest.
Nous verrons plus loin comment et pour-
quoi les idees du remarquable historien se
sont trouvdes fauss6es surla recherche des cau-
ses qui expliquent l'opposition rdelle de for-
mation entire le Nord et les autres points du
pays. Pour le moment, retenons qu'il en a
Mtd frapp6 et qu'il l'a signalee.
J6remie ecrit sur cette question :
a On accuse les homes du (Nord d'avoir,
plus qu'ailleurs, 1'esprit de clocher ; cela pro-
vient d'une observation inexacte. Ce d6par-
tement forme une masse compact, bien qu'il
soit divis6 en communes distinctes. Le pou-
1. On appelle a coui en Haiti une sorte d'ustensile
de manage populaire que l'on obtient en vidant une
calebasse de son contenu et en la partageant dans le
sens de sa longueur en deux parties 6gales. On a ainsi
deuxespeces d 'cuelles don't 1 une, par sa parties conve-
xe, s'engage et s'adapte facilement dans la parties con-
'cave de l'autre : on dit alors que L'UNE COUVRE L'AUTHB









40 L'ERREUR RiVOLUTIONNAIRE

voir central ne le met pas en tutelle, et son
emancipation tient A plus d'une cause. Le
Nord doit moins son ind6pendance A ses gor-
ges, a ses escarpements, qu'au sentiment qui
f'anime. v (1)
Nous reviendrons plus loin sur l'opinion de
Jdremie qui, dans l'exposd qu'il faith de cette
....question,- tel que nous le verrons plus
avant,- semble prendre les effects pour la
o-' cause. Notons seulement ici que l'6crivain,
lui aussi, affirmed la personnalit6 special
de cette region et la reconnait volontiers
animee d'un sentiment qui la fait distinguer.
Les faits confirment l'assertion des histo-
riens. Que de fois, dans le sikle que nous
venons de vivre, des tendances franchement
separatistes ne se sont-elles pas affirm6es entire
le Nord et le reste du pays Elles ont toujours
paru disproportionn6es avec la cause apparen-
te qui les faisait naltre, et de fait, ii serait
fort peu comprehensible que l'unite national
haitienne se fit si souvent trouv6e sous la
dependance du sort de telle ou tell candida-
ture pr6sidentielle, s'il fallait ne pas consid6-
rer que ces tendances A la separation ont une
cause premiere plus profonde et plus reelle,
que les circonstances politiques fortuites,
dans cette difference meme de formation.
Deux points sont done pour nous bien ac-
quis, don't l'un est la consequence de l'autre:
c'est, d'abord, l'existence dans la formation
haitienne, de deux tendances nettement oppo-
1, L'EFFORT, p. 254









ET NOTRE ATAT SOCIAL


sees, observes par la plupart des ecrivains
des choses d'Haiti et expliqudes au gr6 des
idees de ehacun ; c'est ensuite la superioritd
de la region septentrionale, puisquec'est celle-
ci qui est jalousde, qui porte ombrage et qui,
d'ailleurs, d6tient le plus souvent la prepon-
derance politique.
D'oh vient cette opposition de tendances et
pourquoila superiority se trouve-t-elle attache
A celles-ci plut6t qu'A celles-lA ? C'est ce que
j'ambitionne de d6gager par l'examen et l'ex-
plication de certain faits de notre histoire.
La science social a nettement etabli que le
degree de prosperity d'un pays est en raison
directed du developpement des int6rets prives
et en raisoninversede celui des Pouvoirs pu-
blics et de la puissance administrative : c'est la
part diffdrente faite aut preoccupations de la
vie publique et de la vie priv6e qui permet
d'expliquer la constitution social des divers
pays et qui autorise de les classer en societ6s
particularistes et en soci6t6s communautaires,
selon que l'initiative priv6e y est plus ou
moins d6veloppee et l'action des Pouvoirs
publics plus ou moins restreinte. Nous.savons
dejA que les societes anglo-saxonnes doivent
leur supdriorit6 precis6ment A la pr6ponde-
rance de la vie privde sur la vie publique et
leur seul spectacle nous dispense de plus
amples demonstrations.
Cette proposition 6tant admise, il n'est pas
indifferent pour l'avenir d'une society que lor-
ganisation de la vie priv6e pr6cbde on suive









42 L'ERREUR BEVOLUTIONNAIRE

celle des Pouvoirs publics. En effet, celle de
ces deux forces sociales, qui pr6existe A l'au-
tre, a chance dec onserver le b6n6fice d'une
certain advance qui tournera au profit ou au
dommage de l'organisation social, selon que
cette advance aura 6et prise par la vie privde
ou par la vie publique. Quelques examples
l'dtabliront facilement.
Le premier de ces examples est haitien.
Lorsque l'ind6pendance national eut dte un
fait accompli, la soci6t6 indigene se trouva
e;onstituee par une masse d'individus esclaves
la veille encore, vaguement entremel6e par
uoe population clairsem6e d'Jommes libres,
le tout ddnu6 de toute organisation de la vie
priv6e.
,II ne pouvait, en effet, etre question d'aucu-
ne vie private organisde, pour des 6tres la plu-
part strangers au plus rudimentaire sentiment
de personnalite et qui, pour la premiere fois,se
trouvaient en pleine possession d'eux-m6mes.
En revanche, A la minute m6me de la procla-
mation de l'ind6pendance, la society haitienne
se trouva nee coiffde de ses premiers Pouyoirs
publics. En outre, chacun croyant d'instinct,
en vertu meme de la formation antdrieure,
que le salut social devait depondre de la
constitution memr de ces Pouvoirs, se mit a
travailler au grand oeuvre avec la chaude ar-
deur revolutionnaire que nous savons.
De sorte que, on pent le dire, non seu-
lement, d'un commun accord, on tournait
dos aux preoccupations de la vie priv6e, mais









ET NOTRE ETAT SOCIAL 43

encore celles de la vie publique absorbaient
les forces sociales tout entibres. Si, dans ces
conditions, la vie publique a pris sur la vie
priv6e une advance de plus en plus considera-
ble, on n'a qu'A examiner les r6sultats pour
s'en convaincre. Nous insisterons davantage,
dans le course de cette 6tude, sur ce point
qui constitute d'ailleurs le plus important de
notre demonstration.
A c6te de notre'histoire particuliere, I'his-
toire gn6erale nous offre, au contraire, quel-
ques examples bien caracterises d'Etats se
constituaut par l'organisation de la vie privde
pr6alablement A tout 6tablissement des Pou-
voir publics. Tels sont les Etats-Unis d'Amdri-
que.
Les premiers emigrants qui s'6tablirent sur
la terre americaine ont commence, en effet,
par constituer leur vie priv6e avant d'arriver,
graduellement et dans l'ordre meme de la
naissance des besoins sociaux, A organiser
leurs Etats, c'est-&-dire leurs Pouvoirs pu-
blics ; et forc6ment l'organisation politique
de ces Etats dut se modeler sur les n6cessites
de la vie privee. Aussi bien, l'organisation
de la vieapublique, ch,.z les Am6ricains, varie-
t-elle sensiblement d'un Etat a l'autre.
La NorvBge nous fournit un second exem-
pie de ce cas. Lorsque les families patriarca-
les do la plaine Baltique eurent touched le
versant oriental de la Scandinavie et que les
migrants eurent gagn6 individuellement le
versant occidental repr6sentant la Norvyge,








44 L'ERREUR REVOLUTIONNAIRE

ce dernier pays se trouvait vacant. Subissant
les conditions du Lieu et du Travail, ces
migrants durent s'6tablir par manages isolds
sur leur domaine, dchangeant ainsi leur an-
cienneformation patriarcale et communautaire
contre la formation particulariste nouvelle.
Et comme ce ph6nomene social, de la plus
grande importance, s'est accompli, sur ce
territoire scandinave,'pour la premiere fois
dans 'histoire, ce sont ces families qui, apres
avoir reQu dans la Plaine saxonne la derniere
6bauche de la nouvelle formation, oat pro-
page et disperse partout dans le monde le
type particulartste. (1)
Eh bien, ces premieres families norv6gien-
nes ont si bien et si fortement organism leur
vie privee que,' lorsqu'il s'est agi pour elles
de constituer leur vie publique, elles le firent
en donnant A leurs Pouvoirs publics le mini-
mum de droits possible et en lea plagant, vis-
A-vis des droits priv6s, dans un 6tat radical
de d6pendance et de subordination.
S'il faut un troisibme example de la pr6-
existence des interets privds, nous pouvons
le trouver dans l'Angleterre, o-f la vie pri-
?ve, representee par le paysan saxon, a
surv6cu A toutes les co:iquites et A toutes
les dominations et a finalement predomin6

1 Lire dans le MATiN, POURQUOINOTRE CHAMPAGNE ANGLO
SAXONNE,- notre s6rie de demonstrations sur ce sujet
ui, pour la premiere fois, a Wtd trait et expose par
Henri de Tourville dans son HfsTofRE DE LA FORMATION
PARTICULARISTE.









ET NOTRE ETAT SOCIAL 45

au milieu de toutes -les agitations politiques
don't ce pays a e6t secoue. Aussi bien,
dans la constitution social de l'Angleterre, les
Pouvoirs publics, on le salt, sont tres sensi-
blement restreints, tandis que l'action privee
y est considerablement developpde.
Ce qui se degage de tous ces faits, c'est
que la predominance de la vie privee sur
la vie publique est un gage certain de supe-
rioritd social, et que la condition de prdexis-
tence est elle-meme uh gage non moins certain
de cette pr6pond6rance.

En rapprochant maintenant toutes les con-
clusions auxquelles nous sommes jusqu'ici
arrives, le lecteur peut entrevoir la these que
je me propose de d6velopper dans cette 6tu-
de, a savoir que:
La superiorild social du Nord d'Haiti rdsul-
te de la prdponddrance, jurqu'd un certain temps
du moins, de la vie privie sur la vie publique,
circonstance qui ne s'est paf trouvie rdalisde-
nous verrons pourquoi-- dans le Sud et l'Ouest;

Cette prdpond6rance de la vie privee ( ans le
Nord a dtd elle-mdme favorisde par la prdexis-
tence des interdts Iri,,s par rapport d lIa consti-
tution des Pouvoirs publies.
Voyons si les faits historiques sont d'ac-
cord avec ces conclusions.









CHAPITRE IV


Flibustiers et Boucaniers

Leur quality de a Normands a ne suffit
pas pour expliquer leur for-
mation.

Vers le milieu du seizieme siccle, la
petite fie de la Tortue fut occupee par les
oucaniers et les Flibustiers, ces fameux et
illustres avanturiers qui, par leurs iddes d'in-
dependance, meriterent que le nom de R6-
publique fft donnd a leur bande. II n'est
pas inutile de redire le 'caractere entrepre-
nant et hardi qui caracterisait les cito-
yens de cette sorte de Rdpublique.
Bien que la traite maritime fut deja large-
ment pratiquee par les Hollandais et que ceux-
ci entretinssent avec eux, des leur 6tablis-
sement a la Tortue, un commerce des plus
actifs, ces bizarre r6publicains ne songerent
pas absolument A se donner des esclaves nB-
gres; ils s'accommoderent, pour leurs plan-
tations et cultures, d'engag6s volontaires
que des FranQais de Dieppe leur amenaient,
r en vertu de bons contracts, que ces malheu-
reux avaient passes par devant notaires
avant leur depart de France. D
De sorte que la colonie naissante etait
composee, dit Charlevoix, de quatre sortes de
personnel: de Boucaniers qui s'occupaient de








L'ERREUR REVOLUTIONNAIRE 47

la chasse; de Flibustiers qui courraient les
mers ; d'Habitants, qui cultivaient les terres;
et d'Engages, qui pour la plupart demeuraient
avec les Habitants et les Boucaniers... Ils vi-
vaient entire eux en fort bonne intelligence, et
ils avaient 6tabliune sorte de gouvernement de-
mocratique; chaque personnel libre avait une
autoritd despotique dans son habitation, et
chaque capitaine 6tait souverain sur son bord
tant qu'il en avait le commandement; mais
on pouvait le lui 6ter. (1)
Le constant ombrage des Espagnols causa bien
des ennuis A la Republique aventuriere, mais
sans pouvoir arr6ter le ddveloppement de la
Tortue qui, en moins de vingt anndes, se peu-
pla si extraordinairement qu l'on pensa, en
1653, A d6verser son trop-plein sur la c6te
de Saint-Domingue, qui d'ailleurs, selon nous,
comme on le verra plus loin,-- se trouvait
dejA occupee par differentes migrations de
Boucaniers.
On ne peut se lasser d'admirer la force
de resistance et la prodigieuse vitality de
cette poign6e d'hommes qui, durantpres d'un
siccle, ont pu si 6nergiquement resister aux
assauts rep6t6s de la plus grande monar-
chie qui fiut alors, possesseur elle-meme des
deux tiers de 'ile et d6poss6d6e sans retour,
par ces aventuriers, de cette ile de la Tortue
don't ils firent leur quartier-general et comme
leur m6tropole.
La colonisation espagnole, purement admi-
(1) Loc. cit., page 9.








48 L'BRREUR RAVOLUTIONNAIRE

nistrative et outrancibrement fonctionnariste,
dut se reconnattre impuissante devant l'intrd-
piditd individuelle des citoyens de la Rdpu-
blique aventuriere, et ceci dedj t6moigne de
la vigueur de temperament qui caractdri-
se les individus qui entreprennent de fair
de la colonisation libre et qui savent n'avoir
pas derriere eux l'appui d'aucune force pu-
blique. Au fait, la colonie espagnole de Saint-
Domingue a etait A ce moment, dit M. Leger,
en pleine ddeadence. Ddja et mome a la
necessity de se mettre A l'abri des depr6da-
tions de leurs terrible adversaires avait por-
td les Espagnols A se concentrer dans l'inte-
rieur de lile de Saint-Domingue. D (1)
C'est le spectacle de cette lutte si apparem-
ment indgale, mais que les progrbs contem-
porains des 6tudes sociales nous expliquent
amplement, qui a suggedr A Charlevoix les.
reflexions suivantes : ( La colonie frangaise
pouvait etre regard6e comme un arbrisseau
plante dans une bonne terre, ofi il a pris ra-
cine, et of it croit et se fortifie de jour en
jour, d'une maniere sensible; au lieu que la
colonie espagnole dtait comme un arbre, qui
est sur le retour et ne prend plus de nonrritu-
re. L'accroissement de l'une.et la decadence
de l'autre eurent des progrbs d'autant plus
rapides, que celle-ci n'avait gubre pour le
soutenir que ses propres forces presqu'en-
tierement dpuis6es, au lieu que celle-lI 6tait

3. HAITI, SON HISTOIRB ET SFS DtTRACTEUIS, p ge 30









ET NOTRE ATAT SOCIAL 49

soutenue de deux Corps qui, avec ses Ha-
bitants, composaient cette Republique formi-
dable d'aventuriers, laquelle donnait d6ja
bien de la jalousie aux Espagnols des Indes
et fit bient6t trembler les provinces les plus
reculees de ce vates empire. (1)

Qu'dtaient au just ces 6tranges aventuriers
qui etaient arrives a crer cette sorte de R6pu-
blique priv6e si redoutable ?
Tous les ecrivains conviennent sans pei-
ne qu'ils s'6taient recrutes en grande parties
parmi les Francais et les Anglais et que le
plus grand nombre etaient Normands d'ori-
gine. Cependant dire d'eux qu'ils etaient des
avanturiers et pr6ciser leur nationality ne
suffit pas pour expliquer bien des choses
es entielles : entire autres leur singuliere or-
ganisation, leur esprit de discipline, la hierar-
chisation de leur situation.
II imported pourtant d'etre entierement fixd
sur ces points, car ils sont indispensables
pour expliquer eux-m6mes 1'6tonnante pros-
perit6 a laquelle est arrive plus tard la
colonisation frangaise a Saint-Domingue.
Un dpais prej ug6 attribue aveugl6ment le
m6rite de cette prosp6rit6 a la m6tropole
fraacaise et Saint-Domingue sert souvent
d'argument en faveur des pr6tendues aptitudes
colonisatrices de la France. Les Bcrits de la
plupart des ecrivains et historiensifrancais et
haitiens respirent cette croyance aussi fausse
1 Loc. cit, page 42.









50 L'ERREU R R-IV0 LUTIONNAIRE

qu'universelle, don't je retrouve un recent
echo dans une serie d'articles publids par un
Haitien des plus remarquables, le Docteur
Nemours Auguste, pour combattre la plupart
des vues que j'ai exprimdes dans 1'Etude sur
Ie temperament haitien et qui dit: a On va jus-
qu'A dispute a la France son aptitude a la
colonisation ; et c'est dans cette ile qui fut
Saint-Domingue,... que l'on ne craint pas de
soutenir ce paradoxe surann6 et si souvent
refute. ) (1)
Et alors la revol'e des esclaves et I'inde-
pendance haitienne apparaissent, dans une
semblable conception des choses, come des
dvenements trouble-f6te qui sont venus 6tein-
dre une si brillante splendeur.
II ett cependant suffi de considerer que la
splendid colonisation francaise de Saint-Do-
mingue n'a Wte rdeditee sur aucun autre
point du globe, pour admettre qu'elle ne peut.
pas, dans ces conditions, servir de measure
pour appr6cier le g6nie colonisateur de la
France ; a ce point de vue, Saint-Domingue
devrait plut6t apparaitre comme un type ex-
ceptionnel de colonie francaise.
II eft surtout suffi de consid6rer, come
je le ferai dans le course de ce livre en essa-
yant d'expliquer le fait, le changement im-
portant survenu dans la quality des emigrants
franQais A partir d'un certain moment, que
je tacherai de prdciser, et, partant, dans les
procddds de colonisation, pour reconnaitre
1 Le NOUVELLISTE du 6 Aofit 1908.









ET NOTRE ATAT SOCIAL 51

que la France, prise comme nation, comme
corps social, a exerc6 une intervention plut6t
nefaste dans les affaires coloniales et que
la formation francaise a plut6t fait perdre ce
coin de terre aux particuliers qui le d6tenaient.
Que voilI des conclusions contraires aux
iddes repandues et reques Aussi bien, j'es-
pere arriver A les justifier, si le lecteur veut
me pr6ter sa bienveillante attention, et A eta-
blir que le a paradoxe n'est pas du c6t6 que
croit le Dr Nemours Auguste, et avec lui tant
de FranQais et d'Haitiens.
Au vrai, les 'premiers colons de Saint-Do-
mingue,-et ilne peut y avoir de contradiction
sur ce point,- sont prdcis6ment ce group
d'aventuriersdont ilest ici question. Iln'ya pas
solution de continuity entire eux et les pre-
miers a Habitants s6dentaires de l'ile, et
nous avons vu precedemment que les t Habi-
tants ,- c'est-a-dire les planters, les pro-
pri6taires a d'habitation D, constituaient
une classes sp6ciale de leur society aventu-
ribre.
Une erreur assez communement repandue
consist A croire que les Boucaniers auraient
pr6cede les Flibustiers A Saint-Domingue et
que les premiers auraient embrasse la fli-
buste, apres la ruine de leur industries de chas-
se par les Espagnols. J. N. Leger partage cette
erreur quand il dit: a 1ls ( les Boucaniers )
s'adonnaient a la chasse des boeufs sauvages
don't. ils conservaient la viande en la faisant
fumer sur des brasiers nommds. boucans 3;









52 L'ERREUR RIVOLUTIONNAIRE

d'of leur nom de boucaniers. Mais traques
par les Espagnols, its ne tarderent pas A se
livrer A la piraterie. Sous le nom de flibus-
tiers, ils devinrent la terreur des Antilles. (l)
Nous avons vu comment, d'apres Charle-
voix, ces deux corps d'aventuriers etaient
coexistants, bien que cet historien semble fai-
re A son tour erreur en placant dans l'annee
1630 leur arrive A Saint-Domingue. (2)
La veritd semble que les premiers Normands
ont abord6 la cote nord de Saint-Domingue
en 1553 (3) et se sont installs Boucaniers,
il n'est pas difficile de saisir pourquoi. C'est
que,- et c'est lI un fait d'observation cou-
rante pour tous ceux qui s'occupent d'dtudes
sociales,- les homes, des qu'ils se trou-
vent en contact avec la nature physique, ont
tendance A se livrer, pour subvenir A leurs
besoins, aux travaux les plus faciles et les
plus attrayants. Or, dans l'6tat de Saint-Do-
mingue, ces travaux 6taient reprdsent6s pr6-
cis6ment par la chasse, mille fois plus attra-
yante que la piraterie et surtout que la cul-
ture.
Vers l'an 1600, une nouvelle emigration de
Normands vint infester la mer des Antilles
de la presence des Flibustiers. Cette derniere
emigration eut pour effet d'6eargir le champ

1 HAITI, SON HISTOiRE, SES D9TRACTEURS, pages
30 et 31.
2 HISTOIRE DE SAINT-DOMiNGUE, t. Ji, page 6
3 A de Preville, la COLONIE DE ST-DOMINGUE, Sc. So-
ciale t. n, p. 235.









ET NOTRE ATAT SOCIAL 53

d'action de la bande aventuriere qui, sous
le nom de SocidtS des freres de la Cote,'com-
menca a se cr6er avec les Espagnols de la
parties orientale de l'ile des rapports de voi-
sinage tres inquietants pour ceux-ci. (1)
Vers 1630 (2), en effet, la colonie espagnole
fut 6tonn6e de l'apparition de ceshommes fa-
rouches que, A partir de ce moment, elle es-
saya d'andantir avec les plus grands con-
cours m6tropolitains.
L'erreur de Charlevoix vient done de ce
qu'il confondit les premieres manifestations
de ces aventuriers au regard 'des Espagnols
avec leur entree en scene sur la c6te de
Saint-Domingue.
Les derniers emigrants s'installerent Fli-
bustiers parce que, d'une part, le metier de
chasseur pratiqu6 depuis un demi-siecle en-
viron par les Boucaniers devenait de plus en
plus prdcaire et qu'il la serait davantage si
le nombre des chassaurs venait A s'accroifre
outre measure ; que d'autre part, l'hostilit6
espagnole, qui commaenait A sourdre, leur
commandait de conserve sur mer une force
defensive organis6e ; et que, en dernier lieu,
ces emigrants ne devinrent pas, comme on a
1'air de le croire, flibustiers a leur arrive

(1) Je ne veux pas dire qu'il v ait eu deux 6migra-
tions de ces aventuriers A Saint-bomingue, mais qu'il
y a eu deux sortes d'6migrations.
2 M. de PrBville dit : a Dans le premier tiers de dix.
septieme slicle. v









54 L'ERREUR BRVOLUTIONNAIRE

dans la mer des Antilles, (1) mais qu'ils arri-
verent dans Saint-Domingue munis de leur
formation maritime et pratiquant dejA le mb-
tier de la mer. C'est m6me la pratique de ce
metier qui les amena dans les parages de
Saint-Domingue; c'est un point que le lec-
teur ne tardera pas A voir completement de-
montre.

Nous avons fait faire un pas 'a la question
et nous tenons un point important: c'est que
les deux categories d'emigrants qui ont cons-
titu6 les Boucaniers et les Flibustiers, bien
que de commune origine normande, n'avaient
pas la meme formation. M.dePreville leco; fir-
me par les lignes suivantes : c L'6migration qui
se dirigeait de la Normandie vers Saint-Do-
mingue n'6tait pas absolument homogene ;
elle comprenait deux elements diff6rents,
quoique rapproch6s en bien des points : les
jeunes gens parties des fiefs de 1' int6rieur, et
ceux qui provenaient directment des p6cheurs
du littoral. ) (2)
Ici se pose une question interessante ou
plut6t revient, sons nne forme plus precise,
la question posee plus haut; A savoir pour-
quoi ces migrants 6tai6nt-ils d'origine nor-
mande et en vertu de quelle force 'd'expan-
sion particuliBre la Normandie frangaise
a-t-elle pu ainsi, dans le passe, fournir A un
1 C'est IA, en effet, une opinion trbs g6n6ralement
partag6e.
2 Loc, cit., page 248









IT NOTE ATAT SOCIAL 55

pays lointain et situ6 dans un monde diffe-
rent, une population si intr6pidement doude ?
Et pourquoi ne peut-elle plus faire dans le
present ce qu'elle a pu faire dans le passe ?
Car dans les courants d'6migration actuels,
tels que ceux qui alimentent le Far-West ame-
ricain, la race normande ne parait pas jouer
un r6le actif, et l'on ne voit meme pas qu'elle
soit capable de prater A la colonisation fran-
Qaise, a I'heure pr6sente, aucun concours uti-
le, puisque le gouvernement frangais est obli-
g6, pour provoquer l'migration dans ses
propres colonies, d'avoir recous a d'abusives
subventions et a tous autres moyens aussi
inefficaces qu'artificiels. (1)
Autant de questions qui s'l6ucideront d'el-
les-m6mes par tout ce que nous allons dire
des qualities d'expansion de la race qui a
fourni a notre sol sa plus fructueuse 6mi-
gration.

1 On peut lire, au sujet de l'Algrie, par example,
mon article : Faits de colonisation )),dans la Matin du
7 Sept. 1908.










CHAPITRE V


Flibustiers et Boucaniers

Leur formation 6tait norv6gienne
et particulariste

Nous avons parl6 plus haut de la trans-
formation qae durent subir les emigrants
goths originairement constitu6s en families
pairiarcales, lorsqu'ils eurent touch les ri-
vages de la mer du Nord, sur le versant oc-
cidental de la Scandinavie : ils parent, en
raison de la contrainte exercee par les con-
ditions du Lieu et du Travail, changer leur
formation communautaire par la formation
particulariste, c'est-A-dire s'installer en mdna-
ges isolds au lieu de constituer des groups de
manages unis par les liens du sang, sous l'au
toritd incontestee d'un ancetre patriarche.
Les conditions physiques du fiord norve-
gien ne permettaient pas, en effet, de mainte-
nir l'ancienne forme de groupement : l'exi-
guit6 du lieu devant servir a l'installation de
chaque manage et la nature peu cultivable du
sol limitaient necessairement le groupement
familial.
Le caractere poissonneux des rivages de la
mer du Nord invitait naturellement les emi-
grants A se livrer A la p6che et A la peche en
petite barque, la famille, comme je viens de
le dire, 6tant essentiellement constitute par









L'ERREUR RAVOLUTIONNAIRE


un simple manage. Mais les products de la pe-
che venant de temps en temps A manquer,-
l'afflux des harengs ne se faisant que par des
migrations p6riodiques,- ces families de p6-
cheurs durent'alors se livrer A la culture com-
me moyen accessoire d'existence.
Nous avons done devant nous des families
de p4cheurs-cultivateurs r6unissant en elles les
qualit6s essentielles des races colonisatrices :
la pratique de la peche rendant habituelle
la frequentation de la meret familiarisant, par
consequent, avec le goit.des ventures lointai-
nes; et la culture cr6ant le contact intime de
l'homme avecla terre et le portant a s'implanter
solidement surle sol qu'il d6friche et feconde.
Ce n'est pas tout et voici une nouvelle cir-
constance qui vient singulierement accentuer
ces aptitudes A la colonisation agricole : le
pecheur norv6gien, en raison meme de 1'exi-
guit6 du foyer, qui ne peut contenir qu'un
simple manage, et du peu de qualit6s culti-
vables du sol, qui peut difficilement arriver A
nourrir plus d'un simple menage, le pecheur
norv6gien, disons-nous, ne peut transmettre
ce foyer et ce domaine qu'A un seul. de ses
enfants choisi comme heritier, car, au surplus,
domaine et foyer se trouvent par leur nature
absolument indivisibles et impartageables.
Les autres enfants sont done obliges d'aller
se cr6er au dehors des moyens d'existence et
c'est en vue de ces 6tablissements au dehors
que le pere est sollicit6 de dresser les enfants
da des habitudes d'initiative, d'6nergie et









58 L'ERREUR RIEVOLUTIONNAIRE

d'independance susceptibles de leur permet-
tred'affronter victorieusement les circontances
difficiles avec lesquelles ils peuvent, dans les
pays dloign6s, se trouver aux prises.
Je viens de faire en deux mots la descrip-
tion du type social norvegien et de la forme
supdrieure de famille appel6e : famillk-souche,
c'est-A-direcelle danslaquelleun des fils choisi
comme unique hdritier des avantages et des
charges de la famille, a pour mission de
perpdtuer dans le foyer et le domaine les tra
editions familiales, et dans laquelle les cadets,
matdriellement desherit6s, mais fortement
arms d'une education 6nergique et d'ailleurs
aides autant que possible de la subvention
familiale, vont r6pandre au loin les qualit6s
et traditions de la race.
Ces considerations nous mettent A meme
de constater que I'aptitude A la colonisation
ne s'improvise pas, qu'elle est le rdsultat de
la constitution des soci6tes en familles-souches;
qire cette constitution seule explique les qua-
lites expansives des races anglaise, scandi-
nave, ambricaine, allemande, (en ce qui con-
cerne les parties de l'Allemagne oui ce type
de famille existe ), et que l'on force sensi-
blement la nature des choses en voulant faire
admettre, A coup de raisonnements et d'abs-
tractions, que la France, par example, qui a
ruin6 et d6truit chez elle la formation parti-
culariste et la famille-souche, a, autant que
d'autres, des aptitudes pour coloniser et pour
se rdpandre au dehors.









ET NOTRE ATAT SOCIAL


Ces points dtant exposes et les Norvegiens
etant ainsi connus chez eux, nous allons les
voir en action et nous rendre compete s'ils
ont justified dans le passe les hautes qualities
que je viens de faire entrevoir au lecteur. II
me p ermettra de lui mettre sous les yeux des
textes plus autoris6s que mon humble prose.
Les Romains, dit Demolins, eurent deux
grands sujets d'6tonnement et d'effroi. (1)

Le second fut I'entr~e en scene d'une au-
tre serie d'envahisseurs, venant cette fois, non
plus de l'Orient, mais du Nord, et qui fut,
pour eux, tout aussi inexplicable.

L'Ltonnement des Romains fut si grand
qu'ils donnerent A la Scandinavie, par la
bouche du Goth Jornandes, le nom de i offici-
cina gentium, vagina gentium ,, a fabrique de
peuples, mere de peuples. )
& Les historians ont senti qu'il y avait 14
un probleme, don't its dtaient impuissants a
determiner la cause. (2)

a .... La NorvBge, par le d6veloppement ex-
traordinaire de ses rivages et par la faible
6tendue de son sol cultivable, ne pouvait
donner naissance, surtout dans la parties sep-
tentrionale, qj'A une race de pecheurs ; les
(1) COMMENT LES SOCI]TES COMPLIQUEES sont ISSUES
DES SOCI~TES SIMPLES, Sc. Soc. t. II, pages 121 et suiv.
(2) L'explication de ce ph6nomene n'a Wt6 trouv6e
que depuis les travaux de Le Play et de ses continua-
teurs.









L'ERREUR RBVOLUTIONNAI RE


jeunes gens n'y trouvent pas les facilities qui
s'offrent ailleurs pour l'6tablissement d'ex-
ploitations rurales; il fautqu'ils aillent chercher
fortune au loin. Cette n6cessite s'impose au
plus grand nombre de ceux qui, suivant les
pratiques de la famille-souche, n'ont pas 6t6
choisis comme h6ritlers de la barque de pe-
che.
a Ainsi prit naissance, sur ces rivages, l'ha-
bitude d'exp6ditions p6riodiques exclusive-
ment composees de jeunes guerriers.
(Le premier chroniqueurquisignale cet usa-
ge est Odon, abb6 de Normandie, mort en
942, qui avait 6te temoin de l'etablissement
des Normands en France. Odon affirme que
Hasting, un des plus fameux chefs normands
qui ravagkrent la France, 6tait sorti de sa pa-
trie, en vertu de cette coutume.
a Les autres chroniqueurs de Normandie,
qui ont ecrit au milieu des descendants des
pirates du Nord, affirment le meme fait, en ci-
tant des chefs fameux qui furent obliges de
quitter leur patrie et qui vinrent ravager la
France. Dudon de Saint-Quentin ne fait que
repeter I'asserlion d'Olon. Guilla'me de Ja-
midges dit quelque chose de plus : il assure
que les ies danoises atart remplies de monde,
une ancienne loi, sanctionnee par les rois, en-
joignait A tous les jeunes gens, d l'exception
d'un des fils, d'dmigrer pour s'6tablir ailleurs
A l'aide de leurs armes. D
u.... Robert Vace dit que ces migrations
avaient lieu, parce que la population dtait tres









ET NOTRg ATAT SOCIAL 61

nombreuse. Un auteur anglais du moyen age,
Jean Wallingford, assure aussi que ce fat un
usage g6enral de ces peuples....,
a Cesiexp6ditions annuelles paraissent avoir
te6 en usage tres anciennement; les Suddois,
nous disent les Sagas scandinaves, furent me-
contents de leur roi Olar parce qu'il negligeait
de se signaler par des expeditions annuelles
centre la Finlande, 1'Estho ie, la Courlande,
etc.

C Ces expeditions ne pouvant se faire sur les
petites barques de pcche..., on dquipait des
bateaux capable de contenir un certain nom-
bre de guerriers et d'affronter les tempetes.
e Les plus petits avaient douze rangs de
rames et leur dquipage se composait d'un pi-
lote et de douze matelots.
i Le type intermediaire.... 6tait muni de
vingt bans de rameurs.
a Les bateaux du plus grand type avaient
de hauts bords et dtaient garnis de fer. Quel-
quefois, on elevait sur la poupe des tours d'oif
on lancait sur 1'ennemi des pierres et des
fleches.
< C'est sur ces barques que montaient,
chaque ann6e, g6neralement au printemps, les
jeunes Scandinaves qui, en vertu de la consti-
tution de la famille, devaient aller chercher
un dtablissement au dehors. )

On le voit, les Scandinaves, et particuliere-
meot les Norvegiens, n'y allaient pas de









62 L'ERREUR R&VOLUTIONNAIRE

main morte, mais il me tarde d'dtablir le lien
qui les unit aux Normands, et pour cela, je
laisserai de c6tf leurs autres invasions pour
arriver imm6diatement A cells qui se sont
abattues sur la Gaule.
C'est en 991 que, sous la 'conduite de Rol-
lon, ils envahirent la Normandie francaise.
Toutefois, le nom de a~Normands v, d'hom-
mes du Nord, fat, longtemps avant cette inva-
sion, donnd aux Scandinaves pour indiquer
le lieu d'oi ils venaient, mais plus specialement
aux Norv6giens. Voici comment Demolins
le signal en indiquant les sourcesqui dtablis-
sent cette assertion :
a Le point de depart des invasions scandi-
naves dtait la Norvgge ; les autres rivages de
la mer du :Nord ne donnerent naissance A
des migrations du meme genre que plus tard,
lorsque les essaims venus de la NorvBge s'y
furent dtablis et multiplies.
a L'Anonyme de Ravenne, vraisemblable-
ment d'origine scandinave, 6crit, au huitie-
me sibcle, que le pays des Normands dtait au
Nord de la Norvege. ( De Gdographia libri V. )
c La NorvBge 6tait d6signee sp6cialement
par les Scandinaves comme le pays des Nor-
mands. Dans la relation du scandinave Other,
faite au neuvibme sickle et inseree par le
roi Alfred dans sa traduction anglo-saxonne
d'Orose, il est dit que les Northmen ha-
bitent a l'ouest de la Suede et que le Northman-
na land est une contr6e longue et dtroite. Cetta
designation ne peut s'appliquer qu'A la Nor-








ZT NOTRE iTAT SOCIAL

evge. (:Mdmoires de l'Acad. des belles-lettres de
Stockholm, t. VIII.)
a Dans la Saga islandaise, Harald, premier
roi de Norv6ge, est ddsignd sous le nom de
roi des Normands. Dans un grand nombre de
passages, Snorro, historian islandais du dou-
zimme sibcle, n'appelle Normands que les Nor-
vegiens seuls. (4V. E. Muller, Bibliotheque des
Sagas. t. II, p. 296. ) La reputation des Nor-
v6giens fit 6tendre le nom de Normands
qu'ils port ient A tous les pirates qui venaient
de la Baltique sans distinction de nation. II
devint un nom gdndrique. N6anmoins la plu-
part de ces pirates dtaient des Norvdgiens.
( Depping, Hist. des expeditions maritimes des
Normands, p. 266-267. ) (1)
D'ailleurs, nos souvenirs classiques confir-
ment tout ce qui pr6cede, et dans la Fille de
Roland, le potte met dans la bouche de
Charlemagne le vers suivant :
C'est bien le vent du Nord qui me souffle au visage
pour marquer combien la crainte des Nor-
mands attrista les dernibres annees du grand
empereur.
a II 6tait un jour dans une ville situde sur
le bord de la mer; il venait de se mettre A
table, lorsque des pirates normands, months
sur. leurs barques, parurent en vue du port.
Quelques-uns'de ses officers les prirent pour
des marchands juifs, les autres pour des Afri-
cains ou des Bretons. Mais Charles, plus clair-
(1) LOC. cit, p. 124-125, note.









64 L'ERREUR R9VOLUTIONNAIRE

voyant, reconnut & la s, ~cture et a la rapidi-
t6 de ces navires, que n'dtaient pas des
embarcations de commerce, mais de guerre.
i- v Ces vaisseaux, s'dcria-t-il, d'apres un con-
temporain, sont remplis non de marchandi-
ses, mais d'implacables ennemis > Les Nor-
mands, cependant, ayant appris la presence
de celui qu'ils avaient coutume de nommer
Charles au Marteau, s'enfuirent A toutes voi-
les. Charles se levant alors de table et s'appu-
yant sur une fenetre, y demeura longtemps
pensif, le visage inond6 de larmes : a Savez-
vous, dit-il A ses fiddles, pourquoi je pleure?
Je ne crains pas les''menaces de ces gens-lA;
mais je m'afflige que, de mon vivant, ils
aient eu l'audace d'insulter ce rivage et je prd-
vois les maux qu'ils front A mes descendants
et A leurs sujets Ces tristes provisions de-
vaient bient6t se r6aliser : quelques ann6es
plus'tard, les Normands infestaient toutes les
c6tes de la Gaule, remontaient les fleuves et
faisaient leur apparition sous les murs mime
de Paris. o (1)
Les homes du Nord, les Norvegiens, ins-
pirant de l'ombrage A Charlemagne, voilA qui
est de l'inprdvu dans l'histoire !
Done, en 991, ils conquirent la Normandie,
s'y installerent. a C'est ainsi, dcrit Demolins,
quelejarlRegnvold s'6tablit, enNormandie,dans
le pays de Bray. II se constitua un domaine
dans les terres de Gournay, de la Fert6 et de
Gaillefontaine ; aux vikings, ou chefs de bar-
(1) Loc. cit., p. 132-133.








ET NOTRE ATAT SOCIAL 65

ques, il donna des gord, en francais court, vil-
la ou mesnil. Les simples guerriers se con-
tentbrent de domaines moins Mtendus... de
villages ou de simples hameaux... Chacun
donna son nom a sa residence et c'est ainsi
que, dans les villages de Lodinconrt, Har-
dencourt, R6nicourt, Haincourt, Hallecourt,...
Bierville, Estouteville, Mesangeville,... Corne-
mesnil, Grumesnil,... etc, on retrouve encore
de nos jours le souvenir et la descendance de
ces anciens compagnons de Regnvold qui de-
vinrent les ancetres de la plus ancienne che-
valerie du pays de Bray. D (1)
Particularite digne d'6tre note: la Norman-
die tient prdcisement son nom de l'origine sep-
tentrionale des Scandinaves : North man.

VoilA done, irrdfutablement etablie, l'origi-
ne scandinave, particulierement norvdgienne,
& coup str particulariste, des Normands.
Mais nous avons cite plus haut l'opinion au-
toris6e de M. de Preville disant que l'Fmigra-
tion qui se dirigeait de la Normandie vers
Saint-Domingue n'6tait pas homogene; qu'elle
comprenait deux 6elments differents : les jeu-
nes gens parties des fiefs de l'interieur, et ceux
qui provenaient directement des picheurs du
littoral (2). C'est done que la population nor-
mande elle-m6me n' tait ras homogene et
comportait cette meme distinction, c'est-A-di-

1. Gobineau, d'aprfs Demolins, loc. cit., p, 134-135
2. Voir plus haut, page 54. .
'.A .' i ,









66 L'ERREUR RAVOLUTIONNAIRE

re une population s6dentaire residant A l'in.
terieur et une population, pour ainsi dire,
mobile et vivant sur mer.
En effet, lorsque les Normands, les hommes
du Nord, eurent envahi la Normandie, leurs
ravages firent fuir presque tout le fond de po-
pulation celtique qui s'y trouvait. a La d6vas-
tation avait 6td complete: on sait tout ce qui
a fui sur Paris devant les Normands et les
r6cits contemporains disent qu'on n'entendait
meme plus l'aboiement d'un chien dans l'im.
mense solitude des campagnes normandes. (1)
cQuand, maItre inconteslt de Rouen, du
pays de Caux, du Lieuvin (Lisieux ) et du
Bessin ( Bayeux ) qu'il avait ddvast6s, Rolf y
appela des habitants en leur promettant de
faire bonne police... a (2), deux categories
de paysans et de cullivateurs r6pondirent A
cet appel.
II en vint d'abord des terre3 franques voi-
sines Francs et Gallo-Romains- et ceux-
14 < ne doivent leur nom de Normands qu'A
ce qu'ils se trouverent sous la domination
des Normands. Ce qui atteste cette origin
francaise, c'est leur langue, la langue vul-
gaire du pays de COux, qui n'a jamais et6 le
scandinave, mais le francais: A telles ensei-
gnes que les vrais Normands ont da4 apprendrs
malgrdeuxle frangaisetoublierle scandinave. (3)
1. H. de Tourville,HisT. DB L& FORMATION PARTICULAR"
URSTE, p. 307.
2. Loc. cit. page 303' '
3. Idem, p. 307.









ET NOTRE ATAT SOCIAL 67

Nous saisissons lA, je prie le lecteur d'y
accorder toute son attention, une double evo-
lution trfs int6ressante vers la constitution du
type normand don't nous essayons d'expli-
quer la formation. Nous venons d'exprimer
une face de cette evolution: les Normands,
les q vrais Normands ,, c'est-A-dire les Scan-
dinaves, oublient leur langue propre et par-
lent le franrais. Cette particularity est A rete-
nir, car, A son d6faut, nous ne pourrons pas
plus tard nous expliquer la veritable forma-
tion des Flibustiers et des Boucaniers qui,
parlant le frangais, rappelleront difficilement
A l'espritleur souche rdelle, qui est scandinave.
Voici la second parties de cette evolution.
Ces <( Normands, paysans et cultivateurs,
qui n'dtaient que des Francs et des Gallo-Romains,
eurent 1'avantage, comme leurs maltres les
Normands, guerriers et feodaux, de s'instal-
ler A neuf dans un pays devaste oi tout s'or-
ganisa du meme coup. C'est ce qui explique
qu'ils aient Wtd si bien r6partis sur le sol selon
la coutume que les Vikings avaient vu suivre en
Norvege par leurs pay'sans picheurs-c6tiers. > (1)
Tandis done que les Scandinaves appren-
nent et parent le francais, la langue de leurs
paysans et cultivateurs francs et Gallo-Ro-
mains, ils imposent A ceux-ci leur organisa-
tion social, celle qu'ils ont a vu suivre en
NorvAge par leurs paysans pecheurs-c6tiers. v
On sait d'ailleurs que ce sont les hommes du
1. Idem.









68 L'ERREUR BiVOLUTIONNAIRE

Nord A formation particulariste qui ont im-
port6 dans 1'Europe occidentale le regime feo-
dal.
Mais ce qui a accentu6 plus considdrable-
ment encore la formation particulariste du ty-
pe normand, c'est que, A cote de ces paysans
Francs et Gallo-Romains, et r6pondant aussi
a l'appel de Rolf, une masse de purs paysans
saxons et norv6giens vinrent egalemenf s'eta-
blir en Normandie. a Ceux-IA, en general, pour
parler leur langue, s'etablirent aupres d'une
ancienne colonie saxonne, de trIs faible im-
portance, qui 6tait dans le pays Bessin ( pays
de Bayeux ), sorte de p tite plaine saxonne
dans le fond du golfe form par le Calvados
et la Manche. C'est la Basse-Normandie. LA on
parla longtemps le saion ou scandinave. Les
premiers dues de Normandie y envoyaient
leurs fils pour qu'ils apprissent la langue pa-
ternelle. ) (1).
SAinsiseforma cette caracteristique popula-
tion normande (s6dentaire)...recrutee de pay-
sans dans lespays du Nord que je viens de dire
et qui appartiennent en g6n6ral au type parti-
culariste. II s'y mela neanmoins ce qui subsis-
tait, dans une parties de ces regions, des d6-
bris de race gallo-rimaire ou gothique. L'ar-
riere-Normandie, plus interieure, qui fut ce-
dee plus A l'amiableaux envahisseurset moins
ravagee par eux, garde encore aujourd'hui
dans ses groupements en gros villages le ca-
ractere gallo-romain le plus manifest, et
1. Idem,









ET NOTRE ATAT SOCIAL 69

contrast tr6s, sensiblement sous ce rapport
avec le pays le plus voisin de la mer. V (1)
Je crois que nous tenons le type social des
a fiefs interieurs ), celui qui creera plus tard
migrationn des Boucaniers de Saint-Domin-
gue. Nous ferons d'ailleurs plus loin la preu-
ve de cette origine en parlant des Bouca-
niers et en relevant plusieurs points de simi-
litude entire leur organisation social et celle
des paysans et cultivateurs normands, tell
que ceux-ci la reQurent des chefs norvegiens.
Quant au typa social normand qui donna
lieu a l'6migration et A la presence des Fli-
bustiers sur les cotes de Saint-Dorningue, it
s'explique assez par tout ce que j'ai rapport
precedemment du temperament et de 1'intre-
pidit6 des pirates norvegiens. D'ailleurs, com-
me pour les Boucaniers, je comparerai leur
organisation social A celle des fameux Rois
de la mer scandinaves pour faire plus ample-
ment ressortir la communaut6 de race et d'or-
rigine qui unit les uns aux autres.
Toutefois, ii est n6cessaire de dire quelle
dtait 1'otendue du theatre des exploits de ces
hommes de mer scandinaves, pour se faire
une just idee de la force d'expansion des ra-
ces particularistes.

u.De tout temps, dit Paul de Rousiers, la
Nor.vge, le Danemark et la Suede ont eu un
excedent de populations a placer.. .. On retrou-
ve la trace de leur besoin d'expansion dans
1 Loc. cit., page 303.









70 L'ERREUR REVOLUTIONNAIRE

une foule de faits historiques. Au temps des
Croisades, ils se joignirent en grand nombre
aux chr6tiens occidentaux auxquels 1'enthou-
siasme religieux servit d'occasion pour cher-
cher en Orient des 6tablissements nouveaux.
( M. Riant a d6montre, dit Elisee Reclus, en
s'appuyant sur les documents trouv6s aux ar-
chives de Stockholm, que les Scandinaves
prirent la plus grande part au movement
des Croisades. ) (1). On sait d'ailleurs que,
depuis plusieurs siecles, ils avaient dejA des
relations commercials avec Constantinople
et avec l'Orient, ainsi qu'en t6moignent les
multitudes de monnaies byzantines, les tre-
sors de monnaies arabes ou coufiques, pro-
venant de Bagdad ou du Khorassan, trouv6s a
Oland et A Gotland. (2)
( En meme temps, les pirates suedois pour-
suivaient leur oeuvre de pillage et de conqu6-
te sur les rivages de la Baltique, parmi les
Finnois, les Lettons, les Wendes et les tribus
slavonnes occupant la Russie actuelle, sans
que ces populations illdtrdes aient pu nous
transmettre le detail de leurs incursions, com-
me l'on fait les riverains de l'Atlantique et
de la Mdditerran6e, dejA civilis6s par le con-
tact des Romains A l'6poque oi ils subirent
les attaques des pirates norv6giens et danois.
((D'apris l'opinion la plus accr6dit6e, les
Varegues, qui conquirent la Russie avec Rurik
et lui donnbrent son nom, 6taient aussi des
1. GAOGRAPH1E UNIVEBSELLE. t. V. p. 140.
2. Ibid., d'apres P. de Rousiers.









ET NOTRE iTAT SOCIAL


Scandinaves, des < aventuriers normands qui
courraient le monde a la recherche de la gloi-
re etde la fortune. (Il. LeurrBle dans 1'Euro-
pe oriental fut analogue Acelui des Normands
leurs frrees, dans l'Europe occidentale; si le
r6sultat en est moins visible aujourd'hui, si la
Russie repiesente justement A nos yeux un
des types les plus communautaires de l'Euro-
pe, encore est-il qu'elle appartient A l'Europe
et c'est originairement A la conqufte des Va-
1rgues qu'elle enest redevable;sans eux, Pier-
re le Grand aurait 6chouB plus completement
encore dans sa tentative d'assimilation euro-
peenne ; il est m6me probable que 1'idee de
cette tentative ne fut pas nee dans son cer-
veau si le germe n'en avait Wt6 anciennement
deposd dans la constitution social par les
pirates Varegues.
SA partir de I'6poque oA 1'Europe eut trou-
v6 son Oquilibre, dbs les premiers commen-
cements de 1'ore moderne, l'expansion des
Scandinaves ne se manifesta plus que diffici-
lement par les incursions de piraterie; le mb-
tier de Roi de mer perdit son caract6re de
regularity A measure que les c6tes mieux de-
fendues opposaient A son exercise des obs-
tacles plus s6rieux et plus constants; mais
partout ofi se rencontrait une occasion favo-
rable de piller ou de s'etablir, partout oC une
police moins exacte permettait les coups de
main, partout of I'espoir d'un riche butin les


1. Idem.









72 L'ERREUR RAVOLUTIONNAIRE

rendait plus profitable, on voyait apparaitre
les Scandinaves. (1)
< Pirmi les envahisseurs de l'ancien empire
d'Occiddnt, confirm M. G. Lespagnol, 6taient
les Northmen, les homes du Nord, surtout
des Norvugiens et des Danois. C'dtaient de har-
dis marines, aimant fdre sur leurs barques al-
longees des navigations aventureuses. o (2)

Sait-on une chose curieuse ? C'est que ces
fameux coureurs de mer scandinaves, dans
leur imp6rieux besoin d'expansion, et se pr6-
occupant, bien avant Christophe Colomb, de
chercher des terres A l'ouest, abordbrent,
pour la premiere fois, le Groenland, vers l'an
980, puis plus tard, Terre-Neuve et la Nou-
velle-Ecosse.
c Parmi leurs decouvertes, dit M. G. Les-
pagnol, il faut signaler celles de Naddod, qui...
fut pousse sur l'Islande, la Thuld de Pythdas;
les voyages continubrent de 1'Islande au
Groenland, puis au Labrador, et plus au Sud
dans une region qui fut appelde Vinland (pays
de la vigne ). Ils avaient les premiers touched
la terre americaine ; mais, faute de renseigne-
ments precis, toutes ces expeditions tomb6-
rent dans un oubli profound. (3)
a Le premier qui apercut le continent am6-
ricain, dit Paul de Rousiers, 6tait un certain
1. LES SCANDINAVES AUX ETATS-UNIS, SC. Soc., t.
XVIII, p. 189-190.
2. GAOGR. GENERALE, p. 13.
3. Idem.









ET NOTRE ITAT SOCIAL 73

Bjarne, don't le pere, Herpelf, avait m6ritd
l'appellation caractdristique deLandnamsman,
c'est-A-dire c homme ayant pris possession
d'une terre jusque-la sans maltre. > (1)
Pourquoi cette premiere d6couverte n'a-t-
elle pas et6 la veritable d6couverte du Nou-
veau-Monde et pourquoi cette gloire plus
brillante dtait-elle r6serv6e, cinq siecles plus
tard, A Christophe Colomb ? C'est 1l un point
fort intdressant qui a 66t lumineusement l6u-
cid6 par M. Paul de Rousiers et don't I'examen
sort du cadre de cette.6tude.
Mais ce qu'il faut que nous retenions, en
dehors de tout ce qui precede, c'est que la
route du Nouveau-Monde elle-meme n'a pas
6chapp6 aux actives explorations des Scandi-
naves et plus tard, apres la d6couverte que
nous appellerons officielle de l'Am6rique, ils
se trouverent tout naturellement entraInds,
autant par leur formation que par leur s6culai-
re pratique de la mer, pour longer et exploi-
ter les c6tes am6ricaines.
On salt que les miles de Saint-Thomas et de
Sainte-Croix ont'6t6 colonis6es par les Scan-
dinaves et que dans le New-Jersey et le Dela-
Ware s'6tait constitute dans le temps une co-
lonie su6doise, bient6t envahie par les Hol-
landais de New-York.

J'ai dit plus haut que les Flibnstiers n'eu-
rent pas A se cr6er leur 6tat dans nos eaux,
et que, bien ant6rieurement A leur arrive A


1. Loc. cit., p, 191.









74 L'ERREUR RIVOLUTIONNAIRE

Saint-Domingue, ils pratiquaient le m6tier de
la mer ; le lecteur est A m6me en ce moment
de controler cette assertion.
DejA, avant d'aborder nos parages, les pi-
rates scandinaves avaient organism de puissan-
tes associations ; on pent citer les a ,Frres
vitaliens i, qui ranconnbrent durant plus d'un
siecle les villes hanseatiques, et qui firent de
'ile de Goth!and leur fle de la Tortue, et les
*. Flibustiers et Ghenapans a qui exploitaient
les rivages meridionaux de la mer du Nord.
A un moment donn6, vers 4397, un com-
mun sentiment de defense les porta & s'allier
et ensemble ils resisterent longtemps aux flot-
tes de Lubeck, Hambourg, Br6me, Groningue
et desolerent les embouchures de 1'Ems et
du Weser (1).
Au seizieme siecle, des pirates scandinaves,
6tablis sur le Zuyderzee, et que l'on croit Rtre
des descendants des Frires vitaliens, consli-
tuarent association des a Gueux de mer ,
presqu'au meme moment que naissait sur les
c6tes de Saint-Domingue, sous le nom de
a FrPres de la Cdte D, notre association de
Boucaniers et de Flibustiers, ces derniers des-
cendant probablement des anciens Flibus-
tiers et Chenapans de la mer du Nord. (2).

Je ne voudrais pas clore ce chapitre sur le
rBle historique joud dans le pass par les
1. Vice-amiral Jurien de la Graviere, LES GUEUX DE
MER, d'apres P. de Rousiers.
2. Idem.









ET NOTRE ITAT SOCIAL


Scandinaves sans repondre A deux prdoccupa-
tions probables du lecteur.
Pourquoi, doit-il se demander d'abord, les
Scandinaves, si brillants dans le passed, semblent-
ils si dteints dans le present ? Pourquoi tant
d'obscuritd apres tant de splendeur ?

((La raison de cet effacement, rdpondrai-je
avec P. de Rousiers, est facile A comprendre.
De tout temps, la Scandinavie, et surtout la
Norvege, a Wte un pays pauvre, sans aristo-
cratie terrienne, sans grand commerce, peu-
plie de pecheurs et de paysans. A 1'Fpoque
oh la police des mers ktait nulle, la piraterie,
Mtablie d'une maniere constant, fournissait
au trop-plein de la population un emploi lu-
cratif et des chances d'Atablissements ; en
meme temps, elle donnait aux individus ap-
tes A commander l'occasion de manifester
leur sup6riorit6. Lorsqu'un home s'dtait si-
gnal6 par sa hardiesse, son sang froid, son
habilet6, sa ruse; quand ses profitsantdrieurs
lui permettaient d'armer une grande barque
ou d'6quiper une flotte ; quand sa renomm6e
attirait vers lui les jeunes gens avides d'a-
ventures, ii pouvait choisir parmi les plus
vigoureux et les plus courageux pour r6unir
des equipages d'6lite. Ainsi se constituait
1'aristocratie des Rois de mer, ainsi la Scan-
dinavie trouvait des chefs, parce que la pira-
terie les lui livrait, apres les avoir forms &
sa rude cole.
( La fin de la piraterie amena la fin de 1'a-









L'ERREUR RAVOLUTIONNAIRE


ristocratie, et c'est pourquoi le .nom de la
Norvbge disparait presque de l'histoire,- de
l'histoire-bataille telle que nous I'apprenons,
- depuis les incursions des Normands au
moyen-dge. La Suede et le Danemark, plus
riches a cause de leurs terres plus fertiles et
d'une situation plus favorable au commerce,
jouerent parfois un r6le dans les dvenements
don't l'histoire conserve le souvenir, 'mais
leurs conquktes furent passagbres et jamais il
ne leur fut permis d'aspirer a une situation
politique important et durable. (1)
Toutefois, les qualit6s de la race n'ont pas
6t1 modifiees, ni le metier de la mer ferm6
pour les Scandinaves. Deux statistiques vont
nous edifier sur ces points.
Les Scandinaves, dit spirituellement un 6-
crivain, ne pouvant plus etre pirates, se firent
matelots, come les anciens contrebandier?,
qui deviennent douaniers. En effet, d'apres
un relev6 digne de foi, la flotte commercial
du Danemark, en 1876, comptait 3.076 navi-
res jaugeant 244,100 tonnes; celle de la Nor-
vege, 7.909 navires jaugeant 1.436.278 tonnes
et months par 61,120 marines ; celle de la Sue-
de, 4.381 navires jaugeant 524,982 tonnes:
soit, pour les trois royaumes scandinaves,
plus de 15.000 navires. Or, A la m6me 6poque,
la plus grande puissance maritime de l'Euro-
pe, I'Angleterre, comptait 25.G00 navires. En
tenant comptede la difference des populations,


1. LOc. cit, p. 192-193.









ET NOTRE ATAT SOCIAL 77

I'avantage est sensiblement en faveur de la
Scandinavie. (1)
De cette 6poque A nos jours, la NorvBge n'a
pas retrograde au point de vue de l'activit.
maritime marchande puisque, dans une sta-
tistique du tonnage voilier de chaque pays,
pour les annees 1907-1908,elle est port6e dans
le rang honorable suivant: Angleterre, 1.608.
000 tonnes net; Etats-Unis, 1.462.C 00; Nor-
vgge, 702.000, venant ainsi au 3e rang, avant
la France, I'Allemagne et tous les autres pays. (2)
Les autres pays viennent dans l'ordre ci-
aprss : Russie, 564.000 ; France, 521.000 ; Ita-
lie, 473.000 ;Allemague, 444.000 ; Suede, 248.
000 ; Japon, 168.000 ; Grece, 165.000 : Dane-
mark, 106.000; Hollande, 85.000; Espagne,
81.000 ; Autriche-Hongrie, 17.000.
Pour ce qui estdesa place au point de vuedu
tonnage vapeur, la statistique donne les r6sul-
tats suivants, toujours pour les ann6es 1907-
1908 : Angleterre, 16.642.000 tonnes brut; Al-
lemagne, 3.631.000 ; Etats-Unis, 1.881.000;
Norvege et France ,1.257.000. La NorvBge
vient ainsi au 4e rafg avec la France et avant
les autres pays. (3)
Les autres pays u:ivent ainsi : Japon, 1.040.
000 ; Italie, 847.000 ; Hollande, 798.000 ; Rus-
sie, 774.000 ; Suede, 672.000 ; Espague, 669.
000; Autriche, 657.000 ; Danemark, 643.000 ;
Grece, 407.000.
1. Idem..
2. LIGUE MAfiIT1ME, livraison mai 1908
3. Ibid.









78 L'ERREUR RAVOLUTIONNAIRE

L'activit6 maritime de ce petit people pa-
raitra encore plus extraordinaire si l'on veut
tenir compete de .cette circonstance int6res-
sante que, en dehois des bois du Nord et des
poissons, la Norvege n'a rien A transporter
pour son propre compete et que, par conse-
quent, ses marines sont transporteurs pour le
compete d'autres pays ; c'est done ici que c'est
le m6tier de la mer qui exerce son plus grand
attrait. II faut, de plus, remarquer que, en
dehors des lignes de bateaux norv6gien-
nes, il y a bon nombre de matelots norv4-
giens engages au service de lignes d'autres
nationalit6s.
Pas plus que la pratique de la mer, le be-
soin d'expansion de la race n'a pas 6t6 attd-
nu6 par la disparition de la piraterie. Les
Scandinaves fournissent actuellement au Far-
West americain ses plus intr6pides immi-
grants, et, eu 6gard au chiffre de la popula-
tion, c'est la Scandinavie qui fournit aux
Etats-Unis la plus grande proportion d'immi-
grants.
D'aprBs Elisde Reclus, (1), la population
do la NorvBge s'l6evait, en 1879, a 1.925.000
habitants; celle de la Suede, A 4.550.000 ;
celle du Danemark, A 2.000.000, soit, en chif-
fres ronds, pour l'ensemble des trois royau-
mes, huit millions et demi. > a II est 'vrai,
ajoute P. de Rousiers, que la population
scandinave augmente avec une rapidity ex-
1. Gi~OGR. UNIVERSELLE, d'apres P. de Rousiers, Sc.
Soc. t. XVIII. p. 188-189.









ET NOTRE ETAT SOCIAL


traordinaire ; celle du Danemark s'est plus
que doublee depuis le commencement du
siecle; celle de [a Norv6ge se double en soi-
xante-deux ans ; cell de la Suede en Eoixan-
te-douze ans... En 1869, plus de 57.000 per-
sonnes quitterent la Suede et la Norvege. De
1869 A 1876, 32.935 emigranls partirent du
Danemark... Mais le movement d'dmigration
vers les Etats-Unis a pris, dans ces dernieres
annees, une extension enorme. Du 30 Juin
1888 au 30 Juin 1889, il y a eu 57,514 immi-
grants scandinaves, d'apres les statistiques
americaines. ) (1)
L'assimilation des Norv4giens aux Yankees,
dit H. de Tourville, ( apparait comme pr64ta-
blie. I1 semblerait siugulier que le people en
apparence le moins progressiste de 1'Europe
fit le mieux adapted aux postes les plus avan-
ces des Etats-Unis, si ;'on ne savait, par les
recherches nouvelles de la science social,
qu'il n'y a la autre chose qu'une greffe entire
deux rameaux d'une meme souche.(2) II n'est
pas de visiteur attentif du monde norvegien
qui ne soit dtonn6 de voir ce petit pays si an-
cien et si primitif offrir, entire tous les peu-
1. WORLD'S ALMANAC FOR 1890 ; idem.
2. On sait que le picheur-cotier de Norv6ge, qui fut
le premier produit de la formation particulariste, peu-
pla d'6migrants la Plaine saxonne ; que, de l le type
particulariste, sous la forme du petit paysan saxon,
passa dans la Grande-Bretagne ofi il evinga l'616ment
celtique, puis de la Grande-Bretagne en Amirique, sous
la pression de circonstances dconomiques et religieu-
ses, inutiles A rappeler ici.









80 L'ERREUR RAVOLUTIONNAIRE

ples de l'Europe, les traits les plus accuses et
les plus incontestables de resemblance avec
le type social des pays les plus nouveaux de
1'Occident. Nous venons de dire le mot de cet-
te dnigme. (1)

La second preoccupation probable du lec-
teur doit 6tre de se demander pourquoi et
comment nous commenvons et terminons le cy-
cle de nos dtudes classiqo4es sans que noire at-
tention soit attire, comme elle devrait l'dtre, sur
ces important faits historiques et sur des ddpla-
cements de peoples qui apportent tant de boule-
versements dans l'orgarisation social du monde
entier.

La reponse A cette derniere consideration
est que notre enseignement est place sous la
vassalit6 directed de l'enseignement francais ;
de sort que nous n'avons pas, 'en Haiti, le
droit de savoir ce que le Francais ignore.
Or, dit un ecrivain, ( aujourd'hui, pour un
Frangais d'instruction moyenne, la Scandina-
vie est un de ces pays qu'on voit sur les car-
tes gdographiques au college, mais qui sont
aussi peu meles que possible au movement
moderne et A nos relations internationals. II
salt que Voltaire a ecrit 1'Histoire de Charles
XII; s'il comptait parmi les bons 61ves de sa
classes, il connait le nom de l'Union de Cal-
mar, il se rappelle aussi qu'un nomm6 Gus-
tave Wasa a beaucoup fait parler de lui a une
(1). HIST. DE LA FORMATION PARTICULARIST2, p. 83.









ET NOTRE ATAT SOCIAL 81

certain epoque; enfin il n'a garde d'oublier
que le g6enral Bernadotte est devenu roi de
Suede. Si, au sortir du college, ce Francais
s'est preoccup6 de cultiver son esprit, s'il est
curieux des choses litteraires, il sait encore
que Jean-Jacques Ampere et, apres lui, Xa-
vier Marmier, ont pr6sent6 au public lettre
de curieux extraits des Sagas scandinaves,
qu'on trouve 1& des pages nouvelles pleines
de vigueur et de sentiment, et que ces littd-
ratures du Nord se distinguent par leur sa-
veur sauvage des productions classiques de
nos pays latins. Si, a ses qualit6s de bon 618-
ve et d'esprit cultiv6, il joint encore cell de
voyageur; s'il habite Paris et s'il a de l'argent,
il est possible qu'il soit all6, une annee, fai-
re le voyage de Norvege, visitor quelques cas-
cades dans le Sud, naviguer huit jours dans
les fjords, et aboutir enfin au Cap Nord d'oi
il n'aura pas manqu6 d'envoyer une depeche
a sa famille. Voila, en some, le total des
connaissances acquises sur la Scandinavie par
un Francais priviligid.
( Quand une science vient enseigner A ce
Francais que les Scandint ves ont 6tW le point
de depart d'une formation social, que cette
formation social a donn6 a l'Europe occiden-
tale son caractere particulier, qu'elle est la
raison de sa suprmnatie, qu'elle assure A la
contree of elle s'est 6tablie le plus complete-
ment et maintenue le plus purement un rang
hors pair dans le monde moderne, ce Fran-
gais sourit, trouve parfois l'idde original, en








82 L'ERREUR RAVOLUTIONNAIRE

6coute le developpement avec l'intdert que
l'on pr6te A un paradoxe bien conduit.... (1)
Ce c paradoxe pourtant dolt int6resser
tout particulierement l'Haitien; car c'est la lu-
mibre nouvelle projet6e par la science social
sur les faits historiques passes et presents qui
lui aidera A percer la crofte debien des preju-
ges et A rectifier de bien important points
de vue.

Sur la question sp6ciale qui nous occupe,
voila, bien mis en evidence et bien Blucide,
un point d'histoire assez grave, A savoir que
les premiers colons de Saint-Domingue, ceux
qui, a c6t6 de bien des faiblesses, avaient des
grandeurs qui ont force I'admiration de tous
les historians, 6taient de source norv6gienne
et de formation particulariste.
Sans doute, ils venaient de France, puisque
la Normandie est francaise de nationality, et
sans doute aussi, quelques-uns de ces aven-
turiers, entire autres leur remarquable chef
d'Ogeron, venaient del'Anjou ou d'autrespoints
du territoire francais ; mais il est incontesta-
ble que la Normandie don't il est ici question
ttait de creation scandinave et de formation
particulierement norvegienne, et, au surplus,
il ne faut pas oublier que, si les conqu6tes
scandinaves avaient plus particulierement
transform la Normandie, elles ont plus ou
moins profond6ment touch d'autres parties
du sol de la France; ils (les Normands),
1. P. de Rousiers.








ET NOTRE ATAT SOCIAL


agrandissaient,dit H. de Tourville, la Norman-
die par les armes ; ils y ajoutaient ou es-
sayaient d'y ajouter le Maine, la Bretagne, l'An-
jou, le Poitou. (1) v
Au reste, la formation particulariste impor-
tee en France par les hommes du Nord cou-
vrit, on le sait, le sol francais des institu-
tions fdodales et r6forma plus ou moins dans
son sens la constitution gauloise on gallo-ro-
maine.
A 1'dgard de l'616ment anglais qui consti-
tuait une parties notable de la flibuste de Saint-
Domingue, le souvenir de la retentissante con-
qukte de I'ADgleterre par les Normands suf-
fit, sans autre demonstration, pour confirmer,
en ce qui concern les flibustiers anglais, no-
tre point de vue.
D'ailleurs, nous allons rencontrer de frap-
pantes analogies qui fixeront definitivement
la filiation de nos premiers colons.
1. HIST. DE LA FORMATION PARTiCULARISTE, p. 306.










CHAPITRE VI


Rapprochements entire 1'organisation
social norvegienne cr66e en Nor-
mandie et celle des Aventuriers
de Saint-Domingue

Nous avons vu plus haut (1) comment 1'or-
ganisation social norv6gienne en famillDs-
souches oblige les cadets a de pDriodiques et
de regulieres migrations, grace auxquelles
les moyens d'existence de la famille, repre-
sent6s par l'atelier de piche, c'est-a-dire
la barque et ses accessoires, par l'atelier
rural, c'est a-dire le domain cultivable, et
par le foyer, se transmettent A un hMritier
unique.
DelA, I'alliance de deux esprits, qui essen-
tiellement sont les contraires I'un de l'autre :
l'esprit de tradition et l'esprit de nouveaut6.
Le premier est incarn6 dans l'h6ritier qui,
apres avoir recu du phre la mission d'entrete-
nir et de perp6tuer l'hdritage materiel de la
famille ainsi que son heritage moral consti-
tu6 par les aualitds et habitudes de la race,
transmettra lui mDme a son tour ce double
legs a l'hMritier qu'il se sera choisi parmi
ses enfants.
Le second de ces traits, I'esprit de nou-
veaut6, est incarn6 dans les cadets qui, rom-
pant en parties avec leurs traditions locales,
1. Voir pages 57 et 60









L'ERREUR REVOLUTIONNAIRE 85

sont naturellement accessible aux transfor-
nations et.aux situations mobiles.

II existe dans les soci6t6s humaines une ca-
t6gorie de families uniquement caract6risees
par 1'esprit de tradition : ce sont les families
rangees par la science social sous la deno-
mination de p2triarcales, pour indiquer que
tout le m6canisme d, leur organisation re-
pose sur 1'autorit6 du plus ancient de la famil-
le, ou patriarch.
Le lieu d'origine de cette sorte de families
est 1'Asie, et la parties de l'Europe ofi elle peut
plus particulirement b'observer est l'Orient,
et cela s'explique par le sens des migra-
tions des populations venant des steppes
asiatiques. La a zone > europ6enne de la fa-
nille patriarcale embrasse : ( la Turquie, les
pays slaves, particiilierement ceux qui sont
situds au sud du Danube et la Russie. Sa
limited octidentale pent etre replisentee par
une ligue allaut do l'embouchure de ia Vis-
tale' I'Adriatique et passant par l'osen, Cra-
covie, Vienna et Agram. > (1)
Le trait le plus particulier de la famille pa-
triarcale est, avec l'esprit de tradition, pousse
a son plus haut point, le groupement en com-
munauld, c'est--,k-dire 1'agglomiration d'un
nombre plus ot moins grand de manages au
m.rme foyer. C'est 1'esprit de tradition entrete-
nu dans les families partriarcales d'un.si coiu-
1. E. Demolins, COMMaENT LES Soc. COMPLIQUEES SONT
ISSUES DES Soc. SIMPLES, Sc. Soc., t. I, page 493,









86 L'ERREUR RAVOLUTIONNAIRE

mun accord, qui explique l'immobilit6 et la
stability des pays d'Asie et de l'Orient euro-
peen et la force d'inertie qu'ils opposent
aux transformations. Les conditions sociales
qui correspondent A cette organisation de la
famille sont: c le travail et la propri6t6
en communaut6, le d6veloppement de 1 auto-
rit6 paternelle et de la tradition des anc6tres,
la faible extension des institutions ext6rieu-
res A la famille ; en particulier, des organis-
mes de la vie publique. x (1)
Au rebours de cette organisation des fa-
milies, il existe une autre vari6et unique-
ment caract6ris6e par l'esprit de nouveaut6
et que, pour cela, la science social d6nom-
me families instables. La a zones en Europe de
la famille instable est l'Occident, et plus par-
ticulibrement la France, et en France, plus
specialement la Champagne.
Les conditions sociales correspondent A
cette forme de famille sont les suivantes :
c Le travail et la propri6te deviennent insta-
bles comme la famille : des partages p6riodi-
ques amenent la liquidation de l'oeuvre entre-
prise par chaque g6n6ration ; 1'autorit6 pater-
nelle perd la plus grande parties de ses fonc-
tions essentielles, les diverse institutions so-
ciales envahissent la famille et tendent A se
substituer elles. Enfin, et c'est 1le caractere
dominant, l'esprit de nouveautd O1imine 1'esprit
de tradition et triomphe completement. (2)
1. Idem. p. 494
2. Idem.









ET NOTRE ATAT SOCIAL 87

Nous venons de constater que ce type de
famille domine plus particulibrement en
France ; voici une observation d'ordre cou-
rant qui l'dtabli peremptoirement:
a Si vous voulez rdussir aupres d'un auditoire
compose6 deFrancais, n'invoquez pas le passe,
la tradition des ancktres; ces expressions
parattraient malsonnantes et les seuls mots
d'anciens usages suffirait pour faire condam-
ner d'avance tout ce que vous pourriez dire :
aucun people, i aucune dpoque de l'histoire,
n'a plus completement brisd avec son passe.
Pour 6tre applaudi, pour que l'on vous sui-
ve les yeux fermes, il faut d6clarer que ce
que vous proposed est absolument nouveau,
que cela n'a jamais Wet expdriment6 nulle
part, en un mot, que c'est une nouveaute et
non une tradition. A ces homes qui, en
moins d'un siecle, ont d6jA essays vingt-
deux constitutions ncuvelles et faites de
toutes pieces, proposez-en une vingt-troisie-
me, ils vous dcouteront favorablement, A
condition que vous leur garantissiez que celle-ci
est aussi inddite que les pr6c6dentes. On com-
prend que, dans cette region, doitse develop-
per surlout cette chose essentielc ment mobile,
capricieuse, changeante, qui s'appelle la mode.
Sa capital est A Paris, c'est-A-dire dans la
ville du monde oC triomphe au plus haut de-
grd l'esprit de nouveaute. (1) >
Ce mal social de l'instabilitd est bien celui
don't nous autres, Haitiens, souffrons, sans
1. Idem.









88 L'ERREUR REVOLUTIONNAIRE

que nous nous en rendions compete. Les vi-
ces originels, non refr6nes, nous dissolvent
dans une d6sorganisation aussi rapide que
sLre, et, loin de faire appel A des principles
d'education appropries a nos besoins sociaux
et aux fins auxquelles nous devons tendre,
nous nous laissons s6duire et entratner par
une regrettable fatality, en liant notre desti-
nee a celle d'une ancienne metropole trop
regrett6e et don't la tare social nous envahit
a notre insu.
Mais n'anticipons pas sur nos conclusions.
Toutefois, il y a lieu de placer ici une indica-
tion tres nette sur la determination de la zone
de la famille instable. C'est que, nous autres,
des Antilles et de l'Amerique du Sud, nous
tenons a ce type de famille par notre filiation
espagnole, francaise ou portugaise. Aussi bien,
notre march et notre orientation sont-elles
marquees de crises et d'agitations analogues,
que les cures politiques auxquelles nous fai-
sons obstinement appel ne font qu'aggraver
de plus en plus.

Que le lecteur se rassure ; je ne lui reserve
pas un course de science social, alors qua je
ne jurerais pas qu'il n'en eit pas besoin. Mais
il 6tait n6cessaire de jeter ce coup d'oeil sur
les deux types de famille, patriarcal et insta-
ble, afin de faire sentir, par difference, les
qualities qui caracterisent la famille-souche,
A laquelle nous avons presentement affaire.
Nous disions done plus haut que ce qui








ET NOTRE ITAT SOCIAL 89

caract6rise essentiellement.ce dernier type de
famille, c'est alliance de 1'esprit de tradition
et de l'esprit de nouveautd. Le lecteur est A
mime, au moyen des notions qui precedent,
d'apprdcier les avantages d'une telle organi-
sation.
Nous avons deja dit que la NorvBge a 6te
le berceau de la formation particulariste et,
ce.qui revient au m6me, de la famille-souche,
et que c'est elle qui a, partout of il existe
dans le monde, propag6 ce type de famille.
La a zone D de 1'Europe of it domine com-
prend les pays du nord: NorvBge, Suede,
Danemark, Angleterre, Hollande et une gran-
de parties de l'Allemagne ( nord et ouest ). II
faut ajouter que, partout of ce type se rd-
pand et of il rencontre des conditions favo-
rables, ii se fixe et se reproduit; c'est ainsi
que 1'Atnrique du Nord, l'Australie, la Nou-
velle-ZMlande, colonisees par l'dl6ment anglo-
saxon, constituent autant de champs d'expan-
sion de la famille-souche.
En ce qui concern les traits caractdristi-
ques de ce type, Demolins les resume comme
suit :
a La famille-souche d6veloppe dans les so-
cietes....... une serie de coutumes et d'insti-
tutions analogues A celles que nons avons
observes chez les p&cheurs scandinaves : le
travail et la propridtd percent le caractere de
la communaut6 et se divisent par manages
comme la famille ; le pBre ne conserve que
les functions qui lui sont essentielles; les ins-








90 L'ERREUR BiVOLUTIONNAIRE

titutions ext6rieures A la famillf et en parti-
culier les organismes de la vie publique s'6-
tendent et se compliquent, mais sans enva-
hir la famille. (1) j
Sur la question de 1'alliance dout nous par-
Ions entire l'esprit de tradition et I'esprit de
nouveaute, il continue en ces terms :
c Tout le monde connatt l'attachement de
la race anglo-saxonne pour ses traditions et
pour ses coutumes ; elle conserve de vieux
usages uniquement parce qu'ils sont anciens :
les divisions administrative de l'Angleterre
sont faites de pieces et de morceaux cousus
les uns aux autres A des 6poques tres diffd-
rentes ; 'institution de la pairie, les rbgle-
ments de la Chambre des lords et de la
Chambre des communes sont des coutumes,
elles n'ont guere 6te modifiees. Dailleurs, en
Angleterre, toutes les rdformes sont lentes,
elles ne se font pas brusquement, mais len-
tement et successivement. On ne fait jamais
table rase pour tout reconstituer a nouveau.
Adressez-vous A un auditoire anglais, en in-
voquant le tdmoignage de la vieille Angle-
terre, vous serez immediatement 6coute, vos
paroles prendront de I'autorit6.
- Voill bien l'esprit de tradition.
i Voyons maintenant la contre-partie.
sQui est-ce qui.a accompli les plus grandes
transformations A la surface du globe terres-
tre ? C'est precisement cette meme race an-
glo-saxonne. Elle a transformed l'Amerique
1. Ibidem, p. 495-496








ET NOTRE ATAT SOCIAL 91

du Nord, l'Australie, la Nouvelle-Z61ande,
les Indes, la surface de trois continents com-
me l'Europe. Elle a introduit dans toutes sea
possessions les applications les plus recentes
de la science A l'agriculture, A l'industrie, aux
transports; elle est en advance partout; partout
elle faith reculer les autres races ; ses enfants
sont essentiellement douns de l'esprit d'entre-
prise; le monde semble trop petit pour leur
audace et leur energie.
c Voila bien l'esprit de nouveautd, qui pon-
dere, tempere l'esprit de tradition..... (1)
Nous savons maintenant assez de la famille-
souche, de son organisation, de ses fortes
qualities, pour pouvoir d6sormais, sans crain-
te d'obscuritd et par consequent d'ennui pour
le lecteur, 6tudier les mreurs intdressantes de
nos aventuriers et tenter de les rapprocher,
pour nous les expliquer, de cells de nos
Normands A formation norvegienne ; c'est,
d'ailleurs, l'analogie des traits qui, mieux que
toute demonstration, 6tablira la communau-
te de formation, que nous avons affirmee, en-
tre Norvdgiens, Normands et a Frbres de la
c6te v de Saint-Domingue.
Nous avons vu (2) comment les homes
du Nord, installs en Normandie, arriverent
A constituer le type normand qui nous in-
teresse, en echangeant le scandinave qu'ils
parlaient centre le frangais et en se r6partis-
1. Idem.
2. Voir pages. 66-67.









92 L'ERREUR REVOLUTIONNAIRE

sant sur le sol ( selon le mode du regime
feodal et selon la coutume que les Vikings
avaient vu suivre en Norvige par leurs pay-
sans pecheurs-c6tiers. )
Ce sont les Scandinaves, en effet, qui im-
porterent ea Europe le regime feodal, don't le
trait caractdristique est < une hierarchie
6troite des personnel et des terres. Or
nous avons vu precisement (1) que, en s'e-
tablissant en Normandie, le jarl Regnvold
s'attribua des terres constituent tout un pays
et qu'il distribua des villas aux vikings,, et
des domaines moins 6tendus, des hameaux,
aux simples guerriers, reproduisant ainsi la
hierarchie social des pirates scandinaves
Le lecteur,- qui n'a peut-6tre pas conser--
v6 entiers ses souvenirs classiques, me
permettra de lui rappeler en deux mots cette
hierarchie.
Les pirates d'une maime barque, qui sont
des cadets de famille en train de chercher foi-
tune dans les ventures, sentant la n6cessi-
te de se soumettre au commandement d'un
chef experiment et entendu, s'enr6laient vo-
lontiers sous les ordres d'un pirate plus an-
cien, d6ej renomm6 pour ses exploits : c'est
celui ci qui est appel6 viking, ou chef de bar-
que.
Lorsque ces barques, montdes, solon leur
dimension, de douze, de vingt ou de cinquan-
te hommes, se r6unissaient dans le but d'en-
treprendre quelquo expedition lointaine et
1. Voir pages 64-65.