Organisons nos partis politiques

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Material Information

Title:
Organisons nos partis politiques
Physical Description:
66 p. : ; 23cm.
Language:
French
Creator:
Dorsainvil, J. C ( Justin Chrysostome ), 1880-1942
Publisher:
Chéraquit
Place of Publication:
Port-au-Prince
Publication Date:

Subjects

Subjects / Keywords:
Political parties -- Haiti   ( lcsh )
Genre:
non-fiction   ( marcgt )

Record Information

Source Institution:
University of Florida
Rights Management:
All applicable rights reserved by the source institution and holding location.
Resource Identifier:
oclc - 25150581
ocm25150581
System ID:
AA00008855:00001


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J. C. DORSAINVIL

ORGANISONS NOS PARTIES POLITIQUES


















UNIVERSITY
OF FLORIDA


LIBRARIES


THIS VOLUME HAS BEEN
MICROFILMED
BY THE UNIVERSITY OF
FLORIDA LIBRARIES.






Dr J. C. DORSAINVIL








Organisons nos Partis Politiques







"' 'est une function essentielle de la
sociWte que la function juridico-poli-
tique,- qni se differencie en functions
politique, juridique et morale: elle
n'a de raison d'etre que dans et pour
la society, elle en est come l'armature
mime ".
HENRI BERR.













POIT-AU-PRINCE

IMPRIMERIE CHERAQUIT,
ANGLE DES RUES FEROU ET DOCTEUR AUBRY

1925












ORGANISON8 NOS PARTIES POLITIQUES



I


Consilit-ations Ggnfrales


Au lendemain de l'occupation america;ne du pays, dans
une etude publide par le journal < L'Essor, nous attirions
I'attention de tous sur I'urgente ndcessit6 d'organiser chez
nous de vrais parties politiques.
Nous pr6voyions djai, par un simple retour de notre pen-
see vers le passe, comment sans le secours de ces cadres
d6termin6s, appuy6s sur un programme aux lignes precises,
I'action commune pour notre liberation d'une tutelle, incom-
patible avec la dignity d'un people, allait encore une fois
s'6mietter dans une triste competition de personnel.
Dix ans se sont 6coules depuis, et nos provisions pessi-
mistes ne so sont que trop bien rdalis6es.
11 est impossible a un observateur s6rienx, de d6gager de
cette lutle de dix ann6es, autre chose que des agitations
quaoi-st6riles, au milieu d'une intcrminab!e capitulation des
consciences et des volontes.
Qu'on veuille bien r6capituler les intraosigeances de la
premiere heure, revenues soudainement accommodantes par
la simple perspective d'une function lucrative ou d'un bend-
fice quelconque.
C'est qu'il faut prendre I'humanit6 A sa just valeur et ne
pas la consid6rer, hypnotist soi-memeo par un idaalisme qui






-4-

serait la regle invariable de conduite, nous ne savons plus
de quel autre monde plandtaire.
Dans tous les pays, les hommes qui meltent les ndcessit6s
morales au-dessus des satisfactions individuelles on de fa-
mille, sont une winfirme minority. C'est un leurre de croire
que l'on maintient routes les consciences dans le devoir, dans
la misbre croissante de la communautd.
Ainsi done, tandis que nos meneurs s'agitent et nous pro-
mettent, avec le sdrieux des prophetes d'un autre Age, notre
prochaine liberation, les consciences s'dnervent ou s'avilissent
dans l'indiffdrence morale, la grande masse des travailleurs
de nos campagnes, s'explique de moins en moins, nos rd-
clamations, et au sein du proletariat des villes apparait et se
ddveloppe un inqui6tant sentiment d'irrespect de l'dlite.
D'autre part, centre l'action americaine elle-m6me, on
adopted un beat programme de levee d'occupation, alors que
toutes les forces de direction mat6rielles et morales du pays,
politique active, finances, administration, commerce, indus-
trie, education m6me, se trouvent en des mains 6trang6res.
Au milieu de ce faisceau de contingencies d6primantes,
I'observateur ne voit se manifester nulle part, avec force, I'Ame
national.
Qu'on ne nous oppose pas les que!ques manifestations bru-
yantes de la foule urbaine du pays. Elles ne s'expliquent que
trop par les simples lois de la psychologie des foules, cou-
rant de sentiments don't la spontaneith gale l'incunsistance.
Qui nous garantira que le m6me home qui manifesto au-
jourd'hui dens nos rues, engage au service de 1'Am6ricain,
h6siteia demain, A mitrailler avec la dernirre ferocity, ce
people don't il semble partager les esp6rances et lesangoisses.
Ayons le courage de nous dire ces simples'v6ritrs qui, si elles
ne sont pas consdlantes, nous aiderons n6anmoins h mieux
poser les prob!emes de notre milieu.
Durant un demi-si6cle pr6s, le people haitien a v6cu dans
un sentiment de farouche respect de son ind6pendance. Les
generations du temps, dlev6es sous les regards des survivants
de l'dpoque hdroique,-puisaient dans leurs conversations et







leurs confidences, le culte de cetto volont6 de vaincre on" de
mourir qui fut I'alti6re devise des homnmes de 1804.
Depuis, aucun moyen d'dducation national n'est intervenu
pour maintenir ou d6velopper ce sentiment. Au contraire,
par routes sortes de miseres morales, le fonds commun de
sentiments qui l1gilimaient, malgr6 nos fautes, notre existence
aux yeux de tous, s'affaiblissait chaque jour davanlage. II
vint m6me un moment ob, au milieu de Findiff6rence quasi-
g6nerale, il se constitua dans le pays sinon un part, mais
un group de gens d6cid6s a le livrer A 1'6tranger, dins le
secret espoir de s'assurer par cette derniere et honteuse ca-
pitulation, les humiliantes jouissances d'un pouvoir en Lu-
telle.
D6s lors, on comprerid facilement, qu'en face d'uhe masse
populaire don't l'iddal ne s'1d6ve pas toujours a la satisfaction
des commodit6s 616mentaires de la vie et d'une elite A peu
pres d6moralis6e, seule une action social educative, s6rieuse,
continue, peut amener une transformation rdelle. Lcs mani-
festations politiques bruyantes et sporadiques, ne conservent
de signification qu'aux yeux de ceux qui s'arrdtent A la su-
pcrficie des choses.
A quelque moment qu'oc consu!te I'histoire, on constate
que, seuls, les peuples qui ont 61t Iravaill6s par de puissants
besoins psychologiques et moraux, ont pu accomplir de
grandes choses et vaincre meme la destinre adverse. RWp6-
tons-le encore une fois. L'idde mene le monde et quand elle
se transform en sentiment, en motif d'action, elle est de ces
imponderables qu'aucune force brutale ne saurait an6antir.
Or, depuis l'occupation am6ricaine, quel est le sentiment
qui entraine notre adhesion unanime? Sommes-nous seule-
ment d'accord'sur la liberation complete, effective du pays?
A voir la 16geret6 avec laquelle une si grave question est
pose, apr6s le sabotage des institutions qui, apres tout, assu-
raient une certain stabilize au pays, ne se surprend. on pas
A douter de la sinc6ritd de nos sauveurs.
11 nousest impossible, apres 6ette rude et humiliante legon,
de revivre notre turbulence d'hier. Cependant l'observation
de notre milieu po!itique ne reivle rien de bien consolant.





-6-


Meme au sein des camps opposes, c'est une lutte d'influence
et de personnalilts, qui n'est a aucun degr6 rdvdlatrice d'une
nouvelle orientation morale du pays. Les positions successi-
ves, 6trangement conLraires, occupies par quelques person-
nalites des deux camps et que nous relevons come le signed
ind6niable de l'absence de fortes convictions, ne sont pas de
nature A nous rassurer.
Qu'on aille pas pourtant penser que nous prechons ici un
radicalism intelligent qui ne subordonnerait pas dans une
certain measure la conduite humaine a la march des dv6ne.
ments. Un 6v6nement social n'est en definitive que le pro-
duit de l'interaction de volontds libres d'ot d6coule n6an-
moins un determinisme relatif. Ce que nous r6clamons done
de ceux qui aspirent infatiguablement a 1'honneur de nous
diriger, c'est le respect de certain principles, I'abandon de
cette nefaste conception du pouvoir qui sacrifie les vrais in-
tdr6ts du pays aux fins les plus egoistes.
Quelles que soient les difficulties apparentes ou rdelles de
notre situation, il n'en resort pas moins la n6ce.sitl de dB-
gager un ensemble de rgles dans la direction morale de la
nation.
Aucun people, A aucun moment de l'histoire, W'a pu s'as-
surer une vie r6gulibre, en dehors de certaines conditions
que I'observalion precise.
Avant la revolution frangaise, meme en remontant aux
Grecs et A l'empire remain, l'organisation politique repose sur
1'idee de classes. Tacitement ou non, les classes se distribuent
les besognes sociales. Leur existence, au course de cetie lon-
gue p6riode, correspond A une n6cessit6 historique indiscu-
table. II n'est mrme pas difficile de noter que les peoples
n'ont marqu6 dans l'histoire que pour autant qu'e leurs clashes
dirigeantes ont su s'astreindre A un rOle de patronage social.
Ainsi, Rome n'a maintenu sa domination sur le monde que
pendant la period que sa rude aristocratic militaire a faith
face aux besoins multiples d'un empire sans cesse agrandi.
La conscience contemporaite, enrichie de I'idee d'cvoln-
tion, guide par le principle du libre aces des capacities au
gouvernement des peoples, repugne 4 la conception de classes







dirigeante par droit de naissance. Elle n'ignore pas que toute
evolution est commun6ment suivie de regression et que la
selection dans I'humanilt s'opere an hasard des rencontres
biologiques heureuses.
La Democratie, s'inspirant de I'expdrience britannique, de
l'enseignement de l'6cole social anglaise, a substitu6 A la
notion trop 6troite de classes, la conception plus large et plus
riche de possibilitls de parti politique. La constitution done
de parties politiques chez un people n'est que la phase nou-
velle d'uo fait historique inherent A l'ordre social.
Nous n'accordons, en d6pit du prestige qui s'attache h leurs
protagonistes, qu'une valeur relative et de simple analogies
aux doctrines biologiques de la sociologie. II n'est pas moins
vrai cependant que l'humanit6 ne troupe ses modBles d'or-
ganisation qu'en elle-meme et dans la nature qui l'entoure.
Toutes les fois qu'elle s'en Bearte trop violemment, elle n'a-
boutit qu'a 'une de ces conceptions abstraites, don't le seul
merite est de prouver la force de raisonnement de l'homme.
Hfgel, apres 16na, disait placidement que Napoldon 6tait une
id6e a cheval. Nous acceptons volontiers cette verite mise
en evidence par le bergsonisme: !'intelligence de l'homme
est donnde dans la nature et elle n'organise avec profit que
les representations qu'elle lui offre.
En definitive, une socidld, par une analogies fort 6troite,
n'est qu'un organisme soumis a une sdrie de lois. Les unes
sont l'exprcssion d'une inflexible rigueur math6matique; les
autres ne sont que dcs recurrences oii la volont humanee
joue un i6le d6jA remarquable.
Du fait de cette analogie, la vie d'une sociMtd comme cell
d'un organisme se decompose en unu suite de functions. La,
comme le soutiennent Worms, Bourgeois, Roberty, etc, les
regles de subordination et d'interdependance des parties, pa-
raissent A tout prendre, aussi rigoureuses que dans l'organi-
sation animal.
Or, dans l'ordre biologique, comme dans l'ordre social, il
n'y a pas de function sans organe. Ainsi, on s'expliquerait
difficilement qu'une socie6t laisse au hasard des combinai-
sons momentanees le soin d'assurer la march de quelques-







tines de ses plus importantes functions. Elle organiserait par
example un corps de professeurs pour sa function educa-
tive, formerait des magistrates pour une saine r6partition de
la justice, 6dicterait des lois pour le maintien de l'ordre dans
la rue, mais negligerait de pourvoir A la security de ses plus
importantes functions de direction social. Le fait seulement
de poser une semblable hypoth6se montre a tous I'absurdit6
qui en est la consequence. Cette absurdity, nous l'avons rda-
lisee, au course d'un long siecle d'histoire, car de vrais parties
politiques, n'ayant en vue que le bien de la nation, n'ont
jamais existed en Haiti.
II y a, en dehors des questions communes a l'humanit6
entire, pour tous les peuples, selon la race, les conditions
de 1'6volution historique, les origins, les positions gdogra-
phiques, un ensemble de probl6mes qui dominant leur vie
national. Toute leur activity, s'ils sont conscients de leur
destine, doit tendre vers la meilleure solution de ces pro-
blemes. La mani6re d'entendre la solution de ces probl6mes
varie au sein de chaque people et c'est ce qui cree la diversity
des parties politiques, tout en laissant hors de cause les int6-
r6ts immuables de la nation.
On ne saurait pretendre qu'un tel iddal d'activite natioaale
n'ait pas 6et pose devant nous des I'origine.
Nos anc6tres nous ont legu6 la garde de leur bien le plus
precieux, l'ind6pendance. Le serment que Dessalines fit pro-
noncer au people haitien aux Gonaives, n'etait certes pas A
ses yeux, une vaine parade. II le montra bien, quand, pour
nous 6viter tout parjure, il fit cooler entire nous et los an-
ciens dominateurs un fleuve de sang. Un tel acte qui parait
horrible aujugement de la morale commune, revet aux yeux
de l'historien une terrible et poignant signification.
D'autre part, nos anc6tres n'ignoraient pas qu'en se cons-
tituant en people libre, ils tentaient une experience qui pre-
nait la valeur d'une demonstration pour toute une race
d'hommes. Aussi, plongeant leur regard dans l'avenir et
conscients de la gravity des measures qu'ils prenaient, ils
ferm6rent le pays a I'activite politique du blanc, tout en
transformant cetle terre en un refuge pour tous les opprimes






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de la race. Osera-t-on soutenir que le programme d'activit4
national que ces determinations de nos ancdtres impliquent,
n'avait pas de grandeur ?
L'obstacle principal A la formation actuelle de vrais parties
politiques dans le pays, est dans le penible souvenir laiss6
par la lutte orageuse des liberaux et des nationaux. On sait,
en effet, que ce conflict, qui ne fut, en definitive, qu'une rude
vers le pouvoir, ddgdndra dans la conscience de plus d'nn
en une miserable question de peau, comme si le pr6jug6
caucasien s'accommodait de nuances dans le mepris ou la
condescendance dddaigneuse qu'il accord a noire race et A
ceux qui en descendent. Qui done veut bien ignorer que la
France, la nation qui passe pour dtre la plus alTranchie du
prdjug6 de race, prend dans ces nouvelles colonies africaines
des measures contre le m6tissage. Elle ne veut Wtre en prd-
sence que de noirs purs, 6elments qu'elle juge bien A tort,
plus aisdment gouvernables. Monsieur Georges Hardy, an-
ciein ormalien, agrdeg d'histoire, conclut que l'interdt patrio-
tique impose une pareille politique. Au vrai, le prdjug6 est
un sophisme de simple inspection. Contre lui, le raisonne-
ment et la raison ne peuvent rien et quand un intredt ap-
parent ou rdel le soutient, il est indestructible.
Nous'ne voulons pas envisager si le cadre m6me des di-
visions ethniques du pays, pourrait servir de base A une
classification de nos parties politiques. Ce que nous nous per-
metlons de signaler de preference, c'est le danger de la for-
mation A brdve dchdance d'une classes blanche haitienne qui,
par sa fortune, son Bducation, on cntrainement racial mrme,
nous dominera tous.
En resume, ce que nous demandons aux parties politiques
qui forcement se constitueront demain dans le pays, c'est
qu'ils mettent au-dessus des contestations de I'esprit de parti,
un ensemble de problimes que nous allons essayer de prO-
ciser dans les etudes qui snivent. La Patrie au-dessus des
parties, telle est la devise des nations qui veulent durer au
milieu des Apres convoitises de l'impdrialisme agressif de
l'heure.








II


Les Etats-Unis et Haiti

L'un des plus ddlicats probl6mes di notre vie national
consiste preciser les relations que, normalement, le pays doit
avoir avec sa puissante voisine du Nord, la Rdpublique des
Etats-Unis.
Ce que la mdtaphysique politique du 8Ime si6cle appelle
I'independance absolue, la souverainet6 absolue des peuples,
n'existent plus, sauf dans les Blucubrations de quelques thWo-
riciens atlard6s aux roves de la politique d'un autre age.
Qu'on se dise qu'en ce moment, la plus grande puissance du
monde, ne saurait prendre certaines measures de politique
interieure, sans provoquer les susceptibilit6s des autres puis-
sances, susceptibilitls qui peuvent entrainer une coalition
dangereuse pour sa s6curil6. S'il en est ainsi des grandes
puissances, on voit d6j la situation precaire des petits peoples
dans le monde. IIs ont, disait un diplomat espagnol, des
droits imparfaits. La souveraine habilet6 politique, A I'heure
pr6sente, consist A chercher oi. les intdrets de deux peuples
se touchent pour essayer de les accorder. La solution d'un
tel probl6me est particulifrement delicate quand !a dispro-
portion des deux peuples en presence est celle qui spare les
Etats-Unis d'Haiti. C'est une tendance immuable de l'huma-
nitd A abuser de la force et it imported de le dire, la cons-
cience morale de l'esp6ce ne s'est pas positivement enrichie
au course des siecles. Mieux que les individus, les nations sont
dominoes par le plus profoad 6goisme. Leur activity se ra-
mene A assurer leur existence et A garantir leur extension.
(Le but direct de I'institution politique, c'est, A l'interieur, de
discipliner, de canaliser dans la direction la plus utile au bien
commun les forces sociales, d'en r6aliser I'harmonie; c'est a






- 11 -


l'ext6rieur, de d6fendre et de porter au plus haut degie la
force national protectrice des inter6ts nationaux. (Pierre
Lasserre).
II nous parait que la meilleure fagon de prciser notre pro-
pre situation a l',gard des Etats-Unis consist A essayer de
comprendre la position politique de cette puissance dans le
monde. Ce que nous devons attendre de l'avenir est en fonc-
tion directed de cette position.
11 est inutile de noter ici que mieux qu'A la veille de 1914,
!'6tat du monde est celui d'une paix armde. Loin de marcher
vers la pacification g6nerale, des causes de conflict surgissent
de toutes parts. Aux motifs anciens de d6saccords s'ajoutent
d'autres Il6ments d'opposition et de haine entire les peuples.
D'internationale qu'elle a Wte jusqu'ici, la guerre tend A de-
venir interaciale. Le prestige de l'Europe est d6truit et nous
avons eu ici meme 1'dcho de cette troublante revolution par
la bouche du missionnaire Syrien, le docteur Est6phano. Sans
aucun doute, les penseurs, les hommes d'Etat des grandes
nations du monde, ont conscience de cette situation pr6caire.
De IA tant d'efforts pour uue pacification plus apparent que
rdelle. D'ailleurs, est-il logique que les grades puissances
sacrifient les garanties qu'elles peuvent se donner A des prin-
cipes qui sont plus dans les esprits que dans les coeurs. Les
int6rets qui resultent de 1'6volution respective de chaque
people, ne sont pas aisment conciliables autour d'une table
de conference. On ne ramene pas les lois 6conomiqucs de
l',volution social aux maximes de la raison pratique.
La tendance g6n6rale en ce pays est de croire en un con-
flit.prochain entire le Japon et les Etats-Unis. Certes, il n'est
pas impossible qu'une bravade americaine provoque chez ce
people fier, une de ces vagues de fond qu'aucune diplomatic
ne peut conjurer. Mais, en these g,6nrale, le Japon est loin
d'etre prt pour un semblable conflict.
Sans doute, les experts militaires les plus comp6tents re-
connaissent que l'empire du Mikado, est a peu pr6s inexpu-
gnable dans ses iles. Cependant, les nations se font-elles la
guerre aujourd'hui dans la simple perspective d'une d6fen-
sive A outrance? Le but de la guerre actuelle n'est-il.pas







d'atteindre-au plus vite l'adversaire pour lui ass6ner I'un de
ces coups qui le mettent hors de combat. Enfin, au cas d'un
conflict limited entire le Japon et les Etats-Unis, quelle influ-
ence particuli6re cela peut-il avoir sur notre destinee poli-
tique?
Nous n'affirmons rien d'extraordinaire, en avangant que
le Japon ne peut se lancer i fond dans un conflict sans pour
ainsi dire, un laisser-faire de l'Angleterre.
On se rappelle la phrase typique de lord Curzon au lende-
main de l'armistice: a Les allies ont navigu6 a la victoire sur
une mer de p6trole ).
L'activitd militaire du Japon depend de la Royal Dustch
Shell, compagnie largement contr6ole par le gouvernement
anglais, pour la furniture annuelle de 150 millions de bar-
riques de p6trole. Les consequences d'une telle situation ne
pouvaient 6chapper aux dirigeants du Japoo. Aussi, a-t-on
vu le r6le important jou6 par la question de p6lrole dans
les recents accords de la Russie et du Japon. Les maitres do
la politique de l'empire du Soleil-Levant ont d'ailleurs, pour
les guider, la lecon de l'Allemagne vaincue moins par la force
des armies allies, que par les 800.000 tonnes de pdtrole
exp6dids au dernier moment on Europe par les Etats-Unis.
Cependant, le conflict latent entire les Elats-Unis et le Ja-
pon est de nature A reserver au monde de bien ddsagrdables
surprises.
Nul doute que I'Asie, particulierement la Chine, l'Inde, la
Birmanie, la Perse et tout le monde musulman asiatique,
ne soient profonde6ient travaillds par des iddes nouvelles.
L'heg6monie de 1'Europe que toutes ces populations accep-
taient comme une consequence de sa supdrioritd morale,
est mainteniant discutee. C'est le prestige m6me du vieux
Continent dominateur qui est mis en cause.
Au fond des questions qui s'agitent, se pose le probl6me
de race. Dans tous les pays prdcit6s, une elite don't les re-
presentants sont sojuvent des homes dminents, rompus a la
pratique de la vie europdenne, prend de plus en plus con-
science du rdle que l'Asie peutjouer dans un plus just 6qui-
libre du monde. Une race, numdriquement la plus faible at





--13 -

non moralement la meilleure, occupe sans management les
trois quarts de la planet et cette situation parait a plus d'un
intolerable.
On se demand, si le Japon abandonn6 par I'Angleterre
sous la pression de la politique de prejugd racial de ses do-
minions de race blanche, ne cherchera pas a prendro la di-
rection du movement asiatique. Si une tell dventualitd se
rdalisait, ce serait dans un avenir plus ou moins rapprochd,
le choc des jaunes et des bruns contre les blancs, aupres
duquel la guerre mondiale ne serait plus qu'un jeu d'enfants.
Longtemps I'Europe a place la garantie de sa domination
dans le monde dans la sup6rioritd de son esprit d'invention
et la perfection de ses armes. De nos jours, cette garantie
existe a peine, car la chimie avec les industries qui en de-
coulent, o'est pas impdndtrable aux autres races. Le Japon
ne l'a que trop prouv6. La petite histoire conpu3 par Renan
d'une Blite de savants en possession de moyens capable de
detruire instantandment le monde, n'est que le rdve d'un
philosophy plus habitud a manier des iddes que des rdalites.
Tandis que de ce c6td-ci, nous vivons hypnotis6s par l'idee
d'un conflict prochain entire les Etats-Unis et le Japon, une
lutte apre, decisive, s'engage entire I'Union americaine et
1'Angleterre. On ne saurait dire, dans quelle measure, quelle
que soit par ailleurs la diversity des causes qui peuvent la
trouble, la paix future du monde d6pendra de la sagesse
des gouvernants de ces deux pays. Cette sagesse est-elle a
1'6preuve des interets vitaux de ces deux puissances? Les
declarations souvent inconsid6rdes des homes d'Etat amdri-
cains ne sont pas de nature a nous rassurer.
Les Etats-Unis ont admirablement profit de la grande
guerre, New-York dispute a Londres la priorild du march
regulateur des grande affaires d'argent du monde. La ma-
rine marchande des Etats-Unis occupe le premier rang. Ses
ports charbonniers dquipds de toutes pieces durant la guerre,
font une grande concurrence aux ports anglais ddja aux
prises avec la concurrence des dominions de 1'Afrique et du
Pacifique. Un tel accroissement d'interats dconomiques ne-
cessite une protection militaire effective. Aussi, la flotte de






14 -

guerre des Etats-Unis s'augmente rapidement, menagant A
breve dchbance, la seculaire domination de l'Angleterre sur
les mers.
Jamais pourtant, A l'heure m6me oi elle subit cette rude
concurrence, 1'Angleterre n'a 6tW en presence de tant de
difficultis de politique g6norale. N'dtait le savoir faire legen-
daire de ses hommes politiques, on serait en droit de parler
de la fin d'une grande experience historique.
L'empire lui-mdme, I'orgueil de la nation brilannique est
s6rieusement menace. Ostensiblement le Canada et les do-
minions du Pacifique tendent a se rapprocher des Etats-Unis.
Quant a l'Inde, I'Egypte, etc, q'est l'esprit de revolte qui y
souffle avec routes les sombres provisions qu'il comporte.
L'adoption d'une politique de collaboration entire les fractions
importantes de I'empire retardera sans doute une 6cheance
que, d6s aujourd'hui, on est porter A croire fatale.
D'aucuns pensent que pour des raisons de sentiment, une
lutte violent n'dclatera pas entire l'Angleterre et les Etats-
Unis. Vraiment, le docteur Lebon accomplit une oeuvre utile
en r6p6tant sans se lasser quelques formules de psychologie
pratique que l'exp6rience a consacr6es. On invoque tout
d'abord la filiation ethnique des deux peuples.
Admettra-t-on qu'il y ait plus de rapports ethniques enlre
l'Angleterre et l'Allemagne qu'entre les Etats-Unis et leur
ancienne metropole. Qu'est-ce que la population des Etats-
Unis? Uae panmixie racial europdenne, mrtinde d'un fort
appoint africain oh le vieil el6ment anglo-saxon joue un r6le
de plus en plus efface.
Rien qu'en nous tenant A cette consideration de filiation
ethnique, l'Angleterre a-t-elle h6sit6 A r6pondre a I'attaque
indirecte de L'Allemagne? II a suffide la presence des troupes
du Kaiser sur les bouches de I'Escaut, et ant6rieurement de
quelques paroles imprudentes de 1'empereur d6chu, pour
rendre la rencontre inevitable.
On est en droit de conclure, en pensant a l'energie et a
la tenacity britanniques que le monde passera par une sombre
tragddie, avant que l'Angleterre accepted le sort auquel l'em-
pire remain lui.mdme n'a pas dchapp6. II reste done dou-





15 -'

teux, qu'elle se resigne au role de brilliant second dans le
monde que semble lui reserver l'immense d6veloppement
des Etats-Unis. Le fait suivant le prouve.
On sait qu'aujourd'hui l'activit6 militaire d'une grande
puissance est en rapport direct avec la quantity de p6trole
don't elle dispose. Jusqu'A ce que la science par une nouvelle
decouverte change a cet dgard I'aspect du monde, navigation
maritime, sous-marine, adrienne, circulation d'automobiles
et camions, transports rapides des troupes et des engines de
guerre si lourds de I'artillerie actuelle, tout depend, avec
une supdrioritd marquee sur tous les autres moyens, du prd-
cieux combustible. Or, avant, durant et apres la grande guerre,
I'Angleterre sut tout de suite avoir une politique precise du
petroie. L'histoire de cette lutte est mmae I'une des preuves
celatantes de la prdvoyance anglaise. Des homes comme
l'amiral Fisher, Ddterding, Sir John Cadman, lord Cowdray,
etc, travaillerent silencieusement A lui donner la maitrise
dans le monde du p6trole.
A deux pas de nous, au Mexique, les interminables guerres
civiles de cet infortune pays, n'ont pas une autre explication
que la furieuse concurrence que la Standard Oil et la Royal
Dustch Shell, fortement appuydes par leur gouvernement
respeclif, s'y livrent pour la possession des riches nappes de
p6trole de son territoire. Et.voil' que maintenant la mwme
lutte s'6tend a I'Am6rique du Sud. Elle s'intensifie de jour
en jour en Colombie, entire la Tropical Oil, filiale de la
Standard Oil, et,la Royal Dustch Shell.
On ne saurait pr6tendre que c'est la confiance qui domine
los relations des Etats-Unis avec les autres Etats am6ricains.
Les variations unilat6rales d'une doctrine qui s'dtait annon-
cee comme un bouclier pour ce Continent, n'ont pas pu en-
gendrer cette confiance. Ajoutons a cela, l'essor d'une civi-
lisation trop matdrielle, trop prdoccup6e de succ6s dconomi-
ques, trop dominee par des combinaisons de hautes finances,
qui n'a pas pu toujours permettre A ce grand pays de faire
A certaines valeurs de la conduite humaine, la place qui leur
revient naturellement.
A certain moments, les Etats-Unis donnent l'impression





= 16

demksur6ment agrandie de faire revivre la vieille civilisation
punique que le genie de Rome dtouffa. Hypocrisie ou con-
vention, les peoples comme les individus doivent cependant
respecter certain droits essentiels de la nature humaine. A
les violer ostensiblement, on s'expose a susciter autour de
soi une atmosphere d'anlipathie ou de haine qui a son role
dans la destinee.
Sur les rapports du monde lalin et du monde anglo-saxon
d'Am6rique, nous arrivions, il y a dix ans, aux conclusions
suivantes.
Qu'on le veuille on non, l'existence en Amrrique des grou-
pements sus-ddsign6s, est une formelle indication pour I'o-
rientation de la politiqueg6ndrale de ce Continent. Entre Fan-
glo-saxon du nord et le latin du sud, il y aura toujours un
sentiment de mefiance que la diplomatic pourra cacher sous
des subtilitds protocolaires, qui ne restera pas moins, dans
le Sud surtout, la directive de routes les combinaisons politi-
ques ou internationales.
L'histoire m6me de ces Etats en est la preuve. Plus d'une
fois, malgrd les agitationsconvulsives qui ont marque, comme
chez nous, la vie de ces peuples, ils ont cherchd dans l'union,
ufte raison de dur6e en meme temps qu'une protection. Le
latino-amdricain est separ6 de I'anglo-saxon du nord par des
resistances ethniques, un temperament historique et racial,
desfacons de penser et d'agir qui n'echappent 5 personnel. Aux
vieilles antinomies europ6ennes sont venues s'ajouter les con:
editions incidents de leur nouveau climate psychologique.
On ne saurait prdtendre que de telles conclusions aient 6t.
infirm par ces dix dernieres annees. L'accroissement for-
midable des Etats-Unis, I'adoption par cet Etat d'une poli.ti-
que envahissante, don't certain voisins ont 6t6 deja les vic-
times, ont substitute A la m6fiance de jadis une crainto reelle.
Rien n'dtablit mieux I'existence de ce sentiment que le rap-
prochement d6sir6 de part et d'autre entire les latins d'Ame-
rique et ceux de l'Europe. Un tel rapprochement se justified
d'ailleurs par la tendance de plus en plus distinct de 1'An-
gleterre et des EtatsUnis A rdsoudre leurs difticultes eco-





- 11 -


nomiques et financieres, aux d6triments de 1'Europe conti-
nentale et de l'Am6rique du Sud.
Par ailleurs, avec quelle activity les publicistes du Sud-
Amdrique se preoccupent des questions de droit internatio-
nal. En. aucun point du monde, comme de raison, la doc-
trine de Monro8 n'a dit analysee avec plus d'ampleur. Au-
cane des interpretations abusives que la doctrine a revues
au pays d'origine, n'est demeuree sans reponse. Les juris-
consultes sud-amdricains, tendent A lui substituer une doc-
trine plus large et plus r6ellement protectrice des intertls
collectifs du Continent.
Cettte course forcdment rapide A travers certain aspects
de la politique international, nous permet-elle maintenant
quelques conclusions relatives A notre politique intdrieure?
Nous n'irons pasjusqu'A affirmer que dans une saine in-
terprdtation des faits, nous devons allerjusqu'A nous desin-
tdresser de ce que pense l'Europe. La haute intellectuality
de ce Continent, 1'intluence que lui assure sa civilisation mil-
lenaire.,donneront toujours une sdrieuse importance aux con-
clusions qu'elle adoptera sur les questions qui agitent n'im-
porte quel point du monde.
Mais il faut distinguer entire la pensde europdenne et les
gouvernements europ6ens. Aucun de ces derniers n'a le pres-
tige moral voulu pour parler au nom du droit et de la jus-
tice. Dans le domaine de la politique, la conscience morale
de la race blanche a faith faillite, et dans. son ambition de di-
riger le monde, elle I'a conduit A une douloureuse impasse.
De l'ceuvre g6ndrale de l'Europe, it ne reste en some que
ses grands succ6s materiels, consequence de son progress
scientifique.
L'ceuvre colonisatrice de l'Europe n'est jusqu'ici qu'une ca-
tastrophe qui a englouti des millions d'6tres humans. C'est
au nom des pires int6r6ts, sous Le fallacieux pretexte de faire
baenficier les peuples arrier6s des avantages d'une civilisa-
tion qui n'a pas pu prot6ger l'Europe elle-m6me, centre
les interminables tueries, que cette ce'vre a 616 consomme.
Or, m6me dans la politique international, pour critiquer
Venus il faut 6tre Psych6. Le cas des Etats-Unis, reprochant





18 --

A la Russie un massacre de juifs et de la Russie rdpliquant
par une amere critique du lynchage,est une assez plaisante
demonstration de cette simple v6rit6.
C'est docc un calcul mal fait, d'attendre une intervention
quelconqued'une puissance europkenne dans les affairesd'Hai-
ti. En 6cartant toules les circonstances qui mettent la ma-
ieure parties de 1'Europe dans la vassalit6 6conomique des
Etats-Unis, la pudeur suffirait a arr6ler dans cette voie, les
fusilleurs des Marocains, des Egyptiens, etc.
Haiti est a peu pris ignore des Etats latins de I'Amerique,
ou mieux elle passe a leurs yeux pour un pays abhtardi,dont
la population est adonn6e aux pires superstitions.
Garcia Calderon, passant en revue les d6mocraties lalines de
I'Amdrique, ne mentioned Haiti, que pour signaler sa turbu-
lence et I'inffrioritl de sa population. Le plaisant Bcrivain fait
a cet tgard, une curieuse application des variations concomit-
tantes de S. Mill. Selon lui, plus un pays americain renferme
de noirs, moins il a la chance d'6voluer, et conformement a
cette methode, Haiti occupe la dernibre place en Amerique.
Nous ignorons si M.Calderon ne secroit pas le premier des
blancs americain?, mais son livre Bcrit avec plus de pr6jug6
que de science, est loin d'offrir cette vigueur de d6monstra-
tion qu'on doit honn6tement esperer d'un 6crivain qui juge
si s6evrement, une fraction quelconque de l'humanit6. Sa
conscience de ploutocrate s'accommode trop facilementdes ap-
parences. 11 ne s'est point demand, si comme nous, ses an-
citres, il y a un siecle, avaient 6t6 arrach6s a la terre d'A-
frique pour 6tre reduits a la plus d6moralisante des servi-
tudes, il eut pu produire des oeuvres retl1tant des connais-
sances aussi varies et un talent d'observation aussi puissant
que cells d'un Dubois ou d'un Firmin.
Mais la politique n'est pas fore6ment le reflet des pr6juges
sociaux ouindividuels. Dans ce donaine, la solidaiilt se crce
surtout par la similitude ou la concordance des interets.
11 n'est point douteux, les Etats latins de I'Amerique en
face des Etats-Unis, sont condamnes A travailler sans reld-
che, en vue de leur propre sauvegarle, pour le triomphe de
certain principles.






- 19 -


Nots notons, en premiere ligne, le respect de leur person-
nalitl national et social et le drcit de la developpar, selon
leurs traditions et leurs, aptitudes raciales, ce qui est la vraie
ind6pendance. Toute violation des droits essentiels par les
Etats-Unis d'ure nationality quelconque du monde latino-am4-
ricain, doit 6tre considered comme un precedent ficheux
par toute 1'6lile pensante de ces pays.
HIeureusement qu'un tel 6tat d'esprit se dessine djiA dans
le monde latino-am6ricain. Les vives protestations provoquees
par la recent occupation de la Dominicanie en sont la preuve.
A ne voir que la situation presence, on ne peut tirer que
des indications tr6s sommaires snr la politique future de 'U.
nion amdricaine.
Jusqu'ici, les Elats Unis n'ont 61e serieusement agitds par
aucun des grand problemes qui ddsolent I'Europe. La ques-
tion negre n'est qu'une creation du fdroce prdjug6 yankee.
Le noir americain nous parait aussi bon citoyen que le blanc
am6ricain. 11 met,- et nous avons eu ici mime la preuve de
cet 6tat d'esprit, I'int6ret americain au-dessus de la solida-
rite de race.
Mais quand dans un demi si6cle, l'Union comptera 200
millions d'habitants; quand dan, cetle civilisation induslrielle,
le fosse sera plus grand entire ceux qui possedent et ceux
qui n'ont rien; quand les resources de ce pays ne repondront
plus anx besoins de sa population; quand la grande fortune
aura fait 6clater le moule d6mocratique de ce pays, 1'Union ne
cherchera-t-elle pas A relrouver l'dquilibre qui lui manque aux
depens de ses voisins plus faiblcs?Le cas d'Haiti, du Mexique,
etc, n'est peut.ltre qu'une vague indication de ce qui attend
le re.te de I'Amerique dans I'avenir. Vers le milieu du si6cle
pass, de Molinari a caracteris6, avec une grande sugacite,
la phase de l'6volution humaine que nous traversons. 11 ne le
fit point en 6voquant de vagues notions d'humanit6, mais par
la mise en relief de ce qu'il y a d'inexorable dans les lois
dconomiques.
Un fait frappe tous les observaleurs de l'Union, I'optimis-
me sans measure de ce pays. L'Amdricain de pure race a con-
fiance en lui-m6me, en la vertu de I'effort. 11 a une foi rdelle





20 -

en l'6nergie individuelle. Ce people a r6alis6, jusqu'ici, le type
le plus achev6 de la d6mocratio dans le monde.
Aucune barri6re rigide a I'dvolution individuelle n'est ve-
nue, comme en Europe, figer les groups en des positions
respective et hostiles. L'6tendue du pays, ses vastes horizons,
I'ampleur des ph6nomenes naturels sur ce territoire conti-
nental joints au positivisme de la race, devaient conduire
l'Am6ricain a l'optimisme signaled.
Get etat d'esprit et les choses qui en d6coulent persiste-
ront-ils inddliniment? Par l'accumulation hdreditaire des ii-
chesses dans les families, il se forme aux Etats Unis une
classes dominant. Avec cette formation s'infiltreront dans le
pays, tous les pr6juges qui expliquent 1'intensit6 de la lutte
de classes en Europe. Il est rare, dans ces conditions, que l'i-
d6e imperialiste ne s'introduise pas chez un people, comme
un correctif des difficulies intdrieures.
On ne se rend pas assez compete en Haiti, que la race noire
est represent6e en Amerique, des Elats-Unis aux fronti6res
de I'Argentine et du Chili, par 30 millions de noirs et de
m6tis de la race. En face d'eux, et presque dans lea m6mes
regions, se dressed un nombre beaucoup plus grand d'Indiens
et de m6tis d'indiens. Partout, sauf peut-6tre au Biesil ofi
I'antipathie des races est rooins aigtie, tous c s representants
des races dites de couleur, sont en butte au plus atroce pre-
jug6. La duplicity caucasienne s'est rn8me ingini6e A oppo-
ser ces groups, les uns aux autres, pour asseoir sur tous, la
ploutocratique domination blanche.
II est tout- de meme consolant de voir que tous ces grou-
pements tenlent a prendre conscience d'eux-m6mes, par les
lemons de chose que leur procure la race dominant. L'in-
dianisme est aujourd'hui un fait qui retient meme l'at'ention
de la press d'Europe.
Que tous ces groupements6pars sur un immense territoire,
isol6s souvent par la langue, ne soient pas A la veille de do-
miner en Am6rique 1'6!dment caucasien, personnel ne le con-
teste. Que 70 a 80 millions d'individus, mus par une com-
mune pensde de relevement social, finissent par s'imposer a
la consideration de tou., cela nous parait aisement pratica-





- 21 -


ble. Aucune politique, quelle que soit la rigueur des moyens
don't elle disposerait, n'arrivera Ai liminer d'Amdrique les
races de couleur. Elles soot an contraire appeldes a y jouer
un rble de plus en plus important. ,es temps a venir pose-
ront serieusement le problem de races dans le monde.
Les hommes d'Etat de l'Europe, suitout ceux qui ont de
I'avenir dans l'esprit, comprennent que si la race blanche
veut so d6cider A 6viter les ddsastreuses consequences d'un
choc de races, elle dolt s'accommoder en definitive de la
presence sur cette plan6te de ceux que, par une derni6re de-
rision, on appelle ( les fr6res infdrieurs ,.
II serait p6nible de penser que toutes ces graves questions
qui agitent le monde, 6chappent aux esprits superieurs des
Etals-Unis; que l'Union, confiante au plus haut point dans sa
force, n'adoptera pas A un moment donn6, une politique moins
aggressive sur ce Continent et plus conciliante par ailleurs.
Tous les Amdricains ne sont pas des banquiers ou des
homes d'allaires malhonn6tes. Chez plus d'un, la tendance
a une po!itique moddrde se fait jour. Le Dr Grueuing, qui
sejourna parmi nous, est l'un de ces AmBricains conscients
des dangers qu'une politique impdrialiste outranci6re, ferait
courir A leur pays. La planete est vraiment trop petite, le
progr6s des moyens militaires de doetruclion trop rapique,
pour que les oceans m6mes servent d'obstacle inviolable, a
l'andantissement d'un people qui se complairait A susciler
la haine g6ndrale du monde.
Une nouvelle evolution s'impose dans la polilique interieure
des Elats-Unis, et c'est. A notre avis, cette derniere dvolu-
tion qui sera la plus sere garantie des autres peup'es amd-
ricains.
II faut au Gouvernement Fdddral un personnel politique de
premier ordre. Les Etats-Unis sont devenus une puissance
mondiale at il faut bien A la direction des affaires du pays des
homes au courant des choses mondiales.
a Or, s'il y a, dit I-. Berr, un plinomene caractdristique
de l'dpoque actuelle, c'est la solidarity humaine sur toule la
surface de la terre. Notre planete semble rapetissee par la ra-
piditd des communications, et les nations civilisdes ont des





22 -

rapports si 6troits, soit entire elles, soit, par une colonisa-
tion intensive,-avec les peoples infdrieursque, come dans
un organisme, tout retentit sur tout. II y a une polilique mon-
diale, une dconomie mondiale, une civilisation mondiale.
II est ais6 de declarer que l'Union so d6sintdresse des choses
d'Europe, mais une tell declaration ne renferme aucune v6-
rite et si elle devait 6tre prise a la lettre, elle r6serverait aux
Etats-Unis de bien desagr6ables surprises.
Jusqu'ici, les caprices des elections amenent souvent au
pouvoir, des hommes incompl6tement au courant des affaires
du monde. II n'est done que trop vrai que ces derniers ne
reprdsentent que des interets locaux, sans vues sp6ciales sur
los choses qui interessent le plus la vie de I'Union.
Le prince de Talleyrand disait de Choiseul, qu'il dtait, a
son dpoque, l'homme d'Europe, qui avait le plus d'avenir dans
I'esprit.
11 est evident que c'est A de tels hommes qu'un pays doit
confier la garde de ses int6rets. Qu'on se figure les malheurs
irr6parables de la France, si pendant des anndes, elle n'avait
confi6 sa destinee a cette pleilde d'hommes qui, par un lent
travail, ont prdpar6 les alliances qui lui ont permis de r6sis-
ter, au moment voulu, au choc a crasant de I'Allemagne.
Maintenant quelle position un parti politique serieux doit
prendre dans le pays, a I'Ogard des grouped latin et anglo-
saxon d'Amdrique, car toute la digression qui precede a pour
but de poser ce probl6me?
Nous nous sommes expliqud, selcn nos vues personnelles,
sur les rapports que le pays peut avoir avec 1'Europe.
Pour nous, une intervention effective de I'Europe en Am6.
rique, ne s;iurdit se rdaliser qu'au prix d'une catastrophe
mondiale.Elle suppose au pr6alable une dWfaite 6crasante des
Etats-Unis. Rien, en iffet, n'a plus la vertu d'6mouvoir I'o-
pinion americaine, qu'une conclusion trop vive de l'Europe
sur les choses de ce Continent. Ce people, sans grandes tra-
ditions historiques, a fait de la doctrine de Monroe, le plus
grand mobile de sa psychologie politique. NBanmoins, tout
progrBs de la conscience politique de l'Europe, aura forcd-
ment sa repercussion dans cette hemisphere.





'23 -

Les Etats-Unis liennent 6norm6ment A leur r6putalion de
grande ddmocratie liberale. L'Union est.un des rares pays
qui, m6me lorsqu'ils font un mauvais coup, cherchent A le
justifier par tons les m6yens, aux yeux de la conscience uni-
verselle. Le cas d'Haiti en est un ddmonstratif example.
L'Europe, en gdndral, ne s'embarasse pas de tant de scru-
pules et, certes, elle ne pousserait pas I'euphemisme jusqu'A
affirmer diplomatiquement qu'elle occupe un pays, pour le
maintien de son independence.
Dans le grand corps social am6ricain, si 6trangement dis-
parAte, ii y a toujours lieu de computer sur un r6veil brusque
du vieil esprit puritain. Aussi, une saine politique en Haiti,
devra s'appliquer A cultiver ou a faire naitre aux Etats-Uois
m6me, une opinion favorable au pays.
Dans nos rapports avec l'Amerique latine, il y a n6cessai-
rement une double question A envisager: 1o la sympathie que
nous pouvons susciter en notre faveur dans les groupements
de couleur; 20 1'effort qu'il faut ddployer pour nous faire
mieux apprecier par la press et les gouvernements des rd-
publiques latino-am6ricaines.
Dans le premier cas, la plus grosse erteur serait de trop
tabler sur les affinit6s ethniques qui peuvent exister entire
ces groups et nous.
Une tell action prendrait, tout de suite, le caract6re d'une
croisade contre les ploutocraties rignantes de ces pays et
irait A I'encontre du but propose. II y a, pour un people comme
pour un group social, des impulsions qui ne sauraient venir
du dehors. S'ils ne trouvent pas en eux-m6mes les motifs des
evolutions n6cessaires, les excitations externes passeront
comme I'eau qui ruisselle sur les vitres. II faudra done A nos
homes de pensde qui travailleront A ce rapprochement,
beaucoup d'habilit6, une science des opportunities qui ne
blessent pas les intdr6ts en presence.
Quant a la maniere de nous faire mieux apprdcier par la
press et los gouvernements latino-am6ricains, on ne peut
dire A quel degree, la R6publique Dominicaine nous est nd-
cessaire.
Ddsormais, il devait exister entire les deux peuples de 'ile,





- 24 -


une entente cordiile dans un but commun de protection ou
de defense national. Une politique bien avisde, tendra A de-
truire les causes de litige qui out trop longlemps gdn6 les re-
lations des deux peuples. De l'un et de l'autre cot6 de la
frontiere, il imported que les meneurs de l'opinion sachent ar-
river aux concessions compatibles avec la dignity des deux
peuples.
A vrai dire, il n'existe entire les Dominicains et les Haitiens,
aucune de ces questions irritantes don't la solution dchappe
A la puissance de la volont6 humaine. Les deux peuples sont
plut6t s6par6s par quelques opposition de caract6re et cer-
taines croyances sociales, de port6e tres relative. Ces opposi-
tions ne peuvent prejudicier aux grandes lignes d'une poli-
tique commune.
II est evident que la press latino-americaine, dans une
grande measure, pense de nous ce que penso la press domi-
nicaine. Dans presque toute I'Amerique latine, le mot Haiti
n'est qu'une simple designation gdographique. Que, par
example, la press dominicaine s'ing6nie A nous presenter com-
nied'incorrigibles organisateurs de macabres ceremonies vau-
douesques, la presse latino-americaine se fera certainement
1'echo de cette exaggeration.
Nous sommes cependant loin de desirer que notre propa-
gande pan-am6ricaine s'efforce a nous presenter autrement
que nous sommes. Que celui qui est sans p6ch6 nousjette la
premiere pierre!
Hors de la Dominicaine, ce pays n'est un peu connu qu'A
Cuba.
De 1'616ment dominateur de ce pays, nous n'avons aucune
pitie 4 altendre, tant il est enfonc& dans le plus f6roce pre-
jug6 de race. Cuba, un pays pourtant de population m6lan-
gee, a prozlai6 par sa dlgislation notre inf6riorite, encore
que son elite ne s'est signalee jusqu'ici par aucune oeuvre
forte, aucune invention, a attention du monde.
Nous arrivons maintenant au point le plus d6licat de notre
these, aux rapports qui, selon nous, doivent normalement
exister entire les Etats-Unis et Haiti. Nous apportons dans
l'analyse de cette question, l'ind6pendance et la sincerity qui





25 -

nous caractdrisent, sans nous soucier outre measure de l'o-
pinion des gens bien peasants.
Ce serait, osons le dire, une rdelle aberration de travailler
a d6velopper dans ce pays la haine des Etats-Unis. Bon gre,
ma! grd, de press ou de loin, avoc ou sans I'occupation, notre
sort est 6conomiquement li6 A ce pays. II reste bien eatendu,
qu'entre I'Amdricain et nous, il y a mille choses inconciliables
et qu'il n'arrive meme pas & pdn6trer les vraies tendances
de noire nature psychologique.
Dans l'apprdciation des choses haitiennes, I'Amdiicain se
laisse ostensiblement guider par des prejuges, et ses juge-
ments-en apparence les mieux motives, temoignent d'une ina-
daptation flagrant A nous comprendre. Nous ne jurerons
pas, d'ailleurs, quo le people amdricain soit le people le plus
psychologue de la terre. Sa psy.hologie meme d'enseigne-
ment ne se rdsume-t-elle pas A peser, a mesurer, tester, etc,
comme si les profondeurs de l'ame humaine ne se rdvelaient
qu'aux quantitds mathdmatiques.
L'AmBricain ne possede pas cette finesse d'analyse, ce don
de p6n6tration psychologique, propres aux vieilles races d'A-
sie et de 1'Europe. Nous craignons beaucoup qu'un Emerson,
qu'un James, ne soient de troublantes exceptions dans la na-
tion.
Mais, qu'on le veuille on non, notre pays est dans la zone
d'influenco de l'Un:on am6ricaine. Or, la puissance de lac-
tion humaine ne va pas jusqu'A redresser les contingencies
inexorables de l'histoire ou de la gdographie. II ne s'agit pas
de se demander, si I'Am6ricain nous inspire de la sympathie
ou non, mais d'dtudier objectivement un probl6me d6licat.
Nuldoute, la situation crde parlaConvention de1915, m6me
en 6cartant les empi6tements qui ont dtd ses consequences,
est incompatible avec notre dignity national. II suffiraitqu'elle
se prolongedt encore 20 ans pour detruire toutes nos tradi-
tions. Nous he comprenons pas bien la port6e de l'existence
d'un people, condamn6 a rester stranger A ses affairs les
plus importantes, au sein duquel le r6le des units mainte-
nues en situation, se reduit A une macabre derision.
On ne peut trop le redire, touted les functions impor-






26 -

tantes du pays sont sous la mainmise 4trang6re. Un parti
politique &srieux dolt travailler infatigablement a changer
cette situation. L'iddal serait de conclure avec 1'Union un
trait lui accordant les avantages compatibles avec notre di-
gnit6. Autrement, le pays sera encore longtemps la victim
de tous les ambitieux, capable de sacrifier son honneur a la
rdalisation do leur r6ve dejouissances.
Quant a penser que nous pouvons vivre sur notre minus-
cule territoire dans un isolement hostile a l'6gard des Etats-
Unis, cela ne peut-6tre que le fait de quelques braves id6a-
listes ou de quelques energumenes inconscients des r6alites
internationales.
Nous ne croyons pas, on le sait ddji, A la paix definitive.
La crise qui s'est ouverte en 1914 nous semble 1'une de ces
longues convulsions qui pr6parent les changements profonds
du monde.
Juste au moment oi nous 6crivons ces lignes, les gouver-
nements occidentaux de I'Europe ou mieux la bourgeoisie
conservatrice, se prepare a une lutte decisive contre le socia-
lisme extreme, don't personnel ne saurait prdvoir les consd-
quences. Qui done a parld de religion & propose du socialisme.
On n'6touffe pas une religion qui compete des millions d'a-
deptes decides a d6fendre leur foi a coups de bombes et de
dynamites. Toute measure des gouvernements occidentaux de
l'Europe contre le communism, n'est que l'ouverture d'un
duel a mort entre eux et la Russie sovidtique.- Or, cette
Russie sovidtique ddborde deja ses fronti6res. Son mysticis-
me rdvolutionnaire, plus puissant que celui de la revolution
frangaise, parce que fait d'inldrits plus imm6diats, menace de
devenir l'dvangile de la grande masse ouvri6re mondiale.
Si, par ailleurs, le Continent le plus civilis6 du monde a
pu nous offrir le spectacle des sanglantes orgies de la der-
ni6re guerre, sur quoi done faire reposer les espdrances de
la paix du monde ? Sur la Soci6te des Nations, nous r6pon-
dra-t-on, peut-6tre. Fort bien, repliquerons-nous. Qu'elle com-
mence, toutefois, par faire sortir I'Angleterre de 1'Egypte,
la France de la Tunisie. Qu'elle mette fin aux h6catombes du
Maroc qui menagent d'embraser tout le monde musulman.







N'y a-t-il pas quelque chose de fonci6rement immoral dans
toutes ces guerres dites coloniales, o. des hommes, venus de
tous les points du monde, se massacrent pour la satisfaction
des ambitions impdrialistes de I'Europe.
Dans tous les cas, on ne nous fera point croire que les
grandes puissances soient A la veille de confier la garde de
leurs intir6ts primordiaux A la Soci6td des Nations. Les pactes
de s6curit6 en vue, ne sont au vrai que des coalitions mo-
mentandes d'int6rets, et la difficult de les fonder prouve
comment on est loin de cette harmonisation des energies na-
tionales dans les concessions opportunes, qui serait la plus
sfire garantie de la paix.
L'humanitd repr6sente A coup str le dernier effort d'orga-
nisation de celte portion de l'Univers qui tombe sous notre
observation. Sa loi d'6volution rdelle et sp6cifique est intel-
lectuelle et morale. Dans ce domaine de la morality, il faut
qu'il y ait une raison superieure d'6quilibre comme dans le
monde materiel.
De quelle paix nous parle-t-on, si l'une des races qui com-
posent I'humanitd, se servant des avances que lui procure
une evolution particuli6rement favorable, s'emploie a dcraser
les autres, au m6pris de la justice et de la solidarity humane.
N'importe-t-il pas que les victims de l'injustice, pour ne
point voir s'6teindre en elles I'idie meme d'une Providence,
aient de temps a autres le sentiment d'un de ces redresse-
inents voulus par la force invisible qui conduit le monde.
Notre hypoth6se de la prdcarit6 de la paix mondiale une
fois adopt6e, on congoit qu'aucune circonstance autre qu'une
defaite militaire, ne forcera les Elats-Unis a abandonner le
d6veloppement de leur politique dans le bassin des Antilles.
Qu'on se rappelle que la possession d'un simple rocher, en
bordure de la mer du Nord par I'Allemagne, a paralyse pendant
quatre ans, tout 'effort de l'amirautd anglaise contre ce pays.
Or, au cas par example d'un conflict, et 1'hypoth6se n'est pas
du domain des impossibility, entire les Etats-Unis d'une part,
I'Angleterre et le Japon de l'autre, I'occupation du bassin des
Antilles constitute un admirable point d'appui contre les ma-
noeuvres combinees des flottes de ces deux puissances. Toute


-7 -





-28 -

alerte dans le Pacifique oblige les Etats-Unis A concentrer la
Lotte de l'Atlantique dans le bassin des Antilles. Les Elats-
majors ne sont pas positivement composes de pacifistes. Leur
mission consist a prendre des suretds centre leurs amis
m6me, qui sont les adversaires dventuels de demain.
Nous ne reprenons par la question ressass6e de la protec-
tion du Canal de Panama. Le Canal de Panama est un grand
fait dconomique et militaire et dans ce sens on ne forcera
pas plus les Etats-Unis a abandonner l'id6e de sa protection,
qu'on obligera l'Angleterre a rendre Gibraltar, Malte, Suez
et Aden. Les congr6s de paix se sont succdde en Europe et
I'Espagne a-t-elle jamais reclamd de la justice du Continent,
de lui enlever cette pine au talon qu'est Gibraltar. Le monde
estparsemd de ces injustices internationalesdonts'accommode
parfaitement la conscience universelle si les responsables
sont les representants de la force.
Nous ne devons pas avoir d'illusion sur la portde du drame
qui se joue dans le bassin des Antilles. II reprdsente un mo-
ment de I'histoire. Ce drame dtait d6ej en puissance dans les
Mvenements du jour ou l'activit6 des peuples civilis6s s'dtait
transported de la M~diterrande sur I'Oc6an Atlantique. De-
main, 'importance de ce nouveau carrefour mondial grandira,
en function du r61e du Pacifique dans les affaires internalio-
nales.
En resume, la question des rapports des Etats-Unis et
d'llaiti est l'un de ces problemes dout il faut chercher la
solution dans la conciliation des int6rdts. Ce r,'est point en
deployant de 1'hostilit6 centre I'Union que nous aurons la
chance de rencontrer cette solution. Nous le r6petons encore,
une fois, nos rapports avec les Etats-Unis ne sauraient de-
pendre d'une question de sympathie ou d'antipathie, mais de
la froide analyse des faits. II imported mime qu'au cas d'un
conflict qui mettrait en peril la vie de l'Union, I'opinion amd-
ricaine puisse computer au moins sur notre neutrality bien-
veillante. Une position contraire ne nous assurera ni notre
security, ni meme le respect de notre territoire, si les diri-
geants de ce pays pensaient son occupation necessaire a la
defense de leurs grands interdls.








29 -w

En definitive, si nous ne nous payons pas de mots, de for-
mules creuses, I'Europe coalis6e contre I'Allemagne, a-t-elle
h6sit6 & fomenter la revolution en Russie avec K6rensky,
a-t-elle respect I'ind6pendance de la Grace, quand elle a
cru ces combinaisons n6cessaires a I'effrondrement du front
oriental des empires do centre. Avec ou sans I'hostilit6 de
Constantin et dans le d6sir du people grec, nettement ex-
primi de garder sa neutrality, le r6sultat eut et le mdme
et Jonnart ne serait pas moins de I'Acad6mie Frangaise. Si
1'6volution historique n'obdit pas une aveugle fatality, ii nest
pas moins vrai que le d6terminisme qui preside aux faits de
l'histoire, ne laisse qu'une place fort mince aux simples affir-
mations du coeur.











III


Une Politiqu0 d'Orpanisation Sociale lu Pays


II est d'une observation banale de distinguer dans une so-
cid&e deux groups de functions: 1o les functions morales de
direction; 20 les besognes mat6rielles. L'dquilibre d'un peu-
pie, sa sante national, depend uniquement de I'organisation
de ces functions.
Ce quo nous r6sumons ici en une formula lapidaire, se rd-
vele pourtant A l'analyse d'une excessive complexild.
Chez nous, la politique mal comprise a Wte un s6culaire
obstacle a l'organisation social. L'id6e fort simple de I'inter-
d6pendance des organes et de la correlation des functions
sociales, a constamment echapp6 aux meneurs de notre po-
litique.
Rien a tout prendre, n'est plus exagere d'affirmer que ce
people est arrive a l'independance, au milieu d'une situation
absolument chaotique.
On pouvait, d6s cette 6poque, distinguer dans notre so-
cidet: 1o une elite relativement nombreuse, don't certain
membres, un Bonnet, un Vastey, un T6h1maque, un Mentor,
un Charreron, un Chanlatte, un Rouanez, un Victor, etc, etc,
6taient en possession, pour l'6poque et pour le milieu, d'une
culture assez remarquable; 2o un corps considerable d'ou-
vriers forms par lancien regime; 3o une masse de travail-
leurs particuli6rement entrain6s par le labeur force de I'es-
clavage. La 1gende de Christophe, mettant aux mains du
premier venu un outil et le transformant par un acte de sa






31

volont6 royale, on magon, charpentier, forgeron, etc, ne ren-
ferme pas la moindre parcelle de v6rit6 historique.
Sous certain aspects, le regime colonial avait 616 forc6-
ment Bducateur. Sur toutes les grandes plantations, foit jus-
tement denomm6es &des ateliersD, il Btait impossible de ne
point rencontrerdes esclaves ouvriers ou des affranchis d'une
rdelle habilet6 manuelle. Autrement, on ne s'explique pas les
grades constructions militaires et civiles, particulifrement
celles de Christophe, qui ont marqud les premieres ann6es
de note vie ind6pendante. DNjA, sous Boyer, Bonnet signa-
lait la rapide disparilion des ouvriers de I'ancien regime et
demandait avec insistence qu'on y rem Ed ia. 11 suggdra meme
au gouvernement I'id6e de transformer le palais de Christo-
phe A la Petite-Rivi6re de 1'Artibonite, en une sorte de con-
servatoire d'arts et m6tiers. H6las! les conseils de Boncet ne
furent pas mieux compris que plus tard ceux d'un Edmond
Paul ou d'un Firmin.
Que manquait-il done au people haitien pour lui assurer
une evolution rdguliere ?
Si nous faisions ici une besogne d'historien, nous aurions
signal avec precision les causes des mecomptes de ce pays,
mais tel n'est pas notre but. Rotenons toutefois au nombre
de ces causes de m6comptes, chez 1'elite, une incapacity fon-
ci6re a se p6n6trer des n6cessitls de celte evolution et chez
le people, un individualism 6goiste el envieux, 1'empichant
l'arriver au sentiment d'une reelle solidarity social.
Monseigneur Le Roy, apres un sdjour de 20 ans en Afrique,
s'est demand quelle pouvait 6tre la cause du long sommeil
de ce Continent? II conclut sur un mot terrible: l'envi. Le
noir en gon6ral ne sympathise pas avec les qualitds qu'il croit
remarquer chez son semblable. II est travailld par un ins-
tinctif besoin de nivellement par en bas. Ne cherchons pas
ailleurs les motifs de cerhiines diloyauths respective en face
de l'dtranger. Quant lI'homme de couleur, il est entree dans
cette socitMd-avec une absence do confiance, nie en parties du
regret de se s6parer de la France et que n'explique que trop
1'evolution colonial de sa classes. Si nous ajoutons encore chez
ce dernier, la croyance souvent morbide en sa superiorile,





-- 32 -

le conduisant A uno sorte de prurit de paraitre, de dominer,
nous aurons les raisons psychologiques essentielles du pi'o-
yable avortement de 1'elTort national haitien.
Qu'entendons-nous maintenant par une politique d'orga-
nisation social, politique que nous envisageons comme le
point essential du programme d'un parti politique ? Oo nous
excusera de ne pas nous arrdter A une definition et de d6velop-
per plut6t nos idees.
Personne ne contestera que le pays a looguement pAti d'une
absence d'organisation social. Notre erreur fondamentale a
toujours Wt6 de penser que la nation 6tait suffisamment re-
pr6senlee aux youx de l'dtranger par une petite Blite, 1lev6e
A grands frais dans nos dcoles sup6rieures on dans les uni-
versitds d'outre mer. Qu'importe alors si la masse est inculte,
bconomiquement inf~rieure, moralement d6prav6e. Son exis-
tence ne doit-elle pas simplhment meltre en relief les m6-
rites de l'dlite ?
Sous l'influence de cette conception absurde, nos md-
comptes, nos illusions ddgues ne se soulignent plus. Nos vi.
siteurs, apres nous avoir servi les compliments d'usage, une
fois chez eux, arrivent aux conclusions les plus ddsobligeantes
sur noire Mtat social, quand, comme le Docteur Estefano, ils
n'oot pas eu le courage moral de nous dire la vdritB bien en
face.
Qui ne se rappelle la visit ddsormais historique du Secrd-
taire d'Etat, Pb. Knox. Les organisateurs de la reception mi-
rent tout en oeuvre pour ne laisser au visiteur et A sa suite
que les c6t6s acceptable de la ville. On organisa avec fiUvre
la chasse aux gens deguenilles et aux animaux errants, sauf
se!on la tradition ou la 16gende, une vache qui voulut voir
ce que pouvait 6tre un Secrdtaire d'Etat amdricain.
Mais I'ennemi veillait. Des cochers jamaicains, amuses par
ce jeu, conduisirent les journalists de la suite du Secr6taire
d'Etat dans les quarters les plus malfam6s de la [lace. Aussi
la colere de certain confina a la stupeur, quand dans leurs
compte-rendus, ces journalists ne mentionnrrent que nos
rues boueuses, nos gens d6guenillds.
Y avait-il de quoi Wlre si surprise ? Ces t6moins de notre





S33

incurie qu'on voulait momentandment d6rober a l'aveuglante
clarte de notre beau soleil tropical, ne forment-ils pas la ma-
jorit6 de notre people ? Quand parfois l'histoire, en frondant
quelque peu, reprocheld la Pologne sa turbulence, a la Prusse
sa duret6 militaire, A la France sa l6egrete, faut-il done con-
clure que tous les Polonais sont des anarchistes, tous.les
Prussiens des reitres et tous les Frangais des badauds. Nous
avouons personnellement qu'il nous serait tr6s difficile d'ad-
mettre que Kant fut un soudard qui a rAt6 sa carriere;Taine,
d'Haussonville et Sabatier, des esprits 16gers. Cependant, il
faut le reconnaitre, lorsque dans un pays les 4/5 de la po-
pulation sont dans l'etat materiel et moral de la masse hai-
tienne, la petite elite A la tenue irr6prochable, donne l'im-
pression de gensjouant une 6ternelle conimdie.C'est la troupe,
nous allions dire la bande, des gens en jaquette et en faux-
col de celluloide du major Buttler. Les peuples ne m6ritent
ce beau nom que si avec pers6v6rance, ils travaillent A dd-
truire leurs imperfections sociales et non en cherchant A les
masquer Far des subterfuges qui ne trompent que leur
illusion.
A 6tudier de pr6s ce milieu, aucun observateur competent
ou simplement attentif, ne peut arriver a une conclusion fa-
vorable sur notre dtat social. De I le malentendu existant
entire l'hailien et les strangers de toutes categories, de routes
professions habitant le pays..Nous crions A l'injustice, au d&-
nigrement, A la calomnie, en presence de certaines affirma-
tions qui sont pourtant le rasultat d'une froide et conscien-
cieuse analyse.
Nous mettons en premiere ligne des moyens d'une orga-
nisation socialo du pays, l'instruction, la preparation tech-
nique et la moralisatioa de la masse populaire. Noo, certes,
qu'il n'y ail rien A fair du c6t6 de 1'l6ite, car nous la croyons
plus malade qne la masse. Si cette derni&re souffre d'une de
ces maladies de c-ronce de la m6decine actuelle, 1'blite est
en proie A une n6vrobe entrainant une deviation de ses fa-
cult6s sociales. Elle n'est pas plus apte A assurer la march
des functions de direction morale de la natioti que la masse
n'est prdpar6e A accomplir les besognes un peu relevees de





-34 -

sa vie mat6rielle. Aussi quel en est le r6sultat? Tandis que
l'Americain s'est empar6 de vive force de la direction poli-
tique du pays, le patronage dans tous les m6tiers lucralifs
appartient i l'etrarger. Dans de telles conditions, on ne peut
douter un instant de 1'avenir qui attend le people hailtien, si
par un effort perskvdrant, il ne cherche pas h rem6dier aux
erreurs de son pass s6culaire.
Le premier reproche que nous ferons A notre propaganda
nationalist, si just en soi,et si nocessaire, c'est de se canton-
ner trop exclusivement sur le terrain de la politique. A c6t6
de l'Union Patriotique, de la Ligue pour le defense des droits
de l'homme, de la L;gue du bien public dans le Nord, it de-
vait exister une Ligue puissante de 1'dducation social.
Nous comprenons fort bien que sans la reprise de la direc-
tion politique de ses atfaires, le pays n'a aucune chance d'af-
firmer ou de d6velopper sa personnalite. Nous posons n6an-
moins, en toute franchise, la question suivante A nos compa-
triotes.
En admetlant que nos reves poliliques se r6alisent dans
un avenir plus ou moins proche, sommes-nous suffisamment
garantis centre le retour de certain errements, cause dvi-
dente de notre humiliation pr6sente ?
Nous aimerions 6tre mauvais proph6te.
Nous ne croyons pas que les derniers dvBnements aient
comport6 pour tous une bien salulaire lecon. Plus que jamaik,
par la faute des uns et des autres, nous campons sur nos
vieilles positions. La seule garantie del'avenir serait que le
people pfit, par son education, par sa vie laborieuse, rester
sourd A toutes les solicitations des agitateurs de profession.
It imported toujours de voir I'humanit6 telle qu'elle est et non
telle qu'on se I'imagine.
L'essentiel serait que le peup!e haitien, en reprenant la
liberty de se conduire, donndt au roonde le spectacle d'une
petite d6mocratie, uniquement guide par des i ?6es d'ordre,
de paix et de progres moral.
Rien a la v6rit6, absolument lien, ne justifie les frictions,
les luttes du passe, si ce n'est notre mentality~ social d6sas-
treuse. Sur cette terre d'Haiti, il y a place, sans violence n6-






35 -5

cessaire, pour routes les saines activists, si seulerrent, chacun
dans la position qu'il occupe, vent simplement faire son de-
voir. Cessons de voir d'un ceil d'cnvi les r6ussites ou matl-
rielles ou morales de nos compatriotes. Tuons en nous ce
vilain dfaut de race, don't les effects sont incalculables dans
nos d6boires. Dans notre elite, des questions de pr8emi-
nence intellectuelle sont souvent a l'origine des opposition
politiques les plus syslematiques. C'est de la vanity negre.
Un jour, un avocai de talent affirmait devant nous que Firmin
n'etait qu'un ignorant, sans remarquer que ce jugement,
lourdement inspire par la passion, faisait plus de tort a son
bon sens qu'A l'homme qu'il essayait de tomber. Pour se jus-
tifier, il invoquait le mauvais style de I'auteur, comme si la
prose si peu renannienne de Corne et de Renouvier, les ont
empch6s d'etre deux des plus grands esprits products par
la France. Veuillot, Paul-Louis Courrier, Flaubert, Mirimee,
Maupassant, etc, des slylistes de premier ordre, ont-ils en-
richi la pensre fran;aise d'une grande idde nouvelle? Pour
la grande humanity pensante, une page d'anticipations de
Henri Poincard, de Berlhelol, de Dubois-Raymond, etc,
compete infiniment plus que le roman le plus parfait de forme
d'Anatole France. Qnelques lines de reverie scientifique de
Poincard, sont peut-6tre a l'origine de tout le movement
einstanien.
La seule lutte qui s'impose, selon nous, est celle qui cana-
liserait toutes les energies nationals, en vue de reprendre
dans le corps social, les importantes posit'onsd'ou nous avons
68t 6limin6s par la concurrence 6trangtre.
Nous ne reprenons pas ici les iddes amplement develop-
pies dans notre ouvrage ( Le problm.e de i'enseignement pri-
maire en Haiti r sur l'instruclion populaire. Nous saisissons
toulefois :'occasion de dire notre opinion sur une expBrience
inauguree dans le pays, depuis la publication de ce livre.
I'ersonne ne croit plus que nous a I'urgente n6cessit6
d'organiser d'une facon serieuse notre enseignement popu-
laire. Nos fortes convictions d6mocratiques en sont une ga-
rantie suffisante.
Sur ce terrain, nous acceptons tous les sacrifices, pourvu





36 -

que le r6sullat oblenu soit conform a nos espirances. Mais
d'une idee just en soi, on peut tirer dans I'application les plus
ddsastreuses consequences.
Notre premier dtonnement, en consid6rant le syst6me
adopt, est cet enseignement bilingue, cette monstruosit6
pedagogique qui n'a de nom dans aucune langue. Dans ces
conditions, enseigner n'est plus cette communication d'esprit
a esprit ou Ie maitre, s'il a le don, fait passer en I'616ve le
meilleur de lui-m6me.
Une mtlhode si curieuse, pourrait sinon se justifier, mais
a la rigueur se comprendre, s'il s'agissait tout au plus de
transmettre une technique sans aucun but proprement ddu-
catif. Qu'on se reprdsente un Monsieur qui, en face d'un
group d'Ml1ves,deroule avec les gestes appropri6s,une suite
de sons inintelligibles pour eux, tandis qu'A deux pas de lui,
un interpr6te que 1':affaire inldresse peu ou prone, essaie de
rendre le course, sans etudes pr6alables, dans une autre langue.
Les romanciers, si feconde que soit leur imagination, ont-
ils jamais invented une situation plus hilarante ? Ce m6tier
d'interprdte suppose non seulement la connaissance parfaite
des deux langues, mais aussi une vue s6rieuse de la sp6cia-
lit6 enseign6e. De ces deux hommes, I'un est forc6ment de
trop et l'on device que ce n'est point l'interpidte. Que de-
viennent dans cette comedie A la Courteline, les concomit-
tants psychologiques d'une Ic.on, la voix, la diction du pro-
fesseur, son emprise sur I'altention d'autrui, cette lecture
des visages qui permet au professeur exerc6, de saisir si
vite que telle v6rit6 dmise, n'a pas Wt6 comprise de son au-
ditoire. Est-ce dans une froide traduction d'interpr6te que
tout cela se retrouve?.
S'il y avait de la moindre sinedrite dans ce que i'on fait,
m6me en imposant au pays on expert amdricain dans le
contr6lede cet enseignemeot, on lui laisserait le soin do choi.
sir les professeurs dans une contree de langue frangaise.
Que voulons nous pourtant. Un indderottable pr6jugd veut
que nous soyons des imbeciles, pour le moins des thdori-
ciens, incapables m6me de reliever les outrageantes d6fectuo-
sit6s d'un mauvais systeme d'dducation.





87-

Une autre idee que nous ne partageons pas est celle de
choisir nos futures instituleurs ruraux parmi nos dipl6mes de
l'enseignement secondaire. Vraiment, notre intellectuality
n'est pas assez riche pour nous permettre de telles largesse.
Nos dipl6mes de l'enseignement secondaire peuvent tout au
plus nous fournir, I'6tat-major de notre enseignement agri-
cole. Un tel choix ne tient aucun compete de la formation tr6s
special du pays, du foss6 qui spare 1'6lite de la nation de
la grande masse populaire. II ne serait meme pas extraor-
dioaire de rencontrer parmi des instituteurs ainsi choisis,
des gens systematiquemcnt opposes A tout effort d'6ducation
populaire.
Notre enseignement secondaire qui n'est que l'enseigne-
ment frangais du meme ordre, est profond6ment pin6tr6 de
lyrisme, de rh6torique et d'l6oquence. 11 va du vers iner-
giquc de Corneille A la prose solennelle de Bossuet, des pic-
turales descriptions de Chateaubriand a la somptuosit6 image
d'Hugo. En un mot, ii est une fort mediocre cole pour la
formation d'un instituteur rural. Enseigner en definitive est
un metier et 16, come en bien d'autres choses, les impro-
visations brusquees ne peuvent engendrer une action social
sdrieuse.
11 est clair pour tout le monde que l'instituteur rural dolt,
sous le double rapport intellectual et moral, subir un entrai-
nement particulier. Un tel entrainement ne sera pas obtenu
par des lemons indigestes od ceux m6mes qui ont la sp6ciale
liabitude de ces 6tudes, ont peine b retrouver les grandes
lignes de la pedagogie frangaise si claire et si simple. Or,
la precision, la clarity, la nm6hode sont les qualiths essen-
tielles de tout enseignement et particuli6rement de l'art d'ap-
prendre A enseigner.
La pedagogie primaire se prdoccupe moins des connais-
sances quA de la m6thode. C'est le proc6d6 d'acheminement
des csprits vers les verit6s 616mentaires, indispensables a la
vie individuelle et social qui est sa premiere preoccupation.
Jusqu'ici cependant I'entreprise amorc6e dans le pays, si
elle ne cache pas une arriere pensde plus troublante, ne
semble avoir qu'un but; remplacer une routine par une autre





38 -

routine, susceptible d'augmenter automatiquement la pro-
duction. Quant A la transformation de I'agent, A son ascen-
sion vers plus d'humanite et de conscience, cela ne figure
point au programme. C'est un dressage animal qui est en
vue.
On saisit alors qu'un parti politique sdrieux ne saurait
accepter un si strange camouflage d'une oeuvre urgente,
nDcessaire. Un programme net, precis, capable de modifier
serieusement la mentality de nos paysans doit 6tre envisag6.
Nous n'avons que le temps d'esquisser ici les grandes lignes
d'un tel piogramme.
11 y a, dans toute 1'6tendue du territoire, des jeunes gens
forms par l'enseignement primaire et par les classes de
grammaire des lyc6es et colleges. C'est dans ce group de
jeunes gens, qu'une initiative bien avibde, recruterait nos
futures maitres de 1'ecole rurale et non parmi les diplOmis
de I'enseignement secondaire oi s'alimentent nos profes-
sions lib6rales, notre administration, le gouvernement, la
diplomatic, etc.
Avec de telles unites, on a des chances de creer la car-
riere, si surtout, on sait leur faire une situation qui les met
au-dessus du besoin. Un enseignement prdparatoire de deux
ans, compoitant non seulement un programme d'agriculture
pratique, mais un entrainement m6thodique A enseigner
toutes les mati6res de I'dcole rurale joint A un.compl6ment
de culture general, rendrait ces jeunes gens aptes A remplir
leur mission. La p6dagogie primaire ne s'embarasse point
de confuses notions de psychologie g6ndrale. Une fois qu'elle
a degagd et pr6cis6 la valeur didactique des grades facultds
de I'Ame humaine, elle est toule m6ehodologie.
Si l'ceole prdparatoire de nos instituteurs ruraux est A
creer dans des conditions qui assurent son succ6s, il nous
parait que I'Institution Elie Dubois par une adaptation plus
locale, convient a !a formation d'institutrices pour le meme
erseignement.
Tel est, trBs brievement esquiss6, le programme d'instruc-
tion paysanne que nous soumettons a la meditation d'un part
politique.








30 -

Certes, I'instruction n'est pas, comme nous le ferons voir,
I'unique moyen d'organisation social. Elle n'est pas par elle-
m~me un but. Ell n'est en some qu'un moyen indispen-
sable sans doute A routes les tentatives d'organisation social,
quelle que soit la diversity des buts qu'on se propose.
Rien ne peut cependant Wtre fait dans ce milieu, sans une
utilisation effective de I'instruction. L'homme pur-dessus
tout, est un animal intelligent. C'est par I'instruction qu'll
arrive A s'assimiler, au prorata des' connaissances acquises,
la longue experience du passe.














line Politiquo die Protoction des Classes Laborieuses


A I'unisson, nos 6crivains affirment I'6tonnante fertility de
notre sol. La plupart de nos visiteurs, impressionn6s par
notre lumineux horizon, par la verdure printaniere de nos
months, arrivent a la meme conclusion.
Cependant, il nous parait douteux, qu'apr6s une courle ob-
servation, des spdcialistes compktents adoptent la mdme con-
clusion favorable. DdjA. sous l'ancien regime, les colons fran-
cais se rendaient compete que pour des cultures qui predomi-
nentencore en Haiti, le sol de Saint-Domingue dtait a peu pres
6puis6. L'affirmation de I'extraordinaire ferlilit6 d'Haiti est
I'une de ces lgendes oiu se complaint noire goi~t peu prononed
de l'observation exacte. Le d6frichement de Saint-Domingue
par les Frangais fut un colossal g'cliis, don't le pays subit
encore les d6sastreuses consequences. Sous I'influence de
ce d6frichement par le feu, les especes v6g6tales de cette por-
tion de l'ile d6g6ndrerert. Cette terre, qu'on affirme d'une si
dtonnante fertility, n'offre presque nulle part de veritables
forkts.
Sans aucun doute, Haiti, n'est pas une de ces terres dd-
sertiques, aux rochers nus incendids par le soleil, a la flore
insubstantielle et caduque. Le climate soudanien de cette ile, lui
assurera toujours une fertility relative. Mais it n'est que trop
visible que dans ce pays, des planes arides, des valldes, des
plateaux en assez grand nombre, des pentes de montagnes
places sous les vents dominants de la region, presque tout
le littoral, sont A peu pres perdus pour une culture rdmun6-
ratrice.


IVT





- 41 -


Si, d'autre part, nos phenom6nes climatlriques rev4tent
souvent une grandeursauvage, ils d6concertent aussi par leur
caprice ou leur irr6gularite. Sous ce climate pluvieux, qu'on
compete les tongues et desolantes s6cheresses qui ont si sou-
vent anDanti les efforts de nos malheureux cultivateurs. Cette
terre d'une extraordinaire fertility n'ignore pas les famines,
comme celles qui ont parfois s6vi dans les regions du Nord-
Ouest, du Cul-de-Sac, de Jacmel, d'Aquin, etc. Ce pays est a
regime torrentiel et la plupart de kes rivi6res, A sec pendant
une parties de l'annde, coulent dans des berges prcfondes
qui les rendent inutilisables pour la culture.
La population d'Haiti est pourtant Blonnamment prolifique.
Elle s'accroit avec une rapidity qui n'est nulle part d6pass6e.
Une statistique que nous avons faite comme chef de service
du minist6re de I'lnstruction publique, sur les donnees des
communes de la R6publique, nous a offert une mqyenne de
naissances trois fois sup6rieure a la moyenne des ddc6s.
Dans les conditions sus-mentionn6es, it rest done dou-
teux qu'Haiti puisse'nourrir une population de 3 millions et
plus d'ames, sans un apport constant de la science. L'emi-
gration de nos paysans vers les villes et hors du pays, n'est
pas comme on le croit un fait normal. Dans certaines rd-
gions, I'ouvrier agricole ou le mdtayer, ne peut vivre du mo-
dique salaire qu'il pergoit, ou de la culture du maigre lopin
de terre pris en louage. Le plus grand crime qu'on puisse
commettre centre la nation est de livrer les parties fertiles
de son territoire a la speculation dtrang6re.
A n'envisager done que l'accr.oissement v6g6latif de la po-
pulation, une politique de protection des classes laborieuses
s'impose.
Les nations qui durent sous les coups de l'adversite, sont
celles qui ont de fortes attaches avec la terre, don't les as-
sises sociales reposent par consequent sur une grande classes
paysanne. Cette classes est le reservoir oi s'alimentent d'd-
16ments, plusjeunes et plus 6nergiques, les classes d6eja vo-
luWes. Qu'on veuille bien noter qu'en moins d'un sitcle, une
bonne parties des families de Port-au-Prince, contemporaines
de !'ind6pendance ont disparu, noyees sous I'apport de nou-






- 42 -


velles families venues des communes rurales ou des campa-
gnes de la province. Dans notre 6tat de civilisation, il est rare
qu'une famille socialement superieure, d6passe en ligne directed
la cinqui6me g6oeration. Cette h6catombe des grandes famil-
ies est la rangon de leur selection, qui les pousse a une vie
factice. Elles s'eteignent dans la n6vrose et la psychopathie.
Ainsi, le nervosisme que manifestent quelques-uns de nos
jeunes hommes, ce besoin morbide de se faire, sans Blapes
et sans preparation, une place dans la litterature et dans la
politique, cette rage de bousculer les traditions et les indivi-
dus, sunt des signes indiscutables de I'asthenie cong6nitale.
La protection des classes laborieuses ne saurait 6tre aux
yeux de I'Ulite un problIme d6sint6resse. Par elle, c'est sa
propre existence qu'elle garantira centre l'emprise de plus
en plus 6touffante de la concurrence 6trang6re.
Notre dBveloppement 6conomique a subi tous les contre-
coups de notre evolution politique.
Dans les cinquante anndes apr6s l'inddpendance, les mem-
bres les plus influents de notre Blite, ne dedaignaient pas
l'exercice d'un metier. L'ancien regime, en ceartant syst6-
maliquement les affranchis, noirs et mul.tres, des fonctions
administrative de la colonies, les avaient forces a tourner leur
6nergie vers la culture du sol, le commerce et les m6tiers.
II en r6sulta dconomiquement pour la classes, en d6pit des
vexations sociales don't elle 6tait I'objet, une evolution favo.
rable. C'est bien cette position qui, pendant tout le 18emesiecle,
facility intellectuellementetmoralement le d6veloppement de
cette classes.
Normalement, une tell evolution duvait aboutir, A la for-
mation, apres l'ind6pendance, d'une classes de patrons indus-
triels et commerciaux. II n'en fut rien.
La politique absorb, a partir de 1830, I'activit6 de notre
Blite. Le travail de la terre fut a peu pres abandonn6 aux
mains inexp6rimentees de nos paysans. Aussi, M. Firmio, par
une just observatioa-t il bien mis en relief le fait curieux
d'une population q uaccroit rapidement, sans que la pro-
duction g6neralee ubisse une augmentation en rapport
avec cet accroissement.





- 43 -


Sous le beinfice de cette evolution anormale, constitute
par l'abandon par l'6lite du patronage industrial et commer-
cial, les strangers commencerent A s'infiltrer dans le pays.
Is s'emparerent nalurellement des positions laissees vacantes
par Ics natiooaux. La plupart d'entre eux, par une discipline
de race, s'imposerent un regime de self restriction qui assura
leur success.
D'autre part, ce qui paraissait aux yeux de nos ancdtres,
une garantie de duree pour la nation, deviant la cause de
notre plus grand malaise.
L'acces de la propriety fonciere, Mtant interdit aux dtran-
gers, ces derniers se livrerent A tousles genres de travaux, sauf
au soul, la culture du sol, qui eut L16 autant profitable A eux
qu'A nous. Les strangers laborieux accomplissaient des ser-
vices, mais n'6taient point des agents producteurs de riches-
ses, dans un milieu condamne h demander a l'importation,
les matieres premieres de ses industries les plus courantes.
Si A ce degree, le mal 6tait rdel, il s'aggravait encore de la
pr6sance d'une bande d'aventuriers qui s'employaient a cor-
rompre notre administration, A d6moraliser nos grands fonc-
tionnaires de l'ordre financier, i soudoyer les iternels cons-
pirateurs politiques du pays. Une revolution en Haiti, n'a
jamais WtB qu'unegrande transaction lancee par quelques ban-
quiers dans le sang du people. Le tiers des revenues de la
RBpublique, et cette estimation est modest, allait A des mai.
sons de commerce 6tablies plus pour la contrebande que
pour des operations licites. Nous connaissons personnelle-
ment I'histoire d'une de ces maisons interlopes, fondue dans
le Sud, qui en une annue rdalisa un b6ndfice de G. 150.000,
alors que I'Etat couvrit a peine les frais du tresor pour les
administrations financibre et douaniere de la ville. Aucun
pays d'Am6rique n'a eu autant A souffrir que le n6tre de l'ac-
tion corruptrice de l'etranger, encourage dans son oeuvre
par le manque de dignity et de patriotism de ses propres
enfants.
Toutes les influences d6primantes se sont pour ainsi dire
donnies rendez-vous pour faire avorter l'exp6rience politique
men6e par la Rdpublique d'Haiti.





- 44 -


Le point curieux de la situation, des compatrictes ne re-
connaissent qu'aujourd'hui la ndfaste influence exercee par
des strangers dans les malheurs du pays. Ils se plaignent
amerement, nous ne savons, de quel manque de solidarity,
de sympathies, de la padt de gens sortis de chez eux pour faire
fortune, qu'importe au demeurant, les moyens.
La police international n'admet plus la flibuste, mais a-
t-elle d6truit la mentality du flibustier? II imported qu'on se
dise que la conscience contemporaine n'a faith que sublimr
en des moyens plus efficacement destructeurs, certaines sur-
vivances du pass. Au fond de cetle question que nous ve-
nons d'exposer brievement, git le problme le plus delicate de
la regeneration d'Haiti. II n'a qu;une solution, une refonte
complete de la morality administrative et publique du pays.
Nous avons pose en principle, la ndcessite d'une politique
de protection de la classes paysanne.
Si une telle action social s'impose deja A 1'egard de nos
paysans, elle est plus urgente pour notre classes ouvriere. Le
climate, la constitution gdographique du pays, d6fendent encore
le paysan centre une concurrence dtrang6re trop vive, en
attendant qu'il puisse le faire par ce que l'education bien
conlprise, pourra lui apporter de vertu civique et morale. Cet
enfant de ia nature est sobre. Propri6taire, il s'attache A si
terre et saura la harder, si les pouvoirs publics ou ce qui en
tient lieu, ne le livrent pas. sans defense A l'avidit6 des sp&-
culateurs de tous genres. Nous devons fermement esperer
qu'un parti politique dirig6 par des hommes honn6tes, s'em-
ploiera A faciliter dnergiquement I'acc6s de la propr6te au
paysan.
C'est autant une garantie pour eux que pour nous, la seule
protection effective contre l'aneantissement possible du peu-
pie haitien.
Cette esp6rance de protection conditionnelle et aleatoire
n'existe pas pour nos ouvriers. D'ailleurs, si nous avons des
artisans, nous n'avons pas au sans precis du terme, une
classes ouvri6re. Dans cette masse d'artisans n'apparait A au-
cun degr6, 1'esprit de corps cre par la nette vision des interets
collectifs d'un group human quelconque. L'ouvrier hailien





- 45 -


voit commungment un simple concurrent dans l'homme qui
exerce le m6me metier que lui.II n'y a pas de ddloyaules aux-
quelles il n'ait recours, pour se d6barasser de cette concur-
rence qu'il juge parfois genante.
Entre le journalier, I'homme de peine et l'ouvrier techni-
quement entrain6 a I'accomplissement de sa IAche, on n'aper-
goit aucuneligne de demarcation bien nette.Cesdeux mondes
se compen6trent d'une mani6re d6sesp6rante et 1'etrange con-
fusion n'a pas peu contribu6 A fonder la mauvaise r6puta-
tion de l'ouvrier haitien.
Ce serait cepeodant une illusion impardonnable de croire
que meme nos vrais ouvriers soient prepares A leur tIche.
L'6poque contemporaine, par les grandes exigences de sa
vie dcouomiques, faith de cette classes, I'une des plus impor-
tantes de l'organisation social. Plus la valeur 6conomique
ou d'application de la science augmente, plus la besogne in-
dustrielle reclame de l'intelligence de l'ouvrier sp6cialisd dans
les tiches ddlicates.
Par une evolution franchement d6concertante, le milieu ne
reserve a cette cat6gorie important de functions sociales que
ses 6elments les moins bien prepares.
Qu'il se rencontre parmi nos ouvriers quelques sujets d'6-
lite, il y aurait mauvaise grace A ne pas le reconnaitre. En
general, ce sont nos pires illettres qui daignent embrasser on
metier, quand ce n'est pas un journalier qui se hausse A la
dignity d'ouvrier.
Nous osons a peine formuler cette affirmation sacrilege,que
beaucoup de jeunes gens qui vdgetent dans les functions su-
balternes de notre administration, gagneraient infiniment A
6tre de bons Blectriciens, de bons ajusteurs-mecaniciens.
En d6pit du marasme des affaires, il n'y a pas de compa-
raison f& tablir entire la situation d'un reel mdcanicien et celle
d'un employee quelconque de notre administration. Le moindre
des avantages de celte nouvelle orientation,serait de leur pro-
curer du maintien,de la dignity, en face d'une administra-
tion don't, parait-il, la mission est de niveler les consciences
dans la bassesse et l'ignominie.
Le probldme ouvrier rev6t, en Haiti, un triple aspect tech-





- 46 -


nique, dconomique et social. Sous chacun de ces aspects, le
probldme est complex et delicat.
Toutes les fois que nos ecrivains agitent la question ou-
vriere, on finit par d6couvrir qu'il s'agit de notre plus in-
firme proletariat, de la masse informed de journaliers, d'hommes
de peine, de paysans 6vadds des campagnes, qui accomplis-
sent les besognes non spdcialisdes de notre milieu social.
Qu'une telle masse soit intdressante et digne de notre meil-
leure protection, personnel no songe,croyons-nous, en dou-
ter. Elle est, a tout prendre, la portion la plus deshdritee de
nos populations. Que l'Elat, les communes, les entreprses
privdes, l'utilisent avec un salaire de famine, ii y a la, une
indignity qu'on ne saurait d6noncer avec trop de force a la
conscience des gens de bien. Mais enfin, cette masse n'est
pas notre proletariat ouvrier et no renferme pas d'ailleurs
les 6elments d'une reelle selection ouvriere.
Socialement, cette masse nous offre par la profonde in-
conscience qui y regne, l'aspect le plus troublant du pro-
bleme de notre organisation social. La question qu'elle sou-
16ve est autant 6conomique que morale. C'est bien celte masse
qui, a premiere vue, provoque chez nos visiteurs l'6tonne-
ment ou la repugnance par sa salet6 et son deguenille. Mme
dans ses 6elments relativement honndtes, elle vit aux fron-
tieres de la mendicit6 et du vagabondage. Le moindre ac-
cident prdcipite ces malheureux dans le.pauperisme, quand
ils n'y decouvrent point,- cela parait paradoxal,- un moyen
sir de diminuer les mauvaises chances d'une existence alea-
toire. Cette masse est aussi le champs oi6 fleurit avec les dd-
pravations pr6coces, l'enfance malheureuse. On ne saurait
fixer a moins de 15 a 20.000, le chiffre de ces malheureux
A la Capitale.
Cependant, pour modest que soit la tache accomplie par
cette masse, elle n'est pas moins d'une incontestable utility.
Sans elle, toute notre hygiene publique et privde s'ecrouleavec
la masse de petits services tyranniques que ces simples mots
6veilleut. Ce r6le vient encore confirmer cette noble defini-
tion, qu'une society n'est que le lieu d'un change continue de
services ou ce que l'on regoit n'est jamais en proportion de





- 47 -


ce que I'on donne. Une saine politique ddmocratique peut-
elle se desintdresser du sort de cette masse?
II nous semble que le meilleur effort A tender est une re-
generation de cette masse par le salaire. 11 faut que I'Etat,
les communes, les entreprises privees, cessent d'exploiler le
courage de ces malheureux par un salaire de famine.
11 n'y a pas d'6tres humans assez d6grades, pour se refu-
ser des soins de propret6, si les moyens dont-ils disposent le
permettent, sans prejudice de besoins plus immediats. Le der-
nier des primitifs, mu pas un obscur sentiment esthdlique,
se barbouille le corps de couleurs voyantes,se pare la t6te de
plumes 6clatantes, pour se 'distinguer de son voisin.
La nature elle-m6me lui en donne 1'exemple, quand A l'6-
poque des amours, elle jette sur la multitude des Wtres, la
game chromatique de son incomparable pinceau d'artiste.
Le redressement intellectual des adults de cette classes
est une oeuvre impossible. Mais il y a dans I'homme l'intel-
ligence tout court et I'instruction n'est pas une condition ab-
solument indispensable de la moralisation et de la morality.
Que 1'6lre human puisse s'dlever a la suffisante compre-
hension de ses devoirs individuals et de famille, ii est d6ej
une unite sur laquelle la sociMt6 doit fonder les plus 16giti-
nies esperances.
11 y eut dans le monde de granules soci6tes, avant la pro-
clamation de l'Instruction publique obligatoire. Pendant des
si6cles, Rome ne pratiqua qu'un regime d'dducation severe,
et I'instruction livresque demeura le privilege exclusif d'une
Blite restreinte.
De telles observations ne sauraient cependant justifier cer-
taines tendances obscurantistes de noire milieu. Les si6cles
pendant lesquels Bome exerga sa puissance, ne connurent
poiot les merveilleuses applications de la science, oeuvre ex-
clusive de l'intelligence enrichie par 1'inslruction.
II reste done entendu que tout en cherchant A amenercetle
masse a plus d'humanit6 et de socialite, elle sera intellec-
tuellement sacrifice. Le but positif qu'on doit se proposer est
d'augmenler sa valeur de representation social et 6cono-
mique.





48 -

Avec la jeune generation issue d'elle, on ne peut se con-
tenter de cette situation provisoire. Le bon sens, en l'ab.
sence de toule actre raison, indique que c'est sur elle que
doit porter le meilleur effort de i'obligation scolaire. N'est-il
pas vrai que dans le milieu ofi grandissent ces jeunes geos,
il n'exisle aucune de ces contraintes morales qui facilitent
I'oeuvre ullerieure de 1I'ducation? Ces jeunes gons, A moins
de dispositions natives excessivement bonnes, sont en gne6-
ral de petits vagabonds au sens littoral du mot.
11 nous parait done qu'un syst6me d'education inspire par
les conditions du milieu, devrait rtre adopt pour cette en-
fance malheureuse. La vieille institution de Rich6, la Mai-
son Centrale, sort d'internat professionnel 616mentaire, est
le genre d'6cole qui convient le mieux A cette jeunesse. Sd-
rieusement organis6e, elle sauvegarderait autant leur sante
physique que morale, tout en faisant d'eux de bons ouvriers.
Pour les jeunes filles, nous signalons~ l'Internat de la Made-
leine comme ce qui convent le mieux. En some, ne n6-
gligeons pas la puissance de 1'exemple. Des centaioes d'indi-
vidus pr6par6s, meme au milieu de plusieurs milliers d'ames,
sont comme une perpdtuelle suggestion pour les autres. Le
progr6s de l'humanilt dans l'intelligence, dans le travail,-dans
les moeurs, est fait de plus d'imitation que d'initiative per-
sonnelle. Vous fcles ce que nous sommes, et nous serons ce
que vous 6tes, dit un vieux chant antique de cet Orient qui
mile si souvent dans ses creations, le mysticisme le plus pro-
fond A la plus fine observation.
Le dernier aspect de la question que nous 6tudions est
celui de notre proletariat ouvrier. Nos ouvriers, on ne le sait
que trop, sont techniquement mal prepares.
Quoiqu'on veuille penser de la situation pr6sente, it se fait
dans le pay., un rapid d6placement du capital au profit de
1'6tranger.Tandis que les membres les plus influents de notre
Blite, circouscrivent leur activity dans une et:cnelle lutte po.
litique, n6gligeant le c6tl social de la question haitienne, ii
s'op6re un' appauvrissement gradual de cette classes, en d6pit
des apparences. Ecomomiquement, come a bien d'autres
points de vue, tout groupement qui n'avance pas recule. Le






49 -

recul de notre elite est d'autant plus marque, qu'elle se
trouve depuis 1915 en face d'une situation financi6re toute
nouvelle.
II n'eit nullement exagdrd de dire que les 3/5 des reve-
nus de la Rdpublique vont a des d6penscs qui ne sont A au-
cun degrd, imm6diatement profitable aux Haitiens. Ces de-
penses se r6alisent dans la direction de certaines functions
sociales exerc6es nagu6re par eux. Le temps nous manque
ici pour eiablir sur des chiffres pr6cis, la profonde v6rit6 de
cette assertion. Seul., done des dcervel6s, hypnolis6s par l'ap-
pat de quelques maigres functions publiques, peuvent envi-
sager avec.tranquillitd, I'avenir du pays. II n'y a pas dans
notre Haiti occup6e, dix positions administrative suscepti-
bles, minme apr6s de longues anndes, de preserver par leurs
ben6fices une famille de la misere A sa second gdenration.
A vrai dire, la qualite6 ui manque le plus a notre race est
la prdvoyance social. Le present nous fascine et jette common
un toile sur les anticipations les plus 16gitimes de notre es-
prit. Cependant, avec de la pr6voyance cette situation social
perilleuse peut lourner au profit de la nation.
Pour cela, il faut une transformation complete des valeurs
morale- en couis dans le milieu. 11 faut, par example, subs-
tituer a I'egoisme individual ou de group, le sentiment net
de la solidaritO d'intdr6t qui unit toutes nos couches sociales,
du dernier des paysans a notre plus grand intellectual. II
n'ya pas que des raisons morales pour expliquer I'unit6 d'une
nation. Un people n'est qu'un agr6gat de citoyens qui se con-
fient mutuellement la garde de leurs int6rets de toutessortes.
L'immigration des strangers dans le pays prend de plus en
plus le caract6re d'une immigration ouvri6re. Le chiffre sur-
tout des oivriers antileens, jamaicains, porto-ricains, etc, a
sensiblement augment. Dans les industries nouvelles, 1'au-
tomobilisme, par exemp!e, les meilleures positions sont oc-
cupees par ces derniers.
II en resulle que nos pauvres ouvriers, dejA mar pr6pards
par leur formation professionnelle et leir education social,
subissentune double concurrence: 1o la concurrence despro-





50 -

duits manufactures imports; 2 cell des antil6ens pratique-
mert mieux entrains qu'eux. Aussi, nos ouvriers dmigrent
en nombre A Cuba et dans la RBpublique Dominicaine,pour
s'y transformer en journaliers, en hommes de pein'.
La classes ouvriere en Haiti, n'a que des moyens d'exis-
tence infiniment prdcaires. Le chomage prolonged fait inva-
riablement de ses membres des recrues du paupCrisme.Cette
classes ne bindficie chez nous d'aucuno de ces organizations
qui,en d'autres milieux, transforment le monde ouvrier en une
force avec laquelle le capital doit computer. Les essais de syu-
dicalisme et de mutualilt tents dans ces derniers temps,oe
sont encore que de vagues applications d'iddes don't nos ou-
vriers ne saisissent pas la profonde pensee tie protection so-
ciale. Dans de tells conditions, ii imported que 1'elite se substi-
tue a cette class?, pour travailler avec d6sinldressement a son
amelioration.
Notre premier effort porter sur le recrutement mime de
nos ouvriers. 11 consisterait a canaliser vers les metiers lu-
cratifs, des unites intellectuellement mieux preparees que
cells qui y d6pensent presentement leur inergie. Le soul
moyen de rdaliser un tel effort est dans I'organisation d'un
enseignement professionnel s6rieux.
L'organisation de I'enseignement professionnel dans un pays
qui, come Haiti, scbit un drainage financier, n'est pas un
problIme a resoudre sans 6tudes prealables. Une telle orga-
nisation faith supposed un double but: 1o d6velopper et perfec-
tionner toutes les industries locales qui rdpondent aux ne-
cessitds courantes de la vie de la nation ; 2 debarasser le pays
de toutes les servitudes 6conomiques 6trangBres, inutiles et
onereuses.
Haiti n'est et ne sera jamais un pays de grande industries.
Son enseignement professionnel doit par consequent viser
A preparer spdcialement les agents futurs des industries, de
1'alimentation, de l'habillement, de l'habitation, des trans-
ports, de I'outillage economique, sans parler de tous les arls
qui sont du domain de ce que l'Anglais appelle (le confort ,
11 y a dans cette rapide 6numeration, n'en doutons pas, une





S51

fort jolie collection de m6tiers, capable d'epuiser I'activile re-
formatrice d'un parti polilique.
R6cemment, on a conclu au nom du pays un accord avec
une mission amdricaine pour I'organisation de notre ensei-
gnement professionnel. Sur cette tentative, nous ne pouvons
formuler aucune appreciation, puisque rien, absolument rien,
n'a encore Wte faith. L'orgueilleux dedain que nous tmmoignent
nos fameux tuteurs, les emp6:he de cous communique le
plan qu'ils ont congu a ce sujet. S'il est a I'instar de ce qui
se faith dans l'enseignement rural, il nous reserve une nou-
velle et cofiteuse experience de I'inadaptation de l'esprit ame-
ricain aux choses haitiennEs.
On comprend d'ailleurs qu'un people habitue A tout orga-
niser chez lui t coup de millions, ne soit pas positivement A
I'aise dans I'amniiagement d'une aussi petite mason que la
n6tre.
Chaque people A son optique social et quand comme le
people am6ricain, il a pour domaine d'experience un Conti-
nent, celle-ci ne peut 6tre que demisuree: c'est I'optique
du gratte ciel.
Lo Grec, jet6 i I'origine dans sa minuscule presqu'ile, sur
les iles merveil!euse3 de la mer Egde, n'a concu que I'har-
monieux, !e proportionn6; le Romain, maitRe du monde, n'a
vise qu'au colossal. Qu'on se represente un peu Port-au-
Prince avec une de ces immense cath6drales gothiques qui
d6fient les siecles; l'esthetique y trouverait-elle son compete?
La protection de notre classes ouvri6re, n'est pas, comme
on le voit, une simple question de legislation. Elle ne se rda-
lisera que sons une double condition: 1" il faut que l'ou-
vrier, du moins dans le domaine qui n'est p:s celui de I'art,
puisse offrir un travail aussi soign6 que celui de son con-
current stranger; 2 qu'il puisse le faire chez lui, a un prix
qui deLit la concurrence de ce dernier. Si nous ajoutons a
cela, I'abandon'du snobisme extravagant de notre Blite, nous
aurons peut-6tre la chance d'avoir entrevu quelques elements
de la solution d'un probl6me delicat.
Nous venoas d'envisager sous le double aspect de l'Instruc-








52 -

tion et du Travail, la question vitale du pays. Rdpitons-le en-
core une fois, la r6gdndration d'Haiti n'est pas possible en
debtors de la solution de ce problem. Toutefois, instruction
et travail n'6puisent pas le domaine .le l'organisation social.
Au-dessus de ces questions, se place la moralisation de la
masse, I'organisalion de ce qu'un publicisle anglais appelle le
a milieu d'ordre ).- G'est I'objet du prochain chspitre.













La Formation d'un (( Milieu d'Ordre ,


Aux risques de froisser les convictions enlhousiastes de
beaucoup de gens, nous avouons n'avoir qu'un gouit peu pro-
nonce pour la m6taphysique pol'tque de la revolution fran-
gaise. Le nouvel dvangile de 89, nous laisse en parlie froid
et reserve.
A.u nom de la liberty, de l'Hgalitl, on peut ,oulever les
peuples, les pousser aux pires exces comme aux plus gen6-
reux enthousiasmes, mais il n'y a pas 1l un principle immua-
ble d'organisation social. De 1, sans doute, dans la vie des
peoples tant d'exc6s dans I'applicalion ou la revendication
de ces principles.
Ce qua l'observation en particulier de la nature animee
nous offre, c'est un principle d'ordre oh mieux de subordi-
nation des parties A I'intertt du tout. Chaque organe A sa
place, chaque fonction A son rang. La liberty, au moin-
dre cart, est susceptible de conduire A cet individualism
anarchique prch6 par Max Stirner. Quant A I'egalite, qui est
un ideal de la pens6e, elle n'est qu'une chim6re pratique-
meat d6menfie A chaque pas, par la nature et par I'ordre so-
cial lui-m6me.
Duraot I'hiver 1901-1902, A 1'6cole des Hautes Etudes So-
ciales, des professeurs de l'Universilt de Paris: A. Croiset,
Bui.son, Malapert, Boutroux, Darlu, Bourgeois, Belot, Gide,
Raub, etc, 6tudiant la notion de solidarity, se sont livr6s A
une scrupuleuse analyse du contenu social de la conscience
contemporaine.
On ne saurait pretendre qu'il soit sorti des discussions





54--

contradictoire, menses par quelques-uns des plus puissants
manieurs d'id6es de ces dernicrs temps, un Boutroux, un
Gide,un Croiset, etc, une apologize pure et simple des vieilles
valeurs de la conduite humane degagees par la philosophies
anldrieurc.
Le doyen Croiset, resumant ces discussions, a trouv6 que
m6me notre notion de justice, distingude de la charilt par
un long usage et vid6e pour ainsi dire de toule sensibility, a
quelque chose de sec et d'6troit; que la charity, au sens
courant du mot (qui n'est pas le sens primitif et vraiment
chrdtien),exprimeune sore de condescendance sentimental
etgratuite du superieur d inferieur; que la fraterni 6, enfin, si
chere A la democratic sentimental de 48, a le tort justement
de n'6tre qu'un sentiment, et nos g6enrations modernes
avides de science positive et objective avaient besoin d'un
mot qui exprimit le caractbre scientifique de la loi morale.
Le mot de so!idarit6, emprunt6 a la biologie, r6pondait mer-
veilleusement A ce besoin obscur et profound.
Solidarity, voila en effet le mot qui au course de ces sa-
vantes discussions, a plan au-dessus des dissidences d'opi-
nion, a paru h tous assez large pour contenir nos vieilles no-
tions de justice, de charity, de fraternity, sans 6puiser son
propre conlenu.
Qu'est-ce, en effet, que la solidarity social ?
r L'examen des oeuvres principles inspireespar l'esprit so-
lidariste, montre Lien, dit le doyen Croiset, les tendances
essentielles qui se r6sument dans le mot de solidarity. Ce
sent surlout des oeiivres de cooperation et de mutuality.
Quelle en est la pensee dominant ? C'est I'amilioration du
sort des participants, conformement a un ideal do justice
dans une association quasi fraternelle. Notez que dans ces
former d'association, il n'y a en theorie ni bienfaiteurs ni
obliges. Tous les membres s'obligent les uns les autres et
rcgoivent autant qu'ils donnent. Le r6sultat final est un ac-
croissement de bien-61re pour tous. La part du sentiment
proprement dit, dans ces oeuvres, se r6duit au desir d'amd-
lioiation collective qui pousse les participants a y entrer,
mais ce sentiment m6me n'est pas indispensable, car l'intdert





- 55 -


personnel pourrait suffire A determiner les adhesions. La
machine une fois montee, march automatiquement et le
bien-etre de tous est la conclusion force de l'operation, si
elle est conduite avec intelligence. Par la, I'oeuvre a une
sorte de caraclere scientifique qui plait a l'esprit de notre
temps.; nous aimons cette r6gularit6 des lois naturelles et
sociales qui exclut le caprice des volontes individuelles et
I'incertitude des sentiments ).
Aucune id6e n'a exerc6 une plus salutaire influence sur la
march des sociitds actuelles. Miuux qu'aucune autre notion,
elle a combattu l'6troit individualisme de la philosophies mo-
derne, issu d'une analyse trop strictement psychologique.
Cette salutaire influence ne s'est pas fait ressentir seulement
dans l'ordonnance de la vie dconomique comme le montre
A. Croiset, mais aussi dans le domaine moral. II y a une
solidarity des idWes, des esprits.
Ecoutons Goethe, cite par L. Bourgeois: ((Le-plus grand
g6nie ne faith rien de bon, s'il ne vit que sur ses propres
fonds. Chacun de mes dcrits m'a etd sugg6r6 par des milliers
de personnel, des milliers d'objets differents; le savant, I'i-
gnorant, le sage et le fou, 1'enfant et le vieillard ont colla-
bore A nmon oeuvre. Mon travail ne fait que combiner des
6elments multiples qui tous sont tires de la rialit ; c'est cet
ensemble qui porte et nom de GoclheD.
Dans la doctrine solidariste, il y a moyen de satisfaire tous
les esprits. Elle n'est pas plus exclusive de l'intdret person-
nel que de la plus hautaine conception de solidarit. morale.
Elle n'est d'aillenrs qu'un faith que l'observalion rdvele et
qui offre a la sociologie une base solid pour d6gager les lois
de l'dvolution social. Or, une loi est d'autant vraie qu'elle
donne un plus grand rendement en s'appliquant A une plus
grande cat6gorie de ph6nomenes. La solidarity deja si im-
pressionnante dans la biologie est aussi le principle le plus
fecond de l'organisation economique actuelle. Les esprits
comp6tents ne croient plus, du moins dans le domaine so-
cial, A la concurrence vitale, A l'effroyable lutte pour la vie.
Le progres, dit Edm. Perrier, n'a jamais 616 realise que par







1'association des forces individuelles et leur harmonieuse
coordination.
Voici, d'ailleurs, comment Monsieur L. Bourgeois, avec la
competence sp6ciale qu'on lui reconnait dans ces questions,
resume les lois de la solidarity social: qLe group ne se
developpe normalement qne: Jo si chacun des individus qui
le Component se developpe lui-m6me, jouit de sa pleine ac-
tivit6, agit sur le milieu exterieur dans la plenitude de ses
faculles (maximum d'adaptation au milieu externe); que 2o si
routes see activities individuelles sont coh6rentes, solidaire-
ment lies dans un effort common en vue de l'dquilibre de
1'ensemble (maximum d'adaptation du milieu interne aux
conditions de la vitality commune) i.
Vraiment, si la guerre doit disparaitre, ce ne sera qu'A
I'heure of ces simples verites auront pdentre profondement
la conscience des individus, des peuples, des races, de l'hu-
manit6, pour leur reveler, enfin, 1'erreur contre-nature des
luttes a main armee.
Les valeurs de la conduit humaine et social adoptees
d6s l'origine, par notre socitel, ont Wtd: l'union, la frater-
nitd, la liberty, I'ggalitU.
Ce choix est aisement explicable. La revolution de Saint-
Domingue est fille de la revolution fraocaise. Mais un tel
choix concordait-il avec noire 6tat social?
De ces quatre terms, les deux premiers et le dernier sont
de r6els sentiments et quant au troisieme il ne pouvait nor-
malement 6tre pour 1'ancien esclave de Saint-Domingue, que
le droit de ne plus travailler sous le fouet du commander.
Ndanmoins, comme tout mobile d'activite de foule, la liberty
enfanta A.Saint-Domingue des prodiges. Mais apres, i! fallait
faire entrer la liberty, l'union, la fraternity; etc, dans la pra-
tique de la vie civil, et les difficulties commencerent.
Les sentiments ne s'imposent pas du dehorr. De toutes les
formes psychologiques,ils sont les plus subjectifs et leur exis-
tence rest pr6caire, s'ils contredisent les instincts profonds
de la nature humaine.
Toute I'histoire de la RBpublique d'Haiti, n'est qu'une





57 -

dclatante confirmation de cette verite. Aucune nation n'a plus
abus6, dans sa littlrature gendrale, des mots union, frater-
nit6, liberty, sans remarquer qu'un peu de justice et de piti6
social, irait mieux a notre situation. Aucun people n'a aussi
moins b6enficid des salutaires effects de ces sentiments. C'est
qu'il s'agissait d'acclimater dans un milieu sans selection,
profond6ment 6goite, des sentiments extr.mement delicats.
Par la liberty, on demandait au people haitien d'oublier son
individualism exacerbe par 1'instinct, pour comprendre que
ce sont les droits des uns qui limitent les droits des autres,
et que l'autorit6 n'st que la force regulatrice deces obligations.
Par la friternitl, on demandait aux deux classes du pays,
consciencieusement divisEes par deux siecles de domination
colonial, au point de faire souvent des membres de l'une,
les esclaves des membres de I'autre, de se considerer tout
uniment comme des frWres.
Par haitien, par une simple inscription au drapeau national, d'ef-
facer par un trait de plume, les ndfastes souvenirs des san-
glantes divisions de la revolution de Saint-Domingue.
Quelle que soit la beauty id6ale d'un tel programme, il
convient, mdme a l'heure pr6sente, de le remplacer par quel-
que chose de plus pratique, de plus scientifique, de moins
iddalement beau. On ne construit rien sur le sable mouvant
des deserts, sinon des edifices fantastiques que le caprice du
vent y dessine. Nous avouons, qu'il nous imported peu de
savoir si tel compatriote nous consid6re A l'egal d'un fr6re, si
harmonisant nos intdrdts, nous cherchons a les d6fendre
avec autant d'intelligence que de loyautd.
Ce qu'il faut que le people haitien comprenne avec l'im-
posante rigueur d'un fait scientifique, .'est I'ineluctable so-
lidaritd qui unit les membres d'une meme soci6te dans la
bonne comme dans la mauvaise fortune. II ne saurait avoir
de position privilegiae dans le ddsarroi gdenral. L'effondre-
ment des uns et des autres est une affaire d'heure et est aussi,
fatal que I'dcoulement des eaux d'un fleuve vers la mer.
Inutile de nous arreter plus longtemps a ces considerations.





- 58 -


Demandons-nous maintenant quels sont lea moyens qui peu-
vent faciliter l'av6nement d'un a milieu d'ordre i dans ce
pays ?
En these generale, il n'y a pas de people, de nation, on
ne decouvre qu'un Iroupeau et encore, 14 ou il n'y a pas une
conscience collective. Ce que nous nommons aujourd'hui la
psychologie des peoples, n'est que l'etudede cette conscience
collective. De quoi esl-elle faite? Pourquoi cette conscience
collective rev6te-t-elln pour chaque people, une sorte de per-
sonnalit6 morale?
a L'bumanitL, nous dit Monsieur Bourgeois,. s'inspirant de
l'ingenieuse image de Fouill6e, n'est -pas comparable a un
archipel d'ilots don't chacun aurait son Robinson. Tout group
d'hommes, famille, tribu, patrie, plus tard I'humanite, est vo-
lontairement ou involontairement, un ensemble solidaire,
don't I'dquilibre, la conservation, le progress ob6issent a la loi
gendrale de 1'dvolution universelle. Pour les groups d'hom-
mes comme pour les agr6gats vivants, I'interdependance est
partout et les conditions d'existence de l'dtre moral que for-
ment entire eux ces membres d'un m6me group sont ceiles
qui rdgissent la vie de l'agregat biologique D. Autant dire que
l'dtre social ne peut 6tre comprise que sur le plan de l'indi-
vidu humaia dans ce que ce dernier offre de plus acheve,
de plus humainement sp6cifique.
Une telle solidarity qui prend deja ca source dans des n6-
cessites biologiques, ne saurait laisser les membres d'un
groupement dans un isolement inf6cond. Les ann6es, les
sikcles,creent entire les membres d'un m6me group une cer-
taine fagon commune de penser eL d'agir. Non, certes, qu'il
faille croire a une uniformitL qui n'est pas dans la nature et
qui n'est nullement desirable, mais implement a cette ame
collective, facteur des evolutions d'ersemble d'une society.
Le j9eme siecle a vu s'operer une revolution profonde dans
notre fagon de penser, particulibrement dans les sciences
morales et politiques.
Celte revolution a pour point de depart 1'enseignement
d'Auguste Comte. Chez les maitres de la pensee contempo-
raine, le point de vue social a remplac6 le point de vue in.







dividuel. En histoire, par example, les auteurs ne sont plus
hypnotises par les personnalitls dominantes. C'est tout le
processus social, dans ses manifestations politiques, dcono-
miques, littlraires, scientifiques, esthetiques, religieuses. .
qui les int6ressent. Uoe revolution de cette nature ne sau-
rait dtre le fait d'un entrainement. Elle rdpond autant A un
besoin de 1'epoque qu'd une vue plus just des choses.
A la lumiere de ces courts explications, on ne peut nier
chez nous, l'inexistence d'une ame collective, par consequent
notre etat d'anarchie morale.
Un tel etat n'offre cependant rien de desesperant. 11 n'est
pas, il s'en faut, l'irr6r.rdiable desequilibre d'une na-
tion us6e par une longue evolution. Aux 4/5, le people hai-
tien est a un stade primilif. C'est done un terrain pret pour
tous les ensemencements. Dans la grande masse populaire,
l'action social n'a pour fondement que les emotions d'une
sensibility encore imprecise. Inutile de revenir sur ce que
nous avons dit de la puissance de I'dducation sur une telle
masse. Tout le mal vient de la d6sagr6gation de l'elite, et
pourquoi ne pas le dire, de son amoralit6 social.
Cette affirmation n'est pas d'ailleurs uoe insulte gratuite
envers notre Blite. Entre l'6thique individual et la morale
social, il n'y a pas que des nuances. Si, en derniere analyse,
les fondements rationnels sont de part et d'autre les m6mes,
dans la pratique ce qui faith la valeur personnelle n'est pas
I'expression oblige de la valeur social. La conscience so-
ciale marque un stade de developpement plus riche et plus
complex de la conscience morale, et chez l'homme supdrieur,
elle est empreinte de d6vouement, de sacrifice. Les stoiciens
furent des hommes d'une morality individuelle severe, mais
en g6enral de m6diocres ciroyens.
La conscience sociale-haitienne est d'une pauvret6 d6goi-
tante. Elle est depourvue de toutes ces puissantes virtualites
qui la rendent si noble en d'autres milieux: respect des
droits, de la personnel, des-opinions sinc6res d'autrui, senti-
ment de l'eminente dignity de la nation, solidarity, attache-
ment invincible A tout ce qui prepare ou garantit le progress
national, etc, etc. L'Haitien qui, en g6enral, ne craint pas la


- 59--





60-

mort, se montro lache en face de ses devoirs sociaux. II n'a
pas souvent le courage moral de ses opinions et se complaint
5 r6peter des choses conventionnelles qu'il sait bien etre des
mensooges. 11 convient, parait-il, de hurler avec les loups.
Aussi, compte-l-on sur les doigts d'une main nos compatriotes
qui, dans le passe, ont eu a souffrir sinc6rement de notre mal
social. Les malheurs de notre pays provoquent chez beau-
coup d'entre nous, au lieu d'un besoin de rdagir, un sative-
qui-peut immoral et grossier. De lI, cette'absence de la plus
616mentaire dignity qui faith porter sur le pays, particuliere-
ment par les AmBricains, le jugement le plus d6favorable. II
est infiniment douloureux qu'une nation de 3 millions d'dmes
pr6s, soit ainsi la victim de quelques centaines de pitres et
d'histrions.
Jusqu'en 1915, on nous reprochait notre turbulence revo-
lutionnaire, notre absence d'organisation mat6rielle, a la
grand masse populaire, quelques pratiques superstitieuses,
mais I'Ame hailienne 6tait respectBe. Elle restait aureolde
du glorieux souvenir de '1804.
Aujourd'hui, ce sont des reprdsentants officials des Etats-
Unis dans le pays qui, au course d'enqu6tes officiellement
mendes, nous accusent de manquer de fiert6, de dignitl. Si,
sous le coup de pareilles accusations, notre conscience ne se
ressaisit pas, nous sommes bien au dessous de ce que l'on
pense de nous.
Comment notre elite peut-elle se ressaisir et nous enten-
dons par lite toute cette classes d'intellectuels qui, dans tous
les pays, assument la march des functions de direction mo-
rale des peuples.
En entrant, pensons-nous, dans son r61e de classes diri-
geante et responsab!e. On ne comprend pas assez chez nous
que la superiority social crde aussi la plus grande obliga-
tion social. Elle indique que par soi-m6me ou par ses as-
cendants, on a plus profit des avantages de l'ordre social
Or, dans une saine conception des choses, I'homme poli-
tique n'est qu'un 6ternel mandataire. II doit 6tre, quelle que
soit la diversity des opinions en presence, repr6sentatif d'une
id6e de progr6s national.





- 61 -


Qu'en servant la cause de la nation, il arrive A satisfaire
ses propres intr6tls, cela ne saurait Wtre pourtant sa pre-
miere preoccupation.
Une nation, par des n6cessites vitales, est un etre foncie-
rement 6goiste. Aussi, les facteurs de l'Nvolution morale in-
dividuelle, ne sont pas exactement ceux de l'dvolution social
proprement dite. Peut-on par example demander a une na-
tion d'6tre desintrressbe en tout ce qui concern ses droits
a I'existence?
II nous parait que les facteurs essentiels du d6veloppement
moral d'un people sont: 1o les grandes iddes collectives de
sa conscience commune tendant A I'accroissement et a la
perennit6 de 1'existence national; 20 I'instruction educative;
3o le travail avec toutes les organizations d'auto-protection
qu'il suggere; 40 la prevoyance social sous toutes ses former;
5 enfin la religion.
Or, aucun de ces facteurs n'a effectivement contribute A fa-
ciliter notre experience national.
I,'poque contemporaine, mieux qu'aucune autre, a mis
en relief I'importance de certaines idees collectives dans I'd-
volution des peuples. Passer ces iddes en revue serait nous
livrer A une course A travers I'histoire des principles nations
du monde. Contentons-nous de quelques examples typiques.
Toute la vie de l'Angleterre, de Cromwell a nos jours, est
dominde par I'id6e de la maitrise des mers. Aucun parti
politique n'a jamais cru pouvoir s'affranchir de cette idde.
L'Empire Britannique lui-meme n'est en some qu'une con-
sdquence indirecte de cette idee, n6e de la constatation, que
le Royaume-Uni ne peut A aucun moment nourrir sa'popu-
lation.
La politique de la France, depuis 1870, a Wtd dominde par
le p6nible sentiment de la mutilation subie par la patrie A la
suite de la victoire de la Prusse. Cette idee ou mieux ce sen-
timent, en d6pit des multiples, changements qu'implique le
regime democratique, n'a jamais dti absent de la politique
frangaise.
Depuis 1823, les Etats-Unis ont adopted la politique dite de
Monroe, don't I'idde dominant est I'dloignement de I'Europe







des affairs politiques de ce Continent. D6mocrates on -r6pu-
blicains au pouvoir, ont-ils jamais varied sur l'application de
la doctrine; ont-i!s jamais perdu I'espoir d'evincer l'Europe
des derniBres colonies qu'elle poss6de en Am6rique? Ce reve,
n'en doutons pas, les Etats-Unis le realiseront, si une catas-
trophe quelconque ne vient pas enrayer leur formidable de-
veloppeinent.
Deux idees devaient planer au-dessus de routes nos agita-
tions: le maintien de notre autonomie et la volont6 de reussir
quand meme dans notre experience national. II n'est que
trop evident que le succes ou la faillite d'Haiti prend la valeur
d'une demonstration convainquante pour toute une race
d'hommes. Que nous voulions ou non, clever la question
haitienne A cette hauteur, on ne nous demand pas notre
avis. Le fait ind6niable, c'est que toutes les fois qu'on vent
prouver A la race, son inaptitude a se gouverner, on lui cite
le cas d'Haiti. Nous sommes complables de notre insucc6s A
la race noire tout entire.
A vrai dire, une cole nouvelle, s'est donnde la mission
d'6tablir qu'entre l'Afrique et nous, il n'existe aucun rapport.
Nous descendons, parait-il, des blancs, des indiens de la dd-
couverte. Quant aux millions d'Africains transports A St-
Domingue, ils ont tous pdri sur les plantations de la colonie,
sans laisser de posterilt dans le pays. Une telle naivete se-
rait r6jouissante si elle ne confinait pas i l'inconscience.
En tous cas, s'il est parmi nous des gens que leur parents
africaine humilie, qu'ils parent pour eux-memes et non pour
la nation tout entire. Ils ne front jamais comprendre A des
homes qu'une ou deux gdenrations separent de l'ancetre
d'Afrique, qu'ils appartiennent a la race qu'on decouvrira
demain sur le Continent polaire antartique.
Nous ne reprenous pas les idees 6mises dans cette etude
et dans des dcrits anterieurs sur notre instruction educative
et sur le travail en general.
Pour que le travail devienne un 1eement de moralisation
publique, des conditions sont indispensable.
La premiere est qu'il soit assez r6mundrateur pour fonder
la famille avec la plus grande stability possible.






- 63 -


Dans noire infime proldtariit urbain, la famille existe a
peine a 1'6tat d'6bauclc. La venue mcne des enfants n'est
pas une garantie de sa duree. LA, une femme est relative-
ment honn6te, quand au course de sa vie g6nitale active, soit
chez nous, une moyenne de 30 ans, elle a connu une dou-
z'ine et plus d'hommes. Elle croit cependant vivre selon les
r6gles de la morale la plus strict et sa sdv6rite Il"gard des
carts des autres, est parfois r6jouissante. Par centre, qu'on
6num6re seulement & Port-au-Prince, les families stables,
issues d'un ouvrier attach A une besogne r6gulib e et suffi-
samment r6mundralricc. On a bien raison de soutenir que
la morality d'un milieu donn6 est function de son dtat dco-
nomique.
D'autres conditions de I'action moralisatrice du travail,
d6coulent de I'dducation social de l'ouvrier. Elles se re-
sument dans l'esprit corporatif. L'isolement est fatal a l'ouvrier
et vraiment, c'est dans le monde du travail que la solidarity
a produit ses plus merveilleux effects.
LA, encore, le r6le d'animateur appartie:it A l'l6ite. Le de-
veloppement de l'esprit coop6ratif et mutualiste n'a 6td, nulle
part, une floraison spontanee do la conscience ouvriere-
Comme l'idde de l'assistance obligatoire aux vaincus de la
lutte social, ii a paru aux plus hautes consciences de notre
temps, le seul moyen de proltger la classes ouvri6re contre
elle-mrme, centre le chimage, contre la mi,,re. Nulle so-
cie6t ne se croirait en santd, si elle laissait I'une de ses
classes les plus nombreuses, ouverte A l'anarchie, A I'aclion
pernicicuse des doctrines subversives, si prenantes, quand,
cette triste conseillere qu'est la misere, trouble les con-
sciences et surexcite les coeurs. En r6sum6, nous trouvons
dans cette question de l'organisation ouvri6re, un vaste
champ d'activitd pour un patti politique.
Nous ne parlons pas de la pr6voyance social. Cette idde
par son ampleur, par la diversity, des questions qu'elle sou-
leve, d6borde le cadre de cette etude. L'ordre social lui-
m6me est une grande pr6voyance impose par la nature a
l'homme. La prevoyance social est sans doute la conse-
quence singulierement agrandie de cette primitive constata-





64 -

lion de I'humanit6, que la nature n'est pas maternelle et que
les dieux sont jaloux du bonhcur des humans.
Personne ne croit plus que nous a I'influence moralisa-
trice de la religion. Sous s.es former les plus primitives, elle
est dd6j une b6rie de contraintes qui seules, ont rendu pos-
sibles, les premiers pas de l'humanit6 dans le progrbs.
II est ind6niable que notre temps, avec sa m6thode ob-
jective, ne concoit plus la religion a I'instar du 18me siecle
et meme de la premiere moiti6 du 19me. De nos jours, les
plaisanteries de Voltaire, les declarations tapageuses d'un
Cabanis, feraieut sourire les penseurs ind6pendants. Le ph6-
nom6ne religieux est un fait auquel correspondent des facul-
t6s positives de l'dme humaine. Que la religionsoit une erreur,
une duperie m6taphysique, cela importerait peu, car c'est
le phdnom6ne social dans ses consequences bonnes ou mau-
vaises, qui intdresse, en dehors de toute question de foi.
Sur l'action morale de la religion en Haiti, nous avons eu
a nous expliquer d.ja dans notre 6tude: Le probleme de l'en-
seignemeni primaire en Haiti. Aucun fait n'est venu depuis
modifier notre facon de voir.
Incontestablement, le catholicisme subit en ce moment
chez nous, ure crise qui pour n'6tre pas profonde, n'en est
pas moins rdelle, crise de concurrence et dans une certain
measure de disaffection publique.
A tort ou a raison, nos intellectuals, en assez bon nombre
reprochent, particulierement aux membres du haut-clerg6
catholique, de n'avoir pas su garder une sage reserve dans
nos affaires politiques. On affirme de m6me que le pays a
trouv6 plus d'accusateurs que de dtfenseurs dans le corps de
pr6lres fraonais, qui desservent nos paroisses. Dans la me-
sure que ces accusations Font vraies, elles d6notent une con-
duite illogique. Notre faillite morale est aussi celle du clergy,
car depuis trois si6cles co pays n'a cess6 un instant d'dire
sous l'influence du catholicisme.
Certes, c'est une erreur historique, si nos intellectuals out
cru que le clergy allait prendre position contre l'occupation
americaine en notre faveur. Dans ce sens, on ne doit s'at-





- 65 -


tendre qu'a des sympathies individuelles. Par sa discipline
millionaire, (rendez A C6sar ce qui est CUsar), 1'eglise s'est
toujours accommod6 de I'autoritl rdgrante, toutes les fois
que ses dogmes, son enseignement, sa liberl6 d'action ne se
trouvent pas en cause.
11 y a encore qui s'oppose a ce que le clergy catholique
prenne une autre attitude, sa d6pendance vis-a-vis de l'Etat
haitien. Nos pr6tres sont des salaries du trReor haitien, plac6
sous le contrOle d'un maitre don't I'int6ret peut-6tre, serait
de protestantiser le pays.
On ne saurait d'autre part s'emp6cher de remarquer la
grande facility avec laquelle l'haitien change de religion. La
preuve en est dans le developpement des cultes reforms,
adventiste, baptiste, episcopalien, dans le pays. Les seules
regions de LBogane et de Jacmel renferment deja 20 000
protestants. Est-ce angoisse de l'inconnu, besoin de vrrite ou
simplement absence de fortes convictions religieuses? Nous
ne nous engageons pas a disCuter cet 6tat d'ame qui a pour-
tant son importance social.
Dans tous les cas, uo parti politique n'a pas a prendre. po-
sition enlre les cultes qui se disputeut I'Ame populaire. Le
catholicisme doit trouver en lui.mtme sa force de resistance
dans un milieu oi ii domine depuis des siecles. S'il se laisse
entamer, distance ou eliminer, il ne doit s'en prendre qu'a
lui, de n'avoir pas su conquerir plus solidement un people
don't les superstitions m6me, prouvent la vivacit6 du senti-
ment religieux. Un parti politique veillera h ce qu'aucune
de ces confessions religieuses, n'arrive a affaiblir encore plus
le sentiment national.
Nous nous permettons cependant, d'offrir un conseil au
catholicisme.
Nous pensons qu'il gagnerait infiniment A se ddvelopper
un peu plus dans le pays en ceuvres sociales. 11 n'est pas
douteux que dans ce domain nos prytres par leur influence
sur no3 populations, peuvent tout oser avec mille chances de
succes.
Dans routes nos grandes communes, nos pidtres devaient
prendre l'initiative d'inciter les populations A fonder des cre,








- 66 -


ches, des maisons d'enfants, de petils ateliers cooperatifs,
des canines scolaires, des associations d'assurances conire
les maladies et les deces, des caisses d'epargne dc fin d'an-
nees, etc. etc,enfin toutes choses qui amorcent I'esprit coop6-
tif et mutualiste.
Que de fois pendant nos sdjours en province, il nous a W16
donned d'entendre de pauvres sermonnaires, s'epoumonner a
presenter a queiques douzaines de villageois ahuris, la plus
sombre peinture de l'enfer.
En v6rit6, ces braves gens gagneraient a enrichir la con-
science de leurs auditeurs, de quelque utile legon de morale
social!
Personno ne trouverait a redire, si pour le patronage
d'oeuvres de cc genre, I'eglise par des dons volontaires ou
par tout autre moyen qu'elle jugerait convenable, instituait
une caisse parliculiere.
En terminant cette brave etude, on nous excusera de n'a-
voir fait aucune mention des l66ments que I'Am6ricain, de-
puis son entree en scene, utilise contre l'interet bien entendu
du pays. Nous avons congu le problme qui nous occupe,
avec une telle larger de vues, que nous o'avons pas cru
pouvoir descendre a I'analyse d'un certain ordre de faits.
L'occupation mil.taire a ses rbgles et en aucun lieu, en
aucun temps, on ne I'a vu utilisant les 6elments les plus
dignes, les plus honnetes, les plus relev6s du milieu ou se
fait sentir son action. Entre elle et ces elements, il y a une
incompatibility invincible.- Qu'on se dise cependant, que
m6me dans la Belgique occupee, en d6pit de 1'unanimit6
apparent de la resistance, it y eut des consciences assez
ddvoydes pour se mettre au service de 1'intert allemand.
Haiti n'6chappe done pas cette ultime canaillerie.


FIN









SOMMAIRE



I

Considerations Generales

II


Les Etate-Unis et Haiti


Une Politique d'Organisation Sociale du Pays

IV


Une Polilique
rieuses


de Protection des Classes Labo-


i 440


(( 53


La Formation d'un ((Milieu d'Ordre


IMP. CHERAQUIT, ANGLE DES RUES FEROU & 1'O AUBRY


PAGE 3




a 30










Date Due

Due "' irred Due P '






O3s p.9a ZoI-

3)17s


Organisons nos parties poll UGL
329.97294 b D717o

3 1III 011 55II 11
3 1262 01126 5591


THIS VOLUME HAS BEEN
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BY THE UNIVERSITY OF
FLORIDA LIBRARIES.







































































































































































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