La perte d'une colonie

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Title:
La perte d'une colonie la révolution de Saint-Domingue
Series Title:
Librairie africaine et coloniale
Portion of title:
Révolution de Saint-Domingue
Physical Description:
1 online resource (vi, 380 pages) : ;
Language:
French
Creator:
Castonnet des Fosses, H ( Henri ), 1846-1898
Publisher:
A. Faivre, Librairie africaine et coloniale
Place of Publication:
Paris
Publication Date:

Subjects

Subjects / Keywords:
1791 - 1804   ( fast )
Colonies   ( fast )
History -- Haiti -- Revolution, 1791-1804   ( lcsh )
Colonies -- France -- America   ( lcsh )
France   ( fast )
Haiti   ( fast )
Haïti -- 1791-1804 (Révolution)   ( ram )
Colonies -- France -- Amérique   ( ram )
Genre:
History   ( fast )
History.   ( fast )
non-fiction   ( marcgt )

Notes

System Details:
Master and use copy. Digital master created according to Benchmark for Faithful Digital Reproductions of Monographs and Serials, Version 1. Digital Library Federation, December 2002.
Statement of Responsibility:
par H. Castonnet des Fosses.

Record Information

Source Institution:
University of Florida
Rights Management:
All applicable rights reserved by the source institution and holding location.
Resource Identifier:
oclc - 680464425
ocn680464425
Classification:
lcc - F1923 .C35
System ID:
AA00008597:00001

Full Text







PREFACE






Le centenaire de Christophe Colomb, l'Exposi-
tion universelle de Chicago portent attention du
c6td de l'Amdrique. Dans cette parties du monde,
devenue une nouvelle Europe, se trouve une
veritable apothdose du gdnie colonial de la France.
Notre pays, qui a fait le Canada et l'Algdrie, et
auquel l'on refuse cependant les facultds coloni-
satrices, s'y rdvele avec tout son esprit d'aventure
et d'ordre dans l'aventure. A un moment donned,
le Mississipi, le Saint-Laurent, le fleuve des
AmazOnes dtaient francais. II en dtait de mWme
de plusieurs Antilles. Parmi les colonies que nous
avons possdddes en Amdrique, il en est une qui
est devenue en quelque sorte ldgendaire, c'est
celle de Saint-Domingue. L'on peut dire que la
colonisation de cette terre est l'une des gloires de
la France. Comment cette magnifique possession






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ans etait tenu d'en fairepartie, et astreint & de frequents
exercices. D'autres preoccupations harcelaient encore
Toussaint. Le vagabondage prenait depuis peu des pro-
portions inquiktantes, et les campagnes, surtout celles
du Nord, Ataient parcourues par de nombreux nOgres, qui
vivaient de rapines et pillaient les plantations, pendant
la nuit. C'est en vain que Toussaint redoublait de s6ve-
rit ; il n'y pouvait rien. II se voyait 6galement impuis-
sant a lutter centre la revolution 6conomique qui
s'operait a Saint-Domingue. Tous ses efforts Bchouaient,
et il 6tait permis de douter de la solidity de l'Bdifice
qu'il avait 6levd.
Jusqu'au moment de la revolution, le sucre avait Wt6
I'une des grandes richesses de la colonie, et son expor-
tation donnait lieu A des benefices considerables. Cette
production venant A diminuer, la prosp6rit6 de Saint-
Domingue devait Otre forcement atteinte. C'est ce qui
arrival. Les noirs abandonn6rent les cultures, deman-
dant beaucoup de travail, pour s'adonner A celles qui
exigeaient moins de labeur. La plupart des sucrieres
furent ainsi delaissdes. En 1788, Saint-Domingue pro-
duisait annuellement 1,400,000 quintaux de sucre, se
divisant 6galement en sucre brut et en sucre blanc,
repr6sentant une valeur numeraire de 115,000,000 de
livres. En 1801, la production du sucre avait baiss6
dans des proportions incroyables. La parties francaise
de Saint-Domingue ne donnait plus que 150 A 160
quintaux de sucre blanc; le sucre brut ne repr6sentait
plus qu'une valeur de 18 A 19 millions de livres. Encore
pour obtenirce rdsultat, avait-ilfallu user de contrainte
envers les cultivateurs. La r6colte de l'indigo 6tait






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5, regiment sortit de Fort-Dauphin, se r6pandit dans la
plaine, et bientot I'insurrection se propagea dans tout
le quarter qui fut mis A feu et A sang, et ensuite, dans
la province, comme une train6e de poudre. Les Fran-
fais n'6taient plus en shret6, et c'est ainsi que deux aides
de camp du g6n6ral H6douville, qui revenaient du Sud,
furent assassins dans la Ravine-SAche. Cette nouvelle
sc rdpandit imm6diatement, et ne fit qu'augmenter I'in-
qui6tude. Toussaint, qui avait 4t0 mand6 au Cap par
1HIdouville, avait change d'avis en route et 6tait revenue
sur ses pas. II etait le veritable instigateur de I'insur-
rection, et son neveu Moyses en avait pris le comman-
dement. Les rassemblements dtaient de plus en plus
nombreux, et des bandes de negres venaient bourdonner
autour du Cap. Tout annoncait un nouveau d6sastre.
Le g6n6ral H6douville n'avait pas assez de troupes
pour resister A la masse d'ennemis qui cernait la ville.
L'on se mit n6anmoins en measure de repousser une
attaque. Tout A coup, Toussaint paralt au milieu des
negres; il donne le signal, et pousse leurs bandes sau-
vages sur le Cap. II arriva la nuit au fort BBlair, et fit
imm6diatement tirer le canon d'alarme. Quand on apprit
au Cap que Toussaint 6tait A la tdte de l'insurrection,
la panique fut g6n6rale et l'on renonca A se d6fendre.
Du reste, Toussaint ne donna pas un instant de r6pit.
Maitre du Haut-du-Cap, il somma H6douville de s'em-
barquer pour la France, menacant en cas de refuse de
tout massacrer et de tout d6truire. II dira n6anmoins
dans le rapport qu'il adressera au Directoire, qu'il fit
tous ses efforts pour contenir un people immense que le desir
de la vengeance avait armi, qu'il n'avait pas ea d'autre but






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ment de Je6rmie. Des soldats noirs du 4- regiment co-
lonial s'6taient soulev6s, et avaient arrWte leur colonel,
Geffard, avec plusieurs de ses officers. Le movement
avait Rt6 Btouff& par le colonel Dartiguenave, qui com-
mandait A J6r6mie. Les prisonniers furent d6livr4s, et
trente mutins, don't vingt-neuf negres et un blanc, ar-
retis, conduits a JB6rmie et enferm6s dans un cachot
nouvellement blanchi A la chaux. L'entassement de ces
hommes, dans un space 6troit, vicia I'air A un tel
point, qu'ils furent tous asphyxies durant la nuit. Le
bruit se r6pandit aussitbt qu'ils avaient Wtd empoison-
nes, et I'on accusa Rigaud d'etre l'auteur du crime,
quoiqu'il fit demeur6 completement stranger A cette
affaire.
La nouvelle de la mort des prisonniers du Corail par-
vint A Port-au-Prince, le 21 f6vrier. Toussaint ordonna
sur-le-champ de battre la gen6rale et invita les habi-
tants de la ville A se r6unir dans 1'Fglise. II s'y rendit,
monta en chaire et parla d'une vaste conspiration ourdie
contre la colonie par les hommes de couleur; il les
accusa de vouloir le tuer, parce qu'il protegeait les
colons, et de chercher A remettre les nOgres en esclavage.
4 Le general Rigaud P, s'ecria-t-il, a refuse de m'obeir,
parce que je suis noir. Muldtres, je vois au fond tie vos
dimes; vous etiez prits i vous soulevcr coitre moi. Mais en
quiltant le Port-Republicain pour me rendre au Cap. j'g
laisse mon wil et mon bras : mon eil pour vous surveiller et
mon bras pour vous atleindre. Ce language violent 6tait
une declaration de guerre. Les hommes de couleur.
terrifies, se voyaient dans un avenir prochain, asservis
A la race noire. Iloume avait abdiquc tout semblant






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se constituer un petit p6cule. NManmoins, le regime
anquel ils 6taient soumis, etait fort dur, et, a diverse
reprises, des insurrections de negres avaient eu lieu.
La population noire d'une plantation 4tait assez nom-
breuse: les plus petites comptaient quarante A cinquante
esclaves; les plus grandes trois cents et meme plus.
Les negres de Saint-Domingue passaient pour dtre
insouciants. Ils aimaient les liqueurs fortes, le jeu, la
danse et le chant. Quand ils n'dtaient pas au travail, ils
jouaient aux dominos avec des coquillages; le soir, en
se promenant dans la champagne, on pouvait entendre
les cris joyeux qu'ils poussaient en se livrant & quelques
quadrilles d6sordonnds et les sons discordants de leur
orchestra qui devait leur rappeler l'Afrique, leur pays
d'origine.
La situation Aconomique de Saint-Domingue aa
moment de la Revolution ne laisse pas d'dtonner. Les
principles cultures etaient celles du sucre, du cafe, da
cotton et de l'indigo. Le tabac que l'on cultivait ne ser-
vait qu'A la consommation locale et du reste l'exporta-
tion n'en etait pas permise. Au debut de la colonisation,
le cacao avait Wt~ la principal branch du commerce.
Depuis, il avait Wte difficile de soutenir la concurrence
espagnole. Le nombre des cacaoyers n'avait pas cess
de diminuer et, en 1788, le cacao exp6di6 de Saint-


i Les instruments de musique don't so servaient les n#tgres de
Saint-Domingue 6taient fort bizarre. Ils consistaient en dos
troncs d'arbres creus6s et recouverts & leurs extr6mit6s de peaux
de brebis. Is jouaient ausdi d'uno espdce de guitar faite d'une
moilii de calebasse avec quatre cordes de soie ou do boyaux
d'oiseaux s6ch6s.






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lonial. Les prejug6s dominaient au club Massiac, et cet
appel demeura sans echo.
A Saint-Domingue, l'on suivait attentivement les
6v6nements qui s'accomplissaient en France. DMs qu'un
navire jetait I'ancre dans le port d'une ville, les colons
s'empressaient de se porter A la rencontre des passa-
gers et d'en tirer quelques renseignements. Une nou-
velle 6tait-elle tant soit peu intCressante, I'un des nou-
veaux d6barqu6s se rendait au thWetre, paraissait sur
la scene durant un entr'acte. et donnait lecture d'une
notice o& il avait consigned les nouvelles de Paris et de
Versailles. Partout 1'avdnement d'un nouveau regime
etait acclami avec un enthousiasme qui allait jusqu'au
delire. Le comit6 qui siegeait a Port-au-Prince, tout
d'abord secret, tenait publiquement ses seances, et au
moyen de ses ramifications, il 6tait souverain mattre
dans la colonie. Le gouverneur general Duchilleau
voyait son impuissance; comprenant combien son r6le
btait phnible, il n'avait pas voulu rester & Saint-Do-
mingue. DWs le mois de juin 1789, il s'6tait embarqu6
pour la France, avant mdme d'avoir obtenu I'agrdment
du ministry de la marine.
La nouvelle de la prise de la Bastille retentit comme
un coup de foudre; toute retenue fut rompue. L'on
s'6lectrisait au mot de liberty. Les blancs saluaient avec
bonheur la destruction de la forteresse du gouverne-
ment, oppresseur de Saint-Domingue, et pensaient que
dor6navant, la colonie serait d6barrass6e de la tutelle
de la m6tropole. Les hommes de couleur sortaient de
leur indifference apparent, et espiraient que l'inaugu-
ration d'une ere nouvelle ferait cesser leur 6tat d'inf6-






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ment de Port-au-Prince s'etait laiss6 en parties gagner,
et les hommes de couleur, mecontents de l'arrestation
de leur chef, Rigaud, 6taient peu disposes A soutenir le
gouverneur. Aussi ce dernier resta-t-il spectateur des
4venements. Le comitd provincial de l'Ouest s'btait
reconstitu6 sous le titre de nouvelle municipality, et avait
repris ses seances. Le mulAtre Higaud avait WtB mis en
liberty par une foule nombreuse aux cris de : a A la
lanterne les aristocrats I P, I'association des pompons
blancs dissoute et la garde national reorganisde.
Desesp&r6, de Blanchelande quitta la ville et prit la
route du Cap. Son depart ne fit qu'augmenter I'agita-
tion. II fallait une victim, et le colonel de Mauduit,
connu par son devouement a la m6tropole, 6tait d6sign6
d'avance. La populace, aide des soldats revolt6s, s'em-
para de sa personnel et le massacre, apres lui avoir fait
subir de nombreux outrages. L'on s'acharna sur son
cadavre que l'on tratna A travers la ville. Sa tWte fut
portee au bout d'une pique. Apres cet acte, digne de
cannibales, la foule se portait a 1'6glise et un Te Deum
y dtait chanted pour remrcier Dieu de la revolution qui
venait de s'accomplir. Elle etait complete. Les functions
de gouverneur furent donnees A un colon, le marquis
de Caradeux, avec le titre de capitaine general de la
garde national; celles d'intendant supprimees et un
matelot deserteur, Praloto, Maltais d'origine, eut le
commandement de l'artillerie. La nouvelle municipality
s'intitulait assemblee provincial et faisait appel aux
paroisses de l'Ouest.
La nouvelle de la revolution de Port-au-Prince fut
un coup de foudre dans la colonie. Toutes les paroisses






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avee une impatience fiUvreuse le d4barquement de nos
troupes, et A chaque instant, les explosions successives
des magasins de poudre, qui faisaient trembler la terre,
augmentaient leurs craintes. De leur c06t, nos marines,
qui voyaient I'incendie de laville, et connaissaient I'af-
freuse situation de leurs compatriotes, souffraient de ne
pouvoir leur porter secours.
Le lendemain 6 fevrier, tandis que le gdenral
Leclerc se hAtait d'arriver au Cap, en tournant les
hauteurs, Villaret-Joyeuse entrait dans le port et y
jetait I'ancre, sans y trouver aucune resistance. Douze
cents marines furent immediatement ddbarques, sous le
commandement du g6enral Humbert, pour courir au
secours de la ville et en arracher les debris A la fureur
des n0gres. De son c6te, le g6enral Leclerc arrivait;
malheureusement, il n'avait pu atteindre Christophe
qui avait deja pris la fuite. On recueillit les habitants,
qui avaient suivi la municipality. et etaient rendus A la
joie, en se voyant definitivement soustraits au peril. IIs
coururent A leurs maisons incendiees, et 6teignirent le
feu avec l'aide des marines. Les troupes de terre se
mirent A poursuivre Christophe, dans la champagne, et
furent assez heureuses pour empecher les noirs de
detruire les riches habitations de la plaine du Cap, ct
leur enlever une quantity de blancs qu'ils n'eurent
pas le temps d'emmener avec eux dans les mornes.
Le general Leclerc s'6tablit dans la ville du Cap,
aprhs avoir fait Rteindre l'incendie. Les bAtiments
publics avaient Rtd detruits en parties et les riches ma-
gasins pilldes par les hordes noires. Les maisons
avaient moins souffert; dans la plupart, le fatte seul






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ment. A Paris, c'est en vain que les hommes de couleur
s'6taient adresses au club Massiac; ils s'etaient heurt6s
& des prejuges invincibles. II en 6tait de meme a Saint-
Domingue. Les hommes de couleur etaient exclus des
comites, des municipalities, des assemblies provinciales.
Dans plusieurs paroisses, on avait meme voulu les
empecher de porter la cocarde tricolore, et pour les y
autoriser, il avait fall un ordre formel des administra-
teurs. Le mepris que les colons en Alg6rie ont pour les
Arabes, ne nous donne qu'une idee imparfaite de celui
des blancs pour les mulAtres, dans notre colonie am6-
ricaine. Pour le moment, les hommes de couleur suppor-
talent, sans avoir recourse a la force, les vexations
auxquelles ils 6taient en but. Ils attendaient que
I'Assembl6e Constituante prit la defense de leur cause;
mais il etait evident que leur patience finirait par se
lasser. Un soulivement ('tait a craindre de leur part.
Les blancs ne n('ligeaient rien, du reste, pour le
provoquer. Au Cap. deux colons que leur bienveillance
pour les negres, faisait passer pour Wtre partisans de
leur affranchissement, avaient dtd, au mois d'oc-
tobre 1789, insults et outrages. L'un 6tait promend
sur un Ane A travers la ville et hue par la populace;
I'autre oblige de prendre la fuite et brWld en effigies.
On faisait circular les nouvelles les plus alarmantes,
et, a chaque instant, la inilice organisait des expedi-
tions. Le bruit court que Moreau de Saint-Merry,
nomme intendant de la colonie, etait sur le point de
dhbarquer avec l'intention de soulever les esclaves. Le
23 octobre, plusieurs voiles etaient signalees A l'horizon.
L'emotion dans tout le quarter du Cap fut extreme.






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retraite, apres avoir laisse sur le terrain un assez grand
nombre de morts.
La defense du Cap constituait un brilliant fait d'armes;
malheureusement, elle avait Wte dishonorte par une
atrocity indigne d'un people civilise. Au moment de
l'attaque de Clervaux, le general Leclere avait fait
disarmer et conduire, A bord des bitiments de la rade.
les d4tachements des troupes coloniales, qui etaient
rests en ville; ils etaient trois fois plus nombreux que
les troupes europeennes. Les equipages dccimns par les
maladies 6taient plus faibles que leurs prisonniers. Au
moment od les insurg4s nous forgaient & abandonner
le Haut-du-Cap, ce fut A bord un affolement. L'on crut
que tout etait perdu, et alors eut lieu une scene affreuse.
( Tuons ce qui peut nous tuer s'crierent nos matelots,
et craignant d'etre 6gorges par les noirs, ils en jeterent
la plus grande parties dans les lots. Mille a douze cents
de ces malheureux pdrirent de la sorte. Au m4me mo-
ment, dans le sud de i'lle, on faisait subir un traitement
pareil a un riche mulAtre, nomm6 Bardet, et on le
noyait par une injuste et atroce defiance. Quelques
jours auparavant, A Port-au-Prince, une centaine de
negres avaient Wte enferm6s dans un ponton, et asphyxies
sur les ordres de Rochambeau. La guerre prenait un
caractrre de firocitA qu'on ne saurait trop fl6trir.
Sit6t apres I'attaque du Cap, Christophe qui occu-
pait la position de Saint-Michel, A quelques lieues de
la ville, et 4tait restO neutre pendant le combat, se
rangeait du c6td de l'insurrection. Sa defection fut
suivie de celle de Dessalines, qui entraina avec lui les
troupes noires places sous ses ordres, et se signal






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France edt Bt6 de ne pas exiger d'indemnit6, mais de
signer avec la republique'd'Harti, un trait analogue A
celui que nous avons conclu, il y a quelques annues,
avec Madagascar. A ce moment, nous avions une es-
cadre dans la mer des Antilles, et nous avions le droit,
le devoir de parler haut.
La r6publique d'Haiti 6tait reconnue par le gouver-
nement frangais qui envoya a Port-au-Prince un agent
diplomatique avec le t:tre de consul general .
La reconnaissance de l'ind6pendance d'Haiti ne fut
pas favorablement accueillie en Europe. Toutes les
grandes puissances furent unanimes pour la blAmer,
come une concession faite au liberalisme, un abandon
du droit absolu des monarques. Le roi de Prusse, qui se
trouvait alors a Paris, en exprima a plqsieurs reprises
A M. de Villl6e sa surprise et son d6plaisir. Le cabinet
de Londres, heureux de voir la France renoncer a
son ancienne colonie, donna naturellement son appro-
bation. Le gouvernement hartien n6gocia en France
avec plusieurs banquiers un emprunt de trente millions,
qui fut employ A acquitter le premier cinquieme de
l'indemnit6.
Plus tard, en 1838, un nouveau trait vint modifier
celui de 1825. A cette 6poque, le contre-amiral du Petit-
Thouars qui avait Wte envoy A Port-au-Prince, acquit
la conviction qu'Haiti 6tait incapable de payer une
some aussi considerable. Le restant df de l'indemnit6
fut rbduit A trente millions, payables en trente annui-
tes.


t Le premier titulaire fut M. Mollien.






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certain nombre d'entre eux A embrasser la cause des
insurgds.
Les concordats que quelques paroisses avaient signs
A I'imitation de celle de la Croix-des-Bouquets, n'avaient
pas Wt6 reconnus par I'assembl6e colonial. Dans les
camps, les blancs et les hommes de couleur etaient
pleins de defiance, les uns vis-A-vis les autres. Ces divi-
sions favorisaient l'insurrection. Grace b la connivence
des mulAtres, Jean-Francois s'ktait empar6 d'Ouana-
minthe et I'avait incendibe, apres y avoir massacre les
blancs qui s'y trouvaient. Une nuit, Biassou tournait Ie
Haut-du-Cap, entrait dans le fort Belair que lui livraient
les hommes de couleur, charges de le ddfendre, bra-
quait ses canons sur la ville et occupait I'h6pital. Heu-
reusement, ii ne sut pas tirer parti de la confusion od
ii avait mis le Cap, et se retira sans essayer d'enlever
la ville. Les plains 6taient en parties au pouvoir des
insurg6s, et les riches habitations de Terre Neuve, du
Gros-Morne, de Jean-Rabel r6duites en cendres. La
situation s'aggravait de plus en plus.
L'assemble colonial agissait, comme si elle avait
6t6 prise de vertige. Elle s'opposait au depart de 1'un
des commissaires, Saint-LMger, et en accusait un autre,
Roume, de trahison. Elle enlevait, par un arrWtd, le
commandment des gardes nationals au gouverneur
g6enral de Blanchelande, en d6clarant que la colonie
6tait simplement en itat de troubles, et non en dtat de
guerre; elle s'attribuait la direction des plans de cam-
pagne, et souvent meme, des details de leur execution.
Les corps populaires 6taient autorises par elle A requerir
les forces de terre et de mer. La municipality du Cap








couleur, voyait sa demeure envahie par une troupe de'
blancs arms, sous le commandement du lieutenant de
la mar6chauss6e. Un de ses esclaves 6tait massacre;
lui-mAme recevait trois blessures et n'6chappait A la
mort que par une sorte de miracle. La terreur r6gnait
dans toute la colonie.
Le gouvernement du roi et 1'Assemblbe Constituante
inspiraient une gale mtfiance aux colons, qui
desiraient avant tout la reunion d'une assemblee colo-
niale, afin que Saint-Domingue fit r6gi parses propres
lois. Cette id6e avait trouv6 un accueil favorable, A
Paris, au club Massiae, don't les membres 6taient par-
venus A s'entendre avee le ministry de la marine, et
A obtenir de la cour I'autorisation de rdunir une assem-
hlie a Saint-Domingue. Cette assemble n'avait pas
le pouvoir 16gislatif et devait se borner & 6mettre des
vceux. Sur ce point, I'aceord existait entire le club
Massiac et le ministry de la marine. Tel n'dtait pas
I'avis des colons de Saint-Domingue. qui voulaient que
la future assemble eut les attributions 1igislatives. De
la Luzerne avait adress6 au gouverneur general, en
mdme temps que l'ordre de convoquer les Blecteurs,
une lettre confidentielle, pour que lui et les fonetion-
naires usassent de leur influence personnelle, pros des
Mlecteurs, afin de Frevenir ou de moddrer la chaleur des
esprits et de fair nommer des partisans de la mdiropole; un
duplicate de cette lettre arriva par la voie du Cap..
L'assemblie du Nord intercepta le paquet et I'ouvrit
Sa colore n'eut plus de bornes. Elle fit publier la lettre
dans toute la colonies, denonca la conduite de la
Luzerne et flUtrit celle du club Massiac. Elle decara muls


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decida que les livres, brochures, ma.nscrits, estampes oa.
gravures, qui arriveraient dans les ports de la province,
seraient visits, et ne pourraient etre mis en vente,
qu'avec son autorisation. Le but de cette measure htait
facile A comprendre. L'assemble ne voulait pas que
des communications pussent exister avec la France, en,
dehors d'elle. dans la crainte que le gouvernement de
la metropole ne cherchAt A contrecarrer ses actes. Des
comites locaux, des municipalities avaient edt crels
daas toutes les paroisses et les commandants de qu ir-
tier en etaient membres de droit. C'6tit pour les
colons un moyen de rattacher A leur cause tous les
fonctionnaires qui appartenaient aux armies de terre
et de mer. Le conseil superieur du Cap, qui, quelques
ann6es auparavant, avait itc supprim6, fut rktabli et
installed le 6 janvier 1790, le jour des Rois II y eut une.
fMte a cette occasion. La ville du Cap etait pavois6e et
les rejouissances se prolongerent fort avant dans la
nuit. Le colonel Cambefort et tous les officers de son
regiment vinrent fraterniser avec les membres de
I'assembl6e. La province du Nord itait en fait devenue
independante, et personnel ne songeait A rappeler qu'il
existait un gouverneur general, charge de representer
la France.
Ce dernier, le comte de Peynier, se rendait compete.
de la situation, mais son impuissance etait complete.
La garnison du Cap ne reconnaissait plus son autorit&
et ob6issait A l'assembl6e du Nord. C'est en vain que
de Peynier invoquait les d6crets de l'Assemblee Cons-
tituante. On lui r6pondait que ces decrets, rendus en
l'absence des d6put6s de Saint-Domingue, etaient sans






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retirant, ils restaient maltres de la champagne od ils
Atendirent leurs depr6dations. NManmoins, leur retraite
donna quelque r6pit, don't on profit pour se mettre en
t.it de defense.
L'on chercha & restreindre l'insurrection; dans ce
but, de Blanchelande r6solut d'empdcher les negres de
la province de I'Ouest de communiquer avec les in-
surges du Nord. Les montagnes des GonaTves, qui
separaient ces deux parties de la colonie, constituaient
ine barriere assez difficile A franchir. On la rendit
encore plus redoutable, au moyen d'une serie de posters
qu'on appela le cordon de l'Ouest. Le mardchal-de-camp
de Rouvrai, charge de diriger les operations, voulait
circonscrire la r6volte, et A cet effet, il fit 6tablir des
camps au Trou, A ValliBres, A la Grande-Rivibre, au
Morne, A Dondon, A la Marmelade et A Fort-Dauphin.
La region oh se trouvait ces paroisses 6tait limitee par
la mer et les frontieres espagnoles; aussi, grAce A sa
configuration, elle dut d'etre pr6serv6e pendant
quelques temps, des ravages des noirs. L'on avait
affaire A un ennemi, qui ne laissait pas d'etre inquietant.
Au lieu d'attaquer en masse nos colonnes, les insurges
se tenaient disperses dans les fourris, de maniere A
envelopper et & Bcraser les d6tachements isol6s et peu
nombreux. Pour nos officers habitues aux tactiques
des armies europ6ennes, c'6tait une guerre d'un
nouveau genre, d'autant plus dangereuse qu'elle leur
btait inconnue. La lutte s'annongait comme devant etre
longue et difficile.
C'est au milieu de ces tristes 6venements que la nou-
velle assemble ouvritses s6ances au Cap; elle comptait






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reilla de Brest, dans les premiers jours de d6cembre
1801, avec l'amiral Gavina, et se rendit a Belle-Ile-en-
Mer oa il fut rejoint par la division de Lorient, que
commandait le contre-amiral Delmothe. Il se trouvait A
la tate de seize vaisseaux et d'une force de sept a huit
mille hommes. Conformement A ses instructions, ii
croisa quelque temps dans le golfe de Gascogne, pour
essayer d'y rencontrer I'amiral Latouche-Tr6ville, qui
devait sortir de Rochefort avec six vaisseaux et six
frigates. N'ayant pu le rallier, Villaret-Joyeuse passa
aux Canaries, pour voir s'il n'y trouverait pas la
division Linois, venant de Cadix, et la division Gan-
theaume venant de Toulon. Ne les ayant pas rencon-
trees, il prit la route de Samana, le rendez-vous commun,
et y parut le 29 janvier 1802. Latouche-Tr6ville le
suivit de pres. Quant aux divisions de Cadix et de
Toulon, elles ne toucherent A Saint-Domingue, que
beaucoup plus tard. N6anmoins, avec les escadres de
Brest, de Lorient et de Rochefort, I'on reunissait 11 A
12,000 homes de troupes. Aussi Villaret-Joyeuse et
Leclerc 6taient-ils d'accord pour agir imm6diatement,
et paraitre A la fois devant tous les ports de la colonie,
et s'en saisir, avant d'avoir donn6 a Toussaint le temps
de se reconnaltre.
Toussaint avait di Wtre inform de 1'exp6dition par
la voie de I'Angleterre, des 9tats Unis ou de la
Jamaique, peut-dtre meme par les agents qu'il avait en
France. Averti de la presence d'un grand nombre de
voiles A Samana, il y dtait accouru de sa personnel,
pour juger de ses propres yeux le danger don't il dtait
menace. Ne doutant plus A la vue de l'escadre frangaise






- 226 -


& la banque de Saint-Charles: mais la situation 6tait
restcb la meme. Les institutions de credit etaient incon-
nues, le numeraire fort rare, et les transactions avaient
lieu au moyen d'un papier-monnaie. souvent discr6dit6.
Les communications dans I'intlrieur du pays etaient des
plus difciles. Les routes n'existaient pas, ou consis-
talent en sentiers battus. Loin de chercher & ameliorer
ce qui existait, I'administration se refusait A toute
innovation. Elle etait allke jusqu'A refuser d'6tablir un
service rbgulier de courriers entire le Cap et Santo-
Domingo. L'agriculture etait delaissee. L'on ne comptait
dans toute la colonies que vingt-deux sucreries. Le
cotonnier et I'indigotier, qui venaient pour ainsi dire
naturellement, n'etaient pas utilises. L'on ne cultivait
Ic cafe que pour satisfaire aux besoins de la consomma-
tion locale; il en 6tait de meme du tabac. Le roucou et
le gingembre, don't on envoyait autrefois des cargai-
sons en Espagne, etaient negliges. Le cacao seul donnait
lieu A une certain culture. Les troupeaux de chevaux,
de bteufs, de chevres, de moutons et de pores 6taient
nombreux, et si l'dluve du b6tail avait WtC bien enten-
due, elle aurait pu donner lieu A une exportation consi-
ddrable. II en etait autrement. Le commerce se reduisait
a des transactions locales insignifiantes. II n'y avait
aucune industries. Depuis longtemps, les mines du
Cibao avaient cesse d'etre exploitees.
Aussi, en parcourant la parties orientale, I'on ttait
surprise de la difference que I'on trouvait entire elle et la
parties francaise. L'on traversait de vastes regions oi
se trouvaient sembes quelques miserables bourgades,
des plantations en parties en friche, et des domaines





- 273 -


L'on s'attendait bien & trouver une certain resistance
de la part des nOgres. Dans l'espoir de gagner, en flat-
tant leur vanity, ceux qu'il appelait les noirs doris, le
premier consul avait confirmed tous les grades qu'ils
s'dtaient attribu6s, et fait de Toussaint, un lieutenant
general A Saint-Domingue, le second du g6ndral Leclerc.
Mais ce dernier avait recu comme instructions de ne
pas se fier completement aux g4ndraux n6gres, apres
leur soumission et, au moindre souppon, de leur enlever
leurs commandments, et. de s'assurer de leurs per-
sonnes. II en dtait de meme des troupes indigenes, qui
devaient Atre licenciees, au premier sympt6me d'insu-
bordination. Le premier consul voulait avec raison que
l'autorit6 de la France A Saint-Domingue fAt complete
et serieuse. La question militaire avait done 6td minu-
tieusement r6gl6e; mais elle etait A peu pros la seule
don't on se fat occupy. Rien n'avait Wte arrWte pour
Administration de la colonie, les rapports A 6tablir
entire les blancs, les mulAtres et les noirs, la culture et
le commerce. L'on s'en remettait en quelque sorte aux
4v6nements et aux circonstances. Nous ne saurions ici
trop blamer le gouvernement consulaire, tout en tenant
compete de la precipitation, avec laquelle il avait 4t6
oblige d'agir. Dans toutes les expeditions d'outre-mer,
ii ne faut rien laisser A l'impr6vu. C'est la condition
indispensable, si I'on veut reussir.
Nous avions r6uni des forces imposantes. Notre flotte
format six escadres, et comptait trente-cinq vaisseaux
de ligne, vingt-six frigates et quinze corvettes, avisos
et transports. L'Espagne et la Hollande s'6taient asso-
ciees A notre expedition et avaiont envoy, la premiere
18






--44--


Barb6 de Marbois venait de s'embarquer pour la France.
Les blancs du Cap sejournerent neanmoins pros d'une
semaine & Port-au-Prince, oi tout en observant une
discipline severe, ils se livrerent A une propaganda des
plus actives. Le gouverneur, le comte de Peynier, s'etait
compl6tement efface; il avait laiss6 occuper Port-au-
Prince, et le regiment qu'il avait A sa disposition n'avait
recu aucun ordre. Son incapacity 6tait notoire, et il n'y
avait pas A computer sur lui, pour maitriser la situa-
tion.
Les colons de Port-au Prince suivirent I'impulsion
qui leur avait WtB donnee, et sit6t le depart de l'armbe
du Cap, des rassemblements parcoururent la ville. Si &
Port-au-Prince, l'on 6tait decide a prendre part au
movement, plusieurs habitants avaient Wte froisses des
pr6tentions des planteurs du Nord, et ne pouvaient ad-
mettre que leur cite, la capital de la colonie, reqft des
ordres du Cap, le chef-lieu d'une province. Les parti-
sans de la mktrolole surent profiter de cette rivalit6
pour rattacher A leur cause un certain nombre de co-
lons. Ils formerent avec eux une corporation, celle des
Pompons blancs, A cause de l'ornement de cette couleur
que ses membres portaient A leur chapeau, comme
signe de ralliement. Mais l'influence de cette associa-
tion se rdduisait A peu de chose, et la direction appar-
tenait, pour le moment, au Cap et aux paroisses du
Nord.
La parties du Nord etait la plus important par sa
situation et ses richesses. La culture et l'industrie y
6taient pouss6es plus loin que dans le reste de l'lle et
le numeraire plus abondant. Le Cap recevait plus de








avait poussks A se soulever, en leur distant qu'ils allaient
de nouveau Wtre les esclaves des blancs, et que les g6nt-
raux Dessalines et Christophe y avaient consent, tandis
que le g6enral Moyses s'y 6tait refuse. Ces denoncia-
tions convainquirent Toussaintqu'il avait un rival dans
son neveu, ou tout au moins qu'il ne pouvait pas
computer sur sa fidelity. Moyses fut arret4 imm6diate-
ment, et conduit A Port-de-Paix. Traduit devant un con-
seil de guerre, preside par un blanc, le g6enral Pajeot.
.il fut acquitt6. Cet acquittement ne convenait pas a
Toussaint, qui se rendit a Port-de-Paix, fit casser le
jugement, et convoqua un nouveau conseil de guerre
qu'il prdsida en personnel. Moyses fut condamne A mort,
comme coupable de negligence dans 1'exercice de ses
functions, et fusil!e le mame jour. Toussaint pensait
que l'ex4cution de son neveu ne suffisait pas pour raf-
fermir son autorit6. II se rendit successivement au Cap.
i Fort-Dauphin, A Limb6, et y cqnvoqua la population,
en presence de la garnison sous les armes. Le dictateur
se montrait partout irrit6; sur la mine ou sur des r6-
ponses 6quivoques, il ordonnait individuellement A des
noirs d'aller se faire fusiller. Les victims qu'il d6signait,
au lieu de murmurer, joignaient les mains, baissaient la
tte, et allaient avec soumission recevoir la mort. Par
sa seule presence, Toussaint terrorisait et fascinait les
masses. La repression fut terrible. Elle couta la vie A
un miller d'individus.
DBsormais, I'on ne pouvait plus se faire illusion.
Toussaint n'dtait pas dispose A abandonner le pouvoir,
et pour s'y maintenir, il montrait qu'il ne reculerait
devant rien. Le 25 novembre 1801, il lancait une pro-






- 170 -


vernement de la colonie, et declara que desormais il ne
ferait rien que de concert avec lui. Ravi de sa nouvelle
elevation, Toussaint s'ecria : c Apris Dieu. c'est La-
reaux! P Dix mille noirs, qu'il avait amends avec lui,
poussirent des cris enthousiastes en I'honneur de leur
chef. La declaration du general de Laveaux donnait le
coup de grAce A I'autoritL de la metropole. II etait loin
d'acoir mnirit de la patrie, comme I'avait decide la Con-
vention, et si son incapacitl n'avait pas Wth aussi
grande, on aurait pu I'accuser de trahison. Une fois
associ6 au gouvernement de Saint-Domingue, en quality
de lieutenant, Toussaint s'occupa activement de conso-
lider sa puissance. II donna une organisation definitive
A son arm6e, forma trois nouveaux regiments d'infan-
terie et deux de cavalerie, et attacha A son service
special une garde de quatre-vingt-dix cavaliers, qui por-
taient sur leurs casques une plaque d'argent od 6tait
grave cette devise :' Qui pourra en venir a bout. De
Laveaux approuvait tous les actes de son lieutenant, et
pour tous les habitants de la colonie, quelle que fit leur
couleur, son autorit6 etait devenue un objet de dB-
rision.
En France, on songeait peu aux affaires de Saint-
Domingue, et du reste, pendant quelque temps, les rap-
ports entire la m6tropole et la colonie avaient A peu pros
cess6 d'exister. Depuis I'apparition de la corvette
I'Esperance, qui, en juin 1794, 6tait venue apporter a
Jacmel le rappel des commissaires, il avait fall attendre
le mois de f6vrier 1795 pour voir un batiment de guerre
frangais. Sit6t leur arrive en France, Sonthonax et
Polv6rel furent mis en jugement, le 21 fevrier 1795, et






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au-Prince, du Cap, des Cayes devenir des centres d'ac-
tivit6. Il n'en est pas ainsi; depuis une vingtaine d'an-
noes, le movement commercial n'a pas cessA de d6-
crottre. En 1876, il s'6levait B 111,000,000 fr. don't
55,000,000 pour les exportations et 56,000,000 pour
les importations. En 1887, il 6tait tomb &A 90,000,000
don't 50,000,000 pour les exportations et 40,000,000
pour les importations. Les exportations consistent en
cafe, campeche, cacao, sucre brut, peaux d'oranges et
cuirs. Le caMf figure au premier rang. Les importations
sont repr6sentees par les tissus, les objets de toilette,
la parfumerie, les articles de Paris, la librairie, les
vins, les spiritueux, les huiles, la farine, le lard, les
viandes, les poissons sales, les planches et le bois de
construction. La marine marchande n'existe pas, et A
sa place, il n'y a qu'un cabotage fort insignificant. Ii
n'y a pas de credit, et le papier-monnaie, mis en course,
subit une depr6ciation 6norme.
Quatre puissances, la France, l'Angleterre, les Etats-
Unis et I'Allemagne entretiennent surtout des relations
commercials avec HaYti. Ce serait une erreur de croire
que la France occupe le premier rang. Si elle revoit la
plus grande parties des products de son ancienne colo-
nie ', ses importations se r6duisent & peu de choses. Les
Haitiens tirent leurs tissus d'Angleterre, leurs farines,
leurs viandes et leurs poissons sal6s des ltats-Unis, et
A I'heure actuelle, I'Allemagne nous dispute les articles
don't nous paraissions avoir le monopole.


I En 1885, sur 38,000,000 de kilogrammes de caff exports
d'Halti, 32,000,000 nnt Wt onvoyi-s nu Hlavre.






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devoir'l'empechait de laisser sortir de la colonie une
seule piastre appartenant a l'Etat.
Don Garcia s'6tait engage a quitter la colonie; mais
pour le transporter A Cuba, avec sa famille, les fonc-
tionnaires et les troupes espagnoles, les bAtiments, qui
se trouvaient en rade de Santo-Domingo, 6taient trop
peu nombreux. Toussaint, qui craignait toujours l'arri-
vWe de quelque ordre de France, pour laisser les choses
Sedans le status quo, par rapport A la parties espagnole,
d6ploya une activity incroyable, afin de presser le
depart du gouverneur. II fit venir des navires du Cap,
s'adressa au consul g6ndral des Etats-Unis. L'on eit
dit qu'il ne considdrait pas sa conquite come ddfini-
tive. tant que Don Garcia resterait A Santo-Domingo.
Le gouverneur c6da A la fin, et le 22 fivrier 1801, il
quittait la colonie et s'embarquait pour Cuba avec les
fonctionnaires et les troupes de sa nation. Quelque
temps auparavant, au moment oh il avait appris-l'inva-
sion de Toussaint, il avait fait transporter a la Havane
les restes de Christophe Colomb et de son frWre, Bar-
thelemy Colomb, qui reposaient dans une sorte de cha-
teau A moiti6 en ruines, que Di6go, le fils de l'illustre
navigateur, avait fait construire sur la rive droite de
l'Ozama, dans l'enceinte de Santo-Domingo.
Toussaint 6tait au comble de ses veux; il avait
r6uni l'lle tout entire sous sa domination. 11 parcourut
ses nouvelles provinces, et partout il 6tait re.u en ve-
ritable souverain. La population, quelle que fdt sa cou-
leur, I'accueillait favorablement, et au bout de quelques
jours, il etait aussi maitre de l'obbissance des Espagnols
que de celle des noirs. La reunion de la parties espa-






- 256 --


Domingo pour la parties espagnole. Ils 6taient composes
d'un president, de quatre juges. de deux assesseurs,
d'un commissaire du gouvernement, d'un substitute et
d'un greffier. Le tribunal de cassation, qui comprenait
un president, huit juges, un commissaire du gouver-
nement et un greffier, avait pour siege la ville oh
rdsidait le gouvernear. La constitution donnait A ce
dernier le droit d'organiser, en dehors de la jurisdiction
ordinaire, des conseils de guerre, et la connaissance de
nombreux dWlits leur etait riservee. Dans de sem-
blables conditions, le pouvoirjudiciaire ne pouvait dtre
qu'un instrument docile aux mains de Toussaint. La
legislation des anciennes ordonnances royales avait
Etd maintenue, sauf quelques modifications. C'est ainsi
que les substitutions et les exher6dations par testament
avaient 6tW abolies. La procedure civil et criminelle
avait 6td ameliorde. Le notariat etait r6glementi, les
nmdecins et pharmaciens soumis A une surveillance
rigoureuse. Une loi sur les dWlits et les peines tenant
lieu de code penal avait Wtd promulgu6e. Les peines
qu'elle 6dictait Btaient g6neralement sdveres. C'est ainsi
que le vol en diverse circonstances 6tait puni de
mort.
Le Catholicisme avait Wt6 reconnu comme religion
d'Etat. Les dimanches et neuf fetes solennelles parmi
lesquelles etait comprise celle de saint Dominique,
patron de I'lle et du gouverneur, avaient Wt6 declares
jours de repos, et I'on 6tait tenu de les observer. Les
offices 6taient obligatoires pour les fonctionnaires ainsi
que pour les troupes, qui de plus, matin et soir, 6taient
astreintes A chanter dans leurs casernes des cantiques






- 245 -


offres de I'Angleterre. A diffdrentes reprises, il avait
adress6 des lettres d'admiration au premier consul et
I'une d'elles portait comme suscription ext6rieure : Le
premier des noirs au premier des blancs. Bonaparte n'y
avait jamais rdpondu, et ce silence affectait visiblement
Toussaint, qui se sentait humili6. Sa douleur avait W6t
d'abord si vive qu'il en avait verse des larmes. c Bona-
parte *, disait-il souvent, a tort de ne pas m'dcrire. II
faut qu'il ait dcoutd mes ennemis. J'ai pourtant rendu plus
de services a la France qu'aucun autre gdndral D. Sa sus-
ceptibilit6 avait grand avec son 6elvation au pouvoir,
et il avait affect plusieurs fois de passer A ses secr&-
taires les paquets ministeriels qu'il recevait en disant :
SCGa n'en vaut pas lapeine; lisez, vous autres, continue;
ce rien, ministre..... valet >. II pensait ainsi se venger du
dedain que lui t6moignait le gouvernement de la md-
tropole.
Toussaint sentait ndanmoins combien sa situation
6tait fausse. Comprenant que les Anglais avec leur
puissance maritime rendraient effective et absolue leur
domination sur Saint-Domingue, si leur suprimatie y
6tait acceptee, il s'etait attached A les tenir A distance, et
A vivre pacifiquement avec eux. II voulait rester Fran-
yais, reconnaltre nominalement I'autorite de la metro-
pole, et lui obeir tout just pour ne pas provoquer une
expedition qui aurait mis fin a sa dictature. Cette
crainte ne cessait de I'obsdder. La lutte !ui paraissait
probable, et il s'y prdparait en faisant faire dans les
mornes des amas d'armes, de munitions et d'argent.
Neanmoins, il esperait que la guerre que la France
soutenait centre la coalition durerait encore quelque






- 48 -


valeur pour la colonie. De plus, on lui reprochait de
faire lui-meme peu de cas de ces decrets qu'il invoquait,
puisqu'il n'avait pas encore fait prAter le serment
civique aux troupes de Port-au-Prince. L'assemble
provincial du Nord se prevalut mdme de cette circons-
tance pour d6clarer ( qu'elle ne reconnaitrait pas le gou-
vernear general come ddpositaire du pouvoir exscutif, taat
qu'il n'aurait pas satisfait a cette obligation i. Decidee A
engager la lutte, elle avait condamn6 1'intendant Barbe
de Marbois A Wtre pendu et son corps br6l6. L'execution
eut lieu en effigie, le soir, A la lueur des torches, en
presence d'une foule immense. A Bacon de la Cheva-
lerie, Larchevesque-Thibaud avait succWde en quality
de president de I'assemble provincial. A peine 6tait-il
nommA, qu'il prenait l'initiative des measures les plus
violentes. Le 29 janvier 1790, il adressait une lettre A
I'Assemblee Constituante pour denoncer le ministry de
la marine, de la Luzerne, comme un tyran, I'accuser de
fomenter des insurrections et demander pour la colonie
le droit de se gouverner elle-mdme. Deux jours aupa-
ravant, le 22 janvier, l'assemblee provincial avait
interdit toute correspondence avec de la Luzerne, sous
peine d'etre d6clar6 traitre, et proclame que les assem-
blies coloniales seules avaient le droit de statuer sur
les affaires des colonies.
Du Nord, le movement avait gagn6 les autres pro-
vinces. Dans I'Ouest o6 se trouvait Port-au-Prince, le
siege du gouvernement, il fut plus long A se produire,
et moins violent. Jusqu'A la fin de 1789, les colons
s'6taient contents d'avoir un comit6 provincial od le
comte de Peynier avait BtW admis en sa quality de gou-






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lbs pouvoirs envoys par les propri6taires de lacolonie
risidant en France, et ordonna & ceux qui composaient
le conciliabule de i'khtel Massiac de se rendre a Saint-
Domingue, dans le delai de huit mois, ou d'envoyer A
leurs fond6s de procuration, leur renonciation formelle
de se meler des affaires de la colonie, ou de se r6unir
ailleurs que dans la colonies, sous peine de confiscation
de leurs revenues. L'assembl6e du Nord enjoignait en
mdme temps aux d6putes de Saint-Domingue de rester
pros de I'Assemblee Constituante, pour recevoir les
ordres que la colonies pouvait leur faire parvenir.
Cette declaration regut une approbation g6enrale.
Les idWes d'dmancipation s'affirmaient de plus en plus.
Le gouvernement avait convoqu6 I'assemble colonial
pour le 15 mars 1790; I'assembl6e provinciale du Nord
declara cette date illigitime et attentatoire aux droits de la
colonie. Les trois assemblies provinciales se concer-
tLrent pour proc6der a I'election colonial. 11 fut decide
que les d6putes devaient Utre nommes par les assem-
blies primaires de chaque paroisse, composes des
oitoyens qui 6taient domicilids depuis un an et payaient
Vimp6t. Le vote par procuration 6tait interdit. Le
nombre des deputies fut plus considerable que ne I'avait
fixi le ministry de la marine; il etait de deux cent
douze, don't quatre-vingts pour le Nord, soixante-qua-
torze pour l'Ouest et cinquante-huit pour le Sud. Les
deputies Mlus s'engageaient a n'accepter aucune place,
faveur ou grace du gouvernement, pendant une pdriode
de dix ans, A partir de leur election, A moins du con-
sentement expr&s de I'assemblee colonial. Par defiance,
il fut d6cid4 que l'assemblee colonial se r6unirait non






- 313 -


I'arrestation de Toussaint s'imposait come une chose
urgente. Le general Leclerc le sentait plus que tout
autre. Les demarches des gdneraux de couleur, les
lettres qu'on avait interceptees, les avis revus de tous
les c6tes, le confirmaient de plus en plus dans cette
idee. Un fait particulier le decida A agir au plus vite.
A la fin de mai, un chef noir, nomm6 Scylla, qui oc-
cupait les montagnes de Plaisance, et ne s'Atait jamais
soumis, commengait A donner des inqui6tudes. Le ge-
neral Clauzel recut I'ordre d'aller le r6duire avec
quelques troupes europdennes et coloniales. Le general
Leclerc s'adressa en meme temps A Toussaint, pour se
plaindre de ce qu'il n'avait pas ordonn6 A Scylla de d6-
poser les armes. Toussaint pr6tendit le contraire, et
proposal de se charger de negocier avec les insurges.
L'on eut bient6t la preuve que le movement, qui 6cla-
tait dans les montagnes de Plaisance, Rtait son oeuvre.
Le general Leclerc songea A s'assurer de sa personnel,
le plus t6t possible. Malheureusement, la defiance de
Toussaint rendait son arrestation difficile; I'on eut alors
une ruse qui fut couronn~e de succs.
Le canton d'Ennery, oA habitat I'ancien dictateur,
fut surcharge de troupes europdennes. Les habitants
reclambrent. Toussaint se fit I'dcho de leurs plaintes.
C'6tait justement ce qu'on voulait. Le general Brunet,
A qui il s'adressa, lui repondit (Iu'arriv'i rceemment de
France, il n'avait pas une connais-ance assez precise
des lieux, pour pouvoir rhpartir dans des quarters sa-
lubres l'exc6dcnt des troupes. II ajoutait, qu'au moment
oiH les maladies commencaient A clatter, il avait besoin
des lumiores de l'ancien gouverneur de Saint-Domingue,






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neanmoins de prendre l'offensive, pensant que l'on
pourrait ainsi sauver Port-au-Prince; ii fut decide que
l'on essaierait de ddloger les Anglais de LUogane. Le
general Rigaud, charge de 1'exp6dition, ramassa tout
ce qu'il put trouver de mulAtres et de negres. Ces
bandes indisciplinees et sans cohesion ne pouvaient
tenir centre des troupes regulibres. Aussi leur attaque
fut-elle repoussee, et Rigaud obliged de battre en retraite
et de se retire sur les Cayes. Jusqu'alors le Sud dtait
rested en grande parties en notre pouvoir. Les Anglais
porterent leurs efforts de ce cWt6, et le 2 f6vrier, ils
r6ussissaient A s'emparer de Tiburon, malgre sa r6sis-
tance. L'annee 1794 s'annoncait, pour nous, sous de
tristes auspices.
Les hommes de couleur avaient Wet sans cesse cajoles,
et pref6res aux blancs par les commissaires. Aussi,
6taient-ils devenus les maltres de la colonie. Mais si
Sonthonax s'etait servi des sang-mdl6s pour consolider
son autorite, il n'entendait pas subir leur domination.
Aussi, I'on remarqua bient6t un changement complete
dans ses rapports avec les mulAtres. Lui, naguere si
prodigue de demonstrations a leur 6gard, se tenait avec
eux sur une reserve excessive. Un officer blanc. le
lieutenant-colonel Desfourneaux, avait toute sa con-
fiance, pour le moment. L'on eit dit que Sonthonax
6tait dispose a suivre une nouvelle politique.
Le commandant des troupes de 1'Ouest dtait un mu-
lAtre fort riche, nomme Montbrun, que Polv6rel avait
combl6 de faveurs. Jaloux du credit de Desfourneaux,
Montbrun ne pouvait se faire A l'idde d'avoir un rival,
ni admettre que sa caste perdit la preponderance. La






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coup de sifflet qui etait le signal, le massacre com-
menga. Les Franpais, surprise isol6ment dans leurs
maisons, furent BgorgBs, pour la plupart, sans pouvoir
se d6fendre. Quatorze personnel qui se cacherent parmi
les cadavres, AchappBrent seules A la mort. L'on value
A pros de neuf cents le nombre de nos compatriotes, qui
pdrirent dans ce guet-apens.
Au milieu des troubles don't la colonies 6tait le theatre,
le quarter du Borgne, dans le Nord, jouissait d'une
assez grande tranquillity. Les propri6taires de toutes
couleurs, rapprochds les uns des autres par un int&ret
commun, vivaient en bon accord, et les esclaves ne
s'6taient pas soulev6s. L'occupation du Borgne par les
Espagnols amena un d6sastre qui coYncida avec les 6v6-
nements de Fort-Dauphin. A un moment donn6, les
nOgres, ob6issant A un mot d'ordre, s'insurgerent. Les
habitations furent incendiees, et la plupart des plan-
teurs massacres, d'autant plus facilement, qu'ils s'aban-
donnaient a la s6curit la plus complete. En quelques
jours, ce canton fut completement ravage. La garnison
espagnole, conform6ment A des instructions secretes, ne
bougea pas. Tous ces assassinats avaient Atd autoris6s,
encourages par la cour de Madrid.
Moins favoris6s que les Espagnols, les Anglais com-
mengaient A voir que la parties de Saint-Domingue qui
lear 6tait dchue, lors du partage de notre colonies,
n'dtait pas d'une conquete aussi facile que, tout d'abord,
ils 1'avaient pens6. Les nAgres leur 6taient hostiles,
d'autant plus qu'ils maintenaient I'esclavage, et que
mombre d'esclaves avaient dtd reconduits par eux sur
les plantations. Le decret rendu par la Convention, le






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virons, sous le commandement de deux chefs connus
pour leurs cruaut.s, Pierrot et Macaya. Trois mille
honimns, devenus de veritables sauvages, se prbeipi-
tWrent dans la ville, en poussant des hurlements affreux.
En voyant les siens plier, et en apprenant que son frere
avait Wth fait prisonnier, et plusieurs de ses officers
tues, Galbaud se d6cida A la retraite. Le port etait cou-
vert de blancs qui, pour echapper A la mort, cher-
chaient a gagner les bAtiments en rade. La confusion
6tait si grande, que plusieurs chaloupes chavirerent, et
qu'un certain nombre de fugitifs furent engloutis par
les lots. D'autres essayerent d'atteindre les vaisseaux
a la nage. L'on n'entendait que des cris d6chirants. En
mmme temps, le feu, qui 6clatait dans tous les quarters
de la ville, vint mettre le comble A cette scene d'hor-
reur. Cette catastrophe, don't le souvenir est rest
I-gendaire, contait A la France plusieurs centaines de
millions, et aneantissait en parties notre commerce
maritime. Le principal auteur de ce desastre 6tait un
Francais. Sonthonax. C'est pourquoi nous nous 6ton-
nons que M. Schcelcher ait fait, dans sa Vie de Toussaint-
Louverture. 1'dloge de ce miserable, parld de ses effort
pour riorganiser et restaurer le travail et vant6 son acti-
viti. En dcrivant ces lignes, M. Schoclcher montre son
ignorance profonde des ev6nements accomplish A Saint-
Domingue.
Avant de quitter le Cap, Galbaud eut soin de d6truire
I'arsenal et les magasins de l'Etat, qu'il tenait sous son
canon. II en fit enlever ou avarier les munitions de
guerre et de bouche, et mit A la voile pour les Etats-
Unis avec deux vaisseaux, plusieurs frigates et trois






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I'avait mis sous les ordres de Rigaud. Telle etait la
situation au commencement de 1799.
Toussaint ne cessait de gagner du terrain par ses
manoeuvres habiles. II avait determine Laplume A em-
brasser sa cause, et Roume 6tait devenu un instrument
docile entire ses mains. Aussi la reunion des g4neraux
mulatres ou noirs, fut-elle pour lui l'occasion d'affirmer
sa suprematie. Roume invita Rigaud a se demettre du
commandement en chef du Sud, A renoncer A ses pre-
tentions sur LBogane, et A c6der en outre A Laplume le
Grand-Goave, le Petit-Goave et Miragoanne. C'etait
mettre le Sud A la merci de Toussaint. Rigaud refusa
de consentir a un tel amoindrissement de son comman-
dement. 11 rappela A Roume les dispositions de la loi
organique de la colonie, et les ordres du general Hldou-
ville, au moment de son depart. Roume ne voulait rien
entendre, et naturellement Toussaint le soutenait. La
discussion fut vive, et I'on crut mmme qu'elle Fe termi-
nerait d'une facon sanglante. Le lendemain, Rigaud
offrait par lettre de se demettre de son commandement.
Sa proposition ne fut pas accepted. II consentit alors i
remettre A Laplume le Grand-Goave et le Petit-Goave,
mais voulut garder Miragoanne; sur cette question, il
se montra inflexible. Quelques jours apr&s, le 12 fevrier,
il quittait Port-au-Prince et partait pour le S-d. Pendant
toutes ces discussions, le general Beauvais avait garden
la neutrality la plus absolue. Quant A Roume, sa con-
duite avait 6th inexplicable; il 6tait atteint de folie ou
trahissait les interets de la France.
Le 13 fevrier 1799. un pronunciamento avait eu lieu A
I'instigation de Toussaint, au Corail, dans I'arrondisse-






- 246 -


temps. II esperait que la metropole, satisfaite de ses
conqudtes en Europe, ne songerait peut-4tre pas A
Saint-Domingue. C'Utait IA qu'dtait son erreur. II n'dtait
pas douteux que du moment que la paix serait rdta-
blie, la France vouldt reprendre son ancienne colonie.
A measure que son pouvoir se consolidait, Toussaint
affectait de plus en plus des allures de complete ind6-
pendance. Lorsque dans son entourage, on lui deman-
dait quelles seraient les relations de Saint-Domingue
avec la France, il r6pondait : t Le premier consul m'en-
verra des commissaires pour trailer avec moi i.
Peu apres la reunion de la parties espagnole, Tous-
saint avait adress6 le 5 fdvrier 1801 aux habitants de
Saint-Domingue une proclamation oi il les appelait A
nommer des ddputds, qui devaient se reunir le 22 mars
A Port-au-Prince sous le nom d'Assemblde central. Les
elections avaient lieu a deux degres, et les d6putes, au
nombre de dix, 6taient charges d'assurer la tranquillity et
la prospdritM de la colonies par des lois conformes 4 son cli-
mat, a ses maurs, & ses usages et I son industries, et I'atta-
cher plus fortement encore d la Ripublique franfaise. Cette
proclamation 6tait un nouveau pas vers l'inddpendance
absolue. C'est en vain que Toussaint parlait du besoin
de rattacher la colonie a la metropole, substituait l'ex-
pression d'assemblee central A celle d'assemblee colo-
niale, et cherchait a s'appuyer sur l'article 91 de la
constitution de I'an VIII; ainsi que les autres colonies,
Saint-Domingue 6tait soumis au gouvernement de la
metropole et n'avait pas le droit de se donner une
legislature. Aussi, il n'y avait pas A s'y tromper, l'dlec-
tion d'une assemblee, charge d'l6aborer une constitu-





- 289 -


le Cap, Fort-Dauphin; dans l'Ouest, Port-au-Prince,
Leogane, Port-de-Paix, et nos vaisseaux dominaient
tout le littoral. II ne restait A Toussaint que quelques
villes du rivage, qui allaient forcement tomber en notre
pouvoir. Son armee, r6duite de pres de moiti6, depuis
les defections de Clervaux et de Laplume, ne pouvait
tenir contre nos troupes, en bataille range. Aussi le
g6ndral Leclerc voulait agir avec vigueur, et profiter
des mois de fevrier, mars et avril, pour achever I'occu-
pation, parce que plus tard les chaleurs et les pluies
rendaient les operations militaires impossible. Les
divisions de Toulon et de Cadix, commandoes par
Ganteaume et Linois, 6taient arrives, et I'armee de dd-
barquement au complete se trouvait portee A vingt-deux
mille hommes; defalcation des morts et des malades,
il en restait au moins dix-huit mille valides. Malheu-
reusement, les services administratifs don't l'organisa-
tion 6tait d6fectueuse, etaient loin de suffire aux
besoins. Le service des vivres n'etait pas suffisamment
assure, et les soins m6dicaux A peu pres nuls. Aucune
precaution hygi6nique n'avait 6t0 prise, en provision
du climate, et il semblait que l'exp6dition de Saint-
Domingue dut s'accomplir dans des conditions ana-
logues A cells d'une champagne sur les bords du Rhin.
Cette incurie devait nous dtre fatale,
La region montagneuse, dans laquelle Toussaint
s'6tait refugi6, etait situde entire la mer et le montCibao
et versait ses rares eaux, par plusieurs affluents, dans la
riviere de 1'Artibonite, laquelle se jette dans I'Ocean,
tout prAs de Saint-Marc. Si l'on voulait y corner les
noirs, il fallait y marcher de tous les cobts A la fois,
19






- 176 -


pendant dans 1'lle; en consequence, leur presence dans
le Sud 6tait indispensable. Sonthonax declina cette
mission et en charge trois d8leguis, qui devaient agir
au nom des commissaires civils. Ces trois del6guis
etaient Leborgne, Itey et le general Kerverseau. Le-
borgne, Jacobin forcen6, se vantait d'etre le Marat des
Antilles; en 1794, il avait WtB accuse d'avoir voli des
diamants a 1'lle Sainte-Lucie. Rey n'avait d'autre qua-
lit6 que de s'6tre constamment pose comme I'ennemi
des mulAtres. Kerverseau, malgre son honnitete, ne
pouvait avoir aucune influence, par suite de 1'irr6solu-
tion de son caractere. On avait en outre adjoint A la
delegation, le commandant Pretty, partisan devoud de
Sonthonax; un Allemand, Idlinger, qui jadis avait fui
de Bordeaux, apres une banqueroute frauduleuse, et le
general Desfourneaux. Ce dernier ne jouissait d'aucune
consideration; sa violence et sa grossierete I'avaient
signalM A I'attention publique, et, pour montrer qu'il
n'4tait pas partisan des sang-males, il avait pris comme
aide de camp, un negre nomm6 Idouard, preceddemment
au service de Philippe-PgalitW. Compose comme elle
1'6tait, sur les conseils de Sonthonax, la delegation ne
pouvait que mettre le trouble dans la province du Sud,
et amener un conflict. L'on eft dit que ses membres
avaient Wt choisis de maniere a obtenir ce r6sultat.
Conformbment a leurs instructions, ils devaient 6tablir
1'6galit6 entire tous les citoyens, quelle que fAt leur cou-
leur, et rechercher si I'attentat du 30 vent6se n'avait
pas eu des ramifications dans le Sud. Ils 6taient inves-
tis du droit de decerner des mandates d'arrdt contre les
conspirateurs et la duree de leurs pouvoirs dtait limited






- 60 -


pourra 8tre rendu qu'A la majority des deux tiers des
voix prises par I'appel nominal.
Art. 5. Si le gouverneur general remet des obser-
vations, elles seront aussit6t inscrites sur le registre
de l'assemblee generale. II sera proc6dd a la revision
du decret, d'apres ces observations. Le decret et les
observations seront livres A la discussion dans trois
differentes seances ; les voix seront donnees par oui et
par non pour maintenir ou annuler le d6cret. Le proces-
verbal de la deliberation sera sign par tous les
membres presents, et ddsignera la quantity de voix qui
auront Wt6 pour l'une ou pour I'autre opinion. Si les
deux tiers des voix maintiennent le decret, il sera pro-
mulgu6 par le gouverneur general et execute sur-le-
champ.
Art. 6. La loi devant 6tre le consentement de tous
ceux pour qui elle est faite, la parties frangaise de
Saint-Domingue proposera les plans concernant les
rapports commerciaux et autres rapports communs :
les decrets qui seront rendus A cet regard par l'Assem-
blee Nationale ne seront ex6cutes dans la parties fran-
caise de Saint-Domingue que lorsqu'ils auront At6
consentis par I'assemblee g6nerale de ses repr6sentants.
Art. 7. Ne seront pas compris dans la classes des
rapports communs de Saint-Domingue avec la France,
les objets de subsistence que la necessity forcera d'in-
troduire. Mais les decrets qui seront rendus a cet egard
par l'assemblie g6enrale seront aussi soumis a la
revision, si le gouverneur present A leur sujet des
observations dans le delai fixed par I'article 3, I'on
observer toutes les formalities prescrites par I'article 3.






- 135 -


fatras r6volutionnaire eut fort peu de succes. Les mal-
heureux habitants du Cap, deja en proie A la misere,
envisageaient ravenir avec inqui6tude.
Polvdrel ne tarda pas a se sdparer de Sonthonax, et,
dans les derniers jours de juillet, il se rendait dans
I'Ouest avec une troupe de mulAtres. Sitbt son arrive,
les operations militaires furent reprises, et le comman-
dant de Port-au-Prince, le colonel Desfourneaux, requt
I'ordre d'entrer en champagne. Ii enleva aux insurges
les camps de Lesec et de la Tannerie, et voulut porter
la guerre dans la parties espagnole; mais il 6choua de-
vant San-Miguel de l'Atalaya, don't ii ne put s'emparer,
et fut oblige de se replier sur les Gonaives, non sans
avoir 4prouv6 des pertes assez sensibles. Plusieurs
paroisses de l'Ouest menagaient de se soulever contre
le gouvernement colonial. Pour rem6dier aux difficulties,
Polv6rel, don't l'incapacit6 6tait notoire, trouva qu'il
n'y avait rien de mieux a faire que de changer le nom
de Port-au-Prince en celui de Port-Ripublicain, afin de
rappeler sans cesse i ses habitants les obligations que leur
imposait la Rdvolution.
Dans le Sud, la situation n'etait pas brillante. Le suc-
cesseur d'Ailhaud, Delpech, I'ancien secretaire de Son-
thonax et de Polv6rel, 6tait arrive aux Cayes le 29 juin.
Le chef des hommes de couleur de la province, le ge-
neral Rigaud, vint I'y rejoindre : le nouveau commis-
saire civil allait 6tre entire ses mains un instrument fort
docile. De leur c6t0 les blancs n'6taient pas disposes &
accepted la supr6matie des mulAtres ; aussi la lutte entire
les deux castes 6tait inevitable; du reste, Delpech ne
negligeait rien pour la provoquer. Le conflict se pro-





- 174 -


la plus intime sembla regner entire eux deux. Toussaint
affectait pour le moment d'etre fort devou a Sonthonax,
et obtenait de lui vingt mille fusils, qu'il faisait distri-
buer A ses n6gres. II eut bient6t sous ses ordres neuf
demi-brigades. Sonthonax, qui se rappelait que dans
sa lutte centre les blanks, il avait etd soutenu par les
noirs, esperait qu'il en serait encore de meme. LA, il se
trompait; son alliance avec Toussaint ne pouvait etre
que passagere.
La constitution de I'an III donnait, d'apr6s le tableau
annex6e la loi du 23 septembre 1795, sept deput6s A la
colonie de Saint-Domingue. Les elections eurent lieu en
septembre 1796 : de Laveaux et Brothier furent nom-
m6s au Conseil des Anciens; Thomacy, Sonthonax,
Periniaud, Boisrond et Mentor A celui des Cinq-Cents.
Aucun blanc de la colonies n'avait t 6Blu. De Laveaux,
Brother, Sonthonax et PBriniaud 6taient Europdens;
Boisrond un mulhtre; Thomacy et Mentor des negres;
le second etait originaire de la Martinique. Les elections
eurent lieu pour la iorme. Toussaint fit de la candida-
ture officielle avec une impudence sans pareille. Les
assemblies primaires etaient terrorisees. Dans I'une
d'elles, au Cap, le general nOgre Michel menacait d'in-
cendier la ville, si on ne normmait pas de Laveaux et
Sonthonax; dans une autre, un officer de I'armde de
Toussaint d6clarait qu'il sabrerait tous ceux qui ne
voteraient pas comme il le leur ordonnerait. Ces proceeds
donn6rent aux d6put6s Blus l'unanimite des suffrages
exprimes. Toussaint 6tait au comble de ses vaeux : il
allait etre d6barrass6 des deux homes qui lui por-
taient ombrage, quoique cependant I'un d'eux, de











CHAPITRE VII




Toualqnt-Louverture. Son government. Set
projects.




La chute de la domination frangaise avait laiss6 Saint-
Domingue dans un vWritable chaos. Beaucoup de blancs
avaient quitt6 la colonie. Les hommes de couleur avaient
Wte vaincus, les noirs 6taient victorieux, mais incapables
de profiter de leur victoire. La plupart d'entre eux con-
sideraient I'oisivet6 comme la liberty, ne songeaient qu'A
quitter les plantations pour aller vivre dans les bois. La
culture commengait A ktre abandonn6e, et cette terre
de Saint-Domingue, naguere si florissante, 6tait me-
nace de revenir A la barbarie. Telle etait la situation;
Toussaint parvint A la maltriser, et A substituer A
l'ancien regime qui venait de tomber, un nouvel ordre
de choses. Les circonstances se pretalent A son entre-
prise. Les hlancs. qui redoutaient avant tout l'anarchie,
s'ktaient rallies A sa cause. Pour eux, Toussaint Ptait






- 30 -


qu'il s'agissait d'un territoire soumis A une domination
dtrangere, ils no pouvaient les acheter directement.
C'est ainsi que les farines que la colonie tirait pour se
nourrir de New-York et de Philadelphie, 6taient d'abord
expedi6es A Bordeaux, et ensuite apport6es dans ses
ports par les navires de cette ville. Les products de
Saint-Domingue, I'indigo, le sucre et le cafe, 6taient
plus que suffisants pour les besoins de la mere-patrie :
nous en approvisionnions alors une parties de l'Europe.
Cette source de richesses n'appartenait pas aux colons,
mais 6tait I'apanage des negociants de la m6tropole
qui, chaque annee, rdalisaient ainsi des benefices consi-
ddrables. La colonic, qui se trouvait 16s6e dans ses
interets, ne cessait de reclamer, mais ses plaintes
demeuraient sans 6cho. Le commerce francais s'oppo-
sait nnergiquement A ce qu'elle put trafiquer avec
1'6tranger et trouvait fort commode de s'enrichir A son
detriment. Cette opinion 6tait en quelque sorte devenue
un principle indiscutable, et un novateur qui serait venu
parler dans les ports de la m6tropole de la liberty
commercial de Saint-Domingue, se serait fait consi-
d6rer comme un ennemni de la chose publique.
Telle etait la situation 6conomique de Saint-
Domingue : elle fut avec le militarism, I'une des prin-
cipales causes de la revolution dans la colonies. C'est
bien A tort, selon nous, que l'on a voulu l'attribuer A
l'influence et au progr6s des idees philosophiques du
xvme si6cle. A Saint-Domingue, pour tout observateur,
l'ancien regime ne pouvait plus durer. Le m6conten-
tement etait gdn6ral, et I'on remarquait un movement
inusite dans les esprits. II se format un courant vers






- 319 -


Loin de chercher A dissiper les pr6ventions, les plan-
tears, les grands blancs, cherchaient au contraire A les
faire renattre. Pleins d'arrogance, ils affectaient le plus
profound mepris pour les mulatres, et A les entendre
dire, le r6tablissement de l'esclavage devait avoir lieu
t6t ou tard. Les Franrais, qui d4barquaient dans la
colonie, tenaient un language tout aussi imprudent Ces
propos 6taient r6p6tes, colportes, et on leur attribuait
plus d'importanoe qu'ils n'en avaient. Malbearease-
ment leur eflet 4tait deplorable; ils reveillaient la md-
fiance des negres. L'eselavage venait d'etre rAtabli & la
Guadeloupe; cette nouvelle s'6tait r6pandue a Saint-
Domingue, et y avait produit une impression extraor-
dinaire. Quelques paroles proononees A la tribune du
Corps 14gislatif sur le r6tablissement de Iesclavage et
de la traite aux petites Antilles, paroles qui n'4taient
applicables qu'A la Martinique et A la Guadeloupe, mais
qu'on pouvait avec un pen de defiane 4tendre a Saint-
Domingue, avaient contribu6 a inspire aux noirs la
conviction que nous songions A les remettre en servi-
tude. Depuis les simples cultivateurs jusqu'aux gdn&-
raux, I'idee de retomber en esclavage les faisait fremir
d'iadignation. Parmi eux r6gnait une incertitude qu'il
aurait fallu faire cesser A tout prix.
En France, l'opinion publique oommeneait a s'impa-
tienter. L'oo s'etait figure, bien A tort, que notre domi-
nation se retablirait sans difficulty a Saint-Domingue.

1 An mois de mai 18I une loi vote par le Corps 16gislalif
avait maintenu l'esclavage et la traite dans celles des colonies
que nous restituait la paix d'Amiens, c'est-h-dire a la Martinique,
A Sainte-Lucie, & Tabago et an S6nbgal.





- 283 -


lines, r6sidant & Saint-Marc. Cet officer plein de bons
sentiments avait la plus grande repugnance A executer
les ordres qu'il avait requs. II fit bon accueil au parle-
mentaire frangais SabBs, et ecrivit au general Boudet
qu'il allait attendre les instructions du general Dessa-
lines. En mgme temps, il I'informait que son autorit6
6tait m6connue des troupes, parce qu'il etait blanc, et
que, malgr6 sa bonne volont6, il ne pouvait plus
agir que du consentement des chefs de couleur de la
garnison.
Cet avis semblait annoncer de la resistance. L'ami-
ral Latouche-TrBville et le general Boudet, charge
de commander les troupes de terre, etaient d'avis
d'agir avec vigueur et promptitude. Ouelques offi-
ciers mulAtres et noirs avaient fait savoir que du
moment que les Francais toucheraient le rivage, trois
coups de canon seraient le signal de l'incendie de
la ville et du massacre des blancs. L'alternative etait
cruelle : cependant les chefs de l'exp6dition n'h6si-
tWrent pas un seul instant. L'amiral Latouche-Tr6ville
fit construire des radeaux arms d'artillerie. Le lende-
main, A dix heures du matin, il debarquait les troupes
A la pointe de Lamentin, puis il fit voile en toute hate
vers Port-au-Prince, afln d'appuyer les operations.
Les troupes de debarquement pr6sentaient un effectif
de trois mille homes. Le g6enral Boudet les comman-
dait, et il donna ordre de se porter rapidement sur
Port-au Prince. A peine avait-il commence A ex4cuter
son movement que trois coups de canon 6taient tires
du fort National, et apres ce signal des tourbillons de
fumee s'elevaient de tous les c6bts; indignes et emus






- 374 -


Son commerce gagne chaquejour, et tend a dominer
sur le march de Port-au-Prince, a notre detriment et a
celui des ttats-Unis. Comment nous sommes-nous lais-
se supplanter par les Allemands ? L'Allemagne est bien
plus loin d'HaTti que la France, et celle-ci est pour les
Haitiens, comme une second patrie. Ils en parent la
langue, et ont adopt la plupart de ses institutions. Pa-
ris est leur centre intellectual, et c'est IA que l'Mlite de
la jeunesse~aTtienne vient faire son education. A Haiti,
dans les colleges, Bcoles publiques ou privies, tous les
livres d'enseignement sont en francais. Comment ne
dominons-nous pas dans un pays essentiellement fran-
cais ? Cela tient en grande parties au manque d'initiative
de notre commerce. Les HaYtiens ont le goat frangais et
consomment nos products avec plaisir. Au lieu d'aller
au-devant de leurs habitudes, de leurs d6sirs, nous at-
tendons qu'ils viennent faire des achats chez nous.
C'est ainsi que nous n'avons, A Haiti, aucune maison
frangaise, tant soit peu important, pouvant donner a
des prix raisonnables les objets demands, et pour se
les procurer, it faut s'adresser a Paris. Ce n'est pas
ainsi que font les Allemands, 1a comme partout ailleurs.
Si nos commerCants voulaient renoncer A leur routine,
au lieu de quelques clients que nous avons A Port-au-
Prince, nous en aurions dans les autres villes et dans
les campagnes; il y a & HaYti un vaste champ ouvert a
notre activity; il depend de nous d'en profiter.
D'apres ce que nous venons de dire, Haiti ne peut
plus continue vivre de lui-meme. 11 lui faut plus que
jamais le concours d'une grande puissance pour I'aider
A son d6veloppement. Quelle sera cette puissance?






- 255 -


riviere, qui se jette dans la mer pros de Santo-Domingo,
devenait I'Ozama '. Le Cibao format quatre arrondis-
sements et cinq paroisses ; I'Ozama trois arrondis-
sements et treize paroisses. Chaque paroisse avait une
municipality, qui se composait d'un maire et de quatre
administrateurs nommes par le gouverneur. Les attri-
butions des municipalities clairement d6finies, consis-
taient surtout A maintenir l'ordre et la security. Les
maires avaient bien la connaissance des contraventions,
en matiere de simple police; mais ils ne pouvaient
rendre leurs jugements que conformdment aux con-
clusions des commissaires du gouvernement ou de
leurs substitute. De plus, aucune function municipal
n'btait elective. Aussi, la paroisse etait incapable de
faire de I'opposition au pouvoir central, ou meme de
manifester quelque velleite d'independance; elle n'etait
qu'une simple circonscription administrative.
La justice 6tait rendue au nom de la colonies francaise
deSaint-Domingue. Seize tribunaux de premiere instance,
composes chacun d'un juge, d'un lieutenant de police,
d'un commissaire du gouvernement et d'un greffier
6taient repartis dans les diffErents departements. Ces
tribunaux r6unissaient les attributions civiles, com-
merciales et criminelles. Dans chaque paroisse, il y
avait un substitute du commissaire du gouvernement
invest d'attributions judiciaires et de police. Les tri-
bunaux d'appel, au nombre de deux, siegeaient l'un a
Saint-Marc pour la parties francaise, I'autre A Santo-

I L'Ozara est une riviere sur la rive de laquelle est bati
Santo-Domingo.






- 26 -


ment de 1'Algbrie et en a fait un champ de manoeuvres
destine A procurer de l'avancement, existait & Saint-
Domingue et y produisait des effects analogues.
A Saint-Domingue regnait le despotisme le plus
complete et I'arbitraire 6tait A l'ordre du jour. Charge
de mettre A execution des ordonnances don't l'esprit ne
montrait que trop souvent l'ignorance de leurs auteurs,
le gouverneur general jouissait d'un pouvoir sans
limits. Les fonctionnaires. surtout ceux qui apparte-
naient A l'armBe, traitaient la colonie en veritable pays
conquis. Depuis le trait de Paris, qui avait mis fin des
1763 A la guerre maritime, l'on avait voulu, un instant,
affranchir Saint-Domingue du joug accablant de l'auto-
rit6 militaire, et plusieurs reglements fnrent rendus
dans ce sens. Mais cet essai de reformes avait 6tW
passage, et A partir de 1769 )'on etait revenue aux
anciens errements. L'on disait avec raison que le mili-
taire dirigeait tout. II n'existait aucun conseil charge de
discuter les interdts de la colonie. Les villes de Saint-
Domingue 6taient r6putees places de guerre; dans
chacune d'elles, il y avait un lieutenant du roi, un
major, un aide-major, et ces officers 6taient charges
de son administration. C'Utait, si l'on peut s'exprimer
ainsi, une sorte de bureau arabe. Cette creation, que l'on
avait annoncee comme devant dtre un gage de protec-
tion et de stret6, avait eu au contraire des effects
d6plorables. Les officers ne cherchaient qu'A s'enrichir
en ruinant les colons et ne cessaient de vexer les
habitants, les blancs comme les mulAtres; souvent ils
empachaient le course de la justice, en s'attribuant le
droit de juger. En vertu de cette usurpation, on les






- 208 -


passerent en escarmouches de part et d'autre. Toussaint
vint lui-mnme diriger ses troupes et, sur son ordre, la
grosse artillerie canonna la ville sans relAche. Le cou-
rage des assieges ne paraissait pas. faiblir. Privds de
toute communication avec le dehors, ils 6taient resolus
A se defendre jusqu'A la derniere extr6mit6. Rigaud,
qui avait voulu fire lever le blocus, avait Wt repouss6,
et tout espoir de salut s'Atait 6vanoui. L'on 6valuait que
les assiegeants formaient une masse de quinze a vingt
mille combatants.
Jacmel 6tait abandonn6 A lui-mdme; ses provisions
finirent par s'6puiser, et bient6t l'on eut A souffrir de la
famine. Les souffrances furent atroces. Les habitants
en etaient r6duits A se nourrir de chevaux, de chiens,
de chats et d'herbes. La garnison ne comptait plus que
quinze cents combatants. Dans la situation oA I'on se
trouvait, POtion prit le parti de faire sortir de la ville
la plupart des bouches inutiles, les femmes, les enfants
et les vieillards. Presque tous ces malheureux furent
massacres. Christophe se distinguait par sa ferocit6; il
prenait plaisir A faire brller vifs les fugitifs, qui tom-
baient entire ses mains. Malgr6 les efforts des assie-
geants, le siege tratnait en longueur : un assault g6nd-
ral, donn6 dans la nuit du 5 au 6 janvier 1800, avait
Wtd sans r6sultat. Quand toutes les resources furent
6puisdes et qu'il fut impossible de tenir plus long-
temps, Petion sortit de la place dans la nuit du 10 au
4 mars et parvint A s'6chapper en franchissant les
lignes des assiegeants, avec sept A huit cents hommes,
debris de la garnison. La resistance avait durA pros de
six mois : Jacmel n'6tait plus qu'une ruine.






- 93 -


avaient dtd dpargn6es par le flNau furent pillees par les
troupes de Praloto, composes en parties d'aventuriers
de tous les pays. Les pertes 6taient consid6rables; on
pouvait les Avaluer A plus de cinquante millions de
livres. L'on s'en prit d'abord aux mulatres, surtout a
leurs femmes, et plusieurs centaines de ces malheu-
reuses furent obligees de quitter la ville avec leurs
enfants. L'on accusa ensuite les commercants qui
auraient cherch6 ainsi le moyen de detruire leurs livres
de commerce. Il est presumable que l'incendie de Port-
au-Prince ne fut pas une oeuvre pr6m6ditee, mais un
effet du hasard.
Chassis de Port-au-Prince, les mulAtres se r6unirent
a la Croix-des-Bouquets et y formerent un camp. Plu-
sieurs blancs etaient avec eux et un certain nombre de
negres 6taient venus les rejoindre. Leurs chefs 6taient,
I'un des leurs, Beauvais, et un blanc, un riche planteur,
de JumBcourt, ancien capitaine d'artillerie et chevalier de
Saint-Louis. Les habitants de Port-au-Prince se prepa-
raient A soutenir un siege. C'est en vain que le com-
mandant de la station navale, de Grimouard, se pro-
posa aux deux parties, en quality de mediateur. Les
pourparlers ne purent aboutir. Les hommes de coulcur
demandaient I'exbcution du concordat du 23 octobre,
la punition juridique de Praloto et l'embarquement de
ses canonniers. L'accord ne put se faire, et Port-au-
Prince ne tarda pas a 6tre bloqud. Leogane se trouvait
dans le mmme cas, et Rigaud en faisait en quelque sort
le siege avec un nombreux rassemblement. Le Sud
6tait plus trouble que jamais. Plusieurs villes de cette
province avaient, A I'imitation de Port-au-Prince, chasse






- 351 -


La guerre, qui depuis dix ans d6solait Saint-Do-
mingue, y avait port la ruine. La culture 6tait aban-
donnee et le commerce aneanti. La population btait
tomb6e A 400.000 Ames. Dessalines 6tait loin d'avoir
les qualit6s necessaires pour reliever le pays. Plein
d'orgueil, il voulait batir une ville, lui donner son nom,
et en faire le siege de son gouvernement. Partout oA il
allait, il imposait le respect, en faisant distribuer force
coups de batons sur son passage. Le nouveau chef
d'Haiti aimait passionndment la danse; dans tous ses
voyages, il 6tait accompagn6 d'un professeur de danse,
et quand il avait ex6cutd conformement aux regles de
I'art, un menuet ou une gavotte, il croyait avoir ac-
compli un acte de la plus grande importance. Le pre-
mier consul est proclamb empereur. A cette nouvelle,
Dessalines, hant6 plus que jamais par des idbes de
grandeur, veut devenir 1'6gal du premier des blancs, et se
fait proclamer empereur sous le nom de Jacques Ier. Le
8 octobre 1804, il 6tait solennellement couronne et des
fetes brillantes avaient lieu en l'honneur de 1'6tablisse-
ment de I'empire.
Malheureusement chez Dessalines, le co6t plaisant ne
doit pas faire oublier sa ferocitO. II avait engage les
blancs A rester a Saint-Domingue en les assurant de sa
protection. II s'attacha A rveiller les anciennes haines et
des ordres secrets prescrivirent des massacres parties.
Enfin, le 25 avril 1805, une proclamation ordonna le
massacre de tous les blancs, A l'exception des pretres,
des medecins et de quelques ouvriers d'art. Cet ordre
fut execute avec-empressement par la population. GUnd-
ralement, les mulAtres se montrerent plus impitoyables






- 217 -


avait Wtd Roume, et ensuite un ancien membre de la
ddelgation du Sud, le general Kerverseau. Toussaint
aurait voulu prevenir le Directoire et occuper la partic
espagnole. A la fin de 1799, il avait demand a Roume
l'autorisation de proc6der & la prise de possession, et
de plus la destitution de Kerverseau. Roume, d'habitude
si docile, avait refuse de donner son consentement et,
de plus, il manifestait quelques vellhit6s d'indepen-
dance, en ordonnant l'expulsion des agents anglais de
la colonie. Tant que dura le siege de Jacmel, Toussaint
dissimula, tant bien que mal, son m6contentement.Sit6t
que la ville fut prise, et qu'il n'eut plus rien A craindre
du Sud. ii r6solut d'agir. Sur son ordre, Moyses fit un
movement insurrectionnel contre le Cap ; sept A
huit mille negres se r6unirent aux environs de cette
ville, semblant prets A se porter A toutes sortes d'exces.
Roume fut arrete et maltrait6. Toussaint arriva des
Gonai'ves, feignant d'ignorer ce qui se passait. II
somma immediatement Roume de I'autoriser A occuper
la parties espagnole, en lui d6clarant, que sinon c'en
6tait faith de tous les blancs de la colonie. Roume,
effray6, obdit et, le 27 avril 1800, il rendait un decret
conforme aux d6sirs de Toussaint. Un nouveau com-
missaire, Chaulatte, 6tait nomm6 A Santo-Domingo.
Le gouvernement de la parties espagnole avait eu
connaissance du decret du 27 avril et de la maniere
violent don't on l'avait arrach6 A Roume. Ce fut pour
lui un motif d'etre oppos &A la prise de possession,
d'autant plus que la convention signde entire la cour de
Madrid et le gouvernement frangais etait precise A cet
igartl. La prise de possession ne devait avoir lieu






- 284 -


de cet acte de barbaric, nos soldats marchaient silen-
cieusement, en serrant les rangs. A midi, la colonne
arriva A une portte de canon du fort Bizoton, occupy
par un bataillon indigene. L'on s'en approcha sans
tirer. Un capitaine noir, nomm6 Seraphin, se pr6senta
en parlementaire et declara qu'on 6tait dispose A d6-
fendre le fort centre toute attaque, Le g6ndral Boudet
cut une idee des plus heureuses. Feignant de ne pas
entendre ces paroles, il se tourna vers ses grenadiers
et leur dit : ( Camarades, vous Rtes ici sur le territoire de
la France, vous n'y trouverez que des amis; gardez vos armes
sur l'dpaule, et s'il le faut, laissons-nous tuer, afin que ceux
qui nous suivent, soient en droit de venger notre mort et de
venger la France. v Puis, s'adressant au capitaine noir,
il le pria de r6piter A son bataillon ce qu'il venait
d'entendre, et ajouta : 4 Tirez sur nous si vous osez;
mais si vous le faites, vendez chdrement votre vie; car vous
Rtes perdus. v La colonne continue sa march. La gar-
nison noire du fort Bizoton, en voyant l'attitude amicale
et resolue des troupes franpaises, connaissant les
paroles de son chef, se rendit, et vint prendre place
dans nos rangs, en criant: K Vve la France I Vivent nos
frires I l L'on se remit en route, et l'on arriva A
quelques centaines de metres de Port au-Prince, au
moment oA I'amiral Latouche-Tr6ville entrait dans la
rade avec ses vaisseaux.
La garnison de la ville comptait quatre mille noirs.
Des hauteurs sur lesquelles cheminait I'armbe, on
voyait ces noirs repandus au milieu des principles
places ou posts en avant des murs. Le gdn6ral Boudet
fit turner la ville par deux bataillons, et march avec






- 89 -


rioritd sur les noirs, les divisions reparurent comme
par le passe. Les assemblies populaires rendaient les
agents du gouvernement responsables du soulevement
des esclaves, ct ces memes agents en accusaient les
assemblies. L'Est et l'Ouest s'adressaient des reproches
reciproques. Quoique l'on fAt rassur6 pour le moment,
I'on s'occupa de r6primer la r6volte. Des commissions
pr6votales fonctionnaient dans toutes les paroisses, et
A la suite de chaque corps de troupes. Chaque jour
etait marqu6 par de nombreuses executions. Sur 'une
des places du Cap, il y avait en permanence cinq
potences et deux 6chafauds pour le supplice de la roue.
La fureur des blancs etait telle que plusieurs nOgres
furent brll6s vifs. La justice 6tait sommaire, et souvent
les malheureux que I'on condamnait, avaient 6te forces
de marcher malgre eux. Les insurgds ne voulaient pas
de neutres, et les negres qu'ils surprenaient se cachant,
6taient 6gorg6s sans piti6. Ces cruaut6s souvent
rep6ties, recrutaient la r6volte. De leur c6t6 les colons
se montraient aussi defiants que f6roces, et A leurs
yeux, les blancs qui n'6taient pas des creoles devenaient
suspects. C'est ainsi que l'assemblde colonial prit un
arrWtl des plus violent centre les Francais de la m6tro-
pole. Elle ordonna, que tous ceux qui n'avaient, dans
la colonies, ni propri6ets, ni proches parents, seraient
renvoyes en Europe, et en attendant le moment du
depart, il furent arrdt6s, emprisonn6s et traits avec
une durete que rien ne saurait justifier.
L'on avait appris par les prisonniers que l'on s'6tait
r6solu & faire, que les insurg6s se qualifiaient de gens
du roi, que leur chef nomm6 Jean-Frannois prenait le






-- 138 -


donner la liberty it tous les esclaves, que l'action de Sonthonax
etiit un coup d'tlectricite et que, dans sa province, tous les
citoyens tremblaient pour leur vie et leurs prolnridts. Le
decret de Sonthonax 6tait partout regard comme un
arrdt de mort.
L'affranchissement des esclaves, operd d'une facon
si subite, devait n6cessairement amener de nouveaux
troubles, surtout dans le Nord. De nombreux exces
lurent commis dans cette province. Deux chefs noirs,
Pierrot et CUcile, se distinguaient tout particulibre-
ment. Les habitations 6taient d6vast6es, et le brigan-
dage pullulait. Dans l'Ouest et dans le Sud, le premier
movement des esclaves avait Wte d'abandonner les
plantations. Beaucoup etaient ensuite revenues, surtout
sur celles oil les blancs 6taient rests. La culture n'6tait
pas delaiss4e comme dans le Nord. Cependant, I'on pou-
vait constater que la grande propriWte 6tait menace, et
que nombre d'affranchis se contenteraient dor6navant de
planter des vivres, et de tirer du sol ce qui dtait stricte-
ment necessaire & leur nourriture. La production du
sucre Ctait restreinte et, avec elle, I'une des sources de
la prosperitO de Saint-Domingue.
La proclamation de la liberty par les commissaires
modifia profondement I'esprit public dans la colonies, et
nous aliena la masse de la population creole. Les
blancs et les mulatres 6taient 6galement micontents, et
I'hostiliti contre la m6tropole devint bientOt g6ndrale.
Effray6s, ne voyant plus dans le gouvernement de la
metropole, si tristement represents, qu'un pouvoir
odieux et tyrannique, les colons, quelle que fAt leur
couleur, eurent recours aux Anglais et aux Espagnols,






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meme dans le Nord et dans I'Ouest. Dans le premier
department, nous avions environ 3,000 malades, et
dans le second 2,000. Nos soldats se regardaient en
quelque sorte come condamn6s A p6rir, et commen-
Vaient A se demoraliser. Nous ne pouvions plus faire
fond sur les troupes coloniales, don't les rangs s'6clair-
cissaient journellement par suite des desertions. Plu-
sieurs ofciers sup6rieurs, entire autres, le chef de bri-
gade Capois, nous avaient deja abandonn6s, et ii 6tait
certain que du moment que les g6n6raux noirs pas-
seraient A l'insurrection, leurs bataillons deja fort
r6duits, s'empresseraient de les suivre.
On pensa, mais bien A tort, qu'on viendrait A bout
de la population en la terrorisant, et le systeme des
supplices fut mis en vigueur dans toute I'ile. C'Btait
avouer notre faiblesse. Les executions se renouvelaient
chaque jour; la fusillade, la potence, et chose horrible
A dire, les noyades decimaient les indigenes, sur de
simples denonciations, qui n'6taient que trop facilement
BcoutBes. Ces cruaut6s, indignes des Frangais, avaient
beau se multiplier; elles ne servaient qu'A enfanter des
haines terrible contre nous, et A donner de nouveaux
partisans aux rebelles. Au lieu de trembler, les noirs
montraient de la ficrtd, et A les voir affronter la mort,
I'on aurait dit les martyrs d'une secte religieuse. L'on
assistant A un r6veil de la race africaine; la lutte deve-
nait de plus en plus acharnee. En se prolongeant, la
guerre avait rendu les negres redoutables, et leur 6ner-
gie 6tait devenue sauvage.
Nous conservions toujours un parti dans la popula-
tion. Malheureusement. le moment etait proche od






- 301 -


mission de Christophe enlevait une force considerable
A Toussaint, et de plus 4tablissait le came dans la plus
grande parties de la province du Nord. Aussi Leclerc
fit-il dire A Christophe qu'il y avait toujours avec lepeuple
Franfais uew porte ouverte au repentir. En mdme temps,
il 1'engageait A Wtre confiant et A se rendre A discretion,
en l'assurant qu'il aurait lieu d'etre content. Christophe
lui r6pondit qu'il n'avait qu'A donner ses ordres. II
requt celui de se rendre au Haut-du-Cap, avec ses
troupes, et de renvoyer A leurs habitations les cultiva-
teurs qu'il avait avec lui. 11 ob6it et le 26 avril, il arri-
vait au poste qui lui avait Wt6 assign avec douze
cents hommes de troupes de ligne. Le g6n6ral Leclerc
lui fit le meilleur accueil et le maintint dans son com-
mandement.
La soumission de Christophe avait pour nous les
consequences les plus heureuses. Abandonn6 de la
plus grande parties de son armre, Toussaint 6tait desor-
mais reduit a faire la guerre de partisans. Avec 1'appui
des troupes indigenes, qui s'etaient rallies a notre
cause, et que commandaient des g6neraux de leur cou-
leur, Laplume, Clervaux, Maurepas et Christophe,


de ligne, de 1'infanterie l8gere, un corps de cinq cents artil-
leurs, connus sous le nom de canonniers de la M6diterranBe, et
une legion polonaise, forte de 2,500 homes, commandee par
le general Jablonowski.
Plus tard, a la fin du gouvernement de Leclerc et sous celui
de Rochambeau, de nouveaux renforts furent envoys dans la
colonies. C'est ce qu'on a appeal la troisiime expedition de Saint-
Domingue. Cette expedition comprenait plus de 12,000 hommes
(12,238), don't une legion polonaise de 2,300 hommes et un
bataillon helvitique de 700.






- 101 -


trWrent modders et, sur la demand du commissaire
civil, ils laiss6rent les provisions arriver daus la ville.
Conformdment au decret du 24 septembre 1791, Saint-
Leger demand la formation de nouvelles municipa-
lites; il fut obei dans la plupart des paroisses de
I'Ouest, quoique les mulAtres eussent de la peine a se
resigner A ne pas paraltre dans les assemblies pri-
maires. Mais ils pensaient que cette disposition n'6tait
que transitoire. Les municipalities furent toutes com-
posees de blancs. Leur premier acte fut de confirmed
les concordats pr6c6demment conclus et de rdelamer
les droits politiques pour les hommes de couleur. II
n'en fallait pas davantage pour encourir la haine de
I'assemblee colonial et de l'assembl6e provincial de
l'Ouest, qui refuserent de reconnaltre les nouvelles
municipalities. Quant a Saint-Leger, il Rtait accuse de
trahison et passait pour Wtre I'ami des noirs.
Les esperances que I'arriv6e du commissaire civil
& Port-au-Prince avaient fait nattre 6taient illusoires;
on le vit bient6t. Le marquis de Borel, l'un des membres
les plus fougueux de I'assemblee colonial, avait quitt6
le Cap pour venir transformer en camp militaire I'habi-
tation qu'il avait sur 1'Artibonite. Sous le prttexte de
combattre les gens de couleur, il parcourait le pays A
la tete d'une bande d'aventuriers, livrant les planta-
tions au pillage. Ses brigandages amenerent une ligue
des blancs et des mulAtres de plusieurs paroisses; sa
bande fut force de se dissoudre. Sur ces entrefaites,
un detachement de troupes de ligne, en garnison dans
le Nord, s'6tait mis en route, malgr6 les ordres du gou-
verneur g6enral. pour venir se joindre A de Borel. Les











CHAPITRE IX




Arrestation de Toussaint-Louverture. Insurreetlon
g6dnrale. Mort de Leelere. Roehambeau. eva.
equation de Saint-Domlngue par les Frangals.




Notre domination avait Wdt rdtablie dans toute la co-
lonie. Neanmoins, plusieurs bandes de n6gres conti-
nuaient A tenir la champagne. Une troupe assez nom-
breuse, aux ordres d'un nomm4 Scylla, s'4tait rdfugibe
dans les mornes de Plaisance. Aux environs de Port-
au-Prince, un chef de brigands, Lamour de Rance, qui
tout d'abord s'6tait ralli6 A notre cause, recommengait
ses d6pr4dations, et enfin dans le Sud, dans les mornes
de Tiburon, le negre Goman continuait de guerroyer
avec un certain nombre de partisans. La pacification
n'6tait pas complete; pour achever notre oeuvre, il fal-
lait faire parcourir le pays par des colonnes mobiles,
qui auraient fini par avoir raison des derniers rebelles.
En se soumettant A la France, les troupes coloniales






- 331 -


pour les insurges. Dans ce but, il engage vivement
les noirs A marcher sur le Cap. Seduit par l'esperance
du pillage de cette ville, Petit-Noel rbunit ses bandes
aux troupes de Clervaux, consentit meme A se mettre
sous ses ordres, et tous deux se dirig6rent sur le Cap.
Leurs rassemblements pouvaient comprendre cinq A six
mille hommes.
En apprenant la defection de Petion et de Clervaux,
le general Leclerc avait jug- la situation trAs grave, et
pris toutes ses precautions pour resister A une attaque.
La garnison comptait seulement quatre ou cinq cents
soldats europeens; la garde national fut imm6diate-
mentreorganis6e et, en dehors des blancs, I'on n'y admit
plus que les riches proprietaires de couleur. Les pr6-
visions de Leclerc 6taient fondues. Le 16 octobre 1802,
A une heure du matin, Clervaux et Petit-Noel se mon-
traient aux environs du Cap, et bient6t leurs bandes
commencArent I'attaque avec impetuosite. Nos troupes
furent obligees de se replier, apres avoir 6vacub le
Haut-du-Cap. Heureusement pour nous, les insurg6s
userent leur acharnement devant le fort JeantOt que
defendait une poign6e d'hommes. Plusieurs assauts
qu'ils lui donnerent furent vigoureusement repouss6s.
La garde national, forte d'un miller de fantassins et
de ceux cents cavaliers, se couvrit de gloire; sa cava-
lerie terrifia les assailants par une charge des plus
audacieuses. Les noirs ne s'attendaient pas A trouver
cette resistance; ils se figuraient avoir bon march de
la garnison du Cap, et etaient fort 6tonnds d'avoir 4et
repouss6s. Ils crurent que des renforts 6taient nouvel-
lement arrives de France, et se determinerent a la






- 326 -


zMle, avait 6te obliged d'abandonner cette ville A une
parties de ses soldats r6voltes, qui y avaient massacre
les blancs. Pour reprendre la place, il lui avait fall
livrer un combat sanglant. A la Petite-Riviere, Belair
etait menagant. Dans l'Ouest, la plaine du Cul-de Sac et
les montagnes de L6ogane 4taient au pouvoir des insur-
g6s, et ce n'dtait pas sans peine que nous avions r6ussi
a nettoyer les abords de Port-au-Prince. La ville de
Jacmel 6tait pour ainsi dire assiegee, et pour y arriver
le general Rochambeau avait dd livrer plusieurs com-
bats. Le ddpartement du Sud seul dtait tranquille,
grAce A 1'anergie du g6enral noir Laplume. Les insur-
ges n'y formaient que de petites bandes de pillards que
nos colonnes dispersaient, en les chassant devant elles.
Telle etait la situation; elle n'6tait pas brillante.
Parmi les g6enraux noirs, Dessalines affectait beau-
coup de zMle pour notre cause. Sit6t qu'il eut appris
que Belair avait lev6 le drapeau de la revolte, il
demand tres vivement A Wtre charge de le poursuivre.
11 trouvait ainsi la double occasion de nous donner un
t6moignage trompeur de sa fidelity, et de se ddbarrasser
d'un rival, qui lui portait ombrage. II lui fit une guerre
acharnbe. Abandonn6 par une parties de ses gens, ap-
prenant que sa femme qui I'avait aidA a organiser le
movement, etait tombee au pouvoir de nos troupes,
Belair se rendit sans defiance A une entrevue o6 I'ap-
pelait Dessalines. Ce dernier heureux de satisfaire sa
jalousie, le fit arreter et I'envoya avec sa femme au
Cap, tous deux lies et garrottes. Traduits devant une
commission militaire, composer d'officiers noire on mu-
SlAtres, et prdsid6e par le general Clervaux, Belair fut





- 167 -


la champagne, sous les ordres d'un lieutenant de Jean-
Francois, nomm6 Titus. Quoique dans ces circons-
tances, il edt execut6 les ordres du gouverneur general,
il affectait neanmoins de j'avoir aucun rapport avec
lui Les mulAtres avaient une attitude analogue A celle
de leur chef. Is ne cessaient de proferer des menaces A
1'6gard de Laveaux, et des rixes avaient lieu A chaque
instant entire eux et les partisans du gouverneur.
)e sa residence des Gonaives, Toussaint se tenait au
courant de ce qui se passait, d'autant plus qu'il com-
mencait a dtre inquiet. Depuis quelque temps, Villate
cherchait A corrompre ses soldats et A les rallier A sa
cause. Dans une lettre 6crite dans le courant dejanvier
1796, Toussaint se plaignait vivement, et disait que des
agents de Villate parcouraient le territoire, od il
exerqait son commandement, db6auchaient ses troupes
et que les desertions devenaient de plus en plus fri-
quentes. II etait certain que Villate, dejA maitre du
Cap, le serait bient6t de toute la province, si les regi-
ments coloniaux acceptaient son autorit6. C'est ce que
Toussaint ne voulait A aucun prix. Aussi, dans le but
d'abattre son rival, il affect un d6vouement sans
bornes A la France, et 6crivait A de Laveaux qu'il itait
indigne de I'abominable conduite des citoyens du Cap a
son igard, et que pour les faire rentrer dans le devoir, it
perdrait mille vies pour une. En meme temps, il lancait
une proclamation aux habitants du Cap, les appelait
frdres et amis, et leur parlait de la douleur qu'il dprouvait
en apprenant leur conduit bldmable vis-d-vis du gouverneur,
leurs procidds enters la France, la mire-patrie, et les en-
gageait a se ddfier des mnchants et des Anglais et a se chkrir





- 310 -


avaient pris rang dans l'armee frangaise. Mais il ne fal-
lait se faire aucune illusion a leur sujet. La plupart des
chefs de brigade restaient d6voues a Toussaint. Leelerc
avait senti de bonne heure la nicessit6 de modifier I'or-
ganisation des troupes coloniales, et dans ce but, il
avait ordonnd leur incorporation dans les corps venus
de France. Cet amalgame ne s'etait pas reellement ef-
fectu6, et malgr les avaniages qu'if presentait aux sol-
dats noirs, aucun d'eux n'en avait paru seduit. Quoique
verses dans des demi-brigades europeennes, tous consi
deraient toujours leurs anciens numeros d'ordre come
eoneervis. Pobr m eiter qa'oe exemple, ae 4 dewaui--
gade eolomiale tait deveawe an batailklo de la P ligre
francaise. Ngamnioi, ses oiBeierv et. ss seodats se
disaient encore de la 4e. S'il 6tait dangereux de laisser
subsister des corps entiers de negres, ii I'eit itW peut-
etre davantage de les licencier, tous A la fois. Le general
Leclerc peasait qu'es les divisant, i lea dominerait
plus faeilement. Ausei, dans t'emploi qu'il faisait jour-
nellement des troupes coloniales, ii avait soin de ne les
employer que par datachements. II esperait qu'avec le
temps, leur effeetif deviendrait de moina en moins cot-
siderable, et voyait avee plaisir que la desertion com-
meanait i lea affaiblir.
Les troupes europkennes, apres avoir, au debut de
leur s~jour dane la colonie, fait des pertes sensibles,
paraissaient Otre acclimates, quand A la fin du mois de
mai, la fl~ire jaune et le eholdra laterent en m~me
temps, au Cap et a Port-au-Prince. Dans ces deux villes,
se trouvaient rdanis un plus grand nombre de troupes
' et d'Europkena venus avec elles A Saint-Domingue.






- 55 -


pas & Port-au-Prince, le siege du gouvernement, mais
dans la petite ville de Saint-Marc. La date de la
reunion dtait fixWe au 25 mars 1790. Toutes ces dispo-
sitions avaient Wth prises, sans que 'on consultAt le
gouverneur general don't le rl6e devenait de plus en
plus insignificant.
Les hommes de couleur esperaient que les blancs
voudraient bien les admettre dans les assemblies pri-
maires; si dans deux ou trois paroisses l'on fit droit a
leurs demands, ils furent systdmatiquement exclus
dans les autres, souvent meme insults et outrages.
Dans la province du Nord, A peine voulait-on les consi-
derer comme des Otres doues de raison. L'assemblic
de I'Ouest ne les admettait A preter le serment civique,
qu'en ajoutant la formule la promesse du respect envers
les blancs. Cet arret6 odieux provoqua un meconten-
t ment gdenral. Les mulAtres de la paroisse des
Verrettes refuserent de s'y soumettre. et au mois de
janvier 1790, ils se r6unissaient a Plassac sur les bords
de I'Artibonite. Le comte de Peynier fit marcher contre
eux un detachement du regiment de Port-au-Prince;
les principauxmeneurs furent arretes. Presque partout,
le serment eiig6 des hommes de couleur leur attirait
des vexations et des outrages. Plusieurs d'entre eux
furent massacres, et leurs habitations incendi6es.
L'assembl6e du Sud alla jusqu'A faire comparaltre
devant elle les hommes de couleur pour leur ordonner
de ne pas oublier la subordination et la difdrence envers les
blames. Pousses A bout, les mulAtres voulurent resister
et formerent des rassemblements dans plusieurs pa
roisses. Comme la plupart 6taient sans armes, ils














LA PERTE D'UNE COLONIES



LA REVOLUTION

DE

SAINT-DOMINGUE






329 -

les generaux noirs allaient abandonner notre cause. DWs
les debuts de I'insurrection, le chef de brigade, PWtion,
irrit6 du mepris que I'on t6moignait aux mulAtres, don't
il etait en quelque sorte le chef, depuis le depart de
Rigaud, avait song A passer aux rebelles. II avait com-
muniqu6 ses intentions A Dessalines, qui 6tait de cet avis,
et tous deux n'attendaient qu'une circonstance favo-
rable, pour mettre leur project a execution. Si les autres
generaux noirs, Laplume, Maurepas, Clervaux, Chris-
tophe preferaient une existence paisible, en continuant
de servir la France, et se sentaient peu portes A re-
joindre des bandes, don't les chefs seraient pour eux
des rivaux, ils ne dissimulaient pas leurs craintes, et
s'effrayaient A l'id6e de voir l'esclavage r6tabli. Chris-
tophe et Clervaux se montraient de plus en plus
defiants, et entretenaient des relations avec les insurges.
Quant & Dessalines, quoiqu'il encourageAt sous main
les desertions, il renouvelait frequemment ses protes-
tations de d6vouement, parlait avec horreur des rdvol-
t6s, et ne cessait de dire qu'il avait soif de leur sang. Ce
language n'aurait dA tromper personnel, et n6anmoins
plusieurs de nos g6n6raux s'y laisserent prendre.
Dans les premiers jours d'octobre 1802, une frigate,
la Cocarde, 6tait arrive au Cap avec des negres, d6por-
tes de la Guadeloupe, qu'elle conduisait en France.
Plusieurs d'entre eux se jeterent & la nage, et parvinrent
A gagner le rivage. Les rapports qu'ils firent sur les
6v6nements, recemment accomplish dans leur tie, pro-
voquerent une vive irritation. Dans le mnme temps,
des hommes de couleur, egalement de la Guadeloupe,
avaient 6t6 amen6s A Santo-Domingo. Le bruit se r6-





-- 105 -


rade de Port-au-Prince. Quant A Roume, il se rendit
par terre & la Croix-des-Bouquets ou I'attendait Beau-
vais avec sa petite armee. Les mulAtres du Sud s'6taient
mis en march sous le commandement de leur chef
Rigaud pour complete I'investissement de la ville. Le
succ&s n'dtait pas douteux.
La ville de Port-au-Prince ne s'attendait pas A une
attaque aussi rapide. De Caradeux, qui y exerqait le
commandement militaire, fut effray6 et se r6fugia aux
lktats-Unis. Les habitants de Port au-Prince appelrent
alors A leur secours de Borel, qui quitta le Cap avec
une douzaine de petits bAtiments sur lesquels il avait
embarque les debris de sa bande. Son intention etait
de se rendre A Port-au-Prince; mais il fut capture A la
hauteur du m6le Saint-Nicolas par un vaisseau de la
station navale et retenu quelque temps en prison avec
ses aventuriers. A I'aspect des pr6paratifs militaires
qui devenaient redoutables, les habitants de Port-au
Prince n'essayerent pas de resister et se soumirent A la
premiere sommation (juillet 1792). Le commissaire et
le gouverneur ordonnerent I'arrestation et la d6porta-
tion des principaux meneurs. Praloto fut poignard6 au
moment oA on le conduisait A bord d'un vaisseau. Le
bataillon du 9' regiment, ci-devant Normandie, fut
embarqu6 pour la France. C'etait une faute; on man-
quait de troupes A Saint-Domingue. Le gouverneur
general aurait da le savoir mieux que personnel et
avoir le courage de resister aux ordres des conf6edres.
Quoi qu'il en soit, I'occupation de Port-au-Prince Btait
de la plus grande importance et I'on pouvait encore
esperer que I'ceuvre de pacification suivrait son course.






- 139 -


et solliciterent leur protection. Cet appel A l'6tranger a
jet6 une certain d6faveur sur nos compatriotes d'Amd-
rique. Cependant, tout en blamant leur conduite, on
1'excuse, eu 6gard aux circonstances et aux dv6ne-
ments.
Si nous nous rappelons les debuts de la Revolution a
Saint-Domingue, nous voyons que les colons avaient,
pour la plupart, des tendances s6paratistes, ou tout au
moins d6siraient une autonomie complete. Pour eux, la
colonies n'6tait pas une dependance de la France, mais
une terre franco-ambricaine, n'ayant d'autres liens
avec la m6tropole que ceux d'un contract, d'une union
personnelle avec le roi. Ces idWes 6taient tellement
rdpandues que, sans la Revolution, la colonies de Saint-
Domingue aurait cherch6 dans la suite A conqudrir son
independance. L'assembl6e de Saint-Marc s'6tait mon-
tree animbe de sentiments, qui ne peuvent laisser aucun
doute A ce sujet. Du moment que la mere-patrie
cnvoyait a Saint-Domingue des representants indignes
qui, au lieu d'y ramener le came et la s6curite, y
apportaient I'anarchie, les colons se consideraient
comme ddli6s de toute obligation. Pour eux, le pacte
avait BtB rompu, et en s'adressant A 1'dtranger, ils pen-
saient user d'un droit indiscutable.
Le movement partit du Sud, de la Grande-Anse.
Nous nous rappelons que les blancs de J6r6mie et des
quatre paroisses voisines avaient form une ligue, une
coalition, et 6taient devenus en fait ind6pendants de la
colonie. Le 18 aoiit 1793, ils avaient charged l'un des
leurs, Venant de Cliihailly, de se rendre pres du gou-
verneur de la .lainaiqui,. pour entamer des ndgociations.






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pas d'une profession ou ne payait pas une contribu-
tion, etait incorpor6 dans I'armee ou employ A la cul-
ture. Les cultivateurs et les cultivatrices, tel 6tait le nom
official des travailleurs, n'dtaient pas livres a eux-
m6mes. Ils 6taient soumis A des conducteurs et A des
grants. De plus, les g6n6raux et les officers noirs
avaient la quality d'inspecteurs de culture, dans I'arron-
dissement oi ils exergaient le commandement mili-
taire. Leur surveillance 6tait des plus actives, et ils
passaient fr6quemment en revue le personnel des
exploitations.
Ce regime 6tait un veritable esclavage. Les noirs,
attaches au sol qu'ils cultivaient, n'etaient pas libres;
pourtant ils croyaient I'*tre, A force d'entendre parler
de liberty. NBanmoins, le regime auquel ils 6taient
soumis, constituait sous certain rapports un progress
reel. L'horrible traffic de chair humaine avait disparu,
et les affections de famille n'etaient plus, comme jadis,
brisees par des separations plus ou moins frNquentes.
Les plantations avaient regu les noms de manufactures
et d'ateliers, et il faut le dire, les noirs etaient traits
avec infiniment plus de duret6 qu'ils ne l'avaient jamais
Wth par leurs anciens maltres. Les gendraux, qui les
inspectaient, montraient une cruaut6 incroyable. Les
pines corporelles 6taient A l'ordre du jour, et pour
meriter les verges, il suffisait A un negre d'avoir Wte
paresseux ou insubordonn6. Le chAtiment, conform6-
ment au reglement, consistait A placer le condamn6,
dans un 6tat complete de nudity, entire deux lignes de
soldats, arms de verges 6pineuscs et A le forcer a courir
d'un bout A I'autre de 1'enceinte, pour que chaque sol-






- 69 -


il entra en pourparlers avec les chefs du movement et
parvint, grAce A ses managements, A les decider A dis-
soudre leurs bandes. Dans les environs des Cayes, cinq
ou six cents mulAtres avaient, sous le commandement
de 1'un d'eux, nomm6 Rigaud, form un veritable camp
retranch6. De Mauduit se les concilia par sa bien-
veillance et les amena A mettre bas les armes.
Ces 6v6nements auraient d6 6clairer les blancs. II
etait bien evident que l'insurrection ne faisait que com-
mencer. Si, pour le moment, les rassemblements for-
mds par les homes de couleur avaient WtB dissous,
d'autres ne tarderaient pas A s'organiser. Au lieu de se
rendre compete de la situation, les colons semblaient etre
pris d'un veritable vertige. Loin de se montrer conci-
liants vis-A-vis des hommes de couleur, ils 6taient plus
que jamais entiches de leurs prejug6s. Le gouverneur
general, de Peynier, leur etait devenu suspect & cause de
la moderation qu'il avait montr6e dans la repression du
soul6vement des mulAtres, si bien qu'abreuv6 de ddgoats,
il se demit de ses functions en novembre 1790, et passa
en France, apres avoir remis ses pouvoirs au lieutenant
general de Blanchelande. L'assemblhe provincial du
Nord avait fait partir pour Santo-Domingo la corvette
la Favorite, avec la mission de r6clamer au gouverne-
ment espagnol Og6 et ses compagnons, qui s'6taient
refugi6s sur son territoire. On fit droit A cette demand
et les fugitifs furent ramends au Cap, oh la mort les
attendait. Og6 et Chavannes subirent le supplice de la
roue; vingt-et-un de leurs partisans furent pendus et
treize condamnds aux galres. Ces executions, qui
eurent lieu en f6vrier 1791, terroriserent pour le






- 50 -


n'y trouvait aucun centre important, et sa capital, les
Cayes, 6tait une petite ville de 5,000 habitants. L'indus-
trie se reduisait A peu de chose et les capitaux 6taient
fort rares. II en r6sultait que les habitants du Sud se
regardaient comme sacrifice, et que, chez eux, le mdcon-
tentement etait g6enral. Ils demandaient, depuis plu-
sieurs ann6es, un conseil superieur pour leur province,
des 6coles publiques, une garnison aux Cayes, comme
au Cap et A Port-au-Prince, et une diminution de la
taxe qui frappait leurs products, au moment de leur
sortie. Le Sud devait forcement accueillir avec joie la
nouvelle d'une revolution. Comme les communications
avec le Nord 6taient difficiles, I'agitation fut longue .
se produire. Mais, lorsqu'on apprit les 6v6nements du
Cap, ce fut comme une trainee de poudre. Les paroisses
nommnrent des municipalities, Mlurent des d6putes qui,
le 15 f6vrier 1790, se r6unissaient aux Cayes et se cons-
tituaient en assemblee provincial. A limitation de
celle du Nord, la nouvelle assemblee s'attribua les pou-
voirs les plus 6tendus, reorganisa les milices, et s'em-
para de la gestion des finances. L'autoritB du gouver-
neur general etait conspuke et les relations officielles
avec Port-au-Prince A peu pros interrompues. L'esprit
d'autonomie qui dominant dans le Nord, se retrouvait
dans la plupart des paroisses du Sud.
Jusqu'alors, les homes de couleur n'avaient jou6
aucun rl6e; ils esp6raient que la chute de l'ancien
regime changerait leur situation. Tout en declarant
vouloir amiliorer le sort des mulAtres, les blancs regar-
daient le droit de gouverner la colonie comme dtant
leur monopole, et entendaient se le r6server exclusive-






- 371 -


fabriquer du tafia, du rhum et des molasses. L'expor-
tation du sucre, si important pendant la domination
franpaise, n'existe plus, et pour cette denrde, Haiti est
tributaire de I'6tranger. La production du cafd, qui
pourtant constitute la principal branch de commerce,
est infdrieure a ce qu'elle 6tait avant la Revolution. On
ne cultive ni l'orge, ni l'avoine, et A tort. Les arbres
fruitiers mdrissent fort bien; mais souvent il arrive
que les fruits sont cueillis avant leur maturity, tout
verts, ou pourrissent sur place. Sur les hauteurs se
trouvent de vastes pAturages qui nourrissent quantity
de bceufs et de vaches, a peu pres A 1'6tat sauvage. Ne
pouvant transporter le lait, faute de moyens de com-
munications, on ne sait qu'en faire, et on le jette, tandis
que si on savait le convertir en fromages, facilement
transportables, on en tirerait un benefice considerable.
Les chevaux, d'origine espagnole, quoique petits, sup-
portent bien la fatigue. Les mulets et les Anes sont
nombreux; il y a abondance de ch6vres et de mou-
tons. Les pores vivent en liberty, sans soins, et pour-
tant leur 6levage serait des plus fructueux. En s'y
adonnant, les HaTtiens soustrairaient leur pays au ser-
vage economique des ltats-Unis, qui leur fournissent
toutes les viandes salves qu'ils consomment A Haiti.
La charrue est pour ainsi dire inconnue ; il en est de
meme des engrais. Pour broyer les cannes, l'on ne se
sert que de moulins A eau, et les machines n'existent
qu'A i'6tat d'exception. Le seul instrument employ
pour la culture du cafe est la manchette. Aucun pro-
grAs n'a Wtd realise; I'incurie existe partout, surtout
dans le Nord o6 domine la grande culture, tandis que





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de mauvais traitements de leur part. Plusieurs blancs
avaient Wtd massacres dans la ville pour n'avoir pas
voulu prendre part a la resistance et entire autres, le
capitaine d'artillerie, Lacombe. Le general Ag-, le chef
de brigade d'Alban et les blanks qui avaient pu se
soustraire A la vengeance des noirs, vinrent temoigner
toute leur reconnaissance. Le chef de brigade Sabes,
que son titre de parlementaire aurait dA faire respec-
ter, avait &tC emmene avec les matelots qui l'accompa-
gnaient, et l'on Btait fort inquiet sur leur sort. Les
colonnes de fumee que I'on signalait dans les cam-
pagnes indiquaient la march de nos ennemis, et en
meme temps leur rage de destruction.
En apprenant le debarquement des Francais, Dessa-
lines avait quitter Saint-Marc, et etait venu prendre
position a la Croix-des-Bouquets, oh les fuyards de
Port-au-Prince le rejoignirent. II ne jagea pas prudent
d'attendre le general Boudet, qui etait sorti de la ville
avec un fort d6tachement, et ordonna la retraite sur
LBogane. Mais auparavant, il fit mettre le feu aux plan-
tations, et particulierement aux cases des cultivateurs,
pour les forcer A le suivre. L'apparition spontanee de
nos troupes sauva une parties de la plaine. Nos soldats
s'occuperent d'6teindre les flames, et furent aides par
un grand nombre de negres fatigues de la tyrannie de
Dessalines. En meme temps, plusieurs blancs, qui
etaient parvenus A s'6chapper, nous rejoignirent. Le
10 f6vrier, Dessalines arrivait a Ldogane; le lende-
main, il 1'6vacuait A I'approche des Francais et se reti-
rait dans les mornes. Leogane fut occupee sans coup
ferir. Malheureusement, les n6gres y avaient mis le feu






- 352 -


que lee noirs, parce qu'ils avaient A& loigner les soup-
gons jaloux des repr6sentants purs de la race africaine.
Les blancs furent desormais exclus du droit de cite. On
leur interdit le droit d'acqunrir des proprietis, et cette
disposition est devenue la base de toutes les constitu-
tions haTtiennes. Les Francais furent plus maltraites
que les autres EuropBens. Dessalines alla jusqu'A leur
dpfendre de sojourner A Harti. C'Utait un retour complete
A la barbarie.
Dessalines ne riservait pas ses fureurs pour les
blancs. Les HaTtiens virent bient6t qu'ils avaient en
lui un mattre don't la tyrannie ne laissait rien A disi-
rer. Ses cruautds finirent par faire Bclater une insur-
rection, qui gagna bient6t le Sud et I'Ouest, et son chef,
Potion, entra A Port-au-Prince, od il fut regu avec
enthousiasme. Dessalines fut assassins lei 7 octobre 806,
au moment o6 il marchait centre les rebelles. Son ca-
davre, expose sur la place d'armes de Port-au-Prince,
servit de pAture A la populace noire, qui s'acharna sur
lui, le faboura A coups de sabre, et lui jeta des pierres.
A voir cette scene de cannibales, l'on se serait cru
transport dans les regions les plus sauvages de
1'Afrique central.
La mort de Dessalines inaugura la guerre civil, A
Haiti. Deux parties, les jaunes ou les mulAtres et les
noirs, se trouvaient en presence l'un de l'autre. Potion
4tait le chef des premiers et Christophe celui des
seconds. Notre ancienne colonie se divisa en deux 6tats.
L'Ouest et le Sud formerent la r6publique d'Harti don't
le president fut Petion, avec Port-au-Prince pour capi-
tale. Les d6partements du Nord et de l'Artibonite






- 141 -


elles furent revues aux cris de : c Vice le roi Georges I
Vivent les Anglais I P Les colons se faisaient d'6tranges
illusions. ls pensaient pouvoir passer, avec l'appui de
l'Angleterre, tant bien que mal, la tourmente rbvolu-
tionnaire et recouvrer leur ind6pendance le jour oi la
paix serait retablie. Les Anglais ne resterent pas A
J6r6mie; ils crurent qu'ils pouvaient abandonner A
elle-meme cette ville don't la defense leur paraissait
facile, et se porterent ailleurs. Le 22 septembre, le com-
modore Ford mouillait en rade du m6le Saint-Nicolas
avec un vaisseau de cinquante canons.
Le m6le Saint-Nicolas 6tait en quelque sorte la cita
delle de la colonie. Des travaux important y avaient
Wtd ex6cutes, aussi l'appelait-on le Gibraltar du Nou-
veau Monde. Son armement se composait de deux cents
bouches A feu, et sa garnison d'un bataillon irlandais et
d'une garde national bien exercee. Rien n'6tait plus
facile au m6le Saint-Nicolas que de repousser une
attaque, d'autant plus que les Anglais ne disposaient,
comme troupes de debarquement, que d'une centaine de
sollats. Mais le mIle Saint-Nicolas etait dans le meme
esprit que JMrnmie. Au mois d'aoft, il avait repousse A
coups de canon une corvette envoyee par Sonthonax,
pour y prendre des munitions. Le commissaire avait
rcpondu a cette resistance, en ddclarant rebelles et ennemis
de la Republique les d,-..r, de cette cit. Cette declaration
6quivalait A une condainatlon A mort. Aussi, plus
irrits que jalnais, les lialitants du m61e Saint-Nicolas,
blancs et nulitres, ouvrirent les portes de leur ville
aux Anglais et les reiii'rnt en lib6rateurs. Le bataillon
irlandais pass A leur service, A 1'exception de trois offl-






- .366 -


Le trait de 18M.5 tait un succs pour le gouverne-
ment de Boyer, et tout d'abord, il lui valut une grande
popularity. Des fetes nombreuses eurent lieu a cette
occasion. Quand I'enthousiasme se fut calm, il se forma
une opposition. et Boyer se vit en butte aux attaques les
plus violentes. II eut bientot A reprimer des complots et
des rcvoltes. et en 1843, il etait oblige d'abdiquer en
presence de l'insurrection du Sud. Son gouvernement
avait dure pros de vingt-cinq ans. Durant cette periode,
i'lle avait joui d'une tranquillity A peu pros complete, et
la population s'6tait considerablement accrue. Nean-
moins, Boyer ne possidait pas les qualit6s essentielles
d'un homme d'Etat. II ne fit rien pour ambliorer la si-
tuation morale des HaTtiens. Pour lui, la religion 6tait
chose indifflrente, I'instruction une quantity n6gli-
geable. Son programme consistait A gouverner despo-
tiquement HaTti, et A laisser ses habitants sans culture
intellectuelle, afin de les dominer plus facilement. Avec
des principles semblables, I'on ne fonde rien de durable,
ct I'on arrive tout au plus A se maintenir au pouvoir,
pendant vingt et quelques annees. Tel a WtB le cas de
Boyer.
Apres la chute de Boyer, le chef de I'insurrection,
HWrard-Riviere fut Mlu president. Son incapacity et sa
violence amen6rent le soulevement de la parties espa-
gnole, qui se constitua en dtat ind6pendant, sous le nom
de rdpublique Dominicaine (1844). Au bout de cinq mois
de presidence, Hdrald-Rivibre 6tait depose et banni.
Son successeur, un negre, le general Guerrier, mourut
en 1845, et fut remplacA par un autre ngre, Pierrot,
qu'une 6meute renversa moins d'un an apres, en 1846.






175 -

Laveaux, eit grandement contribu6 A faire sa for-
tune.
Depuis pres de deux ans, le Sud vivait dans une
ind6pendance A peu pres complete. Rigaud y etait le
mattre a'solu, et de nombreux mulAtres, effrayes de
voir les noirs prdpond6rants dans le Nord et dans
l'Ouest, 6taient venus avec empressement se grouper
sous ses ordres. Son administration 6tait toute mili-
taire : les commandants de place exercaient les fonc-
tions municipales; les commandants d'arrondissement
cells de juges de paix et les inspecteurs de culture
6taient des officers. Rigaud avait une armie de huit
mille hommes; tous ses officers superieurs etaient des
mulAtres. Les negres ne pouvaient pas d6passer le
grade de capitaine ; toutes les functions publiques
6taient le monopole des sang-melIs. Les blancs ne
jouissaient d'aucun droit politique. Sous pr6texte de
supprimer le vagabondage, les noirs avaient Wtd atta-
ch6s aux habitations, et soumis A une sorte de servitude
.qui, par certain c6tes, rappelait I'ancien esclavage; un
regime de fer pesait sur le Sud, et il faut reconnaltre
qu'au point de vue 6conomique, ses resultats etaient
sgrieux. La culture avait repris, et Btait presqne aussi
florissante que par le passe. La province se suffisait A
elle-meme, et n'avait pas besoin de recourir au credit
que la France avait accord A la colonie sur la dette des
Etats-Unis. Elle offrait le spectacle unique, dans le
monde, d'un ktat mulAtre hostile A la fois aux blancs
et aux noirs.
En quality de repr6sentants de la m6tropole, les com-
missaires ne pouvaient laisser se former un dtat indd-














151

puissances maritimes, aussi un trait avait-il Wtd
conclu entire 1'Angleterre et I'Espagne. Le partage de
notre colonie y etait r6gl6. Le Nord 6tait A 1'Espagne,
I'Ouest et le Sud A 1'Angleterre. La perle des Antilles
cossait d'etre une terre franpaise.






- 80 -


tives pour les soumettre, les gouverneurs des deux
colonies avaient fini par leur accorder la liberty et
traits avec eux. afin de mettre fin A leurs d6pr6dations.
Les peines terrible 6dictees par le code noir centre les
esclaves fugitifs nous montrent que le sentiment de la
liberty existait chez eux a 1'6tat latent. Quelques ann6es
avant la revolution, la socite6 des amis des noirs, en
repandant dans la colonie des 6crits, des images, des
gravures, avait Bveille chez les n6gres des id6es de
rdvolte et d'affranchissement. La convocation des itats-
Gendraux avait boulevers6 Saint-Domingue. Si sur les
plantations les esclaves adonnes au travail des champs
ne connaissaient que vaguement les 6v6nements qui
s'accomplissaient en France, ii n'en 6tait pas de m6me
des domestiques privildgies des blancs, nes et dlevcs
dans leurs families et ayant parfois I'avantage de
savoir lire et Bcrire. Les planteurs ne se gdnaient pas,
en presence de leurs serviteurs, de critiquer, d'atta-
quer le gouvernement et de s'entretenir de leurs pro-
jets de resistance. Ces course de politique n'6taient pas
perdus et les domestiques dtaient devenus les meneurs
de la population noire. En outre, les matelots des
navires francais, 6tant pour la plupart des habitues des
clubs de la m6tropole, rep6taient aux negres, avec qui
ils 6taient en relation dans les ports, les doctrines
qu'ils avaient entendu 6mettre. Les reclamations des
homes de couleur au sujet des droits politiques, lee
tentatives d'Ogd et de Chavannes leur avaient appris 6
discuter l'autorit6 des blancs. Telles furent les causes
de l'insurrection des esclaves.
Cc fut une opinion assez accreditde parmi les plan





- 364 -


Le gouvernement d'Haiti fut tout d'abord affray6 par
ces conditions, et ne consentit A les accepter, que lors-
qu'il sut qu'une escadre frangaise se disposait A bloquer
les ports de f'lle. Le project de loi consacrant I'ind6pen-
danoe d'Haiti fut vote A une grande majority par le
parlement francais. L'extrnme droite l'attaqua, en disant
qu'il consacrait la revolte des esclaves, un gouverne-
ment de fait, une r6publique. De ChAteaubriand declara
avec raison que les colonies faisant parties du territoire
francais, la loi n'avait pas le droit de les c6der ou de
les aliener. A quoi le ministrre repondit par un bien
faible argument, en invoquant l'article 44 de la Charte.
La gauche d6fendit le project, comme conform A la ci-
vilisation, au progr&s, A un grand principle, celui de
l'6mancipation. Les deux parties montrerent qu'ils
6taient 6galement ignorants des int6rets coloniaux de
la France.
L'ordonnance de 1825 avait quelque chose de blessant
dans sa redaction, et montrait que Charles X .tait tou-
jours rest le comte d'Artois. La forme du document
fut approuvee par les ultras, et la Quotidienne, leur prin-
cipal organe, disait que le roi de France, loin de traiter
d''gal a 6gal avec des sujets, leur concedait des droits
par un acte de sa munificence. Cette satisfaction etait
pudrile. En outre, le ministere frangais s'6tait mbpris
sur les resources de la jeune rdpublique, en lui im-
posant une charge 6quivalant A sept A huit fois son
budget annuel. II etait loin de prevoir les mecomptes
que devait donner l'indemnite 1. La vraie politique de la

I ChAteaubriand disait i ce propose en parlant de Villle :
Sl'homnme d'1tat s'est noy6 it Saint-Domingue. a





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titution qui fut adopt A l'unanimit6, aprbs quatre jours
de discussion. Ce project Btait I'oeuvre de Daugy et de
Larchevesque-Thibaud, principalement du second. II
4tait precede d'une declaration of il 6tait dit que les
droits de la parties francaise de Saint-Domingue avaient
&t6 loagtemps mWconnus et oublids, et que la meme parties
francaise de Saint-Domingue, trop peu connue de la
France, avait seule le droit de statuer sur son regime
interieur, sans que 1'Assemblee Nationale eat A inter-
venir. La constitution que nous reproduisons n'6tait que
le d6veloppement de cette declaration :
Art. ie'. Le pouvoir 16gislatif, en ce qui concern
le regime interieur de Saint-Domingue, reside dans
I'assemblee de ses repr6sentants constitubs en assem-
blee g6nerale de la parties fran;aise de Saint-Do-
mingue.
Art. 2. Aucun acte du corps 16gislatif, en ce qui
concern le regime int6rieur, ne pourra 6tre consider
comme loi definitive, s'il n'est fait par les repr6sentants
de la parties francaise de Saint-Domingue, librement et
I1galement Blus, et s'il n'est sanctionn6 par le roi.
Art. 3. Tout acte 1gislatif faith par I'assemblhe
generale, dans le cas de necessity urgente, et en ce qui
concern le regime intbrieur, sera consid&r6 comme loi
provisoire; dans ce cas, ce decret sera notified au gou-
verneur general qui, dans les dixjours de la notification,
le fera promulguer et tiendra la main a son execution
ou remettra A I'assemblde generale ses observations
sur le contenu dudit deret.
Art. 4. L'urgence, qui d6terminera I'ex6cution pro-
visoire, sera ddcid6e par un decret spare, qui ne






- 179 -


les de6egu6s conjurerent Rigaud de r6tablir I'ordre.
Rigaud se ddcida a agir. Le "er septembre, il langait
une proclamation et le came se r6tablissait comme par
enchantement. Les del1gu6s, devenus ses prisonniers,
le laissaient detruire tout ce qu'ils avaient fait, et
remettre les mulAtres en possession de leurs privileges.
Dans les premiers jours d'octobre, ils obtenaient de lui
la permission de s'embarquer pour Santo-Domingo, oA
nombre de blanks du Sud s'6taient r6fugies. De IA, ils
se rendirent au Cap, laissant le gouvernement de
Rigaud plus solide que jamais.
Dans le Nord, la situation, quoique plus came en
apparence, inspirait n6anmoins les inquietudes les plus
s6rieuses. Au mois d'octobre 1796, les d6put6s dlus
partaient pour la France, sauf Sonthonax qui restait
dans la colonie, avec I'espoir d'y retrouver son ancienne
puissance. Tel n'6tait pas I'avis de Toussaint. Heureux
d'etre dbbarrass6 de Laveaux, il affectait pour lui une
profonde amitie et I'appelait, dans ses lettres, son pire,
son meilleur ami. De Laveaux etait assez naif pour etre
dupe de ces demonstrations. Quant A Sonthonax, sa
presence Btait genante; aussi Toussaint ne cessait
d'6crire en France qu'il 6tait urgent qu'il se rendtt A
Paris, pour y remplir son mandate de d6put6. Cette
insistence avait d6tromp6 Sonthonax, et entire lui et
son ancien allied il y avait eu scission.
Neanmoins, Sonthonax espbrait encore jouer Tous-
saint. II lui avait fait entendre qu'il lui ferait donner
le commandement des troupes. Parmi les gen6raux qui
avaient accompagn6 les commissaires, se trouvait
Rochambeau que l'on tenait A cartar. Effray6 de voir,








de Port-au-Prince deciderent l'assembln e colonial .
s'embarquer en masse pour aller implorer, en France,
la justice national. Par suite des maladies et des defec-
tions, le nombre des deputies se trouvait r6duit i cent.
Le Liopard en requt A son bord quatre-vingt-cinq; ii
emmenait en meme temps la plus grande parties des
soldats de la garnison de Saint-Marc. Le 8 aoAt, it
mettait A la voile et touchait A Brest dans les derniers
jours de septembre. L'assemble colonial fut revue
avec enthousiasme par la commune de Brest, au bruit
des salves d'arlillerie et du son des cloches. Les gardens
nationaux se disputerent I'honneur de l'escorter et ses
membres etaient regards comme des victims infortu-
nies du despotisme. II est A remarquer que le sijour des
ddputes de Saint-Domingue A Brest coincide avec une
insurrection des marines de I'escadre. Cette rebellion
Rtait-elle leur oeuvre ? Us s'en defendirent; mais un
rapport present A lI'Assemblle Constituante les accuse
formellement d'en avoir Wti les instigateurs. Sans Otre
aussi aflirmatif, l'on peut dire qu'ils n'y furent pas
completement strangers.
Le depart de I'assemblge de Saint-Marc ne r6tablit
pas le calme dans la colonie. Les Liopardius, c'est
ninsi que l'on appelait les d6putes qui s'etaient embar-
qu6s A bord du Leopard, comptaient de nombreux parti-
sans, et la proclamation qu'ils avaient lancee au
moment de leur depart avait trou-v de I'cho. La
parties du Sud s'6tait soulev6e et avait pris les armes.
Sur les quatorze paroisses que comptait cette province,
treize s'6taient confederees et avaient Ctabli le siege
de leur ligue aux Cayeo. Le commandant de cctte






- 68 -


se pr4senta aux hommes de couleur, comme leur chef,
et sans attendre un soulevement g6ndral, il se mit en
march vers la Grande-Rivibre avec trois A quatre cents
mulatres ou noirs libres. Parmi ses compagnons, se
trouvait le mulAtre Chavannes, qui, ainsi que lui, avait
pris part A l'expddition de Rochambeau, en Ambrique,
et don't il avait fait son lieutenant.
Au bout de quelques heures, la petite troupe qui
s'6tait grossie de quelques partisans, rencontrait deux
dragons. Og6 leur remit deux lettres, I'une pour le prd-
sident de I'assemblie provincial du Nord, et I'autre
pour le colonel Vincent qui commandait la garnison du
Cap. Dans ces lettres, Og sommait les i ancs d'execu-
ter sans retard le d6cret du 28 mars 1790 et d'admettre
en consequence les hommes de couleur a la jouissance
des droits politiques. A la nouvelle du soulIvement des
hommes de couleur, 1'6motion fut grande au Cap. On
battit la gdnerale, et Vincent court A la rencontre des
insurges avec cinq cents hommes. II fut repousse. Le
colonel Cambefort sortit alors de la ville avec quinze
cents soldats et de l'artillerie; grace A sa sup6riorit6
numbrique et A celle de son armement, il 6crasa facilc-
ment le rassemblement. Les mulAtres se d6banderent;
on leur fit quelques prisonniers. Plusieurs d'entre eux
et entire autres, Og6 et Chavannes, se jetirent dans la
parties espagnole.
Ce soulevement n'6tait pas un faith fortuit et isol6.
I)Dis I'(~o'et, les Ihommes de couleur avaient form des
rassemblcmients, aux V'rrettes, et dans le Sud, aux envi-
rons dcs Cayes. L, colonel de Mauduit fut charged de les
riduire. Arrive: aux Verrettes, au lieu d'engager lalutte,





- 260 -


son auteur aurait etB oblige de l'abandonner, apres
quelques annues.
Le regime de fer adopt par Toussaint n'avait pas
I'approbation de tous ses g6nbraux. Dessalines s'en
plaignait; mais il avait la prudence de ne faire ses cri-
tiques que devant ses partisans les plus ddvoues. II
n'en 6tait pas de meme de Moyses, qui manifestait pu-
bliquement son mbcontentement, et ne cessait de
montrer son hostility A l'ordre de choses Rtabli. Moyses
etait le neveu de Toussaint, et I'on a dit que ce dernier
avait song- a lui pour en faire son successeur. II avait
WtC charge du commandement du Nord, et dans ce d6-
partement, la culture laissait beaucoup a d6sirer. Les
noirs avaient tendance au vagabondage, et souvent des
plantations 6taient abandonn6es. Aux reproches que
lui adressait Toussaint, Moyses laissait percer sa mau-
vaise humeur, et r6p6tait, A qui voulait I'entendre,
qu'il ne pouvait se r6soudre, suivant le ddsir de son
oncle, A devenir le bourreau des gens de sa couleur.
Ces recriminations revinrent a Toussaint, qui comprit
le danger; l'un de ses generaux devenait le chef des
m6contents. II se rendit immediatement pros de
Moyses, et malgr6 l'amitiM qu'il avait pour lui, il le
rdprimanda durement, et alla mdme jusqu'A lui temoi-
gner sa colbre en terms menagants.
Au lieu de changer d'attitude, Moyses resolut de
secouer un joug qui lui pesait, et tenta un movement.
Depuis quelque temps, 1'on remarquait dans le Nord,
principalement A Limb6, A la Marmelade, au Dondon,
une agitation inaccoutumee parmi les noirs. Le bruit
courait que l'esclavage allait dtre prochainement retabli,






- 272 -


Naanmoins, son caractere hesitant et son ignorance
des affaires coloniales le rendaient peu propre A admi-
nistrer une possession, situ6e A plusieurs centaines de
lieues de la mere patrie. Aussi, quoiqu'il fAt anim6
des meilleures intentions, il devait forcement com-
mettre des fautes. On lui avait bien adjoint un fonc-
tionnaire civil, Benezech, qui sous le titre de prdfet
colonial 6tait charge de tous les details de I'adminis-
tration. Ben4zech avait une valeur reelle; malheureuse-
ment, ii ne devait pas tarder A succomber, victim du
climate. Du reste, son action fut toujours assez limited.
II eAt 0t6 indispensable d'arreter un plan, et de savoir
ce que nous allions faire, une fois maitres de Saint-
Domingue. Les 6evnements, qui s'6taient accomplish
depuis dix ans, avaient boulevers la colonie, et I'ancien
regime ne pouvait renaltre de ses ruines. Les planteurs
rdfugids en France 6taient seuls a le d6sirer. Gens &
court vue et vaniteux, ils avaient conserve tous leurs
pr6jug6s, et de plus ils vivaient dans une ignorance
complete. L'esclavage ne pouvait Wtre r6tabli A Saint-
Domingue, et y songer eat Wth A la fois criminal et
insens6. Le premier consul n'avait jamais eu cette
pens6e. En parlant au Corps 16gislatif, au nom de son
gouvernement, Thibeaudeau avait dit A propos de 1'ex-
pddition : A Saint-Domingue il n'y a plus d'esclaves.
Tout y est libre, tout y restera libre. Le temps et la sagesse
y ramineront I'ordre et y retabliront la culture et les tra-
vaux ,. Le gouvernement franCais voulait faire rentrer
la principal de ses colonies sous sa domination. L'ex-
pidition n'avait pas d'autre but.
Cette fois, il ne s'agissait pas de faire une conqudte.






- 336 -


point d'attaquer, avec ses bandes, les troupes de Chris-
tophe. Dans l'Ouest, le chef Larose, qui s'6tait 6tabli &
l'Arcahaye, repoussait l'autorit6 de Dessalines. II en
6tait de meme de Lamour de la Rance, qui occupait les
environs de Port-au-Prince, et du mulAtre Cangd, qui
guerroyait dans la plaine de Leogane. Ces rivalites ne
pouvaient que nous servir. Aussi les attaques des noirs
furent-elles repouss6es sur different points. PMtion,
qui essaya de s'emparer de laCroix-des-Bouquets, avec
plusieurs milliers d'assaillants, ne put tenir sous le feu
de notre artillerie, qui pourtant ne comptait que quatre
pieces de champagne, et fut mis en deroute, en laissant
nombre de morts et de blesses. Si, a ce moment, nous
avions dispose de troupes nombreuses, nous aurions
pu reprendre I'offensive, et refouler les insurg6s dans
les mornes. Malheureusement l'effectif de notre armbe
6tait tellement reduit, que tout ce que nous pouvions
faire, c'6tait de nous maintenir dans nos positions.
C'est ce qui arrival, depuis la mort de Leclerc jusqu'aux
derniers jours de ddcembre 1802.
Tant que l'insurrection n'avait pas d'organisation,
lep negres, impuissants A nous chasser des villes que
nous occupions sur le littoral, en 6taient reduits A faire
la guerre de partisans C'est ce que comprenait Potion.
et aussi s'efforqait-il d'amener les chefs de bandes a
reconnaltre l'autorit6 de Dessalines. Ses conseils trou-
vaient peu d'Acho. Si plusieurs chefs s'6taient rallies &
Dessalines, les plus redoutables, Sans-Souci, Petit-Noel,
Larose, refusaient de se soumettre A lui. Dessalines
rdsolut d'en finir. Sur ses ordres, Christophe attira
Sans-Souci dans un guet-apens, et I'assassina avec ses






- 360 -


qhe la cause des Bourbons n'6tait pas, chez eux, plus
populaire que celle de Napoleon Pr.
Pendant toutes ces ndgociations. les deux 6tats haitiens
avaient conclu une treve. Sit6t que la crainte d'une nou-
velle expedition francaise futpassee, la lutte recommenga
entire eux; mais elle fut moins acharnee, et se borna, de
part et d'autre, A quelques excursions de bandes se de-
corant pompeusement du nom d'arm6es. En 4816, P6-
tion avait td nommd president A vie. II ne jouit pas
longtemps de la prorogation de ses pouvoirs, et mourut
en 1818, A l'Age de quarante-huit ans, profond6ment
degoOtO de la vie, par suite de la perte de ses illusions.
11 terminal ses jours, sans avoir foi dans l'avenir de son
pays. En mourant, Petion n'avait pas us6 de la faculty
que lui donnait la constitution de designer son succes-
seur. La garnison de Port-au-Prince forga le s6nat &
appeler A la presidence le general Boyer, comme dtant
seul capable de succdder a Petion. L'6re des pronun-
ciamentos 6tait inauguree A Haiti.
Jean-Pierre Boyer 6tait n6 en 1776, a Port-au-Prince.
Tout jeune encore, il avait pris part aux premieres
luttes qui eurent lieu dans la colonie, lorsque Ies
hommes de couleur reclambrent les droits politiques.
Partisan de Rigaud, il avait combattu Toussaint, et
apres la defaite des mulAtres, il s'6tait r6fugi4 en
France. II 6tait revenue a Saint-Domingue avec l'exp&-
dition de Leclerc. En 1803, il abandonnait les Francais,
et se ralliait A Petion don't il devenait le lieutenant le
plus devou6. Potion appreciait ses qualities. Boyer 6tait
honnete, et un administrateur distingue, mais plein de
pr6juges. Aussi a-t-on exager6 sa valeur politique. et






- 187 -


geait & lui reconnaltre la souverainete de Saint-Do-
mingue. Ces propositions tendaient A le faire declarer
roi d'Ha'ti, s'il consentait A signer un traits de com-
merce, donnant a la Grande-Bretagne le droit d'exporter
les products de l'lle, et d'y importer ses products manu-
factures, A 1'exclusion des puissances continentales. En
change de ce monopole, I'Angleterre mettait, A la dis-
position du nouveau monarque, une escadre pour le
protdger contre ses ennemis du dehors. Toussaint ne
pouvait qu'ktre flatten de ces d6marches, mais il ne
voulait pas plus de la souverainetd de I'Angleterre que
de celle de la France. Ndanmoins, comme ii craignait
une expedition frangaise, il sut, sans repousser les pro-
positions des Anglais, les Eluder habilement. Son amour-
propre 6tait satisfait, et il ne dissimulait pas son con-
tentement, en r6petant sans cesse que jamais la
RJpublique ne lui avait rendu autant d'honneurs que le
roi d'Angleterre. Le g6enral Maitland, qui ne ddsespCrait
pas de lui faire accepter ses offres, continuait de
ndgocier avec lui. II signait un trait, en vertu duquel
ii s'engageait A 6vacuer dans les premiers jours de mai
1798, Port au- Prince, Saint Marc et 1'Arcahaye,
moyennant une rancon considerable, et qu'on lui laissAt
cnlever son artillerie et ses munitions. Tels furent pour
I'Angleterreles resultats d'une expedition, qui lui avait
coAt6 pres de vingt mille hommes et plusieurs centaines
de millions.
A ce moment, le general Hedouville arrivait au Cap.
Sans perdre un instant, Toussaint envoyait Dessalines
prendre possession de Saint-Marc, et donnait B Chris-
tophe le commandement de Port-au-Prince. Le 16 mai












nous a-t-elle dchappe ? Les causes, qut ont amend
la perte de Saint-Domingue, sont encore d peu
pros ignores. Nous croyons faire oeuvre utile en
les faisant connaitre. 2ous voulons donner encore
un souvenir d cette socidtd franco-amdricaine, si
brillante, qu'un cataclysme emporta en quelques
anndes. En outre, nous poursuivons un autre
but. A l'heure actuelle, nous avons repris l'an-
cienne politique de Dupleix, et nous essayons de
fonder un empire dans l'Extreme-Orient. N'est-ce
pas l'occasion d'interroger le passe, d'y dtudier
les fautes qui ont et commises, afin de recueillir
les lemons de l'expdrience ? Tel doit 6tre le resultat
de 'histoire. Alors que nous assistons aux ori-
gines de 'Indo-Chine franfaise, n'y a-t-il pas un
intdret rdel d se reporter un sifcle en arridre, et
d etre tdmoin de l'agonie de notre colonie amdri-
caine ? C'est dans cette intention que nous publions
la Revolution de Saint-Domingue. Nous espdrons
qu'elle trouvera un accueil sympathique chez tous
les Francais, qui pensent avec raison, que notre
pays doit plus que jamais s'intdresser aux choses
d'outre-mer.


H. CAS TONNET DES FOSSES.






- 120 -


Dans l'Ouest, Polverel s'Btait rendu de Saint-Marc A
Port-au-Prince, oa il ne fit qu'un court sejour. En
apprenant le depart d'Ailhaud pour la France, il pensa
qu'il devait sans tarder se rendre dans le Sud. Cette
province 6tait en quelque sorte livr6e A l'anarchie. La
coalition de la Grande-Anse, compose de Jdr6mie et
des paroisses voisines, subsistait toujours et ne cachait
plus ses tendances separatistes. A Jacmel, les blancs
refusaient d'accorder les droits politiques aux hommes
de couleur. Aux Cayes, l'on etait sans cesse menace par
les insurg6s des Platons qui ravageaient la plaine, et y
commettaient de nombreuses atrocitBs. Polvdrel arriva
aux Cayes dans le courant de janvier 1793, et encourage
par les habitants, il se decida A s'emparer des Platons.
Le g6ndral de Montesquiou-Fdzensac commandait la
province; d6goutt de tout ce qui s'y passait, il avait
demand et obtenu son rappel. Le colonel Harty le
remplapait provisoirement. Sans perdre un instant, ii
se mit A la tete d'un bataillon de I'Aisne fort de cinq
cents hommes, et s'en alla occuper les Platons. II n'eut
pas grand'peine A en deloger les nDgres qui ne firent
qu'un semblant de resistance. Exaspir6s par les mas-
sacres commis sur les plantations, nos soldats ne firent
pas de prisonniers. Pour achever la pacification du
Sud, il aurait fallu le sillonner de colonnes mobiles. Tel
n'6tait pas I'avis de Polv6rel, qui en presence des dis-
positions des colons don't I'hostilit6 s'affirmait ouverte-
ment, quittait les Cayes en mars 1793 et s'embarquait
pour I'Ouest.
Cette province etait plus trouble que jamais, et l'on
avait lieu de craindre que les dv6nements. don't Port-














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- 20 -


Domingue n'avait guere d6pass6 la valeur de 120,000
lvres. Le roucou avait Wte aussi n6glig6, et quant au
gingembre, auquel le sol convenait A merveille, la
rdcolte en etait insignifiante. La culture de la canne A
sncre 6tait la plus important et la plus avantageuse.
La noindre sucrerie donnait de 2 A 300.000 livres
de rente. La colonie exportait annuellement plus de
1,400,000 quintaux de sucre, repr6sentant la some de
115,000,000 de livres, qui non seulement suffisaient
aux besoins de la m6tropole, mais approvisionnaient
encore une parties de l'Europe. La production du sucre
amenait forcdment celle du tafia. En 1788. I'on en avait
export pour une valeur de 2,000,000 de livres, et ce
ehiffre ne pouvait Atre consid6rd que come celui d'une
industries naissante. Le cafeier avait 6tW assez tardive-
ment introduit dans la colonie, vers 1730. La culture
W'en tait rapidement d6veloppbe et, en 1788, le cafe
6tait represents dans les exportations par le chiffre de
52,000,000 de livres. L'indigo n'avait Wt6 cultiv6e
Saint-Domingue qu'A partir de 17501 et cependant,
en 1788, I'on en. exportait pour une valeur de
11,000,000 de livres. Quant au cotonnier, il paraissait
4tre appel6 A jouer un grand r6le dans l'avenir de la
eolonie. Ein 1788, il avait donnA lieu a une exportation
representant une valeur de 18,000,000 de livres. Le
ooton de Saint-Domingue etait fort appr6ci6; l'on dis-
tinguait plusieurs especes, le coton blanc, le coton
,ouge, le coton de soie. Le sol de la province de l'Ouest

t Jnsqu'au xvnr sikcle, I'on s'etail servi en France du pastel
pour teindre les 6toffes, et ce n'est qu'A partir de 1740 qu'on
employa l'indign.






- 56 -


furent facilement BcrasBs. NBanmoins. I'on ne pouvait
plus se faire illusion; tout indiquait une prochaine insur-
surrection des homes de couleur, si leurs reclama-
tions n'6taient pas 6cout6es.
Les blancs ne paraissaient pas s'inquieter beaucoup
de cette agitation; A les entendre parler, l'on eat dit
qu'elle etait sans importance. L'on remarquait, du
reste, qu'ils avaient tendance A se diviser, et que
I'esprit d'unitO qu'ils avaient montre au debut de la
Revolution commengait A leur faire defaut. Deux parties
se trouvaient en presence l'un de I'autre : celui des
planters, des grands blancs, comme l'on disait alors,
dtait de beaucoup le plus nombreux. L'autre parti se
recrutait principalement parmi les n6gociants, et
dominant A Port-au-Prince et au Cap. Les habitants de
cette derniere ville n'avaient pas tarde A s'apercevoir
que l'Ctat de trouble et d'anarchie que traversait la
colonies 6tait peu favorable A leur commerce. De son c6te,
I'assemblte du Nord, qui voyait que son rl6e finirait,
du moment qu'une assemblee colonial serait r6unie,
penchait vers le deuxi6me parti et entratnait avec elle
un certain nombre de paroisses du Nord. Tout en
r6clamant l'autonomie de la colonies, ce parti voulait
renouer avec la m6tropole et reconnattre son autoritd,
afin d'avoir la paix et la security. II n'en 6tait pas de
m6me des planteurs qui revaient une ind6pendance A
peu pres complete. Pour eux, Saint-Domingue n'6tait
pas une colonies, mais une terre franco-ambricaine,
libe par un contract avec la France. Ils ne voulaient
rien avoir de commun avec l'Assemblde Constituante. et
l1 gouvernement du roi aurait 4t6 simplement repr6-














- 380 -


CHAPITRE VI
Pages.
La lutte entire les.hommes de couleur et Ios nigres. La
guerre du Sud. Prise de possession par Toussaint-
Louverture de la parties espagnole de Saint-Domingue.. 194

CHIIAPITRE VII

Toussaint-Louverture.- Son gouvernement. Ses projects. 230

eHAPITRE VIII

L'expedition de Saint-Domingue. Le general Leclerc. -
Retablissement de la domination francaise. Sou-
mission de Toussaint-Louverture............. ........ 266

CHAPITRE IX

Arrestation de Toussaint-Louverture. Insurrection gen6-
rale. Mort de Leclerc. Rochambeau. Evacuation
de Saint-Domingue par les Francais ................. 309

CHAPITRE X

Haiti. Reconnaissance de son ind6pendance par la
France. La situation actuelle. L'avenir............ 350














308 -

une grande quantity de navires du Havre, de Nantes et
de Bordeaux. L'on pouvait esperer que la prosp6rit6 de
Saint-Domingue se retablirait bient6t, tant 6tait grande
la vitality de notre colonie.






263 -

clamation oit tL ne cachait pas son irritation. II rap-
pelait son devouement aux intMrts de la colonies et au bonheur
de ses concitoyens, se plaignait du luxe, de la paresse, de la
tendance qu'on avait 4 suipre les mauvais conseils, et disait
que le sort de Moyses 6tait reserv &A tous ceux qui
voudraient l'imiter. II terminait son manifesto, en par-
lant en terms emphatiques des vertus domestiques, et en
deplorant que de nombreuses femmes, au lieu de vivre hon-
,tement, prdfdraient passer leur vie dans le desordre. Cette
proclamation 6tait accompagn6e d'un d6cret don't les
dispositions etaient draconiennes. La peine de mort
6tait 6dictee contre les commandants militaires, cou-
pables de negligence, et les personnel, quel que fAt leur
sexe et leur couleur, convaincues d'avoir tenu des propos
graves, tendant a exciter une sedition. Tous les citoyens
et toutes les citoyennes 6taient obliges de se munir de
cartes de sAret6, renouvelables tous les six mois. La
liberty de circuler etait restreinte, et soumise A une
autorisation pr6alable. Les strangers etaient signals
comme suspects; la deportation pouvait Otre prononc6e
contre eux. C'Utait le regime de la terreur. Quoique
plus redoutable que jamais, Toussaint se montrait de
plus en plus inquiet, surtout depuis la nouvelle de la
signature des preliminaires de paix entire la France et
I'Angleterre. A ce moment, le dictateur venait de con-
clure une convention avec le general Nugent, gouver-
neur de la Jamarque. Les Anglais s'engageaient A lui
fournir plusieurs milliers de noirs, enlev6s A la c6te
d'Afrique. Le general Nugent fit dire aux agents de
Toussaint que la paix, don't ii venait d'etre instruit,
reduisait A neant la convention qu'il avait contracted;






- 345 -


remettre aux noirs, le 20 novembre, la ville du Cap et
les forts, qui en dependaient, avec les armes et les muni-
tions, qui se trouvaient dans les arsenaux. Rochambeau
s'embarqua avec la garnison et une parties des colons,
sur les batiments qui se trouvaient dans le port. II sor-
tait de la rade le 20 novembre; quelques heures aupa-
ravant, il avait signA avec les Anglais une capitula-
tion, qui rendait prisonniers de guerre, les g6neraux,
officers et soldats sortis du Cap, sous la condition de
les envoyer en Europe '. Les malades qui avaient W6t
embarques, furent expedi6s en France et les habitants
qui suivaient I'armbe, d6pos6s sur le territoire de l'an-
cienne parties espagnole de Saint-Domingue.
Le 29 novembre, Dessalines prenait possession du
Cap, et y faisait une entree triomphale, A la tOte de son
armie. 11 souilla sa victoire par un nouvel acte de bar-
barie. D'aprBs la convention sign6e avec Rochambeau,
nos malades et nos blesses restaient au Cap, jusqu'au
moment de leur guerison, et les noirs devaient leur fa-
ciliter le retour en France. Trois jours a peine s'etaient
6coul6s, depuis le depart des bAtiments francais, que
I'ordre 4tait donn6 de les conduire A la Tortue, sous le
pr6texte que le climate de cette lie 6tait preferable A
celui de la grande terre. En meme temps Dessalines
communiquait A ses officers des instructions secretes,
qui, malheureusement ne furent que trop suivies.
800 soldats et marines francais furent ainsi assassins,


1 Rochambeau rest prisonnier en Angleterre jusqu'en 1811 :
6chang6 alors, il revint en France, et deux ans aprcs, en 1813,
il etait tue B la bataille de Leipzick.






- 107 -


faits prisonniers, et depuis ce moment, on les tenait
enchatnes sur des pontons. Cette measure avait 6t0
eteodue aux lemmes, aux vieillards et aux enfants. De
Blanchelande se rendit A Jeremie, dans le but de rendre
ces malheureux A la liberty. Mais en presence de l'at-
titude des blancs exasp6rds par la mise A execution du
d6cret du 15 mai, il prit un moyen terme qui ne
donna satisfaction A personnel. La population de couleur
de Jeremie fut, sur son ordre, envoybe au Cap. De
Jer&mie, de Blanchelande alla A Tiburon, et de 1I aux
Cayes oh il arriva dans les derniers jours de juillet. II
y fut fort bien regu, principalement par les mulAtres
qui l'attendaient avec impatience. Quelques moist
auparavant Rigaud avait Wt6 charge par Saint-L4ger de
ongocier avec l'assemblee du Sud une convention ana-
logue A celle de la Croix-des-Bouquets. Sa mission avait
ehoui, et A la suite du refus de l'assemblee provincial,
les n6gres s'dtaient soulev6s dans les mornes de la Hotte.
Cette insurrection portait I'6pouvante jusqu'aux portes
des Cayes. Les habitants de cette ville conjurerent de
Blanchelande de r6duire les rebelles, et pour eux, I'es-
corte que le gouverneur avait avec lui 6tait suffisante
pour cette entreprise. Rigaud lui conseillait d'entrer en
pourparlers avec les insurges, et de les diviser, en
accordant la liberty aux principaux d'entre eux. De
Blanchelande 6tait assez de cet avis; mais les blancs ne
voulaient rien entendre et se plaignaient ambrement.
Ils reprochaient au gouverneur de vouloir sacrifier
leur province. La bienveillance qu'il temoignait aux
sang-mle6s, ses d6marches pacifiques Ataient presque
regardees comme des crimes. L'on allait jusqu'A I'ac-






- 211 -


sians le Sud. Saint-Domingue 6tait devenu le theatre de
veritables hdcatombes humaines; Toussaint seul en
connut le nombre. Plus tard, pour se justifier, ii pr6-
tendit que ses lieutenants avaient outrepass6 ses ordres,
et disait avec sa duplicity ordinaire : c J'avais dit de
tailler l'arbre. mais non de le dirainer. ,
Ce regime, digne du Dahomey, devait necessairement
rencontrer des resistances, quoique la population fut
tremblante et d6sarmbe. Au mois de septembre 1800,
un noir de la plaine de l'Artibonite, nommn Cottereau.
rassemblait plusieurs centaines d'hommes, et allait
s'emparer de la Crete-A-Pierrot. Lui et ses compagnons
furent bient6t obliges de se rendre A Dessalines, qui les
avait cernes; tous furent bayonnettis, et leurs cadavres
jets dans I'Artibonite. Au mois d'octobre de la meme
ann6e, plusieurs tentatives de rdvolte eurent lieu dans
la plaine du Cul-de-Sac, dans les mornes des Cayes :
toutes furent etouffees, et leur repression donna lieu A un
redoublement de cruautes. Les prisonniers dtaient mas-
sacres apres avoir subi d'horribles tortures. Un seul
fait montrera A quel degr6 de fdrocit6 6taient arrives
les negres : plusieurs centaines de captifs avaient 4t0
amen6s A LBogane; on les conduisit de cette ville A
Port-au-Prince, lieu dUsign6 pour leur supplice; pen-
dant tout le trajet, c'est-a-dire pendant huit heures, on
eontraignit ces infortunes A trotter, quoiqu'ils fussent
lies et garott6s. En lisant ce recit, I'on se croirait trans-
port6 chez une peuplade de cannibales. L'on edt dit que
les derniers vestiges de la civilisation avaient disparu
de Saint-Domingue, et que la barbaric avait repris pos-
session de cette terre.






- 84 -


fuyards qui se prrcipitaient & ses portes. Tout d'abord
frappesde stupeur, les habitants du Cap se renfermerent
chez eux pour y mettre leurs esclaves sous clef. Les
troupes seules couvraient les rues, pour se rendre a leurs
diffdrents postes. Le canon d'alarme appela bient6t la
population aux armes. Les colons sortent de leurs
demeures, s'abordent, se questionnent et au desir de la
vengeance, leur courage se reveille. Des cris de colrre
retentissent centre les hommes de couleur, et plusieurs
d'entre eux furent massacres comme complices des
noirs. L'assembl6e provincial dut prendre ces mal
heureux sous sa protection. C'etait en vain que les
mulAtres, surtout ceux qui 6taient propri6taires d'es-
claves ou de plantations. demandaient des armes pour
aller combattre l'ennemi commun, et A marcher avec
les blanks. La force des preventions 6tait telle qu'on
h6sita tout d'abord A accepted leurs offres.
Le gouverneur g6enral de Blanchelande organisa la
resistance. Des corps de troupes de ligne et de garde
national furent envoys dans la plaine, tandis que le
lieutenant-colonel du regiment du Cap, de Touzard, se
portait avec plusieurs pieces de canon au Limb6 oi se
trouvait le gros des insurges. La colonne des blancs se
frayait la route A travers les bandes de rebelles, lors-
qu'elle fut rappel6e au Cap par un ordre du gouverneur
qui e6dait aux inqui6tudes des habitants. La r6volte
entourait la ville, et les noirs, promenant partout
l'incendie, s'6taient avances jusqu'au Haut-du-Cap. Les
coups de canon redoubles que l'on tirait sur eux,
avaient peine a arreter leur march. Le retour du
colonel de Touzard mit fin a leur attaque; mais en se






- (4 -


la nuit du 29 au 30 juillet 1790, le colonel de Mauduit
rebut I'ordre de se porter, a la tWte des grenadiers de
son regiment et d'un d6tachement de pompons blancs,
vers le lieu od le comity tenait ses seances. Un attroupe-
ment en couvrait les approaches. De Mauduit proclama
la loi martial. Le chef de I'attroupement rdpondit en
commandant aux siens une fusillade qui tua une quin-
zaine de soldats. ExaspBree, la troupe fit une charge A
la bai'onnette. Les d6fenseurs du comite prirent la fuite;
trois d'entre eux avaient Wt6 tues et quarante arr4tks.
Dans le but de manager l'opinion publique, le gou-
verneur les fit mettre en liberty. Le colonel de Mauduit
eut le tort de faire deposer chez lui, comme un trophie
pris sur l'ennemi, les drapeaux des trois districts de
Port-au-Prince qu'il avait trouv6s dans la maison du
comitd. Cette satisfaction d'amour-propre lui attira la
haine genarale.
DWbarrass6 du comitd provisoire de I'Ouest, le gou-
verneur songea A abattre la puissance de I'assembl6e
colonial. Le colonel de Mauduit reput I'ordre de se
porter sur Saint-Marc avec une parties de son regiment,
de faire le siege de cette ville en cas de resistance et de
combiner ses movements avec le corps de troupes qui
itait sorti du Cap, conform6ment aux instructions de
I'assembl6e du Nord. L'assembl6e colonial semblail
dispose a soutenir la lutte et appelait lee bons citoyen:
A sa defense. Des deux c6tss, l'on se prdtait les projeti
les plus absurdes. Le gouverneur faisait repandre 1(
bruit que I'assemblee colonial avait vendu la colonit
aux Anglais; cette derniere pretendait que le gouver
ineur appelait les Espagnols et criait A la contre-r6vo






- 113 -


Les troupes arrives de France avec les commissaires
prdsentaient un effectif de plus de 6,000 hommes.
Elles 6taient commandoes par le general DesparbBs,
qui avait sous ses ordres les mardchaux-de-camp d'Hi-
misdal, de Lasalle et de Montesquiou-F6zensac. Ces
renforts, joints aux garnisons de la colonie, aux blancs
organisms en milice, permettaient de disposer de forces
importantes, et l'on pouvait dcraser l'insurrection.
Mais il ne fallait pas perdre de temps et mener vigou-
reusement les operations. Les negres n'auraient pas
soutenu longtemps la lutte, d'autant plus que beaucoup
d'entre eux commengaient A se lesser de leur existence
vagabonde. Tel n'6tait pas I'avis des commissaires, qui
voulaient favoriser les insurgis, en les laissant se livrer
impunement A leurs d6predations. Ils pensaient amener
ainsi la ruine de la colonie. L'ordre fut donn6 au g6ne-
ral DesparbBs de se tenir sur la defensive. La conduit
des commissaires 6tait si r6voltante, que le 19 octobre.
les soldats du corps exp6ditionnaire leur pr6sent6rent
une petition conuue dans ces terms : 9 Depuis un mois
que nous sommcs ddbarquis, nous consumons Idchement dans
l'inaction un temps qui aurait suffi pour riduire les esclaves
rdvoltes. Qu'attendez-vous pour mettre en action six mille
soldats, quand le salut de la colonie que nous sommes venus
protiger. semble ddpendre d'une attaque gendrale ? Cependant
les brigands se prevalent de notre repos. lis attaquent jour-
nellement de petits posters; is brillent 4 nos yeux de magni-
fiques proprietis qu'une seule attaque aurait soustraites a la
destruction. ,
A cette expression franche de la loyautd, les commis-
saires rbpondirent par des acts arbitraires. Ils avaient
8






- 52 -
B


On battit la g6ndrale, et tous Ics blancs coururent aux
armes. Aussit6t que les navires eurent jet6 I'ancre, ils
en prirent possession et se livrerent A une perquisition
des plus minutieuses, dans le but de s'eniparer de
Moreau de Saint-Merry et de le pendre A la vergue d'un
mAt. Heureusement que ce dernier ne se trouvait pas A
bord et dtait rest en Europe. Quelques jours aupara-
vant, un mulatre de la ville, nommn Lacombe, avait
adressi au comity provincial une supplique o& il r6cla-
mait pour sa caste la jouissance des. droits politiques.
Pour appuyer sa demand, il declarait que tous les
hommes 6taient 6gaux devant Dieu. Sa requete fut
jugde criminelle par les blancs. II fut arrWte et pendu,
sans que son proces eut donn6 lieu a aucun commen-
eement d'instruction.
Ces exces n'6taient pas particuliers au Cap. On pou-
vait en signaler d'analogues dans plusieurs paroisses.
Dans l'Ouest, les hommes de couleur se bornaient a
demander I'autorisation de se r6unir pour nommer des
d6l6guds A 1'assemblie, qui devait sous peu inaugurer
ses s6ances A Port-au-Prince. Les mulAtres du Petit-
Goave pr6senterent, dans ce sens, une petition don't
I'auteur 6tait un blanc, le senechal de leur ville, Fer-
rand de Baudieres. Cette petition excita l'indignation
des colons. Les porteurs de la petition furent arretbs,
et Ferrand de BaudiBres eut la tate tranchee, comme
traltre, sur la proposition du president du comit6 local,
Valentin de Callion. L'effervescence dans le Sud 6tait
na m6me. Dans la paroisse d'Acquin, les maisons de
plusieurs mulAtres furent mises au pillage. Un plan-
nomm6 Labadie, qui appartenait A la clause de






- 216 -


nie ne pouvaient plus se faire d'illusions. Un nouveau
regime se fondait sur les ruines de l'ancien.
Toussaint ne rest que peu de temps A Port-au-
Prince. II avait hate d'aller jouir de ses succ6s au Cap,
sa ville de predilection. Aux approaches de cette cite, on
lui avait dress un are de triomphe et, partout, les
habitants, blancs, mulatres ou noirs. ce16braient la
victoire qu'ils avaient remportde sur le tyran du Sud, le
nouveau Cain. Son entr6e au Cap fut triomphale. Des
vers lui furent recites par une blanche, appartenant A
l'une des premieres families de 1'ile, qui 1'embrassa, en
lui posant une couronne sur la tWte. La municipality,
tous les hauts fonctionnaires de diffdrentes couleurs
vinrent le complimenter et, dans leurs discours, ils le
comparaient A Bacchus, A Hercules, A Alexandre le
Grand, A Bonaparte. L'adulation ne laissait rien A
desirer. Toussaint 6tait flattd de ces comparisons
outrees. Son orgueil et sa vanity etaient arrives au
dernier point. N6anmoins, les hommages qu'il recevait
ne lui faisaient pas perdre de vue le but qu'il ne cessait
de poursuivre : briser les derniers liens qui rattachaient
la colonie A la France, et placer I'lle tout entire sous sa
domination, en r6unissant la parties espagnole. II aurait
alors fond6 un Rtat, dans toute 1'acception du mot.
En 1795, la parties espagnole avait et6 c6dBe A la
France par le trait de BAle; mais le gouvernement
frantais en avait ajourn6 la prise de possession, tant
que la paix ne serait pas sign6e avec 1'Angleterre. La
parties orientale de l'lle continuait d'6tre administrde
par son gouverneur, Don Garcia. Nous 6tions repr6-
sentes A Santo-Domingo, par un agent qui. tout d'abord.





- 129 -


Le combat commenga bient6t. Chaque rue 6tait deve-
nue un champ de bataille oA retentissait une vive
fusillade. L'attaque et la defense 6taient acharnees. La
nuit mit fin aux hostilitis; mais le lendemain, au point
du jour, la lutte recommengait avec une nouvelle fureur.
Le general Galbaud voulait s'emparer de l'h6tel du
gouverneur et, dans ce but, il le fit foudroyer par une
batterie. Malheureusement, cette batterie fut enlevde
par les hommes de couleur. Cet 6chec partiel n'arreta
pas les blancs. Le capitaine de Beaumont se precipita
dans le jardin du gouverneur A la tdte d'une compagnie
de ligne et des gardes nationaux; tout pliait devant lui,
lorsqu'il tomba grievement bless. Le d6sordre se mit
aussit6t dans les rangs de sa troupe. En meme temps,
les matelots, aprcs s'6tre empares de la plus grande
parties de la ville, s'arretaient dans les maisons et s'eni-
vraient avec les liqueurs fortes qu'ils y trouvaient. Ce
manque d'unit6 dans l'action 6tait d'autant plus pr6ju-
diciable a Galbaud et A ses partisans, que plusieurs
bataillons de la ligne venaient de se prononcer pour les
commissaires. Neanmoins tout annongait que la victoire
resterait aux blancs; leurs adversaires, foudroyes par
les canons de l'arsenal, commengaient a faiblir.
C'est alors que, voyant leur perte certain, les com-
missaires c6derent A un sentiment feroce. Ils firent
ouvrir les prisons et invit&rent les esclaves de la ville,
au nombre de plusieurs milliers, A se ruer sur les
blancs. Excites, arms par les mulAtres, les noirs
n'etaient que trop disposes A suivre ce funeste conseil.
En meme temps, Sonthonax ordonnait d'introduire
dans le Cap les bandes d'insurg s. qui r6daient aux en-






252 -

Cap fut illuminCe durant toute la nuit. La constitution
fut rdpandue dans toute la colonies, et dans chaque
quarter, sa proclamation donna lieu A des fetes et a
des r6jouissances. Le gouvernement de Toussaint-Lou-
verture avait reCu une sorte de consecration et pour lui
sa 6lgitimit4 n'Ctait pas douteuse.
La constitution de 1801 6tait un acte de rebellion
envers la m6tropole. II 6tait bien evident que la France
ne se laisserait pas braver impundment, et que sitbt la
mer libre, elle entreprendrait une expedition. Quelques
semaines apres son arrive au pouvoir, le premier
consul avait charge plusieurs agents de se rendre &
Saint-Domingue, et d'y porter une proclamation, au
nom' de son gouvernement. Apres avoir declare que la
liberty des noirs n'6prouverait aucune atteinte, cette
proclamation disait que conform6ment A I'article 91 de
la constitution de l'an VIII, les colonies 6taient r6gies
par des lois speciales, et que l'un des premiers actes
de la nouvelle legislature serait de s'en occuper. Ainsi,
loin de renoncer A son ancienne colonies, la France mon-
trait qu'elle 6tait dans l'intention de la reprendre.
La conclusion de la paix avec l'Angleterre, que l'on
annoncait comme devant ktre prochaine, allait rendre
disponibles des troupes nombreuses, et une expedition
aurait lieu; il n'y avait pas A en douter. Toussaint le
savait, et malgr6 ses presomptions, il ne pouvait se
croire en 6tat de resister aux forces de la France.
Parmi les officers de l'armee fran.aise qui 6taient au
service de Toussaint, se distinguait I'ingenieur Vincent,
devenu chef de brigade, et qui 6tait charge de la direc-
tion des fortifications. Vincent se'trouvait dans la colo-





- 277 -


se porter & Fort-Dauphin; la second, sous les ordres
du g6enral Boudet, forte de trois mille hommes, A
Port-au-Prince, et la troisieme, sous les ordres du g6ne-
ral Hardy, forte de quatre mille cinq cents hommes,
6tait destinde A agir sur le Cap. Sans un contre-
ordre, qui fut la cause d'un retard deplorable et amena
entire Villaret-Joyeuse et Leclerc une discussion si vio-
lente, que ce dernier fut sur le point de faire arreter
I'amiral, l'on aurait pu surprendre le Cap. Christophe
livre a lui-mdme semblait dispose A recevoir I'exp-
dition. L'arrivde secrete de Toussaint change ses sen-
timents A notre dgard.
Le 3 fevrier, notre flotte etait devant le Cap. L'on
put se convaincre de I'hostilit6 que nous allions y ren-
contrer. Toutes les balises 6taient enlev6es, les forts
arms, et la disposition A la resistance 6vidente. La pre-
sence de Toussaint dans la ville avait d6termin6 une
parties de la population A soutenir la lutte. Le 4 fevrier,
un aide de camp de I'amiral Villaret-Joyeuse, nommd
Lebrun, se jeta dans une barge de noirs, qui s'dtait ap-
proch6e de l'escadre, et prit terre au fort Picolet o4 se
trouvait Christophe. En lui remettant les papers don't
il etait porteur, il demand A parler au general
Toussaint-Louverture. Christophe I'engagea i venir en
ville, et tous deux se rendirent au Cap, entoures de
nombreux officers mulAtres ou negres don't I'attitude
etait mbfiante. Les quelques blancs, qui se trouvaient
1A, paraissaient tres exalts, et deux d'entre eux enga-
gerent mdme Ahaute voix Christophe A ne pas 6couter
les propositions des Frangais et A repousser la force par
la force. Au palais du gouvernement, Christophe laissa






- 143 -


pouvoir de nos ennemis. Aussi il ne fallait pas songer
agir contre les Anglais; tout ce que nous pouvions
faire, c'etait de rester sur la defensive et de nous main
tenir A Port-de-Paix.
En arrivant a Port-au-Prince, Sonthonax avait pens6
que sa presence ranimerait I'enthousiasme, et que les
hommes de couleur se soulIveraient en masse A son
appel. Grande 6tait son erreur. Apres la prise de JBr&-
mie, le colonel Whitelocke avait lance une proclama-
tion aux habitants de Saint-Domingue, blancs et
mulAtres; il leur offrait la protection du roi de la
Grande-Bretagne et leur promettait le maintien do
leurs lois, de leurs proprietes et de I'esclavage. Ces
propositions avaient recu le meilleur accueil dans la
plupart des paroisses de I'Ouest. Les paroisses de Saint-
Marc, des Verrettes et de la Petite-Riviere qui, le
13 novembre 1793, avaient form une coalition sous le
nom de resistance 4 l'oppression, avaient reconnu la
souverainet6 de l'Angleterre, et recu des detachements
de l'armie britannique. A Saint-Marc, les blancs et les
mulatres s'etaient un instant divisds : les premiers
prfh6raient les Anglais, les seconds les Espagnols.
L'Angleterre avait fini par I'emporter. Leogane avait
suivi le mime example, et il avait suffi aux habits rouges
de s'y presenter pour Otre recus en liberateurs. Le
24 dicembre, le major Brisbane prenait possession de
I'Arcahaye avec une compagnie de matelots. Quelques
jours auparavant, Toussaint-Louverture 6tait entr6 aux
Gonaives, au nom de la cour de Madrid, et nous avions
Wte obliges d'6vacuer le Mirebalais, en presence d'un
corps de troupes que le gouverneur de Sante Domingo








les denx tiers de ses *kpIipaes. Dans la nuit du 27 f-
vrier. Dessalines parent: mais il fut repousse. et oblige
de se jeter dans les mornes, apres avoir incendi-
iqupques cases des environs. Le general Beudet, qui se
dontait de son project. arrival pen apres A Port-an-
Prince. qu'il trouva saiuv. Mais an milieu de ces
marches et de ces contre-marches. il lui avait 6t6 im-
po-ibl le de wonder les movements du g~nnral en
chef. Les noirs n'avaient pu Atre enveloppis et poussis
sur les Glonaives.
Nous etions victorienx. mais neanmoins nous nia-
vions obtenu aucun resultat decisif. A chaque instant.
piraissaient des bandes de negres, qui promenaient le
massacre et I'incendie. Cette guerre devenait pour nous
meurtridre. Si, grAce au contours du g#ndral noirMau-
repas. nous emp4ehions un nouveau soulevement dans
le Nord, cependant nous n'avions rien fait, tant que les
mornes du Chaos ne seraient pas en notre pouvoir.
C'Mtait le foyer de I'insurrection ; c'etait I1 que setrou-
vait le fort de ia Crete-a-Pierrot, I'arsenal de Toussaint.
Ge fort construit par les Anglais, lors de leur sejour
dans la colonie, au d6but, n'6tait qu'une redoute. Pen
A peu, 1'on avait augment ses travaux de defense, et
il Mtait devenu une veritable forteresse, bien pourvue
d'irtilleric, et defendue par 2,000 noirs, bons soldats,
synnt A ]cur tote des officers moins ignorants que les
nutrrs. Le g6n6ral Leclerc pensait avec raison que la
prise de la Crtle-A-Pierrot s'imposait le plus t6t pos-
sllile. Lec gi~n6raux Hardy, Rochambeau et Boudet
rt'ircnt fordre de se porter de ce c6td avec leurs divi-
a iont. prndtnit que le g4enral Desfourneaux dtait










TABLE DES MATItRES







CHAPITRE PREMIER
Pages.
La colonies de Saint-Dominguc it la veille de la Rtvolution.
Son organisation. Sa prosperity. La vie creole. -
L'6tat des esprits..................................... i

CHAPITRE II

Les deput6s de Saint-Domingue a I'Assembl6e Consti-
tuante. La lutte des colons contre la metropole. La
premiere assemble colonial ................... .... 33

CHAPITRE III

La second assembled colonial. La lutte des blancs et
des homes de couleur. Insurrection des negres..... 71

CHAPITRE IV

Les commissaires Sonthonax et Polv6rel. Leurs luttes
avec les colons. Affranchissement general des esclaves.
Appel a I'dtranger................................. Ill

CHAPITRE V

Rigaud et Toussaint- Louverture. La lutte contre
1'6tranger. La paix avec 1'Espagne. Evacuation de
la colonies par les Anglais. Le general HIdouvillc.... 152






- 334 -


Nous 6tions dbsormais assiegs an Cap, et I'on dut se
r6duire a une defensive resserr6e, qui n'embrassait plus
que l'enceinte de la ville.
Durant cette second attaque, le general Leclerc,
quoique affaibli par la maladie, montra la plus grande
6nergie. Mais les peines morales qu'il etait contraint
de divorer. les inqui6tudes, la douleur de ne pouvoir
plus rien voir par lui-mdme, le retard mis dans l'arri-
vWe des renforts contribuerent A hAter sa fin. Peu
avant sa mort, il exprima des regrets sur la maniere
don't l'expedition avait Wtt congue, et les fautes qu'il
avait pu commettre. Ses dernieres paroles furent des
voeux pour la colonie, I'armee et la France. II expira
dans la nuit du jei au 2 novembre 1802 ; il avait suc-
comb6 & une attaque de cholera. Ses restes furent
transports en France, et deposes au Pantheon.
Le general Rochambeau prit le commandement
comme Rtant le plus ancien divisionnaire; il avait Rt6
du reste design par Leclerc pour Atre son succes-
seur. On ne pouvait faire un plus mauvais choix Ce
n'dtait ni la bravoure, ni les talents militaires qui fai-
saient d6faut an nouveau gouverneur. Mais il manquait
de sang-froid. etait violent, brutal, plein d'orgueil, et
rempri de prejuges A 1'6gard des mulAtres qu'il avait
su s'aliiner par sa conduite; aussi son gouvernement
fut-il deplorable, et c'est A lui que I'on doit en parties
attribuer nos desastres.
Deux gdneraux noirs, Laplume et Maurepas, nous
4taient rests fiddles, et nous pouvions computer sur
leur d6vouement. Le general Brunet, qui commandait &
Port-de-Paix, avait Maurepas, sous ses ordres. Depuis






- 323 -


cessivement. Pour reussir, I'on dut avoir recours a une
veritable violence. Beaucoup de n6gres s'enfuirent dans
les mornes; d'autres se laissaient torturer, plut6t que
de rendre ce qu'ils regardaient, comme leur liberty
mAme, c'est-A-dire leurs fusils. Les officers noirs, en
particulier, se montrerent impitoyables dans ce genre
de recherches. Ils faisaient fusiller ou pendre tons les
hommes de leur couleur, qu'ils soupVonnaient avoir
cach6 leurs armes. Ils agissaient ainsi, les uns pour pr&-
venir la guerre, les autres pour l'exciter; Dessalines et
Christophe furent atroces. Malgre tout, dans le Nord et
dans I'Ouest, il n'y eut que les villes et certain quar-
tiers qui remirent leurs armes. Dans le Sud, le desar-
mement reussit completement, grace aux soins du ge-
neral Laplume. L'on retira environ 30,000 fusils, la
plupart de fabrique anglaise, et achetes par la pr6-
voyance de Toussaint.
Rassure par ce succs relatif, le g6enral Leclerc se
rendit A la Tortue avec sa femme et sa maison militaire.
II aimait le sdjour de cette petite lie, oA la tempdra-
ture est si douce, grace aux brises de la mer, qui y
soufflent constamment durant tout 1'6t0. Elle lui offrait,
en meme temps, un asile centre la fiUvre jaune don't les
ravages n'avaient pas cess6. C'Utait une sorte de sani-
tarium. Le general Leclerc etait venu s'y reposer des
fatigues de son gouvernement, et il esperait y passer
ses loisirs, quand les 6venements vinrent bientbt I'ar-
racher A sa quietude.
A la premiere announce dn d6sarmement, des bandes
s'Ataient formees, et elles se recrutaient chaque jour;






- 35 -


moins i pititionner et les invitaient meme A exposer
leurs voeux par lettres ou requires, qui leur seraient
adressdes des differents lieux de la colonie, sans qu'edes
pussent cependait etre signees par plus de cinq personnel ;
fate de quoi, eles devaient dire rejeties comme nules. Ils
defendaient en meme temps. conformiment aux reglemenit
de Sa Majestd, toute assemble illicite, menaCant de pour-
suivre tous ceux qui y assisteraient, suivant la rigueur
des ordonnances. Dans une lettre adressee au gouverneur,
le ministry de la marine ordonnait de privenir la circu-
lation des billets interdits.
C'6tait un veritable defi jet6 a l'opinion publique.
L'indignation fut extreme, et en voyant qu'ils ne
pouvaient rien obtenir, les colons resolurent d'agir.
Depuis quelque temps, un comity s'6tait organism et
avait pris la direction du movement. Ce comity tenait
des seances secretes; il s'etait mis en rapport avec le
club Massiac, et ses ramifications s'etend aientdans touted
les paroisses. II decida qu'il serait procedM aux 6lec-
tions des deputes. L'administration eut beau les inter-
dire; ses efforts etaient impuissants. Dans les paroisses
od I'on craignait quelque coup de force l'on se
reunissait, pour voter, sur ane plantation isolde. A
Port-au-Prince, au Cap, aux Cayes, les elections furent
publiques, et I'administration ne fit rien pour s'y
opposer. Aux Cayes, les deputies du Sud furent regus
triomphalement, et 1'on tira le canon en leur honneur.
La revolution de Saint-Domingue etait commencee.
Dix-huit deputes, six pour chaque commune,
avaient Wete lus, et quoique lear election ne fat pas
reconnue par le gouvernement royal, ils se regarda:ent






-5 -


Laparoisse etait en mAme tempsladivision religieuse.
Des Capucins, des Dominicains et quelques Carmes
composaient le clergy et avaient des prdfets aposte-
liques qui r6sidaient au Cap-Frangais et APort-au-Prince.
La colonies ne possedait pas d'vAcch6.
La justice etait rendue en dernier resort, sauf appel
en cassation au Conseil d'Etat du royaume, par deux
conseils supdrieurs qui sidgeaient au Cap-Frangais et A
Port-au-Prince. Dix tribunaux d6sign6s sous le nom de
a senhchaussees x jugeaient en premiere instance et
etaient distribuds dans les villes ayant quelque impor-
tance. Des substitute du roi instrumentaient sous leur
jurisdiction jusque dans les moindres bourgades, ainsi
que des procureurs don't le nombre etait respectable.
Les homes de loi pullulaient a Saint-Domingue. La
procedure ne laissait pas d'etre aussi longue que cod-
teuse et I'on estimait qu'elle absorbait annuellement
plus de dix millions de livres.
Les forces militaires de Saint-Domingue ne depas-
saient guare 5,000 hommes. Elles comprenaient deux
regiments d'infanterie recrutes en Europe, portant les
noms de regiments du Cap-Francais et de Port-au-
Prince et ayant chacun un effectif de 4,500 hommes et
une artillerie colonial de 400 canonniers. En outre des
detachements 4taient forms par des regiments de
France. La police 6tait faite par la mar6chaussee,
compose, A part les officers, de mulatres et de n6gres
libres. Elle etait principalement occupde A donner la
chasse aux bandes de n6gres marrons qui vivaient
dans les bois, et venaient piller les plantations. En











CHAPITRE VI




La lutte entire les homes de couleur et les noiri. -
La guerre du Sad. Prise de possession par Tou~s
saint-Louverture de la partle espagnole de Saint-
bominigue.




L'escadre francaise n'avait pas encore lev6 l'ancre.
que Toussaint entrait au Cap, avec un regiment colu-
nial et un nombreux 6tat-major. II se rendit A la muni-
cipalit6, pour I'inviter A prendre differentes measures, et
fit ensuite chanter un Te Deum. Toute la population de
la ville y assist pour remercier Dieu d'avoir preservd /a
colonies des malkeurs don't I'agent du Direcloire allail I'ac-
rabler par ses fautes! Toussaint Mtait regard come
l'instrument de la Providence.
Toussaint joua une nouvelle coniEdie. Afin de fair
accepler plus facilement son omnipotence, il affect
d'1tre degoi t des affaires publiques, et d6sireux de
vivre dans le repos. Cette tactique lui rdussit A minr-
veille. Sititt q('il pirla tie sa retraite, on le supplia do






- .353 -


constitutrent le domaine de Christophe, qui fixa le
siege de son gouvernement au Cap, et se fit proclamer
roi, en 1811, sous le nom de Henri Ie'. Les deux fac-
tions entrerent en lutte l'une contre I'autre; mais
comme elles se contrebalangaient, comme force et
comme puissance, la guerre ne pouvait avoir aucun
resultat. Elle se fit avec fdrocit6. A Port-au-Prince,
Potion essaya d'organiser sa rdpublique et se mit cou-
rageusement A l'oeuvre. Tout Btait A erber. La security
n'existait pas, et la proprieth 6tait'ia peine constitute.
Ce ne fut pas sans peine que P6tion parvint A conso-
lider son autorite; il eut A rdprimer plusieurs revoltes,
et dans le Sud, le chef negre Goman se d6clarait ind6-
pendant, a la Grande-Anse, et y fondait un petit dtat.
Dans le Nord, le roi Henri 6tablissait sa monarchies, en
errant une noblesse h6r6ditaire, qui comptait quatre
princes, huit dues, vingt-deux comtes, trente-sept
barons, quantity de chevaliers, et en formant une
cour. Rien n'y manquait. Le personnel comprenait
dames d'honneur, dames d'atour, chambellans, pages,
maltres de ceremonies. h6raults d'armes, officers de
bouche. Le nouveau souverain s'intitulait bienfaiteur de
la nation haitienne, premier monarque couronni du nouveau
monde, et avait pris comme armoiries, un phoenix de
gueules, couronne d'or, accompagnd d'6toiles de meme.
L'on entrait dans la p6riode du grotesque.
La France n'avait pas renonce A son ancienne colonies.
Tout en poursuivant sur le continent I'ex6cution de ses
gigantesques projects, Napoldon Ier n'oubliait pas Saint-
Domingue. En 1810, le gbenral Rigaud, d'abord interned
b Agen, etait revenue A Port-au-Prince, apres avoir
23






- 149 -


paru de nouveau devant Port-au-Prince ; ils y revinrent
le 30 mai. Leur escadre, composee de quatre vaisseaux
de ligne, de six frigates, de douze transports et de plu-
goalettes, vint mouiller dans la rade de la ville. Elle
portait 1,500 hommes de troupes europeennes. En
mime temps une colonne d'un miller d'hommes sortait
de LBogane, sous les ordres du baron de Montalembert,
et s'avancait du c6t6 sud-ouest de Port-au-Prince,
tandis qu'une autre colonne de 1,200 combatants,
command6e par le colon de Jumecourt et le mulatre
Lapointe, partait de l'Arcahaye, et ddhouchait par la
plaine du Cul-de-Sac. Ces colonnes 6taient formees de
planteurs, de petits blancs, de gens de couleur, de sol-
dats du regiment irlandais et des hussards d'Hompesch
et de Rohan, qui avaient 6migr6. Notre inferioritO numd-
rique etait trop grande pour pouvoir resister; nous
n'avions que 1,100 hommes A opposer A nos ennemis.
Le 31 mai, la ville etait sommee de se rendre, et le
bombardment commengait le lendemain. Toute la dB-
fense de Port-au-Prince reposait sur le port du Fosse
oi il y avait quelques ouvrages, et le fort de Bizoton. Les
Anglais debarquerent au port du Foss6, pendant qu'une
parties de l'escadre s'embossait devant Bizoton et le
canonnait, afin de favoriser I'attaque par terre. Une
pluie torrentielle fit cesser le feu qui durait depuis
quatre heures. II reprit A la nuit, et grace i I'obscurit6,
les Anglais parvinrent a surprendre le fort, don't i'une
des portes leur fut ouverte par trahison. La lutte con-
tinua encore quelque temps; mais le desordre finit par
se mettre dans la garnison qui se replia sur Port-au-






- 118 -


se seraient Bloignes. Cette expedition entreprise, pom-
peusement annoncee, n'eut aucun r6sultat, et ne servit
qu'A fatiguer les troupes. Si 1'on avait voulu mettre fin
a l'insurrection, il aurait fallu avoir recours & d'autres
moyens que des promenades militaires.
Rochambeau ayant regu i'ordre d'aller prendre
possession de son gouvernement de la Martinique,
Sonthonax confia le commandement des troupes du
Nord an g6n6ral de Laveaux. Les operations furent
reprises avec une certain vigueur. Le camp de la
Tannerie, qui fermait I'entree des Mornes et de la
Grande-RiviBre, 4tait devenu la principal place d'armes
des n6gres. Ce poste retranch6, covert par un double
foss6, plein d'eau, fortement palissade, etait command
par Biassou. Des travaux assez important y avaient
6t6 exdcutes; des ouvrages d6tach6s garnis de canons
de gros calibre d6fendaient les approaches de cette sorte
de citadelle. II dtait bien evident que les insurg6s
avaient Wet dirig6s dans la construction de leur forte-
resse par des d6serteurs de I'arm6e espagnole. Mais
quand ii s'agit de soutenir notre attaque, les noirs mon-
tr6rent qu'ils manquaient de solidity. A la vue des
troupes francaises, les bandes de Biassou, frappees de
terreur, prirent la fuite. Malheureusement, on ne put
tes atteindre. Le terrain dtait tellement heriss6
d'obstacles, que nos soldats ne pouvaient entrer dans
le camp, qu'un par un. Aussi les negres eurent le temps
de d6guerpir.
Sans perdre un instant, le gdndral de Laveaux se
Bata de penetrer dans le quarter de la Grande-Rivibre.
Le corps exp6ditionnaire 6tait divisd en deux colonnes






- 16 -


vait des centres qui, sans avoir son importance, ne lui
c6daient en rien par leurs richesses et leur prospiritd.
Dans la parties du Nord, nous citerons Fort-Dauphin,
ville fort active et oi le gouvernement colonial entrete-
nait une petite garnison suisse; Limonade, c4l1bre par
ses marches; la Marmelade, o I' on avait acclimate la
cochenille; Ouanaminthe, qui possedait des fabriques
de poterie; Port-Margot, qui, sur la grande terre, avait
dte le premier point occupA par les Francais; Port-de-
Paix, gros bourg de 1,200 Ames et le chef-lieu d'une
paroisse qui comptait 10,500 habitants. L'on y avait
6tabli plusieurs usines pour raffiner le sucre, tisser le
coton et extraire le principle colorant de l'indigo; aussi
le commerce y 6tait fort actif et I'industrie y avait pris
un grand developpement.
Dans la province de l'Ouest, la ville la plus considd-
rable btait Port-au-Prince, la capital de la colonie.
Quoique de foundation recent ', et malgr6 un tremble-
ment de terre qui, quelques annees auparavant, I'avait
detruite en parties, elle avait d6jA I'aspect d'une metro-
pole. Sa population depassait 10,000 habitants, don't
1,900 blancs et 700 affranchis. Ses rues, large de
soixante A soixante-dix pieds, 6taient plantees d'arbres,
et ses maisons entourees de jardins. L'on y trouvait un
thdttre, des clubs, qui 6taient une importation anglaise,
et un jardin botanique. Elle gagnait chaque jour en
prospdritO et de plus elle avait l'avantage d'etre le siege
du gouvernement. Aussi l'on pouvait prevoir le moment
of cette ville supplanterait le Cap-Frangais. Les autres


I Port-au-Prince avait BtB fonde en 1749.






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Port-au-Prince, A la tate de son armde. Les mulAtres
et les noirs valides furent incorpor6s dans ses troupes.
Quant aux blancs, ils furent frappes d'une contribution
de guerre, et il leur fut interdit de quitter le pays.
Dessalines voulait avoir des otages.
Au moment oA Port-au-Prince tombait au pouvoir
des negres, les g6enraux Brunet et Laplume, recon-
naissant l'impossibilit6 de tenir plus longtemps aux
Cayes, traiterent avec les Anglais, qui en bloquaient le
port. Le 16 octobre, les forts leur 6taient remis, et les
troupes francaises conduites A la Jamarque; quant aux
malades et aux blesses, ils furent, conform6ment A la
capitulation, transports au m6le Saint-Nicolas. Une
parties des colons quitt6ren la ville; un certain nombre
y rest. Le 17 octobre, Geffrard entrait aux Cayes, et
en prenait possession. Le Sud et 1'Ouest etaient defini-
tivement perdus, et dans le Nord, il ne nous restait
plus que le Cap et le m6le Saint-Nicolas.
Sitbt maltre de Port-au-Prince, Dessalines s'6tait
rendu aux Gonaives, et avait donn6 l'ordre A ses
troupes de se rdunir sur les rives de I'Artibonite, pres
du Limbd. Prevoyant trouver une resistance serieuse
au Cap, il avait resolu de consacrer toutes ses forces A
I'expedition. Quoique Geffard fAt oblige de rester dans
le Sud, pour y r6primer une insurrection du negre Go-
man, Dessalines se trouva bient6t A la tMte d'une masse
de plus de 20,000 hommes; le 11 novembre, il 6tait
sous les murs du Cap. Les debris de l'exp6dition
s'Btaient r6fugi6s dans cette ville; la garnison comptait
pres de 5,000 combatants, Rochambeau 6tait resolu
A se dMfendre jusqu'A la derniere extrEmit6. Pour se





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Hermona, sous les ordres duquel il servait, disait, en
parlant de lui, que c Dieu, dans ce monde, ne pouvait visi-
ter une dme plus pure. Son admiration fit bient6t place
A un autre sentiment. Le 25 juin, apres avoir entendu
la messe avec un profound recueillement, Toussaint par-
tait de la Marmelade et se rendait rejoindre le g6n6ral
de Laveaux, A la tOte d'une bande assez nombreuse de
negres, en faisant main basse sur tous les Espagnols
qu'il rencontrait. Sa petite armee, qui comptait pres de
quatre mille hommes, n'6tait pas a d6daigner. Sa d6fec-
tion entratna imm6diatement, dans le Nord, la reddition
de la Marmelade, de Plaisance, du Gros-Morne, du
Dondon, de l'Acul, du Limbd, et quelques jours apres,
dans l'Ouest, le drapeau tricolore 6tait arbor aux
Gonaives. Nous reprtmes alors I'offensive. De Laveaux
enlevait le Borgne aux Espagnols, Villate sortait du
Cap et occupait Port-Margot. De son c6t0, Toussaint
infligeait, au Dondon, une d6faite complete auxibandes
de Jean-Francois, chassait les Espagnols de Saint-
Raphael et de Saint-Michel, nettoyait la vall6e de I'Arti-
bonite et entrait dans le bourg de la Petite-RiviBre que
lui livraient les hommes de couleur. La cour de Madrid
pouvait, d6s A present, renoncer A la province du Nord,
qui lui avait t6d assign6e dans le partage de notre
colonies.
Dans I'Ouest, les Anglais, loin de faire des progres,
se tenaient sur la defensive. Le g6n6ral Whyte 6tait
retournd malady en Europe, et son successeur, le
general Horneck se voyait r6duit a I'impuissance. Les
quelques centaines de soldats qu'il avait requs de la
Jamaique et de la Barbade dtaient insuffisants pour











32 -

et de la Nouvelle-Grenade. L'on 6tait m6content; des
complots s'organisaient et I'on songeait A secouer la
domination espagnole. Les sympt6mes devenaient de
plus en plus nombreux. A la Jamaique, dans une lie
restde anglaise, I'on pouvait aussi constater un mou-
vement inusit6. L'affaire des Bostoniens avait eu
partout son contre-coup. Elle avait appris aux popu-
lations du Nouveau-Monde qu'elles pouvaient se passer
de la vieille Europe. L'independance cessait d'dtre un
reve et devenait une reality. La colonie de Saint-
Domingue ktait mtire pour une revolution. L'incendie
couvait sous la cendre, et il suffisait de la moindre
~tincelle pour le faire 6clater.






-- 211 -


Michel devait servir sous ses ordres, Raymond s'occu-
per de retablir la culture, et Vincent 6tait charge de
diriger les fortifications de l'lte. Les commissaires arri-
vOrent au Cap au commencement de juin, et quelques
jours apr6s ils 6taient A Port-au-Prince, pr6s de Tous-
saint-Louverture.
L'arrivee des nouveaux commissaires rehaussa le
prestige de Toussaint. Le gouvernement consulaire le
reconnaissait comme g6enral en chef; d6s lors, Rigaud
n'etait plus qu'un rebelle. Vincent se rendit pres de ce
dernier aux Cayes, avec mission de ramener I'ordre et te
bonheur dans le Sud et d'y porter, conformiment a ses ordres.
Polivier de la paix. A l'idee de reeonnaltre Toussaint
comme general en chef, d'obdir A un nOgre, Rigaud eut
un violent aces de colere, et fut sur le point de faire un
mauvais parti A Vincent; toutefois, reconnaissant que
sa situation etait desespirke, il se d6cida A quitter la
colonies. Le 28 juillet 1800, alors que Dessalines n'etait
plus qu'A trois lieues de Cayes, il sortit de cette ville
et se rendit avec sa famille A Tiburon, o6 il s'embar-
quait sur un navire danois pour Saint-Thomas. De
l1, il se rendit A Bordeaux, puis a Paris, et prit ensuite
part A I'expedition de Leclere en quality de g6enral. 11
mourut A Port-au-Prince en 1811.
Le depart de Rigaud mit fin a la lutte; les principaux
officers de son armie, Potion, Bellegarde, Dupont,
Birot, Geffard, Boyer, quitterent Saint-Domingue, et
se disperserent dans les Antilles ou se rendirent en
France. Un corps de sept cents mulAtres se refugia
A Cuba pour ne pas obeir a un negre. Les dernieres
resistances cesserent dans le Sud, et la Grande-






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au Champ-de-Mars. Malheureusement, on les laissa sans
ordres. Les colons repugnaient A la guerre civil, et le
general Desparbes refusait de se compromettre. Profi-
tant de l'hbsitation de leurs adversaires, les commis-
saires avaient eu l'adresse de s'assurer de 1'appui da
16e regiment de dragons, d'un bataillon de l'Aisne et de
la garde national A pied. En meme temps, un corps
de dix-huit cents hommes, que le gouverneur de la
Martinique, partisan de la contre-revolution, n'avait
pas voulu recevoir, venait de d6barquer, et tout natu-
rellement, il avait embrass6 la cause des comm:ssaires.
La tentative avait Bchou6.
Pendant plusieurs jours, I'effervescence fut A son
comble. Des rixes avaient lieu & chaque instant dans
les rues, et souvent elles se terminaient par des assasst-
nats. C'est ainsi que furent massacres le commandant de
la garde national, de Cognon et plusieurs de ses amis,
qui cherchaient A le defendre. Les partisans des com-
missaires ne cessaient de vocifdrer des menaces centre
les officers de l'ancien regiment du Cap, et de leur
c6tO, les blancs de la ville semblaient decides A la r6sis-
tance. Sontbonax affectait de s'appuyer sur les mu-
latres; dans le ddsir de provoquer la lutte, il avait
organism un bataillon exclusivement compose de gens
de couleur, et l'avait charge du service de la ville. Le
general DesparbEs Etait destitute et recevait l'ordre de
s'embarquer pour la France avec plusieurs do ses offl-
ciers. Sonthonax voulait remplacer ces derniers par des
mulatres, au prejudice des droits acquis par des mili-
taires que l'anciennetd de leurs services appelait aux






- 251 -


titution. Toussaint prit la parole et prononga un long
discours. Aprbs avoir declare que la constitution colo-
niale 4tait faite pour le bonheur de tous, fondue sur les
bones mours, la religion, il dit qu'il l'approuvait. Se plai-
gnant des difficulties de sa tAche, ii affirma n'avoir
qu'une seule ambition : rendre ses concitoyens libres et heu-
reux, et que s'il pouvait atteindre ce but, il quitterait la
vie sans regrets. II recommanda la pratique de la vertu,
le respect de la loi, la boussole de tous les citoyens, engage
les soldats i observer la discipline, Its cultivateurs a fuir
'oisivete, la mire des vices, et promit, a la face du ciel, de
faire toutce qui ddpendait de lui, pour conserver l'union, la
paix et la tranquillity. II terminal sa harangue, en disant
que tout le people devait se prosterner devant le Cr6a-
teur de l'univers pour le remercier d'un bienfait aussi
pricieux que la constitution et cria ensuite : c Vivent a
jamais la Rdpublique frangaise et la constitution colonial. P
Apres ce discours les troupes crierent: K Vive le gou-
verneur. P Les fonctionnaires vinrent feliciter Toussaint,
en lui donnant I'accolade. Cinq coups de canons tires
de la place d'armes donnerent le signal aux forts et aux
bAtiments de la rade, qui tirerent chacun une salve de
vingt-trois coups. La salve de la r6publique Btait de
vingt-deux coups; en faisant tirer un coup de plus,
Toussaint voulait montrer qu'il 6tait plus grand que
cette r6publique. Le president du tribunal civil, Fou-
queau, un blanc, prononca un discours oi il comblait
Toussaint de louanges; il I'appelait sauveur et restaura-
teur de la colonies. L'on se rendit ensuite A l'6glise en-
tendre la messe, et aprbs la cer6monie religieuse, il y
eut un banquet au palais du gouverneur. La ville du






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s'il n'avait pas Wt6 utilement servi par les circonstances,
sa reputation efit te moins grande qu'elle ne l'a Wte.
Neanmoins, son gouvernement constitute la periode la
plus prospere d'Halti.
En pregnant possession du pouvoir, Boyer s'occupa
d'abord de mettre fin a l'existence de l'6tat de la
Grande-Anse. Le chef Goman s'etait tailld 18 une sorte
de principaut6, et a J6remie, sa capital, il partageait
son temps entire son harem et les plaisirs de la chasse,
tandis que ses sujets s'en allaient faire des razzias dans
la plus grande parties du Sud. Pour rbduire Goman, il
fallut employer toutes les forces de la republique, et
ravager son territoire, qui fat transformed en un v6ri-
table desert; a la fin de 1819, la Grande-Anse etait sou-
mise. Pendant que Boyer consolidait son autoritA,
Christophe voyait au contraire d6croltre la sienne.
Dans le courant de 1820, une insurrection 6clata a
Saint-Marc, et se propagea rapidement. Abandonn6 de.
tous les siens, Christophe, retire dans son chateau de
Sans-Souci, se fit tuer par un de ses gardes, pour ne
pas tomber au pouvoir de ses ennemis. Ainsi finit la
royaut6 6phb6mre de Henri Ier. Sa mort serait proba-
blement passee inapercue en France, sans la chanson
de Beranger : La mo't du roi Christophe ou note prdsentie
par la noblesse d'Haiti aux trois grands allies. Boyer, qui
se tenait au courant de ce qui se passait, s'avanga dans
le Nord avec un corps de troupes, avant qu'on est
donn6 un successeur A son rival. II fut revu partout
avec enthousiasme, et entra au Cap. Toute I'ancienne
parties frangaise de Saint-Domingue ne format plus
qu'up seul 4tat.






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16 pluvibse an 11 (4 fWvrier 1794) qui proclamait la
liberty de tous les esclaves, etait parvenu A Saint-
Domingue: il avait rendu sympathique le nom de la
France. Aussi, loin de trouver un appui chez les noirs,
les Anglais Rtaient obliges de repousser leurs attaques,
et dans ce but. ils avaient 6tabli de nombreux postes,
du c6te des mornes. Extinubes par la fatigue, les
troupes britanniques resistaient difficilement au climate,
et s'affaiblissaient tous les jours. Dans 1'espace de deux
mois, quarante officers et plus de six cents soldats
avaient succomb6; I'h6pital de Port-au-Prince 6tait
encombr6 de malades.
La possession de Saint-Domingue important trop aux
Anglais, pour qu'ils y renoncassent en presence de
quelques obstacles. Ils penserent pouvoir vaincre par
la corruption les resistances qu'ils rencontraient, et
eurent recours A des proc6dds indignes d'un people
civilis6. Le cabinet de Saint-James fit offrir A differentes
reprises cinquante mille 6cus au g6enral de Laveaux, et
essaya d'acheter Rigaud, en lui promettant trois mil-
lions de lives. De Laveaux repoussa avec indignation
ces propositions : Rigaud se montra 6galement incor-
ruptible, et en reponse aux invites A la trahison, il se
portait au secours de Jacmel et essayait, mais sans
succes, de s'emparer des abords de Port-au-Prince. Cet
Bchec, loin de le decourager, ne fit que l'irriter, et il
resolut de reprendre Tiburon. 11 r6unit A cet effet trois
mille homes, un brick et quatre goelettes. Dans le
courant de decembre 1794, Tiburon etait oblige de capi-
tuler, apres avoir r6siste quatre jours. Sa garnison.
forte de cinq cents combatants, la plupart des colons,






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ou tout au moins l'inviter A ne pas considdrer la cons-
titution comme un acte de rebellion, puisque des Fran-
-ais en 6taient les auteurs. En appelant des mulAtres a
singer A I'assemblee, Toussaint paraissait adopter une
nouvelle politique A leur 6gard. Jusqu'alors il ne leur
avait jamais cache son antipathie; depuis quelque
temps. il commengait A leur t6moigner quelque bien-
veillance. Dans la lutte future avec la metropole, les
sang-melds qui avaient Wtd vaincus par les noirs,
devaient tout naturellement favoriser l'expedition fran-
caise. Toussaint esperait qu'au moyen de quelques con-
cessions plus ou moins apparentes, il les rattacherait a
sa cause, et empkcherait ainsi la formation d'un parti
francais, capable de lui susciter des embarras.
L'assembl6e tout entire dtait A la devotion de
Toussaint. Aussi ses seances ne pouvaient Otre ora-
geuses. DWs le 9 mai, elle avait vote une constitution
de soixante-dix-sept articles. L'article 1" ddclarait
Saint-Domingue colonie francaise. L'article 3 abolissait
l'esclavage, et disait que tous les hommes noirs
naissaient libres et Francais dans la colonie. L'article 4
proclamait I'egalite devant la loi. L'article 6 reconnais-
sait A la religion catholique le droit d'etre publiquement
cxerc6e, a I'exclusion de toute autre. Les articles 14,
15, 16 et 17 s'occupaient de la culture, et maintenaient
le reglement en vigueur, qui attachait les noirs aux
plantations. L'introduction de nouveaux travailleurs
venant de l'Afrique, 6tait reconnue come urgente et
indispensable. Les autres articles de la constitution
avaient trait a I'administration de la colonie, A son
organisation d6partementale, municipal, judiciaire et






- 249 -


financiere. Toussaint-Louverture etait nomme gouver-
neur a vie avec la faculty de designer son successeur.
II nommait A tous les emplois, commandait I'arm6e et
correspondait directement avec la m6tropole. La durie
des functions de son successeur etait fixee A cinq ans;
mais on pouvait les proroger. Une assemblee compose
de dix ddputes continuait A se reunir; mais toutes ses
attributions se bornaient a voter ou A rejeter les lois
proposees par le gouverneur et a& mettre des vceux.
L'article 73 de la constitution maintenait les droits des
propri6taires absents sur leurs biens et leur facilitait
les moyens d'obtenir la main levee du sequestre. L'ar-
ticle 77 disait que la constitution devait 6tre soumise A
la sanction du gouvernement frangais; mais il ajoutait
que vu l'urgence de sortir du peril et le besoin de rdtablir la
culture, le gouverneur en chef itait autorisi et invite i la
faire mettre i execution.
Cette constitution reproduisait les doctrines sdpara-
tistes partagees par I'assemblee de Saint-Marc. II ne
faut pas s'en dtonner, lorsqu'on sait qu'elle avait pour
auteur le colon Borgella, autrefois d6putd A cette mdme
assemblee, et partisan de I'autonomie de Saint-Do-
mingue, la plus large et la plus complete. C'est en vain
que le discours preliminaire parlait d'attachement A la
France. L'lle de Saint-Domingue etait placee dans une
complete ind6pendance vis-A-vis de la metropole, qui ne
conservait plus qu'un droit de suzerainet6 exterieure,
une sorte de protectorat honorifique. La dictature de
Toussaint dtait definitivement consacree, et sa puissance
aussi absolue que celle d'un despite de l'Asie. Si I'es-
clavage etait aboli, une autre servitude lui dtait subs-






- 126 -


devenaient de plus en plus hardis, et hient6t les cam-
pagnes du Cap furent infestles de r6deurs. Le general
de Laveaux resolut d'aller les chasser; I'expedition
semblait chose facile. Malheureusement, les noirs
avaient EtW pr6venus de l'arrivee de nos troupes. Ils les
laisserents'avancer i mprudemment dans d'dpais fourr6s,
et A un moment donned, les accueillirent par une vive
fusillade. Nos soldats et les planteurs qui les accom-
pagnaient, lAchbrent pied en abandonnant leur artil-
lerie. Cet echec, resultant d'une panique, n'dtait rien
par lui-meme; mais son effet moral fut immense. Les
negres, don't beaucoup etaient disposes & ddposer les
armes, reprirent courage, et songerent A soutenir de
nouveau la lutte centre les blancs.
Les souvenirs que les commissaires avaient laisscs
au Cap etaient loin de leur dtre favorables. Avant de
partir pour Port-au-Prince, Sonthonax avait fait arreter
quatre membres de la commission provisoire, au sortir
d'un souper auquel il les avait invites, et en avait des-
titu6 deux autres. Leur crime 6tait d'avoir dmis, en
discutant une measure financire, des opinions contrai res
A la sienne. Aussi, en son absence, des ecrits pdrio-
diques n'avaient pas cess6 de denoncer les actes odieux
don't il s'6tait rendu l'auteur. Sur ces entrefaites, le
7 mai 1793, la frigate la Concorde arrivait dans le port
du Cap; elle amenait le general Galbaud nomm6 gou-
verneur de Saint-Domingue. Les colons s'empresserent
de lui adresser leurs plaintes sur les. abus de pouvoirs
don't s'6taient rendus coupables les commissaires civils.
Galbaud se montra tout dispose A les 6couter et A les
appuyer. Hcureuse de se sentir soutenue, la munici-






- 203 -


deux bataillons. Le 18 juin, le mulAtre Faubert, qui
Utait sorti de Mirogoane, vint I'attaquer, et, apres un
engagement assez vif, il s'emparait du Petit-Goave qu'il
livrait au pillage. Presque en mAme temps, le ge6nral
Geffrard enlevait le Grand-Goave que les noirs n'es-
sayerent pas meme de ddfendre. Si, a ce moment.
Rigaud avait pris vigoureusement I'offensive, peut-6tre
aurait-il change la face des choses, et arrWtI la fortune
de Toussaint. A Port-au-Prince, une parties de la popu
lation se prononcait pour Rigaud. A I'Arcahaye, A
Saint-Marc. aux Gonaives, dans le Nord, tous les anciens
libres, mulatres et nAgres, t4moignaient leurs sympa-
thies pour la cause du Sud. Rigaud ne sut pas profiter
de ces dispositions. Au lieu de se porter sur LBogane,
alors sans defense, il se retira aux Cayes, sans meme
songer A augmenter son armAe, qui 6tait de beaucoup
inferieure A celle de Toussaint. L'on eIt dit qu'il etait
paralyse.
En apprenant la prise du Grand et du Petit-Goave,
Toussaint, qui se trouvait aux Gonaives, avait rendu
un decret declarant Rigaud coupable du crime de rebel-
lion. Le 3 juillet, Roume lan.ait une proclamation, oa
apres avoir fait I'dloge de Toussaint, il declarait Rigaud
rebelle A l'autorite de la grande nation, et ordonnait la
levee en masse de tous les cultivateurs.
Des Gonaives, Toussaint s'6tait rendu A Port-au-
Prince, et en arrivant dans cette ville, son premier soin
avait Wte de disarmer la garde national don't les dispo-
sitions lui 4taient suspects. Puis il se livra A de vio-
lentes diatribes contre les mulAtres, et se donna partout
comme un Otre inspire par I'Esprit divin. Dans ce hut,





- 65 -


lution. Dans les deux parties 1'exaltation Btait extreme.
Pour le moment, le gouvernement semblait avoir
I'avantage. L'assembl6e colonial avait bien pour elle
la masse des planteurs et des petits blancs; mais aux
troupes r6gulieres, qui se disposaient A venir l'atta-
quer, elle n'avait A opposer que la petite garnison de
Saint-Marc. Ses partisans ne pouvaient arriver A temps
pour lui preter assistance. Aussi sa situation 6tait-elle
des plus critiques quand elle apprit que le vaisseau le
Liopard venait de se prononcer en sa faveur.
Le Liopard 6tait depuis quelque temps en rade de
Port-au-Prince. Son 6quipage avait Wte gagn6 A la
cause de I'assembl6e colonial par les soins du comity
provincial de I'Ouest. Le commandant de ce vaisseau,
le marquis de la GalissonniBre, qui se trouvait A terre
lors de la dissolution du comity, avait refuse de
reprendre son commandement, en voyant les disposi-
tions de ses matelots. Le second du bAtiment, qui 6tait
un cleble de Saint-Domingue, le baron de Santo-
Domingo, accept avec plaisir de le remplacer. Le
gouverneur donna I'ordre au Liopard de partir sur-le-
champ pour la France. Comme il ne se pressait pas
d'obbir. les batteries des forts se mirent en measure de
tirer dessus A boulets rouges. Le navire appareilla;
mais au lieu de s'en retourner en Europe, il vint
mouiller A Saint-Marc. L'equipage envoya son nouveau
commandant, de Santo-Domingo, faire acte d'obeis-
sance A I'assemblde et declarer en son nom que, pour sa
defense, il dtait prit a verser la dernikre goutte de son
sang.
Cette declaration inattendue et la mar.he des troupes






- 74 -


de I'Ouest et une parties de celles du Sud y adhererent.
Plus imbus que jamais de leurs pr6jug6s, les blancs
6taient exasp6rds par le d6cret de I'Assemble Consti-
tuante. qui accordait les droits politiques aux hommes
de couleur. II y eut un cri de col|re contre la metro-
pole. Le bruit court que Bordeaux allait envoyer un
corps de volontaires pour appuyer 1'ex6cution du
decret. Peu s'en fallut que, dans plusieurs villes, I'on
ne massacrAt les Bordelais qui s'y trouvaient. La plu-
part des paroisses, surtout celles de l'Ouest et du Sud,
envoycrent des addresses A la nouvelle municipality de
Port-au-Prince, et presque toutes ne cachaient plus
leurs tendances s6paratistes. Les addresses disaieot
a que l'Assemblee Constituante s'ctait ddgradde, que son
decret etait un crime. un parjure national, que la colonie
s'itait donnie autrefois i la France. et que les conditions du
trait rtant changes, le pace etait anmanti D. L'on se mon-
trait partout r6solu a resister A la metropole. Seule, la
ville du Cap semblait, en prodiguant A de Blanchelande
les honneurs dus A son rang, tenir pour la metropole.
L'assemblie du Nord avait fait c616brer un service
solennel en I'honneur de Mauduit, et requ les pompons
blancs fugitifs. Mais son autoritd se r6duisait A peu de
choses. Dans la province, plusieurs paroisses et, entire
autres, celle du Gros-Morne, avaient envoy leur adh6-
sion a Port-au-Prince; la fidMlit6 du regiment du Cap
itait douteuse. Aussi le gouverneur ne pouvait songer
a lutter contre Port-au-Prince, qui se sentait appuyi
par la grande majority des colons. Si dans le Nord il
existait un certain ordre, dans I'Ouest et dans le Sud
I'anarchie etait A peu pres complete.






- 375 -


Dans I'int6ret des Haltiens, il n'est pas A d6sirer que ce
soient les Atats-Unis, don't I'6gorsme est devenu prover-
bial, et chez qui le prdjug6 de couleur, indigne d'une
nation civilis6e, existe comme par le passe. De plus, les
proc6ds des Yankees nous sont connus. Leur domina-
tion a Saint-Domingue serait extermination de la race
haltienne. Ce que nous disons pour les etats-Unis, nous
le dirons pour 1'Angleterre. Quand nos voisins d'outre
Manche arrivent dans un pays, et qu'il' peuvent y
prendre pied, ils I'exploitent sans tr6ve et sans merci.
Leur philanthropic n'est qu'une feinte, et il suffit de les
voir a l'euvre. pour 6tre BdifiB a leur dgard. Depuis
quelque temps, I'Allemagne a d'assez nombreuses rela-
tions avec HaTti. N6anmoins, aucun lien s6rieux ne peut
exister entire le puissant empire germanique et la jeune
rdpublique franco-africaine. Les deux 6tats sont com-
pl6tement strangers l'un A I'autre; ils ne parent pas la
m6me langue, ne possedent pas la m6tne organisation,
et l'on peut dire qu'ils sont s6par6s par un abtme que
rien ne pourrait combler. C'est pourquoi une seule puis-
sance peut preter aux Haitiens, le concours don't ils ont
besoin. Cette puissance est la France.
La France n'est pas pour les HaTtiens une terre 6tran-
g6re; mieux que n'importe quelle puissance, elle peut
aider Haiti a se reliever, en lui apportant le concours de
son credit et de ses capitaux, et en I'assurant de la s6cu-
rite. HaTti pourrait d6s lors computer sur le lendemain.
Telle est la politique qui s'impose, politique qui sau-
verait Haiti. 9tant admis le project que nous venons
d'6noncer, il est evident que la nature des relations
entire la France et Haiti prendrait un caractere particu-






- 13 -


La principal ville de la colonies, le Cap-Frangais.
etait l'une des cites les plus brillantes de l'Amerique.
A la veille de la revolution, sa population atteignait
20,000 habitants, don't 5,000 blancs, 3,000 affranchis et
12,000 esclaves, sans computer la population flottante
qui variait entire 6 et 8,000 individus. La vie creole
s'y montrait dans toute sa splendeur et le luxe que les
Frangais y d6ployaient, laissait bien loin derriere lui,
les habitudes encore puritaines des villes de la Nou-
velle-Angleterre.
Lorsqu'on arrivait d'Europe, le Cap se pr6sentait
sous un aspect des plus riants. La ville etait bAtie au
pied d'une montagne et format un parall6logramme
ayant une lieue de long sur une demie de large. On
abordait A un quai magnifique, le quai Saint-Louis, oi
se trouvaient B l'ancre 5 ou 600 vaisseaux. C'6tait Ia que
s'ktait concentre le movement commercial. Si I'on p&-
ndtrait dans I'intcrieur de la ville, l'on 4tait surprise de
son aspect coquet. Les rues etaient tires au cordeau,
bordees de trottoirs en briques, ayant en moyenne
vingt-quatre pieds de large. Elles s6paraient 260 Ilots;
Schaque lot contenait quatre maisons et pr6sentait une
facade de 120 pieds. Les maisons dtaient en maVonnerie,
couvertes d'ardoises et Icurs murs blanchis au lait de
chaux. La plupart d'entre elles n'avaient qu'un rez-de-
chaussee et A peine en trouvait-on 200 ayant un Rtage.
Leur distribution etait commode et appropriee au cli-
mat. Elles etaient entour(es d'une cour spacieuse, or-
nees d'une v6randah, plantee d'orangers et de bana-
niers. a I'omnlre desquels on venait s'asseoir dans la
soiree et parler des evenements du jour.






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SCes maladies prirent tout a coup un caractere ef-
frayant. Leurs victims devinrent de plus en plus nom-
breuses, si bien que pour dissimuler l'importance du
fleau, ou tout au moins en attenuer les effects, it fallout
renoneer A rendre les derniers honneurs aux morts. Des
tombereaux faisaient pendant la nuit leur ronde lugubre,
et ramassaient dans ehaque rue les morts que l'on mettait
aux portes des maisons. Les cas foudroyants se multi-
pliaient, et si la metropole ne se hatait pas d'envoyer
des secours, il 6tait & craindre de voir notre armne r&
duite A un effectif de quelques centaines d'hommes.
Leclerc n'envisageait pas cette perspective sans effroi.
d'autant plus que Toussaint avait toujours compt6 sur
le climate, pour se debarrasser des Francais. De sa resi-
dence, ii eontinuait d'entretenir des relations avee les
chefs de bandes, qui tenaient encore la champagne, et son
autorit6, quoique occulte, contrebalangait celle du ca-
pitaine general.
Toussaint s'ktait retire, apres sa soumission, sur l'une
de ses terres, A l'habitation d'Ennery, dans les environs
des Gonalves. LA, il n'attendait que le moment favo-
rable pour recommencer la guerre. Des propos indis-
crets, iehappos aux cultivateurs des environs, ne lais-
saient aucun doute sur ses intentions. II tait decide
que l'insurrection &elaterait au mois d'aout. Tous les
noirs, qui composaient la garde d'honneur de I'ancien
dictateur, 6taient venus le rejoindre, et sons le pr6texte
de se livrer A la culture, s'dtaient fixes dans le voisi-
nage. L'on savait que leur nombre s'dlevait a 1,800.
Toussaint avait ainsi sous la main, une force assez im-
posante; il fallait s'attendre incessamment A le voir






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premier consul ne cedait pas aux criailleries de la faction
colonial, comme on le lui a reproch6; il accomplissait
une oeuvre national.
Une autre raison en faveur de l'exp6dition de Saint-
Domingue 6tait le movement qui se produisait alors
en France. La politique colonial 6tait A l'ordre du
jour. Nous avions 6td obliges d'6vacuer l'igypte; mais
l'on nous avait restitu6 PondichBry, la Guyane et cede
la Louisiane. Le general Decain avait Wte envoy dans
I'Inde. Le premier consul songeait a charger Pichegru
de fonder une grande colonie dans la Guyane, et A
confier la Louisiane A Bernadotte '. Il n6gociait avec
l'Espagne la cession de la Floride, en Bchange du
duch6 de Parme. La reprise de Saint-Domingue s'im-
posait. La France jouissait de la paix, et avait r6uni A
son territoire la Belgique, la rive gauche du Rhin
et le Pi6mont. Son nouveau gouvernement, d6si-
reux de reliever son commerce maritime, voulait lui
rendre son ancienne prosperity colonial. Saint-Do-
mingue 6tait la premiere terre of il devait porter ses
efforts.
Nous nous rappelons que l'agent du Directoire, le
general H6douville, avait Wet obliged, en presence des
menaces de Toussaint, de quitter la colonie; il 6tait
arrive en France A la fin de 1798. Le Directoire, qui se
preparait A resister A une coalition, ne pouvait alors
s'occuper de Saint-Domingue. Pen apres le 18 brumaire,


I En presence des conditions de Bernadotte qui voulait une
sorte de vice-royaut6, le premier consul s'adressa au g6enral
Victor, le future duc de Bellune.






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un nouvel Rtat de choses. et il 6tait facile de constater
que sa force devenait de plus en plus irresistible. La
colonie 6tait i la veille de subir une transformation
plus ou moins complete, et vouloir le nier, ce serait
refuser de se rendre A l'Nvidence.
La revolution d'Amerique, don't le r6sultat avait Wtc
d'6manciper les colonies anglaises, avait eu un grand
retentissement A Saint-Domingue. DWs le debut de la
guerre, les colons avaient t6moign6 leurs sympathies
aux insurgents. Plusieurs d'entre eux avaient pris part
A la lutte et combattu pour l'independance des Etats-
Unis dans les troupes du general Rochambeau, ou avec
les volontaires de Lafayette. De retour dans la colonie,
ils avaient racont6 les E6vnements don't ils avaient WtB
tdmoins. Les colons savaient que les habitants de la
Nouvelle-Angleterre et de la Virginie, apres avoir refuse
de payer des taxes imposees par le gouvernement de
la metropole, s'6taient soulevss. avaient conquis leur
inddpendance et fond6 une jeune republique don't
I'avenir semblait devoir dtre des plus brillants. L'dman-
cipation de l'Amerique qui, tout d'abord, leur avait
paru chose extraordinaire, leur semblait toute natu-
relle, et pour beaucoup, le jour oh Saint-Domingue
s'6manciperait de la metropole, n'6tait peut-ktre pas
fort 6loignC. Cette idee n'etait pas particulibre a nos
compatriotes des Antilles. On la retrouvait dans les
possessions espagnoles. En 1780, le Perou s'6tait sou-
lev6 contre I'Espagne. Peu apres le trait de Paris de
1783, le comte d'Aranda qui y avait pris part en quality
de n6gociateur au nom du cabinet de Madrid, exposait
dans une lettre au roi Charles III, la situation du Mexique






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confiance qu'il avait dans La cause de sa race: a En me
renversant, on W'a abattu i Sain-Doningue que le troxn de
I'arbre de la ibertd des noirs; il poussera par les racines,
parce qu'elles sont profondes et nombreases.
Le gn6Bral Leclerc accord au prisonnier la faveur
d'6tre r6uni a sa famille. Le 15 juin, le idros levait
I'anere, et le lt juillet it entrait en trade de Brest. Tous-
saint fut conduit a Paris, et ensuite au fort de Joux
qu'un arretd consulaire du 26 juillet 1802 avait design
comme devant Atre sa prison. Sa eaptivitB ne devait
pas Otre de longue dur6e. Habitud au soleil des Antilles,
il ne put supporter notre climate Crisp6 par le froid,
rong6 par les regrets, il mourut le 7 avril 1803, dix
mois apres son arrestation. Plusieurs versions ont cir-
culA sur les circonstances de sa mort, et certain ont
voulu l'attribuer A un empoisonnement. II a dt6 bien
ktabli qu'il suceomba A use attaque d'apoplexie. Le
commandant Amiot, en entrant le matin, le 7 avril 1803,
dans son cachot, le trouva sans vie, assis sur une chaise,
pros du feu. la tote appuyee contre la cheminde. II fut
inhuman dans un caveau de la forteresse 1. Nous avons
sulfisamment parl de Toussaint; sa personnalit& est
loin de nous Wtre sympathique. Pour arriver A son but,
Toussaint ne reculait devant aueune atrocit ; aussi
s'est-il rendu I'auteur de nombreux crimes, et plusieurs
milliers de blames et de mulAtres furent gorges par ses


I Plus tard, son fils Isaae qui avait fixed sa residence i Bor-
deaux le fit exhumer et transporter dlns le cimetiere de cette
ville.






- 261 -


et que les g6enraux Dessalines et Christophe, devenus
les partisans des blancs, y avaient consent. Ces ru-
meurs prenaient chaque jour de la consistance, et ii
fallait s'attendre A une revolte. L'on a dit que Moyses
organisa lui-meme I'insurrection, qui eclata dans la
nuit du 29 au 30 octobre 1801, en parcourant la plaine
du Cap avec plusieurs centaines de cavaliers. Des
troubles eurent lieu dans presque tout le d6partement
du Nord, mais principalement dans la plaine du Limbd
od les noirs 6gorgerent 300 blancs. Des bandes vinrent
meme jusqu'aux portes du Cap. II etait bien evident
que cette sedition ne pouvait avoir de suites serieuses.
Elle manquait d'unite, et n'avait a sa tAte aucun chef
r6el et visible ; le gouvernement de Toussaint 6tait
d'ailleurs encore trop solide, pour Utre renvers6 par
une emeute locale. Du reste, le g6ndral Christophe, qui
commandait au Cap, en l'absence de Moyses, alors A la
Marmelade, avait agi avec vigueur, et un officer blanc,
le major Barada, I'avait 6nergiquement second. Tous
deux s'etaient ports & la rencontre des r6volt6s, avec
la garnison, et les avaient contraints a se retire. L'in-
surrection, n'ayant pu s'emparer de la capital de la
province, etait reduite A des bandes isol6es, incapable
de soutenir une lutte prolongee.
En apprenant la r6volte, Toussaint 6tait accouru dans
le Nord, et sur son ordre, Dessalines s'y 6tait porter
avec des troupes. Les insurggs effray6s rentrerent dans
le devoir. Ceux, qui n'avaient pas eu le temps de re-
gagner leurs plantations, furent fusill6s ou bayonnettis.
L'agitation disparut, comme par enchantement. Pour
expliquer leur conduite, les noirs d4claraient qu'on les






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nous serions parvenus A capture l'ancien dictateur. II
important qu'il fft conduit en France, et il ne fallait A
aucun prix lui permettre le sejour dans la colonie.
C'est cependant ce que fit Leclerc, qui allait bientbt
traiter avec lui de puissance A puissance. La conduit
du g6ndral fut incomprehensible, et 1'on est A se
demander si, A ce moment, le g6ndral n'6tait pas dejA
malade ou affaibli par le climate.
Toussaint ne pouvait plus garder d'illusions sur la
situation pr6sente; tout ce qu'il voulait, c'6tait de
gagner du temps, et attendre une occasion favorable,
ponr recommencer la lutte. Parmi les blancs qu'il tral-
nait A sa suite, se trouvait le chef de brigade Sabes
que nous avions envoy en parlementaire A notre arri-
vee A Port-au Prince. Toussaint se servit de lui come
intermediaire, et le charge de rcmettre au gIneral
Leclerc une lettre, ot il faisait connaltre la douleur
qu'il 6prouvait de continue une guerre sans objet et
sans but, et laissait entrevoir qu'il 6tait encore possible
d'entrcr en pourparlers avec lui. II terminait en disant,
que quelles que fussent les ressour'es de I'armre francaise, il
serait ton.jour.s asses fort et assez puissant pour bruler.
ravager, et cendre chernement sa vie, qui avait ite aussi quel-
quefois utile i la mere patrie. A ces insolentes provoca-
tions, Leclere repondit A Toussaint. que lui et ses g6nm-
raux n'avaient rien A craindre pour leur conduite per-
sonnelle, que l'oubli itait jet: sur Saint-Domingue. II
ajoutait que s'il voulait se soumettre A la rEpublique,
il serait libre de se retire sur telle de ses habitations,
qui lui conviendrait le mieux, oi il pourrait aider Ies
Francais de ses conseils. Le general Leclerc terminait





- 206t -


surtout d& sa haine les homines de couleur, il prit ses
precautions vis-A-vis des blancs. II leur ordonna de se
rEunir au Cap, et en choisit un certain nombre pour
renforcer son armbe. II se procurait ainsi des otages
qui, A un moment donn6, pouvaient lui Otre utiles. Tous
les 6crits publiCs a Saint-Domingue furent soumis A une
surveillance des plus rigoureuses. Pour tout ce qui con-
cernait la guerre, ils devaient se borner A transcrire
les rapports officials, sans se permettre aucun commen-
taire. Le gouvernement de Toussaint dtait une dictature
dont'I'arbitraire ne laissait rien A desirer.
Sit6t que Toussaint eut reprim6 les insurrections
dans le Nord et I'Ouest, il songea A aller reduire le Sud.
Moyses avait Wtd nomm6 commandant des troupes du
Nord, et Dessalines, plact A la t6te de I'armde destine
A entrer en champagne, avait, sous ses ordres, Chris-
tophe, Laplume et Clervaux. Toussaint s'6tait rendu A
LUogane pour active les operations; mais auparavant
il avait sign une convention commercial avec les
Etats-Unis et un trait avec l'Angleterre. II s'engageait
A ne rien entreprendre contre la Jamarque oh les noirs
donnaient des inqui6tudes aux planteurs, et autorisait
les navires anglais A venir au Cap et A Port-au-Prince.
Roume s'6tait empress de ratifier ces traits et, par
sa conduite, ii se rendait coupable d'une veritable
trahison. Toussait avait le champ libre, et pouvait
agir.
Dans le Sud. les hommes de couleur s'6taient pr6par6s
A soutenir la guerre. Malhoureusement, ils 6taient res-
tUs sur la defensive, perdant un temps considerable, et.
de plus, ils avaient commis de nombreuses fautes qu'ils






- 243 -


Ce luxe lui Btait necessaire, puisqu'il servait a la rapi-
diti de sa march et facilitait son administration.
Toussaint avait compris qu'il ne pouvait avoir con-
fiance que dans lui-meme. Dispos6 a se croire toujours
trompe, il sentait le besoin de se rendre impenetrable,
et la dissimulation 6tait le fond de son caractere. On
ne savait jamais ce qu'il faisait, s'il partait, s'il restait,
o6 ii allait, d'od il venait. Souvent, on publiait qu'ii
4tait au Cap, et il 6tait a Port-au-Prince. Lorsqu'on le
croyait a Port-au-Prince, il etait auxCayes. Quelquefois,
on le voyait partir en voiture de voyage; mais A
quelques lieues du point de depart, il quittait sa voi-
ture, qui continuait sa route, toujours escortee par ses
guides. Quant a lui, il montait a cheval avec quelques
officers, et allait faire des excursions la o& il n'6tait pas
attend, avec une rapidity incroyable. Sur une sell
frangaise, I'on posait un oreiller de plumes sur lequel
on plagait Toussaint, et il lui arrivait souvent d4 faire,
sans d6brider, quarante a cinquante lieues. Sa vitesse
ordinaire etait de cinq lieues A l'heure. La plupart du
temps, il laissait son escorted derriere lui, et arrivait
seulement avec ses deux trompettes auxquels ii avait
soin de donner d'excellents chevaux.
L'une des grades qualit6s de Toussaint, c'est qu'il
connaissait & merveille le theatre sur lequel il operait,
ainsi que la population qu'il avait a gouverner, quelle
que fNt sa couleur. Se trouvait-il avec des blancs, des
planteurs, ii flattait leur vanity, leurs pr6jug6s, mettait
son influence a leur service, et se posait en d6fenseur des
int6rets des proprietaires. Tous les blancs, qui 6taient
revenues a Saint-Domingue, et etaient rentrds en posses-














349 -

pagne pour conserver Cuba I En 1802, il dtait tout na- .
turel que le gouvernement frangais, qui venait de con-
clure une paix glorieuse, voulit reprendre une colonie,
qui faisait autrefois la richesse et la prosperitd de la
m6tropole.






- 181 -


ce qu'il voulait. Quand il eut r6uni ses bandes, ii entra
en champagne et, au mois d'avril 1797, ii se dirigeait
vers le Mirehalais.
Les Anglais abandonnerent le Mirebalais, sans essayer
de le defendre, ainsi que les rives de I'Artibonite, pour
se concentrer dans la plaine du Cul-de-Sac. Toussaint
tit fire une battue dans les montagnes des Grands-
Bois, sachant bien qu'il n'y trouverait aucun ennemi.
En mdme temps, conform6ment A ses ordres, le general
Laplume simulait dans I'Ouest une attaque sur la
colline de la RiviBre-Froide, et se bornait A bruler une
quantitO effroyable de poudre. La champagne 6tait ter-
minde. Toussaint se vantait de ses victoires avec une
outrecuidance sans pareille. Dans une lettre adress6e A
de Laveaux, il racontait ses prouesses et ses balailles,
et annoncait que, prochainement, la colonies serait
purge des hordes tyranniques des Anglais qui infectaient
encore son territoire. t Alors, disait-il, a la France et
Saiat- Domingue ne formeraient plus qu'uue seule famille. P
11 ajoutait qu'on pouvait computer sur lui et que tous
les noirs 6taient de bons republicans.
Les commissaires se flattaient encore de gagner
Toussaint et. dans cc but, ils lui confererent le titre de
g6ndral en chef de I'armee de Saint-Domingue. C'Rtait
reconnaltre le fait accompli et, a cette occasion. une
fete solennelle eut lieu au Cap le 1" mai 1797. Tous-
saint fut invest du commandement des troupes en
presence de la population. 11 prononCa un discours oA
il parlait du feu sacred de la liberty, des ennemis de la colo-
nie. des droits de I'homme, et sitot la ceremonie terminde,






- 172 -


se rendre & Saint-Domingue. Cette commission compre-
nait cinq membres: Sonthonax, Giraud, Leblanc,
Roume et Raymond; ce dernier 6tait un homme de cou-
leur. Roume devait se rendre a Santo-Domingo, pour y
representer la France jusqu'au moment oh nous pren-
drions possession de la parties espagnole. Les commis-
saires d6barquerent au Cap le II mai 1796; leur titre
official 6tait celui de commissaires ddldguis aux Iles sous
le Vent. L'escadre, qui les amenait, comprenait deux
vaisseaux, deux frigates, plusieurs transports et por-
tait trois mille hommes avec plusieurs gendraux, parmi
lesquels se trouvaient Rochambeau et Desfourneaux.
Les commissaires furent regus avec solennitM, en leur
quality de representants de la metropole. Les tristes
souvenirs que Sonthonax avait laiss6s au Cap dtaient
loin d'etre effaces, et son attitude ne faisait pas suppo-
ser qu'il avait modified ses dispositions. A peine Btait-il
arrive, qu'il ordonnait a Villate de venir devant la
commission rendre compete de sa conduite. Villate ob6it,
et a son entree dans la ville une multitude se pressait
sur son passage aux cris de : a Vive la Republique I vive
Villate, le sauveur du Cap I Cette ovation exaspera de
Laveaux, qui rassembla un escadron de cavalerie, et
s'en vint charger avec furie la foule, principalement
compose de femmes; quarante-cinq d'entre elles furent
blesses plus ou moins grievement. AprBs cette action,
don't il se vanta comme d'une prouesse, de Laveaux
dcrivit qu'il avait Wt6 obliged de dissiper un attroupement
qui allait deveair criminal Villate essaya, mais en vain,
de disculper ses actes; il fut embarqu6 pour la France,






- 372 -


dans I'Ouest et dans le Sad, la propriet6 est assez mor-
celde. Tel est le bilan agricole de notre ancienne colo-
nie, et il n'est pas brilliant.
Les causes de cette inferioriti sont au nombre de
plusieurs; mais la principal provient des troubles qui
depuis cinquante ans, n'ont pas cesse de se produire
dans le pays, et lui enlevent sa vitality. La guerre
civil vient periodiquement ravager les diffirentes par-
ties du territoire; aussi personnel ne cherche A amblio-
rer ce qui existe ou & accomplir un progr&s, quel qu'il
soit. La raison en est bien simple. Tout Hantien salt
trop, qu'en temps de revolution, sa propriet6 ne sera
pas respectie, et qu'elle sera detruite on confisqube, s'il
se trouve parmi les vaincus. Partout, c'est I'abandon
le plus complete. Les voies de communication sont des
plus difectueuses. On en est encore aux anciennes
routes des Frangais que Fon entretient a peine aujour-
d'hui, et I'on n'en a construit aucune depuis I'ind6pen-
dance. Le premier kilometre de chemin de fer est
encore a construire. Si bien que, par suite de la diffi-
cult6 des communications, les villes de Port-au-Prince,
du Cap, des Cayes sont isoldes les unes des autres.
Tout est A crier & Haiti. En outre, ce qui ajoute aux
difficulties, c'est un esprit de communism rdpandu dans
certain districts o& le people considrre les plantations,
comme lui appartenant on tout au moins comme des
nulluis. A Haiti, I'on n'est jamais shr du lendemain.
Aussi, ne faut-il pas s'etonner du triste Atat de I'agri-
culture.
Avec ses resources, HaTti devrait voir ses transac-
tions augmenter de jour en jour, et ses ports de Port






- 186 -.


et des mulatres. Un diplomat, tant soit peu habile,
aurait su tirer parti de la situation, se serait appuy6
sur les hommes de couleur, et avec leur concours aurait
rdtabli l'autorit6 de la France. Malheureusement, Hedou-
ville etait incapable de prendre une resolution. II laissa
partir Rigaud fort content de sa reception, mais sans
s'dtre concert avec lui. Toussaint restait tout-puis-
sant.
A Saint-Domingue, les Anglais 6taient toujours sur
la defensive. Les premiers mois de 1798 s'6taient passes
en escarmouches sans importance, que Toussaint ap-
pelait pompeusement des batailles ranges. Laplume
se montrait frequemment avec ses bands, dans les en-
virons de Port-au-Prince et ravageait la plaine du Cul-
de-Sac. Dessalines et Christophe avaient voulu enlever
I'Arcahaye; mais la petite garnison de cette bourgade
les avait mis en diroute. C'Btait une guerre sans
rdsultats, et le general Whyte, qui voyait pour ainsi
dire fondre ses regiments sous l'influence du climate, ne
cessait d'dcrire A Londres qu'il 6tait inutile de continue
une champagne aussi meurtriere que dispendieuse. Au
mois d'avril 1798, le g6enral Maitland arrivait A Port-
au-Prince, avec de nouvelles instructions du cabinet de
Saint-James. Ce militaire ne tarda pas A se convaincre
que la conqudte de Saint-Domingue 6tait impossible
pour le moment, et que la poursuite de cette entreprise
constituait une veritable folie. Pour lui, le meilleur
parti A prendre, c'4tait de se retire et de traiter avec
les negres.
Maitland pensait pouvoir s6duire Toussaint, en lui
faisant entendre que le gouvernement britannique son-






- 37C -


lier et, pour les regler, un traitl devrait Atre signed entire
les deux pays. Quelles seraient les clauses de ce traits ?
II ne nous appartient pas de les 6numbrer. Nean-
moins, il nous semble que ce traits devrait avoir
pour resultat I'Atablissement d'une sorte de protec-
torat de la France sur Haiti. La France reprdsenterait
Haiti dans ses relations ext6rieures, et aurait & Port-
au-Prince un resident don't les attributions seraient
analogues a celles de notre ministry, a Tananarive. De
plus la propriety serait accessible aux blancs. Avec la
protection de la France, Haiti n'aurait plus rien & re-
douter du dehors, et verrait renaltre sa prosperity,
grace A l'influence de nos capitaux. Des commercants,
des ing6nieurs iraient s'6tablir sur son territoire. et
chaque jour I'union entire les deux peuples deviendrait
plus intime. Que les HaTtiens soient bien convaincus
que la France est la seule puissance sur laquelle ils
peuvent computer. Elle, seule, saura, tout en sauvegar-
dant leur autonomie, les mettre en 6tat de tirer parti de
leur lie appelge naguere, et & just titre, la reine des
Antille.
Que les HaTtiens ne se fassent aucune illusion sur le
danger qui les menace. Ce danger, de plus en plus
imminent, vient des Etats-Unis. Jadis, il Rtait de mode
en France de s'engouer pour la grande r6publique
ambricaine. Aujourd'hui, cette politique A court vue
a fait son temps. La puissance toujours croissante des
Etats-Unis, qui competent maintenant soixante-cinq mil-
lions d'habitants, constitute un peril, et pour I'Europe
et pour I'Ambrique. Nos descendants nous mandiront
plus tard de n'avoir pas su le conjurer.






- 144 -


y avait envoy. La plus grande parties de la province
de I'Ouest 6tait perdue pour nous.
Sitbt que les defections eurent commence A se pro-
duire, Sonthonax avait essay de terroriser la popula-
tion. C'est ainsi qu'il avait ordonn6 d'incendier les
quarters que l'on serait oblige d'abandonner. Cette
inesure avait pouss l1'exasp6ration a son comble; si
bien que Polverel 6crivait A son coll6gue : c La scdldra-
tesse des ennemis de la liberty ne ldgitime pas des reprd-
sailles que vous qualifez vous-mime d'atrocitis, lorsque la
nicessite de la defense ne les rend pas indispensables. J'ai
dit que je vous croyais sincere; peut-Atre n'y aurait-il pas
viagt personnel dans la colonie qui pensent comme moi. Les
rivoltis diront ce qu'ils disent de)i : Southonax ne respire
que le fen : le feu le suit partout; it a donnd l'ordre de
tout brmder en cas de retraite forcde..... De la a l'ordre d'in-
cendier le Cap, it n'y a pas loin. ,
Sonthonax ne songeait qu'A irriter les colons. Sachant
combien la population de Port-au-Prince lui 6tait hos-
tile, il voulut la terroriser par I'aspect journalier des
supplices : une guillotine fut 6levie sur la principal
place de la ville. Mais cette innovation, empruntee A la
m6tropole, rendit encore plus odieuse I'autorit6 du
commissaire. Une seule execution eut lieu, et la victim
6tait un blanc. Loin d'approuver ce nouveau mode de
gouvernement, alors en usage en France, les nOgres
indignes se souleverent et briserent l'affreuse machine,
appclee A decimer la population. Sonthonax n'en con-
tinua pas moins a appliquer son systeme. Les blancs et
les anciens libres 6taient d6sarmis, et leurs armes
passaient dans les mains des anciens esclaves. La plain






- 320 -


L'on fut desagreablement surprise du contraire. De
violentes recriminations s'6levaient de tous c6tks contre
les mulAtres et les negres, et l'on se demandait pour-
quoi, 1'on n'en finissait pas une bonne fois avec eux.
Tous ces propos, transports, r6p6tes A Saint-Domingue,
devenaient en quelque sorte des menaces pour la popu-
lation de couleur. Le premier consul n'6tait pas home
a se laisser influence par des paroles plus ou moins
inconsiderees. Mais la fatality voulut qu'il parAt s'y
associer dans une certain measure. Fatigue de voir la
guerre s'6terniser & Saint-Domingue, dUplorant le sacri-
fice de nos plus belles divisions de l'armee du Rhin,
Bonaparte ne dissimulait pas son mecontentement. II
se doutait de la mauvaise direction donnee aux affairs
coloniales, et il lui arriva un jour de dire, dans un
movement de colere, qu'il voudrait bien voir, dans toute
l'Europe, les amis des noirs, la tWte couronnie d'un oile.
Ce mot, quoique ne cachant aucune intention, fut d'au-
tant plus mal interpreted qu'un arrdte consulaire, du
2juillet 1802, revenant aux ordonnances de Louis XVI,
ddfendait aux hommes de couleur et aux noirs d'entrer
i l'avenir sur le territoire continental, sans une autorisa-
tion spdciale. Cet arrdt6, qui 6tait une maladresse,
donna lieu A de nombreux commentaires, et 1'on vou-
lut en d6duire, bien a tort, que le premier consul avait
l'intention de rdtablir I'ancien regime Saint-Domingue.
En 1798, des troubles avaient Mclat &a la Guadeloupe.
Les noirs en avaient profit pour se soulever et con-
querir leur emancipation. En 1802, le contre-amiral
Lacosse et le g6n6ral Richepanse avaient debarqu6 dans
l'lle avec quelques troupes pour reduire les mutins;






- 94 -


les homes de couleur, et ces derniers avaient arm6
lears eslaves et temaient la champagne. Telle etait la
situation de la colonie, lorsqu'on y apprit I'arrivie des
commissaires civils envoys par l'Assemble Consti-
tuante.
En France, I'on ne connaissait que vaguement ce qui
se passait a Saint-Domingue. La discussion oA l'abb6
Maury prit la parole, avait attire I'attention sur les
Antilles. L'Assemblee Constituante savait que les
homes de couleur revendiquaient les droits poli-
tiques; mais elle ignorait I'insurrection des esclaves.
Elle d&cida que, conformmient au decret du jer f6-
vrier 1791, trois commissaires seraient envoys A Saint-
Domingue pour y maintenir I'ordre et la tranguilliti
publique. Ces trois commissaires etaient Roume, Mirbeck
et Saint-Leger. Les deux premiers avaient WtB avocats
au parlement de Paris, et le troisieme ktait un medecin
irlandais, au service de la France. Its debarquerent au
Cap, A la fin de novembre 1791, et leur 6tonnement fut
extreme en apprenant ce qui se passait. Lorsqu'ils
avaient Utd nomm6s, ils avaient recu des instructions
pour I'ex6cution du decret du 13 mai, qui donnait les
droits politiques aux homes de couleur. Le decret du
24 septembre 6tant venu rapporter celui du 15 mai, leur
mission devenait tout autre; elle 6tait, du reste, des
plus difticiles A remplir. A la fois suspects aux blancs
qui voyaient en eux des agents de la metropole, et aux
mulAtres qui leur reprochaient de leur enlever les
droits civiques, leur politique devait Otre forcement
incertaine.
Les commissaires furent recus avec respect. Sit6t






-4-


an quarter, et A la tWte de chaque quarter, il y avait
un officer qui avait le titre de commandant. La paroisse
etait la principal division de la colonie. L'on en
comptait cinquante-deux : vingt-et-une dans le Nord,
dix-sept dans l'Ouest et quatorze dans le Sud '. Une
paroisse avait en moyenne huit ou dix lieues de long
sur six ou sept de large; l'on y distinguait la plaine et
les mornes. La plaine etait de beaucoup la mieux cul-
tiv6e et la plus habit4e, tandis que les mornes,' qui
formaient la region montagneuse, 6taient, en grande
parties, desertes et couvertes de forts. La population
6tait loin d'etre dgalement rdpartie entire les diff4rentes
paroisses ; quelques-unes n'avaient que 4 A 5,000
habitants, tandis que d'autres en comptaient jusqu'A
25,000. Elles 6taient administrdes par des officers, des
majors dans les villes, des aides-majors dans les
bourgs, nommds par le gouverneur g6n6ral. Aucune
paroisse, quelle que fdt son importance, ne possedait
une organisation municipal.

I Les paroisses 6taient dans la parties du Nord : Fort-
Dauphin, Ouanaminthe, Vallitre, le Terrier-Rouge, le Trou,
Limonade, Sainte-Rose, Saint-Louis-du-Marin, le Dondon, Mar-
melade, la Petite-Anse, le Cap-FranQais', la Plaine du Nord,
1'Acul, le Limbb, Plaisance, Port-Margot, le Borgne, le Gros-
Morne, Saint-Louis-du-Nord, Port-de-Paix.
Dans la parties de I'Ouest : Jean-Rabel, le mble Saint-Nicolas,
Bombardopolis, Port-a-Piment, les Gonalves, la Petite-RiviBre,
les Verrettes, Saint-Marc, le Mirebalais, I'Arcahaye, la Croix-aux-
Bouquets, Port-au-Prince, LUogane, Grand-Goave, les Cayes-de-
Jacmel, Jacmel, Bainet.
Dans la parties du Sud : le Petit-Goave, le Fonds-des-N1gres,
I'Anse-V-Veau, Petit-Trou, I'Acquin, Saint-Louis, Cavaillon, les
Cayes, Torbec, Port-Salut, les C6teaux, le Cap-Tiburon, le Cap-
Dalmarie, Jeremie.






- 231 -


le sauveur. qui devait les protkger contre leurs anciens
esclaves. Les noirs avaient pour lui un enthousiasme
sans bornes, et lui ob6issaient aveuglement. Seuls, les
hommes de couleur lui etaient hostiles; mais ils 6taient
impuissants. Ce qui fit la force de Toussaint, c'est qu'il
comprit imm6diatement la situation. Sachant bien
qu'avec les n6gres seuls, il ne pouvait rien fonder, ii
s'attacha A gagner les colons, mdme ceux qui s'6taient
montr6s les plus imbus des pr6juges de couleur, et il
ne n6gligea rien pour arriver A ce but.
En s'emparant du pouvoir et en substituant son auto-
rite A celle de la m6tropole, Toussaint s'6tait content
de la qualification de gouverneur general. II se donnait
ainsi une apparence de 16gitimit6. II avait Wtr nommn,
par le gouvernement francais, commandant des troupes
de Saint-Domingue, et charge de defendre la colonies.
L'on ne pouvait, A la rigueur, I'accuser d'usurpation.
Quoiqu'il n'eAt pas le titre de roi, il en avait la puis-
sance, et jamais monarque ne fut plus absolu. Son
gouvernement etait le despotisme le plus complete, mais
un despotisme kclair6.
Un gouvernement qui se fonde a besoin de s'appuyer
sur une force militaire. Toussaint comprenait, mieux
que personnel, cette necessite. et aussi s'6tait-il.attache
A former une armee permanent. II y etait facilement
arrive. A Saint-Domingue, A la suite de la guerre civil,
il s'6tait fait un partage entire la population don't une
parties montrait des aptitudes guerrieres, tandis que
i'autre, ouvriere et agricole, moins portde aux armes,
6tait plus facile A ramener A la culture. Naturellement,
la premiere 6tait dix fois moins nombreuse que la






- 270 -


expedition & Saint-Domingue, et le language qu'il tint
au Conseil d'Etat, A la seance du 12 mars 1803, le
prouve. Cette idWe ne lui 6tait pas personnelle. Toute
la France se pronongait Bnergiquement pour la reprise
de notre ancienne colonie. Les colons reclamaient leurs
propriet6s. Dans les ports, les armateurs se rappelaient
le commerce qu'ils faisaient naguere avec Saint-
Domingue. Dans les villes de l'intbrieur, beaucoup de
bourgeois y voyaient un ddbouch6 ouvert A I'activite
de leurs enfants. Partout l'on r6p6tait que du moment
que nous aurions repris Saint-Domingue, nous serious
assures de ne plus manquer des products tropicaux, le
sucre et le caf6, don't la consommation augmentait de
plus en plus. Nous avions de nombreuses troupes dis-
ponibles, et quantity d'officiers, d6jA fatigues des loisirs
de la paix, demandaient A faire parties du corps expedi-
tionnaire, afin de se procurer des titres A l'avancement.
Plusieurs d'entre eux esperaient pouvoir trouver A
Saint-Domingue I'occasion d'6pouser quelque veuve ou
fille de riche colon, et finir leurs jours en menant
I'existence plus ou moins opulente de planteur. Les
hommes de couleur, refugibs en France depuis la
victoire de Toussaint, demandaient 1'exp6dition avec
instance. L'expedition etait r4clambe par I'opinion
publique, et jamais une entreprise n'eut Jieu avec un
assentiment aussi unanime que celui qu'elle rencontra
dans le pays.
Depuis plusieurs mois, I'on remarquait une grande
activity dans les ports de Brest, de Rochefort, de
Lorient, de Toulon, de Cadix, pour armer des bAtiments,
en construire de nouveaux, et recruter des dquipages.






- 183 -


nnmbreux 6tat-major et le somma de partir. Pour le
decider, il se rendit A la Petite-Anse, y fit tirer le canon
d'alarme, r6unit plusieurs milliers de negres et menaga
de mettre, avec ses hordes, la ville A feu et A sang.
Toussaint avait enfin jetd le masque. Sonthonax n'avait
plus qu'a obbir : c'est ce qu'il fit et, le 25 aost 1797, il
s'embarquait pour la France avec sa famille et plu-
sieurs officers, qui ne voulaient pas rester a Saint-
Domingue. Le depart forc6 de Sonthonax constituait
un acte de rebellion. Aussi, Toussaint crut-il devoir
adresser au Directoire un rapport oA il racontait les
6venements A sa maniere. En mdme temps, il cerivait A
Roume, le commissaire de Santo-Domingo, une lettre
od il accusait Sonthonax d'avoir voulu 1'ind6pendance
de la colonie, et I'appelait fourbe, perfide, sceldrat. De
retour A Paris, Sonthonax alla singer aux Cinq-Cents,
el le 4 f6vrier 1798, il pronongait un discours oA il
essayait de se disculper. Lui, nagubre, qui avait
pousse au massacre des blancs, se posait en d6fenseur
des colons I La conduite de ce miserable a quelque
chose de repugnant.
Le gouvernement frangais sembla enfin apporter
une attention sdrieuse aux affaires de Saint-Domingue.
Le 8 novembre 1797, sur le rapport pr6sent6 par
d'Eschasseriaux, le Corps 1lgislatif avait vote une loi
divisant I'lle en cinq d6partements : le Nord, I'Ouest,
le Sud, Samana et I'Engaio. Malheureusement, le
Idgislateur n'avait aucune connaissance des lieux.
Plusieurs cantons de l'ancienne parties espagnole
avaient dt6 r6unis aux d6partements du Nord et de
I'Ouest, et celui du Sud s'6tendait jusqu'A une lieue de






- 278 -


seul Lebrun, passa dans une piece voisine od se trouvait
trcs probablement Toussaint 1, et revint une heure
apres. Il repondit que le gouverneur dtait dans la
parties espagnole. qu'il fallait attendre ses ordres, et
qu'il ne pouvait recevoir 1'escadre. II ajouta qu'il r6sis-
terait par I'incendie et le massacre A toute tentative de
debarquement. Comme la flotte n'6tait plus en vue, il
dit A Lebrun, qu'en attendant le lendemain matin, oh
alors il pourrait la rejoindre, il resterait dans l'appar-
tement o& il se trouvait. On servit A souper A Lebrun
sur de la vaisselle plate. Ce dernierfut frappe du decor
elegant des appartements. Quatre domestiques en
livrbe. de couleur d'ebWne, le servaient, sans proferer une
seule parole, et aucun officer noir ne se prAsenta pour
lui tenir compagnie. Notre parlementaire put voir que
sa mission avait AtB completement inutile.
La municipality du Cap, compose de notables, en
majority blancs et mulAtres, vint trouver Christophe, et
le conjura de ne pas mettre ses menaces A execution.
Le g6enral noir fut inexorable, et leur declara que la
terre brdlerait avant que l'escadre mouillat dans la rade.
II permit neanmoins A une d6putation de se rendre A
bord de la flotte, pour demander au g6enral Leclerc de
suspendre son entree, pendant quarante-huit heures,
afin de solliciter de nouveaux ordres de Toussaint.
Cette ddputation, qui avait A sa tAte le maire de la ville,
un nOgre nommd Th6lmaque, partisan de la France,

I Ce qui persuade & Lebrun que Toussaint so trouvait dans la
piece voisine, c'est que toutes les fois que Christophe lui
parlait, il so tournait du cOt6 de la cloison et Blevait la voix de
manidre que ses r6ponses pussent Wtre entendues.






- 153 -


etaient aux Anglais, et les noirs de la plaine du Cul-de-
Sac reconnaissaient leur autorit6. Dans le Sud, la
Grande-Anse et Tiburon 6taient en leur pouvoir. La
superiority de nos ennemis 6tait incontestable.
Nous n'avions aucune force serieuse A leur opposer.
Le g6ndral de Laveaux avait confide la defense du Cap a
un homme de couleur, le commandant Villate, et
s'dtait retire a Port-de-Paix. Cette place, situde a peu
de distance de la Tortue, avait I'avantage d'etre d6fen-
due par des fortifications assez importantes. De Laveaux
s'y 6tait enferm6 avec les debris des bataillons euro-
peens, en attendant des jours meilleurs. Ses troupes
etaient dans le ddnuement le plus complete. Au mois de
mai 794, il 6crivait que la ration de pain 4tait reduite
A six onces, que les vWtements, le linge, le savon, le
tabac manquaient, et que la plupart des soldats venaient
A la garde, les pieds nus, comme des Africains! Dans
i'Ouest, le n6gre Dieudonn6, que Sonthonax avait,
en partant, nommd commissaire civil, afin de cr6er un
pouvoir rival de celui du gouverneur general, guer-
royait pour son compete avec ses lieutenants Poimpe et
Laplume. Dans le Sud, le general Rigaud d6ployait la
plus grande activity, pour s'opposer aux progres de
l'ennemi.
En quittant la colonie, Polv6rel avait remis le com-
mandement du Sud au mulAtre Rigaud. II avait reconnu
un fait accompli. Consid6r6 dans le Sud, par tous les
hommes de couleur et nombre de noirs, comme leur
chef, Rigaud Btait obdi dans toute la province, sauf les
quarters de la Grande-Anse et de Tiburon. Son autorit,
s'6tendait m6me, dans la province de I'Ouest, jusqu'au






- 27 -


voyait fr6quemment s'opposer aux poursuites exercees
par les cranciers contre leurs debiteurs, accorder A
ces derniers des ddlais au mepris des conventions,
decider des questions de nue-propriRt6, d'usufruit et de
servitudes. Le r6tablissement des milices avait eu pour
resultat de favoriser 1'accroissement du pouvoir mili-
taire. Les habitants libres, quelle que fdt leur couleur,
6taient astreints A des reunions pcriodiques et, sur
I'injonction du commandant de quarter, ils etaient
obliges de se rendre aux lieux de rassemblement, quel-
quefois assez Bloign6s de leur domicile. Avec un tel
6tat de choses, il ne faut pas s'6tonner si les colons
6taient profond6ment irrites et si la domination de la
metropole commencait & leur peser.
Le regime qu'on imposait A Saint-Domingue 4tait
d'autant plus odieux qu'on trouvait dans la colonies
tous les 61ements necessaires pour y developper la vie
politique. Les planteurs, les riches n6gociants consti-
tuaient une classes dirigeante dans toute I'acception du
mot. Au lieu de les faire participer i la chose publique,
les gouverneurs avaient soin de les en carter, comme
s'ils avaient eu A redouter leur intervention. Aussi, nos
compatriotes d'Am6rique aspiraient au jour ou ils
pourraient avoir un conseil Blu charge de voter et de
rdpartir l'imp6t, et des municipalities dans leurs villes
et leurs paroisses. Ils se rappelaient qu'en 1762, sur la
proposition de l'intendant de Clugny, ils avaient Wt4
appeles a nommer des d616gu6s qui s'6taient r6unis
dans la capital de l'lle. Cette reunion avait constitu6
une assemblee don't toutes les decisions avaient Wt6 fort
judicieuses. Cette innovation avait Wt6 malheureuse-






-3-


il s'6tait modifli sous 'influence da elimat. Aujourd'hui
encore, nos villes maritime de I'Ouest, Nantes,
Bordeaux, La Rochelle se rappellent le temps ohi Saint-
Domingue nous appartenait, et le souvenir de cette
6poque qui, pour ces villes, 6tait des plus brillantes, a
Wte religieusement conserve.
L'organisation de la colonie est bien faite pour attire
attention et donner lieu A une etude des plus intkres-
santes. Deux agents sup6rieurs, le gouverneur gn6urd
et l'intendant, representaient le roi et dirigeaient 'ad-
ministration. Le gouverneur gBnBral ktait toujours us
militaire : il avait le commaadement des troupes, des
milices et de l'escadre, prcsidait les eonseils supdrieurs,
promulguait les lois, nommait Ala plupart des emplois.
accordait aux colons les concessions de terre, dirigeait
la police et prenait toutes les mesares que necessitait
Administration. L'intendant etait toujours un fone-
tionnaire de l'ordre civil. II avait particulierement pour
attributions les finances, la perception, et l'emploi de
l'imp6t. C'est lui qui ordonnait les d6penses et r6glait
les marches ; lorsqu'il s'agissait de travaus publics,
tons les comptables etaient dans sa dependance. Sous
les ordres du gouverneur general etaient places des
officers qui commandaient les provinces, les quarters
et les grandes villes.
La colonie etait divis6e en trois parties o provinces,
la parties du Nord, la parties de l'Ouest et la parties du
Sud. Les trois capitals 6taient le Cap-Frangais, Port-
an-Prince et les Cayes. Chaque province etait admi-
nistr6e par un lieutenant-g6n6ral et divisoe en
paroisses. Un certain nombre de paroisses formaient






- 76 -


s'6taient rdfugi6s plusieurs mulAtres de Port-au-Prince,
apres les troubles de cette ville, 6taient revenues leurs
centres principaux. II fallait s'attendre a voir les
hommes de couleur prendre les armes, si l'on s'entetait
A leur refuser les droits politiques. A la fin de juin et
au commencement de juillet, plusieurs rassemblements
s'etaient forms dans la province de I'Ouest; ils avaient
Wdt facilement dissous par la marechaussee. II y avait
IA les indices de la situation. NManmoins, les planteurs
restaient sourds A ces avertissements. Suivant 1'expres-
sion de Mirabeau, les crdoles dormaient sur les bords du
Vesuve. Nous ajouterons que les premiers jets du
volcan ne parvenaient pas A les r6veiller.
Le 7 aodt 1791, les hommes de couleur du Mirebalais
se reunissaient dans I'6glise de ce bourg et nommaient
pour d6fendre leurs droits un conseil de quarante
membres. Ils envoyaient en meme temps une adresse
au gouverneur general pour lui demander I'ex6cution
du decret de la Constituante. De Blanchelande declara
leur assemblee illicite et leur ordonna de se dissoudre.
Leur conseil d6cida qu'une prise d'armes aurait lieu
le 26 aobt, et fixa le rendez-vous sur une habitation
situde dans les environs de Port-au-Prince. Le ras-
semblement, compose de mulAtres et de n6gres libres,
comprenait plusieurs centaines de combatants et avait
A sa tOte le mulAtre Beauvais qui s'etait distingu6 au
siege de Savannah, et un noir de la Martinique, nomm6
Lambert. Dans ses rangs se trouvaient Petion et Boyer.
A Port-au-Prince, I'on crut que I'on viendrait facile-
ment & bout de ce rassemblement. Quelques pelotons
de cavaliers, que I'on avait envoys dans la plaine du






- 370 -


La population, A la chute de Boyer, depassait 700,000
habitants. Depuis, aucun recensement n'a Wte fait et
nous sommes obliges de nous contenter d'une evalua-
tion approvimative. Mais nous croyons ne pas beau-
coup nous carter de la v6rit6, en l'estimant actuelle-
ment A 8 ou 900,000 ou tout au plus A un million.
Jusqu'A present, les Haltiens n'ont pas'su tirer parti
des resources de leur pays, et aussi l'avenir est-il
pour eux inquietant.
IHart est un pays essentiellement agricole. La ferti-
liti du sol tient du prodige. L'abondance des eaux y
rend les irrigations faciles, et le soleil semble attirer la
vegetation. Le sucre, le coton et l'indigo donnent des
rendements, qui ne laissent rien A desirer. Le caffier
vient pour ainsi dire partout; il pousse A l'dtat sau-
vage dans la parties montagneuse de l'ile, et parfois A
une altitude de plusieurs centaines de metres. La va-
nille, le tabac, le palmier, la banane, ainsi que la plu-
part des 16gumes, le riz et le maTs donnent de bons
r6sultats. La vigne vient admirablement sur toutes les
collins; son raisin est un excellent muscat, et il ne
faudrait que savoir pour recolter un vin qui ne laisse-
rait rien A desirer. Dans les massifs montagneux, il
existe d'immenses forts qu'on pourrait exploiter des
annbes entibres, sans les 6puiser. Ainsi qu'on peut le
voir, Halti est un champ ficond ouvert A l'activit6
humaine.
Contrairement A ce qui devrait avoir lieu, I'agricul-
ture est fort ndgligee. La production du coton et de
I'indigo a pour ainsi dire disparu. La canne A sucre est
encore un peu cultivie; mais elle ne sert plus qu'a






- 304 -


Wt I'un des premiers A se rallier aux Francais. En
voyant I'attitude de Toussaint, il n'6tait plus possible
de se faire illusion sur ses sentiments; sa soumission
n'etait qu'une feinte.
Le g6enral Leclerc affect de ne pas s'en apercevoir
et invita Toussaint a diner, pour le lendemain matin,
avec son 6tat-major, et nos officers generaux de terre
et de mer. Toussaint y vint le madras sur la tAte;
il se dit malade, et se borna A manger un morceau
de fromage et A boire un verre d'eau d'une carafe enta-
mee, tant 6tait grande sa crainte d'etre empoisonn6.
Durant tout le repas, il garda le silence. Il n'en fut pas
de mdme de son frWre, de Christophe et de Dessalines
qui se distinguArent par leur loquacitA, et firent autant
qu'ils purent honneur au diner du capitaine g6enral.
Toussaint ne resta pas longtemps au Cap; ii declara
au general Leclerc qu'il voulait se fixer sur son habi-
tation d'Ennery, pres des Gonaives. Avant de partir
pour sa residence, il passa en revue ses gardes, et les
remercia du d6vouement qu'ils lui avaient montr6. La
plupart le suivirent, et s'6tablirent, comme cultivateurs,
aux environs de sa demeure. Toussaint se menageait
ainsi une troupe sAre, et I'avait sons la main. Leclerc
ne mit aucun obstacle A cette fantaisie don't il aurait pu
tirer de serieux pronostics. L'on eft dit qu'il voulait
Wtre aveugle. Dessalines, un monstre tel que l'esclavage
sait en former, I'auteur du massacre de plusieurs mil-
liers de Frangais ', etait invest du commandement de


Le g6n6ral Pamphile de Lacroix declare qu'il n'avait pu
voir Dessalines, sans Aprouver un profound sentiment de d6gott.






- 150 -


Prince. II ne fallait pas songer A prolonger la resistance.
Aussi, les commissaires permirent tacitement la capi-
tulation de la place, et se retirerent a Jacmel, aupres
du gdenral Rigaud, accompagnes par Beauvais et une
escorted de mulAtres et de negres. Quelques jours apres
leur arrive A Jacmel, le capitaine Chambon, comman-
dant I'Esprance. y entrait, charge d'ex6cuter le d6cret
d'accusation rendu contre eux par la Convention Natio-
nale. Sonthonax et Polv6rel se constitu6rent prison-
niers, sans opposer de resistance, et s'embarqubrent
pour la France. Le 4 juin 1794, Port-au-Prince s'6tait
rendu, et une capitulation avait Bt signee. Aonze heures
du matin, les troupes de I'Angleterre entraient dans
la ville et en prenaient possession au nom du roi
Georges Ill.
La colonie de Saint-Domingue etait & peu pros perdue
pour la France, et notre drapeau ne flottait plus que
dans une parties du Sud et quelques villes du Nord.
Partout, les Anglais et les Espagnols s'etaient prbsent4s
comme protecteurs des habitants, et & les entendre dire,
ils voulaient simplement arracher I'lle aux horreurs de
la guerre civil, et y maintenir la tranquillity, jusqu'au
r6tablissement de la paix. Leur desinteressement ne
pouvait cependant faire illusion. Leur intention dtait
de garder Saint-Domingue, et de nous enlever le joyau
de notre empire colonial. Leur conduite 6tait analogue
A celle de l'Autriche qui, sous le pretexte de delivrer
Louis XVI, envoyait une armde en France dans le but
de s'emparer de l'Alsace et de la Lorraine. La posses
sion de Saint-Domingue 6tait trop tentante pour des






- 136 -


duisit aux Cayes, a l'occasion de la celebration du
14 juillet. Les troupes et la garde national avaient
Wtc r6unies sur la place publique; quelques coups de
fusil furent Bchanges entire deux companies de cou-
leur different. Ce fut le signal : une action sanglante
s'engagea entire les blancs d'une part, et les mulitres
et les negres de i'autre. Elle devint bient6t gn6erale et
ne se terminal que le lendemain. Les blancs avaient ete
vaincus: ils avaient eu cent cinquante morts. Les
hommes de couleur avaient fait des pertes a peu pros
gales. A partir de ce moment, Rigaud fut omnipotent
dans toute la province, A I'exception des quarters de
la Grande-Anse et de Tiburon. L'autoritd du commis-
saire Delpech cessa d&s lors d'exister; aussi sa mort,
arrive peu apres, passa inapercue.
Dans le Nord, Sonthonax sentait son impuissance.
II n'avait que dix-huit cents soldats A opposer a vingt-
cinq mille nOgres. Les Espagnols avaient envahi la
province, et la paroisse d'Ouanaminthe, effraybe de
I'anarchie, les avait recus en lib6rateurs. Sonthonax
s'6tait adress6 de nouveau a Jean-Francois. Mais ce
chef, qui jouait au roitelet, tait moins dispose que
jamais A reconnaltre I'autorit6 des commissaires.
Flatt, des titres que lui prodiguaient les Espagnols, il
se livrait A la traite, ainsi que son lieutenant Biassou,
et tous deux vendaient aux planteurs de Santo-Domingo
et de Samana des noirs incorpores dans leurs troupes.
Pour justifier leur commerce, ils disaient qu'ils se
debarrassaient ainsi de maiuvais sujets bons i ddpayser.
C'est alors que Sonthonax, cherchant A raffermir son
autorit6 chancelante. et cedant aux instances de





- 17 -


centres important de la province 6taient : le ml4e
Saint-Nicolas, qui possedait de belles carrieres de
marbre; Bombardopolis, en grande parties habits par
des colons allemands; Port-A-Piment, don't les eaux
thermales, renommbes dans toute I'lle, attiraient chaque
annee nombre de malades; les Gonaives, don't le terri-
toire 6tait renommm pour sa fertility; la Petite-Rivibre,
les Verrettes, don't les guilderies produisaient une quan,
t.td considerable de tafia; Saint-Marc, qui avait des
"salines en plein rapport; la Croix-des-Bouquets, l'une
des paroisses les plus 6tendues et don't les savanes
6taient encore parcourues par des troupeaux de bceufs
sauvages; Leogane, I'ancienne capital de la colonies;
Jacmel, I'un des grands marches pour le caf6 et le
coton. Son port etait excellent. Ses sites pittoresques
attiraient quantity de visiteurs et l'on y venait en villh-
giature.
La province du Sud etait la moins important come
richesse et comme population. C'6tait celle que les
Francals avaient occup6e la derniere, et aussi la colo-
nisation y Atait-elle moins avanc6e que dans les deux
autres, quoique le sol y fut des plus fertiles. L'on y
comptait seulement quatorze paroisses. La capital
etait les Cayes, jolie petite ville, bien construite, d'un
aspect riant. L'on y voyait de beaux edifices et, entire
autres, un theatre fr6quent6 par un public toujours des
plus assidus. Sa population approchait de 5,000 Ames,
don't 4,300 blancs et 400 affranchis. Apres les Cayes,
nous citerons J&r6mie, grand march de sucre, de cafI
et d'indigo; sa rade 6tait des plus frequentees. Le
Fonds-des-NAgres, VAnse-a-Veau, Torbec, le Cap-Tibu.





- 103 -


homes de couleur avaient armJ leurs esclaves. Tout
faisait prdvoir que cette parties de la colonie allait 4tre
livree aux horreurs de la guerre civil.
Saint-LUger essayait encore de faire de la concilia-
tion. II avait convoqu6 A Saint-Marc les d6leguds des
blancs et des hommes de couleur et trouv6 un concourse
sincere chez le mulAtre Pinchinat, qui jouissait d'un
puissant credit parmi les gens de sa caste. D'un autre
c(td, les blanes de certaines paroisses de I'Ouest 6taient
animbs d'intentions pacifiques. Aussi, le 21 avril 1792
un trait de paix et d'union 6tait sign par les repr6-
sentants des deux races. Ce trait, que 1'on appelait
l'union de Saint-Marc, reproduisait les clauses du con-
cordat de la Croix-des-Bouquets et, de plus, il ddnongait
it la nation et au roi I'assembl6e provincial de I'Ouest
et I'assembl6e colonial comme les auteurs des troubles
de la colonie. Toutes les paroisses de I'Ouest, A part la
ville de Port-au-Prince, adhdrerent A ce traits ainsi
que plusieurs quarters du Sud. Du c6t6 des blancs, Ic
marechal de Fontanges s'6tait distingu6 par sa mode-
ration et avait en quelque sorte jou6 le rble de media-
teur. L'on pouvait esp6rer une p6riode d'apaisement et
croire que Saint-Domingue allait cesser d'etre en proic
i la guerre civil.
L'assembl6e colonial avait vu d'un mauvais ceil la
formation de la ligue de Saint-Marc, et elle essayait,
mais inutilement, de jeter le d6sordre dans ses range.
Plusieurs paroisses du Nord s'6taient rallies au traits
de Saint-Marc. A la suite d'un nouveau d6cret rendu
par I'Assemblde Nationale, qui r6tablissait le decret do
15 mai, la plus grande parties des mulAtres se pronon-






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eent treize d6put6s. Plusieurs de ses membr.es avaient
dtd surprise en route et massacres par les insurg6s. La
nouvelle assemblee n'avait pas 1'unit6 de celle de
Saint-Marc. Deux parties se trouvaient en presence l'un
de I'autre, le cdIt Est et le cdOl Ouest. Le cote Est dtait le
parti de la m6tropole; la plupart des colons du Nord s'y
rattachaient. Pour eux, la scission avec la France
n'6tait qu'un 6pouvantail don't il fallait se servir pour
obtenir la revocation du decret concernant les hommes
de couleur. Le cdOl Ouest, principalement form des
deputies de I'Ouest et du Sud, rdvait I'independance de
la colonie. L'insurrection des n6gres ne lui paraissait
pas si dangereuse qu'on croyait. Le titre A donner A
F'assembl6e fut le pretexte que les deux parties mirent
en avant, afin de se computer. Soixante-sept voix contre
eontre quarante-six se prononcerent pour la ddnomi-
nation d'Assemblie gendrale de la parties franfaise de
Saint-Domiangue et celle d'assembl6e colonial fut
rejetde. Le cote Ouest 1'avait emport6. L'assemblee
montra bient6t ses tendances, en accusant la m6tropole
des d6sastres de la colonie. Elle d6daigna de lui faire
eonnattre la situation, et pour empacher le gouver-
neur g6ndral de correspondre avec la France, elle fit
mettre l'embargo sur tous les batiments qui 6taient
dans le port. Croyant pouvoir reprimer l'insurrection
par elle-meme, elle arrdta la formation de trois regi-
ments de garde national soldde, 6tablit des course pr6
votales, augment les droits d'octroi, et nomma, de
nouveau, president, le marquis de Cadusch. De plus,
elle ddfendit A tout libraire ou imprimeur de publier,
vendre ou distribuer aucun dcrzt cocernant la revolution






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Domingo, les habitants de cette ville s'unirent A la gar-
nison, pour repousserles n6gres. Sur ces entrefaites, une
escadre francaise debarqua 2 ou 3,000 hommes. Dessa-
lines s'empressa de battre en retraite. Tous les villages
qu'il traversa furent incendies, et quantity de gens em-
mends en captivity avec leurs bestiaux. Dessalines
venait d'accomplir une veritable invasion daho
mrenne.
Nous serious rests tranquilles possesseurs de la
parties espagnole de Saint-Domingue, sans la deplorable
affaire de Bayonne. En voulant substituer A Madrid sa
dynastie A celle des Bourbons, Napoleon I" souleva
I'Espagne contre nous. Les ve6nements de la p6ninsule
ib6rique eurent leur contre-coup, a Saint-Domingue,
-comme dans toute 1'Amerique. Au mois d'octobre 1808,
un colon, Don Juan Sanchez de Ramirez, donnait le si-
gnal de l'insurrection, et prenait le titre de capitaine
g6n6ral. II eut bientbt reuni plusieurs milliers d'hommes,
et enleve avec l'appui des Anglais les villes de Samana
ct de Santiago. Les Francais furent refoules dans Santo-
Domingo. Le general Ferrand, qui se voyait a la veille
d'etre assi6ge, fit une sortie, afin de nettoyer les abords
de la place. Le 7 novembre 1808. il fut attaque A peu
de distance de la ville, A Palo-Hicando, par les Espa-
gnols qui comptaient pres de 3,000 combatants. Mal-
gr6 ses efforts, sa petite troupe fut Berasde par le
nombre. Sur les 500 Frangais qui la composaient, 40
seulement parvinrent A rentrer dans Santo-Domingo.
Les autres furent tues ou pris. De d6sespoir, le general
Ferrand se brAla la cervelle, sur le champ de bataille
mdme. Son successeur, le g6enral Barquier, prolonged











110 --

Domingue, avaient les pouvoirs les plus 6tendus. Ils
dtaient autoris4s A dissoudre les assemblIes coloniales,
A requ6rir la force publique, A prendre provisoirement
les measures qu'ils jugeraient necessaires, A arreter et A
deporter les fauteurs de troubles. Les pouvoirs qu'on
leur accordait en faisaient de vdritables dictateurs. Les
trois commissaires pour Saint-Domingue etaient Son-
thonax, Polvdrel et Ailhaud. En mdme temps, s'em-
barquait avec eux pour 1'Ambrique, un corps de
6,000 homes de troupes, sous le commandement du
gdenral DesparbBs. Ces secours dtaient suffisants pour
r6primer l'insurrection, si I'on savait agir. Malheureu-
sement, il en fut autrement. La colonie allait entrer
dans la periode de la ruine.






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affectait de ne parler qu'a leurs femmes, surtout A
celles des anciens colons. II leur donnait toujours le
titre de madame; s'il adressait la parole a des femmes
de couleur ou par extraordinaire A des negresses, il les
appelait citoyeane. Toute femme blanche etait revue de
droit; quant aux autres, il n'admettait que celles don't
les maris avaient des functions sup6rieures. Quand il
avait parl &a tout le monde, il faisait le tour de la
salle, revenait A la porte par of il 6tait entr6, s'incli-
riait avec dignity, tournait la tdte A droite et A gauche,
saluait avec les deux mains, et se retirait avec ses offi-
ciers.
Les petites receptions, les petits cercles avaient lieu
tous les soirs. Toussaint y paraissait vdtu comme un
planteur sur son habitation, c'est-A-dire en pantalon et
en veste blanche de toile tr&s fine. Au lieu de porter un
chapeau, il avait un madras autour de la tete. Les
invites entraient dans la grande salle. Toussaint par-
lait a tous, et affectait dans ces reunions un certain
laisser-aller. Son plaisir 6tait d'embarrasser les noirs.
S'il timoignait quelque bont6 a ceux don't le trouble
provenait de I'admiration qu'il leur inspirait, il aimait
A deconcerter celui qui r6pondait avec assurance. II
l'interrogeait d'un ton imperatif sur le cat6chisme et
I'agriculture. Si le noir ne savait que dire, Toussaint
lui reprochait en terms s6veres son ignorance et son
incapacity. Si des hommes de couleur ou des n6gres
lui demandaient des places de juges, ii s'informait
toujours pros d'eux, s'ils savaient le latin. Comme
presque toujours, ils r6pondaient qu'ils ignoraient cette
langue, il leur disait qu'ils ne pouvaient tire juges puis-






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immense appeals hattos, o I1'on 6levait des chevaux,
qui souvent manquaient de fourrages. Tout respirait
I'abandon. Les villes n'avaient'rien de remarquable. La
capital, Santo Domingo, peuplde de 10 A 12,000 Ames,
avec ses grandes places, ses rues tires au cordeau,
ses maisons construites sur le mdme module avec des
toits en terrasses, presentait un aspect assez gai. Cette
cite, residence du gouvernement, siege d'un archevd-
chi, poss6dait plusieurs eglises, plusieurs couvents,
un h6pital et une university dirigee par les Domini-
cains. Mais elle etait d6pourvue de tout commerce,
n'avait aucune industries, et son port n'6tait plus fr-
quente que par de rares bAtiments. Santiago, quoique
situ6 dans un canton des plus fertiles, ayant, dans son
voisinage, plusieurs mines d'argent, des course d'eau
roulant des paillettes d'or, n'avait que 1,200 habitants.
La Conception de la V6ga, ancien 6v&chW, en avait
4,000 & 1,500, et tombait en ruines. Saint-Jean de la
Maguana en comptait un miller. Samana, avec son
magnifique mouillage, etait pour ainsi dire abandonnd.
En 1765, le chef d'escadre d'Estaing, frapp6 des avan-
tages de cette position, avait entam6 des negociations
avec la cour de Madrid, dans le but d'en obtenir la
cession. En some, la situation de la parties orientale
de Saint-Domingue etait 1'une des preuves de la deca-
dence de 1'Espagne et de son gouvernement.
L'acquisition de la parties espagnole constituait pour
nous un advantage fort pr6cieux. Sans doute, tout dtait
pour ainsi dire A crier dans notre nouvelle possession;
mais nbtre colonie 6tait complete. Les resources de la
parties espagnole dtaient considdrables; son betail, sea





- 145 -


du Cul-de-Sac Btait ravage par des bandes de noirs.
Leur chef, Halaou, veritable sauvage de la c6te de
Guin6e, en suivait les superstitions. II portait constam-
ment avec lui un coq blanc, et disait qu'il transmettait
par cet interm6diaire les inspirations de Vaudoux. Sur
l'invitation du commissaire, Halaou se rendit a Port-au-
Prince, avec ses hordes, menacant les habitants, et ne
demandant qu'A dgorger les blancs et les anciens libres.
L'attitude de ces bandits 6tait telle, que le mulAtre
Montbrun avait rassembl6 un bataillon compose
d'hommes de couleur, et s'6tait prepare A repousser
une attaque. Halaou avait etd regu solennellement et
fMtO comme un patriote 6prouv6. Toutes ces provoca-
tions achevaient d'irriter les colons, et les poussaient A
se jeter dans les bras de I'Angleterre.
Les Anglais ne demeuraient pas inactifs. Le Jfr jan-
vier 1794, le commodore Ford paraissait devant Port-
au-Prince avec plusieurs navires de guerre et envoyait
des parlementaires sommer la ville de se rendre. La
vue des couleurs britanniques avait rdveille le senti-
ment national. Aussi, Sonthonax fut-il acclam6, quand
il repondit aux officers anglais qui lui ordonnaient de
rendre la place avec les cinquante-deux bAtiments de
commerce, qui se trouvaient alors dans le port, qu'il ne
livrerait que des cendres. C'cst on va;in que, le londe-
iain, le commodore Ford lit menacer dle )bolbarder et
de brAler la ville. Ces menaces ne produtisirent aucun
effet. Aussi l'escadre ennemiic s'eloigna. Mulhllureuse-
ment, elle ne devait pas tarder a revenir.
Avec le peu de forces don't nous dislposions, notre
situation devenait de plus en plus diflicilo.. L 'on rteslut






- 303 -


sa lettre, en lui annongant que l'arrWt6 du 47 f6vrier 1802,
le mettant hors la loi, etait rapport. 11 etait impossible
de pousser plus loin la naYvete. L'insurrection succom-
bait, son chef avait perdu une grande parties de son
prestige, et c'est ce moment que le g6enral qui com-
mandait I'armee frangaise, choisissait pour traiter avec
lui, et l'entourer de marques d'honneur et de considd-
ration. C'6tait de la folie.
Rien ne pouvait plus arreter Toussaint, du moment
que l'on 6tait dispose a accepter ses conditions. Ses
gendraux, Dessalines lui-meme, suivirent son example.
Le 6 mai 1802, Toussaint partait de la Marmelade et
arrivait au Cap avec ses officers, et suivi de trois ou
quatre cents guides A cheval, qui lui servaient d'escorte.
II fut regu avec les honneurs militaires, salud par I'ar-
tillerie des forts et celle des vaisseaux, qui se trouvaient
en rade. Le soir, la ville fut illuminee. L'entree de
Toussaint au Cap fut un veritable triomphe. L'ancien
dictateur se montrait impassible: il descendit de che-
val sur la place du Gouvernement, fit mettre sa garde
en bataille, la passa en revue, et se rendit chez le gend-
ral Leclerc. Pendant tout le temps qu'il fut cn confer
rence avec lui, sa troupe resta immobile, le sabre nu A
la main. Dans son entretien avec le general Leclerc, il
se montra plus dissimul6 et plus taciturne que jamais.
Son attitude fut la mtme avec les officers francais. II
fit un froid accueil A son frNre Paul Louverture et au
general Clervaux, qui s'6taient empress6s de recon-
nattre I'autorit6 de la France. Sa colcre ne put se con-
tenir A la vue du colonel noir Labelinais, jadis com-
mandant de la Limonade sous ses ordres, et qui avait





- 177 -


A trois mois. Leur mission, en raalite, n'avait pas
d'autre but que de mettre fin A la dictature de Rigaud.
Le 23 juin 1796, les d6leguds arriverent aux Cayes.
C'est dans cette ville que r6sidait Rigaud, qui gouvernait
son territoire Ala facon d'un monarque absolu. Aussi vit-
il immediatement dans les delegues, des ennemis venus
pour abattre sa puissance, et leurs rapports reciproques
furent naturellement empreints d'une grande defiance.
Les delguds se mirent A l'euvre sans tarder. Ils 6ta-
blirent des administrations municipales et des justices
de paix, donnerent aux blancs des functions publiques,
les firent entrer dans la garde national et permirent
aux noirs de quitter les plantations. Un arrWt6 d6fendit
A tout proprietaire, d'enfermer dans des cachots les
travailleurs qu'il employait. Les prisons qui conte-
naient neuf cents dMtenus, don't deux seulement 6taient
mulAtres, furent ouvertes et la plupart des prisonniers
rendus A la liberty. Les dBligues pensaient ainsi arriver
A miner I'autorit6 de Rigaud. Le chef du Sud ne se
faisait aucune illusion sur leurs intentions. 11 Bcrivait
au commissaire Raymond que les d681gu6s encoura-
geaient les cultivateurs A la paresse et, en meme temps,
il leur reprochait de favoriser les contre-r6volution-
naires.
Par leur conduite, les delguds Btaient loin d'inspirer
la confiance. Ils pillaient les caisses publiques et s'en-
touraient de prostitutes et de gens sans aveu. Leur
luxe dtait insolent, et pendant leur sdjour, qui ne dura
guere pins de deux mois, leurs d6penses personnelles
s'Aleverent A 300,000 livres I La maison du general
Desfourneaux ktait devenue un tripot et un rendez-
12






- 15 --


6taient obligds de jeter de l'eau devant leurs maisons,
afin de rafratchir la temperature. Dans la journey, les
rues etaient tendues de toiles; ce qui leur donnait un
aspect oriental. Toutes les maisons dtaient num6rotees
et des plaques bleues indiquaient les noms des rues.
Des sergents de ville parcouraient les diff6rents quar-
tiers pour y maintenir 'ordre et la police 6tait des
mieux faites. La ville poss6dait plusieurs h6pitaux I et
la charity s'y exergait largement
C'6tait au Cap-Frangais que 1'on pouvait se rendre
compete de I'existence que menaient les colons. C'est IA
que la vie crdole se montrait dans toute sa splendeur.
11 serait curieux de fire renaltre cette soci6td disparue
et d'y vivre par la pens6e. durant quelques instants. A
Saint-Doniingue, le luxe 6tait cn quelque sorte un
besoin. Nos conipatriotes d'Ani6rique aimaient A mener
grand train, A avoir de beaux chevaux, de belles
meutes, de beaux 6quipages et a recevoir. Les diners
et les bals occupaicnt une large place dans leur exis-
tence. La passion du jen etait arrive A ses dernimres
limits. Au nombre des distractions. n'oublions pas le
theAtre qui 6tait coirplktement entrH dans les mceurs.
Durant Ie carnaval, des bals masquis y 6taient donnas.
Toutes les daies s'y rendaient en dominos et souvent
ii s'y nouait des intrigues qui rappelaient en petit cells
de I'Op6ra de Iaris.
La colonie de Saint-Domingue ne consistait pas dans
la seule ville du Cap. )ans chaque province, 'on trou-


SLe principal ihpital aiit dftli Il, 80,000 livres de rente. 1I
existail aussi un hospice pourr les ngrs.






- 197 -


possible, et encore moins entire les races qu'ils represen
talent. Leurs premiers rapports furent n6anmoins cor-
rects, quoique empreintsd'unecertained6fiance. Pendant
quelquesjours, I'on parla beaucoup, de part etd'autre,
d'union et de concorde. Le 4 fevrier, Roume organisa une
grande fete pour cl16brer l'anniversaire du decret de la
Convention Nationale affranchissant les esclaves. II pro-
nonVa un discours sur la place d'armes de Port-au-
Prince, et prdcha la paix et I'amour de la Rdpublique. En
sa quality de general en chef, Toussaint prit la parole
et d6clara que l'union existait entire tous; on fraternisa
et on cria : c Gloire a la Rdpublique. Roume aurait dA
comprendre le ridicule de son r61e, et voir que la c6rd-
monie qu'il avait organisee, n'avait servi qu'a rehausser
le prestige de Toussaint. II 6tait malheureusement de
ces homes, qui se figurent que l'on peut gouverner
un pays, au moyen de discours.
Le 5 f6vrier, les g6neraux se reunirent sous la pr6-
sidence de Roume et la lutte commenga entire Toussaint
et Rigaud. Le Nord et presque tout I'Ouest obeissaient
au premier; le second commandait dans le Sud. La d-
16gation qui s'etait rendue dans cette parties de la colo-
nie, avait distrait du territoire de Rigaud, LUogane
le Grand-Goave, le Petit-Goave, et avait place ces pa-
roisses sous I'autorit6 du g6n6ral mulAtre Beauvais. La
delegation esperait ainsi contrebalancer l'influence de
Rigaud. Sonthonax, qui se defiait des generaux de cou-
leur, avait form un arrondissement particulier du dis-
trict de Leogane et I'avait confie a un chef noir,
Laplume, qui fut A cet effet nommd general de brigade.
Tout en maintenant Laplume a Ldogane, Hedouville






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maltriser les Bvenements, il aurait fallu un homme
d'6tat, dans toute I'acception du mot.
Le 20 septembre, une stance solennelle avait lieu
dans l'6glise du Cap, pour I'installation des commis-
saires civils. Daugy assura ces derniers du concurs de
l'assemblhe colonial don't il etait le president, tant en
son nom qu'en celui de ses collogues. Sonthonax repon-
dit qu'il connaissait A Saint-Domingue deux classes
distinctes et s6parees l'une de I'autre, les hommes
libres, quelle que fAt leur couleur et les esclaves. Quatre
jours apres, c'est-&-dire le 24 septembre, les commis-
saires publiaient une proclamation avec un grand ap-
pareil. Ils y manifestaient leur attachment au ddcret
du 4 avril 1792 don't I'exdcution leur etait confide, et
reconnaissaient 1'esclavage des nOgres, comme neces-
saire 4 la culture et a la prospiritg de la colonies. Tous les
citoyens en itat de porter les armes 6taient en mdme temps
invites A se preparer A une attaque gBnerale contre I'in-
surrection que l'on voulait 6touffer. Les commissaires
civils semblaient prendre une attitude favorable aux
colons, qui tout d'abord crurent a leur sinceritd. L'effet
imm6diat de la proclamation fut de rapprocher les
blancs et les mulAtres; I'on pouvait croire que les in-
t6rats communs resserreraient leur union. Les commis-
saires affectaient de la d6sirer, mais leur conduite
n'6tait qu'une feinte. Sonthonax poussait si loin la dis-
simulation, que le4 decembre, il d4clarait publiquement
que, si l'Assembl6e Nationale 6garde pouvait oublier les
prerogatives des colons et detruire le germe de leur prospe-
rite, il ne se rendrait jamais l'exdcuteur d'une pareille
injustice.






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il quittait la ville sans prendre cong6 de Sonthonax,
afin de bien montrer dans quelle estime il aviit le
representant de la France. A partir de ce moment,
I'autorit6 de la m6tropole avait cess6 d'exister.
Jusqu'alors les Anglais 6taient rests sur la defensive.
Au mois de mai 1797, le general Simcon, qui etait
venu prendre le commandement de Port-au-Prince,
voulut sortir de l'inaction. II nettoya la plain du Cul-
de-Sac des bandes de negres qui la ravageaient, infli-
gea une d6faite dans le Sud A Rigaud et mit en fuite
Toussaint, qui s'6tait montr6 dans les environs de Saint-
Marc. Malgre ces avantages, nos ennemis ne faisaient
aucun progres; de plus, les maladies les decimaient et
leurs rangs s'6claircissaient. Toussaint qui savait que,
pour le moment, les Anglais n'dtaient pas A craindre et
que le climate Btait pour lui un puissant allied, r6solut
de les laisser tranquilles. II pensa qu'il etait temps de
mettre A execution le project qu'il caressait depuis plu-
sieurs mois: I'expulsion de Sonthonax, en le forant de
partir pour la France.
Sonthonax ne pouvait resister a Toussaint. Apres
s'6tre aliend Rigaud et les homes de couleur, ii avait
mecontent le general Laplume, qui commandait dans
l'Ouest, et au Cap, il venait d'ordonner l'arrestation du
general Michel. La plupart de ses partisans l'avaient
abandonn6. Toussaint comprit que c'Atait le moment
d'agir. Depuis quelque temps, il ne cessait d'engager
Sonthonax a partir pour la France, et son insistence
devenait de plus en plus pressante. Un jour, il vint
au Cap, se pr6senta A l'h6tel du commissaire avec un





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combler les vides faits par les maladies dans les ranges
de son armee. Les esclaves qu'on y avait incorpores ne
rendaient aucun service. Une expedition dans la plaine
de 1'Artibonite n'avait servi qu'A mettre en deroute des
hands de n6gres, sans arrater leurs ddpredations.
C'est A ce moment, que conform6ment aux ordres
de Laveaux, Toussaint rbsolut de s'emparer de
Saint-Marc. Apres avoir harcel6 des d6tachements
einemis, il rencontrait aux Verrettes, le major Bris-
bane, qui disposait de forces assez imposantes. Le
combat fut sanglant; I'on se battit A I'arme blanche.
Au bout de quatre heures, le bourg etait emportd de
vive force et les Anglais obliges de fuir. AprBs ce success,
Toussaint se flattait d'enlever Saint-Marc; il p6netra un
instant dans cette ville, mais fut contraint de battre en
retraite. Les rdsultats de cette champagne 6taient
ndanmoins serieux ; les bords de 1'Artibonite et le
quarter de la Grande-RiviBre restaient entire nos mains.
En some. A la fin de 1794, nos affaires s'etaient con-
siderablement ambliorEes.
Au mois de janvier 1795, Toussaint entreprit de
chasser d6finitivement de la province du Nord, Jean-
Francois et ses bandes. II parvint A les refouler un ins-
tant A la frontiere espagnole; mais il fut bientbt oblige
de reculer. II se porta alors dans I'Ouest, sachant que
dans les villes de cette province, les hommes de couleur
6taient prets a abandonner la cause de I'Angleterre.
Ceux de Saint-Marc s'etaient meme soulevds, et avaient
profitA du moment oa la garnison anglaise etait reduite
A quarante soldats, pour la massacrer. Ce movement
avait Wt6 rdprim, et il en etait rdsult6 de sevcres re-





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I'insurrection fut r6prim6e. Au lieu de chercher A rendre
sympathique son autorit6 A la population de couleur,
Ic contre-amiral Lacosse, qui avait At6 nomm6 gouver-
neur, se fit, au contraire, un plaisir de la vexer. Inter.
pr6tant A sa maniere la loi, qui venait d'etre vote par
le Corps 16gislatif, il rendit un arrWtl, r6tablissant A la
Guadeloupe l'ancien regime colonial, et par consequent
I'esclavage. L'effet de cette measure illdgale, que le gou-
vernement mbtropolitain eut le tort de ne pas annuler,
flut deplorable. DWs que la nouvelle s'en fut r6pandue a
Saint-Domingue, l'on remarqua une agitation inaccou-
tum6e, et partout I'on disait que les blancs voulaient
r;tablir I'esclavage.
Si des bandes continuaient A Saint-Domingue A tenir
la champagne, la plus grande parties de la population
n:ire, pourvu qu'elle fut assure de ne pas retomber
dans l'esclavage, n'6tait pas dispose a se soulever en
masse. Nombre d'officiers mulAtres ou negres, dignes
de leur nouvelle fortune, tels que les gendrauxLaplume,
Clervaux, Maurepas, Christophe meme, qui n'aspi-
raient pas come Toussaient A Wtre dictateurs, s'ac-
commodaient parfaitement de la domination de la md-
tropole, A condition qu'elle respectAt la condition de
Icur race. Ils s'exprimaient avec une chaleur, qui ne
permettait aucun doute sur leurs sentiments. Nous
vnulons disaient-ils a rester Franfais et soumis, servir
fiddlement la mire patrie; car nous ne ddsirons pas recom-
mencer une vie de brigandage. Mais si la mdtropole veut
fire des esclaves de nos frires on de nos enfants, ii faut
qu'elle se decide i nous igorger tous jusqu'au dernier. s Le
general Leclerc les touchait par sa loyaut6, et les rassu-





- 104 -


gait Bnergiquement en faveur de la nouvelle ligue.
L'assembl6e colonial songeait a soutenir la lutte; elle
s'6tait mdme demand si elle ne procederait pas A
I'embarquement des commissaires, A la degradation du
gouverneur general et au renvoi, en Europe, de tous
les chefs militaires. Mais, en dehors du Cap, ses parti-
sans 6taient pour le moment en minority; aussi pensa-
t-elle ajourner ses s6ances dans le courant de juin. Six
semaines auparavant, les commissaires Mirbeck et
Saint-Leger s'etaient embarques pour la France. afin
d'instruire le gouvernement de ce qui se passait a
Saint-Domingue. Roume se disposait a suivre leur
example quand le chef du cote Est A I'assembl6e colo-
niale, Dumas, le fit changer de resolution. II rest dans
la colonie.
Toutes les esperances s'etaient tournees du c6td de
la ligue de Saint-Marc. Le 20 juin 1792, le commis-
saire Roume et le gouverneur general de Blanchelande
debarquaient dans cette ville et y etaient recus au
milieu des acclamations et aux cris de : ( Vive le roi I *
Les hommes de couleur promettaient leur concours, si
le gouverneur s'engageait A reprendre Port-au Prince,
a dissoudre I'assemblee de I'Ouest, a deporter ceux de
ses membres qui s'etaient compromise et A licencier les
troupes soldees que la municipality de cette ville avait
prises a son service. De plus, les troupes de couleur
qui avaient Wet chass6es devaient Otre autorisees A y
rentrer. Le gouverneur et le commissaire acceptlrent
ces conditions et I'on s'occupa sans retard de preparer
I'exp6dition. De Blanchelande prit la mer avec deux
*vaisseaux et plusieurs transports afln de former la






- 147 -


garnison de Port-au-Prince comprenait un bataillon du
48' de ligne, I'ancien regiment d'Artois. Pour combler
les vides qui s'dtaient faits dans ses rangs, un certain
nombre de n6gres, nouvellement affranchis, y avaient
Wtb incorpores. Montbrun pensa que du moment que les
commissaires auraient A leur disposition une force tant
soit peu serieuse, son autorit6 ne tarderait pas A Atre
atteinte. Pour la maintenir, il ne recula pas devant la
guerre civil.
Nous nous rappelons que les commissaires avaient
form dans I'Ouest avec des mulAtres, des noirs libres
et les premiers affranchis, une legion dite Ilgion de
I'9galitd. Cette troupe, don't presque tous les officers
Btaient des sang-mdles, etait necessairement ddvou6e
A Montbrun, et ce dernier pouvait computer sur son con-
cours, pour l'ex6cution de son project. Le 48e regiment
et la legion de l'tgalit logeaient A Port-au-Prince dans
des casernes, separ6es l'une de l'autre par une cour
plantee d'arbres. Dans la nuit du 17 mars. Montbrun
fit prendre secretement les armes A la legion de l'fga-
litM et attaqua A l'improviste le 480 de ligne. Surpris
par une vive fusillade, nos soldats parvinrent n6an-
moins A sortir de leur caserne et A gagner le fort Saint-
Claire, en emmenant avec eux Sonthonax et Desfour-
neaux. Nous abandonnions la ville. DBs que cette
nouvelle se fut repandue, les noirs des environs arri-
verent A Port-au-Prince, et cette malheureuse cit6
devint de nouveau le theAtre de toutes sortes d'exces.
Les blancs etaient assaillis et massacres dans les rues
et leurs maisons mises au pillage. Montbrun, qui 6tait
le chef reconnu du movement, ne fit rien pour arreter






- 241 -


qu'ils ne savaient pas le latin. II les accablait alors d'un
flux de mots latins qu'il avait appris par coeur dans les
psaumes et, qui n'avaient aucun rapport avec les cir-
constances. Les blanks riaient dans leur for int6rieur,
car l'on ne riait pas devant Toussaint. Quant aux
n6gres, ils se consolaient de ne pas 6tre juges en 6tant
persuades que leur general savait le latin, et cette
pens6e leur donnait de l'orgueil.
Apres avoir fait le tour de la grande salle, Toussaint
se retirait dans une piece, qui pr6c6dait sa chambre a
coucher et qui lui servait de bureau. LA il recevait les
personnel avec qui il voulait passer la soir6e. Ces per-
sonnes 6taient toujours les principaux planteurs de
I'lle. II faisait asseoir tout le monde, s'asseyait lui-
inme et parlait de la France, de ses enfants, de la
religion, de ses anciens maltres, de la grace que Dieu
lui avait faite de le rendre libre et de lui accorder les
moyens necessaires pour remplir le poste dans lequel
la France l'avait place. II aimait A s'entretenir des pro-
gr&s de la culture, du commerce, questionnait chacun
sur ses affaires particulibres et avait I'air d'y prendre
un vifint6rdt. II parlait aux m6res de l'6tablissement
de leurs enfants, leur demandait si elles avaient eu
soin de leur faire faire leur premiere communion. S'il
se trouvait B1 quelques jeunes filles, il se plaisait A
leur adresser des questions sur le cat6chisme et I'Evan-
gile. Quand il voulait finir la soir6e, il se levait, faisait
une profonde r6evrence et reconduisait ses invites jus-
qu'a la porte, en assignant des rendez-vous a ceux qui
en avaient demand. Tout en affectant du laisser-aller






- 200 -


d'autorit6. Son intention avait WtB de fixer sa residence
A Port-au-Prince. Mais Toussaint I'avait decide A le
suivre au Cap; et tous deux s'y 6taient rendus A la fin
de fWvrier. Toussaint preferait se trouver dans le Nord,
au moment de la lutte centre Rigaud. Son autorit6
n'etait pas discutee dans cette province, et de son quar-
tier genBral, il lui 6tait facile de r6unir plusieurs mil-
liers de partisans, sans se prioccuper de ce que pou-
vaient faire les mulAtres dans le Sud.
Depuis longtemps, Toussaint se considerait comme
le chef de la colonie, et visit A l'ind6pendance. Le
17 novembre 1799, il rendait un decret. permettant &
Saint-Domingue I'introduction des products am6ricains.
Peu apres, il envoyait aux Itats-Unis un agent invesli
de ses pouvoirs, et le gouvernement federal accrbditait.
au Cap, un consul general, nommn Stevens. Toussaint
negociait, en mdme temps, avec l'Angleterre, recevait
son repr6sentant, le ge6nral Maitland, et avait avec lui
des conferences aux GonaTves. Dans tous ses rapports
avec la Grande-Bretagne et la republique americaine.
ii agissait en son nom, et jamais il n'etait fait mention
de la France. II 6tait bien evident qu'il voulait effacer
les dernieres traces de I'autoritd frangaise. L'on no
pouvait s'illusionner sur ses intentions, et neanmoins
Roume acquiescait A tous ses ddsirs.
En France, le Directoire avait Wte tout d'abord surprise
du retour du general H6douville. Toussaint avait bien
quelques inqui6tudes de ce c6t6. Mais le Directoire.
c6dant A une funeste influence, n'avait pas tard6 A bien
prendre la chose. II avait 6crit a Toussaint, dans le
courant de f4vrier 1799, pour le feliciter de sa champagne






- 12 -


gnbes. Ils jalousaient les blancs, leur portaient envie et
aspiraient au jour oi ils cesseraient d'etre traits en
vdritables parias et d'etre victims de prejug6s que nous
ne saurions trop fl6trir.
La troisieme classes, de beaucoup la plus nombreuse,
6tait celle des esclaves. L'on en comptait pros de
500,000 don't 40,000 au moins 6taient mulAtres. A part
ceux qui servaient de domestiques, ils etaient employes
A la culture des plantations. L'on distinguait parmi les
negres, les n6gres creoles et les n6gres bossales. Les
premiers 6taient nds dans la colonie; les seconds
venaient du S6n6gal ou de la GuinBe. Les noirs les plus
estimds etaient ceux du Congo; ils avaient la reputa-
tion d'etre plus robustes et de convenir mieux que les
autres au travail des champs. L'horrible commerce de
la traite etait alors en vigueur et chaque annge plus de
15,000 negres 6taient imports A Saint-Domingue, con-
duits dans les principles villes, vendus aux ench6res
et distribute sur les habitations. Les esclaves 4taient
traits avec rigueur. II n'y avait pas une seule planta-
tion oi la population noire eAt pu se maintenir, les
d6c6s l'emportant sur les naissances, sans I'achat de
nouveaux esclaves. L'on a calcul] qu'il en perissait
annuellement un neuvieme dans la colonies. Le code
noir, quoiqu'il fAt loin d'etre conforme aux principles
de l'humanit6, avait bien apporti certaines restrictions
A l'omnipotence des mattres; mais ses clauses etaient
restdes A l'etat de lettre morte. La race africaine pa-
raissait dtre resignde A la servitude et tout d'abord, il
eut 6t0 difficile de prevoir cette terrible insurrection oh
elle allait montrer sa haine et sa ferocity.








avait brfl. Le nombre des blancs 6gorges n'etait
pas aussi grand qu'on I'avait cru d'abord. Beaucoup
d'entre eux revenaient successivement, accompagnes de
leurs serviteurs rests fid6les. Les troupes et la popu-
lation s'employaient de leur mieux t effacer les traces
de l'incendie. On fit appel aux negres cultivateurs, et
I'on en vit beaucoup, fatigues de la vie sauvage A
laquelle on vonlait de nouveau les entratoer, revenir A
leurs travanx. En peu de jours, la ville reprit nn
certain aspect d'ordre et d'activit6, et I'on pouvait
esperer la voir t6t ou tard recouvrer son ancienne pros-
plritB.
Pendant que ces ivenements se passaient au Cap, le
capitaine de vaisseau Magon avait d6barqu6 Rocham-
beau avec son corps exp6ditionnaire a I'entree de la
bale de Mancelline ; puis, il avait p6ndtrW dans la baie
avec ses batiments, pour seconder le movement des
troupes, apres avoir chasse A coups de fusil, les noirs
qui occupaient le fort Labouque. Rochambeau avait
precipit6 sa march sur Fort-Dauphin qu'il enieva
avec l'appui du canon des vaisseaux. Cette affaire sans
importance ne nous avait cott6 que quatorze hommes
parmi lesquels se trouvait le fils du duc de la ChAtre,
aide de camp de Rochambeau.
Pendant que Leclerc et Villaret-Joyeuse reprenaient le
Cap, l'escadre de Rochefort, command6e par le contre-
amiral Latouche-Treville, se rendait avec la division
Boudet devant la baie de Port-au-Prince, et y arrivait,
dans la soiree du 3 f6vrier. Un blanc, nomm6 Age, au
service de Toussaint, en quality de chef d'etat-major
general, commandait la place, en I'absence de Dessa-






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prendre & ce pifge. II repondit A Toussaint que son
intention 6tait de se rendre A Port-au-Prince, et de s'y
trouver avec lui, Rigaud et les autres chefs militaires,
afin de conferer ensemble, an sujet de l'organisation A
donner au pays.
II tait bien evident que Toussaint n'avait rien A
nedouter du representant de la France, de Roume. Pour
le chef des negres, le veritable danger venait des
hommes de couleur. L'antipathie qui s6parait les mu-
l&tres et les noirs grandissait chaque jour, et tout
faisait prevoir que la lutte entire eux etait inevitable et
prochaine. Fiers de leurs richesses, de leur situation
social sous I'ancien regime, les sang-mAlds s'indignaient
A I'idee d'obeir aux nOgres, aux anciens esclaves. Ils
auraient voulu remplacer les blancs dans le gouverne-
ment de la colonie, et jouir d'une suprematie complete.
Rigaud 6tait plus que tout autre dans ces sentiments,
et peu dispose a devenir le subalterne de Toussaint.
Le 12 janvier 1799, Roume arrivait A' Port-au-
Prince, of quelques jours apres, le rejoignirent Tous-
saint, Rigaud, Beauvais et Laplume. Toussaint vint le
premier; Roume se laissa prendre A ses ddmonstra-
tions. Pour lui, le g9nbral en chef Btait un home vertueux,
un pkilosophe, un boa citoyen ddvoud a la France. II 6cri-
vait dans ce sens A Rigaud, et le priait de hAter son
depart des Cayes, afin de venir conferer avec eux sur
les measures A prendre, afin d'assurer le bonheur deSaint-
Domingue. C'est ainsi qu'au lieu de s'appuyer sur les
hommes de couleur, de creer parmi eux un parti fran-
gais, I'agent du Directoire se d6clarait pour le chef des
n6gres. Entre Toussaint et Rigaud, I'entente n'etait pas






- 244 -


sion de leurs bins, semblaient s'etre rallies & son gou-
vernement, sans arriere-pensee. Chose triste a dire, il
obtint plus d'une fois que des blanches, appartenant A
d'anciennes et riches families de I'lle, se prostituassent
A lii, pour obtenir sa protection. Avec les n6gres, il
parlait en inspire, et ne cessait de leur dire que pour
garder leur liberty, il fallait se livrer au travail et con-
server leurs armes. II aimait A se servir de paraboles,
et employait de preference la suivante. Dans un vase
de verre plein de mais noir ii mblait quelques grains
de maTs blanc et disait A ceux qui 1'ecoutaient : ( Vous
sites le mais noir. Les blanks qui voudraient vous asservir
sont le mais blanc ,. II remuait ensuite le vase et, le pr6-
sentant i leurs yeux fascines, il s'6criait : C Voyez ce
quest le blanc proportionnelletnent a vous v. Les cultiva-
teurs se prosternaient devant lui, comme devant une
divinity. Ses soldats, don't il avait fait une caste privi-
lCgiee, le regardaient comme un Otre extraordinaire, et
avaient pour lui un d6vouement sans bornes. Dans le
but de frapper I'imagination du people, il aimait A
envelopper son 6elvation de circonstances mystgrieuses,
et disait que, d6s les premiers troubles de Saint-
Domingue, il s'6tait senti destiny A de grandes choses.
qu'une voix secrete lui avait predit qu'il serait un jour
appele A commander les noirs devenus libres, et que
cette voix Btait celle de Dieu.
: Malgr6 tout, Toussaint avait conserve une sympathie
involontaire pour la nation don't il avait porter les
chalnes. La vanity d'appartenir A la premiere puissance
militaire du monde, le plaisir d'etre un gA.nral au ser-
wice de la R6publique lui avaient fait repousser les






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don't les attaques combines menagaient d'envelopper le
gros des revoltes. Leur chef, Jean-Francois, surprise sur
I'habitation Pivoteaux, of ii avait 6tabli son quartier-
general, eut f peine le temps de s'dchapper. Stupffaites
par l'apparition spontande de nos troupes, ses hordes
ne songerent pas mdme A mettre le feu A leurs canons,
et prirent la fuite, en poussant des cris affreux. Une
vingtaine de fuyards furent captures et entire autres,
un mulAtre libre, nomm6 Coco-Laroche, qui se parait
de la croix de Saint-Louis et 6tait revdtu de l'uniforme
de marechal-de-camp, don't il avait pris le titre. Le
gdn6ral de Laveaux les fit tous fusiller.
Cette expedition deconcertait les negres et la terreur
se mettait parmi eux. Sur le simple avis qu'on faisait
circuler d'une amnistie, ils venaient en grand nombre
implorer grAce. L'on peut juger de la panique que le
coup de main du g6enral de Laveaux avait produite,
par le nombre de femmes qui vinrent se rendre. On en
compta jusqu'A quatorze mille. L'insurrection paraissait
anbantie pour le moment dans le Nord. Il ne restait plus
aux debris des handes pour s'y refugier que les hau-
teurs des paroisses de Sainte-Suzanne et de Vallibres
que I'on n'avait pas encore occupies. II est vrai que, de
1a, les n6gres pouvaient se glisser A travels nos postes,
et venir de nouveau infester les environs du Cap. Mais
la revolte n'avait plus de centre, et n'6tait plus A vrai
dire que du vagabondage. La battue des montagnes de
1'Ouest, faite par le 84e de ligne et les planteurs orga-
nis6s en milice, avait parfaitement r6ussi. Aussi, l'on
pouvait esp6rer que les dernieres traces de I'insurrec-
tion ne tarderaient pas A disparaltre dans le Nord.





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Tout annoncait au Cap que la lutte dtait imminent.
La ville se remplissait de troupes de couleur et pr6-
senlait I'aspect de la tristesse. Les rues 6taient sil-
lonnmes par des bandes de ncgres en haillons, et chaque
jour, des blancs itaient impunement assassins. Dans
la matinee du 20 juin, plusieurs matelots qui 6taient
descendus A terre, furent massacres. Ce fut le signal, et
toutes les coleres, qui bouillaient depuis longtemps.
kclatLrent. A la suite d'une altercation survenue entire
un officer de marine et un officer de couleur, les ma-
telots so souleverent et delivrerent les prisonniers que
les commissaires avaient envoys A leur bord, aux cris
de : 1 Aux marines I A bas Sonthonax I A bas Pol-
vrhel I o Sans h6siter un seul instant, Galbaud se mit
A leur tcte, et sur son ordre, le contre-amiral Cambis
et plusieurs capitaines de vaisseau, suspects pour leurs
opinions, etaient priv6s de leurs commandments. II
n'y avait plus que son autorit6 A. tre reconnue sur
toute la rade.
A quatre heures du soir, le general Galbaud des-
cendait A terre avec douze cents marines; la plupart des
blanks de la garde national et les volontaires A cheval
vinrent le rejoindre. Invite par la municipalit6e
prendre le commandement des troupes, il march sur
I'arsenal, s'en empara sans coup fdrir et ordonna l'ar-
restation des deux commis.aires. Ces derniers avaient
trouv6 des defenseurs dans les hommes de couleur, qui
se rassemblerent pour soutenir leur cause. Quant aux
troupes rdgulieres, laiss6es sans direction, elles gar-
daient la neutrality, ne sachant quel parti.prendre, et
restaient, pour le moment, immobile dans leurs
casernes.






- 276 -


du sort qui l'attendait, il prit le parti de recourir aux
dernieres extremitds plut6t que de subir I'autorit6 de
la metropole. Dans le but de ramener les noirs de la
culture A la guerre, et de les decider A soutenir la lutte,
il resolut de leur persuader que leur libert6e tait en
peril ; son plan consistait A ravager les villes mari-
times, A brAler les habitations, A massacrer les blancs,
A se retire ensuite dans les mornes, et A attendre dans
ces retraites que le climate ddvorant les blancs, I'on pAt
se jeter sur eux pour achever leur extermination. II
prescrivit A ses officers de r6pondre aux premieres
sommations de I'escadre, qu'ils n'avaient pas d'ordres
pour la recevoir, et dans le cas oa le debarquement
s'executerait, de tout d6truire, de tout massacrer, en se
retirant dans I'interieur de I'lle. Tels furent les ordres
donnas A Christophe, A Dessalines, A Laplume qui com
mandaient dans le Nord, I'Ouest et le Sud. Le mulAtre
Clerveaux, charge d'administrer I'ancienne parties espa-
gnole, fut laiss6 sans instructions. Toussaint avait en
quelque sorte renonc A ce territoire, don't les habitants.
naguere encore sujets de la cour de Madrid, subissaient
A regret la domination des nOgres. et allaient naturel-
lement se d4clarer pour les Francais.
Apres avoir detach6 sur Santo-Domingo, deux fr&-
gates avec un corps de cinq cents hommes commands
par Kerverseau, Villaret-Joyeuse reprit la mer et se
porta jusqu'a Montechrist oi il eut beaucoup de peine
A se procurer des pilots, pour se diriger dans les rades
de Fort-Dauphin et du Cap. Leclerc avait partag4 son
armne en trois divisions. La premiere, sous les ordres
de Rochambeau, forte de deux mille hommes, devait






- 165 -


tait A la fois Toussaint et Rigaud, et pour perdre Dieu-
donn6, ils r6pandirent le bruit qu'il s'etait vendu aux
Anglais. Toussaint voulait se d6barrasser de Dieu-
donn6 ; mais avec sa duplicity habituelle, il eut I'habi-
lete de faire en sorte que Rigaud se chargeAt de cette
besogne. Laplume se laissa s6duire par des promesses,
et s'empara de Dieudonn6 et de Pomppe, au mois de
fevrier 1795; ii les livra & Rigaud, qui les fit perir dans
d'horribles supplices. Toussaint ne put contenir sa joie,
en apprenant la mort d'un rival, et dans une lettre
adress6e A de Laveaux, il lui recommandait le brave
Laplume. Ce dernier recut le prix de sa trahison; il fut
nommn colonel et s'en alla, avec les trois mille hommes
qu'il commandait, se mettre A la disposition de Tous-
saint. Rigaud comprit, mais trop tard, qu'il avait tra-
vaillJ & consolider la fortune de son future adver-
saire.
La puissance de Toussaint avait suscit6 des jalousies
et des haines, principalement cbez les hommes de cou-
leur. L'antagonisme, qui avait toujours exist entire
les deux races, se reveillait plus violent que jamais.
Toussaint ne cachait pas son adversion pour les sang-
mdl6s, et il I'avait montr6e en mainte circonstance. Le
mulAtre Villate lui portait surtout ombrage, et pour
cause. Nous nous rappelons que dans le courant de
1794, de Laveaux s'6tait retire A Port-de-Paix, en
laissant le commandement du Cap A Villate. Ce dernier
s'etait habitue A l'independance. Les hommes de
couleur de la province le consideraient comme leur chef.
Beaucoup d'entre eux dtaient venus se fixer au Cap, et
comme aprbs I'incendie de la ville, nombre de maisons





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pour I'engager A reconnaltre I'autoritl du roi de France,
Louis XVIII, et A arborer le drapeau blanc. Apre< lui
avoir promise des honneurs et des recompenses, il
d6plorait les maux don't les HaTtiens avaient souffert.
les attribuait aux ennemis des Bourbons, se dkchal-
nait contre rogre de Corse, 'usurpateur, Ie bacha Leclerc.
et faisait I'loge du roi qu'il dclarait semblable a la
divinity, et Atre son image. Ce language ridicule n'eut aucun
effet. PWtion convoqua, le 21 novembre, les principles
aulorit6s de la republique. L'assembl6e repoussa A
l'unanimitE les propositions du gouvernement franais,
tout en d6clarant vouloir renouer des relations com-
merciales. Elle offrait m4me une indemnity p6cuniaire
pour d6dommager les anciens colons, mais c'6tait tout.
Dauxion-Lavaysse repartit immediatement. Son col-
16gue de M6dina avait trouv6, au Cap, Christophe, fort
courrouc6. Dauxion-Lavaysse lui avait 6crit une lettre
oi ii le mcnaq.ait de toutes les forces de l'Europe, s'il refu-
sait de se soumettre. II le prevenait en m4me temps que
la France achetait, en ce moment, A la c6te d'Afrique,
des noirs, pour en faire des soldats, destines A extermi-
ner les rebelles. II 6tait difficile d'dtre plus provocant.
Aussi Christophe, don't la colEre n'avait plus de bornes,
fit r6pondre que lui et son people se d6fendraient jus-
qu'A la derniere extr6mite. Le malheur voulut que le
colonel de M6dina avait autrefois servi dans I'armde de
Saint Domingue. II fut reconnu, arrit6 comme espion,
et fusill comme tel. C'est ainsi que se terminal la mis-
sion de Dauxion-Lavaysse don't la maladresse ddpassa
tout cc qu'on pouvait imaginer.
Cependant, I'on ne renoncait pas en France & Saint-






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Port-au-Prince '. Toussaint 6tait devenu suspect, mal-
gre ses protestations d'amitid, et l'on commenoait A
s'inquieter de sa puissance. Aussi, le Directoire confia
au general Hedouville la mission de se rendre dans la
colonie, pour y surveiller le chef nDgre, et en mdme
temps pour y reliever I'autorite de la metropole. En
janvier 1798, H6douville s'embarquait pour les Antilles,
et, le 21 avril, il arrivait A Santo-Domingo oa il avait
une entrevue avec le commissaire Roume. De IA il se
rendait au Cap oa ii etait le 8 mai. II fut temoin du de-
part du commissaire Raymond.
Le general H6douville etait avantageusement connu
en France pour sa moderation et la conduit qu'il avait
tenue pendant la Revolution. Sa valeur etait reelle;
mais son caractere irr6solu le rendait impropre au
r6le qu'il avait a remplir. Sa mission, du reste, 6tait
des plus difficiles et le Directoire l'avait encore com-
pliquke. en lui donnant des instructions parfois contra-
dictoires. H6douville devait tAcher de rdtablir l'autorit6
de la m6tropole dans la colonie et, de plus, observer et
rontenir I'ambition de Toussaint. En mdme temps, ii
avait requ I'ordre d'arreter Rigaud, et de le d6porter en
France. C'6tait une lourde faute. Deux chefs dominaient
A Saint-Domingue. Toussaint, alors le plus puissant,
etait I'ennemi qu'il fallait chasser A tout prix. II eat
W6t au contraire politique de se rapprocher de Rigaud,
de I'encourager dans sa resistance a Toussaint et de les

C ette minme annee, 1'Eglise constitutionnelle, qui avait tenu
un concile a Paris, cr6ait cinq 6vkch6s dans la colonies : a Santo-
Domingo, & Port-au-Prince, au Cap, aux Cayes et a Samana. Le
premier siAge 6tait m6tropolitain.






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Desireux de se rendre I'homme necessaire, Toussaint
s'en alla chasser les Espagnols, et les poursuivit jusqu'a
Las Caobas. Quoique sa victor; facile ne lui eut cout6
que six hommes, il semblait dans ses lettres i de
Laveaux, avoir accompli de veritables prouesses; il lui
parlait de ses lieutenants Dessalines, Christophe et
Clairveaux, de ses projects, et lui dictait un veritable
programme politique et militaire. En meme temps, il
atfectait un d6vouement sans bornes A la cause r6pu-
blicaine. Lui, naguere, qui prononeait avec respect le
nom de roi, et portait la cocarde blanche, n'avait plus
que du m6pris pour les c vils royalistes et avaitdonn6
a l'un de ses bataillons le nom de legion dessans-culottes.
De Laveaux se laissa tromper par cette comedie, et
s'effaca de plus en plus. Sur ces entrefaites, la paix
fut sign6e entire la France et 1'Espagne. Par le trait de
BAle conclu au mois de juillet 1795, la cour de Madrid
nouscCdait la parties espagnole de Saint-Domingue. Ce
trait avait pour nous des avantages inappr6ciables-;
'lle tout entire nous appartenait. II favorisait les
vues de Toussaint. Jean-Francois s'embarqua pour
I'Europe avec ses principaux lieutenants, et s'en alla
jouir. en Espagne, des faveurs don't le roi Charles IV
I'avait combl; il avait Wet nomm6 capitaine-gendral.
DWbarrass6 de son ancien chef, qui, A un moment donn4,
pouvait devenir un rival dangereux, Toussaint allait
desormais Otre A meme de fonder sa puissance.
Nous n'avions plus qu'nn ennemi A combattre, I'An-
gleterre, qui ne paraissait pas decidee A renopcer A
Saint-Domingue. A la fin de 1795, le general Howe 6tait
venu d'Irlande avec sept mille'hommes, et avait 6tabli






- 213 -


lines. Le 27 aobt, Toussaint quittait les Cayes pour se
porter dans I'Ouest. II se rendit LUogane, oi il assist
A une fete militaire et fit perir par la bayonnelte trois
cents Rigaudistes, qui 6taient ddtenus dans les prisons
de la ville. Apris cette boucherie, il alia A Port-au-
Prince, oh de nouveaux massacres eurent lieu par ses
ordres.
Dessalines avait Wtd charge par Toussaint de purger
le Sud des Rigaudistes. Ce monstre, I'un des plus fMroces
qu'ait produit I'humanitO, se montra digne de la con-
fiance de son. chef; ii parcourait sans cesse les diffd-
rents quarters de la province, suivi de ses gardes
arms de fouets; ii faisait cruellement flageller les noirs
aussi bien que les mulAtres don't I'attitude n'6tait pas
assez tremblante devant lui il indiquait le nombre de
coups de fouet A infliger, en tournant sa tabatiere d'une
certain maniere. D'autres signes devenaient des arrets
de mort inexorables, qu'on ex6cutait la nuit ou sur-le-
champ. Sa cruaut6 s'ing6niait A trouver et a imaginer
des tortures. Les mitraillades, les fusillades et le sup-
plice de la bayonnette ne lui parurent pas suffisants
pour assouvir ses vengeances ; il fit faire des noyades,
et se montra le digne imitateur de Carrier. Souvent des
prisonniers 6taient scies vivants entire deux planches.
Ces atrocit6s n'dtaient pas particulieres au Sud, et se
commettaient aussi dans le Nord et dans I'Ouest, sur-
tout a Port-au-Prince, A Saint-Marc, aux Gonaives. Des
enfants de douze A treize ans furent egorg&s. Quel fut
le nombre des victims ? Nul ne le sait au just. D'apres
la voix publique, plus de dix mille personnel, de tout
Age et de tout sexe, auraient t60 massacres, seulement






- 239 -


la residence favorite de ce dernier se trouvait aux
Gonaives, of il avait fix6 son quarter general. Partout
of il se trouvait avaient lieu ses' receptions; il y en
avait de deux sortes. Les grandes receptions, ou comme
l'on disait les grands cercles, 6taient fitees a un jour
determine. L'on s'y rendait sur une invitation, et per-
sonne n'aurait os6 y manquer. Toussaint y portait le
petit uniform d'officier g6enral. Lorsqu'il se pr6sentait
dans la grande salle, oh l'on 6tait r6uni d'avance, tout
le monde. sans distinction de sexe, devait se lever. II
exigeait que l'on se maintint dans une attitude respec-
tueuse, et aimait surtout que les Blancs I'abordassent
avec deference. Lorsque ces derniers lui t6moignaient
leur respect, son orgueil flattW ne pouvait se contenir,
et il s'6criait : s A la bonne heure, voild comment on se
prdsente >; puis, se tournant vers les officers noirs qui
I'entouraient, il leur disait : a Vous autres nigres, tdchez
de prendre ces manidres, et apprenez a vous presenter comme
il faut. Voili ce que c'est que d'avoir itd dlevd en France.
Mes enfants seront come cela. ,
L'austBritB la plus grande r6gnait dans toutes les.
receptions. Toussaint voulait que les femmes, surtout
les blanches, fussent habilldes comme si elles allaient
A l'6glise et qu'elles eussent la poitrine entierement
couverte. On le vit plusieurs fois en renvoyer, en
d6tournant les yeux et en s'6criant qu'il ne concevait pas
que des femmes honndtes pussent ainsi manquer i la decence.
Une fois, il jeta son mouchoir sur le sein d'une jeune
fille, en disant d'un ton dur A sa mere que la modestie
devait dire I'apanage de son sexe. Dans ses cercles, Tous-
saint ne cachait pas sa preference pour les blancs et





- 162 -


presailles : cinquante mulAtres avaient ete fusills. Ces
executions avaient provoqu6 un m6contentement g.ne-
ral, et une expedition de notre part 6tait assure de trou-
ver des partisans. De leur c6te, les Anglais semblaient
disposes A faire de nouveaux efforts. Dans les premiers
jours de fevrier, le major Brisbane sortait de Saint-
Marc. repoussait les bandes de Toussaint et leur enle-
vait les Verrettes. Le mois suivant, Iigaud etait oblige
de lever le siege de Port-au-Prince qu'il bloquait depuis
cinq semaines. et de se retire dans le Sud. Le general
Forbes, arrive depuis peu, mettait le Mirebalais et
ilanica en Rtat de defense, et maintenait ses communi-
cations avec la parties espagnole d'ob il tirait des bestiaux
et ses autres provisions.
Toussaint attribua son insucces A lajalousie des mu-
lAtres, et surtout au defaut d'organisation de son armie.
Ses troupes formaient des bataillons et des companies
sans cohesion. Selon lui, la creation de regiments co-
loniaux s'imposait comme une necessity, d'autant plus
qu'elle ne constituait pas une innovation. Trois regi-
ments coloniaux existaient deja et Rtaient sous les
ordres de Villate qui commandait le Cap. Telles furent
les.raisons que fit valoir Toussaint, et de Laveaux se
laissa facilement convaincre. Quatre nouveaux regi-
ments furent cr6s, et le commandement en fut donn6 A
Toussaint. qui les recruta parmi ses bandes et eut soin
de choisir, pour officers, ses partisans les plus d6voues.
Des soldats de la ligne leur donn&rent I'instruction mi-
litaire, et bientot Toussaint fut A la tAte d'une petite
armbe discipline A l'europeenne. A partir de ce mo-
ment, le gouverneur g6enral avait, A c6t6 de lui, un
pouvoir rival du sien.







n'avaient d'autre asile que les Gonalves oA I'on avait
I'espoir de les enfermer.
Le 17 f6vrier, le g6enral Leclerc avait adress6 une
proclamation aux habitants de Saint-Domingue; il leur
garantissait ia liberty et mettait Toussaint hors la loi.
I1 avait divis6 l'arm6e en trois divisions, qui se mirent
immddiatement en march.
La division Rochambeau, sortie de Fort-Dauphin, en-
leva, la bayonnette, la position de la Mare a la Roche,
d6fendue par 400 noirs et de l'artillerie, et vint s'Atablir
A Saint-Michel. La division Hardy, qui 6tait parties du
Cap, escalada la position formidable du Morne A Bois-
pin, et p6netra de vive force dans le bourg de la Marme-
lade, ot elle culbutait Christophe, qui s'y trouvait avec
2,400 homes, moiti6 troupes de ligne, moiti6 cultiva-
teurs soulevds. La division Desfourneaux arrivait A
gagner, sans obstacles, le canton de Plaisance, qui lui
fut remis intact par son commandant, le n6gre Jean
Pierre Dumesnil. Ce brave homme avait eu le courage
de resister aux ordres de Toussaint, qui portaient de tout
saccager et de tout brdler. Non seulement il se rendit,
mais il se joignit A nos soldats avec sa troupe forte de
500 hommes. Ces diverse operations n'avaient dur6
que deux jours, malgr6 les difficulties qu'elles prdsen-
taient. Nos soldats avaient eu a escalader des hauteurs
effrayantes, A traverser des gorges 6troites, des brous-
sailles affreuses; mais rien ne les avait arr6ts. Ils
avaient stupffait les nOgres par leur audace A marcher,
presque sans tirer sur un ennemi faisant feu sur lui de
toutes parts.






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d6clara officiellement cesser toute relation avec Saint-
Marc. Sans se montrer aussi r6solue, I'assembl6e du
Sud avait une attitude analogue et plusieurs paroisses
de I'Ouest paraissaient disposees A suivre son example.
L'assembl6e colonial n'en persist pas moins dans
ses resolutions. Elle pensait qu'a force d'audace elle
arriverait a vaincre les resistances et, sur la proposition
de Larchevesque-Thibaud, elle d6cida de cesser tout
rapport avec I'assemblee du Nord, de soulever contre
elle la ville du Cap et de correspondre directement
avec les municipalities et les comites provinciaux. Elle
rdsolut de prendre les measures les plus 6nergiques.
Apr&s s'etre ddfendue de vouloir l'ind6pendance vis-A-
vis la m6tropole, elle declara traltres tous ceux qui
feraient de l'opposition a ses actes souverains, proclama
l'ouverture des ports de la colonie A toutes les nations
et d6creta le licenciement des deux regiments colo-
niaux, afin d'en faire une garde national soldee, et,
pour gagner les sous-officiers de ces regiments, elle eut
recours A toutes les seductions. La plupart des sous-
officiers et des soldats ne rdeondirent pas A cet appel.
Le seul d6tachement du regiment de Port-au-Prince,
qui dtait en garnison A Saint-Marc, se laissa embaucher.
II n'y avait plus de doutes A garder : I'on etait A la
veille de la guerre civil.
Encourages par les fonctionnaires, les pompons
blancs et les homes de couleur, le gouverneur g6enral
de Peynier comprit enfin la necessit6 d'agir. 11 pensa
avec raison qu'il fallait avant tout dissoudre le comitl
provisoire de I'Ouest qut si6geait A Port-au-Prince (t
6tait entierement d&vou6e l'assemblPe colonial. Dans






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premiere occasion pour s'en debarrasser. Ils voulaient
des r6formes completes et leurs demands etaient des
plus justes et des plus 16gitimes. Un gouvernement,
tant soit peu eclairB, se serait hat6 de les satisfaire et
de prendre l'initiative d'une revolution, qui s'imposait
de .plus en plus. Malheureusement, avec la cour de
Versailles ii ne fallait pas s'attendre A une politique
intelligence, et, malgr6 ses bonnes intentions, Louis XVI
6tait toujours hesitant lorsqu'il s'agissait de prendre
un parti.
A partir du xvIle sickle, la colonie de Saint-Domiugue
s'4tait transform ; elle avait march vers la prospirit6
avec une rapidity qui tenait en quelque sorte du pro-
dige. Ces progres etaient dus principalement aux
colons don't I'initiative et I'activit6 avaient su mettre
en valeur les richesses de f'lle. L'administration colo-
niale avait Bt. g6ndralement defectueuse. Si quelques
gouverneurs s'ktaient montres A la hauteur de leur
mission, la plupart avaient froiss6 les habitants et
brilld par leur incapacity. Le gouvernement de la
colonies 6tait confi6 A un officer general appartenant A
I'arm6e ou a la marine, et cet usage, devenu en quelque
sorte un principle, avait les resultats les plus ddplo-
rables. Les lieutenants-gdndraux, marechaux-de-camp,
les chefs d'eseadre qui se rendaient dans la colonie,
peasaient n'y faire qn'un s6jour de court duree. Pour
esx, e'Atait un moyen de jouer un r6le et de se cr6er
des droits pour occuper, une fois revenues en France,
une situation plus Blevde ou etre nonmms A un grade
ap~reur. Le systme des gouverneurs militaires qui,
gl9fnt pres d'un demi-siccle, a empech6 le d6veloppe-






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Le president Rich6, 6galement noir, qui lui succeda,
mourut en 1847.
Les ministres dUsignerent alors pour la pr6sidence,
un negre, capitaine dans les gardes, nomm6 Soulouque,
homme ignorant et incapable, et qui etait connu pour
s'adonner au culte de Vaudoux. Les ministres pensaient
pouvoir se servir de lui comme d'un instrument docile.
Soulouque ne se preta pas & ce rble, et gouverna en
despite. A Harti, les mulAtres et les noirs sont en pr&-
sence les uns des autres. Soulouque representait les
noirs, et comme tel, ii poussait jusqu'aux dernieres
limits sa haine contre les gens de couleur. Dans le but
de faire disparaltre cette race, il en fit massacrer plu-
sieurs centaines. En 1849, il se faisait Mlire empereur
sous le nom de Faustin Jr'. La constitution du nouvel
empire dtait un melange d'institutions monarchiques
et r6publicaines. Sa Majest6 Faustin I'e cr6a une
noblesse en tMte de laquelle il mit quatre princes, cin-
quante-neuf dues, suivis d'une grande quantity de mar-
quis, de comtes et de barons. Les vanites particuli6res
se trouvaient ainsi satisfaites. Une fois empereur, Sou-
louque montra plus que jamais ses instincts feroces,
et gouverna a coups d'executions sommaires. Les Hai-
tiens eurent un tyran dans toute 1'acception du mot.
Soulouque aurait bien voulu soumettre I'lle tout en-
tiWre A sa domination; mais ses troupes furent tou-
jours battues par les Dominicains. Le regime qu'il
imposait a Haiti 6tait le retour A la barbarie. A la fin,
la population se lassa d'etre pillee, pendue, fusillee.
Une insurrection 6clata. Soulouque fut renvers6 et la
republique r6tablie (1858).






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pandit que l'on avait trafiqu6 de leur liberty et qu'ils
avaient Wte vendus a 1'encan. Cette nouvelle vraie ou
fausse fut immediatement accreditee, comme un pre-
sage certain du prochain r6tablissement de l'esclavage,
A Saint-Domingue. Au Cap, la population etait exaspi-
ree; les esprits fermentaient, et I'on pouvait prevoir de
graves BvBnements. Les mulatres se montraient encore
plus exaspergs que les noirs.
Clervaux et Petion occupaient le Haut-du-Cap avec
trois demi-brigades coloniales don't I'effectif etait
assez reduit. Petion, qui pensait que le moment Btait
favorable, donna l'ordre, dans la nuit du 13 au 14 oc-
tobre, d'enclouer les canons, qui dMfendaient le Haut-
du-Cap, de disarmer et de renvoyer dans la ville les
artilleurs europeens, et prit avec ses soldats la route
du Morne Rouge, pour se r6unir aux bandes comman-
does par Petit-Noel. Avant de partir, il avait engaged
Clervaux a abandonner les Francais, et ce dernier, tout
dispose a l'imiter, I'avait suivi. Clervaux et Petion et
leurs soldats furent tout d'abord mal repus par les
bandes qu'ils avaient rejoints. Furieux de la guerre
que les troupes coloniales leur avaient faite, les negres
des mornes leur reprochaient le concourse qu'elles
avaient prAtd aux blancs. Leur chef, Petit-Noel, apos-
tropha vivement Clervaux et Petion, et quand on lui
eut annoncd que, selon toute probability, Christophe
ne tarderait pas A se r6unir A eux, I'on crut que des
deux c6tcs, l'on en viendrait aux mains. Petit-Noel
promit de tuer Christophe, A la premiere occasion. Ce
ne fut pas sans peine, que Petion parvint a empecher
une collision don't les consequences auraient eta nefastes






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cents batiments de commerce, portant un grand nombre
de colons avec les debris de leurs fortunes. La flotte
comptait, sans les blesses, don't elle etait encombree,
plus de'dix mille refugiks blancs ou noirs. Elle mit
quatorze jours pour se rendre dans la baie de Chesa-
peack. Nos malheureux compatriotes trouv6rent une
gendreuse hospitality sur la terre amdricaine. Les 6tats
de Virginie, du Maryland, de New-York et du Massa-
chussetts en particulier, et le gouvernement federal, se
firent un devoir de leur venir en aide et de leur preter
assistance. Beaucoup d'entre eux se fixerent aux Etats-
Unis, et aujourd'hui encore, surtout dans les 6tats du
Sud, leurs descendants se rappellent leur origine
frangaise.
Au depart de la flotte du Cap, les negres s'6taient
pricipit6s comme un torrent sur l'arsenal. Pour mettre
fin a leur pillage, l'on avait 6td oblige de tirer sur eux
a mitraille. Sur les ruines de la ville, les commissaires
proclamerent que la volonti de la Rdpublique dtait de
donner la libertei tous les nigres, qui combattraient tant
contre les Espagnols que contre les ennemis de l'intgrieur et
de l'extirieur; qu'en consequence tous les esclaves, declare
libres par eux, seraient les dgaux des citoyens blancs. Pour
reliever la ville de ses d6combres, il eAt fallu autre
chose qu'une proclamation. Les cadavres laisses sans
sepulture avaient developp6 des maladies contagieuses.
Les vivres manquaient et bient6t la famine se fit sentir
avec toutes ses horreurs. La plupart des maisons, na-
gu6re les demeures de riches colons, et o6 brillaient le
luxe et I'616gance, avaient Wt6 abandonn6es, et elles






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Art. 8. Tout acte fait par I'assembl6e g6nerale et
execute provisoirement dans le cas de necessity
urgente, n'en sera pas moins envoy sur-le-champ A la
sanction royale. Si le roi refuse son consentement audit
acte, l'ex6cution en sera suspendue, aussit6t que ce
refus sera loyalement manifesto a I'assembl6e gdn6-
rale.
Art. 9. L'assembl6e g6ndrale sera renouvel6e en
totality tous les deux ans et aucun des membres qui
aura si6ge dans I'assembl6e prtcedente ne sera eligible
A la nouvelle.
Art. 10. L'assembl6e d6crAte que les articles
ci-dessus, comme faisant parties de la constitution de la
parties francaise de Saint-Domingue, seront incessam-
ment envoys en France pour 6tre presents A I'accep-
tation de I'Assembl6e Nationale et du roi. Ils seront, en
outre, envoys A toutes les paroisses et districts de la
parties francaise de Saint-Domingue et notifies au gou-
verneur g6enral.
En votant cette constitution, I'assemble colonial
montrait ses tendances s6paratistes et, chaque jour,
devenait plus audacieuse. Ses partisans, qui avaient
adoptO comme signe de ralliement un pompon rouge
par opposition au pompon blanc, dominaient dans la
plupart des paroisses. Les garnisons de Port-au-Prince
et du Cap ttaient indisciplin6es, et A differentes reprises
les soldats s'etaient mutin6s centre leurs officers.
L'assemblie colonial 6tait maltresse de la colonie.
Effray6 de ses pr6tentions, de Peynier, qui jusqu'alors
n'avait montr6 que de la faiblesse, resolut d'organiser
Ja resistance. Dans ce but, ii accueillit favorablement






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quelque temps, il le soupponnait, et bien & tort, de
vouloir trahir, et d'entretenir des intelligence avec
les insurges. Aussi, lorsqu'il regut l'ordre d'6vacuer
Port-de-Paix et de se retire au Cap, il fit arreter Mau-
repas, ainsi que plusieurs officers de couleur, et les
emmena avec lui au Cap; le general Leclerc venait de
mourir, et le pr6fet colonial Dauze exerpait l'autorit6,
en attendant l'arriv6e de Rochambeau. Son avis etait
d'envoyer en France Maurepas et ses compagnons.
Le 17 novembre, Rochambeau debarquait au Cap, et
sur son ordre, le sort des prisonniers fut bient6t fix6.
Maurepas, sa famille et ses compagnons furent embar-
qu6s a bord du Duguay-Trouin, et pendant la nuit, ces
malheureux 6taient prdcipitds dans les flots. C'Utait un
assassinate, et il est triste de constater que ses auteurs
etaient des Francais.
Rochambeau 6tait disposed a prendre l'offensive.
Le 19 novembre, des troupes d'Europe avaient d6bar-
qu6 au Cap. Des approvisionnements furent reunis, des
companies branches organisbes avec des mulAtres et
des n6gres. L'on songea tout d'abord & reprendre Fort-
Dauphin. Les gdenraux Clauzel et Lavalette partirent
du Cap, avec plusieurs bataillons d'infanterie, de l'ar-
tillerie, sur un vaisseau, deux frigates et une corvette.
Le 1l decembre, ils 6taient devant Fort-Dauphin, don't
ils s'emparerent, malgre la resistance des noirs, qui
incendierent la ville. Pour le moment, les insurges
semblaient .vouloir se diviser. Le 8 novembre, Chris-
tophe et Clervaux avaient dvacud le Haut-du-Cap; ils
etaient a bout de munitions; Sans-Souci avait refused
de leur en fournir, et un moment, il fut meme sur le






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d'enregistrement, et un second d6cret du 10 janvier le
droit des patentes, qui variait'suivant la population
des villes on des paroisses. Un arrWte du 10 fdvrier de
la meme annie avait. frappe d'une taxe, appelee droit
de passage, tous les animaux que l'on amenait de la
parties espagnole dans la parties frangaise, pour y Otre
vendus. La dime. que les habitants de la parties espa-
gnole payaient au roi d'Espagne, avait 6t6 maintenue.
L'assiette des nouveaux imp6ts, la mani6re don't s'op6-
rait la perception, indiquaient que I'administration de
Saint-Domingue avait Wtd confide A des hommes com-
petents qui, pour la plupart, 6taient des anciens fonc-
tionnaires de la colonie.
Les impBts, quel que fAt leur rendement, ne pouvaient
n6anmoins suffire aux depenses. Toussaint avait eu
recours A un moyen fort ing6nieux pour sa procurer
des resources. Tous les proprietaires blancs avaient
t60 invites A revenir dans la colonie, meme ceux qui
s'6taient associ6s A la tentative des Anglais. Un assez
grand nombre, soit qu'ils eussent p6ri durant les
troubles, soit qu'ils eussent abandonn6 toute idWe de
retour, n'avaient pas reparu. Leurs biens avaient Rtd
s6questr6s, declares biens nationaux et affermis A des
officers noirs a un prix qui permettait A ceux-ci de
s'enrichir. Neanmoins, le gouvernement en tirait un
revenu assez important, qui constituait la plus grande
parties de ses revenues

I En 1804, un budget, pour 1802, fut present &A l'assemble
central, qui s'6tait reunie I Port-au-Prince. Les dipenses figu-
raient pour pres de 35,000,000 fr., et les recettes n'atteignaient
que 20,000,000 fr. L'arm6e aurait coftt 16,000,000 fr., et, en reality,






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ordres '. C'est pourquoi nous consid6rons sa captivity
comme le just chatiment de ses crimes. En 1889,
M. Schcelcher a public une vie de Toussaint-Louver-
ture; pour l'auteur, c'est un heros dou6 de toutes les
vertus. Son jugement nous 6tonne.
L'enlevement de Toussaint ne produisit pas A Saint-
Domingue la secousse A laquelle on avait lieu de s'at-
tendre. Les n6gres ne se montrerent pas sensibles a son
sort. Son aide de camp Fontaine, qui lui servait d'es-
pion, fut arrkt6, traduit devant une commission mili-
taire, condamn6 A mort et fusilli, sans qu'aucun signed
de m6contentement ne se produisit ouvertement. Le
chef Scylla, qui essaya de soulever les cultivateurs du
quarter d'Ennery, ne rdussit qu'a renforcer sa bande
de quelques partisans; aussi sa rdvolte fut-elle Etouffee
A sa naissance. NManmoins, malgr6 ce came apparent,
le g6n6rai Leclere ne se faisait aucune illusion, et cons-
tatait chaque jour des sympt6mes inqui6tants pour
I'avenir. Dans la ville mdme du Cap, lorsque nos gdnd-
raux paraissaient en public, les habitants ne leur
t6moignaient aucune defdrence, tandis que les g6n6-
raux de couleur recevaient de v6ritables ovations.
L'autorit6 de la France 4tait depourvue de tout pres-
tige, et loin de se consolider, notre domination deve-
nait de plus en plus chancelante.
Le general Leclerc convoqua le conseil colonial afin

s On estime A 3,000 le nombre de blancs, qui furent massacre.
par I'ordre de Toussaint, lors de I'exp6dition de Leclerc. Quant
aux mulAtres 6gorg6s dans la guerre du Sud, on les estime au
moins A 40,000.






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et quoique nous parvinmes & 1'6teindre assez rapide-
ment, les degats ne laissaient pas d'etre assez consid6-
rables.
Le general Boudet s'etait applique A gagner les
sympathies des officers de couleur rests & Port-au-
Prince; il y r6ussit. II fut bient6t inform que le gen6-
ral Laplume, moins barbare que ses pareils, 6tait
dispose & reconnaltre I'autoritd de la France. Le
general Boudet lui envoya comme 6missaire un officer
de couleur, le capitaine CUlestin. Ce dernier, profitant
des bonnes dispositions de Laplume, le d6cida A se
rallier aux Francais, ainsi que la plupart des chefs
militaires places sous ses ordres. C'Utait un r6sultat
des plus important. Laplume nous remit intact le
riche d6partement du Sud, et pros de quatre mille
homes de I'armee de Toussaint qu'il commandait
devenaient nos auxiliaires.
Pendant que les 6venements se precipitaient dans la
parties franpaise, la parties espagnole 6tait place, sans
beaucoup d'efforts, sous notre autorit6. Le 2 f6vrier,
les frigates portant le petit corps de troupes du g6enral
Kerverseau s'6taient pr6sent6es devant Santo-Domingo.
Le general Paul Louverture, qui y commandait, repondit
A la sommation qui lui futfaite, qu'il ne pouvait remettre
li place que d'apres les ordres du gouverneur general,
son frNre. Sur ces entrefaites, les habitants, fatigues
de la domination des negres, prirent les armes dans la
nuit du 9 fWvrier, et s'empardrent d'un des forts de la
ville, pour le remettre aux Francais. Malheureusement,
nos troupes ne pouvaient debarquer vu 1'6tat de la
mer, et le general Kerverseau allait donner l'ordre de








de Blanchelande, d6clara que l'assembl6e avait pour
premier devoir de soutenir la Revolution et que la
garde national n'avait pas d'autre but. En meme temps,
il demandait que I'assemblde tint d6sormais ses s6ances
dans l'eglise du Cap, ( ois une foule nombreuse ,, ajou-
tait-il, i prouverait combien les emsemis de la revolution
sont en petite quantity i. Ce language audacieux souleva
une veritable tempdte. Le bruit se rdpandit que le gou-
verneur se proposait de faire arreter un adversaire
aussi redoutable. Larchevesque- Thibaud devint un
heros. Une garde particulibre lui fut donnee pour
veiller A sa sAretd et sa popularity fut plus grande que
jamais.
Malgr6 I'opposition de l'assembl6e colonial et des
corps populaires, le commissaire Saint-LUger s'6tait
embarqu6 pour Port-au-Prince; en y arrivant, il avait
pu se rendre compete de la situation. Les hommes de
eouleur et leurs partisans connus sous le nom de confi-
deirs de la Croix-des-Bouquets, bloquaient cette ville par
terre. Le feu de ses forts tonnait sans cesse sur la cam-
pagne. Plusieurs de ses quarters ne pr6sentaient plus
que des ruines. Les vivres 6taient rares, la viande
fraiche manquait et I'on ne tirait de la mer que des
resources incertaines. L'on commengait A souffrir de
la disette.
Lee confeddr&s avaient appris avec joie I'arrivle du
commissaire civil; ils lui demanderent une entrevue,
qui eut lieu sous le canon du fort Saint-Joseph. Saint-
Leger y vint avec plusieurs d6l1gues de I'assembl6e de
i'Ouest et une escorted charge surtout de le surveiller.
Les representants des hommes de couleur se mon






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d'ofliciers decouileur dtaient venus se ranger sous ses dra-
peaux. C'est en vain que Rigaud cherchait A prolonger
la resistance. Le 29 mai 1800, il avait lanc6 une nouvelle
proclamation, oh ii invitait ses concitoyens A soutenir
plus que jamais la lutte contre le bourreau, le devastateur
de Saint-Domingue, I'esclave der Anglais, et levait de
nouveaux bataillons. Ses efforts desesperes ne pou-
vaient lui donner la victoire. Avec les troupes qui lui
restaient, il livrait deux combats A Acquin, le 24 juin
et le 5 juillet. II fut vaincu, et oblige de se retire sur
les Cayes avec les debris de son arm~e. Quelques jours
apr&s, la ville de Saint-Louis se rendait, et un corps de
volontaires, connu sous le nom de idgion de I'Ouest, fai-
sait sa soumission. Les troupes de Rigaud n'6taient
plus que des bandes, pouvant encore tenir la champagne,
mais incapables de fair une guerre s6rieuse. Le Sud
6tait kcras6; mais les vainqueurs avaient cherement
achet6 leurs succs.
A ce moment, le Directoire avait cess6 d'exister en
France, et depuis sept mois un nouveau gouvernement,
le Consulat, lui avait succ6de. Toussaint ne I'ignorait
pas; mais, comme il n'avait pas WtC avis6 officiellement,
le Directoire etait toujours pour lui le gouvernement
existant. Roume avait envoy en Europe le chef do
brigade Vincent, afin de mettre la metropole au courant
de ce qui se passait dans la colonie. Le premier consul
renvoyaVincent A Saint-Domingue avec le titre de com-
missaire, en lui adjoignant deux collbgues, le mulAtre
Raymond et le general Michel; tous les trois apportaient
la constitution de l'an VIII et une lettre du ministry de
la marine oA Toussaint 6tait qualified de general en chef.






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armes et des munitions aux insurgds. Mais tant que la
mer 6tait libre, nous pouvions expddier des renforts A
notre armbe. Malheureusement, la paix d'Amiens n'dtait
qu'une trove, et le 16 mai 1803, la guerre recommencait
entire la France et l'Angleterre. Lorsque cette nouvelle
se repandit a Saint-Domingue, elle combla de joie les
negres. Dessalines se transport avec une parties de ses
bandes du Nord dans I'Ouest, et vint incendier la plaine
du Cul-de-Sac, esperant qu'en ruinant ce riche quar-
tier, d'oA Port-au-Prince tirait ses approvisionnements,
il forcerait cette ville A se rendre. Les croisi6res an-
glaises se mettaient en rapport avec les insurges. II
devenait evident qu'il ne restait plus aux Frangais qu'a
succomber, ou A choisir entire les noirs, plus f6roces
que jamais, et les pontons d'Angleterre.
Aussit6t que la guerre eut recommenc6 entire la
France et I'Angleterre, le general Rochambeau en avait
Wtd avise. Au mois de juillet 1803, notre effectif mili-
taire dans la colonie comptait environ 18,000 hommes,
don't 13,000 valides et 5,000 dans les h6pitaux.
Rochambeau, qui s'attendait A& tre assi6gd au Cap,
avait voulu pourvoir aux n6cessites. Dans le but de
se procurer de l'argent et des resources, il frappa de
contributions extraordinaires les n6gociants de la ville,
qui pour la plupart 6taient ruins, confisqua les biens
des colons absents, et ordonna d'arreter et de d6porter
un certain nombre d'habitants, connus pour d6sap-
prouver son gouvernement. Cette conduite indigna la
population, et plusieurs gen6raux, entire autres Clauzel,
voulurent s'emparer de la personnel de cet insense,
I'envoyer en Europe, et en debarrasser la colonie. Pr&-






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au-Prince avait Wtele theatre l'annde pr6cedente, ne se
renouvelassent. Les commissaires n'avaient rien nb-
glig6 pour y fomenter une nouvelle guerre civil. Le
marquis de Borel, si tristement connu, etait devenu
leur partisan, et avait su gagner leur confiance au Cap.
Ils I'avaient nomme, eu 6gard a ses qualities de bon pa-
triote, commandant de la garde national de Port-au-
Prince. De Borel s'6tait rendu dans cette ville, et il etait
entree en lutte avec le marechal-de-camp de Lasalle,
qui remplissait par interim les functions de gouverneur
gdn6ral. A la suite de plusieurs tracasseries, de
Lasalle, qui 6tait us6 par l'Age et les maladies, d6con-
sid6r6 par ses mceurs d6regles, sans influence sur les
troupes, se voyait oblige de quitter Port-au-Prince. II
se retira avec son 6tat-major aupr&s des commis-
saires.
De Borel s'attribua les pouvoirs militaires, et pour
justifier son usurpation, il 4crivit que des raisons de salut
public I'avaient seules porld a s'emparer de l'autorite. 11
voulait faire r6unir une nouvelle assemble colonial,
et dans ce but, ii ordonna de convoquer les assemblies
primaires. Afin de se donner de I'importance, il fit
repandre le bruit que des rassemblements s'6taient
forms dans la plaine, etsur son ordre, un d6tachement
decor6 du nom d'armbe, se portait A la Croix-des-
Bouquets, sous le commandement du comte de Bou-
tilliers, capitaine d'artillerie. Quelques jours apres,
cette pr6tendue armbe rentrait A Port-au-Prince, et
quoiqu'elle n'ent pas tire un seul coup de fusil, elle re-
cevait les honneurs de la victoire. Un journal de la
ville apprenait qu'on avait disperse de nombreuses






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des auxiliaires, afin de r6tablir leur domination sur
I'lle. L'abb6 de La Haye, qui avait exerc6 les functions
de cure, dans l'une des paroisses du nord, accept d'etre
le n6gociateur et se rendit pros de Jean-Francois et de
Biassou.
Ces deux chefs, grises par le success et les honneurs
qu'on leur rendait, flatt6s par les autoritds espagnoles,
qui les comblaient de distinctions, refuserent naturelle-
ment de reconnaltre le pouvoir des commissaires et de
traiter avec eux. Macaya avait quitt6 le Cap avec sa
bande charge de butin. Polv6rel voulut le s6duire, en
lui prodiguant les titres de citoyen g9nnral, d'ami de la
ReBpublique. Macaya, que les Espagnols venaient de
nommer marechal-de-camp, et appelaient Excellence,
repondit qu'il 6tait le sujet de trois rois, le roi du Congo,
roi de tous les noirs, du roi de France, qui reprisentait son
pere, du roi d'Espagne, qui reprisentait sa mire; que ces
trois rois itaient les descendants de ceux qui, conduits par
une dtoile, itaient allds adorer l'Homme-Dieu, et qu'il ne
pouvait passer au service de la Rdpublique, afin de n'etre pas
entrained faire la guerre 4 ses frdres, les sujets de ces
trois rois.
Les nOgres ne se bornaient pas a repousser les
avances du gouvernement colonial, ils se montraient
hostiles. Jean-Francois et Biassou s'emparaient du camp
de la Tannerie, forgaient le cordon de l'Ouest, et s'avan-
,aient avec leurs hordes sur le Cap. Nos troupes 6taient
d6moralis6es. Le colonel de Nully refusait de servir les
commissaires, et s'6tait retire dans la parties espagnole
avec les grenadiers de Bearn et de Roban, en laissant






- 205 -


Aussi, devait-elle dtre 6crasbe en peu de temps. Jean-
Rabel, bloqu6 par terre et par mer, succomba apres
une canonnade de trente heures. Bombardopolis avait
le mwme sort, et le ml6e Saint-Nicolas 6tait pris le
31 aoft, malgr6 sa resistance energique. La r4volte
etait vaincue, et les derniers rassemblements obliges de
se retire dans les mornes ou dans les bois. Toussaint
put alors exercer ses vengeances; elles furent terrible.
Son lieutenant Christophe se montra digne de lui, et inau-
gura I'horrible supplice de la bayonnette. Des executions
en masse eurent lieu dans le Nord et dans l'Ouest, et des
milliers de sang-mles on de noirs furent bayonnettis, sur
le simple soupcon d'etre partisans de Rigaud. Une veri-
table chasse au mulatre avait 6t6 organisde. Tous les
homes de couleur, en 6tat de porter les armes, furent
arrrths, dissiminds A la suite de companies de nOgres,
charges de leur prodiguer tous les outrages. Is etaient
nus, souvent enchalnes, et la moindre plainte de leur
part 4tait punie de la flagellation, si elle ne l'6tait pas
de la mort. Apres avoir mis A feu et a sang la region
de l'Artihonite, Toussaint vint au Cap. II fit c6l6brer
une messe solennelle, et voulant se donner une r6puta-
tion de g6ndrosit6, il ordonna la mise en libertA d'un
certain nombre de mulatres captifs, apres avoir pro-
nonc6 un long discours sur le pardon des offenses.
Cette comedie ne modifia nullement sa conduite, et, en
vertu de ses ordres, ses lieutenants continuaient d'appli-
quer son systeme de terreur.
Les blancs qui 6taient rests dans la colonie se trou-
vaient dans une situation equivoque; aussi n'osaient-
ils montrer leurs opinions. Quoique Toussaint poursuivit






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la resistance jusqu'en juillet 1809. A cette 4poque, une
escadre anglaise, venant de la Jamaique, part devant
Santo-Domingo. Se voyant A bout de resources, Bar-
quier capitula. La garnison frangaise 6tait rdduite A
1,700 hommes don't 200 miliciens. La place fut remise
A Don Francisco Murillo, repr6sentant de la junte in-
surrectionnelle. Nous n'occupions plus un seul point
dans I'lle de Saint-Domingue.
Tel fut le r6sultat de cette expedition que l'on a,
depuis, tant et bien & tort, reprochee au premier consul.
Une armbe fut aneantie par le climate. 43,000 hommes
parent, A diffdrentes reprises, envoys i Saint-Do-
mingue; il n'en revint que 8 a 9,000 i. La mauvaise
direction, I'incurie dans I'administration militaire, les
maladies furent les causes de notre 6chec. Mais nous ne
saurions trop le r6epter, I'expedition de Saint-Domingue
s'imposait.
Les peuples ne laissent jamais 6chapper une posses-
sion, tant soit peu important, sans essayer de la re-
tenir, n'eussent-ils aucune chance de succ&s. Que ne
ferait pas l'Angleterre pour maintenir I'Inde sous sa
domination, et la Hollande pour garder Java et l'Es-


I Au mois de novembre 1802, plus de 20,000 hommes avaient
succombe, victims du climate et des maladies, et 5,000 seule-
ment par le feu de I'ennemi. A ces chiffres, il faut ajouter les
pertes, faites par la marine militaire, reprbsentees par 8,000 ma-
rins. De plus, 3,000 marines du commerce, 2,000 fonctionnaires
de tout ordre, 4,500 colons ou Europeens moururent, pour la
plupart de maladies. Si & cette lugubre statistique, 1'on ajoute
les pertes faites sous le gouvernement de Rochambeau, I'on voit
que 1'exp6dition de Saint-Domingue a codti la vie a plus de
50,000 Francais.






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sent par un dl16gud rdsidant A Port-au-Prince. Le-
regime qu'ils d6siraient pour Saint-Domingue, aurait
eu une certain analogie avec l'union personnelle qui
regit actuellement les rapportsde la Suede et de laNor-
vege.
Les elections eurent lieu. Le parti des planteurs-
obtirit la plupart des nominations. L'assemblie colo-
niale 6tait surtout composee de propridtaires fonciers,
possedant de nombreux esclaves et fort entiches de
leurs pr6juges. L'on y voyait seulement quelques
hommes de loi et des negociants qui avaient Wt6 en-
voyds par les villes de Port-au-Prince, du Cap et de
Saint-Marc. II etait facile de deviner l'esprit de la nou-
velle assemble. Ses membres affectaient de s'intituler
caltivateurs. Les principaux dtaient Daugy, Larche-
vesque-Thibaud, Bacon de la Chevalerie, Hanus de
Jumdcourt, Borel, de Cullion, Millet et Bruley. Le 25.
mars 1790, I'assemblhe se reunissait a Saint-Marc; le
15 avril, elle se constituait d6finitivement et s'intitulait
Assemblee gdndrale de la parties franfaise de Saint-Do-
mingue, et nommait pour president Bacon de la Che-
valerie. Elle ne fit pas mention du serment civique, et
le gouverneur general fut seul A le rappeler dans son,
discours. Mais elle eut soin de faire ecrire sur le rideau
qui decorait la salle des seances ces mots : c Saint-
Dominque, la loi, le roi, notre union fait notre force. v En
snbstituant le mot Saint-Domingue A celui de la nation,
I'assemblde montrait assez son intention de faire de la
colonie un Ctat ind6pendant, n'ayant pas d'autre lien
avec la France que celui de l'union personnelle avec
le roi.





LA PERTE D'UNE COLONIE


LA REVOLUTION


DE SAINT-DOMINGUE





CHAPITRE PREMIER

La eolonle de Saint-Domingue & la vellle de la Revo-
lution. Son organisation: qa prosp6rlt6 ; la vie
creole. L'tat des esprits.


Au moment ol la Revolution 6clata et vint boule-
verser l'ancien monde, la colonie de Saint-Domingue
ktait des plus prosperes et des plus florissantes. C'ttait
une petite France. Partout I'on vantait le luxe et 1'Eld-
gance de ses habitants qui avaient su reunir les
charmes de la vie crdole A l'urhanit6 de la vieille
Europe; aussi le nom de notre possession 6tait-il devenu
synonyme de splendeur et de richesse. Partout I'on
parlait avec admiration de cette tie, appel6e A just
titre la Reine des Antilles.
Les debuts de notre colonie avaient W6t des plus
modestes, et au milieu tlu xvii sikcle, il eLt 6t6 difficile






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ment 6phemere, mais le souvenir en dtait lidelement
gard6. Il existait un veritable esprit public dans la
colonies. L'on y constatait, il est vrai, des rivalites
locales. C'est ainsi que les provinces de I'Ouest et du
Nord sejalousaient et un violent antagonisme animait
I'une contre 1'autre les villes du Cap et de Port-au-
Prince. De son coOt, la province du Sud se plaignait
d'etre sacrifice. Mais toutes ces divisions disparais-
saient, lorsqu'il s'agissait de soutenir la lutte contre la
n6tropole. Les Francais de Saint-Domingue avaient
conscience de leurs forces et de leurs richesses et
sentaient qu'ils 6taient mdrs pour la vie politique. Ils
voulaient que la colonie cessAt d'dtre une possession,
une simple d6pendance de la m6re-patrie, et fht appel6e
i se gouverner elle-meme. Se debarrasser de la tutelle
administrative, avoir ce que les Anglais appellent le
self-government: tel 6tait leur but, telle 6tait leur ambi-
tion.
Le regime 6conomique auquel etait soumis la colonie
provoquait 6galement des plaintes et des recrimina-
tions. Ainsi que toutes nos colonies, Saint-Domingue
ne pouvait commerce qu'avec la metropole. Le pacte
colonial existait dans toute sa vigueur. Le monopole.
;tabli dans le but de favoriser les armateurs et les ngo-
ciants du royaume, portait un grave prejudice A notre
possession. La cour de Versailles le savait et elle avait
essay de donner satisfaction aux demands reit6r6es
des colons. Contrairement a ce qui avait lieu en France,
une ordonnance de 1727 permettait aux strangers
d'acquerir et de poss6der des terres dans la colonies.
Le m6le Saint-Nicolas avait Wt d(eclar6 port franc.






- 88-


la parties franfaise de Saint Domingue, pros les ttats-
Unis. L'assembl~e colonial traitait de souverain A
souverain. Les Ambricains auraient 0t6 assez disposes
A secourir la colonie de Saint-Domingue ; mais ils
n'avaient pas de troupes rigles, et tout ce qu'ils
purent faire, ce fut de lui faciliter les moyens de se
procurer des vivres et des munitions. Dans la Caroline
du Sud. un agent nomm6 Polony, envoy par I'as-
semble, n'avait rien pu obtenir. Les ndgociants de
Charlestown ne voulaient envoyer des bAtiments que
contre especes sonnantes ou lettres de credit. II serait
interessant de connaltre lea n6gociations qui eurent lieu
entire le gouvernement federal et les reprksentants de
Saint-Domingue; mais on ne les connatt que d'une
maniere assez vague. NManmoins, il n'est pas douteux
que Roustan, partisan de l'independance de la colonie,
n'ait demand pour elle le protectorat de la r6publique
ambricaine. Peut-6tre, et c'est probable, fut-il question
de faire entrer Saint-Domingue, A titre de quinzi6me
Etat', dans I'union fMddrale. Washington, alors A la tMte
des affaires, voulait avant tout consolider son oeuvre
et Ctait peu soucieux de jeter son pays dans une entre-
prise oh il pouvait avoir A redouter des complications.
Quand I'assembl6e de Saint-Domingue vit qu'elle ne
pouvait computer sur aucune puissance dtrang6re, elle
eut alors recours A la mere-patrie.
Au d6but de I'insurrection, le sentiment du danger
avait rapprochd les parties; mais dUs que les blancs
eurent reconnu, dans des combats parties, leur sup6-

1 En 1791, le Vermont avait former le quatorzibme 6tat.





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quite de sauver de i'abime la ville du Cap, et qu'il avait itm
Seffraye du sort qui se priparait pour diee.
Afin de ne pas attirer de nouveaux d6sastres sur une
ville dejA si 6prouv6e, H1douville se d6cida a 6vacuer
lr Cap; il s'embarqua le 23 octobre 1798. II emmenait
avec lui tous les bAtiments qui etaient en rade et les
debris des troupes francaises, reduites A quelques cen-
taines d'hommes. 11 fut suivi par la plupart des fonc-
tionnaires europeens et environ 4,800 personnel, appar-
tenant presque toutes A la population blanche. Quelques
mulatres et negres quitterent aussi la colonie, et parmi
ces derniers, se trouvait le general Leveill. Toussaint
ne nous inquidta pas au moment du depart; ii ttait
arrive A son but, chasser les Fran.ais de Saint-Do-
mingue. La sortie du Cap 6tait loin d'etre facile. Les
Anglais 6taient maltres de la mer, et dans les condi-
tions d'inffrioritO ou nous nous trouvions, il fallait &
tout prix eviter un combat. La flotte resta bloquie
durant quelques jours; enfin, dans la nuit du 27 oc-
tobre 1798, elle mettait A la voile, parvenait A& chapper
A l'ennemi, et arrivait en France, apres une navigation
assez p6nible. Notre colonie de Saint-Domingue, la ille
ainie de notre commerce et de notre industries. comme on
l'appelait dans le language emphatique de 1'6poque, avait
cessd de nous appartenir et 6tait devenue le domaine de
Toussaint-Louverture.





- 257 -


& la gloire du Tout-Puissant et en l'honneur du gou-
verneur. Les biens ecclIsiastiques avaient Wt6 r6unis au
domaine de 1'6tat, et le clergy recevait un traitement
fixe. La nomination des cures et des vicaires appar-
tenait au gouverneur don't I'autorisation etait neces-
saire pour publier un ordre, decret ou decision, meme
en matiere purement religieuse. Un Mveque constitu-
tionnel, de Mauvielle, avait Wt6 charge de l'adminis-
tration spirituelle de la colonie.
L'organisation financire fut r6gularisee et requt une
certain unite. 11 fut etabli ou maintenu un adminis-
trateur g6enral des finances et un tresorier g6n6ral,
ayant sous leurs ordres des tr6soriers particuliers, dans
chaque department, et dans chaque port, ouvert au
commerce. Les depenses pour l'arm6e, les h6pitaux, les
arsenaux, les travaux publics, les fortifications 6taient
regl6es par le gouverneur seul; il en 6tait de meme pour
la reddition des comptes. Les fonctionnaires de tout
ordre 6taient tenus de veiller A la rentree de l'imp6t, et
les fermiers des biens domaniaux obliges de payer regu-
liUrement leurs fermages ; beaucoup avaient cru pouvoir
s'en dispenser a la faveur des troubles. En some, la
situation financiere de Saint-Domingue s'ameliorait, et
l'on pouvait esp6rer qu'elle continuerait de progresser,
pourvu que la tranquillity durAt encore quelques ann6es.
Mais il ne pouvait en dtre ainsi.
La lutte avec la France etait certain, et cette pers-
pective hantait continuellement 1'esprit de Toussaint.
11 voulait former une armee de reserve, et une loi
du 30 juillet 1801 avait organism la garde national.
Tout homme valide de quatorze ans A cinquante-cinq






- 264 -


en consequence, ii les priait de quitter immediatement
la JamaTque, comme lui, de son c6t6, allait rappeler du
Cap-Francais, le resident britannique, don't le caractAre
official n'avait, du reste, jamais 6th reconnu.
L'avenir s'assombrissait. Aussi Toussaint ne pouvait
plus dissimuler son agitation. Par moment, il clatait
et accusait les Anglais de lui manquer de parole, et de
s'entendre avec les Frangais, pour le perdre. La nouvelle
de la paix avait eu son contre-coup A Saint-Domingue.
Fatigues du regime de fer que leur imposait leur chef,
les negres n'avaient plus pour son autoritd le respect
religieux d'autrefois. Les blancs et les homes de cou-
leur manifestaient leurs sympathies en faveur de la mb-
tropole, et plusieurs d'entre eux, qui avaient trop ouver-
tement montr6 leurs opinions, avaient Wet expulses
de la colonie. Ces measures de rigueur pouvaient mo-
mentanement 6touffer un soulevement; mais le gouver-
nement de Toussaint n'en 6tait pas moins 6branlA. II
existait dans l'tle un parti frangais.
Le bruit d'une prochaine expedition devenait de plus
en plus sdrieux. Toussaint voyait avec anxiety s'appro-
cher le moment de sa chute. Un planteur de Port-au-
Prince, qui, avant de partir pour la France, 4tait all6 le
voir, avait pu juger du trouble de son esprit. Toussaint
essaya de se disculper, en affirmant qu'il n'avait jamais
Wth hostile & la France, et que toujours, il avait re-
pouss6 les propositions des Anglais. II se plaignit am&-
rement de Bonaparte, et pria son interlocuteur de le
faire connaltre, ainsi que see oeuvres, au premier consul,
declarant qu'il n'avait qu'un seul desir, Stre jugi par ms.
Ce language hypocrite ne pouvait tromper personnel.






- 83 -


en burent avec avidit &a genoux. Boukman prcta Ie
serment de diriger I'entreprise et tous les assistants
jurerent de lui obWir. Au mois de juillet 1791, I'insur-
rection 6tait chose d6cid6e.
A la mi-aout, deux habitations furent incendikes;
c'6tait 1'indice de l'insurrection qui 6clata, d'une ma-
nitre gencrale, le 22 du meme mois. A dix heures du
soir. les negres de la plantation Turpin partaient sous
la conduit de Boukinan et entrainaient avec eux les
esclaves des plantations Flaville, Clement, Tr6mes et
Noc. C'est alors que s'accomplirent des scenes d'hor-
reur. Les negres n'Mtaicnt plus des Otres humans, mais
des )(Ites firoces qui cherchaient A assouvir leur rage,
et 6gorgeaicnt ton s les lanes qu'ils pouvaient atteindre,
apras les avoir torturis. Les femmes subissaient les
derniers outrages, les infants 6taient empales et plu-
sieurs planters furent scies vivants entire deux
planches. En quatre jours, la moitiB de la province du
Nord avait 6ti' incendihe et ne presentait plus qu'un
monceau de ruines. Le feu que les noirs mettaient aux
cannes A! sucre, A tous les bAtiments, leurs cases, cou-
vrait pendant le jour le iel de tourbillons de fumbe,
et embrasait, pendant la nuit, I'horizon d'auroros
hordales qui jetaient au luin le reflet d'autant de vol-
cans. Dans les campagnes, au silence le plus absolu
succedait un vacarme i:l',uvantable produit par les
hurlements des ibgres. Ces transitions du bruit au
silence et du silence an bruit, la lueur des flammos
portaient partout I'effroi ; la terreur 6tait g6ndrale.
La ville du Cap ne cnnut le d6sastre que par les
incendies qui embrasaient I'horizon et les cris des






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A cette occasion, affich6e au m6le Saint-Nicolas, avec le
consentement du general Maitland.
A peine Toussaint fut-il instruit des n6gociations et
de leurs resultats qu'il se plaignit dans les terms les
plus vifs. II pr6tendait que lui seul, en sa quality de
commandant en chef de l'arm6e, avait le droit de
traiter avec l'ennemi. Hedouville apprit bientbt que sur
les conseils de Toussaint, le g6enral Maitland ne
voulait plus tenir le trait sign pour I'6vacuation du
m6le Saint-Nicolas, et qu'il avait fait d6chirer sa pro-
clamation. Par suite dela dloyaut du g6ndral anglais,
il eut le d6boire de se voir pr6ferer Toussaint, et d'etre
oblige d'adherer A des clauses, qui modifiaient 1'eva-
cuation du m6le Saint-Nicolas primitivement arrdtdes
par lui.
Fier de son succes, Toussaint ne garda plus de mB-
nagements. II se rendit au m6le Saint-Nicolas, le
31 aout, et les Anglais le recurent comme s'il avait Wte
un souverain. A son arrive, les troupes 6taient sous
les armes, sur la place principal. L'on avait dressed
une tente magnifique oh Ie general Maitland lui donna
un repas somptueux, A la suite duquel il lui offrit, au
nom du roi d'Angleterre, l'argenterie qui avait orne la
table, deux couleuvrines en bronze et le mobilier de
l'h6tel du gouverneur. Une revue de la garnison fut
passee. C'Rtait A qui se presserait sur le passage du
chef ncgre, et les Anglais affectaient pour lui le plus
profound respect. Tous ces hommages entratnaient les
masses vers Toussaint; son autorit6 s'affirmait plus que
jamais, et son prestige ne cessait de grandir. II tait
devenu le veritable souverain de Saint-Domingue.





- 305 -


Saint-Marc; il alla prendre possession de son poste, et
son entree dans cette ville, qu'il avait recemment
incendiee, fut un veritable triomphe. Le quarteron
Lamartiniere, qui avait voulu bruler Port-au-Prince et
assassin en plein conseil un officer Francais, le capi-
taine Lacombe, recevait le commandement d'une demi-
brigade. Le noir Belair, qui aurait du nous inspire la
plus grande defiance, 6tait charge de garder la position
des Arcahayes, c'est-a-dire l'une des routes des mornes.
Nous comblions de faveurs les partisans de Toussaint,
et l'on edt dit que nous cherchions A accroltre le pres-
tige de ce chef et de ses lieutenants. En cette circons-
tance, la conduite de Leclerc tenait tant soit peu de la
d6mence.
A Saint-Domingue, la plupart des hommes de cou-
leur, tant par sympathie que par int&ret, tenaient pour
ia France. Quantity de mulAtres qui avaient fait parties
de I'arm6e de Rigaud, s'dtaient enr61ls dans nos
troupes, et avaient pris part aux operations; plusieurs
s'etaient distingues. 400 officers de couleur refugi6s A
Cuba 6taient revenues dans la colonies, pour servir sous
nos drapeaux. Le g6enral Rigaud 6tait de retour, et sa
demeure a Port-au-Prince dtait le rendez-vous de tous
les gens de sa caste. 1i fallait flatter I'ancien chef
du Sud, lui donner un commandement, nous l'at-
tacher, reliever le parti des sang-mdls, et nous appuyer
sur lui pour lutter centre les noirs. Loin de 1a, les co-
lons cherchaient constamment a froisser et A vexer les
mulAtres, et beaucoup de nos officers les imitaient. Le
general Leclerc commit la maladresse de ceder trop
souvent A ces prejuges et aux conseils de Toussaint, qui
20





-9-


court sajour dans la colonie. Aussi avaient-ils conserve
l'esprit de retour et il 6tait rare de les voir se fixer A
Saint-Domingue et se confondre avec la population
creole. Les planteurs formaient I'aristocratie colonial.
Ils jouissaient pour la plupart d'une immense fortune
et menaient une existence des plus somptueuses. Dans
le language usuel, on les qualifiait de grands blancs I par
opposition aux petits blancs. Les marchands qui reprd-
sentaient a Saint-Domingue les amateurs de France, y
tenaient des comptoirs et servaient d'interm6diaires aux
planteurs, constituaient la classes des commerqants.
On en comptait environ 4,000. Ils passaient la plus
grande parties de leur existence dans la colonie et par-
fois s'y fixaient definitivement. La derniere cat6gorie,
celle des petits blancs, comprenait les grants des plan-
tations et les artisans. Ces derniers etaient g6ndrale-
ment des charpentiers et des magons. Outre la popula-
tion blanche sidentaire don't nous venons de parler, il
y avait la population flottante, principalement com-
pos6e de marines. Le commerce de Saint-Domingue em-
ployait pros de 30,000 matelots. Leur presence dans la
colonie ne contribuait pas peu A donner de I'animation
aux villes et A y entretenir un movement qui ne lais-
sait pas d'itonner et de surprendre les visiteurs.
Les differentes distinctions qui existaient entire les
blancs n'6taient pas aussi accentuees qu'on aurait pu
tout d'abord le supposed. L'antipathie, qui s6parait

SL'usage avait consacr6 parmi les grands blancs diverse dis-
tinctions. C'est ainsi que les propribtaires de sucreries, d6sign6s
familibrement sous le nom de sucriers, 6taient considbrbs come
occupant le premier Bchelon social.






- 215 -


Aux malheurs de la guerre civil vint s'ajouter un
flMau, qui ruina une parties de I'Ouest. Pendant le mois
d'octobre 1800, la pluie tomba sans discontinuer, et en
telle abondance, que 1'Artibonite grossit extraordinaire-
ment, devint un fleuve imp6tueux et ddborda. La plaine
fut entierement submerge pendant plusieurs semaines.
Toutes les digues et toutes les jet6es qui avaient 6tC
construites, pour contenir les eaux, furent rompues.
Nombre de cultivateurs pbrirent et, avec eux, quantity
de bestiaux. Beaucoup de plantations disparurent, et la
plupart des usines furent d6truites. Dans toute cette
parties de l'lle, la culture 6tait an6antie. Differents quar-
tiers de la colonies furent inondes par les torrents qui
4taient sortis de leur lit. L'on eft dit que Saint-
Domingue etait devenu une terre maudite, et que sa
prospirit6 etait condamnee d'une maniere irr6vo-
cable.
Jusqu'au mois d'octobre 1800, quoique disposant
d'une autorit6 absolue, Toussaint n'6tait que le general
en chef, invest du gouvernement de la colonies. A
partir de cette 6poque, il prit des allures de monarque.
A son retour des Cayes A Port-au-Prince, il s'btait, A
I'imitation du premier consul, cr6e une garde d'hon-
neur d'environ deux mille hommes, tant fantassins que
cavaliers. L'infanterie etait command6e par un negre
et la cavalerie par un mulatre. Les officers 6taient des
blancs, des noirs et des hommes de couleur. DBsireux
de marquer I'eclat de son rang, Toussaint avait soin,
quand il sortait, de s'entourer d'une nombreuse escorted,
et de se faire pr6c6der de deux trompettes A casque
d'argent et A criniere rouge. Les habitants de la colo-






- 109 -


aux attaqucs les plus injustes. Les officers et les
soldats, qui avaient Wet les premiers & prendre la fuite,
se montraient les plus violent; I'on ne cessait de
parler de trahison, lorsqu'on aurait du parler de
IAchetO. Aussi dans son indignation, de Blanchelande
ne put s'empecher de d6noncer A la justice de 1'assem-
blee provincial les Idches qui avaient abandonni leurs dra-
peaux. C'6tait peine perdue. En voyant son impuissance,
le gouverneur general quitta le Sud pour revenir au
Cap. Les troupes de ligne refuserent de le suivre et se
debanderent. Quant aux negres, ils restaient mattres
des hauteurs de la Hotte, et ii fallait s'attendre A voir,
dans le Sud, l'insurrection gagner du terrain.
En France, les commissaires Mirbeck et Saint-Leger
avaient fait connaltre A l'Assemblee Nationale la situa-
tion de Saint-Domingue. Les nouvelles venues de la
colonie avaient jet6 I'effroi dans les villes maritimes,
qui avaient de nombreux interdts dans notre possession
d'Ambrique. L'Assemblde Nationale s'occupa sans retard
des affaires de Saint-Domingue. Le 29 fevrier 1792, elle
repoussait la motion de Garan de Coulon, qui demandait
qu'il fut procede a I'election de nouvelles assemblies
coloniales, que I'on donnat les droits politiques aux
hommes de couleur, et que I'amnistie fAt proclamee.
Deux mois plus tard, revenant sur sa determination,
elle rendait le ddcret du 4 avril 1792. D'apr&s ce decret,
les hommes de couleur obtenaient les droits politiques.
II devait Wtre proc6de a election des assemblies
coloniales et des municipalities, et de plus, des commis-
saires dtaient envoys dans les Antilles. Ces commis-
saires, au nombre de sept, don't trois pour Saint-











CHAPITRE IV



Les commissalres Sonthonax et Polvdrel. Leurs
lIttes avec les colons. Affranchissement g6naral
des eselaves. Appel & I'tranger.




Le 18 septembre 1792, les trois commissaires Son-
thonax, PolvBrel et Ailhaud d6barquaient au Cap-
Fraugais. Le premier, qui devait exercer dans F'le une
veritable dictature, merite une mention sp6ciale. Ori-
ginaire de la petite ville d'Oyonax, dans le Bugey, Son-
thonax exerCait, A Paris, au moment de la revolution,
tes fonctiors d'avocat au Parlement. II appartenait au
parti de la Gironde, et Btait le prot6g6 de Brisson et do
Gregoire. D'une valeur mediocre, sans scrupules, d'une
probitO douteuse, il se distinguait par la haine pro-
fonde qu'il portait A tout ce qu'il pensait lui dtre supC-
tieur. Pourvu que son ambition fAt satisfaite, il etait
pret a tout faire. Tel allait Otre le representant du gou-
vernement franC-ais a Saint-Dcmingue, tandis que pour










5A A st/. 33

NOV 13 1912
QVAr 14
7^^ ^.-<,U~






- 96 -


La lecture seule de cette lettre, concue en terms
moder6s, aurait ddf faire comprendre qu'il etait temps
d'en finir & tout prix avec l'insurrection, et qu'il fallait
profiter des bonnes dispositions des negres. Malheureu-
sement. I'assemblhe colonial ne voulait rien entendre.
Elle fit subir un veritable interrogatoire aux envoy's
Raynal et Duplessis, et prit plaisir A leur montrer
autant de hauteur que les commissaires mirent de bien-
veillance dans leur accueil. Sa r6ponse fut un veritable
defi : a E issaires des ngres rdvoltds, P leur dit le pr6si-
dent, a vous alle: entendre les intentions de l'assemblhe colo-
niale. L'assemblee, fonde sur !a loi et par la loi, ne pent
correspondre avec des gens arms contre la loi, centre toutes
les lois. L'assemblde pourrait faire grdce a des coupables
repentants et rentrds dans leurs devoirs. Elle ne demande-
rait pas mieux que d'itre a mime de reconnaitre ceux qui
ont etd entrainds centre leur volontd; eile sait toujours mesu-
rer ses bontis et sa justice, retirez-vous. > Cette rdponse,
premise A Biassou, faillit copter la vie aux prisonniers
blancs qu'il avait en son pouvoir, tant il 6tait irrit6. II
ne se laissa calmer que par la d6marche des commis-
saires, qui demandaient une entrevue aux chefs de l'in-
surrection. Elle fut accord6e, et I'habitation de Saint-
Michel fut choisie comme rendez-vous. Jean-Francois,
le principal chef des negres, promit de s'y rendre.
Les commissaires civils allerent au lieu de la confe-
rence avec quatre membres de I'assembl6e et plusieurs
planteurs. Jean-Francois ne tarda pas & paraltre. La
brutality d'un colon, qui s'oublia jusqu'a le frapper
d'un coup de cravache, faillit rompre les pourparlers.
Ileureusement I'un des commissaires, Saint-LUger, eut
assez de confiance pour s'avancer seul au milieu des






- 297 -


charge de surveiller le Nord, avec sa division enforce
de 4,200 matelots ddbarqubs.
Le 2 mars, les divisions Hardy et Rochambeau se
mettaient en march. La premiere cerna, sur la Coupe-
A-lInde, 600 n6gres, qui ne recurent pas de quarter,
parce qu'ils avaient encore leurs baYonnettes teintes du
sang d'une centaine de blancs qu'ils venaient d'6gorger.
La second division fut assez heureuse pour d6livrer
dans le morne a Pipe une quantity de blancs, qui s'y
tenaient caches. Dans le mdme temps, le general De-
belle sortait de Port-au-Prince avec 2,000 hommes,
allait aux Gonaives, se portait sur l'Artibonite, et met-
tait en d6route, en arri6re du bourg de la Petite-RiviBre.
les bandes de Dessalines. 11 arriva jusqu'aux glacis de
la Crete-a-Pierrot qu'il esp6rait enlever par un coup de
main. II fut repouss6 dans son attaque avec une perte
de 3 A 400 hommes. Lui-mdme avait Wth grievement
bless, en merchant A. la tOte de ses colonnes.
De son c6td, le general Boudet sortait de Port-au-
Prince, balayait les mornes du Pensez-y-bien, parcou-
rait les hauteurs du Terrier-Rouge et entrait dans le
Mirebalais. Ce bourg avait Wt6 incendi6 ainsi que les
campagnes environnantes, et Dessalines avait fait mas-
sacrer pr6s de trois cents blancs sur l'habitation Chir-
ry. Boudet continue sa march, et le t9 mars, il arri-
vait aux Verrettes. LA, I'arm6e fut temoin d'un spec-
tacle horrible. Depuis longtemps, les nAgres condui-
saient des troupes de blancs qu'ils forcaient, en les
battant, A marcher aussi vite qu'eux. N'espBrant plus
les soustraire aux Francais, qui les suivaient de trop
prAs, ils en Egorgcrent huit cents, hommes, femmes,






- 201 -


contre les Anglais. Le ministry de la marine, Brueix,
lui adressait A la meme 6poque plusieurs lettres, o6 il
lui disait qu'on comptait sur lui pourprivenir le disordre
A Saint-Domingue et maintenir l'autoritd des lois, et que
I'on pensait que Roume, don't le civisme 6tait bien
connu, r6pondrait A ses esperances. L'on croit rdver en
voyant de telles inepties. En ce qui concern le Direc-
toire, don't I'incapacitO dtait notoire, notre 6tonnement
est moins grand. Mais il n'en est pas de mdme A l'6gard
de I'amiral Brueix, qui, Rtant originaire de Saint-
Domingue, devait, mieux que personnel, connaltre la
situation.
Pour le moment, Toussaint n'avait rien A craindre;
il pouvait commencer la guerre contre Rigaud. La lutte
entire les hommes de couleur et les noirs etait fatale.
Les mulatres 6taient propri6taires d'esclaves, et vou-
laient aussi bien que les blancs maintenir I'esclavage.
L'on 6valuait A pros de cent mille la population des
sang-meles de Saint-Domingue, tant libres qu'esclaves.
De beaucoup suphrieurs aux blancs comme nombre,
ils se rapprochaient d'eux par leurs richesses et leur
culture intellectuelle. Les blancs avaient C6t vaincus et
les noirs affranchis. Ces derniers, fiers de leur valeur
numbrique, n'6taient pas plus disposes A reconnaltre la
supr6matie des hommes de couleur que celle des
blancs. De leur c6t4, les mulAtres ne voulaient A aucun
prix subir la domination des negres don't une parties,
originaire des c6tes de Guinee, avait conserve des
moeurs sauvages. Toussaint n'admettait pas de rival;
Rigaud desirait Otre seul mattre dans le Sud. L'Angle-
terre excitait les deux parties l'un contre I'autre, afin dc






- 159 -


mettre au service de la France, pensant qu'avec les Fran-
Vais il lui serait plus facile de fonder sa puissance. Des
negotiations secretes furent entam6es par l'interm&-
diaire de l'abb6 de La Haye entire le g6enral de Laveaux
et Toussaint. Ce dernier offrait de livrer les postes et
les troupes qu'il commandait, si on voulait lui recon-
naltre la quality de colonel. De Laveaux, qui se trouvait
aux abois, 6tait prtt a tout accorder. II lui fit dire que
la R6publique le compterait avec plaisir au nombre de
ses enfants, et qu'elle le reconnaltrait comme general
de brigade. C'en Btait assez pour triompher de ses hesi-
tations. L'on a pr6tendu, mais bien A tort, que Tous-
saint s'etait decide A se rallier A la France, A la nouvelle
du d6cret du 4 f6vrier 1794. En cette circonstance,
comme toujours, il fut uniquement guid6 par son ambi-
tion personnelle .
DMs que Toussaint fut determined embrasser la
cause de la France, il attendit le moment favorable et
dissimula pendant quelque temps. Ses dehors religieux
avaient tellement seduit les Espagnols, que le marquis

I L'origine du nom de Louverture ajout6 ii celui de Toussaint
a donn6 lieu A de nombreuses discussions. D'aprBs une note qui
so trouve aux Archi-es nationals, Toussaint aurait pris le nom
de son maitre appeal Louverture, comme le faisaient souvent
les esclaves. Cette explication est erron6e. II en est de mtme de
celle qui attribue l'origine du mot Louverture 6 une exclamation
du general de Laveaux, qui en apprenant los prouesses de
Toussaint, alors au service de l'Espagne, se serait dcri6 : a Cet
homme fail done ouverlure. a Toussaint se serait empar6 de co
mot par bravade. Nous inclinerions a croire que cette appellation
serait un sobriquet que lui auraient donned ses compagnons de
servitude, alors qu'il,.tait esclave. II signait d&ji de ses deux
noms au mois d'aodt 1793.






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esctrpees, derriere des buissons 6pineux ou sur des
arbres gigantesques. Ils escaladerent les berges, tuant
& coups de bayonnette, les noirs trop lents A se retire,
et d6boucherent sur le plateau. Arrives 1, ils en finirent
avec une seule charge. 800 n6gres resterent sur le car-
weau. Toute 1'artillerie de Toussaint fut prise.
Sur ces entrefaites, le gdenral Leclerc resolut d'en
finir avec Maurepas, qui r6sistait vigoureusement. I1
donna l'ordre A la division Desfourneaux d'aller le
prendre par derriere, en se rabattant sur le Gros-Morne
oh aboutit la gorge des Trois-Rivibres, tandis que les
generaux Humbert et Debelle viendraient I'assaillir du
e6td de Port-de-Paix. Envelopp6 par des forces supd-
rieures, ayant connaissance de la d6faite de Toussaint
a l]a Ravine-aux-Couleuvres, Maurepas vit qu'il 6tait
perdu, et offrit de se soumcttre, A condition que lui et
ses officers conserveraient leurs grades. Ses offres
furent acceptees, et il rejoignit le general Leclerc A la
tate de ses troupes, qui comnptaient 2,000 noirs. Ce fut
IA le coup le plus rude port A la puissance morale de
Toussaint. Son armne commencait A 1'abandonner, et
plusieurs de ses lettres, qu'on intercept, montraient
son ddcourageinent. Tout faisait supposed que la lutte
ne pouvait longtcelps se prolonger.
De son ccte, le general Boudet, apris avoir laiss6 Port-
au-'rince, a la garden du general Pamphile de Lacroix
avcc (6 a 700 honiues, sortait avec le gros de ses forces, se
icnidait aux Arcahayes, 4t de IA miarchait sur Saint-Marc,
Ic seul point important de la cotc, qui ne fdt pas en notre
pouvoir. Chemin faisant, it cut A enlever plusieurs em-
buscades, et le 14 fevrier. il arrivait devant Saint-Marc






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Le g6enral H6douville se trouvait dans une situation
des plus p6nibles. N'ayant amen6 avec lui qu'un corps
de troupes peu considerable, il ne pouvait exercer
qu'une action morale. Plusieurs officers de son Rtat-
major, pleins de legeret6, se vantaient bien de mettre
les chefs negres A la raison, et ne demandaient que
quelques cavaliers pour aller arrdter dans son camp le
magot coiffe de line, faisant ainsi allusion & Toussaint.
qui portait toujours un madras autour de la tOte. Ces
propos ridicules denotaient une ignorance profonde
chez ceux qui les tenaient. L'on avait bien song un
instant A decider Toussaint A s'embarquer pour la
France; mais le ruse noir n'avait pas donned dans le
piege. Au chef de division Fabre, qui lui disait com-
bien il serait flatt6 d'avoir A son bord un general
comme lui, et de le conduire au milieu des Francais, il
avait repondu : c Votre bdtiment nest pas assez grand pour
un homme comme moi. A un officer qui lui conseillait
d'aller en France, finir ses jours dans le repos, il s'6tait
content de dire en montrant un petit arbuste : t C'est
bien mon project : je l'exicuterai quand ra pourra faire ur
vaisseau pour me porter. ,
Toussaint gagnait tous les jours dans l'opinion pu-
blique; nombre de blancs se ralliaient A lui, et le consi-
d6raient comme leur libdrateur. Le credit du g6enral
Hedouville disparaissait de plus en plus, et I'on en eut
bient6t la preuve. Hedouville avait proclaim la liberty
des negres; mais il avait decrete que ceux qui 4taient
adonn6s A la culture, resteraient sur leur plantation
et y continueraient leurs travaux don't le produit serait
partag6 entire eux, les anciens propridtaires et ia Repu-






10 -

comme un ablme les peninsulairrs et les creoles dans les
colonies espagnoles, 6tait inconnue a Saint-Domingue, et
s bornait A quelques critiques de part et d'autre. La
situation des petits blancs n'avait aucune analogie avec
c3 qui existait aux itats-Unis, avant la guerre de seces-
sion et encore aujourd'hui. Dans notre colonie, les
planteurs ne regardaient pas avec dedain, ceux de leurs
comtpatriotes qui etaient de condition inferieure et par
suite obliges de reconnaitre leur-superiorit6. Toutes'les
diverse categories de blancs vivaient en bonne intelli-
gence. Elles avaient un interkt commun qui les unissait.
I'esclavage, et rdservaient leur mepris pour les gens de
couleur.
Les affranchis, les gens de couleur comme on les ap -
pelait, formaient la classes interm6diaire entire les blancs
et les esclaves. IIs etaient presque aussi nombreux que
les blancs; on en comptait seulement 15,000 en 1750 et
en 1788, 37 a 38,000. Le gouvernement colonial avait
WtB effray6 de leur accroissement et avait voulu y mettre
obstacle. En 1769, une ordonnance avait decided qu'un
affranchissement ne serait valuable, que s'il avait recu
I'assentiment du gouverneur et de l'intendant. L'anti-
pathie qui separait les blancs et les gens de couleur,
etait au-dessus de tout ce que l'on peut imaginer. L'opi-
nion publique distinguait minutieusement les gens de
couleur, et suivant qu'ils se rapprochaient ou s'dloi-
gnaient des blancs par un teint plus ou moins fonc6, on
les appelait muldtres, quarterons, m6tis, mameloucks,
griffes, etc. L'on reconnaissait treize categories et leurs
denominations formaient une veritable langue. La loi
confirmait ces prejugds. II Ptait d&fendu aux affranchis






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n'Rtaient plus visities que par des bandes de negres,
accourus de tous c6tes dans 1'espoirdu pillage.
C'est en vain que les commissaires voulurent, tant
soit peu, regulariser le dangereux appui auquel ils
avaient eu recours; ils avaient beau parler de libertU.
d'igailt, de cirisme et de volo#dU national aux nouveaux
citolyes; peu jaloux du titre d'hommes libres, les nOgres
semblaient Rtre disposes A reprendre la vie errante, et A
s'adonner au brigandage don't ils avaient contract
I'habitude. Le vernis de civilisation qu'ils avaient pris
dans leurs rapports avec les blancs avait disparu, et ils
Rtaient redevenus sauvages. Quand il n'y eut plus rien
A piller au Cap, ils deserterent en masse pour rentrer
dans les bois, ou se retire sur les mornes. Ce ne fut
qu'A grand'peine, que les commissaires parvinrent A re-
tenir pros d'eux le chef Pierrot, qu'ils avaient nomme
general. Ils bchouerent complktement dans leurs tenta-
tives aupr&s des autres, et cependant ils n'avaient pas
6pargn6 les seductions.
La situation de la colonies devenait de plus en plus
critique. La France soutenait la lutte centre l'Europe.
Le jer fevrier 1793, elle avait d6clar6 la guerre A I'An-
gleterre, et le mois suivant A 1'Espagne.Ces deux puis-
sances, qui disposaient de forces imposantes aux An-
tilles, allaient naturellement chercher A s'emparer de
Saint-Domingue. Nous ne pouvions songer A leur oppo-
ser une resistance sdrieuse : il ne restait plus dans la
rade du Cap qu'un vaisseau, une frigate incapable de
tenir la mer et deux goelettes. L'armee, fort reduite
comme effectif, 6tait d6sorganisde. Les commissaires
' penserent A gagner les chefs des negres, et A s'en faire






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au nombre de leurs accusateurs figurait Larchevesque-
Thibaud. Le process dura longtemps et, pendant son
instruction, Polv6rel mourut. Le 25 octobre 1795, sur
la proposition de Garran, president de la commission
des colonies, la Convention rendait un ddcret en vertu
duquel Sonthonai etait acquitted. La culpability de
I'ancien proconsul 6tait pourtant manifesto: le principal
auteur de la ruine de notre colonie 6tait d6clare inno-
cent I Nanmoins, la Convention avait 6tW obligee de
reconnattre que les commissaires avaient commis beau-
coup de fautes, et que souvent de deux maux, ils avaient
6t0 obliges de choisir le moindre. Ces considdrants nous
donnent une just idWe de l'impartialite des juges de
Sonthonax.
Ce processs eut pour r6sultat de porter I'attention sur
Saint-Domingue. Le 4 aoft 1795, dans un rapport prd-
sentd A la Convention, Boissy-d'Anglas se pronongait
contre 1'autonomie des colonies, et proposait de les con-
siderer comme une parties int6grante du territoire fran-
cais; elles devaient former des departements et Atre
representees par des d6putes aux assemblies 16gisla-
tives de la metropole. Dans son project, Saint-Domingue
etait divis6 en deux d6partements, le Nord et le Sud.
Cette division ne pr6valut pas, A raison de la cession
faite par I'Espagne de la parties orientale de I'lle; mais
la Convention adopta en principle les ides de Boissy-
d'Anglas, et declara les colonies portion int6grante du
territoire frangais.
Conformdment au decret rendu par la Convention, le
Directoire nomma une nouvelle commission civil pour






- 90 -


titre de grand amiral de France, portait un habit galonn6
et voyageait d'ordinaire dans un carrosse attelM de six
chevaux ; son premier lieutenant, Biassou, s'intitulait
g9ndralissime des pays conquis. L'on sut aussi que des
hommes de couleur marchaient avec les rebelles, et que
los Espagnols les appuyaient secrktement, en leur four-
nissant des armes et des munitions. Les nOgres tenaient
toujours la champagne, et l'on eAt dit qu'ils se multi-
plaient, malgr6 les pertes qu'ils dprouvaient dans les
combats qu'on leur livrait. Ils acqudraient peu A peu l'ba-
bitude de la guerre et une espkee de tactique. Au com-
mencement, leur ignorance 6tait telle qu'ils ne savaient
pas se servir des canons don't ils s'6taient empards, et
les chargeaient, en mettant les boulets au fond de la
pikce et la poudre ensuite. Des soldats espagnols
6taient venus les instruire. Pour se procurer des vivres
et des munitions, les insurg6s livraient aux habitants
de la parties espagnole, les meubles des habitations
qu'ils pillaient, les bestiaux don't ils s'emparaient el
leur vendaient des enfants noirs qu'ils enlevaient sur
les plantations. Des deux c6t6s, la guerre devenait
atroce.
SL'insurrection ne perdait pas de terrain. Sans cesse
refoulds dans les mornes, les nOgres revenaient toujours
dans la plaine. De Blanchelande resolut de prendre
I'offensive. Sur son ordre, une parties de la garnison de
Port-au-Prince se porta & la rencontre du corps de
troupes qui gardait les postes s6parant la parties du
Nord de celle de I'Ouest. Ce movement reussit, la
paroisse de Plaisance fut balayBe et I'on s'empara de
celle de I'Acul. En meme temps, le colonel de Touzard






- 314 -


pour determiner le choix des nouveaux cantonnements
qu'il convenait d'assigner aux troupes, dans le but de
manager leur sant6, tout en n'6puisant pas les res-
sources du pays.
L'amour-propre de Toussaint, flattM de cette marque
apparent de d6firence, lui fit donner tMte baissee dans
le piege. II s'ecria en recevant la lettre du general
Brunet: K Voyez ces blanks, ils ne doutent de rien, ils
savent tout, et pourtant ils soet ebligis de venir consulter de
vieux Toussaint. r II pr6vint le general Brunet qu'il se
rendrait avec vingt homes, A moitie chemin des Go-
naives, A l'habitation Georges. Le general Brunet se
rendit au lieu de la conference avec un pareil nombre
d'hommes. Apres les premiers compliments, les g6n&-
raux s'entretinrent durant quelques instants, et les sol-
dats se malerent. Brunet s'excusa bient6t, et prit un
pretexte pour sortir. C'Utait le signal convenu; on
santa sur les noirs et on les desarma. En meme temps,
le chef d'escadron Ferrari, aide de camp du general
Leelere, paraissait devant Toussaint, avec une dizaine
d'officiers. et lui disait: c Gdidral, le capitaine gbndral
m'a donnd l'ordre de vous arriter; vos gardes sont enchai-
nds, so troupes sont partout; vous ites mort, si vou faites
resistance; vous n'etes plus rien a Saimt-Domingue; don-
neszmoi votre dpe. x Toussaintla remit sans se plaindre,
paraissant plut6t confus qu'irrit6; on le mena aux
Gonaives, oa il fut embarqu6 sur la frigate la Crdole
qui le conduisit au Cap oA se trouvait le vaisseau tI
Heros; on l'y fit monter aussit6t. En mettant le pied
sur ee bitiment, iI prononga, en s'adressant au com-
mandant Savari, les paroles suivantes qui montrent la






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resolut d'attaquer ouvertement I'autoritO de la mitro-
pole. Dans cette cite, l'eflervescence ddpassait tout ce
qu'on pouvait imaginer. Le thdetre etait devenu le
siege du comity, et chaque jour avaient lieu des reu-
cions des plus tumnltueuses. Le 42 octobre 1789, un
colon nomm6 Chesneau 6tait monte sur la scene, et
avait attaqu6 publiquement Barbe de Marbois, qui par
son administration tracassiere, avait encouru la haine
des habitants. Quelques jours apr&s, la malle du cour-
rier Btait pillIe aux environs de la ville, et I'auteur de
cet attentat n'Btait autre que Chesneau. La marechaus-
see s'empara de sa personnel, et une instruction fut
commence centre lui. A cette nouvelle, la jeunesse du
Cap prit les armes, 'dlivra le prisonnier, le reconduisit
en triomphe A son domicile, et envahit le greffe de la
senechaussee qu'elle livra au pillage.
Ce coup de force enhardit les habitants du Cap. La
ville se souleva; le chef du movement 6tait un riche
planteur, Bacen de la Chevalerie. L'on voulait une vic-
time; elle 6tait d6signee d'avance. C'Utait Barb6 de
Marbois et une expdditton sur Port-au-Prince fut ddci-
dee. Pour exalter les esprits, l'on rdpandit le bruit que
le goovernement avait l'intention d'affranchir les es-
daves, et que 3,000 negres s'6taient r6unis pour sac-
ger le Cap. Les pr6paratifs de I'exp6dition eurent
lieu publiquement, sans que le colonel Cambefort qui
commandait le regiment en garnison dans la ville, s'y
oppoAt. Dans les premiers jours de novembre, la pe-
tite arme, qui, durant le trajet, avait fait de nom-
hr se recres parmi les planters, arrivait devant
Sp,-winee, sans rencontrer la moindre resistance.
rfJLr-,, .






S- 114 -


fait arriter le gouverneur de Blanchelande, qui fut
envoy en France, pour y p6rir sur 1'&chafaud, le
7 avril 1793; le 12 octobre 1792, ils rendaient un arret6
pronongant la dissolution de i'assemblee colonial. Au
lieu de proc6der A de nouvelles elections, conform6ment
A leurs instructions, ils installerent, de leur propre
autorit6, une commission compose de douze membres,
don't six blancs nommes par I'assembl6e colonial, et
six mulAtres d6signds par eux. Les emplois vacants,
dans les corps administratif et militaire, 6taient prodi-
gubs aux hommes de couleur, et l'on dressait des listes
die proscription. Les troupes d'Europe etaient diss6mi-
ndes, soi-disant pour leur faciliter les subsistances.
Mais les commissaires avaient eu soin de choisir pour
les cantonnements des quarters malsains. Aussi les
effects du climate se firent rapidement sentir, et au bout
de deux mois, la moiti6 de l'effectif 6tait tombee
malade.
Sur ces entrefaites, la connaissance des 6venements
du 10 aoAt parvint A Saint-Domingue. Les troupes, deja
m6contentes, apprirent avec peine, la decheance lu
roi, et leur hostility contre le gouvernement se mani-
festa hautement. Nombre de colons pensaient qu'il
fallait profiter de ces dispositions, pour se debarrasser
des commissaires, et les embarquer pour l'Europe.
Le general Desparbbs se montrait favorable A un
coup de main, et avait promise son concours. II ne res-
tait plus qu'a agir. Au jour fix6 par les organisateurs
du complot, I'ancien regiment du Cap devenu le 106e de
ligne, un bataillon du 92e, des detachements du 15e et
du 73e et la garde national A cheval se rassemblrnent






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t6aient mdlcis ensemble et tous avaient en signe de
joie leurs chapeaux ornCs de lauriers. De Caradeux
donnait le bras A Beauvais. Le cortege 6tait salue par
des acclamations et des decharges d'artillerie. L'en-
thousiasme ktait general.
En pregnant les armes, les mulatres avaient appele h
d6fendre leur cause un certain nombre de negres, les
uns esclaves, les autres marrons et leur avaient donn6
une certain organisation militaire, sous le nom de
Suisses. Ces auxiliaires devenaient un embarras et mrme
un danger; I'on charge des commissaires blancs et
mulAtres de s'entendre A leur dgard, et de prendre des
measures en consequence. La plupart des Suisses furent
rendus i la culture; I'on except seulement deux cents
noirs, don't on avait pu connattre les dispositions. L'on
Spensait qu'il serait imprudent de les disperser sur les
plantations of ils auraient souffle l'esprit de r6volte. II
fut decide que ces deux cents negres seraient d6portis
sur une plage deserte du Mexique avec quelques armes
et des vivres pour trois mois Le capitaine du navire
charge du transport, au lieu de les conduire A la baie
des Mosquitos, conform6ment A ses ordres, les d6bar-
qua sur la c6te de la JamaYque. Le gouverneur de cette
lie les fit conduire au Cap. L'assembl6e colonial les
envoya, enchalnes, sur un ponton dans la rade du
m6le Saint-Nicolas. Des furieux vinrent une nuit A
bord, massacrerent la plupart de ces malheureux et
jeterent leurs cadavres A la mer. Cet assassinate demeura
impuni. Apres de telles atrocities de la part des blancs,
faut-il s'6tonner des cruautes commises par leu s
esclaves ?






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1798, ii entrait dans cette derni6re ville; ii lui fut fait
une brillante reception. Le clergy le reput avec la croix
et le dais, comme on en usait avec les anciens gou-
verneurs. Les femmes blanches etleurs filles pares de
leurs plus beaux atours, les unes en voitures, les autres
A cheval, jetaient des couronnes et des fleurs sur son
passage. Un Te Deum fut chant a l'glise paroissiale.
Aprbs la e6r6monic, Toussaint monta en chaire, et
d6bita un sermon, oi il disait qu'il pardonnait 4 tousceux
qui avaient pris le parti de 'A ngleterre, parce que I'oraison
dominicale recommandait I'oubli des injures, et que Notre-
Seigneur Jesus-Christ avait pardonnd a ses ennemis. LL
com6die Rtait complete.
Les Anglais occupaient toujours A Saint-Domingue le
m6le Saint-Nicolas, JRr6mie et quelques autres points.
Ils pens6rent un instant A s'emparer du Sud et essayerent
de nouveau, maisen vain, d'acheter Rigaud. En voyant
que ses efforts Rtaient inutiles, Maitland se ravisa et
declara que pour 6vacuer le m6le Saint-Nicolas et
Jer6mie, ii attendait de nouvelles instructions de son
gouvernement. Le general H6douville entra en nego-
ciations avec lui, et les 16 et 18 mai, deux conven-
tions 6taient conclues, la premiere relative a JBremie,
la second au m6le Saint-Nicolas. Ces deux places
devaient nous Wtre remises, au plus tard, le "er octobre
1798. Pour ce qui concernait le mble Saint-Nicolas, les
Anglais s'engageaient A remettre les choses, telles
qu'elles 4taient au moment of ils avaient pris pos-
session de la ville. Aucun kmigr6 ne pouvait y rester,
ainsi que dans les quarters don't nous rentrions en pos-
session. Une proclamation du general Hedouville fut,






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d'exercer certain metiers, comme celui d'orfevre. Ils
ne pouvaient dtre avocats, medecins, on apothicaires.
Ils etaient exclus de toutes les functions civiles, jtidi-
ciaires ou militaires, ainsi que des assemblies parois-
siales. Dans la milice, ils formaient des companies
sp6ciales distinguees de celles des blancs par leur uni-
forme'. L'usage enchbrissait encore sur la loi. Les
gens d, couleur ne pouvaient s'asseoir a la mmme table
.que Jes blancs, et jamais ils n'auraient os6 porter les
memes Rtoffes. Au theatre, dans les voitures publiques,
sur les bateaux, des places spdciales leur etaient r6-
servCes. A 1'6glise m~me, on trouvait cette inegalitO
choquante. 11 y avait une messe pour les blancs et une
messe pour les noirs. Inutile de dire que les blancs et
les gens de couleur ne se fr6quentaient jamais. La plus
grande injure que l'on pouvait faire A un blanc, c'itait
de lui dire qu'il poss6dait des parents i la cdte; ce qui
signifiait qu'il Rtait originaire de la Guinde. En un mot,
les divisions des castes de 1'Inde ne sont pas plus mar-
quees qu'elles ne I'Ntaient A Saint-Domingue.
Malgr6 l'Ftat d'inf6riorit4 qui pesait sur eux en vertu
des lois et des prejug6, les gens de couleur 6taient ar-
riv6s A former une classes important par ses richesses.
IIs se livraient au commerce et A la culture; une parties
de la propridtt etait entire leurs mains et pros de
2,000 plantations leur appartenaient. Ils aimaient le
luxe avec passion, faisaient souvent lever leurs enfants
en France et leur donnaient une education des plus soi-

Dans la milice, les blancs portaient 1'habit blanc ou rouge,
suivant qu'ils appartenaient a l'infanterie ou aux dragons. Les
rompagnies de gens de couleuir btaient vMtues de nankin.






- 220 -


rer la population, invoquait le trait de BAle, et parlait
des droits de la France. II premettait s6curitU, protection,
appui. ( Disormais ,, disait Toussaint, a riunis 4 la
colonies francaise, vous pourrez paisiblement vous occuper de
la culture, du commerce et jouir de la paix et de la plus
Ieureuse tranquillity. Voild ce que je puis vous dire, voild
ce que les principles de religion et d'humaniti me prescrivent
de vous exposer Je vous prdsente le bonheur et l,' malheur.
Choisisssz. Ces dernieres paroles, menagantes, indi-
quaient que Toussaint n'Wtait pas dispose A tolrer la
resistance et que la prise de possession s'effectuerait
cofte que cote.
En apprenant que Toussaint dtait A Saint-Jean avec
un corps de troupes, Don Garcia fut fort surprise. II lui
temoigna son 6tonnement dans une lettre oA il I'appe-
lait tries excellent seigneur. II le priait de suspendre
I'execution de son project, ou tout au moins d'attendre
des ordres de France. Toussaint r6pondit le 13janvier;
il n'avait pas perdu de temps et s'6tait transportW a
Azua, petite ville d'un miller d'habitants, situde A
cinq kilometres de la mer, pros de la baie d'Occoa. 1I
reprochait au gouverneur de vouloir r6pandre le sang,
et dCclarait qu'il voulait purement et simplement
prendre possession, au nom de la Republique, d'un
territoire devenu une dependance de la colonie fran-
caise, en vertu du traits de BAle. Don Garcia put se
convaincre que rien ne deciderait Toussaint A s'arreter,
et bient6t il apprenait que les troupes noires s'etaient
avancees d'Azua A Bany. II fit alors tirer le canon
d'alarme A Santo-Domingo, et essaya d'organiser In
resistance avec le concours des habitants. Le commis-





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occupait les hauteurs des Matheux, que Belair, I'un des
meilleurs officers de Toussaint, s'empressa d'dvacuer
A son approche. Les negres n'avaient plus de res-
sources, du moins, pour le present. Le d6couragement
etait profound parmi eux, et la desertion affaiblissait de
plus en plus l'armee de Toussaint. Au mois d'avril 1802,
arriverent dans la colonie les escadres du Havre et de
Flessingue, avec quatre mille hommes de troupes
fratches. II fallait s'attendre A voir les Frangais re-
prendre une vigoureuse offensive et en finir une der-
nitre fois avec l'insurrection.
Les gendraux noirs avaient Wt6 frapp6s des bons pro-
cedes du g6enral Leclerc envers ceux d'entre eux, qui
s'6taient rendus, et auxquels il avait laiss6 leurs grades
et leurs terres. Fatigues de la vie de brigandage, ils
songeaient A poser les armes. Parmi ces derniers,
Christophe 6tait tout dispose a se soumettre. Aimant
le luxe et ses douceurs, il regrettait le temps ou il
menait une existence facile et agreable. Aussi, il char-
gea bient6t un officer mulAtre, nomm6 Villon, qui
s'6tait ralli6 imm6diatement aux Francais, d'offrir sa
soumission au gdenral Leclerc, si on lui promettait les
memes traitements qu'aux g6neraux Laplume, Cler-
vaux et Maurepas. Leclerc ne se dissimulait pas les
dangers de sa situation. Son armee 6tait considerable-
ment rCduite; cinq mille hommes 6taient morts de
maladie ou avaient p6ri par le feu ; cinq mille dtaient
malades ou convalescents dans les h6pitaux '. La sou-

t Aux mois (d'nout ctde sepltemlbrec 1802, L'clerc reCut des
renfrts aIssz iniportants : louIr ell'f ctif s'lcvaiit il 9!,009 ho immes
(!l,0,-3). Ces troupes foriaient co qtl'un a apli'l'' lia ieconde exp'-
dition de Sainl-Donliniguc : clles c.ompr'enaientl de I'infantcrie





- 91 -


dbbarquait A Port-Margot, reprenait le Limlb et itait
assez heureux pour arracher aux mains des noirs,
deux cents femmes et enfants. Ces operations jethrent
le desordre parmi les insurges, qui attribuaient leurs
d6faites a la trahison, et se laissaient aller au decou-
ragement. De leur cbte, les blanks etaient aussi soup-
conneux; ils accusaient les militaires d'etre de conni-
vence avec les rebelles. On allait jusqu'a les rendre
responsables des ravages du climate. Si de Blanchelande
faisait sortir du Cap des d&tachements, I'on disait qu'il
degarnissait la ville et 1'exposait aux dangers d'une
attaque. S'il les faisait rentrer, on lui reprochait de ne
pas secourir les camps dissiminds dans les campagnes.
Les colons donnaient eux-memes l'exemple de la dis-
corde. Dans plusieurs paroisses, les partisans de I'Est
et de i'Ouest refusaient de cantonner ensemble et de se
porter secours. Ces divisions firent, qu'au bout de trois
mois, I'on n'6tait pas plus avanc6 qu'au premier jour,
et que les n6gres etaient rests les maitres de dix a
douze paroisses de la province du Nord.
Le came qui s'Atait dtabli dans la parties de l'Ouest,
grace au concordat de la Croix-des-Bouquets, devait
Atre de court duree. Conformement A ce traits, l'on
devait proceder A 1'election de d6putes aux assemblies
colonial et provincial, et les hommes de couleur
itaient appeals A y prendre part. La date avait Wt6 fixge
au 21 novembre et, au jour dit, le vote eut lieu paisi-
blement A Port-au-Prince. Craignant avec raison que les
elections ne lui fussent pas favorables, I'assembl~e
de I'Ouest cherchait un pr6texte pour recommencer la
lutte et se maintenir au pouvoir. quand un incident
imprvvu vint realiser ses souhaits.






- 202 -


pouvoir reprendre Saint-Domingue. II fallait s'attendre
A la guerre; elle eclata bient6t, et, des deux c6tes, on
la fit avec fdrocite.
Depuis les pourparlers de Port-au-Prince, une rupture
cntre Toussaint et Rigaud etait imminent. Au mois
d'avril 1799, Toussaint, qui avait termin6 ses prdpara-
tifs, prit les devants, en adressant a Rigaud une lettre
oh il I'accusait de trahir la France et de vouloir r6tablir
l'esclavage. Pour se justifier de ces attaques injurieuses,
Rigaud 6crivit A Roume; mais il oubliait que I'agent du
gouvernement francais 6tait devenu la creature de
Toussaint. Au lieu de soutenir Rigaud centre Toussaint,
comme il etait de notre interdt, Roume ne dissimulait
pas sa haine centre les hommes de couleur, et d6non-
gait a la colonies et A la France leur chef comme un
rebelle. En rdponse A ces attaques, Rigaud lanca le
15 juin une proclamation aux habitants de Saint-
Domingue, pour leur rappeler la moderation qu'il avait
montr6e, afin d'eviter la guerre civil. II publiait en
meme temps les instructions du g4ndral HWdouville, qui
lui ordonnait de ne pas reconnaltre Toussaint comme
ge6nral en chef. De plus, il se d6clarait invest de tous
les pouvoirs dans le Sud. S'attendant a Wtre attaque, il
donna I'ordre A ses troupes de se concentrer. De son
c6td, Toussaint avait envoy ses forces disponibles a
Port-au-Prince. Dix mille hommes 6taient r6unis dans
cette ville, sous le commandement de Dessalines, et
prets A entrer en champagne.
La guerre commen.a imm6diatement. Le g6n6ral
Laplume, commandant de l'arrondissement de LUogane,
au nom de Toussaint, avait occupy le Petit-Goave avec






- 106 -


Le commissaire Roume se charges de parcourir la
province de I'Ouest, afin d'y ramener le calme. Sa
mission etait assez facile; la seule difficultA qu'il ren-
contrait etait de faire rentrer les esclaves sur les planta-
tions. II se heurtait 1A A une resistance trWs prononcae;
nianmoins, son autorit6 6tait assez respectee. 11 n'en
etait pas de meme du gouverneur de Blanchelande qui
s'ttait rendu dans le Sud oi r6gnait I'anarchie. Les
mulAtres de cette province avaient pris les armes et,
dans leur lutte contre les blancs, ils montraient une
ferocitW incroyable. Leur chef Rigaud, qui venait d'etre
nomme general par les commissaires, 6tait depuis
longtemps reconnu comme tel par les gens de sa caste.
Plein d'orgueil et d'ambition, son intelligence ne pou-
vait Wtre mise en doute et son influence etait r6elle.
L'on savait que ses sympathies itaient pour la France
et, avec tant soit peu d'habilet6, il pouvait devenir
pour nous un auxiliaire fort precieux.
De Blanchelande pensait que la publication du decret
du 15 mai nous concilierait les hommes de couleur.
Dans le Sud, les blancs de la petite ville de Jdrdmie et
des quatre paroisses qui en dependaient, s'6taient
feddrds sous le titre de Coalition de la Grande-Anse. Ils
avaient nomme un conseil administratif, a peu pres
rompu toute relation avec le gouvernement colonial, et
guerroyaient contre les mulAtres pour leur propre
compete. La lutte avait Wt6 terrible, et de part et d'autre,
I'on s'etait massacre avec ferocity. Les blancs. soute-
nus par leurs esclaves qu'ils avaient arms, I'avaient
emport6. La plupart des hommes de couleur de leur
ville qui n'avaient pas p6ri dans le combat avaient W6t






- 45 -


navires a lui seul que tous les autres ports de I'lle; la
population etait nombreuse dans la province t. Toutes
ces raisons avaient fait que l'esprit public y 6tait plus
d6velopp6, et par consequent plus remuant. Les colons
pens6rent qu'au lieu d'un comit6, une assemblee de
toutes les paroisses de la province jouirait d'un plus
grand credit, et serait pour eux un moyen d'action
pour lutter centre l'autoritM de la m6tropole. 11 avait
Wte procede aux elections dans le courant d'octobre, et
I'on s'6tait dispense de prendre I'avis du gouverneur.
Le 1" novembre 1789, les 6lus s'etaient, pour la plu-
part, r6unis au Cap et constitu6s en assemble, sous le
nom d'assembl6e provincial du Nord.
L'esprit de cette assemble 6tait aristocratique. Les
hommes de couleur n'y avaient aucun repr6sentant; ils
n'avaient pas mdme Wtt admis A prendre part au vote.
Parmi les personnages les plus influents de cette
assemblee, nous citerons Bacon de la Chevalerie, Au-
vray, Daugy, Trdmondrie et Larchevesque-Thibaud.
Ce dernier devait jouer le premier r6le. Au moment de
la convocation des Atats-G6n6raux, il 6tait au Cap,
administrateur des biens vacants. Sa valeur personnelle,
sa fortune, son influence l'avaient fait designer comme
depute 6 Versailles, et il avait et6 admis a titre de sup-
pleant. DMs le 24 aost 4789, il avait donn6 sa ddmis-
sion, en all]guant pour pr6texte que la revolution n'exis-
tant pas encore au moment de son election, il ne pouvait pas
itre das le sens de la revolution, sans prendre l'avis de ses

L'on comptait dans la province du Nord 17,000 blancs,
14.000 hommes de couleur, libres, et 190,000 esclavws.






- 368 -


Un mulAtre, Geffrard, fut nomm6 president. Malgr6
ses bonnes intentions, il -tait incapable de modifier la
situation. Tous ses actes etaient mal interpr6tss 1. 11
eut bient6t A reprimer plusieurs dmeutes, et A diverse
fois, ii faillit etre assassin. En 1867, il etait oblige d'ab-
diquer, et au moment de s'embarquer pour la JamaTque,
en quittant ie sol haltien, sa derniere parole fut:
a Pauvrepayst ? Salnave lui succ6da; son gouverne-
ment fut deplorable, et bientbt des insurrections 6cla-
terent. Les annees 1868 et 1869 peuvent etre comptees
au nombre des plus mauvais jours d'Haiti. Le Nord et
le Sud avaient Blu chacun un president, et Salnave
lenait dans I'Ouest. L'on se battait dans la plupart des
districts, et la guerre civil se fit sentir avec toutes ses
horreurs. En 1870, Salnave, qui s'etait rendu odieux
par ses exc&s, etait oblige de'prendre la fuite; avant
de partir, il fit mettre le feu A Port-au-Prince. Le g6n&
ral Nissage-Sager fut nomm6 president et donna quatre
ann6es de paix au pays. 11 abdiqua en 1874, sous une
pression militaire. Son successeur etait un negre feroce,
ignorant, nd A la c6te d'Afrique, le general Michel
Domingue. II fit subir A Halti un regime de sang, jus-
qu'en 1879, 6poque A laquelle une insurrection le forca
A se demettre du pouvoir. Boisrond-Canal fut Blu pre-
sident A sa place. Sa tAche 6tait difficile. Des troubles
6claterent dans la plupart des villes. En presence de
son impuissance, Boisrond-Canal, que sa bontd faisait
communement designer sous le nom de palate douce,

I En 1860, Geffrard avait sign un concordat avec la cour de
Rome. Ses adversaires lui rcproclaient de n'avoir pas su d~fendre
les libertis de gdglisegallicane.






- 137 --


quelques colons, qui s'6taient attaches A sa fortune,
resolut de proclamer I'affranchissement des esclaves. II
espdrait determiner en sa faveur un elan de la race
noire. 11 est bien evident que Sonthonax outrepassait
les pouvoirs don't il avait W6t invest. Une loi 6tait
ndcessaire pour supprimer l'esclavage; mais peu im-
portait au commissaire civil. Le 29 ao0t 1793, une
declaration pompeuse, prcedde d'un preambule, oh ii
6tait question des droits de l'homme, abolissait 1'escla-
vage.
Saint-Domingue Etant une colonie A plantations,
1'esclavage etait un de ses elements constitutifs. Le
temps etait venu od cette odieuse institution devait
disparattre. Mais pour opgrer cette r6forme, il fallait
agir avec prudence, afin d'6viter A la colonie une
secousse terrible. L'on aurait dA faire ce que le Bresil
a depuis accompli, proceder graduellement A la libera-
tion des esclaves, et 6viter ainsi l'anarchie. Supprimer
d'un coup de decret l'esclavage a Saint-Domingue,
c'gtait rendre la situation encore plus critique, et appe-
ler de nouveaux malheurs sur notre possession. La
consternation fut gen6rale. Rien .ne peut donner une
idWe de l'exasp6ration des propridtaires blancs, mulAtres
ou noirs. Tous reclamaient, au moins temporairement,
le maintien de la servitude; ils voyaient avec anxidtd,
que les plantations seraient abandonn6es et que la cul-
ture disparaltrait dans un avenir prochain. Polv6rel
blAmait lui-meme la precipitation avec laquelle son
collgue avait agi. Delpech, qui subissait l'influence des
mulAtres, et en particulier celle de leur chef, Rigaud,
6crivait que la commission civil n'avait pas le droit de






- 77 -


Cul-de-Sac, avaient du se replier sur la ville. Dans la
nuit du Ie' au 2 septembre, trois cents homes de
troupe de ligne et de garde national, avec plusieurs
pieces de canon, sortirent de Port-au-Prince et se por-
tOrent sur la Croix -des -Bouquets oi les mulAtres
s'6taient concentres. Le combat s'engagea sur i'habita-
tion Peinier. Le feu, mis aux champs de cannes A sucre,
entoura et aveugla les blancs qui, surprise par une vive
fusillade, furent mis en d6route et laisserent sur le
terrain une centaine de morts et de blesses.
Les mulAtres avaient armed leurs esclaves et. sur
leur appel, quelques centaines de negres avaient quittd
leurs plantations et 6taient venus les rejoindre. lUs se
trouvArent bient6t Otre au nombre de plusieurs milliers
d'hommes. NManmoins, leurs chefs prefedrrent negocier
et signerent un concordat avec les blancs du Mireba-
lais et de la Croix-des-Bouquets. Par ce concordat, les
blancs de ces deux paroisses s'engageaient A ne pas
s'opposer A l'execution du d6cret de la Constituante et
a reconnattre les droits politiques aux hommes de
couleur. L'assembl6e provincial, tout d'abord, s'etait
prononcee pour la resistance ; dans ce but, elle s'etait
adress6e au gouverneur de la Jamarque et en avait
obtenu quelques munitions. Elle comprit bient6t la
gravity de la situation et entra en pourparlers. Le
23 octobre elle acquiesgait au concordat de la Croix-
des-Bouquets, et les d6lIgu6s de Port-au-Prince et des
autres paroisses de l'Ouest suivaient son exemple. Le
lendemain, c'est-A dire le 24 octobre, quinze cents
hommes de couleur entraient dans la ville sous le com-
mandement de leur chef Beauvais. Blancs et mulAtres






- 340 -


venu A temps, Rochambeau fit arreter les auteurs du
complot, et les embarqua pour la Havane. Sa tyrannie
devint plus odieuse que jamais. DWgoAtt de voir ce qui
se passait, I'amiral Latouche-Treville demand A Atre
rappel6, et le 12 aoAt, il quittait le Cap. Son depart fut
comme le signal d'une panique parmi les colons et les
Europeens, qui se trouvaient dans cette ville. Beaucoup
d'entre eux prirent passage a bord des bAtiments, alors
en rade, et se rendirent, les uns aux Atats-Unis, les
autres en France. C'Btait un sauve qui peut; la colonie
ressemblait a un navire sur le point de p6rir.
En se sentant appuy6s par les Anglais, les insurges
redoublaient d'audace et d'activit6. Le 28 juillet et
le 5 aolt, le Cap avait eu a& prouver leurs attaques.
Dans l'Ouest, nous avions Wet obliges d'6vacuer diff-
rents postes, et nous ne possedions plus dans ce depar-
tement que Port-au-Prince, Saint-Mare, la Croix-des-
Bouquets et Jacmel. Dans le Sud, l'insurrection s'dtait
rapidement propagee, et grace A I'appui des croisieres
anglaises, Geffrard s'6tait empar6 de toutes les villes,
A l'exception des Cayes. Au mois de septembre, nous
abandonnions Fort-Dauphin; Saint-Marc se rendait a
Dessalines, qui y procedait au massacre de ses habi-
tants, dans des conditions horribles. Presque au meme
moment, le g6enral Pajeot craignant d'etre cerne dans
Jacmel, en partait avec la garnison, et se retirait a
Santo-Domingo. Les jours de notre domination 6taient
desormais comptes a Saint-Domingue.
Les dvenements nous Btaient de plus en plus d6favo-
rables. A Port-au-Prince, la division s'etait mise parmi
S les d6fenseurs de la place. Le general Sarrazin et le






- 62 -


les reclamations des hommes de couleur, a qui I'on
refusait toujours les droits politiques, et se mit en rap-
port avec les soldats, en pregnant part a leurs banquets
civiques. De plus, il chercha A ranimer le zele des
fonctionnaires, trop souvent d6faillants, et encourage
les reunions des pompons blancs. Sur ces entrefaites,
arrivait dans la colonies, le colonel de Mauduit pour y
commander le regiment de Port-au-Prince. Son dnergie
I'eut bient6t d6sign6 comme chef aux partisans de la
metropole. Deux parties se trouvaient ainsi en presence
l'un de I'autre. Une lutte 6tait inevitable : elle n'allait
pas tarder A se produire.
L'assembl~e colonial se consid6rait comme d6posi-
taire de la souverainet6 de Saint-Domingue et, par
consequent, elle 6tait disposee A faire peu de cas des
assemblies provinciales. Celle du Nord lui portait par-
ticulibrement ombrage. L'assembl6e colonial avait
rendu un decret limitant le taux de l'interet qui,
parfois, allait jusqu'A I'usure. Ce decret visit surtout
les negociants du Nord, alors en grande majority dans
I'assemblee de cette province. II y eut immddiatement
rupture entire le Cap et Saint-Marc. Jalouse de la supr6-
matie de l'assemblie colonial, I'assemblee du Nord se
prepara a la resistance. Cette opposition surprit
I'assembl6e colonial, qui ne s'y attendait pas. Six
commissaires furent envoys par elle au Cap dans un
but de conciliation. L'assembl6e du Nord leur ordonna
de sortir de la ville dans les vingt-quatre heures, et
prononca la dissolution de la municipality du Cap don't
les sympathies pour I'assemblee colonial n'6taient plas
douteuses. Elle fit appel aux paroisses du Nord et






- 238 -


Chriblophe ct Dessalines. Ce dernier dtait devenu fer-
mier, ou autant dire proprietaire de trente-trois sucre-
ries, qui produisaient, chacune, au moins cent mille
francs par an.
Toussaint Ctait un home de gouvernement, dans
toute I'acception.du mot. S'il conservait une certain
humility dans sa rise personnelle, ii affirmait son auto-
rite dans tous ses actes, et affectait les dehors d'un pou-
voir absolu. Dans le but de bien montrer sa souverai-
netl. il avait songs A faire frapper monnaie A son effigie,
avec l'exergue de Ripyublique. franfaise N. Tout, du
reste, etait fait pour flatter son orgueil. Au retour de la
parties espagnole, il s'6tait arret6 A Port-au-Prince. Un
arc de trioimphe avait Wt6 dress a I'entrde de la ville.
Le clergy de la ville 6tait venu le recevoir avec le dais,
et pendant la march du cortege, des salves d'artillerie
se faisaient entendre. Un Te Deum avait 6t chanted A
l'6glise. Toussaint avait pris place au bane des anciens
gouverneurs g6neraux, sous un baldaquin orn6 de
riches tentures oa l'on avait ecrit ces mots : Dieu nous
I'a donnd; Dieu nous le conservera. Les anciens colons,
les officers blaucs rivalisaient dans leurs adulations
avec les noirs. Aussi, Toussaint 6tait-il plein d'orgueil
et confiant dans sa fortune. Du reste, dans les rapports
qu'il aimait A entretenir avec la population, quelle que
fft sa couleur, l'on est stupffait de voir avec quelle
.aisance, ce nOgre, naguere esclave, avait su se mettre
A la hauteur de sa nouvelle situation. C'est 14 qu'il est
interessant A connaltre.
Le si6ge du gouvernement alternait entire le Cap et
Port-au Prince, suivant la presence de Toussaint; mais






- 127 -


palit6 de la ville lui manifest ouvertement ses sym-
pathies. La lutte se prepara des lors entire Galbaud et
Sonthonax.
Dans leur expedition, les commissaires civils dtaient
loin d'avoir pratiqu6 la politique des mains nettes. Ils
ramenaient avec eux soixante-dix mulets charges des
dipouilles de Port-au-Prince, le fruit de leur pillage.
Le jour meme de leur retour au Cap, ils lancerent une
proclamation ou ils ddclaraient qu'ils venaient de purger
la province de l'Ouest de tous les aristocrats de la peau,
que tous ceux qui, dans le Nord, se trouvaient entachIs
du mnme cas, n'avaient qu'a s'en aller, et que les homes
de couleur seuls formaient pour eux le vrai people de Saint-
Domingue. Le general Galbaud etait mand6 par eux.
i II faut ditruire la race blanche, s'6cria Sonthonax. -
c Ea ce cas, lui repondit Galbaud, renvoyez-moi en
France. Je ne puis obdir 4 des hommes qui se mettent au-
dessus de la loi. Les dictateurs destitucrent aussitut
Galbaud de son commandement, ainsi que son frere qui
servait sous ses ordres, en quality d'adjudant-g6ndral, et
les consignerent A bord de la frigate la Normandie, en
attendant leur depart pour la France. Pour 16gitimer
leur conduite arbitraire, ils invoqu&rent un d6cret de
I'Assemblee Nationale. portant qu'aucun des proprid-
taires des Indes occidentales ne pouvait exercer le
government dans la colonie ou ses biens 6taient
situas. Galbaud poss6dait une plantation a Saint-
Domingue et se trouvait dans ce cas I Personne ne fut
dupe de ce prdtexte. La cause veritable 6tait que Gal-
baud n'avait pas voulu devenir un instrument docile
aux mains de Sonthonax.






- 232 -


second. Ce fut elle qui constitua I'arm6e de Toussaint,
don't I'effectif s'Blevait a une vingtaine de mille
hommes; sur ce nombre, l'on comptait douze cents
ofilciers. Le reste de la population, design sous le
titre de cultivateurs, avait Wte ramene au travail. On
lui avait ndanmoins laisse ses fusils. C'etait en quelque
sorte une reserve. une arm6e de second ligne.
Les troupes de Toussaint n'6taient pas des bandes
sans discipline. C'etait une veritable armee, organisee
sur le module des armies francaises, en divisions et en
demi-brigades, ayant des officers noirs, quelques-uns
mulAtres ou blanks. L'lle de Saint-Domingue avait kt6
partagee en trois divisions. La division de l'Est, qui
comprenait I'ancienne parties espagnole, avait un effectif
de 4,200 hommes. Son commandant 6tait le gDenral de
division Clervaux, qui avait sous ses ordres les g6ne-
raux de brigade Pajeot et Paul Louverture. Ses garni-
sons 6taient Santo-Domingo, Santiago et Samana. La
division du Nord, qui correspondait A la province du
mdme nom, comptait 4,800 soldats. Elle 4tait comman-
dee par le general de brigade Moyses, qui avait sous
ses ordres les generaux Christophe et Maurepas. Ses
trois demi-brigades residaient au Cap, A Fort-Dauphin
et A Port-de-Paix. La troisieme division, celle de
l'Ouest et du Sud, de beaucoup la plus important,
comptait sept demi-brigades, et plus de 11,000 hommes.
Ses garnisons etaient Port-au-Prince, Saint-Marc, J&-
remie, I'Arcahaye et les Cayes. Son commandant, le
general de division Dessalines, avait sous ses ordres
les generaux de brigade Belair et Laplume; ce dernier
6tait specialement charge du Sud. Cette armee 4tait en






LA PERTE D'UNE COLONIES




LA REVOLUTION

DE



SAINT-DOMINGUE

PAR

H. CASTONNET DES FOSSES
Membre de la Soci6t6 de G6ographie
President de section de la Soci6t6 de G6ographic commercial






PARIS
A. FAIVRE, EDITEUR
LIBAIRIE AFRICAI-NE E'LC COLONIAL
27-31, rue Bonaparte, 27-31


1893






- 81 -


tours que le movement fut suscit6 par le gouverne-
ment de la metropole et que les agents de M. de la
Luzerne en furent en quelque sorte les instigateurs. 11
est certain que les negres s'armerent au nom du roi,
que plusieurs de leurs rassemblements portaient des
drapeaux fleurdelis6s et qu'ils se qualifiaient de gens du
roi. N6anmoins, I'on ne peut en d6duire que l'insurrec-
tion ait eu un sens royaliste. Les blanks se montraient
hostiles au gouvernement royal, A la m6tropole; par
esprit d'opposition, les esclaves arborerent les emblImes
detest6s de leurs maltres. N'oublions pas que les pre-
mieres nouvelles de la revolution, des qu'elles furent
portees A Saint-Domingue, y causerent la plus grande
fermentation. Au milieu de 1'embrasement gnderal des
passions, quand le mot liberty etait dans toutes les
bouches, que les blancs demandaient l'ind6pendance
politique, que les homes de couleur r6clamaient les
droits civiques, il eut Wte strange que les noirs seuls
cussent Wt6 insensibles A un mot don't l'effet est toujours
magique. D&s la premiere ann6e de la revolution, un
inulAtre de la province du Sud, Frangois Raymond,
dcrivait A son frere r6sidant A Paris et ne lui cachait
pas ses inqui6tudes. Selon lui, les esclaves 6taient
prets A se soulever. Du moment que des troubles avaient
eclate a Saint-Domingue, I'insurrection des negres
devait avoir lieu; elle 6tait dans I'air. Mais ce qu'il y a
de surprenant, c'est la rapidity avec laquelle elle se
dUveloppa et embrasa toute la colonies.
En decrivant les moeurs des negres de Saint-Domingue,
nous avons parl6 du cute de Vaudoux don't les secta-
teurs formaient une vaste association, enlacant dans
6






- 180 -


dans un avenir rapproch6. Toussaint A la tate de l'ar-
moe, ce militaire n'avait pas cache son m6contente-
ment. Sonthonax le fit arreter au mois de juillet 1796
et, quelque temps apres, il ordonnait sa deportation en
France. En mai 1797, il agissait de mrme A l'agard du
general Desfourneaux, don't le principal crime 6tait de
dIplaire A Toussaint. C'est ainsi que Sonthonax ache-
vait de disorganiser I'armne et de livrer la colonie a
I'anarchie.
Pendant que ces 6vdnements s'accomplissaient,
Toussaint consolidait son pouvoir. De son quarter
g-n*ral des Gonaives il commandait en maltre, et
quand il 6crivait au gouverneur general ou aux com-
missaires, c'6tait pour leur demander de le seconder
dans ses projects. Au point de vue des operations mili-
taires, I'annee 1796 avait Rt6 insignifiante. Les Anglais
occupaient Port-au-Prince, Jerdmie, Saint-Marc et le
m6le Saint-Nicolas : apres avoir repris le Mirebalais,
ils 6taient rests sur la defensive. C'est tout au plus, si
leurs detachements avaient, de temps i autre, quelques
escarmouches avec des postes isolds. Pour se donner
de l'importance, Toussaint parlait sans cesse de deli-
vrer la colonie des Anglais. En juin 1796, il s'6tait
adress6 au gouverneur pour lui demander des armes,
des munitions; il lui annoncait avec emphase qu'il
pr6parait une expedition centre le Mirebalais. A l'en-
tendre dire, ses troupes ftaient ext6nudes et dicimhes
par les combats qu'elles ne cessaient de livrer. Des
bataillons entiers auraient Wte reduits A quelques
hommes. Ces gasconnades.auraient d4 ouvrir les yeux
A de Laveaux. Toussaint en obtenait au contraire tout
^ ^






- 355 -


Ja question de Saint-Domingue etait de nouveau mise
a l'ordre du jour. Les anciens colons reclamaient une
expedition. Le general Desfourneaux, qui avait autre-
fois servi dans la colonie, fit valoir les avantages que
nous procurerait la possession de Saint-Domingue. Il
dtait persuade que Petion, Christophe et la plupart des
autres chefs noirs s'empresseraient de reconnaltre la
souverainet6 du roi de France, si on leur assurait des
honneurs et des avantages p6cuniaires. II conseillait
d'envoyer, sans tarder, un corps de troupes occuper
notre ancienne colonie, et pour lui, le succes 6tait cer-
tain.
Le gouvernement de la Restauration fut seduit par
ces raisons. Le ministry de la marine, le baron Malouet,
qui avait autrefois reside A Saint-Domingue, en quality
d'ordonnateur, 6tait tout naturellement d'avis de re-
prendre notre ancienne colonie. II fut d6cid6 que trois
commissaires seraient envoys A Ha'ti, afin de con-
naltre les dispositions des habitants. Ces commissaires
6taient le colonel Dauxion-Lavaysse, Draverman et le
colonel de M6dina, tous trois anciens colons, remplis
de pr6jug6s, et se figurant que la nouvelle de la res-
tauration des Bourbons avait produit un effet magique
dans toute l'lle, et que les noirs ne demandaient qu'A
se soumettre au roi lIgitime. Ils se rendirent en Angle-
terre, A Falmouth, et de 1 A la Jamaique. Au mois d'oc-
tobre 1814, Dauxion-Lavaysse, qui etait le chef de la
mission, debarquait A Port-au-Prince avec Draverman.
Sur son ordre, de M6dina s'btait rendu au Cap, pour
conduire les ndgociations avec Christophe.
banxion-Lavaysse avait 6crit au president Petion,






233 -

grande majority compose de negres; l'on y comptait
au plus.un miller d'hommes de couleur et cinq A six
cents blanks, provenant des bataillons europeens, arri-
ves dans la colonie depuis dix ans. Le principal des
officers blancs, Age, exergait les functions de chef
d'6tat-major de Toussaint, et avait le titre de general de
brigade. Un autre g6enral de brigade, Pajeot, 6tait
6galement blanc, ainsi que les adjudants gen6raux
d'Hebkcourt et Idlinger, et I'administrateur general des
finances, VollBe. Le corps de 'etat-major n'6tait guere
compose que de blancs'.
Pour subvenir aux depenses de son gouvernement,
Toussaint avait Wtc oblige d'6tablir de nouveaux imp6ts,
d'autant plus qu'il ne fallait pas songer A se servir de
l'ancien systeme fiscal. L'abolition de I'esclavage avait
amend la suppression de la capitation. Les droits de
douane, qui se percevaient aussi bien A l'exportation
qu'A I'importation, avaient Wte abaiss6s, pour encou-
rager les transactions avec l'ext6rieur En 1801, un
decret du 9 janvier avait cre6 les droits de timbre et

I Parmi les g6niraux de Toussaint, un seul itait mulatre, Cler-
vaux, un ancien libre. Dessalines, un n6gre n6 A la C6te-d'Or,
6tait esclave. Paul Louverture, le frere de Toussaint, Belair et
Moyses, ses neveux, Laplume 6taient des noirs nas & Saint-
Domingue, et esclaves lorsque la revolution 6clata. Christophe,
n6 dans l'lle anglaise de Saint-Christophe, avait Wet amen6, trWs
jeune, dans la colonie, par un Anglais, et Btait domestique d'au-
berge. Maurepas, ne & Saint-Domingue, Btait un ancien libre,
qui possedait une instruction assez complete. C'Btait le plus
capable et le plus intelligent do tous les g6n6raux de Tous-
saint.
Cette measure avait surtout prolitt aux Etats-Unis, don't le
pavilion se montrait dans tous les ports de la colonies.






- 342 -


d'horribles tortures. Sa f6rocit6 augmentait avec ses
succs. Sit6t la prise de la Croix-des-Bouquets, il fallait
s'attendre A le voir venir incessamment attaquer Port-
au-Prince. C'est ce qui arrival. Le 23 septembre, Dessa-
lines bloquait la ville avec son arm6e, don't on pouvait
dvaluer 1'effectif A plus de vingt mille hommes. Le 24,
il ouvrait le feu, et le tir de son artillerie, dirighe par
P6tion, montrait que les n6gres avaient su profiter de
I'instruction militaire que nous leur avions donnee.
Trop peu nombreuses, pour occuper tous les ouvrages
ext6rieurs, nos troupes avaient dA se border aux prin-
eipaux, et entire autres au fort National et au fort
Bizoton. Malgr6 leur bravoure, elles furent obliges de
les 6vacuer successivement, et le 2 octobre, nous
en 6tions r6duits A l'enceinte de Port-au-Prince. Notre
position 6tait tr6s critique. Nous n'avions plus de
vivres, et I'eau potable commengait & manquer. Les
boulets pouvaient traverser la ville, et P6tion avait
pris pour objectif l'h6pital encombr6 de malades. La
garnison 6tait ext6nude, et la population affol6e pous-
sait des cris de terreur. Lavalatte vit qu'il 6tait inutile
de prolonger la lutte, et se d6cida A traiter. Le 5 octobre,
une convention 6tait conclue; les Frangais s'engageaient
& quitter Port-au-Prince, dans le dMlai de quatre jours.
Le 8 octobre, le general Lavalatte informait Dessa-
lines que la garnison 6tait embarquee. Le 9, tous
les navires quittaient la rade, et allaient, pour la plu-
part, se faire capture par les croisieres anglaises.
N6anmoins, Lavalatte et ses principaux officers furent
assez heureux pour pouvoir gagner Cuba. Le jour de
notre depart, Dessalines entrait en triomphateur a






- 285 -


le reste de ses forces sur les redoutes qui la couvraient;
la principle consistait en six canons de gros calibre.
Tout A coup, les negres se mirent A crier: c Nous
sommes amis, ne tirez pas, avancez. D Confiants dans ces
paroles, nos soldats s'avancerent I'arme au bras; une
decharge de mousqueterie et de mitraille, execute
presque A bout portant, en abattit trois cents, le tiers
tue, les autres blesses. Au nombre de ces derniers, se
trouvait le general Pamphile de Lacroix. On escalada
la redoute en battant la charge, et I'on fondit A la
balonnette sur ces miserables noirs, en immolant tous
ceux qui n'eurent pas le temps de s'enfuir. Sur ces
entrefaites, Latouche-Treville, qui avait fait prendre A
son escadre une ligne d'embossage, fit pleuvoir une
grele de boulets sur les batteries enemies, et reussit,
en peu d'instants, A les dteindre. Canonnds de si pres,
assaillis dans les rues par nos soldats, qui les tra-
quaient la batonnette dans les reins, sans leur donner
le temps de se reconnaltre, les negres fuyaient en
ddsordre sans mettre le feu. L'effroi les avait saisis, et
sauf dans la defense de la tresorerie, ils se sauverent,
presque sans resistance, laissant les caisses publiques
pleines d'argent et les magasins remplis d'une immense
quantity de denrdes coloniales. En peu de temps, la
ville fut entierement occupee par nos troupes. Toute
en bois, elle n'avait dI sa conservation qu'A la promp-
titude et A la vigueur de notre attaque.
La joie que pouvait nous causer notre success, fut
malheureusement trouble, quand on apprit qu'une
parties de la population blanche avait Mt6 trainee par
les negres dans lea mornes et expose A toutes sorts











CHAPITRE X




Maid. Reeonalsaamee e eson lnd6pendanee par la
France. La situation aetaelle. L'avemlr.




Toussaint-Louverture avait constamment affect le
plus grand d6vouement a la France et sous sa domina-
tion, Saint-Domingue 6tait toujours cens6 6tre une co-
lonie frangaise. Dessalines eut plus de franchise. Au
mois de dkcembre 1803, il proclamait, aux Gonarves,
I'independance de I'ile, qui reprit le nom d'Hatti qu'elle
portait sous ses premiers habitants Un drapeau fut
adopt6..Jusqu'alors, les noirs, se considerant comme
Frangais, avaient le drapeau tricolore. La couleur
blanche fut retranchde, et le drapeau hartien fut bleu et
rouge. Dessalines se vit confirmer son autorit6, et rebut
le titre de gouverneur general avec le droit de choisir
son successeur. Sa dictature Btait desormais fondue et
consacree.





- 363 -


posait A leurs operations. Leurs expeditions, admises
sous un pavilion simul6, se trouvaient, en outre, frappees
de droits doubles de ceux pays par les autres nations.
De plus, la prolongation des secours accords aux co-
lons ou A leurs families, constituait une charge pour le
Tr6sor. En 1825, la France s'6tait relevee de ses dB-
sastres, et avec les resources financieres et militaires
don't nous disposions, une expedition 6tait chose facile.
Tel n'dtait pas l'avis de M. de Villele. qui voyait avant
tout 1'6quilibre du budget. Ces considerations d6cid6rent
le gouvernement francais A traiter, et en 1825, le baron
de Mackau se rendait & Port-au-Prince, porteur d'une
ordonnance datee du 17 avril 1825, qui accordait A
notre ancienne colonies, sa complete ind6pendance,
moyennant certaines conditions. Nous croyons devoir
reproduire le texte de cette ordonnance.
Article premier. Les ports de la parties francaise
de Saint-Domingue seront ouverts au commerce de
toutes les nations. Les droits perqus dans ces ports,
tant A l'entrie qu'A la sortie, seront egaux et uni-
formes pour tous les pavilions, except pour le pavilion
francais, pour lequel ces droits seront r6duits de
moitiW.
Art. 2. Les habitants actuels de la parties francaise
de Saint-Domingue verseront A la caisse g6nerale des
d6p6ts etconsignations, en cinq terms egaux, d'annee
en ann6e, le premier ech6ant le 31 d6cembre 1825, la
some de 150 millions, destines A dedommager les an-
ciens colons qui r6clameront une indemnity.
Art. 3. Nous conc6dons A ces conditions aux habi-
tants actuels de la parties francaise de Saint-Domingue,
I'ind6pendance pleine et entire de leur gouvernement.





- 279


exprima ses angoisses au general Leclere. Elle etait &
la fois, joyeuse de voir arriver les soldats de la m6re-
patrie, et remplie d'6pouvante en songeant aux menaces
affreuses de Christophe. Ses agitations passerent dans
I'Ame de Leclerc, qui se trouvait entire l'obligation de
remplir sa mission et la crainte d'exposer une popu-
lation aux fureurs de Christophe. II fallait neanmoinsf
qu'il debarquAt. II promit aux habitants d'agir avec
promptitude de maniere A surprendre le lieutenant de
Toussaint, et de ne pas lui donner le temps d'accomplir
son oeuvre de destruction. II les exhorta vivement a
s'armer pour d6fendre leurs personnel et leurs biens, et
leur remit une proclamation du premier consul, des-
tinge A rassurer les noirs sur le but de l'exp6dition. II
leur donnait en meme temps une lettre pour Christophe
oa il lui temoignait toute l'indignation que lui causait
sa conduit.
L'escadre fut oblige de regagner le large pour obeir
A une condition des vents. Une fois en mer, Leclerc se
concert avec Villaret-Joyeuse pour un plan de debar-
quement. II fut decide que les troupes debarqueraient
dans les environs du Cap, au delA des hauteurs qui
dominant la ville, et pendant qu'elles essaieraient de la
turner, I'escadre pdnetrerait dans les passes. L'on es-
perait ainsi par une double attaque par terre et par
mer, enlever la ville, avant que Christophe eot pu
realiser ses sinistres menaces. Le lendemain, on mitles
troupes & terre, pros de l'embarcaddre du Limb ; cette
operation prit toute la journee. Le jour suivant, nos
soldats se mettaient en march pour turner la ville, et
I'escadre s'engageait dans les passes. Deux vaisseaux,






- 346 -


pendant le trajet A la Tortue. Les moeurs du Dahomey
remplaeaient la civilisation europeenne & Saint-Do-
mingue.
Le 4 d6cembre 1803, nous abandonnions le mble
Saint-Nicolas. Tout le territoire de I'ancienne parties
frangaise 6tait dvacuA par nos troupes; mais nous oc-
cupions toujours I'ancienne parties espagnole. Au mo-
ment de l'6vacuation du Cap, le g6enral Ferrand, qui se
trouvait a Monte-Christo, s'6tait transport A Santo-
Domingo, et y avait pris le commandement. Les habi-
tants du Cibao avaient tout d'abord reconnu I'autorit6
de Dessalines, et lui avaient meme envoy une deputa-
tion. Une contribution de 100,000 piastres et I'arrivee
d'un bataillon noir provoquerent une insurrection. La
ville de Santiago se souleva, et appela les Francais. Le
general Ferrand envoya 200 hommes, et cette faible
troupe suffit pour rCtablir notre domination dans le
ddpartement du Cibao. Nous eimes la sagesse d'en con-
lier I'administration A un negre de la V6ga, nomm6
Sarapio Reynoso, qui nous etait fort d6voue. Toute la
population se rallia A notre cause. Saint-Domingue
n'6tait pas encore completement perdu pour nous.
Dessalines voulait soumettre la parties espagnole, et
au mois de fevrier 1803, il entrait dans le d6partement
du Cibao, avec plusieurs milliers d'hommes. Pour pos
seder la ville de Santiago, il lui fallut livrer un combat
assez sanglant, od le noir Serapio Reynoso perdit la
vie. Irrit6 de la resistance qu'il rencontrait, Dessalines
fit massacrer les blesses et les prisonniers, et tout ra-
vager sur son passage. Ces cruaut6s souleverent contre
lui la population, et aussi lorsqu'il arriva devant Santo-






- 280 -


le Patriote et le Scipion, s'embosserent devant le fort
Picolet, qui tirait A boulets rouges, et I'eurent bient6t
reduit au silence. Dans la soirde, la brise de terre
obligea la flotte A s'6loigner pour n'aborder que le len-
demain. Tandis qu'on gagnait la pleine mer, on eut la
douleur de voir une lueur rougeAtre s'6leversurlesflots
et bient6t les flames d6vorer la ville du Cap. Voici ce
qui s'etait passe.
SitOt le retour des deput6s du Cap, Christophe avait
fait jurer A ses troupes de vaincre ou mourir, et fait tous
les pr6paratifs pour incendier la ville, malgre les sup-
plications de la municipality. Des bandes de nAgres
arms de torches s'dtaient r6pandues dans les differents
quarters, et 1'6glise, le palais du gouvernement, les
bureaux de la marine, les casernes, I'arsenal devinrent
en quelques instants la proie du feu. II en 6tait de meme
des maisons ; I'on forgait celles qui n'6taient pas
ouvertes. Vers onze heures du soir, les flames sepro-
pagerent sur une telle 6tendue, qu'il n'y eut plus
moyen de tenir dans la ville. AprBs avoir procedM au
massacre de quelques blancs, et forc6 l.s autres A le
suivre dans les mornes, Christophe avait 6vacu6 le
Cap. Pendant qu'une parties de ces malheureux blancs
expirait sous le fer des nOgres ou etait emmenbe avec
eux, environ quinze cents personnel, blancs ou
mulAtres, suivant en troupe la municipality, sous la
conduite du maire Thdlimaque, 6chappaient aux fureurs
de Christophe, et erraient sur le rivage. Ces infortunes
cherchaient A se sauver en se jetant dans les bras de
I'armbe frangaise. Durant toute la nuit, leur anxiet6
fut grande. Tremblant pour leur vie, ils attendaient






- 22 -


Le movement qui avait lieu en France se reprodui-
sait a Saint-Domingue. Le goAt des lettres commeneait
a se r6pandre et le Cap etait devenu un centre intellec-
tuel. Cette ville poss6dait plusieurs publications perio-
diques, les Affiches amiricaines, la Gazette e de decide
qui s'occupait d'histoire naturelle, de botanique, d'hy-
giene et relatait les nouvelles decouvertes, et I'Alma-
nach de Saint-Domingue, sorte de statistique. Une society
savante, la Socitde royale des sciences et arts, y avait 6tW
fondle; elle poss6dait un mus6e, un cabinet de physique
et de chimie, un jardin des plants, et se r6unissait
rdguli6rement une fois par semaine; un public nom-
breux se pressait A ses stances. Si i Saint-Domingue,
Voltaire et Rousseau avaient peu de lecteurs, l'on se
tenait n6anmoins au courant des nouveaut6s littdraires
et scientifiques. Les livres A la mode 6taient les Saisons
et le Podme pastoral de Leonard, de la Guadeloupe;
Manon Lescaut, et le roman de Bernardin de Saint-
Pierre, Paul et Virginie. Les esprits se portaient surtout
du c6t6 des sciences. Des conferences avaient lieu au
Cap et les sujets que l'on traitait etaient l'6lectricit6, la
physique et la botanique. En 1784, l'on avait lance, au
Cap, un ballon au milieu d'un enthousiasme incroyable'.
A cette 6poque, l'illuminisme 6tait A l'ordre du jour.
L'un des chefs de la nouvelle secte, Martinez Pascalis,
6tait venu dans la colonie et son rite cabalistique avait
recrut6 un certain nombre d'adh6rents. Pendant quel-


SToutes les maisons de la ville avaient Wth pavoisees. Le soir.
if y avait eu grand bal en l'honneur de la conqudte de fair, et la
rue d'oi partit I'a6rostat fut appelbe la rue du Ballon.






- 250 -


titu6e. Les noirs, adonnes A la culture, ne pouvaient pas
quitter leurs plantations, et le travail 6tait pour eux
obligatoire. La constitution parlait de l'introduction de
nouveaux cultivateurs, et comme l'on ne pouvait penser
que les Africains quitteraient d'eux-memes leur pays, il
fallait de toute n6cessit6 avoir recours a la traite. Tel
6tait I'avis de Toussaint. qui dejA s'6tait abouch6 avec
des n6griers. Des milliers de noirs auraient Wt6 enlev6s
A la c6te d'Afrique, amends A Saint-Domingue, em-
ploy6s A la culture, et la colonies serait devenue aussi
florissante que par le passe. L'on a voulu prkter de
plus hautes pensdes & Toussaint. L'on a dit que pour
lui, la traite 6tait un moyen de se procurer des soldats,
qu'il aurait eu le project de former une armee, de se
jeter avec elle sur le continent noir, d'y faire la guerre
aux marchands d'esclaves, et d'y porter la. civilisation
en fondant un dtat nOgre. Ces contest ne meritent aucun
credit. Toussaint-Louverture voulait dtre le chef de la
colonies, y accrottre par la traite la population d'ori-
gine africaine, afin d'augmenter la production du sucre
et du cafe, et par consequent ses richesses. Telle 6tait
toute sa politique; son horizon ne s'6tendait pas au
delA de Saint-Domingue.
La proclamation de la constitution eut lieu avec
solennit6 le 8 juillet 1801, sur la place d'armes du Cap.
Les troupes de ligne, les fonctionnaires, les membres
de l'assemblee et Toussaint qui, pour cette circonstance,
s'etait revdtu d'un brilliant uniform, s'y 6taient rendus.
Le people s'y porta en foule. En quality de president de
I'assemblie, Borgella lut une adresse qu'il avait redigde
avec ses collogues A Port-au-Prince, et ensuite la cons-






- 168 -


mutuellement. Ce language hypocrite n'aurait dO tromper
personnel.
Villate pensait qu'en frappant un grand coup, il
abattrait I'autorit6 de Toussaint et dominerait la
situation. Aussi, 6tait-il pret A saisir le moindre pre-
texte pour commencer la lutte ; il en eut bient6t
I'occasion. L'ordonnateur Perroud avait fait faire, avec
I'autorisation de Laveaux, un relevd des maisons des
emigr6s, et oblige leurs d6tenteurs A en payer le loyer.
En quelques semaines, cent quatre-vingt-dix-huit
maisons avaient Wt6 affermees. DWposs6dds de ce qui ne
leur appartenait pas, les detenteurs se plaignaient de
la tyrannie et des vexations du gouverneur. Le m6conten-
tement etait g6ndral; Villate en profit pour organiser
un movement populaire centre le gouverneur.
Le 20 mars 1796, jour fixed par les conjures, A dix
heures du matin, une centaine d'hommes de couleur
envahissaient l'h6tel du gn6nral de Laveaux, I'arrdtaient
ainsi que son aide de camp, et les conduisaient en
prison, en les maltraitant. L'ordonnateur Perroud
avait le meme sort. La municipality du Cap se r6unissait,
destituait de Laveaux et nommait Villate gouverneur
de la colonie. Tout marchait A souhait pour les
mulAtres, quand un colonel negre, Pierre Michel, qui
tenait.garnison au Haut-du-Cap, se d6clara pour de
Laveaux. et se mit en measure de le soutenir. Un autre
colonel nOgre, Leveillf. s'6tait empar6 de l'arsenal, et
s'apprdtait A mitrailler la ville. Le coup etait manque.
La municipality ordonna la mise en liberty de Laveaux,
quarante-huit heures apres son arrestation. Quant &
Villate, il se cacha pour 6viter d'etre pris par ses en-






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Un mois apres avoir fait arreter Roume, Tous-
saint 6crivait au gouverneur de la parties espagnole,
pour se plaindre de la manibre don't on avait recu le
g~Sdral Agd, et lui demander reparation de cette insulte
II lui annoncait en meme temps qu'en vertu du decret
rendu le 27 avril 1800 par le commissaire francais, il
allait proc6der A la prise de possession de la parties
espagnole, qui avait Wtd ced6e a la France par la cour
de Madrid, conform6ment au trait conclu A BAle. Au
moment of Toussaint adressait cette lettre A Don
Garcia, il avait fait ses preparatifs. Moyses, qui avait
r6uni des troupes A Ouanaminthe. franchissait la fron-
tibre, apris avoir traverse la riviere du Massacre. De
son c6t6, Toussaint concentrait des forces au Mirebalais,
et entrait dans la parties espagnole. au commencement
de janvier 1801. Le 4 de ce mois, il occupait la petite
ville de Saint-Jean-de-la-Maguana, sans avoir eu A
tirer un coup de fusil. Apres deux escarmouches insi-
gnifiantes avec des miliciens espagnols, la premiere
au passage de la riviere de Guayabina, et la second A
la Savana-Grande, Moyses 6tait entr6 le 11 janvier A
Santiago, la ville la plus important du d6partement
de Samana. II y laissait une petite garnison, et conti-
nuait sa march sur Santo-Domingo, en passant par la
Vega et Cotuy.
A Saint-Jean, Toussaint cerivit au gouverneur Don
Garcia pour le pr6venir de son entree dans la parties
espagnole. II lui disait qu'il avait voulu lui-mime venir
en personnel pour dviter I'effusion du sang el protiger les
intirits des habitants auxquels il adressait en meme
temps une proclamation. Ce manifesto, destined A rassu-










-265 -

Le 27 d6cembre 1801. Toussaint lancait une procla-
mation dans le but de rassurer les esprits. Cette procla-
mation semblait d'abord n'exprimer que des sentiments
de soumission et d'obbissance, en disant qu'il fallait
recevoir les ordres et les envoys de la metropole avec
le respect de la piite filiale. Mais un paragraph inco-
herent, od un appel etait fait aux soldats, indiquait que
Toussaint songeait a soutenir la lutte. En semblant dis-
pose pour le moment A traiter avec le premier consul,
il cherchait A garner du temps. Il avait mome charge
un colon qui se rendait en Europe, d'aller voir Bona-
parte. Celni-ci accept; mais le batiment sur lequel il
s'gtait embarqu- fit naufrage. S'il echappa par miracle
A la mort, il ne put neanmoins accomplir sa mission.
Elle eOt it6, du rest, inutile. A ce moment, I'expedi-
tion de Saint-Dominzue etait en mer. L'heure fatal
avait sonni pour Tou-saint.






- 67 -


place, le major de Codere, connu pour son d4vouement
A la m6tropole et ses sympathies pour les hommes de
couleur, avait WtC massacre. Un conseil avait pris la
direction du movement et le gouverneur avait reconnu
sa puissance. Dans l'Ouest, la ville de Ldogane forgait,
a coups de canon, un brick de I'6tat, la Levrette, A se
retire; dans la plupart des autres paroisses, les blanes
6taient divisds. Dans le Nord. I'assemble provincial
format une ligue avec les paroisses de son territoire;
on invitait leurs dil6guis A se rendre au Cap pour
assisted a une fete civique. De Peynier avait perdu le
peu d'autorite que la fuite de l'assembl6e de Saint-
Marc lui avait un instant donnee. Son desir bien mani-
feste de replacer la colonies sous le regime militaire, lui
avait de nouveau ali6nd I'opinion publique. Son pou-
voir 6tait plus que jamais meconnu. En some,
I'anarchie r6gnait dans la colonies. C'est sur ces entre-
faites qu'eut lieu le soulevement des hommes de
couleur.
II etait bien evident que les hommes de couleur
auraient recours A la force pour obtenir la jouissance
des droits politiques que les blancs leur refusaient, con-
trairement au d6cret rendu par I'Assemblbe Constituante
le 28 mars 1790. Les dissensions des colons ne pou-
vaient que les encourager dans leurs desseins. L'un de
leurs commissaires a Paris, Vincent Ogd, prit I'initia-
tive du movement. Malgr6 les entraves de la police, il
parvint a gagner Londres, Charlestown. aux ltats-
Unis, oa il se procura des armes et des munitions, et
le 23 octobre 1790, il parvenait A debarquer au Cap et
de li se rendait au Dondon, le lieu de sa naissance. II






- 247 -


tion, 6tait pour Toussaint un moyen de donner A son
autorit6 une sorte de 1galitU, et constituait une rupture
complete avec la France; c'6tait une veritable dcclara-
tion d'inddpendance.
Toussaint avait eu soin de recommander aux muni-
cipalit6s les candidates investis de sa confiance, et tous
furent Blus sans opposition. C'Utaient pour le Nord,
itienne Viart et Raymond; pour I'Ouest, Borgella et
Lacour; pour le Sud, Collet et Gaston Nogr6ee; pour
I'Engaho, Mancebo et Morillas; pour le d6partement de
Samana, Roxas et Munoz. Morillas mourut avant la
reunion de I'assemble. Lacour, Viard et Raymond
4taient des mulAtres, et les autres des blancs. Borgella,
I'un des principaux colons de Port-au-Prince, s'4tait
completement ralli6 A Toussaint. II en dtait de meme de
Collet, connu par son hostility contre les gens de cou-
leur, et de Nogeree, jadis partisan de I'Angleterre. Les
d6putes de la parties espagnole 6taient peu connus et du
reste, leur r6le fut insignificant A l'assemblde, que domi-
nait Borgella. Entre lui et Toussaint, tout avait Wtd pre-
pare et concert d'avance.
L'assembl6e Wtait uniquement compose de blancs et
mulAtres, et la race noire qui format la majority de la
population, n'y avait pas un seul repr6sentant. En
6cartant systematiquement les hommes de sa couleur,
Toussaint faisait preuve d'intelligence politique. S'il
avait compose I'assembl6e de negres, on I'aurait accuse
d'avoir joue une nouvelle com6die, en faisant discuter
et voter une constitution par des noirs plus ou moins
ignorants. Avec une assemble o6 les blancs avaient la
majority, il semblait donner un gage A la m6tropole,






- 242 -


avec les blancs, il savait leur faire comprendre qu'il
dtait leur supdrieur !.
Les lettres que Toussaint recevait de tous les pays et
qui, pour la plupart, lui dtaient adress6es par d'anciens
colons fugitifs, 6taient bien faites pour lui donner de
l'orgueil. Quoique fier de sa nouvelle fortune, Tous-
saint ne s'endormait pas sur ses succes et montrait
une activity incroyable. II s'enfermait souvent avec ses
secr6taires dans son cabinet et travaillait avec eux fort
avant dans la nuit. Rien n'6chappait A sa perspicacity ;
les soins de son gouvernement I'absorbaient complkte-
ment. II savait se dominer. Sa sobri6te 4tait incroyable.
Dans les villes, il mangeait seul dans sa chambre des
calalous que lui preparaient de vieilles negresses, don't
le ddvouement pour sa personnel allait jusqu'au fana-
tisme. Elles 4taient aussi depositaires de son vin qu'il
avait fait mettre en bouteilles et cacheter en sa pre-
sence. De cette maniere, il n'avait pas A craindre d'etre
empoisonn4. Hors des villes, il bornait sa nourriture A
une galette et A un verre d'eau par vingt-quatre heures,
et & defaut de galette, A une ou deux bananes ou bien
deux ou trois patates. II ne dormait que deux heures
sur vingt-quatre. Le seul luxe qu'il se permit, c'6tait
d'avoir de beaux chevaux et de la plus grande vitesse.


Toussaint avait fait revenir des Etats-Unis le grant de
l'habitation BrBda oil il avait Wet esclave. Ce dernier ayant
voulu se jeter dans ses bras pour le remercier de ses bienfaits.
Toussaint lui rappela la distance qui les separait I'un de I'autre,
et le renvoya & sa plantation, en le print de ne pas oublier
(qu'il 6tait le premier des noirs, le general en chef.de Saint-
I'ovmingue.






- 125 -


ruines, et Sonthonax pouvait se vanter A just titre
d'avoir d6truit la prospirit6 et la richesse d'une des
citds les plus florissantes de 1'Am6rique.
Les massacres de Port-au-Prince exaspererent la po-
pulation. Dans I'Ouest, plusieurs paroisses refuserent
de reconnaltre l'autorit4 des commissaires; dans le
Sud, tous les blancs avaient pris les armes et nombre
de negres avaient embrass6 leur cause. Les commis-
saires penserent qu'il leur serait facile de rdduire cette
province, du moment qu'ils avaient le concours des
mulAtres, et que leur chef, le g6enral Rigaud leur etait
devoud. Ce dernier recut I'ordre d'aller soumettre la
coalition dela Grande-Anse. Les forces don't ii disposait
s'6levaient A douze cents homes, presque tous appar-
tenant A la classes de cbuleur. Pour lui, le succes n'Btait
pas douteux; grande etait son erreur. Arrive & quelque
distance de la Grande-Anse, les blancs, forts de leur
discipline et de I'appui de leurs esclaves, vinrent
I'attaquer avec impdtuosit6. La ddroute des mulAtres
fut complete; ils s'enfuirent en laissant plus de cinq
cents des leurs sur le champ de bataille.
Les commissaires avaient quitt6 Port-au-Prince, et
le 10 juin, ils 6taient de retour au Cap. La situation
dans le Nord s'6taient empire. Au lieu de mener acti-
vement les operations militaires et d'6touffer I'insur-
rection. les troupes avaient garden l'immobilit6 la plus
complete et s'etaient content6es de faire des reconnais-
sances insignifianres. Sonthonax ne voulait pas que les
blancs pussent retablir leur domination dans la colonie,
et pour arriver A ce but, il s'efforcait de repandre l'in-
discipline parmi les troupes d'Europe. Les insurges








- ?70 -


moment la population de couleur, mais ne firent que
creuser aI'hhte qui a separait des blancs. Partout des
comit&s locaux composes de planteurs exergaient une
surveillance des plus jalouses. Le nouveau gouverneur,
de Blanchelande, en supprimant des municipalities et
en disant hautement que. conformiment A ses instruc-
tions, il alait rablir le regime militaire, ne faisait
qu'aggraver la situation. II fallait necessairement
s'attcndre a de nouveaux troubles.
Au mois de fvPrier 1791, 'on avait appris la maniere
don't les membres de I'assemble colonial avaient Wt6
refus A FAsscmhlie Constituante. Ils n'avaient pas eu
les honneurs de la seance: leurs drcrets avaient WtC
annulcs et des remerciements votes A i'assembl6e pro-
vinciale du Nord, au colonel de Mauduit et au regiment
de Port-au-Prince qui les avaient dissous. ls etaient
mnme traits de rebelles. Ce dicret produisit dans toute
la colonic la plus vive indignation. L'on y parlait hau-
tement de se siparer de la France; la ville du Cap, elle-
meme, oil jusqu'alors la metropole comptait de nom-
breux partisans, se montrait des plus exalthes. Au lieu
de se calmer, les esprits etaient de plus en plus irrit6s.
Tout faisait pr6voir un effondrement general.






- 293 -


Le general Humbert 6tait moins heureux. D6barqu6
a Port-de-Paix, il avait peine A tenir tOte aux efforts
de Maurepas, qui couvrait la gorge aux Trois-RiviBres
avec 7,000 hommes, don't 2,000 de troupes r6gulires.
Le general Debelle, venu avec 4,500 hommes pour
porter secours au g4enral Humbert, n'avait pu ddloger
Maurepas de ses positions, et s'etait vu contraint de se
replier sur Port-de-Paix.
Nous 6tions obliges de ce c6t6 de rester sur la dMfen-
sive. II n'en 6tait pas de meme ailleurs. Le quarter de
Jean-Rabel s'etait soumis, sans resistance, A un detache-
ment d'une centaine de canonniers de la marine. La
frigate La Furieuse entrait dans le m6le Saint-Nicolas,
aux acclamations des habitants, et 300 hommes, qu'elle
y d6barquait, 6taient requs comme des lib6rateurs.
Press sur ses flancs par les divisions Desfourneaux et
Rochambeau, Christophe ne pouvait plus tenir A Ennery,
et 6tait oblige de reculer, en voyant ses troupes s'6par-
piller dans les mornes. Le 23 fevrier, la division Des-
fourneaux entrait dans la ville des GonaTves. Le mime
jour, la division Rochambeau infligeait a la Ravine-
aux-Couleuvres, une d6faite A Toussaint. La Ravine-
aux-Couleuvres est une gorge 6troite, resserr6e entire
des mornes escarp6s et couverts de bois oi fourmillaient
des nudes de n6gres arms. Toussaint occupait le pla-
teau de la ravine avec 3,000 hommes de troupes r6gu-
liRres. Ses approaches etaient couvertes d'abatis consi-
derables, et I'on pouvait consid6rer sa position comme
formidable. Sit6t que le signal fut donn6, nos soldats
penetrerent hardiment dans la gorge, sans se laisser
arrdter par le feu des tirailleurs places sur des hauteurs






- 212 -


Anse fit sa soumission. Le 1' aoft, Toussaint Atait reVu
solennellement aux Cayes. 11 se rendit A I'6glise, oh un
Te Deum fut chantO avec la pompe habituelle. II monta
en chaire et discourut. comme A l'ordinaire, sur l'oubli
Id pass el le pardon des injures. II reut ensuite les habi-
tants de la ville, blancs, mulAtres et noirs, et, le 5 aoft.
il publiait une proclamation conform6ment aux pres-
criptions de I'Oraison dominicale. 11 accordait une amnistic
general. Mais I'on ne pouvait avoir qu'une mediocre
conflance dans la ginbrosite de Toussaint. II parlait des
mechants A diffurentes reprises, et engageait les bons
citoyens i se dd/ier d- leurs emnblches. Ce language plein de
r6ticences pouvait faire craindre pour I'avenir. Les in-
quietudes qu'eprouvait la population de couleur ne
furent que trop justifiees. Un regime de fer et de sang
s'appesantit bient6t sur le Sud, et vint pour ainsi dire
broyer cette malheureuse province.
En entrant aux Cayes, Toussaint avait charge Dessa-
lines d'aller occuper JBremie avec un corps de troupes.
Ce chef se signal comme d'habitude par sa f6rociti, et
c'est ainsi que de nombreuses victims furent immolees
sur sa route, au Petit-Trou, a 1'Anse-A-Veau, A Mira-
goanne, au Petit-Goave et dans la ville de Jer6mie. Aux
Cayes, Toussaint regla I'administration du Sud. La
province 6tait diviske en quatre arrondissements mili-
taires, gouvern6s par dcs g-neraux, et dans toutes les
villes, tous les bourgs. se trouvaient des commandants
avec des garnisons plus ou moins nombreuses. Les
debris de I'armie du Sud furent licenciis, et les biens
de la plupart des partisans de Rigaud conflsques. La
. surveillancee de toute la province fut confiee & Dessa-





- 34 -


de Gouy d'Arcy, le comte de Reynaud, le marquis de
Paroy, le due de Praslin, le due de CUreste, le marquis
de PBrigny, M. de Peyrac, le comte de Magolon et le
chevalier Dough. Ils s'adresserent au Conseil d'ltat et
pr6senterent un m6moire a l'Assemblte des notables.
Le gouvernement de Louis XVI ne savait quel parti
prendre. Aussi manqua-t-il de franchise. Le Conseil
d'l;tat jugea que la question de representation des co-
lonies ne devait pas Otre agitee. Le ministry de la
marine qui ne voulait pas fair connattre aux commis-
saires le resultat de cette decision, se content de leur
dire qu'il ne pouvait les reconnattre que comme de
simple particuliers. C'6tait une faute; il fallait s'arreter
A une decision quelle qu'elle fat. De la Luzerne, qui tout
rceemment avait Ctd gouverneur de Saint-Domingue,
auraitd6, mieux que personnel, se douter du mauvais
effet que produirait sa maniere d'agir. L'on eft dit qu'il
Etait aveugle.
Dans la colonies, administration avait une attitude
analogue A celledu ministry. Le gouverneurDuchilleau
Etait en d6saccord avec l'intendant BarbW de Marbois.
Les 4venements, qui [allaient se pr6cipiter, n'6taient
pas de nature A amener un rapprochement eatre eux.
Les colons demandaient I'autorisation de s'assembler
pour nommer des deput6s. Oldissant A des instructions
secretes don't de la Luzerne etait I'auteur, les adminis-
trateurs alliguaient leur ignorance des intentions da
roi, en ce qui concernait I'admission des d6putis des
colonies aux Etats G6nraux, et sur la forme dans
laquelle ii conviendrait de recueillir les sentimelns des colons
relativement a cete demand. Ils cls autorisaient n6an-














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- 46 -


commettants. Le vWritable motif 6tait que les affaires de la
colonies le pr6occupaient exclusiv3ment. Larchevesque-
Thibaud s'6tait empress de revenir a Saint-Domingue,
et il n'avait pas cess6 de faire entendre des idees d'in-
dependance vis A vis de la m6tropole. Sa parole ar-
dente et son savoir lui donnaient un grand credit.
aussi allait-il devenir I'un des chefs les plus fougueux
du movement. Pour lui, la colonies de Saint-Domingue
devait se gouverner elle-meme et jouir d'un regime
analogue A celui que possede actuellement le Canada.
L'assembl6e provincial du Nord, compose en grande
parties de planteurs, partageait les idees de Larche-
vesquc-Thibaud, et elle allait sans tarder montrer les
sentiments don't elle tait animke. Apres avoir nomm6
president, Bacon de la Chevalerie, elle pretait serment
A la nation, a la loi, au roi et faisait ensuite prdter ce
mfme serment aux fonctionnaires et aux troupes de la
garnison. En quality d'agents de la metropole, les
fonctionnaires ne pouvaient Atre partisans de la revo-
lution colonial; il en 6tait de meme des officers. Mais
ne recevant aucun ordre, tous pretbrent serment.
L'assemblbe provincial, en voyant que son autorite
etait acceptee sans difficulties, se declara en permanence
et vota I'inviolabilit6 de ses membres. Elle s'attribua la
plenitude des pouvoirs 16gislatif et exicutif, dans tout
ce qui concernait le regime int6rieur de la province.
C'Utait une veritable usurpation.
L'un des premiers soins de I'assemble fut de reorga-
niser les milices A limitation des gardes nationals de
France, et de les placer sous ses ordres. Elle s'attribua
ensuite la direction de toutes les caisses publiques et






- 333 -


en enlevant la Crete-A-Pierrot, par un audacieux coup
de main. Jugeant bon de concentrer ses forces sur les
points principaux, Leclerc donna l'ordre d'dvacuer
Fort-Dauphin et Port-de-Paix, et resolut de se borner
a garder dans le nord, le Cap, le m6le Saint-Nicolas et
l'tle de la Tortue. Dans I'ouest, nous occupions Port-
au-Prince, Jacmel, Saint-Marc, le Mirebalais, la Croix-
aux-Bouquets, le Grand-Goave et le Petit-Goave. GrAce
au general Laplume, le Sud restait toujours en notre
pouvoir. A la fin de I'ann6e, des renforts dtaient arri-
ves d'Europe, et une douzaine de mille hommes avaient
d6barqu&. NBanmoins, nous 4tions, pour le moment,
obliges de nous tenir sur la defensive. En passant aux
insurges, Dessalines leur avait donn6 un chef. II s'dtait
invest du pouvoir supreme, et bientOt des masses con-
siderables s'etaient reunies sur les rives de I'Artibo-
nite, oi se trouvait son quartier-g6ndral. Sous son
impulsion, la guerre allait reprendre avec plus de
vigueur que jamais.
Fatigue d'un gouvernement aussi p6nible que celui
de Saint-Domingue, d6courag6 par les mecomptes qui
survenaient journellement, Leclerc tomba malade. Les
insurgds, qui en avaient tgd immediatement avises,
crurent I'occasion favorable pour s'emparer du Cap.
Le 28 octobre, Christophe et Clervaux se pr6sentaient
devant la ville. En presence du nombre des assailants,
nous fumes obliges d'abandonner les avant-postes, et
d'6vacuer le Haut-du-Cap. C'est en vain que les dra-
gons de la garde national voulurent reprendre cette
derniere position; ils furent repousses, et les negres s'y
maintinrent, malgr6 le feu continue de notre artillerie.






- 157 -


avait perdu les deux tiers de son effectif. Malgr6 cet
advantage, notre situation, A Saint-Domingue, devenait
neanmoins de plus en plus pr6caire. II nous 6tait impos-
sible de soutenir la lutte contre l'Angleterre et l'Espagne
r6unies. Nos ennemis 6taient maltres de la mer, et nos
communications fort difficiles. Nous ne recevions aucun
secours de la m6tropole. La perte de la colonie etait
prochaine, quand un homme parut et vint changer la
face des choses. Cet homme, c'etait Toussaint-Louver-
ture.
Francois-Dominique Toussaint naquit d'un esclave
africain aux environs du Cap, sur l'habitation Br6da,
don't le propriktaire dtait le comte de NoB, le grand-
pere de Cham, le spiritual caricaturiste. Dans sa jeu-
nesse, Toussaint avait WtB employB aux 6curies de la
plantation; dans la suite, le grant Bajon Libertat,
ayant remarqu6 son intelligence, I'attacha A son service,
et en fit son cocher. C'etait, pour lui, une sorte de dis-
tinction; il en profit pour apprendre A lire et a 6crire.
Son instituteur fut son parrain, un negre libre. Le pre-
mier livre qu'il lut fut I'Histoire philosophique des deux
Indes, de I'abbd Raynal, et il en garda une profonde
impression. Raynal annongait la venue d'un noir, d'un
Spartacus don't la destine serait de venger les outrages
faits a sa race. Cette sorte de prediction frappa son
imagination naive; ii vecut de longues ann6es, atten-
dant un messie negre. Peut-6tre se bergait-il d6ja de
I'espoir que ce r6le lui serait assign dans la suite.

On ne sait au just la date de la naissance de Toussain!-
Louverture. La plus gne6ralement adopted est celle du
20 mai 1743.






- 191 -


blique. Les blancs, qui avaient WtB au service de l'Angle-
terre, 6taient bannis et leurs biens confisques, ainsi que
ceux des emigres de la colonie. Toussaint decida qu'il
n'y avait pas d'6migres parmi les habitants de Saint-
Domingue; il proclama une amnistie g6enrale et invita
ceux des colons, qui s'6taient r6fugies aux Itats-Unis, A
revenir dans I'le. Les negres devaient continue pendant
cinq ans leurs travaux chez leurs anciens maltres, A
condition de jouir du quart des products bruts. Pour
mettre A execution ce dernier arrWte, des detachements
de troupes furent charges de battre la champagne et de
ramener les cultivateurs sur les habitations. Les ordrcs
de Toussaint ne rencontraient pas d'opposition.
C'est en vain que le general Hedouville se plaignait.
Toussaint r6pondait a ses griefs par des proclamations
pleines d'onction religieuse; il ordonnait A ses lieute-
nants de faire dire A leurs soldats la priere, mating et
soir, et sur sa recommendation, un Te Deum 6tait d..
temps en temps chant au chef-lieu de l'arrondissement,
avec accompagnement d'une salve d'artillerie. En meme
temps, des agents de Toussaint parcour ient le pays, et
repandaient partout le bruit que le general Hddouville
voulait r6tablir I'esclavage. L'agitation fut bient6t ex-
treme, et une collision etait imminent.
Le 5e regiment colonial exclusivement compose de
nOgres, tenait garnison a Fort-Dauphin. Le commandant
de cette place qui avait des d6tachements du 84e et du
100* de line et de plus la garde national de la ville,
crut devoirdesarmer ce regiment, don't l'insubordination
devenait de plus en plus grande. II y eut resistance, et
un combat s'engagea entire les blancs et les noirs. Le






- 222 -


parlers avec Toussaint, et Ie 22, il signait avec lui une
convention au petit village de Jayma, situ6 pros de la
riviere de ce nom. La parties espagnole dtait remise
par Don Garcia A Toussaint, qui devait entrer le 27
dans la ville de Santo-Domingo. II fut convenu que le
pavilion du roi d'Espagne serait amend apris une salve
de vingt-et-un coups de canon, et remplac6 par celui de
la Rdpublique frangaise. Le traits conclu entire Tous-
saint et Don Garcia sentait fort la capitulation, quoique
de part et d'autre, l'on eOt MvitE avec soin d'en pronon-
cerle nom.
Toussaint fit une entree solennelle dans Santo-Do-
mingo, au son des cloches des gglises. Le gouverneur
Don Garcia et le cabido 6taient venus le recevoir A la
porte principal de la ville. Is I'inviterent A se rendre a
i'h6tel de I'Ayuntamiento, et 1 ils le pri6rent de preter
le serment usit6 a la reception des gouverneurs, envoys
par le roi d'Espagne, de gouverner avec dquiti au nom de
la tris sainte Trinitl. Toussaint leur fit observer qu'il
n'dtait pas dans la meme situation qu'un gouverneur
espagnol, et qu'il venait prendre possession d'un pays
ced6 A la France, et en son nom. Je ne puis faire ce que
vous demanded, P leur dit-il, c mais je jure de tout mon
caeur devant Dieu queje mets le pass dans l'oubli et que je
n'anrai qu'un but : rendre heureux et content le peupte espa-
gnol devenu fran;ais. Don Garcia lui remit les clefs de
la ville. En les couvrant de sa main, Toussaint s'ecria :
t Je les accepted au nom de la Rdpublique franfaise, et il
ajouta en affectant I'humilitd : t Allons remercier Dieu,
I'auteur de toutes cAoses, d'avoir efficacement couronnd du,
plus grand sucres notre entreprise, prescrite par les traits et






- 325 -


taine sup6riorit6 sur ses pareils, par ses moeurs, son
esprit et ses lumieres. II paralt meme que pour ces mo-
tifs, son oncle voulait en faire son successeur. Retire
dans la paroisse des Verrettes,.depuis sa soumission
aux Frangais, Belair n'attendait que le moment favo-
rable pour reprendre les armes. Irrit" de quelques exe-
cutions commises dans le d4partement de l'Ouest, il se
jeta dans les mornes, et leva le drapeau de l'insurrec-
tion. Plusieurs bandes vinrent se ranger sous ses ordres,
ainsi que 3 A 400 soldats de la 8e demi-brigade colo-
niale. Belair ne doutait pas du succes; il organisa sa
troupe, et prit en meme temps le titre de gdndral en
chef, montrant bien que son intention 6tait de s'em-
parer du pouvoir, et de remplacer Toussaint-Louver-
ture.
L'on 6tait A la fin du mois d'aoft 1802. Des renforts
dtaient arrives; 4 a 5,000 hommes avaient debarque, et
l'on en attendait A peu pros autant pour le mois de sep-
tembre. Malheureusement, ces troupes n'6taient pas
encore acclimates, et pour le moment, si l'on voulait
agir, il fallait principalement computer sur le concours
des chefs de l'armee colonial et de leurs soldats, don't
la fldelitM 6tait douteuse. Les gdenraux de couleur
recurent 1'ordre d'entrer en champagne, et d'appuyer
avec leurs contingents les troupes europ6ennes. Dessa-
lines parvint, sans trop de difficulties, A refouler plu-
sieurs bandes dans les mornes. Christophe que l'on
avait oppose au chef Sans-Souci, avait d6 se replier
sur le bourg de la Petite-Anse, apres avoir Wt6 assailli,
au Dondon, par des forces considdrables. A Port-de-
Paix, le g6enral noir Maurepas. qui nous servait avec





- 97 -


noirs, et par son attitude bienveillante, il parvint a les
calmer. Jean-Francois reitbra les demands faites en
son nom par ses del8gues. et promit la soumission de
tous ses compagnons, si I'on voulait oublier le passe et
accorder les quatre cents liberties qu'il reclamait. Les
commissaires r6pondirent qu'ils ne pouvaient rien deci-
der; mais come preuve de sa bonne volont6, ils lui
demanderent de leur rendre les blancs qu'il tenait pri,
sonniers. Jean-Francois se retira en assurant qu'il etait
forch de voir enfin des blanco qui t~moignaient quelque
humauite, et, le lendemain, il envoyait au Cap une
vingtaine de planteurs de la Grande Riviere, avec une
forte escorted, commander par Toussaint-Louverture.
Ce dernier, regu avec dedain par l'assemblee colonial,
comprit que les pouvoirs des commissaires etaient
illusoires, et communique ses appreciations A Jean-
Frangois, A Biassou et aux autres chefs. Le credit
des commissaires civils fut d&s lors ruined dans
I'esprit des noirs, au grand detriment de la pacifica-
tion.
L'on eut dit que les blancs voulaient donner de nou-
velles forces A l'insurrection. L'assembl6e colonial
s'itait oppose A la publication d'une proclamation des
commissaires, oA les nigres, s'ils voulaient se sou-
mettre, etaient assures de 1'amnistie. Dans le Nord,
I'assembl6e provincial avait ordonnd le desarmement
des mulatres don't la plupart combattaient dans les
ranges des blancs. Cet ordre imprudent ne put pas meme
etre execut6 au Cap, et ne regut son application que
dans quelques paroisses. 11 n'eut pas d'autre resultat
que d'irriter les homes de couleur, et de pousser un






- 178 -


vous de filles publiques. II fallait n6anmoins se r6si-
gner A faire quelque chose. Une expedition contre les
Anglais fut decide. Desfourneaux resolut d'aller avee
dix-huit cents homes les chasser des montagnes
situdes entire les Cayes et J6r6mie, pendant que Rigaud
leur enl1verait la position des Irois, aux environs de
Tiburon. Les delIgues pensaient qu'une fois victorieux,
la province du Sud accepterait leur autorit6. Malhen-
reusement pour eux, I'expddition 6choua. Desfour-
neaux fut oblige de battre en retraite, et Rigaud dut
renoncer A enlever les Irois. Cet echec ne decouragea
pas les d6elgu6s, qui d6cid&rent une nouvelle attaque
contre les Anglais; mais avant d'entrer en champagne.
ils firent arreter plusieurs mulAtres et ordonnerent la
demolition du fort de 1'Ile, qui constituait la principal
defense des Cayes. A cette nouvelle, la population de
cette ville se souleva, s'empara de la forteresse aux
cris de : ( Aux armes I la liberty est en danger I ) et tira
le canon pour appeler A son secours les noirs de la
plaine. Les delegues se virent bientbt cern6s dans leur
maison. Les troubles avaient commented le 27 aoft ; le
31, la r6volte devenait une revolution.
A la nouvelle des 6venements, Rigaud 6tait arrivO
aux Cayes avec sept a huit cents hommes. I1 ne fit rien
pour arreter le desordre et pretexta sa maladie. Laisses
libres par leurs chefs, les mulatres se porterent ;a
toutes sortes d'exc6s. Dans la plaine, une veritable
chasse aux blancs fut organisde, et I'on estima A prls
de trois cents le nombre des personnel qui furent
6gorgBes, comme dtant de la faction franfaise, et parmi
elles, se trouvaient plusieurs negres. Dans leur effroi,






- 108 -


cuser de pousser au mdpris des blancs, en admettant &
sa table les chefs des mulAtres. Fatigue de ces recrimi-
nations, de Blanchelande c6da, mais & contre-cawur;
1'on eut dit qu'il prevoyait un cehec.
Les insurges occupaient les mornes de la Hotte,
c'est-&-dire l'une des chatnes les plus Blevees de 'lle, et
pour arriver a leur principal position, situee sur la
crete de la montagne. il fallait traverser des d6fil6s
assez dangereux. Le 6 aoft, un coup de canon donnait
le signal de l'attaque, et trois colonnes, fortes chacune
de 500 hommes, composees de troupes de ligne, de plan-
teurs et de mulAtres, se mettaient en march. Malheu-
reusement les commandants des colonnes agirent sans
se concerter; de plus, les soldats, imbus pour la plu-
part de l'esprit d'indiscipline, obeissaient difficilement.
Aussi I'attaque Bchoua et les blancs furent repousses
avec des pertes sensibles. Seule, la deuxieme colonne
formee par un bataillon du 88e de ligne et des planteurs
de la plane, montra de la resolution. Elle s'engagea
dans des gorges, oi elle fut assaillie par les noirs qui
firent rouler sur elle des quarters de rochers, et la
decimerent par une vive fusillade. Elle dut se replier en
laissant une centaine de morts. De Blanchelande donna
l'ordre de la retraite. Enhardis par leurs succes, les in-
surges vinrent assaillir son quarter general, qui n'etait
defendu que par de faibles d6tachements, et oi les
fuyards avaient port le desordre. L'on fut oblig6
d'abandonner deux canons, les vivres et les munitions,
et l'on rentra aux Cayes, en pleine deroute. La d6faite
avait dt6 complete.
De Blanchelande fut accuse de ce d6sastre, et en butte











CHAPITRE III




La second assemblee colonial. La lutle der
blames et des hommes de conleur. Ia*srreetioM
des abgreq.




En annulant les actes de I'assemble de Saint-Marc,
I'Assemblde Constituante avait decide qu'il serait pro-
acede la nomination d'une nouvelle assemblee colo-
niale. Les assemblies primaires devaient se rcunir, et,
cette fois, les colons 6taient obliges de se soumettre A
la loi du 28 mars 1790 qui accordait les droits politiques
aux hommes de couleur. Plus imbus que jamais de
leurs pr6jug6s, les blancs ne pouvaient se decider a
admettre les mulatres comme Mlecteurs. Le gouverneur
general, de Blanchelande, avait en vain ordonn6 de
convoquer les assemblies primaires; il n'avait pas Wtc
possible de dresser la liste des citoyens actifs. L'agita-
tion 6tait extreme, quand I'arrivee d'une escadre vint
compliquer la situation et precipiter lee 6venements.






- 142 -


ciers et de soixante-dix soldats. qui refuserent de s'as-
socier A cette trahison. Its furent deportcs sur le
continent americain.
En apprenant I'occupation de J4r4mie et du mble
Saint-Nicolas par les Anglaie, Sonthonax se rendit dans
I'Ouest. II put se convaincre par lui-mWme de I'exaspe-
ration de la population. Les defections devenaient de
plus en plus nombreuscs. Les hommes de couleur de
I'Artibonite avaient form, une sorte de conf6edration,
don't I'hostilit6 s'aflirmait A chaque instant. Le maire
de Saint-Marc, un mulAtre, nomm6 Savary, nrgociait
publiquement avec les Anglais. Les paroisses des Ver-
rettes, de la Petite-Rivibre et des GonaTves appelaient
I'6tranger. Sonthonax s'6tait rendu par mer A Port-au-
Prince, A la fin d'octobre, avec quelques troupes. II
s'etait arrktd, en route, A Port-de-Paix oA commandait
le general de Laveaux, qui remplissait par interim les
functions de gouverneur general. Les commissaires
I'avaient charge d'organiser des forces suffisantes pour
reprendre le m6le Saint-Nicolas.
Le general de Laveaux 6tait impuissant; ses troupes
se composaient d'anciens esclaves, habitues au pillage
et incapables de discipline. Les Espagnols, unis aux
chefs n6gres, faisaient des progres continues. Le Gros-
Morne, la Marmelade, Plaisance, 1'Acul, le Limb6,
Port-Margot, le Petit Saint-Louis, Terre-Neuve avaient
arbord le drapeau blanc, et accueilli comme un libera-
teur Toussaint-Louverture, qui representait alors l'Es-
pagne. Au mois de d6cembre 1793, nous ne possedions
plus que le Cap, Port-de-Paix, Fort-Dauphin et la
Petite-Anse. Le reste de la province du Nord utait au






- 134 -


sans defense le quarter confid A sa garde. Un simple
dragon, devenu colonel, Brandicourt, d6sign6 sous le
nom d'enfant gdtd de la Rdvo!ution, avait suivi cet
example, et 6tait passe aux Espagnols avec le d6tache-
ment qu'il commandait. Pour nos soldats aussi bien que
pour leurs officers, les noms de Sonthonax et de Pol-
verel dtaient devenus synonymes d'assassins, de voleurs
et d'incendiaires.
Les commissaires 6taient l'objet de la reprobation
g6ndrale. Les mulAtres commencaient A les voir avec
defiance, surtout ceux qui, en quality de propridtaires
de plantations etaient partisans de I'esclavage et
avaient les memes intdrets que les blancs. C'est en vain
que dans une proclamation, Sonthonax et Polverel
espayerent d'dvoquer de nouveau chez les sang-mdlCs
leurs anciennes haines contre les blancs. Ils les conju-
raient en mdme temps de defendre la colonie contre les
Espagnols, et signalaient dans leurs rangs la presence
de perfides aristocrates. Ce language de clubiste restait
sans efTet chez les mulAtres, aussi bien que chez les
noirs. Ce fut au milieu de ces tristes circonstances que
le 14 juillet 1793 fut cedlbr6 au Cap. Un autel de la
patrie avait Wte dress sur le Champ-de-Mars, et I'arbre
de la liberty, un beau palmiste des Antilles, y avait
Wte plant. La ville etait en ruines : aussi les r6jouis-
sances ne pouvaient 6tre bien vues de la population.
Ndanmoins, Polverel prononga un discours oh il rappe-
lait la lutte des opprimds centre les oppresseurs, et parlait
de la Ripublique, de la Convention Nationale. de la guerre
is mort contre tons les rois, de liberld et d'dgalht, ; tout ce





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de s'aider de ses avis. Ce corps comprenait entire
autres, le prdfet colonial, B6nezech, le commissaire
de justice, DespBroux, qui remplissait A 1'armee les
functions d'ordonnateur, le g6ndral Christophe et plu-
sieurs colons, qui jadis avaiept faith parties de l'entou-
rage de Toussaint. Parmi ces derniers, se trouvait
Belin de Villeneuve, propri6taire d'une grande sucrerie
au Limbd. Dans cette petite assemble, qui comptait
vingt et quelques membres, deux parties se trouvaient
en presence l'un de l'autre. Les planteurs semblaient
ne pas vouloir tenir compete des 6venements accomplish
depuis dix ans, et manifestaient le d6sir de revenir,
autant que possible, A l'anci6n Rtat de choses. Sans
demander le r6tablissement de l'esclavage, ils se pro-
nongaient 6nergiquement pour le syst6me de culture
Atabli par Toussaint. C'est en vain que Benezech, Des-
peroux et Christophe s'efforcaient de les amener A
d'autres idees. Leclerc Bcoutait volontiers Benezech
et Desperoux. Malheureusement, tous deux ne tard6rent
pas A succomber victims du climate. Privd de leur
direction, le conseil colonial n'itait plus d'aucune
utility, et meme, par I'attitude de ses membres, il y
avait A craindre qu'il ne cre&t des difficultds. Aussi, le
general Leclerc jugea bon de le dissoudre.
Devenu le l1gislateur unique de la colonie, le capi-
taine gdenral se mit a I'ceuvre. Un arrWt6 du 20 juin
reconnaissait que Saint-Domingue 6tait toujours en
6tat de siege, et confdrait A l'autoritM militaire la plu-
part des attributions civiles et judiciaires. Le 21, un
autre arrete divisait I'lle en deux parties; celle de
I'ouest comprenant I'ancienne parties frangaise, sub-






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quatrc & cinq mille bombes et boulets rouges et repu
plus ou moins de projectiles. Dans la ville. nombre de
maisons avaient bt4 endommagees et une quarantine
de personnel avaient Atd tudes. Pendant que la flotte
incendiait Port-au-Prince, les troupes faisaient mine de
se preparer A donner I'assaut; mais conform6ment A
leurs instructions secretes, elles avaient soin de garder
l'inaction la plus complete, L'investissement de la place
n'6tait pas s6rieux, si bien que de Borel et ses principaux
partisans purent facilement s'6chapper. Ici la conni-
vence de Sonthonax ne pouyait Otre mise en doute. Le
13 avril, Port-au-Prince capitulait.
Le lendemain, les commissaires civils faisaient une
entree triomphale dans la ville. Ils d6barquerent au
bruit des salves d'artillerie et leur arrive fut le signal
d'atrocites. Les blancs, qui n'avaient pas eu le temps de
prendre la fuite, furent incarcerds pour la plupart ou
embarquds A bord de I'escadre. Plusieurs bAtiments
furent r6quisitionnes pour d6porter les individus sus-
pects. Des n6gres et des mulAtres se r6pandaient dans
toutes les maisons, sur toutes les habitations, les pil-
laient, les incendiaient, 6gorgeaient les colons et
violaient les femmes et les filles de ceux qu'ils tral-
naient en prison, par les ordres de Sonthonax et de
Polv6rel. La garde national fut reorganisde et les
commissaires eurent soin d'en exclure tous ceux don't
les opinions leur 6taient suspects. Un bataillon de
1'lgalite fut form au moyen des sang-meles et des
noirs qui se distinguaient le plus par leur haine centre
les blancs. Cette troupe de brigands 6tait sp6cialement
chargee de maintenir l'ordre I Port-au-Prince etait en






- 14 -


La ville du Cap 6tait divisie en huit quarters et le
visiteur. ne pouvait Atre qu'agraablement surprise. I1 y
voyait des places publiques, plantees d'arbres et ornees
pour la plupart de fontaines monumentales, plusieurs
'difices, tels que le palais du gouverneur, le palais de
justice, une 6glise, un arsenal, un entrep6t, un theatre,
de belles casernes et des hOpitaux. Deux belles prome-
nades, I'une le course le Brasseur situ6 sur le bord de
la mer, I'autre le course de Villeverd sur la route de
Port-au-Prince, attiraient les regards de tous les 6tran-
gers. En outre, le jardin du gouverneur s'ouvrait au
public et dtait le rendez-vous de la sociWte 16egante. La
ville du Cap pr6sentait tous les avantages d'une grande
cit6. Pres du quai Saint-Louis, se tenait tous les di-
manches, le march aux blams, oi I'on trouvait tons les
articles d'Europe. Chaque matin, il y avait deux mar-
ch6s aux comestibles, o& les marchands, pour la pla-
part nAgres, 6talaient en plein air, A l'ombre des
figuiers, le chou, le concombre, la more, la viande, le
savon et cherchaient par leur loquacity a attirer I'ache-
teur. Dans nombre de rues, l'on rencontrait des mull-
tresses et des quarteronnes, assises devant des tables
couvertes de fleurs varies; I'on eit dit autant de petits
parterres. C'Atait un commerce fort lucratif. Le confort
ne laissait rien a desirer. La ville du Cap poss6dait plu-
sieurs dtablissements de bains et I'usage en etait fort
repandu. Sur les places stationnaient des voitures de
lonage appelBes cabrouds, doot les cochers 6taient de
couleur 6bne. Les rues dtaient eatretenues avec soin.
Tous les matins, des tombereaux passaient et enlevaient
les immondices. Deux fois par jour, les habitants






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paraissait convenir tout particulierement A cette culture-
A cette 6poque, les ltats-Unis ne s'6taient pas encore
empares de ce monopole et leur premiere ball n'avait
Wte expedi6e qu'en 1774. Saint-Domingue 6tait ddja un
march important pour cette denree. Aussi, sans la
catastrophe qui se terminal par la ruine de notre colo-
nie, la France aurait probablement Wte amende A fournir
t une parties de l'Europe cette matiere premiere, si pr&-
cieuse pour l'industrie, et y aurait trouv6 les 616ments
d'une grande prosp6rite.
Saint-Domingue n'6tait pas une colonies 6puisee; une
parties de son sol dtait encore en friche. et 1'on n'aurait
pas tard6 A mettre en valeur les terres inoccup6es. Il
6tait question d'entreprendre la culture de la savane
qui separait Saint-Marc des Gonaives. L'on paraissait
vouloir s'adonner A l'616ve du b6tail. En 1788, Saint-
Domingue comptait 50,000 chevaux, 40,000 mulets.
250,000 bceufs et vaches, de nombreux moutons et une
quantity considerable de pores. Des tanneries s'ktablis-
saient et les cuirs donnaient lieu Ai un certain com-
merce. L'on songeait A exploiter les magnifiques forts
de l'lle; le campAche se rdpandait partout et I'acajou,
en se substituant au chene et au noyer, allait transfor-
mer 1'industrie du meuble. Une revolution 6conomique
s'op6rait ainsi dans notre pays et I'on devait en attri-
buer la cause a notre colonie don't la prosp6rite se
d6veloppait, de jour en jour, avec une rapidity qui
tenait du merveilleux. La fortune se plaisait A combler
Saint-Domingue et les planteurs pouvaient en quelque
sorte s'endormir chaque soir avec la certitude d'ac-
croltre leurs richesses le lendemain.






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commissaire ordonnateur Colbert 6taient d'avis d'6va-
cuer la ville, tandis que le g6enral Lavalatte 6tait
decide A prolonger la resistance. La famine commenpait
a se faire sentir. Pour se procurer des vivres, nos sol-
dats etaient souvent obliges d'aller marauder dans le
voisinage, et A differentes reprises, il nous fallut faire
des sorties, pour empecher les negres de tarir les sources
d'eau, qui alimentaient la ville. En presence de cette
triste situation, le general Sarrazin quitta secr6te-
ment Port-au-Prince, et se retira A Santiago de. Cuba.
C'Utait une veritable desertion; son effect fut d6plo-
rable. Nos soldats repetaient partout qu'ils 6taient
trahis. Les habitants, blancs ou noirs, manifestaient
hautement leur mecontentement. Lavalatte s'6tait pour
ainsi dire ingdnie A froisser la population de couleur, et
avait rdussi A faire d6tester la domination frangaise.
Aussi, tout annongait que Port-au-Prince, don't la gar-
nison 6tait r6duite A trois mille hommes, ne tarderait
pas A succomber.
Tenu au courant de ce qui se passait, Dessalines
pensa que le moment etait venu de s'emparer de Port-
au-Prince. Le 15 septembre, il quittait Saint-Marc, et se
mettait en march, avec tout ce qu'il avait pu ramasser
de troupes. Dans la nuit du 17, il arrivait devant la
Croix-des-Bouquets, que d6fendait le colonel Lux avec
sept ou huit cents hommes et quatre piAces de canon.
ltablis dans des blockhaus, nos soldats firent une
vigoureuse resistance; mais, BcrasBs par le nombre, ils
furent obliges de se replier, en laissant au pouvoir de
1'ennemi, sans parler des morts, quatre cents blesses et
prisonniers. Dessalines les fit tous massacrer, apres





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A la nouvelle de la prise de Jacmel,' Rigaud appela
par une proclamation tous les habitants du Sud A la
defense de leurs foyers. De son c6te, Toussaint invitait
les hommes de couleur a se soumettre, et leur disait
que, semblable au pire de l'enfant prodigue, il les recevrait
avecjoie. En meme temps, il les menagait de sa colere.
s'ils ne voulaient pas profiter de sa g6n6rosit6. Cettf
hypocrisie ne trompa personnel, et le Sud etait ddcid6 i
soutenir la lutte. Rigaud savait que sa cause 6tait per-
due; aussi n'6tait-il arrWti par aucun scrupule. II rendit
un decret don't la lecture suffit pour donner une idde de
la fMrocitd dont les deux parties dtaient animds. Rigaud
ordonnait A ses officers de nettre un desert de feu entire
lours troupes et celles du Nord. C'est ainsi que plusieurs
quarters du Sud furent complement d6vast6s. Malgr6
leur inergie, les hommes de couleur ne pouvaient r6sis-
ter longtemps aux noirs, qui avaient le nombre pour
eux. En avril et en mai, I'armee de Toussaint s'empa-
rait de Bainet, du Grand-Goave et du Petit-Goave. qui
talentt incendi6s. Apres avoir essay inutilement d'ar-
reter les bandes de Dessalines, Pktion 6tait oblige
d'evacuer Miragoanne, de se jeter dans les bois avec
quelques centaines d'hommes, et de gagner I'Anse-A-
Veau. Apres avoir livr6 plusieurs combats peu impor-
tants, Rigaud s'en allait prendre position A 1'Acul,
sans pouvoir arr0ter la march de I'ennemi vers I'intl-
rieur du pays. La cause des mulatres Rtait perdue.
Les habitants du Sud commengaient A se fatigue de
la guerre et beaucoup d'entre eux desiraient en voir
la fin. Plusieurs municipalities de la province avaient
reconnu I'autorite de Toussaint, et un certain nomire
14






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le chef de brigade Vincent, qui se trouvait alors a Paris,
repartait pour Saint-Domingue, porteur d'une procla-
mation des consuls, d6clarant aux noirs que les prin-
cipes sacrds de la libertM et de l'egalit n'dprouveraient
jamais aucune atteinte, ni de modification. Toussaint 6tait,
en meme temps, confirm dans son grade de g6enral de
division. En agissant ainsi, le premier consul esp6rait
flatter la vanity de Toussaint, et l'empdcher de se jeter
dans les bras de l'Angleterre. Mais des ce moment, I'ex-
p6dition de Saint-Domingue 6tait chose d6cidee en son
esprit.
Le 9 f6vrier 1801 le trait de Luneville 4tait sign, et
I'on pr6voyait le moment oAd 'Angleterre serait obligee
de traiter. La question de Saint-Domingue etait A
l'ordre du jour, et diverse publications avaient eu lieu
A son sujet. Nous nous bornerons A citer une brochure
qui part dans le courant de.1801. Son auteur, Esman-
gart, un colon de Saint-Domingue, concluait au main-
tien de la liberty des noirs, quoiqu'elle eit td faite avec
precipitation. II etait d'avis d'dtablir un gouvernement
tris fort a Saint-Domingue, et demandait que les colons
fussent retablis dans leurs biens. Pour les besoins de la
culture, l'on se serait, au moyen de la traite, procure de
nouveaux noirs, qui auraient et6 astreints A servir,
durant sept ans, ceux qui s'en seraient rendus acqu6-
reurs. Au bout de ce delai, ils auraient Wte libres. Cette
brochure pouvait Wtre considdree comme l'echo des
iddes du premier consul, d'autant plus que le Moniteur,
alors journal official, en avait public une analyse le
4 octobre 1801. Ce language modder trouvait malheu-
reusement peu de partisans chez les colons rdfugies en






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leurs chefs 6taient d'anciens brigands habitues a tenir
la champagne, et A vivre de rapines.
Dans le Sud, Janvier Thomas, Auguste et Smith
essayaient de s'organiser; dans l'Ouest, Lamour de la
Rance et Lafortune battaient les environs de Port-au-
Prince, et se montraient du c6td de LBogane et du Petit-
Goave; dans le Nord, Scylla, Sans-Souci, Mavougou,
Va-Malheureux, Petit-Noel, tous anciens affidds de
Toussaint, s'6taient mis A la tOte des insurgds, et con-
centres dans le massif des montagnes, qui formaient les
paro!sses de Plaisance, de Limbd, du Borgne et du
Gros-Morne. De 1i, ils menacaient la Marmelade et la
Grande-RiviBre. Le soulIvementmenacaitdedevenir une
insurrection g6ndrale. Ce qu'il y avait de plus inquid-
tant, c'est que les bandes, A qui nous avions affaire, pa-
raissaient avoir une certain instruction militaire. Elles
montraient une grande f6rocit6. Si dans les villes, les
habitants, effrayds par leurs exc6s, tenaient pour la
France, dans les campagnes, la majority de la popular
tion leur 6tait sympathique. De plus I'on savait que les
chefs des insurg6s entretenaient des relations avec les
Anglais, en recevaient des encouragements, des armes,
des munitions; une frigate anglaise avait plusieurs fois
rang6 de pros la c6te, et communique avec la bande de
Lafortune. L'intervention de 1'Angleterre 6tait 6vidente;
il 6tait certain que la nouvelle insurrection avait WtC,
sinon prepare, du moins excitee, encourage par elle,
et cependant nous 6tions en paix avec cette puissance.
Parmi les anciens officers de Toussaint, se trouvait
son neveu, Charles Belair, un noir qui avait une cer-






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naient au f6tichisme et adh6raient i la croyance de
Taudoux. Les sectateurs de Vaudoux poss&daient une
veritable organisation; ils tenaient la nuit des reunions
mystdrieuses, au milieu des bois. Dans chaque assem-
blee, il y avait un roi et une reine que l'on reconnais-
sait a certain insignes. La cdremonie commengait par
des danses; apres quoi, tous les initids renouvelaient
leur serment d'obeissance et s'agenouillaient devant
une couleuvre qui personnifiait Vaudoux. Ils adoraient
oette divinity sauvage. Cette terrible association avait
fini par comprendre la plus grande parties des eselaves.
La colonie lui appartenait en quelque sorte. Les plan-
tours connaissaient son existence. N6anmoins, ils n'y
attachaient aucune importance et la consideraient
comme une sorte de croquemitaine. don't il fallait rire
tant soit peu. L'on eut dit que rien ne pouvait trouble
lear quietude.
En meme temps que Saint-Domingue prenait de l'im-
portance, un esprit public s'y 6tait peu A peu form et
dAvelopp6. Lorsque plusieurs planteurs se trouvaient
rieunis, ils ne se bornaient plus a parler entire eux de
lenr naissance, de leurs pr6tentions A la noblesse, du
prix du sucre et du cafd et de la future recolte. Ils dis-
cutaient les affaires de la colonie, les actes de l'admi-
nistration et se laissaient aller a de violentes recrimi-
nations. Le m6contentement 6tait general et tous les
colons appelaient de leurs voeux un regime qui fit
droit A leurs demands. Le systeme colonial, jusqu'alors
suivi par la m6tropole, ne pouvait pas durer plus
longtemps. Nos compatriotes d'Amirique o'etaient pas
disposes A le toldrer davantage et n'attendaient que la








de prevoir ses destinies glorieases. Des aventuriers
connus sous le nom de a boucaniers s et de a flibus-
tiers ,, don't 1'histoire constitute un veritable roman,
s'"laient empares en 1630 de 'ile de la Tortue, situ6e
sur la c6te nord-ouest de Saint-Domingue. De li, ils
avaient fond sur la grande terre des 6tablissements
qui n'avaient pas tard6 a devenir important. En 1664.
i, France les avait pris sons sa protection; la colonies
6tnit fondue. En 1697, A la paix de Ryswick, 1'Espagne
reconnaissait le fait accompli, et nous c6dait la parties
occidentale de Saint-Domingue.
L'lle 6tait par consequent divisee en deux parties, la
parties frangaise et la parties espagnole. La parties fran-
gaise ne comprenait que le tiers de I'lle; sa superficie
6tait de 27,000 kilometres carrds, A peu pros celle de
la Belgique; elle btait de beaucoup la plus riche et la
plus florissante, tandis que la parties espagnole n'avait
qu'une population assez faible et un territoire mal cul-
tive. La parties francaise offrait, au contraire, le spec-
tacle d'une prosperity inouTe. Chaque ann6e, des
Francais venaient s'etablir dans I'lle, y cr6aient des
plantations. y faisaient souche et fondaient deslfamilles.
La colonisation marchait A pas de geant.
Les Frangais qui s'6taient fixes A Saint-Domingue,
avaient non seulement cr66 une colonies qui fournissait
A la m6tropolc les products des tropiques quelui refusait
son ?ol; mais ils avaient encore constitute une socict_
colonial que l'on citait parlout pour son opulence et ses
agrdments. C'Utait en quelque sorte un rameau de la
soci66d frangaise qui s'dtait ddtache du tronc principal,
et -tait venu s'implanter dans uno tie d'Am6rique, oA






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les lois de la Rdpublique. II se rendit A la cathddrale
avec tous ceux qui l'entouraient, et un Te Deum fut
chant par un nombreux clergy. La prise de possession
avait Wth solennellement consacree.
Toussaint se hAta de faire acte d'autorit6. II r6unit la
population de Santo-Domingo sur la grande place de la
ville et proclama, en sa presence, la liberty de tous les
esclaves dans la parties espagnole. D'apres le trait de
cession, les families, qui ne voulaient pas vivre sons la
domination francaise, avaient la faculty de sortir de la
colonie. Un certain nombre de planteurs s'6taient expa-
tri6s, en emmenant avec eux leurs esclaves; I'on eva-
luait A plus de trois mille le nombre des noirs, qui
avaient 6t6 ainsi embarques. Toussaint pria Don Garcia
de mettre fin A cet abus, en lui faisant remarquer quc
plusieurs habitations dtaient dedj en ruines, et qu'un
territoire nouvellement devenu francais, ne pouvait
subir un d6peuplement, plus ou moins complete, qui
portrait atteinte A saprosperite. Le gouverneur dut en
meme temps remettre immediatement les armes et les
6quipements des regiments qui allaient partir avec lui,
les vases et les ornements des 6glises et toutes les ar-
chives de I'administration. De plus, il s'engagea A lais-
ser un bataillon espagnol. Toussaint ne voulait pas que
des soldats noirs fussent seuls A tenir garnison dans sa
nouvelle conquete. Le tresor de Santo-Domingo conte-
nait 320,000 pesetas. Toussaint en prbleva 30,000 A titre
de prdt pour acheter des farines et autres provisions
necessaires A ses troupes; mais il voulut que le reste
du tresor demeurAt intact. C'est ainsi qu'il refusa de
faire une advance A Don Garcia, en all6guant que son






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France qui, pour la plupart, desiraient le r6tablissement
de l'ancien ordre de choses. Us semblaient ignorer les
6evnements accomplish depuis dix ans.
Le general Kerverseau, revenue depuis quelques mois
de Saint-Domingue oi il 6tait rest plusieurs ann6es,
avait pr6sent6 un rapport au ministry de la marine, au
mois de septembre 1801, sur la situation de la colonie.
II 6tait partisan d'une expedition et, selon lui, les
negres, fatigues de la tyrannie de Toussaint, se pronon-
ceraient en majority en notre faveur, si l'on voulait les
assurer de la liberty et de I'oubli du passe. Pour 6tablir
notre autoritd A Saint-Domingue, il fallait expulser les
gendraux noirs, licencier leurs troupes, et rendre la
preponderance aux blancs. L'exp6dition devait Atre
important, afin de frapper un grand coup, et menbe
vigoureusement. Tels 6taient les conseils que donnait
Kerverseau.
Sur ces entrefaites, arrivait A Paris, le chef de bri-
gade Vincent, porteur de la constitution de Toussaint.
II se prononga contre l'expedition, en insistant sur
I'insalubrit6 du climate. A ce moment, le ministry avait
repu un memoire ridigd par deux officers de marine,
qui allaient jusqu'A dire que, pour rdduire Toussaint,
il fallait une flotte de cent vaisseaux de ligne et une
arm6e de cent mille hommes. Craignant que Vincent
ne se fit le chef d'une opposition, ou que son language ne
trouvAt de 1'echo, le premier consul le charge d'aller
gouverner I'ile d'Elbe, avec le titre de commissaire
general. II devait I'y retrouver en 1814, aprAs son
abdication.
Le premier consul avait toujours dtd partisan d'une






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s'Bloigner en louvoyant pour attendre des renforts,
quand il se vit tout A coup appel6 dans Santo-Domingo.
En apprenant I'arrivee des Francais, 1'6veque constitu-
tionnel de cette ville, de Mauvielle, s'6tait rendu A
Santiago, le chef-lieu du department du Cibao, pros
du general Clervaux, et l'avait decide reconnaltre
I'autorit6 de Leclerc. Le general Paul Louverture avait
suivi son example et, le 20 fevrier, il avait envoy un
de ses officers trouver le general Kerverseau. Toute
1'ancienne parties espagnole 6tait en notre pouvoir, sans
que nous eussions Wte obliges de tirer un seul coup de
fusil.
II n'en etait pas de mmme dans la parties francaise.
Le 40 fevrier, le general Humbert 6tait arrive devant
Port-de-Paix avec un vaisseau, deux frigates et plu-
sieurs transports, portant douze cenls hommes. Mau-
repas, le plus capable des g6enraux noirs, commandait
cette place et, sans vouloir rien ecouter, il avait
repouss6 A coups de canon, une goilette parlementaire.
II avait fallu I'emploi de la force pour prendre terre.
Apres une assez vive resistance, les negres s'6taient
retires en incendiant la ville; le 15 fdvrier, ils dtaient
revenues nous attaquer, et le g6enral Humbert n'dtait
parvenu A les repousser qu'avec le secours de quatre
cents marines du Jean-Bart. Maurepas s'etait cantonn6
A trois lieues de la ville, et pour le moment, ii fallait
renoncer A le d6busquer de sa position.
NManmoins, les debuts de I'expedition avaient Wte
heureux. Dans les quinze premiers jours de fevrier,
nos troupes avaient occupy la parties espagnole, la plus
grande parties du department du Sud; dans le Nord,






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quatre vaisseaux de ligue, une frigate et un brick, la
second trois vaisseaux et une frigate. La flotte etait
placee sous le commandement superieur de I'amiral
Villaret-Joyeuse qui avait sous ses ordres les contre-
amiraux Latouche-Treville, Gantheaume, Linois, Del-
moche, Gravina et Hartzinch. Ces deux derniers Rtaient,
I'un Espagnol et I'autre Hollandais. L'armBe, qui avait
it6 embarquee, comptait pres de vingt-deux mille
hommes. Le commandant en chef etait le general
Leclerc et les g6ndraux de division, Boudet, Hardy,
Rochambeau, Desfourneaux et Clauzel. Parmi les gene-
raux de brigade nous citerons Devaux, Salme, Fres-
sinet, Humbert et Pamphile de Lacroix. L'ancien chef
des mulatres, Rigaud, prenait part A I'expedition, en
quality de general de brigade. Jamais en France une
expedition d'outre-mer n'avait Wt6 encore entreprise
avec des forces aussi considerables '.
Nous aurions dM agir sans perdre de temps, arriver
A l'improviste A Saint-Domingue, et profiter des avan-
tages que donnent la surprise et la spontan6it6. On
fit malheureusement le contraire. et les rendez-vous ne
semblaient avoir 6t0 donn6s aux escadres, que pour
retarder I'exp6dition. L'amiral Villaret-Joyeuse appa-

t Le corps exp6ditionnaire comprenait 21,880 hommes. La
plus grande parties de l'infanterie avait Wth formee par des
detachements tir6s de 16 demi-brigades appartenant & I'armee
du Rhin. La legion de Saint-Domingue, composee de volontaires
la plupart originaires de la colonie, prbsentait un effectif de 6 &
700 hommes. La legion de la Loire, formec en majoritO par des
volontaires, en avail 1,100. La cavalerie ne comptait que 600
homes, chasseurs et dragons, et I'artillerie 900. II y avait 200
Allemands qui formaient un bataillon de chasseurs & pied.






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deliberations furent toujours signees par les dix-huit
deputes originairement 4lus, avec cette simple diff-
rence, que les d&putes admis a singer 6taient designs
sous le nom de deputes votants, et les autres sous celfii
de d6putes supplants.
Les hommes de couleur n'avaient jusqu'& present
joue aucun r61e. Ceux qui habitaient Saint-Domingue,
itaient rests strangers aux evenements. Persuades
que la m6tropole pourrait peut-Atre amiliorer leur
situation, ils penchaient pour la plupart de son e6ti.
Un certain nombre residaient a Paris, et parmi eux,
nous citerons Julien Raymond et Vincent Og6, qui tons
deux, grice a leur fortune et A leur instruction, jouis-
saient dans leur classes d'un grand credit. Its avaient
pris l'initiative d'un movement don't le but Mtait fort
1egitime; ils voulaient mettre un terme A I'avilissement
de leur race. Les mulAtres avaient ripondu & cet appel;
ils avaient nomm6 des commissaires charges de di-
fendre lear cause, et tout naturellement, leur choix
s'btait porter sur Raymond et Og. Un avocat au Con-
sell da roi, de Joly, leur pretait son assistance, et de
plus, ils etaient soutenus par la society des Amis des
aoir, qui s'etait former A Paris en 1787, A l'instar de
celle de Londres. Aprs avoir inutilement essays de sc
faire admettre B I'Assembl6e Nationale, les commis-
aires des gens de couleur s'6taient pr6sentes au club
Massiac, dans I'espoir de gagner A leur cause les sym-
pathies des planteurs. C'est en vain qu'Og6 parla des
wmaleurs qui frapperaient la colonies, si les colons,
qwue que f6t leur origine et leur couleur, au lieu de
akir, persitaient A maintenir les abus du regime co-






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rait bien pour quelques jours, quand il r6pondait sur
l'honneur, que les intentions prdtees aux blancs 6taient
une imposture. Mais au fond la defiance etait incurable,
et rien ne pouvait la calmer.
Leclerc devenait de plus en plus perplexe; il voyait
son armie s'affaiblir de jour en jour, et il se sentait me-
nac6 par une insurrection prochaine. Dans le but de
s'attacher les troupes coloniales, il d6cida qu'elles en-
treraient pour un tiers, dans la composition d'un corps
de gendarmerie, don't les hommes recevaient par jour
une demi-piastre de haute paie. En meme temps, ii
ordonna le d6sarmement g6enral des n6gres. Cette me-
sure paraissait raisonnable et necessaire. Les chefs
noirs de bonne foi, comme Laplume, Clervaux et Mau-
repas I'approuvaient; les chefs noirs, animds d'inten-
tions perfides, comme Dessalines, la provoquaient. L'on
aurait du proceder a cette operation, des le debut de
1'exp6dition, et alors elle n'aurait pas pr6sentd de
grades difficulties. Au moment oa nous 6tions, elle in-
diquait tout a la fois, notre faiblesse et nos craintes, et
pouvait 6tre le signal d'une insurrection g6nerale.
NManmoins, il n'y avait pas a h6siter, et Leclerc voulait
qu'elle edt lieu sans delai. II comprenait, mais trop
tard, la faute qu'il avait commise, en laissant aux
n6gres, leurs fusils. I1 n'y avait pas un instant A perdre,
et il fallait se hAter pour tirer parti du bon esprit dans
lequel paraissait etre encore la masse des officers de
couleur.
Le d6sarmement eut lieu. Comme il nous etait im-
possible d'occuper tout le territoire, avec le peu de
troupes don't nous disposions, il fallait proc6der suc-






- 291 -


tion l'emporta sur la tendresse paternelle. II fit appeler
de nouveau ses deux fils, leur laissa le choix entire la
France qui en avait fait des hommes civilisds et lui qui
leur avait donned le jour, et leur declara qu'il continue-
rait de les cherir, fussent-ils dans les rangs de ses en-
nemis. Ces malheureux enfants, agit6s comme leur
pere, hesiterent tout d'abord. L'un d'eux, neanmoins,
se jetant a son cou, declara qu'il mourrait en noir libre,
A ses c6tbs. L'autre lui dit: c Voyez en moi un serviteur
de la France, qui ne pourra jamais se resoudre i porter les
armes contre elle. I1 le quitta sur-le-champ et suivit sa
mere dans I'une des terres du dictateur.
II n'y avait plus d'illusions A se faire; la guerre allait
continue. La region, ot s'6tait retire Toussaint avec ses
gen6raux, 6tait fourr6e et presque inextricable. Maure-
pas occupait la gorge dtroite des Trois-Rivibres, qui dd-
bouche vers la mer A Port-de-Paix. Christophe s'btait
6tabli sur les versants des mornes qui regardent la
plaine du Nord. Dessalines se trouvait A Saint-Marc, et
avait pour appui, un fort bien construit, la Crete-a-
Pierrot, place dans un pays plat que I'Artibonite tra-
verse et arrose, en formant de nombreux detours. C'est
dans ce fort que Toussaint avait amass6 ses munitions;
il se tenait au centre de cette region, entire Christophe,
Maurepas et Dessalines, avec une troupe d'6lite.
Leclerc se proposait d'attaquer les mornes, A la fois,
par le Nord et par le Sud. Son plan 6tait excellent, du
moment que l'on avait affaire A un ennemi qu'il fallait
envelopper et chasser devant soi, plut6t que le com-
battre en rIgle. Assaillis de tous les c6tds, les noirs





- 337 -


principaux lieutenants. Une veritable bataille 6tait
livrbe, au Dondon, a Petit-Noel, et sa bande dissoute. A
I'Arcahaye, celle de Larose avait le meme sort. Bon
gr6, mal gre, les insurg6s reconnurent, pour la plupart,
I'autorit6 de Dessalines. En acquerant une certain
cohesion, ils allaient devenir plus entreprenants, et les
5 et 18 fWvrier 1803, la ville du Cap eut A repousser de
leur part deux attaques, aussi acharnees 1'une que
I'autre. La tactique europ6enne avait toujours raison
des negres; mais rien ne semblait les d6courager. Les
villes que nous occupions 6taient constamment sur le
qui-vive. La guerre, que nous soutenions ext6nuait nos
troupes, qui n'avaient pas un moment de repit, et
etaient obliges d'etre toujours pr6tes & repousser les
assailants.
Jusqu'au commencement de 1803, le Sud etait restW
paisible. Dans ce department, les mulAtres 6taient in-
fluents par leur nombre et leur richesse. Ils se rappelaient
la guerre atroce que leur avait fate Dessalines, et par
intdret autant que par sympathie, ils tenaient pour la
France. Malheureusement, les injustices don't nous nous
6tions rendus coupables envers cette caste, nous I'avaient
peu a pen alienee. Aussi, lorsqu'au mois de jan-
vier 1803, un ancien officer de Rigaud, Geffrard eut
envahi le Sud, avec quinze A dix-huit cents hommes,
quantity de mulAtres se prononc6rent en sa faveur, et
entralnerent les negres avec eux. La province fut en
grande parties ravage, et Tiburon, Port-Salut, Acquin
tomberent au pouvoir des insurg6s. AprBs une r6sis-
tance acharn6e, Geffrard parvint a s'emparer de I'Anse-
a-Veau; mais il souilla sa victoire en y massacrant la
22






- 271 -


Personne ne pensait qu'il s'agissait d'une expedition
autre que celle de Saint-Domingue. Aussi le conseiller
d'itat Thibeaudeau, n'apprit-il rien en disant, dans un
rapport pr6sente au Corps l1gislatif, le 23 novembre 1801,
t qu'une flotte et une armae s'appritaient a partir des ports
d'Europe et que bientdt Saint-Domingue rentrerait sous les
lois de la ripublique ,. Le premier consul avait n6gocie
avec les puissances europ6ennes, afin de ne pas avoir A
craindre de leur part une hostility plus ou moins
sourde. Toutes voyaient avec plaisir que nous allions
reprendre une colonie, don't l'6mancipation etait d'un
mauvais example. L'Espagne et la Hollande, alors nos
allies, nous promettaient leur concours. L'Angleterre
seule montrait quelque d~pit. Mais notre ministry des
affaires 6trangeres, M. de Talleyrand, s'etait rendu A
Londres, et avait persuade au cabinet de Saint-James,
en lui rappelant l'insurrection des n6gres de la Jama'que,
que l'exp6dition de Saint-Domingue etait conforme a
ses int6rdts. Le premier consul ne se faisait aucune
illusion sur la perfidie des Anglais; mais il pensait
pouvoir interrompre momentandment leurs manoeuvres
deloyales et, de sa part, c'6tait un acte de bonne poli-
tique.
Sit6t la paix d'Amiens, I'on s'attendait au prochain
depart de I'exp6dition. Un arrWte consulaire du
24 aoit 1801 avait nomm6 le gouverneur de la colonies.
Ce fonctionnaire, invest d'attributions fort ttendues,
portait le titre de capitaine g6enral. Bonaparte avait
confi6 ce poste important au g6enral Leclerc, devenu
son beau-frere en 1797. Leclerc avait une nature sym-
pathique et s'etait distingue en Italie et en Allemagne.






- 259 -


nulle et reduite & 800 livres. Le coton devenait de plus
en plus rare. Le cafe seul, qui rdclamait moins de soins
et de peines, donnait alors un produit relativement
moins inf6rieur, qu'au temps de la domination fran-
paise. De plus, tout annonpait que le regime de la pro-
prite& allait se modifier. Les grandes exploitations
6taient menacees. Plusieurs domaines avaient deja Wtd
vendus en detail et morcel6s; souvent des cultivateurs
negres s'associaient ensemble pour acquerir un lopin de
terre. Il y avait Il une tendance, qui progressait de plus
en plus. La petite propriete se crdait peu A peu. La
situation agricole de Saint-Domingue subissait une
transformation complete.
II n'y avait pas lieu de s'en 6tonner. Du moment que
l'esclavage etait aboli, l'ancien regime colonial ne
pouvait plus durer. C'est ce que Toussaint ne voulait
pas comprendre. II pensait que du moment qu'il etait
arrive au pouvoir, la revolution devait Otre terminee. 11
croyait que les grandes exploitations pouvaient exister
comme par le passe, et pour mettre obstacle au ddve-
loppement de la petite propriety, il avait rendu, le
7 fevrier 1801, un arr4te interdisant le morcellement
des grands domaines. Toussaint se flattait de pouvoir
imposer A sa race un regime contraire A sa nature, et
IA 6tait son erreur. Le n6gre se plie difficilement A
I'exploitation de la grande propriety. Sachant se con-
tenter de peu, il lui suffit d'une cabane et de quelques
champs, oh il vit avec sa famille. L'expBrience de
Liberia a ce sujet est probante. Aussi le systeme social
que Toussaint avait impose a Saint-Domingue ne pouvait
s'y 6tablir, et n'Wtait que passage. II est probable que






- 359 -


personnel. P La d6peche qni avait annonce l'arriv6e de
la mission 6tait conque dans le meme style. Elle disait
que Sa Majest6 avait W6t douloureusement affect6e du
retard mis par ses enfants de Saint-Domingue A arbo-
rer son drapeau qu'ils avaient si longtemps d6fendu
avec courage; car ils ne lui 6taient pas moins chers
que ceux que ce bon prince avait retrouv6s en Europe.
De plus, le roi n'ignorait pas que les habitants de cette
lie avaient constamment r6sist6 & l'usurpation.
II etait impossible de pousser plus loin I'ignorance,
et l'on eut dit que les r6dacteurs de l'ordonnance et de
la d6p6che ignoraient completement ce qui ,'tait passe
A Saint-Domingue, depuis vingt ans. Penser et dire
que les n6gres de notre ancienne colonie s'6taient sou-
lev6s et avaient massacre les blancs pour la defense
de la cause royale, c'6tait A la fois pudril et grotesque.
Croire que ces mlmes negres 6taient prets A recon-
naltre I'autorite du roi ldgitime, 6tait une idde bien faite
pour exciter la rise. Du reste, les agents du gouver-
nement frangais n'avaient rien de ce qu'il fallait pour
nous crier des partisans. Le vicomte de Fontanges
montra toute son incapacity. Son language hautain
froissa les Hai'tiens, et A ses allures l'on eft dit un pr6fet
venant prendre possession de son poste. Aussi, lui et
ses compagnons s'embarquerent pour l'Europe, le 12 no-
vembre 1814, sit6t que le gouvernement de la r6pu-
blique d'Haiti leur eAt de nouveau affirm son d6sir de
garder son ind6pendance. Une demarche indirecte faite
pros de Christophe n'avait pas donn6 un rdsultat plus
heureux. Aux Tuileries, I'on put se convaincre que les
Haitiens ne d6siraient pas la domination francaise, et






- 357 -


Domingue, et une expedition 6tait chose d6cidee. L'on
s'y pr6parait activement dans nos ports militaires,
principalement A Toulon, et au printemps de 1815,
une flotte devait mettre A la voile. La reconstitution
rapide de notre arm&e est permis de former un
corps exp6ditionnaire. Un 6v6nement imprevu vint
interrompre les pr4paratifs. Napoleon Ier sortait tout A
coup de fl'le d'Elbe, et, le 20 mars 1815, il entrait aux
Tuileries. Son nouveau regne ne dura que cent jours.
N6anmoins, quoiqu'il fut absorb par la lutte qu'il sou-
tenait contre l'Europe, il n'oubliait pas Saint-Domingue.
Le 8 avril 1815, il abolissait la traite, et faisait faire des
propositions aux gouvernements ha'tiens. Si 1'on s'en
rapporte au Memorial de Sainte-Hlldne, Napoleon I'r
se serait accommodd avec les nIgres, et aurait reconnu leur
ind6pendance, en change de certain avantages com-
merciaux pour notre pays.
Des que Louis XVIII fut remont6 sur le tr6ne, la
question de Saint-Domingue fut de nouveau mise A
l'ordre du jour. Au mois de juillet 4816, le roi nom-
mait trois commissaires, le vicomte de Fontanges, le
conseiller d'etat Esmangat, et le capitaine de vaisseah
du Petit-Thouars, et les chargeait de toutes les affaires
concernant notre ancienne colonie. Les commissaires
partirent pour Saint-Domingue. On leur avait adjoint
deux commissaires supplants, le colonel Jouette et un
magistrate nommn Laboulaterie. En outre, ils 6taient
accompagnes par un noir de la Martinique, chef d'es-
cadron en retraite. et trois mulAtres don't I'un, ancien
capitaine d'artillerie, 6tait originaire de LBogane. Dans
le but d'assurer le succes, le gouvernement franpais






- 377 -


La r6publique fed6rale, s'inspirant de la doctrine de
Monroe, tend A r6unir A son immense territoire, le Ca-
nada, le Mexique et les Antilles. Aussi son gouverne-
ment est-il toujours A la piste de quelque dv6nement,
afin de pouvoir en profiter. C'est ainsi que nous l'avons
vu faire difflrentes tentatives pres la cour de Madrid,
pour I'achat de Cuba, et soutenir l'insurrection, qui,
durant plusieurs ann6es, a desolM cette riche colonie.
L'Antille danoise de Saint-Thomas a excite les convoi-
tises des Yankees, et A plusieurs reprises, ils ont fait
des offres au Danemarck pour s'en rendre acquereurs.
La r6publique Dominicaine, voisine de la r6publique
d'Hai'ti, a aussi attire leur attention, et Washington, il
est journellement question de l'occupation de la baie de
Samana',. 'un des meilleurs mouillages que I'on con-
naisse. A I'heure actuelle, I'on en parole plus quejamais.
Les HaTtiens ne peuvent ignorer que leur territoire, si
fertile et si riche, ne tente par la cupidity des yankees.
Qu'ils sachent bien que du jour oa une armee am6ri-
caine mettrait le pied sur leur territoire, la nationality
haitienne disparaitrait. Avec la protection de la France,
Haiti cesserait d'etre isolJ et n'aurait plus A craindre.
Aussi, dans I'inter.t des Hai'tiens, nous souhaitons que
le jour de I'union soit proche; nous espdrons que I'ap-
pel que nous faisons trouvera parmi eux quelque echo.
Tel est notre desir.

I En 1869, la baie de Samana avait 6t6 c6dde pour cin-
quante ans aux itats-Unis, au prix d'une indemnity annuelle
de 150,000 dollars. Pendant quelque temps, elle rest au pou-
voir des auturit6s navales de la republique fiedrale.






- 140 -


Le 3 septembre, un traits avait WtC conclu entire la
coalition de la Grande-Anse et le gouvernement britan-
nique. II comprenait treize articles, et il servit de texte
A toutes les paroisses, qui firent des conventions avec
I'Angleterre. Dans 'article premier, les colons ddcla-
raient que, ne pouvant recourir A leur souverain 16gi-
time, pour les ddlivrer de la tyrannie qui les opprimait,
ils invoquaient la protection de Sa Majest6 britannique,
lui prdtaient serment de fidBlitH, la suppliaient de leur
conserver la colonie et de les traiter comme bons et
fiddles sujets, jusqu'A la paix gendrale, 6poque A
laquelle Sa Majeste britannique, le gouvernement fran-
pais et les puissances allies ddcideraient d6finitivement
entire elles de la souverainet6 de Saint-Domingue. Les
autres articles donnaient aux colons des garanties pour
leur personnel, leurs propridtds et leur commerce. Les
imp6ts devaient Rtre les memes qu'avant 1789 et les
lois frangaises continuaient d'etre appliquees, sans
changement, jusqu'A la reunion d'une assemblee colo-
niale. L'esclavage 6tait maintenu. L'importation des
vivres des ]tats-Unis, des grains et bois etait permise
dans une certain measure. Les hommes de couleur
devaient jouir des droits accords A ceux de leur classes.
dans les colonies anglaises. La religion catholique 6tait
maintenue, sans acceptation d'aucun culte deangdlique.
Ce trait fut ratifi6 par le Conseil de sarete des paroisses
unies de la Grande-Anse, et le 19 septembre, deux bAti-
ments anglais se presentaient devant Jdr6mie. Les
troupes britanniques, composees de deux companies
d'infanterie et de deux companies d'artillerie, d6bar-
querent sous le commandement du colonel Whitelocke ;






- 290 -


du Cap, de Port-de-Paix et de Saint-Marc. Mais pour
p6nitrer dans ces mornes, on avait A franchir des
gorges Btroites, rendues presque impdndtrables par la
veg6tation des tropiques et dans le fond desquelles, les
negres, blottis en tirailleurs, pr6sentaient une r6sis-
tance difficile A surmonter. Aussi, avant d'ouvrir la
champagne, le general Leclerc voulut, conformement A
ses instructions, user de tous les moyens pour amener
Toussaint a se soumettre. II lui fit parvenir une lettre
du premier consul, et conduire ses deux fils, qui envoys
en France, sous le Directoire, y avaient 4t0 Bleves.
Leur precepteur Coisnon, qui avait W6t charge de leur
education, les accompagnait. L'on savait que le vieux
noir, capable des plus grandes atrocities, 6tait nean-
moins sensible aux affections de la nature. L'on esp&-
rait que les prieres de ses enfants pourraient influence
sa resolution et le determiner A ne pas soutenir la
guerre.
Dans la matinee du 9 fevrier, Toussaint recevait ses
deux fils et leur precepteur sur I'habitation d'Ennery,
sa retraite ordinaire. II les serra longtemps dans ses
bras, et quoique d6vore d'ambition, il fut 6branlW. Ses
fils et Coisnon lui depeignirent la puissance et l'huma-
nite de la nation frangaise, les avantages attaches A une
soumission, qui laisserait bien grande encore sa situa-
tion a Saint-Domingue, assurerait un avenir brilliant A
ses enfants; le danger, au contraire, d'une ruine
presque complete, en s'obstinant a combattre. La mere
des deux jeunes gens se joignit A eux pour essayer de
vaincre Toussaint. Touch de ces instances, ce dernier
voulut prendre quelques jours pour r6flichir. L'ambi-
li~q





- 369 -


donnait sa demission en juillet 1879. Son successeur
fut le g6enral Salomon.
Autrefois, le g6noral Salomon avait reside en France,
comme ministry d'Haiti. Son sejour parmi nous, son ma-
riage avec une Francaise pouvaient faire supposed que
son gouvernement serait eclair6, et une euvre d'apaise-
ment. II en fut autrement. Avec Salomon, le parti noir
reprenait la suprimatiequ'il avaitun instant perdue, sous
la pr6sidence de Boisrond-Canal, et les mulAtres furent
en quelque sorte mis hors la loi. GrAce A ce nouveau
regime, la decadence s'affirma de plus en plus. Quoique
n'ayant que le titre de president, Salomon 6tait un
despite don't I'arbitraire ne laissait rien A d6sirer.
En 1879, il avait Wte Blu pour sept ans; en 4886, ses
pouvoirs avaient Wt6 prorog6s pour une semblable
dur6e. Son gouvernement paraissait plus solide que
jamais, quand en 1888, une insurrection le forga d'ab-
diquer. Deux competiteurs, le g6ndral Ldgitime b Port-
au-Prince et le g6ndral Tel1maque au Cap, se dispu-
tWrent sa succession. T6elmaque a fini par l'emporter
et au mois de mai 1889, le general Hippolyte etait
nomm6 president. Combien de temps restera-t-il & la
tWte des affaires ? Nous l'ignorons, mais nous ne pen-
sons pas que son gouvernement soit le commencement
d'une nouvelle ere pour HaTti. La pdriode des revolu-
tions continuera comme par le passe, entassant ruines
sur ruines et conduisant le pays A sa perte.
Telle est, en quelques pages, I'histoire d'Hati, de-
puis son ind4pendance; elle est attristante. Cette terre
d'HaTti. si richement dot6e par la nature, devrait jouir
d'uue prosperity inouTe, et cependant ii n'en est rien.
24






- 37 -


pas pris part aux Elections de Saint-Domingue; ausi
ne voyaient-ils pas d'un bon ceil les d6putes, qui
tenaient leur mandate de leurs concitoyens. De plus, ils
aspiraient a une independance. plus ou moins complete
de la colonie. Ils ne voulaient d'aucune representation
dans le sein des Etats-Generaux, et desiraient seulement
avoir des d6putes aupres de l'Assemblee Nationale et
non dans 1'Assemblee ; de cette faVon la colonie n'aurait
eu rien a dimpler avec la m6tropole. Les deputes de Saint-
Domingue se montraient moins absolus que le club
Massiac. Is reclamaient une constitution; mais ils con-
siddraient lacolonie comme parties intggrante de l'empire
frangais, et penBtr6s de cette idde, ils voulaient que
cette constitution fut d4crit~e par les 'tats-Generaux,
sur la presentation que devait leur en faire une as-
semblee colonial. Les colons auraient nomme cette
assemble; de plus, ils demandaient a envoyer des
diputes aux Etats-Generaux, afin de se concerter avec
la metropole au sujet des lois relatives au commerce
exterieur de la colonie et de ses relations avec les puis-
sances 6trang6res. Ladivision s'accentua entire la deputa-
tion de Saint-Domingue et le club Massiac. Les membres
de cette derniere reunion ne voulaient rien entendre, et
affectaient de designer les repr6sentants de Saint-
Domingue sous le nom de membres du comit colonial. De
son c6te, le gouvernement du roi n'6tait pas mdcontent
de cet antagonism don't il esperait tirer parti. De la
Luzerne ne cachait pas sa maniere de voir A ce sujet. II
croyaitquegrace a la lutte entire les deux partisle regime
anquel 6tait soumise la colonie continuerait de rester en
viueur. De plus, il pensait qu'en se montrant favorable


L-L-~.






-6-


dehors des troupes regles, il y avait les milices qui
ttaient formdes par les habitants libres, quelle que ft
leur couleur.
Les villes n'Ataient pas fortifiles; I'on avait bien
construit des forts au Cap-Frangais, A Fort-Dauphin,
an ml6e Saint-Nicolas, A Port-au-Prince; mais aucune
de ces places n'aurait pu soutenir un siege.
L'imp6t 6tait fixd par le gouverneur general assist
des notables. L'on distinguait A Saint-Domingue trois
imp6ts principaux : la capitation sur les negres, la taxes
sur les loyers des maisons situdes dans les villes et les
droits d'octroi et d'exportation. Ajoutons-y la ferme de
la boucherie, celle des bacs, le produit de la poste aux
lettres et nous aurons le total des recettes de la colonies
qui s'4levaient a 15 millions de livres, tandis que les
d6penses n'atteignaient que 13 millions. Grace A ces
resources, le gouvernement colonial pouvait entre-
prendre de nombreux travaux d'utilit6 publique. La
voirie ne laissait rien A disirer, et les diflrents' points
de la colonies dtaient relies entire eux par de belles
routes, plantees d'orangers, de citronniers et de
palmiers. Des points en maconncrie avaient Wth cons-
truits snr les rivieres. Des digues protegeaient les cam-
pagnes contre les inondations et des 6cluses facilitaient
les irrigation. Des diligences ou des messageries A
eheval assuraient aax villes les moyens de commu-
aiquer facilement entire elles. Dans la plupart des
paroisses, il y avait un bureau de poste, et le depart
de courier pour l'Europe, avait lieu deux fois par
semaine. En un mot, rien ne manquait A notre colonies;






- 221 -


saire du gouvernement Irancais, Chaulatte, requt le
commandment de toutes les forces don't on pouvait
disposer, et on le charge de combattre l'invasion.
Les habitants de la parties espagnole, et particulire-
ment ceux de Santo-Domingo, etaient hostiles. Mais
comme ils craignaient les vengeances de Toussaint,
fort peu prirent les armes. L'effectif des troupes regu-
lieres 6tait assez reduit. Don Garcia parvint ndanmoins
a r6unir deux mille cinq cents hommes. Chaulatte
sortit de la ville avec cette petite armee, et s'en alla
prendre position sur la rive gauche du fleuve Nisaio,
petite riviere situde A six lieues de Bany. Toussaint
occupait la rive droite. II avail pour lui la superioritM
du nombre et I'effroi que causaient ses bataillons noirs,
Dans les campagnes, on n'osait pas lui resister. La
desertion avait considdrablement affaibli les rangs
espagnols; si bien que Chaulatte n'avait avec lui que
sept a huit cents homes. Un engagement eut lieu; il
lnt peu s6rieux. Les negres se bornaient A tirailler
derriere les broussailles et A travers les bois; ils
avaient 6vitg avec soin un combat rdgulier. Au bout
de quelques heures, les Espagnols battirent en retraite,
apres avoir eu soixante A quatre-vingts morts. Tous-
saint jugea prudent de ne pas les poursuivre, chnL-
bien onque ses bandes etaient encore incapables de se
battle en line centre des troupes e ropCnnes. Cette
affaire eut lieu le 14 janvier 1801.
Le 22 janvier, Chaulatte quittait Santo-Domingo, et
s'embarquait pour le V6n6zuela; de 1 il se rendait en
France. Don Garcia comprit que toute resistance 6tait
impossible. DWs le 15 janvier, il etait entree en pour-






- 312


provoquer un soul6vement general. L'on en eut bient6t
la certitude.
La police du general Leclerc fut assez habile pour
intercepter deux lettres que Toussaint adressait A son
aide de camp, Fontaine, rest au Cap, son agent secret.
Dans la premiere, apres s'dtre emport6 en invectives
centre Christophe, Dessalines et tous ceux qui i'avaient
abandonne, Toussaint exprimait le plaisir qu'il eprou-
vait d'apprendre que la Providence venait enfn 4 so.
secours. (La Providence etait le nom d'un des principaux
h6pitaux du Cap.) II demandait combien l'on faisait I.
nuit de voyages ai la Fossette (la Fossette etait le lieu of
I'on portait les morts pour les broiler dans la chaux
vive) et recommandait de le pr6venir, aussit6t que le
general Leclere tomberait malade. La second lettre
6tait plus explicite encore ; elle prouvait que Toussaint
avait organism un coinplot don't les ramifications s'dten-
daient, a; loin, dans la plupart des paroisses. L'on ne
pouvait plus avoir de doute sur ses intentions.
Avant de connaitre ces deux lettres. les g6enraux
Clervaux, ChrristOphe at Maurepas. I 1' .' A I'idee que
Toussaint pourrait peut-tetre redevenir le maitre de
Sainit-Domi ngue. talentt venus solliciter du gnbral Le-
clerc, Ia deportation de leur ancient chef, qui du fond
de sa retraite. Ics faisait encore trembler. ls savaient
que si Toussaint parvenait A reprendre le pouvoir, ils
auraient lieu de se repentir d'avoir traits, sans ses
ordres, avec les Francais. Ils demandaient son renvoi de
la colonies, come une measure de siret6 pour tous et
une grdce pour eux. Dessalines etait venu exprEs au
Cap. pour joindre ses instances aix leurs. Pour eux,





















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- 102 -


bommes de couleur lui tendirent une embuscade;
Fofficier qui commandait le d6tachement y p6rit avec
kl plupart de ses soldats. A cette nouvelle, l'irritation
fut A son comble a Port-au-Prince. Saint-Leger, qui
angociait alors A la Croix-des-Bouquets avec les conf&-
drfes, fut accuse du massacre des blancs de l'Artibonite, et
I'assemblee provincial vota sa deportation. Le com-
missaire civil quitta Port-au-Prince et se retire A
LUogane.
Au moment d& son depart, Saint-Leger avait engage
ies deux parties A suspendre la lutte. Pour lui montrer
le cas qu'on faisait de ses instructions, les forts de la
ville tonnaient de nouveau sur la champagne et l'assem-
blte provincial dicida qu'on irait reprendre la Croix-
des-Bouquets, devenue le principal centre des mulAtres.
Le 22 mars, la garnison de Port-au-Prince, renforc6e
d'un corps de negres, se mettait en march et s'empa-
rait de la Croix-des-Bouquets, sans y trouver une resis-
tance serieuse. Quelques jours apr&s, les hommes de
eouleur vinrent I'y attaquer. La iutte fut acharn6e de
part et d'autre. Quoique inferieurs en nombre, les
blancs I'emporterent grAce A la superiority de leur
artillerie; ils eurent plus de cent morts et les mulAtres
un miller d'hommes mis hors de combat. Quoique
victorieux, les blancs penserent ne pas devoir garder
Ia position qu'ils avaient conquise et rentr6rent dans
Port-au-Prince. Cette affaire n'avait servi qu'A rendre
les haines plus vivaces et, en meme temps, elle fut le
signal d'un soulvement g6enral dans le Sud. Dans
eette province, plusieurs villes se montraient disposees
en faveur de Port-au-Prince ; dans les campagnes, les






- 218 -


qu'au moment oa la paix serait conclue avec 1'Angle-
terre, et pas avant. Le nouveau commissaire, Chaulatte.
se trouvait d'accord avec Don Garcia. La municipality
de Santo-Domingo, le clergy, la population protestaient
par voie de petition contre la future occupation de
Toussaint, et priaient le gouvernement de resister. Un
officer blanc, nommn Ag6, venu A Santo-Domingo
avec le titre de g6enral, et soixante soldats noirs, avait
(ft retourner A Port-au-Prince, devant la menace d'une
insurrection; lui-meme avait failli Atre assassin. Enfin
le 16 juin 1800, Roume, qui semblait avoir recouvr6
quelque ind6pendance, rendait un nouveau decret.
annulant celui du 27 avril, et en avisait en meme temps
le gouverneur Don Garcia.
Cette fois, Toussaint qui attendait le moment propice
pour abattre le dernier vestige du gouvernement mb-
tropolitain, ne garda plus de management, apres la dA-
faite definitive du Sud. Le 25 novembre 1800, il rendait,
au Cap, un decret ordonnant I'arrestation de Roume, et
son internement au Dondon. Dans ce dderet, Roume etait
accuse de semer la discorde, de favoriser des troubles et de
tramer centre la tranquillity de la colonie. Son arrestation
et son internement n'avaient pas d'autre but que de l'isoler
des intrigants, qui le circonvenaient et qu'il dtait 14, A l'abri
de tout d&sagriment. Toussaint avait declare A Roume
qu'il le garderaitjusqu'au moment, oh le gouvernement
francais le rappellerait. Mais, une fois qu'il se fut
empar6 de la parties espagnole, c'est-A-dire au mois de
janvier 1801, il le laissa partir pour I'Europe. II 6tait
arrive A ses fins : la France n'avait plus de repr4sen-
tant dans la colonie.





- 92 -


Un nOgre libre et des canonniers de Praloto s'etaient
pris de querelle. Le nOgre fut arrAt6 et conduit A la
municipality; la populace I'arracha de force de I'hbtel
te ville et le pendit a un reverbere. A cette nouvelle, la
garnison des hommes de couleur, qui 6tait casernee au
palais du gouvernement, prit immddiatement les
armes; son irritation etait A son comble. Si bien qu'an
inulatre blessa un canonnier qui passait dans la rue.
L'on battit aussitbt la gendrale; la troupe de ligne et
la garde national se rassemblerent, et la municipality
ordonna de dissiper. par les arnes, les mal intentionnds.
Un capitaine du regiment de Normandie, qui remplissait
les functions de commandant de la ville, se pr6senta
aux chefs des hommes de couleur avec plusieurs offi-
ciers et habitants. II parlementait avec Beauvais, quand
des cris confus annoncerent l'arrivAe de Praloto avec
son artillerie. Sur son ordre, vingt pieces de canon
furent mises en batterie et leur feu roulant d6cima les
mulAtres. Apres avoir rdsist6 quelques temps, Beauvais
battit en retraite; it rallia tout son monde, et parvint,
non sans peine, A sortir de la ville.
La lutte avait Wte acharn6e et le nombre des victims
6tait considerable. Un desastre plus grand encore
frappa Port-au-Prince. Pendant le combat, le feu avait
6clat6 au nord et au sud de la ville; bient6t plusieurs
lots furent la proie des flames. Ce fut en vain que les
troupes essayerent d'arreter le fl6au, ou tout au moins
d'en att6nuer les effects. La plus grande parties de la
ville 6tait construite en bois et bAtie sur du tuf. L'in-
cendie dura quarante-huit heures; sur trente et
quelques lots, vingt-sept avaient Rt6 brAl6s. Le d6sordre
vint encore augmenter la calamity. Les maisons qui






- 338 -


garnison francaise. La ville des Cayes fut bientbt en
quelque sorte assidghe, et au commencement de mars,
son commandant, le general Laplume, 6tait obliged de
faire de vigoureuses sorties, afin de debarrasser les
abords de la place. Le gn4eral Sarrazin, envoy du
Cap, avec douze cents hommes, ddgagea les Cayes, et
reprit I'Anse-a-Veau. NManmoins, ces succ&s n'empA-
chaient pas le Sud d'dchapper A notre domination.
Le systeme de terreur, qui avait Wth inaugur &a Saint-
Domingue, loin d'abattre les insurg6s, semblait leur
donner de nouvelles forces. Au lieu de se rendre A
l'dvidence, d'adopter une autre politique, Rochambeau
I'appliquait avec plus de vigueur, et voulait en quelque
sorte le perfectionner. II alia meme jusqu'a faire venir
de Cuba des chiens dresses A I chasse aux nOgres.
L'on renouvelait ainsi, au commencement du xjxe sikcle,
les horreurs commises au xvi'par les conquerants espa-
gnols. HAtons-nous de dire que plusieurs gen6raux,
notamment Clauzel, Pamphile de Lacroix, se distin-
guerent par leur humanity, et blAmnrent constamment
ces infamies auxquelles ils resterent strangers. Il en
fut de m4me du prdfet colonial Danze, qui dans une
lettre adressie au premier consul, peu apres la mort
de Leclerc, n'avait pas dissimulM ses apprehensions, en
voyant passer le gouvernement de la colonies aux mains
de Rochambeau.
Quoique notre situation A Saint-Domingue fot cri-
tique, nous pouvions toujours esp6rer y retablir notre
domination, A condition que nous restions en paix avec
l'Angleterre. Les Anglais ainsi que les Ambricains
nous montraient bien leur hostility. en fournissant des





- 95 -


leur arrivee, un Te Deum avait Wte chanted a l'iglise du
Cap, et I'assemblee de la colonie avait substitu6 A sa
denomination d'assemblie generale celle d'assemblde colo-
niale, comme 6tant plus conforme aux dicrets de la
Constituante. Les commissaires croyaient pouvoir par-
ler de conciliation; apres avoir public la nouvelle
constitution et le decret du 24 septembre, ils procla-
merent une amnistie pour tous ceux qui ddposeraient
les armes, et prdteraient le serment requis par la cons-
titution dans un delai determin. Ils chercherent en
mdme temps A nouer des ndgociations avec les insurgis.
Malheureusement les blancs se montraient, plus que
jamais, irrit6s et avides de vengeance. Les negres, au
contraire, fatigues de 1'existence qu'ils menaient, aspi-
raient, pour la plupart, A la paix. Ils craignaient que,
grace aux secours attendus de la metropole, les blancs
ne finissent par les exterminer. Un capucin, le Prre
Sulpice, qui avait et6 cure dans la paroisse du Trou, leur
fit connaltre l'amnistie, et les ddtermina A envoyer des
parlementaires A I'assembl6e colonial et aux commis-
saires civils. Deux mulAtres, Raynal et Duplessis,
accepterent cette mission, et se rendirent au Cap, od
on les conduisit chez le gouverneur general et A la barre
de I'assemblde, pour y exposer leur requite. Is deman-
daient I'oubli du passe et la liberty pour les quatre
cents principaux rdvolt6s. Moyennant ces conditions,
ils offraient de rendre les prisonniers blancs qu'ils
avaient en leur pouvoir, et s'engageaient A mettre fin A
I'insurrection. Ils remirent en mdme temps une lettre,
don't les auteurs 6taient les principaux chefs. Jean-
FranDois, Biassou etToussaint-Louverture, avaient sign
cette lettre.






- 173 -


conduit & Rochefort, et, apr4s avoir subi un emprison-
nement assez long, il comparaissait devant un conseil
de guerre; il fut acquitted.
Le Directoire avait pens4 que ses commissaires domi-
neraient Toussaint, et, dans ce but, il avait voulu
flatter la vanity du vieux noir: un arretd du17 aoftl796,
sign de LarevelliBre-L6peaux, lui avait reconnu le titre
de general de division. On lui avait remis un sabre et
des pistolets d'honneur, et, de plus, il avait WtB decide
que ses enfants seraient envoys en France pour y etre
Mleves aux frais de la R6publique. Ces marques de
faveur eurent pour effet d'accrottre pros des noirs le
prestige de Toussaint, et de nous aliener les mulAtres.
Dans le sud, Rigaud ne pouvait contenir sa colere, en
pensant qu'il serait oblige d'obeir A un ancien esclave.
II est bien evident que si les directeurs avaient eu quel-
que idee politique, ils n'auraient pas donned la supcrio-
ritd au chef de la race noire : c'6tait une lourde faute
don't les consequences devaient Wtre pour nous des plus
funestes.
De retour B Saint-Domingue, Sonthonax voulait y
4tablir de nouveau sa preponderance. Ses colleagues ne
pouvaient pas lui porter ombrage : Roume 6tait &
Santo-Domingo; Giraud, completement stranger aux
affaires coloniales, donna sa d6mission; Leblanc, charge
d'une mission aux ltats-Unis, 6tait mort en revenant
en Europe; il avait WtB empoisonnd, et tous les soup-
cons se porterent sur Sonthonax. Quand au mulAtre
Raymond, son caractere 6tait d'un maniement facile et
I'ancien proconsul n'avait pas d'opposition A redouter
de sa part. Restait Toussaint : tout d'abord I'unicn











CHAPITRE II




Les deplate de Salat-Domingue & I'Assemblie Consti-
taante. La latte des eolons centre la mntropole. -
La prenmure assemble eoleniale.




Tel 6tait 1'itat de la colonie de Saint-DomingueAi la
veille de la revolution. La nouvelle de la convocation
des lktats-G6n6raux y produisit une grande agitation.
Le 18 mars 1788, les colons avaient envoy au roi une
adresse ou ils demandaient a nommer des deputes.
Presque au meme moment, les planteurs qui residaient B
Paris, se r6unissaient en une sociRt6 don't les seances se
tenaient a l'h6tel Massiac, d'od lui vint dans la suite,
le nom de cub Massiac. Eux aussi rdclamaient pour la
colonie le droit de nommer des deput6s, et aprfs avoir
fait dans ce sens des demarches pros du ministry de la
marine, de la Luzerne, et pros du roi, ils choisissaicnt
des commissaires et leur confiaient le soin de d4fendre
leurs intfrdts. Ces commissaires ktaient le marquis
3






- 354 -


accept la mission de replacer son pays sous I'influence
de la m6tropole. Une escadre, composee de quatre fr4-
gates et quatre bricks, recut I'ordre de se rendre sur
les c.tes de I'tle, afin d'y appuyer nos partisans.
Rigaud mourut, peu apres son retour A Saint-Domingue.
Sa mort ruina nos espdrances pour le moment. Quelques
mois apres, un agent du gouvernement francais, Liat,
ddbarquait A Port-au-Prince, et se mettait en rapport
avec Petion. Le president de la nouvelle r6publique
s'attacha & convaintre Liat, que la France devait renon-
cer A son ancienne colonie don't la resolution d'ti e
ind6pendante 6tait irrevocable. II ne parvint pas A le
convaincre, et sans la champagne de Russie, tout fait
supposed qu'une nouvelle expedition aurait eu lieu
en 1812 ou en 1813. En 1814, le colosse imperial
s'ecroula, et les HaYtiens n'eurent plus a redouter son
ambition.
P6tion avait WtB instruit par les Anglais de la chute
de Napoleon I"' et de la restauration des Bourbons. II
resolut de solliciter la mediation de l'Angleterre, afin
d'amener le gouvernement francais A reconnaltre I'in-
dependance d'Hai'ti, et dans ce but, il envoyait &
Londres un agent nomme Gobarge. Christophe avait
Wet galement pr6venu de l'av6nement d'un nouveau
regime en France, par un 6migre, nomme Peltier, qu'il
avait a sa solde, et qui publiait en Angleterre le jour-
nal I'Ambigu, consacr6 A la defense de la cause des
Bourbons. Potion et Christophe envoyerent des ins-
tructions A leurs reprisentants; tous deux 6taient
d'accord pour repousser la domination frangaise.
A peine Louis XVIII 6tait-il remont6 sur le trOne que






- 122 -


bandes d'insurges et tub plus de quinze cents nOgres
rcbelles. Toutes les processes de Boutilliers et de sa
troupe s'etaient born6es A I'arrestation de deux colons,
Coutard et de JumBcourt, B qui les blancs de Port-au-
Prince reprochaient leurs sympathies pour les hommes
de couleur. La com6die de Borel et de ses partisans ne
trompa personnel.
En quittant le Sud, Polverel s'ctait rendu & Saint-
Marc; il y trouva Sonthonax qui 6tait arrive le 4 mars
avec un d6tachement de troupes de lign et un peloton
de dragons. Les commissaires s'efforcerent par leurs
cajoleries de gagner la confiance des gens de couleur,
et en meme temps, ils songeaient A r6duire la ville de
Port-au-Prince. Les gardes nationals des paroisses de
l'Ouest furent requisitionnbes, et I'on chercha A se pro-
curer des resources p6cuniaires. L'insurrection avait
anBanti la plus grande parties des revenues. Peu avant
de se s6parer, I'assemblee colonial avait cr66 un
nouvel imp6t dit de subvention. Cet imp6t consistait A
prelever le quart des revenues, A titre d'emprunt. Son-
thonax avait approuvA cette measure fiscal; mais il
s'ctait heurt6 A l'opposition de PolvBrel, qui soutenait
avec raison que les autoritbs de Saint-Domingue dB-
passaient leurs pouvoirs, en adoptant un imp6t don't
I'assiette 6tait si contraire A toutes les donn6es finan-
cieres. Selon lui, il etait indispensable d'en r6ferer A
I'Assembl6e Nationale. Tel n'6tait pas I'avis de Son
thonax; aussi un dissentiment s'6tait 6lev6 entire les
deux commissaires. A Saint-Marc, Sonthonax n'eut pas
de peine A vaincre son collogue, et il fut decide qu'on
procederait A la perception de I'imp6t dit de sub-





- 306 -


ne pouvait se faire A l'id6e de voir son ancien rival
dans la colonie. II prit de l'ombrage de la popularity de
Rigaud, et ordonna son embarquement pour la France.
Cette measure produisit un effect deplorable. La caste de
couleur concut pour nous de la defiance, et a partir de
ce moment, elle cessa en parties d'identifier sa cause
avec la n6tre.
Le g6enral Leclerc avait vonlu donner une organisa-
tion A la colonie, et d6s le 25 avril 4802, il avait decide
qu'une assemble compose de vingt-deux membres se
r6unirait au Cap.
Cette assemblee avait dans sa competence la justice,
I'admiristration, les imp6ts, l'agriculture et le com-
merce. Au lieu de la faire nommer par 1'6lection, Le-
clerc confia A I'autoritd militaire le soin de la recruter.
La parties francaise seule y etait represent6e, et 1'an-
cienne parties espagnole, que nous aurions di nous assi-
miler. etait traitee en pays conquis. Cette constitution
provisoire, c'est ainsi que Leclerc appelait son oeavre,
6tait prc6d&e d'une proclamation. Le general en chef
y disait qu'il ne voulait pas d'assembl6e d4librante,
sachant trop bien les maau des rdanions de cette nature. Ce
language meprisant et maladroit mdcontenta toute la
population, quelle que fut sa couleur.
nI eat Wet politique de laisser les g6ndraux dans les
d6partements oh ils avaient exerc6 le commandement,
des leur arrivee. La plupart s'y 4taient rendus fort
sympathiques, et c'est ainsi que le general Boudct
avait conquis une veritable popularity A Port-an-Prince,
et dans tout l'Ouest. Leclerc commit la faute de d-
placer plusieurs g6neraux, et envoy le g6enral Boudet
e"%k1






- 87 -


franraise ou relatif aux affaires de Saint-Domingue, sous
peine d'etre poursuivi et puni comme perturbateur public
et incendiaire. L'autorit6 du gouverneur general avait
cess6 d'exister et I'assembl6e se consid6rait comme
investie de la souverainet6.
Par faiblesse, de Blanchelande sanctionnait tous
les actes de I'assemblee. C'est en vain qu'il s'etait
adressd au gouverneur de la parties espagnole de l'lle
pour en obtenir des secours. On lui avait repondu
d'une maniere evasive. Le gouverneur Don Garcia
s'6tait content de placer sur la frontiere quelques
corps de troupes, pour reprimer les courses des
blancs et des noirs. II se sentait peu de sympathies
pour les planteurs qui parlaient sans cesse d'inddpen-
dance et de plus, il n'etait pas mecontent de voir dis-
parattre la prosp6rite dans une possession frangaise.
L'assembl6e colonial avait cherch6 A nouer des re-
lations avec l'exterieur. Elle s'6tait adressee au gou-
verneur de la Jamaique, engageait des pourparlers
avec lui, et en obtenait plusieurs centaines de fusils
Tant que durerent les n6gociations, il n'etait question
au Cap que des Anglais et de leur g6enrosit6. L'on
parlait hautement de se s6parer de la France. Lorsque le
gouverneur de la JamaYque refusa d'envoyer des troupes
pour agir contre les negres, I'assemblee rompit tout
rapport avec lui et les louanges en I'honneur de la
Grande-Bretagne cesserent comme par enchantement.
Les colons avaient aussi comptd sur les ttats-Unis. DWs
le mois de septembre 1791, un creole nomm6 Roustan
s'btait rendu pres du gouvernement f6edral muni
de lettres de cr6ance, et avec le titre de ddpute de











CHAPITRE V



Rigaud et Toussaint-Louverture. La lutte centre
I'etranger. La paix avec l'Espagne. tvacsation
de la eolonie par les Anglais. Le general Hedou-
'ille.



Le depart des commissaires mettait fin A une dic-
tature A la fois nefaste et odieuse. Notre situation &
Saint-Domingue 6tait des plus critiques. Dans le Nord,
les Espagnols 6taient mattres de la plus grande parties
de la province. lUs occupaient le Borgne, Port-Margot,
Ouanaminthe, Vallibre, la Petite-RiviBre, le Mirebalais,
et au commencement de 1794. les mulAtres leur avaient
livr6 Fort-Dauphin. De nombreux negres s'6taient eta-
blis aux GonaYves et a la Marmelade, et de 1A, ils
rayonnaient dans les quarters voisins de l'Artibonite.
Dans le Nord, nous ne poss6dions plus que le Cap,
'ort-de-Paix et quelques points sans importance. Dans
I'Ouest, Port-au-Prince, Saint-Marc, les Verrettes, I'Ar-
cahaye, la Croix-des-Bouquels, le m61e Saint-Nicolas






- 295 -


avec des troupes harasses de fatigue. Dessalines 6tait
dans cette ville, pret a recevoir les Frangais, et a y com-
mettre les plus grandes atrocities. 11 avait fait faire dans
toutes les maisons des dep6ts de combustibles, et sur
son ordre, la cite de Saint-Marc, encore si florissante,
fut livr6e aux flames. En un instant, I'incendie fut g&-
neral. Dessalines donna le premier l'exemple, etlui-meme
arm6 d'une torche, vint mettre le feu a son habitation;
les siens l'imiterent. II se retira ensuite apres avoir
egorgd plus de 200 blancs, et tralne le reste & sa suite,
dans les mornes. Nos troupes n'occuperent que des
ruines arrosees de sang human.
Dessalines s'attendait a Wtre poursuivi par le general
Boudet; mais auparavant, il voulait par une march
rapide se porter sur Port-au-Prince, et s'en emparer,
grace A la faiblesse de sa garnison. Le g6enral Pam-
phile de Lacroix fit face au danger. II venait de recevoir
la soumission de deux chefs negres, Lamour de la Rance
et Lafortune, qui battaient la champagne avec leurs
bandes. En r6veillant chez ces bandits l'amour du pil-
lage, il les decida A combattre une demi-brigade, qui
accourait des sources de la Grande-RiviBre, pour se
joindre a Dessalines. Nos nouveaux allies accepterent,
et apres un combat meurtrier, ils revenaient A Port-au-
Prince, avec un miller de prisonniers, c'est-a-dire la
presque totality de cette demi-brigade. Les prisonniers
furent conduits immddiatement A bord des vaisseaux.
Le g6enral Pamphile se mit en measure de resister a
Dessalines. II reunit la garnison et la harangua chau-
dement. En apprenant le peril qui menagait la ville,
I'amiral Latouche-Trdville etait descendu A terre avec






-7-


son organisation ktait: complete et pouvait fire envie
anx*provinces de la mWre-patrie.
Au point devue de la fertility et des productions, ta
vieille France pouvait se montrerjalouse de la nouvelle.
La nature avait richement dot6 "notre possession amn-
ricaine. La vegetation est luxuriante aux Antilles et la
flore en est rHput~e pour dtre l'une des plus belles que
I'on connaisse. Les Europdens y ont transport la canne
A sucre, le caffier, le cacaoyer, I'indigotier et'te
cotonnier. Aussi. a Saint-Domingue, partout la vuese
portait sur de belles plantations qui respiraient. la ri-
chesse et la prosperitO. Le sol se prate merveilleo-
sement A la culture; il est arros6 par un grand nornbre
decours d'eau don't le principal, l'Artibonite, a quatre-
vingt-dix lieues de parcours. Les rivibres ne sont pas
navigables, A cause de leurs rapides et de leurs cas-
cades ; mais l'on s'en servait avec intelligence pour pra-
tiquer des irrigations et remedier aux inconv6nients de
la trop grande sdcheresse. Nous leur avions donn6 les
nons les plus poetiques, tels que larivi6re des
Orangers, celle des Bananiers, la riviere des Rochesi
la riviere des Pleurs; il en 6tait de meme des mom-
tagnes qui, par leurs designations, indiquaient le pitto-
resque du paysage ou rappelaient la France. C'est ainsi
qu'un canton montagneux s'appelait la petite Gas-
cogne, et un autre la Nouvelle-Saintonge, tant il est vrai
que le Francais aime toujours a 6voquer le souvenir de
la patrie absente.
Dans de semblables conditions, la colonisation s'6tait
rapidement d6velopp6e. En 1788, la population
comptait 42,000 blancs, 37 a 38,000 affranehis, la






- 79 -


La tranquillity paraissait revenir dans l'Ouest et la
paix kire dtablie entire les blancs et les honunes de
couleur. Dans cette province, les blanks avaient reconnu
qu'ils devaient en parties renoncer A leurs prdtentions,
et plusieurs d'entre eux, effrayds du mouven!ent sapa-
ratiste qui tendait A s'accentuer, pensaient qu'il etait
sage de se rapprocher des mulAtres, connus pour Otre
partisans de la m6tropole. Les homes de couleur
reclamaient avant tout les droits politiques; du mo-
ment qu'on accueillait leur demand, ils ne voulaient
plus continue la guerre et encore moins bouleverser
la colonie. Un intirkt commun, 1'esclavage, r6unissait
les blanes et les mulAtres; ces derniers, en quality de
proprietaires de negres et de plantations, en dcsiraient
le maintien aussi bien que les blancs. L'abandon qu'ils
firent de leurs auxiliaires noirs, apres le concordat du
M3 octobre, ne prouve que trop leurs sentiments A cet
esard. Du rest, une raison majeure avait decide les
blancs et les hommes de couleur A s'unir. Dans I'Ouest,
les deux parties avaient 6t0 effrayes par les nouvelles
du Nord. Les eselaves s'6taient soulevIs en masse et
I'insurrection etait gkndrale. Cette province etait en leu.
L'insurrection des esclaves n'Wtait pas un fait dO au
hasird ou a un 6venement fortuit. Etant donn6es les
cironstances, elle etait fatale et, depuis longtemps, on
aurmit dO la pressentir. A diffdrentes epoques, en 1679,
eo 1691, en 1718. l'on avait eu A reprimer des revoltcs
de u~gres. Aux limits des parties fran.aise et espu-
pCole, la montage de ilaboruccio etait devenue le
refuge de nonbreux marrons, qui avaient fini par y
former une veritable peuplade. Apres de vaines tenta-






- 235 -


Saint-Domingue 4tait avant tout un pays essentielle-
ment agricole. La culture venant A. cesser, il s'en suivait
une ruine complete. Nombre de negres s'en allaient
vivre dans les bois, et les plantations 6taient en parties
abandonnees. Sit6t la guerre du Sud terminde, Tous-
saint, qui voyait le danger, porta remade a la situation.
Le 12 octobre 1800, il publiait un reglement relatif A
la culture, et 6tant donn6es les circonstances, il fait le
plus grand honneur A son auteur. L'esclavage avait Wt6
aboli; mais tous les noirs, employes jadis A la culture,
avaient Wt6 ramenes sur les plantations, et obliges de
travailler cinq ans sur les terres de leurs anciens
mattres, avec droit au quart du produit brut. IIs ne
pouvaient s'absenter sans une autorisation sp6ciale. Le
vagabondage etait durement r6primE. Dans chaque
paroisse, une compagnie de gendarmerie, compose de
cinquante-cinq homes, ne cessait de battre les bois et
les mornes, de traquer les negres fugitifs, et de les rame-
ner sur les habitations. Des peines s6veres frappaient
ceux qui les cachaient ou leur procuraient les moyens
de mener une existence errante. Tout individu, domici-
lie dans les villes ou dans les bourgs, qui ne justifiait


elle n'en cotatait que la moitie. Le soldat ne recovait que de loin
en loin de 16g6ros gratifications, etc'6tait avec sa sold, s'1levant
a 55 centimes par jour, qu'il devait pourvoir a sa subsistence
et a son entretien. L'officicr subalterne n'avait par jour que
4 franc 10 centimes. Le deficit n'6tait qu'apparent, et les resources
de Saint-Domingue 6taient plus quo suffisantes pour subvenir
aux besoins publics. Toussaint le savait mieux que pcrsonne;
mais son but 6tait de donner le change A l'opinion publique,
afin d'arriver a la creation de nouveaux imp6ts, sous le pre-
texte de retablir I'-quilibre entire les recetles et les depenbes.





- 225 -


gnole etait d'un advantage extreme pour notre ancienne
colonie. Saint-Domingue pouvait, en d6veloppant ses
richesses, arriver A une prosperitO incroyable. Aussi,
pour bien se rendre compete de l'importance de l'acte
que Toussaint venait d'accomplir, nous croyons devoir
donner une description de la parties espagnole, au
moment ou elle devint possession francaise.
Saint-Domingue avait Wtd la premiere terre occupee
en Amerique par les Espagnols; mais ces derniers n'y
avaient attache qu'une mediocre importance, pour
porter leur activity au Mexique et au Perou. Aussi la
parties orientale de 1'ile dtait loin de presenter une pros-
pdrit6 analogue A celle de la parties francaise, quoique
son territoire fAt double en superficie et son sol plus
fertile. Sa population dtait de 125,000 habitants don't
50,000 blancs, 60,000 mulAtres ou noirs libres, et
15,000 esclaves, pour la plupart negres. Les prejug6s
de couleur y 4taient pour ainsi dire inconnus. Les
cr6oles espagnols avaient des habitudes fort simples;
ils ne connaissaient pas le luxe, et le confort dans leurs
habitations faisait souvent d6faut. Ils vivaient dans un
isolement A peu pres complete, ayant peu de rapports
les uns avec les autres, et fort peu de besoins. A cette
6poque, la parties orientale de Saint-Domingue 6tait une
terre ddlaissee.
Le regime auquel Btait soumise cette colonie empechait
son developpement. N'ayant presque aucune relation
avec la m6tropole, elle 6tait devenue la chose de la
compagnie de la Catalogne, qui y possedait le mono-
pole du commerce. Quelques ann6es avant la R6volu-
tion, cette compagnie avait vu son privilege transf4r6
15






- 298 -


enfants et vieillards. Dessalines avait Wt6 l'auteur de
cette h6catombe, don't la place du bourg, reduit en
cendres, 6tait encore couverte. Nos soldats, qui avaient
combattu dans toutes les parties du monde, et assisted &
tant de scenes de carnage, furent saisis d'une horreur
profonde et d'une colere d'humanit6, qui devint fatale
aux noirs qu'ils pouvaient saisir. Ils les poursuivaient
a outrance, ne faisant de quarter A aucun de ceux
qu'ils rencontraient. La. division Boudet se remit en
route : dans ses rangs se trouvait une demi-brigade
colonial, compose de mulAtres et de noirs, et don't le
commandement avait Wte donn6e Petion. Le 11, elle
arrivait, aux premieres lueurs du jour, a une portee
de canon de la Crete-A-Pierrot, et tombait A l'improviste
sur un gros de negres qu'elle mettait en dAroute.
Renouvelant la faute de Debelle, le g6enral Boudet
crut pouvoir entrer dans le fort A la suite des fuyards.
II fut recu par un feu des plus vifs, et oblige de reculer
avec une perte de plus de sept cents hommes, tant
tuds que blesses. Notre Achec enhardit les noirs qui, A
chaque instant, venaient tirailler avec nos posters
isoles, attaquer et enlever nos convois, lorsqu'ils
n'avaient pas une escorted assez nombreuse. La guerre
menaCait de s'gterniser.
Sur ces entrefaites arriverent les divisions Hardy et
Rochambeau. Le g6enral Hardy avait explore les
mornes du Chaos, dans leur versant du Nord, repouss6,
en lui faisant perdre une centaine d'hommes, Dessa-
lines au delA du morne Nolo et coup ses communica-
tions avec la CrAte-A Pierrot. De son c6t0, le g6enral
Rochambeau avait franchi la chalne entire du Chaos,






- 123 -


mention. C'6tait un expedient sur lequel il ne fallait pas
trop computer, eu 6gard A la situation de la colonie.
Sonthonax savait bien qu'avec les forces don't il dis-
posait tant sur terre que sur mer, Port-au-Prince ne
pouvait resister longtemps. Ndanmoins, il se conduisit
comme s'il avait eu A combattre une insurrection gen6-
rale ; il r6unit plusieurs centaines de mulAtres et
ordonna d'armer des esclaves. Son activity 6tait prodi-
gieuse et contrastait singuliirement avec l'inertie qu'il
n'avait pas cess6 de montrer dans le Nord contre les
n6gres. Les prdparatifs contre Port-au-Prince furent
bient6t terminus, et le 5 avril 1793, les commissaires
arrivaient devant cette ville. L'escadre, compose d'un
vaisseau, de deux frigates et d'une gabarre, vint s'em-
bosser devant la place, et ferma la rade. Du c6te de la
terre, le g6enral de Lasalle occupait les positions de
Drouillard et du morne Pelet, et Beauvais, A la tate
d'un corps de gens de couleur, celle de Bizoton. Le
siege ne pouvait pas Wtre de longue duree.
Des pourparlers eurent lieu entire les commissaires
et la municipality sans aucun resultat. La municipality
consentait bien a recevoir les commissaires, le g6enral
de Lasalle. son 6tat-major et les troupes de ligne; mais
elle refusait I'entr6e de la ville A la multitude de negres
et de mulAtres qui accompagnaient le corps exp6di-
tionnaire, et avaient jure I'extermination des blanks de
Port-au-Prince. Sonthonax ne voulut 6couter aucune
proposition et ordonna l'attaque. Le 12 avril, A neuf
heures du matin, le vaisseau et les deux frigates ou-
vrirent le feu ; les forts de la ville riposterent, et la
canonnade dura jusqu'au soir. L'escadre avait lanc6






- 42 -


-de septembre 1789, le nouveau gouverneur g6ndral,
an chef d'escadre, le comte de Peynier, arrivait A Port-
-au Prince. Ce fonctionnaire n'avait rien de ce qu'il
faflait pour maltriser la situation. Homme A esprit
ktroit, imbu des iddes du pouvoir absolu, il se figurait
-qu'une province pouvait Otre administree comme un
regiment, et qu'avec la force on pouvait vaincre tous
les obstacles. 11 n'allait pas tarder A Otre dktrompe.
La situation ne faisait qu'empirer; I'effervescence
ltait A son comble. La nouvelle de la nuit du 4 aoAt
donna lieu A de nombreuses manifestations. Un Te Deum
fut chants dans la plupart des paroisses et i cette occa-
-sion, la petite ville de Saint-Marc fut livrde A l'anarchie
la plus complete. Dans la journee du 12 octobre, un
colon nomm6 Boulin avait Wte maltrait6, pour avoir
paru en public, sans porter la cocarde tricolore, et tous
les blancs, prisonniers pour dettes, mis en liberty. Dans
la soiree, des gens sans aveu pillrent plusieurs mai-
sons et mirent le feu A l'une d'elles. L'on s'empara de
res brigands, et une commission extraordinaire les con-
ilamna A la prison on au bannissement. Le procureur
gindral de la colonie qui rdsidait A Port-au-Prince, La-
mardelle, revendiqua I'affaire, fit conduire les prison-
niers dans la capital et commencer une instruction. A
cette nouvelle, les blanks de Saint-Marc menacerent de
descendre en armes A Port-au-Prince, si le jugement de
,la commission qu'ils avaient nomm6e n'6tait pas exe-
cutt. Le procureur general ceda; e'6tait un encourage-
.doon6 a I'insurrection.
Partout le m4pris du gouverneur s'accentuait de plus
-en plus. La ville du Cap, qui dirigeait le movement,






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Le gouverneur general avait W6t avise qu'une escadre
etait parties de France pour Saint-Domingue avec des
troupes destinies a renforcer les garnisons de I'lle. Mais
informs qu'A Port-au-Prince, l'on se proposait d'appe-
ler les marines et les soldats a la r6volte, il envoya une
corvette porter A 1'escadre l'ordre de se rendre au m6le
Saint-Nicolas. L'escadre, n'ayant pas rencontrd cette
corvette, parut inopincment dans la rade de Port-au-
Prince, dans le courant de mars. Elle etait sous les
ordres du commandant de Villages, et comprenait deux
vaisseaux, deux frigates etun transport. Deuxbataillons,
appartenant aux regiments d'Artois et de Normandie,
6taient A son bord. DWs que les bAtiments eurentjet6
I'ancre, les partisans de 1'assembl6e de Saint-Marc se
mirent en rapport avec les 6quipages, et parvinrent a
les rendre d6fiants vis-a-vis de leurs chefs, qu'ils leur
representaient comme des agents de la contre-r6volu-
.tion. Grace aux chaloupes qui entouraient les navires,
plus de cinq cents hommes avaient isol6ment gagn6 la
ville oh ils avaient Wt6 requs comme des liberateurs. De
Blanchelande engagea, mais inutilement, 1'escadre a se
rendre au m61e Saint-Nicolas. Voyant qu'il n'6tait pas
dcoute, il c6da et permit de mouiller a Port-au-Prince.
Les troupes d6barquerent; les cafes et les cabarets leur
furent ouverts. Les soldats 6taient accueillis dans toutes
les maisons et partout le vin leur 6tait prodigue. Le
gouverneur g4ndral consentit meme A recevoir une
d6putation de matelots, et, le soir, il y eut de brillantes
illuminations. La population et I'armbe fraternisaient
ensemble.
De Blanchelande sentait son impuissance. Le regi-





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rioritd. Ils tenaient des conciliabules, formaient des
comit6s et se bergaient de l'espoir d'etre admis dans.les
assemblies politiques des blanks. Quant aux esclaves,
personnel n'y songeait; blancs et mulAtres s'entendaient
.pour maintenir les negres dans la servitude. La cocarde
tricolore fut arborde avec ivresse, comme I'embleme de
I'dmancipation de la colonie. Les agents du gouverne-
ment 6taient obliges de la porter. Quant a la cocarde
blanche, elle 6tait consid6r~e comme repr6sentant le
regime colonial qui tombait. Partout eurent lieu des
rejouissances et des fetes. Toute la population libre, les
blancs comme les mulAtres, portait la cocarde trico-
lore. Les quelques rares partisans de l'ancien 6tat de
choses, qui ne voulaient pas se conformer A cet usage,
devenu en quelque sorte une loi, n'osaient se montrer
en public. L'un d'eux, nomm6 Goys, eut I'imprudence
de paraltre sur la promenade de la ville des Cayes, oi
il habitat, sans avoir de cocarde. Un rassemblement
se forma, et on lui demand des explications. Goys r6-
pondit par des propos injurieux A l'adresse de la Revo-
lution. On se jeta sur lui aux cris de : c Vive la colonies. >
I1 fut tud d'un coup de pistolet, et sa tWte promenge au
bout d'une pique, sans que les autorit6s voulussent ou
pussent s'y opposer. Aucune poursuite ne fut exercte
centre les assassins.
L'autorit6 de la m6tropole 6tait completement me-
connue. Les comit6s dominaient, et dans toutes les pa-
roisses des municipalities avaient Wt6 installees. Le
lieutenant g6enral de Blanchelande, qui avait provisoi-
rement remplac6 Duchilleau, voyait son impuissance
et assistant en spectateur aux 6vdnements. Au mois






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Au mois d'aodt 1791, les esclaves se soulevaient;
Jean-Francois et Biassou formerent leurs bandes. Tous-
saint attendit novembre pour s'enrOler dans celles de
ce dernier. Son instruction superieure A celle de la
plupart de ses compagnons, les quelques connaissances
qu'il avait des simple le signalerent, et Biassou lui con-
ferait le titre pompeux et bizarre de mtdecin des armies
du roi de France. Quand son chef passa avec Jean-Fran-
cois an service de I'Espagne, Toussaint les suivit et se
mit en rapport avec les officers europeens, Espagnols
on Francais 4migres, s'appliquant a apprendre d'eux
ce qu'ils pouvaient lui enseigner des choses de la
guerre. II eut bient6t sous ses ordres des companies
assez r4guliires; ce qui lui valut le titre de colonel
dans l'armee espagnole. Beaucoup de noirs se plagaient
d'eux-memes sous son commandement, et Toussaint
Rtait A la tWte d'une petite armee de quatre A cinq mille
hommes. Les paroisses de la Marmelade, de Plaisance,
du Gros-Morne, de Dondon, de I'Acul et de Limb6 recon-
naissaient son autorit6. Au commencement de 1794, il
jouait dejA un rble important, 6gal a celui de Biassou.
Jean-Francois semblait vouloir dtablir son omnipo-
tence sur tous les insurges. Pierrot et Biassou venaient
de mourir; Candi et d'autres chefs, celibres par leurs
cruautes, avaient Wth envoys par les Espagnols aux
mines du Mexique. Jean Francois etait parvenu A la
suprdmatie, et la cour de Madrid, en lui accordant les
titres de giniral et de grand d'Espagne, I'avait reconnu
comme principal chef. Toussaint se voyait, avec peine,
condamn6 i un r6le subalterne. Desireux de satisfaire
son ambition, il resolut de quitter les Espagnols et de se





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passe par le Mirebalais, et nettoy la rive droite de
l'Artibonite. L'investissement de la Crete-A-Pierrot ne
tarda pas A dtre complete; nos batteries dteignirent en
grande parties le feu de la place. Au lieu de resserrer le
blocus, I'on voulut encore tenter un coup de main.
Rochambeau, qui se flattait d'enlever la place, ne fut
pas plus heuretx que Debelle et Boudet, et perdit trois
cents hommes dans son attaque infructueuse. L'on
rdsolut de reduire l'ennemi par le feu de notre artil-
lerie. Du 22 au 24 mars, le fort fut arros6 de bombes.
Dans la nuit du 24, la garnison, commandde par le quar-
teron LamartiniBre, parvint A s'6chapper, en franchis-
sant nos lignes. La Crete-a-Pierrot 6tait A nous; nous
n'y trouvAmes que quelques canonniers blancs que les
noirs retenaient de force avec eux, des blesses, un
magasin de poudre, une grande quantity de fusils et
quinze pieces de canon de gros calibre. Notre conqudte
nous coAtait pros de deux mille hommes, sacrifice
inutilement par l'incapacit6 de nos generaux. Leclerc
en fut si affect qu'il engagea tous ses officers A garder
le silence a ce sujet, et lui-meme eut soin de dissimuler
dans ses rapports officials. Mais, malgre tout, la verit6
ne tarda pas a se savoir.
La prise de la Crete-A-Pierrot portait un coup terrible
A I'insurrection. Pendant que nous en poursuivions le
siege, le general Desfourneaux, vigoureusement second
par le general noir Maurepas, avait repousse une
attaque de Toussaint. En revenant au Cap, le g6enral
Hardy avait d6fait, en plusieurs rencontres, les bandes
commandoes par Christophe. Le g6enral Rochambeau
faisait une nouvelle battue dans le Chaos, et y delivrait
un miller de blancs. Le g6enral Pamphile de Lacroix






- 204 -


il se rendit A l'dglise, tenant un cierge dans chacune de
ses mains, s'agenouilla devant la porte, et pria avec
une ferveur don't I'apparence ne laissait rien a d6sirer.
Ses partisans le regardaient comme un ap6tre, un ktre
predestine. De Port-au-Prince, Toussaint gagna Leogane
oh Dessalines l'avait prec6de avec plusieurs milliers
d'hommes. Quelques jours aprs,. Moyses le rejoignait
avec de nouvelles troupes. Un autre de ses lieutenants,
Christophe, restait dans le Nord pour y surveiller les
Rigaudistes, et reprimer les 6meutes qui devaient ndces-
sairement se produire.
Le premier succes de Rigaud avait enhardi, dans le
Nord, les hommes de couleur. Sous l'impulsion d'un
inulAtre de la Guadeloupe, Bellegarde, et d'un noir de
Saint-Christophe, Golart, ancien libre, le m6le Saint-
Nicolas s'6tait soulev6, et les paroisses de Jean-Rabel
et de Bombardopolis avaient suivi son example. Au
Gros-Morne, aux Gonalves, A Saint-Marc, A la Croix-
des-Bouquets, au Haut-du-Cap, des rassemblements
s'6taient forms, et ce ne fut qu'apres un combat de
quelques heures, que le colonel Maurepas put maintenir
Port-de-Paix dans I'obhissance. Toussaint ne se fit
aucune illusion sur la gravity de la situation. Le
29 juillet, il 6crivait A Christophe de ne pas mollir contre
les hommes de couleur, de n'avoir aucun management pour
eux, et d'avoir recours aux horreurs. En meme temps, ii
quittait Leogane et se rendait sur les bords de l'Artibo-
nite, avec une parties des troupes de Moyses, pour y
organiser une veritable guerre d'extermination.
Dans le Nord, I'insurrection manquait d'unitO, et, de
plus, elle ne recut du Sud que des secours insignifiants.






- 116 -


grades vacants. Toutes ces measures avient exasperi la
population et un conflict 6tait inevitable.
Le 2 decembre 1792, les troupes s'6taient rassemblees
au Champ-de-Mars, sur I'ordre de Sonthonax qui avait
eu soin de separer les regiments de line des bataillons
composes des hommes de couleur; le commissaire civil
donna l'ordre A ces derniers de charger leurs armes, en
presence des troupes r6glkes qui n'avaient pas de car-
touches. Les blancs de la ville ne pouvaient plus douter
que leur massacre fut chose dkcid6e. Renforces d'un
certain nombre de matelots qui etaient d6barquds, ils
s'armerent et se reunirent au regiment du Cap pour
attaquer les sang-meles. Une fusillade s'engagea, et il
y cut une trentaine de tubs et de blesses. Ce fut en vain
-que la municipality essaya d'arrAter la lutte en se met-
tant au milieu des combatants. Le chevalier d'Assas,
r&eemment nomm6 colonel du regiment du Cap, fut
frappe mortellement, en s'efforcant de mettre fin au
combat. A la fin de la journee, les mulatres se retirbrent
au Hlaut-du-Cap d'oA ils mena.aient la ville. Ils consen-
tirent toutefois A y rentrer, et toutes les autorites s'en
allerent A leur rencontre. L'affaire du 2 decembre four-
nit A Sonthonax l'occasion de se dBbarrasser de toutes
les personnel qui lui portaient ombrage et s'etaient
signalees comme les adversaires de son pouvoir tyran-
niquc. C'cst ainsi que Larchevesque-Thibaud etDaugy,
les chefs du parti colonial, etaient embarques pour la.
France. Les hommes de couleur furent autorisis A for-
mer de nouvelles companies de garde national. Son-
thonax avait la dictature, et il est triste de dire qu'il






- 327 -


condamn6, A I'unanimitd, ainsi que sa femme A Atre
fusill. Le jugement fut mis a execution par des troupes
coloniales, et il est triste de constater qu'elles sem-
blirent remplir avec une joie feroce leur p6nible
corv6e.
Malgri tout, I'insurrection se g6ndralisait, et A chaque
instant, 1'on apprenait que des movements cclataient.
Les ateliers de I'lle de la Tortue s'6taient soulev6s; les
cultivateurs des Moustiques remuaient; la ville de Port-
de-Paix avait Wt6 incendide, et son magasin de poudre
etait tomb6 au pouvoir des insurg6s. Sans-Souci ne
cessait de harceler nos postes, et l'on est dit que ses
bandes se multipliaient. Deux attaques que nous avions
simultanement dirigees contre lui avaient echou6, avec
des pertes sensibles pour nous. L'on avait cru pouvoir
se servir avec advantage de l'inimiti6 de Christophe
contre ce chef de brigands. Contrairement A toute attente,
Christophe 6tait en quelque sorte paralys6, et ses h6si-
tations pouvaient faire douter de sa fidHlite. L'insur-
rection ne cessait de grandir, et au mois de septembre,
elle etait mattresse de la plus grande parties du d6par-
tement du Nord. II ne nous restait plus que les villes, et
il fallait s'attendre A y 6tre assiegds. Les forces don't
nous disposions 6taient insuffisantes. Malgr6 les ren-
forts requs en aobt et en septembre, les troupes euro-
pdennes ne comptaient guere plus de 18,000 hommes,
don't 9,000 dans le Nord, 6,000 dans 1'Ouest, 1,500 dans
le Sud, 1,500 dans la parties espagnole. De ces effectifs,
il fallait d6falquer les malades, don't le nombre 6tait
considerable. Si dans le Sud et dans I'Est, la situation
sanitaire ne laissait ricn A ddsirer, il n'en etait pas de






- 58 -


L'assemble colonial confirm immddiatement ses
sentiments par ses actes. Dans l'une de ses premieres
s6ances, elle apprenait I'arrivie d'un detachement de 300
soldats, destines A renforcer les garnisons de I'tle. Elle
prit la resolution de ne pas les recevoir, et de les ren-
voyer en Europe, sur le premier bAtiment qui serait
ca partance. Pen de jours apres, s'adressant au gou-
verneur gEneral qui rappelait que la colonie 6tait
parties intcgrante de I'empire francais, le president,
lacon de la Chevalerie, repondait que les colons dtaient
aussi bons FraWnais que lewrs frires d'Europe, et qu'd leur
e.remple, ils rentraient dans I'exercice de leurs droits ets'oc-
rteiaitent d'eleer les bases d'une bonne constitution. Le
iteret du 8 mars 1790 rendu par I'Assemblee Consti-
tuante avait accord une certain autonomie aux
colonies. Des assemblies locales 6taient institutes;
mais I'Assemble Constituante se reservait les attri -
butions legislatives. L'assemblIe colonial, qui disap-
prouvait ce ddcret, ne s'6tait decide A I'enregistrer
que le 10 juin. En m~me temps, elle ddcidait que les
lettres et paquets adress6es au gouverneur g4ndral et aux
administrateurs de la colonie, seraient dordnavant ou-
verts par le president en presence de I'assembl6e.
Dans la seance du 27 avril, I'assembl6e instituait des
comit6s de rapports avec la metropole, de constitution,
de 16gislation, de commerce, de finances, d'agriculture
et de la force armbe. Le gouverneur gdndral n'avait
plus ainsi le droit de correspondre avec la France; il
n'avait meme plus le commandement des troupes.
Le comitd de constitution ne perdit pas de temps, et
le 22 mai il presentait A I'assemblee un project de cons-






- 254 -


Christophe, qui lui fit part de ses craintes. II etait
evident que Toussaint et ses lieutenants commengaient
& se trouble et a consid6rer I'avenir avec appre-
hension.
Malgr6 ses inqui6tudes, Toussaint conservait un
came apparent et d6ployait la plus grande activity.
Sur sa proposition, I'assemblee central vota dif lrentes
lois sur I'organisation departementale (loi du 13 juil-
let 1801) ; sur l'organisation municipal (loi du
28juillet 1801) ; sur l'organisation judiciaire (loi du
23 juillet 1801); surl'organisation ecclIsiastique (loi du
15 juillet 1801); et sur l'organisation financire (loi du
3 aout 1801). Toutes ces lois ne donnerent lieu &
aucune discussion ; elles 6taient dues en grande parties &
Borgella.
L'lle de Saint-Domingue etait divis6e en six ddpar-
tements, au lieu de cinq qui existaient dej&. La parties
franpaise format quatre departements, le Nord, I'Ouest,
le Sud et un nouveau department auquel on donna le
nom de Louverture, en l'honneur du gouverneur. II est
devenu depuis, celui de I'Artibonite. Le Nord comptait
six arrondissements et vint-quatre paroisses, I'Ouest six
arrondissements et quatorze paroisses, le Sud cinq
arrondissements et quatorze paroisses, Louverture
quatre arrondissements et quinze paroisses. La parties
espagnole complait, comme par le passe, deux depar-
tements; mais leurs denominations avaient WtB changees.
Celui de Samana s'appelait le Cibao, du nom du massif
de montagnes, qui se trouvait sur son territoire.
L'Engailo, qui avait emprunt6 son appellation a la petite






- 99_-


fut r6tablie et compose des adversaires les plus achar-
nis de la m6tropole. Le maire. tait un vieillard sans
volont6, nomm6 Chevalier, dispose A tout accepter. Le
veritable chef de la municipality dtait le procureur de
la commune, Larchevesque-Thibaud, connu pour l'u
des partisans les plus fougueux de l'ind6pendance de
Saint-Domingue, et I'un des orateurs les plus ecouteW
des reunions populaires. C'etait un veritable tribune, et
sous son impulsion, la municipality prit les measures les
plus violentes. Un imprimeur, coupable d'avoir public
la proclamation du roi accordant 1'amnistie aux negres,
eut ses presses brisdes. C'est ainsi que le parti colonial
espirait tout faire plier sous son autorit6, et detruire
les derniers vestiges du pouvoir de la metropole.
Les commissaires semblaient avoir pris a tAche do
s'effacer. Le 19 fevrier 1792, I'assembl6e colonial avait
nommd une commission charge de determiner leurs
pouvoirs et, le 10 mars, elle prenait un arrdtd en vertu
duquel elle seule avait le droit de faire ex6cuter, avec
I'approbation du gouverneur g6ndral, les decrets de
I'Assemblee Nationale. Ddsormais les commissaires
n'avaient aucun r6le A jouer. L'autorit6 du gouverneur
general n'etait pas seulement m6connue; sa personnel
tlait encore en but A des attaques continuelles. De
Blanchelande avait voulu passer une revue de la garde
national et des troupes de line. Le commandant de
la garden national refusa, sous le pr6texte qu'il ne
connaissait que les ordres donn6s par la municipality.
Cet acte d'indiscipline trouva un defenseur dans
Larchevesque-Thibaud, qui prononga A l'assemble
colonial un rq.luisitaire des plus violent centre






- 207 -


devaient expier plus tard. Au lieu de se manager
I'appui des blanks et de les rattacher A leur cause, ils
les avaient forces, par leur animosity, A se turner du
c6t6 de Toussaint. Rigaud 6tait rest dans l'inaction, et
s'6tait born A envoyer des bandes guerroyer aux envi-
rons de Port-au Prince. Plusieurs rencontres avaient eu
lieu entire les deux parties, et quoiqu'elles eussent 6t(
assez meurtrieres, elles n'avaient pas eu d'autre resultat
que de ruiner la plaine du Cul-de-Sac. Le g6n6ral Beau-
vais, qui commandait A Jacmel, aurait voulu garder la
neutrality. Mais il n'avait pas tard6 i voir les abords
de sa ville occup6s par les troupes de Toussaint.
Effray6, il avait pris la fuite et s'6tait embarqu6 pour
la France'. En some, Rigaud s'6tait montr6 inca-
pable, tout au moins au-dessous de son r6le. En ne
sachant pas dtendre leur insurrection, les mulAtres
avaient pour ainsi dire pr6par6 leur d4faite. Tout ce
qu'ils pouvaient faire, c'6tait de prolonger la r6sis-
tance.
Pour p6n6trer dans le Sud, il fallait Otre maltre de
Jacmel qui, par sa situation, command l'entree de cette
province. Au commencement de novembre 1799, Dessa-
lines se mettait en march avec ses bandes, balayait les
approaches de la ville et le 22, le siege commengait. Les
habitants s'y 6taient pr6par6s, sous la direction de Pd-
tion, qui avait quitt6 les rangs de l'arm6e de Toussaint,
pour venir prendre le commandement de la place. Des
fortifications avaient W6t dlev6es et la garnison comptait
quatre mille cinq cents hommes. Les premiers jours se


' Beauvais p6rit dans un naufrage.






- 358 -


avait remis au chef de la mission dix croix de Saint-
Louis, douze de la Legion d'honneur et un miller de
Lys pour Atre distribu&s aux generaux et aux princi-
paux fonctionnaires haYtiens. L'on pensait pouvoir
ainsi se creer un parti dans 'le, au moyen de ces dis-
tinctions.
Le 4 octobre 1816, les commissaires d6barquaient A
Port-au Prince, et tout d'abord, ils commencerent par
s'alidner PWtion, en lui refusant, dans une lettre qu'ils
lui adressaient, le titre de president, pour lui donner
simplement la quality de general. L'ordonnance royale,
en vertu de laquelle ils remplissaient leur mission, et
don't ils donnerent copie aux autoritds de la rdpublique
d'HaTti, n'dtait pas pr6cis6ment faite pour concilier les
sympathies. Nous en reproduisons le texte. a La colo-
nie de Saint-Djmingue a particulierement fix6 notre
attention. Nous avons pensa qu'il dtait utile d'y envoyer
des commissaires, pour calmer les inquietudes que les
habitants de cette lie peuvent avoir sur leur situation,
faire cesser leur incertitude, determiner leur avenir et
les changements que les 6venements peuvent avoir
rendus necessaires, et particulierement ceux qui tendent
a ambliorer le sort de leurs sujets. Nos commissaires
s'entendront avec les administrateurs actuels, sur tout
ce qui tient A la legislation de la colonies, au regime
interieur et d'ordre public, aux fonctionnaires civils et
militaires, A l'etat des personnel et au rdtablissement
des relations commercials avec la m6tropole. Ils nous
designeront ceux de nos sujets, qui se sont rendus dignes
de notre bienveillance, et qui auront merite des recom-
penses pour leur attachment et leur fidelity A notre






- 362 -


La bonne chance de Boyer continue. Par le traits du
30 mars 1814, nous avions retrocWdd A 1'Espagne,. la
parties de Saint-Domingue qu'elle nous avait prec6dem-
ment abandonnde en 1795, par le trait de BAle, et que
nous avions 6vacuBe en 1809. L'Espagne ne poss6da
pas longtemps son ancienne colonies, qui suivit 1'exemple
du Mexique, de la Colombie, du PBrou, et s'6mancipa
en 1821. Elle n'avait pas encore eu le temps de s'orga-
niser, que Boyer pdnetrait sur son territoire, et se
presentait devant Santo-Domingo, sans trouver de
resistance. L'ancienne parties espagnole reconnut son
autorit6. DBsormais, I'lle tout entire etait reunie en
un seul 6tat, la republique d'Halti.
En France, la question de Saint-Domingue existait
toujours. En 1822, le gouvernement de la Restauration
avait envoy un nouvel agent offrir aux HaTtiens la
reconnaissance de leur ind6pendance, A condition que
la metropole conserverait un certain droit de suzerai-
net6, et qu'une indemnity pdcuniaire serait payee aux
anciens colons, pour les d6dommager de la perte de
leurs propri6t6s. Cette demarche, conduite d'une fagon
maladroite, fut sans r6sultats. Boyer d6clara qu'il etait
rdsolu a repousser I'ombre mmme d'une suzerainet6, et se
borna A offrir une indemnity. II envoya meme en 1824,
deux commissaires A Paris, en les chargeant de traiter
sur cette base. Les ndgociations ne purent aboutir. Ce-
pendant le temps s'ecoulait. Les colons insistaient plus
que jamais pres du gouvernement; la press et la tri-
bune retentissaient de leurs reclamations. Nos arma-
teurs, de leur c6td, se plaignaient des entraves que la
defiance des nouveaux mattres de Saint-Domingue im-






-8-


plupart mulAtres, et pros de 500,000 esclaves '. Le
nombre des plantations 6tait d'environ 8,000, don't 790
sucreries, 3150 indigoteries, 789 cotonnieres, 2,119
caffiBres et 50 cacaoyeres. L'industrie Btait repr6sentle
par 182 guilderies ou distilleries de tafia, 26 tuileries,
29 poteries, 6 tanneries et 390 fours a chaux. Le mou-
vement commercial s'6levait a 400 millions de livres
don't 220 pour 1'exportation et 180 pour I'importation.
La valeur de la proprigt6 fonciere depassait 1,600 mil-
lions. Ces chiffres indiquent A eux seuls l'dtat florissant
de Saint-Domingue, et aujourd'hui, I'Algerie, malgrA
les progres accomplish depuis quelques anndes, a encore
beaucoup a faire avant d'avoir atteint un semblable
degr6 de prosperity. Au xviue si8cle, aller a Saint-
Domingue, y cultiver une plantation et chercher A y
faire fortune. paraissait chose toute naturelle. Grace a
ce courant d'dmigration, la population colonial s'6tait
recrut6e parmi les families les plus honorables de
France, en majority originaires de la Bretagne, de
I'Anjou, de la Gascogne et de la Saintonge. Il s'6tait
ainsi form une petite socidt6 qui etait mure et ne de-
mandait qu'&jouer un r6le.
La population blanche constituait la race dominant.
Avec le progres des richesses, le temps avait consacre
chez elle des distinctions de rang et de classes; I'on dis-
tinguait parmi les blancs, les fonctionnaires, les plan-
teurs, les commerVants et les petits blancs. Les fonction-
naires, pour la plupart n6s en France, ne faisaient qu'un

t Le recensement de 1788, portait 466,000 esclaves; mais il 6tait
au-dessous de la r6alite. Les planteurs ne d6claraient jamais le
nombre exact de leurs esclaves afin de frauder le fisc.






- 307 -


aider le general Richepanse a sounnettre les insurgsde
la Gnadeloupe. Rochambeau fut nonmw r sa place dan
l'Ouest; ii tait impossible de fire us c haix plus d6sa-
grdable aux hommes de couler, etparconsequentplas
impolitique. La sant6 des troupes aurait d6 preoccuper
le general en chef; cependant ii n'en dtait rien, et
c'6tait en vain que le general Pamphile de Lacroix pro-
posait d'6tablir un sanitarium pour nos malades et nos
convalescents sur les plateaux des chatnes des Matheux,
qui avaient un climate semblable A celui des campagnes
de France, et les rappelaient par leur aspect.
Si le general Leclerc n'avait pas les qualit6s neces-
saires pour administer une colonies, ii monirait une
grande activity. Voulant alimenter les magasins desti-
nes aux besoins de son armde, il s'dtait adressd aux
gouvernements strangers des colonies voisines. Les
Espagnols s'6taient empresses de nous fournir des se-
cours. Quant aux Anglais et aux Americains, ils nous les
avaient refuses, et t6moignaient ainsi leur mecontente-
ment de voir Saint-Domingue rentrer sous notre domi-
nation. L'ordre se r6tablissait dans la colonies. La ville
du Cap se relevait de ses ruines; les cultivateurs 6taient,
pour la plupart, rentres sur leurs plantations, et le com-
merce reprenait. Le general Leclerc avait continue d'ad-
mettre les pavilions Btrangers pour favoriser l'introduc-
tion des vivres. II leur avait assign les ports du Cap,
de Port-au-Prince, des Cayes et de Santo-Domingo,
avec defense de toucher ailleurs, afin d'empdcher l'in-
troduction des armes le long des c6tes. Les relations
avec la m6tropole redevenaient actives, et il etait arrive





- 49 -


verneur g6ndral. Ce ne fut qu'au commencement
de 1790, que les ddputes des paroisses de l'Ouest se
r4unirent A Port-au-Prince. Ils se bornerent A se cons-
tituer en simple assemble electorale, A reorganiscr le
comity provincial, a lui confier administration de la
province et A exiger le serment civique tant du gouver-
neur gendral que des troupes. Apres quoi, ils se s4pa-
rerent en pregnant quelques arretds de peu d'importance.
II 6tait bien evident que dans l'Ouest, l'esprit public
differait sensiblement de celui du Nord. Cette divergence
s'expliquait facilement, lorsqu'on connaissait la rivalit6
qui existait entire les deux villes de Port-au-Prince et
du Cap. Dans I'Ouest, 1'on etait jaloux de la province
du Nord, et de ses pretentions A la suprematie. De plus,
'on craignait de voir le siege du gouvernement trans-
[fer de Port-au-Prince au Cap, comme il en etait ques-
tion. Toutes ces raisons exergaient une influence
serieuse, si bien que les colons de l'Ouest, tout en d6si-
rant la suppression de I'ancien regime, n'6taient pas
disposes A entrer en lutte ouverte avec la metropole.
Les idWes d'autonomic y 6taient, pour le moment, moins
accentuees que dans le rest de l'ile.
11 n'en 6tait pas de meme dans le Sud. Cette province,
moins 6tendue et moins people' que les deux autres,
teait, en mdme temps, celle o6 la culture etait le moins
avancee. 11 fallait attribuer cette inf6riorit6 A I'espkce
d'abandon oI le Sud avait Wt6 laiss6. Cette parties de
I'lle avait Wte colonisde apres le Nord et I'Ouest. On

I Dans le Sud, on comptait 11,000 blancs, 10,000 hommes de
couleur libres et 130,000 esclaves.






- 185 -


opposer I'un A l'autre. C'est ce qu'aurait compris tout
gouvernement, ayant quelquc sagacity. Malheureuse-
ment le Directoire ignorait complement les affaires
de Saint-Domingue, et Hidouville y etait tout aussi
stranger.
Dans les derniers jours de mai 1798, Toussaint se
rendit au Cap. Son entrevue avec Hedouville eut toutes
les apparences de la franchise. Mais le vieux negre,
toujours aussi dissimuld que par le passe, refusal
d'ex6cuter les ordres du Directoire et d'arreter Rigaud,
en allguant les services qu'il avait rendus contre I'An-
gleterre. Le veritable motif etait qu'il avait encore
besoin de lui. 11 connaissait Rigaud, son c6tW faible, et
craignait qu'en le perdant, les mulAtres trouvassent un
autre chef, plus capable de lui resister. a J'ai besoin de
M. Rigaud P, disait-il A ses officers. K II est violent; il
me convient pour faire la guerre, et cetle guerre m'est ndces-
saire. M. Rigaud ne sait faire que des insurrections moi,
je sais mettre le people en movement, et je ne gfmis pas
comme lui de sa fureur. D Ce language machiav6lique en
dit plus que toutes les raisons que nous pourrions
donner pour prouver la fourberie de Toussaint.
Sur l'invitation du general Hedouville, Rigaud s'6tait
rendu au Cap, et ii s'y rencontra avec Toussaint. II
avait Wtb profond6ment irrit6 de la nomination de son
rival au grade de general de division. Son adversion
pour Toussaint grandissait de jour en jour, et il Btait
tout dispose a soutenir le repr6sentant du gouvernement
franCais. HBdouville le recut avec plaisir, et bientut
I'accord entire eux fut complete A la grande colbre de
Toussaint, qui redoutait avant toutl'alliance des blancs






- 38 -


aux pr6tentions de la reunion Massiac, il emp4cherait
les deputes de singer aux Etats-Generaux.
DWs les premieres seances des Etats-G6n6raux, les
deput6s de Saint-Domingue s'6taient adresses a la no-
hlesse, qui les accueillit assez mal; ils furent regus par
to tiers-Atat, et le 8juin 1789, ils obtenaient un arret6
fIur accordant la seance, sans n6anmoins leur donner
le droit de voter, sauf A statuer sur leurs pouvoirs. Ils
ctaient presents A la journ6e du Jeu de Paume. Quand
is se virent omis dans I'appel des bailliages, ils s'em-
pressbrent de riclnmer, en faisant remarquer, pour
excuser I'irr6gularit6 de leurs pouvoirs, les difficultbs
tue les colons avaient eues pour se reunir et proceder A
.eur election Le 28 juin, I'Assembl6e les admettait
provisoirement A singer. Le decret du 4 juillet, qui les
admit definitivement, les r~duisait A six titulaires, A
raison de deux pour chaque province de la colonie et A
;intant de supplants. Les six deputies admis 6taient: le
marquis de Gouy d'Arcy, le chevalier de Cocherel, le
marquis de Perrigny, le comte de Reynaud, MM. Gdrard
At de Thebaudiere. Parmi les d4putds supplants, nous
nous bornerons A nommer Larchevesque-Thibaud.
E'est ici que les d6put6s de Saint-Domingue montrerent
leur esprit particulariste. Ils s'engag&rent A rester A
Paris comme s'ils avaient Wtd tous admis A singer A
I2Assembl6e Nationale. Pour ce qui regardait les affaires
de la colonie, les six deputes admis se concertaient
avec leurs douze autres colleagues et se conformaient
toujours A I'opinion de la majority. La deputation de
Saint-Domingue formait une corporation particulikre,
pregnant des arretes, ayant des registres A elle : ses






- 154 -


Grand-Goave. Peu dispose a toldrer des rivaux, il avait
fait embarquer pour la France, Montbrun, que Son-
thonax avait charge de ramener A Jacmel les debris de
la garnison de Port-au-Prince, et 6tabli son quarter
general aux Cayes. Rigaud d6fendait centre les Anglais
son territoire avec autant d'6nergie que d'intelligence.
N'ayant A sa disposition aucune troupe r6guliere, ii
6vitait de livrer des batailles rangees, et soutenait la
guerre de partisans. Ses efforts 6taient couronnes de
succes. II avait attaqu6 Tiburon & differentes reprises,
et au moment of Port-au-Prince succombait, il se ren-
dait mattre de Leogane. Les habitants de cette ville, qui
avaient appele l'6tranger furent, quelle que fAt leur cou-
leur, durement traits, et un certain nombre d'entre
eux fusilles. Les Anglais dtaient loin de s'attendre A
trouver un adversaire aussi tenace. Aussi, leurs progres
s'dtaient-ils arrdt6s dans le Sud.
Si dans cette province, nos affaires n'6taient pas en
trop mauvais 6tat, elles dtaient, au contraire, d6ses-
perees dans le Nord. De Laveaux en dtait r6duit A se
tenir sur la defensive A Port-de-Paix et, au Cap, le
mulAtre Villate avait cess6 de reconnattre son autoritA.
Les Espagnols regardaient dejA le Nord comme une
dependance de Santo-Domingo; aussi ils avaient invite
A y revenir les colons, qui s'en etaient 6loignes. SBduits
par leurs promesses, huit cents habitants de Fort-Dau-
phin quitterent la terre hospitalire des Atats-Unis, oi
ils s'etaient r6fugies, et revinrent dans leurs foyers.
A peine 6taient-ils de retour que Jean-Francois et ses
n6gres parurent et entrerent dans la ville. La garnison
espagnole prit les armes, et se joignit A eux. Sit6t un






- 164 -


ses cantonnements au m61e Saint-Nicolas. Apres avoir
donnd quelques semaines de repos A ses soldats, fatigues
par une navigation de six mois, il se d6cida d'agir, et
resolut de s'emparer de LBogane que les mulAtres
avaient fortifiM avec soin. Le 22 d6cembre 1795, le
major Bowyer d6barquait aux environs de cette ville
avec trois mille cinq cents hommes, et investissait la
place, sous la protection de quatre vaisseaux, six fr&-
gates et plusieurs bAtiments arms. L'escadre ouvrit le
feu, et fit pleuvoir sur Leogane une grele de boulets.
Les defenseurs de la ville lui risposterent si vigoureu-
sement, qu'elle fut obligee de gagner le large. En mdme
temps, les troupes de debarquement battaienten retraite,
apres plusieurs attaques infructueuses. C'6tait une
expedition manqude. Peu de temps apres, les Anglais
6vacuaient Bombardopolis. Ils avaient beau mettre en
deroute, aux Irois. les bandes de Rigaud, la guerre deve-
nait pour eux de plus en plus meurtri&re, sans donner
de r6sultats. Les noirs venaient r6der jusque dans les
environs de Port-au-Prince, et souvent engageaient des
escarmouches avec la garnison.
Toussaint avait etabli son quarter general aux
Gonaives, et y avait fait lever des fortifications. II
s'imposait de plus en plus, et toute la province du
Nord, a part le Cap, Port-de-Paix et Fort-Dauphin, lui
ob6issait. Une grande parties de I'Ouest n'avait pas
encore accepted son autorit4. La plupart des bandes re-
connaissaient pour chefs, les nOgres Dieudonn6, Pom-
pee et Laplume. Le premier avait fini par imposer sa
suprematie aux deux autres, et tenait la champagne
pour son propre compete. Cette ind6pendance inquie-






- 169 -


nemis, et se r6fugia A bord de la frigate la Mdduse, en
partance pour la France. Telle fut I'affaire du 20 mars,
connue sous le nom d'attentat du 30 ventdse, et qui en
some ne fut qu'une Bchauffour6e.
A la nouvelle des troubles du Cap, Toussaint avait
quitt6 les Gonalves avec plusieurs bataillons et ses lieu-
tenants Dessalines et Belair; quelques jours apr6s, il
entrait dans la ville, qu'il qualifiait de cite rebelle, en-
tour6 de ses gardes A cheval. De Laveaux, qui 6tait
venu le rejoindre en route, etait A c6te de lui, comme
son prot6eg; ce malheureux avait perdu tout sentiment
de dignity. A peine avait-il etb delivrd par le colonel
negre L&veille, qu'il rendait visit a la municipality de
la ville, et proclamait en sa presence l'oubli des injures
qu'il avait rescues. En m6me temps, il Bcrivait A Tous-
saint pour lui demander sa protection : ( II faut, mon
ami, lui disait-il, que tu m'envoies des forces pour rdduire
les rebelles. x En rentrant au Cap, il avait failli etre
assassin. Le bruit courait qu'il voulait retablir l'escla-
vage et que deux bateaux charges de chalnes, A l'usage
des noirs, 6taient dans le port. Des cris de mort reten-
tissaient sur son passage, et sans l'intervention de
Toussaint, une 6meute aurait eu lieu. Le gouverneur
general n'6tait plus qu'un instrument docile aux mains
de Toussaint.
De Laveaux semblait avoir pris son parti du r61e
efface qu'il jouait. Le ie' avril 1796, ii proclama sur la
place principal du Cap, en presence de I'armee et de la
population, Toussaint, le sauveur des autoritis constitutes,
un Spartacus noir, le negre prddit par Raynal pour venger
les injures faites h sa race. II associa Toussaint au gou-






- 166 -


etaient restdes inoccupees, leurs propridtaires ayant
emigr6, ils s'y etaient installs. Villatte n'y avait mis
aucun obstacle, bien au contraire. En tout ce qui con-
cernait son administration, il agissait A sa guise, sans
jamais en referer au general de Laveaux. L'e16vation
de Toussaint, la faveur don't il jouissait pros du gou-
verneur g6enral, I'irritaient profondement. De son c6td.
Toussaint voyait avec envie la second ville de la
colonie, au pouvoir d'un ancien libre, d'un homme de
couleur, d'un nigre blanc. Entre le mulAtre fier de son
ancienne situation social et le noir sorti de la servi-
tude, la lutte se produisit d'elle-meme. Une collision
4tait inevitable, il fallait s'y attendre.
Au mois d'octobre 1795, le g6enral de Laveaux
resolut de revenir au Cap et d'y transfer le siege de
son gouvernement, pensant avec raison, qu'il serait
plus A m6me de veiller aux affaires de la colonie. Vil
late n'apprit pas sans d6plaisir I'arrivde du gouverneur
general; ii se voyait oblige de reconnaltre une autoritd
superieure A la sienne, dans une ville oi, tout recem-
ment, il r6gnait en maitre absolu. La perspective
d'une lutte ne l'effrayait pas; il la consid6rait comme
fatale et il s'y preparait. Aussi. en entrant au Cap, de
Laveaux dut, en presence de l'hostilitO de la population
de couleur, ne pas se faire illusion sur ses sentiments.
Du reste, il semblait vouloir la provoquer par ses actes;
c'est ainsi qu'il avait fait mettre en liberty un certain
nombre de nOgres, qui etaient d6tenus dans les prisons
de la ville. De son c6td, Villate tendait de plus en plus
A l'ind6pendance. Au mois de janvier 1796, il avait
o:cupA Fort-Dauphin, et detruit une bande qui tenait






- 195 -


rester A son poste. De tout c6tl. lui arrivaicnt des
addresses. Les proprietaires pensaient que lui seul
pouvait conjurer l'anarchie, et les n6gres eI regardaient
comme leur sauveur. Toussaint s'empressa de revenir
sur sa resolution apparent, et continue d'6tre le souve-
rain mattre de Saint-Domingue.
Avant de s'embarquer, H6douville avait, en date du
42 octobre 1798, lance une proclamation of il d6non-
cait la conduite de Toussaint-Louverture aux fonction-
naires et aux habitants de la colonie. II leur faisait
connattre ses projects de se rendre ind6pendant, et ses
nugociations avec 1'Angleterre Hedouville avait en
inme temps prevenu le g6n6ral Rigaud ; il le degageait
de toute obeissance envers Toussaint. et l'invitait I'
prendre le commandement du d6partement du Sud. En
agissant ainsi le repr6sentant de la metropole faisait
son devoir, et nous nous 6tonnons que M. Schoelcher
I'accuse d'avoir brisd les lois de la discipline.
La France dtait encore reprdsentge A Saint-Domingue
par un agent, Roume, qui residait alors dans la parties
espagnole. En vertu de ses instructions, Roume 6tait
appelM A remplacer H6douville, en cas de mort, dans la
parties francaise. Toussaint, qui avait encore besoin
d'user de quelques managements apparent envers la
metropole, lui avait envoy un message a Santo-Do-
mingo, sitbt l'embarquement de H6douville; il I'ins-
truisait de ce qui s'etait passe et I'invitait A prendre le
gouvernement de la colonies. Peu clairvoyant, incapable
d'une politique ferme et resolue, Roume se laissa


I Le Times et le Sun en parlaient ouvertement.






- 344 -


procurer des resources, ii avait frappe la population
d'un emprunt force. Huit n6gociants europeens avaient
Wtd tax6s, chacun A 30,000 francs; I'un d'eux, nomm6
FBdoc, Rtant dans l'impossibilite de payer, avait
Wt6 arrgtd et fusilli par ordre du capitaine general.
C'Utait un veritable assassinate. Par ses cruautes, Ro-
chambeau avait exasper6 les habitants, et il ne pouvait
guere computer sur leur concours. N6anmoins, ii pensait
pouvoir tenir quelque temps, surtout si l'ennemi lui
donnait un peu de rdpit 11 ne croyait pas que les nOgres
viendraient de suite l'attaquer. Aussi, la rapidity des
movements de Dessalines le surprit beaucoup.
Nous avions 6vacu6 le Haut-du-Cap, nous bornant A
la defense des fortins de VerliBres, de Breda, de Cham-
pain, de Pierre Michel, consistent en grands blockhaus,
garnis d'artillerie. Verdieres n'6tait mdme qu'une mai-
son en magonnerie; mais sa situation sur un monticule
lui donnait une grande importance. Aussi Dessalines
voulait-il s'en rendre maitre. Au premier coup de canon,
Rochambeau sortit de la ville avec une parties de la
garnison, et soutint bravement l'attaque. Son artillerie
causa de grands ravages dans les rangs de l'ennemi.
L'affaire dura la plus grande parties de la journ6e. et
fut des plus meurtrieres. Sur les quatre heures, une
pluie torrentielle, survenue A la suite d'un orage, con-
traignit les combatants a cesser le feu. Nous avions
conserve toutes nos positions. N6anmoins, Rochambeau
reconnut qu'il 6tait impossible de continue la lutte
avec des troupes mines par la fiUvre jaune. 11 envoya
un parlementaire A Dessalines, et le 19 novembre 1803,
une convention 6tait sign6e. Nous nous engagions &






-23 -


ques annees, I'on s'6tait livr6 & de nombreuses expe-
riences de magn6tisme. La Franc-maconnerie avait fait
son apparition et des loges avaient Wt6 organis6es au
Cap et a Port-au-Prince. Chez la plupart des creoles, le
sentiment religieux avait profond6ment faibli, souvent
meme disparu. La religion avait fihi par ne plus con-
sister qu'en formalitis et en habitudes. La d6moralisa-
tion etait g6nerale. Les meours des blancs etaient des
plus dissolues et sur les plantations avaient lieu jour-
nellement des faits qu'on ne saurait trop fl6trir. L'on
pent dire qu'A la veille de la Revolution, les Francais de
Saint-Domingue avaient cess6 d'etre chr6tiens, ou ne
I'Ftaient plus que de nom.
La population d'origine africaine laissait A d6sirer
tout autant que les blancs. N6anmoins, il faut recon-
naltre que les mulAtres avaient des moeurs g6nerale-
ment assez pures. Les uns habitaient leurs plantations;
les autres exercaient dans les villes oi ils 6taient fix6s
un mdtier qui leur fournissait les moyens de mener une
existence facile. En some, on pouvait les considerer
comme des colons utiles et une administration, tant soit
pen soucieuse de l'avenir de la colonies, se serait occu-
pie de cette classes interessante.
Quant aux esclaves, leur situation 6tait, ainsi que
noes I'avons dit, des plus miserables. Traits durement
par leurs mattres, on ne les maintenait dans l'obdis-
sance qu'a force de s6v6ritis. Its dtaient profond6ment
demoralisds et la suppression de l'ordre des Jesuites,
qui avaient commence A leur donner une culture reli-
ieuse, avait Wit prejudiciable. A tous les points de vue,
Sla colonie. Livres A eux-memes, les negres s'adon-






- 318 -


divide en trois departements; celle de I'est compre-
naut I'ancienne parties espagnole, qui format deux
departments. Les arrondissements farent supprimaes,
remplaces par les quarters, et dor6navant commaadms,
ainsi que les paroisses, par des oleciers. C'htait un
retour au militarisme. CBdaMt A l'influece ,des grinds
blaews, le g6ndral Leclerc avait maintene les reglements
de culture etablis par Toussaint; I'on eat dit qu'i4 s'ap-
pliquait A garder Ie system potitique du chef nbgre.
C'est ainsi que dans le but d'eampcher 4e morcellement
des plantations, et la creation de la petite propriety, il
renouvela la defense faite aux notaires de passer des
actes de vente de moins de cinquante carreaux de
terre. Les cartes de soreth adoptees par Toussaint
furent maintenues, et exigees rigoureusement. Le ma-
riage fat interdit entire les noirs d'habitatioes diffl-
rentes. Un arrete du 29 juillet d6fendit a tout citoyes de
porter un vom ou prenom, autre que ceux exprimes
dans son acte de naissance ou de reconnaissance de
filiation. De plus, ill tait interdit d'ajouter ascin snr-
nom au nom sous sequel on 4tait connu avant le ter jan-
vier 1792. Get arrete visit les meultres et les noirs,
qui avaient pTis les noms de leurs anciens mattres,
suivant un usage existant depuis longtemps dans la
colonie. Gette habitude ne presentait aucun danger
pour notre domination. Aussi, si par son arrfte le
general Leclerc donnait satisfaction aaux bl am, ii
froissait la population de coulewr; c'&tail inutile, Nos
ennemis s'en firent uee arme oontre nous, et affectrent
de consid6rer cette mnesure oemme urn achermiement
vers l'ancien btat de choses.






- -237 -


dat pit le frapper a son tour. Durant cette fustigation,
les tambours battaient la charge. Le commandant seul
avait le droit de mettre fin a ce supplice qui, parfois,
etait pouss6 jusqu'a la mort du patient. Dessalines se
faisait surtout remarquer par sa firocite. Son air sau-
vage et repoussant inspirait 1'effroi. Quand il arrivait
sur une plantation, il etait rare qu'il ne fit pas distribuer
des coups de baton aux chefs des ateliers, en inspectant
le travail. Si un chef d'atelier rejetait le d6faut de
culture sur la paresse des cultivateurs, il en d6signait
un par le sort pour Wtre pendu. Mais si, nominative-
ment, on lui indiquait un cultivateur comme raison-
neur ou fainDant, il le faisait enterrer vivant ou scier
entire deux planches, et forcait I'atelier entier d'etre
temoin des angoisses de sa victim. L'on conVoit faci-
lement qu'avec de tels moyens, les plantations ne pou-
vaient tomber en friche.
Aussi, au bout de fort peu de temps, la culture
s'6tait relev6e & Saint-Domingue. Les blancs qui Rtaient
revenues sur leurs plantations, affranchis de leurs enga-
gements envers les capitalistes de la m6tropole,
n'6taient pas, comme autrefois, obliges de deduire de
leurs profits, l'interet des capitaux emprunths, et etaient
plus opulents avec de moindres b6nefices. Les officers
noirs, parvenus A la fortune A la suite de la r6volte,
rivalisaient pour le luxe avec les anciens planteurs, et
I'on admirait I'616gance de leurs habitations, soit dans
les villes, soit dans les campagnes. Les gen6raux, qui
avaient afferm6 des biens s6questr6s & des prix mode-
rds, jouissaient de revenues immense; aussi leur train
de maison 6tait-il somptueux. Tels 6taient surtout






- 82 -


ses reseaux l'lle tout entire. Lorsque les premiers
troubles 4claterent dans la colonie, les reunions dans
les bois, durant la nuit, devinrent plus nombreuses,
surtout dans le Nord. L'on s'y entretenait des 6v6ne-
ments et les mots de liberty et d'6galite 6veillaient des
esp6rances. Les rares nouvelles qui venaient de France
6taient autant de stimulants pour les esclaves. Ils
savaient qu'ils Etaient bien plus nombreux que les
blancs et cette superiority leur donnait confiance. Les
diff6rents groups de l'association de Vaudoux etaient
en rapports suivis les uns avec les autres; ils s'enten-
dirent peu A peu pour une insurrection generale. Les
instigateurs du movement etaient des domestiques et
des commanders. Parmi ces derniers se trouvait un
negre originaire des Antilles anglaises. nomm6 Bouk-
man, qui 4tait charge de diriger les esclaves de la
plantation Turpin, dans la paroisse du Gros-Morne. Sa
quality de prktre de Vaudoux, son courage, ses rela-
tions avec plusieurs mulatres libres lui donnaient un
grand credit parmi les negres. Boukman resolut de se
mcttre A la t]te de ses compagnons de servitude et de
les soulever. Mais, auparavant, d6sireux de s'assurer
de leur concours aveugle, il voulut frapper leur imagi-
nation. II conduisit, par une nuit d'orage, dans une
Epaisse fort, les noirs de sa plantation et de plusieurs
plantations voisines. Apres diverse ceremonies rappe-
lant les rites de la c6te d'Afrique, il se presenta comme
inspire par Vaudoux et ayant recu l'ordre d'6gorger
les blancs. Une n4gresse, faisant function de prdtresse,
plongea un couteau dans les entrailles d'un cochon
noir. La victim bondit, le sang ruissela et les conjures






- 75 -


Les assemblies provinciales et les corps populaires
reclamaient la reunion d'une nouvelle assemble colo-
niale, pensant que c'etait le meilleur moyen de s'oppo-
ser A la mise A execution du decret de la Constituante.
De Blanchelande, qui avait renonc6 A jouer un rble,
obit et promit de suspendre I'ex6cution du d6cret.
Les assemblies primaires se r6unirent au mois de juin.
Les hommes de couleur n'y Rtant pas admis, le r6sultat
des elections ne pouvait Utre douteux. Les ddput6s 6lus
avaient fait parties de 1'assembl6e de Saint-Marc, ou
ktaient ennemis de toute concession. L'irritation 6tait
tell, que dans la ville du Cap l'on proposal de saisir les
bAtiments qui se trouvaient dans la rade et de confis-
quer les marchandises qui appartenaient aux Francais.
Dans la plupart des paroisses, I'on avait refuse le ser-
ment civique et la cocarde tricolore avait WtB foulee aux
pieds, commme 6tant I'embleme de la m6tropole. La
nouvelle assemblee se r6unissait A LBogane, dans
I'Ouest, ie 1" aodt 1791, sous le titre d'Assemblee gene-
rale de la parties franCaise de Saint-Domingue. Elle choisit
pour president un planteur nomme de Cadusch, et au
bout de quelques jodrs elle s'ajournait, le 25 aout, au
Cap. Elle avait d6cid6 de singer dans cette ville, afin de
pouvoir mieux surveiller le gouverneur general.
Apres les elections de juin, les hommes de couleur
ne pouvaient avoir aucun doute sur les sentiments de
la nouvelle assemblee A leur 6gard. Depuis quelques
mois, ils s'etaient donnd une organisation en consti-
tuant, dans un grand nombre de paroisses, des comit6s
qui correspondaient entire eux. Deux paroisses de
I'Ouest, la Croix-des-Bouquets et le Mirebalais, ou






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le desordre; bien au contraire, il I'encourageait. II
&crivit mene a Sonthonax qu'il ne repondait pas de la
vie d'un e-cul blanc, si I'on n'embarquait pas a I'instant
le 48e de ligne, ainsi qu'un certain nombre de personnel
qu'il lui designait. Pour eviter une nouvelle effusion de
sang, Sonthonax dut souscrire A cet ultimatum.
Le gouvernement colonial eut enfin conscience de sa
faiblesse. 11 tit dire aux blanks qu'il ne pouvait plus les
prot6ger, ct donna des passports A tous ceux qui lui
en demandaient, pour se rendre A L6ogane. Les mal-
heureux. qui se rifugierent dans cette ville, furent en
butte aux outrages des habitants et des Anglais..La con-
duite de ces derniers fut infiAme. Ils forcerent les colons,
que la terreur avait chassis de Port-au-Prince, A s'en-
r6ler sous leurs drapeaux, et ceux qui refuserent,
furent envoys sur les pontons de la Jamaique. Polvdrel
avait quitt6 les Cayes, et dtait venu rejoindre Sonthonax
a Port-au-Prince. C'est en vain que les commissaires
essayaient de mettre un terme au desordre. Les mu-
latres 6taient maltres de la ville, et rien ne pouvait
calmer leur fureur, si bien que Sonthonax 6tait r6duit
A dire dans une lettre confidentielle adress6e A la Con-
vention Nationale: a Le prestige du charlatanisme ne dure
pas longtemps, et la resistance, sans la force rdelle, a un
terme. x Son impuissance devenait chaque jour plus
grande. Rigaud qui, sur son conseil, avait essays de
reprendre Tiburon, avait Wtd repousse avec une perte
de 200 homes. Les progr6s de nos ennemis dtaient de
plus en plus menagants. La perte de Port-au-Prince
etait prochaine.
Dans le courant de f6vrier 1794, les Anglais avaient











CHAPITRE VIII




L'exp6dltleo de Saint-Domingue. Le g a6ral Leclerc.
R6tablUssement de la domlnatio frsamale. Son-
mission de Toussalat-Loevertare.




Du moment que la paix d'Amiens mettait fin A la
guerre en Europe, il 6tait evident que la France allait
songer A reprendre son ancienne colonie, naguere pour
elle, la source de nombreuses richesses. L'expddition
de Saint-Domingue a WtB l'objet de nombreuses attaques.
Ces recriminations dicties par I'esprit de parti sont in-
justes. Au moment de la R6volution, la France pos-
sedait la plus florissante des Grandes Antilles. Les
troubles, qui y avaient dclate, avaient amend la chute de
sa domination. Du moment qu'elle n'avait plus A sou-
tenir la lutte en Europe, et qu'elle se trouvait libre de
ses movements, il 6tait natural qu'elle cherchat A
reprendre son ancienne possession. L'expddition de
Saint-Domingue s'imposait, et en 1'entreprenant, le






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Cette derniere measure n'avait donn6 que des r6sultats
sans importance. Le m6le Saint-Nicolas, situ6 A une
extr6mitO de l'lle, dans un canton aride, 4tait un
ddbouch6 insuffisant. En 1776, les strangers avaient
Wt6 autorises A vendre des bois de construction, A
condition de prendre comme pavement des sirops et des
tafias. Cette innovation, don't on attendait beaucoup,
avait eu des effects d6plorables. Elle avait port un
grave prejudice A l'entrep6t du ml6e Saint-Nicolas et,
en meme temps, detruit le cabotage de Saint-Domingue
qui, jusqu'alors, ne laissait pas d'etre important.
Les productions de la colonie 6taient aussi riches
que nombreuses. Loin de favoriser leur d6veloppement,
le gouvernement de la m6tropole, fiddle aux anciennes
traditions de la politique colonial. s'ing6niait en
quelque sorte a le restreindre. L'exportation du tabac
itait prohib6e a Saint-Domingue, et celui que I'on
6coulait devait uniquement servir aux besoins des
habitants de Saint-Domingue. L'introduction du rhum
en France etait fort limitee dans le but de proteger les
eaux-de-vie du royaume. II en rdsultait que la colonie
ne produisait annuellement que 15,000 barils de rhum,
tandis qu'elle aurait pu facilement en fournir plus
de 80,000. 11 6tait defendu de fabriquer du sucre en
pain; avoir des raffineries etait le droit exclusif de la
mitropole. En vertu du principle qui fermait les colo-
nies au commerce stranger, les habitants de Saint-
Domingue ne pouvaient trafiquer qu'avec la France et
etaient obligds de s'adresser A elle pour se procurer les
denrwes qui leur manquaient. Alors meme qu'ils
auraient trouve ces denrees A leur porte, du moment






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avait trouvd le concours le plus actif et le plus devou
chez le gdenral Rochambeau, arrive depuis peu de la
Martinique, et alors de passage A Saint-Domingue.
Les commissaires civils s'etaient separes, pour aller
chacun administer une province de la colonie. Sontho-
nax restait dans le Nord; Polverel alla dans l'Ouest, et
Ailhaud dans le Sud. Ce dernier, qui ne se sentait ni la
force, ni la volonte de remplir la mission qui lui avait
6t0 confide, repassa presque immediatement en France.
Ses deux collIgues resterent seuls. Polv6rel 6tait debar-
qu6 & Saint-Marc, et son premier soin fut de chercher
A fomenter la guerre civil, en excitant les mulAtres
contre les blancs. Quant a Sonthonax, il avait fondd au
Cap un club compose de ses partisans les plus fougueux
sous le titre de reunion des amis de la Convention Nationale.
11 ne negligeait rien pour accomplir son oeuvre de des-
truction.
II fallait n6anmoins faire quelque chose centre I'in-
surrection, ou tout au moins se donner I'apparence de
reprimer les incursions des noirs don't I'audace augmen-
tait de jour en jour. Sonthonax se d&cida a faire mar-
cher sur Ouanaminthe le g6n6ral Rochambeau qu'il
avait nomm6 gouverneur A la place du general d'Himis-
dal. Pour le moment, il lui t6moignait une grande con-
fiance.Choque de cette pr6efrence, d'Himisdal s'empressa
de donner sa demission de son commmandement mili-
taire dans le Nord, et quitta la colonies. Rochambeau
se mit en movement et atteignit Ouanaminthe que les
insurg6s ne chercherent pas a defendre. A l'approehe
des blancs, les n6gres s'6taient retires dans les Mornes,
prdts A descendre dans la plaine, sit6t que nos soldats






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nie depuis plusieurs annees; en 1799, il etait repasse
en Europe. Le premier consul l'avait renvoy6 A Saint-
Domingue, au commencement de 1800, avec le gdndral
Michel et le mulAtre Raymond, porter' la proclamation
don't nous venons de parler. Vincent s'6tait attach A
gagner I'amiti6 de Toussaint; il y avait reussi, et con-
quis en quelque sorte, le droit de pouvoir tout lui dire.
II fut stupdfait A la publication de la constitution, et se
rendit immediatement pros du gouverneur, pour lui
faire sentir tous les torts nouveaux que sa conduite
allait lui donner, et lui representer que la nouvelle
*constitution serait regardee par le premier' consul,
comme un d6fi, et qu'il en r6sulterait des consequences
funestes pour sa fortune.
Toussaint sentait mieux que personnel la gravity de
ses actes; mais gris6 par le success, ii avait foi dans son
itoile. II declara A Vincent qu'il ne lui 6tait plus pos-
sible de diminuer son allure gigantesque, et qu'il se
sentait entraind par une force occulte a laquelle il nepouvait
pas rdsister. N6anmoins, il ne pouvait dissimuler son
agitation dans les entretiens qu'il avait avec Vincent;
ii r6pdtait souvent que l'on avaitjur6 sa perte, mais qu'il
n'itait pas encore la proie acquise de ses ennemis. Le vieux
noir, toujours si mattre de ses movements, ne put se
contenir dans la derniere entrevue qu'il eut avec
Vincent. II se laissa aller t un emportement, et dans le
but de cacher son trouble, il sortit precipitamment,
inonta a cheval, et disparut au galop, au grand eton-
nement des personnel presentes et de ses gardes.
Avant son depart, Vincent eut un long entretien avec






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comme l1gitimement nommds. Conform6ment A l'usage
suivi en France, les dlecteurs avaient r6digd des
eahiers don't nous r6sumons les principles demands.
La metropole devait reconnaltre a la colonie le droit de
se gouverner elle-meme. 11 6tait 6tabli en principle, que
pour participer au gouvernement dela colonie, il fallait
y etre proprietaire. L'administration de la colonie
devait appartenir aux colons, ainsi que la plupart des
functions publiques. Les cahiers insistaient sur la
creation d'assembl6es provinciales, charges de voter
la loi et I'imp6t. Pour devenir ex6cutoires, les lois
auraient Wt6 sanctionnees par le roi, sur la demand d'un
comitd colonial rdsidant a Paris. La justice devait Otre
pendue par des tribunaux civils A 1'exclusion du mili-
taire. Les colons n'oubliaient pas de montrer leurs pr6-
tentions aristocratiques; c'est ainsi qu'ils demandaient
que l'exercice d'une function publique, pendant quinze
ans, assurAt de la noblesse. Quant aux reformes a
apporter A la condition des homes de couleur, A
1'esclavage, A la repression de la traite, il n'en 6tait pas
fait mention. Ces cahiers indiquaient nettement le ca-
ractere de la revolution de Saint-Domingu'e. Les colons
voulaient avant tout se debarrasser de la tutelle de la
metropole, et reclarnaient pour la colonie le droit de se
gouverner elle-meme. Tel etait leur but, et ils n'en
avaient pas d'autre.
Les d6putes de' Saint-Domingue se rendirent en
France; des leur arrivee A Paris, ils se mettaient en
rapport avec le club Massiac. Au lieu d'y trouver un
appui, comme ils I'avaient esp6er, ils y rencontrerent
des adversaires. Les membres du club Massiac n'avaient
J' *^_ ___






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ron, les CMteaux, n'6taient que des bourgs; mais dans
leurs environs, ce n'etait qu'une serie de plantations qui
se succ6daient les unes aux autres et rivalisaient entire
elles de richesse et de prosp6rit&.
Pour bien connattre Saint-Domingue, il ne faut pas
se borner A dtudier les villes, il faut encore se reprc-
senter les plantations et s'y transporter par la pensie.
L'existence que menaient les colons, qui vivaient sur
leurs habitations, 6tait fastueuse. Une plantation etait
un petit monde. La demeure principal, situee dans une
prairie ddboisde et consistent le plus souvent en un
pavilion carr6, d6pourvu de style, et entourd d'une
verandah, le jardin potager, le jardin aux vivres, la
hananerie, la savane' pourraient etre pour nous l'objet
l'un long examen. Le planteur aimait A recevoir et
menait grand train. II avait d'ordinaire de nombreux
chievaux et la chasse etait l'une de ses passions. Quant
aux esclaves, leur manirre de vivre serait une 6tude
fort interessante. Ils habitaient des cases en bois on en
briques, recouvertes de roseaux et sous la direction de
commandants, pour la plupart gens de couleur, ils 6taient
employes A la culture. II etait d'usage de leur donner
quelques coins de terre, oA le samedi et le dimanche,
jours don't ils pouvaient disposer, ils cultivaient du
tabac, des fruits et des 16gumes, soit pour leur nourri-
ture, soit pour vendre. Aussi parvenaient-ils souvent A

s L'on appelait savane un vaste emplacement of so trouvaient
les ateliers nicessaires A l'exploitation, tels que les moulins a
broyer les cannes & sucre, ou les app::rcils destines a 6craser
I'indigo, trier le coton, vanner le cafd, la tonnellerie, le poun
lailler, Ie colombier, les casrs des negrcs.






































ANGERS, IMPRIMERIE LACHESE ET Ci'.