Un Haïtien exceptionnel, Maurice Dartigue

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Material Information

Title:
Un Haïtien exceptionnel, Maurice Dartigue la contribution de Maurice Dartigue à l'éducation en Haïti, aux Nations-Unies et à l'UNESCO
Physical Description:
239 p. : ; 25 cm.
Language:
French
Creator:
Dartigue, Esther, 1908-
Publisher:
Editions "J'étais une fois"
Place of Publication:
Paris
Publication Date:

Subjects

Subjects / Keywords:
Educators -- Biography -- Haiti   ( lcsh )
BIOGRAPHY   ( unbist )
EDUCATION   ( unbist )
HAITI   ( unbist )
Bildungswesen   ( swd )
Genre:
bibliography   ( marcgt )
individual biography   ( marcgt )
non-fiction   ( marcgt )

Notes

Bibliography:
Includes bibliographical references.
Statement of Responsibility:
Esther Dartigue.

Record Information

Source Institution:
University of Florida
Rights Management:
All applicable rights reserved by the source institution and holding location.
Resource Identifier:
oclc - 28709205
lccn - 92247306
isbn - 2950657001
ocm28709205
Classification:
lcc - LA2353.H22 D373 1992
ddc - 371.1/0092|B
System ID:
AA00007503:00001

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ESTHER DARTIGUE


Un Haitien Exceptionnel


Maurice Dartigue




La contribution de Maurice
Dartigue a 1'Education en Haiti,
aux Nations-Unies et A I'UNESCO


Editions "J'ETAIS UNE FOIS"

























Esther DARTIGUE

ISBN 2-9506570-0-1







Avant-propos


Jean-Joseph Maurice Dartigue est n6 en Haiti, le 14 mars
1903, aux Cayes; il est mort le 9 juillet 1983, A Paris. II a 6t6
enterrd, selon son voeu, en Haiti.

C'est en pregnant connaissance de la correspondence qui se
trouvait dans ses classeurs, mais aussi A la suite de mes re-
cherches A l'UNESCO et A l'ONU qui sont autant de preuves
sur l'imponant travail qu'il a r6alis6 hors de 1'Etat d'Haiti -, que
j'ai d6cid6 d'6crire ce r6cit. J'ai d6jA r6dig6 en anglais un docu-
ment sur cette pdriode mais je ne peux passer sous silence celle
oh il a mend un combat de tous les instants pour faire 6voluer son
propre pays.
A la suite de contacts avec la communaut6 haitienne vivant A
Montr6al, compose de jeunes gens 6migr6s qui sont devenus des
enseignants, je rencontrai l'un d'eux, Frantz Voltaire qui a cr66 et
dirige le Centre International de Documentation et d'Information
Ha'tienne, Caraib6enne et Afro-Canadienne (CIDIHCA), ainsi
que Charles Pierre Jacques, qui s'est offer d'6crire une mono-
graphie sur les r6formes que fit mon mari dans le domaine de
l'Education Nationale, en Haiti, en collaboration avec Carolyn
Fick, une Amdricaine, enseignante a l'universit6 Concordia de
Montreal, auteur d'un livre "The Making of Haiti" paru r6cem-
ment. J'ai donned le document que j'avais moi-meme r6dig6 au
CIDIHCA et au "Teacher's College", Columbia University, A
New York, 1l ob mon mari et moi-m8me avons fait nos 6tudes
sup6rieures, esp6rant qu'un 6tudiant en doctorate voudrait bien
faire une 6tude sur mon mari. En attendant, j'ai d6cid6 de r6diger
moi-meme ce modest livre, en collaboration avec Simone
Wallich, m8me si un jour d'autres personnel d6cident d'en 6crire
un 6galement en faisant des recherches plus approfondies, et en
utilisant la vaste correspondence et tous les 6crits de Maurice
Dartigue.

Avant d'aller plus avant dans cet 6crit, je pense qu'il est nd-
cessaire de donner un bref apercu gdographique et historique de
cet Etat d'Ha'ti qui est situ6 dans la parties occidentale de l'ile




d'Hispaniola limit A 1'Est par la R6publique dominicaine, entire
1'Atlantique et la Mer des Caraibes.
Sa superficie est de 27 750 km2; la population, au d6but du
XXeme sibcle 6tait d'environ trois millions d'habitants actuelle-
ment elle serait de six millions -, compose de 95% de Noirs.
La capital, Port-au-Prince, s'abrite dans une large 6chan-
crure, le golfe de Gona'ves, A l'Ouest. Les langues parl6es sont le
frangais et le creole. Le pays, qui 6tait compose de planes et de
montagnes tres bois6es au d6but de ce siecle, est devenu malheu-
reusement peu a peu d6bois6, A la suite de coupe d'arbres pour
faire du carbon de bois, des constructions, des meubles, des
bols et autres articles managers.
Le climate est tropical. Bien qu'une parties de la masse pay-
sanne ait 6migr6 vers les villes, I'agriculture occupe encore 70%
de la population active, avec comme principles cultures : le cafe,
la canne A sucre, les bananes, le cacao, le coton, le sisal, le riz, le
ma's et le tabac. Les resources minieres se r6duisent A quelques
gisements presque taris de bauxite et de cuivre.
Actuellement HaYti est (devenu) importateur de riz et de
sucre.

Ddcouverte en 1492 par Christophe Colomb, l'ile
d'Hispaniola devint la premiere des colonies espagnoles. Malgr6
les efforts de Bartolom6 de Las Casas, pr8tre et dominicain espa-
gnol, les Indiens furent d6cim6s puis remplacds par des Noirs
imports d'Afrique comme esclaves (et vendus en Haiti).
Par le trait de Ryswick sign en 1697, l'ile fut partag6e
entire la France et 1'Espagne. Les Frangais firent d'HaYti une co-
lonie prospere; des richesses telles que le tabac, 1'6b6ne, la canne
A sucre 6taient aux mains d'une aristocratic de planteurs frangais
et crdoles. Mais les rapports se d6t6riorbrent avec la M6tropole. A
'agitation autonomiste des grands Blancs, en 1790, succ6da la
r6volte des esclaves noirs dirig6s par Toussaint Louverture. Sur
ordre de Bonaparte, il fut capture par surprise et emprisonn6 (en
France), au fort de Joux, dans le Jura, ob il mourut six mois plus
tard, de froid et de chagrin. Le g6n6ral noir Jean-Jacques
Dessalines prit sa suite, chassa les Frangais et proclama
l'Ind6pendance en 1804. II fut assassin. Un autre Noir, Henri
Christophe, prit le titre de roi sous le nom de Henri ler (1811-
1820) dans le nord de I'le. Il se donnera la mort. Cependant, une
r6publique s'6tait form6e dans le sud sous la direction
d'Alexandre P6tion, un mulatre dduqud en France, qui fut pr6si-
dent jusqu'A sa mort (1807-1818). Le g6ndral Boyer devint alors
president d'Haiti en 1818 et, grace a cet homme, l'ile sera r6uni-
fi6e; elle le restera pendant vingt-et-un ans. En 1843, la parties
orientale fit secession et s'appela d6sormais R6publique domini-




caine. La parties occidentale, apres avoir connu 1'empire de
Soulouque, devint une r6publique trouble par les guerres civiles
et les problmes agraires.

Le lynchage du president Guillaume Sam, en 1915, perp6-
tr6 par le people A la suite du massacre de jeunes gens provoqua
I'intervention des Etats-Unis, les Am6ricains voulant prot6ger
leurs ressortissants et assurer leurs investissements.
L'occupation d'Ha'ti par les Am6ricains dura jusqu'en
1934.


















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LES JEUNES ANNEES DE MAURICE



Les Dartigue 6tait une famille de mulatres assez ais6e, ce
qui permit A Maurice de faire des 6tudes de droit et d'avoir une
jeunesse some toute sans problemes, comme tous les jeunes de
la bourgeoisie.
Le pere de Maurice, Jean-Baptiste, plus couramment appel6
"Manto", 6tait un homme connu en Halti. Il exercait la profession
d'avocat. II 6tait en outre propri6taire de terres plant6es en canne a
sucre; celle-ci, transform6e en sirop, 6tait ensuite vendue aux fa-
briquants de rhum et de tafia, une boisson alcoolis6e bon march
que buvait le people.
De son union avec R6gina Duperval naquirent quatre en-
fants : Th6rese, Ren6e, Maurice et Jehan-S6bastien.

En 1902, Manto fut l1u, par vote populaire, "d6put6" pour
trois ans, pour repr6senter l'un des districts des Cayes. II d6clina
un deuxieme mandate. Il est int6ressant de constater qu'il refusa de
s'engager politiquement jusqu'en 1912, date A laquelle il accept
le poste de gouvereur pour la parties sud d'HaYti (sauf Jfr6mie),
que lui proposal le president Tancrede Auguste et qu'il gardera
sous la pr6sidence de Michel Oreste, successeur de Tancrede
Auguste d6c6d6 en mai 1913. Michel Oreste d6missionna le 27
janvier 1914. En f6vrier 1914, c'est Oreste Zamor qui fut nomm6
chef de 1'Etat haYtien, mais destitu6 au bout de huit mois, il de-
manda A Manto de le remplacer. Celui-ci exclut l'id6e de prendre
le pouvoir par des moyens non constitutionnels; il d6cida alors de
partir avec sa famille A Curagao oi il resta plusieurs mois. Un
autre president, Davelmar Theodore vint au pouvoir en Haiti de
novembre 1914 A mars 1915, puis ensuite ce fut Vilbrun
Guillaume Sam, de mars 1915 au 27 juillet 1915. En moins de
trois ans se succ&deront cinq presidents Un historian 6crivit a ce
sujet : "L'anarchie permanent g6n6ralis6e, chaque jour aggrav6e,
avait insensiblement men6 le pays au bord de I'abime".




Manto retoura en Ha'ti en juillet 1915, apres le lynchage
du president Guillaume Sam. On lui proposal de devenir president
d'Ha'ti, mais il refusa "ne voulant 8tre la marionnette de per-
sonne" dit-il.
Sudre Dartiguenave fut alors nomm6 president (du 12 aoit
1915 au 15 juin 1922), par les Am6ricains et Manto se vit
attribuer le portefeuille de ministry de 1'Agriculture et des Travaux
Publics. Mais ne pouvant s'entendre avec Sudre Dartiguenave, il
donna sa d6mission peu de temps apres et revint s'installer
comme avocat aux Cayes, alors que sa famille habite Port-au-
Prince afin que les enfants poursuivent leurs etudes. Manto
rejoignait sa famille deux ou trois fois 1'an mais ccrivait A sa
femme toutes les semaines (le t616phone n'existait pas), des
lettres remplies de recommendations pour ses enfants.

Comme avocat, Manto acquit rapidement une reputation
d'orateur et de juriste. Egalement connu pour son honnetet6 et
son int6grit6 l'argent ne repr6sentait pas tout pour lui -, il
n'h6sitait pas h aider des gens m6ritants, momentandment dans le
besoin.
Th6rese et Ren6e, comme toutes jeunes filles de bonne
famille, ne travaillaient pas, mais lorsque leur pere mourut, en
1924, des suites d'une attaque c6r6brale, la situation financiere
des Dartigue devint pr6caire. En effet, Manto n'avait pas eu le
temps de preserver sa famille des soucis financiers car bien qu'il
s'agissAt d'un homme de grande valeur exergant un m6tier ren-
table, il n'avait pas envoy ses honoraires A certain de ses
clients, et ceux-ci ne le r6glerent jamais.
II laissa A sa mort quelque deux mille dollars que Maurice
plaga dans une banque allemande, mais le mark s'effondra et
Maurice perdit toute sa mise. Ce fut probablement une bonne le-
gon pour ce jeune homme qui, depuis ce moment-li, ne voulut
non seulement plus investor son argent dans des actions ou autres
formes de march, mais devint par la suite, comme on le verra au
course de ce livre, un excellent gestionnaire des deniers publics.

L'ainde des enfants, Th6rese, trouva un emploi dans une
banque; la second, Ren6e, donna des lemons priv6es A la maison.
Maurice, tout en menant ses 6tudes A 1'Ecole de Droit de Port-au-
Prince, de 1923 A 1926 il sera dipl6m6 en juillet 1926 -, fera
6galement, grace A l'obtention d'une bourse, des 6tudes a 1'Ecole
Central d'Agriculture ouverte par les Am6ricains en 1924, a
Damien, grand domaine situ6 h quelques kilometres au nord de
Port-au-Prince, A la suite d'un accord avec le gouverement hai-
tien.




L'occupation am6ricaine correspondra 6galement a l'arriv6e
de automobile, entrainant I'am6nagement de quelques cinq cent
cinquante kilometres de voies carrossables. Mais la route la plus
important d'Haiti, celle menant de Port-au-Prince au Cap Haitien
sera am6nag6e plus tard et jusqu'en 1946 le voyage entire ces
deux villes prendra une douzaine d'heures (en 1985, je le fis en
quatre heures).

Le dernier enfant des Dartigue, Jehan-S6bastien, 6tait en-
core 6tudiant en 1930 quand je fis la connaissance de Maurice aux
Etats-Unis.


(En ce qui me conceme, je suis n6e le 30 d6cembre 1908 en
Hongrie, A Vizakna qui fut rattach6e a la Roumanie sous le nom
de Sibelieu apres la guerre de 1914-1918. Je suis la troisieme de
neuf enfants. Mon pere, Janos Reithoffer, ayant fait son service
militaire dans les Balkans (qui faisaient parties, A cette 6poque, de
1'empire austro-hongrois), sentit le m6contentement de ces
peuples. Inquiet par leurs agitations, il d6cida a son retour, en ac-
cord avec ma mere (n6e Kathleen Hassler), d'6migrer aux Etats-
Unis en avril 1914 et de rejoindre son frere a Cleveland, Ohio, ot
celui-ci s'6tait 6tabli comme coiffeur.
Mon pere fut un de ces immigrants A ne pas r6ussir dans le
Nouveau Monde et notre situation mat6rielle resta assez difficile.
Je dus travailler comme jeune fille au pair pour pouvoir finir mes
6tudes secondaires et ensuite avoir ma licence en litt6rature an-
glaise et en sciences p6dagogiques au Wooster College, Ohio.
Apres avoir obtenu ma licence en juin 1930, je d6cidai de
continue mes 6tudes en education au Teacher's College,
Columbia University, A New York, et c'est 1l que je rencontrai,
en septembre 1930, celui qui deviendra plus tard mon mari,
Maurice Dartigue).
*

Une fois son dipl6me obtenu en 1926, a l'Ecole Centrale
d'Agriculture, Dartigue fut nomm6 assistant du directeur am6ri-
cain du Service Technique pour 1'Agriculture qui prendra le nom
de Service National de Production Agricole et Education Rurale
en 1931 (SNPA et ER).
Ce directeur comprit rapidement que Maurice 6tait un jeune
homme de valeur. II lui fit obtenir une bourse en 1927 pour qu'il
puisse continue ses 6tudes aux Etats-Unis, au Teacher's College
Columbia University. Dartigue sera log6 A l'International House
qui s'6tait ouvert des 1924, afin de recevoir les 6tudiants am6ri-




cains et strangers, surtout ceux de couleur. Mais ceux-ci n'auront
pas tous la chance d'habiter l'International House et rencontreront
d'6normes difficulties pour se loger, tel cet 6tudiant ougandais,
fils de chef qui disait : "Quand je pense que je suis oblig6
d'habiter Harlem !", les pr6jug6s de races et de couleurs de peau
6taient tres forts aux Etats-Unis.

En 1928, Dartigue revint en HaYti et donna, en tant que pro-
fesseur, des course d'6ducation A l'Ecole Normale de Damien. En
1929, durant huit mois, il prit en charge la direction de la seule
cole post-primaire rurale d'HaYti, Chatard, situ6e pros de la ville
de Plaisance dans les montagnes Pilboro, sur la route allant au
Cap Haitien.
Cet 6tablissement comprenait un internal, un r6fectoire, un
dortoir, des ateliers de travail, des plantations, un Olevage
d'animaux de ferme, etc. Unique en son genre, il avait Wt6 cr66
par les Amdricains, et trente jeunes gargons y poursuivaient leurs
6tudes pour se perfectionner afin d'entrer par la suite A l'Ecole de
Damien.
Son sens du travail et des responsabilit6s porterent leurs
fruits : les Am6ricains virent en Maurice Dartigue un leader, si
bien qu'il obtiendra une second bourse qui lui permettra de re-
partir aux Etats-Unis en septembre 1930, pour six mois.

II obtint sa maitrise en Education Rurale en f6vrier 1931.
Avant de rentrer dans son pays pour y travailler, nous d6cidames
de nous marier, et bien que le marriage fut c616br6 dans la plus
strict intimit6, un journal de Harlem annonca l'union d'un
homme de couleur avec une femme blanche. A cette 6poque,
c'6tait un 6v6nement tout A fait exceptionnel car dans le Sud des
Etats-Unis par example, un tel marriage 6tait interdit par la loi: si
un concubinage entire Blancs et Noirs pouvait etre tol6r6, le ma-
riage, lui, ne l'6tait pas. Dans le Nord par contre, les marriages
mixtes 6taient autoris6s mais restaient cependant tres rares.


Maurice partit dans son pays. Je devais le rejoindre des la
fin de mes 6tudes, et des que j'aurais pu r6aliser quelques 6co-
nomies car nous n'avions de resources ni 'un ni l'autre.
(Apres avoir obtenu, en juin 1931, ma maltrise en
Education Rurale, je trouvai du travail comme cuisiniere (je me
d6brouillais fort bien dans ce domaine), chez le doyen de l'une
des plus grandes 6glises anglicanes de New York, Saint John the
Divine. La famille 6tait tres agr6able; je l'accompagnai dans la r6-
sidence d'6t6 qu'elle poss6dait dans les montagnes du




Massachussets. Durant mes heures libres, je faisais du theatre
avec un group amateur du village. J'aimais jouer; j'avais d6ja
fait parties d'une troupe au Wooster College. Le fait d'8tre nourrie
et log6e me permit d'dconomiser I'argent que je percevais et j'en
amassai suffisamment cet 6t6-1a pour preparer mon voyage et re-
joindre mon mari en Haiti, en novembre 1931. LA, je regus un
accueil particulibrement chaleureux; je fus pr6sent6e A toute la
famille et aux amis, puis je passai plusieurs jours A rendre visit
aux uns et aux autres. Ayant appris le frangais A l'6cole secon-
daire A Cleveland, je m'int6grai rapidement, n'ayant aucune diffi-
culte A me faire comprendre dans cette langue.
Je rappelle qu'A cette dpoque Haiti 6tait sous l'occupation
am6ricaine et que l'attitude des Am6ricains (qui se comportaient
en vainqueurs), ne favorisait gubre, selon les circonstances, les
changes avec les Ha'tiens. A leur d6charge je dois dire qu'ils
apportnrent quelques aml6iorations dans les maisons en introdui-
sant notamment un certain confort don't la salle de bains.)


Lorsque Maurice et moi nous cherchames une maison sur
les collins de Port-au-Prince (je supportais mal la chaleur qui re-
gnait au centre de la ville car je commengais A avoir des pro-
bl6mes intestinaux qui fragiliseront mon organisme pendant de
tres longues ann6es), nous en trouvames une A Pacot qui nous
convint tout A fait. Elle avait 6t6 occup6e par des Americains et
comprenait deux chambres, un salon-salle A manger, une cuisine,
un office et surtout une salle de bains moderne, avec eau cou-
rante, froide et chaude. Une jeune bonne entretenait la maison et
m'aidait A preparer les repas.
Nous jouissions d'une vue absolument splendid sur les
collins s'61evant mollement en face de nous et don't nous 6tions
s6par6s par la plaine du "Cul de Sac".

Tres vite, nous formames un group avec les amis de
Maurice et leurs femmes, ainsi que de nouveaux-venus en Haiti.
Dans ce pays, les marriages mixtes 6taient courants, surtout chez
les jeunes gens parties 6tudier en France.

Je tiens A pr6ciser que si Maurice se montrait tres s6rieux
dans son travail, il savait par ailleurs s'amuser et se d6tendre.
Ainsi, nous sortions parfois danser et je souriais A le voir 6voluer
sur la piste de danse comme s'il n'avait aucun souci, racontant en
riant une histoire A sa partenaire...





Avant de louer cette maison sur les collins, nous vivions A
1'h6tel pour la raison suivante : Maurice avait la reputation d'etre
un home tres 6conome; il savait non seulement g6rer son propre
argent, mais egalement celui de quelques-uns de ses amis qui
n'h6sitaient pas A faire appel A lui en cas de difficulties. Certaines
personnel don't la g6rante de cet h6tel -, lui emprunterent de
1'argent. Ne pouvant le rembourser, elle nous proposal, en
change, d'habiter son h6tel jusqu'A I'expiration de sa dette. Mais
1'endroit pr6sentait peu de confort, et lorsque nous louimes cette
maison A Pacot, nous fimes tres heureux d'avoir notre propre
foyer.








DIRECTEUR DE L'EDUCATION RURALE (1931-1941)



1931, I'ann6e du retour de Maurice en HaYti fut marque
par 1'election d'un nouveau president, un journalist, St6nio
Vincent. II dirigea le pays jusqu'en 1941. Nous efmes
d'excellents rapports avec sa famille, notamment avec sa soeur,
R6sia Vincent qui v6cut aux Etats-Unis oi elle enseigna le fran-
cais dans les 6coles priv6es avant de revenir en Haiti apres
l'l6ection de son frere. J'aurai l'occasion de reparler de Mile
Vincent au course de cet ouvrage.

C'est 6galement en 1931 que le Service Technique
d'Agriculture devint Service National de Production Agricole et
Education Rurale (SNPA et ER). Maurice s'installa a Damien, car
cette meme ann6e, toutes les 6coles rurales furent transf6r6es du
ministere de 1'Instruction Publique au ministere de 1'Agriculture,
cr6ant le D6partement de 1'Education Rurale. De cette maniere, le
SNPA et ER coiffa 1'Ecole d'Agriculture et 1'Ecole Normale qui
devaient former les instituteurs enseignant dans les fermes-6coles
et les 6coles rurales sous le control de l'Education Rurale. Il y
avait trois types d'6coles rurales : 74 fermes-6coles cr66es 9A et l
r 1'int6rieur du pays, en 1924, par les Am6ricains sous l'6gide du
Service Technique de 1'Agriculture, les 6coles presbytdrales qui
recevaient des subsides du ministere de l'Instruction Publique,
cr66es par les pr8tres frangais dans certaines regions en vertu de
la convention de 1913, et enfin les 6coles publiques nationals ru-
rales, au nombre de 365 environ, regroup6es sous le m8me mi-
nistere.

Maurice et un de ses amis, Andr6 Liautaud, lui aussi form
au Teacher's College, furent nomm6s pour diriger ce
D6partement de l'Education Rurale. Ils prirent done en charge
non seulement les 74 fermes-6coles, avec l'intention d'y faire
donner un enseignement plus pratique que th6orique aux enfants
des paysans, mais 6galement plus de 200 6coles rurales ainsi que
1'6cole post-primaire rurale Chatard et 1'Ecole Normale de
Damien...




Avant I'occupation am6ricaine, il y avait bien des 6coles ur-
baines et quelques 6coles rurales (trbs peu), don't quelques-unes
d'ailleurs n'avaient aucune existence r6elle et n'6taient que fiction
administrative. Certaines avaient meme cess6 de fonctionner bien
que les instituteurs touchassent leur salaire; cette situation aurait
pu durer ind6finiment puisqu'il n'y avait alors aucun contr6le.

La premiere chose que firent Maurice et son 6quipe fut de
demander une enquete pour connaltre exactement le fonctionne-
ment de ces 6coles rurales. Ils d6couvrirent que peu d'entre elles
6taient en bon 6tat; quelques-unes 6taient employees come habi-
tation par l'instituteur ou le directeur; les classes se d6roulaient
dans la cour ou bien sous les arbres, ou encore sous des ton-
nelles... L'enqu8te permit aussi de d6couvrir que certain des
instituteurs savaient A peine lire et 6crire. Comment pouvaient-ils
enseigner alors qu'ils 6taient pour ainsi dire illettr6s ? Certains
inspecteurs ignoraient meme jusqu'A la situation des 6coles qu'ils
6taient census supervisor !...

Pour cette enquete, et plus tard pour les visits
d'inspection, Maurice se rendait lui-meme A ces 6coles dans les
collins de l'arriere-pays. Jusqu'A ce que j'ai ma propre cole, je
l'accompagnai. Nous partions souvent A cinq heures du matin
afin d'etre d6jA loin quand le soleil se leverait, 6vitant ainsi les
grosses chaleurs. Les routes que nous devions emprunter 6taient
tres cahoteuses et si Maurice, lorsque nous avions pu avoir un
chauffeur pour nous conduire, dormait durant le trajet, moi je
sentais chaque caillou. Par ailleurs, nous emportions syst6mati-
quement avec nous des boissons, des sandwiches et de 1'essence,
ainsi que de la citronnelle pour nous prot6ger des moustiques, car
il n'y avait lI-bas aucune station service, ni d6bit de boissons
pour nous rafraichir.

L'6poque voulait que le recrutement des enseignants se
fasse par copinage, ou par piston. Un jour, le president Vincent
en personnel t6l6phona A Maurice pour lui indiquer que 'un de ses
prot6g6s voulait un poste d'instituteur. "I1 n'y a pas de probleme,
Monsieur le president, rdpondit mon mari, il n'a qu'A venir A
Damien passer l'examen !" Le president dut se contenter de cette
r6ponse...
Maurice voulait A tout prix professionnaliser rl'ducation, ce
qui, bien sir, sous-entendait une moralisation du systmme. Pour
empecher les politicians de nommer leurs amis, il institua un
examen que ceux-ci ne pouvaient pas passer, ce qui les 6cartait
d'office. Lors du premier examen, sur environ 500 candidates,
229 instituteurs et 89 institutrices furent rdvoqu6s !... Et pour-




tant, il n'y avait pas assez d'enseignants ni d'6coles, sans comp-
ter que la mixit6 n'existait pas. Parce qu'il encourageait
I'd&ucation des filles, Maurice crda done quelques 6coles mixtes
ce qui permettait de faire face A 1'urgence dans un premier temps.
Petit A petit, ceux qui avaient r6ussi l'examen remplacerent ceux
qui 6taient moins bien pr6par6s ou manquaient de s6rieux.
Puis I'organisation administrative fut a l'ordre du jour :
Dartigue supprima certaines 6coles rurales qui ne servaient pas,
en fusionna d'autres; le recensement de toutes les 6coles fut enfin
r6alis6 grace A une carte dress6e par les soins d'un statisticien,
form sur le tas car il n'en existait pas. Des 6quipes allaient sur
place ou envoyaient un questionnaire aux instituteurs qui devaient
les remplir. Les informations obtenues ainsi permirent d'6tablir
des statistiques.
Certains 6tablissements 6taient presque d6pourvus de mo-
bilier ou poss6daient des meubles en piteux 6tat. Maurice les fit
r6parer, fit fabriquer des bancs, des pupitres et autres objets de
premiere n6cessit6... Des 6coles furent retapdes et trois cons-
truites par les paysans aids par les instituteurs et les 616ves. Des
course donnant des notions d'agriculture furent introduits et on
envoya pour cela des pelles, des houes, des rateaux, des
haches... Pour aml6iorer la formation du personnel enseignant,
Dartigue cr6a des course d'6t6, centralis6s A 1'Ecole Normale de
Damien qui fut r6organis6e pour mieux preparer les agents agri-
coles et les instituteurs. Ces course se faisaient par sessions inten-
sives de quinze jours A un mois, avec une instruction suivie sur
les questions p6dagogiques, 1'utilisation des manuels,
l'Administration, I'hygiene, le sport, les notions agricoles,
Inaction social dans la communaut6, etc.

Toute cette action, Dartigue la mena avec pers6v6rance, il
avait une volont6 hors du commun. Comme son ami Andr6
Liautaud, il savait que pour avoir un bon systeme, il fallait avoir
de bons administrateurs et de bons sp6cialistes.
I prenait la parole centre les politicians, 6crivait des articles
expliquant ses projects, ce qu'il avait fait ou avait I'intention de
faire avec ses collaborateurs. Les politicians etaient oblig6s
d'accepter ses r6formes, bien souvent A contre-coeur. Maurice
n'h6sitait pas non plus A critiquer les gens de la ville, les bour-
geois, don't il faisait pourtant parties, leur reprochant vivement leur
attitude envers le people.
(Moi-meme, en 1932, j'ai donn6 une conference rapport6e
dans les joumaux, au course de laquelle j'ai 6galement os6 criti-
quer 1'education offerte aux jeunes filles de la soci6t6, ainsi que
leur ignorance des problemes inh6rents A leur pays.




"Madame, vous 8tes pri6e de mettre des gants!", me langa
pendant l'expos6 une bourgeoise... J'ai r6p6t6 mon admiration
pour les femmes du people, qui portaient souvent, seules, la v6ri-
table responsabilit6 d'l6ever les enfants. J'avais, par example,
comme blanchisseuse une femme nomm6e C16mentia; son
homme ne donnait rien pour leur fils. Quand je lui ai demand s'il
lui donnait au moins un peu d'argent pour I'&ducation de son en-
fant, elle me r6pondit : "Madame, il n'y en a pas, comment puis-
je lui r6clamer ?... Les femmes haYtiennes du people ont un cou-
rage extraordinaire parce qu'elles luttent courageusement avec et
contre la misere.
Une de mes amies, anglaise, en voyant une carte postal
qui repr6sentait des paysannes lavant du linge A la rivibre, fut a ce
point 6tonn6e par leur allure qu'elle me posa cette question :
"Comment peuvent-elles 8tre aussi souriantes avec la vie qu'elles
menent ?" Parce qu'elles prennent la vie comme elle vient. Elles
sont tout simplement d'un autre monde.)


Dartigue, avec ses collaborateurs, voulait ainsi doter son
pays d'6coles qui r6pondraient mieux aux besoins du people, et il
s'est d'abord efforc6 de reliever les problemes et de les com-
prendre, ensuite il a essay de les r6soudre.
DMs 1931, il consigna, dans des bulletins qui parurent en-
suite chaque ann6e, tout ce qui avait 6t6 entrepris. C'6tait
I'occasion d'un bilan formidable. C'6tait la premiere fois que les
r6alisations faites chaque ann6e, comprenant aussi les deceptions,
6taient consign6es dans des rapports mis A la disposition du pu-
blic et r6dig6s A la suite de donn6es envoy6es par le personnel en-
seignant, superviseurs compris. Chacun avait une tache A rem-
plir. A partir de ces donn6es, on pouvait 6tablir des statistiques
don't I'analyse, en demier lieu, orientait la politique du ministere.
Par example, un employ, Oscar Boisgris, A qui l'Etat avait ac-
cord6 une bourse, se rendit quatre 6t6s de suite aux Etats-Unis
pour y suivre une formation de statisticien. De retour en Haiti, il
mit sur pied un bureau de statistiques efficace...

Bien str, d'ann6e en ann6e, la teneur de ces bulletins n'dtait
pas la meme, et si en 1931 et 1932 les bulletins annoncerent plu-
sieurs r6alisations, les progres furent parfois plus lents durant
d'autres ann6es. L'id6e de faire des statistiques fut une des id6es
de Maurice, et quand il rencontrera, beaucoup plus tard, au Zaire,
une situation comparable A celle d'HaYti, il pourra se r6f6rer A son
experience haYtienne. En effet, comment concevoir ce que l'on va
faire l'ann6e suivante si l'on a rien sur quoi s'appuyer, ni rap-
port, ni statistique ?





Dans le premier bulletin paru en 1931, Dartigue 6crit :
"C'est la premiere fois que l'organisation procede d'une fagon
m6thodique, honnete, concise, A l'6ducation pour les HaYtiens par
les Haitiens". I1 continue : "C'est la premiere fois qu'un president
prend une position et malgr6 les attaques, soutient le travail fait
par le service. C'est la premiere fois qu'il y a un systeme bas6 sur
une philosophies : la science, et qui prend en consideration les be-
soins du people haitien. C'est la premiere fois que les instituteurs
sont choisis sur concours, que les jeunes gens d6pensent leur
propre argent pour 6tudier A l'6tranger afin de revenir mieux pr6-
par6s pour aider dans les r6formes...".
Pour la premiere fois 6galement 1'Etat devient 1'Hditeur
d'une parties des livres classiques utilis6s dans les 6coles. Maurice
Dartigue 6crit les "Problemes de la Communaut6" en 1930 et, en
collaboration avec Andr6 Liautaud, "G6ographie locale" en 1931.
Des associations de parents d'616ves sont cr66es car
Maurice est convaincu que l'enfant ne peut 8tre s6par6 de son mi-
lieu, et i'6cole doit aider la communaut6 et les adults, tout
comme les adults peuvent aider 1'6cole. II pense que
l'aml6ioration de la vie des paysans se fera par l'interaction de
l'6cole, des parents et de la communaut6. Dans ses recommanda-
tions, il demand un budget plus important pour pouvoir non
seulement augmenter les salaires du personnel enseignant, faire
batir de nouvelles 6coles mais aussi, comme il croit fermement en
l'6ducation des filles, augmenter le nombre des sections et le re-
crutement des institutrices pour des classes de filles...

En 1932-1933, le nom de 1'Ecole Centrale d'Agriculture
prit celui d'Ecole Pratique d'Agriculture et Maurice introduisit la
c6r6monie des dipl6mes. II invita le president et les secr6taires
d'Etat ainsi que des parents, des 6tudiants, des enseignants, A cet
6v6nement important au course duquel il expliqua que ceci n'6tait
qu'un commencement... Sur trente-deux 6tudiants ayant termin6
leurs 6tudes, vingt-deux furent imm6diatement employs par le
service de 1'Education Rurale.

Malgr6 les budgets en diminution, tout comme les salaires
d'ailleurs, le D6partement de 1'Education Rurale put cr6er six
6coles rurales cette ann6e-lA. Dix-huit sections f6minines furent
rattach6es aux ecoles de gargons. Deux fermes-6coles virent le
jour, I'une offerte par les Travaux Publics, et l'autre par un
pr8tre. Le recrutement des nouveaux instituteurs, comme je 1'ai
d6ji dit, se faisait par concours car chaque ann6e il y avait des
cong6s dus A la maladie, des d6ces ou des changements
d'emplois. Pendant I'ann6e, les circulaires 6taient envoy6es dans




les 6coles et les inspecteurs faisaient des visits. Ceux-ci etaient
recrut6s par concours ou choisis parmi les meilleurs instituteurs.

L'une des preoccupations de Maurice 6tait entire autres la
sant6 du personnel enseignant et administratif, mais surtout celle
des enseignants qui vivaient loin de tout, dans des endroits sans
confort (ni 6lectricit6, ni eau courante, ni w.c.), et sans approvi-
sionnement local. Ces instituteurs se sentaient la plupart du temps
tres isol6s, sans possibility de communiquer avec l'ext6rieur sauf
par une poste irr6guliere et la visit de leur inspecteur. S'il y avait
un dispensaire d'Etat dans les environs ou une chapelle, ils pou-
vaient de temps A autre changer quelques id6es avec les gens,
mais cela n'6tait pas suffisant... Maurice 6tait conscient de ces
problemes et faisait en sorte qu'ils ne se sentent pas complete-
ment oubli6s. Ces enseignants ne prenaient d'ailleurs pas souvent
de cong6s et lorsqu'il leur arrivait d'en demander, c'6tait g6n6ra-
lement pour cause de maladie, notamment de paludisme ou des
suites d'un paludisme chronique. A cette 6poque, 8tre instituteur
rural 6tait un vrai sacerdoce et pouvait, A just titre, forcer
l'admiration...
Peu A peu, l'id6e de Maurice selon laquelle on ne pouvait
organiser un system d'6ducation de la masse sans technicians
des diverse branches de l'6ducation, et sans un corps
d'instituteurs sortant d'une Ecole Normale ad6quatement organi-
see, 6tait accept6e par un certain nombre de personnel. Pour lui,
"un bon instituteur 6tait la cl6 de l'enseignement".


Parallelement a mon mari, j'6tais 6galement tres occup6e et
d6cidai d'ouvrir, en 1933, ma propre cole, comprenant des
classes maternelles et primaires. Le plus difficile 6tait de trouver
des enseignants qui avaient mes id6es car la plupart ne pensaient
qu'en terms de recitation, m6morisation, r6p6tition... Pour moi,
la discussion, la creation, les initiatives 6taient bien 6videmment
les 616ments forts d'une bonne p6dagogie, et Maurice me rejoi-
gnait naturellement dans cette recherche : c'6tait tout l'acquis de
notre formation aux Etats-Unis.

Maurice, Andr6 Liautaud et moi etions dipl8m6s de la
meme university. Nous y avions appris que l'6cole 6tait un lieu
oh les activists devaient 8tre centres sur les int6rets de l'enfant;
aider celui-ci A prendre des responsabilit6s, A r6fl6chir, A se dis-
cipliner, A se sentir responsible, a savoir travailler en group en
employant la lecture, l'6criture comme instruments pour les pro-
jets, mais que celles-ci ne soient pas uniquement des fins en soi;




que 1'enfant trouve de la joie en utilisant ses mains pour peindre,
fabriquer des objets, cuisiner, qu'il sache jouer, danser, chan-
ter... Nous ne cherchions pas toujours A imposer nos id6es, mais
nous voulions un environnement avec un mobilier et du materiel
ad6quats pour que 1'enfant puisse se rep6rer, se r6v61er et explo-
rer de lui-meme toutes les possibilities qui lui 6taient offertes,
qu'il soit libre de ses choix en demandant, au besoin, conseil A
l'instituteur. Les parents n'6taient pas exclus, nous souhaitions
leur participation A certaines activit6s. Nos id6es 6taient quelque
peu d'avant-garde et je constate que le mode d'enseignement pra-
tiqu6 actuellement en France dans les 6coles maternelles et pri-
maires 6tait d6ji mis en application, dans une certain measure, par
nous en Haiti, et ce d6s 1934.

Une grande maison A Port-au-Prince fut lou6e; les pieces du
rez-de-chauss6e furent am6nag6es en classes tandis que j'utilisai
les deux pieces du premier 6tage pour notre usage personnel.
Nous avions peu d'616ves et certain parents 6taient d'assez mau-
vais payeurs. Des amis me confibrent leurs enfants. Avant
l'ouverture de ces 6coles matemelles et primaires, on laissait les
jeunes enfants A la maison surveill6s par des bonnes souvent
ignorantes... Aujourd'hui il existe plus d'une centaine de ces
6coles priv6es A Port-au-Prince.
En plus du souci que j'avais de cr6er, sur le plan p6dago-
gique, quelque chose d'entierement nouveau, car le systeme 6tait
globalement organism selon les m6thodes d'6ducation francaise
assez retardataires A 1'6poque, j'avais 6galement des soucis fi-
nanciers auxquels je devais faire face.
Mademoiselle Marie Labastille, une Haitienne 6duqu6e en
France ainsi qu'une autre jeune femme ayant fait ses 6tudes A
Porto Rico me rejoignirent. N'ayant pas assez de personnel for-
mees pour enseigner, je pris en charge la classes maternelle.

R6sia Vincent avait 6galement fond6, d6s 1932, une cole a
La Saline, dirig6e par les soeurs de l'Ordre de Jean Bosco don't
l'oeuvre ne cessera de s'6tendre (cet 6tablissement forme main-
tenant des secr6taires et des dactylos), pour apprendre aux jeunes
filles orphelines du people A devenir des femmes de manage. On
leur inculquait ainsi la maniere de cuisiner, de coudre, comment
entretenir une maison correctement, etc. Je dois dire que les fa-
milies qui employaient des bonnes ne les traitaient pas toujours
tres bien, les faisant dormir par example dans une piece sans au-
cun confort, le plus souvent sur une paillasse jet6e A meme le sol.
On espdrait qu'avec une bonne formation et un trousseau ces
jeunes filles seraient mieux trait6es et mieux log6es. Les soeurs
les plagaient ensuite quand leur apprentissage 6tait termin6.





C'est le gouvemement qui avait donn6 A Mile Vincent un
batiment vacant pour qu'elle l'am6nage en sales de classes avec
dortoir, r6fectoire, buanderie, etc. Mais comme nous avions peu
d'argent, que de chemises de nuit et de draps nous dfmes coudre
avant I'arriv6e des 616ves Mile Vincent demand d'ailleurs l'aide
de cinq auxiliaires de I'Ordre de Jean Bosco, don't l'une d'elles,
d'origine italienne, toujours vivante, reside encore en Haiti.

Pour r6soudre les problemes financiers soulev6s par le
fonctionnement de cet 6tablissement, j'aidais Mile Vincent durant
mes heures libres A organiser toutes sortes de bals, d'expositions,
de foires... qui lui rapportaient une certain some d'argent. Pas
suffisamment cependant, si bien qu'elle d6cida de cr6er un Club
de sport A Thorland situ6 A une dizaine de kilometres de Port-au-
Prince. Elle y fit construire une piscine, quatre courts de tennis,
un bain de mer, un bar-restaurant, un ping-pong... Connaissant
mon s6rieux et mon savoir-faire, Mile Vincent me demand de
g6rer ce complex sportif. J'en parlai A Maurice qui me conseilla
d'accepter et d'abandonner mon cole. C'est ainsi que nous nous
retrouvames, Maurice et moi, A Thorland ob nous nous instal-
lames puisqu'il y avait une maison d'habitation A notre disposi-
tion.
Ce club, compose de trois cents membres, 6tait parfois tres
anim6 par des jeux, des concours de natation, de tennis, par des
tirages de tombola, des bals, des d6jeuners ou bien des diners of-
ferts par diff6rentes organizations et une some fixe 6tait allou6e
chaque mois A l1'cole de La Saline sur les b6n6fices que produi-
saient ces diff6rentes activit6s... Maurice m'aidait dans mon tra-
vail de gestion en contr6lant mes livres de comptes, et une parties
du personnel, les jardiniers en l'occurrence.
*

Mais revenons aux bulletins annuels que Dartigue r6digeait.
Dans celui de 1933-1934, il y 6voque les contributions les plus
importantes apport6es A l'enseignement. Par example la profes-
sionnalisation de la branch de l'rducation place sous son con-
tr6le, 1'envoi d'6tudiants A 1'6tranger pour leur formation, les
course d'6t6 pour I'am6lioration de ceux qui sont en service et les
concours de recrutement des instituteurs.

Une autre contribution 6tait celle de introduction de l'6tude
de 1'6ducation en tant que science. En Haiti, une nouvelle con-
ception de l'6ducation naissait; celle-ci devait 8tre consid6r6e
comme un processus de d6veloppement mental et d'adaptation de




l'individu A son milieu : l'Haitien n'6tait plus cens6 accepter les
conditions existantes, mais devenait capable de les changer...
Citons egalement d'autres contributions comme I'adoption
d'un systeme de comptabilit6 analytique pour la classification des
d6penses afin d'avoir une id6e precise du cost des diverse activi-
t6s de l'enseignement rural...


Le depart de I'occupant s'effectua en 1934. A cette occa-
sion Maurice 6crira : "les Am6ricains en partant nous laissaient
une force arm6e efficient et une organisation admirable, des
Services publics comme les Travaux Publics, le Service
d'Hygiene, le Service d'Agriculture et de l'enseignement rural, le
Service de la contribution organisms sur une base solide.
"Maintenant le probleme est, d'une part, de prot6ger ces
services contre la politique, le favoritisme et les measures anti-
administratives et anti-gouvernementales... Pour que la discipline
s'implante en HaYti, il faut qu'elle vienne "d'en haut !" D'autre
part, il s'agit d'6duquer le people pour qu'il puisse lui-meme
veiller a ce que les services publics fonctionnent bien. Si la masse
est 6duqu6e, elle n'acceptera plus que les routes don't elle se sert
cessent peu A peu d'exister. Elle n'acceptera plus que les h6pitaux
et les cliniques cessent de fonctionner, bien que les m6decins et
les infirmieres soient des gens qui ne connaissent pas leur m6tier,
et les instituteurs illettrds. Elle verra la difference entire les bonnes
et les mauvaises 6coles et ne tolkrera plus celles-ci. Elle
n'admettra plus que ses repr6sentants votent des lois contraires A
ses int6rets...". H61as, ces mots n'eurent que peu d'effet !...

Cette ann6e fut r6compens6e par un bilan encourageant : les
instituteurs haYtiens 6taient mieux forms et un peu plus
comp6tents grace aux course d'6t6 et a l'Ecole Centrale
d'Agriculture oh se trouvait la section de l'Ecole Normale
d'instituteurs ruraux et des inspecteurs.
II me parait int6ressant de signaler que 1'effectif moyen
dans les 6coles rurales en 1934 6tait de 14 727 61lves (11 073
garcons et 3 654 filles), avec un minimum de 12 761 616ves en
octobre et un maximum de 15 644 61lves en juin. Pourtant, il ne
s'agissait 1 que de 10 % des enfants en age d'etre scolaris6s, ce
qui attristait Maurice. Les autres ne se rendaient pas a l'6cole,
parfois tout simplement pour des problems de distance.

Un 6v6nement important, pour Haiti, le 8 juillet 1934, fut la
visit du president Roosevelt qui se rendit au Cap Haitien afin
d'instituer, avec les Haitiens, une politique de bon voisinage.
C'est ce jour-la qu'il d6clara le depart de tous les marines. La




Garde serait d6sormais compose entierement d'Hai'tiens. Mile
Vincent m'invita A l'accompagner en avion militaire, avec Mme
Leon Laleau, don't le mari 6tait ministry des Affaires 6trangeres.
Roosevelt arriva en bateau avec ses deux fils. Une grande
reception fut donn6e en son honneur. Instant memorable De
voir cet homme handicap, montant, entire ses deux fils, la rampe
de l'entr6e de la reception, ce qui devait lui demander beaucoup
de courage et d'effort physique car ses jambes 6taient enserr6es
dans de lourdes protheses, nous remplit d'une immense admira-
tion !... Je garde encore en memoire 1'image de cet homme in-
domptable, qui avait refuse de se d6placer dans une chaise rou-
lante.
En 1943, Dartigue, alors ministry, aura 1'honneur et le
plaisir de diner A la "Maison Blanche", au course du voyage offi-
ciel que le president Lescot fera aux Etats-Unis, au Canada et A
Cuba (je reparlerai de ce voyage un peu plus loin).


Les bulletins des ann6es 1935-1936 et 1937 furent consi-
gn6s dans un seul num6ro, le num6ro 15 car Maurice avait, du-
rant ces trois ann6es, 6t6 fort occupy et, de plus, souvent en
voyage.
Pour l'ann6e 1935, Dartigue signal dans ses consid6ra-
tions g6n6rales que le progres n'est pas aussi spectaculaire qu'au
d6but, mais qu'il a pu envoyer aux Etats-Unis, pour qu'ils y
soient forms, dix-huit superviseurs et employs du service de
l'Education Rurale. Teacher's College et Columbia University les
ont accueillis pendant les trois mois d'6t6. Comme ces jeunes
gens n'avaient pas fait des etudes assez pouss6es, le D6partement
de 1'Education Rurale de Teacher's College leur avait pr6par6 des
course sp6ciaux, faisant appel aux professeurs sachant parler le
frangais et connaissant la situation en Haiti ainsi que les besoins
de ce group. Certains partirent A leurs frais tandis qu'on trouva
des bourses pour d'autres. Avec les connaissances acquises A
l'6tranger, ces jeunes gens revinrent ensuite dans leur pays afin
d'y am6liorer l'enseignement et l'Administration.
Les sujets traits dans les course d'6t6 6taient varies et susci-
taient de l'int6r.t. On d6veloppait entire autres ceux sur
l'agriculture, la culture physique, le chant, le dessin, les m6-
thodes d'enseignement, les principles d'6ducation, les arts ma-
nuels comme le tissage et la vannerie, I'hygiene, la p6dagogie I
qui 6tait la m6thode de 1'enseignement de la lecture et la p6dago-
gie II qui 6tait celle de l'Administration de la classes, les rapports
mensuels, le registre, 1'appel, etc.




C'est en 1935 que les 6coles de 63 bourgs furent transf6-
r6es a l'enseignement rural. Comme le soulignait le rapport, "il y
a eu de nouveaux progres dans I'oeuvre d'6ducation entreprise
par le gouverement par l'interm6diaire du SNPA et ER en leur
confiant ces 6coles. Tous n'6taient pas d'accord car la reorgani-
sation a 16s6 quelques int6r8ts : les instituteurs sont nomm6s en
dehors de la politique et n'ont plus le droit d'abandonner leur
poste pour se livrer A des activists politiques. Les locaux sont
lou6s pour les commodit6s qu'ils offrent au travail de l'6cole et
pas pour favoriser tel ou tel propri6taire. Or c'est justement 1a un
des plus important aspects de cette r6forme qui aurait du attirer
l'unanimitd des approbations. Les populations concern6es ont
donnd leur plein consentement, la preuve en est, la fr6quentation
de l'6cole a double depuis la r6organisation. Une autre preuve,
des personnalit6s de certain bourgs, don't les 6coles n'ont pas 6t6
transf6r6es, ont fait des d6marches pour que ces 6tablissements
soient mis sous le contr6le du service de 1'Education Rurale".

On reprochera a Dartigue d'avoir ruralis6 les 6coles de
bourgs; voici sa r6ponse a cette critique injuste : "On parle de
"ruralisation" des 6coles de bourgs, mais il n'est pas question que
les programmes soient les memes. L'6ducation doit 8tre adapt6e
aux conditions du milieu et aux besoins des enfants et de la com-
munaut6. II ne s'agit pas de "ruralisation" mais d'"haitianisation"
de ces 6coles de bourgs, c'est-a-dire de donner dans ces 6coles
une education propre a faire des HaYtiens. II faut laborer un pro-
gramme haYtien avec des livres hai'tiens et des instituteurs hai-
tiens, les enfants pourront prendre conscience d'eux-memes in-
dividuellement, nationalement et racialement, d6velopper leur
confiance dans les capacit6s et les possibilities de la race, acquerir
les attitudes n6cessaires et les m6thodes propres a promouvoir le
progres et a r6aliser une culture vraiment nationale.

II fera 6galement comprendre aux Ha'tiens qu'il n'est pas
d6shonorant de travailler manuellement : "Ce pr6jug6 qui existe
chez nous centre le travail manuel a la champagne devra 8tre
s6verement combattu, si nous voulons sortir d6finitivement de
l'omiere oui nous sommes rests enlis6s pendant plus d'un siecle
et enter d'une fagon s6rieuse dans la voie du progres et de
l'ind6pendance national sous le triple aspect politique, 6cono-
mique et intellectuel..."

Conjointement au programme de relevement moral des
campagnes, les instituteurs et les pr8tres essayaient de changer la
pratique de la polygamie et du concubinage en d6veloppant
l'union monogamique et plusieurs marriages seront c616br6s. Dans




le m8me ordre d'id6es, 2 587 premieres communions seront en-
registr6es parmi les 16lves des 6coles rurales et 1 989 parmi celles
des 6coles de bourgs.

Toujours en 1935, Dartigue fit partir aux Etats-Unis treize
jeunes gens, parmi lesquels une jeune fille de la haute soci6t6,
Laura Nadal, ce qui provoqua un toll. C'6tait en effet la premiere
fois qu'une personnel du sexe f6minin quittait Haiti sans chaperon
et par-dessus le march avec un group de gargons Mais les r6-
sultats furent excellent : cette jeune fille, qui devait avoir vingt-
huit ans, acheva sa formation aux Etats-Unis ot elle se perfec-
tionna en particulier dans l'enseignement de la musique et, A son
retour en HaYti, elle prit la function de superviseur de musique
dans les 6coles. Elle put ainsi aider les instituteurs A 6largir leur
repertoire de jeux musicaux et de chansons. Le d6vouement et les
r6sultats obtenus de tous ces jeunes gens 6taient remarquables. Ils
firent de leur mieux pour montrer que la confiance qu'on leur
avait t6moign6e 6tait justified.

Dartigue avait 6galement, en sus de la musique, ajout6 au
programme scolaire les arts manuels, le jardinage, et 1'6ducation
physique. Pour ce faire, il envoya aux Etats-Unis un jeune
homme afin qu'il soit form A 1'enseignement de cette derniere
matiere. Bien que les activities sportives aient 6t6 d6ej pratiqu6es
dans les 6coles, Dartigue tenait a ce que l'6ducation physique
fasse 6galement parties du systeme 6ducatif.
De meme, plus tard au "Bryn Maur College of Women"
une jeune fille obtint son dipl6me d'assistante social scolaire.


Peu A peu, le nombre des associations de parents augmen-
tait car l'objectif de Maurice et de son 6quipe 6tait d'int6grer
l'6cole A la vie de la communaut6. Mais A part les course du soir oii
I'on expliquait les lois, oi l'on parlait de l'agriculture, de
l'elevage, du commerce des denr6es, oh l'on donnait des conseils
d'hygiene, les instituteurs et les 616ves allaient de plus en plus
coop6rer aux travaux collectifs : amelioration et embellissement
de maisons ou de chapelles (165), assechement de mares (137),
replacement ou installation de canalisations, construction de
fosses d'aisance (63), reparation de trongons de routes ou de
sentiers, embellissement des places publiques, animation des
fetes nationals, organisation des activit6s th6atrales, distribution
de plants et de semences (cocotiers, bananes, coton, pois, manioc
et 16gumes divers...). L'6cole devenait le centre du village.




Voici ce que l'on peut lire a ce sujet dans un texte r6dig6 en
1972 ou 1973 par un des anciens :
"Ces jeunes 6ducateurs ne s6journaient pas entire les murs
de leurs sales de classes; ils drainaient les mares, r6paraient les
routes, construisaient des ponceaux, fabriquaient des cercueils,
des meubles, s'adonnaient a l'artisanat rural, donnaient les pre-
miers soins aux membres de la communaut6 victims d'accident.
Ils enseignaient les principles de la culture rationnelle des terres et
organisaient des loisirs sains. On jouait au basket-ball, au volley-
ball qui venaient d'etre introduits dans le pays. On repr6sentait
aussi sur les scenes de theatre rustique de l'6cole, des saynettes
concues par les instituteurs".
L'hommage rendu a cette ardente g6n6ration dans cet article
se pursuit ainsi :
"On les rencontrait partout, ces jeunes 6ducateurs, sur les
montagnes, dans les planes et les vall6es, bravant les intemp6-
ries, organisant les 6coles rurales, sensibilisant les populations
pour qu'elles connaissent un style de vie meilleure".

C'6tait vraiment remarquable tout ce que Maurice, avec une
6quipe de plus en plus nombreuse et d6vou6e, r6ussissait obtenir,
car le plus important 6tait de donner naissance a la vie associative.
Le tissu cultural de la champagne s'enrichissait de cette fagon :
chacun apprenait A connaitre l'autre et le sentiment d'appartenir A
quelque chose se d6veloppait. L'6cole primaire, don't
I'importance pour le people d'Haiti 6tait sans 6gal, prenait pro-
gressivement sa place A la champagne.
Mais, ainsi que l'6crivait Dartigue dans un des rapports :
"VoilA que, just au moment oj, grace A l'aml6ioration de la pr6-
paration du personnel, hos capacit6s de r6alisation se trouvant
augment6es, notre budget est amput6 de fagon s6rieuse. Nous
pouvons paraphraser la parole de l'Evangile et dire "Les ouvriers
sont 1l, mais il n'y a pas d'instruments pour la moisson" !"

Cependant, malgr6 les difficult6s, Maurice et son 6quipe ne
m6nageaient pas leurs efforts et il l'expliquera : "On a pu mainte-
nir le fonctionnement des 6coles grace A l'ing6niosit6 et avec une
strict 6conomie, on a pu apporter des aml6iorations a certain
am6nagements a diverse 6coles, mais les compressions 6taient
dures A supporter. VoilA que le service devait s'occuper de 63
6coles de plus qu'avant, avec un budget moins fourni. On devait
avoir plus d'inspecteurs mais voila, les memes devaient
s'occuper des nouvelles 6coles. Et le mobilier, les fournitures,
sans parler des salaires : comment augmenter les instituteurs les
plus m6ritants ?"




I1 notait encore dans un de ses rapports, que "si des r6alisa-
tions importantes ont 6t6 obtenues, il n'en est pas moins vrai qu'il
reste beaucoup A accomplir", et voici ce qu'il proposait : "1)
L'augmentation des fonds pour le materiel agricole, les fourni-
tures scolaires, le mobilier, mais aussi pour la supervision et des
inspections plus constantes; 20) La creation de deux 6coles agri-
coles professionnelles pour des 616ves ayant achev6 leurs 6tudes
dans les fermes-ecoles; 30) La creation d'une cole normal de
filles; 40) L'envoi a l'Ctranger d'un boursier pour se sp6cialiser
dans les industries rurales; 50) L'envoi A 1'etranger de deux
membres du personnel f6minin de l'enseignement rural; 60)
L'envoi de deux technicians du personnel de la supervision; 70)
L'augmentation du budget pour reliever certain salaires. II va
sans dire que les 5% prl6eves sur les appointments du personnel
devront 8tre r6tablis; 80) Etudes d'un programme de constructions
scolaires sans n6gliger les reparations A apporter aux locaux
existants".

Et voilM qu'en 1938, le gouvernement remit au service de
Dartigue 39 6coles rurales communales, lesquelles furent r6orga-
nis6es comme les ecoles rurales et les ecoles de bourgs, apres en-
quotes, reparations, concours pour le recrutement des institu-
teurs, etc. Les 6coles presbyt6rales ne comptaient pas, car le ser-
vice de 1'enseignement rural avait peu de contacts avec ces 6coles
sauf pour leur donner une subvention A partir du maigre budget
don't il disposait. L'ann6e 1938-1939 ne vit pas certain projects
aboutir, pour I'agriculture par example ou encore pour les arts
manuels, faute de fonds.

Le travail de Dartigue 6tait une lutte de tous les instants; il
lui fallait egalement recruter des institutrices mieux form6es pour
qu'elles puissent enseigner les matieres telles que l'hygiene, les
soins, la cuisine ainsi que le tissage et la vannerie. L'6cole ne
pouvait 8tre amelior6e sans un personnel mieux pr6par6. M8me
l'enseignement classique souffrait du manque de livres et de
fournitures. Dartigue avait peur, entire autres, que les 616ves re-
tombent dans l'analphab6tisme sans l'appui d'une bibliotheque. II
voulait conserver le folklore national et d6velopper une culture
ayant son point de depart dans la culture indigene par I'edition de
livres de contest, de recueils de musique, par 1'utilisation appro-
pri6e des movements chor6graphiques, etc., mais il se trouvait
frustr6 par le manque de personnel et surtout de fonds. Meme
l'enseignement A 1'Ecole Pratique de 1'Agriculture n6cessitait plus
de moyens financiers qu'elle n'en avait pour ses travaux de labo-
ratoire, la biblioth&que, la plantation...




Le plus vexant 6tait que le budget du service de l'Education
Rurale fut r6duit, en 2/38, de 35 410 gourdes1, alors qu'en meme
temps celui de l'Instruction Publique, qui contrblait les 6coles
urbaines, fut augment de 200 000 gourdes, bien que la
population soit a 90% rurale et Dartigue ajoutera : "Cependant,
malgr6 le manque d'argent, malgr6 les difficult6s de toutes sortes,
nous ne nous sommes pas laiss6s d6courager. Nous avons
continue dans la voie du progres oi nous nous sommes engages.
Nous avons pu obtenir des am6liorations et des r6alisations".
Maurice d6montra que le nombre des 6coles rurales 6tait
sup6rieur A celui des 6coles urbaines, et que les 6coles
diss6min6es A travers le pays engendraient de ce fait plus de frais,
ne serait-ce d6ji que pour le transport des inspecteurs et I'envoi
des fournitures, du mobilier, etc. En plus des course classiques, il
fallait ajouter I'enseignement agricole, I'enseignement manuel et
1'6conomie domestique, ce qui augmentait les d6penses. II dira,
toujours avec la grande precision qu'on lui connait : "Et puis,
56 120 gourdes du budget vont aux 6coles presbyt6rales, ce qui
laisse 992 372 gourdes pour les autres 6coles. Sur 85 402
gourdes pr6vues pour les 6coles communales, on n'a mis que
59 480 gourdes A la disposition du service. Pendant I'ann6e, le
coft per capital dans les fermes-6coles 6tait a peu pros de 57
gourdes, dans les 6coles de bourgs 38 gourdes, et dans les 6coles
rurales, il n'6tait que de 33 gourdes Quiconque a une id6e plus
ou moins precise des questions de finance et d'Administration
scolaire sera en measure de juger convenablement la situation A
laquelle nous sommes confrontss.

Ce qui parait extraordinaire, c'est qu'il ait pu faire tant de
choses avec si peu d'argent C'est pour cela que les strangers qui
visitaient les 6coles, connaissant le budget qui lui 6tait allou6,
6taient 6tonn6s, pour ne pas dire admiratifs, des prouesses de
Dartigue, tel le professeur Charles Loram, de "Yale University".
Celui-ci avait emmen6 vingt-cinq 6tudiants en Education de Yale
visiter les 6coles rurales en Haiti. A la suite de ce voyage, il
6crivit A Mabel Carney, directrice du D6partement de l'Education
Rurale au Teacher's College: "Dartigue est un des 6ducateurs les
plus capable aujourd'hui".
Pour en revenir a ces problemes d'argent, il faut ajouter que
c'6tait malheureusement A cause de ce manque de fonds que le
service de Dartigue ne pouvait pas envoyer plus d'un ou de-deux
boursiers 6tudier A l'6tranger.



1 1 gourde = 1 franc 1 dollar = 5 gourdes.




Dartigue, apres une enquate durant cette ann6e 1938, fit une
6tude r6alis6e sur 884 families haitiennes, intitul6e : "Conditions
rurales en Haiti", qu'il consigna dans le bulletin no 13.
Ce fut la premiere 6tude sur les questions rurales jamais ef-
fectu6e en Haiti. Ce n'dtait pas aussi scientifique qu'on aurait pu
le souhaiter de nos jours, mais elle prenait en compete toutes les
r6alit6s de la champagne : les finances, I'agriculture, "le plagage",
I'6conomie, le cheptel...

L'6tude sur le "plagage" montrait par example que les
hommes pouvaient avoir jusqu'A huit concubines (mais c'6tait as-
sez rare) selon les terres r6parties A droite et A gauche. Le
"plagage" 6tait accept et sanctionn6 A la champagne chez les pay-
sans par la coutume et 1'opinion publique. D'ailleurs, il n'est pas
une manifestation de libertinage mais une maniere de gerer ses
terres pour un homme : les femmes sont placese" sur les diff6-
rentes terres don't elles ont l'entiere responsabilit6, ce qui donne
lieu A une sorte de "matriarcat". La place6" a les droits et les de-
voirs de 1'6pouse, notamment celui de la fid1lit6. Elle est la mai-
tresse de maison et c'est elle qui s'occupe des enfants de
1'homme qui vient cultiver la terre ou faire la r6colte. C'est elle
seule qui restera sur les terres.
La demand de "plagage" est une pratique emprunt6e de
solennit6 Ce sont les parents du jeune homme qui rendent visit
A ceux de la jeune fille et leur remettent une demand 6crite. Cette
rggle traditionnelle relive du double heritage africain et frangais :
il s'agit d'une etiquette pointilleuse qui s'inspire ainsi de l'esprit
"Vieille France".
Cette coutume existe encore dans certaines parties du
pays2.

Dans le bulletin no 27, correspondent A l'ann6e 1939-1940,
il est mentionn6 que "le travail accompli durant cette ann6e-1 n'a
pas 6t6 spectaculaire, mais que l'amilioration de la valeur tech-
nique du personnel et des m6thodes pour la solution du problem
haitien a 6t6 poursuivie avec vigueur et pers6v6rance".
Trouver des bourses pour envoyer des 6tudiants A
l'6tranger relevait d'un veritable tour de force et finalement trois
purent partir et eurent leur maitrise en Education. Ainsi le nombre
de personnel ayant obtenu la maitrise arrivait A huit !



2 On peut lire entire autres sur ce sujet la these de doctorate de 36me cycle
r6dig6e par Paul Moral, intitul6e "Le Paysan haitien", G. P. Maisonneuve et
Larose, 1961, r6impression Atelier Fardin, 1978, Port-au-Prince.
32




Pour la premiere fois, il y eut la remise des dipl6mes de fin
d'6tudes A Chatard afin de r6compenser les bons 61lves; on esp,-
rait que ceux qui ne continuaient pas leurs 6tudes se sentiraient
quand m8me concerns et aideraient la communaut6.

Mais le probleme le plus pr6occupant restait malgr6 tout
celui des finances. Comment progresser sans un budget ad6quat ?
En 1936, il y avait dans les 6coles 19 086 616ves; en 1939-1940,
22 369, et le budget au lieu d'8tre augment diminuait. Eh bien
Dartigue savait jongler avec ce budget qui r6tr6cissait pourtant
come une peau de chagrin, et il r6ussit A mettre sur pied la
ferme-6cole m6nagere de filles A Martissant. Ces jeunes filles
6taient une centaine.
Cet 6tablissement fonctionnait un peu comme Chatard. II
comprenait un internal, un atelier, des plantations et un 6levage
d'animaux domestiques. La "Maison Populaire d'Education", au
Cap Hai'tien, qui avait 6t6 cr66e par le president Vincent fut mis
sous le contr6le de l'enseignement rural. Cette cole avait son
propre budget, mais la responsabilit6 de sa bonne march revenait
au service de Dartigue. Ces deux 6coles ne tarderont pas A affir-
mer leur importance et donneront des r6sultats, surtout dans les
travaux de vannerie. Ayant appris que le march am6ricain avait
besoin de tresses en feuilles de cocotiers la guerre en Europe
avait caus6 la destruction des centres de production de Pologne,
de Tch6coslovaquie et de Roumanie -, Maurice 6tablit des projects,
dans certaines 6coles, pour la fabrication de ces tresses, ainsi que
pour quelques types de paniers en latanier, en bambou et en liane
A scie. II1 cherchait A am6liorer le sort des paysans en leur appre-
nant A fabriquer, avec les plants locales, des products pouvant
leur apporter quelques revenues, et cela par l'interm6diaire de
l'6cole. Ce qu'il faut savoir, c'est qu'il n'6tait pas facile de faire
comprendre aux paysans qu'ils devaient ex6cuter ce travail selon
un proc6d6 d6fini, et non pas au gr6 de leur fantaisie. C'est ainsi
que, sous l'impulsion de Dartigue, des ateliers d'artisanat local
virent le jour. Les commander arriverent des Etats-Unis et les ex-
p&ditions vers ce pays commencerent d6s le mois d'aout 1940.
Dartigue 6crira : "11 faut que certaines measures soient prises en
vue de la protection des ouvriers, de la standardisation des pro-
duits, de la r6glementation des prix, du contr6le des matieres
premieres et de la cadence de production et surtout de
l'6coulement normal et avantageux des products du travail".

De 1936 A 1940, le nombre des associations ne cessera
d'augmenter; beaucoup fonctionneront plus efficacement.
En 1939, on d6nombrait 458 6coles composes pour la
plupart de deux pieces diss6min6es 9a et 1l dans les campagnes




et les distances A parcourir ainsi que les difficulties d'acces a cer-
tains 6tablissements rendaient le travail des inspecteurs-instruc-
teurs tres p6nibles, mais ils visitaient les instituteurs, meme les
plus 6loign6s, au moins une fois l'an.

Une autre preoccupation de Dartigue 6tait le manque de
livres, de brochures, de revues et de journaux; il encourageait
alors les dons et d'ann6e en ann6e, la biblioth.que de 1'Ecole
Pratique d'Agriculture s'enrichissait. Il essayait surtout de faire
appr6cier par les 6tudiants les oeuvres 6crites par des auteurs du
pays.
II 6crivit, en 1939, "L'enseignement en Haiti", un livre sur
1'histoire de 1'Education depuis l'Ind6pendance et comme je 1'ai
d6jA mentionn6, il 6crivit aussi de nombreux articles dans les
journaux, expliquant ses idWes. Pour lui, les sciences et les
langues telles que I'espagnol et I'anglais 6taient plus utiles que le
grec ou le latin; on pouvait, si on le souhaitait, prendre ces
langues anciennes en option, mais il ne fallait pas en faire une
obligation.
(En juin 1939, Dartigue avait pressenti la guerre en Europe
si bien que lorsque je lui dis que j'avais l'intention, durant l'6t6,
d'aller en France, il insist pour que j'aille aux Etats-Unis revoir
ma famille et des amis, et au Canada, suivre des course d'6t6, ce
que je fis A Qu6bec A l'universit6 de Laval. )

L'ann6e scolaire 1940-1941 sera la dermire pour Dartigue
en tant que directeur de l'enseignement rural. Il s'etait battu de
longues ann6es pour faire accepter la notion qu'il fallait 8tre pr6-
par6 professionnellement si l'on voulait diriger et s'occuper des
diff6rentes branches d'un service tel que 1'Education. II s'6tait
battu 6galement pour que les instituteurs soient mieux forms,
plus comp6tents, pour que le recrutement se fasse sur concours,
sans demarche politique. Il s'6tait battu pour que le programme
de 1'Education comporte non seulement des sujets classiques,
mais aussi des activities comme celles de I'agriculture, les arts
manuels incluant le tissage, la vannerie, 1'6b6nisterie, les travaux
pratiques, le sport, I'hygiene et le civisme, et, pour les filles, les
travaux domestiques et des notions de pu6riculture. Il essaya
d'inculquer I'appartenance A la Nation, la fiert6 d'8tre Haitien,
I'id6e qu'on pouvait am6liorer le milieu et son propre sort par
l'6ducation. On disait qu'il 6tait autoritaire mais il fallait l'8tre,
autrement il n'aurait pas pu mener A bien ce qu'il avait d6cid6
d'entreprendre. Connaissant les faiblesses de ses compatriotes, il
r6ussissait par ses demands et son exigence A tirer le meilleur
d'eux-m8mes. II 6crivit, dans un bulletin : "L'enthousiasme, la
bonne volont6 du personnel administratif et enseignant de la




Division d'enseignement rural leur ont permis bien souvent, au
course de cette decade, et en particulier au course de 1940-1941, de
supplier A 1'insuffisance des fonds allou6s. Mais il y a une limited
au-delA de laquelle de tels facteurs ne peuvent plus jouer, et il est
impossible, par example, de ne computer que sur eux pour
1'augmentation du nombre d'instituteurs des 6coles". II a toujours
6t6 conscient 6galement qu'il n'y avait que dix pour cent des en-
fants qui allaient A l'6cole et que ce nombre n'6tait pas suffisant
pour peser sur la vie rurale.

J'aimerais ajouter quelques lignes sur les trois 6tablisse-
ments qui furent cr66s alors que Dartigue occupait le poste de di-
recteur de l'enseignement rural : deux sont l'oeuvre de Maurice,
celui de la Ferme-Ecole M6nagere internal de Martissant, et plus
tard, le centre d'Apprentissage de St Martin, pros de Port-au-
Prince; le troisieme : la Maison Populaire au Cap Haitien fut re-
mis sous le contr6le de sa division. Ces 6coles recrutaient les
616ves dans la parties pauvre de la population des localit6s oi elles
se trouvaient situ6es. Leur programme 6tait essentiellement pra-
tique et tendait A mettre ces 61lves en measure de gagner leur vie au
plus t6t.

En 1940, une exposition de toutes les r6alisations artisa-
nales (la premiere), fut monte; le ministry Luc Fouch6 l'honora
de sa presence. II faut dire que tous les hauts fonctionnaires du
regime n'avaient pas les memes id6es. Dartigue eut quelques
problemes avec l'un de ces ministres et future president -,
Dumarsais Estim6, qui se m6fiait de lui, ainsi qu'avec le directeur
g6n6ral des Services de Production Agricole, un Beige nomm6
Monfils. Cet agronome faisait des promesses qu'il ne tenait pas
toujours. De ce fait Maurice perdait beaucoup de temps A 6crire
des lettres demandant confirmation de tel ou tel project, au lieu
d'utiliser le t616phone qui n'aurait laiss6 aucune trace !... Quand
Monfils partit, c'est un ami et un rival A la fois de Dartigue
ministrye A ce moment-la), Georges H6raux, qui fut nomm6
directeur des Services de Production Agricole. Mais il ne
r6soudra pas pour autant tous les probl6mes inh6rents A son
poste.


*





Bien sir, chaque fois que l'on innove, on est aussit6t criti-
qu6 et Dartigue n'6chappait pas A la regle. Les critiques 6manaient
surtout de la bourgeoisie ha'tienne. II ne perdait pas de temps A se
d6fendre, il d6veloppait ses id6es et pr6parait I'avenir : son esprit
constructif apparaissait partout oi il pouvait s'exprimer : dans les
journaux haitiens comme "Haiti Journal", ou bien "Le Matin", ou
encore les "Echos", v6ritables tribunes oi il abordait diff6rents
sujets comme la mobilisation de la jeunesse au service de son
pays, I'usage du creole pendant les deux premieres ann6es
d'6ducation, celui du frangais, le service civil des fonctionnaires
inspire du systeme am6ricain..., sujets qui 6taient repris et vive-
ment critiques par le "Nouvelliste".


C'est en 1940 que mon mar organisa la troisieme
Conference des pays Caraibes en Haiti. Il s'6tait rendu A Porto
Rico l'ann6e pr6c6dente come d616gu6. Nous habitions A
Thorland A ce moment-la. Monsieur Antoine Dupoux me rem-
plaga lorsque je m'absentai du club.
C'est aussi A ce moment-la que Maurice et moi cherchames
A acheter une maison sur les collins de Port-au-Prince. Cette
ville est entour6e, des deux c6t6s, par des collins. Autrefois, la
bourgeoisie habitat le centre-ville qui donnait sur la baie des
Gonaives. Depuis elle s'est install6e sur les collins.
Nous trouvames un terrain sur les hauteurs de Turgeau, sur
lequel on fit construire une belle maison comfortable qui compre-
nait, au rez-de-chauss6e un salon, une salle A manger, un office,
une cuisine, et A l'6tage trois chambres A coucher et une salle de
bains. Nous avions bien sir l'eau courante. Nous jouissions
d'une vue magnifique sur la baie. Nous emmdnageames au d6but
de l'ann6e 1940, et c'est 1l que naquit, le 12 septembre 1940,
notre fils, Joseph Maurice Jean-Fr6d6ric qui s'appelle John au-
jourd'hui, car il a adopt la nationality am6ricaine et vit A Los
Angeles.

Quelques ann6es auparavant, nous avions acquis un terrain
dans les montagnes, A Furcy oh vivaient des paysans et quelques
citadins qui avaient fait construire des petites maisonnettes trbs
simples en vue d'y passer leurs 6t6s. Par chance, l'une de ces
petites bicoques, faite de tole et de toile m6tallique, construite.par
les Am6ricains, 6tait A vendre et nous pimes l'acheter pour




soixante-quinze dollars. Nous la fimes d6monter et transporter de
Kenscoff A Furcy par des gens du cru; nous la fimes ensuite re-
construire. Compose de deux pieces, cette maisonnette n'avait
pas l'eau courante; les latrines ainsi qu'une douche-arrosoir
6taient dans la cour. LA encore nous avions une vue superbe sur
les montagnes de La Selle.

J'aimerais 6voquer quelques souvenirs de ces dix ann6es
(1931-1941) 6coul6es en Haiti. Maurice me fit d6couvrir des sites
historiques exceptionnels, telle la citadelle La Ferriere, que le roi
Henri Christophe fit 6riger dans un but tres pr6cis, celui de se
preparer a un probable retour des troupes de Napoleon sur 'ile et
de lui barrer la route. Cette royaut6 laissa, au nord de l'ile, une
noblesse fabriqu6e de toutes pieces, tres r6ticente A la nouvelle
unit politique proclam6e en 1820. Cette p6riode a d'ailleurs 6t6
relate fort justement par ce grand potte antillais, Aim6 C6saire,
qui a public non seulement des poemes, mais 6galement des
pieces de th6itre d'inspiration politique, comme la Tragddie du
roi Christophe, 6crite en 1964.
Je visitai 6galement le Palais Sans Souci du roi Christophe,
A Milot, les bains de Pauline Bonaparte qui s6journa au Cap
Hai'tien quand son maria, le g6n6ral Leclerc, commandant de
l'arm6e frangaise, y fut envoy pour remettre de l'ordre dans la
colonie...
Nous allames aussi A Saint-Domingue, oi un ami personnel
du president Trujillo, Andr6 Chevalier, avait 6t6 invite et nous
proposal d'8tre du voyage. Nous le fimes dans un avion militaire
mis A sa disposition par Trujillo. A Saint-Domingue, on nous
montra, entire autres, la malle en fer de Christophe Colomb, gar-
d6e dans la cath6drale...

De f6vrier 1941 A avril 1941, Dartigue se rendit aux Etats-
Unis, sur l'invitation du gouvernement americain, pour y 6tudier
le system d'6ducation dans les reserves indiennes. C'6tait une
id6e d'Allan Hulsizer, un ami am6ricain qui 6tait alors au
D6partement des Affaires indiennes, et qui avait connu mon mari
en HaYti, en 1927. Lorsque nous 6tions tout jeunes mari6s, c'est
Allan qui nous avait "courageusement" invites chez lui, A New
Jersey.



II n'est pas possible de r6sumer en quelques lignes l'oeuvre
de Dartigue en matiere d'Education Rurale qui, de 1931 A 1941 a
tout simplement 6t6 colossale, et j'aimerais rappeler au lecteur
qu'il trouva, lorsqu'il revint en Haiti, en 1931, seulement 74




fermes-6coles cr66es par les Amdricains ainsi que quelques 6coles
rurales, comme je 1'ai d6jA dit au d6but de cet ouvrage.
C'6tait la premiere fois que l'on voyait en Haiti un home
comme Maurice avec un tel cursus professionnel. II cumulait en
effet l'experience de l'homme de loi, celle de l'enseignement et de
la direction d'6coles, mais celle 6galement d'une formation sp6-
ciale d'6ducateur aux Etats-Unis. I faut ajouter A cela une 6nergie
extraordinaire. Maurice voulait sortir son pays de la pauvret6 et il
fallait avant tout combattre les principaux fl6aux : l'inertie,
l'indiscipline, l'irresponsabilit6 et le pistonnage. Il s'employa
sans reliche dans cette tAche, encourage l'initiative,
l'innovation. II montra qu'il fallait toujours essayer de faire
quelque chose meme si cela ne r6ussissait pas syst6matiquement.
11 s'efforga tout au long de sa carriere de motiver les gens car il
6tait conscient que dans un pays oiu il y a une vaste population
sans veritable structure, c'est seulement par 1'6ducation que
l'am6lioration peut avoir lieu. II sanctionna s6verement la n6gli-
gence et la m6diocrit6, en r6voquant par example plus de sept
cents "enseignants" d'6coles fictives, des absent6istes ou des in-
comp6tents notoires Face a un sup6rieur hi6rarchique, il mani-
festait A l'occasion sa force de caractere en defendant l'id6e selon
laquelle en Haiti l'6ducation doit 8tre prise comme un processus
de d6veloppement. II introduisit la science de l'6ducation, la pro-
fessionnalisation de l'6ducation, l'espoir d'une carriere dans ce
domaine, et plus tard, des diplomes dans les 6coles pour officiali-
ser et sanctionner les diff6rents niveaux.

Il savait ce qu'il fallait faire et comment le faire. Par
example Dartigue avait appris une m6thodologie, la philosophies et
les principles d'6ducation, et chaque fois qu'on lui donnait davan-
tage de responsabilit6s avec de nouveaux groups d'6coles, il
proc6dait de la m8me fagon qu'avec les 6coles rurales : enquate,
examen, commentaire apres analyse de la situation et mise en
route des r6formes.
II comprit tout de suite quels 6taient les besoins des 6coles,
non seulement en personnel mais aussi en mobilier et fournitures
scolaires. II savait qu'il n'avait A sa disposition que des institu-
teurs haitiens, mal forms.
Il crda par consequent les "missions-mobiles", groups de
quatre A cinq 6ducateurs dans des secteurs comme la culture,
I'agriculture, la m6thodologie, 1'Administration, etc., qui allaient
de section en section pendant une pdriode de quinze jours en
donnant des course aux instituteurs, utilisant parfois le fonction-
nement d'une cole module comme base de leur d6monstration...




Dartigue fit paraitre consciencieusement les bulletins
jusqu'en 1941 ils ont 6td cit6s au course de ce r6cit. J'aimerais
donner un extrait du derier bulletin qui montre la s6v6rit6 avec
laquelle Maurice jugeait son action :
"I1 n'a pas 6t6 possible d'6tendre, comme on l'aurait voulu,
et sans doute comme cela 6tait n6cessaire, 1'oeuvre commence en
1931 et poursuivie depuis avec tant d'opiniatret6. Le probleme est
mal pose jusqu'A present en Haiti parce que les bienfaits de cette
education ne sont 6tendus qu'% une minority de la population, et
que cette lutte partielle contre l'ignorance ne peut pas suffire a
lancer notre pays dans la voie du d6veloppement et du progres".
"L'effectif le plus fort en mai 1941 6tait de 35 508 l66ves
quand il aurait di 8tre de 400 000, correspondent A la population
en age scolaire, dans les districts ruraux d'HaYti".

On peut cependant mesurer le progres accompli en un an en
comparant avec les chiffres de l'ann6e pr6c6dente qui rapportent:
6coles primaires toutes confondues : 32.824 61eves r6par-
tis en 444 6coles avec :
13 519 616ves dans les 6coles rurales,
9 375 616ves dans les fermes-6coles,
6 404 616ves dans les 6coles des bourgs,
2 496 616ves dans les 6coles communales et
1 030 616ves dans des 6coles des "colonies agricoles"
(cr66es pour les rescap6s du massacre des coupeurs de cannes
haftiens, massacre don't je reparlerai un peu plus loin).
A ce total on ajoutera : 150 enfants assists de la Maison
Populaire du Cap; 130 616ves apprentis A Bois Saint-Martin; 100
filles de 1'Ecole m6nagere Martissant; 20 61lves dans la section
agricole de Damien; 20 en section normal et 22 A l'6cole sp6ciale
de Chatard, soit un total de 33 266 616ves, 6coles priv6es exclues.
Le nombre de superviseurs 6tait passe de 8 en 1931 a 15 en
1940 et le nombre d'instituteurs de 408 A 667.
Le budget n'avait pourtant pas augment significativement:
il 6tait ramen6, en 1940, A 830 794 gourdes au lieu des 1 038 798
pr6vues, ce qui 6tait, approximativement, son niveau de 1932-
1933.


Charles Tardieu-Dehoux 6crit, dans sa these qu'il a soutenu
en 1986, ceci : "Maurice Dartigue accomplira au course de ses dix
ans de gestion (des 6coles non-urbaines) de l'instruction, beau-
coup plus que tout autre pour 1'6ducation ha'tienne. La perfor-
mance de Dartigue tient d'un m6lange de trois points d'ob 6mer-
gent les politiques 6ducatives. Dartigue s'est fait une philosophies
coh6rente de l'6ducation en g6n6ral, philosophies qui a guid6 ses




actions. 1 6etait un technician competent qui avait une approche
scientifique de la r6alit6 et aucune action n'6tait envisage, voire
initi6e, sans enquete pr6alable. Enfin Dartigue s'est montr6 un
administrateur 6prouv6 et integre, un gestionnaire hors pair de
resources tant humaines que mat6rielles".

Je viens d'6voquer longuement la philosophies 6ducative de
Maurice qui allait de pair avec l'humanisation des campagnes et a
ce propos, il me parait n6cessaire de rappeler, par un retour en
arriere, 1'6pisode tragique du massacre, en Dominicanie, des
coupeurs de canne a sucre.
Le president Trujillo 6tait en fait un assassin : en 1937, il
voulut "blanchir" sa frontiere avec Haiti. Son territoire national
abritait alors un grand nombre de travailleurs haitiens don't la
tache 6tait de couper la canne A sucre. Ces coupeurs de canne
6taient sous contract et devaient ensuite, une fois leur travail ter-
mine, retourner en Haiti; mais beaucoup resterent en Dominicanie
sans autorisation. Au lieu de n6gocier avec le gouvemement haY-
tien, Trujillo les fit tuer : plus de 3 000 personnel furent ainsi
massacres. D'autres, par centaines, se rffugierent avec leurs
families en HaYti. Pour faire face A la situation, des colonies agri-
coles furent mises sur pied rapidement afin de leur donner abri,
travail et, pour les enfants, des 6coles. Andre Liautaud fut
nomm6 a la direction de ces colonies. Plusieurs sp6cialistes du
service de Dartigue furent alors transf6r6s dans le service des co-
lonies par le directeur, sans que Dartigue ait 6t6 le moins du
monde consult, ce qui provoqua une grande d6sorganisation
dans son propre service ainsi que dans le budget qui lui 6tait al-
loud. II s'en expliquera d'ailleurs par une lettre du 4 avril 1938,
adress6e au directeur g6n6ral du SNPA et ER.
Sous la pr6sidence de Jean-Claude Duvalier, dans les an-
n6es 1973-1986, un accord sera conclu entire les gouvernements
ha'tiens et dominicains pour les coupeurs de cannes...








MINISTRY DES TROIS PORTEFEUILLES :
INSTRUCTION PUBLIQUE, AGRICULTURE, TRAVAIL


INSTRUCTION PUBLIQUE; LES REFORMS DE
L'ENSEIGNEMENT URBAIN



Nous voici en 1941. Les Am6ricains avaient r6ussi A con-
vaincre le president Vincent de ne pas briguer un autre mandate.
Plusieurs candidates se pr6senterent, don't M. Elie Lescot, ambas-
sadeur d'Ha'ti aux Etats-Unis. Lors d'un d6placement en HaYti
pour faire champagne, Elie Lescot visit les 6coles rurales. "Mais
qui a d6velopp6 ces 6coles ?", demandait-il, lorsqu'il allait dans
telle ou telle region. La r6ponse 6tait toujours la m8me : "Dartigue
!..." "Dartigue !..." Le future president d6cida sur le champ que
cet homme-lA serait son ministry, s'il etait 61u. Il tiendra parole.

C'est A cette p6riode qu'un incident se produisit soulignant
I'un des traits de caractere de mon maria : le poste de sous-secr6-
taire d'Etat A 1'Agriculture fut A pourvoir quelques mois avant ces
elections, et Georges H6raux, que j'ai d6jA cit6, agronome de son
6tat et dipl6m6 de l'Ecole de Jeambloux, en Belgique, vint inter-
roger mon maria sur ses projects. Demanderait-il ou non ce poste ?
Dartigue affirma tres fort qu'il ne demanderait rien et que si on
avait besoin de lui, on viendrait le chercher Georges H6raux fit
aussit6t acte de candidature et devint sous-secr6taire d'Etat de
1'Agriculture jusqu'A la fin du mandate du president Vincent.

Une d6p8che am6ricaine, confidentielle elle annongait la
composition du cabinet du nouveau president -, que j'ai trouv6e
aux archives des Etats-Unis, A Washington D.C., en 1991, indi-
quait que Dartigue, nomm6 ministry de 1'Instruction Publique, de
l'Agriculture et du Travail, 6tait un home jeune, intelligent, ma-
ri6 A une femme blanche, et qu'il serait coop6ratif... C'6tait si in-
habituel A cette 6poque pour les Am6ricains de voir un marriage
mixte que cela 6tait bien signal.
*




C'est donc Elie Lescot qui fut 61u president en mai 1941,
et, comme il I'avait promise, il nomma Dartigue ministry de
1'Instruction Publique, de 1'Agriculture et du Travail. VoilA done
Maurice au Ministere de 1'Education. Le champ de son action se
trouvait d&s lors 6largi. Ainsi il avait, sous sa direction, toutes les
6coles rurales don't il s'6tait de6j occupy lorsqu'il en 6tait le
directeur, mais aussi toutes les 6coles urbaines publiques :
primaires, secondaires, professionnelles.

Le personnel de la Haute Administration des 6coles rurales
fut alors change. Andr6 Liautaud prit la direction de
I'enseignement rural mais sera bient6t appel6 comme sous-secr6-
taire d'Etat aux Finances avant d'etre nomm6, un an plus tard,
ambassadeur d'Haiti A Washington. II aura A faire avec la Soci6t6
HaYtiano-Am6ricaine pour le D6veloppement de 1'Agriculture (la
SHADA, A laquelle je consacrerai un chapitre plus loin), comme
mon mari. Oscar Boisgris sera install A la direction de
1'enseignement rural, ceci pendant la dur6e du ministere de
Dartigue.

En ce qui concern 1'Education Rurale, pour pallier la p6-
nurie d'un certain nombre de matieres premieres provoqu6e par la
guerre (importations difficiles, navires coul6s par l'ennemi,
priorit6s aux besoins des pays en guerre, etc.), des projects sp6-
ciaux furent mis execution dans les deux 6coles post-primaires :
fabrication de savons, de briques (pis6) de diverse formes, pro-
duction d'huile, ateliers de filage du coton, etc.
Ce fut 6galement cette ann6e-l8 que les Clubs des "Quatre
H" (Heart, Head, Hand, Health) prirent leur essor; ces clubs
avaient 6t6 forms pour int6grer les enfants et 1'6cole A la commu-
naut6, et leur activity ira croissant.
Une autre modification, due A la guerre et A la SHADA, fut
l'importance accord6e aux products alimentaires : petits pois, ba-
nanes, maYs, manioc, petit mil, patates... car avec la destruction
des plantations don'tt je parlerai dans le chapitre consacrd A la
SHADA), on craignait un manque de nourriture.

Par ailleurs, cette ann6e 1941 fut tres difficile pour les ins-
tructeurs et les inspecteurs : les transports manquaient, les prix
galopaient, et les nouveaux instituteurs nomm6s demandaient de
l'aide. La creation de la SHADA avait entrain6 des bouleverse-
ments dans divers domaines, y compris dans celui de
1'enseignement. En effet, les salaires qu'elle proposait 6taient
plus attrayants que ceux pergus par le personnel enseignant, si
bien qu'un certain nombre d'instituteurs partaient travailler dans
cette soci6t6. Pour les remplacer d'autres instituteurs 6taient




recrut6s, mais ils n'avaient ni la philosophies ni le savoir-faire des
anciens; ils arriverent cependant A surmonter ces problmes.
Quelques inspecteurs quitterent 6galement I'enseignement pour la
SHADA, d'autres furent appel6s A d'autres functions; les meil-
leurs instituteurs virent leur chance de promotion augmenter...

Ces changements en s6rie perturberent gravement le service
de l'enseignement et ce fut une des raisons, entire autres, pour
Dartigue, de faire appel A Allan Hulsizer (qui 6tait A cette 6poque,
je le rappelle, au D6partement des Affaires indiennes A
Washington). II avait t6 l'un des sp6cialistes am6ricains en
Education et Agriculture presents en Haiti de 1927 A 1929.
Directeur de l'Ecole d'Agriculture, c'est lui qui, en 1927, avait vu
en Dartigue un "leader"... De retour en Haiti pour deux ans,
Allan Hulsizer apportera des modifications dans le programme et
les m6thodes de l'Ecole d'Agriculture; ainsi, par example, les
6tudiants qui avaient pris part aux divers travaux et activit6s de la
ferme de Damien pourront suivre des stages a la SHADA...


La Fete annuelle du ler mai 1943 fut exceptionnelle. Elle se
d6roula A Damien, en presence du president de la R6publique. De
nombreux prix y furent distribu6s, tels ceux : de la meilleure bete,
la meilleure exposition ou la meilleure vente de products, du plus
beau tissage, de la broderie la mieux faite, la vannerie la plus l6a-
bor6e, la poterie la mieux ex6cut6e; ainsi que des prix pour les
vainqueurs de competitions sportives entire 6coles, etc.
Le public avait 6t6 convi6 A cette fete et des 616ves venant de
diff6rentes regions y assistaient.
Apres cette f8te, une cole priv6e secondaire de Port-au-
Prince offrit une bourse d'6tudes A un 616ve qui, une fois ses
6tudes termin6es, retouma dans sa communaut6.

A cause de tous les changements au niveau du personnel
d'encadrement et en raison aussi du manque de personnel, les
inspecteurs-instructeurs durent retrousser leurs manches pour la
mise en place des diff6rentes activit6s : ils aiderent A r6parer les
bancs, construisirent des tableaux noirs, des fours pour la pote-
rie, des cuisines de champagne, des moules pour les briques, etc.
Ils firent aussi la tourn6e des notables afin d'obtenir d'eux que les
communes offrent des terrains pour les jeux sportifs, avec la
possibility de batir.

L'organisation administrative continue A s'aml6iorer: le bu-
reau central envoya des circulaires et des brochures pour aider les
instituteurs (surtout les nouveaux), a mieux se situer. Il cr6a une




revue : "l'Instituteur Rural", dans laquelle on trouvait aussi bien
des suggestions par example dans le programme scolaire que des
propositions dans des domaines varies; ou encore, on pouvait y
lire des r6cits, des nouvelles, etc.
Le nombre de cantines scolaires, de p6pinieres, les essais
d'l6evage de poules, de chevres, de lapins progressaient.
Dartigue offrit aussi A la police rurale de suivre des course, d'une
dur6e de deux mois, A l'6cole de Martissant afin d'am6liorer les
connaissances de ces agents et Ces chefs de section en milieu ru-
ral... Les formateurs de cette cole 6taient soit dans 1'arm6e, soit
dans la gendarmerie.

En 1943-1944, on consolida les r6sultats. Sous son in-
fluence et ses efforts, on proc6da A l'agrandissement des cultures
pour les products alimentaires, et A I'augmentation des activists du
tissage et de la broderie. Pour la vente des products finis, Maurice
chercha de nouveaux marches.
Onze 616ves des 6coles rurales furent envoys A Saint-
Martin pour suivre un apprentissage de six mois en tissage puis
retournmrent dans leur communaut6 seconder l'6cole et diffuser la
technique. C'6tait en effet A Saint-Martin que se donnaient des
course intensifs de tissage : 43 m6tiers et plus de 100 rouets y fu-
rent fabriqu6s.
L'enseignement manager et celui de l'agriculture se d6ve-
lopperent.
Les sp6cialistes du Bureau de contr6le de 1'Education
Rurale firent des tourn6es de six semaines A trois mois pour aider
certain nouveaux inspecteurs-instructeurs qui n'avaient pas as-
sez d'exp6rience.
43 instituteurs et 7 institutrices obtinrent le diplome de
Damien cette ann6e-la, apres quatre ann6es de course d'&t6. Pour
tout le corps des inspecteurs de l'enseignement primaire, des
course sp6ciaux furent organisms.

L'Ecole Normale de jeunes filles a Martissant s'ouvrit enfin
en janvier 1944. L'ancienne cole normal de jeunes filles avait
6tC ferm6e parce qu'elle ne r6pondait plus aux criteres d6finis de
prime abord. Le plus important 6tait la formation des institutrices
pour les 6coles primaires publiques, or le programme n'6tait pas A
jour. Il n'y avait ni travaux pratiques, ni stages de formation.
Dartigue pensait qu'il valait mieux r6organiser le programme et
mettre l'6cole hors de la ville, en banlieue, sur la route du sud. II
utilisa par centre le local de l'ancienne cole normal pour en faire
le premier lyc6e de jeunes filles en Haiti, permettant ainsi aux di-
pl6m6es de cette nouvelle cole l'acces au baccalaur6at et aux
ecoles sup6rieures. Tres peu de jeunes filles A cette 6poque




avaient le baccalaur6at et lorsqu'elles 1'avaient, c'6tait apres avoir
suivi des course avec des tuteurs priv6s, et demand une d6roga-
tion A 1'Administration pour passer 1'examen, ou bien parce
qu'elles avaient fait leurs 6tudes a l'6tranger.
Pour diriger 1'Ecole Normale de Jeunes Filles, Dartigue fit
appel A une Am6ricaine en attendant de former une Haitienne,
mais cette nomination fut mal perque; toujours cette peur de
I'am6ricanisation !...
A Chatard, en plus des autres matieres on travaillait au re-
boisement et une cole du soir pour adults fut bient6t op6ration-
nelle.
A Saint-Martin, les 100 internes et les 65 externes, outre
leurs 6tudes normales, fabriquaient des lisses pour le tissage...

Malheureusement, tous ces changements dans le domaine
de 1'Education, les exigences que demandaient un travail bien
fait, ne plaisaient pas A tout le monde; certain enseignants se
plaignaient de l'augmentation du temps de preparation de leurs
course, des horaires, du temps de presence, etc.

Qui aurait pu penser, aux course de ces ann6es 1941-1946,
que plusieurs enseignants parmi le personnel de 1'Administration
et de l'Inspection du service de l'Education Rurale seraient appe-
16s, en 1961, par Dartigue, pour venir travailler au Congo (Zaire)
comme professeurs, inspecteurs, formateurs ?... En effet,
Maurice, comme chef de mission de 1'UNESCO fut envoy au
Congo. II y accueillera le premier contingent en f6vrier 1961; ce
premier contingent, recrut6 par 1'UNESCO, 6tait compose de
vingt-neuf personnel, parmi lesquelles on trouvait Oscar Boisgris
que j'ai d6ji cit6, Ab6lard D6senclos, etc., qui devaient occuper
certain postes apres le depart des Belges. L'6quipe form6e par
Dartigue (le seul A pouvoir faire face A ce programme d'urgence),
6tait A la hauteur des exigences d'une organisation international
comme 1'UNESCO. Ceci prouve qu'une bonne formation est un
atout essential pour tout pays en voie de d6veloppement !...

En 1943, trente-deux instituteurs avaient suivi des course A
la SHADA, d'autres des course d'6t6 (dix instituteurs et huit insti-
tutrices), puis en septembre de la m8me annee, cinquante-sept en-
seignants des 6coles laiques et congr6gationnistes primaires suivi-
rent ceux de poterie, de dessin, de reliure de livres, etc. pour in-
troduire les arts manuels dans leurs 6coles. La discipline r6gnait
1A aussi : des sanctions 6taient prises pour absence sans raison,
ou bien irr6gularit6 dans le travail !...




Les salaires furent augments; de 1'argent dut 8tre trouv6
pour la formation des instituteurs. Un changement s'op6rait : en
effet, un peu partout on constatait les efforts men6s par les ensei-
gnants pour s'l6oigner d'un enseignement trop classique et porter
des ameliorations dans les arts manuels comme le tissage, la van-
nerie (la couture et la broderie 6taient, par contre, enseign6es de-
puis des ann6es aux filles)... Les 6tudes classiques n'6taient pas
d6laiss6es pour autant, mais elles 6taient mieux enseign6es; quant
aux manifestations culturelles, sportives et civiques, elles pre-
naient 6galement de I'importance.



Les 6coles urbaines


Le 15 mai 1941 eut lieu le premier Conseil des ministres et,
comme je l'ai d6ja indiqu6, on confia A Dartigue trois porte-
feuilles : l'Instruction Publique, 1'Agriculture et le Travail. Un de
ses premiers soucis fut la r6forme du programme des 6coles ur-
baines.
Une anecdote en passant : lorsque Maurice fut nomm6 ministry,
un de ses amis tout en me fl6icitant me confia : "Dites A Maurice
de laisser les choses en leur 6tat". Je lui r6pondis alors : "Je con-
nais suffisamment bien mon mar pour pouvoir vous affirmer que
c'est justement ce qu'il ne fera pas car il y a trop de choses qui
doivent changer".

Il me faut d'autre part apporter une precision qui parait
capital concernant les critiques adressees a Maurice Dartigue au
sujet des 6coles urbaines. On disait qu'il avait ruralis6 ces 6coles;
cette allegation 6tait fausse et de mauvaise foi. II y avait d6ja une
structure, de peu d'importance il est vrai, en 1941, puisque l'on
comptait 499 instituteurs r6partis dans 134 6coles localis6es dans
39 villes don't la capital Port-au-Prince, Cap HaYtien, Les Cayes,
etc.
Des juin 1941, il mit en place un plan de r6formes qu'il en-
voya au president Elie Lescot, deux mois seulement apres
l'61ection de celui-ci On ne peut donner meilleure preuve d'une
plus grande faculty de conception et rapidity de travail!
Ce plan comprenait 4 tapes :
La premiere proposait les diff6rents points suivants :
1) Suppression de l'Inspection g6n6rale momentan6ment
car ce service, tel qu'il 6tait, ne contribuait A aucune amelioration
dans l'enseignement et coutait A 1'Etat 28 000 gourdes.




20) Fusion de l'Ecole Normale pour instituteurs avec celle
de Damien pour faire une bonne cole de formation puisque
1'6cole de Damien avait de solides assises, que les professeurs
6taient comp6tents et le programme bien adapt.
30) Que les quelques 6coles des bourgs, encore sous la di-
rection de 1'Education urbaine (ce qui permettait aux politicians de
placer leurs amis comme inspecteurs dans ces 6tablissements),
soient places sous une autre direction.
40) Suppression de deux lyc6es (qui avaient 6t6 cr6ds pour
les amis des politicians). Octroi de bourses pour les meilleurs
616ves qui iraient dans les lyc6es de GonaYves ou Port-au-Prince.

La deuxieme tape comprenait :
La nomination et la formation du personnel competent;
l'envoi en aout des meilleurs inspecteurs et instituteurs aux Etats-
Unis pour qu'ils y suivent des course d'6td, l'6tablissement d'un
budget pour la formation des instructeurs et des sp6cialistes dans
les diff6rentes disciplines, afin que l'Ecole Normale surtout ait
des enseignants d'un plus haut niveau.

La troisibme tape pr6voyait de nouveaux locaux scolaires,
I'achat de fournitures ad6quates, de mobilier adapt, etc.

Dans la quatrieme tape, Dartigue proposait la r6forme des
programmes et des m6thodes dans les 6coles primaires urbaines;
l'enseignement des arts manuels, de l'instruction civique et mo-
rale, pas seulement en th6orie mais 6galement en pratique, ne plus
faire de "bourrage de crane" mais encourager les 61eves A la r6-
flexion et a la compr6hension... enfin, il proposal 6galement la
modification du programme de l'Ecole Normale de jeunes filles.

Dartigue fit faire une enquete sur les 6coles primaires con-
sid6r6es comme mal g6r6es, mal 6quip6es, installees dans des lo-
caux non ad6quats et probablement v6tustes, avec des instituteurs
et des institutrices mal r6partis. La base du raisonnement de
Dartigue 6tait que l'6cole primaire constituait le fond de tout sys-
teme d'6ducation; pas seulement parce que tous les 616ves qui
voulaient ensuite continue leurs 6tudes devaient forc6ment en
passer par lA, mais parce qu'il se rendait compete que, dans leur
grande majority, ces 61lves n'allaient pas plus loin; il leur fallait
done un minimum de connaissances. Or c'est l'6cole primaire qui
doit d6velopper la culture commune, et assurer la solidarity so-
ciale et national. Son but n'est pas seulement d'enseigner A lire
et A 6crire mais aussi de d6velopper chez tous les citoyens une
base commune d'habitudes, d'idees et d'id6aux, fondement de
toute culture nationale...




Maurice voulait entreprendre une double enquete : connaltre
l'6tat des locaux, du mobilier, s'il y avait suffisamment de fouri-
tures, mais 6galement combien y avait-il de directeurs,
d'instituteurs et d'institutrices dans chaque cole, quel 6tait leur
niveau afin de savoir s'il 6tait n6cessaire qu'ils passent ou non un
examen pour continue A enseigner... II disait : "tant vaut
1'instituteur, tant vaut I'6cole... Si les instituteurs sont incapables,
n'ont pas de culture ni de preparation technique, s'ils sont d6-
pourvus d'enthousiasme et d'6thique professionnelle, et ne sont
pas guides par une philosophies de l'6ducation A laquelle ils adhe-
rent avec foi, on n'aura pas de v6ritables 6coles et ce sera de
l'argent jet6 en pure perte".
Cette enquete r6velera entire autres I'in6galit6 du nombre
d'instituteurs et d'616ves par classes dans les diff6rentes 6coles :
on trouvera par example quatorze institutrices pour soixante
61lves dans quelques-unes, dix institutrices pour le m8me nombre
d'616ves dans d'autres et dans d'autres encore, beaucoup plus de
vingt-et-un 616ves pour un instituteur !...

Dartigue prit des measures qui consisterent A appliquer cer-
taines "recettes" qu'il avait utilis6es pour assainir 1'Education
Rurale : recrutement par concours, introduction du contr6le des
pr6sences, de la r6gularit6 du travail, importance donn6e A la dis-
cipline mais aussi A l'autodiscipline; reparation des locaux et du
mobilier, envoi de fournitures, de brochures explicatives; sup-
pression de postes inutiles (ce qui posa quelques problemes pour
les enseignants qui ne voulaient pas etre nomm6s ailleurs que 1l
oZ ils enseignaient); reunions pour expliquer les changements,
etc.

Ce fut l'6poque oi il r6organisa 6galement toute
1'Administration en sections, une pour chaque cat6gorie d'6cole :
primaire, secondaire, professionnelle, sup6rieure, avec des divi-
sions dans chaque section.
Les 6coles primaires urbaines 6taient dirig6es, pour la plu-
part, par des femmes et les enseignants 6taient aussi, en g6ndral,
des femmes. Ce personnel 6tait dipl68m soit de l'6cole post-pri-
maire Elie Dubois, soit de l'Ecole Normale d'institutrices, ou
alors parfois n'avait aucun dipl6me. Aux course de reunions, on
leur expliqua les r6formes de 1'enseignement. En juillet 1942, un
certain nombre d'institutrices eurent des course sur des sujets va-
ri6s comme la psychologie, la m6thodologie, les principles de
l'&ducation, les travaux manuels, la pu6riculture, les arts m6na-
gers, 1'rducation physique et 1'ethnologie. On leur fit visiter les
6coles de Damien et de Martissant ainsi que le mus6e ethnolo-
gique. Ce mois de formation ne fut peut-8tre pas suffisant et ne




valait certes pas, comme le pr6cisait lui-meme Dartigue, les course
de 1'Ecole Normale mais il donnait n6anmoins A ces femmes une
certain id6e de l'enseignement, leur ouvrait I'esprit et rendait co-
h6rent ce m6tier don't on reconnaissait enfn 1'importance. Les dix
stagiaires de l'6cole Elie Dubois b6n6ficierent aussi de cette for-
mation.

Comme il n'y avait pas de course d'6ducation physique dans
ces 6tablissements primaires urbains, les enseignantes furent
form6es par groups et purent ainsi les pratiquer dans leurs 6coles
quand il y avait un terrain de jeux. Quant A 1'instruction civique,
si longtemps n6glig6e, la premiere chose que 1'on demand A
toutes les 6coles primaires, secondaires et professionnelles fut
d'avoir un drapeau et de faire chanter l'hymne national tous les
matins. Plusieurs 6coles priv6es suivirent le movement. On in-
troduisit m8me, dans certaines 6coles, le drapeau pour une c6r6-
monie sp6ciale. Un tel 6v6nement 6tait A signaler, cent trente sept
ans apres l'Ind6pendance Dartigue disait : "Le drapeau est le
symbol de la Nation", et il pensait qu'en respectant, en saluant le
drapeau, en chantant I'hymne national, les enfants se sentiraient
appartenir A la nation.

Maurice mit notamment en place des services de recherche
et de statistiques dans diffdrentes branches de l'Education (il n'y
en avait pas). Il insist beaucoup et fit insisted par les supervi-
seurs -, aupres du personnel enseignant sur la ponctualit6, la r6-
gularit6 et la discipline personnelle, ce qui ne plaisait pas tou-
jours.
Bien sir il mit sur pied des course d'6t6 et nomma A la direc-
tion des 6coles primaires un sp6cialiste form au Teacher's
College : ceci r6sultait de l'obligation de choisir, comme inspec-
teurs, les meilleurs II reunit ceux-ci en janvier 1942 pour leur
donner des directives et en juillet de la m8me ann6e, leur fit suivre
un course d'un mois A Damien pour qu'ils s'am6liorent.

Avant la nomination de Dartigue, dans les 6coles primaires
urbaines un bon nombre d'inspecteurs 6taient choisis par favori-
tisme ou par copinage (comme je l'ai d6jA 6crit). Bien souvent, il
s'agissait de m6decins ou d'avocats, A la retraite, qui n'avaient
aucune competence p6dagogique malgr6 une culture ind6niable.
Toute nomination se fit d6sormais apres avoir obtenu le dipl6me,
prouv6 son experience, et sans recommendation politique ou
autre, decision qui honora le president.




En d6cembre 1941, Dartigue fit organiser des reunions oi
furent convoqu6s des inspecteurs et directeurs d'6coles primaires
dans sept villes diff6rentes, et en aoft 1942, dans cinq villes, afin
d'6tudier, entire autres, diverse questions sur les r6formes de
l'enseignement. Des instituteurs des 6coles priv6es y assistaient,
car ils sentaient bien que soufflait un vent nouveau...
Un des premiers actes de Maurice, consid6r6 comme le plus
important, fut celui de faire passer, d6s sa nomination come
ministry de 1'Education, les salaires des enseignants de cinquante
gourdes A soixante gourdes.
Au vu de ces pr6cisions, le lecteur prend conscience que
lorsque Maurice fut nomm6 A ce poste, il trouva l'enseignement
urbain A un niveau assez bas...
Que dire des locaux qui, pour 50% d'entre eux, 6taient en
fort piteux 6tat I1 fit proc6der aux reparations avec le souci
d'6conomiser parcimonieusement, 6quipa les classes de mobilier
et fit parvenir des fournitures scolaires; certain disaient a ce pro-
pos qu'ils n'en avaient jamais autant vu !
Treize 6coles communales furent remises sur pied, c'est-A-
dire entierement r6nov6es, retap6es comme on dirait maintenant.
Dans la maison central des M6tiers qui recueillait des enfants il-
lettr6s, les r6sultats de I'enseignement classique furent presque
nuls pour la majority des 616ves, mais un orchestra fut mont6 par
I'ancien directeur, ce qui 6tait d6jA assez extraordinaire.
La precision avec laquelle Dartigue traitait toutes ces ques-
tions fit autorit6; dans ses rapports il notait tout jusqu'au plus
petit detail, comme l'achat d'une gomme, de punaises, d'une
regle... Ceci afin de montrer comment chaque centime de l'Etat
6tait utilis6 !


Le r6sultat de la deuxieme ann6e de r6forme de
l'enseignement urbain (1942-1943) d'un plan 6tabli sur trois ans
et mis sur pied des septembre 1941 fut positif. L'une des condi-
tions sine qua non pour la r6ussite de ce plan r6sidait dans le
choix d'individus honn8tes, comp6tents et int6ress6s par leur tra-
vail, qui pourraient apporter le concours de leur int6grit6, de leur
lumiere et de leur zele A l'oeuvre entreprise. Le president avait en-
core plus de mdrite de vouloir que les nominations se fassent sur
la base des titres universitaires et de la competence, et qu'en
l'absence de titres, les places soient donn6es par concours. "Si
cela est maintenu A l'avenir, cela aura une repercussion consid6-
rable sur le d6veloppement et le progres de l'instruction publique
en Haiti", dira Dartigue. Hdlas apres le changement de gouver-
nement en janvier 1946, les anciennes habitudes allaient, petit A
petit, reprendre le dessus...




Parmi les innovations on notera un service de statistiques et
un service de comptabilit6 scolaire, un systeme d'inventaire, de
control des achats et des expeditions de fournitures ainsi qu'un
service d'inspection et de reparation des locaux scolaires...

Mais si Dartigue s'impliquait completement dans l'action
qu'il avait entreprise, il savait 6galement d616guer son autorit6 et
des responsabilit6s a ses collaborateurs qu'il sentait capable, tout
en restant cependant tres vigilant. Ainsi, il se rendit vite compete
que les dipl6m6s des 6coles commercials priv6es ne r6pondaient
pas aux besoins des maisons de commerce; il fallait done contr6-
ler ces 6coles qui jouaient un r6le important dans l'6conomie du
pays. Un d6cret-loi fut vot6 en 1943 qui permit A la section de
l'enseignement professionnel de collaborer 6troitement avec les
directeurs de ces 6coles commercials. Cette initiative gouverne-
mentale fut applaudie par bon nombre de directeurs de ces 6coles,
heureux de l'aide technique don't ils pouvaient a present b6nefi-
cier.

C'est en 1942-1943 que commenca l'exp6rience de
l'enseignement par le creole.
A ce propos, j'aimerais rappeler que le creole s'est consti-
tu6 A partir du XVIIe siecle, sur la base du vocabulaire des flibus-
tiers, boucaniers, habitants. et esclaves. S'y melent encore, selon
J.B. Romain, des africanismes et quelques terms de marcorix,
langue des Indiens Arawaks que Christophe Colomb trouva sur
I'ile en 1492. Tres t6t, les enseignants tenterent une formule p6-
dagogique a partir du creole : la grammaire de Fr6ddric Doret, en
francais et en crdole fut la premiere tentative; puis le pasteur Holly
publia en 1931 une grammaire creole avec orthographe phon6-
tique, et Suzanne Combaire-Sylvain r6digea une th6se sur "le
creole hai'tien : morphologie et syntaxe". En fait, le creole avait
toujours 6td utilis6 oralement, dans les classes, mais jamais pour
1'6crit. Ainsi chacun 6crivait le creole A sa fagon; c'est seulement
une dizaine d'ann6es auparavant que I'on fit un alphabet, une
6criture. La m6thode utilis6e fut celle qui avait 6t6 invent6e par le
pasteur Frank Laubach, en concurrence avec le docteur Charles
Pressoir. Le pasteur 6crivait une orthographe phon6tique, tandis
que le docteur Pressoir r6digeait quelque chose de tres proche du
frangais.
(J'ai moi-meme fait une tentative d'enseignement A Furcy,
un petit coin de montagne loin de Port-au-Prince, mais je me suis
tres vite aperqu que les paysans de cet endroit ne savaient m8me
pas, A cette 6poque, interpreter une image. Ouvrant l'affiche qui
6tait utilis6e pour enseigner le cr6ole avec syllabes et images, je
montrai A l'un d'entre eux une patate; il me demand ce que




c'6tait Cet homme n'avait m8me pas une representation des
aliments qu'il mangeait tous les jours Cela signifiait que ces
paysans n'avaient aucune notion du dessin et 6taient incapables
de concevoir une chose en dehors de sa r6alit6. De toute fagon,
1lev6s dans l'ignorance, uniquement pr6occup6s de leur vie
quotidienne, ils n'avaient gubre "la tate A ga". Dans les villes et
pres de celles-ci, c'6tait different.)
Dartigue forma un comit6 de volontaires pour faire des af-
fiches et des tableaux. Un journal en creole vit alors le jour et fut
tir6 A cinq mille exemplaires. Avec tous ces volontaires, on con-
cluait A la fin de l'ann6e que quatre cents personnel avaient appris
a lire, ou du moins a signer de leur nom, a la champagne pres de
Port-au-Prince !...


Toujours au sujet du creole, j'aimerais ajouter ceci: en
1986, alors que je me trouvais en Haiti, j'eus la visit de M.
Vernet, directeur du centre linguistique de Port-au-Prince. II me
confia que c'est en faisant des recherches A la champagne sur
l'enseignement du creole dans les 6coles rurales, qu'il avait
appris de la bouche d'un paysan l'existence de Maurice Dartigue,
ministry de l'Instruction Publique en 1941, qui avait introduit le
creole dans les programmes scolaires; ce paysan lui avait dit, en
creole : "T6 gagn6 oun ministry ki t6 r616, Maurice Dartigue, ki t6
essay aid6 nou" (il y avait un ministry, Maurice Dartigue, qui a
essay de nous aider). M. Vernet n'avait jamais entendu parler de
mon maria jusqu'alors. Comment cela pouvait-il 8tre possible
apres tout ce que Maurice avait fait pour son pays ? Pour moi,
c'6tait come si l'on avait voulu effacerjusqu'I son nom !



Les 6coles professionnelles


Constatant que les 6coles primaires manifestaient les pre-
miers signes d'une renaissance, Dartigue, avec ses collabora-
teurs, s'attaqua aussit6t aux 6coles professionnelles (et bien sir,
langa des enquetes). II y avait deux 6coles professionnelles
(appel6es aussi 6coles de M6tiers) A Port-au-Prince, et une dans
chacune des principles villes d'Haiti : Les Cayes, J6r6mie,
GonaYves et Jacmel.
Maurice constata 6galement qu'il n'y avait pas de r6el pro-
gramme dans ces 6coles, et que les machines mises en place par
les Am6ricains 6taient inutilisables; elles 6taient rouill6es, d61ais-




s6es et ignores depuis longtemps. Autrement dit, plusieurs insti-
tuteurs, qui enseignaient 1a, dtaient incompetents. Quelques-uns
n'avaient m8me aucune habilit6 manuelle, et pourtant, ils avaient
6t6 nomm6s !... Quant aux outils, il y en avait tres peu.
A 1'Ecole central, si la nourriture 6tait bonne, les cent-dix
elves ne jouissaient pas cependant d'un grand confort et dor-
maient sur des nattes. Une des premieres choses que fit Maurice
fut de commander des lits et des matelas; il fit 6galement proc6der
A la reparation des douches et des w.c.

Dans un certain sens, la r6organisation des 6coles profes-
sionnelles 6tait plus complex que celle des 6coles primaires car le
personnel enseignant devait avoir en plus la maitrise du m6tier
qu'il enseignait. En outre, le materiel, les outils, les machines
6taient beaucoup plus couteux et difficiles A obtenir (il ne faut pas
oublier que c'6tait la guerre). Un professeur ne peut bien
enseigner que s'il a de petits groups qu'il prend A tour de role. II
fallait done former toutes les 6coles professionnelles sauf la
Maison central, afin de r6organiser, preparer et placer le per-
sonnel enseignant, se s6parer des incompetents, envoyer A
l'6tranger des directeurs reconnus s6rieux et capable de se per-
fectionner, faire suivre a un group d'instituteurs une formation
en HaYti; r6parer les locaux, acqu6rir des outils ad6quats pour les
ateliers. Mais, A cause des cofts 1lev6s, certain m6tiers ne pou-
vaient 6tre enseign6s que dans certaines 6coles. Ainsi, on fit faire
une 6tude pour savoir si tel m6tier serait plus int6ressant dans telle
ou telle communautd, 6tude important aussi pour l'6conomie du
pays.
Cinq jeunes gens furent choisis (un dans chaque
D6partement du pays) pour suivre des course aux Etats-Unis en
charpenterie et menuiserie, magonnerie, 6lectricit6, plomberie et
installation 6lectrique. Un jeune sculpteur sur bois fut d'abord
envoy A Hampton Institute puis A une cole d'art, A New York.

Les m8mes procedures, c'est-A-dire enquete sur le person-
nel enseignant, constat, 6tat des locaux, reparations, envois de
fournitures etc., furent ensuite appliques pour l'6cole J.B
Damier a Port-au-Prince, celles des Cayes, de Jacmel et du Cap.
Il est certain que devant une telle volont6 de r6formes, les ensei-
gnants ressentaient quelque inqui6tude car leur train-train quoti-
dien se trouvait du jour au lendemain boulevers6. Ils comprirent
que s'ils voulaient garder leur poste, ils devaient travailler s6rieu-
sement, connaitre bien leurs sujets, apprendre, se perfectionner
ou alors choisir une autre profession C'est probablement pour
ces raisons qu'il y avait tant de reactions negatives centre les r6-
formes, surtout dans les 6coles post-primaires !...




Les dcoles professionnelles ferm6es en 1942 furent reou-
vertes d6s le retour des quatre directeurs qui avaient 6t6 envoys
aux Etats-Unis afin d'y suivre une formation; des le retour 6ga-
lement des instituteurs qui avaient, eux, passes six mois A 1'Ecole
des M6tiers des Pares Sal6siens (une cole ouverte par le pr6si-
dent Vincent), et d6s que les locaux furent remis en 6tat avec les
dquipements n6cessaires. Avant l'ouverture de ces 6tablisse-
ments, une reunion eut lieu A Port-au-Prince pour tous les direc-
teurs afin d'6tudier les measures propres A la bonne march de ces
dtablissements. Voici quelques-unes de ces measures : seuls les
6elves ayant le certificate d'6tudes primaires seraient accepts;
seuls les ateliers bien 6quip6s seraient utilis6s; les horaires
d'enseignement devaient 8tre respects; un contrOle administratif
serait effectu6 r6gulibrement ainsi que l'6tablissement d'un sys-
teme d'inventaire. Ces 6coles devaient dispenser un enseignement
sdrieux.



L'enseignement secondaire


Comme les r6sultats 6taient encourageants dans les 6coles
primaires, Dartigue s'attaqua A l'enseignement secondaire. C'est
dans ces 6coles que l'on trouvait les elites, form6es suivant les
m6thodes classiques d'origine frangaise, avec apprentissage du
latin et du grec.

En mars 1942, il langa une vaste enquete comee il l'avait
fait pour les 6coles rurales), pour prendre connaissance du fonc-
tionnement de ces 6coles, de la maniere don't les professeurs
6taient recrut6s, de la competence du personnel, de l'6tat des lo-
caux, des m6thodes p6dagogiques employees et de la march g6-
n6rale de ces 6coles...

Les premieres measures pr6conis6es en juillet 1942 furent
les suivantes:
a) Renvoi des enseignants qui n'avaient pas fini leurs
6tudes secondaires, sauf ceux qui, par des 6tudes personnelles et
par des efforts reconnus 6taient arrives a un degr6 remarquable de
culture,
b) Renvoi des enseignants incompetents et des indisciplin6s
notoires,
c) Suppression de certaines charges occasionn6es par les
r6p6titeurs qui seront remplac6s par des supplants,




d) Nomination d'un censeur pour seconder le directeur,
e) Nomination du personnel enseignant par voie de con-
cours,
f) Envoi A l'6tranger des directeurs de lyc6es pour une for-
mation plus approfondie qui devait durer au moins six mois,
g) Cours sp6ciaux pour les enseignants et envoi A 1'6tranger
de certain enseignants sp6cialis6s,
i) Organisation du travail des enseignants pour obtenir plus
d'efficacit6.

Ensuite, programmes et m6thodes :
a) Grouper, si possible les matieres en sections ou en
Departements,
b) Former, d6s novembre 1942, un comit6 de sp6cialistes
pour l'61aboration d'un nouveau programme et une meilleure or-
ganisation structurelle de 1'enseignement secondaire,
c) Transformer la section "A" des lyc6es de province en
sections "B", et introduire une meilleure organisation de
I'enseignement de l'anglais, et, au fur et a measure, de 1'espagnol,
d) Accorder, dans le nouveau programme, une place sp6-
ciale a l'6ducation civique, a l'enseignement de l'histoire et de la
g6ographie d'Ha'iti, ainsi qu'A la g6ographie de l'Am6rique du
Nord et du Sud.
Reparation des locaux et acquisition d'un materiel
d'enseignement ad6quat, y compris des laboratoires de sciences
physiques et naturelles.

R6alisations des objectifs:
10) Tout ce qui avait 6t6 pr6conis6 pour le personnel a 6t6
r6alis6, sauf pour les enseignants proches de la retraite qui furent
maintenus afin qu'ils puissent toucher leur pension.
20) Les r6p6titeurs, remplac6s par des supplants qui 6taient
recrut6s, eux, par concours, pouvaient acc6der A la titularisation
lorsqu'il y avait des postes vacants, le recrutement de ces posters
se faisant par concours; les promotions etaient donn6es r6guli6-
rement sur la base du mdrite et de l'anciennet6 (donc pas de facon
automatique, ni par piston ni par relation politique; voilA pourquoi
ceux qui avaient des sin6cures monterent de v6ritables ca-
bales...).

Tous les salaires A tous les echelons furent augments.
L'un des objectifs les plus important qui ait 6t6 r6alis6 (et
avec succes) fut la reunion des enseignants de tous les lyc6es de
la R6publique pour suivre des course d'6t6 A Port-au-Prince, avec
des professeurs strangers et ha'tiens.




Programmes et m6thodes :
En province, la section "A", jug6e trop litt6raire, fut rem-
plac6e par la section "B" (latin-sciences) et par la section "C" au
Cap et a Jacmel. Les 61lves qui voulaient suivre la section "A"
devaient aller A l'6cole de Port-au-Prince. Les matieres, regrou-
p6es, permettaient aux enseignants de se sp6cialiser dans telle ou
telle discipline, par example les sciences naturelles, les sciences
sociales, les math6matiques, etc.

L'6tude des sciences naturelles fut encourage par la mise
en place de sales de laboratoire au Cap, Gonaives et J6r6mie
ainsi qu'au lyc6e de Jacmel (mais 1A, elle sera tres modeste.

L'6tude de I'anglais fut rendue obligatoire par d6cret vot6 le
30 mars 1942; une meilleure formation des enseignants fut pos-
sible grace A l'Office de Coordination des Affaires Inter-
Am6ricaines. Un accord d'une dur6e de trois ans fut sign entire
le gouvernement haitien et la "Inter-American Educational
Foundation", une branch de l'"Office of the Coordinator of
Inter-American Affairs of the State Department", pour permettre a
cette mission de montrer aux professeurs d'anglais ha'tiens com-
ment enseigner la langue. Le chef de cette mission, Mercer Cook,
ainsi que sa femme, devinrent nos amis. Plus tard, il sera l'un
des premiers hommes de couleur am6ricains nomm6 en France
par le gouvernement am6ricain au "Voice of America" et ensuite
ambassadeur repr6sentant les Etats-Unis au Mali et au S6n6gal
apres l'Ind6pendance de ces pays. Nous les revimes, lui et son
spouse, A Paris puis au Sdn6gal.

1 y eut 6galement Dewitt Peters, un jeune peintre am6ricain
qui d6missionna assez rapidement de la mission pour cr6er le
Centre d'Art. Cette cole, qui existe toujours, se trouve a
l'origine de la peinture primitive naive, c6l6bre dans le monde en-
tier. C'est Dartigue qui, de son budget, trouva l'allocation neces-
saire pour louer le local oi s'installa le Centre d'Art.
Dewitt Peters en fut et le fondateur et l'inspirateur. Lui-
meme artiste, il remarqua le travail qui avait 6t6 fait en peinture
sur des objets tels que la poterie, les paniers, les meubles, etc., et
d6couvrit que les personnel qui avaient ex6cut6 ces travaux
avaient un certain talent. II cr6a done le Centre d'Art avec des
peintres de la bourgeoisie, permettant ainsi A tous ceux qui le
souhaitaient d'y venir pour s'exercer; ils trouvaient 1l des
brosses, des chevalets, des toiles, de la peinture... Dewitt Peters
guidait peu les artistes; il leur donnait seulement certaines direc-
tives, simples, car il ne voulait en aucune maniere intervenir ni
dans leur fagon de travailler, ni dans leur cr6ativit6.




La mission ne resta que deux ans en Haiti, une fois la for-
mation des professeurs haitiens termin6e (ceux-ci iront aux Etats-
Unis durant de courts p6riodes). Avant de partir, elle r6alisa des
petites brochures sur la litt6rature am6ricaine, r6dig6es en anglais,
qui furent offertes aux 6coles. (Dewitt Peters, quant A lui, restera
encore de longues ann6es en Haiti).

La refonte du programme ne put etre r6alis6e A cause de
problmes plus urgents. Mais dans les course d'6t6, un meilleur
enseignement (avec m6thodes) de l'histoire et de la g6ographie
d'Haiti, ainsi que l'introduction de l'enseignement de l'histoire de
1'Am6rique latine seront tres appr6ci6s.
On voulait aussi introduire, au lyc6e P6tion, des ateliers
d'6b6nisterie, de reliure, d'l6ectricit6...
De nombreux locaux seront r6par6s, am61ior6s et recevront
du materiel ainsi que des fournitures n6cessaires au bon fonction-
nement de ces 6tablissements scolaires.

La r6forme semblait avoir 6t6 fort bien assimil6e par les di-
recteurs des 6coles; ils avaient 6galement compris qu'il fallait en-
courager 1'initiative des 616ves, former leur sens social; qu'ils de-
vaient abandonner graduellement la m6morisation A outrance et
employer une meilleure technique de la recitation, aider au d6ve-
loppement de l'autodiscipline chez les 616ves, du sens de la coo-
p6ration par la participation A certain travaux int6ressants pour
1'6cole.
Le D6partement de l'Instruction Publique prit la decision de
cr6er la premiere cole secondaire de jeunes filles en HaYti qui r6-
pondait A une n6cessit6 social actuelle. Elle s'ouvrira en sep-
tembre 1943. Cette cole 6tait extr8mement important : elle de-
vait permettre A la femme ha'tienne d'dvoluer.

I1 me parait int6ressant de donner les r6sultats des examens
du baccalaur6at de l'ann6e 1942-1943 : sur 365 candidates pr6sen-
t6s, 128 furent regus; sur 165 candidates en philosophies, 108 fu-
rent regus. L'effectif, dans les lyc6es nationaux publics 6tant de
1 353 616ves seulement.

Mais toutes ces r6formes ne furent pas du gr6 de tout le
monde, et c'est A partir de ce moment-l1 que se d6clencha une
veritable temp8te dans la press : l'61ite d6sirait conserver telles
quelles ces 6coles secondaires. Pour donner un example du bruit
que faisait cette r6forme de 1'6cole secondaire, on compta, sur
une dur6e de trente jours, vingt-huit articles sur Dartigue et centre
Dartigue !




La pol6mique sur le s6rieux du baccalaur6at et son r6le 6tait
tres vive. La classes social dominant d6sirait en fait conserver
les avantages du pass : souvent les boursiers, les dipl6m6s et
m8me les enseignants 6taient choisis ou coopt6s, comme je 1'ai
souvent dit au course de cet ouvrage, par piston selon des recom-
mandations bien souvent politiques. Presque tous les professeurs
avaient le bac ou des dipl6mes de litt6rature, de m6decine, ou de
pharmacie par example, mais un certain nombre n'avaient pas fait
de rh6torique; d'autres ne travaillaient que six A sept heures par
semaine et enseignaient dans plusieurs 6coles priv6es pour se
faire de I'argent en plus. Aucun contrOle n'6tait effectu6 et le per-
sonnel avait pris I'habitude d'une tres grande indiscipline. De
plus, presque tous n'avaient jamais suivi de course de p6dagogie !

D6jh, en 1930, la commission Moton, envoy6e par le
D6partement de 1'Education des Etats-Unis, avait soulign6 le
manque d'adaptation de l'6cole secondaire ha'tienne aux besoins
de la R6publique, et ses d6ficiences surtout en sciences naturelles
et sociales.
Dartigue, appele d6sormais par la press "le Maitre des
Maitres", A cause de son dipl6me de maitrise, fut done bien avis6
de s'attaquer A la negligence des professeurs, aux lacunes, A
l'archa'sme des programmes malgr6 les protestations v6h6mentes
de sa propre classes social : c'est qu'il n'officiait plus dans de
lointaines campagnes mais au coeur de la ville et de leurs af-
faires !...
Mais le travail que Dartigue accomplit au course des dix
dernieres ann6es avait 6t6 rendu plus difficile encore par
I'opposition constant de la bourgeoisie aux r6formes qu'il pro-
posa dans l'enseignement, car cette bourgeoisie, en voulant r6-
tablir l'ancien programme bien que celui-ci ne r6ponde qu'aux
besoins de 10 % de la population voulait ainsi garder sa sup6-
riorit6 intellectuelle et culturelle sur le people, et ce faisant, garder
6galement les renes de l'6conomie.

L'une des premieres choses qu'il fit, fut de cr6er diff6rentes
sections dans l'Administration; il r6voqua ceux qui n'avaient pas
le bac ou avaient d6pass6 la limited d'age. Il envoya des ensei-
gnants A 1'6tranger pour qu'ils y suivent une formation dans les
diff6rentes branches de 1'Administration et des Sciences. Les
supplants 6taient pays 150 gourdes et capable d'enseigner en
cas de defection du titulaire; les professeurs 6taient r6mun6r6s,
eux, 220 gourdes par mois. Par une meilleure r6partition des
heures de travail et la reduction du nombre des professeurs, il fut
possible d'augmenter leurs salaires.




Les concours furent obligatoires, et dans les diff6rentes
villes, on choisissait entire les meilleurs professeurs pour occuper
le poste de directeur. Ce dernier 6tait d6sormais second par un
censeur, ce qui montrait combien Maurice insistait sur le contr6le
des etudes et la discipline.
Des inventaires, pour surveiller le materiel, mais aussi des
rapports mensuels indiquant la fr6quentation et la r6gularit6 des
616ves et des professeurs 6taient exig6s. Les programmes etaient
6galement changes puisque, par example, on faisait d6sormais
6tudier aux 616ves la g6ographie locale avant d'aborder la g6ogra-
phie francaise, ce qui parait normal.
Pour avoir enfin un haut personnel de direction competent,
il envoya trois jeunes gens 6tudier A Hampton Institute et au
Teacher's College. En parlant d'eux, Maurice disait : "Ils ne sont
pas experts, mais au moins ils sauront comment faire !"
Le systeme des bourses, pour le lyc6e P6tion qui avait un
internal, fut r6form6 afin de mettre un terme au n6potisme : les
boursiers 6taient, tout comme certain 616ves venant des villes oi
il n'y avait pas de lyc6e, admis sur concours.

Par un d6cret-loi vot6 le 25 septembre 1944, le gouverne-
ment d6cida d'affecter 20% du surplus des recettes communales A
l'ex6cution d'un plan de construction scolaire primaire dans
toutes les communes de la R6publique, et 10% A la creation d'un
Centre universitaire (ce demier ne sera pas r6alis6).

Dartigue d6fendait ses r6formes avec la volont6 qui lui 6tait
propre, tout en 6crivant, dans un de ses rapports : Fallait-il ou
non "extirper" la politique de l'Instruction Publique ? Fallait-il ou
non confier des postes de direction A des sp6cialistes tir6s du
cadre de l'enseignement et ayant requ une formation sp6ciale dans
des universities reconnues ? Fallait-il ou non avoir un corps
d'inspecteurs selon le m8me processus ? Fallait-il ou non r6or-
ganiser les 6coles normales ? Fallait-il ou non r6tablir 1'ordre, la
discipline, la hi6rarchie et la r6gularit6 dans toutes les 6coles et A
tous les degr6s ? Fallait-il ou non introduire le s6rieux et la pro-
bit6 dans les examens publics ? Fallait-il mieux loger les 6coles et
envisager un programme de construction scolaire ? Fallait-il ou
non fournir aux 6tablissements scolaires un mobilier ad6quat et
leur donner le materiel d'enseignement n6cessaire dans la measure
des disponibilit6s budg6taires ? Fallait-il ou non introduire
l'honnktet6, 1'6conomie et le contr6le dans l'Administration des
deniers publics affects a l'Instruction Publique ? Fallait-il avoir
un system de statistiques et de fiches du personnel pour que le
D6partement cesse d'etre dans l'ignorance de renseignements les
plus 616mentaires concemant sa propre Administration ? Fallait-il




renvoyer les incompetents et essayer d'am6liorer le personnel en
service afin d'avoir un veritable corps professionnel impr6gn6
des problems d'6ducation que devait r6soudre Haiti pour sortir
de l'6tat de stagnation social, 6conomique et culturelle dans le-
quel croupissaient au moins 75% de la population ? Fallait-il ou
non essayer d'organiser un systeme d'Education Nationale pui-
sant des directives tenant compete des aspirations du people haltien
et de la science ? Fallait-il tenter de former une elite technique
haitienne ou se r6signer a faire ind6finiment appel A des dtran-
gers ? Ceux qui ont travaill6 courageusement pour les r6formes
peuvent attendre le "Jugement de l'Histoire" avec confiance !...
Naturellement, la r6ponse A toutes ces questions ne pouvait
etre que oui oui oui !...

S'il put prendre le temps de parler de la r6forme des ecoles
secondaires, c'est parce que de toutes les r6formes, ce fut celle-ci
qui fut surtout la plus violemment attaqu6e.
La reorganisation administrative fut consid6r6e comme
achev6e en 1942-1943, ce qui permit A la section de
l'enseignement secondaire de consolider, au course de l'ann6e
1943-1944, les measures prises pour assurer:
a) le control r6gulier de la presence des enseignants,
b) l'aml6ioration professionnelle des meilleurs enseignants
maintenus depuis 1942 et ceux nouvellement nomm6s par con-
cours;
c) la distribution des fouritures,
d) 1'entretien des locaux et du mobilier,
e) la multiplicity des activities grace auxquelles maints lyc6es
avaient d6jA cess6 de n'8tre que des institutions acad6miques pour
devenir des centres d'6ducation de la jeunesse et de la commu-
naut6 (l'effet de ses derniers efforts se fera sentir dans le compor-
tement civique et social de la nouvelle g6n6ration des lyc6ens, di-
sait Maurice).
f) la r6organisation et les r6formes des programmes avec le
comit6 constitu6.
En octobre 1943, une s6rie de circulaires fut envoy6e aux
directeurs et enseignants de lyc6es avec les directives suivantes :
1) Organisation des comit6s charges de discuter les objec-
tifs des programmes : de langues et litt6rature; de sciences so-
ciales; de sciences physiques et naturelles; des arts et arts plas-
tiques; d'hygiene, d'6ducation physique et r6cr6ation dans les
classes de 6eme, 56me, 46me, 36me.
20) Enqu8te pour d6terminer les professions et m6tiers que
veulent embrasser les 6tudiants a la fin de leurs 6tudes.
30) D6terminer le nombre d'616ves ayant laiss6 d6finitive-
ment leurs 6tudes sans les finir et les raisons de ces abandons.




40) Pr6paration du materiel d'enseignement des sciences
sociales.
50) Collaboration des enseignants-titulaires dans la cons-
truction du plan d'6tudes et la distribution des heures.

Ces directives permirent de rdunir et d'entrainer les ensei-
gnants A des recherches 6ducationnelles qui d6montrbrent la n&-
cessit6 de certaines modifications des programmes (organisation
de travaux de laboratoires, r6partition des course, amelioration des
m6thodes...). Les superviseurs firent des demonstrations qui
autoriserent d'int6ressantes experiences dans les petites indus-
tries.
Pour aider A un meilleur enseignement, les professeurs des
sciences sociales envoybrent A la section la liste des manuels et
des livres qui serviraient A donner une impulsion nouvelle pour
les experiences en laboratoires. Etaient 6galement demands dans
cette liste des feuilles de carton et des grands crayons de couleur
pour la preparation de sch6mas et de tableaux afin de mieux illus-
trer les course. I1 faut parler du geste de M. Oswald Brandt
(premier homme d'affaire A contribuer A l'am6lioration de
1'6ducation en HaYti), qui offrit dix mille dollars pour le labora-
toire du lyc6e P6tion. Lors d'une c6r6monie officielle, Maurice le
remerciera pour son geste au nom du gouvernement.

On se rend compete que la vie scolaire, inerte auparavant,
devenait de plus en plus int6ressante avec I'installation des
laboratoires, I'introduction des arts manuels, la preparation des
expositions de diffdrentes sortes : musique, culture physique,
dessin... et les enseignants donnaient ainsi l'occasion aux 61lves
de montrer leurs talents, leurs initiatives et recevaient
l'appr6ciation de leurs pairs...
Il y eut, cette ann6e-lA, des activities sp6ciales. Aux lyc6es
du Cap et de J6r6mie, ce furent chez les 6ilves que s'6veillerent
l'esprit d'initiative et le sens des responsabilit6s. Ils eurent alors
la direction des activists suivantes :
la c616bration de l'anniversaire de la consecration d'Haiti A
Notre-Dame de Perp6tuel Secours, le 8 d6cembre 1943.
le concert public men6 par la fanfare du lyc6e de Jacmel
sur la place Toussaint Louverture, A la m8me date.
une reunion des enseignants et 61lves pour cl6turer les
travaux du premier trimestre.
I'organisation d'un arbre de Noel par les 616ves au lyc6e
P6tion; des vetements, des souliers, des bonbons et des rafraT-
chissements furent distribu6s ce jour-lI.
la mise en place d'un service medical au lyc6e de J6r6mie
avec la collaboration effective du chef de service d'hygiene de la




ville. (Le club du lyc6e fit les frais des m6dicaments pour les
16lves n6cessiteux).
la reunion hebdomadaire (chaque vendredi apres-midi)
des membres du club anglais de ces lyc6es, pour ex6cuter des
programmes de musique, de litt6rature, de jeux...
I'organisation de conferences, de receptions, de fetes
sportives et th6atrales.
On nota qu'au lyc6e du Cap les leaves travaillerent eux-
memes a l'am6nagement de l'6cole et A la reparation des rues
alentour; dans tous les lyc6es, la F8te de 1'Arbre avec des confe-
rences sur les dangers de l'6rosion fut cl16br6e; enfin, la c6r6-
monie du Centenaire du lyc6e Philippe Guerrier du Cap donna
lieu a des manifestations imposantes.

Ainsi que cela a 6t6 6crit au d6but de ce livre, la politique fut
d6sormais totalement bannie du recrutement des enseignants, et
peu a peu les concours permirent d'assainir le climate
d'indiscipline, tandis que 1'Administration 6tait r6organis6e en
sections et branches.
Les jeunes gens qui revenaient de formation etaient int6gr6s
au fur et A measure dans les ecoles, permettant ainsi a d'autres
d'aller 6tudier A l'6tranger ou pour l'ann6e, ou bien seulement
pour y suivre des course d'6t6 tenus dans de nombreuses universi-
t6s soit au Canada, soit aux Etats-Unis.
Cela faisait, en Haiti :
81 boursiers de 1941 a 1942 (ce qui ne s'6tait jamais vu
auparavant);
68 boursiers de 1942 a 1943 (onze resteront a l'6tranger
pour y suivre une deuxieme ann6e)
et 61 boursiers de 1943 a 1944.
Ces chiffres 6taient relativement important si l'on tient
compete du petit pays qu'est Haiti et aussi du fait que certain
616ves partaient a leurs frais.
A titre d'exemple, sur les 61 boursiers de l'ann6e 1943-
1944, 31 bourses furent accord6es par le gouvernement haYtien,
les autres par le gouverement am6ricain ou des institutions pri-
v6es am6ricaines.

Maurice eut, durant les course d'6t6 pour les professeurs des
lyc6es, des enseignants strangers et haYtiens de haut niveau, soit
venant de universes universitaire frangais, soit du Canada, comme
cet enseignant r6put6, d'origine suisse romande, Auguste Viatte.
Maurice l'avait rencontr6 en 1927 alors que Viatte donnait des
course de frangais au City College, I'universit6 de jeunes filles
(maintenant mixte). Plus tard, en 1942 et 1943, Viatte occupera
une chaire a l'universit6 de Laval au Qu6bec. Cet homme vouait




une veritable passion A la francophonie auquel il consacra et
consacre toujours sa vie (il a maintenant quatre-vingt-neuf ans).
I1 vint en Haiti avec sa jeune femme don't je fis la connaissance.
C'est Viatte qui donna ses titres de noblesse a la litt6rature
hai'tienne grace A des ouvrages tels que : Histoire litteraire de
l'Am6riquefrangaise des origins d 1950, (Presses de l'universit6
de Laval, Qu6bec) et (PUF, Paris, 1954, 545 p.), et Anthologie
littraire de l'Amdriquefrancophone (Sherbrooke, CELEF, 1971,
519 p.). Viatte cr6a des associations pour la francophonie, don't
une culturelle a Paris : "France-Haiti", en 1954, avec la participa-
tion de l'ambassadeur d'Ha'ti en France de cette 6poque, le g6n6-
ral Franck Lavaud. Cette association existe encore aujourd'hui.

A propos des course d'6td, voici un t6moignage qui parut A
la mort de mon mari, dans le journal du Cap "Le Septentrion", le
13 octobre 1983, avec comme titre : "Le Maurice Dartigue que
j'ai connu", par Eric F. Etienne. On y parole d'abord de la r6forme
que Dartigue entreprit pour "6tablir un programme plus rationnel
et plus propice A assurer une p6n6tration de la vraie culture ap-
propri6e A la mentality et aux besoins reels de nos concitoyens et
6tendre ensuite ces programmes A une immense majority des
Haitiens arri6r6s. Et, de cette facon, poser des bases sOres du
succes d'un 6ventuel d6veloppement du pays ha'tien..."
L'auteur de cet article raconte ensuite dans quelle circons-
tance il rencontra Dartigue la premiere fois, rencontre qui lui
donna, "une fois pour toutes, une just id6e, jamais modifiee ni
ternie depuis, de la r6elle stature de l'homme". Ayant su, en
1943, qu'il y aurait des course d'6t6 pour les enseignants du ni-
veau secondaire des 6coles publiques, lui, professeur dans un ly-
c6e priv6 au Cap HaYtien voulut, apres avoir pris connaissance du
programme, y participer. Il ne lui restait plus que quarante-huit
heures pour s'inscrire. Il monta alors dans un camion (il fallait
computer quinze heures de voyage au moins du Cap A Port-au-
Prince), mais arrive une heure avant la cl6ture des inscriptions, il
s'entendit dire, par la personnel charge des inscriptions, que "les
course 6taient seulement destin6s aux professeurs des lyc6es na-
tionaux publics". II expliqua son cas au chef de section qui lui
r6pondit que seul le ministry pouvait faire une exception. "Mis au
courant de ma demarche, Maurice Dartigue m'a requ sans tarder
et, en me regardant intens6ment, m'a dit textuellement ces pa-
roles : "Savez-vous que ce que vous faites en ce moment est
quelque chose d'inouY et d'encourageant A la fois pour I'initiative
de mon D6partement. Tandis que les professeurs des lyc6es na-
tionaux inventent toutes sortes d'6chappatoires pour se soustraire
A l'obligation de venir passer quatre semaines pour suivre les
course aux frais de l'Etat, vous, professeur d'un college priv6,




invite seulement et non pas astreint A y participer, vous
manifestez avec un bel esprit de decision votre d6sir d'etre avec
nous !..." Et A la minute m8me, il passa des instructions de
m'inscrire !...". Ce qui fut fait aux frais de l'Etat. On lui
remboursa m8me ses frais de d6placement comme pour les
autres. Cette anecdote montre que certain professeurs n'aimaient
pas ce que Dartigue essayait de faire; ils pensaient qu'ils en
savaient assez, ou qu'ils avaient autre chose A faire, ou encore ils
voulaient tout simplement oublier et les 6coles, et les classes et les
programmes...

Quatre professeurs am6ricains se rendirent 6galement en
Haiti pour animer ces course d'6t6. Ces stages eurent un succes
sans pr6ccdent qui constitua un premier pas vers l'organisation
permanent d'une formation continue des professeurs d'6cole se-
condaire. Les 6tudiants des 6coles sup6rieures 6taient invites,
eux, A assister aux conferences.
Lors d'une conference pour les professeurs de lyc6e durant
les course de l'6t6 1944 sur "La Conception de 1'Education", voici
ce qu'6crivit le docteur W. E. B. Du Bois, homme de couleur
am6ricain, historien, 6crivain, professeur de sociologie et l'un
des fondateurs de 1'Association national pour l'avancement des
gens de couleur : "La v6rit6 est cependant que votre 61ite cultu-
relle, avec toutes ses belles r6alisations, ne se rapproche en au-
cune fagon de la grandeur qu'elle aurait connue si la masse pay-
sanne connaissait la richesse, l'6ducation et la sante".

Dartigue fit former les bibliotheques des petites villes qui
recevaient tres peu de lecteurs et n'6taient soumises A aucun
control s6rieux et, r6cup6rant les livres qui s'y trouvaient, les fit
transf6rer dans les 6coles secondaires pour les mettre sous la res-
ponsabilit6 de biblioth6caires. Mais les "mauvaises langues" ou-
blierent de mentionner ce deuxieme aspect et ne retinrent que la
fermeture des bibliotheques, tout comme elles ignorerent d6lib6-
r6ment I'aide qu'il avait apport6e au Centre d'Art Ha'tien don't j'ai
d6jA parle.
La vie des 6coles se diversifiait et s'61argissait de plus en
plus avec la multiplication des activists sociales, des manifesta-
tions publiques, des seances r6cr6atives comme des matin6es lit-
t6raires, des jeux interscolaires, etc. La FRte du Drapeau fut insti-
tu6e pour que la population prenne conscience de ce symbol de
l'unit6 de la Nation. Cette fete 6tait I'occasion d'assister A une pa-
rade, A des jeux sportifs et A des competitions interscolaires.
C'est seulement depuis ces vingt dernieres ann6es que 1'Europe
s'est r6veill6e et a compris la n6cessit6 de s'occuper de
1'environnement et surtout de la verdure. Avec le d6boisement en




Haiti, nous primes conscience de ce probleme d'environnement
beaucoup plus t6t, c'est pour cela que fut institute la "Fete de
l'arbre" afin d'attirer I'attention du public sur la n6cessit6 de re-
boiser le pays. Le jour de la fete, le president de la R6publique (le
president Vincent d'abord puis le president Elie Lescot ensuite),
arrivait dans un lieu choisi pour y planter un arbre; derriere
l'homme d'Etat suivaient les dignitaires et ensuite les 6coliers. Le
president pronongait alors un discours qui encourageait le people
A planter 6galement un arbre. On entreprit de faire des terrasse-
ments afin d'emp8cher la terre de glisser vers la mer, mais mal-
heureusement cette activity ne fut pas conserve et les collins
sont maintenant d6nud6es et la terre a effectivement gliss6 vers la
mer...

Au course de cette f8te de l'arbre en 1942-1943 eut lieu un
concours avec la participation de treize 6coles secondaires priv6es
et sept lyc6es nationaux, sur le th&me suivant : "1'Imprimerie" et
"La Libert6 Economique en Amdrique latine". Un jury compose
de notables choisit deux laur6ats : I'un originaire de J6r6mie et
1'autre de Port-au-Prince.

En octobre 1944, des reunions eurent lieu dans les diff6-
rentes 6coles secondaires pour discuter des programmes. Dans le
cadre des travaux pratiques, des 61eves, venant tous de Damien
ou de Chatard, furent envoys A la SHADA (Soci6t6 HaYtiano-
Am6ricaine pour le D6veloppement de 1'Agriculture), car le
D6partement de Dartigue accordait une grande importance aux
travaux pratiques, comme cela a pu 8tre constat6 au course de ce
r6cit, depuis qu'il avait 6t6 nomm6 en 1931 directeur de
l'enseignement rural.

L'ouverture du premier lyc6e de jeunes filles, avec a sa tEte
une femme haitienne, fut un grand 6v6nement. Ce lyc6e b6n6fi-
ciait d'un statut semblable A celui des garqons, et avait pour pro-
grammes principaux des 6tudes pratiques, classiques, manuelles
et m6nageres. 40 61eves entrerent en troisieme. Enfin, les jeunes
filles haYtiennes pouvaient preparer le baccalaur6at et entrer A
l'universit6.
II y eut, lors de cette ann6e 1943-1944, 405 candidates ins-
crits au baccalaur6at premiere parties avec 141 recus et pour la
deuxieme parties, sur 126 candidates inscrits, il y eut 65 recus.






Prdliminaires pour l'unification des 6coles sup6rieures


C'est en 1941-1942 que Maurice s'attaqua egalement A
1'enseignement sup6rieur. Il ne pensait pas aller si vite, mais cela
avait march pour les tapes pr6c6dentes, alors pourquoi s'arreter
en si bon chemin ? Et la press 6tait un bien pietre obstacle pour
ce r6formateur 6nergique et volontaire !

II commenga par 1'Ecole de Droit (qu'il fit r6nover) et
nomma un avocat, Pierre Liautaud directeur; Liautaud avait fait
ses 6tudes en France, A la Sorbonne je crois. C'6tait un de nos
amis, mais s'il fut choisi, c'est parce qu'il etait capable, comp6-
tent et tres s6rieux.
L'Ecole de Droit avait 6t6 fond6e en 1850. Elle 6tait r6guli6-
rement ferm6e, ouverte, referm6e, etc. Elle 6tait devenue 1'Ecole
National depuis 1890. C'6tait une batisse bien construite; c'est 1l
que furent transports les course d'6t6 pour les professeurs de ly-
c6es, ainsi que les conferences qui eurent lieu dans l'auditorium.
LA aussi, la r6gularit6 6tait exig6e, tant des professeurs que des
6tudiants, et on mit au point un nouveau livret scolaire universi-
taire. A la fin de l'ann6e 1943, la remise des dipl6mes se fit en
presence du president Elie Lescot.
Dartigue avait 6galement fait r6organiser la bibliotheque en
faisant acheter quelques-unes des series manquantes du
"Moniteur", Journal Officiel sur les d6crets et les lois.

En tant que ministry de l'Instruction Publique, Maurice ac-
corda une subvention (de 1 500 gourdes) A l'Ecole des Sciences
appliques. II voulait que cette cole ait non seulement
d'excellents professeurs forms en France soit A l'Ecole
d'Architecture, soit aux Beaux-Arts ou dans des ecoles priv6es -,
mais qu'ils soient aussi tres s6rieux dans leur travail. II 6tablit un
contract avec le Conseil des Doyens des 6coles sup6rieures don'tt
je reparlerai un peu plus loin), stipulant qu'un membre de celui-ci
serait d6sormais nomm6 par le minister, et aurait ainsi son mot A
dire dans la march de l'6tablissement. C'est son D6partement-qui
payait le salaire de deux professeurs.

De m8me Dartigue 6tait de l'avis du president Lescot
d'accorder toute l'importance n6cessaire A la preparation des
cadres. Le president lui-meme offrit une bourse a un membre du




personnel enseignant pour que celui-ci fasse un an d'6tudes aux
Etats-Unis. Dartigue continuait done d'envoyer les cadres se
former dans les universities am6ricaines et au Canada franco-
phone. Douze allerent au Teacher's College, cinq A Hampton
Institute, dans le sud des Etats-Unis, un A l'universit6 de
Californie, la premiere ann6e, et plusieurs 6tudiants continuerent
de fr6quenter les universities dtrangeres les ann6es suivantes.
On a quelquefois reproch6 A Dartigue ce choix des universi-
t6s am6ricaines, mais que pouvait-il faire d'autre avec la guerre en
Europe ?



L'enseignement sup6rieur fut particulibrement riche en 6v6-
nements pendant 1'ann6e 1943-1944.
Nous eimes la visit d'un homme de couleur, le docteur
Alain Locke, dipl6m6 de Harvard University, eminent professeur
am6ricain a l'universit6 de Howard fr6quent6e principalement, A
1'6poque, par des 6tudiants noirs. Il donna des conferences sur le
theme "Civilisation et D6mocratie". Le docteur Locke pr6sentait :
"L'apport des Noirs dans la civilisation des Etats-Unis". Ceci fut
l'objet d'une m6fiance particulibre au D6partement d'Etat Am6ri-
cain, car on trouva, aux Archives des Etats-Unis, une d6peche
confidentielle de l'ambassadeur am6ricain en Haiti indiquant que
si ces conferences 6taient publi6es aux Etats-Unis, elles cause-
raient une agitation explosive chez les Noirs amdricains.
Ce professeur de Howard nous offrit un livre don'tt il 6tait
l'auteur), qui 6tait une large 6tude sur la contribution ou l'apport
des peintres noirs-am6ricains dans la peinture nord-am6ricaine.
Bien sir, c'6tait nouveau; les peintres noirs 6taient enfin recon-
nus!

Tout ce que Dartigue essayait de r6aliser int6ressait le pr6si-
dent Lescot. D'ailleurs, sans l'appui de celui-ci et sans la volont6
de mon mari, bien des choses n'auraient jamais vu le jour.
Maurice avait A coeur un project, celui de mettre en place en HaYti
une university et lorsqu'il devint ministry, il poursuivit son ob-
jectif.

II faut pr6ciser que, lorsque Haiti 6tait encore une colonie, il
existait d6jA une 61ite intellectuelle haitienne, mais les hommes qui
la composaient avaient di faire leurs etudes en France. C'est
seulement apres 1'Ind6pendance, en 1804 que des 6coles sup6-
rieures furent cr66es, peu a peu, en Haiti. Ainsi, en 1823, furent
ouvertes une cole de Droit ainsi qu'une de M6decine; cette der-
nitre, r6nov6e, 6tait toujours en service; une Ecole dentaire vit le




jour en 1898 et celle des Sciences appliques en 1902. Chacune
de ces 6coles 6tait ind6pendante et avait son propre rgglement.
D6jA en 1920, Dantes Bellegarde, alors ministry, essaya de les
rassembler mais ce furent les efforts de Dartigue qui permirent de
r6unir les directeurs de ces diff6rents 6tablissements et c'est ainsi
que le Conseil des Doyens fut constitu6.

Pour la premiere fois, la remise des dipl6mes des quatre
6coles sup6rieures eut lieu sous le haut patronage du president
Elie Lescot A 1'Ecole de Droit. Cette c6r6monie de remise des di-
pl6mes, emprunt6e aux pays anglo-saxons, 6tait tres impression-
nante avec discours et felicitations, et se d6roulait en presence des
professeurs, des families et des amis des dipl6m6s.

Lorsque Maurice 6tait directeur de l'enseignement rural,
une c6r6monie similaire avait eu lieu A Damien pour les dipl6m6s
de l'Ecole Normale et de 1'Ecole Pratique de l'Agriculture, mais
ce fut lui qui prononga le discours (il en prononcera beaucoup
d'autres en sa quality de ministre...)
Le Conseil des Doyens des quatre 6coles sup6rieures fut
done form, comme le stipulait I'arr&t6 du 31 mars 1943. Ce
Conseil, sans modifier les relations administrative existant entire
les 6coles superieures (qui ne relevent pas toutes du D6partement
de l'enseignement public), joua un r6le important de coordination
dans l'effort du gouvernement en vue de la creation de
l'universit6 d'Ha'ti.
Ce fut, entire autres, I'ann6e de l'uniformisation des notes
dans toutes ces facultes, avec un niveau d'admissibilit6 de 6, 5
sur 10.


En 1943-1944, les programmes et les m6thodes continue-
rent d'8tre am6lior6s, on 61abora des plans pour ouvrir une Ecole
Normale Sup6rieure (avec dortoir, r6fectoire, salle d'6tude, bi-
bliotheque, auditorium). Dartigue essaya de mettre un peu
d'argent de c6t6 dans son budget pour acheter des terrains en vue
de la creation d'un campus, mais la chute du gouvernement en
1946 l'empichera d'aller jusqu'au bout de la tache qu'il s'6tait
fix6e. II laissera dans la caisse dix mille dollars pour acheter les
propri6t6s en face de l'Ecole de Droit, fait unique dans l'histoire
d'Ha'iti, car c'6tait la premiere fois qu'une telle some se trouvait
a la disposition d'un successeur au ministere. Malheureusement
cette some fut d6pens6e A autre chose et A ce jour, le campus
n'est encore qu'A 1'6tat de plan !...




En 1944, le gouvernement provisoire de la R6publique
frangaise envoya Aim6 C6saire (ce grand porte antillais don't j'ai
d6ja parl6), en HaYti pour donner un course de litt6rature frangaise;
il y restera trois mois.
Cette m8me ann6e, 122 professeurs de lyc6es furent invites
a suivre les course d'6t6 qui avaient lieu a 1'Ecole de Droit, donn6s
par des professeurs qui venaient des Etats-Unis, du Canada et de
France. Bien sOr, cela entraina un grand int6ret et de vives dis-
cussions...
En tout, les effectifs des lyc6es ou 6coles secondaires
s'61evaient a 1 489 filles et gargons; 120 6tudiants a l'Ecole de
Droit; 67 en Sciences appliques.

A propos des course d'6t6, je voudrais citer ici quelques ex-
traits d'une conference que Maurice prononga justement a
l'occasion de ces course d'6t6, intitul6e "Quelques considerations
sur la m6thode dans l'Enseignement", et qui paraitra dans les
Cahiers d'Ha'ti en septembre 1944 :

"Je ne vais pas vous faire une conference a proprement
parler. Ce ne sera pas non plus un course. Ce sera plut6t une s6rie
de remarques sans enchainement logique sur certain aspects du
processus d'enseignement dans la salle de classes. Ce sera peut-
8tre un example de ce qu'il ne faut pas faire en offrant un course,
car dans un course, le professeur doit preparer m6ticuleusement ce
qu'il va enseigner et le presenter selon une suite logique. Les
considerations que je vais faire sont bases en grande parties sur
ce que j'ai constat6 dans les 6coles que j'ai visit6es et sur mon
experience d'ancien 616ve. Ce sont des considerations que cer-
tains d'entre vous consid6reront peut-8tre un peu terre a terre ou
m8me superflues, mais que je crois n6cessaire de presenter ici, a
la suite de certaines constatations que j'ai faites dans quelques-
unes de nos sales de classes.

"La parties de la p6dagogie la moins attrayante et la moins
spectaculaire, est la m6thodologie. C'est pourtant I'une des par-
ties les plus importantes, bien que l'une des moins brillantes.
Certains l'assimilent A une sorte de routine. Mais, dans tout il faut
une m6thode, une fagon de proc6der.
"[...] En Haiti, par suite peut-8tre de notre genre de forma-
tion, nous 6mettons des id6es g6n6rales, nous formons des plans
magnifiques, mais, souvent, dans les grandes lignes, nous ou-
blions souvent la mise en oeuvre, nous semblons meme m6priser
les details. N'importe qui, sans 8tre architect ou ing6nieur, peut
dire je veux une maison de telle ou telle fagon. Mais, il faut
l'homme de l'art exp6riment6 pour r6aliser cette maison, car en




dehors des problemes purement techniques impliquant des calculs
sp6ciaux, il faut tenir compete des problemes d'organisation, de
mise en oeuvre. Combien de clous faudra-t-il, combien de sacs
de ciment, combien de pieds de planches, etc. Et si la maison doit
8tre construite 6conomiquement, il faudra un systeme de contr6le
pour 6viter les pertes et les gaspillages, pour d6cider ce qui doit
8tre achet6 au d6but et vers la fin de la construction.
"[...] De m8me, dans l'enseignement, le travail peu specta-
culaire de preparation m6thodique des course et celui du contr6le
par le professeur des r6sultats de son enseignement, joue un r6le
capital dans le succes de l'enseignement.

"Certes le professeur doit avoir d'abord une philosophies de
l'&ducation, c'est-A-dire avoir une id6e du type d'homme que le
systSme d'6ducation, don't il fait parties, desire former. L'6cole se-
condaire consider l'616ve comme un "produit fini", pour em-
ployer un terme d'usine, lorsqu'il a achev6 entierement le cycle
des 6tudes secondaires. Mais ce n'est pas en rh6torique ni en
philosophies que se fabrique, si on peut dire ainsi, le produit fini.
La classes de philosophies est le terme d'un processus qui a com-
menc6 depuis la sixieme. Done le professeur de sixieme comme
celui de cinquieme, qui a une tache A accomplir dans la pr6para-
tion du produit fini, doit, lui aussi, avoir une id6e claire du type
d'hommes qui doit sortir de ce processus auquel est soumis
l'616ve qui passe par l'6cole secondaire.

"[...] Le fait de n'avoir pas accord assez d'attention et de
consideration aux premieres ann6es de formation dans
l'enseignement secondaire constitute 1'une des causes de
l'insucc6s de beaucoup de candidates au baccalaur6at. Les assises
sur lesquelles on essaye souvent de batir une culture en second
et en rh6torique ne sont pas souvent assez solides : ou bien il y a
des trous, des vides, qui ne permettent pas la liaison entire la
structure sup6rieure et la structure inf6rieure, de telle sorte que
pour beaucoup c'est une sorte de superposition, ayant un carac-
tere artificial et base sur la m6morisation pure et simple. C'est
cette m6morisation qui a permis a certain 616ves, peut-8tre A un
trop grand nombre, de passer d'une classes A une autre. Un pro-
fesseur de rh6torique, quelque competent et d6vou6 soit-il, ne
peut rien faire en une seule ann6e avec des 616ves qui n'ont pas la
formation voulue pour recevoir I'enseignement que comporte la
classes de rh6torique [...]. Car a c6t6 des connaissances que doit
acquerir '616ve, il y a le goft de la culture que le professeur doit
d6velopper en lui, il y a les m6thodes pour qu'il puisse rechercher
par lui-meme certain renseignements don't il a besoin. C'est la un
aspect tres important de l'6ducation. C'est 1l qu'interviennent les




qualit6s personnelles d'enthousiasme, de sinc6rit6, de probity in-
tellectuelle du professeur, le c6t6 communicatif de sa culture et de
son enthousiasme. C'est dans ces conditions que 'enseignement
cesse d'8tre une routine base sur un programme et des manuels
faits par d'autres pour devenir un art et une science; c'est lh
qu'intervient le c6t6 cr6ateur de l'enseignement, que l'instituteur
cesse d'etre une machine pour devenir un artiste.

"Je vous ai signal le probleme auquel est confront le pro-
fesseur de second ou de rh6torique, devant les 616ves qui lui ar-
rivent sans la formation de base n6cessaire, parce que les diri-
geants de l'enseignement secondaire n'ont pas accord l'attention
et l'importance voulues, aux classes inf6rieures. Mais, ce n'est
pas 1l un probleme purement administratif, qui peut etre r6solu
uniquement par un meilleur contr6le des course et une meilleure
preparation des examens de passage. L'examen n'est qu'un
moyen de contr6le, c'est une sorte de diagnostic, mais jamais une
fin en soi. Cependant, I'examen utilis6 judicieusement par le pro-
fesseur est un moyen d'instruction d'une grande utility, qui doit
etre employ constamment par le professeur enseignant et non
donn6 seulement a des p6riodes fixes, suivant les reglements
arrit6s par l'Administration sup6rieure. Cet examen, ce "testing",
comment disent les Am6ricains, fait parties int6grante du proces-
sus de l'enseignement lui-m8me. L'examen est entire les mains du
professeur enseignant un moyen de diagnostic qui lui permet de
rem6dier aux d6ficiences g6n6rales de toute une classes ou aux dd-
ficiences individuelles de certain 616ves.

"Le processus de formation ne doit pas 8tre contr616 seule-
ment a la fin de chaque annie, ou A la fin de six ann6es aux exa-
mens de baccalaur6at, mais chaque semaine, chaque jour. Et c'est
1l qu'intervient le travail patient, humble, mais combien vital, de
l'enseignement quotidien. [...]"


Avant de terminer cette parties sur les nombreuses r6formes
de l'enseignement que Maurice proposal, je tiens A pr6ciser que
c'est aussi sous son ministare que l'Institut Francais fut cr66. Cet
institute 6tait I'6quivalent de l'Institut Am6ricain.






AGRICULTURE ET TRAVAIL


La SHADA
(Soci6t6 Ha'tiano Am6ricaine de D6veloppement Agricole)


Elie Lescot, l6u president d'Hai'ti, retourna apres avoir
nomm6 les membres de son gouvernement -, aux Etats-Unis, A
Washington. Il y avait fait des connaissances lors de son s6jour
comme ambassadeur d'Haiti et venait, cette fois-ci, chercher une
aide a la fois technique et financiere. C'6tait surtout I'agriculture
qui le pr6occupait. La guerre en Europe ne facilitait guere
l'exportation du caf6 et du sucre. Par contre, celle d'Asie ouvrait,
pour les Haitiens, l'opportunit6 de produire du caoutchouc si cela
6tait n6cessaire.

Le president Lescot obtint un accord avec le gouvernement
am6ricain qui faisait intervenir plusieurs ministries ainsi que des
companies am6ricaines gouvemementales ou privees parmi les-
quelles je citerai :
The Rubber Corporation and Rubber Development
Corporation;
The Bureau of Strategic Services;
The Bureau of Economic Welfare;
The Bureau of Commerce, both Domestic and Foreign;
The Export-Import Bank, avec a sa tate, M. Pierson;
1'Ambassade Am6ricaine;
1'Ambassade d'Haiti aux USA;
et pour le gouvernement haitien :
le ministere de 1'Agriculture d'HaYti;
le ministere des Finances d'Haiti.

Cet accord pr6voyait la creation de la SHADA, dot6e d'un
Conseil de six personnel don't trois Ha'tiens r6put6s travailleurs :
Maurice Dartigue, Abel Lacroix, secr6taire d'Etat des Finances, et
Pierre Chauvet, sous-secr6taire d'Etat des Finances, gendre du
president, et trois Am6ricains, don't Thomas Fennell, choisi
comme pr6sident-directeur g6n6ral par la Rubber Corporation et
le Bureau des Affaires am6ricaines.




La SHADA n'6tait pas une compagnie priv6e am6ricaine
6tablie en Haiti en vue de faire de l'argent qui serait export aux
Etats-Unis. C'6tait une Compagnie organis6e par le gouverne-
ment haitien en collaboration avec le gouvernement qui, par
l'interm6diaire de l'Export-Import Bank, pr8ta cinq millions de
dollars A la SHADA. Et pour permettre A celle-ci de se constituer,
le gouvernement haYtien lui donna le droit et le b6n6fice de
l'exploitation de la fort de pins d'Haiti, appel6e "Morne des
Commissaires", pour une p6riode de cinquante ans et le mono-
pole de l'exportation du caoutchouc pour une periode de cin-
quante ans 6galement. L'exploitation de la fort et le monopole de
l'exportation du caoutchouc pendant la p6riode fix6e represen-
talent un capital estim6 A un million de dollars que la SHADA put
donner en garantie afin d'obtenir le pr8t de cinq millions de dol-
lars.

Quel 6tait le but de la SHADA ? Sa foundation a 6t6 une ex-
pression de la politique de "Bon Voisinage". Elle a 6t6 conque en
vue d'8tre un instrument de collaboration technique et 6cono-
mique ha'tiano-am6ricaine.

La SHADA a 6t6 cr66e pour aider au d6veloppement 6co-
nomique d'HaYti par l'augmentation de ses resources agricoles,
tout en 6vitant les d6savantages que pr6sente souvent, pour les
petits pays 6conomiquement et culturellement en retard, le capital
priv6 engage dans de grandes plantations oib les emprunts d'Etat
doivent 8tre rembours6s a dates fixes.

L'oeuvre de la SHADA, telle qu'elle a 6t6 conque, devait
avoir pour consequence une amelioration non seulement de
l'6conomie paysanne, mais encore de la technique agricole du
paysan. Elle devait servir 6galement d'une sorte d'opportunit6
d'entrainement pour les Haitiens, techniquement pr6par6s ou
non, qui, jusqu'ici, n'avaient pas l'occasion de participer A
l'Administration de grandes entreprises agricoles organis6es sur
une base commercial.

L'id&e que la SHADA devait servir A une amelioration de
l'6conomie du paysan en tant que producteur ind6pendant, a 6t6
I'un des principaux mobiles sur lequel le president de la
R6publique a insist, en 1942, pour que la SHADA participat au
project de nouvelles plantations de 24 000 acres de sisal en Haiti.
Car, comme l'avait expliqu6 Thomas Fennell, une parties des
plantations de sisal qui seraient confines A la SHADA seraient
cultiv6es suivant un systeme coop6ratif avec le paysan en tant que
producteur ind6pendant. De m8me, suivant le plan original 6tabli




par la SHADA pour le d6veloppement de la culture de cryptoste-
gia (arbrisseau produisant du caoutchouc, come l'h6v6a) en
Haiti, A c6t6 des plantations qui seraient faites et administr6es di-
rectement par la SHADA, un systeme d'aide technique et finan-
cire devait etre organism en vue de pousser le paysan A cultiver
du cryptostegia sur ses propres terres. D'ailleurs, I'id6e de la
culture du cryptostegia sur une petite 6chelle par de petits agricul-
teurs ind6pendants n'6tait pas nouvelle, puisque aux Indes orien-
tales, un pourcentage assez considerable de caoutchouc 6tait pro-
duit de cette fagon.

Un des autres points du programme consistait dans
l'introduction de cultures nouvelles ou l'extension d'autres exis-
tant d6ja en Haiti, mais qui 6taient jusqu'ici peu d6velopp6es.
Une attention particuliere devait 8tre accord6e aux cultures d6ja
existantes ou A introduire comme les cultures d'6pices, de plants
m6dicinales, de citronnelle ou encore de poivre, qui, jusqu'ici,
provenaient de I'Orient. C'est pourquoi la SHADA, A ses debuts,
avait commence des experiences et des etudes en vue de
l'ex6cution de ce point du programme, mais elle l'abandonna en
donnant comme excuse les activities absorbantes du programme
de cryptostegia et du sisal, car la SHADA participait A l'effort de
guerre des Etats-Unis en produisant ces matieres strat6giques de
la plus haute importance. Apres la guerre, il y eut d'autres pro-
ductions, et la SHADA sera active jusqu'en 1952.

La soci6t6 s'int6ressait 6galement aux petites entreprises :
tissage, vannerie, et la division des petites industries fut cr66e le 2
f6vrier 1942.
L'acte consultatif fut r6alis6 en juillet 1941, et le contract de
cinq millions de dollars obtenus aupres de l"'Export-Import
Bank" fut conclu A la mi-aout. Un d6cret de loi fut promulgu6 le
28 aoft 1941, permettant l'achat de trois cent mille dollars de
mat6riaux et machines a la Compagnie d'ing6nieurs J.J. White,
qui avait construit des routes et le barrage sur la rivibre
1'Artibonite.

Dartigue souhaitait que les choses aillent bien.
Si Fennell fut choisi par les Am6ricains, ce n'6tait pas
seulement parce qu'il avait d6jh travaill6 dans les companies ba-
nanieres et d'ananas, mais surtout parce qu'il b6n6ficiait de
l'appui de personnel haut places dans le gouvernement am6ri-
cain. Le gouvernement haYtien se content d'agr6er sa candida-
ture, se r6servant toutefois un droit d'objection pour la suite.




Tres vite la SHADA acheta ou loua des propri6t6s et com-
menca A exproprier les paysans, notamment dans le Sud, le Nord
et dans la vall6e de l'Artibonite.
Le contract pr6voyait la mise en valeur de 100 000 acres en
cryptostegia; en 1942, 12 000 acres de sisal furent aussi cultiv6s,
car on s'6tait aperqu de son int6ret pour les cordages. En sep-
tembre de la m8me ann6e, la SHADA comptait d6ja plus de
17 000 employs, don't environ 16 498 jouraliers et ouvriers
agricoles, presque tous haitiens, 20 technicians et ingenieurs
am6ricains, 398 technicians et superviseurs haitiens et
am6ricains, ce qui repr6sentait, dans son ensemble, un
formidable essor du march de l'emploi. Les travailleurs
agricoles 6taient des paysans soit expropri6s, soit contraints de
louer leurs terres souvent d'ailleurs les lois d'expropriation ou
d'acquisition n'6taient pas respect6es et Dartigue devait d6noncer
ces m6thodes; des agronomes et des planteurs porterent plainte
centre la SHADA. Voici une parties de la lettre que Dartigue
enverra A M. Fennell, le 16 f6vrier 1943, A ce propos : "[...] II
faut done que les repr6sentants de la SHADA charges d'acqu6rir
les terres tiennent compete de la mentality des paysans ou
propri6taires citadins, mais aussi de leurs interets legitimes. C'est
pourquoi ils doivent agir avec tact, moderation et 6quit6. C'est
d'ailleurs non seulement dans l'int6r&t moral et politique du
gouvernement, mais encore dans celui de la SHADA elle-mnme,
qui n'est pas une organisation provisoire, mais une socidt6 devant
rester en Haiti d'une facon permanent et appel6e a travailler avec
les paysans et pour les paysans, en vue d'aml6iorer leur standard
de vie et 1'6conomie g6n6rale du pays. Naturellement, nous
savons qu'il y a des plaintes qui ne sont pas fond6es..."

Parmi les travailleurs agricoles et les employs de bureaux,
il y avait aussi des gens des bourgs, des gens des villes. On trou-
vait parmi ceux-ci des instituteurs qui abandonnaient l'6cole parce
qu'ils 6taient mieux pays A la SHADA; la, ils occupaient des
emplois dans les bureaux ou encore ils supervisaient les jouma-
liers. Ceci provoqua une p6nurie du personnel enseignant.
Certains quitterent meme leur poste sans pr6venir leur
Administration, ce qui causa la fermeture de certaines 6coles. Des
616ves arr8terent de venir A 1'6cole pour 6tre, par example, por-
teurs d'eau, la r6mun6ration dtant int6ressante pour des campa-
gnards.

Le president Lescot avait obtenu, en aoft 1942, la mise en
valeur de 4 000 carreaux de sisal (appel6 aussi pite). Il en r6sultait
que de nombreuses propri6t6s 6taient achet6es pour la m8me cul-
ture. 4 000 carreaux equivalent A 12 000 acres, c'est d6ja beau-





coup, mais que dire des 100 000 acres pr6vus pour le caout-
chouc En fait, la SHADA n'acquit jamais plus de 65 000 acres,
elle restait done bien en-dessous du chiffre initialement pr6vu.
En septembre 1942, la SHADA commenga A produire la
pite, du bois de la fort de pins, des huiles essentielles, du caout-
chouc, des fruits et des 6pices pour un montant global de 89 000
dollars vendus au Cap, A Bayeux, a Saint-Marc, a Sources
Chaudes, Fond des Negres, etc.
Le budget pour l'ann6e 1942-1943 pr6voyait 1'exploitation
de 12 000 acres de sisal, 8 000 d'h6v6a, 500 en denr6es varies
et 100 000 en cryptostegia.


Des octobre 1942, les choses commencerent i se gater.
Quels furent les premiers signes ? Dans la fort de pins, les ou-
vriers ha'tiens semblaient mal supporter et la froidure du matin et
la duret6 des contremaTtres habitues a travailler a la fagon occiden-
tale. En outre mal nourris, mal logs, sans aucun confort, et bien
souvent en mauvaise sant6, ils ne pouvaient fournir le rendement
exig6 par leurs sup6rieurs.

Les malentendus s'aggraverent si bien que le 16 janvier,
Dartigue 6crivit A Fennell pour d6noncer les pratiques des
contremaitres et la fagon don't ils traitaient les paysans sous leurs
ordres. Concernant les terres exproprides, ses protestations al-
laient croissant avec le temps, mais lorsqu'il s'agit de la coupe in-
consid6r6e des arbres fruitiers, il demand que installation de
p6pinieres, a la charge de la SHADA bien sir, viennent r6parer
de tels d6gats3 Et en avril 1943, il 6crit A nouveau A Fennell
pour que les paysans garden leur terre afin de faire la r6colte de
juillet. Mis en face de cette demand, Fennell r6agit aussit6t en
contournant Dartigue et en s'adressant directement au president
Lescot. Celui-ci 6crivit A mon maria en lui sp6cifiant que les terres
devaient etre rendues imm6diatement a la SHADA, et, bien qu'il
soit centre, Maurice ne put passer outre ces ordres. Voici un
passage de la lettre date du 5 mai 1943, que le president Lescot
envoya A Dartigue : "Dans une communication, en date du 30
avril 6coul6, M. Thomas A. Fennell, pr6sident-directeur-g6n6ral
de la Soci6t6 Haitiano-Am6ricaine de D6veloppement Agricole,
m'a fait part des difficulties confront6es par la Soci6t6 qu'il dirige
quant A l'obtention de trente cinq mille acres de terre qui doivent
servir au complement du programme de mise en culture du cryp-
tostegia [...] Apres avoir examine la question sous tous ses as-

3 Article de Laurore Saint-Just paru dans "Le Nouvelliste", Haiti, f6vrier
1986.




pects, je suis arrive A la conclusion qu'il y va de l'intr&it des col-
lectivit6s rurales de cette region oi doit se poursuivre le pro-
gramme de culture du cryptostegia, de fournir A la Soci6t6
Haitiano-Am6ricaine de D6veloppement Agricole cette superficie
de vingt mille acres de terre de la vall6e de l'Artibonite.
"En consequence, je vous saurais gr6, d&s reception de la
pr6sente, d'envisager, d'accord avec la Soci6t6 Haitiano-
Americaine de Developpement Agricole, les moyens de mettre, le
plus vite possible, ces vingt mille acres de terre don't il est parl6
ci-dessus, la disposition de la soci6t6.
"P.S. : Veuillez trouver, sous ce couvert, copie de la lettre,
en date du 20 avril 1943, de M. Thomas A. Fennell."

Le malaise au sein de la SHADA devenait de plus en plus
grand. Les trois membres haYtiens du directoire ressentaient
d'autant plus cette crise qu'on ne leur donnait aucun moyen pour
la maitriser. Fennell ne consultant personnel et agissait comme si la
SHADA 6tait son entreprise personnelle. Le 11 novembre 1943,
Lacroix et Dartigue envoyerent un courier A Thomas Fennell
dans lequel ils lui demandaient des renseignements "sur certain
points de 1'Administration de la SHADA". Cette lettre disait ceci :
"Nous nous proposons de poser quelques questions au course de
la prochaine reunion du Conseil d'Administration. Cependant,
comme certaines de ces questions n6cessitent des recherches dans
les livres de comptabilit6, ou bien des compilations de donn6es
ou de chiffres, nous pensions qu'il convient mieux de vous les
soumettre A I'avance et par 6crit". Ces questions porteront sur la
division des arts manuels, sa situation exacte, sa contribution
dans la petite industries, le montant des d6penses, des recettes, le
pavement des d6dommagements pour affermages des terres, les
paiements effectuds pour I'achat des terres, les d6dommagements
pour les r6coltes d6truites, la division des forts, les revenues de la
SHADA provenant des honoraires pays par la Rubber
Development Corporation, etc. Ils termineront leur lettre ainsi :
"Si nous pr6sentons ces questions A l'avance et par 6crit, c'est
simplement dans le but de vous permettre de recueillir les in-
formations n6cessaires et d'8tre parfaitement A l'aise pour nous
r6pondre". Ce courier restant sans reponse, Dartigue, Lacroix et
Chauvet 6criront le 6 d6cembre 1943 au president Lescot afin de
lui exposer la situation de la SHADA et l'impossibilitd, pour eux,
de contr6ler les d6penses puisqu'ils ne sont au courant de rien.
Lacroix fera suivre ce courier d'un mot personnel don't voici la
teneur :




"Mon cher president.
Vous recevrez au courant de la journ6e la lettre que
Dartigue, Chauvet et moi vous 6crivons concemant la SHADA.
"J'y ajoute ces lignes personnelles pour confirmer A Votre
Excellence ce que j'ai eu l'honneur de lui dire au course de notre
conversation d'avant hier soir sur le m8me sujet.
"Une entreprise de 1'envergure de la SHADA m6riterait
d'avoir A sa tate un vrai chef, avec tout ce que le mot comporte de
prestige, d'autorit6 et d'habilet6 executive. II ne semble pas que
M. Fennell dispose de ces qualit6s dans la measure qu'il faudrait,
d'ob les difficulties qu'il 6prouve A maintenir l'ordre dans son
personnel et l'impression d'instabilit6 que donne son
Administration. Les dangers que courent l'entreprise proviennent
de ce qu'il voit trop grand, ne se pr6occupe pas assez de certaines
contingencies, fait un peu trop fi de ses responsabilit6s envers le
gouvernement haYtien, et se montre impatient de tout contr6le s6-
rieux et approfondi.
"I1 est cependant incontestable qu'au stade oui est parvenue
actuellement la soci6t6, un tel contr6le doit exister [...].
"En presence des faits et des incidents survenus r6cem-
ment, je me rends compete maintenant de maniere tres nette que les
moyens que j'ai de contr6ler l'entreprise, le peu de temps don't je
dispose pour le faire, ma competence limit6e ou nulle en certaines
matieres, ne me paraissent pas r6pondre a l'6tendue des respon-
sabilit6s 16gales et morales que comporte, dans les circonstances
actuelles surtout, la function de membre du Conseil
d'Administration d'une soci6t6 de l'importance de la SHADA
[..]. 1 "

Les membres haYtiens du Conseil r6digerent un m6moran-
dum qu'ils envoyerent au president Lescot en ces terms : "Nous
croyons devoir mettre notre responsabilit6 A couvert en vous si-
gnalant la situation qui existe actuellement a la SHADA et qui, A
notre avis, n6cessite une investigation suivie d'une r6organisation
de lAdministration actuelle, avec des directives nouvelles bases
sur les principles et les pratiques d'Administration commercial.
"Ce rapport ne peut contenir que des g6n6ralit6s, 6tant
donn6 que M. T. Fennell, qui refuse tout contr6le de la part du
Conseil d'Administration, a su se soustraire aux demands
d'information que le Conseil devait lui presenter, d'abord sur le
budget global qu'il a pr6sente6 l'approbation du conseil, et en-
suite sur certain faits de son Administration.
"[...] Le rapport des auditeurs et d'autres informations par-
venues A la connaissance des membres du Conseil, ont confirm
leur opinion que l'organisation administrative de la SHADA et le
control fiscal du budget et des d6penses sont absolument d6fec-




tueux et m6ritent d'etre changes. [...] II (M. Fennell) maintient
que tout march bien A la SHADA et qu'il n'y a rien A changer.
"Le Conseil estime au contraire qu'un changement imm6-
diat doit avoir lieu...
"[...] Mais ce qui inquiete le plus les membres du Conseil
d'Administration, est I'absence de sinc6rit6 dans la tenue de la
comptabilit6 et le bilan...
"[...] Les membres du Conseil soumettent ces faits A Votre
excellence parce qu'ils tiennent A mettre leurs responsabilit6s a
couvert.
"Ils estiment que si un changement ne peut 8tre obtenu par
l'action du gouvernement am6ricain et de la Export-Import Bank,
Votre Excellence devrait les autoriser A d6missionner comme
membres du Conseil d'Administration de la SHADA, de fagon h
ce qu'il soit bien 6tabli que le gouvernement ha'tien ne peut 8tre
tenu de continue A garantir le pavement des cinq millions pr8t6s
par la Export-Import Bank en cas de faillite."

Un malentendu 6clatera entire Fennell et son adjoint
am6ricain, Hill, pour les memes raisons evoqu6es par Lacroix,
Dartigue et Chauvet. Hill pr6cisait que 1'argent d6pens6 6tait
haitien et d6nongait la fagon don't Fennell embauchait des
personnel non qualifies, souvent ses propres amis qu'il faisait
venir A grands frais des Etats-Unis, alors que des technicians
ha'tiens comp6tents pouvaient 8tre recrut6s sur place, ce qui fut
d'ailleurs confirm par Dartigue. Les amis de Fennell 6taient, en
outre, surpay6s. Et que dire de toutes les commander de materiel
inutile qu'il passait sans que quiconque en fit averti En fait, il
agissait entierement A sa guise, ce qui n'6tait pas acceptable...

Hill 61abora alors un plan de redressement qui contenait
tous les 616ments permettant un fonctionnement plus efficace de la
SHADA. Ce plan fut soumis le 24 d6cembre 1943 A 1'Export-
Import Bank. Les dirigeants de la banque le lirent-ils seulement ?
On en doute, car A la surprise g6n6rale, la Rubber Development
Corporation proposal brutalement un reglement pour I'interruption
de l'ex6cution du programme du caoutchouc. Apres avoir d6-
bois6, d6racin6 les arbres, d6frich6 pour planter le cryptostegia,
I'arrit des travaux fut d6cid6 par cette compagnie. Etait-ce si peu
de chose que d'avoir d6stabilis6 toute l'6conomie du pays ?...
Combien de temps faudrait-il pour que les arbres, qui devaient
etre maintenant plants, donnent des fruits ? Et que dire des ca-
f6iers, du coton, denr6es de base de l'6conomie rurale !... Et
pour quelles raisons cette brusque decision ? Les dirigeants de la
Rubber Development Corporation avaient-ils 6t6 irrit6s par les
dissensions entire Hill et Fennell ? Est-ce que les terres ne




convenient pas A ce type de culture, comme pouvait le leur mon-
trer le r6sultat d'analyses qu'ils pratiquaient sur place ? Est-ce que
les perspectives d'agrandissement des exploitations leur parais-
saient limit6es en Ha'ti et plus 6volutives au Br6sil ? Ou encore
est-ce que les products ersatz, synth6tiques, commengaient A arri-
ver sur le march, pregnant ainsi la place du caoutchouc ? Autant
de questions qui resteront sans r6ponse. Une pourtant restait pri-
mordiale : apres avoir arrach6 les plantations d'arbres fruitiers,
comment allaient-ils remettre les terres aux paysans ?

Par lettre date du 13 janvier 1944, Lacroix, Dartigue et
Chauvet exposerent au president Lescot leurs points de vue sur le
memorandum de la Rubber Development Corporation :
"Monsieur le president,
"En r6ponse au rapport que nous avions eu l'honneur de
presenter h Votre Excellence, la Export-Import Bank a pr6sent6
un memorandum dans lequel elle a exprim6 sa volont6 de main-
tenir M. Fennell comme president de la Socidt6 Haitiano-
Am6ricaine de Developpement Agricole, et a r6clam6 la d6mission
de M. Hill. C'est 1 une nouvelle preuve que les prerogatives de
la Export-Import Bank excedent de beaucoup ce qu'elles de-
vraient 8tre. Car, en derniire analyse, quels que soient les r6sul-
tats des activities du president de la SHADA, cette banque n'a rien
A perdre, le gouverement haitien ayant garanti l'emprunt de cinq
millions de dollars consent A la SHADA.
"[...] Nous tenons en outre A maintenir une fois de plus ce
qui suit : ou bien ce Conseil d'Administration doit fonctionner et
agir comme tout Conseil d'Administration dans tous les pays et
dans toutes les societ6s d'affaires, ou bien ce Conseil n'a pas rai-
son d'8tre et doit s'effacer pour laisser A l'actuel president
l'entiere responsabilit6 de ses actes.
"[...] Lorsque le president de la SHADA cr6e de nouvelles
functions importantes qui n'ont pas 6t6 pr6vues dans le plan
d'organisation de cette soci6t6, non seulement sans avoir obtenu
l'approbation du Conseil, mais encore sans en avertir le Conseil
apres avoir pris l'initiative de ces measures; lorsque, sous le cou-
vert d'un budget global, il engage aux Etats-Unis les services de
nouveaux employs A hauts salaires, sans meme faire post6rieu-
rement rapport au Conseil de ces nominations, don't ils ont eu
connaissance en meme temps que le public, en lisant le journal "A
propos de la SHADA"; lorsque le president de la SHADA apporte
des changements au budget du programme de cryptostegia, ap-
prouv6 par le Conseil, sans en informer post6rieurement ce
Conseil; lorsqu'il fait des accords introduisant des modalit6s
d'ex6cution dans certain contracts passes par la SHADA sans
faire rapport au Conseil [...] nous disons que des faits, que les




membres du Conseil d'Administration, de par la nature de leurs
functions, avaient le droit de savoir, leur ont 6t6 volontairement
caches [...].
"Pour 6viter le retour de pareils abus de pouvoir [...] nous
sommes de l'avis que les d6marches soient entreprises par le
gouvernement ha'tien en vue de certaines measures a adopter [...].
"[...] II est maintenant presque certain que le cryptostegia
n'est pas une culture pouvant subsister apres la guerre. On sait
que le programme qui 6tait pr6vu pour 100 000 acres a 6t6 r6duit
h 50 000 acres, et d6jA dans la region de l'Artibonite, oi~ des
terres avaient 6t6 lou6es et des cultures permanentes d6truites, les
p6pinieres et plantations de cryptostegia ont 6t6 abandonn6es,
sans que le president de la SHADA ait jug6 n6cessaire de mettre
officiellement le D6partement de l'Agriculture au courant de la
situation. Il est a signaler que M. Fennell, qui a 6t6 un conseiller
technique de ce D6partement et qui, apres sa nomination comme
president de la SHADA, a demand a conserver, sans r6mun6ra-
tion, ce titre, n'a pr6sent6 au D6partement de l'Agriculture aucune
opinion ou suggestion sur la situation ou sur ce qu'il conviendrait
de faire en l'occurrence. Il n'a cherch6 a avoir aucune entrevue a
cet effet avec le secr6taire d'Etat de l'Agriculture.
"Ce pr6c6dent est venu confirmer nos apprehensions sur la
gravity des probl6mes agricoles, sociaux et meme politiques,
auxquels le gouvernement devra faire face apres la guerre,
lorsque la culture du cryptostegia sera abandonn6e par la Rubber
Development Corporation. Le repr6sentant de cette corporation,
M. Knapp eut A d6clarer, au course d'une reunion tenue au Palais
national, au mois de novembre dernier, que tout ce qui int6ressait
la Rubber Development Corporation en Haiti c'6tait d'avoir du
caoutchouc. I1 est vrai que cette Corporation n'a aucune respon-
sabilit6 contractuelle en ce qui concern les problemes que susci-
tera la cessation de ses activities, en dehors de l'obligation qui lui
est faite d'arracher les plants de cryptostegia avant de remettre a
leurs propri6taires les terres qu'elle a affermees.
"Mais, il ne demeure pas moins vrai que tant le gouverne-
ment am6ricain que la Rubber Development Corporation (qui est
un organisme du gouvernement am6ricain), ont une responsabi-
lit6 vis-a-vis du gouvernement et du people haftiens [...].
"C'est pourquoi nous pensions qu'en vue de la fin assez
proche de la guerre, il est indispensable qu'une commission
d'experts soit envoyee sans retard en Haiti par le gouvernement
americain [...]. "




S'ensuivirent ensuite diff6rents courriers que Dartigue en-
voya a Fennell, demandant par example, dans sa lettre du 2 mars
1944, des explications au sujet de la greve des ouvriers d'une des
scieries de la SHADA au "Morne des Commissaires" et de la
punition inflig6e A ces ouvriers A la suite de cette greve. I prit la
defense des ouvriers : "[...] la 16gislation ha'tienne, comme
d'ailleurs les autres 16gislations, ne prevoit pas et ne saurait pr6-
voir de punitions ou de sanctions penales pour les manquements
au contract [...].

Par lettre du 7 mars 1944, Dartigue demand A Fennell des
renseignements sur les employs strangers travaillant A la
SHADA, leurs salaires, leurs contracts, etc. Le 5 avril 1944, il lui
demand aussi que les terres soient remises A leurs anciens pro-
pri6taires, que les grosses racines des planes industrielles soient
arrach6es, les terres aplanies, etc., mais Thomas Fennell fera la
sourde oreille...

Andr6 Liautaud, alors ambassadeur d'HaYti aux Etats-Unis,
intervint aupres de la Export-Import Bank. Dartigue d6cida de se
rendre 6galement a Washington pour avoir des entretiens avec la
banque et la Rubber Development Corporation, et pour voir
comment son pays peut se tirer d'une situation aussi critique. Il
r6ussit finalement A faire prendre conscience aux officials am6ri-
cains de ce qui se passait reellement en Haiti, et il l'6crivit A
Lacroix, dans un courier dat6 du 27 avril 1944 : "Ces messieurs
semblent comprendre la gravity de la situation".

Quelques jours plus tard, le 13 mai exactement, de
Washington, Dartigue eut une conversation avec le president
Lescot, conversation au course de laquelle il expliqua qu'il avait
pu obtenir des Am6ricains des bourses pour les 6tudiants haYtiens
ainsi qu'une aide pour la construction d'6coles, etc., mais que les
Americains ne pouvaient en aucun cas et d'aucune fagon consid6-
rer ceci comme une compensation aux immense d6gAts occa-
sionnes par la SHADA !... Dartigue se sentait plus que jamais
d6cid6 a multiplier ses efforts pour que les paysans soient in-
demnis6s correctement.

De Washington, il 6crivit au president Lescot, le 14 mai,
une lettre dans laquelle il parlait des trois conferences deux au
D6partement d'Etat et une a 1'Export-Import Bank (auxquelles
Andr6 Liautaud participait) et, entire autres, lors de la premiere
conference, de la possibility de recruter des travailleurs haYtiens
pour les forts aux Etats-Unis. Au sujet de T. Fennell, il avait 6t6
pr6cis6 aux Am6ricains que Fennell n'avait jamais 6t6 choisi par




le gouverement haYtien mais seulement agre6, et que "si le gou-
verement haYtien a eu confiance en lui au commencement, il ne
s'agissait plus maintenant de d6fendre quiconque mais de pr6-
senter le point de vue du gouverement haltien sur un project de-
vant 8tre ex6cut6 sur son territoire". Maurice d6crivit ensuite
1'attitude de M. Wright, conseiller du D6partement d'Etat, qui dit,
au course de cette conference : "Le gouvernement a eu confiance
en M. Fennell et a change d'opinion", puis : "1 d6coule de ce qui
vient d'etre dit que Fennell a ignore le Conseil d'Administration".
A la suite de ces 616ments, il semblait done que le depart de M.
Fennell 6tait evident. Dartigue 6voqua aussi le nom de M. Orme
Wilson, le nouvel ambassadeur am6ricain en Haiti presentt a
toutes les reunions tant au D6partement d'Etat qu't la Export-
Import Bank". Bien que Dartigue n'ait pas de faits pr6cis sur
lesquels 6tayer son opinion, il eut cependant "'impression qu'il
est mieux que White" (l'ancien ambassadeur).

Par lettre du 15 mai 1944, Andr6 Liautaud confirm A
Warren Lee Pierson, president de l'Export-Import Bank, les
points de vue de son gouvernement "sur ce qu'il y aurait lieu de
faire pour une meilleure organisation de cette soci6t6 (la SHADA)
qui n'avait malheureusement pas donn6 les r6sultats que nous
6tions en droit d'attendre". II demand le renvoi du president de
la SHADA, un meilleur contr6le fiscal, d'employer davantage
d'Haitiens dans la soci6t6, ce qui serait plus 6conomique que de
faire venir des strangers, d'abandonner les projects non rentables,
et de discuter des fonds n6cessaires pour que l'activit6 haYtienne
red6marrat. L'enquite de restructuration mit en evidence, par
example, que la sant6 et l'hygiene des travailleurs avaient 6t6 tota-
lement n6glig6es; ils n'avaient ni douche, ni w. c. sur leurs lieux
de travail...

Le charge d'Affaires am6ricain en Haiti, M. Vinton Chapin,
fit parvenir au president Lescot un m6moire pr6sentant les bases
d'un arrangement propose par la Rubber Development
Corporation.

Toujours en mai 1944, le president Lescot remit au charge
d'affaires des Etats-Unis en Haiti une r6ponse du gouvernement
haYtien A ce memorandum dans laquelle on pouvait lire : "[...] il a
6t6 clairement d6montr6 que les propositions faites par la Rubber
Development Corporation, et plus particulibrement celles qui se
rapportent au montant propose A titre d'aide financiere pour la re-
constitution des plantations des paysans, qui ont 6t6 d6truites
pour permettre la culture du cryptostegia, sont absolument inad6-
quates et, partant, inacceptables par le gouvernement haitien. [...]




La cessation immediate et inattendue du programme de cryptos-
tegia met le gouvernement ha'tien dans une situation p6nible et
delicate vis-a-vis des paysans don't les terres ont 6td afferm6es
pour compete de la Rubber Development Corporation et don't les
plantations ont 6t6 d6truites. Elle cr6e pour lui des probl6mes
6conomiques et politiques d'une grande complexity, qui ne pour-
raient que porter le gouverement hai'tien A accueillir toute aide
bienveillante et g6ndreuse que voudrait bien lui accorder le gou-
vernement des Etats-Unis, afin de lui permettre de faire face A
cette situation.

"Mais l'aide financiere propose dans le m6moire remis par
l'ambassade des Etats-Unis est tellement en disproportion avec le
montant effectivement n6cessaire a un travail s6rieux de r6habili-
tation, qu'il rev8t un caractere purement symbolique.
"[...] En face de la situation qu'il confront en
l'occurrence, le gouvernement hai'tien estime que les dommages
causes aux terres des paysans repr6sentent les sacrifices consentis
par les habitants d'Ha'ti pour la defense de la cause sacr6e de la
liberty du Monde. II les assimile aux ravages que pourraient pro-
voquer les bombes enemies lances sur son territoire..." et "En
ce qui a trait a la remise des paysans en possession effective de
leurs terres et A l'arrachage effectif des plants de cryptostegia sur
les terrains afferm6s, la Rubber Development Corporation n'aura
qu'I s'en tenir a l'observance scrupuleuse de ses obligations
contractuelles.
"Pour ce qu'il s'agit de tous autres points qui pourront faire
l'objet d'un accord entire la SHADA et la Rubber Development
Corporation, accord auquel le gouvernement haitien ne sera pas
parties, il appartient au Conseil d'Administration de la SHADA de
s'entretenir avec la Rubber Development Corporation..."

Fin mai 1944, Dartigue pr6para trois memorandums que le
president Lescot fit parvenir au charge d'affaires am6ricain. Le
memorandum no I 6tait relatif A la cessation 6ventuelle de
l'ex6cution du project de cryptostegia. Le president Lescot y ex-
pliquait tout d'abord les measures d'exception qui avaient 6tC
prises pour obligerr les propri6taires des terres situdes dans les
zones d6clardes strat6giques A les affermer A la SHADA". Le
president avait meme df faire "une tourn6e dans toutes les re-
gions ob s'ex6cutait ce programme, faisant partout des discours
en crdole pour en expliquer l'importance et le but aux paysans, et
les persuader de travailler pour la SHADA et de lui apporter leur
concours.




"[...] La cession de leurs terres causa aux paysans et A cer-
tains propri6taires des prejudices consid6rables... [...] Dans cer-
taines regions comme celle de la Grande Anse, I'abattage a port
sur les arbres qui servent A la construction des maisons et A celle
des canots (bois tanis). [...] les repercussions 6conomiques pro-
voqu6es par ces destruction apporterent le malaise dans toutes
les regions ob elles se pratiquerent et affecterent l'ensemble du
pays. Il en r6sulta une augmentation considerable du prix des
products alimentaires et, par suite, une 616vation du coot de la vie
qui n'est pas compens6e par celle des salaires. [...] Du point de
vue sanitaire, il y eut aussi des perturbations notables principale-
ment A Pilate oh fut recrut6 un grand nombre de journaliers pour
aller travailler dans une region infest6e de paludisme. Cette ma-
ladie fit de nombreuses victims parmi eux A leur retour A Pilate.
"Elle fit des ravages aussi dans d'autres r6gions...
"[...] 11 est vrai de dire que l'on ne s'6tait pas suffisamment
preoccup6 du bien-8tre et de la sant6 des travailleurs...
"[...] il est aussi A remarquer que malgr6 l'optimisme du
president de la SHADA, certain membres du gouvernement hai-
tien avaient pr6vu la possibility d'un insucc6s du cryptostegia et
n'avaient pas manqu6 de conseiller au president de la SHADA de
s'entendre avec la Rubber Development Corporation pour consi-
d6rer certaines measures en vue de parer a toute 6ventualit6. Ces
recommendations furent confirm6es dans une lettre rest6e sans
r6ponse, adress6e au president de la SHADA a la date du 21 avril
1943 par le secr6taire d'Etat de 1'Agriculture..."

Dans ce memorandum n I on 6voquait 6galement le rejet
par la direction g6n6rale de la SHADA des plans pour le "Bien-
8tre des paysans" (Peasant Welfare), et du point de vue contrac-
tuel "il n'en est pas moins vrai que la Rubber Development
Corporation et le gouvernement am6ricain ont une responsabilit6
morale vis-a-vis du gouvernement et du people haitiens qui sont
d'ailleurs leurs allies dans la guerre.
"[...] La reparation incombant A la Rubber Development
Corporation ne doit pas 6tre base seulement sur l'6valuation
math6matique des dommages mat6riels causes aux paysans et au
programme agricole permanent du gouvernement haYtien, mais
doit aussi tenir compete de la commotion psychologique et poli-
tique qui r6sultera de la cessation des activities de la Rubber
Development Corporation et de la paralysie partielle don't souffri-
ront les affaires.
"Par consequent, nous pensions qu'il faudra une valeur
cash d'au moins un million de dollars en especes a verser au
gouvernement haitien pour entreprendre un programme de r6pa-
ration et de rehabilitation."





Ce memorandum faisait ensuite des suggestions pour un
plan d'action. Ce plan comprenait deux parties :
I La premiere parties :
a) la constitution au Bureau central de la SHADA d'un ser-
vice englobant les diff6rents employs qui s'occupent de
l'acquisition des terres et des technicians qui s'occupent des rele-
v6s parcellaires. Le travail de ce service consistera d'abord a sol-
der l'affermage des terres de tous ceux qui n'avaient requ
jusqu'ici que des paiements parties.
b) la remise aussi rapide que possible des terres A leurs
propri6taires ou occupants.
c) le versement imm6diat par la Rubber Development
Corporation au D6partement de l'Agriculture du gouvernement
haYtien, d'une fraction des valeurs jug6es n6cessaires pour
I'arrachage des plants de cryptostegia.
Cela permettra de commencer imm6diatement ce travail
dans certaines regions, en vue de preparer rapidement une cer-
taine superficie de terre afin de profiter autant que possible de la
prochaine saison pluvieuse pour la culture des vivres alimentaires
et de certaines plants A croissance rapide.
Ce travail d'arrachage commencera en tout premier lieu
dans l'Artibonite, afin de permettre extension immediate de la
culture du soja.

II La deuxieme parties se consacrait au programme de r6-
habilitation.
Les moyens d'ex6cution 6taient les suivants:
1) Versement d'un million de dollars en especes au gou-
vernement haitien par la Rubber Development Corporation.
20) Remise par la SHADA, pour compete de la Rubber
Development, au D6partement de l'Agriculture, de quelques pick-
up et camions avec trois voitures Sedan. Cinq pneus de rechange
seront remis pour chaque v6hicule.
3) Augmentation du quota de gasoline accord au gouver-
nement haYtien.
4) Utilisation, 1l ob cela sera jug6 n6cessaire, de certaines
constructions de la Rubber Development.
5) Utilisation d'une certain quantity d'instruments ara-
toires 16gers.
6) Transfert au D6partement de l'Agriculture du service des
terres qui aura 6t6 cr66 par la SHADA, le gouvernement ha'tien
devant assumer la responsabilit6 de continue et d'achever la re-
mise des terres aux propri6taires."
Dartigue s'6tait surtout montr6 ferme quant aux droits des
Hai'tiens qui 6taient chez eux, sur leurs propres terres.




Le memorandum no II 6tablissait un plan de rehabilitation
toujours en function de la cessation 6ventuelle du project de cryp-
tostegia. Le gouverement devait prendre la responsabilit6 de re-
mettre les terres et les outils aux paysans, 6tablir des p6pinieres,
donner une aide financiere ainsi qu'une aide technique et une aide
sanitaire. II devait dgalement entreprendre un programme de re-
boisement, de conservation du sol et 1'extension de certaines
plants.

Le memorandum no III 6tablissait le programme permanent
de la SHADA : irrigation des terres et rdorganisation de la soci6te
pour devenir rentable (self-supporting).


En juillet 1944, Dartigue pr6para une lettre A M. Pierson ob
il disait ceci : "[...] je crois utile, en tant que membre du Conseil
d'Administration de cette soci6te (la SHADA) de vous exprimer
d'une facon non officielle, mes vues personnelles au sujet de la
reorganisation 6ventuelle de cette society", souhaitant entire autres
"une meilleure collaboration entire la direction executive et le
Conseil d'Administration et j'aurais d6sire qu'il y eit, en dehors
des reunions formelles du Conseil d'Administration, des
changes de vues plus frequents entire les repr6sentants de la
Export-Import Bank et les representants du gouvernement ha'-
tien...". Mais le president Lescot, apres avoir pris connaissance
de cette lettre, demand A Dartigue d'attendre avant de l'envoyer.

Un ou deux jours plus tard, Dartigue 6crivit une lettre au
president Lescot, lettre qu'il n'enverra d'ailleurs pas car il apprit
entre-temps la admission de Fennell. Dans cette lettre il y rap-
portait le diff6rend qui avait eu lieu lors de la stance du 19 juin
avec Fennell qui devait "ou ex6cuter la decision du Conseil ou
donner sa admission", ce A quoi Fennell r6pondit "qu'il 6tait pr8t
A faire ce que la Export-Import Bank lui ordonnerait de faire",
cette declaration significant nettement que Fennell refusait de
reconnaitre l'autorit6 du Conseil d'Administration et que, si cela
6tait admis, ledit Conseil n'aurait plus sa raison d'8tre..."

Le retrait de la Rubber Development Corporation ainsi que
la pauvre indemnisation des paysans pourraient 8tre une des
causes de la chute du gouvernement haYtien, en janvier 1946.
On voit que, malgre l'intervention du president lui-meme,
qui a compare la situation catastrophique de l'agriculture aux ra-
vages d'une guerre, et malgr6 celle d'Andr6 Liautaud aupres de
M. Pierson, aucune bonne solution ne fut apport6e (et ne l'6tait
toujours pas au moment du depart d'Haiti de mon maria .




Fennell partit tres peu de temps apres avoir donn6 sa d6-
mission. Un nouveau president, M. Robert L. Pettigrew, fut
nomm6 A la tate de la SHADA. II avait quelque experience s'6tant
occupy de plantations d'ananas dans le nord du pays. II dirigea la
SHADA de 1944 jusqu'en 1952, c'est-a-dire jusqu'A la fin du
contract de la soci6t6.
Une grande parties de la fort h exploiter par la SHADA
pour lui assurer des revenues fut brfile. Accident ou acte cri-
minel ? Nous ne le saurons jamais... Mais ceci fut un 6chec
suppl6mentaire pour cette soci6t6 et pour le pays.


Quel fut l'impact de la SHADA sur 1'6conomie rurale
d'Haiti ?
Tout d'abord des centaines si ce n'est des milliers de pay-
sans virent leur mode de vie autarcique d6truit. Expropri6s, d6-
plac6s, ils eurent, pour la majority d'entre eux, leur vie comple-
tement perturb6e du jour au lendemain. Et i'on peut penser que
c'est de cette 6poque que commenga l'exode rural vers les villes,
car ces terres que l'on redonnait aux paysans leur demandaient
non seulement un immense effort, mais aussi tellement de temps
pour redevenir productive, qu'ils se d6couragerent devant
I'ampleur du travail A fournir. L'6conomie du pays 6tait boulever-
see, et si ce n'6tait que bagatelle pour les Etats-Unis, ce fut un
r6el d6sastre pour Haiti !...


Dartigue eut bien d'autres responsabilit6s que celles qui
viennent d'8tre 6voqu6es. Comme je l'ai d6jA expliqu6 pr6c6-
demment, il 6tait non seulement ministry de l'Instruction Publique
mais aussi ministry de 1'Agriculture et du Travail. De par ce der-
nier portefeuille, il 6tait impliqu6 dans la SHADA et en negocia-
tion permanent avec l'Hasco, la Compagnie americaine du
sucre, la Standard Fruit, la Compagnie am6ricaine de bananes et
bien d'autres exportateurs de products agricoles traitant avec le
gouvernement, non seulement sur lentretien et ]'exploitation des
terres et des products, mais 6galement au sujet des ouvriers, des
horaires de travail, la r6mun6ration des employs, les soins, etc.

C'est apris le voyage de Dartigue avec le president Lescot
au Canada (oi ils restbrent du 6 au 14 octobre 1943), et le contract
6tabli avec le Bureau International du Travail (BIT) que deux
sp6cialistes de ce bureau vinrent en Haiti, d'abord pour donner
des conferences durant les course d'6t6 aux professeurs des ly-
c6es, mais aussi pour faire une 6tude sur la 16gislation du Travail




en Haiti. Dartigue voulait en effet instituer des lois qui prot6ge-
raient les travailleurs, don't, entire autres, une loi sur la s6curit6
social (assurance maladie, etc.). Maurice 6tudia cette 16gislation
grace A l'assistance de ces deux sp6cialistes, M. Thadeus
Poznanski, du Bureau International du Travail de Montr6al, qui
6crivit une brochure sur la Caisse d'assurance social pour Haiti,
et M. David Blellock qui fit des "Recommandations concernant
1'61aboration d'une 16gislation du Travail".

Comme ministry de 1'Agriculture, Dartigue avait sous son
contr6le le SNPA et ER, l'Ecole d'Agriculture de Damien et
1'Education Rurale... I1 fera r6organiser le D6partement de
l'Agriculture, y compris son Administration qui comprenait les
stations d'experimentation : le service d'extension de l'agriculture
avec le reboisement et la conservation du sol; la standardisation et
le "marketing" des products pour l'export; le contr6le et le d6ve-
loppement des industries agricoles. Quant l'Ecole
d'Agriculture, il supervisait, par personnel interposes, les
fermes-6coles, les 6coles rurales et les villages, les statistiques
agricoles, des 6tudes, les discussions et les n6gociations de con-
trats concernant 1'dtablissement et le d6veloppement des indus-
tries agricoles nouvelles comme le textile, le cacao, etc. Il envoya
A l'6tranger, afin qu'ils y soient forms, des agronomes, des
sp6cialistes en biologie, en conservation des forces et du sol; il
envoya aussi des enseignants; il fera planifier les programmes
agricoles... Comme je l'ai d6ja pr6cis6, Dartigue n'h6sitait pas A
d6l6guer ses pouvoirs...

Les nombreuses reunions de tous ordres s'ajoutaient aux
reunions et aux soucis que lui donnait la SHADA. Maurice avait,
en plus, une tres important correspondence A g6rer, non seule-
ment avec le president Lescot et les diff6rents ministries mais
6galement avec les directeurs, les superviseurs d'6coles, et sur-
tout avec les boursiers envoys a l'6tranger. Ces boursiers
avaient peu d'argent; I'hiver, il faisait froid aux Etats-Unis pour
ceux qui devaient y rester toute l'ann6e. Maladie, depression,
solitude 6taient le lot de beaucoup d'entre eux et il fallait bien que
Dartigue les encourageat et les aidat A supporter ces difficulties
d'acclimatation... Il y avait en outre de forts prejug6s raciaux aux
Etats-Unis a cette 6poque. Dartigue se sentait un peu "le pere" de
tous ces jeunes et il leur 6crivait r6guliirement. Je souhaiterais
que toute cette correspondence soit mise a l'6tude, car je suis
certain qu'elle est a la fois original et fort int6ressante...
Les problemes 6taient abord6s au course de conversations
t6l6phoniques ou de vive voix, Dartigue les exposait ensuite noir
sur blanc (comme je l'ai d6ja mentionn6), si bien qu'un volumi-




neux courier 6tait envoy non seulement aux divers
D6partements du gouvernement des Etats-Unis, des universit6s
ou des corporations, mais 6galement dans d'autres pays. I1 6cri-
vait m8me A l'archev8que de Port-au-Prince au sujet des 6coles
presbytdrales...


En Haiti, et ce d6s 1931, nous recevions beaucoup
d'6trangers : des Am6ricains du Nord mais 6galement des Latino-
Am6ricains, ce qui me poussa A apprendre 1'espagnol; Dartigue,
lui, parlait bien cette langue.

Dans les receptions, on rencontrait des officials de tous
bords et nous nous limes d'amiti6 avec certain, comme George
E. Simpson, professeur de sociologie, venu en Haiti en 1934
avec sa femme et ses deux jeunes enfants pour y 6tudier la vie des
paysans et surtout leur religion, le vaudou. Laissant sa famille A
Port-au-Prince il alla vivre dans le village de Plaisance pros de
Chatard durant six mois. II venait h Port-au-Prince de temps a
autre. Nous devinmes amis pour la vie. 11 finit sa carriere comme
directeur du D6partement de Sociologie dans l'une des universities
les plus prestigieuses des Etats-Unis : "Oberlin College". Une
autre amiti6 fut celle qui nous lia A Allan Hulsizer, don't j'ai d6ja
longuement parl6. Quant A Richard Pattee, Am6ricain de souche
espagnole, il vint en HaY'ti en 1936. Professeur A l'universit6 de
Puerto Rico, il avait 6pous6 une charmante Portoricaine. II fut en-
suite nomm6, en 1938, par le D6partement d'Etat des Etats-Unis
A la direction des relations culturelles avec l'Am6rique latine,
apres la Conf6rence A Buenos-Aires sur l'Organisation des Etats
d'Am6rique (OAS). II fut I'un des premiers A contribuer vraiment
au d6veloppement culture entire les Etats-Unis et 1'Am6rique
latine par des changes de visiteurs strangers, H'6tablissement de
bibliotheques, etc. Richard Pattee voulait faire connaitre les
valeurs intellectuelles et spirituelles des pays de langues
espagnole, frangaise et portugaise. II donnait 6galement des
conferences durant les course d'6t6. Nous restames amis fort
longtemps.

Nous fimes 6galement la connaissance de Nelson
Rockfeller, alors sous-secr6taire d'Etat pour les R6publiques
d'Am6rique latine (je me souviens d'autant mieux de cette per-
sonne qu'il me fit envoyer une 6norme gerbe de roses), de M.
Edwin Embree, president de la Julian Rosenwald Fund, qui vint
passer deux semaines en Haiti en mai 1944, afin de connaitre la
situation de l'Education Nationale et attribuer des bourses. C'6tait




un homme charmant, affable et perspicace. (J'ai encore le livre
qu'il a 6crit sur les 6coles des miles du Pacifique, intitul6 "Island
India goes to school", public par 1'imprimerie de Chicago
University). Charles Johnson, que nous rencontrInes en 1944
en HaYti 6tait, lui, president de Fisk University, une university r6-
put6e situ6e dans le sud des Etats-Unis, qui, tout comme
Howard, avait 6t6 cr66e pour les 6tudiants de couleur. Dartigue y
enverra plusieurs boursiers haitiens. Quant A Charles Loram, il
6tait professeur d'Education a Yale University, une des universi-
t6s 6galement des plus remarquables aux Etats-Unis. II vint en
HaYti avec un group de vingt-quatre 6tudiants visiter les 6coles
rurales en 1937. C'est lui qui, tellement impressionn6 par tout ce
que Dartigue arrivait A faire avec un budget si petit, 6crivit a Mile
Mabel Carney, directrice du D6partement de l'Education Rurale
au Teacher's College, Columbia University, pour la f61iciter
d'avoir aid6 mon mari dans sa formation.

Une autre amiti6, don't une lettre date du 12 mars 1945 me
rappela le souvenir, fut celle d'Alfred M6traux, qui travaillait A
l'"Institute of Social Anthropology" A Washington. Dartigue
l'invita en Haiti pour donner des course d'&6t, invitation que
M6traux fut oblige de refuser car il fut appel6, sous drapeau am6-
ricain, en Allemagne, pour "un travail en rapport avec la guerre et
ses effects C'est Alfred M6traux qui sera charge par 1'UNESCO
en 1951 de s'occuper d'un project A Marbial en Haiti. Ce project,
conqu par 1'UNESCO et le gouvernement ha'tien, d6buta en
1949. II s'agissait de la mise en place d'un centre communautaire
avec une cole primaire des course du soir 6taient pr6vus pour les
adults -, un dispensaire, un atelier, un jardin, un l6evage de co-
chons et de poulets, etc. L'id6e 6tait bonne mais les nombreuses
difficulties de financement ainsi que des problemes de personnel
n'en permirent pas la poursuite.

Pour en revenir A Alfred M6traux, nous le rencontrames
notamment aux Etats-Unis, A Paris et, A partir de 1956, A
I'UNESCO oib il resta jusqu'A sa mort (il se suicide apres avoir
pris sa retraite de I'UNESCO).

En ce qui concern les connaissances francophones, ce fut
la guerre qui nous amena des ressortissants francais de haut ni-
veau et 6galement le president Lescot qui les invita. La femme la
plus illustre 6tait Mme Genevieve Tabouis, journalist au journal
francais d'Am6rique "Pour la Victoire", qui paraissait tous les
samedis a New York. Elle vint en Haiti l'hiver 1944 (sa lettre de
remerciements date du 26 janvier 1944), avec un group de per-
sonnes tres connues don't Jacques Maritain, philosophy catho-




lique, Andr6 Breton, le pape du Surr6alisme, Henri Torres, et
Andr6 Maurois, grand 6crivain avec qui j'eus le bonheur d'avoir
plusieurs conversations fort int6ressantes au course de diners et de
receptions.

Et puis il y eut Louis Jouvet et sa troupe; ils resterent deux
semaines en Haiti et nous nous ddlectames avec les pieces qu'ils
interpr6terent don't, entire autres, "Docteur Knock" et "L'Annonce
faite A Marie". Is faisaient une tourn6e en Am6rique latine. On
re9ut 6galement en Haiti des musicians qui, ne pouvant se rendre
en Europe, faisaient des tournes dans les Am6riques. La guerre
nous priva de certain conforts mais elle nous apporta des joies
inattendues, et pour les HaYtiens cultiv6s, ce fut une veritable au-
baine.
J'ajouterai que plusieurs de ces personnalit6s frangaises en-
couragerent certain Ha'tiens a s'opposer au gouvernement en
place, et influencerent les jeunes A organiser des manifestations,
en janvier 1946, don't je parlerai un peu plus tard.



Durant ses functions de ministry, Dartigue fit de tres nom-
breux voyages, seul ou accompagnant le president Lescot. A
propos du voyage du president Lescot aux Canada, aux Etats-
Unis, et a Cuba, un livre de cent cinquante pages, public en 1945
et intitul6 "Elie Lescot, Diplomate et Animateur" me fut offert par
Thomas J. Watson, directeur de la Soci&t6 IBM (International
Business Machines Corporation). Cet ouvrage raconte avec force
descriptions et photos a l'appui, le voyage de plusieurs semaines
du president haYtien, qui 6tait accompagn6 de Dartigue, Liautaud,
ambassadeur d'Haiti a Washington, Dantes Bellegarde, ancien
ministry, Gerard de Catalogne, directeur du journal "Le Soir", et
1'6tat-major du Palais. D'autres personnalit6s les rejoignirent au
course du voyage.

Ils partirent d'abord au Canada, A Ottawa, ob ils furent
recus par le Premier ministry, M. MacKenzie King, puis a
Quebec, par le lieutenant gouverneur Eugene Fiset et sa femme,
qui les inviterent dans leur residence, avant d'aller au Parlement
provincial; I'archeveque de Quebec et d'autres dignitaires leur
firent visiter l'universit6 de Laval. C'est a Montr6al que Dartigue
et Abel Lacroix eurent des entretiens avec les dirigeants de
l'Organisation du Travail et du Bureau International du Travail.
Ils allerent ensuite aux Etats-Unis oi ils furent requs a
Washington a la "Maison Blanche". Le president Lescot eut un
entretien avec le president Roosevelt. (II ne faut pas oublier que




HaYti fut un des pays qui d6clara la guerre A 1'Allemagne, tout de
suite apres la declaration du president Roosevelt, en d6cembre
1941 et qu'il sera mis au service de la guerre). A New York,
l'accueil du maire M. Fiorello Laguardia fut enthousiaste. Us all6-
rent ensuite A Cuba ou ils furent 6galement bien requs et ils revin-
rent en Haiti, rapportant dans leurs valises, la signature de plu-
sieurs contracts.

C'est au course du voyage aux Etats-Unis qu'6clata un inci-
dent tout a fait significatif de la mentality am6ricaine A l'6poque :
le president Lescot et son entourage, apres une visit a l'acad6mie
militaire ob se trouvait un des fils du president, voulurent se
rendre A Washington par le train. Ils s'installkrent confortable-
ment dans un compartment lorsqu'un employee de la compagnie
ferroviaire, remarquant leur presence, leur demand de sortir... et
d'aller dans le compartment r6serv6 aux Noirs. Dartigue eut beau
dire qu'ils 6taient les invites officials du president des Etats-Unis,
rien n'y fit. Plut6t que d'aller dans le compartment qu'on leur
d6signait, ils pr6f6rerent descendre du train. Aussit6t un homme
du service diplomatique accourut, un peu affol6. "Mais que se
passe-t-il ?", s'inqui6ta cet homme. Dartigue lui expliqua et le re-
pr6sentant am6ricain dut fortement insisted aupres de l'employ6
de la Compagnie des chemins de fer pour que les invites du pr6-
sident des Etats-Unis puissent regagner leur wagon. Ce genre
d'incident ne se produit heureusement plus de nos jours, mais il y
avait, en ce temps-la, des wagons r6serv6s aux Blancs et des wa-
gons r6serv6s aux Noirs.

En 1944, Dartigue, accompagnant le president fit un
voyage au V6n6zu6la (voyage au course duquel Elie Lescot cr6a un
ordre du m6rite avec decoration; celui qui la recevait devait
l'arborer lors de visits officielles). Ce voyage faisait suite a la
visit du president M6dina en Haiti. Ces deux pays, le V6n6zu6la
et Haiti sont li6s par l'histoire. En effet, quand P6tion 6tait presi-
dent, Simon Bolivar vint se r6fugier en Haiti; c'est P6tion qui lui
offrit deux bateaux et des armements pour retourner au V6n6zu6la
continue sa lutte contre les Espagnols.

Comme je I'ai d6jA dit au course de ce r6cit, Dartigue 6tait
soutenu, dans toutes les actions qu'il entreprenait, par le pr6si-
dent Lescot; il le fut encore plus lors d'une champagne de press
contre lui. Quant A moi, j'entretenais de bonnes relations avec le
couple pr6sidentiel, surtout avec leurs enfants, don't Eliane,
l'6pouse de Pierre Chauvet, qui divorga apres la chute du pr6si-
dent. Plus tard, nous rencontrames Eliane A Rabat, elle 6tait de-




venue l'dpouse d'un m6decin hongrois 6tabli au Maroc; elle re-
tourna ensuite en Ha'ti.
Nous n'avons jamais "lch6" les Lescot contrairement a
beaucoup de personnel de leur entourage qui leur tournament le
dos apres la chute du president. Dans la correspondence de mon
mari se trouve une lettre d'Elie Lescot, provenant d'Aylmer au
Qu6bec et date du 24 avril 1946, oi il d6crit leur vie en exil. II
savait que Maurice cherchait du travail car celui-ci lui avait en-
voy6 un courier a ce propos. Lescot le remercia en ses mots :
"[...] Vous, Alix Mathon et Defly sont les seuls de mes ministres
qui m'ont fait parvenir un mot de sympathie. Vous ne pouvez
croire A quel point ce geste a touch ma famille ainsi que moi-
meme [...]". Plus loin, il 6crit: "[...] Je pense qu'avec un peu de
patience, tout s'arrangera pour vous. Dieu vous aidera, vous le
m6ritez bien. Votre grande loyaut6, votre probity et votre amour
du travail sont des capitaux qui doivent vous servir. J'en ai la
certitude. [...]".

L'avenir devait lui donner raison, et dans une lettre date du
27 mars 1961, il m'6crira :
"[...] Je ne vous cache pas ma grande fiert6 de la brillante
promotion de Maurice qui organise, en ce moment,
l'enseignement public au Congo. Ce n'est ni le favoritisme ni de
puissants appuis qui lui ont servi. II a 6t6 servi par sa haute com-
p6tence et son s6rieux. Ce n'est pas la promotion d'un ancien
collaborateur, ni celle d'un ami cher qui me r6jouit tellement. La
raison principal de ma joie et de ma fiert6 est de voir designer un
HaYtien pour une oeuvre de cette importance. Nos compatriotes
ne d6gagent pas la magnifique et grande lecon qu'il faut tirer de
ce choix merveilleux. Voir un des leurs, descendant come nous
tous du reste, des malheureux hommes arrach6s de leur Afrique
natal, vendus comme bete de some aux Antilles, pour travailler
au profit de colons souvent bien cruels, d6sign6 par un organisme
international pour organiser, diriger et administer le service de
I'instruction publique dans cette m8me Afrique, parce que nos
ancitres ont su se rendre libres et ind6pendants en chassant leurs
oppresseurs de cette terre haitienne qu'ils arrosaient de leur sueur
et de leur sang et devenir maitres de cette terre. Histoire unique
dans le monde Quel beau sujet de meditation pour ceux qui sa-
vent penser.
"[...] Permettez que je vous transcrive ce passage de mon
discours qui concede particulierement Maurice (dernier discours
politique prononc6e en octobre 1945 au Cap-HaYtien, A l'occasion
de l'inauguration du plan quinquennal):
"Je veux profiter de cette circonstance pour rendre un
hommage public A Monsieur Maurice Dartigue qui, depuis 1941,




avec patriotism et courage r6alise A la satisfaction de notre gou-
vernement les r6formes qui s'imposaient dans le domaine de
l'Instruction Publique. Nous sommes persuades que ses activities
circonscrites se r6vl6eront de plus en plus profitable a notre
communaut6 [...]".

Lorsque Maurice fut d6tach6 par 1'ONU A 1'UNESCO A
Paris, nous avons retrouv6 les Lescot A Puteaux, puis A Suresnes
oi ils menaient une vie tres modest, n'ayant qu'une pension
pour tout revenue. Elie Lescot retourna en Haiti en 1970 ob il v6-
cut paisiblement dans une villa situ6e entire P6tionville et
Kenscoff. Nous allames les voir, lui et sa famille, A chacune de
nos visits la-bas.


A la fin de la guerre de 40, la situation se tendit entire Noirs
et mulatres. Depuis l'occupation d'Haiti par les Am6ricains, le
pouvoir 6tait entire les mains des mulatres qui composaient la
bourgeoisie et qui tenaient les postes de haut niveau dans le gou-
verement, le commerce, etc.

Je me souviens d'une anecdote particulibrement significa-
tive. Au course d'une soir6e dansante, souffrant des pieds, j'avais
refuse de danser avec un journalist noir, tres connu. Mon mari
me dit que je n'aurais pas dN d6cliner cette invitation.
Un autre incident, curieux celui-la et que je pourrais quali-
fier de pr6monitoire. Mon mari avait dans son bureau le portrait
du president Lescot. Un jour, ce portrait tomba, le verre se
brisa... tres peu de temps apres, Lescot fut destitu6.


En avril-mai 1945, des Haitiens d616gu6s a la Conf6rence
de San Francisco qui devait 6tablir les status de 1'ONU, conseil-
lerent a Dartigue, a leur retour, de d6missionner car les
Am6ricains ne soutiendraient plus le gouvernement Lescot.
Dartigue r6torqua qu'il n'6tait pas un politician, qu'il avait com-
menc6 un travail et qu'il entendait bien le continue.
C'est en octobre 1945 que le president Lescot annonca son
"Plan de cinq ans". 11 demand A Dartigue de s'en occuper. II lui
retira le minister de l'Instruction Publique qu'il confia a Andr6
Liautaud, pr6cisant A mon mari que ce plan quinquennal repr6sen-
tait un lourd travail. II compliment Dartigue pour tout ce qu'il
avait fait jusqu'a present. Par lettre, Maurice remercia le president
de la confiance qu'il lui t6moignait, esp6rant 8tre A la hauteur des
nouvelles functions don't if 6tait invest.





Maurice gardera done deux ministries d'octobre 1945 au 9
janvier 1946 (celui de l'Agriculture et celui du Travail), jusqu'a la
chute du gouvemement.
Le president Lescot avait au moins deux raisons de pr6sen-
ter ce plan : il voulait d'abord r6parer les dommages causes par la
SHADA apres l'abandon du cryptostegia; ensuite, comme il
souhaitait garder le mandate pr6sidentiel jusqu'en 1952, il avait fait
modifier la constitution en 1944 par le corps 16gislatif. C'est sur-
tout ce dernier fait qui permit a opposition de durcir ses posi-
tions.

A cette 6poque, Dartigue etait ministry de l'Agriculture, on
peut penser que le president Lescot lui fit part de ce plan, mais on
ne trouve pas d'6changes de lettres a ce sujet. Ce plan comprenait
la r6fection des routes, l'extension de l'irrigation des terres, le re-
boisement du pays, l'61evage, la culture intensive de certain pro-
duits agricoles, le combat contre les maladies qui attaquaient les
plantations de bananes (la Standard Fruit Co. avait quitt6 Haiti et
ceux qui avaient repris les plantations n'avaient pas fait le n6ces-
saire pour les preserver de la maladie), I'aml6ioration de la vie
des paysans, etc.
Les sp6cialistes am6ricains qui prirent connaissance du plan
ne le jugerent pas satisfaisant. Pour quelles raisons ? Problemes
de finances ? Probl6mes pour envoyer des sp6cialistes en Ha'ti ?
Peut-8tre, mais surtout ils 6taient contre la construction de la route
allant de Port-au-Prince au Cap Ha'tien, et la, ils avaient tort.

Les f&tes de la Nativit6 se d6roulerent normalement. Mais le
7 janvier, les 6tudiants commencerent a manifester dans la rue,
r6clamant des elections. Lescot prit cela pour une broutille. Deux
jours plus tard, les manifestations prirent de l'ampleur et une
greve de tout le personnel au service du gouvernement c'est-a-
dire fonctionnaires, instituteurs, professeurs, etc., eut lieu.
Lescot 6tait soutenu par I'arm6e, comme nous l'avait rapport un
ami militaire, mais a la suite d'un incident, le president provoqua
une reaction chez les militaires qui l'obligerent a d6missionner.
Voici les faits racont6s par cet ami :
Le president se trouvait avec sa famille au "Manoir des
Lauriers". Le cabinet d6missionna afin que le president puisse en
reconstituer un nouveau. En presence du chef de l'arm6e, Lescot
eut des discussions avec certain hommes de l'opposition; ils
n'arriverent pas a trouver un compromise, l'opposition voulant la
d6mission pure et simple du president. Celui-ci fit venir
l'ambassadeur am6ricain afin d'etre conseill6, sans en r6f6rer au
chef de l'arm6e ni aux hauts officers qui 6taient chez lui. Lorsque
ceux-ci virent l'ambassadeur am6ricain sortir du manoir, ils con-




sid6rerent que le president avait outrepass6 ses droits. Lescot
n'eut d'autre issue que de d6missionner. (Une junte compose de
trois personnel assurera l'int6rim A partir du 15 janvier 1946
jusqu'aux elections et quittera le pouvoir pour laisser la place A
Dumarsais Estim6, le 16 aoft 1946).
La crainte des HaYtiens d'une second occupation amdri-
caine fut la plus forte et Lescot, ne voulant en aucune fagon
mettre le pays en p6ril, dut s'exiler avec sa famille, au Canada
d'abord et ensuite en France.


Dartigue n'6tait pas un politician, il savait que pendant une
dur6e plus ou moins longue il ne trouverait pas facilement de
poste; il pr6fdra quitter Haiti.
Avant son depart, nous efmes des menaces par t61lphone,
entire autres celle que l'on allait monter chez nous pour nous pil-
ler. Par son travail, ses exigences, Dartigue s'6tait fait des enne-
mis; on pouvait nous nuire. Malgr6 cela nous gardions une appa-
rente tranquillity mais nous 6tions quand meme inquiets.
Heureusement, mis A part ces appeals menagants et l'inconv6nient
d'avoir des gardes autour de la maison (au nombre de vingt-
quatre, ceux-ci furent charges, apres le depart de mon maria, de
nous prot6ger, mon fils et moi), nous n'efmes pas d'ennuis.

Je pus a mon tour partir pour Cuba un mois apres le depart
de Maurice, apres avoir r6gl toutes les affaires, vendu la voiture,
les tableaux, I'argenterie, loud la maison meubl6e a des amis qui
en cherchaient une, etc. C'est grace a l'argent que je r6coltai que
mon fils et moi nous pimes partir et vivre jusqu'1 ce que mon
mari trouve un emploi A l'ONU. Nous primes donc l'avion pour
Cuba ob nous retrouvimes Maurice. Celui-ci s'envola ensuite
pour les Etats-Unis...



A Cuba, nous trouvames un logement chez une Haitienne
qui y avait 6migr6. Puis, quelques semaines apres, nous parties
aux Etats-Unis, apr6s avoir requ un t616gramme de Dartigue li-
bell6 ainsi : "Trouv6 un logement a Redbank New Jersey, est-ce
que je le prends ?" auquel je r6pondis "je ne sais pas ou est
Redbank New Jersey, mais prenez.le". Nous restames 1I six
mois.

Dartigue ecrivit a cette 6poque-la une brochure de vingt-
neuf pages intitul6e An Economic Program for Haiti publi6e en
d6cembre 1946 par "The Institute of Inter-American Affairs"





(Food Supply Division). Une deuxieme publication de cette
brochure sera faite en janvier 1947 et une troisieme en 1948.
Je ne sais pas s'il a 6t6 pay6 pour ce travail, ou si c'6tait
une fagon pour les Am6ricains de lui remonter le moral apres la
chute du president Lescot et son depart d'Haiti. II est simplement
fait mention de ce document dans les archives A Washington.


Je ne peux pas conclure cette premiere parties sans rendre
hommage aux hommes qui composerent l'6quipe de Maurice du-
rant sa carriere en Haiti. Ils collaborerent avec lui pour arriver, en
moins de cinq ans, a mettre au point de grandes r6formes. Parmi
eux, je citerai Jean Kernisain, Emmanuel Gabriel, Jeanne
Sylvain, Jean Briere, Pierre Montas, Franck Thomas, Ab6lard
D6senclos, Victor Bastien, Andr6 Liautaud et Oscar Boisgris
don'tt j'6voque souvent les noms au course de ce r6cit). Ce dernier
t6moignera, dans le journal d'Hafti "Le Septentrion", en aoit
1983, de son estime pour mon mari en ces mots :
"[...] Ce qui le distingue (Maurice), c'est son ouvrage, son
d6vouement a la chose politique, sa capacity de travail. [...] LA ob
beaucoup d'hommes politiques avaient h6sit6, il a os6.
Technicien du Service Technique de l'Agriculture, il fut nomm6
Directeur de l'enseignement rural A l'ha'tianisation en 1930.
Aussit6t nomm6, il entreprit la r6forme des 6coles rurales qui
n'6taient dirig6es alors que par des prot6g6s politiques illettr6s qui
ne gagnaient que trente gourdes par mois. Il double les salaires et
les instituteurs furent d6sormais choisis apres un concours.
Jamais il n'intervint personnellement dans ces concours. Devait-
on nommer un instituteur dans telle locality, on consultant les r6-
sultats des tests et on choisissait le plus capable.
"[...] A l'enseignement rural, les techniques les plus mo-
dernes ont 6t6 mises en pratique, m8me si quelquefois elles d6-
passaient la preparation intellectuelle de certain instituteurs,
pourtant choisis apres concours.
"[...] Nomm6 ministry de l'Instruction Publique et de
l'Agriculture, il r6forme l'enseignement urbain en aml6iorant les
conditions de travail par I'octroi de nombreuses bourses d'6tudes
A 1'6tranger [...]".


J'aimerais citer 6galement ici un article 6crit par Maurice
quand il 6tait ministry, et reproduit dans "Le Septentrion" du 12
septembre 1982. Cet article, intitul6 La pensee Haitienne, me
semble bien d6finir le caractere et la personnalit6 de mon maria :
"L'efficience d'une Administration publique implique cer-
tains facteurs essentiels. D'abord l'honn8tet6 des transactions fi-