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Ruganzu II Ndori. Le règne de Ruganzu II, le plus connu des rois du Ruanda (son curriculum vitae). Extrait de R. P. Pages, "Un Royaume Hamite au Centre de l’Afrique," Livre Troisieme. 1933. 109 pages. Jean-Marie Derscheid Collection
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Extrait de B.P.PAGES"<
LIVRE TROISIEME
Le rgne de Ruganzu II, le plus connu des rois
du Rwanda.
(SON CURRICULUM VIT/E.)
Avant-propos. Popularit de Ruganzu; raisons qui l'expliquent. tymo-logie de son nom devenu lgendaire.
CHAPITRE I.
vnements qui se rapportent la naissance de Ruganzu et la mort de son pre.
CHAPITRE II.
Accession de Ruganzu au trne. Multiples pripties dans lesquelles il se trouve engag.
CHAPITRE III.
Ruganzu guerrier. Ses hauts faits, ficlat de on rgne. Succs de ses nombreuses expditions. Ses promenades militaires. Aspects diffrents de la conduite du prince vis--vis de ses rivaux et de ses voisins.
CHAPITRE IV.
Ruganzu guerrier. Ses hauts faits. Aspects diffrents de la conduite du prince vis--vis de ses rivaux et de ses voisins (suite).
CHAPITRE V.
Ruganzu et l'agriculture. Plantes, pierres, rochers, arbres, etc. auxquels est attach le nom du prince. La mort du dompteur des rois. Conclusion. Importance du rle de Ruganzu et fondation du royaume hamite sur les ruines des principauts autochtones.
APPENDICE.
Tableaux gnalogiques des roitelets auxquels eut affaire Ruganzu.


AVANT-PROPOS
Popularit de Ruganzu; raisons qui l'expliquent; tymologie de son nom devenu lgendaire.
Pour dcrire la vie de celui qui fut le grand Ruganzu, nous devons faire appel la littrature orale, dont la personne, les faits et gestes de ce roi hamite ont fait les frais.
Qu'on veuille bien toutefois ne pas croire un hors-d'uvre ou un bric--brac. Les traditions, rcits et lgendes dans lesquels nous allons puiser largement sont suffisamment clairs pour que le lecteur puisse lire travers les lignes.
La conclusion gnrale qui se dgage des chroniques indignes et des chansons de gestes dont ce monarque a t le hros, peut se rsumer en quelques mots.
Ruganzu 11 Ndori parat tre, de tous les rois connus, celui qui a contribu le plus l'unification du royaume, actuel du Rwanda. Avant son arrive au trne, le pays comptait nombre de petits royaumes ou principauts minuscules gouverns les uns par des Bahutu (de la race des Rantu), les autres par des Hamites (ou Ratutsi).
Ces derniers, qui s'taient infiltrs dans le pays, une poque inconnue, russissaient se substituer peu peu aux princes Rahutu, qui, eux aussi, leur tour, avaient peut-tre, une date recule de l'histoire, vaincu et refoul dans la fort les Ratwa ou Ngrilles, autochtones prsums de la contre.
Les anctres de Ruganzu semblent dj avoir jou un certain rle parmi leurs compatriotes, les autres amites.


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Il est probable qu'ils avaient attir l'attention sur eux par quelques faits d'clat, comme Kigeri et son fils Muta-bazi-Mibambge qui refoulrent les Banyoro et vainquirent ensuite Mashira le roi-sorcier qui leur portait ombrage. Leurs possessions comprenaient dj le Buganza, le Buliza, le Bgana-Chambge, le Bumbogo, etc.
Ruganzu, tout en trouvant son avnement la situation fort compromise, on ne sait au juste pour quel motif, russit bientt rtablir et consolider le trne de ses anctres.
Ses gots belliqueux et son esprit d'aventure l'entranrent plus loin. 11 eut vite fait de se dbarrasser de ceux qu'il considrait comme des intrus, des rivaux ou des ennemis.
Ses successeurs n'eurent qu' complter son uvre. Ruganzu le Victorieux avait largement ouvert la voie l'unification du Rwanda.
La seule province de son royaume que Ruganzu ne visita point est le Bgisha. Ses contemporains et ses successeurs trouvrent la chose tellement tonnante, de la part du roi conqurant, qu'ils donnrent celle lgion le nom de Gisigari (gusigara, rester), c'est--dire le pays qui n'a pas t parcouru par le monarque (1).
Le potentat africain dont nous tenions de retracer la carrire est le vingt-sixime de la dynastie royale qui
(M Kigeri IV dit Lwabugiri rpara celte omission et Ut plusieurs sjours dans cette contre situe la limite Nord-Ouest du Rwanda.
Le village de Kayenzi possde une de es anciennes rsidences (ikiga-biro).
Le district de Jomba, qui touche au Bgisha par sa limite Nord-Est, en compte deux autres, Mabungo et Muganza. Quand Lwabugiri se rendit pour la premire fois au lac Albert, il traversa le Rgisha et la Rutchuru.
Nyamuraga, le roi de Bwito, pour vivre en paix avec le belliqueux voisin qui passait sur ses terres, fit acte de vassalit en lui envoyant de nombreux cadeaux. On assure que les deux princes se lirent par le pacte du sang. Bwito tait un petit royaume rnuhunde Le possesseur actuel du tambour (trne) s'appelle Kamori et appartient au clan des Bahogo qui dtiennent le pouvoir depuis un temps immmorial.


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compte 36 titulaires, s'il faut en croire le clan des Bachu-rabgenge. Ruganzu-Ndori, car il porte au moins deux noms, nom de rgne et nom de famille, comme les autres, est bien le roi le plus populaire. Ses exploits ont t transforms en chansons de gestes et se trouvent sur toutes les lvres. Le court aperu qui en est donn dans les pages qui suivent permettra de se rendre compte des faits que les Banyarwanda prtent leurs souverains, surtout quand il s'agit d'un monarque aussi clbre que celui-l. On verra jusqu' quel point peut aller l'imagination fconde des Noirs.
Leurs grands hommes ne sont rien moins que des tres extraordinaires devant qui flchissent les forces de la nature. Ce sont des hros d'popes dont les actes, depuis le berceau jusqu' la tombe, sont marqus au coin du merveilleux. Pour honorer et chanter leurs princes Inimits les Banyarwanda ont dramatis les actions les plus communes et les moins dignes d'admiration en se servant des embellissements du langage et des figures de rhtorique.
Le grandiose et le tragique de leurs preux se coudoient presque chaque pas dans la vie, comme dans les romans piques que nous a laisss le Moyen Age.
Le roi Ruganzu n'est devenu si clbre que parce que c'tait un vrai guerrier. Il eut affaire beaucoup d'ennemis et courut de grands dangers.
Grce son courage qu'accompagnait une grande habilet, il sut se tirer des plus mauvais pas.
D'aprs la tradition et la lgende, sa vie s'est passe dans des luttes homriques, d'o ne sont malheureusement pas exclues la trahison, la perfidie et la cruaut, comme on peut en juger d'aprs ses faits d'armes, malgr la bravoure qui y est dploye de-ci de-l. videmment les Noirs n'y voient pas autre chose que de la grandeur hroque.
Le pardon des injures et tout ce qui peut ressembler aux


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vertus de l'vangile, y est presque inconnu. Faire uvre de piti ou de misricorde vis--vis d'un vaincu, d'un rival, d'un ennemi, passerait pour une marque de faiblesse, chez ces mes frustes qui sont loin d'avoir la bont native que leur prtent quelques utopistes.
Dans les diffrents pisodes guerriers qu'ils attribuent leurs princes les Banyarwanda se servent de l'hyperbole pour vanter l'emploi de la force et de la violence.
Les peuples jeunes et primitifs comme les enfants ont besoin d'un pouvoir fort, absolu, d'une sorte de tutelle qui serait abusive l'gard d'hommes ayant atteint leur majorit et leur maturit d'esprit par la civilisation.
Aussi ce serait une grande erreur de juger les Hamites et leurs sujets d'aprs nos sentiments et nos ides ainsi que de vouloir valuer leurs passions et leur activit la mesure de notre exprience et de notre modration.
Le nom de Ruganzu est de plus rest attach nombre de dcouvertes. C'est lui qui aurait le premier dot les indignes de ce qu'ils ont de mieux en fait de plantes nourricires, de troupeaux et d'armes Rananiers, haricots, petits pois, patates passent pour avoir t introduits par lui dans le Rwanda, ainsi que les vaches, les chvres et les moutons. Il aurait enseign le premier la ftfon de faire la bire, de btir les maisons et de fondre le minerai qu'il avait dcouvert. Rref, il n'est rien que les Banyarwanda ne lui doivent, tant il est devenu populaire. L'influence de ce prince s'est tendue dans tous les domaines de l'activit humaine, s'il faut en croire, les Banyarwanda. En parlant de Ruganzu et de son poque, ses admirateurs semblent faire allusion une sorte d'ge d'or, o l'on vivait heureux, libre de toute corve et surtout de l'impt si dtest dit de la terre (ubuletwa, ubutaka). La vie s'coulait alors, disent les vieux, comme avec une pointe d'envie et de regret, dans l'abondance des biens matriels.
Ses victoires ont valu notre hros le glorieux titre de


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Ruganzu. Ce dernier nom vient du verbe guganza terrasser, dont le sens est plus fort que celui des deux autres termes analogues kunesha qui signifie surpasser et gutsinda vaincre.
De ce verbe kuganza, les Noirs ont tir le substantif Ruganzu, c'est--dire le vainqueur absolu, le vainqueur par excellence, pour rappeler ses prouesses. Chacune des dcouvertes et des expditions auxquelles la tradition a attach son souvenir a donn lieu une infinit de rcits qui ont cours dans le pays et sont extrmement apprcis diji peuple. On pourra juger par ce qui va suivre, de l'originalit et de l'abondance de la littrature orale des Ranyarwanda. Les exploits de Ruganzu n'en forment pas une des pages les moins importantes.
Les rcits populaires rvlent l'me, le sentiment d'une nation. Nous les donnerons tels qu'on les surprend sur les lvres des conteurs en laissant au lecteur le soin de relever les rptitions oiseuses, les navets, les absurdits et les anachronismes. Rares sont les chansons de gestes qui chappent ces dfauts. On ne s'tonnera pas de constater que chez les H ami te s et les Rantu de l'Afrique centrale, il s'en rencontre de semblables.


CHAPITRE PREMIER
Evnements qui se rapportent la naissance de Ruganzu et la mort de son pre.
I. Naissance de Ruganzu et vnements qui suivent son entre dans la vie. Naissance de Ruganzu.
Ndahiro, le roi du Rwanda, rapporte la lgende, avait bien une femme, du nom de Kabucbi. Mais jusque-l ils n'avaienl enfant que des Batutsi, c'est--dire des enfants ordinaires. Parmi eux il ne se trouvait point d'hritier du trne La reine craignant d'tre dlaisse, russit faire accepter son mari le pacte du sang (kunywana), /voulant par l consolider si possible l'union conjugale. Quelque temps aprs cet engagement, les chasseurs de Ndahiro aperurent dans la fort un tre fantastique qui s'enfuyait dans la direction d'un lac.
S'tant mis sa poursuite, ils purent l'approcher d'assez prs et lui reconnurent une apparence humaine. A son aspect qu'ils jugeaient terrifiant, ils prirent peur et revinrent sur leurs pas. Nous avons vu, dirent-ils Ndahiro, un homme d'une taille dmesure dont le visage tait effrayant. C'est bien, reprit le roi, nous irons ensemble sa recherche, pour savoir qui nous avons affaire. Ds le lendemain ils se mirent en route*el cern-
() Au lieu de dire simplement que la reine ne plaisait plus a son mari et que celui-ci s'tait pris d'une jeune fille dont la jeunesse et les charmes avaient rendu le prince amoureux, les chroniqueurs se servent d'; mtaphores et de longues priphrases, pour expliquer l changement survenu dans le cur du roi. Le lecteur averti rencontrera plus d'un trait de ce genre.


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rent le fourr o cet trange personnage avait t rencontr. Ndahiro le saisit bras-le-corps.
Que fais-tu donc ici? Et toi, rpond le gant, que me veux-tu? Ce pays-l m'appartient dit le prince et il essaie d'entraner avec lui le colosse face hirsute. coute, reprend le prisonnier, je m'appelle Nyangara et je suis devin-sorcier. Je sais que tu es le roi du Rwanda, que le palais que tu habites, n'a point d'hritier et ne peut en avoir... Que veux-tu dire et en quoi cela te regardc-t-il? Calme-toi, dit Nyangara, fais-moi un cadeau et jo me charge de trouver une pouse qui te donnera le successeur que tu dsires si vivement.
C'est entendu, je consens ce que tu me demandes.
Eh bien! pour commencer, ramne-moi l'endroit o tu m'as arrt. Ndahiro ne se fait pas prier, il le reconduit et lui fait prsent d'une vache grasse.
Le sorcier qui tait d'une force extraordinaire la dchire de ses mains, s'empare successivement des jambes de la bte et les engloutit l'une aprs l'autre.
Le repas pantagrulique termin, il ne resta bientt plus rien de la ble, au grand lonnement des spectateurs qui n'avaient jamais assist une scne pareille. .le m'en vais s'cria le gant. Tu reviendras, n'est-ce pas? Ne crains rien, nous nous reverrons...
Pendant que le monarque s'loigne avec sa suite, Nyangara plonge dans l'tang qui tait son chemin prfr. Par cette route sous-lacustre il arriva et prit pied sur une le retire qu'habitait un certain Ritebo. D'o viens-tu, homme? s'cria Ritebo tonn. Je viens de la capitale, lui rpond le sorcier et j'ai un message pour toi. << Comment cela se fait-il, nous n'avons aucune relation avec le roi et personne jusqu'ici n'a foul notre sol. Approche quand mme et dis-nous ce qui t'a conduit en ce lieu. Nyangara entre dans la case du matre de cans et demande boire.
On lui apporte de la bire. Tout en la dgustant il


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demande son interlocuteur si toutes les vaches qui paissent dans les environs sont lui. Elles m'appartiennent, rpond Bitebo. N'aurais-tu pas aussi, reprend le sorcier, une fille nubile et un de tes proches pour la conduire en voyage? Dis-leur de venir se prsenter aussitt, je veux leur faire connatre la teneur du message royal. Et si je refuse, pourrais-tu m'y obliger? Je t'y contraindrai reprend Nyangara, avec un froncement de sourcil et un clat dans la voix.
Bitebo comprend qu'avec un sorcier aux formes herculennes comme celui qu'il a sous les yeux, il ne lui reste qu' obir, appelle aussitt sa fille, l'oncle de celle-ci et les domestiques qui doivent les accompagner. On rassemble les troupeaux qui doivent tre prsents au prince en mme temps que l'pouse. Le colosse fait quelques pas, pntre dans la bananerie, dtache une poigne d'corces et fabrique un gigantesque coussinet (ingata) qu'il se met sur la tte. Il se charge aussitt de la hutte dans laquelle se trouve la future reine. Bles et gens sont rangs (ont autour, les uns ct des autres. Rien n'est oubli, de ce qu'il faut pour la route, cruches de bire et paniers de provision. Notre hercule, ainsi charg, reprend le chemin du retour, plonge sous les eaux avec toute la cargaison qui dpasse le niveau des eaux et reprend pied sur le royaume du Rwanda.
Quand les gens de la capitale aperurent de loin cette masse informe aux dimensions dmesures qui s'avanait peu peu : Qu'est-ce donc que cela, s'crirent-ils stupfaits. On dirait que cette chose monstrueuse est sortie du lac... Leurs prunelles se dilataient. L'aspect et l'approche de ce phnomne avaient fait natre dans leurs coeurs une angoisse indicible. On se demandait ce qui allait arriver, quant tout coup la voix du sorcier se fit entendre : Dites au roi que je suis de retour Ndahiro se prsente l'instant. Voici, lui dit Nyangara, l'pouse qui te donnera le fils qui doit te succder.


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Les noces furent aussitt clbres au milieu des acclamations enthousiastes. On fit fte la nouvelle marie et le vieux monarque se rjouit la pense que le trne ne resterait pas vacant aprs sa mort. Il rcompensa gnreusement le sorcier. On lui offrit autant de vaches qu'il pt en emmener.
Une seule pense contristait Ndahiro. Ayant trouv l'pouse de ses vux, il se demandait comment il pourrait congdier la vieille reine laquelle il s'tait engag imprudemment par le pacte de sang. Il s'entendit avec un de ses frres en vue de lui dresser un pige.
La malheureuse fut sduite.
Le jour mme de sa chute, 'Ndahiro se trouva point nomm devant l'habitation du tentateur : Avec qui causes-tu P s'cria-t-il. Tu n'es pas seul. Qui est-ce qui se trouve avec toi?
Et en mme temps, sans plus de gne, il prononce le nom de sa femme.
Elle avoue sa culpabilit. Je ne te ferai pas de mal, reprit le roi, je le laisserai la vie sauve, mais dsormais nous ne pouvons plus reprendre la vie commune, tu le comprends bien. Retire-toi dans le pays que je vais te dsigner; tu pourras y vivre l'aise avec tes enfants. Ndahiro russit ainsi se dbarrasser de Kabuchi.
Quelque temps aprs, sa jeune femme mettait au monde celui auquel se.ycontemporains devaient bientt donner le nom de Ruganzu, c'est--dire le Victorieux.
Lgende de Kibogo, un autre fils de Ndahiro.
Les chroniqueurs rattachent l'poque heureuse du rgne de Ndahiro l'vnement suivant.
Une grande scheresse, racontent-ils, s'tait abattue sur le r>avs, amenant avec elle la famine.
ahiro tait en mme temps afflig d'une grave
Cessation d'une scheresse.
j


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infirmit; un de ses yeux sortant de son orbite le faisait horriblement souffrir.
Nombreux furent les sacrifices qu'il offrit. Les esprits de ses aeux restaient insensibles ou impuissants. Les sorciers et les devins du pays furent consults. Les aruspices firent des hcatombes de jeunes poussins. Le roi ne cessait d'tre tourment par son mai et la famine faisait des victimes.
On dut recourir aux services d'un sorcier tranger de trs grand renom. Le rsultat de la consultation fut que le roi devait sacrifier Kibogo, son fils, rclam par les u esprits (imana z'Urwanda), comme victime de substitution (inchungu) en faveur du pays. La ranon tait dure. Le monarque se rsigna et Kibogo apprenant la condition du salut public, accepta sans hsiter. Le devin expliqua comment celui-ci devait sauver le royaume.
Ds le lendemain, Kibogo revtit ses plus beaux habits et s'arma de sa lance et de ses flches.
Sa femme et ses fils l'accompagnaient.
Les serviteurs suivaient portant sur leurs ttes ce qui est ncessaire un long voyage.
Les troupeaux de Kibogo, ajoutent quelques autres, faisaient partie diucortge. On se rendit sur une petite montagne, situe non loin de Gasseke, dsigne aujourd'hui sous le nom de Akakabogo (celle de Kibogo). Arrivs au sommet, Kibogo et sa suite s'assirent un instant sur le gazon comme dans l'attente d'un dnouement.
Survint une nue qui les enveloppa tous et les emporta au sjour des dieux. .Aussitt le ciel apais versa sur la terre une pluie abondante et rendit au Rwanda sa prosprit d'antan.
Les bananiers reverdirent et donnrent de beaux rgimes; patates, courges, sorgho, leusine, tout se mit a pousser. Les vaches vlrent, les chvres et les brebis se


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multiplirent, etc. (*). Ndahiro lui-mme fut compltement dlivr de son infirmit. Bref, grce Kibogo, le pays fut sauv.
II. pisode de l esclave Nyiransibura^
Pendant que le vieux monarque, continue la lgende, se rjouissait de la naissance de son fils il se passa la Cour un fait insignifiant, semblait-il, qui cependant eut son contre-coup sur le Rwanda et remplit de chagrin les derniers jours du roi. C'tait l'annonce et le prlude des malheurs qui allaient fondre sur le pays, pour une longue priode.
Origine de V esclave et Vincongruit quelle se permet.
Dans une de ses campagnes au Sud-Ouest du Rwanda le roi Ndahiro avait fait une captive du nom de Nyiran-sibura, celle qui dbouche c'est--dire la mre de l'inondation. >
Par son origine elle appartenait la nation des Sauvages (Abashi) du Runyabungu et on la disait fille d'un certain Muriro (le feu).
Elle avait t attache au service de la maison royale et son principal emploi tait d'entretenir la propret dans les divers appartements.
(') Nombreux sont les rcits de ce genre qui se terminent par cette finale habituelle.
Cette lgende a cours dans tout le Rwanda. Kibogo est rang dans la catgorie des Librateurs (Abatabazi). Il a t emport au ciel par un nuage ou par la foudre elle-mme. Les dtails varient selon les provinces, mais les conteurs s'accordent sur le fond du rcit. Dans le Bwann-Mkali les indignes ajoutent qu'au moment o Kibogo fut enlev dans le ciel, il pressait contre lui (guhagatira) un mouton. Pour commmorer le souvenir de cet vnement, les initis la socit secrte, dans quelques districts du Rwanda, offrent ce personnage, durant leurs crmonies, une petite cruche de bire. Sa femme n'est pas oublie; on offre des bananes celle qui en joue le rle.
Dans les lgendes hamites on ne retrouve pas seulement des dtails allure biblique, on y rencontre aussi des rminiscences chrtiennes.


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Un jour que Ndahiro avait runi les grands de la Cour pour traiter des affaires du royaume, on entendit soudain un bruit... malsant. Nyiransibura tait occupe balayer la cour, proximit de la case o s'taient runis les conseillers du roi. L'esclave s'tait oublie et avait livr passage un peu trop bruyamment un gaz incommodant, agissant en cela comme le font les gens de son pays ajoutent les conteurs.
Une minute aprs, l'air ambiant ne laissait aucun doute sur la provenance du fluide. Scandale sans pareil. Il y eut une minute d'ahurissement.
Cette forfaiture ne peut rester impunie, s'cria Kavuna (Le Victorieux), un des fils que le roi avait gard auprs de lui. Il y va du salut de l'tat ajoute un autre. Elle mrite la mort clame l'assistance. Non reprend Mpande, fils de Rusanga, dont le nom signifie Cte de Ruf (!) et qui jouait le rle de sorcier h la
(!) Mpande de Lusanga a toute une histoire. Les circonstances qui ont entour sa naissance ont t conserves. Elles sont de celles qui se gravent facilement dans les mmoires. Nous rsumons les faits. C'tait pendant une famine. Une femme mourant de faim pntra, de nuit, dans la cour d'un riche propritaire. Elle alla, droit au grenier sorgho (iki-gega) pour s'y approvisionner largement. Prise au mme moment des douleurs de l'enfantement, elle mit au monde un enfant maie que dans sa frayeur elle laissa sur place.
Quelle ne fut pas l'tonnement et la stupfaction des habitants de la case quand ils aperurent, le lendemain matin, au milieu de la cour, un enfant vagissant que le taureau (rusanga) du troupeau lchait doucement... Ils ne s'expliqurent pas comment le fait avait pu se produire.
Pour ne pas tre les victimes du sort, ils allrent trouver le roi qu'on croit tre Ndahiro, le vingt-cinquime de la dynastie et le pre du fameux Ruganzu. Ils lui racontrent tout au long l'vnement.
Ils sont probablement Je jouet des puissances occultes. Un malheur ne tardera pas les frapper. Que faut-il faire ? N'est-il pas expdient de tuer l'enfant au plus vite ?
... Le roi aprs avoir consult les devins de son entourage s'y opposa. Il faut laisser vivre le nouveau-n; il est destin devenir un grand devin et un puissant sorcier.
L'enfant fut lev par le propritaire de la maison. On l'appela Cte de Buf (Mpande ya Rusanga) en raison des circonstances curieuses qui avaient prsid sa naissance.
Il devait devenir clbre plus tard. Il fut choisi comme conseiller et


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Cour. coutez-moi Le tumulte tait tel qu'on n'entendait que des cris de mort. Elle a interrompu notre Conseil, elle nous a ensorcels et elle a ensorcel le pays. Elle sera la cause de la ruine du royaume, il faut la tuer, pour faire disparatre les mauvais germes dans l'uf. Taisez-vous rpond le roi, voyons les moyens que propose notre ami Rusanga .
L esclave est congdie, mais on la confie un homme sr qui doit remplir une mission secrte.
Pour prvenir les malheurs prsags par cette conduite inqualifiable ajoute l'interpell, il faut la congdier et la renvoyer dans son pays. Un homme sr doit raccompagner sous le prtexte de s'attacher son service. Le jour o l'esclave enfantera pour la premire fois, qu'il s'empare aussitt des membranes (ingobyi) qui envelop-penl le corps du nouveau-n. Qu'il prenne alors la fuite et qu'il aille les dposer dans le Rugessera au lieu dit de L'Embche (Ikibamba), cl je rponds de l'avenir de la monarchie Les conseillers avaient cout avec l'attention la plus soutenue. L'avis du sorcier prvalut. Le prince l'adopta. On ne pouvait toutefois se dfendre dune certaine crainte.
Un drame allait se jouer dont on ignorait les pripties. Le prince congdie l'esclave, sance tenante. Un homme du roi se dvoue pour la conduire et la servir, afin de suivre les instructions du sorcier. Un panier lui est remis pour lui rappeler la commission dont il est charg... La roule lut longue, mais se passa sans incident.
\ leur arrive dans le Kinyaga, au Sud-Ouest du Rwanda, ils furent reus par le potentat du pays qui tait en mme temps faiseur de pluie.
comme excuteur testamentaire (umunyejambo n' Umwiru) par le roi Ndahiro. son sauveur, et mourut au commencement du rgne de Mu tara I, aprs lui avoir prdit les vnements qui devaient se drouler sons son gouvernement.


UN ROYAUME 11 A M m: AU CENTRE DE L AFRIQUE 241
Mariage de Vesclave. Naissance de son premier enfant et origine du lac Kivu
La jeunesse et les charmes de Nyiransibura plurent son hte qui ne tarda pas l'pouse^1).
Le mari, voulant faire plaisir sa femme, forma le dessein de lui btir une demeure digne d'elle, dans la vaste plaine qui s'tend l'Ouest, alors qu'il n'y avait pas encore de lac. Il ft dire ses sujets de chercher un emplacement favorable, d'y runir des matriaux afin de construire le plus prompternent possible, la nouvelle case qu'il dsirait offrir son pouse privilgie. Ses dsirs furent exaucs et l'heureux couple en prit possession. Les jours se succdaient quand vint l'accouchement de Nyiransibura.
O prodige! A peine eut-elle mis au monde son enfant, que de la poche des eaux sortirent des flots qui se multiplirent l'infini, donnant naisance au lac Kivu...
L'immense plaine fut submerge.
L'endroit o se trouvait l'habitation du faiseur de pluie forma un lot.
Cette lgende a cours dans le Kinyaga indpendamment de l'autre version admise dans le reste du Rwanda.
Pendant que les gens de la maison s'empressaient autour de la mre et du nouveau-n, l'homme auquel le srerer avait confi une mission secrte, s'empara des membranes.
(') Les princes hamites du Rwanda furent toujours en relation avec leurs voisins du Karagwe, de l'Uswi ou Ujinja, de l'Urundi, du Bunya-bungu, de Bunyungu, ftishari, Nkole, etc.
Les cadeaux et envois rciproques comprenaient des vaches, des chiens, des dfenses d'lphants, des anneaux pour jambes (ubutega), puis des toffes, des fusils et surtout des esclaves. Nyiransibura dut faite partie d'une dputation de ce genre.
Comme les autres monarques africains, les Batutsi en agissaient ainsi, pour vivre en paix ou se rconcilier avec leurs ennemis et en obtenir des services.
MM. I nst. Ko va i. COLONIAL BELGE.
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242 UN ROYAUME HAMITE AU CENTRE DE L'AFRIQUE
Il les mit dans le panier que lui avait donn Ndahiro et sortit de la demeure.
Les eaux se rpandaient de tous cts dans la plaine envahissant les champs et les bananeries. Notre homme eut juste le temps de gagner la terre ferme, avec son prcieux dpt. La distance qui le sparait de la capitale fut bien vite parcourue. Ndahiro se rjouit la vue du messager. Il le fit aussitt conduire dans le Bugessera, au lieu dsign par le devin. Les membranes furent fixes l'endroit dit de l' Embche par le moyen de neuf pieux.
Croissance rapide de l'enfant. Ses luttes contre Ndahiro.
Nyiransibura s'aperut vite de la fuite de son domestique (umugaragu) et du vol qu'il avait perptr. Elle ignorait le mobile vrai de sa conduite. Je sais, s'cria-t-ellc en riant, pourquoi le voleur s'est enfui. C'est un Mutwa vorace, toujours affam. 11 a commis un acte de gourmandise (umunyamerwe) et n'osant plus reparatre, il a t chercher fortune ailleurs L'enfant reut le nom de Nsibura, c'est--dire le fils de l'Inondation, du nom de celle qui lui avait donn le jour.
Nsibura vivait avec son pre efc^sa mre. Des annes se passrent. Le faiseur de pluie devenu vieux passa de vie trpas. Le jeune prince gardait les vaches depuis longtemps quand il succda l'auteur de ses jours. Ses lvres s'taient agrandies ... pour emprunter l'expression indigne 11 fut bientt mme de batailler. Mre, dit-il un jour, je vais me battre contre Ndahiro. Comment peux-tu songer, mon fils, lutter contre le roi du Rwanda? Ton pre ne l'a pas pu. Penses-tu tre plus heureux que lui? Je veux essayer Nyiransibura ne russit pas a calmer les ardeurs belliqueuses de son rejeton. Un pressentiment lui disait que le conflit se termi-
() C'est une faon de dire qu'il croissait en tige.


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lierait mal pour le fruit de ses entrailles. Ses supplications furent vaines. Ds le lendemain Nsibura rassembla les guerriers du pays dont il tait devenu le roitelet par la mort de son pre. 11 alla attaquer les partisans de Ndahiro.
Ceux-ci attendaient leurs ennemis de pied ferme, ils furent pourtant taills en pices par les gens de Nsibura. La frayeur s'empara des Banyarwanda, ils ne rsistrent plus. C'tait l're des mauvais jours pour le royaume des Hamites.
Le jeune gnral s'avanait triomphalement soumettant tout sur son passage.
111. Mont du vieux roi Ndahiro.
Dernires volonts de Ndahiro et maldiction de l'un de ses fils, Kavuna.
Il fallait se hter. Ndahiro, bris par l'ge et le chagrin, comprit qu'il tait sur le point de terminer son rgne. Fout tait perdu pour le moment. 11 ne lui restait plus qu' mourir, avec l'esprance toutefois que l'hritier de droit rtablirait un jour les affaires de la monarchie. Voulant prendre ses ultimes dispositions, il runit une dernire fois auprs de lui ceux qui lui taient rests fidles, pour leur faire ses adieux.
Il prit ensuite part Mpande de Rusanga qu'il avait choisi pour tre son excuteur testamentaire. Je vais mourir bientt, le Sauvage du Kinyaga est sur le point de nous vaincre. Je te confie mon fils Ruganzu. C'est lui qui doit me succder quand il sera devenu grand. Conduis-le au Karagwe, chez sa tante paternelle, pour le soustraire aux dangers qui vont fondre sur le Rwanda.
S'adressant ensuite Mihwabaro qu'il avait appel dans le mme but : Tu seras aussi du voyage, tu accompagneras mon enfant et tu veilleras sur Jui. Voici un marteau, ne t'en spare pas, il vous rendra service un jour


UN ROYAUME HAMITE AU CENTRE DE L'AFRIQUE
votre retour, au seuil du royaume. Je m'en remets vous deux pour le maintien des traditions.
Je dsigne Kavuna, mon autre fils, pour aller chercher on frre au Karagwe, quand sonnera l'heure de le faire monter sur le trne.
Ndahiro avait peine fini de parler qu'un incident troubla cette sance grave entre toutes.
Un ternuement touff frappa les oreilles de la petite assemble qui se croyait sans tmoin. C'tait Kavuna qui s'tait gliss dans la case, en dpit des ordres de son pre. Le roi entra dans une violente colre.
11 avait cart les membres de la Cour pour expliquer aux deux affids ses dernires volonts. Le secret devait tre gard. 11 y allait de l'avenir du pays et de la vie de Ruganzu. Qui est l? s'cria-t-il hors de lui. Les deux hommes qui se trouvaient avec lui firent sortir l'indiscret de sa cachette. 11 s'tait dissimul dans un coin de la salle, pour couter ce que le roi avait dire d'une faon si clandestine. Ndahiro trpignait de rajrc, tant il tait indign d'un pareil manque d'gard.
Il fut sur le point de tuer l'indiscret; il se retint pourtant pour n'avoir pas tremper les mains dans le sang de son fils. coute, lui clama-t-il, je te renie et je te maudis.
Je te dfends de toucher aux haricots; tu ne mangeras plus dsormais du pain de sorgho.
Que les patates fuient tes lvres Je t'interdis aussi de boire la bire de bananes. Le tabac n'est pas fait pour toi. Quand tu voudras fumer, tu te contenteras des feuilles dlaisses dans les champs et dont personne ne veut user.
Que les malheurs te servent d'oreiller. Puisses-tu ne rcolter que des ennuis! (Uzaruhe, uzisegur' imiruho).
Kavuna s'loigna plus mort que vif. Jamais langage aussi svre n'avait t adress par un pre son fils. Ndahiro continua de donner ses instructions ses deux confidents. Le sort de Kavuna avait t fix,' ses jours taient compts.


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Aprs avoir rempli sa mission auprs de son frre Ruganzu, il expiera son forfait, comme on le verra dans les pages suivantes.
Le Rwanda.tait envahi de toutes parts. Les dangers croissaient de jour en jour. Il tait temps de faire fuir Ruganzu si l'on ne voulait pas exposer sa vie. L'hritier du trne n'tait pas assez grand pour prendre en main les rnes du gouvernement et rtablir les affaires. Sa croissance n'avait pas t aussi rapide que celle de son comptiteur et rival, Nsibura, que favorisaient les esprits infernaux. Il restait encore de durs moments passer avant que paraisse l'aurore du triomphe. Le confident de Ndahiro, Mpande de Rusanga, fit partir Ruganzu et l'accompagna jusqu' la frontire. Il le confia ensuite aux soins de son compagnon Mihwabaro pour le reste de la route, Prenant cong des deux voyageurs, il alla se cacher au Buhanga pour y attendre des jours meilleurs. Ruganzu et son guide arrivrent sains et saufs chez le roi Nfdagara, fils de Luhin-da, qui avait pous la sur de Ndahiro, Nyirabunyana.
La manire dont le vieux roi Ndahiro termine sa vie C).
iQn vivait alors une poque mouvemente; les coutumes n'taient plus observes. Le pays tait boulevers; tout tait-sens dessus dessous. Ndahiro ne pouvait pas terminer sa carrire comme les autres. Le prince, poursuit la'lgende, avait eu nombre de difficidts durant sa jeunesse. Devenu vieux il n'imposait plus autant de respect. Son prestige avait beaucoup diminu depuis le jour o les troupes
(l) L'histoire est plus simple et moins longue que la lgende. La voici en quelques mots. Ndahiro ayant voulu soumettre les habitants de Russo-kovu dans le Bugamba, subit probablement un dsastre et y trouva la mort. D'o le nom de Rubi rw' inyundo, ou le mal du marteau donn au lieu de la dfaite.
Les Banyarwanda se servent d'une expression mtaphorique pour dire que les armes forges par les marteaux des forgerons causrent le trpas du souverain. 1


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vaincues avaient laiss le Rwanda ouvert l'invasion. On commenait se moquer de ses cheveux gris (Rusatsi rushaje). Se voyant abandonn et sur le point de perdre son royaume que Nsibura, le fils de l'esclave, avait envahi, il quitte le Nduga et s'enfuit seul vers l'Ouest, dans la direction du Bugoyi.
C'tait alors un pays non soumis, qu'habitaient des trangers qui s'taient taill un coin dans la fort Ndahiro, puis par de longues journes de marche arrive devant une habitation. Il pntre dans la cour et demande haute voix : Je dsire du travail, voulez-vous m'accep-ter votre service? Des voix rpondent aussitt : Nous voulons bien Le matre de la maison, qui s'appelait Kilinda, tait absent. 11 faisait cultiver ses champs et surveillait les nombreux ouvriers. Seules les filles taient restes dans la case; elles convirent le nouveau venu s'approcher.
Et chacune de dire : Moi je l'emploierai mon service Pendant qu'elles se disputaient entre elles, l'homme la haute chevelure, ainsi qu'elles le dsignaient (Lusatsi), fut agrablement impressionn par l'odeur de la bire qui se dgageait des cruches mises en rserve dans la hutte. On avait song aux ouvriers qui allaient bientt rentrer.
Eh bien! dit Ndahiro, si vous voulez me prendre comme domestique (guhaka, guhakwa) commencez par vous taire. Je donnerai mon travail h celle qui m'offrira la meilleure bire. Chacune des filles se met en devoir de lui chercher la boisson fermente dont le got sera le plus agrable leur hte. L'une lui prsente de la bire de sorgho, une autre de l'hydromel, une troisime du jus de bananes. Toutes parlent la fois ; Prenez patience, je goterai chaque liqueur, je n'en refuse aucune Notre assoiff commence par le jus de bananes. Le trouvant un peu tide et pas assez avanc, il passe la bire de sorgho. Vient ensuite le tour de l'hydromel (inzoga y' ubuki, inkangaza).
v


UN ROYAUME HAMITE AU CENTRE DE L'AFRIQUE 247
Ndahiro reconnat la vraie liqueur des rois, il boit longs traits (kubundagura). Ses ?joues se gonflent, ses yeux ptillent de plaisir, il soupire de contentement : depuis longtemps il ne s'tait trouv aussi heureux.
Les autres jeunes filles protestent, elles sont fatigues de tendre les bras. Ndahiro, pour les contenter, gote toutes les cruches. Elles aussi s'invitent leur tour.
Ce n'est bientt plus qu'une beuverie. Le roi, qu'une longue marche avait dprim, fit lui seul plus d'honneur au bienfaisant breuvage que ses htesses ensemble. L'hydromel avait ses prfrences, il ne prenait mme pas le temps de respirer. La gat fit bientt place l'ivresse (biberey' intosi bose).
Ndahiro n'tant plus matre de lui, s'adresse la compagnie.
<( L'une d'entre vous veut-elle m'accepter pour poux? >)
<( Personne n'a renonc au mariage rpondent-elles en chur.
Le prtendant, devenu galant, veut aussitt faire son choix.
Les adolescentes prises de peur s'enfuient en criant : Un inconnu est entr dans la maison et il a jet son dvolu sur l'une d'entre nous.
Le matre du champ se prcipite vers sa demeure, ses gens le suivent : Oh! l'homme aux longs cheveux, d'o sors-tu? Qu'es-tu venu faire chez moi? De quel droit as-tu viol mon domicile?
.T< viens d'un pays loign rpondit l'ivrogne. C'est la faim qui m'a conduit ici. Je suis la recherche d'un patron (Shebuja) pour me mettre son service (usab* ubuhake).
Comment, reprit le pre des jeunes filles, peux-tu me faire une pareille demande? Tu viens de m'offenser en apportant le dshonneur chez moi.
Tu mrites la mort, je vais te couper les pieds et les mains, puis la tte.


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Ce n'est pas de moi-mme que j'ai agi ainsi (si ku bganje), rpond Ndahfcro. Je te le dis l'avance : ne me coupe pas la tte, il t'arriverait malheur.
C'est bien, je me contenterai de te couper les pieds.
Fais-le, mais alors tes fils, tes filles et tes gens perdront les leurs; tu n'auras plus que des infirmes autour de toi.
Voil un tre curieux, s'cria Kilinda. Je ne te trancherai que les mains.
Tu ne feras par cela, ajoute le roi, car dans ce cas tu perdrais aussi les tiennes. De plus, je te le prdis encore une fois, de tes biens il ne te resterait pas mme un coussinet (ingaf imenwe) rendu inutilisable par la casse de la crucjhe (*),
<< Comment le mettre mort?
Attends, je vais te le dire, reprend Ndahiro. Donne-moi de la bire encore et de la meilleure qui puisse se trouver. Laisse-moi boire satit pour la dernire fois. Quand je n'en pourrai plus, conduisez-moi aux pieds de ce grand arbre. Hissez-moi sur le tronc jusqu' la plus haute branche. Liez-moi solidement, mais ne rpandez pas mon sang si vous ne voulez pas avoir vous en repentir.
Le conseil plut beaucoup Kilinda.
u C'est entendu, j'accepte tes conditions. Tu ne mourras pas autrement que tu le souhaites.
11 fait venir sur-le-champ ce qu'avait demand le condamn. On lui sert du vin de bananes et du lait en abondance. Notre homme y alla largement et fit honneur son dernier repas.
Quand il en eut assez, il donna lui-mme le signal du dpart. On se mit en route. Ils arrivrent l'endroit qu'il
() Le coussinet d'herbes sches n'a aucune valeur. On s'en dfait presque aussitt qu'il a servi porter un fardeau et, fortiori, quand il n'a plus de raison d'tre, comme dans le cas o le porteur casse sa cruche


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leur avait dsign. Ses bourreaux croyaient que Ndahiro avait indiqu son genre de mort pour leur viter des ennuis. Or, le vieux roi ne l'avait fait que pour les induire en erreur.
Plac comme il devait l'tre, sur l'arbre le plus lev du pays, pour y mourir, les contres voisines n'en auraient que plus souffrir.
On le pousse sur l'arbre. Les gens de Kilinda veulent l'attacher au milieu du feuillage : Non, rpond-il, montons plus haut! Il leur indique la dernire branche. Ses dsirs sont exaucs.
Les yeux de Ndahiro embrassent l'horizon et s'tendent jusqu'aux extrmits du Rwanda : Je suis bien comme cela, prenez vos cordes et tirez vengeance de ma personne. Ses gardes de corps le lient solidement l'arbre. Le Rwanda allait perdre son roi ajoute la chanson... de geste.
Malheurs qui fondent sur le royaume.
Ndahiro vcut encore environ huit jours, dans l'immobilit la plus complte. Les liens qui lui prenaient tout le corps avaient t fortement serrs autour de la victime. La mort fit son uvre, les chairs se corrompirent. Une odeur ftide se rpandit au loin, jusqu'aux dernires limites du royaume, apportant avec elle toutes les maldictions. Le cadavre se desscha quelque temps aprs et devint semblable un bois mort. Les cordes se desserrrent, mais sans lcher leur proie. Le vent faisait tourner le squelette. Selon que la tte penchait dans telle ou telle direction, c'tait un accroissement de maux pour les habitants que poursuivait la maldiction royale. Nulle contre ne fut pargne. Les premiers atteints furent Kilinda et les siens. Il n'existe plus trace de leur descendance.
On s'aperut bien vite dans le Rwanda que le roi n'tait plus. Les flaux qui s'abattirent sur la rgion en taient


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la preuve vidente. Il ne pouvait y avoir de doute ce sujet.
C'en tait fait de l'abondance et de la fcondit. Il n'y avait plus de naissances. Les animaux domestiques, loin de s'accrotre, diminuaient de jour en jour; mme les btes sauvages se ressentaient du malheur des temps.
Et nos conteurs de pousser le tableau au noir. Les poules, ajoutent-ils, ne furent pas pargnes. Chose tonnante! les gallinaces avaient beau faire des efforts, les ufs ne paraissaient jamais... Les oiseaux n'taient pas mieux partags (zaja kut' igi, ikaliheeera, ikanga kugera hasi). On eut dit que la nature entire avait t maudite. Jamais on ne vit une telle dsolation.
La paix et le bonheur avaient disparu (byose bibur' iyambizo n' iturizo). Une scheresse pouvantable s'abattit sur la contre, accompagne de la famine. Les terres et les champs n'taient plus d'aucun rapport. Tout au plus pouvait-on utiliser pour le foyer, quelques brins d'herbe brls par le soleil. Le deuil se rpandit sur la terre. Les vivres firent dfaut; il ne resta bientt plus rien pour sustenter les habitants infortuns.
Les quelques survivants que la mort avait jusque-l pargns n'eurent plus que les os et la peau (al' imiguta gussa). On n'entendait que des pleurs et des gmissements. La disette et les maladies ne cessaient pas de faire des victimes.
Les maux ne se comptaient plus; l'avenir paraissait dsespr. Veuf de son souverain, le Rwanda avait tout perdu. Nul ne savait quand et comment prendrait fin ce temps d'preuve et d'affliction. << Nous n'avons plus de roi, se lamentaient-ils. Et son successeur, quel est-il? Quand viendra-t-il notis dlivrer de nos calamits? (1).
(i) Les Ranyarwanda ont un vocabulaire trs riche pour faire la peinture de leurs maux.
On peut en juger par les traits suivants, dont la traduction vient d'tre donne : Abagore bari bafit' inda ziruma ntizavuka. Ibitungwa


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Pour comble de malheur, Nsibura, le fils de l'esclave abhorre rgnait en matre dans le pays qu'il souillait de sa prsence.
Il le parcourut en vainqueur de l'Est l'Ouest, du Nord au Sud, avec ses guerriers aux traits inhumains ( face de Sauvages).
Le Rwanda tait devenu sien. Mais dans quel pitoyable tat se trouvait-il alors? Presque tous les habitants avaient disparu. Seuls quelques misrables avaient survcu, ne tenant plus debout (abasigaye ar' ukuneganega). On ne reconnaissait les anciennes habitations qu'aux vieux restes de paille ou d'herbe qu'emportait le vent.
Le royaume hamite tait devenu semblable un dsert. C'tait l'abomination de la dsolation (imidugararo, amakuba).
CHAPITRE II
Accession de Ruganzu au trne. Multiples pripties dans lesquelles il se trouve engag.
I. La fin de Nsibura et les prliminaires
du VOYAGE de RtJC.ANZU.
La fin de l'usurpateur.
Le Rwanda n'avait jamais travers une poque aussi critique, a jettent les conteurs. L'esclave et son fils avaient
n'inyamaswa zo mw' ishyamba nazo zirannirwa ntibyaba blkibyara Abaria bahama mu rida va banyina, n' inyoni ziba zitakibyara. Nuko ibyo byo kubyara bihavuye, umuluho umaze kuba hose, ukwunguka k\\' .ibintu kwahebge, hasigara iy' ubutubc gussa. Ibintu birachika, amapfa akahagana. Urwanda rurahaba, ruhabishijwe ri' iuzara mbi chyane. Nuko biba bityo imyaka myinshi; al' ibyago bissa, nta mvura, nta kindi kintu kibafatir' umutima.
Ar' amarira gussa, y' amapfa, y' ibisebe, y* imize yose, ikw' ingana. Ibintu birayoba, abahira barahira. Urwanda rutashy' amapfa mabl chane n'ubuhabe bgw' ubupfubyi luno kutagir' umwami.
Abantu bakaganya bati : ayi weeee; bati : twabur' umwami weee. Bakahora balira batyo; bifuz' uza kwima, ngo akiz' ikihugu chyabuz' ukivulira, chyali chyabuze hose).


252 UN ROYAUME 1IAMITE AU CENTRE DE L'APRIQUE
dchane des maux sans nombre sur leur passage. De la part de Nyiransibura, cela n'avait rien d'tonnant. Tout en elle la prdisposait ce rle malfaisant, son origine, son nom, la grossiret de sa conduite, sa condition de captive, son mariage avec un faiseur de pluie qui n'avait jamais cess de lutter contre les Banyarwanda. La naissance de l'enfant fut une catastrophe mme pour le pays qu'elle habitait; ce fils, qu'une croissance rapide et extraordinaire avait transform en guerrier puissant, continua le rle nfaste de la mre. Ayant hrit de la haine de son pre pour le Rwanda./i'aventurier l'avait envahi dans les circonstances que Ton vient d'exposer. On se rappelle aussi la fuite du serviteur de la maison et le larcin qu'il avait perptr. C'est de l que devait sortir le premier gage de la victoire Le sorcier de Ndahiro n'avait pas parl en vain. Le chtiment devait venir tt ou tard.
Nsibura tait all chasser avec ses gens dans la fort du Bugessera. Le hasard les conduisit vers le lieu de l'Embche, o le produit du vol avait t apport et fix. Des graines de courges, de celles qui prsagent l'hritier du trne, y avaient t semes autrefois (').
Les fruits mrs taient point.
11 n'en fallut pas davantage pour arrter les chasseurs qui pour se reposer et se dsaltrer s'asseyrent au milieu des courges. Le terrain tait rocheux et allait en pente. Nsibura demanda fumer; un homme fait du feu, un autre lui prpare sa pipe et y place un tison pour l'allumer. Le roitelet, qui s'tait mis l'ombre (guhundagara), avance le bras. La pipe lui est prsente, il en tire quelques bouffes et voil qu'un coup de vent emporte le tison qui rebondit sur le sol rocailleux.
Des tincelles jaillissent avec un peu de fume qui
() D'aprs la croyance populaire, l'hritier du trne apporte en naissant, dans ses petites mains crispes des grains de courge et des graines d'leusine.


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arrive jusque dans le nez de Nsibura. Le rocher frapp par la chute du tison demi consum met un son que rendent bien les mots suivants : Tu n'es plus un homme! (ntur' umuntu!) (l). Le fils de l'esclave se sent tout aussitt incommod (afatirwaho n' agaseseme); les vomissements le prennent, aramokorwa); la fume maudite avait provoqu son malaise. Il veut se lever pour faire passer le vertige qu'il prouve, en se disant que ce n'tait qu'une indisposition passagre. A peine a-t-il fait quelques pas qu'il trbuche et tombe de tout son long sur un des piquets qui avaient servi fixer les susdites membranes.
Les fourmis blanches, en attaquant ce bois pour le ronger n'avaient fait que le rendre plus dangereux.
La tte de l'ancien pieu s'tait amincie. On devine ce qui.arriva. Nsibura se blessa grivement au dos. Le corps enfla aussitt.
On l'installa sur une litire, mais il mourut en route. La nouvelle s'en rpandjt vite dans le pays.
Mission de Kavuna. Son dsespoir et son chtiment.
Kavuna avait survcu aux maux du royaume. Il avait reu la mission de ramener l'hritier.
Le moment tait tout indiqu. Le prtendant n'tait plus, la famine pourtant ne cessait de dsoler le pays. Seul, le roi lgitime pourrait faire renatre la joie et l'abondance (kubundur' Urwanda). Kavuna, soucieux de s'acquitter des ordres de son pre, se dirigea par petites tapes vers la capitale de Ndagara.
Ds le premier soir il frappa la porte d'un certain Nyaruzi, fils de Haramanga : Ouvrez-moi et donnez-moi un gte pour la nuit. Je vous apporte des nouvelles On lui offrit des haricots, il les refusa; il n'accepta pas davantage la bire. Avez-vous du tabacjUe ne dsire que celui
(') Ces mots runyarwanda ntur' umuntu forment onomatope.


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dont les feuilles de mauvaise qualit ont t abandonnes dans la plantation. Il ne fut pas difficile de lui en trouver. Tout en fumant son tabac odeur acre il commena ainsi : Je vais vous raconter ce que je sais. coutez : L'arbre sacr est tomb (*). Le roi du tarau (arum comestible) (2) est mort, Nsibura a t pris dans son propre pige, mais il n'y a plus dans le pays que des huttes en ruines ou abandonnes Les htes sont saisis de stupeur et d'tonnement. Le lendemain Kavuna arrive chez Nyamikenke, un clbre faiseur de pluie, qui parat avoir exerc une grande influence son poque, dans le pays de Bussigi, o vivent encore ses descendants. Offrez-moi l'hospitalit! (ni munfungurire) crie-t-il l'entre de la cour. 11 est invit entrer.
On lui prsente boire et manger. Il refuse comme la veille et n'accepte qu'un peu de mauvais tabac : L'arbre sacr est tomb, le Tarau par excellence n'est plus Le voyage se continua dans les mmes conditions. La scne se rptait d'une faon identique tous les soirs.
Il racontait, qui voulait l'entendre, la mort de Ndahiro, la fin de Nsibura et l'tat lamentable du royaume.
Kavuna atteignit enfin le Karagwe et ne tarda pas retrouver Ruganzu chez sa tante : Hte-toi, lui dit-il, le pays est l'agonie (Urwanda lwose rwalembye). C'est bref dlai l'extinction de la population (igihugu chalim-butse) si tu tardes rentrer. Il n'y a pas de temps perdre. Viens vite relever le trne de tes pres. Le dsordre le plus
(!) L'arbre sacr dont il est question n'est autre que le roi dont on annonce la mort C'est une mtaphore. L'arbre dont on emprunte le nom pour dsigner la personne royale est un ficus de grandes dimensions qui pousse trs vite. Les indignes aiment utiliser cette essence pour clturer leurs cours.
Les corces qui servent de vtements sont tires de ce mme arbre.
(s) Le souverain est aussi appel le roi de l'arum comestible ou chou-carabe (Ruteke) parce que la racine de cette plante est un aliment trs recherch.
On dsigne encore le monarque sous le nom de Rutenderi ou taureau sacr. On comprendra l'allusion en se rappelant le cas et l'estime que font les Batutsi de leurs troupeaux et surtout du taureau qui sert pour la reproduction.
1.


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profond rgne dans le royaume; il n'y est pas tomb une goutte d'eau depuis que Ndahiro a abandonn le sceptre (yatanze). Viens donc le sauver Le jeune prince, quoique bien soign par sa tante, avait eu subir bien des avanies de la part de son oncle ombrageux et de ses cousins jaloux. Aussi vit-il de bon il l'arrive de son frre. La proposition qu'il lui faisait n'avait pas de quoi lui dplaire. Ruganzu n'hsita pas. Il fit part de sa dcision sa tante qui lui donne des habits et des armes, non sans verser des larmes. Elle pensait aux dangers du voyage. Ruganzu essaye l'arc et la lance qui lui sont prsents. L'arc tendu se rompt, la lance brandie se casse en deux.
Il fallut lui remettre les armes qui avaient appartenu en propre son pre. Seid, le costume d'apparat, une peau de colobus travaille et dcoupe en fines franges porte jadis par Ndahiro lui seyait merveille. Les prparatifs achevs, Ruganzu se mit en route avec Kavuna et le fidle Mihwabaro qui il avait t confi. Les chiens prfrs, qui ne le quittaient pas, suivaient la petite caravane. Le prince adolescent profite de l'absence de Ndagara pour prendre cong de Nyirabunyana et fuir au pays de ses pres. Il marche en toute hte, prsumant une poursuite de la part de son tuteur : Comment saurais-je, lui avait demand sa tante qui l'aimait, que tu es arriv sain et sauf ? Tu l'apprendras, rpondit Ruganzu, quand tu entendras rsonner les tambours de la capitale.
Quand ils furent prs du fleuve de la Kagera que l'on devait traverser pour pntrer dans le Rwanda, Ruganzu s'arrte jouant l'tonnement : Et mes sandales, sorte de semelles faites d'une lamelle de cuir que les Banyarwanda utilisent en voyage que j'ai oublies! Kavuna se propose d'aller les reprendre la maison : Tu les trouveras suspendues sur le pilier du milieu .
Ruganzu avait t mis au courant de l'indiscrtion commise par son frre consanguin; il connaissait la maldiction qui s'en tait suivie. L'heure du chtiment allait


ji
250 un royaume hamite au centre de l'afrique
sonner. Au moment o Kavuna s'loigne, Ruganzu dit voix basse : L'ignorant est attir par la contre o il doit mourir (intamenya y'umugabo itabazwa ubuzagwayo) Il voulait dire par l que Kavuna ne reviendrait plus dans sa patrie. Ce dernier, ne se doutant de rien, fait diligence. Sa tante se met pleurer en l'apercevant : Qu'y a-t-il donc, mon enfant? Je suis venu chercher les chaussures que mon frre dit avoir laisses par mgarde sur le pilier des arcs! Mais non, pauvre Kavuna, c'est la mort qui te guette, je le vois (n' urupfu rwakusamye ). Ruganzu n'a rien oubli. Les chaussures taient bien dans le panier que je lui ai remis, ct des graines royales (imbutu nkuru) .
Kavuna presse le pas en si1 demandant ce qui l'attend. Il aperoit au loin Ruganzu qui a pass le fleuve et demande tre port sur la rive du Rwanda. Les bateliers lui disent qu'il leur est enjoint sous peine de mort de refuser sans piti le service de leur barque. Kavuna comprend la dfense qu'on lui oppose pourquoi son frre lui a fait rebrousser chemin. Il a t la dupe de Ruganzu. On ne veut plus de lui, on l'abandonne son sort, il doit mourir en exil. Il clate en sanglots : Malheureux que je suis! s'crie-t-il. Je suis proscrit; je n'ai plus de patrie. Maudit par mon pre, abandonn par mon frre, comment pourrai-je vivre sur une terre trangre? Et pourtant c'est moi qui suis venu le prendre au Karagwe, pour le faire rgner. Au lieu de m'en rcompenser, il me rejette comme un proscrit. Combien triste est mon sort! Infortun Kavuna! Eh bien! mes peines, mes maux, je les lgue aux vivants (umuruho nyusigiy' abagabo), je les lgue aux vaches, aux animaux! De cet incident de voyage est venu l'axiome qui a dsormais cours dans le pays, que personne n'a autant pti que Kavuna (ngo yarushije uwa Kavuna) .
L-dessus, fou de douleur, aprs avoir clam son chagrin aux chos d'alentour, notre dsespr brise son arc, sa lance et se prcipite dans le fleuve.


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II. Perscutions subies par Ruganzu durant son sjour au karagwe. Dangers qu'il" court pendant le voyage.
Son oncle et ses cousins tentent de l'assassiner.
Ruganzu tait bien l'homme prdestin qui devait sauver le royaume. Les mnes du Rwanda veillaient sur lui ds le berceau. Son enfance et sa jeunesse s'taient coules au milieu d'embches et de prils. Mme dans le Karagwe il ne trouva pas toute la scurit qu'il tait venu y chercher. Rien que sa tante maternelle l'et entour de soins et d'affections, il n'en avait pas t de mme de la part de son oncle et de ses cousins.
Maintes fois ils formrent le dessein de se dbarrasser de lui sans oser toutefois s'y prendre ouvertement. Un jour qu'on l'avait envoy puiser de l'eau, avec des enfants de son ge, il reut pour sa part une cruche brche. C'tait la marque qui devait le dsigner aux coups des assassins aposts sur le chemin. Ruganzu qui n'tait pas sans intelligence, peine sorti de la maison, dit ses petits compagnons : brchez tous votre cruche .
Cette premire tentative avorta.
Les instigateurs du complot dirent une autre fois aux affids qui devaient tuer l'enfanl : Pour connatre celui qui doit tomber sous vos coups, appelez-le par son nom de Ndori. La mort doit suivre la rponse Le petit prince portait ce vocable, le titre du Ruganzu ne devait lui tre donn que plus tard. Ayant appris la chose, il adresse la recommandation suivante ses camarades : Si l'on demande qui est Ndori parmi nous, rpondez tous la fois que c'est le nom que nous ont donn nos parents.
Ruganzu avait une petite lance en fer qui devait le faire remarquer de ceux qui en voulaient ses jours. Il l'abandonne aussitt dans un fourr. Les tentatives criminelles
m m. tnst. boy al colonial belge 47


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diriges contre sa vie furent ainsi djoues par son savoir-faire et son adresse.
On a dit prcdemment que Ruganzu, sur l'invitation de Kavuna, s'tait mis en route et avait d partir durant une absence de son oncle et de ses cousins (arahengera bataraho). Il refusa mme les suivants que sa tante lui proposait et ne prit avec lui que Mihwabaro qui ne l'avait jamais quitt et son frre.
, Celui-ci venait d'tre congdi dans les circonstances que l'on sait. Ils taient dj loin quand ils entendirent une rumeur... Les prvisions de Ruganzu ne l'avaient pas tromp. L'oncle ayant appris le dpart de son protg, s'tait mis la tte de ses hommes pour courir aprs le fugitif. On aperoit de loin la troupe qui avance grands pas. Sans plus larder, le neveu quitte le sentier battu et s'enfonce dans les bois.
Un gros arbre se dressait au milieu d'un fourr. Les deux hommes grimpent sur le sommet et se dissimulent dans le feuillage; les chiens, conscients du danger se glissent dans le creux du tronc.
11 tait temps. Les Raragwe approchaient. Ils avaient ordre de rattraper Ruganzu et de le tuer. Les alentours sont fouills.
On passe vingt fois aux pieds de l'arbre sur lequel se trouvait la victime voue la mort.
Nid ne songe lever les yeux pour regarder dans les branches. Ruganzu et son compagnon ne perdaient aucun de leurs mouvements. Les hommes du roi du Kara'gwe poursuivirent leurs recherches jusque vers le fleuve. A leur retour, ils dfilrent encore sous les regards des deux fugitifs.
Aussitt qu'ils eurent disparu l'horizon, Ruganzu et son camarade se jugeant hors de danger descendirent de l'arbre et continurent leur voyage. Ils atteignirent le fleuve leur tour. Le chef batelier, voyant qu'il avait


UN ROYAUME HAMITE AU CENTRE DE LAFRIQUE 259
affaire des inconnus, refuse de les laisser monter,sur sa barque.
Le matre de l'embarcation avait un gros bracelet de cuivre autour du bras. Pendant qu'il parlemente il prouve sur ce membre une douleur atroce, comme si le bracelet se resserrait pour s'enfoncer dans la chair vive. Il comprend sur-le-champ qu'il a devant lui des gens peu ordinaires. Il se met aussitt leur service.
Arriv sur la rive droite, Ruganzu lve la voix et s'adressant d'un ton solennel au batelier : L'homme qui se prsentera pour passer, je te dfends de lui prter ta barque. Soit qu'il vienne aujourd'hui, demain ou aprs-demain, montre-toi inflexible. Si j'entends que tu as dsobi mes ordres, je te tue, j'extermine ta race, je dtruis ta maison ... On sait ce qu'il advint de Kavuna et comment il expia sa fatale indiscrtion.
Ruganzu, cependant, continuait sa marche en avant. En chemin, il eut se mesurer maintes fois avec des patrouilles ennemies : les Barundi au Sud, les Ranya-byinshi au Nord. Il ne fut jamais bout d'expdients; ici il lutte de vitesse, l il se travestit et passe sans tre reconnu; ailleurs il se cache dans des cavernes qui lui offrent une issue du ct oppos l'entre que l'ennemi a bouche ou enfume (*). Exposons les faits d'aprs la lgende. \
Poursuite de Ruganzu par les Barundi.
Ruganzu se trouvait dans le Rugessera sur le territoire des Rarundi. Des vachers abreuvaient leurs troupeaux une source d'oau minrale (amashyuza). Le trou tait profond, quelques-uns d'entre les pasteurs taient descendus dans l'excavation et puisaient au moyen de jarres et de cruches.
() La lgende la plus commune, c'est celle qui lui fait franchir d'un seul bond, pour chapper la poursuite de ses ennemis, un espace norme, un prcipice, une valle, en laissant sur un rocher l'empreinte de son pied. Cf. Chapitre cinquime.


260 UN ROYAUME HAMITE AU CENTRE DE L AFRIQUE
D'autres faisaient la chane et versaient le liquide dans les bassins d'argile prpars cet effet. Ruganzu s'arrte. Voyant la faon dont ils se passaient les jarres de l'un a l'autre, il se met rire et s'adressant son compagnon : Comme ces gens sont curieux! Quel est donc cet tranger qui se moque de nous? ripostent en chur les Barundi. Viens donc nous montrer comment on s'y prend chez vous autres, au Rwanda!
Ruganzu ne se fait pas prier, il prend place au milieu d'eux. On lui met une premire cruche entre les mains, il la renverse en faisant le maladroit : Prissent ainsi les ennemis du Rwanda! marmonne-t-il entre les dents. La deuxime il la prend dextrement entre les mains, la tient leve et prononce demi-voix les paroles suivantes : Je ramne l'ordre et la paix dans le Rwanda Avez-vous donc entendu ce que vient de dire cet homme? s'crient les voisins de Ruganzu. C'est un chien (n'imbga). Il nous a insults. Il est venu ensorceler notre source et nos vaches. A-t-on jamais vu chose pareille? Et tous de se jeter sur Ruganzu et son insparable serviteur. Ils essaient de les encercler.
Nos deux voyageurs ne leur en donnent pas le temps. Ils s'chappent toute vitesse. Les Rarundi ont beau courir aprs eux en gesticulant et en poussant des cris de mort. Ils se trouvemaevant un tang dans lequel Ruganzu s'est jet avec son compagnon. Les pasteurs ahuris les revoient bientt aprs, sortir du ct oppos : Quels sont ces tres extraordinaires qui plongent sous les eaux s'exclament-ils. Leur stupeur est leur comble : Pourvu, ajoutent-ils, qu'ils ne nous arrive pas d'autre malheur!
Premires rencontres avec les gens de Nsibura, les Banyabyinshi.
Le pays du Rwanda tait encore sillonn de bandes d'ennemis.
Mme aprs la fin tragique de Nsibura, ses partisans, les


UN ROYAUME HAMITE AU CENTRE DE L AFRIQUE 261
Banyabyinshi (les Riches) n'en continurent pas moins d'exercer leurs ravages. Ruganzu eut lutter d'adresse et de ruse avec eux.
Sur le point d'tre cern par ces guerriers infatigables, Ruganzu et son suivant se jettent une deuxime fois dans un petit lac et reprennent pied sur l'autre rive. Le mme fait se reproduit plusieurs fois; les fleuves, les lacs, les tangs, les marais le drobrent propos aux atteintes de ceux qui le poursuivaient. Le prince hamite tait insaisissable; ses ennemis n'avaient aucune prise sur lui. Les Banyabyinshi entre autres en surent quelque chose. Ruganzu leur chappa toujours, en plongeant sous les eaux ou en les jouant habilement.
Un jour qu'il tait serr de prs par ces derniers, il rencontre une hutte habite par une vieille femme : Oh! la mre, cache-moi bien vite peine la vieille l'a-t-elle fait mettre sous le lit que les perscuteurs arrivent leur tour : N'as-tu pas vu un homme qui vient de passer l'instantP Non, rpond la femme, personne n'est venu chez moi. Cela je le jure, non par les gens du Rwanda, mais par les gens de l'Urundi et de tous les autres peuples except toutefois ceux dont mon mari pourrait descendre.
De la part d la digne fille d'Eve, c'est une finesse parfaitement comprise de ses interlocuteurs qui flairent tout de suite une supercherie. En termes quivalents, c'est comme si elle leur avait dit : Je ne voudrais pas le jurer par les gens du Rwanda qui sont mes compatriotes, mais je le fais volontiers en me servant du nom des Barundi, gens mprisables avec lesquels je n'ai aucune relation et dont on peut invoquer impunment le nom pour mentir.
Aussi les questionneurs ne la croient pas sur parole. Ils se prsentent chez un devin clbre, qui, aprs avoir consult le sort, leur assure que Ruganzu est cach sous le grabat.
Ils retournent vers la hutte, mais ne trouvent point celui


262 un royaume hamite au centre de l'afrique
qu'ils cherchaient. La matresse du logis les ayant vu revenir de loin, avait fait entrer son protg dans une immense cruche (intango).
Dans le but de drouter les chercheurs, elle s'tait mise attiser le feu du foyer avec du bois de senteur, pour en chasser l'odeur et la fume sur une peau de vache qu'elle prparait pour s'en faire une jupe (inkanda).
Une deuxime fois consult, le devin leur dsigne la cruche; Ruganzu en tait sorti temps heureusement avant le retour de ceux qui le traquaient. Une botte d'herbes lui avait servi de refuge.
La nouvelle cachette est indique aux assassins.
Ruganzu quitte son abri d'occasion, revt une peau de veau prend un bton de vacher la main, se donne un autre extrieur et va s'asseoir l'endroit o l'on trait habituellement les vaches.
Furieux de leur dconvenue, les Banyabyinshi retournent chez le magicien : <; Sorcier de malheur, espce de lche! (Nyakuvun' umuheto, briseur d'arc, c'est--dire lche) auras-tu bien vite fini de nous tromper? Le devin leur dit l'accoutrement et le dguisement de Ruganzu. Ils reviennent sur leurs pas, le faux pasteur avait disparu. Par contre, nos sbires se croisent en route avec un homme lourdement charg, portant sur la tte une peau de vache enroule. Le sorcier dtourne encore une fois leur courroux en leur expliquant la ruse : C'est Ruganzu lui-mme que vous avez rencontr en chemin, renferm dans la peau et sur les paules de l'individu qui vous a fait un pied de nez .
Ils se prcipitent sur les traces du mystificateur. Celui-ci avait depuis quelques instants mis son fardeau terre. Ruganzu s'tait dgag et ils l'aperoivent au loin qui pressait le pas.
Ils se jettent sa poursuite; le dpit et la fureur dcuplent leur vitesse.
On verra par l'pisode suivant qu'ils avaient affaire plus fort qu'eux.


s
UN ROYAUME HAMITE AU CENTRE DE L*AFRIQUE 263
Ruganzu se rfugie dans une grotte o il est enfum. Curieux incidents.
Les Banyabyinshi se croyaient srs de leur proie. Ruganzu allait se trouver accul par eux dans un fond de valle. Et voil qu'il disparat subitement leurs regards. Une caverne l'ouverture troite l'avait drob leur atteinte.
La grotte se prolongeait fort avant sous terre (ichobo eh' igitahasi). Ils n'osent entrer sa suite. Ils ramassent du bois et des herbes sches. Quelques-uns d'entre eux, pour faire plus vite, dmolissent les cases voisines et en entassent les matriaux l'entre. On met le feu au tas et les Banyabyinshi, avec des feuilles vertes de bananiers,, essaient de chasser la fume (gvvuka) dans l'intrieur de l'antre pour asphyxier Ruganzu.
Mihwabaro avait suivi son matre; leurs chiens ne les avaient pas quitts.
Pendant que les Banyabyinshi taient tout entiers leur uvre de mort, les chiens avaient dj explor la caverne, la recherche d'une autre issue. Ils font lever une troupe de singes (inguge) qui dormaient au fond d'une excavation.
Surpris dans leur sommeil et dirigs par l'instinct de conservation, les quadrumanes, dit la lgende, creusent un nouveau souterrain. La terre vole sous leurs griffes. La gent canine se lance leur poursuite; les singes, pour leur chapper se htent l'ouvrage. Buganzu et son compagnon n'ont qu' suivre.
La diligence que les primates mettent fuir ne fait qu'exciter l'mulation des lvriers, jusqu'au moment o un rocher leur barre la route en crant un obstacle infran-chissable : O Dieu secourable! (ay'ibambe) A le Misricordieux! s'crie Ruganzu atterr. Puissent les esprits de mes anctres me venir en aide dans cette difficult (muli chyo chagane) Si au moins j'avais offert de nom-


264 UN ROYAUME HAMITE AU CENTRE DE L'AFRIQUE
breux sacrifices en l'honneur de mon pre dfunt! 0 esprits des initis ( la socit secrte de Ryangombe qui joue un grand rle dans le pays), tirez-moi de ce mauvais pas!...
Tais-toi, reprend son compagnon Mihwabaro, et ne gmis plus. Souviens-toi que ton pre Ndahiro m'a charg de veiller sur tes jours.
Je t'ai suivi au Karagwe, je ne me suis jamais spar de toi durant la route. Jusqu'ici tu ne m'as rien offert pour les services que je t'ai rendus. Que me promets-tu et je m'engage te sortir d'embarras? Dis-moi ce que tu me donneras!
Je suis le roi du Rwanda, lui rpond Ruganzu, tu recevras un gouvernement (ubutware) et de nombreux villages. Je te ferai don de troupeaux de vaches (nkurun-dir' imibandc y' inka), je t'aiderai fonder une famille et je comblerai tous tes vux.
Non! riposte Mihwabaro un peu piqu, ce n'est pas cela que je dsire, je veux autre chose.
Que puis-je l'offrir de mieux? Le miel du Rwanda, ajoute Ruganzu, sera ta disposition. On en fera de l'hydromel (amuki, inkangaza) et tu en boiras tous les jours satit. Mihwabaro hoche la tte : 11 s'agit bien de miel >>, riposte-t-il. Parle donc, dit Ruganzu, qui ne savait que penser, explique-toi enfin. Que demandes-tu? Tu sais bien que je t'ai protg, je t'ai accompagn, ton dpart du Rwanda comme au retour. Tu n'ignores rien de ce que j'ai fait pour toi. Rien que ces derniers jours, pour te donner le temps de fuir et de dtourner l'attention des Banyabyinshi, je suis rest dans la hutte o nous nous tions rfugis. J'y ai allum le feu (ulya muliro n' urushingo nagushingiraga) comme le fait un propritaire chez lui et je me suis mis jouer de l'instrument cordes.
Tes ennemis ne se sont douts de rien, te le rappelles-tu? Ce que je veux en retour, c'est de pouvoir m'inviter


UN ROYAUME HAMITE AU CENTRE DE L'AFRIQUE 265
partout o il y aura une fte, dans le Rwanda, et d'avoir ma part de bire. Chaque fois donc qu'il se clbrera un mariage, qu'on btira une nouvelle case, qu'on se rassemblera pour l'initiation la socit secrte de Ryangombe, et les autres crmonies rituelles, donne-moi le droit de me prsenter et de participer aux agapes. Quand on tuera une bte, ordonne tes sujets de m'en rserver un morceau. Je rclame tout particulirement ce qui termine la colonne vertbrale (umulizo n' inguge yawo alicho kizete). Peu importe qu'on se moque de moi, qu'on me mprise (bannene), il suffit qu'on me donne ce que je demande. Fais-y ajouter aussi la tte et les entrailles de l'animal gorg. Je dsire que dsormais on me dsigne sous le nom de Mutwa. Depuis ce temps, ajoute la lgende, les Ratwa commencrent faire parler d'eux.
Ils se rclament de leur anctre Mihwabaro; c'est de lui qu'ils descendent et ils sont rests fidles son esprit et ses gots. Ruganzu avait cout avec une curiosit amuse et tonne.
<( C'est donc cela que tu souhaites! Sois tranquille (humiira), tes dsirs seront satisfaits! Je t'accorde tout ce que tu me demandes. Mihwabaro, cr Mutwa plonge la main dans la blague tabac (uruhago) qu'il portait suspendue au cou et en retire un lourd marteau : C'est l'instrument, dit-il, que j'ai reu de ton pre Ndahiro, quand il nous fit ses dernires recommandations. 11 nous le remit Mpande et moi et nous dit dans sa prvoyance : Mihwabaro, mon ami, prends ce marteau et ne t'en dfais jamais, car viendra un jour o les deux bras vous tireront d'un mauvais pas (hazaz* igihe ch' ama- boko kw'abiri kazabateturura) Et ce disant, prenant deux mains le marteau, il en frappe le rocher tour de bras, en haut et en bas, droite et gauche. Les pierres volent en clats, la masse rocheuse disparat et le Rwanda se prsente leurs yeux ravis.
Ils se trouvaient dans la province sacre du Bumbogo


266 un royaume hamite au centre de l'afrique
sur le flanc de la majestueuse chane de montagnes de Luhanga qui leur avait livr passage.
Dans la rgion de Rulindo, entre les deux chanes de Luhanga et de Bussigi, les indignes montrent deux grottes Ilemera et Bushoke qu'ils assurent avoir servi de refuge au clbre Ruganzu. Antres et rochers servirent souvent de retraite au roi aventurier, ajoutent les chroniqueurs. Une autre fois qu'il se trouvait au pays du Bugamba, Ruganzu fut attaqu par les habitants du pays. Il ne lui restait plus aucun moyen de fuir. Le prince avait t refoul dans un cul-de-sac quand il disparut (yiligita) soudainement au travers d'un rocher l'endroit dit de Ishishi Russokovu, non loin du lieu o, d'aprs la tradition, son pre Ndahiro avait t tu. Aprs s'tre enlr'ouverte, la paroi rocheuse s'tait referme sur lui, au grand bahissement des Banyabyinshi. Ruganzu ressortit plus haut. Des arbres sacrs (imana) qui ont conserv le nom du monarque marquent l'emplacement o eut lieu le prodige. Du rocher qui avait servi de refuge l'heureux prince a surgi, content les Noirs, une source abondante et trs connue dans le pays. On la dsigne sous^le nom de Kiruhura: ses eaux sont trs apprcies des vachers qui y conduisent souvent leurs troupeaux (!).
D'aprs une deuxime interprtation, c'est Mihwabaro lui-mnr^qui de ses propres mains ouvrit Ruganzu un passage, en creusant une galerie l'oppos de celle par o leur arrivait la fume. Le Mutwa fut pour ce motif dsign sous le nom de inguge singe cynocphale. Les descendants de Mihwabaro ont conserv cette dnomination. Les Batwa, qui forment la garde du corps du roi dans les voyages et les expditions, ne portent pas d'autre titre dans les rcits.
() Il n'est presque pas de grotte dont l'existence soit indpendante du souvenir de Ruganzu.
La caverne qui s'ouvre non loin de Kigali, Ijabana, dans le Buliza. a t, d'aprs une autre lgende, le thtre on s'est droule la scne des cynocphales.


UN ROYAUME HAMITE AU CENTRE DE L'AFRIQUE 67
Le service signal rendu par Mihwabaro Ruganzu, ajoutent les mmes conteurs, valut ses descendants d'tre compris daiYs la catgorie des Abiru o se recrutent la plupart des employs de la Cour. Ils habitent la province du Bumbogo, au lieu appel la Capitale du feu (kvva Bgami bga Muliro). Le village est ainsi nomm parce que les habitants sont considrs comme les faiseurs de feu officiels (Abanyarushingo) (').
C'est celle famille de Batwa qu'il appartient de rallumer le feu, si jamais il venait s'teindre, dans la fameuse bulle consacre au roi Gihanga, le dixime de la dynastie. Les membres de cette corporation prennent rgulirement leur tour (guzilik' amezi) la capitale, pour y exercer leurs fonctions.
Service important que rendit au roi un autre Mutwa appel Mitim'igwanyi.
Ruganzu se trouvait dans le bois dit de Ruganda. Les Banyabyinshi, ses ennemis, l'apprennent et mettent le feu aux quatre coins. Il soufflait un vent violent, qui active les flammes. Des hautes herbes cl de la broussaille l'incendie se communique aux branches des arbres et aux troncs eux-mmes.
Le monarque ne savait quel parti prendre et s'attendait a mourir. Un Mutwa l'aperoit, s'approche de lui : Je puis te sauver, mais je demande une rcompense .
Suit alors une conversation pareille celle de l'pi-
!') Le mot urushingo indique l'action de fixer et vient du verbe gushinga, qui veut dire fixer, planter Les Batwa se servent, en effet, pour faire du feu, de deux baguettes d'un bois trs sec qu'ils appuient l'une sur l'autre.
On imprime un mouvement rapide de rotation celle qui est fixe perpendiculairement sur la seconde, d'o le nom de gushinga fixer.
A leur point de jonction se forme une fine poussire qui s'enflamme bien vite la suite du frottage. Tel est le mode classique dont se servent les Batwa pour se procurer du feu dans le centre de l'Afrique.


268 un royaume hamite au centre de l afrique
sode prcdent. Le souverain accepte les conditions de Mitim'igwanyi : Je le jure, dit le roi, je confirmerai les privilges que tu exiges pour les tiens Le Mutwa avait, en effet, ajout qu'il prirait dans l'incendie, pour le salut du roi.
Le temps pressait, l'incendie se rapprochait.
Mitim'igwanyi se couche plat ventre et engage Ruganzu se placer sur son dos... L'homme se met ramper, s'aide comme il peut des mains et des pieds, passe par-dessus les troncs embrass qui obstruaient le sentier et russit traverser la zone 1m feu.
Ruganzu sortit peu prs sain et sauf de la fournaise, mais le Mutwa, brl sur tout le corps, ne vcut que quelques instants. Son hroque dvoment avait sauv la vie du souverain qui tint ses promesses. Les princes Inimits sont les obligs des Batwa, d'o la grande familiarit de ceux-ci vis--vis du roi.
Les paroles, faits et gestes prts aux Batwa sont presque toujours marqus au coin de l'ironie. Ils sont composs pour amuser les auditeurs. Les bardes ou conteurs indignes excellent faire rire aux dpens des Ngrilles et ne cessent d'inventer de nouveaux dtails dont personne n'est dupe.
111. Derniers pisodes relatifs a l'avnement
de Ruganzu.
Accueil qu'il reoit chez un faiseur de pluie fameux et prodiges qui signalent sa prsence.
Aprs mille pripties, plus extravagantes les unes que les autres, le prince arrive au Rissigi o les fiers montagnards attendent toujours l'hritier du trne. Il se fait connatre Nyamikenge, le faiseur de pluie. Ce dernier habitait sur le haut plateau de Kayenzi o l'honorable et fructueux mtier de tempestaire s'est continu dans cette


UN ROYAUME HAMITE AU CENTRE DE L'AFRIQUE 269
famille clbre, de pre en fils, sans interruption jusqu' nos jours. La soire tait dj avance.
Oh! s'crie Ruganzu, voulez-vous donner l'hospitalit un roi qui se prsente votre porte .et lui offrir un gte pour la nuit? L'entre de la cour qui prcde la hutte tait ferme.
Hlas! rpond de l'intrieur Nyamikenge, vous parlez de roi. Nous en aurions un pressant besoin, nos maux sont extrmes. O peut-il se trouver en ce moment? Il y a longtemps que nous en sommes privs. On raconte que le fils de Ndahiro s'est enfui au loin, chez les Sauvages (Abashi) d'o il ne reviendra plus. Depuis lors nous n'avons que des ennuis en partage. Les malheurs ont fondu sur le pays (ibintu birachika byose). Viens donc dgager la porte et nous ouvrir, reprend Ruganzu et je te donnerai des nouvelles qui feront battre ton cur.
\u moment o il pntre dans la cour les tambours du matre de cans rsonnent tout seuls, l'unique vache se met beugler et... vler l'instant. La femme de Nyamikenge, qui attendait vainement sa dlivrance, voit enfin ses vux exaucs. C'est en mme temps un tintamarre inusit et de bon augure dans l'intrieur du logis. Les poules caquettent, les coqs lancent leurs cocoricos aux chos d'alentour. Nyamikenge comprend : C'est le roi, s'exclame-t-il. Nous sommes sauvs .
Et il l'accueille des salutations les plus flatteuses. Sire! Sauveur! Pre! Mre! etc. (Nyagasani, Rukiza, Riheko, Data, Mubyeyi).
Pendant que cette scne se droule dans la case, le tonnerre se met gronder accompagn d'une forte pluie. Le sol assoiff depuis de longues annes n'avait jamais reu une onde aussi bienfaisante poursuivent les conteurs.
Le bonheur tait entr dans la hutte de Nyamikenge. Ruganzu fut ft et soign en consquence. On lui prpare la meilleure place; un feu est allum prs de son lit.


270 UN ROYAUME HAMITE AU CENTRE DE L AFRIQUE
Tout et t pour le mieux si le faiseur de pluie n'avait eu une malencontreuse ide.
Quelques jours aprs l'arrive de son hte, croyant bien faire, il prend une hache et gorge la vache blanche qui venait de lui donner un veau. Il se disait que la viande serait bien accueillie de Ruganzu. S'approchant donc de la couchette sur laquelle reposait le roi : Matre! (databuja) lve-toi! Que me veux-tu, dit Ruganzu. On t'a prpar manger. Nous avons pu nous procurer de la viande.
De la viande! dis-tu Mais comment as-tu russi en trouver? Les quelques vaches qui restent ont t conduites au loin dans les rares pturages de la fort.
J'ai tu la vache blanche >>, rpond le pluviateur, un peu interloqu. Comment, reprend le roi, tu as os abattre une vache mre. Que va devenir le veau? Est-ce que tu n'as pas honte d'un tel acte? Tu ne t'es pas senti mu de piti (gahengahenge) devant une mre (imbyeyi) et son petit. Je n'avais pas autre chose l'offrir fait Nyamikenge en s'excusant.
Approche-toi, crie Ruganzu, et tends les bras. Sance tenante le roi irrit lui coupe les mains de deux coups de hache : Je vous maudis tous, habitants du pays de Russigi. Dsormais il ne se traira plus de vaches chez vous. Vous n'aurez plus besoin de faire du feu (guchanir' inka) dans la cour pour les apprivoiser. Votre village n'entendra dsormais plus leurs meuglements.
La lgende ajoute ce qui n'est plus vrai l'heure actuelle que les gens de Russigi n'ont jamais plus possd de vaches partir de cette date. Aprs un acte aussi rprhensible, Ruganzu ne pouvait sjourner sous un toit si peu digne d'estime. 11 partit l'instant aprs avoir expressment recommand le petit veau : Ayez-en soin, je vous le rclamerai plus tard, ainsi que la peau de la victime .


un ROYAUME HAMITE AU CENTRE DE L'AFRIQUE 71
Heureux effets de l'arrive de Ruganzu et dcouverte inespre du tambour royal.
La nouvelle de l'arrive de Ruganzu se rpandit vite. On accourait de tous cts pour le saluer. La foule grossissait sur son passage; les acclamations enthousiastes l'accueillaient partout. Sa marche tait un triomphe.
Sur les collines on frappait le tambour en son honneur. Le pays tait en fte.
Les prodiges qui avaient signal l'entre de Ruganzu dans la case du faiseur de pluie avaient eu leur rpercussion dans l'tendue du royaume. La fcondit reparut dans les familles. Les troupeaux bnficirent pareillement des effets bienfaisants de l'arrive du prince.
\ chaque arrt de Ruganzu, pendant que les tambours clament l'allgresse des sujets, on lui prsente les vaches de la contre comme l'exige la coutume (kubyukurukiz' umwami). Les veaux gambadent et bondissent autour de leurs mres. Les cris des pasteurs se mlent aux beuglements des animaux.
C'est un brouhaha joyeux. On trait les bctes devant le roi, qui aprs s'tre rserv sa part, fait distribuer le reste sa suite.
La pluie apporte avec elle la fracheur et la fcondit. Les beaux jours vont renatre. Les youyou (impundu) des femmes et des enfants accompagnent partout le souverain. Des exclamations joyeuses retentissent dans les villages, annonant que d'heureuses mres sont enfin dlivres ou que de nouveaux mnages vont se fonder. Ruganzu avait ramen l'ordre, la paix et le bonheur. Le Rwanda avait enfin retrouv son sauveur et son roi f1).
Les derniers ennemis furent vaincus en peu de temps.
(l) T^s Banyarwanda ne sont pas moins prolixes dcrire une poque heureuse qu' dpeindre leurs malheurs. Voici dans leur idiome national un spcimen de ce nouveau tableau :
Abagore babyar' ubgo. inka zose ziherako zibyara... Ingoma zlvuglr'


272 UN ROYAUME HAMITE AU CENTRE DE L'AFRIQUE
Ruganzu en finit avec les terribles Banyabyinshi; il massacra les uns, soumit les autres et les attacha son service \ pour la dfense du royaume.
Une chose cependant proccupait le monarque et sa cour. La joie n'tait pas complte. Mpande, revenu de sa retraite du Buhanga, avait mis Ruganzu au courant des coutumes et des traditions. Les ftes et les crmonies avaient repris leur cours la capitale. Mais le Kalinga faisait dfaut et nul ne savait o il se trouvait. Ce tambourin est, en effet, le palladium de l'tat, l'emblme mmv de la royaut. Sa disparition inquitait vivement Ruganzu, ainsi que les grands qui l'entouraient.
On avait interrog les vieillards. Les renseignements obtenus se rduisaient ceci. Au moment de la mort de Ndahiro, un jeune homme appartenant au clan des Abiru ou gardiens des traditions ancestrales, avait emport le prcieux instrument et s'tait rfugi dans la fort avec son dpt. Ds lors nul n'en avait plus entendu parler. On obtint enfin des renseignements plus prcis. Des gens appartenant au mme clan et qui, eux aussi, s'taient cachs dans le maquis, pour fuir les Ranyabyin-sbi, vinrent un jour trouver le roi : Nous connaissons l'endroit o est le tambourin, mais il te sera difficile de le reprendre; il est gard par un norme serpent Ils lui racontent que le gardien du tambour, aprs avoir puis ses dernires provisions, ne voulut pas abandonner l'emblme royal. Il choisit un monticule o s'levait un grand arbre aux branches en parasol (inganzamarungu) (*). Le
umwami, inka ziramubyukulukira, rubanda rwe lwose ruramushenge-rera.
Ukw' ingoma zivuga inka nazo zilinikira, zirakamwa, Imvura yari yarahangamye kw' ijuru, iherakw' igw' ubgo. Mu Rwanda hose impundu zivugira Ruganzu lwaje kubundur' ikihugu. Izindi zivugir' abagore babyaye n'abakobga bashyingiwe. ,
Nukw' Urwanda rurahabuka kuko kiramir' Urwanda yari yaje. Ab' umwami, igihugu kiramuyoboka arachyima... etc. etc.
() De marungu essaim d'abeilles, et de kuganga dpasser.


UN ROYAUME UAMITE AU CENTRE DE L*AFRIQUE 273
fidle serviteur grimpa avec son tambour sur le sommet de l'arbre auquel il s'attacha troitement et ne tarda pas mourir d'inanition. Son corps la longue se desscha et devint semblable du bois mort. Le temps fit son uvre, le squelette se rduisit en poussire et de ses cendres sortit un norme serpent. Celui-ci s'est enroul autour du tambour. Personne ne peut en approcher; le reptile a des allures de python et met en pices ceux qui osent s'aventurer sur son domaine, pour aller y ramasser du bois mort ou couper des arbustes. Voil donc, ajoutent-ils, ce qu'est devenu le tambour de tes anctres .
La nouvelle rjouit grandement le prince. Il envoie sur-le-champ des messagers dans les diffrentes directions : Le Roi, annoncrent-ils son de trompe, dsire qu'on lui apporte du lait, de l'hydromel, de la bire fermente, du jus de bananes mlang au miel et la farine de sorgho. Htez-vous! Au jour dsign, les jarres de lait et les cruches de bire vinrent de partout.
On runit en nombre des vaches et des bufs gras. Ruganzu, suivi de ses gens, se mit en route pour la fort la recherche du palladium. Le cortge grossit en cours de route. On battit les tambours dans les villages. Il s'agissait d'un vnement extraordinaire. On atteignit la futaie; les curs battaient d'motion. Ruganzu ouvrait la marche accompagn de son peuple. L'arbre mystrieux apparut leurs regards. La foule anxieuse fit cercle distance. Le roi donna l'ordre d'gorger les bufs et les vaches grasses. La fort retentit des beuglements des victimes.
Les quartiers de viande, d'o se dgageait une fume de sang chaud, furent rangs proximit de l'arbre. On verse part le lait et la bire dans les barquettes ou auges de forme allonge en bois (imivule) apportes cet effet. De ces liquides, de ces liqueurs s'exhalaient un fumet, une vapeur agrable qui se rpandaient dans l'atmosphre.
Le python en fut comme enivr. Il droula ses anneaux, abandonna le tambourin et se laissa glisser sur le tronc.
M fi m. ix st. royal colonial belge. \ s


274 un royaume iiamite au centre de l'afrique
Ayant touch terre, c'est d'abord la viande qui l'attira. Il se dirigea ensuite vers le lait, puis vers l'hydromel... Il but longs traits, l'ivresse le saisit, il devint inoffensif. Les soldais d'lite (ibisumizi) de Ruganzu s'approchrent du reptile. Us taient suivis de prs par les gardes de corps et enfin par le gros de la troupe.
Le reptile, cribl de traits, expire. Le tambour est dgag et remis Ruganzu qui le prend dans ses bras et... le serre avec effusion. On le transporta la capitale au milieu d'un grand concours de peuple.
Le trne royal tait jamais affermi par la recouvrance du palladium.
Quelques vnements secondaires.
Ruganzu s'tait fait rserver chez Nyamikenge la peau de la vache qui avait t si malencontreusement tue. On lui amena aussi le veau maie qui avait grandi.
Comme la peau du tambourin s'tait dtriore durant le long sjour dans la fort, on se servit pour la remplacer de celle que les gens de Russigi apportrent, l'n autre des. tambours de la capitale se trouvait en mauvais tat. On employa la peau du taurassin pour le rparer. Depuis cette poque ce tambour appel Ndamutsa c'est--dire le salut du roi (du verbe kulamutsa saluer parce qu'on le frappait dans la matine au moment o le roi se montrait ses sujets), n'a cess de se faire entendre la capitale.
Jadis il donnait aussi le signal de l'excution des condamns, spectacle auquel ne manquait pas de s'intresser autrefois une bonne partie de la Cour.
Nous avons dit que Ruganzu avait eu souffrir de l'humeur ombrageuse de son oncle et de la jalousie tracassire de ses cousins. En garda-t-il rancune? Peut-tre. Toujours est-il qu'il ne paraissait pas vouloir y
(M Le sens littral de Ndamutsa est je salue (le roi).


UN ROYAUME HAMITE AU CENTRE D LAFRIQUE 275
donner suite, lorsqu'une circonstance imprvue rveilla un beau jour les instincts de vengeance du fier Mututsi : Nous t'avons sauv, lui firent-ils dire par leurs nnessa-gers; si tu es mont sur le trne de tes pres, c'est nous que tu le dois.
Que vas-tu nous donner en retour des services que nous t'avons rendus? C'est vrai, rpondit le roi, vous m'avez offert un abri, je ne l'oublierai pas... C'est pourquoi je me contenterai de vous faire une seule dfense, alors que vous mriteriez d'tre extermin.
coutez bien ce que je vais vous dire. Vous avez comme nous l'habitude de traire vers les huit heures du matin (lui mabyukuruka). Eh bien! vous laisserez tomber cet usage.
Si j'aperois de la fume ce moment-l (les Banyarwanda allument toujours du feu, au milieu du troupeau, pendant que se fait la traite des vaches), je saurai que vous m'avez dsobi.
\ l'odeur du lait frais qui viendra frapper mon odorat, je saurai que vous ave/ contrevenu mes ordres. C'est ainsi que s'exprima Celui qui sait parler aux hommes (Lugambirir'abagabo), un autre nom de guerre de Ruganzu : Allcz-.vou.s-en, ajouta-t-il aux envoys. Diles votre matre qu'il tienne compte de mes paroles. Je n'ai pas d'autre rponse lui donner. Engagez-le la prudence s'il ne veut pas avoir affaire moi Les envoys rentrrent et firent la commission. Comment, s'cria le roitelet mcontent, en apprenant l'injonction de son neveu. C'est toute la reconnaissance de Ruganzu. Il ose nous traiter de cette manire! Ndagara ne fit aucun cas de cet ordre bizarre. Ruganzu ne tarda pas l'apprendre (') Il n'y avait plus de mnagements garder. Une expdition est aussitt dirige sur le Karagwe.
(J) Il est croire que es espfone l'Informrent mieux rme l'odeur du lait, du superbe ddain de Ndagara pour cette injonction originale.


276 UN ROYAUME HAMITE AU CENTRE DE L*AFRIQUE
Les vaches furent pilles et conduites, au Rwanda; on appauvrit le pays. La vengeance que le roi hamite tira de son oncle ne fit qu'accrotre sa renomme (ichyatwa, ikilangirire) dans la rgion. On se souvient que l'ex-reine, en dpit du nombre de ses enfants, n'avait pas donn de prince hritier. En succombant au pige dress par son mari, elle avait aggrav son cas. Son avenir tait compromis sans retour. Il n'y avait plus d'espoir pour elle et ses fils. Ayant appris que Ruganzu approchait de la capitale, la* malheureuse comprit qu'il n'y avait pas compter sur un retour de la fortune. Elle se renferma dans une hutte avec ses enfants et y mit le feu. L'incendie les dvora tous. Les sorciers dispersrent les cendres au vent.
CHAPITRE III
Ruganzu guerrier. Ses hauts faits. Eclat de son rgne. Succs de ses nombreuses expditions. Ses promenades militaires. Aspects diffrents de la conduite du prince vis--vis de ses rivaux et de ses voisins.
Il est impossible de narrer par le dtail tous les faits que la lgende et la tradition prtent au conqurant hamite : ils sont innombrables. Les rcits suivants, trs apprcis des indignes, donneront une ide de la popularit de Ruganzu parmi les Banyarwanda. Ils aideront comprendre le rle que joua son poque le clbre monarque transform en hros par les chansons de gestes.
Il fut admirablement servi par les circonstances.
Nsibura, le plus puissant de ses ennemis, disparat avant son avnement au trne, sans qu'il ait intervenir.
Le Nord-Ouest du Rwanda, o vivaient les Banyabyinshi, se soumet presque sans rsistance.
Au lieu de s'attaquer de front ses ennemis ou ses rivaux, Ruganzu prfre employer la ruse comme il le fit pour Nzira, dans le pays de Bugara.


UN ROYAUME hamite AU CENTRE DE L AFRIQUE 277
C'tait sa mthode prfre, semble-t-il. il laisse provisoirement de ct ceux qui ne peuvent lui nuire et contracte alliance avec les plus forts dont il redoute la puissance.
Le temps travaille pour lui; ses successeurs n'auront qu' continuer et consolider une uvre si bien commence. Il est vrai aussi que Ruganzu avait de qui tenir. Ses prdcesseurs avaient eu lutter vigoureusement pour se maintenir dans leurs possessions et pour arrondir ensuite leur domaine. Le fils de Kigeri, Mutabazi-Mibambge, nous l'avons vu, aprs avoir repouss, du vivant de son pre, les Ranyoro, russit pntrer dans le Nduga; il parvint ensuite se dbarrasser du roitelet-sorcier Mashira, avec lequel il tait tout d'abord entr en relations d'amiti pour refouler les susdits envahisseurs.
Durant longtemps ce ne furent que luttes continuelles entre les Hamites et les autochtones, puis entre les Hamites eux-mmes. Ruganzu marcha sur les traces de ses anctres et les clipsa de sa gloire. Il est vident que les diffrents personnages auxquels eurent affaire les monarques Ratutsi, y compris celui dont nous dcrirons la carrire, n'avaient pas tous la qualit et le titre de roi. Quelques-uns n'taient que de simples particuliers, qui, pour une raison ou l'autre, s'attirrent l'animosit des fougueux Hamites. La dfaveur qui atteignit ces infortuns et la fin malheureuse qu'ils firent leur valurent d'tre rangs par les historiens dans la catgorie des abahinza c'est--dire des roitelets ou prtendants et des rvolts (en runyarwanda abagome).
Parmi les nombreuses victimes du Conquistador africain, on peut ranger ct des chefs, de riches propritaires, des possesseurs de troupeaux et de pauvres hres qui lui avaient simplement dplu ou qui lui avaient t dnoncs tort, car les intrigues et les cabales des courtisans ont t de tous les temps et de tous les lieux. La malice de l'homme, disait un vieux conteur dont les tra-


278 UN ROYAUME HAMITE AU CENTRE DE L'AFRIQUE
verses dans la vie ne se comptaient plus, i s'est souvent exerce sur son semblable.
Aussi ne faut-il pas prendre la lettre tout ce qui est rapport par la lgende. Pour honorer leurs hros et ajouter du lustre leur gloire, les bardes ont une tendance explicable rehausser le rang et la puissance de ceux qui furent sacrifis et immols.
Artistes, potes et crivains ^'entendent faire valoir leurs uvres.
Dfaite de Nzira, fils de Mulamira, dans le pays
de bugara.
Le roi hamite rvait de se dbarrasser d'un certain INzira, qui dtenait le pays de Bugara. Restait connatre le moyen qu'il emploierait pour y russir sans danger.
Ruganzu avait eu beau immoler un taurassin, un mouton et une chvre. Les sacrificateurs, aprs avoir lu l'avenir dans les entrailles des victimes, ne purent lui donner l'assurance de la victoire sur son ennemi. Les aruspices avec leurs poussins ne furent pas plus heureux. Les sorts taient dfavorables une campagne en rgle.
Ayant consult de nouveaux sorciers, ceux-ci lui promettent le succs, mais condition de se dguiser et d'aller lui-mme trouver son adversaire.
Ruganzu se dpouille de ses insignes royaux. Revtu d'une vulgaire peau de mouton, comme le commun des mortels, il va trouver Nzira.
A peine entr dans le territoire de ce dernier, il s'en prend d'abord l'arbre qu'avaient plant les anctres de son rival et que pour cette raison celui-ci entourait de respect et de vnration. D'un coup de hache il fait tomber l'une des fortes branches orientes du ct du Rwanda, en disant : Puissent les mnes de mes pres m'aider vaincre!


un royaume hamite au centre de l'afrique 479
De la blessure faite sur le tronc, il sortit du lait. C'tait une marque $ejbon augure.
Il frappe une autre branche de l'arbre dans la direction oppose faisant face au village de son ennemi. Il en jaillit du sang, prsage de mort pour Nzira. En cours de route il fait la rencontre d'une femme qui le reconnat et le salue de ses titres. Ruganzu l'arrte et lui demande le secret en lui promettant ses faveurs pour plus tard. Elle avait un fils qui frquentait Nzira et passait pour tre un de ses favoris. Il a ses alles et venues libres auprs du roitelet. Le jeune homme servira donc d'intermdiaire et d'introducteur la Cour du prince.
Ruganzu se fait conduire chez son rival qui deviendra bientt sa victime el se donne comme un grand chef du Rwanda perscut. Je possdais, lui raconte-t-il, un grand nombre de collines, j'avais plusieurs habitations et de grands troupeaux. Le roi m'a dpouill de tout et je me suis enfui. Veux-tu m'accepter ton service? >>
Le ton du beau parleur convainquit Nzira, qui de par ailleurs n'tait pas fch d'obtenir des renseignements plus prcis sur le roi du Rwanda.
Le bruit s'tait rpandu en effet que ce monarque devait tenter un coup de main sur son territoire; le sort le favorisait en lui envoyant quelqu'un qui tait en tat de le mettre au courant des intentions de son ennemi et pourrait lui donner de bons conseils. Il lui fit donc le meilleur accueil.
Par son savoir-faire Ruganzu capta la confiance du roitelet, malgr les souponet les pressentiments de la mre de ce dernier.
La vieille douairire trouvait l'tranger trop flatteur pour tre bien sincre et suggrait son fils d'tre prudent.
Nzira l'avait admis dans son intimit, l'invitant souvent boire avec lui. Chose curieuse, toutes les fois que Ruganzu pntrait dans l'intrieur de la hutte, les poules


280 UN ROYAUME HAMITE AU CENTRE DE L'AFRIQUE
se mettaient caqueter, les vaches meugler, les veaux rompaient leur corde, les tambours rsonnaient d'eux-mmes, les courges qui servent de rcipients s'entrechoquaient. Le phnomne se renouvelait quotidiennement, ce qui faisait sursauter la mre de Nzira. Elle disait suppliante et larmoyante : Dfie-toi, mon enfant, cet homme revtu d'une peau de mouton n'est autre que Ruganzu; tu refuses de m'couter, il va nous arriver malheur .
Le rus prince n'avait que trop bien russi gagner les bonnes grces du chef, chez lequel il passait la plus grande partie de la nuit protester de son entier dvouement et lui prdire son triomphe futur sur le roi du Rwanda.
11 se faisait fort, ajoutait-il, de veiller sur sa scurit, de l'avertir temps de l'approche de ses ennemis et de le tirer du (langer. Durant les intervalles que lui laissaient ses assiduits auprs du chef, Ruganzu prenait ses dispositions. Il s'tait li par le pacte de sang avec le jeune homme qui l'avait prsent chez Nzira. Son frre de sang le renseigna sur les richesses du pays et sur les forces en hommes dont pouvait disposer le roitelet. Ruganzu fit. alors avertir ses guerriers.
Ceux-ci se mirent en route et l'on aperut bientt la fume de leurs campements. Ils n'taient plus qu' une journe de marche. Pour donner une certaine vraisemblance ses discours et entretenir Nzira dans sa fausse scurit, Y Homme la peau de mouton (Chambara ntama) lui annona l'avance l'arrive de Ruganzu et de son arme : Ils ne sont pas loin et tu peux t'attendre une attaque imminente. Ne crains rien toutefois, ils ne sont pas aussi puissants qu'on le dit. Nous les vaincrons srement La mre de Nzira n'en devenait que plus anxieuse et plus pressante : Mon fils, lui soufflait-elle l'oreille, tu ne veux pas me croire, je suis sre que nous avons affaire Ruganzu lui-mme; il ne s'est dguis que


UN ROYAUME HAMITE AU CENTRE DE L'AFRIQUE 281
pour mieux nous trahir. Le pril nous menace (Uzumva uli habi)! Ce ne sont que des paroles de femme craintive lui rpond Nzira. Puissent mes pressentiments ne pas se raliser ajoute la pauvre crature.
Le dnoment approchait. Ruganzu assure son rival que le premier choc aura certainement lieu dans la journe du lendemain. Il lui propose un stratagme qui lui donnera la victoire : Autant que je connaisse les Banyarwanda, tu peux t'attendre leur arrive ici, ds demain. Prends donc tes mesures en consquence. Fais battre le tambour. Dis tes gens de prparer de la nourriture et surtout beaucoup de vin de bananes. Ds que l'ennemi paratra, dis tes gens de prendre la fuite et simule une grande frayeur. Les Ranyarwanda, trs goulus, se jetteront comme des chiens affams sur les vivres et le pombe. Nous surviendrons alors l'improviste et nous les exterminerons .
Nzira fut charm de cette leon de stratgie. Il donna des ordres pour la faire excuter. Ruganzu avait, prvenu le jeune homme et sa mre : Si vous entendez du bruit durant cette nuit, restez tranquilles chez vous, il ne vous arrivera rien de mal .
C'tait peu prs vers l'heure de minuit. Les Banyarwanda, profitant des tnbres, s'taient avancs subrepticement et avaient enfin rejoint Ruganzu qui les attendait dans la hutte du chef. Celui-ci, plus que jamais rempli de scurit, dormait profondment. Ruganzu, une serpette la main, s'approche de la couche de son rival. Nzira, comme sous l'impression d'un mauvais rve s'crie : Oh! l'homme la peau de mouton,/pai rv que Ruganzu allait me tuer Ce n'est pas un rve, reprend celui-ci, c'est une ralit. Et d'un seul coup il fend la tte de son ennemi. La mre de Nzira s'tait rveille en sursaut au moment du drame : Je te l'avais bien dit Le roi la prcipite hors du lit et la fait empaler dehors toute vivante : Vieille sorcire, continue donc tes prophties sur mon compte comme autrefois Les


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Banyarwanda firent bombance, ils passrent des journes entires boire et manger. On mit feu et sang le district de Nzira. Le butin fut tel que les chemins n'taient pas assez larges pour le laisser passer et qu'il fallut des mois et des jours pour l'emporter. Le jeune homme et sa mre, qui avaient si bien reu l'exil et lui avaient donn les renseignements voulus, s'appelaient l'un Gatsobe cl l'autre Ny irarutsobe. Ruganzu les fit porter en triomphe la capitale. Il donna au fils sa propre fille en mariage et lui confia le gouvernement de plusieurs provinces. De l'union de Gatsobe avec la fille du Hamite sortirent les Batutsi qui forment encore aujourd'hui un clan important parmi les Ratutsi. On les appelle Ratsohe, du nom de leur anctre.
Meurtre de Nyagaketchuru
Nyagaketchuru (la petite vieille) demeurait dans les terres de lluyi. Elle y avait bati une enceinte solide qui de loin ressemblait une fort. Des arbustes pineux, les minyonza et les minyinya (acacias) en fermaient les interstices; des chardons montants (ibitovu) et de grandes orties (ibisura) en garnissaient les abords.
Mais ce qui constituait la principale dfense de la demeure de Nyagaketchuru, c'tait un serpent de l'espce la plus dangereuse, qui se tenait dans la haie et crachait sur ceux qui venaient attaquer la matresse de cans.
Un matin, Ruganzu veut s'approcher. Nyagaketchuru le met en fuite l'aide de son reptile. Le roi ayant vu que l'enceinte de son ennemie est protge par un rideau d'arbres et d'pines lui fait offrir en cadeau, comme pour la gagner, un troupeau de chvres.
La propritaire du logis accepte sans dfiance. Ruganzu avait son ide. Le temps devait lui donner raison.
Le troupeau est entour de soin; les chvres mettent bas et deviennent nombreuses. Nul parmi les gardiens ne fait attention a leurs dprdations.


un royai me hamite au centre de l'afrique 283
Les ovids dvastent l'paisse clture de Nyagaketchuru.
En broutant la palissade, elles l'ajourrent peu peu et y firent de vastes brches.
Il n'y eut bientt plus de haie. C'est ce que voulait le roi du Rwanda. Le serpent, ne s'y trouvant plus* en scurit, se sauve au loin. On vient avertir Ruganzu que les chvres ont dvast l'enceinte derrire laquelle se rfugiaient Nyagaketchuru et ses gens. Il revint accompagn de ses hommes.
A son approch, la vieille monte sur le haut de sa maison. Elle eut beau faire des incantations pour arrter les assaillants, ceux-ci la prcipitent en bas et la percent de leurs lances. Ruganzu s'empara de ses biens et emmena ses troupeaux.
On se distribua les domestiques et les servantes.
Les vainqueurs ne quittrent la colline qu'aprs avoir mis le feu l'ensemble des cases. L'endroit est devenu, depuis ce temps, un lieu dsert et inhabit.
Seule, disent les gens, la petit muraille en terre, sur laquelle Nyagaketchuru rangeait ses vases lait, a survcu aux ravages des hommes et du temps et se voit encore Huyi.
Quelle est la part de vrit qui se dgage de ce banal pisode auquel les contemporains de Ruganzu ont donn une certaine importance.
Il s'agit probablement d'une vulgaire sorcire. Le prince dut avoir recours son art et lui offrit des prsents, entre autres un petit troupeau de chvres. Les oprations magiques n'eurent pas le rsultat qu'escomptait le royal client ou bien celui-ci, prvenu par son entourage, et-il peur de ses sortilges? En tout cas la dernire entrevue fut tragique et la malheureuse prit assassine. L' assaut des chvres, qui, en broutant, dtruisent la haie paisse servant de clture, n'est qu'une conception de l'imagination. Le peuple a applaudi au geste meurtrier, Ta embelli et l'a class parmi les grands faits du rgne.


284 UN ROYAUME HAMITE AU CENTRE DE l'AFRIQUE
DFAITE 8UCCE88IVE D AUTRES PERSONNAGES CONNUS SOUS LES NOMS DE GOGO, NYARUZI, RuHANDE,
RUTOKE, ETC.
On tait encore aux premiers jours du rgne, racontent les chroniqueurs. Ruganzu, ne se sentant pas encore suffisamment fort pour attaquer de front ses ennemis, y allait prudemment. Tantt il feignait de lier amiti avec eux pour faire face un ennemi commun; tantt il se dguisait comme il le fit lors de son expdition au Bugara, chez Nzira. Tous les moyens lui taient bons pour russir. tant all guerroyer dans le Kinyaga, il dputa un de ses lieutenants chez le chef de Mwito et de Biguzi. Muvunyi, le fils de Kalema, dont on reparlera bientt, fut envoy dans ee but. Gogo, le chef en question, le reut entour de ses gens. Muvunyi, ne sachant que dire pour amorcer la conversation, se donna comme porteur d'une nouvelle importante : Sire, j'ai une communication grave te confier de la part de Ruganzu. La discrtion exige que je transmette ce message sans tmoin Gogo, trop confiant, suit son interlocuteur qui l'entrane l'cart. L'habitation du chef se trouvait sur un petit plateau. Muvunyi le conduit l'extrmit, un peu en contre-bas. C'est alors que le lieutenant du Hamite saisit son coutelas et le lui enfonce sous l'aisselle jusqu' la poigne.
Les gens qui suivaient de loin avaient vu le bras du meurtrier s'lever, puis Gogo s'affaisser. Ils accoururent h toute vitesse; le messager put s'enfuir temps.
Ruganzu comptait dsormais un ennemi de moins. Nous verrons plus tard que le fils de la victime essayera de venger son pre. Ruganzu, bless grivement, refusera le combat et reconnatra l'indpendance du successeur de Gogo.
La province du Burwe, que l'on dsigne encore aujourd'hui sous le nom de Ndala ('), tait soumise au fils de
(i) Ndala sert dsigner le contingent militaire recrut dans la province.


UN ROYAUME HAMITE AU CENTRE DE L*AFRIQUE 285
Haramanga, Nyaruzi, dont l'habitation se trouvait Mukindo, non loin du fleuve de l'Akanyaru.
Ruganzu, pour ne pas veiller l'attention, ne voulut prendre avec lui que quelques hommes dont Muyenzi-Mutara, celui d ses fils qui devait lui succder; Rwona, le fils de Nyirantayandi, l'une de ses esclaves et Gihogwe Ainsi accompagn, il se rendit chez Nyaruzi. On tait l'poque des labours et des semailles. Le chef tait all surveiller ses ouvriers. Ruganzu trouva chez Nyaruzi deux invits qui buvaient de la bire et qui lui cherchrent querelle.
Survint alors le matre de la maison.
Qui tes-vous? demanda-t-il l'tranger et ses suivants. Nous sommes des voyageurs (abangenzi) et nous demandons un gte pour la nuit lui fut-il rpondu.
<( C'est bien reprend Nyaruzi. Il les engage entrer et s'asseoir auprs de lui. On avait prpar de nombreuses cruches de bire, comme cela se fait quand on a des travailleurs. Ceux-ci ne tardrent pas rejoindre le matre qui les avait engags. C'tait la fin de la journe, ils avaient termin leur tche. La soire se passa dans le bruit et l'animation.
L'heure n'tait donc pas un coup de main. Sans se dconcerter, le roi et ses compagnons prirent place autour des pots de bire et attendirent que tous eussent bu. Les heures se passent, les cruches se vident et les conversations vont bon train. Finalement, bien avant dans la nuit, des ouvriers les uns se retirent et s'en vont chez eux, les autres pris de sommeil s'endorment sur place.
Le silence et le calme de la nuit succdent aux rires et aux conversations.
Jugeant le moment favorable, Ruganzu tire son glaive du fourreau et en perce la gorge de Nyaruzi tendu ses cts. Les cris de la victime rveillent les dormeurs.
Serviteurs, ouvriers, voisins, tous se lvent en poussant des cris d'appel (induru). Le crime est bientt connu.-


286 UN ROYAUME HAMITE AU CENTRE DE L'AFRIQUE
Ruganzu et ses compagnons se prcipitent au dehors el s'enfoncent dans les tnbres L'veil est donn dans le village.
Les habitants sont sur pied et se mettent la poursuite des assassins. Les fuyards n'ont pas d'autre ressource que de se jeter dans le bois qui longe le fleuve.
Pour ne pas laisser chapper leur proie, les gens de Nyazuri cernent le bois et allument d'immenses brasiers sur la lisire. Le danger devenait pressant; le cercle allait se resserrant et le jour commenait poindre.
On ne manquerait pas de fouiller les coins et d'explorer les replis du terrain. Les meurtriers devaient tomber infailliblement entre les mains de ceux qui les recherchaient.
Dguise-toi en bcheron (Wigir' umushnyi), dit soudain Ruganzu en s'adressant au fils de l'esclave ; traverse les lignes de nos ennemis, fais-toi livrer passage et amne vite du renfort; hte-toi de nous tirer de ce mauvais pas. Nous sommes en grand danger. >> Rwona (ou Rgwona) se prpare un lourd fagot de brindilles et de branches sches.
Ses compagnons le lui chargent sur la tte. Il rencontre les premiers assaillants. On l'arrte pour le questionner.
J'tais venu faire du bois, rpond-il, la nuit m'a surpris, je me suis attard.
Souponneux, ses interlocuteurs lui demandent s'il n'aurait pas vu des fuyards, des gens qui se cachaient : Oui, ajoute-t-il, je crois avoir aperu de loin des gens (fui cherchaient m'viter. Indiquez-nous donc le chemin? Suivez-moi, je vais vous conduire. Ils font quelques pas ensemble, mais dans une direction oppose. Les voyant sans dfiance, le bcheron de circonstance ayant un peu d'avance fait un bond et disparat dans un petit sentier... Les partisans et les amis de Ruganzu n'taient pas trs loigns. Ils taient proximit de la rgion. Arriv sur une hauteur, Rwona se mit


UN ROYAUME HAMITE AU CENTRE DE L'AFRIQUE 287
crier que Ruganzu tait en danger. Les guerriers arrivrent temps pour dlivrer leur souverain.
L'pisode de Nyaruzi est clbre et les allusions y sont frquentes dans les conversations. Ruganzu avait failli y laisser la vie, c'est le plus clair de la lgende.
Quelle fut au juste l'origine et la raison de la querelle? Les rcits sur ce sujet donnent plusieurs versions. Le prince hamite, d'aprs un premier rcit, dans une rencontre fortuite avec les gens de Nyaruzi, se serait mis les insulter et les aurait dpouills de leur butin de guerre.
Conduit au tribunal du roitelet, celui-ci, ignorant la qualit de l'tranger, le condamna la restitution, d'o l'accs de colre et de violence auquel se porta le monarque vindicatif.
D'autres racontent que Ruganzu, toujours en voyage, traversait le Ndala et s'tait arrt chez Nyaruzi. Ce dernier tait absent et le roi guerrier voulut quand mme se reposer et causer avec la femme de cans, originaire du Rwanda. Nyaruzi son retour en prit-il ombrage ou mme les surprit-il en faute? L'hypothse est plausible.
Nous avons vu que Nyaruzi fut tu et que Ruganzu l'chappa belle, c'est tout ce que l'on sait.
Le fourr dans lequel se cacha le roi existe encore en partie l'endroit dit de Nyagahuru et a conserv le nom du monarque (ikibira cha Ruganzu).
Muyenzi-Mutara, le fils an de Ruganzu, tait, avons-nous dit, de la partie et partagea le danger de son pre.
Gihogwe, un des hommes de l'escorte, voyant le pril pressant dans lequel se trouvait son matre,,aurait devanc Rwona, disent certains chioniqueurs. Mont sur un arbre lev, il se mit crier avec une telle force que l'arme de Ruganzu, qui tait campe Buhimba de Mujejuru (c'est--dire une distance de 30 kilomtres environ), entendit sa voix, raconte la lgende, et se mit en route pour venir dlivrer le prince.
L'acte de Gihogwe est pass en proverbe.


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Ce sont les cris d'appel de Gihogwe (induru ya Gihogwe), dit-on, quand on entend des clameurs perantes ou des clats de voix inusits.
On peut se demander quelle tait la condition sociale et politique de Nyaruzi par rapport au roi du Rwanda. La victime est donne comme Hamite dans le rcit. Peut-tre ses anctres Batutsi s'taient-ils taills une petit principaut, comme le firent tant d'autres, leur arrive dans le Rwanda, et nous nous expliquons alors la conduite de Ruganzu.
Ou bien encore, Nyaruzi, grand chef de province, avait-il essay de desserrer les liens de vassalit qui le rattachaient au roi, en montrant dans ses relations avec lui quelque indpendance? Nous en sommes rduits aux suppositions.
En quittant la province du Rurwe, Ruganzu parvint dans la soire au village de Ruhande. Ruhande tait alors le nom du chef lui-mme. Le roi le rencontra dans ses champs occup surveiller ses ouvriers. Tuvire uluhande limwe c'est--dire Finissons-en une fois pour toutes! s'cria Ruganzu, qui fait un jeu de mots, en employant le nom du chef Ruhande, dans un tout autre sens. Et en mme temps il lui fracasse le crne. De cette faon, j'en aurais fini avec tous les ennemis de la rgion ajoute le terrible justicier.
Une autre fois, il tait all camper sur le fleuve de la Nyabarongo, en face de Sut i, la colline la plus importante de la province de Muyambiriri. Ruganzu reprochait au chef du village Gisulera, un pluviateur de renom, d'avoir fait preuve d'insoumission. Le sorcier aurait mme, disaient ses dtracteurs, menac de mort ceux qui tenteraient de traverser le fleuve pour pntrer dans son pays. Ruganzu, renseign par ses espions, passe la rivire durant la nuit et surprend Gisulera, qui est tu durant son sommeil,
Gisulera mort, ses descendants ne furent pas inquits


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Ils continurent leur rle de gardiens et de prservateurs des rcoltes qu'assumaient presque tous les chefs et roitelets du pays. Le titulaire actuel conserve le titre de Muhinza ou de roi des rcoltes en souvenir des anciennes traditions.
En cette qualit il a encore le privilge du tambour. On lui attribue le pouvoir d'carter les sauterelles (nzige) et les chenilles qui font en t de grands ravages dans les rcoltes. Le chef de Suti et les autres bahinza en gnral, exercent cet honorable et lucratif mtier qui les font largement vivre. Lukambura, l'avant-dernier chef de Suti, fut tu Kamonyi en 1896, par le puissant ministre Kabale, qui le croyait hostile au nouveau rgime instaur par lui; le fils de la victime continue jouir paisiblement de son tambour et percevoir ses honoraires .
Le Muhanga, qui sert de limite au pays de Marangara, obissait un sorcier clbre, Rutoke-Rutukura, 1' homme au doigt rouge .
On l'appelait ninsi parce que, dit la lgende, il avait le don prodigieux de mettre le feu l'un de ses doigts (gukongeza) dont il se servait comme d'une torche embrase pour s'clairer ou allumer sa pipe. Le doigt brlait, ajoutent les conteurs, sans se consumer et sans que le sorcier en souffrit autrement. Ruganzu redoutait les malfices du magicien. Il rsolut de s'en dfaire. Le sorcier, moins confiant dans son pouvoir, s'enfuit l'approche du Hamite qui russit l'atteindre et le tuer Rutaka, prs de la Nyabarongo
Pendant que Ruganzu tait occup guerroyer contre ses ennemis et ceux qu'on lui prsentait comme tels, il fut offens gravement par Kalinda, un petit chef Muhutu, qui habitait Biti, prs de la mission actuelle de Kabgayi. On conduisait au pturage l'un des troupeaux du roi. En passant Riti, les vaches, chappant la surveillance des gardiens, pntrrent dans un champ o elles firent des dgts. D'o la colre de Kalinda. Les
mem. IN'ST. ROYAL COLONIAL BELGE. 49


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vachers furent maltraits et on alla jusqu' frapper les vaches du roi. On rapporta la chose au monarque qui rsolut d'en tirer une vengeance clatante.
En sa qualit de souverain, le pays ne lui appartenait-il pas tout entier, champs et rcoltes, btes et gens? Averti temps, Kalinda, sachant bien ce qui l'attendait, s'enfuit au loin. On n'en entendit jamais plus parler. Ruganzu s'empara de ses biens $t Jes donna ses partisans.
Ngurugunzu, chef indpendant du Rugamba; Kanyabi-rago, qui commandait Gatenzi, Kivumu et au Rgirika; Sekera et bien d'autres furent attaqus par Ruganzu, qui exera leur gard une justice sommaire. Pour se dbarrasser d'eux Ruganzu se servit du moyen classique qui lui avait si bien russi jusque-l, en particulier chez Nzira et chez Nyaruzi. 11 se prsenta comme voyageur ou comme chef disgraci, qui pour chapper la mort avait d s'enfuir de la Cour de Ruganzu.
On crut ses paroles. 11 fut hberg, trait en ami. Nul ne se dfiait de lui.
Profitant du sommeil de ses botes, le vrai Ruganzu se levait, immolait ses htes et retournait dans son camp o on l'accueillait en vainqueur... pour d'aussi faciles victoires.
Relations entretenues par Ruganzu avec le roitelet du petit royaume de m\rangara.
Outre les principauts dont on vient de parler, Ruganzu son avnement au trne, trouva le modeste royaume de Marangara, qui tait aux mains d'un Muhutu nomm Nkoma. Le Marangara comptait en plus de ses limites actuelles, les districts voisins, qui avaient t soumis par les prdcesseurs de Nkoma. Il s'tendait au Rumbogo, au Munyambiriri et au Muhanga.
Ne se sentant pas assez fort pour attaquer le prince autochtone, Ruganzu lia amiti avec lui. Nkoma, roi et


UN ROYAUME HAMITE AU CENTRE DE l/AFRIQUE 291
devin, exerait alors un grand prestige autour de lui. 11 pouvait se transformer volont, dit la lgende, en taureau emport, en chien furieux ou tout autre animal redoutable.
Il allait au-devant de ses ennemis et les terrassait sans le secours de personne.
Il avait le pouvoir singulier de mettre le feu aux bana-neries, qui se consumaient et se rduisaient en cendres sous ses yeux.
Ses talents magiques taient tels qu'il lui suffisait de jeter en l'air un couteau et une cuisse de vache, par exemple, la viande retombait l'instant dcoupe en une multitude de petits morceaux (bikigabanya byinshi). Son renom s'tait tendu au loin. Les Noirs croyaient sa toute-puissance. On le craignait et on le respectait tout la fois. Ses sujets ne manqurent de rien sous son rgne. Le prince autochtone commandait aux lments et la pluie Les semences (imbutu1 z' imyaka), qu'il distribuait annuellement, russissaient parfaitement, rapportant le centuple, content ses admirateurs. L'abondance rgnait dans la principaut.
Ruganzu crut bon de le mnager, d'autant plus qu'il passait pour un redoutable ensorceleur. Aussi le traita-t-il d'gal gal tout d'abord. Il n'eut qu' se fliciter de son concours. Nkoma lui prta les secours de son art magique. Il se joignit Ruganzu avec ses troupes et l'accompagna dans nombre d'expditions. Ce prince aborigne l'aida particulirement contre la sorcire de Huyi, la clbre Nyagaketchuru, et Rutoke, l'homme au doigt rouge, le sorcier de Muhanga.
Nkoma est un des rares roitelets qui n'eut pas souffrir des agissements de Ruganzu. Ils vcurent amis jusqu'au bout. Le sorcier prit dans un combat que le roi du Rwanda livra contre les Rarundi.
Il se laissa surprendre dans une embuscade. Pour chapper ses ennemis il fit un prodige. Par l'effet de sa


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puissance, disent les conteurs, la terre s'entrouvrit sous ses pas et Nkoma disparut aux regards stupfaits des Barundi, qui taient sur le point de s'emparer de sa personne.
Le fait, ajoutent les bardes, se passa sur la colline de Save, dans la province du Bgana-Mkali, l'endroit o l'on voit encore une sorte de tumulus (umugina). La nouvelle de sa disparition tant parvenue chez lui, sa veuve rassembla tout ce qui leur appartenait. On rangea les effets et les objets du mnage dans de grands paniers, que des serviteurs chargrent sur leur tte.
La princesse, ainsi accompagne, sortit de sa demeure et gravit la colline qui porte le nom de son mari. Arrive au sommet, la terre s'entrouvrit comme pour son poux et l'engloutit avec ses gens.
En reconnaissance des services rendus Ruganzu par Nkoma, les descendants de ce dernier ne furent pas inquits. Parmi ses successeurs, l'histoire relve les noms de Nkoma 11, Nyamurassa et Kibogo. Trois petits bosquets indiquent la place de leurs demeures respectives. 11 y eut pourtant une brouille entre l'un de ces princes et le monarque hamite, son contemporain, la suite d'une querelle de pasteurs.
Le roi du Rwanda prit parti pour les siens et se montra fort mcontent. Quelque temps aprs, se trouvant en voyage, il fut piqu la jambe par un insecte. La blessure s'envenima tel point qu'il en mourut Musamba.
Le prince Muhutu fut souponn de l'avoir ensorcel.
On n'osa toutefois rien tenter contre lui. Ses successeurs conservrent le sceptre jusqu'au jour o Kibogo, le dernier d'entre eux, mourut de la variole, en 189 ou 1895. un peu avant Lwabugiri, le roi du Rwanda.!'Les malheurs fondirent sur le petit royaume.
Les chiques (pnlex pntrons) firent leur apparition et beaucoup de malheureux, ne sachant ce dont il s'agissait, moururent des suites des plaies occasionnes par cette


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espce de ciron. La peste bovine dcima les troupeaux, la famine survint. Les habitants se dtournrent alors du descendant de leurs rois, incapable de trouver un remde leurs maux.
11 n'avait .probablement pas, ajoutent les Noirs crdules, apport en naissant les graines (imbuto nkuru) qui dsignent l'hritier de la couronne et prsagent un rgne prospre.
L'autonomie qui n'tait plus que nominale dj cette poque et les privilges de la principaut ne sont plus i-ests qu' l'tat de souvenir.
Les rois hamites du Rwanda ont vcu dans la persuasion que la prosprit du Marangara venait du pouvoir magique de son chef. Aussi ont-ils confi aux Rakoma ou descendants de ces princes autochtones le soin de leur fabriquer l'lixir de longue vie, appel issubyo (*), d'o le nom de Ranyissubyo donn aux prparateurs qui se glorifient de ce titre.
Cet lixir n'est autre chose que de la bire de bananes dans laquelle on a vers une mixtion faite des cendres d'une sorte de champignon appel agatumura et de celles d'une mousse, parasite de certains arbres, qu'on brle aprs dessiccation. On y ajoute encore de la poudre d'issu-byo qu'on obtient par la mouture des racines de cette plante pralablement sche au soleil. Chaque malin le monarque en aspire par le moyen du chalumeau quelques gouttes pour s'en rincer la bouche.
Sous l'empire de la mme persuasion, on croit que le ciel de Marangara est trs favorable la sant; les rois hamites y ont fait un sjour plus ou moins long. La colline de Mata, qui se trouve dans ce pays de cocagne, a servi de rsidence Mutara-Lwogera. Le reine Nyirama-vugo y a pass quelque temps et Lwabugiri a vcu un
(M Les Banyarwanda se servent de ce terme pour dsigner un certain nombre de produits pharmaceutiques et tout particulirement l'ammoniaque qui a obtenu un grand crdit chez eux.
f


294 UN ROYAUME HAMITE AU CENTRE DE L'AFRIQUE
mois. Il n'est pas jusqu'aux pierres aiguiser qui ne soient doues, dans ce lieu fortun, de proprits spciales.
La pierre que l'on voit encore Mata, et qui a servi rendre plus aigu la lance de Luganzu, a communiqu l'arme du fameux guerrier la vertu de tuer tous ses ennemis.
On raconte mme que les missaires de la capitale, chaque rgne, allaient en cachette effiler sur cette mme pierre les armes destines tuer les frres du nouveau roi, capables de lui disputer la couronne.
Le chtiment des Bachuku et des Bayumro Origine d'un trirut humain.
Ce terrible chtiment fut fa consquence d'un acte de gloutonnerie. On a vu dans les pisodes prcdents que pour russir le prince hamite se sert de tous les moyens licites et illicites. Le succs seul lui importe.* Le rcit suivant va nous montrer comment il exerce sa vengeance quand il estime qu'on lui a fait tort et qu'on a port atteinte son prestige.
Au cours d'une de ses nombreuses randonnes, Ruganzu se trouvait dans la province du Kinyaa, au Sud-Est du lac Kivu. Un roi ne se dplace jamais sans se faire suivre de vaches laitires, pour ses besoins personnels (!). De plus, les troupeaux sont en principe la proprit du souverain*.
Le pays lui appartient avec ce qu'il renferme. Quand il traverse une rgion, on lui amne les btes cornes, dont il peut disposer comme bon lui semble.
Libre lui de les garder ou de les distribuer qui il veut. C'est la coutume. Il advint qu'un des taureaux de l'un de ces troupeaux chass sans doute par ses rivaux, vivait en solitaire et errait dans la campagne, endommageant les cultures. Il parvint jusqu' l'endroit connu sous
() Un grand chef fait de mme en voyage.


UN ROYAUME HAMITE AU CENTRE DE L*AFRIQUE 295
le nom de Sources d'eaux chaudes Les eaux y sont lgrement alcalines, comme celles du lac et pour cela fort prises des troupeaux que l'on y conduit rgulirement. On les appelle Amashuza c'est--dire, les eaux chaudes (du mot gushuha qui veut dire tre chaud). Les sources cette poque au lieu de se dvelopper en tangs comme aujourd'hui, ne formaient alors que de petites flaques. Le taureau royal trouvant que l'eau tait son got, agrandit peu peu les trous. Les tangs actuels, racontent les Noirs, datent de cette poque.
La bte paraissant abandonne, les gens du pays, qui faisaient partie du clan des Bachuku, friands de viande comme leurs congnres et toujours l'afft de ce qui pouvait leur tomber sous la main, s'emparent de l'animal. Ils l'gorgent sance tenante et le dpcent entre eux. Ruganzu l'apprend. Gardant l'incognito, il se porte au lieu ou le bovid a t tu et demande sa part du butin. Les Bachuku, voyant ses traits qu'il s'agissait d'un Mututsi, lui offrent chacun un morceau de viande, ainsi qu'il en avait exprim le dsir. Le noble qumandeur enfile les parts sur sa lance qui tait d'une seule pice et toute en fer.
\rrive un vieillard du clan des Bayombo, attir lui aussi par l'odeur de viande frache. Devant le refus des Bachuku qui ne veulent plus se dessaisir de la part qui revient chacun : Attends un peu, dit Ruganzu, je ne suis pas aussi pauvre ni aussi chiche que ces gens .
Il lui prsente sa lance sur laquelle avaient t fixs les morceaux, en lui disant toutefois qu'il devait les retirer avec les dents et non avec les mains. Le plaisir ne doit pas aller sans peine ajoute-t-il. Le vieillard se soumit bnvolement la condition impose et n'prouva pas tout d'abord de grosses difficults. Il en fut autrement pour les derniers morceaux qu'il ne russissait plus faire glisser. Ruganzu dut l'autoriser se servir de la mthode commune.


296 UN ROYAUME HAMITE AU CENTRE DE L'AFRIQUE
En agissant ainsi le roi n'avait pas l'intention de faire acte de condescendance et de libralit. Ce n'tait l de sa part qu'une pure comdie. Le. nouveau venu avait peine termin que le roi s'cria d'une voix terrible : Je plante ici ma lance, je vais la laisser au milieu de vous pour que vous lui donniez des enfants (c'est--dire des victimes). En expiation du forfait que vous venez de commettre, vous livrerez dsormais chaque avnement un jeune homme et une jeune fille. Telle est ma volont (Iryo chumu libazaja mo..., Umwani uzim, mubyarir' ir' ichtimu; ni yima muvemo inkuke) .
Et tout en s'loignant il fait saisir deux jeunes gens et deux jeunes filles qu'on sacrifia Nyakafunzo (petit marais), prs du village de Gashashi, dans le pays dit du Bukunzi. Depuis cette poque, affirment les indignes, la valle dans laquelle se fit cette sanglante excution s'est transforme en marcage. L'histoire ajoute que le vieillard, pour gagner les bonnes grces de Ruganzu qu'il prenait pour un simple Mututsi, lui aurait promis une cruche de bire en change de sa part de viande : Peut-tre mme pourrai-je l'offrir de l'hydromel La promesse tait de pure forme.
Le Hamite, sachant bien qu'elle ne serait pas tenue, tant donne la qualit des gens du pays, rpondit : C'est entendu, mais si tu ne tiens pas ton engagement, m'a lance viendra le faire excuter Ruganzu ne cherchait nu' englober dans une mme vengeance les habitants de l'endroit, les Rayombo, dont faisait partie le vieillard, et les Bachuku qui s'taient empars de la bte.
Telle fut l'origine du tribut humain pay par les gens du Kinyaga.
Comme punition du crime de lse-majest, les premiers taient tenus, chaque succession au trne, de livrer un jeune homme qu'on massacrait Nyakafunzo, au mme lieu o Ruganzu avait exerc sa premire vengeance. Les missaires envoys cette occasion pour faire


un royaume hamite au centre re l'afrique 297
excuter la sanglante loi, lui plongeaient un poignard au dfaut du bras. Le sang de la victime tait recueilli dans une jarre en bois que l'on portait ensuite, d'aprs les indications reues de la capitale, en pays ennemi. Par l'effusion de ce sang maudit, les Banyarwanda escomptaient la dfaite de ceux qui avaient offens le roi ou taient en guerre avec lui.
Le cadavre du malheureux tait abandonn dans le marais, o les hynes ne tardaient pas le faire disparatre. Quant aux Bachuku, c'est eux qu'incombait le soin de livrer une jeune fille.
Son sort pourtant tait moins tragique. On la mariait au Bumbogo, pays sacr situ sur le premier bras de la Nyabarongo. Elle devait s'occuper de la culture du sorgho et de l'leusine, dont on portait ensuite les prmices en grande pompe, une fois dans l'anne, la capitale. C'est pour aider la pratique de cet usage que les Bachuku fournissaient le moulin farine, qui sert moudre le grain. Une cruche en terre pour cuire la pate et une grande cuiller de mnage ou spatule (umvvuko) pour tourner la bouillie accompagnaient la pierre meulire.
Au dinj des Noirs, lors de l'avnement du roi actuel au trne, l'impt humain ne fut pas rclam. Les vnements sanglants qui se droulrent cette poque et cette occasion firent perdre un peu de vue la cruelle coutume.
Ajoutons aussi que les Bakunzi se prtaient de moins en moins l'odieux tribut et tmoignaient d'une certaine indpendance vis--vis du prince hamite.
Le pays s'appelle Bukunzi d'o le nom de Bukunzi donn indistinctement ceux qui l'habitent. Il est gouvern par Ndagano, le plus en vogue des pluvia-teurs. Il n'est pas un grand chef qui ne recourre ses bons offices, y compris le roi lui-mme. L'autorit que lui confre l'importance de son rle de faiseur de pluie est immense.


298 un royaume hamite au centre de l'afrique
Aussi ses sujets, qui sont au nombre d'environ 15.000 ou 16.000, lui donnent-ils le titre de roi.
A part un petit groupe d'lite qui ne le quitte pas, il reste cach aux yeux de ses sujets et fortiori de tous les trangers, ce qui ne lui donne que plus de prestige (*).
CHAPITRE IV
Rilganzu guerrier. Ses hauts faits. Aspects diffrents de la conduite du prince vis--vis de ses rivaux et de ses voisins (suite).
I. Expdition de Ruganzu contre un roitelet
du runyarungu; bravoure qu'y deploie un de ses lieutenants.
Des faits et gestes, vrais ou supposs, de Ruganzu, le rcit suivant est un de ceux qui sont le plus gots des Banyarwanda. 11 a pour nous l'avantage, malgr son romantisme, de faire saisir sur le*vif le caractre altier et absolu prt au roi par ses contemporains. Le thme est le suivant : Sr de lui-mme et toujours entier comme il tait, le monarque avait un jour provoqu ses principaux lieutenants; l'un de ces derniers relve le dfi au grand tonnement de tous. Le hardi champion sort pleinement victorieux du concours de rivalit, russit mme sauver la vie du souverain, qui en prouve d'abord le plus grand dpit et la plus vive irritation. Il y eut un violent combat
(!) Le grand pluviateur est mort le 30 mars 1923. En sa qualit de roi son cadavre fut boucan et trois individus de son entourage furent occis l'occasion de ses funrailles.
Cette coutume barbare s'appelle guseguz' umwami, c'est--dire faire l'oreiller du roi. Le gouvernement, qui jusqu'alors n'avait russi qu' moiti exercer son influence sur le faiseur de pluie et sa famille, profita de la circonstance pour s'emparer des meurtriers. Les uns prirent les armes la main et les autres furent fait prisonniers. Le district o ils gouvernaient en matres est pass aux mains plus souples et plus avises des Batutsl.


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dans l'me du roi. La mauvaise humeur du prince inspirait des inquitudes son entourage. Ce n'est qu'aprs avoir rflchi et s'tre laiss raisonner que les sentiments les plus lmentaires de justice et de reconnaissance reprirent le dessus sur la violence de son temprament.
Il y avait au Bunyabungu, dit la lgende, au Sud-Ouest du lac Kivu, un roi sauvage qui s'appelait Gatabi-rora, c'est--dire l'tourdi, l'irrespectueux. Il tait le fils de Kabibi (le mchant) et le grand-pre se nommait son tour Kabirogoso, c'est--dire le grossier. Son ventre tait tout rebondi et pareil un gros panier de haricots (inda y' umutiba yabaye Nyabuturi). Se croyant plus puissant que le roi du Rwanda, il lui envoie des messagers pour l'inviter venir lui faire la cour et lui payer tribut : Procure-toi, lui fait-il dire, des bois et des roseaux et viens me btir une case semblable celle que tu habites. Si tu tardes venir, je te traiterai comme une feuille de tabac vert et te mettrai en pices .
Les messagers, arrivs la Cour du prince hamite, n'osent pas expliquer l'objet de leur dmarche : Ruganzu ne manquera pas de nous tuer, s'taient-ils dit en cours de route, si nous lui tenons ce langage. Il est trop fier pour ne pas s'en irriter. Nous ne sortirons pas vivants de ses mains. Cherchons donc autre chose Admis devant le roi et intimids par sa belle prestance, ils ne font pas connatre le but de leur mission. Ils se contentent de le saluer au nom de leur matre et se taisent sur le reste.
Le rus monarque leur fart* apporter de l'hydromel, sous prtexte de leur faire honneur. Les cruches succdent aux cruches, les envoys, qui taient au nombre de huit, y puisent largement : Nous allons voir, disait Ruganzu, s'ils n'ont pas autre chose faire connatre Pris d'ivresse, les sauvages oublient leur premire rsolution et perdent toute rserve. Celui auquel on a confi un message ne peut pas le garder pour lui dit l'un d'eux. Et


300 un royaume hamite au centre de lafrique
puis, peut-on s'en prendre un porte-parole ajoute un autre.
Voici la commission dont nous sommes chargs par Gatabirora s'crient-ils d'une commune voix. Sans plus larder ils exposent le but de leur visite. Comment, s'cria Ruganzu qui ne se possdait plus, ce sauvage ose me faire une pareille proposition! Tuez-moi ces individus l'exception d'un seul. A l'instant, le sol est jonch de leurs cadavres. Qu'allons-nous faire maintenant de celui qui reste? Dans quel tat faut-il le renvoyer son matre pour lui rapporter ma rponse? Ruganzu s'adresse chacun de ses courtisans : Toi, Muvunyi, fils de Gachu. qu'en penses-tu? Et toi, fils de Shwagara? Et toi, Muvunyi, le Sauveur des tiens, qu'en dis-tu? Muvunyi, fils de Kalema, donne aussi ton avis .
Les assistants sont invits dire leur mot. On remarquera que le roi, pour dsigner les gens de son entourage, se sert du qualificatif de Muvunyi c'est--dire bon guerrier (du mot kuvuna, qui signifie faire la guerre ou porter secours) parce qu'il estime leur bravoure.
Les opinions sont recueillies, l'un renchrit sur l'autre; les familiers du prince se montrent inventifs et chacun y va de son cru. On coupe un bras l'unique survivant, on lui arrache un oil, on lui ampute une oreille et on lui supprime un doigt et deux orteils, conformaient aux diffrents jugements exprims. C'est dans cet tat que l'estafette est congdie. Va trouver ton matre, ajoute Ruganzu. et avertis-le que je viendrai le huitime jour. Le mutil eut toutes les peines du monde rentrer chez lui. Voyez donc comme Ruganzu m'a trait. Il a fait massacrer les autres et il ne m'a rserv que pour vous annoncer qu'il serait ici le huitime jour.
Ruganzu, aprs avoir jou ce tour au messager et son chef, se sent en liesse.
11 fait apporter de l'hydromel; on en remplit plusieurs cruches. 11 plante sa lance au milieu de l'assemble,
;


UN ROYAUME HAMITE AU CENTRE DE L'AFRIQUE 301
dpose tout prs son sabre, son arc et ses flches : Je vous mets au dfi, leur dit-il, de tuer Gatabirora; que celui d'entre vous qui se fait fort de l'immoler avant moi s'avance et vienne boire .
Il y eut un silence d'un moment. La suffisance et la morgue avec laquelle ces paroles avaient t prononces faisaient hsiter les spectateurs de la scne, quand tout coup, Muvunyi, fils de Kalema, sort des rangs. Il s'approche des cruches, prend le chalumeau et boit avec lenteur, non sans une certaine crAnerie, la stupfaction des autres. Il s'arrte un instant pour respirer, reprend le chalumeau et aspire la liqueur fermenfe. J'ai bu, ajoute-t-il simplement, et je jure que je frapperai le Sauvage avant toi. La bravade de Ruganzu tait releve.
Le jeune homme quitte l'assemble et rentre la maison. Mon pre, toi dont le bras est de fer, toi dont les jambes n'ont jamais craint le fer, toi dont la tte a rsist tous les coups, je viens d'accepter le dfi port par le roi. Les autres craignaient, j'ai eu l'audace de me mesurer avec lui. Comme preuve de l'engagement que je prenais, j'ai bu la bire qu'il avait fait placer devant nous. .
11 lui narre ensuite par le dtail les circonstances de la provocation et le grand nombre de cruches et d'armes dposes terre. Tu ne sais pas t'y prendre mon fils, rpond le vieux Kalema. Si j'avais t ta place, moi, l'homme de fer dont tu viens de parler, j'aurais pris mon temps, mais j'aurais vid toutes les cruches. Je me serais de plus empar de la lance du roi, j'aurais pris son arc et ses flches et j'aurais fait mien son sabre.
Stimul par son pre qui l'encourage du geste et de la voix, Muvunyi retourne chez le roi. Nul n'avait os imiter son audace. Il se rapproche de l'hydromel, se penche sur la cruche, puise le liquide. Il passe la seconde, puis la troisime et ainsi de suite, n'en oubliant aucune, dit la lgende. Il se relve, prend en main la lance de Ruganzu, ramasse l'arc, le carquois de flches et le sabre.


302 UN ROYAUME HAMITE AU CENTRE DE L'AFRIQUE
Et les assistants de dire : Que fait donc le fils de Kalema ? C'est ainsi qu'agissent ceux de chez Muvunyi, ils sont fous dans sa famille ajoutent les autres. Le hardi champion feint de ne rien entendre. J'accepte le dfi, rpte-t-il pour la deuxime fois, en se tournant vers le prince et j'en subirai toutes les consquences. Si je perds mon pari, tu pourras dpouiller ma famille de ses biens, je consens mme ce que mon pre et moi en soyons rduits boire du lait de chvre (*). C'est entendu, rpond Ruganzu, et si tu viens tuer le Sauvage avant moi, le Rwanda est toi. Je me dmets du trne, on ne frappera plus les tambours en mon honneur, ils seront toi.
Le duel de rivalit tait engag. Muvunyi revient trouver son pre. J'ai suivi tes conseils. De part et d'autre nous avons fait une gageure. Si je suis vaincu, nous nous rsignerons boire du lait de chvre!!! Mais si je l'emporle sur le roi, il doit me donner son royaume... Le vieux guerrier comprend que la lutte sera chaude aprs un tel enjeu. Aussi va-t-il faire passer son enfant par une srie d'preuves pour l'affermir et l'encourager. 11 lui fait prendre dans du lait, un peu de jus d'une plante vnneuse (umiihoko). Le jeune homme doit aller se coucher et ne tarde pas s'endormir d'un profond sommeil. C'est ce que voulait Kalema qui l'ensevelit sous un tas de lourdes pierres; on utilisa pour cela les pierres meulires du voisinage. Il referme sur le dormeur la porte de la hutte qui est'attache solidement l'extrieur. Kalema voulait voir si son fils serait capable de terrasser Gata-birora. Il multiplie les obstacles autour de son fils pour exprimenter sa force et sa valeur.
Ruganzu, lui aussi, pour mettre les chances de son ct, prend ses mesures. Il fait appeler ses gens. Muvunyi.
(') Expression pour dire qu'on et rduit la dernire misre. Il est inou au Rwanda qu'un homme puisse en arriver boire le lait de cet ovid.


UN ROYAUME HAMITE AU CENTRE DE L'AFRIQUE 303
leur (lit-il, aime les rjouissances et les plaisirs (ibiloli). Pour l'entraver dans sa marche, organisez des churs de danse, partout o il passera. Tchez de le retarder. Comme il est jeune il ne pourra pas ne pas s'y laisser prendre. Je tiens gagner mon pari; je veux tuer Gatabirora avant lui.
Aux premires lueurs de l'aurore, au moment o les coqs battaient des ailes (zikubis' iryoya), le roi se met en route.
11 arrive chez le Sauvage au ventre rebondi comme un gros panier de haricots. Gatabirora, Gatabirora! o es-tu? lui crie-t-il aussitt, viens donc te mesurer avec moi! Je suis l, je viens tout de suite rpond le roitelet. Les deux assaillants, une courte distance l'un de l'autre, se dfient mutuellement un bon moment, n'osant s'engager fond, tant ils se craignaient. Ils se toisent du regard, hsitant en venir aux mains, tant la prestance de l'un en impose l'autre.
Muvunyi dormait toujours. Ruganzu vient de partir lui crie son pre. Il se rveille en sursaut et veut se lever; un poids norme l'touff et l'crase. Je ne puis pas remuer. Si j'tais ta place, reprend Kalema, j'aurais bien vite secou tout cela.
Muvunyi se ramasse, recueille ses forces et les pierres vont rouler sur les cts
11 veut ouvrir la porte, elle rsiste; il s'aperoit que contrairement aux habitudes, elle est fixe l'extrieur et qu'on a tendu des fils de fer et des lanires de peau de vache pour l'immobiliser sur les parois. J'ai beau pousser, la porte ne cde pas s'crie-t-il.
Je sais bien ce que je ferais ta place, d'un coup de pied je la briserais et elle volerait en clats. Muvunvi suit le conseil et les dbris de la porte attestent que son pre n'avait pas parl un sourd. A peine sorti de la hutte il se trouve devant un monceau de bois entrelac d'pines et haut comme une montagne. On avait obstru la pre-


804 UN ROYAUME HAMITE AU CENTRE DE L'AFRIQUE
mire entre de la cour. Comment vais-je m'y prendre? gmit le malheureux. Frappe donc droite et gauche, en haut et en bas, vas-y des deux pieds, comme je l'aurais fait moi-mme si j'avais engag un pari conseille le pre. Muvunyi tente la chance et russit. 11 n'tait pas au bout de ses peines. Le passage qui donne dans la deuxime cour tait encombr pareillement, mais le tas de bois tait le double du prcdent. Cette fois-ci je ne pourrais plus sortir, le las est trop lev clama-t-il dsespr. Allons donc, cria le vieillard, crois-tu qu'un si petit obstacle m'aurait fait peur, j'aurais pris mon lan et d'un seul bond je serais dj loin! Le jeune homme recule un peu, se pelotonne, rassemble ses forces, bondit et retombe au del de la cour sur ses pieds.
Le soleil tait dj haut. Suivi d'un de ses hommes, Muvunyi se hate, car Ruganzu qui a dj de l'avance pourrait bien gagner la partie. A peine a-t-il avanc de quelques pas, qu'un chur de jeunes adolescentes l'entoure comme pour lui faire honneur. Il ne fait aucune attention elles et passe son chemin. Un peu plus loin, des femmes pares viennent sa rencontre levant les bras en l'air cl frappant en cadence le sol de leurs pieds. Elles ont pris leurs plus beaux atours; leur front et leur cou sont garnis de perles. Elles barrent la route. Press qu'il est, Muvunyi reste insensible leurs >qharmes et renverse la premire qui s'oppose sa marche. Elles s'enfuient en criant.
Les jeunes gens q'itf l'accostent un autre dtour du sentier n'ont pas plus de succs. Muvunyi ne fait attention personne. Les petits enfants groups quelques mtres plus loin ne l'intressent pas davantage. Leurs voix caressantes ne l'meuvent aucunement.
Ruganzu en a t pour ses fpais. Notre hros avait jusque-l surmont tous les obstacle, mme ceux qui s'adressaient ses sens.
Des vachers posts sur les sentiers ont beau lui prsenter les plus belles btes de leurs troupeaux pour les lui


UN ROYAUME HAMITE AU CENTRE DE L'AFRIQUE 305
faire admirer et le retarder. Muvunyi ne dtourne pas les yeux, il ne leur adresse mme pas la parole. Il allait toujours pressant le pas. On entendait de loin sa respiration pareille une eau de cascade qui mugit (Asuma nk'urumanzi, ahurura nk'urumazi). Il demande un passant s'il a des nouvelles de Ruganzu. Oui, rpond l'autre, il est parti au premier chant des oiseaux.
Plus loin il rencontre un autre individu qui revenait du march avec des pioches sous le bras : Le roi s'est-il rencontr avec le Sauvage? Oui, ajoute l'homme, ils taient en prsence l'un de l'autre, prts commencer le combat. Muvunyi, qui craint d'arriver trop tard, se met courir, il vole; la poussire du chemin tourbillonne derrire lui. Son compagnon ne peut le suivre. C'est le fils de Kavuna, dit-on, qui fait tant de poussire (agakun-gugu kamuzinga mu nyuma), il est press d'arriver, il a pari avec Ruganzu. Alors qu'il tait sur le point d'atteindre le champ clos, le roi disait son ennemi : A moi, Sauvage Je t'attends de pied ferme ajoutait l'autre.
Muvunyi parut juste au moment o Ruganzu disait Gatabirora : Je suis sur de l'atteindre Et de toutes ses forces, il brandit sa larice dans la direction de l'adversaire. Celui-ci s'tait retir sur le ct; l'arme, tincclanle comme un brandon enflamm, avait continu sa route et tait alle mettre le feu la fort de bambous. A ton tour, s'tait cri Gatabirora, tu vas voir la lance que manient des bras robustes comme les miens, tu verras si mon arme vaut la tienne.
Ce disant, il la jette avec force et adresse. Elle passa si prs de Ruganzu que celui-ci, sans en tre touch cependant, tomba vanoui.
Le dplacement d'air, dit la lgende, produit par le passage de la lance, avait renvers le monarque. Le deuxime javelot poursuivit sa marche et pntra dans la fort qu'il incendia pareillement.
MM. IN8T. ROYAL COLONIAL BELGE. 2Q


306 UN ROYAUME HAMITE AU CENTRE DE L'AFRIQUE
Ruganzu tait tomb abasourdi et ne se relevait pas. Le duel allait toucher sa fin. L'heure tait critique. Muvunyi arrivait juste derrire la hutte de Gatabirora, entendant tout et se rendant compte du drame dont le prince hamite allait tre la victime. Il enjambe la haie et tombe sur le roitelet auquel il trancha l'artre carotide. Par un rapide croc-en-jambe il le jette terre et lui coupe la tte.
Le fils de Kalema disparat aussitt avec le trophe dans un panier qu'il confie l'homme qui J'avait accompagn. Sans perdre de temps ils reviennent sur leurs pas, refont en sens inverse le mme chemin.
Les sujets du roitelet, se croyant tourns par les gens de Ruganzu, s'taient enfuis dans les bananeries.
Muvunyi prsente la tte du Sauvage son pre qui ne se tient plus de joie. Jusqu' son retour il n'avait cess de trembler d'motion, dans la crainte qu'il avait d'tre compar un buveur de lait de chvre (ubgoba bw' uko azakamirw' ilicne), c'est--dire d'tre dpouill de ses biens. Reste l, mon enfant, et repose-toi. Le reste est mon affaire, je saurai tirer parti de ta victoire.
Au moment o Ruganzu roulait terre, ses courtisans, qui assistaient quelques pas de l an combat singulier que se livraient les deux monarques, se prcipitrent son secours. Pendant qu'ils le relevaient, Muvunyi avait eu le temps de terrasser Gatabirora et de lui couper la tte. Il put repartir sans qu'on eut fait attention lui, tant la chute du prince avait proccup les esprits.
Le Hamite debout remarque le cadavre de son adversaire qui gt dcapit. Qui a tu le Sauvage? demande le roi anxieux. Le fils de Gachu, auquel il s'adresse, rpond : Je me suis port ton secours et je n'ai pas vu autre chose .
Les autres lieutenants interrogs tour de rle font la mme rponse.
Le cadavre de Gatabirora dcapit tait l sous leurs yeux, nul ne savait qui l'avait terrass C'est bien, dit


tJN MfAUMl HAMITB AU CBfffAC DE L'AFMQPB 307
Ruganzu, allons-nous-en. En cours de route ils demandent tout venant le nom de celui qui avait immol le roitelet. C'est le fils de Kalema, leur rpond-on enfin. Il est pass ici, il n'y a qu'un instant et l'un de ses hommes l'accompagnait portant dans un panier la tte du Sauvage. Ruganzu, jaloux et irrit, en prouva le plus vif mcontentement. Dsappoint, le fier Mututsi s'en retourna plus vite encore qu'il n'tait venu.
En route, sa parole rare et entrecoupe, trahissait malgr lui l'motion qui l'agitait. Les sujets accouraient pour le saluer et lui offrir des prsents; les tambours taient i frapps tour de bras en son honneur. Le potentat se rappelle la gageure qu'il vient de perdre. Allez, leur crie-t-il, chez Muvunyi, c'est lui qui est le roi, je ne le suis plus.
Kalema, le pre de ce dernier, voyant cette affluence inusite, commence avoir peur. Il comprend que Ruganzu est affect de sa dfaite au plus haut degr.
Prvoyant que la dception de l'orgueilleux monarque aurait une mauvaise issue, il renvoie les prsents et les tambours. Prenant sa lance et son bouclier, il va trouver le roi pour plaider la cause de son fils. Les gens de la Cour l'aperoivent de loin et vont avertir le souverain qui, lui aussi, se prcipite sur son arc et sur son carquois rempli de flches.
A peine Kalema a-t-il franchi le seuil de la premire cour que le prince irascible lui dcoche une premire flche. Le vieillard russit l'viter. Il dut se garer une deuxime, puis une troisime fois... Ruganzu hors de lui y alla de toutes ses flches et vida son carquois.
Kalema crut alors pouvoir l'approcher. Se jetant aux pieds de Ruganzu ; Sire, dit-il, mon fils t'a rendu quelques services, je le veux bien. Mais pourquoi lui envoyer les tambours quand c'est toi qui es te roi, et que nous ne sommes que tes humbles sujets.
Il t'a sauv la vie au pril de la sienne, mais sache-le


308 UN ROYAUME HAMITE AU CENTRE DE i/AFRIQUE
bien, il n'ambitionne pas la royaut et n'aspire pas se substituer toi. Il est trop petit et tu es trop grand. La gloire dont il se contente est d'avoir prserv son prince du danger de mort. Ne reconnais-tu pas les cicatrices qui sillonnent ma figure et mon corps?
N'est-ce pas pour ta dfense que j'ai reu ces blessures ? Souffre donc qu'on te ramne les tambours et qu'on les frappe en ton honneur. Ne sois pas fch contre ton serviteur pour l'aide qu'il peut t'avoir donne. Puis se tournant vers l'assistance en la constituant pour ainsi dire juge du cas : N'est-ce pas votre avis? Kalema a raison s'crient-ils en chur. L'un d'eux ajoute : Son fils mrite une rcompense pour avoir sauv les jours du roi Et tous de s'crier : Oui, c'est cela. Nuko Nuko Ruganzu, apais et souriant, approuve le discours du pre et le jugement des courtisans. Il mande Muvunyi, lui donne le gouvernement d'une province et le dote d'un troupeau de vaches.
Ce n'est pas moi qui suis mort, ajoute le narrateur pour terminer, c'est le hros de l'histoire que je viens de raconter, c'est Gatabirora le Sauvage, fils de Mchant, petit-fils de l'homme grossier, au ventre rebondi comme un gros panier de haricots.
Le fait historique lui-mme.
Nous prenons ici en flagrant dlit de dlire d'imagination ou mieux d'exagration littraire les bardes et les annalistes officiels.
L'histoire du roi sauvage a t dlibrment amplifie et mue en vrai roman.
Nous avons sous les yeux un exemple frappant de cette dformation que l'imagination populaire, dans son dsir instinctif d'embellir les faits et d'enchanter les auditeurs, fait subir la vritable personnalit de ceux dont on raconte la vie.


UN ROYAUME HAMITE AU CENTRE DE L'AFRIQUE 309
La victime du rcit, dont on a fait un roitelet tranger vivant au del des frontires naturelles du royaume, tait un Munyarwanda qui habitait dans le pays d'Iskiki, au village de Kabira, proximit de Ngabo, non loin de la montagne de Magaba, dont il est frquemment parl dans les lgendes. La contre est situe au Nord-Est du lac Kivu.
Ce sujet rcalcitrant, disent les conteurs du pays, mieux renseigns que les autres, avait refus de travailler pour le roi et de payer les impts en nature que chaque individu fournit des dates dtermines
Je te condamne, lui aurait fait rpondre le monarque, m'apporter une quantit de beurre (amasoro) suffisante pour fabriquer les bassins o l'on mne boire les troupeaux de la capitale (*).
Une pareille exigence suppose que l'individu incrimin tait riche, avait des vaches et que son insoumission avait gravement offens le roi, pour que celui-ci lui demande une chose irralisable. L'histoire ajoute que le malheureux, se voyant sur le point d'tre arrt, s'enfuit vers le lac. Il fut rejoint en cours de route et tu.
Les pripties sans nombre que l'on connat ont t inventes aprs coup pour les besoins de la cause... roynle et littraire.
Le mme motif a pouss les faiseurs d'esprit >> (\bachurabgenge) donner au rebelle des parents dont les noms sont une drision, une insulte.
Le nom rel de l'individu lui-mme est tomb dans l'oubli, mais on lui en a forg d'autres. Le Sauvage, l'Irrespectueux (le Cynique), fils de Mchant, petit-fils de Grossier, au ventre rebondi comme un gros panier de haricots est encore trait de Gant (igihangange), de Colosse (igihimbiri) parce qu'on lui a oppos un adversaire de marque.
0) Pour abreuver leurs vaches, les Batutei construisent souvent des bassins d'argile, prs des puits et des sources dont les eaux sont rputes avoir des proprits minrales ou lgrement alcalines.


810 UN ROYAUME HAMITE AU CENTRE DE L'AFRIQUE
Le rival d'un roi doit tre de la taitte de son partenaire. Il y aura plus de mrite chanter la gloire du vainqueur, en grandissant le vaincu, en lui donnant une forme et une force herculennes.
Par contre, il est de b6n ton parmi les historiens de diminuer sa personne morale pour mieux faire ressortir les qualits de l'mule victorieux.
Au Nord-Est du Kivu, dans son pays d'origine, la victime est dsigne sous les appellations injurieuses de Lche (Mbebilimabya) et de l'Homme l'attache (Biliku-nkomo) (*), digne d'tre enchan comme un chien, parce que, croit-on, l'individu en question se ceignait les reins (kubinda) la manire des Baluinde, habitants du Nord-Ouest du lac, que les Banyarwanda traitent d'arrirs, de barbares.
On ne prte qu'aux riches. Les mal fams sont capables de tout, on leur attribue n'importe quel mfait. Leur rputation est faite pour supporter l'injuste, l'inexplicable... Ce sont des boucs missaires chargs des pchs du monde et dvous aux dieux infernaux. Haro sur le baudet! Leurs paules et leur dos sont suffisamment larges et solides pour recevoir les coups.
Le Sauvage... de la lgende, s'il pouvait parler, nous en dirait long sur la renomme qui lui a t faite et les injures dont il a t couvert.
Ses dtracteurs, les ades et les littrateurs pour le dconsidrer tout jamais, lui ont encore donn pour femme la fameuse Nyiransibura. Ils en font donc le pre du chef des Banyabyinshi qui mirent le royaume hamite deux doigts de sa perte (a).
() Le sens littral de ces deux expressions est beaucoup plus fort en runyarwanda et voque chez les auditeurs indignes des ides qui ont peu d'lvation morale.
{) Il n'est pas rare d'entendre dbiter des rcits et des lgendes forms de morceaux disparates, sans lien logique et chronologique, emprunts aux contes imaginaires et aux pisodes historiques, donnant ride de ce qu'il est convenu d'appeler un pot pourri .


UN ROYAUME HAMITE AU CENTRE DE L AFRIQUE 311
II. PeRNIERS kl>lso|)ES DE LA VIE ET DU RGNE DE RUGANgU.
Privilges concds au petit pays du Busozo dans la rgion du Kinyaga, sur les frontires de VUrundi.
Le Busozo est un pays accident, form par une chane de montagnes et resserr entre cteux fortes rivires, dont Tune, la Rohwa, le spare de TUrundi et l'autre, qui coule dans la plaine de Rugarama, le limite du reste de la province du Kinyaga.
C'est une sorte de Suisse africaine qu'habitent prs de 15,000 habitants, pour la plupart d'origine Murundi.
On raconte que Ruganziu au retour d'une de ses expditions, traversa cette rgion sauvage/ Il y reut un accueil chaleureux de la part du chef, qui le traita royalement ('). Des danses avaient t organises en son honneur; le roi s'en montra charm. Nombreux furent les prsents qu'on lui offrit.
L'hydromel coula flots... Ruganzu, flatt dans sa vanit et reconnaissant des gards qu'on avait pour lui, accorda au pays une certaine autonomie, permit au chef de prendre le titre de roi (umwami) et lui octroya quelques privilges. Depuis ce temps, les Rasozo dputaient tous les ans une ambassade conduite par un Mututsi (a) et offraient au roi du Rwanda des cadeaux, en hommage de suzerainet et non titre onreux.
Les prsents consistaient en un taureau, des peaux de
(1) Le Busozo, instruit sans doute par la dure leon inflige a son voisin, le Bukumzi, se montra plus diplomate et par suite fut mieux trait.
(2) L'introducteur la Cour du roi hamite appartient au clan des Basinga.
Cette charge se transmettait de pre en fils.
Les membres de cette famille habitent dans le Kinyaga, au village de Rubayi, prs Igabiro.
On connat les deux derniers BatutBl qui ont rempli cette fonction, Ruvumba et son fils Lwamiheto.


ait un royaume hamite au centre de l'afrique
colobus des fruits d'un arbre appel intashikwa (essence particulire au pays) et qui servent d'amulettes, des bois de lance et des Copeaux de bois de senteur (imibavu y' umugeshi). Les habitants du Busozo, d'aprs la coutume et en vertu de leurs prrogatives, ne pouvaient passer plus d'une journe la Cour du Hamite.
Le petit pays a gard ses privilges et ses traditions jusqu'en 1925. L'histoire nous a conserv le nom des huit roitelets qui s'y sont succd depuis le rgne de Ruganzu.
Os princes ont organis chez eux, un semblant de Cour sur le modle de celle du roi du Rwanda.
Le prince rgnant ne peut paratre aux yeux de ses sujets avant qu'il ne lui soit n deux enfants, un garon et une fille (ibitsina bibiri). Seuls les sous-chefs (abaganda) d'une certaine catgorie peuvent l'approcher et lui causer les yeux baisss.
On n'entre et l'on ne se retire qu'en se tranant quatre pattes, en signe de respect.
Le monarque isol en tait rduit vivre enferm dans la partie de l'enceinte royale qui lui tait rserve. La reine-mre prenait durant ce temps la rgence et dirigeait les affaires.
L'autorit royale s'exerait par l'intermdiaire de ministres dont les attributions taient bien dtermines et ne pouvaient dpasser telle limite.
Les corves et les impts taient fixs par la coutume. Le rgime de gouvernement tait assez doux. Les Rasozo ont conserv jalousement chez eux nombre d'usages curieux. On ne s'y marie qu' l'poque de l'anne dsigne par le roi. Les jeunes poux sont tenus de lui offrir cette occasion qui une chvre, qui un mouton ou simplement deux pioches. Les prsents et les vivres de rgle que l'on apporte au roitelet doivent tre d'une propret irrprochable.
Les rgimes de bananes destins la capitale sont


UN ROYAUME HAMITE AU CENTRE DE L'AFRIQUE 313
coups en morceaux et lavs l'eau courante, pour tre ensuite dposs dans la fosse fermentation (urwina). Le jus de banane une fois exprim est mis dans une cruche que l'on enveloppe entirement de feuilles de bananiers. Les sous-chefs eux-mmes chargent leurs hommes et les accompagnent en route. Un sujet qui est en deuil ne peut approcher de la demeure royale. Les individus atteints du pian ou de plaies, ainsi que les blesss sont dispenss, jusqu'aprs gurison, de se prsenter chez le roi ou la reine-mre. La mme exclusion a lieu pour ceux qui se tirent du sang ou se mettent une ventouse. Ils sont devenus tabou pour quelques jours.
Seuls les enfants, garons ou filles, peuvent goter la bire destine la capitale.
Une grande personne qui en approcherait ses lvres souillerait le liquide. La dfense atteint les gens maris et surtout les femmes, cause des infirmits inhrentes leur sexe. Les porteurs eux-mmes doivent veiller ne pas porter directement la main au dpt qui leur a t confi. Ils se procurent des feuilles de bananiers dont ils enveloppent la charge, pour viter tout contact direct avec elle.
Ce n'est qu'aprs avoir observ ces minuties qu'ils peuvent placer l'objet sur leur tte ou le dposer terre.
Les puiseurs d'eau sont astreints aux mmes prcautions. Le souci de la propret est pouss si loin que lorsque la pipe du roi, de la reine-mre ou d'un membre de la famille vient tomber, on ne peut la leur rendre qu'aprs l'avoir soigneusement lave.
Les femmes ou filles occupes moudre les grains d'leusine et de sorgho s'abstiennent de cracher dans leurs mains et de passer la main sur leur corps aussi longtemps que dure le travail. La vie et la sant du roi dpendent de ces formalits. Ajoutons enfin, et ceci est une bonne note, que les vieillards qui entourent le roi et lui


314 U 0VAUMB HAJfITB AU cbiw&k -dp l'aFBJQUE
servent de conseillers, 1 Vupchei it de boire toute liqueur fermente C). Cette coutume existe dans d'autres pays.
Fuite du gant-sorcier Nyangara. Origine du pont en pierre sur le fleuve de la Russizi, V'endroit dit de Malimba.
On se souvient que le vieux roi Ndahiro avait fait la connaissance de la reine qui devait donner le jour Ruganzu, grce aux bons offices de Nyangara, le sorcier aux formes herculennes. On n'en reparle ici que pour raconter sa fin tragique. Nyangara, ayant offens le roi pour on ne sait quel motif, s'enfuit un beau jour du camp qui se trouvait alors Machukiro, non loin de la presqu'le de Nyamirundi, sur la cte orientale du lac Kivu. Le sorcier ne partit pas les mains vides. Il chargea sur sa tte un grenier provisions rempli de haricots; d'autres assurent qu'il prit sur ses paules une colline avec des cases, des troupeaux, des bananeries, etc. On vint avertir Ruganzu. Le sorcier-gant s'tait dirig du ct du fleuve de la Russizi qui sort du lac.
11 voulait le traverser pour aller s'installer au del, dans le Runyabungu. Le roi se met sa poursuite; il avait en main des flches qu'il lui dcoche une une. A chaque coup port, c'est un pied de bananier qui tombe, du grain qui se rpand, des haricots qui roulent terre. Les pieds de bananier, les grains et les haricots, trouvant de la bonne terre, lvent aussitt pour se multiplier et se rpandre peu peu dans le Rwanda. Le gant ne se doutant de rien poursuit sa marche en avant. Un taureau vient glisser, puis quelques vaches, le sorcier va toujours son chemin. Il
0) Buhinga II, le roitelet du Busozo, est dcd la fin de 1925, des suites d'une infirmit, alors qu'il avait peine une trentaine d'annes. H tait faible de caractre et se montrait timide et dfiant vis--vis de l'autorit europenne, qui a profit de sa mort pour donner le pays un grand chef Mututei plus mallable.


UN BOV4UME HAMITE AU CENTRE DE l'AERJQUE 3(5
arrive sur la Russizi qu'il russit passer. Ruganzu, qui le suit de prs, veut traverser son tour. Le fleuve est large et le courant rapide.
Le roi se baisse pour ramasser une pierre et la jette au milieu des eaux profondes et cumantes. A l'instant mme le caillou se dveloppe, prend des proportions inusites et se soude aux deux rives, ce qui permet au monarque et ses gens de passer pied sec sur l'autre bord.
Une dernire flche fait tomber les quelques bananiers qui restaient encore sur les paules du gant. Ils donnrent naissance la bananerie connue des anciens. On entretint longtemps cette plantation sur le bord du fleuve; elle vient peine de disparatre, ajoutent les conteurs. Nyangara finit par tomber lui-mme sous les coups de lance que lui portrent Ruganzu et ses compagnons.
C'est pour cela qu'aujourd'hui encore tout individu qui emprunte, pour traverser le fleuve, le pont naturel dit de Malimba ou pont de Ruganzu, doit dposer la sortie une touffe d'herbe, en l'honneur de F esprit du roi. De la presqu'le de Nyamirundi jusqu'au fleuve, sur le chemin suivi par Nyangara, on rencontre des arbres gigantesques, de l'espce ficus. D'aprs la croyance populaire ce sont les flches dont s'tait servi Ruganzu pendant qu'il poursuivait l'homme-monstre qui leur ont donn naissance. Un bon Munyarwanda ne manque pas, quand il les rencontre sur son passage de dposer une touffe d'herbes leurs pieds ou sur les branches basses.
Ceux qui habitent proximit aiment lever sous les arbres des huttes aux mnes du roi et lui offrent des sacrifices (*).
(!) Les Banyarwanda citent maints hommes d'une taille et d'une force extraordinaires dont les actions et les travaux rappellent ceux des hros de la mythologie grecque. Ils les nomment des bihangange c'est--dire des gants. Aprs Nyangara, les plus connus sont Ngunda et Ngende. Dans la province du Bgana-Mkali, non loin de la mission de Save prs de la colline de Rubona, on trouve un petit terrain que nul n'osait cultiver autrefois, parce qu'il avait t habit par le gant-


346 UN ROYAUME HAMITE AU CENTRE DE L*AFRIQUE
La lance de Ruganzu et Vhomme la pioche.
Ruganzu avait la rputation de terrible justicier. On rapporte de lui maints dtails qui ne font que confirmer ce jugement mis par ses contemporains. Se trouvant en expdition au pied des volcans, dans la province du Mutera, les gens du pays poussrent la hardiesse jusqu' lui drober sa lance. C'est bien, dit le roi, elle n'a qu' y rester; dsormais elle s'y traira avec du sang (izakamw' amarasso). C'est comme s'il leur avait dit : De mme que les vaches donnent du lait, ma lance se traira de votre sang. Vous ne cesserez pas de vous entre-tuer Aussi les Raiera racontent-ils, non sans une certaine fiert, qu'il ne se passe pas de jour o le sang ne coule chez eux, tellement ils sont batailleurs et querelleurs.
Il n'est pas rare non plus de les entendre, dans le cours d'une dispute, se vanter d'tre vraiment des hommes en comptant sur les doigts le nombre de leurs victimes. Leurs adversaires sont invariablement traits de femmes ou de femmelettes s'ils ne peuvent justifier leurs yeux d'un pass aussi sanglant.
Une autre fois, et nous terminons ce chapitre par ce dernier trait qui peint l'homme, Ruganzu rencontre en cours de route un paysan qui cultivait son champ. Pris d'un^ide subite, il lui demande, par manire de plaisan-terie^sa. pioche pour le remplacer un instant dans son travail. O roi, rpond celui-ci, tu es trop grand person-
prodige, Ngiinda, d'o le nom de terrain de Ngunda donn l'emplacement, de ce qui fut sa demeure et son champ (imbuga ya Ngunda).
Les Noirs, qui ne sont jamais on peine d'imagination, ajoutent que Ngunda tait dou d'une vigueur incroyable et d'un apptit formidable.
En un Jour, il pouvait cultiver toute la rgion. La rcolte se terminait aussi en une fois. Quand il moissonnait le sorgho, y en eut-il une grande quantit, Ngunda en faisait un seul et norme pain qu'il dvorait l'instant. Partout sur son passage, il mettait sec les ruisseaux o il s'arrtait pour boire. Il fu^tu, ajoute la lgende, par des pasteurs Ratutsi qui craignaient de voir tarir la source o Ngunda tait all tancher sa soif.


UN ROYAUME HAMITE AU CENTRE DE L'AFRIQUE 817
nage, et je comprends trop ma condition d'esclave pour te laisser manier mon instrument! Ruganzu insiste. Allons, l'homme sans vache (Kaburinyana), l'homme qui n'a rien du tout, prte-moi donc ta pioche.
Le Muhutu, qui avait eu la bonne ide de la lui refuser, ne sut pas persvrer dans sa conduite. Il eut le malheur de cder aux objurgations du roi, qui, aprs en avoir frapp le sol trois fois, lui fracassa la tte au quatrime coup, pour le punir d'avoir eu la tmrit d'accepter son offre. Cela se passa, raconte-t-on, Mwinjiro, dans le pays de Ngiga, autrement dit dans la fort du Kinyaga, sur la cte orientale du Kivu (*).
CHAPITRE V
Ruganzu et l'agriculture. Plantes, pierres, rochers, arbres, etc., auxquels est attach le nom du prince. La mort du dompteur des rois. Conclusion. Importance du rle de Ruganzu et fondation du royaume hamite sur les ruines des principauts autochtones.
T. Plantes, pierres, rochers, etc. auxquels est attach le nom ou le souvenir de Ruganzu.
Introduction dans le Rwanda, sons le rgne de Ruganzu, de nouvelles plantes et crales. Crmonies annuelles auxquelles donne Heu, la capitale, la commmoration
de ce souvenir.
Les Banyarwanda, dans leur admiration et leur enthousiasme pour Ruganzu vont jusqu' lui faire honneur de presque toutes leurs cultures et leurs plantations. Une
p) oh devine travers la lgende le temprament et les dfauts de Ruganzu.
Tels furent sans doute beaucoup de ses prdcesseurs et de ses succes-* seurs. Le grand-pre du roi actuel, qui s'appelait Lwabugiri-Kigeri, est celui qui parat s'en rapprocher le plus.


818 UN tOYAUME HAJilTll AtJ CENTRE DE L'AFRIQUE
mention spciale est faite pour le sorgho* l'leusine et la plante connue sous le nom d" issogi qu'ils emploient en guise d'pinards. Leur introduction dans le pays par le monarque fait le sujet de multiples rcits plus ou moins contradictoires. Pour ne pas manger seul leur pain de sorgho ou d'leiisine, parce que trop sec, les Banyarwanda accompagnent habituellement chaque bouche d'une cuillere de haricots qu'ils font presque toujours cuire avec les tiges, les feuilles et les fleurs d'issogi. Celles-ci donnent plus de got aux haricots, qui, on le sait, occupent une place de choix dans l'alimentation indigne.
De l sont venus le rle et l'importance de cette plante- la fte des Prmices (*).
Dans le rcit o il est parl de l'origine d'un tribut humain que doivent livrer les habitants du Kinyaga, on disait que la jeune femme tait envoye au pays sacr du Bumbogo pour y cultiver le sorgho et l'leusine destins la fte des Prmices. Une autre version en cours raconte que la premire titulaire de cette fonction s'appelait Nyirampingira, c'est--dire la femme cultivatrice, d'aprs le sens tymologique du mot. Voici la suite de quelles circonstances on lui confia ce travail.
Nyirampingira tait esclave la Cour du roi. Or, on parlait beaucoup ce moment-l d'un sorcier dont Ruganzu voulait prouver la science et les talents. Une vache venait de perdre son veau.
Sa Majest ordonna qu'on glisse fort avant... sous la queue (guhadika) de la bte un bracelet de cuivre. 11 manda le sorcier.
L'homme rpond l'appel du roi. Sur le point d'approcher de la capitale, il rencontre l'esclave Nyirampingira qu'il questionne adroitement : Que veut-on de moi? Pourquoi le roi m'a-t-il fait appeler? L'esclave le met au courant de ce qui s'est pass et lui recommande son
() Cf. Livre quatrime.


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tour de ne pas l'oublier, Je ne suis qu'une esclave, dit-elle, mais un service rendu en vaut un autre, j'espre que tu te souviendras de moi l'occasion.
Le sorcier se prsente au roi. Pourrais-tu me dire, lui demande celui-ci, quelle maladie a cette vache? Oui, rpond le devin qui est bien renseign, elle a... sous la queue un objet luisant qui n'a pas de poil (gitagira ubgoya). Dis donc l'un de tes hommes de se laver le bras et la main... et tu verras. L'tonnement des assistants fut grand L'homme au bras lav faisait mine de ne rien trouver. Plonge la main plus profondment reprend le sorcier. Le bracelet de cuivre fut repr sous les yeux bahis des spectateurs. Le sorcier devint ds lors le favori de la Cour qui le combla de biens. Ayant capt la confiance du roi qui ne faisait rien sans le consulter, l'habile devin lui dsigna un jour Nyirampingira comme tant la personne la plus capable de cultiver le sorgho et l'leusine, au pays sacr du Bumbogo. L'homme paya ainsi sa dette de reconnaissance.
Arbres, sources, abreuvoirs, puits, ponts naturels et rochers auxquels est attach le nom ou le souvenir
de Ruganzu.
Lacs, tangs, fontaines, sources, abreuvoirs, puits et ponts naturels, monolithes, rochers aux formes grotesques ou originales, pierres brutes, rocs tenant au sol et offrant des cavits curieuses, arbres de dimensions normes semblent avoir vivement frapp l'imagination des Noirs. Les objets matriels au milieu desquels ils vivent et qui leur paraissent, par leur apparence de vie, par l'obscurit de leur origine ou par leur forme grandiose, offrir un ct surnaturel, ne peuvent dans leur pense qu'tre le fait d'un gnie suprieur.
Bref, ce qui dans le pays prsente par quelque ct un aspect curieux, anormal ou mme utilitaire, tout ce qui


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en un mot dpasse en un certain sens l'intelligence des indignes, parce qu'ils sont incapables de se l'expliquer naturellement en remontant aux vraies causes, ne pouvait provenir que de Ruganzu. Quels faits merveilleux ne prte-t-on pas cet trange roi qui d'un bond, dit la lgende, passait d'une montagne l'autre, par-dessus les ravins et les valles, voyageait sous les eaux, dans les abmes sous-lacustres et voyait les cavernes se refermer sur lui, le drobant aux poursuites de ses ennemis. Les chiens qui le suivaient avaient aussi le privilge de laisser l'empreinte de leurs pattes sur les rochers tout comme leur matre. Un taureau du troupeau de Ruganzu avait avec ses cornes largi la source d'eau chaude si connue et si frquente dans la province du Kinyaga. Les Noirs ne trouvent, pas du tout trange, loin de l, que les animaux qui ont appartenu un personnage aussi extraordinaire aient reu une parcelle de sa puissance.
1 Arbres qui ont donn Ruganzu l'occasion de faire des prodiges. On a dj parl des arbres auxquels les flches de Ruganzu, la poursuite du sorcier-gant Nyangara, donnrent naissance.
On raconte que Ruganzu tait en train de chasser dans le Rulima, sur le chemin qui conduit aujourd'hui Kigali. Ses chiens suivaient une piste. Le gibier s'enfuyait toute vitesse.
Un gros arbre barre le passage notre hros qui le fend soudain et passe travers la fente miraculeuse.
A Gassaka, dans le Rufundu, sur la route qui va au Kinyaga, Ruganzu pour empcher ses ennemis de l'atteindre, jette en travers un arbre qui se met aussitt pousser des branches et donna naissance un petit fourr, d'o le nom de Fermeture (umwugariro) de Ruganzu, atla-ch au bosquet. Lors de son retour de l'Urundi, o il tail all faire une expdition, le grand guerrier venait de pntrer dans la province du Rwana-Mkali


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Arriv entre Muyira et Kibirizi, il se sentit fatigu. II appelle celui de ses suivants qui portait le panier o Ton renferme la calebasse de bire insparable de tout grand qui va en voyage. Pendant qu'il se dsaltre, il essuie la sueur de son visage sur l'arbre contre lequel il s'tait appuy. Depuis cet vnement, l'arbre prit des proportions inusites et fut ds lors appel arbre de Fubo ou de Ruganzu. Une scne identique et le mme prodige, ajoutent les intarissables conteurs, se renouvelrent non loin de l, Gisanzi, o l'on montre un bosquet qui a gard, le nom du prince.
2 Sources, puits, abreuvoirs et ponts naturels auxquels la tradition a fix le souvenir du grand roi. Nombreuses sont les sources que Ruganzu est cens avoir fait jaillir subitement.
C'est presque toujours dans le cours de ses expditions que le prodige se produit. Les hommes ont guerroy, la victoire a t remporte, mais les soldats meurent de soif el l'on se trouve en plein t, sur de hauts plateaux brls par le soleil. Ruganzu prend son arc et vise un point quelconque. La flche s'enfonce dans le sol et fait jaillir une source o les gens vont se dsaltrer. Sur le plateau de Luhanga, consacr par le sjour du fameux roi Gihanga (le Crateur), une altitude d'environ 2.200 mtres, les indignes montrent deux de ces sources, au-dessous du chemin, l'endroit dsign sous le nom de Lussiga.
Le thaumaturge hamite a mme, affirment les Noirs crdules, laiss l'empreinte de l'un de ses pieds sur le rocher qui affleure le sol. Le pied est dans une direction contraire celle des sources, ce que les gens expliquent en disant que Ruganzu s'tait accroupi en tournant le dos l'endroit, mais qu'il avait vis en arrire par-dessus son paule...
Il tira deux flches et deux endroits diffrents. La mm. in8t. Royal colonial belge. j{


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premire source servit dsaltrer les Batutsi qui l'accompagnaient, la seconde aux Bahutu. Nous avons l un dtail emprunt aux murs du pays, indiquant la diffrence qui existe entre les diffrentes classes de la socit.
Les Batutsi, la race noble, ne consentent pas boire avec les Bahutu, leurs infrieurs, et fortiori avec les Batwa, les derniers de l'chelle sociale.
Sur le plateau de Kayenzi-Russigi, qu'a illustr le sjour du faiseur de pluie Nyamikenge, et qui se trouve une altitude moyenne de 2.200 mtres, comme l'autre chane > de montagnes qui lui esl parallle, on rencontre une sorte de puils naturel, fort profond et o l'eau ne tarit jamais. Ruganzu l'aurait fait apparatre, dans des circonstances analogues aux prcdentes et de la mme faon.
Une origine semblable est attribue la source d'ile-mera, dans le Bufiindu, sur le chemin qui va au Kinyaga.
Les sources d'eau chaude du Mu 1er a et du Bugoyi drivent du mme procd.
,\ Muramba, sur la cote orientale du Kivu, dans le Kinyaga, on rencontre sur le chemin, un bassin naturel qui a d se creuser peu peu dans le rocher, sous l'usure du temps et des eaux de pluie. Les habitants de la contre ne cessent d'y aller abreuver leurs troupeaux et ne manquent pas de rendre des actions de grce Ruganzu, qui leur a constitu un abreuvoir durable et autrement stable que les bassins d'argile que l'on trouve un peu partout dans le Rwanda.
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On se rappelle comment s'y prit Ruganzu pour traverser le fleuve de la Russizi, alors qu'il tait la poursuite de Nyangara. 11 est dit dans un autre rcit que l'vnement se produisit durant une campagne dirige contre le Bunyabungu. Ruganzu avait t repouss avec ses gens sur le fleuve et il allait tre pris par les ennemis. Une de ses filles, voyant le pril qui menaait l'auteur de ses jours, se dvoua et se prcipita dans les flots. Elle fut


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aussitt change en un roc, qui s'unit soudainement aux deux rives du fleuve, sauvant ainsi la vie son pre.
Se rendant une autre fois dans le Kinyaga, le roi arrive prs de la rivire Rukarara, qui coulait pleins bords. On tait la saison des pluies. Rien que par la puissance de son vouloir il fit se rejoindre les deux rives par-dessus le courant et depuis ce temps les voyageurs passent sur ce pont naturel. Dans le Busanza, il sauta d'un bond pardessus la Mwogo et il s'y est trouv ds lors un gu que n'ont pas cess d'utiliser les indignes.
3 Monolithes, pierres et rochers auxquels la lgende et la tradition ont fix le souvenir de Uiiqanzn. Dans le Nduga, non loin de la mission de Kabgayi, l'endroit dit de Mussamo, s'lve un monolithe. On y distingue vaguement les traits d'une forme humaine.
Les Noirs disent qu'il s'agit d'une jeune fille. Elle fut ptrifie pour avoir offens le roi.
On donne encore cet trange monument le nom de rocher de Kamegeri cause du drame historique qui s'y joua sous le rgne de Oahindiro et qui eut ce pays pour thtre.
\u Kibali, au lieu appel Gasiza, il immobilisa une immense pierre, dite la pierre des Ragege, qui se dplaait seule travers le pays, tuant tout sur son passage. Dans les mmes parages, sur le sommet d'une colline, on montre une autre pierre sur laquelle il aurait aiguis sa lance.
Dans le Rusanza, Ruganzu forgea lui-mme ses armes, l'endroit dsign sous le nom de Sheke.
Son travail termin, il fixa en terre son marteau d'occasion, lequel s'est enfonc si profondment que jusqu'ici, disent les indignes, il a dfi les efforts de ceux qui ont essay de l'en retirer. A Gassaka, dans le Bufundu, on voit une autre pierre de ce genre.
Au Sud du Bumbogo, sur la rive droite de la Nyaba-


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rongo, le sentier indigne trs escarp passe entre deux rochers assez rapprochs l'un de l'autre^. La lgende veut que ce soit Ruganzu qui ait fendu la rocflfe primitive d'un coup de sabre. D'aprs une autre version, ce serait un de ses ennemis, Rugayi, fils de Buzi, originaire de l'Urundi, qui, ayant voulu frapper le roi, n'aurait fait qu'atteindre le roc qu'il spara en deux, comme Roland Roncevaux.
Dans le Nyakale prs de la mission de Nyaluhengeri, notre paladin, au retour d'une chasse, trouve sur son chemin un serpent qui essaie de le mordre.
Irrit, le roi se met en devoir de le poursuivre pour le tuer. Le reptile s'enfuit et disparat dans un trou.
Ruganzu prend un caillou, le met dans la petite excavation et pse sur lui de tout son poids pour craser la bte. La pierre a depuis augment de volume et est devenue norme. On l'appelle la pierre de Schari. C'est peut-tre cause de ce trait que les Banyarwanda disent que les rochers croissent comme les plantes.
Ils ont mme pouss plus loin leurs conceptions de la science minralogique.
Comme il y a cot de la pierre de Schari, dont on vient de parler, un autre bloc d'un volume plus petit, mais de mme forme et de mme nature, ils en ont fait la fille de la prcdente (umwana wayo).
Il a t prcdemment question des empreintes laisses par Ruganzu et ses chiens.
On les retrouve encore dans le Buganza, Bichumbi, sur un rocher fleur de sol et o, avec un peu de bonne volont, on semble reconnatre aussi la forme d'un arc avec sa corde que le roi y aurait dposs pour prendre un instant de repos.
A Matyazode Lugira on distingue vaguement des traces de pieds et des empreintes de pattes de chien ayant une origine analogue.
Les rcits lgendaires qui courent sur Ruganzu abondent en traits de ce genre.


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Le lecteur doit tre suffisamment difi sur la gloire posthume qui a t dcerne Ruganzu, une des plus grandes figures du pass, dans le monde hamite. Il ne reste plus qu' raconter la fin du potentat africain.
IL La mort de Ruganzu.
Expdition malheureuse durant laquelle il est bless mortellement
Ce fut, pense-t-on, le propre fils de Nsibura, un nomm Kanyoni (le petit oiseau), qui vengea son pre, lors de la dernire expdition que fit au Kinyaga le roi guerrier. Celui-ci tait encore une fois sorti victorieux du combat qu'il avait livr un chef dont on a oubli le nom et qui tait rest parmi les morts sur le champ de bataille. Le vainqueur s'tait remis en route pour retourner dans l'intrieur du Rwanda.
Kanyoni l'apprend. Dsireux de rparer en une fois les checs subis par les Banyabyinshi, il se poste sur le passage des troupes qui longeaient le lac Kivu. L'arme tait arrive hauteur d'Ishangi, en plein midi, sous un soleil de feu.
Les gardes de corps (ibisumizi) du roi, fatigus, marchaient en dsordre et distance les uns des autres. Ruganzu suivait peu prs seul. Kanyoni voyant que les circonstances le favorisaient, grimpe sur un arbre et attend, l'arc la main, le roi au passage.
Insouciant du danger qu'il ignore, le monarque s'avance sous l'ombre du feuillage et lve machinalement la tte, comme pour juger de la hauteur de l'arbre. Le fils de Nsibura, qui tenait son arc tendu, lui dcoche une flche la pointe en bois aiguise (igisonga ch'umugano). Ruganzu pousse un hurlement de douleur, la flche avait profondment pntr dans l'il droit. Il eut beau la retirer l'instant, la blessure tait mortelle.


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Dernires circonstances qui prcdent sa mort.
Les gardes s'empressent et mettent le prince dans la litire bien connue (ingobyi) en usage dans le Rwanda A deux heures environ du lieu de l'accident un chef ind pendant, qui s'appelait Mwito se met en travers du chemin avec ses guerriers.
Il se propose d'attaquer le cortge et veut l'empcher de passer (aramutangira).
Je ne veux plus me battre, lui fait dire le bless. Je te donne le' pays que tu occupes, restes-y en paix avec tes fils.
Le roitelet, qui n'en demandait pas davantage, se retira.
Depuis ce temps la contre s'appelle Riguzi c'est--dire le cadeau ; une autre colline a galement gard jusqu' nos jours le nom du chef lui-mme, Mwito.
Port par ses gens, Ruganzu atteignit le village de Muchiro. Son il avait enfl dmesurment et lui arrachait des cris de douleur. De rage, malgr les efforts que fait son entourage pour l'en empcher, il lire de son orbite l'organe malade et le jette loin de lui.
Les tortures qu'il prouvait taient devenues intolrables, le dnoment approchait. Le mourant refuse de se laisser emmener plus loin.
On s'arrte. Le prince, dans un dernier effort, se dresse sur ses jambes et s'avance vers la hutte d'un noble de l'endroit, qui s'appelait Rusenge.
Celui-ci tait couch. S'entendant interpeller au dehors, il sort et se trouve en face d'un homme dont le visage tumfi et couvert de sang est horrible voir. Que me veut donc, s'crie-t-il courrouc, cet individu la face ensanglante qui pntre chez moi? (Uyu winjira mu lugo, avamo amarasso, aranshakir' iki?) Ruganzu cherchait un abri pour mourir. Devant l'attitude insolente de Rusenge, le moribond ne se possdant plus, lui prend le bras droit, le retourne avec force en sens contraire et