Saint-Domingue; La société et la vie créoles sous l'ancient régime (1629-1789): by Pierre de Vaissière, Paris, 1909. (BC...

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Saint-Domingue; La société et la vie créoles sous l'ancient régime (1629-1789): by Pierre de Vaissière, Paris, 1909. (BCL-Williams Mem.Eth.Col.Cat. #631)
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PIERRE DE VAISSIERE


SAINT


-DOMINGUE


(1629-1789)


LA SOCIETY ET LA
SOUS L'ANCIEN


VIE CREOLES
REGIME


Librairie acaddmique PERRIN et C'.








LIBRAIRIE ACADIMIQUE PERRIN ET C"

HENRY HOUSSAYE, de I'Acad6mie fran(aise. 1814. 56* edition 1 volume
in-16... ... ............ .............................. 3 50
- 1815. La Premibre Restauration. Le Retour de I'le d'Elbe. Les
Cent-Jours. 530 addition. 1 volume in-16 ............... 3 50
Waterloo. 57* addition. 1 volume in-16................... 3 50
La Seconde Abdication. La Terreur Blanche. 40* addition.
1 volume in-16.......... .............................. 3 50
Les mdmes, en 4 volumes in-8*. Chaque volume ................... 7 60
Mdmolres du Gdn6ral Marquis d'Hautpoul, pair de France (1789-1865),
publids par son arrikre-petit-fils Estienne Hennet de Goutel. 1 volume
in-8* avec portrait...... ..... ............ 7 50
Le Vice-Amiral Bergasse du Petit-Thouars, d'apr6s ses notes et sa
correspondence (1832-1890). Prdface du Contre-Amiral Dupont. 1 volume
in-8o avec portrait........................................ 7 50
Le Due de Lauzun (gdndral Biron) (1791-1792). Correspondance intime
publide par le comte de Sdrignan. 1 volume in-80 dcu.......... 5 n
CHATELAIN (U.-V.). Le surintendant Nicolas Foucquet, protecteur des
Lettres, des Arts et des Sciences. 1 fort volume in-8'. couronnd
par I'Acaddmie francaise (Prix Thdrouanne, 1905)............. 7 50
ANDRi LEBEY. Le Conndtable de Bourbon (1490-1527). 1 volume in-8'
avec gravures, couronn6 par I'Acaddmie frangaise (Second prix Gobert,
1905) ............................. ..................... 7 50
- Les trois coups d'etat de Louis Napoledon Bonaparte. Strasbourg et
Boulogne. I volume in-8-* dcu ....................... ... ... 5 ,
GILBERT STENGER. La Socldtd frangalse pendant le Consulat. 6 vo-
lume in-8' ecu formant six series se vendant s6pardment, chaque
volum e...................................................... 5 5
G. LENOTRE. Paris R6volutionnalre. 1 volume in-80 dcu ....... 5 ,
- Vieilles Malsons, vieux Paplers. Trois series. 3 volumes in-8" dcu.
Chaque volume.................................. ........ 65
- Le Drame de Varennes (juin 1791). 1 volume in-8* dcu.......... 5 n
- La Captivitd et la Mort de Marie-Antoinette. 1 vol. in-8* dcu..... 5 ,
- Le Marquis de La Rougrle. I volume in-8* dcu............... 5 ,
- Le Baron de Batz. 1 volume in-8* dcu......................... 5 ,
- Tournebut (1804-1809). 1 volume in-8* dcu...................... 5 ,
- Le Vral Chevalier de Maison-Rouge. I volume in-8* dcu...... 5
- La Guillotine pendant la R6volution. 1 volume in-8o dcu...... 5
LA ROCHETERIE. Histoire de Marie-Antoinette. (Ouvrage couronnd
par I'Acaddmie francaise.) Nouvelle addition. 2 volumes in-8*decu avec
gravures... ......................................... 10 a
PMIIL, DARD. Un acteur cachd du drame rdvolutionnaire. Le g6ndral
Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses (1741-1803),
d'apres des documents inddits (Ouvrage couronnd par I'Acaddmie
francaise). I volume in-8 edcu, orne d'un portrait par Carmontelle. 5 U
ANDRa BONNEFONS. Une ennemie de la Rdvolution el de Napoldon.
Marie-Caroline, reine des Deux-Siclles (1768-1814), d'apres des docu-
ments inddits. 1 volume in-8, ornd de deux portraits .......... 7 50
- Un allied de Napoldon. Frdddric-Auguste, premier roi de Saxe et Grand-
Due de Varsovie (1763-1827), d'apres les archives du Ministdre des
Aftaires dtrangdres et du Royaume de Saxe. 1 vol. in-8*. .... 7 50
EMILE HORN. Frangois RAk6czI II, prince de Transylvanie (1676-1735).
I volume in-8 dcu avec portrait.......................... 5 i

Paris. Imp. E. CAPIOUONT el Cio, rue de Seine, 57.





































































Published twenty October nineteen hundred and eight.
Privilege of copyright in the United States reserved under the Act,
approved march third nineteen hundred and five by Perrin and Co.













SAINT-DOMINGUE


















DU .'ITr.; AUTEUR




Gentilshommes campagnards de I'ancienne France.
Ouvrage couronnd par l'Academic franchise (second prix
Gobert). 3e edition. I volume in-8 7 fr. 50

Lettres d'Aristocrates. La :.,;o.lati..i reacontde par des
correspondances privdes (1789-1794). 20 edition. 1 volume
in-8 carr6 orn6 de gravures . 7 fr. 59




































































CHAInLI S-Hi.Niy-TtIfODAT, COMTE D'ESTAINC (1729-1794),
Gouverneur de Saint-Doniingue de i763 t 1766.
D'apr's une gravure de P. Freislhion.
(Biblioth6jue national, Cabinet des esianpcs).






PIERRE I)E VAISSIERE





SAINT-DOMINGUE



LA SOCIETY ET LA VIE CREOLES

SOUS L'ANCIEN REGIME

(1629-1789)











PARIS
LIBRAIRIE ACADEMIQUE
PERRIN ET C1i, LIBRAIRES-EDE'i .ULS.
35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35
4 909
Tous droits do reproduc.ioa et de traluction resorvds p>)ur tou p':s.
























A MON FREE



En t.Thz,,;K.,'. si vraiment il en est besoin,
de la profonde et tendre affection qui nous
unit.

P. V.













INTRODUCTION


Le livre que je public aujourd'hui avait Wtd primi-
tivement annonc6 sous le titre de Noblesse des Iles,
etude sur la society crdole de l'ancien regime. 11 devait,
dans ma pens6e, faire suite a mes pr6c6dents travaux
sur la noblesse de France, et montrer quel role a joud
cette noblesse dans l'histoire colonial de notre pays.
Si en effet lon a tres souvent exalte6 'esprit aventu
reuxdenotre ancienne aristocratic, le gouit des expe-
ditions lointaines qui la distingua, l'on n'a jamais
qu'assez sommairement recherche les causes et
expose les resultats de son expansion au dehors.
Je le dis tout de suite, l'id6e de suivre par delh les
mers la classes social qui fait l'objet de mes 6tudes,
cette idee reste bien l'id6e maitresse du present
ouvrage. J'ai Wtd amen6 seulement, et pour des rai-
sons un peu diff6rentes, a restreindre d'un c6td, a
61argir de 1'autre le cadre que je m'6tais assigned. Ce
a







INTRODUCTION


sont ces raisons que je veux d'abord indiquer, pour
justifierun titre nouveau.
En premier lieu, j'ai bientot reconnu que preten-
dre tracer un tableau d'ensemble de l'6migration de
la noblesse frangaise aux colonies 6tait un travail
qui perdrait en profondeur ce qu'il pourrait gagner
en ampleur et en inter6t g6n6ral. Travail qui en
effect m'apparut immense, des que j'eus commence le
d6pouillement des 6normes collections des archives
duministere des Colonies etque j'eusla claire notion
de la bibliographies presque infinie d'un pareil sujet.
Ne valait-il pas mieux, ct je ne tardai pas a me
le persuader, prendre comme type l'une de nos
colonies, en p6n6trer davantage l'histoire, bien mar-
quer la place 6minente que s'y fit notre vicille aris-
tocratie, que de poursuivre des g6n6ralisations ren-
dues difficiles et hasardeuses par la diversity des
sources oui puiser, la multiplicity des mat6riaux a
mettre en oeuvre, l'insuffisance des moyens d'inves-
tigations et de recherches offers encore aux 6rudits
dans le domaine de l'histoire colonial.
Voilh pourquoi j'ai born mon 6tude a Saint-
Domingue. En dehors des precieux souvenirs de
famille qui me d6terminaient a ce choix, c'est lI
chose d'ailleurs, je le sons bien, don't mes lecteurs
n'ont que faire, il m'a paru que je trouverai dans
les annales de cette colonies, mieux qu'en cells






IN I IIl W I, I ll N [II
d'aucune autre, de quoi illustrer la tl,;..,1 qui Rlait la
mienne. Nulle part on effet les raisons, le duvolop-
pement et les r6sullats du movement, qui poussa
autrefois hors do France tant de nos cadets d'an-
cienne race, n'alpparaissent plus clairement et plus
lumineusement qu'A Saint-Domingue. La curiosity
d'une vie nouvelle, et que l'on dit enchanteresse, en
ces pays presque fabuleux des lies, des perspectives de
fortune rapide qui tentent les descendants de nobles
maisons appauvries ou ruindes, P'espoir de retrouver
au delay des mers un peu de cette ind6pendance don't
le pouvoir royal d6pouille de plus en plus la noblesse
francaise, toutes ces causes de la migration de mil-
liers de gentilshommes se peignent d'abord h mer-
veille dans l'histoire de a( la reine des Antilles ). Mais
ce qui en resort plus fortement encore, c'est le role
politique et social qu'ils yjouerent, influence civilisa-
trice et bienfaisante qu'ils y exercerent. Dans le
monde si 6trangement me16 de Saint-Domingue, dans
cet amalgame, plus bizarre en cette colonies qu'en
toute autre, d'aventuriers, de declass6s, de r6frac-
taires, de condamn6s, la noblesse franqaise apparut
de bonne heure comme un merveilleux 616ment
d'ordre, d'organisation, de moralisation, de sant6
social. 1 y eut lh comme une prolongation exotique
de ce qui avait 6t6 sa mission historique dans le pays,
et nul doute que les documents que j'ai r6unis h cc







INTRODUCTION


sujet sur Saint-Domingue ne permettent de mieux
juger qu'on ne l'avait fait jusqu'ici comment fut
remplie cette mission.

Pour qu'on pit toutefois apprecier exactement par
quels moyens elle le fut, et de quelle maniere s'exerga
l'action d'une classes social privilegide sur le singu-
lier milieu auquel elle se trouvait melde, il 6tait
necessaire, je le reconnus bien vite, d'6tudier plus
profonddment, que je ne l'avais cru tout d'abord
utile, comment s'etait constitu6 ce milieu et de quels
elements il s'etait form. Apres avoir Wte amene a
restreindre mon sujet, j'etais ainsi conduit i l'61argir,
h remonter jusqu'aux temps heroiques et aux origins
de la colonisation de Saint-Domingue, a rechercher
quels furent ses premiers colons, commentils se mul-
tiplibrent, comment se constituerent les immense
troupeaux d'esclaves auxquels ils se trouverent bien-
tot commander, enfin a peindre les moeurs et h esquis-
ser la physionomie de cette curieuse population.
C'est de la sorte une 6tude sur la socidte de Saint-
Dominguequeje fusbientot amend a 6crire et quej'ai
en reality 6crite. L'on s'en plaindra d'autant moins,
je l'espere, que d'une part l'on pourra par la plus exac-
tement apprecier le role colonial tres glorieux de
notre noblesse franqaise, et que, d'autre part, il eit
'td regrettable de laisser inutilis's les documents si







INTRODUCTION


vivaint, qui m'ont lpormis de donncrt une idee de la
colonie au premier Age de sa colonisation.


II

A d6faut d'autres merites d'ailleurs, la present
Rtude aura au moins pour elle celui de la nouveaut6.
Si depuis quelques ann6es les travaux d'histoire colo-
niale se multiplient en France, ils ont trait en effet
presque tous a l'histoire politique, militaire ou com-
merciale, et l'histoire social des colonies n'a 6te
encore que bien peu explore.
Que cela tienne surtout au considerable et minu-
tieux labeur de documentation qu'exige cette his-
toire, il m'est bien permis de l'affirmer, puisque je
viens d'en faire l'experience. Rien de plus varied que
les sources ouf il faut puiser en pareille matiere, et
rien de plus ingrat ensuite que les recherches h y
poursuivre. Que d6sire-t-on decouvrir ? Le trait de
moeurs caracteristique, le fait piquant, le tableau
colors, 1'anecdote redvlatrice. Or oiu trouver tout
cela?
Dans les documents officials, correspondances,
rapports, m6moires ? Sans doute, l1 doivent se porter
les premieres investigations. Mais que de deceptions
sont reservees au chercheur! J'ai ainsi d6pouill6 aux
archives du minister des Colonies, page A page, piece







INTRODUCTION


a piece, plus de 400 registres ou cartons, etassur6ment
je n'eus pas a certaines heures a regretter ma pine.
De ces cartons, de ces registres, combien pourtant
en ai-je fermes, ofu je n'avais rien trouv6 a recueillir,
combien ne m'ont fourni qu'une citation, une phrase,
un mot!
A ces memes archives du ministLre des Colonies,
en revanche, une source s'est offerte a moi plus
abondante, la precieuse Collection Moreau de Saint-
MAry, considerable amas de notes, de copies de pieces,
d'originaux aussi, rdunis avec infiniment d'intelli-
gence par' le c6lebre auteur de la Description de la
parties /rancaise de Saint-Domingue, et oft sont relev6s
et conserves mille details curieux et interessants sur
la society, les moeurs, la vie dans notre ancienne
colonie.
Les Archives nationals et la Bibliotheque natio-
nale m'ont naturellement fourni une moins ample
moisson; et malgrd un d6sir souvent exprim6, je n'ai
eu, d'autre part, que de tres rares communications
de papers de famille. Ce m'est d'ailleurs une raison
de plus de remercier M. le marquis de Persan, M. le
baron de Collart, M. de Pellerin de la Touche, M. le
vicomte de Beaucorps, M. de la Martiniere et
M. Pierre Cottreau des documents qu'ils ont bien
voulu mettre gracieusement h ma disposition et de
l'interet qu'ils n'ont cesse de porter a mon travail.







IN lt I ItIU4. II II.N VII
Si lcs suii c.: ii,'-dil's de l'histoirc uq- i.iv,, de Saint-
Domingue soULnt en gc('ral pou abondantes, cells
qui sont aujourd'hui publi6cs, m6moires, r6cits de
voyages, correspondances, out un autre defaut, le
d6faut d'etre presque toujours en opposition les unes
avoc les autres. Je ne crois pas en effet que l'on
puisse appr6cier, plus diff6remment que ne l'ont faith
souvent les auteurs de ces divers 6crits, les momurs,
1'existence et le caractcre des habitants de Saint-
Domingue. En sorte qu'il est parfois bien embarras-
sant de d6meler la v6ritd6 travers des impressions
aussi contradictoires. J'ai essay de le faire, sans me
flatter certes d'avoir toujours triomphd de cette nou-
velle difficult. Les uns me trouveront peut-6tre trop
indulgent dans mes jugements sur la population de
notre ancienne colonies, d'autres, plus nombreux,
trop severe, sans doute. Je n'ai voulu qu'une chose,
je le declare, etre impartial.

Une observation en terminant sur le sens dans
lequel j'entends prendre le mot ( creole ), si souvent
detourn6 de son acception veritable.
Aujourd'hui,bien desgens s'imaginent que le mot
< creole ) d6signe aux colonies les hommes de cou-
leur issues du melange des blancs et des noirs.
D'autres croient au contraire qu'il s'applique exclu-
sivement aux blancs de sang pur.









En r6alit6, le mot creole ) ne devrait s'employer
que comme d6terminatif de blanc ou de noir.
Creole veut dire exactement ( individu ne aux
colonies et il y a des negres creoles, comme il y
a des blancs cr6oles. Sous 1'ancien regime, on distin-
guait ainsi parfaitement les blanes cr6oles des
Europeens x, etles negres creoles, des Africains .
Cette distinction a, il est vrai, un peu perdu de sa
rigueur, et il est peut-etre permis aujourd'hui de don-
ner au mot ( creole ) plusd'extension et de l'appli-
queren general a la population de nos colonies. C'est
du moins dans ce sens que jo l'ai employ dans le
litre et au cours de cc livre. Je tenais a en prevenir
mes lecteurs'.

1. Pour l'illustration du prdsont ..u, ra% je dois tout ou presque
tout h 1'aimable concours ot aux pr6ciouses indications do mon distin-
gud confr'roe, M. Fraii,';is Bruel, du Cabinet des Estampos, a la Biblio-
thtque national. Qu'il me permetto do lui on cxprimer, unc fois do
plus, ici, ma tris vive reconnaissance.


VIII


INTRODUCTION









SAINT-DOMINGUE






CHAPITBE PREMIER

LES ORIGINS DE LA COLONiSATION
ET LES PREMIERS COLONS DE SAINT-DOMINGUE


Jusqu'en 1789, l'histoire de notre colonies fr.in.-aise de
Saint-Domingue, au contraire do celle de la Martinique
ou de la Grenade, no present quo peu de f. *Is saillants
au point de vue politique et militaire. Mais elle offre en
revanche un interet tout particulier, en ce qui touche
une autre question : celle de la colonisation et, plus
specialement, celle de la formation de la sociedt colo-
niale sous l'ancien regime. Comment s'est crede cette
soci4t6? Quelle a etd, dans sa naissance et son ddvelop-
pement, la part respective de l'initiative individuelle et
de l'action gouvernementale ? Co problieme, si interes-
sant qu'il puisse 6tre, n'a copendant ete resolu jusqu'a
present que de fagon tries superficielle. Les uns, exaltant
outre measure l'esprit d'aventures, les qualities d'expan-
sion des Francais d'autrefois, amoindrissent et reduisent
'a trop peu l'oeuvre colonisatrice propre de l'ancienne
monarchic; les autres, par centre, glorifiant inconsid6-
rement cette oeuvre, diminuent volontiers le merite qui
doit revenir a la nation olle-mume.






































CARTE IDE L MLE DE SAINT-I)OAINGUE

)rcssde par J.-B. (l'Anville, en i1),,, pour 1'llisloire de ( ilei .l/.-.''. on de Sa int-Dominge du P. Charlevoix.









ORIGIINES DE LA COLONISATION ET PIIEMIL.ER .,)ULN. 3

Coliiiii'lefielliil iii'll'c du xvie si(cle la date de notre pro-
mier movement d'expansion, pretendent que cc mou-
vement, brill:uinmiint inaugure par les Cartier et les
Roborval, vit son essor bris6 par les guerres do religion
et qu';Lussil,' apres, il le reprit; les autres, restant
sceptiques sur la rdelle porteo colonisatrice des voyages
de circumnavigation ou de commerce des marines du
xviO si'(cle ', croient au contraire quo les guerres civiles,
loin de nuire au developpement colonial, l'ont acceledr
et presque cr&e, soit en renforpant les causes primitives
des entreprises des navigateurs du xvie siecle, soit en
donnant naissance a de nouveaux et tres puissants
motifs d'emigration, si bien que, d'apr'es eux, du com-
mencement du xvine si'cle seulement datent les premieres
tentatives de colonisation dignes de ce nom. Je dis tout
de suite que cette second opinion me parait la plus
conforme aux faits.
Que d'abord le mobile capital qui, dies le xvie siecle,

1. ( 11 y a longtemps, 6crivait, au commencement du xvne si6cle,
Marc Lescarbot, il y a longtemps que nos roys.... ont est6 invites a
estendre leurs bornes et former a peu de frais des empires nouveaux
k eux obdissans par des voices justes et 16gitimes. lls y ont faith quelhues
emploites en divers lieux et saisons. Mais apres avoir ddcouvert le pays,
on s'est content de cela ) (Histoire de la Nouvelle-France, par Marc
Lescarbot, noav. ed., 1866, publi6e par Edwin Tross, t. I, p. ni-iv).
a Ce que Jacques Cartier, aussi bien que Frangois Ier, remarque un
ecrivain de nos jours, revaient comme tous les chercheurs de terres nou-
velles au xvi- siecle, ce n'etait pas un sol vierge a defricher et & con-
querir..., c'etait le chemin du pays des spices, c'dtaient au moins les
mines d'or et d'argent qui commencaient a faire la fortune de l'Espa-
gne. ) (Pigeonneau, Histoire du commerce de la France, 1888-1891, 2 vol.,
t. II, p. 146). Et ailleurs : a Nos premieres tentatives de colonisation
officielle, dit le mmne auteur, remontaient au temps de Frangois Jr.
Mais elles avaient eu pour but beaucoup moins l'occupation de terres
nouvelles et F'e-xploitation de leurs richesses que la de'couverte d'une
route plus directed vers les Indes, ce reve de tous les navigateurs du
xvi, si6cle. (Pigeonneau, La politique colonial de Colbert, dans les
Annales de l'Ecole des Sciences politiques, 1886, p. 487-488).







SAINT-DOMINGUE


poussa tant de hardis ( compagnons ) au dehors de
France se soil trouve singulierement fortified 'a la suite
des guerres religieuses, la chose est indeniable. Co
mobile, on le connalt : c'etait le d6sir de dispute h l'Es-
pagne les richesses du nouveau monde qu'elle etait
seule h exploiter. Mais est-il besoin de dire quelle popu-
larit6 avait du donner a ces entrcpris.- le spectacle d'une
nation qui, pendant prcs d'un quart de siecle, avait jete
sans computer, en France et aux Pays-Bas, les revenues
immenses de ses colonies? D'autre part, et surtout, tan-
dis que, pendant la premiere moitid du xviC siecle, lF'tat
de prospe)rite et de richesse de la France n'avait point
et6 pour encourage beaucoup les desseins aventureux,
la ruine total de la fortune publique et priv6e du
royaume au sortir dcs lutles r.1ligieucIs devail eveiller
bien des initiatives et allumer bien des convoitises.
Mais en dehors des raisons 4'1onomiqlueS, les guerres
civiles fournirent 'a l'6migration d'autres raisons qui lui
avaient jusque-la manque et sans lesquelles, a vrai dire,
il n'y a point de movement de colonisation veritable :
des raisons sociales. On s'attendrait plut6t a ce que je
disc : des raisons rfligicuses. A la fin du xvie siecle et au
commencement du xvil, un parti se trouvait, en effet,
qui aurait pu tenter avec quelques chances de success,
semble-t-il, la fortune des lointaines migrations. C'est
!I- parti protestant. Cc parti sortait, en some, vaincu
d'une lutte de quarante ann6es, et n'ayant obtenu pen-
dant cette lutte que des success passagers, apres, qu'une
tolerance provisoire, il paraissait devoir posseder cc
qu'il fallait pour r6ussir a crder des etablissements com-
parales h ceux des dissidents anglais. Pourtant, et c'est








OI IGINES D)E LA lI'I.ONl l, IltN ET I'1 -' .:111-iti. .I.;N.' ,

lh une preuLve de 1'iiiconsistlil' du proteslh- li-sisi fran-
cais, it no devail rien sortir 1,., tentali v,, doe ctlonisa-
Lion pirot'.-t.tIti., alois miiii,, que lour plroiljiur se
nomma Coligny '.
Restent done les raisons surials don't jo parlais. Ces
raisons d(,ivent etre clhietli,'cts dans lc loul.\e.rseielII
g6ndral qui suivit los troubles religieux, quand tout un
monde do capitaines, d'aventuriers, d'Wtrangers, qui,
pendant pros d'un demni-si.--le, avaiont vecu sur lc pays
eL do ses guerres, so trouvorent tout 'a coup inoccup6s
ct sans emploi, places en face d'une autoritL qui renais-
salt forte et absorbante, et furent amends a envisager
l'6migration come le seul mii)n de continue la vie
d'alertes, de libort6, do licence mrme, qu'ils avaient
men6e pricdm.' inintI, a la considdror, par la mmne,
come une veritable expatriation. Car, si assur6ment
l'esprit de lucre et de gain pout bien donner naissance
a l'esprit d'aventure, des sentiments plus profonds, tels

1. Jo sais bien que i'on rojetto gdniralement sur Vill-g,-igninr et sa
trahison l'dchee de ces tentatives, au moins celui de 1'expddition du
Brdsil. Mais, conmno I'a tr6s bien d6montr6 M. Heulhard, dans son beau
livre sur Villegaignon, ( c'est la iinoriLt calviniste qui, divisdo en olle-
meme, image do la confusion et d( la discorde, coupa imnn6diatement
en doux une colonies ddja faible par la disparate do ses dlements primi-
tifs et qui ne pouvait vivre que de discipline et d'autoritd e. Et si i'on
pretend que o les calvinistes auraient pcut-Utre about si Villegaignon
eoft laissd faire Coligny, que dire alors ded expeditions de Jean Ribault
oL de Laudonni6re en Floride, expeditions bien protestantes celles-la,
don't l',riiti.dtiv. et la responsabilitd appartiennent bien a l'aiiral ? Les
expeditions de 1562 et 1b64 no sont-elles pas 6galement funestes ? Ne
sont-ce pas mimes disputes entire chefs, mcmes intrigues, mimes tra-
hisons ?... Pourtant, voila des entreprises bion conforms au dogene
protestant, avec de bons ministros, do bons psaumes unanimement
chants, de beaux sermons, auxquels nul ne contredisait. EL la troi-
sieme expedition do 1567 avec lI capitaine Gourgues a-t-elle mieux
rdussi ? ) (A. Ileulhard, Nicolas de Villegaignon, 1897, p. 208-209). Sur
les divisions des protestants en Floride, cf. Gaffarel, Histoire de la Flo-
ride franpaise, p. 36, 89, etc..,








SAINT-DOMINGUE


que ceux que je viens d'indiquer, sont seuls capab)lL de
susciter des departs sans esprit de retour.
Quoi qu'il en soit, la colonisation des Antilles et en
particulier celle de Saint-Domingue, au xvin siecle, nous
offre une singuliere confirmation des idees que je viens
d'exposer. Nulle part, en effet, les divers mobiles qui
pouvaient pousser alors nos nationaux hors de France
ne se peignent mieux que dans l'histoire des flibustiers
et des boucaniers, nulle part n'apparaissent d'une fagon
plus violent et plus heurtee les causes profondes du
movement colonial du xvine siecle.
II est difficile de bien pr6ciser les origins de nos pre-
miers etablissements dans cette ile de Saint-Domingue
occupee par les Espagnols depuis 1492 et don't la popu-
lation primitive avait 6t6 rapidement detruite et absor-
b6e par eux. On s'accorde en ge6nral 'a reconnaitre que
des colons franpais et anglais, chassis de Saint-Chris-
tophe par I'amiral espagnol Federico de Tol'ede, en
septembre 1629', furent les premiers Europeens qui dis-
puterent aux Espagnols la possession de la petite ile de

1. C'est au moins la version des PP. Le Pers et Charlevoix, qui est
aussi adopthe par H. Lorin, De praedonibus insulam sancti Dominici
celebrantibus saeculo septimo decimo, p. 6. M. Gilet, Origines de la
Martinzque ; le colonel Francois de Collart et la Martinique de son
temps, p. 18, pretend qu'un certain Levasseur, le m6me don't il sera
question plus loin, ayant ceddd M. d'Esnambuc ses droits sur Saint-
Christophe, moyennant 3.000 livres, lui demand, en 1627, de le faire
transporter avec ses cormpagnons a la Tortue, qui aurait 6td des lors
occupde par lui. Qu'il y ait eu un accord entire Levasseur et d'Esnam-
bue au sujet de Saint-Christophe, la chose est inddniable (cf. l'extrait
du registre de la Compagnie des liles d'Amdrique, donnd par Gilet, Op.
cit., p. 40-41). Mais je ne sais sur quels textes le mnme auteur s'appuie
pour affirmer la venue de Levasseur a la Tortue en 1627. 11 est peut-
etre permis de dire qu'il y avait ddjL en 1629 A la Tortue d'autres Euro-
piens que les Espagnols ; du moins ces derniers en dtaient-ils alors les
maitres officials.








OItLbINLS DE LA (.1'LUINiA'.ILiN ET 'Milll-ML..- .I.Oi.) 7

la TorLue, siLude au nord de la grande ile eL qui ,.st
cotisidirt'it, d'ordinaire come le bercceau le plus ancient
de notre domination 'a Saint-Dominguc. 1ai-; des docu-
ments d'origine britannique qui nous sont pti VeCti.1,
il senmble bien resulter que les Anglais 6vinc'erent do
bonne lieure les ntlres du gouvernement de la nouvelle
colonies, et que bien vile ils y exercierent 'a peu pr'es
seuls FautoritL. D'es 1631, la Compagnie rUorganim.-,
l'ann6o preeddente en Angleterre, sous le nom de Com-
pagnie de la Providence et de I'le de l'Association ,
s'oecupe des colons de la Tortue, des moyens d'en grossir
le nombre3, commissionne le capitaine Hilton come
gouverneur et, en cas de mort ou d'absence de celui-ci, le
sieur Christophe Wormeley C'est sur ce dernier qu"a la

1. Les quelques pages qui suivent ont Ut6 rddig6es a l'aide des histoires
classiques des PP. du Tertre, Le Pers, Charlevoix, Labat, mais aussi
et surtout, comme on le verra, h l'aide des documents anglais analysts
dans les Calendars of State papers, colonial series. Ces documents con-
temporains, don't la valeur ne peut atre contested, n'avaient point 6td,
il semble, utilisds jusqu'ici pour I'histoire des origins de Saint-Domin-
gue. On verra la remarquable confirmation que ces documents appor-
tent au ricit du P. du Tertre, trop dddaign6 par Charlevoix.
2. e Patent to Robert, Earl of Warwick, Henry, Earl of Holland, Wil-
liam, Lord Say and Sele, Robert Lord Brooke, John Roberts, sir Ben.
Rudyerd, etc., and others hereafter to be joined with them, of incor-
poration by the name of the Governor and Compagny of Adventurers
for the plantation of the Islands of Providence, Henrietta, and the
adjacent islands. s (Calendar of State papers, colonial series, 1574-1660,
edited by W. INoel Sainsbury, Londres, 1860, p. 123). Dans les registres
de deliberations de la Compagnie, l'ile de la Tortue est appolde des
lors Hle de l'Association. Sur les origins de la Tortue, Du Tertre n'af-
firme rien. II1 commence seulement son r6cit en 1640, disant : ( I1 y
avoit ddja quelques annees que les Anglais s'dtoient dtablis dans F'ile
de la Tortue. ) (Du Tertre, Histoire gdndrale des Antilles, 1667-1671,
t. 1, p. 169). Cela ne contredit pas ma supposition.
3. Minutes of a general court for Providence island, 19 mai 1631 (Ca-
lendar...., 1574-1660, p. 430) ; Minutes of a court for the isle of Tortuga,
16, 23, 27 juin, r", 4, 6, 21 juillet (Ibid., p. 131-133).
4. Minutes of a court for the isle of Tortuga,6 juillet 1631 (Ibid., p. 132).








SAINT-DO3INGUE


fin de 1634 ou au commencement de 1635, les Espagnols
reprennent l'lle'. D'apres les PP. Le Pers et Charlevoix,
un certain Willis l'aurait, un peu plus tard, reconquise
sur les Espagnols. Ce Willis est peut-etre un person-
nage que les documents anglais appellent Samuel
Filby, et qui joua certainement un r61e en ces parages
et en ces annees, sans qu'on puisse le bien preciser'.
Dans tous les cas, l'occupation espagnole ne dura pas
tres longtemps, puisque la Compagnie anglaise ayant,
en avril 1635, envoy un nouveau gouverneur, Nicolas
Riskinner 3, c dans le cas ou File ne serait pas desertee
par les Anglais )), elle apprenait, au mois de mars 1636,
que Riskinner avait bien pris possession de son poste,
mais qu'il etait mort h la Tortue trois mois apres son
arrive '. Le mois suivant, etait nomme it sa place un
certain William Rudyerd 6, auquel succeda le capitaine
Fload7.
Que faisaient cependant les Frangais? Ils paraissent

1. Dans le registre des delib6rations de la Compagnie de la Providence
et ile de l'Association, a la stance du 19 mars 1635, un certain Perry,
nouvellement arrived de la Tortue, informed la Compagnie que 1ile a dtd
reprise par les Espagnols (Ibid., p. 200). A la stance du 40 avril, les
nouvelles donnecs par une dame Filby confirment ce dire (Ibid., p. 201).
La-dessus, la Compagnie destitue Christophe Wormeley de sa function
de gouverneur (( pour la couardise et negligence qui lui a faith perdre
File. ) (Ibid.).
2. Cf. Calendar..... 1574-1660, p. 144, 146, 201.
3. Minutes of a Committee for Association Island, 17 avril 1635 (Ibid.,
p. 202).
4. La Compagnie au capitaine Bell, gouverneur de la Providence, 20 avril
1635 (Ibid., p. 203).
5. Minutes of a Committee for Providence Island, 26 mars 1636 (Ibid.,
p. 226-227).
6. Minutes of a court for Providence Island, 14 mai 1636 (Ibid., p. 233)
et Minutes...., 3 juin 1636 (Ibid., p. 236).
7. Minutes...., 25 juin 1640 (Ibid., p. 314).







ORIGINES DE LA (.iiLONSTION ET PREMIERS COLONS 9

avoir vecu d'abord assez paisibl-inoinl avec les Anglais.
PcuLt-tre mneme roccuperent-ils les premiers la Tortuo
aptes l'6viction operde par les Espi:agn-Is on 1635, cL
permirenL-ils a leurs anciens compagnons de revenir
s'y 6Lablir librement'. Mais mal rdcompenses do leur
g-ndrosite, persecutes bientLt par ceux don't ils avaient
favoris6 le retour, rejetis meme sur la cOte de Saint-
Domingue, sans qu'on sache bien comment et a quelle
occasion, ils se retournent en 1640 seulement contre
les mattres de la Tortue. Un certain Levasseur, appuye
par le commander de Poincy, gouverneur des fles
d'Amerique ', s'empare de la petite ile et en rest
le chef pendant prbs de dix ans4. En 1654, MM. de Fon-
tenay et de Treval, qui l'y ont remplace, en sont
chassis, il est vrai, par les Espagnols que remplacent,

4. C'est ce qui paralt ressortir du ( M6moire envoy par M. de Poincy
aux seigneurs de la Compagnie des miles de l'Amerique ), dat6 de Saint-
Christophe, du 15 novembre 1640, et que je public en Appendice. Cf.
Appendice I.
2. II est fait du moins tres clairemnent allusioa a ces 6vdnements, qui
durent se passer en 1638, dans Ic Mdmoire cit6 a la note pr6ecdente et
dans une lettre de M. de Poincy & Richelieu du 2 decembre 1640 (Bibl.
nat. Vc Colbert, vol. 45, fol. 479). DOs 1636, d'ailleurs, une rivalit6 assez
vive devait exister entire Frangais et Anglais : un document anglais,
du 26 mars 1636, faith allusion a ( une protestation des habitants de la
Tortue centre le commerce qu'y font les Frangais ) (Calendar... 4574-
1660, p. 227), et dans une autre pl6ce date du 5 mai 1636, la crainte
est exprimde ( que les Hollandais ou les Frangais viennent a saisir
File, si elle est abandonnee par la Compagnie de la Providence et de
l'ile de l'Associalion. ) (Ibid., p. 233).
3. Philippe de Longvilliers de Poincy, commander puis bailli de
l'ordre de Malte, regu chevalier en 1605 (Archives nationals, MM 42,
fol. 11).
4. Cf. Appendice I, et A relation concerning Tortugas...., by Abraham
Langford, 4664, dans Calendar of Stale papers, colonial series, America
and West Indies, 1661-1668, 6dit6 par Noil Sainsbury, no 818.
5. Peut-6tre Louis d'Ach6 de Fontenay, regu chevalier de Malte en 1647.
6. Qui l'occupaient en 1655. Tous les auteurs sont d'accord la-dessus :








10 SAINT-DOM1NGUE

en 1656, un Anglais, Elias Watt appele par le P. du
Tertre Eliazoiiard' et son gendre, le capitaine
James 2. Mais la meme annie, un gentilhomme fran-
pais, Jeremie Deschamps, seigneur du Rausset, se fait
donner (novenmbre 1656) une commission de gouverneur
par la cour de France3, passe en Amerique, dissimulant
sa quality, obtient du colonel d'Oyley, gouverneur de la
Jamaique, une commission au nom de l'Angleterre,
prend la place de Watt et de James, et ne tarde pas a
proclamer la Tortue acquise au roi de France '. De 1661
a 1663, plusieurs tentatives sont faites par les Anglais

Du Tertre, Le Pers, Charlevoix. Cf. encore A brief account of the
Island Tortudos...., dans Calendar..... 1661-1668, no 817.
1. C'est & propos de cette occupation de la Tortue par Elias Watt que
Charlevoix critique le plus vivement 1'exactitude du rdcit de Du Tertre.
M. Lorin avait deja (Op. cit., p. 18) admis la version de ce dernier qui,
comme il le dit, a ici une autoritd particulire, ayant connu la plupart
des personnages de cette histoire. Les documents anglais, qui restituent
son veritable nom & Eliazofjard, confirment enti6rement le r6cit de Du
Tertre (A brief account of the island Tortudos, 1661, dans Calendar....,
4661-1668, no 817, et A relation concerning Tortugas...., by Abraham
Langford. 1664 ? Ibid., no 818).
2. Simple nom de guerre dyidemment. ( C'6tait, dit un document
anglais que j'ai ddjja cited, un pauvre gentilhomme en detresse, colonel
dans 1'armdee du Roi, banni d'Angleterre et qui avait dpous6 la fille de
Watt. ) (A brief account...., Ibid.. no 817).
3. La Commission du premier commandant pour le Roy de 'ile de la
Tortue, M. Jdrdemie Deschamps, sieur de Aloussac et du Rausset, 26 no-
vembre 1656, est publide dans Moreau de Saint-Mdry, Lois et constitu-
tions des colonies des miles de l'Amdrique sous le vent, t. I, p. 81-82.
4. Ces faits rapports par Du Tertre, Hist. des Antilles, t. III, p. 135
et suiv., sont exactement confirms par les documents anglais. Un
a ordre ) du roi d'Angleterre, du 19 fdvrier 1662, declare que, ( suivant
le m6moire prdsentd par Thomas, lord Windsor, gouverneur de la
Jamaique, un Francais (du Rausset), qui est maintenant gouverneur de la
Tortue et qui a eu commission du colonel Edward d'Oyley, a cette dpoque
gouverneur de la Jamaique, sur la recommendation du Conseil d'Etat
d'alors, refusant aujourd'hui d'obdir aux ordres du gouverneur de la
Jamaique, lord Windsor. est autorisd & user de rigueur pour le rdduire. )
(Calendar...., 1661-1668, no 233).


































































BOUCAXIERS ET SCENES DE LA VIE DES BOLCANIERS,

D'aprbs une gravure anonyme.
(Bibliothlique national, Cabinet des estampes).








OR1GINES DE LA i.,l.UNISA II.N ET I'IIE..II:, (.UloNS 11

pour la rel.ti-ir '. En depil do tout, la Tortue etla
c6te do Saint-Domingue, sur laquelle d6bordont desor-
mais les colons, restent d6cidemnnt trl r:;s franCaises
et le resteront, grace aux successeurs do Du Rausset,
les Ogeron et les Du Casseo. Bon gr6, mal gre, 1,:li


1. La premiere fut faite, a la fin do 1661 vraisemblablement, par le
colonel Arundell, sur l'ordre do lord Windsor. C'est mime a la suite de
1'6chec et do l'emprisonnement d'Arundoll a la Tortue que lord Wind-
sor envoya a sa cour le m6moire auquel il ost faith allusion dans la pice
cite a la note prie6dente. Apr6s la reception de l'ordroe du Roi du
19 fivrier, une nouvelle attaque centre la Tortue fut combine entire le
colonel Samuel Barry (celui que Du Tertre appelle Bari), le capitaine
Abraham Langford etle capitaine Robert Munden. Cotto attaque 6choua.
Langford rdussit seulement a prendre pied sur la cCte Saint-Domingue,
et a se faire proclamer gouverneur du Petit-Goave, d6veloppant le
premier I'dtendard royal & Hispaniola ). Ce success, d'ailleurs, ne paraft
pas avoir eu de lendemain (Proclamation du gouverneur do la Jamaique,
du 16 dicembre 4662, dans Calendar...., 1661-1668, no 390 ; lettres d'Abra-
ham Langford a Clement de Plenneville, du Petit-Goave, 16 mai.1663, -
ofi il dit qu'il attend de pied ferme les habitants de la Tortue, les e Tor-
tudions x, s'ils osent venir l'attaquer, et de Climent de Plenneville
a William Morrice, secrdtaire d'Etat, du 8 juin, dans Calendar....,
nos 474 et 474-1).
Du reste, comme le rerharque avec beaucoup de sagacity Du Tertre,
ces entreprises diverse contre la Tortue ne furent jamais sdrieusement
et officiellement appuydes par le gouvernement anglais, qui, effective-
ment, d'apres une lettre publide dans le Calendar ddja cite, parait
s'Otre soucid assez peu d' engager son honneur et de risquer une rup-
ture avec la France pour une proie aussi e peu important e que la
Tortue (Lettre du Dr Henry Stubbs a William Godolphin du 3 octobre 1664,
dans Calendar..... no 819). 11 est intdressant de compare ce qu'a devind
Du Tertre de la politiquo anglaise (Hist. des Antilles, t. Ill, p. 138)
avec ce que nous en rdvdle cette lettre.
2. Par acte du 15 novembre 1664 (Moreau de Saint-M6ry, Lois et consti-
tutions..., t. 1, p. 128-130), la Compagnie des Indes occidentales acheta.
on le sait, la Tortue a Du Rausset pour en donner le gouvernement a
d'Ogeron. Du Rausset ktait alors a la Bastille. Pour expliquer cet em-
prisonnement, Du Tertre avait supposed que, ne trouvant pas assez avan-
tageuses les offres de la France, il avait proposed au gouvernement
anglais de lui vendre la Tortue. Cette hypothbse est confirmed par
deux lettres de lord Hollis a sir Henry Bennet, secretaire d'Etat, des
26 mars et 9 avril 1664, ohi Du Rausset est dit expressdment avoir offert
de remettre la Torlue entire les mains du gouvernement anglais, a la
condition qu'on lui remboursht 6.000 livres sterling. Ces lettres sont
publides dans F. Ravaisson, Les Archives de la Bastille, 1868, t. lII,








SAINT-DOMINGUE


Espagnols doivent nous accepter pour voisins. Pres de
la moitie de l'ancienne Hispaniola devient 'notre Saint-
Domingue frangais, aujourd'hui Haiti; l'autre moitie
demeure a ses anciens maitres, mais leur echappera
linalement come h nous : c'est actuellement la Repu-
blique dominicaine.
Une foule de questions se posent sur les premiers
colonisateurs de Saint-Domingue frangais'. Lours occu-
pations, on les connalt. Ils etaient flibustiers ou bouca-
niers : les boucaniers s'adonnant a la chasse des boeufs

p. 436 et suiv. Mais dans le meme ouvrage, est donnd (p. 437) une
lettre de Du Rausset & Colbert, qui prouve que le sdjour de la Bastille
1'avait ramend a de meilleures resolutions. 11 c6da ses droits a la
France pour 15.000 livres et sortit de prison le 15 novembre (Funck-
Brentano, Les lettres de cachet & Paris, dtude suivie d'une liste des pri-
sonniers de la Bastille, 1903, in-fol., p. 26, no 265.) L'acte de ( prise de
possession de la Tortue et de la cote Saint-Domingue par M. d'Ogeron,
gouverneur pour la Compagnic des Indes occidentales, ) est du
6 juin 1665 (Moreau de Saint-Mary, Lois et constitutions..., t. I, p. 146-
*17).
1. 11 ne peut Wtre question de donner ici une bibliographie complete
de l'histoire des flibustiers et des boucaniers. En dehors des ouvrages
de Du Tertre, Histoire gendrale des Antilles, ddja cite, de Le Pers,
IHistoire manuscrite de Saint-Domingue (Bibl. nat., fr. 8992). de Charle-
voix. Histoire de l'Ile espagnole ou de Saint-Domingue, Amsterdam.
4 vol. in-12, 1733(t. I111), de Labat, Nouveau voyage aux Isles de l'Amd-
rique, 1742, 8 vol. in-12 (le manuscrit sur lequel a dtd faite l'impression
est aux Archives nationals, K 1212). on peut consulter sur cette ques-
tion: Alexandre-Olivier OExmelin, Des aventuriers qui se sont distin-
guis dans les Indes, traduit du neerlandais, Trdvoux, 1774, 2 vol. in-12
(la premiere addition en hollandais date de 1674 ; le livre fut traduit
en espagnol en 1681, puis en anglais sur ce texte; une rdedition de
cette derniere traduction anglaise a paru a Londres en 4893, in-8o);
Raveneau de Lussan, Journal du voyage faith & la mer du Sud avec les
flibustiers de I'Amdrique en 1684 et anndes suivantes, Paris, 1689, in-12 ;
J. W. Archenholtz, Histoire des flibustiers, traduit de I'allemand, Paris,
1804, in-8; James Burney, History of the buccaneers of America, Lon-
dres, 1902, in-12 (cette histoire fut publide pour la premiere fois a
Londres en 1816) ; Lon Vignols, La piraterie sur l'Atlantique au
XVIIIJ sidcle, Rennes, 1890, in-8; Lorin, Op. cit.; Gabriel Marcel, Les
corsaires francais au XV1o sidcle dans les Antilles, Paris, 1902, in-80 ;
Funck-Brentano, Les brigands, Paris. s. d., in-4@, p. 117-180.







IIiFblNES DE LA C4IL.ONISA'I ION ET IlE'.1IEIt.i .I.ON. 13
sauvages, don't ils preparaient les cuirs, ou a collc des
cochons sauvages, don't ils boucanaicnt et fumaient la
chair; les flibustiers poursuivant sans treve dans la mner
des Antilles les vaisseaux espagnols qui revenaient \ -rs
l'Europe charges des d6pouilles du nouveau rnondle.
Mais les boucaniers preced'erent-ils les flibustiers, ou
ceux-ci furent-ils anterieurs a ceux-14? Flibustiers et
boucaniers se diviserent-ils des l'origine en deux socie-
tes distinctes, ou bien les uns et les autres exercerent-
ils concurremment les memes metiers? Tous problems
insolubles et offrant en verite assez peu d'intert. Ce
qu'il importerait plutdt de connaitre, c'est la vie mnme
que menaient ces hommes pendant les annees d'indd-
pendance absolue qui preced'erent la reconnaissance de
l'autoritl du roi de France, vie primitive et 'a demi sau-
vage, mais aussi pittoresque, au moins d'apres le peu
qu'on en salt, qu'il s'agisse des flibustiers ou des
boucaniers : les uns habitant au milieu des bois ou des
savanes, dans des cases faites de branchages a la
maniere des sauvages, vetus de haillons sordides, imbus
et poisseux du sang des animaux, les cheveux herisses
ou noues sur la tote, la barbe inculte et longue, coiffds
d'un sorte de < cul de chapeau ia visi'ere, chausses de
souliers de peau de pore, toujours arms de quatre ou
cinq coutelas et de longs fusils, dits boucaniers, -
au canon de quatre pieds et demi de long, << a l'aide
desquels, a 120 pas, ils ne manquentjamais de donner
dans une piastreI )), et, ainsi accoutres, passant leur
temps h la poursuite de leur gibier, a de longues buve-

1. Beauval-S6gur, Histoire de Saint-Domingue, on manuscrit a la
Biblioth6que national, Nouv. acq. fr., vol. 9326, fol. 8.







14 SAINT-DOMINGUE

ries et ripailles, ou encore en de sanglantes escar-
mouches centre les Espagnols, vivant g6neralement
unis, mais prompts h de terrible coleres, qui se ter-
minent par des duels au fusil sans merci1; les
autres, les flibustiers, partant ,un beau martin a quinze
ou vingt sur un chetif cannot fabrique par eux, s'em-
parant bientot d'une barque de police, puis l'aban-
donnant a son tour pour se ruer en un de ces forcones
assaults don't ils ont le secret sur l'objet final de leurs
convoitises, quelque gros navire lourdement charge
don't ils se partagent la depouille, menant aujourd'hui
une vie don't ne voudrait pas le dernier des matelots,
le lendemain dissipant follement leur part de butin en
de somptueuses orgies, bientot de pirates se transfor-
mant en conquerants, pilleurs de villes, devastateurs de
provinces, htroY'ques bandits a d'une bravoure feroce et


i. Le P. Labat qui vdcut plusieurs jours avec eux nous en a trac6 un
pittoresque portrait: e C'Gtoit quelque chose de plaisant de voir I'habil-
lement de ces chasseurs. Ils n'avoient qu'un calecon et une chemise ;
le cale.on etoit 6troit et la chemise n'entroit pas dedans, elle 6toit
par-dessus comme les roupilles de nos rouliers et un peu moins large.
Ces deux pieces 6toient si noires et si imbibees de sang et de graisse
qu'elles sembloient Otre de toile goudronnde. Une ceinture de peau de
bceuf avec le poil scrroit la chemise et soutenoit d'un c6td une game
qui renfermuit 3 ou 4 couteaux comme des bayonnettes et de l'autre un
gargoussier a l'ordinaire. Ils avoient sur la tite un cul de chapeau, don't
il restoit environ quatre doigts de bord coupes en pointe au-dessus des
yeux. Leurs souliers 6toient sans couture et tout d'une pifce. On les fait
de peau de bceuf ou de cochon. Voici comment. Des qu'on icorche un
bceuf ou un cochon on enfonce le pied dans le morceau de peau qui
lui couvroit la jambe; le gros orteil se place dans le lieu qu'occupoit
le genou; on serre le tout avec un nerf et on le coupe. On faith monter
le reste 3 ou 4 doigts au-dessus de la cheville du pied et 1'on l'y attache
avec un nerf jusqu'a ce qu'il soit sec et alors il so tient de lui-mime.
C'est une chaussure tres commode, bientot faite, a bon march, qui ne
blesse jamais, qui empkche qu'on no senate les pierres et les pines sur
lesquelles on march. v (Labat, Nouveau voyage aux Iles, 6d. de 1742,
t. VII, p. 235-236).













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,)ItI.INI~. DE LA I l.l.'NIs \TIO ET PhI llII I l ., i. S~:' 15
C..ipri'ieusoe iuxqul.-s il no manqua peut-tire qu'un
chef pour accomplin de granules choses
Tel nous apparait cc monde des flibustiers et ,l,- bou-
caniers de Saint-Domingue, dans sa physionomie g rale au moins, car nous no pouvons natulielini-riL
qu'ctre hien imparfaiLement instruits des idees, des sen-
timents, de l'6etat d'esprit de ces extraordinaires aven-
turiers.
Du peu que nous savons d'eux resort bien cependant
ce que je disais tout a l'heure des causes de l'emigration
francaise au cours du xvLIe siecle. La haine helr6ditaire
et desint6ressee de l'Espagne don't on faith souvent hon-
neur aux flibustiers, en particulier a ce Montbars qui,
des sa jeunesse, avait puise dans les r6cits de Las-Casas
de quoi alimenter la fdrocite don't il devait faire preuve
unjour, cette haine, est-il besoin de le dire, est insuffi-
sante a expliquer l'existenceetla carrier qu'ont embras-
sees ceshommes. En revanche, come je le remarquais,
l'espoir d'enlever 'a lEspagne l'exclusive et fructueuse
exploitation des tresors du nouveau monde semble avoir
etc 1'une des causes determinantes de la foundation de
nos colonies antiliennes, en particulier de Saint-Domin-
gue. Comme le dit excellemment M. de Dampierre,
( cette foundation out pour cause la mesaventure de cor-
saires malheureux qui, rejet6s par les Espagnols dans
les lies du Vent, eurent l'idee de s'6tablir d6finitivement
dans ces dernieres. Les documents relatifs 'a la guerre
sans merci que les Espagnols faisaient aux navires de
toutes nations qui osaient trafiquer aux Indes occiden-
tales sont ainsi d'un grand interet pour P'histoire de
l'origine des etablissemcnts europeens dans ces quarters.







SAINT-DOMINGUE


11s C.xpliq.ulent on effet comment les marclia ds, traqluds
dc Loutes parts, ont 61t amenes a s'6tablir fortement on
(ueol(ucs endroils et, d'autre part, ils neltent en lumi're
les Ipincipes barbares et toujours repousses par los
autros nations, on vortu desquels les Espaginols pr6ton-
daient avoir lo droit de trailer en pirates tous les Euro-
p..ins trouvcs au d(elh des tropiqij ,es, non moins que la
manicre don't ils appliquerent parlfois ces principles aux
c.oloni,.s euup'lIoe'll. naissanL en ces parages'. > Cola
est Iellen iit vrai tqu'en 1699 (noioe : Je no regarded
pas, t.rivail. Du Casse, je no rgardie pas cetto colonic
de Saint-Doiiintgu par la culture du sucre, indigo et
tal)acs, ny autres denr6es qui sto fonl dans l'Amdrique,
mais conmme une place d'atrnivs pour unir a la monar-
chic fran(laise ls importanlcs clefs du Mexique, du
P6rou ct du r',iitiimie do S;1i la-F62 ), les clefs des
royaumes de l'or, ontendait-il diiri ainsi sans aucun
douto.
Mais cc qui so rov'cle le mieux peout-tro dans lI
retour volontaire a la vie do nature do tanL d'aventuriers,
c'est bien coltt ilipalinice d lia ricgle et do 1'autorit6,
cettc inquitiude du joug, ce d6sir do libcrit absolute el
illimit6e, nds de l'ordre mlnic qui renaissait sur le conti-
nent. Libert6 do tout genre : liberty politique, car ces
homes declaraient volontiers (( qu'ils ne devoient
d'olbtissance qu'" Dieu, apres qui la terre oiu ils 6toient
n'avoit d'autres maistres qu'eux-mesmes pour l'avoir

1. Essai sur les sources de 'hisloire des Antilles frangaises (1492-
166.), par Jacques do Dampierre, Paris, 190i, in-8o, p. 62-63.
2. Lottre (dt Du Casse au ministry, du 13 janvier 1699 (Archives du
minisl6re dos Colonies, Corrcspondance gendralc, Saint-Domningue, C',
vol. IV).








ORHIGINrS I)E LA C I.OONISATION ET PIlEIlm mI.o 17

conquise au i'ril de leur vie sur une nation qui l';i oil.
usurp6e l,--1-ii-iiim sur los Indions' ) ; liberty social,
car entree cux tous les rangs sont confondus, a ce point
quo des ,iitil.sowiiiiiis come J)u D Ituiss-,t oL Ogeron
ont mene la vie de boucaniers2; libort6 r(ligi6us,, car
si, on gn ral, ils se disaient cin,1oliqucs, ( a religion
conservoit sur eux fort pou do ses droits et ils croyoiont
faire beaucoup que do n'avoir pas ,ntii-rn.ent oublie le
Dieu de leurs peres'3 ; liberty l]i;;dl, car de lois ils
n'en reconnaissoient point d'autres qu'un assez bizarre
assemblage de conventions qu'ils avoient faites entire
eux et don't ils avoient form une coutume qu'ils regar-
doient comme la regle souveraine' ; liberty morale,
enfin, complete et sans frein : a ce dernier point de vue
ils pr&sen,. nt, exage6rs et grossis, les traits distinctifs
des homes de ce xvie siecle qui venait de finir, une
jovialite grossiere, une brutal loyaut6, un mepris
cynique de la femme, caracLtristique de l'esprit d'un
autre age. Et tout cela indique bien encore une fois les
causes morales profondes qui 6loignaient ces hIommes
d'un pays ou l'ordre renaissait et les pr6cipitaient vers
celui ou ils 6taient assures de trouver plus que l'indd-
pendance, la plus entire licence.
Toutefois, si nous devons considcrer les flibustiers et
les boucaniers do Saint-Domingue comme les fondateurs

1. Le P. Le Pers, Hlistoire de Saint-Dominrue, Bibl. nat., fr. 8992, foL.
252 vo.
2. Le P. du Terire le dit expressdment pour Du Rausset (Hist. des
Antilles, t. III, p, '135), pour Ogeron (Ibid., p. 140-141).
3. Charlevoix, Histoire de l'lle espagnoleou de Saint-Domingue, t. III,
p. 56.
4. Ibid.






SAINT-DOMINGUE


de la plus belle de nos colonies d'Amerique et les en
nommer (( les peres ), suivant un mot qui revient sou-
vent sous la plume des premiers gouverneurs, il faut
reconnaitre aussi que pareil titre, ces premiers gouver-
neurs aiderent bien 'a le m6riter a leurs administres. A
des hommes que poussait et qu'inspirait un desir, et
come une soif d'absolue liberty, ou que guidaient des
instincts de pillage, des chefs tels qu'Ogeron, Du Casse
et tant d'autres surent inspire les qualities qui font les
v6ritables colonisateurs, et avant tout l'attachement au
sol. Par une adroite politique, en effet, ils arriv'erent
d'abord 'a grossir ce noyau trop petit de vrais colons
qui s'etait former sous le nom d' (( habitants )), et qui,
d6laissant les entreprises de la flibuste ou de la chasse,
furent les premiers cultivateurs du sol de Saint-Domin-
gue. Des 1665, faisant tries nettement la difference de
ces derniers et de ceux qui se soustrayaient encore a
toute autorit6 : (( Sept ou huit cents Francois, ecrivait
Ogeron 'a Colbert, le 20 juillet 1665, sont encore habitues
le long des costs de cette Isle espagnole, dans des lieux
inaccessibles, entournes de montagnes, ou de grands
rochers et de mer, et vont partout avec de petits canots.
Hls sont trois ou quatre, ou six, ou dix ensemble, plus
ou moins 6cartes les uns des autres de deux ou trois,
ou six, ou huit ou quinze lieues, selon qu'ils trouvent
les endroits plus commodes, et vivent comme des sau-
vages, sans reconnoitre personnel, ni sans aucun chef
entire eux et font mille brigandages. Ils ont vole plu-
sieurs bastimens hollandois et anglois, qui nous a cause
beaucoup de desordres; ils vivent de viande de san-
gliers et de bceufs sauvages, et font quelque peu de tabac







I







OI1GINES DE LA (.;OLNI .\fIluN ET PREMIERS i li\NS 19

qu'ils troquent pour des uarlis, des munitions et des
liardes. Ainsi il scroit trip's n6cessaire quL Sa Mij,:shr
donnat un ordre pour faire sortir ces gens de ladite Isle
espagnole, par lequel il leur fust enjoint sur pine de la
vie do se rrlirr dans deux mois dans celle de la Tortue,
ce qu'ils feroient sans doute si elle esLoit fortifiee, et cc
qui porteroit un grand rcvenu au Roy, et qu'il fust permits
par ledit ordre de defendre a tous capitaines do navires
marchands et autres de rien Lroquer, ni vendre auxdits
Francois, que l'on appelle boucaniers estans le long des
costs de FIsle espagnole, sur peine de confiscation de
leurs navirc-, et marchandises, mesme permettre de faire
signifier ledit ordre aux fermiers et receveurs ou com-
mis des bureaux des villes maritimes de France de con-
fisquer au profit du Roy toutes les marchandises faites
par lesdits boucaniers venans de ladite Isle espagnole ).
Mais six ans apres qu'Ogeron ecrivait ces lignes (1671),
beaucoup de boucaniers avaient du sinon 6migrer h la
Tortue, comme il le souhaitait, au moins se fondre dans
la population, puisqu'un mimoire de M. de Gabaret
constate que <( dans le cul-de-sac de Saint-Domingue
on compete 1200 habitants centre 100 boucaniers seule-
ment ; et une correspondence d'Ogeron estime a la
meme date qu'il y a bien <( 2 000 hommes habitues
dans Fi'lle3.

1. Memoire sur File de la Tortue envoy h Colbert par d'Ogeron, le
20 juillet 1665, ( de la cost Saint-Domingue ) (A. M. C., Corr. gen.,
2e sdrie, C', carton I).
2. Mdmoire de M. de Gabaret, chef d'escadre du Roi, du 4 juin 1671
A. M. C., Corr. gen., C", vol. 1).
3. Mdmoire d'Ogeron, de septembre 1671, envoy a la Cour par
M. Renou, major du gouvernement de la Tortue (Ibid.).







20 SAINT-DOMING UE
Les flibustiers furent moins vite iabsorbt',s. c( I1 y a
encore ici, kcrit M. de Pouancey en 1677, plus d'un
miller de ces hommes qu'on appelle flibustiers, qui sont
ceux qui vont ordinairement en courses et aux descentes
sur les Espagnols et qui sont de braves gens tries bien
arms. 11 est impossible d'en dire precisement le nombre,
mais par l'experience que j'ay, je crois qu'il y a ce
nombre, estant a ma connoissance qu'il en est parti une
lotte, don't le general est le marquis de Maintenon, de
600, et il y avoit outre cela deux h trois corsaires sepa-
r6s, sans ceux qui ne se sont point embarques. Leur
maniere de vivre est toute particuliere. Ils ne vont en
descentes sur les Espagnols et en courses que pour avoir
de quoy venir boire et manger an Petit-Goave et a la
Tortue. et n'en parent jamais tant qu'il y a du vin ou
qu'ils ont de l'argent ou des marchandises ou credit pour
en avoir. Apres quoy ils font choix du capitaine ou bas-
timent qui leur convient le mieux, sans en epouser
aucun, car ils n'embarquent que pour huit jours de
vivres ordinairement. Ils quittent partout ou il leur plait;
its obeissent tr'es mial en ce qui concern le service du
vaisseau, s'estimans tous chefs, mais tres bien dans une
entreprise et execution centre l'ennemy. Chacun a ses
armes, sa poudre et ses balls. Leurs vaisseaux sont ordi-
nairement de peu de force et mal 6quip6s et ils n'ont pro-
prement que ceux qu'ils prennent sur les Espagnols .
Un document de 1681 fixe au meme chiffre (de 1 000
1 200) le nombre des flibustiers 11 est bien certain

1. Memoire de Jacques Nepveu, sgr de Pouancey, du 4 mai 1677 (A.
M. C., Corr. g6n., 2o serie, Saint-Domingue, C9, carton I).
2. Cc document est un m6moire oi (( les officers du Conseil joints.








OI(GINES DE LA COLONISATION ET I.1 l. .'i.- 21

toutofois que co nombre, v('o itln, colui des iu,;,ii-rs
alla toujours en diininuant. En 1684, une lettre de
M. de Cussy, gouvernour, nous appi-itdl que djha plus
de la moitie d'entre eux so sont faits l1h:iltaits '.
Tous les auteurs sont d'accord sur l'un des moyens
employs avec lo plus de suc-:;.s par les gouverneurs
pour en arriver a leurs fins. Mais tous n'en rendent pas
compete dans les memes terms. Il est amusant d'en-
tendre Moreau de Saint-Mlry nous exposer gravement
que, << pour transformer les intrepides conquerants de
Saint-Domingue, Ogeron invoqua le secours d'un sexe
puissant qui sait partout adoucir l'homme et augmenter


avec les principaux habitants, repr6sentent a M. Colbert ) que la popu-
lation total de la colonies est de 7.848 ames, don't 4.000 Frangais. Cette
piece est une preuve de plus a l'appui de l'opinion de Moreau de
Saint-MWry, qui affirmed qu'il y eut un (( Conseil ) h Saint-Domingue
anturieurement a 1685, date de la reconnaissance officielle par la Cour
d'une assemble do la colonie. II cite, pour confirmer son dire, un
arrbt au civil < d'un conseil de Ldogane, compose d'officiers de milices
et d'habitans e, du oer fvrier 1682 (Moreau de Saint-M16ry, Lois el cons-
titutions des colonies frangaises de l'Amnerique sous le vent, t. I, p. 363-
364) ; un arret criminal du (( Conseil de Saint-Domingue ), du
26 aofit 1684 (Ibid., p. 397-398) ; enfin un arret de police du meme Con-
seil, du 31 octobre 1684 (Ibid., p. 403). Comme on le voit, les <( repre-
sentations o du Conseil que nous citons sont quelque peu antbrieures
au premier acte du Conseil de Ldogane public par Moreau de Saint-
MWry.
Quoi qu'il en soit de cette question, il doit y avoir un lapsus calami
dans ce chiffre de 7.848, ou bien il faut consid6rer les recensements de
cette 6poque comme trbs approximatifs, car un (( ddnombrement ) de
mai 1681 constate qu'il y a a Saint-Domingue 6.658 personnel se rdpar-
tissant ainsi : 1.421 maltres de cases ; 435 femmes ; 438 enfants ; 477
serviteurs et gens libres ; 1565 engages et gens libres ; 1.063 nbgres;
725 n6gresses; 314 ndgrillons ; 210 mulatres. Dans cette population
les Frangais capable de porter les armes sont dits Atre au nombre de
2.970. En plus sont mis a part 8 pretres desservant 13 chapelles (A. M.
C., Corr. gen., Saint-Domingue, C9, vol. I).
4. Mdmoire de M. Pierre-Paul Tarin de Cussy, du 24 aoAt 1684
(Ibid.). Ce meme mdmoire value les forces des flibustiers a (( 17 vaisseaux
arms de 328 canons ot months par 1,875 hommis v.







SAINT-DOMINGUE


son penchant pour la sociabilit )), et nous raconter
comment (( il fit venir de France des etres interessants,
de timides orphelines, pour soumettre ces etres orgueil-
leux accoutum6s a la revolte et pour les changer en
epoux sensibles, en phres de famille vertueux' Ce
n'est lh pourtant qu'une verite que le meme Ogeron
exprimait sous une forme plus brutale lorsqu'il s'4criait :
(( Corbleu je feral venir a tous ces coquins des chaines
de France! )) ( Chose, ajoute le P. Le Pers, qui nous
rapporte ce propos, que l'on ne comprit pas alors, mais
don't le mystere no tarda pas a se developper par l'arri-
vee d'un navire charge de cinquante filles. ) La colonies
recut ainsi, dit-il galamment, (C l'unique et dernier orne-
ment qui lui manquoit 1. c< 11 n'y avoit encore en effet,
pretend le meme auteur, aucune femme h la cote de
Saint-Domingue, et il n'y en avoit que quatre ou cinq
a la Tortue, bien quo le nombre des aventuriers qui
avoient 6tabli leur demeure en ces lieux fUt de 4.000 2. )
Mais la politi-ql des premiers gouverneurs ne se
borna pas a des manceuvres de cette nature. On les vit,
comme Ogeron encore, s'occuper activement d'attirer
des emigrants en nos nouvelles possessions; devoues
intermediaires entire la colonies et la Cour, s'employer
a obtenir de celle-ci des facilities commercials desti-

1. Moreau de Saint-Mhry, Description de la parties frangaise de Saint-
Domingue, in-8, t. I, p. 8. Wimpffen, dans son Voyage & Saint-
Domingue, est, je crois, plus pris de la vdrit6, lorsqu'il ecrit : ( On
envoya aux premiers habitans de Saint-Domingue des catins de la Sal-
p6tri6re, des salopes ramassdes dans la boue, des gaupes efTronties
don't il est dtonnant que les moeurs, aussi dissolues quo le language, ne
se soient pas plus perpRtuees qu'elles n'ont fait chez leur postdrit6. e
(Wimpffen, Voyage a Saint-Domingue, 1797, t. I, p. 108).
2. Le Pers, Op. cit., Bibl. nat., fr. 8992, fol. 232 vo.







ORIGINS DE LA COLUNISA.I'IN ET lPill.MI-L U..)LJ.ON, 23

n6es 'a encourager les habitants; consentir des avances
personnelles d'ar'gnt a ces derniers pour lour permettre
de commencer des exploitations; aller rnm'ni- jusqu'h
assurer sur leur fortune propre une parties des charges
de la colonies ; par-dessus tout, ils surent joindre 'a une

1. Chacun de ces details est extrait do la correspondence d'Ogeron
avec la Cour, correspondence don't je prepare actuellement une addition
et qui forme, je ne crains pas de lo dire, une des plus belles pages de
notre histoire colonial. Get home avait vraiment le gdnie colonisateur,
et son d6sintdressement dgalait sa mervoilleuse activity. e No croyez
pas, derit-il un jour, que mon dessein soit d'amasser des trdsors et que,
s'il me vient du bien, je 1'emploie [A autre chose qu']a envoyer en
Guinde chercher des nOgres, a faire bAtir des vaisseaux et a rechercher
toute sorte de b6tail. C'est l1 oh consist ma plus grande passion. s
(Lettre du 15 juillet 1664.) e Depuis six ans que je suis gouverneur,
mande-t-il un peu plus tard, je n'ai pas touched la valeur d'un teston
d'aucune prise. ) (Lettre du 4 mars 1671).
Recruter des colons, tel est avant tout son objectif. II faith plusieurs
fois, dans ce soul but, le voyage de France, et il expose trds finement
comment les habitants doivent Utre encourages ah aller en France
chercher les marchandises et les engagds et serviteurs qui leur sent
n6cessaires, non seulement pour eux, mais encore pour leurs voisins
et pour leurs amis qui peuvent contribuer a la d6pense de ceux qui
font le voyage ; ce sent en effet do tols voyages qui les fortifient dans
l'obdissance qu'ils doivent au Roy et qui sent cause do la bonne repu-
tation ofl est ceste coste, un chacun se for.ant d'en dire du bien et d'en
parler avantageusement, estant en France, d'oi il arrive que nous trou-
vons plus facilemenL des gens pour venir ici ). (Mdmoire du 20 sep-
tembre 1666.)
Ne ndgligeant au surplus aucune occasion de plaider aupres de la
Cour la cause de ses administers, le zdld gouvernour demand a qu'il
plaise au Roy, en faveur de la nouvelle colonies, de faire remise en
France de la moitie des droits de toutes les marchandises charges
dans les vaisseaux qui viendroient de la Tortue ), it sollicite la faveur
de ( pouvoir seul dquiper en France des vaisseaux pour porter des
marchandises au pays, soit pour son compete, ou & fret pour les habi-
tans ), et s'offre a indemniser la Compagnie des Indes occidentales, si,
pendant quatre ans, elle n'envoie pas de vaisseaux a la Tortue; il sub-
viendra, on change de cette faveur, a toutes les charges de la colonies,
et se fait fort d'accomplir pour 10.000 livres ce que la Compagnie ne
ferait pas pour 20.000, ni meme pour 30.000, car il a de grandes habi-
tations bien fournies de vivres et de gens propres a les faire valoir, ( ce
qui l'exempte de rien faire faire a la journde, d'oft il arriveroit une
entire ruine, les journdes detant prodigieusement chores, quoique le
monde ne travaille pas beaucoup ici ).
A son oeuvre il accepted en effet de consacrer toute sa fortune et une







SAINT-DOMINGUE


autorite tries ferme un sens et come un art tout par-
ticulier de manier les singuliers sujets qui etaient les
leurs. (( Lorsque quelque flibustier, raconte Le Pers,
alloit trouver Du Casse pour lui demander de l'argent
qu'il pretendoit lui etre du : Je sais bien, coquin,
( lui disoit-il, que, quand tu es en arri'ere de moi,
a tu me traites de chien, de rouge et de voleur. Mais
je m'en moque. Si tu n'es pas content, prends mon
x epee et enfonce-la-moi dans le corps! Pour de l'ar-
a gent, je n'en ai point et tu n'en auras point'. ))
Ce mot peint mieux que de longs developpements le
systieme de gouvernement a la fois brutal et paternel
adopted par les chefs primitifs de la colonie .

parties de celle de sa famille, de sa sceur en particulier, marine a Jacques
Du Tortre-Pringuet, conseiller au prdsidial de Rennes, ( qui jamais ne
lui refusal son aide ).
Cette oeuvre, il la resume d'ailleurs admirablement, et non sans une
16gitime fiertd, dans les Mdmoires qu'il adresse a la Cour lors d'un de
ses derniers voyages en France, en 1669. ( Dans ces m6moires que je
vous envoie, ecrit-il A Colbert, on une lettre joinLe, je n'affecte pas,
Monseigneur, de faire connoitre la conduite que j'ai gardde pour aug-
menter la colonie de la Tortue. Mais vous jugerez sans doute qu'il
etoit difficile d'en garder une meilleure, puisque, sans avoir jamais
rien pris, ni rien regu de personnel, je n'ai pas laiss6 d'assister tout le
monde. J'ai prest6 aux capitaines, aux gens de guerre et aux habitans.
J'ai est6 au devant de tous les besoins qui pouvoient les rdduire a passer
dans la Jamalque, don't I'habitation est plus avantageuse. J'ai meme
fait en sorte que plusieurs de nos Frangois sont venus de la Jamaique
& la Tortue. Enfin j'ai eu a gouverner des gens farouches qui ne con-
naissoient point le joug et je les ai gouvernds avec tant de bonheur
qu'ils n'ont tent6 que deux petites seditions que j'ai 6touffdes dans
leur commencement ). ( Mais aussi, ajoute-t-il, j'ai employed celte annde
en la colonie plus de 80.000 livres au delay de ce que j'en ai retired. J'ai
encore mis plus de 2.000 escus en voyages de barques n6cessaires, en
gages et nourriture de pr6tres, religieux, si bien que je suis dans une
impuissance si grande que sans le secours de mes amis je n'aurois pas
de quoi retourner en Amdrique. De Paris, ce samedi de Pasques, 1669. o
1. Le Pers, fol. 273.
2. Rude est d'ailleurs la tache de ces premiers gouverneurs mal
seconds, ou mieux pas seconds du tout. En 1681, M. de Pouancey,







ORIGINES DE LA 1 .I11.'1 .'.\Il .N ET Il l 'I 111-. I -. '.li.i, 25



II


Si habile cependant que nous alpaiise la conduite
des Ogeron et des Du Casse, leur action devait ndces-
sairement avoir un term. D'une part, ils ne pouvaienL
se flatter d'inspirer des gouts cliainpt-tres a tous les
flibustiers, de tous les transformer en habitants, et
cela est tellement vrai que beaucoup parmi ceux-ci
reprennent 'a l'occasion sans repugnance leur ancien
m6tier, un instant abandonne ; d'autre part, eussent-
ils pu r6ussir "a aneantir la flibuste, ils ne l'auraient pas
voulu. Apr'es la paix de Nimegue, le pouvoir les press de
porter le coup de grace 'a la course, et eux de repondre :
les corsaires detruits, qui defendra la colonie ? Ce qui

neveu d'Ogeron, demand ab la Cour 1'dtablissement de deux petites gar-
nisons de 25 homes, c( car, dit-il, c'est ravaler la quality du gouver-
neur que d'estre contraint d'aller lui-mesme se saisir d'un voleur, d'un
siditieux, d'un ivrogne... De plus, il n'y a pas de prison... et le gou-
verneur so voit forced de servir de provost, de go6lier et de sentinelle. )
(Lettre de M. de Pouancey, du 30 janvier 1681, aux Arch. du min.
des Col.. Corr. gdn., Saint-Domingue, C', vol. 1.) M. de Pouancey
fut nommd e gouverneur de File de la Tortue et de la coste de Saint-
Domingue, ) le 16 mars 1676, apres la mort de son oncle (Moreau de
Saint-M6ry, Lois et constitutions...,. t. I, p. 296-297).
Veut-on savoir les noms de quelques-uns des premiers colors de
Saint-Domingue ? Je les trouve dans une enquete faite en 1713 au sujet
des droits de la France sur Samana. Ce sont : Nicolas Le Normand
venu dans la colonie en 1653; Francois Bigot, en 1655; Jacques Lamy,
n6 dans la colonie en 1666; Guillaume du Breuil venu & Saint-Do-
mingue en 1671 ; Jacques Aujour, en 1672; Bernardin Brunelot, ancien
capitaine de milices, venu vers 1673 ; Jacques Ledoux, seigneur de
Longchamp, capitaine de cavalerie, en 1674; Jacques Bizet en 1675;
Jacques Duquerrier, en 1675 de mnme ; Louis Besnard, en '1675 encore;
Jean Bizet, on 1678; Pierre Gudrineau, la mnme ann6e ; Pierre Chico-
teau, en 1679 ; Pierre Vieulle, en 1683 ; Claude Carron, en 1684 (A. M.
C., Corr. gen., Saint-Domingue, 2e sirie. carton II, et F 3168, Historique
de Saint-Domingue, par Moreau de Saint-Malry).







SAINT-DOMINGUE


reste de flibustiers est en effect la plus sure garantie de
l'ile contre les incursions toujours 'a craindre des aven-
turiers d'autre nation'.
En reality, a l'Fpoque oh nous sommes arrives, c'est-
h-dire ia la fin du xvnie siecle, les gouverneurs de Saint-
Domingue comprennent que le possible a ete fait, que
les elements assimilables de la population conquerante
ont ete fixes, et ils se tournent vers la metropole pour
tenter d'y faire de nouvelles recrues". Malheureusement,

1. Constatant, un peu pr6matur6ment sans doute, des 1689, la deca-
dence de la flibuste a Saint-Domingue, M. de Cussy 6crivait a un de
ses correspondents, le sieur April : ( J'ai d6truit la flibuste parce que
la Cour l'a voulu, at je n'en suis venu a bout qu'avec bien de la pine.
Je voudrois a present n'y avoir pas r6ussi, car il y auroit a ceste cost
dix ou douze bons navires et quantity do braves gens dessus. ) (Lettre
de M. de Cussy, sans date, mais vraisemblablement de 4689, aux Arch.
du min. des Col., Corr. gen., C', vol. II).- Un rapport do Du Casse de
1691 deplore de mnine ( la porte des flibustiers. ) (Memoire de Du
Casse, du 23 novemnbre 1691. Ibid.).
Bien apres, en 1756, MM. de Vaudreuil et Lalanne, gouverneur et
intendant, entretiendront encore le ministry du project de reconstituer
un corps de corsaires tres propre a la d6tense do la colonies (Lettre de
MM. de Vaudreuil et Lalanne, du Port-au-Prince, du 9 septembre 1756,
aux A. 3I. C., Corr. g6n., Saint-Domingue, C9, vol. XCIX). Mais il dtait
alors bien tard pour fair refleurir la flibuste. MM. Bart et Lalanne le
constataient en 1758. a Les flibustiers, ecrivent-ils, qui nous seroient
dans 1'occasion d'une grande resource, ne trouvant plus a gagner leur
vie depuis le commencement de la guerre par le ddfaut de navigation
le long des cOtes, disparaissent insensiblement. Les uns meurent de
misdre et les autres s'6tant embarqu6s sur des corsaires ont 6te pris et
peu d'entre eux sont revenues dans la colonies. ) (Lettre de MM. Bart et
Lalanne, du 1"' novembre 1758, aux A. M. C., Corr. gdn., Saint-Do-
mingue, C', vol. CIl.)
2. Si quelques-uns des premiers gouverneurs regrettent que l'impor-
tation des negres ne soit pas plus considerable, la plupart se plaignent
plus justement des trop rares arrivees d'Europ6ens. ( La Compagnie
du Sendgal, 6crit notamment M. de Cussy en 1685, envoie 150 n6gres
par an, ce qui sera le moyen de diminuer cotte colonies, car les Fran-
gois negligeront de fair venir des engages qui leur cofitent plus. a
(Lettre de M. de Cussy a M. de Seignelay, du 18 octobre 1685 (A. M. C.,
Corr. gen., Saint-Domingue, C', vol. I). Cf. les m6moires de Du Casse
des 15 et 23 novembre 1691 (Ibid., vol. n) ; la lettre de M. de Brach,
lieutenant de roi, do LUogano, du 25 novembre 1701 (Ibid., vol. V) ; la







OIlli.NES DE LA I:IOI. ,NI,.\ I'IuN ET I' I.iIKlIEl' 4.'Ii.ui N 27

alors, un arret somble so produire dans l',.xplision
frangaisc. L'initiative individuclle qui, pendant pros
(Fdun siecle, avait entraind tanL de hardis compagnons
vers los Indes occidentales parait defaillir. Les temps
hIrof'ques sont passes oh une colonie comme Saint-
Domingue avait pu se former seule, passe aussi le temps
ou' d'Ogeron pouvait, sur la seule confiance qu'inspirait
son nom, decider chaque annee deux cents ou trois cents
Frangais at passer a Saint-Domingue'. Beaucoup quo
tentaient jadis l'espoir d'une fortune rapid, l'appat
d'audacieux coups de main, la perspective de fructueuses
rapines, ne sont plus guiere seduits par la vie de travail

lettre de M. de Charritte, lieutenant de roi au Cap, du 22 decembre 1711
(Ibid., vol. IX).
1. Dans un mimoire remis a Colbert par Ogeron en 1669, pendantun
de ses s6jours en France, m6moire cite par Charlevoix (Op. cit., t. Ill,
p. 109) : ( J'ai, dit ce gouverneur, faith passer chaque annie a mes
d6pens h la Tortue et cost Saint-Domingae 300 personnel. ) De faith,
lorsqu'en cetto annde mime 1669, ii revint a la Tortue, oei il debarqua
en septembre, il emmenait avec lui 225 homines, ( don't il n'est mort
personnel ), disait-il dans une lettre au ministry, du 23 septembre (A. M.
C., Corr. genrale, Saint-Domingue, C9, vol. I). Il faut lire, d'ailleurs,
le mdmoire remis par lui en 1663 au capitaine commandant son navire
la Nalivitd, pour apprecier les qualitds de cet administrateur de pre-
mier ordre. Ledit m6moire est curieux par les details qu'il nous fournit
sur un transport d'6migrants a cette 6poque. ( Les passagers, y est-il
dit, devront 6tre traits avec toute la douceur possible, sans permettre
que les matelots les frappent sous pretexte de les chitier.... Ils auront
la libertW de smaller divertir i& terre.... Us auront des nattes et pourront
se fire faire des matelas.... II y aura des bailles suffisamment pour faire
tremper les chemises et les calegons.... Avant le depart, on payera au
capitaine ou au commis la quantity d'eau-dc-vie que chacun voudra
d6penser pendant la traverse. Elle leur sera ensuite fournie tous les
jours.... 11 sera achetd quantitL d'oignons et d'herbes fortes pour faire
faire de grands potages, parce qu'il n'y a rien qui rafraichisse davan-
tage.... Le jour du depart, on tuera du bdtail... On aura du gru au
martin, a midi des pois avec potages, et au soir du lard... L'on fera
mettre dans le navire quantity d'oeufs, de beurre, de moutons et
volailles pour faire des bouillons aux malades, qui seront couchds dans
la chaloupe. Elle sera sur le pont, couverte d'une bonne toile goudron-
nee.... Les malades auront des couvertures et des matelas ) (Ibid.).







SAINT-DOMINGUE


regulier qu'on leur propose; si remunerateurs qu'on les
leur fasse esperer, les r6sultats 'des nouvelles cultures
sont encore lointains et douteux. II faut bien le dire,
la date de la decadence de la flibuste repond a celle d'un
ralentissement ind6niable dans nos entreprises colo-
niales.
On fait gen6ralement dater et dependre de la mort do
Colbert cette interruption de notre developpement exte-
rieur. Mais si elle se produisit 'a peu pres vers l'6poque
de la disparition du grand ministry, il n'y a la, je crois,
qu'une simple coincidence. Le m6rite de Colbert est
d'avoir protege et encourage le magnifique movement
colonisateur du xvie siecle; mais ce movement, il ne
l'avait pas cr64, il s'en etait fait simplement 1'auxiliaire'.
Apres lui, au contraire, c'est au gouvernement, au gou-
vernement seul, que revient desormais la lourde tache
de soutenir l'ceuvre considerable qu'avaient entamee et
comme mise en train des volontes individuelles, et c'est
apres lui seulement que commence veritablement 1'age
de la colonisation d'Etat.
Quelques historians ont beaucoup vante la politique
colonial de l'ancien regime, beaucoup trop a mon avis
et tr'es souvent h des points de vue auxquels elle ne

1. Si on veut comprendre Colbert, dit M. Pigeonneau, il faut se sou-
venir tout d'abord qu'il n'a Utd ni le fondateur ni le maitre de notre
empire colonial. 11 a en a computer avec deux puissances qui ne lui ont
laissd qu'une liberty d'action incomplete : la tradition et la volont6 de
Louis XIV. ) (Pigeonneau, La politique colonial de Colbert, dans les
Annales de l'Ecole des sciences politiques, 1886, p. 487). Bien que grand
admirateur de Colbert, M. Pigeonneau reconnait que le celdbre ministry
de Louis XIV sut surtout admirablement mettre a profit l'incom-
parable movement d'expansion dont, comme tous les homes d'Etat
de sa generation, il avait pu apprecier la force (Ibid., p. 487-509,
passim).







llt lill. ",. DE LA (.eII.II,NI>.\II >N ET Plll..1II\t.I\> 4.,|.0n .- 29
Inerite aucun .0log.- Les traits cari'rlTiAiitit, i. cc lt
politique sont, on lo sailt :
P Un system couiiiii.ercial particulier, dit e, ltsi/ ;
20 Une protection tries large .1, :.ii't par l'Etat aux
Companies do commerce;
3 Une methode de pouplement special.
Je n'ai point la pretention de faire ici l'expos6 d'une
aussi vaste question. Prenant come example Saint-
Domingue, je voudrais seulement montrer auxquelles
de cos diverse conceptions coloniales de la monarchie
doivent aller nos blames, et auxquelles revenir nos
eloges.
On ne peut, il me semble, se faire une idee plus just
du system commercial mis en pratique par l'ancien
regime vis-a-vis de ses colonies qu'en le comparant 'a
celui que la France d'aujourd'hui adopterait a l'egard
d'un pays nouvellement decouvert. Que faisons-nous, -
que ferions-nous, dirais-je peut-Utre plus justement,
etant donned l'encombrement de la planet, lorsque
les premiers nous entrons en relations commercials
avec une contree jusque-la inexploree et fermee ?
1 Nous nous efforCons d'6carter les acheteurs etran-
gers, pour avoir les products de la region a meilleur
march, et d'eloigner les vendeurs, pour placer plus
avantagousement nos products;
2 Nous cherchons surtout a realiser un commerce
d'echange pour 6viter la sortie de notre argent;
30 Enfin, nous tendons h r4server a notre industries
national le produit exclusif de la (( manufacture ) de
nos importations.
Sans se rendre compete que les colonies ne sont qu'un







30 SAINT-DOMINGUE

prolongement de la mere patrie, que leur enrichissement
est celui de la metropole, c'est exactement sur les mimes
principles que l'ancien regime regle son commerce colo-
nial.
1 En vertu de defenses multipliees, tout negoce des
colonies avec les strangers est formellement interdit,
parce qu'un tel negoce ferait hausser le prix des denrees
de la colonie, soit en vertu de la loi de l'offre et de la
demand, soit parce que, proposant de payer ces den-
rdes en argent, les concurrents exotiques pourraient
obtenir la pre6frence sur les nationaux '.
2o C'est en effet centre ses seuls products et ses pro-
duits en nature que l'Etat veut obtenir les fruits de ses
colonies. Les colons livrent ces fruits aux commergants
de France, qui leur donnent en change tout ce don't ils

1. II m'est impossible, cela va sans dire, d'6numdrer tous les actes
par lesquels le Roi interdit le commerce stranger dans ses colonies, et
en particulier a Saint-Domingue. L'ddit general d'octobre 1727 rdsuma
pourtant assez completement la legislation antdrieure et fut assez peu
modified dans la suite, pour qu'en 1771 encore Petit (Droil public et
gouvernement des colonies, 1771, t. II, p. 385 et suiv.) Ie considbre
comme formant la base du droit en ces matiires.
Voici les trois premiers articles de cet ddit:
Article Ior. Ddfendons a tous nos sujets dans notre royaume et
dans les colonies soumises a notre obdissance de faire venir des pays
strangers et colonies 6trang6res aucuns negres. effects. denrdes et mar-
chandises pour 6tre introduits dans nosdites colonies, a l'exception,
ndanmoins, des chairs sales d'lrlande.
s Article II. Dffendons.... a nosdits sujets de faire sortir de nos-
dites isles et colonies aucuns negres, effects, denrdes et marchandises,
pour Wtre envoys dans les pays strangers ou colonies dtrangbres. Per-
mettons ndanmoins aux n6gocians frangais de porter en droiture de nos
isles d'Amdrique dans les ports d'Espagne les sucres do toute espbce,
a l'exception des sucres bruts, ensemble toutes les marchandises du cru
des colonies.
s Article III. Les strangers ne pourront border avec leurs vais-
seaux ou autres batimens dans les ports, anses et rades de nos
isles... ) (Moreau de Saint-Mdry, Lois et constiltutions..., t. III, p. 224-
236).







oMlINIIi DE LA COLONISATION ET PR'liL.hlli'.l- i. 1, -, 31

ont besoin : rn.'fces.airc etc superllu. Les chIu.,. sont sur
ce point poussecs de bonne lieure si loin que, dbs 4699,
une ordonnance du 4 mars ( defend, sous qulqu, pr6-
texte que ce soit, l'importation des esp'eces d'or ou d'ar-
gent dans les lies au lieu de marchandises, et d'embar-
quer d'autres monnoies que cells qui sont absolument
n4cessaires pour les depenses impr6vues des batimens,
a peine de confiscation des especes excedentes, de
3.000 livres d'amende centre les propri6taires des
especes et de six mois de prison centre les capitaines .
3 Enfin, sous le pretexte qu'il est contraire au com-
merce que les matiercs premieres aillent alimenter les
fabriques etrangeres, on voit l'tat interdire la sortie
du royaume du principal produit des colonies, des
sucres, avant qu'ils aient ktce raffines par les raffineurs
mitropolitains; et dans le but de reserve 'a la seule
industries du royaume le benefice de cette transforma-
tion, on le voit peu apres imposer aux sucres raffin6s
dans ses colonies des droits d'entree considerables 2.

1. Ordonnance du Roi du 4 mars 1699 (Moreau de Saint-Mdry, Lois...,
t. I, p. 625), cite par Petit, Op. cit., t. II, p. 361-362. a La France,
dit cet auteur, manqueroit son principal objet dans 1'itablissement
de ses colonies, c'est-&-dire le ddbouch6 de ses marchandises, don't les
retours en denries de ces pays fournissent & la balance de son com-
merce avec l'dtranger en Europe, si l'armateur pouvoit n'emporter que
de 1'argent et ne se procurer son chargement qu'avec de 1'argent, ou
si, d'un autre c6td, l'habitant pouvoit ddboucher ailleurs ses denrdes
et se procurer les marchandises de France avec de l'argent. Le com-
merce de la France avec les colonies doit donc Otre et ne sauroit 6tre
qu'un commerce d'6change, c'est-a-dire un troc des marchandises &
importer de France avec les denr6es a exporter de chaque lie, et
non un commerce en esp6ces monnoydes. ) (Ibid., p. 360-361.)
2. Histoire Idgislative des Antilles, ou Annales du Conseil souverain de
la Martinique, par Pierre-Regis Dessalles, avec des annotations d'Adrien
Dessalles, t. 1 (seul paru), 1847, p. 265-266. Cf. ArrMt du Conseil
d'Etat du Roi, du 18 avril 1682, portant que les sucres raffines venant







SAINT-DOMINGUE


Je le repete, vis-h-vis d'un pays neuf h exploiter com-
mercialement, on n'agit pas aujourd'hui autrement que
n'agit notre ancien gouvernement vis-h-vis de ses colo-
nies. Les deplorables resultats de ces theories ont 6t6
trop souvent exposes pour que j'y revienne. Je me con-
tenterai d'en signaler pour Saint-Domingue quelques-
unes des consequences les plus typiques.
La premiere est la perte frequente d'importantes
masses de denrees dont le commerce national, pour
une raison ou pour une autre, refuse de se charger et
que les strangers acquerraient volontiers si l'autorisa-
tion leur etait donnee de commerce avec la colonie. Des
17115, ainsi, les habitants de Saint-Domingue deman-
dent la permission de vendre aux Anglais et aux Hollan-
dais, (( qui en font un grand traffic' les sirops ou
molasses retires de leurs sucreries, products avec
lesquels ils ne font que de la guildive et qu'ils jettent en
grande parties, ce commerce devant leur rapporter plus
de 600.000 livres 2 ). Ce n'est pourtant qu'en 1763 que
des lettres du Roi autorisent 1'6change avec 1'etranger,
- et encore dans un port specialement designed, le m6le

d'Amdrique paieront pendant deux annces huit livres d'entr6e par cent
pesant (Moreau de Saint-Miry, Lois..., t. I, p. 368-369); et arrit du
Conseil du 21 janvier 1684, qui ( defend a tous les sujets de Sa Majest6,
habitans des isles et colonies fran.oises de l'Amnrique, d'Otablir a
l'avenir aucune raffinerie esdites isles et colonies. ) (Ibid., t. I, p. 395-
396).
1. Lettre de M. de Bldnac, premier ( gouverneur des Isles-sous-le-
Vent, )) et de M. Jean-Jacques Mithon, premier ( intendant de justice,
police et finances )) a Saint-Domingue, de LUogane, 20 juillet 1715 (A.
M. C., Corr. g6n., Saint-Domingue, C9, vol. XI).
2. M6moire anonyme et sans date (Ibid., vol. XII). Ce m6moire est
confirm par une lettre du marquis de Chateaumorand, ddjh nomm6
alors gouverneur en replacement de Bldnac, date de la Rochelle, du
8 septembre 1716 (Ibid.).







ORIGINI:S DIE LA iC;ii.INIs.\11 JN ET PIll II lsIR COLONS 33

Saint-Nicolas, des sirops ot mnilasses contre un cer-
tain nombre de products strictoment 6numeres'.
Mais sur le commerce mome des products recherch6s
par les armateurs do France, est-il besoin de dire quelle
repercussion ont les principles 6troits expos's plus haut?
La plus sensible est l'avilissement d6sastroux pour les
colons du prix de ces products. Tout y concourt. En pre-
mier lieu, ct sans qu'il soit besoin d'insister, la position
privilegiee des nationaux qui restent maitres de l'offre,
et en abusent 'a tel point qu'en 1689, pour ne citer qu'un
example entire mille, des navires vendent a Saint-Do-
mingue une auno de toile 60 lives do tabac, (< en sorto
qu'un pauvre habitant est contraint de donner tout le
travail do son annee pour 17 ou 18 aunes de toile2 I.
<< Si les habitans, declarent du reste nettement MM. de
Blenac, gouverneur, et Mithon, intendant, en 1716, si
les habitans avoient la liberty de vendre aux Anglais
leurs indigos et leurs sucres, comme ils le disent, cette
isle regorgeroit d'argent, puisqu'ils font valoir 6 a 7
piastres le cent de sucre qui ne vaut ici que 9 livres, et
4i. livres l'indigo qui n'y vaut quo 50 a 52 sols, et les habi-
lans n'auroient pas leurs sucreries pleines de sucres et
de sirops qui s'y pordent '. ) Mais, detail moins appa-
rent a premiere vue, 'a l'abaissement des prix con-
tribue aussi la defense don't je parlais tout a i'heure,

1. Les lettres du Roi, du 18 avril 1763, autorisent 1'dchange des sirops
I: m61asses centre les products suivants : bweufs vivants, cochons
vivants, moutons, cabris, volailles, chevaux, mulets, riz, pois, ligurnes
?t fruits verts, bld d'Inde ou d'Espagne, avoine, son, planches et soli-
vaux, merrain, briques, caleches et cabriolets (1bid., vol. CXV).
2. Lettre de Mi. de Cussy, du 25 avril 1689 (Ibid., vol. II).
3. Lettre de MM. de Blenac et Mithon, de LUogane, 1or juillet 1716
(Ibid., vol. XII).







SAINT-DOMINGUE


portee en faveur de l'industrie metropolitaine, de laisser
ressortir les sucres bruts hors du royaume. (( Ce n'est pas
tant, en effet, ecrivent encore MM. de Blenac et Mithon, cc
n'est pas tant la contrebando angloise qui ruine notre colo-
nie. tEvidemment le sucre est surabondant en France. Les
negocians ont achete des sucres bruts h 17 et 18 livres le
cent, qui, de 36 livres qu'ils valoient en France, sont
tombs a 20 et 22 par la quantity qu'il en est entree dans
le royaume, plus forte do beaucoup que n'en peut ktre la
consommation. 11 faudroit admettre la liberty de sortir
les sucres bruts hors du royaume; c'est le seul moyen de
r'tablir un commerce avantageux. Nous no perdons point
de vue la conduite des Anglois, nos voisins, pour sou-
tonir leur commerce et faire fleurir leurs colonies. Celles-
ci leur produisent plus do sucre brut que nos colonies, et
l'Angleterre en fail une moindro consommation que la
France. Cepondant le d(lIoucli'mcent. qu'ils donnent a
cos sucres dans les pays 'trangcrs on soutient le prix;
il a value, dans le course do cette annee, a la Jamaique,
32 lives le cent, et est a 48 liv si en Angleterre, au lieu
qu'il ne vaut dans nos colonies que 11 lives, et en
France 20 a 22 livres '. ) Et lorsque, devant ces fails,
les reclamations des colons deviennent trop vives et
pressantes, sait-on quel remede apporte l'l-tat h une
aussi grave situation, et quelle satisfaction il donne a ces
reclamaLions ? II leur repond par 1'ordre transmis aux
gouverneurs de restreindre la production, d'enjoindre
aux habitants ( de ne faire que 700 milliers de tabac2 ,

1. Lettres des mcmes, du 6 novembre 1716 (Ibid.).
2. ( Le ddfaut de consommation et la non-valeur des tabacs de Saint-
Domingue estant provenus de 1'exces des plantations et de la fabrique... )







ORIGINS DE LA COLONISATION ET I'..ILERS COLONS 3b

de limiter le nombre des SIuLr.Tries, pour cll i :isnn (( que
les autres colonies suffisent aux besoins du royaume' )) !
Toutefois, plus exlriiiordiiiairie encore est la position
prise par le gouvornoment, mis on face d'une autre
question, celle des monnaies. 11 est entendu que les
colons, aussi bien que les ndgociants de France, doivent
operer par change le troc de leurs products respectifs.
Mais si la chose est presque toujours possible aux uns,
on ne reflechit pas qu'elle est souvent impraticable aux
autres. Comme l'observe tries bien le gouverneur mar-
quis de Sorel, en 1722, << un marchand de n'egres ne
peut vendre aux gros habitans tous ses negres en sucre,
parce que, quelque prix que les negres puissent valoir,
il auroit des products de la vente des effects trois fois plus
qu'il n'en pourroit rapporter et qu'il feroit un tries mau-
vais retour. 11 faut done qu'il compose avec le sucrier,
et fasse son march deux tiers en argent et le tiers en

(Arrt du Conseil du 20 juin 1698, Archives nationals, E, 1904). o Pour
6tablir, expose le mOme arr(4, la quotitd de ce que chacun des habi-
tans pourra planter de tabac pour composer ladite quantity de 700 mil-
liers, il sera fait annuellement par chacun des cultivans, dans Ie temps
qui sera prescrit, une declaration de la portion do tabac que chacun
entend planter. e (ibid.)
1. ( J'ai vu, 6crit le ministry a Du Casse, le 26 fdvrier 1698, j'ai vu, en
examinant I'6tat de la cargaison qui m'a Wti renvoy6 du batiment Le
Dauphin, arrive dans la rade de la Rochelle, qu'il a rapport uno quan-
titd considerable de sucres; et iI paraft, par ce qu'on derit a M. B6gon,
qu'on se propose de s'appliquer beaucoup a cette culture dans Saint-
Domingue. Comme elle ne peut 6tre que tres prdjudiciable aux colonies
de I'Amerique, s'en fabriquant assez considdrablement dans les Isles du
Vent pour juger qu'il y en aura bient6t plus qu'il ne peut s'en con-
sommer dans le royaume, et qu'ainsi ce sera un nouvel excedent, F'in-
tention du Roy est que vous ddtournids les habitans de cette vue, qui
ne peut jamais leur 6tre aussi avantageuse que la culture de l'indigo,
du coton... ) (Letire du ministry a Du Casse, du 26 f6vrier 1698, dans
Moreau de Saint-M6ry, Op. cit., t. I, p. 582-583). Cf. la lettre de Du
Casse au ministry, du 22 septembre 1698 (A. M. C., Corr. g6n., Saint-
Domingue, C9, vol. IV).







SAINT-DOMINGUE


sucre I. Ce qui se produit la pour les negres se realise
de meme lorsqu'il s'agit de frets d'objets manufactures
don't la valeur en products naturels equilibre mal tries
souvent un chargement de retour 2. D'ou il resulted que,
s'il peut bien en principle ne point entrer d'argent dans
la colonie, il en sort continuellement, et que de bonne
heure l'Etat est oblige d'intervenir. Que fait-il alors? II
s'en tient parfois a des measures timides, comme lorsqu'il
fait frapper et exporter aux iles une monnaie special 3,
a moins qu'entrevoyant enfin le seul moyen d'attirer le
numeraire, il n'autorise provisoirement, a Saint-Domin-
gue, le commerce avec l'Espagnie, pays repute d'ar-
gent'.
Si cependant le protectionnisme aveugle de l'ancien
regime ne peut lui valoir et ne lui vaut plus en effect aujour-


1. Lottrc de M. de Sorel, de LUoganc, du 22 novembre 1722 (Ibid.,
vol. XX).
2. L'ordonnance du 6 octobre 1720 expose dans ses consid6rants qu'il
n'y a plus do numdraire dans 1'ile, et que les negociants dc France ne
veulent en change de leurs marchandises que de I'argent (Moreau de
Saint-M.ry, Lois et constitutions..., t. II, p. 701 o suiv.). En 1721,
M. de Sorel. gouverneur, ayant ordonnd que, a 1'encontrc de ce que vou-
laient les capitaines marchands, les paiements des colons so dissent en
nature, pour empecher 1'argent de sortir do la colonies, les capitaines
refusent de vendre leurs marchandises, sauf aux habitants qui s'enga-
gent a payer en argent (Lettre de 1'intondant Duclos, de Ldogane,
22 f6vrier 1721. A. M. C., Corr. g6n., Saint-Domingue, C', vol. XIX).
3. Voir dans Moreau de Saint-Mery, Lois et constitutions..., t. I,
p. 188-189, la declaration du 19 f6vrier 1670.
4. Voir un arrdt du Conseil du 27 janvier 1726 (Ibid., t. Ill, p. 155),
et un m6moire du Roi, du 28 octobre 1727, dans lequel il autorise le
commerce avec I'Espagne, (( commerce d'autant plus utile, y est-il dit,
qu'il n'y a point d'autre expedient pour introduire de 1'or et de l'argent
dans les colonies. )) (Ibid., t. III, p. 237.) (( Nous no connaissons que
le commerce avec l'Espagne qui puisse remddier a cet inconvenient [Ie
manque de monnaie] ), 6crivent encore, le 4 avril 1786, MM. de la
Luzerne et Barbd de Marbois (A. M. C., Corr. g6n., Saint-Domingue,
C', vol. CLVII).







fililINl'. DE LA 1:111.AiNl-I iN0. ET PREMIEIIS aI.In.E < 37

d'lihi (Iue ,.s bhlaines', il n'eli est pas dole iivini- des .,nou-
ragements et des privilhbges ccorni's par lui aux (< lbres
entreprises connues sous le norm de Compagnies de colo-
nisation, qui trouvent encore d'arlentk apologistes leur
attribuant volontiers toute la gloire do nos success colo-
niaux d'antan 2. Je no voudrais pas m'inscrire en faux
d'une maniere gendrale control cette opinion, ni con-
damner peremptoirement le deuxiieme des principles sur
lesquels a repose notre ancien systemne de colonisation;
mais il me sera bien permis de dire qu'a Saint-Domingue

1. Je dis : aujourd'hui: et pourtant, apres la notion gendrale que j'ai
donnue de la politique do notre ancien gouvernement en ce qui touche
son commerce avec les colonies, on appreciera la critique lumineuse
qu'en fait, des 1772, un gouverneur de Saint-Domingue, M. de Valliere :
" Le commerce de France, 6crit & cette date M. de Valliere, le com-
merce de France croit, et on a fait tout ce qu'il falloit pour le lui per-
suader jusqu'a present, que les colonies ne sont faites et crddes quo
pour enrichir la metropole, sans que, de son c6td, elle eat la peine de
contribuer aux moyens de fair naitre ces richesses, dont elle veut
jouir exclusivement. Si le commerce de France vouloit Otre de bonne
foi, il conviendroit qu'il craint moins l'importation Utrangere que 1'ex-
portation & 1'dtranger. 11 voudroit que, sans peine et sans y contribuer
qu'autant que son advantage s'y trouveroit, tous les sucres et autres
productions de ce pays passassent a la m6tropole. Ils ont certainement
raison, si on pouvoit cultiver et recueillir sans moyens. Encore que le
commerce de France fit en droit d'exiger pareille chose, au moins
faudroit-il qu'il procurat les moyens d'extraire tout ce que cette colo-
nie immense est en dtat de produire de richesses, et l'on m'assure qu'il
ne vient pas dans une annde, dans cette colonie, a beaucoup pres, la
quantity de navires qu'il faudroit pour enlever les deux tiers des pro-
ductions qu'on y recueille. e (Lettre de M. de Valliere, du 17 mai 1772,
vol. CXLII).
2. M. Pauliat, dans un livre (La politique colonial de l'ancien rgimne,
1887), dont la documentation insuffisante peut ctre dangereuse, car elle
lui donne une apparence scientifique, alors qu'il est surtout un livre a
th6se et de circonstance, M. Pauliat s'est fait le defenseur enthousiaste
des Compagnies de colonisation. J'aurai l'occasion, d'ailleurs, de reve-
nir sur ce travail. Sur les Compagnies, l'ouvrage general le plus
consciencieux, le plus impartial, et don't je ne crois pas que les conclu-
sions puissent Wtre d6truites par la masse des documents qui restent
inddits, me parait Wtre celui de M. Chailley-Bert. Les Compagnies de
colonisation sous l'ancien regime, 1899, in-12.







SAINT-DOMINGUE


au moins, eL h l'6poque ou nous woIllii1es arrives, ces
Companies me paraissent n'avoir joue qu'un r6le sinon
n6faste, du moins fort peu glorieux.
Remarquons d'abord quo le regime des Compagnies
n'a 6t6 applique pour la premiere fois h Saint-Domingue
qu'en 1664. Or, si auparavant, sous Henri IV, sous
Richelieu et pendant mnme la minoriLe de Louis XIV,
le monopole commercial concede a ces grandes entre-
prises peut se justifier par ce fait qu'elles etaient alors
un moyen d'encourager la decouverte, d'activer l'occu-
pation et la mise en valeur de tveris nouvelles, de favo-
riser meme, si l'on veut, Fl'migration de capitaux tou-
jours timides, a la fin du xvne si'ecle, il faut bien le
reconnaltre, < presque aucune de ces raisons ne tient
plus debut' ). Comme le dit trZps bien M. Chailley-Bert,
( les premieres Compagnies priiviltgirs (sous Henri IV
et Louis XIII) ont d6couvert des ti-rrn;ins 'a coloniser;
les seconds (sous Louis XIII et la Regence) les ont peu-
ples; les troisibmes, depuis Louis XIV, ont fait surtout
du commerce )*. Rien n'est plus vrai : les Compagnies
dites de colonisation no sont plus, des les dernibres
annees du xvin siecle, que des Compagnies de com-
merce, et c'est bien sous ce dernier nom, qu'on le note,
qu'elles sont en quelque sort venues jusqu'h nous, et
qu'on les d6signe aujourd'hui le plus couramment. Or,
sous ce dernier aspect, que sont-elles ? Pas autre chose,
il me semble, qu'un proc6d6 volontiers employee par
l'Etat pour exag6rer encore le regime commercial qui


1. Chailley-Bert, Op. cit., p. 179.
2. Ibid., p. 172.






lll,lNI.-..\ DE LA C(O.1'v \l li ET PIREMIIEUS COLONS 39
devail, lui per ietl.re deo ircr lo ii il'liir pir il, a son
point do vLio, s'(nilCiid, d(e sOs oloni'. Intordire li,
COlllic il. le fail,, le il o e libre aux ji; ilili.iiiiY CuX-
menles, au profit d'uno Coiiipagli pi'i\ vilIgi' (qui lsil
seule mailress, du commerce, et, accorder telles per-
missions qu'il lui plail,, qui it lui plait, n'est-ce pas, eon
effect, pour le pouvoir, un moyen de restreindre et de
circonscrine encore une concurrence dans la deniande
qu'il estime toujours suisceplilhe de faire hausser les
prix des denrees import6es dans la miitlropole? Et avoir
dans ses colonies des agents quo Io propre inlt6rt de la
Compagnie qu'ils re.pri'sententt encourage a se montrer
impitoyables a l'agard des fraudeurs, n'est-ce pas, d'autre
part, une rdelle security pour un gouvernement don't la
mdfiance est sans cesse en 'veil, les textes le prou-
vent, vis-h-vis de ses gouverneurs, lesquels, slcon
lui, ne prohibent jamais assez sevverement le commerce
des interlopes? Eu 6gard a ces avantages, on consent
done a former les yeux sur la veritable exploitation des
colons qui result d'une telle politique, exploitation que
1'on consider comme le dernier mot de l'habilete dans
l'application d'un systieme don't, dies lors, les Compa-
gnies ne font plus que surveiller la bonne et rigoureuse
execution et qui enferme le commerce de nos colonies
dans le cercle le plus 4troit qu'il soit possible d'imaginer.
L'on pretend bien, il est vrai, qu'il est exage6r de dire
qu'h dater de l'6poque que j'indique, les Compagnies ne
rendirent plus que des services de ce genre, car alors
encore, assure-t-on, elles contribuierent puissamment
au peuplement et a la mise en valeur des colonies.
Cette opinion ne vient-elle pas, toutefois, de ce qu'on







4U SAINT-DOMINGUE

juge trop souvent les Compagnies, non d'apri-s les resul-
tats obtenus par elles, mais d'apres leur programme, je
veux dire leur charte ? Sur le vu de son acte de consti-
tution, F'on faith ainsi volontiers la Compagnie, dite
Compagnie de Saint-Domingue, fondue en 1698, l'hon-
neur de la regarder comme 1'une des plus heureuses
tentatives de l'itat pour achever d'asseoir son influence
a Saint-Domingue '. De fait, le project d'etablissement de
la Compagnie est plein de processes. II s'agit, y est-il
dit, << do transporter une nouvelle et forte colonic dans la
partic sud de l'ile, qui n'est occupee par personnel, et de
rendre ladite colonies assez considerable pour ktre sup6-
rieure aux etablissements des Espagnols2 ~. Beau pro-
gramme en verite, mais ha Fegard duquel le gouverneur
de Saint-Domingue lui-mnmee, l'illustre Du Casse, reste
des l'abord assez sceptique. <( L'dtablissement que l'on
va commencer, ecrit-il, en effet, est tris vaste et je puis
dire que c'est la plus belle portion des Francois en File
espagnole. Les Anglois I'avoient reconnue telle il y a
longtemps et ils ont toujours eu la pensee de s'en empa-
rer. Ils en auroient fait une colonies considerable, au lieu
que los Frangois n'y front que languir3. C'etait pre-
voir just '. Et il faut lire la lettre ecrite au ministry par

1. En donnant le texte de la charte de cette Compagnie, M. Pauliat
s'extasie ainsi devant la haute sagesse qui inspira les diffdrents articles
de ce document : (( I1 ost probable, dit-il, que cette charte sera jug6e
comme encore plus curieuse que les precddentes, en raison de ses dis-
positions relativement aux cultures et a l'dlevage des bestiaux 1 (Pau-
liat, Op. cit., p. 238).
2. (( Projet pour 1'6tablissement de la Compagnie de Saint-Louis s,
sans date (A. M. C., Corr. g6n., Saint-Domingue, C", vol. IV).
3. Lettre de Du Casse, du 27 juin 1698 (Ibid.).
4. Des 1701, le P. Labat, en mOme temps qu'il nous expose trWs claire-







1HI ,INEL' DE LA (.ULO.l.1.V 1 ON ET PREMIERS i nl..NS 41

M. de Paty, commandant la parties de l'ouest et du .-u1l
de I'lle, pour appr6cicr onrin justk-einnt ee que valurent
trop souvent on faith ces fiimctiises Compagnies coloniales
de l'ancien r6gime don't on nous vante si pouinpliti.stin-nt
l'action bienfaisante. Critiquant ( la Compagnie de Saint-
Louis n et ( les ordres ridicules des directeurs qui sont
a Paris, qui ne servent qu'a faire rirc le public, voulant
enseigner aux peuples de l'Amerique la mani6re de defri-
cher leurs terres, la plantation de leurs vivres, la mani'ere
d'6lever des chevres et des coehons )), <( si cette Compa-

ment le fonctionnement de la Compagnie, nous donne les raisons du
peu de faveur obtenue par elle parmi les colons. o Les conditions,
dit-il que la Compagnie faisoit ceus qui vouloient s'dtablir sur les
terres do sa concession etoient si avantageuses qu'elles auroient dui y
attirer une infinite de gens s'ils avoient &td tant soit peu raisonnables.
Mais ils ne pouvoient souffrir qu'on les obligeit de vendre leurs mar-
chandises et leurs denrdes a la Compagnie privativement a tout autre,
et d'acheter d'elle ce don't ils auroient besoin. En cola, comme en beau-
coup d'autres choses, j'ai remarqud que la prevention a ordinairement
plus de lieu que la raison. Car la Compagnie leur donnoit des terres
de la meme maniere que le Roi les donne aux autres lieux de son
domaine en Amdrique, c'est-a-dire gratis, sans redevances, droits
seigneuriaux, lods et ventes, ni aucunes charges. Elle leur donnoit des
esclaves selon leurs besoins, et les talons de ceux qui les demandoient a
raison de 200 dcus pour les hommes et de 150 6cus pour les femnmes,
payables dans trois ans sans qu'ils pussent Otre contraints a avancer
aucune parties du payment avant le term expire. Elle leur donnoit
encore le meme terme pour les marchandiscs qu'elle leur fournissoit et
qu'elle leur laissoit au prix courant qu'dtoient ces m6mes marchan-
dises A l'Esterre ou au P'etit-Goave; et si la Compagnie en manquoit,
elle leur permettoit, sans aucun ddlai, d'en acheter ouf bon leur sembloit
et de vendre leurs marchandises et denrdes au prorata de ce qu'ils
devoient payer pour ce qu'ils avoient achetd. Elle s'engageoit encore a
prendre g6ndralement tout cc qui se fabriqueroit sur leurs habitations
au mime prix que cos memes choses auroient dtd vendues dans les
autres quarters. L'interdiction du commerce avec d'autres qu'avec
elle, ex.ceptd dans les cas que je viens de dire, dtoit la pierre d'achop-
pement. Voila a peu pros le systdme de cette Compagnie, dont il me
semble que toute personnel do bon sons se devoit contender. s (Labat,
Nouveau Voyage aux lles, 1742, t. VII, p. 246-248.)
4. Lettre de M. de Paty, de l'Artibonite, du 28 avril 1719 (A. M. C.,
Corr. gdn., Saint-Domingue, C', vol. XVI).







SAINT-DOMINGUE


gnie, kcrit M. de Paty, avoit etd gouvern4e par des gens
de commerce, au lieu d'etre r6gie par des gens d'affaires,
elle seroit une des plus florissantes de l'Amerique; au
lieu que, ayant e6t r6gie par des gens d'affaires, ils y
ont donn6 peu d'attention, outre que ces messieurs sont
dans l'usage que, quand ils mettent un ecu dehors, ils
le voienL revenir au bout de i'an avec trois autres en
croupe. 11 n'en est pas de mimrne des colonies quo l'on
6tablit. II faut semer pendant dix ans pour fair une
ample rdcolte. Ils ont un faiseur de memoires a Paris,
qui s'est imagine qu'il suffit d'envoyer des minmoires
pour entretenir une colonie... 11 faut que ce faiseur de
m6moires soit d'une ignorance crasse sur les affaires do
l'Amerique. De trois cents et tant de mn6moires, il n'y en
a pas un seul qui se puisse mettre en pratique. I1 propose
de raffiner les sucres en pains carries comme des briques
de savon. II faut demander a tous les raffineurs de France
si cette m4thode est praticable. II veut enseigner aux
habitants le defrichement de leurs terres, et pour mettre
cette methode en pratique, trente negres ne feroient pas
l'ouvrage de deux. II veut enseigner la methode de
planter des patates. Si on la pratiquoit, on n'en recueil-
leroit jamais de fruits. II veut que l'on sache combien
un negre doit manger de patates par jour. II y a des
patates qui sont grosses comme les deux poings et il y
en a d'autres qui ne sont pas plus grosses que le pouce'. )

1. Lettre de M. de Paty, du fort Saint-Louis, 21 juin 1719 (Ibid.). -
Le P. Labat nous r6vele, dis 1701, d'autres causes de 1'echec de la
Compagnie. (( Jamais, ecrit-il, je n'avois vu un si grand nombre de
commis et d'officiers pour un si petit lieu et un si petit commerce. Ils
avoient tous des appointomens considdrables et bouche a cour a la
table du directeur, qui 6toit bien service et fort abondamment. On
entretenoit pour cela des chasseurs avec une grande meute de chiens.







oIIll INIl:. DE LA (.l).ONIS.\ lH)N ET P'ltl..111.lS (3I N k l

Veut-on savoir d'ailleurs le r'sullul final dos operations
de la Compagniu en ee qui touche la question qui nous
inte6resso en particulier, la question du peuplement? La
Compagnie s'6tait (ngagri a lraniii:orlkr quinze cents
blancs et trois mille negres dans l'espace de cinq ans et,
apres les cinq ans, cent blanes et doux cents negres tous
les ans. Or, un m6moire do 1717 des habitants du quar-
tier du fonds do l'lle-h-Vache constate qu'h cette date
la Compagnie n'a introduit a Saint-Domingue que quatre
cents blanecs au lieu de doux mille neuf cents et que, des
cinq mille trois cents negres qu'elle devait fournir, elle.
n'a pas imported la moiti1 '. 11 faut avouer qu'il serait
difficile, apres ceela, de voir dans l'6tablissement de la
Compagnie de 1698 le plus brilliant effort colonisateur
de la monarchic h Saint-Domingue '. Et y a-t-il lieu de

11 y avoit aussi des pecheurs, et on elevoit quantity de volailles et de
moutons dans l'habitation particuliure de la Compagnie. Un malouin
nomm6 M. de Bricourt 6toit director de la Compagnie... I1 6toit
brouilld avec le gouverneur M. de Bouloc, gentilhomme des environs de
Toulouse. La Compagnie avoit entretenu une compagnie d'infanterie
pour servir de garnison. Elle dtoit sous les ordres du gpuverneur, qui
dtoit par cet endroit en Rtat de se faire obdir. Le directeur venoit de
casser cette companies afin que le gouverneur n'edt plus a qui com-
mander et que cela le rendit plus accommodant... Je voulus travailler
a leur reconciliation, mais je vis bient6t qu'il n'y avoit rien a faire.
(Labat, Op. cit., t. VII, p. 243-245.)
1. P. Bonnassieux,Les grandes Compagnies de commerce. Etude pour
servir a l'hisloire de la colonisation, 1892, in-8, p. 419.
2. On doit reconnaltre que les difficultds rencontrdes par les Compa-
gnics en general et par cello don't je parle en particulier 6taient sou-
vent tres grandes. Un mdmoire d'un certain M. d'Armigny, joint a une
lettre du 9 fevrier 1714, en fait preuve : ( Ceux, dit ce memoire, qui
se prdsentent ou qu'on envoie a Saint-Domingue pour s'y habituer sont
d'ordinaire gens sans aveu et d6nues de tout bien. On leur donne
gratis un terrain comme de 700 a 800 pas en carrd pour y faire leur
habitation; on leur advance depuis deux jusqu'a douze n6gres. Ce n'est
pas un petit travail que de d6fricher un terrain inculte depuis au moins
deux cents ans, si ce n'est depuis la creation du monde. On ne tire
presque aucune utility de ces negres nouveaux et maladroits la pre-







SAINT-DOMINGUE


s'6tonner de la joie qui salua '4ecroulement de cette
companies en 1720 et le retrait definitif de son privi-
lege fait par 1'Etat en 1724 a la Compagnie des Indes,
qui lui avait succeed dans 'file ?
Mais si ses pratiques commerciales, aussi bien que la
protection accordee par elle aux Compagnies, ne doivent
valoir decidement que des critiques la monarchic, par
quoi done, au point de vue qui nous occupe, meritera-
t-elle nos 6loges? Tres friin1'hiicriil, je r6pondrai que
ces 6Ioges ne me semblent pouvoir mieux s'adresser
qu'au dernier des trois principles don't s'inspira notre
ancienne politique colonial, je veux dire a sa methode
de peuplement, ou plus explicitement h la tres reelle et

mibre annee; ils n'entendent pas la langue et il leur faut un temps
pour se faire au climat et pour apprendre a manier la cognde ; ils tom-
bent maladies, il s'en estropie ot il en mourt. 11 faut do plus nourrir
'liabitant pauvre comme eux: on lui donne de la farine, du vin,
des outils pour travailler. bas, souliers, etc... pour lui et pour sa
famille, s'il est marid, de la toile pour ses n6gres, des remedes on cas
de maladies et gin6ralemont tout ce qui est utile pour le soutien de la
vie et le difrichement de son habitation. 11 so passe quatre ans avant que
ce pauvre habitant puisso enter en payment sur cc qu'il doit, et au
bout de ce temps, en remettant d'une main au magasin de la Compa-
gnie les fruits qu'il a recueillis, il y prend de 1'autre ses nouveaux be-
soins, et enfin il se passe douze a quinze ans avant que cet habitant so
vole une sucrerie roulante avec 30 n6gres, franc et quite envers la
Compagnie. Ce rdcit est a la lettre. Je parole ici d'un habitant sage,
attentif et bon deconome ; si, au contraire (comme il n'arrive que trop),
c'est un ivrogne, un joueur ot un negligent, que croit-on que devien-
nent les avances de la Compagnie? ) (A. M. C., Corr. g6n., Saint-
Domingue, 2o sdrie, carton II.)
1. La concession retire le 2 avril 1720 a la Compagnie de 1698 fut
attribute le 10 septembre suivant a la Compagnie des Indes (Voir
l'arret du Conseil, du 10 septembre 1720, dans Moreau de Saint-MWry,
Lois et constitutions...., t. II, p. 692-696). Mais les troubles que cette
nouvelle cession occasionna entrain6rent sa rTvocation en 1724, et depuis
lors il ne fut plus question de compagnie a Saint-Domingue (Petit,
Droit public des colonies franpaises, 1771, t. I, p. 91 et suiv.). Beaucoup
d'auteurs voient dans ce fait, avec raison, me semble-t-il, l'une des
causes de la prosp6ritW inouie de Saint-Domingue.






ORIGINE, DE LA i:1)I.)NI,,'I ION ET PREMIERS l.MI.n'NS 45
ftconde activity qu'au temps ouf nous sommes arrives,
elle sut deployer en faveur de Fl'nigration itminme
oppose a cette A(migralion des capitaux que si .xc.e.8si-
vement on veut souvent qu'ell, ait realisee par le rmoyoe
des Compagnies. Sans ]mu'le. parler cc n'est point
ici le lieu de son constant souci de multiplier aux
lies < l'espece des negres esclaves c'est-a-dire, en
some, d'y multiplier la main-d'oeuvre necessaire au
developpement de la culture en des colonies de planta-
tions politique qui, nous le verrons, quelque para-
doxal que cela puisse paraitre, ne fut pas, comme on
le pretend trop souvent, la cause premiere de la ruine
de Saint-Domingue mais h envisager seulement
la ferme impulsion qu'il donna 'a l'rmigration de ses
nationaux, il faut ici, en effect, reconnaitre bien haut
le me'rite de l'ancien regime. Au moment oi, come
je le remarquais, semblait tari le flot d'emigration du
xvYu si'-cle, l'objectif du gouvernement devait ,tre de
parer quand m6me au pouplement de ses nouvelles colo-
nies, d'empecher, coufte que cocite, qu'elles fussent deser-
tees. A cela le gouvernement ne manqua pas, et de cela
Saint-Domingue nous offre un tries vivant et tries saisis-
sant example.
Autant on a exalted la protection bienfaisante, dit-on,
accordee par notre ancienne monarchic aux Compagnies
coloniales, autant on a injustement rabaisse son sys-
t'eme de peuplement. Ce system consista, on le sait,
en une sorte d'enrOlement obligatoire des colons, de
racolement force des emigrants operd parmi les eleminents
juges inassimilables de la population metropolitaine :
gens sans moyens d'existence ou sous le coup de pour-







4&6 SAINT-DOMINGUE

suites, debiteurs insolvables, aventuriers, individus
v6reux et tares qu'on dirige de force sur les colonies, ou
a qui l'on montre le chemin de l'nmigration comme la
seule route qui leur reste ouverte; application, en
some, de cette idee, don't il est difficile de contester
la justesse, que ce qui imported a un moment donn6,
c'est moins la quality que la quantity des nationaux qui
doivent aller au loin representer le pays. L'on n'ignore
pas, d'ailleurs, quelles virulentes apostrophes a soule-
vees ce procedd de l'ancien regime, et les belles phrases
faites sur les rafles ordonnees par Law et Choiseul pour
peupler la Louisiane et la Guyane, erreurs qui, affirme-
L-on, ont plus fait pour ruiner I'avenir colonial de la
France que le trait de 1763'! Mais peut-Utre, en par-
lant ainsi, n'a-t-on pas assez reflchi qu'il n'y eut, dans
cos deux cas toujours cites, que la mise en pratique
lhtive et exagere d'un principle qui, poursuivi d'une
faCon plus raisonn6e et plus reguliere, put donner
ailleurs, comme par example 'a Saint-Domingue, des
rdsultats tout autres 2.

1. Leon Deschamps, Histoire de la question colonial en France, 1891,
p. 241.
2. Je sais bien que je soutiens lb une opinion trbs hliLdrodoxe et
condamndne par nombre d'auteurs. ( II est une measure, 6crit notam-
ment M. Chailley-Bert, qu'on a lou6e ici et la critiqnde, qui me semble
a moi detestable : c'est cello qui a consists a envoyer mime par force
aux colonies les vagabonds et les criminals de droit commun. ) (Chail-
ley-Bert, Op.cit.,p. 70.) Cependantcesm6mesauteurs vantent volontiers
a 1'occasion le a systeme des engagds ), et approuventles encourage-
ments donnds par 1'Etat & 1'dmigration de ces individus qui acceptaient
par advance de se mettre pendant trois ans, ou trente-six mois (d'oO
leur sobriquet de Trente-six-mois), au service d'un colon, moyennant
les frais do leur passage et le versement d'une some fixe & leur libd-
ration. Or, il faudrait une bonne fois s'entendre sur ces engagds et le
monde ofu ils se recrutaient d'ordinaire. Sous le pr6texte que des gens
comme le chirurgien Esquemeling ou comme Raveneau de Lussan ont








ORIGINS DE LA COLONISATION ET PRIf.MIl-ER' fl.lIN-. 47

Alanquant du recul n6cessaire pour juger de la poli-
tique do leur gouvernement, les representants de la
France 'a Saint-Doimmingu',, au coiin cnC11111ent, du
xvine siecle, ne le cedent gu'ere ge4nralement, en leurs
doleances, aux plus farouches detractours de Law et de
Choiseul. Leur correspondence en fait foi. Elle s'exhale
en continuelles lamentations sur los envois qui leur


dtd Lies engagds, on se reprisonte volontiers cos gons-la come des
a nationaux a tris honorables, auxquels il no manquait que la fortune
pour rdalisor leurs roves de colonisation. En rdalitd, Esquemeling et
Raveneau de Lussan no paraissent avoir 6dt, Fun qu'un a amateur ),
l'autre qu'un fils de famille on quote d'aventures; ce qu'il dit de lui-
meme le prouve assez (Ravoneau de Lussan, Op. cit., p. 1 et suiv.).
La plupart des engagds 6taient on offet au-dossous, tres au-dessous de
cos deux types. (Cf., ci-apres, I'apprdciation qu'en done un gouver-
neur de Saint-Domingue.) Au vrai, beaucoup n'6taient pas autres que
ces vagabonds sur le sort desquels on s'apitoic et don't on condamne
d'ordinaire sur un ton si indign6 la relegation, et beaucoup ne devaient
pas appartenir a une catdgoric social tres different des homes
racolds pour l'armdo, puisqu'une ordonnance du Roi, du 47 novembre
1706, constate que (C la levie des engagds est devenue difficile par les
recruos qui so font en ce moment pour los armies. ) (Moreau de Saint-
Mdry, Lois et constitutions..., t. II, p. 83-84.) Cf. dans Moreau de Saint-
Mdry, Op, cit., t. I, p. 220-221, un arrdt du Conseil de la Martinique,
du 16 fdvrier 1671, qui condamne des vagabonds a servir come enga-
gAs. DIs lors, tous les 6loges que I'on accord au systmec des engagds
peuvent aller au systdme de peuploment qui fut celui de l'ancien
regime et qui serait, mnme de nos jours, j'ose le dire, le meilleur a
adopter au point do vue dos intdrdts do nos colonies.... et de la mdtro-
pole, si nous prdtendions encore crder des colonies de peuplement, cc a
quoi nous avons renoncd, fort sagement du rest, dissent quelques-uns.
A condamner le system de la transportation de force, il ne faudrait
pas exag6rer d'ailleurs, comme le fait M. Pauliat. Cet auteur se declare
- a contre-cmur, dvidemment hostile a ce systome favori de la
monarchic. ( II n'est pas besoin de dire, remarque-t-il, quels ddplorables
colons ces malheureux [loes rdcidivistes] devaient fair, lorsqu'on les
avait envoys aux colonies et qu'ils 6taient remis en liberty aprds cinq
ans do gal6res. ) Pourtant, ajoute-t-il, (( il est probable qu'ils durent
6tre la pdpinidre ofi se recrut6rent ces homes de sac et de corde
auxquels on donna a cette 6poque verss 1661, si j'entends bien] le nom
de boucaniers et de flibustiers et qui, pendant pros de soixante ans,
vdcurent en v6ritables forbans dans les Antilles. ) (Pauliat, Op. cit.,
p. 282.) C'est donner la aux boucaniers et aux flibustiers de Saint-
Domingue une bien peu glorieuse et bien rdcente origine.







SAINT-DOMINGUE


sont faits de France. <( I1 ne vient du royaume, ecrit
i'un d'eux, que des miserables sans chemise que la con-
tagion tue ou accable ou bien (( des gens impropres :
les uns us6s de vieillesse et doe d6bauche, les autres
prisonniers, les autres enfants h charge aux families
par la crainte que leurs mechantes inclinations ne les
exposent au supplice )). ( Ces peuples, made un
autre, sont un ramas de garnements de toutes les pro-
vinces, sans education eL sans connaissance de leurs
devoirs 2. )) ( Certes, rencherit un troisieme, les colo-
nies n'ont pas coutume de se peupler par gens de moeurs
bien epurLies ), mais (( ici il ne se trouve que gens
ramasses de toutes parts que le libertinage et quelque-
fois de mauvaises actions contraignent d'y rel6guer )).
Et tous de conclure : il nous faudrait des artisans, de
bons paysans de France, et on ne nous envoie que le
rebut de la population, (c la Cour regardant cc pays
conmme une ddecharge des libertins du royaume... 11
vaudroit mieux y faire passer des gens d'honneur, afin
de pouvoir corriger, par leurs examples et leurs bonnes
actions, les maliheureuses dispositions de la plus grande
parties de notre jeunesse, portee naturellement au liber-
tinage plus qu'en tout autre pays du monde, tenant en
cela, tant du cote paternel que du maternel, de leurs
premiers parents fondateurs de la colonies4 ). Mais si

1. Lettres de Du Casse du Ior septembre 1698 et du 13 janvier 1699
(A. M. C., Corr. g6n., Saint-Domingue, C', vol. IV).
2. Lettre de M. Joseph Donon do GalliffeL. lieutenant de roi au Cap,
du 22 juillet 1699 (Ibid.).
3. M6moire de J.-J. Mithon, premier intendant de Saint-Domingue,
du 6 janvier 1712 (Ibid., vol. IX).
4. Lettre de MM. de Sorel, gouverneur, et Francois de Montholon,










































L'un des plus anciens


YUE DU PORT-DE-PA1X,
6tablissements francais A Saint-Domingue, d'apris une gravure de Partenay datee de IiS.-
(Bibliothique national, Cabinet des estampes).


. .. ...:."T-








ORIGINECS DE LA (.OL.ON .IS'.IION ET i'll Mll.It 1 COLONS '9

I'ie'l.' il 6tail louable de soulaiLer des edinnlii- de colo-
nisation plus honorable, il euLt et jusLe aussi de recon-
naitre que paysans et ouvriers, (( gons d'lioincIur eL (te
vertu restant indiff6renLs aux avantages de l',migra-
tion les documents sont la pour le prouver5 la
politique du gouvrnimient, 6tait ce qu'olle pouvait Utre,
et, avant de condamner sur cc point les proc6ds de
l'ancien regime, nous devons, nous, modernes, ne pas
oublier que c'est a des proceeds analogues que les An-
glais doivent aujourd'hui l'Australie .
Un soul, pout-Utre, parmi les premiers gouverneurs
de Saint-Domingue, semble avoir entrevu les resultats
que devait produire a la longue un systhme trop d6crid.
Ce gouverneur ktait, il est vrai, Du Casse. Sans doute,
pas plus que les autres, il ne s'abstient, a ses heures,
de plaintes et do protestations. <( C'est un hasard, 6crit-il
en 1699, quand un engage projette un ktablissement.
Les gens qu'on nous envoie sont si rebuts du travail
de la terre et de la mis're qu'ils ont soufferte, qu'ils
prennent volontiers tout autre parti par preference. x
II demand pourtant (C qu'on fouille les prisons et les
h6pitaux, pour en extraire et lui envoyer les vagabonds
et les pauvres gens qui s'y trouvent L; il propose de
faire passer des Irlandais 'a Saint-Domingue, d'autoriser
( les Juifs de Curacao et de la JamaYque ) h venir s'y

intendant, de Ldogane, 13 juillet '1722 (A. M. C., Corr. gdn., Saint-
Domingue, C", vol. XX).
1. Cf. notamment lalettre de Du Casse du0l mars 1700 (Ibid., vol. V),
- Un mnmoire du meme, du 12 juillet 1692, constate qu'un ouvrier
gagne a Saint-Domingue un dcu par jour (Ibid., vol. II). En 1724, un
charpentier se paie 10 livres par jour.
2. Paul Leroy-Beaulieu, De la colonisation chez les peuples modernes,
p. 2t56,







SAINT-DOMINGUE


etablir. Car, ajoute-t-il, cc les tiles se formeront de cette
maniere, par une suite de temps considerable; la suc-
cession de vingt hommes en etablira un, et insensible-
ment elles deviendront florissantes' C'est bien, en
effet, ce qui se realisa, et assez vite. Mais il faut avouer
que, combine je le disais, la quantity des colons est tr'es
disproportionnee a leur quality, et que c'est vraiment un
singulier monde que cclui qui, pendant la premiere moi-
tic du xviIe s-ib.-l, se superpose peu a peu au monde
d'jh si strange des flibustiers et des boucaniers. Un
coup d'ceil jete sur cette socie6t nous en convaincra, et
ce coup d'ceil, il serait dommage assurement de nous
en priver.
De tous les besoins do la colonie, ecrit un gouver-
neur, il n'y en a point de plus pressant que d'etablir des
prisons et des ge61iers car, ajoute-t-il, cc il faut ici
tenir aux gens le cordeau roide 2 No voyons la aucune
exag-ration. Los mnmes choses nous sont confirmees
par d'autres. (c Tout le monde a Saint-Domingue, dit
M. de Galliffet, en 1701, court a ses propres affaires ou
a ses plaisirs, preferablement au service, et l'habitude
de ce procede-la estant establie en r'egle estimee si just
qu'on passeroit pour tyran si on entreprenoit de la
changer en religion, en discipline, en justice et en
police, on ne peut imaginer un pays plus licencieux 3.
L'on se doute d'abord que, meme transforms en habi-

1. Lettres de Du Casse, des 15 novembre 1691, 30 mars 1694, 14r mars
1699 (A. M. C., Corr. g6n., Saint-Domingue, C9, vol. II, III, IV).
2. Lettre de Du Casse, du 27 juin 1698 (Ibid., vol. IV).
3. Lettre de M. Joseph de Galliffet, gouverneur int6rimaire de la
colonie, du 15 mai 1701 (Ibid., vol. V). Galliffet mourut en 1706 (Char-
levoix, Op. cit., t. IV, p. 208).








ORIGINS DE LA COI.ONISATIuN ET PREMIERS COLON.s i1
tants, beaucoup de flibustiers n'ont rdpudid colIuplie-
ment ni l'esprit ni les moeurs de leur ancienne profes-
sion. Je le notais tout a l'heure, certain no repugnent
nullement 'a reprendre, a l'occasion, leur premiere
manibre de vivre, et cela forme une population amphi-
bie', c'est bien le cas de le dire, de moeurs extremement
libres. 11 n'est pas un habitant qui refuse une advance a
un flibustier ou qui, du moins, no lui accord toute sa
sympathie. ( On ne sauroit croire on effet, 6crit un gou-
verneur, 1'indulgence qu'on a ici pour les forbans. On
les y regarded comme on regarded en France la jeunesse
qui s'enr6le pour faire une champagne. Une parties des
anciens habitants a fait ce metier. Tout le monde leur
donne retraite et protection 2. ) Quant aux boucaniers,
s'ils ont diminue dans de plus notables proportions que
les flibustiers, ils subsistent encore en groups isoles,
vivant par bands dans les bois sous le nom de gens
des bois )), ( gargons chasseurs et volontaires ), gens
fort libertins, accoutum6s h la ddbauche et A vivre inde-
pendants" )).
A ce fond de la population primitive viennent done,
comme je le disais, s'adjoindre peu h peu les arrivants
d'Europe. Or, 'a voir quels ils sont, on ne trouve pas
force l'indignation des gouverneurs 'a leur endroit. Ce

1. Le mot est de Burney, History of the buccaneers of America, p. 40.
2. Lettre de M. de Galliffet, du 15 mai 1701 (A. M. C., Corr. g6n..
Saint-Domingue, C', vol. V).
3. Memoire de M. de Gabaret, chef d'escadre du Roi, du 4juin 1671
(Ibid., vol. I). Cf. : Lettre de M. de Cussy, du 3 mai 1688 (Ibid.):
lettre de M. de Charritte, lieutenant de roi au Cap, du 22 ddcembre
1711 (Ibid., vol. IX). En 1736, il se trouve encore de ces ( gens des bois
Qu chasseurs ) dans le quarter du Cap (Lettre du marquis de Fayet,
du 12 juin 1736. Ibid., vol. XL11I).







SAINT-DOMINGUE


sont d'abord les (( engages ), c'est-a-dire cos miserables
don't chaque navire en parlance se charge et qui, n'ayant
pas les moyens de payer leur passage, acceptent par
advance d'etre, a leur arrivee, vendus en quelque sorte
pour trois ans a dos habitants qui les traitent aussi
durement que leurs osclaves et ne leur remettent,
leur temps fini, qu'une indemnity derisoire, (( gens
qu'on prend sous les halles, fain6ans qui s'abandonnent
au moindre mal et que le mitier de (( r6galeur ),
c'est-'a-dire de vagabond, tente beaucoup plus que le
travail de la terre 2. On pourrait esperer mieux d'une
autre categorie d'emigrants : les protestants. Mais il
parait n'en Utre venu que bien peu h Saint-Domingue.
En 1687 seulement, j'en vois debarquer 58 3. Et sait-on
on quelle compagnie ils arrivent ? En compagnie de
18 formats condamnes h vie, de 12 qui n'ont pas fini
leur temps et de 20 faux-sauniers. Ce sont la, du reste,
ordinaires envois. En 1686, M. de Cussy, pregnant livrai-
son de 150 gal6riens Y: J'en aurois eu 300, ecrit-il,
que je les aurois places; ce sont des gens industrieux et
les habitans sont fort contents d'eux4. ) Ce qui, soit
dit en passant, jette un jour assez singulier sur une
population susceptible de se contenter d'un tel cadeau!

1. Lettre de Du Casse, du 10 novembre 4693 (Ibid., vol. II).
2. ( Entre la baie de Saint-Marc et les montagnes, decrit M. de Cussy,
vivent 160 chasseurs, qui font subsister la plus grande parties des habi-
tants du Cul-de-Sac... Mais, parmi eux, il y a des jeunes gens sortis
d'engagement appelds rigalleurs ou fdenians, lesquels, aussit6t qu'ils
ont gagn6 une arme, se mettent parmi les chasseurs, sur la chasse des-
quels ils s'attendent pour vivre, sans s'ingerer d'en aller chercher eux-
memes. ) Lettre de M. de Cussy, du 3 mai 1688 (Ibid., vol. I).
3. Ibid.
4. Lettre de M. de Cussy, du 13 aoiit 1686 (Ibid., vol. 1). Cf. la lettre
du Tmeie, du 13 aout 1689 (Ibid,, vol. II),







ORIGINES DE LA LiiI.1)NI'A.\ 11 N ET P1-11 'lll '.i. l. i:, 5, 3

Un honnto heiomme est d'aillours expo,`,, a Saint-
Domiingue, a bien des promiscuit's de ce genre, sans
mime s'en douter quelquefois. Voici, par exeinple,
un galerien evadd, don't on ne decouvre la veritable
quality que longtemps apries son ktablissement, et qui
est devenu d'ailleurs un citoyen si honorable et si riche
qu'il peut acheter sa grace 10,000 livres, (( lesquelles
'10,000 lives, made le gouverneur, seronL employees a
bastir des prisons au Cul-de-sac' ). On ne pouvait
donner a. ces fonds une meilleure affectation. Un autre,
condamne A mort par contumace eL execute par offigie,
acquiert dans 'Ile, oui il s'est refugie, un joli bien, et
meurt possesseur de vingt-deux negres, sans avoir
jamais etd inquiedt 2. Le gouvernement ferme d'ailleurs
les yeux aussi bien que les habitants, et, pour eviter
des poursuites, il suffit a un autre criminal de changer
de nom; (( bien qu'il soit connu do tout le monde dans
son quarter ), il est suffisamment protege par cette
simple modification d'etat civil'. Qu'on joigne a cos
etranges colons lesjeunes gens que leurs families expd-
dient a Saint-Domingue, n'en sachant plus que fair,

1. Le sieur Louis Ladvocat avoit 6td condamnd, il y a plus de
vingt ans, aux galeres-par arret du Conseil sup6rieur de Saint-Chris-
tophe, du 23 janvier 1699. 11 trouva le secret de s'echappe' des prisons
et se rendit a Saint-Domingue, oiu il cst bien dtabli: il y a femme eo
enfans et y vit assez paisiblement au quarter de Jacmel. Comme pei,
de personnel etoient informdes de cette condemnation, on 'a laiss6 tran-
quille; aujourd'hui on pourroit lui donner sa grace a la condition qu'il
donne 10 000 livres pour batir des prisons au Cul-de-Sac. ) (A. M. C.,
Corr. gdn., Saint-Domingue, 2a sdric, carton V, lettre de MM. de
Chiteaumorand et Mithon du oar aofit 1719.)
2. Lettre de M. Gaspard-Charles de Goussd, chevalier de la Rochalar,
gouverneur, du 25 aofit 1730 (Ibid., vol. XXXII).
3. Lettre de M. Maillard, intendant. du Petit-Goave, aoit 1744 (Ibid.,
vol. LXV).






SAINT-DOMINGUE


comme ce M. de Bragelonne envoy par ses parents,
(( qui ne devroientjamais le rappeler, n'y ayant pas un
pays au monde de si merchant exemplei' ou come
ce M. Le Roy de Valleroy qui, venu Saint-Domingue
en 1710, est successivement mapon, charpentier, pre-
cepteur, 6conome, titulaire d'une (< bandolliere )) de
marechaussec, se fail voiturier et colporteur, tient les
comptes d'un cabaretier et finit par s'engager, pour
deserter en 17282; qu'on rapproche de ces mauvais
sujets quelques maris indigins ou malheureux : tel cet
Alexandre Charles, Iles )) et dirig4 sur Saint-Domingue, pour avoir epouse
a Bruxelles Marie-Adrienne-Francoise d'Authies, noble
fille, mais (( peu favorisee de la nature et de la fortune,
n'ayant que 250 lives de revenue, et qui, agree alors de
trente ans et sans aucun gofit pour le clibat, avoit
engage le dit Charles a certaines familiarity's qui furent
suivies d'une f6condit4e )>; ou tel encore ce Pierre Cottin,
de Dugny, que < son spouse, sa famille et les habitans,
do sa paroisse supplient M. de Sartine d'expedier sur
les colonies, de Bicctre, (( ou ses debauches et ses vio-
lences Font faith enfermer ) ; qu'on y ajoute les sol-
dats liberes ou d6serteurs qui presque tous se font
(< chasseurs ) et qui sont nombreux, a en juger au moins
par les continues envois faits par les gouverneurs a la
Cour de procedures de desertion; qu'on mette en
ligne de compete, enfin, les niegres libres et les mulatres,

1. Lettre de Du Casso, du 12 juillet 1692 (Ibid., vol. II).
2. Lettre de M. Duclos, intendant, avril 1728 (Ibid., vol. XXVIII).
3. A. M. C., Personnel, sdrie E, doss. CHARLES, C6.
4. Ibid., doss. COTTIN, C".






illI ,INIl> DE LA i.0iLONIS.,IIIN ET PIIEMIIi.llS 1 i iI.'N 55

< qui sont encore, kcrit un gouvcrn.ur dlcourag', ce
quo nous avons ici do moillour n, ot l'on ne taxera pas
d'exag6ration, je pr'nst, los constatations de M. de
Brach, lieutenant do roi A LUogaiIe, qui 6crivait en 1700 :
11 n'y a aucun honuni dans ceteo colonic qui no so
croie plus que nous officers du Roy, quoiqu'ils no soient
pour la plupart quo dos engages, bhanqucrouliiers ou
gens do sac ct do corde, gali'rions qui so sont sauv6s
ici ou y ont estd cnvoy,'s, gens sans honneur et sans
vertu 2. )
En faith, F'esprit et les mcours de coete population sont
cc qu'on peut supposed, execrables.
L'esprit, d'abord, et il faut tout le sang-froid des
gouverneurs pour prevenir de continues soulevements.
< Cetto colonies, made Du Casse, n'ayant este former
que selon le caprice de chaque particulier, elle a sub-
siste dans le desordre3. ) Les habitants de Leogane sont
completement indisciplines, ceux du Cap (( sont des
brigands qui ne reconnoissent ni l'autorite ni la rai-
son' )). En un mot, l'insolence et la mutinerie sont
partout. La liberty du commerce et la suppression des
Companies sont bien les pretextes invoques lors des
r6voltes de 1670 et de 1723, mais lA-dessous couve autre
chose. En 1670 dej'a, d' < e'tranges discours ) circulent
dans File sur l'oppression oui sont reduits les habitants 5.

1. Lettre de M. de Fayet, gouverneur du 13 d6cembre 1736 (Ibid.,
vol. XLIII).
2. Lettre de M. de Brach, lieutenant dc roi i~ Ldogane, aoit 1700 (Ibid.,
vol. V).
3. Rapport de Du Casse, de 4692 (Ibid., vol. II).
4. Rapport de Du Casse, du 15 mai 1691 (Ibid.).
5. L'esprit des nouveaux colons est, du rest, aussi mauvais que celui






SAINT-DOMINGUE


(( Ce n'est plus seulement centre la Compagnie qu'en ont
ces peuples, ecrit, d'autre part, M. de Sorel, en 1723,
c'est centre l'autorite du Roy; ils demandent 1'exemp-
tion de tous droits, le commerce ouvert avec toutes les
nations, et une liberty republicaine '. )) En 1693, annde
de la plus grande cherte du pain i Paris, un certain
Le Febvre (( disoit dans une auberge de la capital que,
s'il avoit seulement cinquante homes capables de revo-
lution come lui, il feroit bien donner du pain au
people ). Ce Le Febvre, maintenant citoyen de Saint-
Domingue, (t Fiun des principaux niriieurs du desordre,
et l'on peut jugi,-r dos autres par celui-la'.
Avec do le: dis:'sili.n.. on tlo .iiipriei'l, tout est
pretexte a insurrection. En premier lieu, done, les regle-
ments cinimi.rciaiux. Et s'il faut avouer que sur ce point
le prt'lvtlii.i ;lle[dtroit u gouvernement done quelque
16gitiinite au mecontentement des colons, il faut recon-
naltre aussi l'incroyable m6pris de toute autorite avec
lequel ceux-ci pretendent imposer lours revendications,
ne reculant ni devant le ineurtre ni devant l'incendie
pour les faire triompher .
Autre sujet constant de revolte : l'tablissement et le

des anciens. Dans son mdnoire dc sepLembre '1671 : ( Les derniers
an-ivis, rapport Ogeron, ont diL que la rdvolte n'auroit pas etd vain-
cue, s'ils avoient et6 la. ) (MAmoire d'Ogeron, de septembre 1671,
envoy ii Colbert par Renou, major du gouvernement de la Tortue,
Ibid., vol. I.)
1. Lettre de MM. de Sorel. gouverneur, et de Montholon, intendant, du
20 mai 1723 (Ibid., vol. XXI).
2. Lettre des mrmes, du 20 mars (Ibid.).
3. Voir l'histoire des rdvoltes de 1670 et de 1723, dans Charlevoix,
Op. cit., t. Ill, p. 112 et suiv. : t. IV, p. 221 et suiv.; et un curieux rdecit
de colle de 1723 dans [P.-J.-B. Nougaret], Voyages intdressans dans
differences colonies, 1788, in-8.o, p. 185-200.






0[II,1'. I S DE' 1A C.ill iN .\'l)ON ET 5i7.,ill.ll- {.nl.n ,.' b7

paieomont de(s impots. Los deux coiiscils supiriiur s do
Liogane eL du Cap pritolndenL avoir la liberty do con-
sentir l'imnpt coniii reproscnlnitis des habitants (( aux-
quels co priviligoe a 6t6 donn6 on consideration de la
conquete que lours peres ont faite do File par leurs pro-
pres arms' ). Cot impOt n'6tant qu'une sort do don
gratuit, chacune des stances des consoils oh il s'agit do
le fixer est marquee par des scenes tumultuouses, ct
s'ach'ove g6ndralement dans un concert d'injures atrocos
a 1'adresso du gouverneur et de I'inLendant. Et le pou-
voir doit bien souvent s'incliner, car a la moindre vel-
16it4 do resistance, la canaille, (ldont est abondainnment
pourvu le pays, fait cause commune avec les conscils,
organise de bruyantes protestations, affiche partout des
placards, ameute les libitisml le diiilancliC. Que :ou-
v'nutirs et intindlails tionnent bon, il est d'ailleurs un
autre genre de protestation, c'est do ne pas payor, et la
chose est si couranto qu'h peine songe-t-on a s'en
6tonner. (( L'usage est qu'on fasse publication, h la tlte
des milices, lors des revues, a tous les habitants d'avoir
a payer, dans trois mois du jour de cette publication,
leurs droits aux recoveurs Mais c'est l1 avertissement
don't les naffs seuls tiennent compete, chaeun payant
quand il vent et payant si mal, qu'en 1733, il est du
ainsi 1.700.000 livres d'arrie6r aux caisses publiques .
Avec aussi peu d'empressement la population s'ac-

1. Lettre de MM. de Sorel, gouvernour, et Mithon, intendant, du
3 janvier 1720 (A. M. C., Corr. g6n., Saint-Domingue, C', vol. XVII).
2. Lettro de Charles Brunier, seigneur de Larnage, capitaine des vais-
seaux du Roi, gouverneur, ot de Simon-Pierre Maillart, intendant. du
15 mars 1742 (Ibid., vol. LXI).
3. Lottre de M. de Fayet. du 24 novemlre 1733 (Ibid., vol. XXXVII).






SAINT-DOMINGUE


quite d'un autre devoir : le devoir militaire. Cela repond
a un trait caracteristique de cette population, son
manque d'esprit guerrier et patriotique. Sur ce point,
gouverneurs et intendants ne tarissent pas. Tous cons-
Latent (( le peu de gofit quo l'on a pour la guerre dans la
colonies ), et combien Saint-Domingue diffire, a ce point
do vue, des iles du Vent'; cela de tres bonne here.
< La garde ordinaire de la milice, dcrit, des 1702,
M. de Galliffet, est insupportable aux habitans qui, pour
s'y soustraire, emigrent dans les quarters 6cartes2.
Ces sentiments so traduisent dans l'attitude des mili-
ciens. (( De tons les peuples qui sont au monde, made
Du Casse h son gouvernement, ceux qui composent
cette colonies sont les plus mal disciplines. Je les ai vus
sous les armes come dans une foire, n'ayant pas le
moindre principle de discipline, tous nuds pieds, sans
espees et des fusils mal en ordre... Je ne me flatte pas
de leur inspire de la vertu ni de l'honneur; il en est
peu qui le cognoissent' ,. Cinquante ans apres, les
choses n'ont pas beaucoup change, ni la discipline fail
de grands progress, puisqu'h la revue des milices du
quarter des Vases, M. Binau, aide-major de Leogane,
(c faisant l'instruction un milicien, nomm6 Milon, ne
craint pas de sortir des rangs, en criant : < A bas Binau !
A moi les garcons Faisons M. Nodet notre capitaine !

1. Voir notamment les lettres de M. de Larnage, des 8 aofit, 30 juin,
31 octobre 1744 (Ibid., vol. LXIV) et 15 mars 4746 (Ibid., vol. LXIX).
2. Lettre de M. de Galliffet, de Leogane, 22 novembre 1702 (Ibid.,
vol. VI).
3. Rapport de Du Casse, du 15 novembre 1691 (Ibid., vol. II).
4. Lettre de MM. de Larnage et Maillart, du 12 juin 1741 (lbid., vol.
LIV).







ORIGINES DE LA E.1il.'NhlISAlli'N ET iluIl.AlI.I > 4. nl.i ,S 59

Qu'attendro du resLo (dt gens qui, a chaque instant,
(( comparent lo sort et la fortune des colonies angloiser,
auxquelles la gueorre n'apporto pas la moindre alteration,
par le moyen des nombreuses (saulrest's qui y suit per-
inanentes, avoc l'aniiatilisseintiiLt total des lours, eL la
destruction prosque enLtire de notre (onumnrc- ); qui,
a< l'approche des plus petils canots, amis ou onnomis,
ne cherchont qu'h sauvor leurs negres eL leur bagage
dans les bois, sans s'embarrasser de la garden du pays,
qu'ils abandonnent a la discretion de la plus faible
troupe qui so prosento2 ; 2 qui laisseroient faire les
Anglois, si ceux-ci leur promettoient de ne pas trouble
leurs proprietcs' ). Les flibustiers eux-memes, qu'on
estimerait avoir du^ tre animes, h l'origine au moins, do
sentiments plus nobles, ne semblent pas so distinguer
beaucoup des autres. ( Si mOme ils avoient connois-
sance, ecrit Du Casse, que la colonies deust estre atta-
quee, ils ne rentreroient pas pour cela... et sans le mal
qu'ils font aux ennemis, il seroit tries avantageux qu'il
n'y on ait aucun dans ceste colonie'. ) Car, il no faut
pas s'y tromper, c'est ( leur seul libertinage qui les

1. Lettre de M. do Larnage, duPetit-Goave, du 28 octobre 1744 (Ibid.,
vol. LXIV).
2. Lettre de M. Louis-Marin Buttet, major a Saint-Louis, du 13 avril
1747 (Ibid., vol. LXXI).
3. Lettre de M. Maillart, intendant, du Fort-Royal, 13 mai 1748 (Ibid.,
vol. LXXIII). ( La milice bourgeoise, dcrit vers la meme date M. Du-
bourg, juge a L6ogane, ne doit point estre mise en ligne de compete bien
important pour la defense des forts et batteries, pas mime pour cell
d'un autre cartier quo le leur. Ancor, je ne sgay, Monseigneur, comme
ils s'en tireroient si l'attaque estoit opiniastre. 11 y a quelques braves
gens parmi eux, mais le nombre en est si petit qu'il ne vaut pas la
peyne d'en parler. ) (Lettre de M. Dubourg a M. de Conflans, gouver-
neur, 28 mai 1748. Ibid., vol LXXIlI.)
4. Lettre de Du Casse, du 10 novembre 1693 (Ibid., vol. II).






60 SAINT-DOMINGUE
guide et les attire partout oh ils trouvent du vin et des
femmes' < Les flibustiers ne sont plus flibustiers,
mais pirates 6cumeurs de mer2. En sorte que, pour
obtenir d'eux un service quelconque, on doit bientot les
payer. Une ordonnance de MM. de Choiseul et Mithon,
du 9 septembre 1709, promet 600 piastres, une fois don-
ndes, ou 150 livres de rente viagere aux (C boucaniers
ou flibustiers )) qui combattront pour la France3, ot
coette perspective de pouvoir se dire un jour flibustier
en retraite ou boucanier pensionne ayant paru proba-
blernent trop lointaine (t al6atoire a nos bommes,
l'intendant Maillart, en 1747, le temps ayant march,
propose de leur accorder d -: av\;iuag-s plus immediats.
On n'obtiendra rien d'eux, kcrit-il, si l'on ne consent (c a
payer tous les six jours 6 livres, faisant une piastre h
chaque flibustier, fi-ere de la cost et autres gens de
mer, par forme de pret et advance pour leur solde; a
leur faire distribuer la ration on pain frais ou biscuit,
viande fraiche ou viande sale, poisson ou l6gumes; a
donner meme ration aux capitaines de flibustiers, et en
outre 3 escalins, faisant 45 sols, par jour de sold o .
Quand on voit la triste decadence a laquelle sont reduits
coux don't les glorieux pi',td6ce.:;eurs avaient fonde la
colonies, on peut ais6ment se figure quelle est la valour
guerriere du reste de la population!
A 1'esprit public civique ou militaire de cette

1. Du m6me, du 2 fivrier 4697 (Ibid., vol. III).
2. Du m6me, du 19 mars 1700 (Ibid., vol. V).
3. Ordonnance du comte do Choiseul-Beaupr6 et de M. Mithon, du
9 septembre 1709 (Moreau de Saint-Mdry, Lois..., t. II, p. 166-167).
4. M) moire de M. Maillart, intendant, 1747 (A. M. C., Corr. gen.,
Saint-Domingue, C', vol. LXX).







oill' ,INI:>. I)E LA COLONISATION ET iI; ull (CO().IN. 61

population repondent des sn'iitriln.Is (A des imiurs. tout
. fait 'a 'unisson. Ces gens-la n'ont qu'une idee : faire
fortune, et faire fortune au plus vite. ( La plupart des
habitants, ecrit lintendant Saint-Aubin, en 1731, ne
songent qu'a travailler acqu6rir du revenue pour se
retire ensuite en France '. e Les privileges et les dis-
tinctions, derit de mnme un peu plus lard le gouver-
neur, M. de Larnage, ne sont point l'attrait de nos
colons; ils n'en sont point susceptibles, n'estant r6veilles
que par leur intdret... Chacun ne pense qu'" gagner,
ffit-ce et surtout au detriment du voisin '. En fait, F'on
est etonne des fortunes qui s'edifient en moins de deux
generations. En 1701, (( il y a dans File trente-cinq
sucreries roulantes, vingt autres pretes h rouler dans
trois mois, et quatre-vingt-dix de commene6es" ). En
1752, on compete trois cent six sucreries dans le resort
du conseil superieur du Cap et deux cent trente-trois
dans celui du conseil du Port-au-Prince Or, en 1699,
une sucrerie moyenne rapporte dejh plus de 10.000 6cus
par an 5, et de ce fait la valeur de la propriety augmente
dans de telles proportions que, comme l'ecrit M. de Gal-

l. Lettre de M. Jacques-Pierre Tesson de Saint-Aubin, commissaire
de la Marine, ordonnateur en chef, intendant intdrimaire, du Petit-
Goave, 27 juin 1731 (Ibid., vol. XXXIII).
2. Lettre de M. de Larnage, de Liogane, 6 novembre 1740 (Ibid.,
vol. LII). ( Ici l'on ne rougit de rien except de ne pas gagner de
1'argent, n'importe it quel prix ), 6crit bien plus tard, le 26 d6cembre
1764, M. d'Estaing (A. M. C., Corr. g6n., Saint-Domingue, 2e s6rie,
cart. XVI).
3. Lettre de M. de Galliffet, du 24 septembre 1701 (Ibid., vol. V).
4. Mdmoire de MM. Dubois de La Motte, gouverneur, et J.-B. La-
porte de Lalanne, intendant, du Port-au-Prince, 2 novembre 1752 (Ibid.,
vol. XC).
5. Lettre do M. de Galliffet, du 27 d0cembre 1699 (Ibid., vol. IV).







SAINT-DOMINGUE


liffet, en octobre 1700, ( on refuse presentement
2.000 ecus d'une habitation qui a ete achetee, il y a dix-
huit mois, 70 ecus, et bien qu'on n'y ait fait aucun tra-
vail '. ) 4 0.000 ecus, c'est d'ailleurs ce que d6pensent
annuellement nombre d'habitants2. Aussi les gouver-
neurs ne tarissent-ils pas sur la richesse et l'opulence
des colons. Des 1730, ils nous depeigncnt la large exis-
tence que mbnent sur leurs habitations los proprietaires,
( qui vivent si aisemenL qu'ils peuvent nourrir du
superflu de leur table et du rest du bouillon de leur pot))
des parasites sans nombre, don't le toit abrite sans dis-
tinction tous ceux qui viennent y demander l'hospitalite ,
don't les femmes, habill6es de taffetas et d'etoffes de prix,
excitent l'envie et la cupidity de coux qui arrivent'.

1. Du mnme, 10 octobre 1700 (Ibid., vol. V).
2. ( 11 y a des subalternes et des habitans h Leogane qui ne
ddpensent pas moins de 10.000 ecus par an. ) (Letire de M. de Chatcau-
morand, gouverneur du Cap, 15janvior 1717. Ibid., vol. XIII.)
3. Critiquant l'dtablissement project d'une maison de charity a Ldo-
gane, ( cola ne feroit. dcrit l'intendant Saint-Aubin, qu'augmenter le
nombre des paressoux et ne pourroit quc diminuer la charity des habi-
tans. L'expdrience prouve qu'il n'y a pas un pauvre dans cette colonies,
qui ne trouve une retraite dans le besoin, ct surtout lorsqu'il se prd-
sente malade chez un habitant. Nous en avons mdme plusieurs qui ont
assez de charity pour rechercher les maladies, et qui on retirent plu-
sieurs dans leurs habitations. Ces endroits sont connus des pauvres
gons. Et enfin il n'y a point d'habitant, mmec ceux qui envisagent
'emnbarras que causent los malades, qui n'en pronne un chez lui lorsque
1'occasion so prdsente, ct cola avec d'autant plus de plaisir que ce
n'est pas une ddpense pour lui, et particulidrement ceux de la plane
de Ldogane qui vivent si largement.... ) (Lottre de Saint-Aubin, du
Petit-Goave, 27 juin 731. Ibid., vol. XXXIII.) J'ai voulu citer cette lettre,
parce qu'elle confirm le faith que j'avance, et parce que, aussi, elle fait
ressortir un trait honorable de cette population si singulibre par
d'autres c6tds.
4. Un des grands griefs des habitants centre les directeurs de la
Compagnie des Indes fut ce propos qu'on rapporta d'eux, que ( l'on
voyoit a Saint-Domingue bien des femmes vdtues de soie et de taffetas
qui, dans peu, seroient fort heureuses d'avoir de la toile do halle pour







ORTGINES DE LA I.ONINISATIoN ET PREMIERS il.nNs, 63
< Dans leur premiere origine, expose un m6moire datl
de 1718 sur Fl'tat present du quarter du Cap, les habi-
tants de ce quarter estoient des aventuriers endurcis '
toutes sortes de travail; ils ne savoient ce que c'etoit
do marcher chausses, et ils alloient sans peine affronter
Ie soleil dans sa plus grande ardeur et sans se soucier
des suites fihdeuses qu'on on 6prouve en ces climates,
parce qu'ils y etoient faits et Loujours exposes. Mais
presentement quo la paix, par la iret- de la navigation,
a attire Ie commerce h Saint-Domingue plus que jamais,
a faith monter les denrees a un prix exorbitant et a faith
autant de fortunes dans le pays qu'il y a d'habitants,
leurs mceurs et leur inanibre de vivre ont bien change.
Au lieu d'un morceau de coclion marron et de bananes
don't ils se regaloient, aprbs avoir eu la peine de les
aller chercher dans le bois, on ne voit sur leurs tables
que des reliefs de gibier et des symetries observers, les
meilleurs vins de Bourgogne et de Champagne ne sont
point trop chers pour eux, et quelque prix qu'ils vaillent,
il leur en faut; ils n'oseroient sortir de chez eux que
sur le declin du jour pour eviter la chaleur, et encore
dans une chaise ou bons carrosses ta resorts bien
giants'. )
Ces carrosses surtout deviennent de trbs bonne heure
un signe 6clatant de fortune. < Je pourrois faire ici,
ecrit le P. Labat, un long denombrement de ceux qui
etant venus engages ou valets de boucaniers sont a prd-

se couvrir. ) (Lettre de MM. d'Arquyan et Duclos, du Cap, 21 no-
vembre 1722. Ibid., vol. XX.)
4. Memoire sur l'etat present du Cap, 1718 (Arch. du min. des Col.,
Corr. g6n., Saint-Domingue, 2e strie, cart. IV).






SAINT-DOMINGUE


sent de si gros seigneurs qu'h peil u peuvent-ils se
r6soudre do faire un pas sans eUre dans un carrosse a
six chevaux. Mais peuLt-tre que cela leur feroit de la
peine el je n'aime pas d'en faire a personnel. D'ailleurs
ils sont louables d'avoir su se tirer de la mis'ere et d'avoir
amass6 du bien, et cee qu'on leur doit souhaiter, c'est qu'ils
en fassent un bon usage pour l'autre vie... Quoi qu'il en
soit, il y avoit des le temps que j'6tois a Ldogane (1701)
un nombre considerable de carrosses et de chaises, et
je ne doute pas que le nombre n'en soil fort augmented
depuis mon depart. It n'y avoit presque plus que de
petits habitants qui allassent 'a cheval; pour peu
qu'on fuit a son aise, on alloit on chaise..., et je ne
pouvois m'empecher do rire quand je voyois le mar-
guillier de la paroisse de l'EsLer dans son carrosse, qui
semlbloit no pouvoir s. servir do ses pieds depuis qu'il
avoit 6pous6 une veuve rich, lui qui, trois ans aupa-
ravant, 6loit tonnelier dans un vaisseau marchand de
Nantes' )).
Comment se cr6ent si rapides fortunes? La-dessus
gouverneurs et intendants garden 'a bon droit un entier
scepticisme. c( On ne connaTt guere, ecrivent-ils, la
source d'un bon nombre )) La plupart sont sans doute
des fortunes agricoles et beaucoup sont dues au travail
acharne des premiers colons. Mais comblien d'autres
don't il ne faudrait pas trop approfondir 1'origine Cela
achieve de peindro le singulier 6tat d'esprit de la colonie.
Tel ou tel gros habitant n'est pas moins consider, bien

1. Labat, Nouveau voyage aux Iles, 1742, t. VII, p. 195-196, 205.
2. Lettre de M1. Maillart, intendant, duPetit-Goave, 16 mai 4744 (Ibid.,
vol. LXV).







ORIGINS DE LA CIOLOINISATION ET PREMIERS COLONS 65

qu'il soit 'a peu pres do notorietL publique que le point
de d6part de son rapide enrichissement est la fraude de
quelque arpenteur qui a volontairement ferme les yeux
sur la validity d'un titre de concession'. D'autres doi-
vent leur aisance a pire : comme ce Saint-Martin
l'Arada, Fun des plus gros habitants du quarter de FAr-
tibonite, possedant plus de deux cents negres, auquel
son marriage avec unc n6gresse, propri6taire d'une tren-
taine d'esclaves, a soul permis de parvenir a la situa-
tion qu'il occupe2; ou comme ce Gascard-Dumesny,
qui, epousant une n6gresse de soixante-douze ans,
< veuve d'un certain Baptiste Amat, lequel avoit laiss 'a
sa negresse un bien do 1 million ), devient, de garpon
chirurgien qu'il (tait, un notable colon3. Mais ceux don't
l'le'vation apparait la plus impudente et don't l'espece
se multiple dans l'ile sont les procureurs aux vacances
successorales, executeurs testamentaires et fondes de
procuration des heritiers de France. Sans que ses agis-
sements semblent soulever aucune protestation parmi
les habitants, le sieur Mignot, procureur aux vacances
a Saint-Marc depuis 1723 jusqu'en 1738, n'a encore
rendu en 1742 aucun compete '. ( Quant aux executeurs
testamentaires, ecrit l'intendant Maillart, a cette meme

'1. ( Les concessions, dcrit M. d'Arquyan, gouverneur, ont de tout
temps W6t mal donn6es, mal expliqudes, mal delimitees.... C'est ce qui
cause les troubles et les proces. ) (Lettre de M. d'Arquyan, du 22 mai
1711. Ibid., vol. IX).
2. Lettre de MM. de Larnage et Maillart, de Ldogane, 28 mars 1741
(1bid., vol. LIV).
3. Lettre de M. Le Normand de Mdzy, ordonnateur au Cap et subdd-
l1gud de l'intendant, 16 janvier 1742 (Ibid., vol. LX).
4. Lettre de M. Maillart, intendant, Petit-Goave, 26 avril 1742 (Ibid.,
vol. LV1).







SAINT-DOMINGUE


date de 1742, ils jouissent tranquillement du bien des
defunts qui leur avoient donned leur confiance, pour la
disposition du bien qu'ils laissoient, la plupart n'ayant
mime pas ecrit aux heritiers de France ni satisfait aux
legs portes par les testaments, se contentant de payer
les creanciers sur les lieux; et a 1'egard des heritiers qui
ont et6 instruits de leurs successions, ils n'ont pu tirer
encore aucun compete de ces executeurs sur diff4rents
mauvais pretextes'. II en est de mIme de ceux qui sont
charges des procurations des heritiers de France et qui,
apres avoir touched tout ou parties des sommes..., n'en
sont pas plus fideles a en remettre le produit... Une
succession de plus de 500.000 livres, don't avoient e4t
charges deux porteurs de procurations, a e4t ainsi enti'e-
rement dissipee par eux, et si bien qu'ils sont morts
tous les deux insolvables. Dans un article du compete
qu'on les avoit enfin forcesoh rendre, ils disoient avoir
employee pour 22.000 livres d'herbes pour leurs che-
vaux dans les voyages qu'ils pretextoient avoir fait '
Leogane 2. ) I1 est courant, d'ailleurs, de voir des (( fer-
miers et des debiteurs de successions )) achetant cyni-
quement des habitations ave, les revenues de ces succes-
sions". Et rapportant ce trait d'un ( deconome ) qui, son
maitre et sa mattresse 6tant morts, passe en France et
ach'ete 20.000 livres aux heritiers une succession qui

1. Un nomm6 Perisse, institud 16gataire'universel d'un certain Cocard,
dans le quarter Saint-Marc, au bout de six ans n'a encore ni prevenu
la famille du defunt ni pay6 aucune charge de la succession. (LetLre de
M. Maillart, du Petit-Goave, 16 mai 1744. Ibid., vol. LXV.)
2. Lettre de M. Maillart, intendant, du 26 avril 1742 (Ibid., vol. LVI).
3. Lettre de J.-B. Laporte de Lalanne, intendant, du 25 mai 1751
(Ibid., vol. LXXXV).







ORIGINS DE LA Ci.ONi'1.\I'ION ET PI ir" II R. I'oI.)N,> 67
en vaut 200.000, (Ies closes, ajoute l'intendant LailaIme,
se renouvellent ici frequemiment1 ).
Sur la (( bonne gestion )) des fortunes, les id,1.s, on
le conoit, sont aussi large que sur leur acquisition.
La contrebande est, entree autres, la moindre des pecca-
dilles que se permettent les plus notables habitants, con-
trebande de leurs products ou contrebande des negres.
Ils s'en excuseraient, s'il on 6tait besoin, sur les mille
entraves mises au commerce par le regime de protec-
tion et de privilege du gouvernement; mais combien
daignent le fair! Et lorsqu'il s'agit non plus simple-
ment de contrebande, mais do fraudes sur les ventes,
les colons so justifient volontiers en accusant les nego-
ciants de leur en donner les premiers l'exemple. Toute
source de profits parait bonne a presque tous. On voit,
ecrit M. de Fayet, gouvernour en 1735, on voit de gros
habitants acheter en fraud des negres aux Anglais, les
revendre term avec 100 p. 100 de benefice aux petits
habitants. Si le negre perit, ils poursuivent ces petits
habitants qui, no pouvant payer, abandonnent leur terre 2.
Un autre abus, centre lequel luttent vainement gouver-
neurs et intendants, est la vente 'a maison ouverte, par
les proprietaires, d'eau-de-vie de canne, guildive ou tafia,
habitude qui est la source de continues desordres '.
L'extraordinaire absence de tout scrupule et de toute
gene envers qui quo ce soit, trait caracteristique de

1. Lettre du mbme, du 28 juillet 1752 (Ibid., vol. XCI).
2. Lettre de M. de Fayet, du Petit-Goave, 2' avril 1735 (Ibid., vol
XLI).
3. Voir notamment Ia lettre de M. de Paty, lieutenant de roi, de Ldo
gane, 11 septembre 1700 (Ibid., vol. V), et celle de M. de Galliffet, du
Cap, 20 mars 1701 (Ibid.).






SAINT-DOMINGUE


cette population, laisse facilement SupIposer les mille
diff6rends qui surgissent journellement entire ses mem-
bres. En faith, il est peu de pays d'un plus mauvais
esprit et plus processif. Neuf fois sur dix, ce sont des
questions d'argent qui divisent les habitants; car, chose
curieuse, en ce pays oi l'existence nous apparait si
facile, la question d'argent semble plus irritante que
partout ailleurs. C'est que, tout en vivant largement,
ces colons souffrent d'un mal cruel et singulier : le
manque d'argent. ( La plupart des habitans, kcrit M. de
Sorel, sont toujours sans argent, quoiqu'ils fassent des
revenues considerables. n Nous savons djh la cause de
cette apparent contradiction. 11 fautla faire remonter a
la politique commercial du gouvernement et au prin-
cipe maintenu par lui qu'aux Iles tout negoce doit
s'operer par change. ( D'esl'etablissement des colonies,
marquent MM. de Larnage et Maillart, en 1745, le
commerce de l'Amerique n'a ete qu'un troc respectif
des denrees du pays centre les marchandises d'Europe,
dans sequel il n'a jamais dui ktre question d'argent, puis-
qu'il ne s'en fait pas dans le pays et que celui d'Espagne,
qui est le seul qui y paroisse, n'y vient que par acci-
dent 2. ) Cette lettre de Larnage faith allusion aux recla-
mations des negociants exigeant leur paiement en
numeraire et aux fins de non-recevoir des habitants.
Fins de non-recevoir que ceux-ci opposent d'ailleurs a
leurs creanciers, n6gociants ou autres, avec le plus beau

1. Lettre de MM. de Sorel et Mithon, LUogane, 28 mars 1720 (Ibid.,
vol. XVII).
2. Lettre de MM. de Larnage et Maillart, du Petit-Goave, 21 avril 1745
(Ibid., vol. LXVI).







lill.l.N .I', DE LA COLONISATION ET I'lll-. lli.. COLONS 69

sikng-Iroid etla plus ii l ivrc liberty du monde. o Tous les
colons, 6crit M. de F;iyet, (oivent dloux fois plus qu'ils
n'ont... II est d'usage ici, on effect, que, quand on a
presto, on no rend point, quo, quand on achete un ter-
rain ou une habitation, on ne la paye jamais L... e Les
gens s'embarrassent peu do mome de remettre les fonds
avec lesquels ils ont cree leurs 6tablissements et bien
qu'ils y vivent grandement2. Cela d'une fagon si gene-
rale qu'une certain dame Forcade qui, depuis 1739, a
fait plus de 360.000 lives de revenue, se trouve, en 1742,
n'avoir pas paye un seul de ses creanciers, nombreux
pourtant 3. On devine, d'es lors, les contestations et les
d6bats quotidiens qu'engendre pareille situation. ( Je ne
vois, ecrit encore M. de Fayet, je ne vois que goens qui
demandent apres avoir obtenu des sentences et des arrets
du Conseil. Mais si on se presonte pour les mettre '
execution, les negres domestiques travaillent au jardin,
et il est defendu de les saisir; on ne garde point de
meubles... Les huissiers sont d'ailleurs des fripons qui
prennent des deux mains... De plus, F'usage des lettres
de change et billets 'a ordre ne porte point les juges 'a
ordonner le par-corps, grand inconvenient pour la
colonies, car l'habitant se porte 'a faire tous les billets
qu'on veut, sachant qu'il evitera toujours de payer'. ))

1. Lettre de M. de Fayet, du Petit-Goave, 27 avril 1733 (Ibid., vol.
XXXVII).
2. Lettre du m6me. 4 f6vrier 1733 (Ibid.).
3. Lettre de M. Maillart, intendant, de Ldogane, 7 mars 1742 (Ibid.,
vol. LIX).
4. Lettre de M. de Fayet, du Petit-Goave, 4 f6vrier 1733 (Ibid., vol.
XXXVII). Les choses ne chang6rent pas beaucoup, a en croire des
textes postdrieurs. ( L'article des dettes, dcrit M. de Bellecombe en 1783,
est toujours un article difficile. C'est ici le pays de la mauvaise foi et les







SAINT-DOMINGUE


Beaucoup de querelles se vident, du reste, ailleurs qu'en
justice, et l'on ne compete pas les scenes violentes qui
eclatent a tout instant entire creanciers et debiteurs.
Pour une question d'interkt assez minime en verite,
MAme de Graff, veuve du c6 ebre corsaire', accoste ainsi


debiteurs trouvent dans le d6dale de la chicane introduite dans cette
colonic pour sa ruine des moyens infaillibles de se soustraireo la loi.
11 n'y a que ceux centre qui les crdanciers ont obtenu des condamna-
tions par corps, que le gouvernement a des moyens de contraindre a
payer, en les faisant mettre en prison, quand ils no payment pas. 11 faut
autrement des procedures 6ternelles pour condamner les ddbiteurs et,
l'arrkt rendu, il n'y a encore rien de fait puisque la saisic rdelle n'a pas
lieu. Ceux qui devroient donner l'exemple sont ceux qu'il est le plus
difficile de fair payer. MM. Saint-Martin, doyen du Conseil, Ruotto et
Ldger, conscillers, doivent a M. de Laborde et no payont point; leur
6tat de magistrats devient la sauvegardo de lour mauvaise foi. ) (A. AlM.
C., Corr. gdn., Saint-Domingue, vol. CLllI, leltre de M. Bellecombe,
du Cap, 8 juin 1783). a Los dettes, ecrit un pou plus tard M. de la
Luzerne, les dettes sont garanties gdndralement par les biens immobi-
liers de l'emprunteur, ses meubles, sa personnel. Nulle resource pour
le erdancier a Saint-Domingue sur l'immeuble denommd habitation. La
saisie rdelle parait permise par les lois ; on n'en use cependant jamais,
ouelle est au moins infiniment rare, d'ofi on peut conclure qu'il est
tries difficile de la provoquer. La location est une maniere do jouir peu
usitde dans celte partic du monde ; il n'est done pas frequent qu'on
puisse saisir les revenues d'une habitation entire les mains du fermier,
Qu'importe, m'objectera-t-on, n'est-il pas loisible de mrme de fair
tomber la saisie sur le mobilier du bien exploit par le propridtaire ou
son fond6 de procuration? Les informations quo j'ai prises me prou-
vent que ce moyon simple en apparence devient illusoire dans la colo-
nie : tout est soustrait ou class parmi les immeubles, le crdancier
poursuivant en est pour ses frais. 11 ne peut non plus contraindre dans
'lloe la personnel de son ddbiteur pour aucune dette civil de quelque
nature qu'elle soit. Les lettres de change, les billets a ordre ne lui
donnent pas meme ce privilege. Une soule exception a dtW faite pour
le prix des denrdes vendues parles armateurs. ) (a( Rflexions sur la mul-
titude des demands qui m'ont Rtd faites par les crdanciers a l'effet
d'6tre pays par leurs ddbiteurs, propri6taires d'habitations a Saint-
Domingue ), par M. de la Luzerne, 1785, aux A. M. C., Corr. gdn., 2 serie,
carton XXXV).
1. c( Laurens-Cornille Baldran, sieur de Graff, escuyer, lieutenant de
roy en l'isle de Saint-Domingue, capitaine de frigate ld6gre, chevalier
de Saint-Louis ) (ainsi est-il qualified dans les pieces officielles), est
rest illustre dans les annales de la flibuste. Originaire, dit-on, des
Pays-Bas, il avait dpousd en premieres noces, a Tindriffe, en 1674, une








1IIMI .NI.'. )E LA ( l It.l.,.\ ll .N ET I'lll.11 ll.11.- (.0l.d -', 71

lans la rue le rchli, alicr de Galliffet, I tIraite (( de
chin, d(t rouge ct pregnant un halai des iiiiins d'une
servanLe, se li,'cipil,, sur lui. L'autro tombe sur
son adversaire a coups do canne et la lutte rested indd-
cise '.
I1 y a ici, conlIate un gouverneur, il y a ici beau-
coup de cervelles 'puisds par la boisson ct par la fum6o
du tabac, ) et il semble voir 1a uno excuse a d'aussi
ktranges mceurs. C'en est bien une on effect, la boisson


certain Francoise-P tronille. Mais par sentences successives du juge
eccldsiastique de Tdndriffe (23 mai 1689), du vicaire gdndral de l'dvech6
des Canaries (10 fivrier 1690), du vicaire g6ndral de l'archev6ch6 de
Sdville (23 fdvrier 1691), il avait obtenu la nullitd de cette premiere union
et s'dtait marid on seconds noces, le 28 mars 1693, avec Marie-Anne
Dieuleveult, originaire de Normandie et veuve d'un certain Pierre Lelong
qui aurait did I'un des premiers habitants de la Tortue ot de la c6te de
Saint-Domingue (Charlevoix, Op. cit., t. IV. p. 56; Moreau de Saint-M6ry,
Notes historiques sur Saint-Domingue, aux A. M. C., F3 432, p. 227).
D'Anne Dieuleveult. Graff cut trois enfants : un fils mort en bas ige et
deux filles: I'une Marie-Catherine, agde de onze a douze ans en 1705, et
une autre qui avail quatorze ans en 1710. II mourut le 24 mai 1704 (Arrdt
du Conseil d'Etat, qui rend a la dame de Graff et a ses filles les biens du
feu sieur de Graff, 9 ddcembre 1705. Cet arrkt, qui se trouve aux Archives
nationals, sdrie E, vol. 1933, a det public avec quelques erreurs et sous
la date du 2 ddcembre, par Moreau de Saint-Mery, Lois..... t. II, p. 42-45).
La fill alnc de Graff 6pousa un M. de Song6 ; en 1709, je trouve ce
gentilhommo tirant sur sa belle-m6re, M-1 de Graff, pour 38.000 livres
de lettres de change (A. M. C., Corr. gen., Saint-Domineue, vol. VIII).
Apres 1710, M-I de Songd expose au ministry que sa m6re 6tant more
en cette annde avait confide sa second fille i MA' de Charritte, femme
du commandant du quarter du Cap. Mais la jeune fille ((n'a pointvoulu
aller avoc sa protectrice, et a pris une maison dans le bourg du Cap
ofi elle faith une d6pense considerable avec gens de mauvais commerce. )
MI1n de Songd termine en demandant une lettre de cachet pour faire
passer sa seur en France (A. M. C., Corr. gen., Saint-Domingue, 2a serie,
carton I).
1. Lettre de M. Choiseul-Beauprd, de Ldogane, 29 aoft 1708 (Ibid.,
vol. VIII). L'dpith6te de ( rouge, ) injure tres courante aux fles, doit
Utre une allusion.... d6sobligeante a I'adresse des premiers habi-
tants.
2. Lettre de M. Choiseul-Beauprd & M. de Charritte, du 22 mai 1710
(Ibid., vol. IX).







SAINT-DOMINGUE


au moins. Le vin cofite cher : il vaut 'a i.erlains mo-
ments jusqu'a 120 ecus la barrique '. Aussi se rattrape-
t-on sur d'autres liquides, sur l'eau-de-vie surtout. Bien-
heureux temps que celui d'Ogeron! L'on important
encore la precieuse liqueur D'es lors pourtant, le pre-
mier gouverneur de File se felicitait de l'interdiction du
commerce stranger, (( ne seroit-ce, dit-il, que pour
empescher l'introduction de l'eau-de-vie, 'a Faide do
quoi les colons augmentent leurs desordres2 ). Cela
n'est rien cependant compared a la consommation d'alcool
qui se fait lorsque, les sucreries Rtant organisees, la
colonies se suffit desormais a (ellc-in"i'hine avec F'eau-
de-vie de canne. << II est ordinaire, ecrit un intendant,
de voir des gens boire cetLe .iu-dc-vie, qu'ils appel-
lent guildive, et qui est d'une force et d'une acrete
peu communes, avec autant do facility et aussi abon-
damment que l'on boit du vin dans le royaume 3. ) J'ai
dit plus haut que tous les habitants sucriers debitent
sans vergogne leurs tafias. Pourtant le nombre des
cabarets est ddj'a respectable. En 1709, les droits pays
par eux sont considers come un des bons revenues
de la colonies, 10.000 livres, alors que le budget en
recettes se monte A peine a 60.000 livres '. Quarante
ans apres, ces droits, mis en ferme, rapportent plus

1. Lettre de M. Maillart, intendant, du Petit-Goave, 10 aofitl744 (Ibid.,
vol. LXV).
2. Lettre d'Ogeron, du 23 septembre 1669 (Ibid., vol. I).
3. Lettre de Duclos, intendant, du 30 juin 1721 (Ibid., vol. XX).
4. A cette date, les droits sur P'indigo sont de 38.136 livres, les droits
de la boucherie de 6.425, les droits des cabarets de 9.938, les products des
ventes d'agrbs et munitions de magasins de 4.038, en tout 58.537 livres
(Ibid., vol. VIII, in fine).







ilt I.,IN1M., DE LA (.ULhiNI.. I ION ET PIIllMIEIIS *.(>Lo. > 73

do 70.000 livess. 1El il ne s'agit lI que ii 6taldlis.
seonents auLorisds. Unoe foule d'autres leur font concur-
ren.ce, en particulier <( les academics ou l'on joue des
jeux deffendus oto0 l'on vend du cuaf el des lipliu.iis ),.
Rien qu'au Cap, il y a dix maisons do ',lle esplj,r en
1745, ct le nombre s'en multiple tollement que, dixans
apres, il y en a plus du double. Vainement I'autorit6
s'6meut, fait former ces tripots. Contre la furcur du jeu
qui emporte les habitants, elle ne peut pas plus lutter
que centre leur intemperance. <( Les trois-des, le tape-
tingue, Ie passe-dix, les deux-des, le quinquenove, le
mormonique, le hoca, la liassctle, le pharaon, le lans-
quenet, la duppe, le hiribi, la roulette, le pair ou non, le
quinze, les petits paquets ', ) sont les jeux qui passion-
nent coes aventuriers venus aux Iles dans l'espoir d'une
fortune facile, et que tente, des leur arrivee, cc moyen
sinon toujours de s'cenrichir, au moins quelquefois de
subsister.
De la demoralisation qui accompagne ces habitudes
d'ivrognerie et de desordres est-il besoin de parler ?
Cette d6moralisation est a peu pres ge6nrale. Sur la foi
de quelques na'ffs auteurs, on pourrait s'imaginer nos

1. Lettre de M. de Laporte-Lalanne, du Port-au-Prince, 31 janvier1751
(Ibid., vol. LXXXVII).
2. Lettre de M. de Montholon, intendant, du Petit-Goave, 10 jan-
vier 1752 (Ibid., vol. XXV).
3. Lettre de M. de Vaudreuil. lor mars 1755 (Ibid., vol. XCVI). -II n'est
pas, du reste, jusqu'aux dettes de jeu qui ne se r6glent en nature.
En 1706, le Conseil du Cap condamne le sieur Gachet, poursuivi pour
dette de jeu par le sieur Saleran, ( a payer a ce dernier mille livres
de sucre, et en l'amende de mille autres livres de sucre, applicable aux
reparations du palais du Cap, et, ce, attend que la dette de 90 bar-
riques est cause par le jeu. ) (Arrit du Conseil du Cap, du 4 mai 1706,
dans Moreau de Saint-MWry, Lois...., t. II, p. 71).







SAINT-DOMINGUE


colons comme des models d'austeritc et de continence.
On nous depeint d'ordinaire les boucaniers comme
se passant habituellement de femmes, et le P. Le Pers
les f6licite bonnement ,( de ne point s'embarrasser ainsi
d'un ineuble inutile, devant 8tre encore plus des soldats
que des habitants' ). Ce parait Rtre de meme, pour les
gouverneurs, un sujet toujours nouveau d'etonnement
que cette raret4 de l'6elment f6minin dans l'ile. Adres-
sant h la cour, en 1681, le denombrement de la colonies,
Cussy constate que, contre un nombre de 2.970 Fran-
ais capable de porter les armes et de 1.000 'a 1.200 fli-
bustiers, il n'y a que 435 femmes 2. Nous avons
trouve dans ce quarter du Cap, ecrivent, d'autre part,
en 1684, MM. de Saint-Laurent et Begon, que les habitans
n'ont presque point de femmes3. Plus de cinquante ans
apres, en 1742, Larnage note encore qu'au fond de 'Ile-
h-Vache, <( sur 120 habitans qu'il a vus places la, on ne
compete que 4 femmes et 3 files a marier'. ) Mais sans
parler des mceurs speciales que peut nous laisser soup-
gonner cette disette, ne nous faisons pas illusion sur
elle. C'est une disette de femmes blanches don't il s'agit,
et File semble assez bien pourvue d'especes d'autres cou-
leurs : d'Indiennes d'abord, ,( que l'on prend dans les
courses et qui deviennent les plus grandes louves du
monde, infectant tous les jeunes gens, flibustiers ou
autres, en sorte qu'ils sont tous perdus quand il demeu-

1. Le Pers. Op. cit., fol. 253.
2. Lettre de M. de Cussy, du 29 mai 1681 (Ibid., vol. I).
3. M6moire de MM. de Saint-Laurent et Bdgon, du 26 aofit 1684
(Ibid.).
4. Lettre de M. de Larnage, du fonds de l'lle-a-Vache, 2 juillet 1742
(Ibid., vol. LVIII).







OIIIGINES DE LA (.iL()NIS.\rfi(N ET PRIIMIEIRS COLONS 75

rent un mois avec elles'. ) Nos colons sotlt iuntinna gens
a se contender de moins. (( Nous ne voyons dans ce
pays-ci, 6crit M. d'Arquyan en 1713, que ni,'-,s.cs et
mulles h qui leurs maislres ont troqu6 la liberty en
.Ilag,. de leour pucelage2; et l'intendant Montholon
declare, en 1724, quo, sil'on n'y prend garden, les Fran-
(ais deviendront rapidement comme los Espagnols leurs
voisins, don't les trois quarts sont do sang mele 3. De
fait, on 1734, M. de la Rochalar observe qu'au quarter
de Jacmel, a la revue qu'il a passee, il a remarque que
,, presque tous les habitants sont mulatres ou en des-
cendent' ). Cela nous prouve que les penalites edictoes,
d&s les premieres annees de la colonies, contre les
maistres faisant des enfans h leurs negresses0 ne
furent point tres rigoureusement appliquees. Le pou-
voir d'ailleurs ne se montre pas toujours impitoyable, a
en juger au moins par cc gouverneur0 qui plaisante
agreablement sur les mceurs d'un certain Depas, de

1. Mdmoire de M. do Cussy, du 18 octobre 1685 (Ibid., vol. I).
2. Lettro de M. d'Arquyan, du Cap, 20 fevrier 1713 (Ibid., vol. X). A en
croire, d'ailleurs, la chronique scandaleuse, M. d'Arquyan n'aurait pas
6dl plus que les autres a l'abri de toute faiblesse de ce col6 ([P.-J.-B. Nou-
garet], Voyages interessans dans differentes colonies, p. 206). En 1687,
M. de Cussy proposait d'envoyer vendre au dehors les mulatresses
espagnoles, qui causaient le plus de d6moralisation dans la colonie
(A. M. C., Corr. g6n., Saint-Domingue, C', vol. I). Et en 1713, MM. de
Bldnac et Mlithon derivent : ( Le nombre des gargons est plus conside-
rable que celui des filles, ce qui jette les gargons dans le ddsordre par
des concubinages presque publics avec des ndgresses et des mul'-
tresses. ) (Lettre du 10 aofit 1713, Ibid., vol. X).
3. Lettre do M. de Montholon, de LUogane, 4 octobre 1724 (Ibid.,
vol. XXIlI).
4. Lettre de M. de la Rochalar, gouverneur, du 5 juillet 1734 (Ibid.,
vol. XXXIII).
5. Cette decision fut prise par MM. de Saint-Laurent et Bdgon en
1684 (Ibid., vol. I).







SAINT-DOMINGUE


Saint-Louis, ( qui s'est amus6 a faire quelques males et
femelles ka une n6gresse pour laquelle il a des bontes 1).
L'exemple vient meme quelquefois de haut, et 'a un
moment M. de Galliffet, lieutenant do roi au Cap, est
menace d'Ltre inquiete pour s'Rtre violemment empar6
d'une negresse, (( la plus belle de quatre ou cinq qui le
garden autour de son lit2 ). L'amour noir, au surplus,
n'inspire pas que des passions ill6gitimes. La cupidity
aidant, j'en ai donned plus haut des examples, il trouve
parfois sa consecration dans le marriage. ( Dans quatre
mois, ecrit AI. de Cussy, on 1688, il s'est fait vingL ma-
riages d'habitans avec des mulatresses on des negresses3.))
a Le desir des biens que l'esp'ece noire acquiert plus
ais4ment par economic, consulate longtemps apres un
autre gouverneur, determinera en effect insensiblement
tons les blancs qui, sans fortune, passent en ce sejour
'a en avoir par ces marriages avec des negresses, ma-
riages que les religieux desservant les cures ne font pas
difficult, par principle de religion et souvent par interest,
de celebrer. Je me figure que devant Dieu ceste espece
est reque gale a la nostre et on ne peut par des ordres
superieurs empescher ces unions. Mais je pense que si
le Roy declaroit tous ceux qui feroient ces sores de
marriages et les suittes qui en viendroient inhabiles k
poss6der aucune charge, et qu'il fust en meme temps
ordonne de faire servir dans la milice parmi les noirs
ceux des blanes qui seroient unis 'a des negresses ou

4. Lettre de M. do Larnage, de Ldogane, du 17 juillet 1743 (Ibid.,
vol. LXI).
2. Lettre do M. Auger, gouverneur, 22 mars 1704. (Ibid., vol. VII).
3. Lettre de M. de Cussy, du 3 mai 1688 (Ibid., vol. I).








ORIGINS DE LA (.il.iiM \1ljN ET PREMIEIIS *,'Il.IJN. 77

iii ulltres.seC., cO seroit un frein qu(i clipwiir.oil. ces
sortes d'alliances 1. .
En g tii61il, toutefois, les closes no vonL pas si loin,
je veux dire jusqu'au sacre;tin'n, car <( la conil ioliltf
du libertinage (loigTn, nombre d'habitans du mariagc2 2,
mome avec des femmes blanches. 11 faut dire a leur
decharge que coelles qu'on envoie pour peupler la colonic
ne semblent pas faites pour les tenter beaucoup ni sur-
toutpour devenir des m'eres de famillebien exemplaires.
Les gouverneurs le constal enl trop souvent. (c S'il vous
plait, 6crit M. de GalliffeL au ministry, s'il vous plait,
d'envoyer ici cent lilies, olles s'y plairont fort, pourvu
qu'on n'envoie pas les plus laides de l'Hopital, come
ou a accoutum6 < 11 seroit a propos, observe plus
gravement M. de Pouancey, gouverneur de lile de la
Tortue et de la cote de Saint-Domingue, en 1681, il
seroit h propos qu'il vinst icy des femmes, afin d'y atta-
cher des habitans et d'y attacker des manages; mais il


I. Lettre de M. de la Rochalar, gouverneur, du 5 juillet 1734 (Ibid.,
vol. XXXIII). A I'encontre d'une opinion assez courante, les marriages
entire blancs et noires libres ne lurent janais defendus a Saint-Do-
mingue. On vient de lire et on a vu plus haut (p. 65) des textes qui
le prouvent. En voici un autre. En 1718, le sieur Cahouet ayant 6pousd
une quarteronne et ce marriage ayant dti attaqu6, MM. de Chateaumo-
rand et Mithon d6clarent expressdment quoe la loi ne ddfend pas le
marriage des blancs avoc les negresses. pourvu qu'elles soient libres e,
et qu'il faut chercher ailleurs une raison d'invalidite au marriage de
Cahouet (Lettre du i avril 1718, aux A. M. C., Corr. g6n., Saint-Do-
mingue, C9, vol. XV). L'6dit de mars 1721 (art. 6) d6fendit, il est
vrai, o aux blanks de I'un et l'autre sexe de contractor marriage avec
des noirs a peine de punition et d'amende arbitraire ) ; mais cot 6ditne
fut jamais appliqud qu'a la Louisiane pour laquelle il fut promulgud.
(Moreau de Saint-Mdry, Lois..., t. 111, p. 88-95).
2. Lettre de MM. de Larnage ot Maillart, du 15 mai 1742 (Ibid.,
vol. LXI).
3. Lettre de M. de Galliffet, du 27 ddcembre 1699 (Ibid., vol.IV).







SAINT-DOMINGUE


vaut mieux n'en point envoyer que d'en faire passer de
d5bordees, comme 1'on fait. Elles ruinent la sante des
hommes et leur causent tant de chagrin que souvent ils
en meurent, outre qu'elles font cent autres desordres '. )
Recevant, en aout 1689, 63 filles, M. de Cussy essaie
bien de faire croire aux habitants (( qu'elles ont 6te par-
faitement levees, encore que quelques-unes, ajoute-t-il,
ne paraissent se ressentir nullement de cette education2)).
((I1 nous faudroit au moins 150 filles, mandent de mOme
un peu plus tard MM. de Blenac et Mithon, mais nous
vous supplions de n'en faire prendre aucune comme
d'ordinaire des mauvais lieux de Paris; elles apportent
un corps aussi corrompu que leurs mceurs, elles ne ser-
vent qu'" infecterlacolonie et ne sontnullement propres
a la generation. On en a fait 1'experience a la Marti-
nique et ici3. ) Et en 1743 encore, Larnage, se plai-
gnant qu'on lui expedie des filles (( don't I'aptitude a la
generation est pour ]a pluspart detruite par un trop
grand usage constate les effects deplorables de cette
pratique. ((Les vrais colons, dit-il, ne se font que dans
le lit. ) Or, beaucoup des nouvelles arrivees se livrent
h la d6bauche et ne peuplent point, encombrant ainsi
la colonic sans profit'. II y a bien, il est vrai, un autre
group don't on pourrait esperer mieux. Ce sont les
filles creoles. Mais elles non plus ne semblent pas tries
portees vers le marriage. (( Tout d'abord. 6crit AM. de

4. Lettre de M. de Pouancey, du 30 janvier 1681 (Ibid., vol. I).
2. Lettre de M. dc Cussy, du 13 aout 1689 (Ibid., vol. II).
3. Lettre de MM. de BI6nac et Mithon, de Ldogane, 10 aoit 1713 (Ibid.,
vol. X).
4. Lettre de M. de Larnage, du 22 avril 1743 (Ibid., vol. LXI).







ORIGINS DE LA COLONISATION ET PiM 'FllF I (I.(IN-,- 79
Charritte, gouverneur du Cap en 1711, ces filles sont
pleines d'un si grand miepris pour les gar;ons qui ont
mome origin qu'liles, qu'ellcs pre'cerent un hoimme
d'Europe qui n'aura rien a un du pays qui feroit leur
fortune, et celui-cy en faith de mesine a l'esgard d.s filles.
J'ajouteray qu'.llvs ont tant d'arnbition et de vanity
qu'elles neveulent des maris s'ils no leur donnent la qua-
lit6 de Madame. Voilh, a ce que je croy, assez d'obsLa-
cles pour faire connoitre qu'il ne tient 'a moy s'il y a
tant de garcons et de filles creoles a inarier dans ce
quarter; et je pourray en ajouter encore d'autres du
cot6 de celles-cy, si je n'apprhiendois de dire que la
pluspart sont persuades que la chastete n'est point une
vertu; et s'il y en a quelqu'unes que nos missionnaires
ayent mises dans une autre croyance, elles s'y relachent
facilement a l'exemple de leurs meres, qui ont plus tra-
vaille6 l'augmentation de la colonic qu'a son edifica-
tion1. En some, conclut M. de Charritte, ce qui
vaudrait le mieux peut-etre serait de cr6er des institu-
tions de jeunes filles ou celles-ci seraient ( sevierement
elevees et continues )) par des religieuses et oh s'adres-
seraient tous ceux qui voudraient epouser d'honnetes
femmes. Project auquel, quelques annees plus tard,
revient M. de Sorel. Toutefois, ajoute-t-il, il faudrait
que pareilles institutions fussent bien closes et entou-
rees de murailles, car grande est ici la malice des gens 2.
Et pour achever de peindre le monde f6minin de Saint-

1. Lettre de M. de Charritte, lieutenant de roi au Cap, du 23juin 1711
(Ibid., vol. IX).
2. Lettre do MM. de Sorel et Duclos, de LUogane, 26 novembre 1721
(Ibid., vol. XIX).







SAINT-DOMINGUE


Domingue, je dirais bien qu'en 1737 l'intendant La
Chapelle kcrivait a la Cour que sa femme repassait en
France, (( parce que, dit-il, il n'y a pas au Petit-G-oave
une seule compagnie en femmes qu'elle puisse voir' n,
si, helas il n'apparaissait bien dos documents que la
society des officers, en particulier celle de M. de Rance,
d6plaisait beaucoup moins a cette dame, et si le pauvre
intendant n'6tait par la meme suspect d'un triste et
ordinaire aveuglement2.
Comment s'etonner, d'ailleurs, de l'6tat moral du
pays, lorsqu'on songe que cette population n'est rete-
nue par rion, ni par la loi religicuse, ni par la crainte
salulair, d. la justice.
11 est incroyable d'abord < qillo, indifference ont les
peuples do ces contrees pour le spiritual 3 ,. Los rapports
des religieux sont li pour nous le prouver. Los habi-
tants repugnent ainsi tellement a s'approcher des sacre-
ments qu'il est souvent difficile do trouver pour parrains
des individus ayant gagn6 leurs plaques, beaucoup se
vantant de n'en rien faire'. Aussi nombre d'enfants se
passent-ils de bapteme, ou bien (( sont ondoyes par deri-
sion dans des repas de d6bauche0 Encore n'est-ce

1. Lettre de M. 'Daniel-Henry de Besset, seigneur de la Chapelle-
Milon, intendant, du Petit-Goave, 28 juillet 1737 (Ibid., vol. XLVI).
2. Lettre de M. de Larnage, du Petit-Goave, 22 d6cembre 1737 (Ibid.).
3. Lettre du meme, dc Ldogane, 25 juin 1743 (Ibid., vol. LXI).
4. Lettre de Barthdlemy Gaucher. curd de la Grande-Anse, a M. de la
Chapelle, oer juin 1736 (A. M. C., Corr. g6n., .Saint-Domingue, 20o sdrie,
carton XI).
5. Lettre de MM. de la Rochalar et Duclos, du 4- avril 1728 (Ibid.,
Corr., gdn., vol. XXVIII). En 1743. M. de Larnage est oblige de rap-
peler sur ce point les habitants at leur devoir (Ordonnance de M. de Lar-
nage surles baptdmes, du 11 octobre 1743, dans Moreau do Saint-Mdry,
Lois et constitutions...., t. III, p. 768).