Haïti; Son histoire et ses détracteurs: by Jacques N. Léger, New York, 1907. (BCL-Williams Mem.Eth.Col.Cat. #588)

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Haïti; Son histoire et ses détracteurs: by Jacques N. Léger, New York, 1907. (BCL-Williams Mem.Eth.Col.Cat. #588)
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SON HISTOIRE ET SES DETRACTEURS








































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\HAITI
SON HISTOIRE ET SES DETRACTEURS




Par

J. N. LEGER,

Envoy6 Extraordinaire et Ministre P16nipotentiaire d'Haiti aux
Etate-Unis, Auteur de Haiti et l'Instruction Publique,"
"Haiti et la RPvision," "La Politique Extbrieure
d'HaIti," "Recueil des Traites et Con-
ventions d'HaIti," "Code de Pro-
cedure Civile d'HaIti
annotk."





FAC ET SPERA "





New York and Washington
THE NEALE PUBLISHING COMPANY
1907




















TABLE DES MATIERES.

PREMIERE PARTIES.

PARTIES HISTORIQUE.


CHAPITRE I.
Quisqueya ou Haiti-Sa position gEographique-Ses premiers habi-
tants: mceurs, religion, coutumes-Divisions du territoire...... 17

CHAPITRE II.
Christophe Colomb--Son arrivee & Haiti-Conduite des Espagnols
envers les aborignese-Leur eupidit--La guerre-Caonabo-
Anacaona-La domination espagnole-Le cacique Henri........ 20

CHAPITRE III.
Lee Francais: flibustiers et boucaniers-Leur genre de vie-Leur
6tablissement a la Tortue-Envahissement successif d'Hispago-
la devenu Saint-Domingue--Guerre continuelle avee les Es-
pagnols-Conventions avec l'Espagne lgitimant la conquete
francaise.............. ................. ................. 29

CHAPITRE IV.
Ia parties franchise de Saint-Domingue-Ses differestes clause
d'habitants--S properit6--Le prejuge de couleur-Etat des
maure-Les colons: leurs divisions-Leur jalousie oontre les
Europeena-Leur ddsir de s'emparer du pouvoir-Leur d6dain
envers les affranchis: leur cruaute envers les eselaves-Les negres
marrons.......... .................... ................. 33

CHAPITRE V.
Nombre des habitants de Saint-Domingue-La Revolution fran-
caise-Efforts des colons pour en bednfeleor exclusivement-Lee
affranehis en profitent pour revendiquer leurs droite-Les proe
msires luttee-Atrocitds commises par lee colons-Vinent tOg
at Chavanneo-ouievement des esolave--Les premiers commis-
saires civils-Decret du 4 Avril 1792........................ 38
5









6 Haiti: son histoire et ses ditracteurs
CEAPITRZ VI.
Arrives de Sonthonaz, de Polverel et d'Alaud--Application da
DEcret du 4 Avril 1792-La Commission intermEdiaire-RBsis-
tance des colons-Combates Port-au-Prince et au Cap-LeA
Anglais d6barquent At Saint-Domingue-lTA Espagnols conduit.
par Jean-Francois s'emparent d'une parties du territoire-Procla-
mation de la libertE genErale-L'homme de couleur au pouvoir 55

CHAPITRE VIL
Prise de Port-au-Prince par les Anglais-Polverel et Sonthonas
essaient de diviser les homes de la race noire-Leur depart de
Saint-Domingue-Rigaud chasese le Anglais de logane-
Toussaint Louverture abandonne lee Espagnols-Traitd de BaSe
-Attaque de Leogane par les Anglais-Toussaint Louvertur
delivre Lavaux arrotW au Cap par Villate--Arrivee de la no*-
velle commission civile-Sonthonax-Toussaint Louverture ge
n6ral en ohef de l'arme-H6douville-Evacuation de Saint-
Domingue par lee Anglais--Hdouville divise Toussaint et Ri-
gaud-Guerre entire Toussaint et Rigaud-Difaits de Rigaud
et son depart........................ ....................... 65
CHAPITRE VIIL
Measures administrative de Toussaint-Prise de possession de Ia
parties espagnole-Convocation d'une Assembl6e Centrale-Cons-
titution de Saint-Domingue-Toussaint Louverture Gouverneur
General A vie-L'expdition francaise--La Crte-A-Plerrot-D-*
portation de Rigaud-Soumission de Toussaint Louverture-
Son arrestation et sa deportation-Sa mort au fort de Joux.... 99
CHAPITRE IL
Meseres reationnaires-LAs indigenes s*unisuent sons Ie Imma
meant de Dessalines-Guerre de rondependane-Mort de Le-
clero-Roohambeau-Atrocite commises par le fraacals-Ca'
pois-la-Mort-Expulsion des Francais....................... 123
CHAPITRE X.
Proclamation de l'independance-Saint-Domingue redevient Haiti-
Dessalines, premier Chef d'Etat haltien (ler Janvier 1804-17
Octobre 1806)-Intrigues des Anglais-Organisation d'Hatti
foroement militairs-Moontentament provoqu- par ls a"teg
de Dessalines-Sa mort.................................... 149
CHAPITRE XL
Christopho, chef du gouveraement provisoire-Alexandre Pto --
Convocation d'une Constituante-Constitution de 1806-Christo-
phe march sur Port-au-Prince-II est lu President d'HaTti
(28 D4oembre 1806)-Guerre civile-Le Senat destitue Christo-
phe qui se fait Elire au Cap President de l'Etat d'Halti (17
Mars 1807)-Le Senat elit Pftion President d'Halti le 9 Mars
1807--Christophe proclame Roi d'Halti (Mars 1811)-Efforts









Table des matieres


7


de la France pour reconquerir son ancienne colonie-Potion aide
Simon Bolivar-Petion rdelu President le 9 Mars 1811 et le 9
Mars 1815-Elu President A vie le 9 Octobre 1816, il mourut le
29 M ars 1818..................... ........................ 157

CHAPITRE XII.
Boyer elu President d'Halti & vie (30 Mars 1818-13 Mars 1843)-
Pacification de Ia Grand'Anse-Mort d'Henri Christophe (8 Oc*
tobre 1820)-Son royaume me rallied A la RIpublique-Les habi-
tants de la partie oriental chassent lee Espagnols-Aprse
avoir arbor le drapeau colombien, ils reconnaissent l'autorite
du President d'Haiti-Le pavilion haltien flotte sur toute I'tle
-Hostilitd des Puissances envers Haiti: les Etats-Unis et
FAngleterre reoconnaissent Findependance du Mexique, de IS
Colombie, etc., mais s'abstiennent au sujet d'Halti-Abolition
du tarif de favour don't Joulssait l'Angleterre-Differends aveo
Ia France au sujet de Ia reconnaissance de l'indhpendance-
Missions diverses-HaTti sur pied de guerre-La France desire
conserver un protectorat sur Haiti-Promulgation du Code Civil,
du Code de Procedure Civile, ete.-Charles X. conobde l'ind-
pendance d'HaIti-Son Ordonnance-Effet qu'elle produit--
Charges qu'elle impose aux HaTtiens: emprunt en France-
Papier-monnaie, consdquence de lOrdonnance de Charles X--
Pourparlers pour la conclusion aveo la France dnun nouveau
trait destined A effacer la mauvalse Impression de l'Ordonnanceo
de Charles X.-NEgociations aveo le Pape-Traite de 1838 par
lequel la France reconnait l'independance d'Halti-Traites aveo
l'Angleterre et la France pour l'abolition de la traite des noirs
-Le mndhteitement er6 par l'Ordonnanoe de 1826 avait
porter attelnte a ft popularity de Boyer-Apres o. traits de
1838 des rdformes V'lmposaient-L'Opposition profit doe FIlsn
tion de Boyer-Charles Hdrard aine, dit Riviere, prend les arms
a Praslin (27 Janvier 1843)-Boyer donne sa mission le 13
Mars 1843 et s'embarque sur Ia corvette anglaise "Scylla"..... 189

CHAPITRE IIUI.
Lee rdvolutlonnaree de 1843-Leurs rtforme: Is Constituton do
1843-Charles Hdrard aind, dit Riviere (30 Ddombre 18484
Mal 1844)-Perte de la parties espagnole-Revendications des
paymns du Sud-Jeaa-Jaeques Aesau-Pdriode de transition-
Guerrier (3 Mai 1844-15 Avril 1845)-Pierrot (16 Avril 1845-
ler Mars 1846)-Riche (ler Mars 1846-27 Fdvrier 1847) ....... 188

CHAPITBB XIV.
Faustin Soulouque (ler Mars 1847-15 Janvier 1859)-LA 16 Avril
1848-Campagnes centre lee Dominlcains-L'empire-Interven-
tion de la France, de l'Angleterre et des Etats-Unis en favour
des Dominicains-La Navase-Gonalves s'insurge-DEpart de
Faustin Soulouque ........... ............................. 197









8 Haiti: son histoire et ses detracteurs

CHAPITRE XV.
Fabre Geffrard (23 DEcembre 1858-13 Mars 1867)-Concordat aveo
le Vatican-Rdformes faites par Geffrard: instruction publique;
loi autorisant le marriage entire Haltiens et etrangers-Tenta-
tive d'immigration d'hommes de couleur des Etate-Unis--Gef-
frard essaie de faire neutraliser I'ile d'Haiti-Annexion de la
Rfpublique Dominicaine a l'Espagne-Incident Rubaleava-Sal-
nave prend les armes au Cap-Incident du Bulldog-Bombarde-
ment du Cap par des navires de guerre anglais-Visite de Mr.
Seward au President d'Halti-Demission de Geffrard.......... 203

CHAPITRE XVI.
Sylvain Salnave (14 Juin 1867-19 Decembre 1869)-Constitution
de 1867: abolition de la Presidence & vie-Salnave devient
dictateur-Guerre civile-Jugement et execution de Salnave... 210

CHAPITRE XVII.
Nlssage Saget (19 Mars 1870-13 Mai 1874)-Retrait du papier-
monnale-Affaire Batach-Ineident du Hornet-Incident Do-
minicain-Le people haTtien envoie une medaille d'or au Sena-
teur Charles Sumner-Dissidence a la Chambre des Deputft-
Nissage Saget, & l'expiration de son mandate, so retire & Saint-
Marc............ .. ................ .. ................... 216

CHAPITRE XVIII.
Michel Domingue (11 Juin 1874-15 Avril 1876)-L'emprunt de
1875-Mort de Brice et de Momplaisir Pierre-Emedte a Port-
au-Prince-DEpart de Domingue pour la Jamalque............. 222

CHAPITRE XIX.
Boisrond-Canal (17 Juillet 1876-17 Juillet 1879)-DiffErend avee
la France au sujet de l'emprunt Domingue-Incident Autran:
difflcultds avee l'Espagne au sujet de Cuba-Affaire Maunder-
Reclamations Lazare et Pelletier-Attitude des Chambres-Leur
opposition-Demission du President........................ 225

CHAPITRE XX.
Lysius Salomon (23 Octobre 1879-10 Aodt 1888)-Insurrection de
Miragoane-Incident religieux-Reclamations diverse: Affaires
Lazare, Pelletier, Maunder (suite)-Emprunt Domingue-
Banque d'Halti-Vols de mandates A la Banque Nationale d'Hatti
-Union Postale-Tel1graphe sous-marin-Exposition agricole-
R4Election de Salomon (30 Juin 1886)-Insurrection au Cap
(4 Aoat 1888)--Salomon quite le pouvoir.................. 234

CHAPITRE XXI.
Seide Thelamaque-F. D. Lgitime (16 Deembre 1888-22 Ao@t
1889)-Incident du Haytian Republic-DEpart de Iitime.... 241









Table des matieres 9

CHAPITRE XXII.
Hyppolite (9 Octobre 1889-24 Mars 1896)-Lea Etats-Unis et le
MOle Saint-Nicolas-Les Etats-Unis et Samana-Haitiens ins-
crits & la Legation de France-Exposition de Chicago-Te1E-
graphes terrestres-Telephones-Constructions diverses-Mort
d'Hyppolite.............. ................. ............... 243

CHAPITRE XXIII.
Tirdsias Simon Sam (31 Mars 1896-12 Mai 1902)-L'affaire La-
ders-Chemin de fer du Nord-Chemin de fer de Port-au-Prince
& l'Etang-Saumatre-Divergence sur la durde du mandate de
Simon Sam-Demission du 1 resident........................ 247

CHAPITRE XXIV.
Elections legislatives-Echauffourfe au Cap-Haitien-A. Firmin
aux Gonalves-Incident du Markomania-Killick fait sauter
la Crete-&-Pierrot-Nord Alexis elu President le 21 Decembre
1902-L'affaire de la Consolidation .......................... 251



DEUXIEME PARTIES.
CALOMNIES ET REFUTATION.



CHAPITRE I.
Limites-Superficie-Montagnes et rivieres-Iles adjacentes-Po-
pulation--Gouvernement-Divisions du territoire--Organisation
financiere-Organisation scolaire: instruction publique-Organi-
sation judiciaire-Organisation religieuse.................... 256

CHAPITRE II.
Climat: etat sanitaire d'Halti-Pas d'insectes venimeux-La faune.
La flore: arbres fruitiers; legumes-Fertilite du sol........... 273

CHAPITRE IlL
Mceurs des Haltiens: leur hospitalit--La femme haTtienne: son
ddvouement-Le people n'est pas paresseux-Pas de haine de
race-Avantages que les strangers trouvent a Haiti: leur se-
curit6-La naturalisation-La question de droit de propriety
fonciere.............. .................. ................. 282

CHAPITRE IV.
Le commerce d'Halti-Les products d'aujourd'hui et ceux du temps
de la domination francaise-Haiti A l'Exposition de Saint-
Louie-Se. diverse industries-Lee bois de construction et
autres-Les mines................. ....................... 294









10 Haiti: son histoire et ses detracteurs

CHAPITRE V.
Calomnies centre Haiti: leurs causes-Haiti n'a jamais eu aucun
ooncours de 'exterieur: attitude de FAngleterre, de FEspagns,
de la France et des Etate-Unis-MOme Bolivar no lui a t*-
moigne aucune reconnaissance-L'Allemagne--Situation d'Halti
au moment de son independance-Difference do cette situation
avec celle des Etats-Unis au moment ot ils e esont separes de
l'Angleterre-Guerres civiles I Haiti comparees avec cells qui
ont desole l'Allemagne, l'Angleterre et la France.............. 301

CHAPITRE VI.
Corruption-Cannibalisme---Vaudou-Papa-Loi-Superstitions-Re-
tour & la barbarie......................................... 341



TABLE DES ANNEXES.

Annexe Numero Is Lettre de Maitland au Lieutenant-Colonel
Grant au sujet de la ligne de conduite A observer a i'Egard
de Toussaint Louverture.................................. 373

Annexe Numero II: Correspondance de Toussaint Louverture
aveo le President des Etats-Unis et le Consul americain It
Saint-Domingue au sujet du concourse demand aux Etats-Unis
dans la lutte centre Rigaud................................ 383

Annexe Numero III: Correspondance du Departement des Rela-
tions Extereures aveo lee Charges d'Affaires de France et
d'Angleterre au sujet de la Navase.......................... 393

Annexe Numero IV: Lettre de la LAgation des Etate-Unis a
Port-au-Prince au Seecrtaire d'Etat a Washington au sujet de
P'incident du Bulldog et du bombardment de a ville du Cap-
Haltien ............... ................... .......... ... 399


N
















TABLE DES GRAVURES


Port-au-Pance Frontispice
Douane de Port-au-Prince 102
Cap-Haitien .. 110
Abattoir de Port-au-Prince 150
Ruines du ChAteau de Sans-Souci b&ti par Christophe 172
Petit-S6minaire College St-Martial, Port-au-Prince 180
Milot, lieu oil Christophe a b&ti le chateau de Sans-Souci 198
Club l'Union du Cap-Haitien 208
Banque Nationale d'Haiti, Port-au-Prince 238
March6 Central de Port-au-Prince .. 246
Nouvelle Cath6drale de Port-au-Prince 254
Gare du Nord, Port-au-Prince .. 256
Ministmres des Relations Ext6rieures, de la Guerre, etc.,
Port-au-Prince .. 262
Edole primaire des Prre de l'Instruction Chr6tienne,
Port-au-Prince .. 266
Evrch6 du Cap-Haitien 272














AVANT-PROPOS.


Bien qu'a une faible distance des Etats-Unis, Haiti
est pourtant peu connue en ce pays oui le plus souvent
l'on n'a d'autre source de renseignements que les li-
vres merits en anglais par des voyageurs ou des auteurs
peu scrupuleux. Des erreurs et des prejuges se sont
ainsi enracines dans l'esprit de beaucoup d'Americains
qui ont fini par penser que mes compatriotes s'adon-
naient a toutes sortes de grossieres superstitions et re-
tournaient a la barbarie au lieu de progresser. Cette
opinion severe est fondue sur des calomnies que chacun
repete sans prendre la peine de controler les faits.
Pour pouvoir avec impartiality juger un people il
faut connaitre ses origins, ses mceurs; il faut le
suivre dans son evolution, et meme se rendre compete
des conditions telluriques et climatologiques qui ont
certes leur part d'influence dans les transformations
successives que subit un Etat. Un stranger qui no
passe que quelques mois dans un pays don't il avait
vaguement entendu parler auparavant ne peut avoir de
suffisants elements d'information pour se prononcer en
connaissance de cause. Il est done expose ou a repeter
les racontages qu'il entend debiter autour de lui ou a
laisser libre course a son imagination. Ignorance ou
mauvaise foi, telle est le plus souvent la caracteristique
de tous ceux qui se hatent de parler d'une nation don't
ils n'ont pas pris la peine d'etudier l'histoire et le tem-
perament.
En ecrivant en anglais le livre que j'offre aujour-
d'hui au public, je ne bute qu'a mettre les Americains
en measure de se former par eux-memes un jugement
impartial sur Haiti. J'ai, en consequence, divise l'ou-
vrage en deux parties. Dans la premiere il y a touted
l'histoire de l'ile depuis ses premiers habitants jus-
qu'au process de la Consolidation. Je n'ai pas hesite a
devoiler les horreurs qui ont souille son sol; j'ai egale-
13






Avant-Propos


ment fait connaitre les diverse peripities de la lutte
farouche soutenue par son people pour arriver d'abord
a la liberty et ensuite A l'ind6pendance.
Dans la second parties je donne un apergu du climate
et de l'organisation gen6rale du pays; j 'expose les cou-
tumes, les moeurs des habitants, leurs efforts incessants
vers un meilleur lendemain. J'en ai profit ponr re-
futer quelques-unes des calomnies don't ils ont 6tA
l'objet.
En parlant de l'esclavage et de la guerre de l'ind6-
pendance il m'a fallu rappeler les cruautes commises
par les Frangais. Je me plais cependant esperer que
personnel ne m'accusera de vouloir reveiller la moindre
rancune contre la France. Les Haitiens aiment sinc-
rement ce pays auquel ils confident, en ge6nral, Nl'duca-
tion de leurs enfants. Dans les livres, dans les bro-
chures, dans les articles de journaux consacres k Haiti,
l'on a pris l'habitude de parler de Dessalines et des sol-
dats de la guerre de l'independance haitienne comme
de monstres a qui tout sentiment human etait inconnu;
mais l'on passe volontiers sous silence les crimes de
Rochambeau et des colons frangais. Qu'on lise sans
parti-pris l'histoire d'Haiti et P'on verra si les repr&-
sailles exerc~es par les Haitiens n'avaient pas 4t6 pro-
voquees par les barbares traitements qu'on leur avait
infliges. Les faits se chargeront de demontrer l'in-
justice des accusations porteos contre mes compatriots
qui n'ont recule devant aucun sacrifice pour se creer
une Patrie et pour abolir a jamais la honteuse institu-
tion de l'esclavage. Les Haitiens revendiquent avec
fiert6 l'honneur d'avoir ete les premiers a mettre fin
au triste system de l'exploitation de l'homme par
l'homme. Les colres qu'ils ont encourues, le mauvais
vouloir qu'ils out rencontre, n'ont eu le plus souvent
d'autre cause que la rancune des esclavagistes joint au
d6pit des colons ou de leurs descendants pour lesquels
Saint-Domingue avait cess6 d'etre une source de
richesses bien ou mal acquises.
Dans le course de cet ouvrage il m'est arrive de men-
tionner des faits observes aux Etats-Unis. En les in-


14







Haiti: son histoire et ses dItracteurs


voquant je n'ai entendu faire ni critique ni comparai-
son; j'ai simplement voulu, d'une part, refuter cer-
taines accusations, et, d'autre part, demontrer qu'Haiti
n'avait pas le monopole de superstitions et de prati-
ques qui existent un peu partout, aux Etats-Unis aussi
bien qu'en Europe. Si, sans le vouloir, j'avais cepen-
dant donned de l'ombrage au people americain, je le
prierais d'ores et d4jA de ne croire A aucune mauvaise
intention de ma part; je garde un trop bon souvenir de
son cordial accueil pour ne pas m'efforcer d'6viter tout
ce qui pourrait froisser sa legitime susceptibility.
En cherchant et en disant ce que j'estime 8tre la v6-
rit4, je rends service aussi bien a mon pays qu'aux
Etats-Unis; car, pour s'apprecier, les peuples se doi-
vent bien connaitre. Par prejuge ou par manque d'in-
formation les Americains se detournent d'Haiti! ou
leurs capitaux et leur energie peuvent trouver un pla-
cement avantageux; et d'autres profitent de leur abs-
tention. Mieux renseign6s, il leur sera possible, s'ils
s'en soucient, d'avoir pour le moins leur part des b6ne-
fices don't leurs competiteurs jouissent maintenant
seuls. Des relations cordiales, degag6es de toute ar-
ribre-pensee et de toute preoccupation, ne peuvent
manquer de provoquer la confiance reciproque; et cette
confiance reciproque sera fructueuse pour tous. Puisse
mon livre contribuer A l' tablir sur des bases solides
en donnant aux Americains une just idee des Hai-
tiens I!
En attendant, ce m'est un doux plaisir d'ex-
primer ici toute ma gratitude a Mademoiselle Louise
Bourke qui a bien voulu s'imposer l'ingrate tache de
reviser le texte anglais de cet ouvrage. De tout coeur
je dis merci & Mr. P. Thoby qui m'a aide dans mes
recherches; je dis merci aux employes du D6parte-
ment d'Etat aussi bien qu 'A ceux de la Bibliothbque du
Congres pour le gracieux empressement avec lequel
ils ont toujours mis A ma disposition les volumes et
documents que j'avais besoin de consulter.

Washington, D&embre 1906. J. N.


15



















PREMIERE PARTIES.
PARTIES HISTORIQUE.


CHAPITRE I.
Quisqueya ou HaTti-Sa position geographique-Ses premiers habi-
tants; moeurs, religion, coutumes-Divisions du territoire.

Entre le 17e degree 55 minutes et le 20e degree de lati-
tude septentrionale, et entire le 71e degree et le 77e degree
de longitude occidentale du meridien de Paris,' git 'Pile
qu'aux Etats-Unis l'on se plait a appeler Haiti la mys-
terieuse.2
Avant le 15e sickle, ses habitants, au nombre environ
d'un million, vivaient relativement heureux: 1'ancien
monde ignorait jusqu leur existence. Fortement ba-
sands, de taille plutSt petite, ils avaient les cheveux
longs, hoirs et lisses. De mceurs simples, plus indo-
lents qu'actifs ils se contentaient de peu; leurs besoins
n'6taient d'ailleurs pas bien grands. Les hommes et
les filles ne portaient aucun vetement; les femmes
seules avaient un pagne qui ceignait leurs reins et ne
descendait pas audessous du genou.3 La peche, la
chasse, le mais, des legumes de culture facile pourvoy-
aient a leur entretien; le coton leur permettait de tisser
des hamacs, des filets, etc.; ils trouvaient du plaisir A
B. Ardouin, Gdographie de i'le d'HaTti.
D'aprts l'Encyclopedia Britannica, Haiti resemble i une tortue
don't la tOte formerait la parties orientale et don't les pattes posterieures
constitueraient la parties occidentale.
Placide Justin, Histoire d'HaTti.
17







18 Haiti: son histoire et ses detracteurs
fumer les feuilles dessechees du tabac. La polygamie
6tait pratiquie. A travers les cr6emonies grossieres
de leur religion l'on pouvait deinler la notion de l'im-
mortalite de l'Ame et la conception d'un Etre Supreme
don't la mire, Mamona, etait l'objet d'un culte special.
Dans l'autre vie les bons devaient etre recompenses;
et l'on se retrouvait au paradise avec les parents, les
amis et surtout avec beaucoup de femmes.' Ils consi-
deraient come sacree une caverne d'oui, d'apres eux,
le soleil et la lune s'6taient echappes pour aller briller
au ciel. On y ce61brait chaque annee une espece de
fete publique.-Femmes et hommes s'y rendaient en
procession ayant a leur tete le cacique ou le plus nota-
ble du lieu. La ceremonie s'ouvrait par les offrandes
que les pretres ou "butios" presentaient aux dieux, en
poussant de grands cris. Les fenmmes dansaient au son
d'un tambour et chantaient les louanges des dieux ou
Z6mes. L'on finissait par des prieres pour le salut et
la prosperity du people. Les pretres rompaient alors
des gateaux don't les morceaux distributes aux chefs des
families etaient precieusement conserves; car, suivant
une croyance don't les traces se retrouvent de nos jours
chez des nations civilisees, ces morceaux de gateaux
conserves avaient la puissance de preserver de toutes
sortes d'accidents ou de maladies.
Les divinit6s etaient representees sous des formes
bizarre: des crapauds, des tortues, des couleuvres et
des caimans; des figures humaines, horribles ou mons-
trueuses.
Les pretres ou butios etaient a la fois devins et mede-
cins. Par tradition et par l'observation personnelle
ils connaissaient la vertu de certaines plants. Us fai-
saient done des cures a l'aide des simples qu'ils se pro-
curaient; 1'art de gu6rir augmentait leur prestige.
Les aborigines appelaient leur ile Quisqueya (grande
terre) ou Haiti (terre montagneuse). Cinq chefs
Placide Justin, Histoire d'HaTti, p. 5.
Cette caverne, aujourd'hui connue sous le nom de grotte-&-Min-
guet, est situde dans les environs du Cap Haltien.
Placide Justin, Histoire d'Haiti, p. 6.


Nk








Les aborigines.


19


militaires on caciques s'y partageaient I'autorite; ils
etaient independants les uns des autres. Comme
armes, le people se servait de massues, de fleches, de
javelots de bois don't la pointe etait durcie au feu. Les
aborigines avaient souvent A se defendre centre les
attaques d'insulaires voisins, les Caraibes, qui etaient
anthropophages. A Quisqueya la danse au tambour
etait fort en honneur. II n'y avait pas de rejouis-
sances publiques ou privees sans bals et sans chants.
C'etait en some un people doux, poli, humain. Sea
belles qualities devaient causer sa perte.8



















Les cinq Cacicats ou royaumes etaient: 1. Le Marien, sous la
dependance de Guacanagaric, comprenait la cOte nord et la plaine du
Cap; la capital, Guarico, 6tait dans les environs de cette derniere ville;
-2. le Magua, nomms depuis Vega-Real, s'6tendait au nord-est et
avait pour chef Guarionex; sa capital etait au lieu ot les Espagnols
batirent la ville de Conception de la Vega;-30. Le Maguana obwissant
Af Caonabo don't la residence etait A San Juan de la Maguana, renfer-
mait la province du Cibao et occupait tout le course de l'Artibonite,
4. Le Xaragua ayant pour chef Bohechio, s'6tendait a l'ouest et au
Sud et avait pour capital Yaguana, aujourd'hui Logane; et 5. Higuey,
occupant toute la parties orientale avait pour chef Cotubanama qui
avait Etabli sa residence au village d'Higuey.
Pour lea moeurs des aborigines d'Haiti, consulter l'ouvrage d'Emile
Nau sur les caciques d'Halti.















CHAPITRE II.
Christophe Colomb-Son arrive ft Halti-Conduite des Espagnols en-
vers les aborigenes-Leur cupidit6-La guerre-Caonabo-Anacaona
-La domination espagnole-Le cacique Henry.

Les premiers habitants d'Haiti menaient une exis-
tence heureuse, quand le 3 Aofit 1492 Christophe Co-
lomb partit du port de Palos. Apres un voyage don't
les peripeties sont trop connues pour etre repetees ici,
ses trois caravelles prirent mouillage le jeudi 6 Decem-
bre 1492 dans une jolie baie a la pointe septentrionale
d'Haiti. En l'honneur du saint don't 1'Eglise Catho-
lique celebrait ce jour la fete, l'endroit fut appele Saint
Nicolas." La beauty du lieu, le joli panorama qui, a
l'approche de 'Pile, avait apparu aux yeux de Colomb,
le chant du rossignol, jusqu'aux poissons, tout lui rap-
pela le pays d'oui il s'etait lance a la conquete du Nou-
veau Monde. Aussi baptisa-t-il 'ile qu'il venait de d4-
couvrir du nom d'Hispanfola; et se croyant en Asie, il
en designa les occupants sous la denomination d'In-
diens. L'arrivee des Espagnols allait etre pour ces
malheureux la source de toutes les calamities. Et l'ile
si paisible et si tranquille jusque-la ne devait plus con-
naitre de repos; elle deviendra un perpetuel champ de
bataille oui toutes les horreurs, toutes les atrocit4s ae
donneront rendez-vous. Des torrents de sang arrose-
ront son sol fertile et toute une race disparaitra pour
satisfaire la cupidity des nouveaux venus. En plan-
tant, le 12 Decembre, la croix sur les rivages d'Haiti,
Christophe Colomb ne se doutait guere que le symbol
Ce lieu porte aujourd'hui le nom de Mole Saint-Nicolas.
20








Caonabo: les premiers conflicts.


de redemption serait le signal d'une lutte farouche,
d'une lutte sans merci.
Aussi bien, apres le premier movement de curiosity
qu'avait provoque la vue des grandes voiles qui, sem-
blables a d'immenses ailes d'oiseaux, poussaient les ca-
ravelles de Colomb vers leurs cotes, les'indigenes, ce-
dant aux avertissements de 1'instinct, prirent la fuite,
chercherent un abri dans les forts protectrices. L'as-
pect des homes blancs ne presageait rien de bon.
Mais le natural confiant et doux des aborigines l'em-
porta sur la crainte. Ils se laisserent vite prendre aux
cajoleries et aux cadeaux des Espagnols. Leur chef,
Guacanagaric,2 non seulement accueillit Colomb en
ami, mais encore devint son allied ;-il lui conceda le ter-
rain necessaire ta la construction d'une forteresse.-
Un fort, nomme "La Nativite," en memoire du jour de
Noel, s 'eleva ainsi, avec le propre concours des Indiens,
non loin de l'endroit ofu se trouve aujourd'hui la ville
du Cap:-les aborigines venaient eux-memes de forger
le premier anneau de leurs chaines.
Apres avoir laisse dans ce fort une petite garnison
de 39 hommes, Colomb repartit pour l'Espagne le 4
Janvier 1493. A peine s'etait-il eloigne que les Espa-
gnols, oubliant toute prudence et ne gardant aucune re-
tenue, se livrerent aux pires exces. Ne tenant aucun
compete de la gendreuse hospitality et de l'acceuil bien-
veillant de Guacanagaric, ils infligerent at ses sujets
tous les mauvais traitements imaginables: ils outrage-
rent les femmes et les filles; ils depouillerent les
homes de leurs biens. Avides, ne pensant qu't se pro-
curer de l'or, ils enlevaient et s'appropriaient ce metal
oU ils le trouvaient. Ils foulaient aux pieds la pudeur,
la propriety, les coutumes des Indiens.-Ne trouvant
plus de butin dans le Marien, quelques-uns d'entre eux
congurent le project de transporter leurs depr6dations
dans le Maguana ou e talent situees les mines auriferes
du Cibao. Le cacique qui y commandait, Caonabo, ne
ressemblait en rien au passif Guacanagaric. De la rude
2 Colomb avait abordE au Nord dans le cacicat de Marien.


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22 Haiti: son histoire et ses detracteurs
race des Caraibes, il avait conquis par la force son ca-
cicat;-il entendait en rester le maitre.-Aussi n'he-
sita-t-il pas a faire saisir et executer les envahisseurs
don't les tristes exploits etaient parvenus a sa connais-
sance. Et, avec le pressentiment confus des perils fu-
turs, il resolut de debarrasser l'le de ses hotes; il en-
vahit done le Marien; a la tete d'une nombreuse troupe,
il se rua sur le fort de "La Nativite" qu'il detruisit de
fond en comble apres avoir extermine jusqu'au dernier
Espagnol. C'etait desormais la guerre
Quand, le 27 Novembre 1493, Colomb revint l'a Pen-
droit oiU s'elevait "La Nativite," il ne put que constater
et deplorer le d6sastre. II etait arrive d'Espagne avec
des forces relativement imposantes. II s'etablit a
l'Est de Monte Christi oui fut fondue la premiere ville
que les Europeens batirent dans les Antilles. En
l'honneur de la reine d'Espagne, cette ville regut le
nom d'Isabelle. Parmi les nouveaux compagnons de
Colomb il y avait des aventuriers qui revaient de faire
une prompted fortune. Ils se mirent en quete de l'or
avec une aprete qu'egalait leur dedain pour les senti-
ments des Indiens.-Les vivres se faisant rares, les Es-
pagnols soumirent les habitants de Pile a une sorte
d'impot en nature. Ceux-ci se virent astreints a un tra-
vail penible pour fournir a leurs exploiteurs du coton,
du tabac et de la poudre d'or. L'on ne tarda pas non
plus a les obliger a chercher dans les entrailles de la
terre l'or que leur indolence se contentait de ramasser
dans le sable des rivieres. Cette injuste oppression re-
volta leurs ames nalves. Ils se presserent autour de
Caonabo, devenu le champion de la resistance a la
tyrannie de Pl'tranger. La lutte s'engagea et se pour-
suivit avec des chances diverse jusqu'au moment oui
Colomb recourut a la perfidie d'Alonzo Ojeda pour se
debarrasser de son indomptable adversaire. Sous pre-
texte de conclure la paix, P'on attira Caonabo dans un
guet-apens. Ojeda lui present, comme un cadeau en-
voye par le chef des Espagnols des chaines et des me-
nottes en fer poli et brilliant comme de l'argent. Le
naif Indien admira ces fers et se les laissa de confiance








Les premiers conflicts.


passer aux poignets. Separe des siens, il fut ainsi
enleve et conduit a Colomb qui le garda prisonnier
dans une des chambres de sa maison; il fut plus tard
expedi' en Espagne.8
L'indigne traitement inflige6 leur chef, loin de les
intimider, provoqua un soulevement general des In-
diens. Manicatoex, frere de Caonabo, devint leur chef.
Contre la nombreuse bande qui s'avangait menagante
sur la ville d'Isabelle, Colomb expedia un corps disci-
pline de fantassins, de cavaliers, d'artilleurs et d'ar-
bal6triers. Vingt-cinq dogues accompagnaient cette
armee. Les indigenes se battirent bravement. Mais les
armes a feu eurent vite raison de leurs javelots et de
leurs massues. Leurs forces furent aneanties. La cava-
lerie harcela sans pitie les fuyards; beaucoup furent
atteints et leurs chairs palpitantes servirent de pature
aux dogues affames. L'on ne fit point de quarter.
Le massacre fut complete. Seuls purent y echapper
ceux qui furent assez heureux pour gagner les inacces-
sibles montagnes. Cette victoire assura la domination
espagnole. La tranquillity ne devait pourtant pas en
resulter; Pile infortunee semblait vouee aux convul-
sions terrible. Les Espagnols augmenterent leurs ex-
actions au point que les malheureux Indiens, avec l'es-
poir de les affamer et de s'en debarrasser, abandonne-
rent toute culture; ils deserterent leurs maisons et, se
r'fugiant dans les impen6trables forces, dans les mon-
tagnes oui ils se nourrissaient de racines, ils s'impose-
rent des privations preferables, selon eux, au traite-
ment inflige par les conquerants.
Le sol ha'tien s'abreuva bientot du sang espagnol.-
Les compagnons de Colomb, en l'absence de celui-ci
parti en 1496 pour l'Espagne, se disputerent le pouvoir
par les armes; et la guerre civil commenga. Partout

I Caonabo fut expeditO en Espagne en Mars 1496.-Selon E. Robin
(page 14) le navire aurait sombre et le cacique serait mort noy6.-
Selon J. B. Dorsainvil (Cours d'histoire d'Haiti, page 44)-le chef se
serait laiss4 mourir d'inanition pendant la traversee; le navire qui le
portait serait arrive at Cadix le 11 Juin 1496.
Quoiqu'il en puisse Otre, Caonabo n'a jamais etd ddbarque en Espagne.


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24 Haiti: son histoire et ses detracteurs
des scenes sanglantes: les Espagnoles massacrant les
indigenes; ceux-ci, quand l'occasion s'en presentait,
usant de represailles; et pour comble, les Espagnols
s'entr 'egorgeant.
A son retour a Hispafiola, Colomb, pour mettre un
terme aux dissentions de ses compatriotes, etablit en
faveur du chef des revoltes, Roldan-Ximenes, le system
des "repartimientos." Roldan et ses partisans re-
gurent chacun un lot de terre et un certain nombre
d'Indiens pour le cultiver. Ainsi prit naissance l'es-
clavage don't les horreurs allaient s'ajouter a celles qui
desolaient dejh ce malheureux pays. Robadilla qui, en
1500 remplaga Colomb, aggrava le system des "re-
partimientos" en le generalisant. Les caciques furent
obliges de fournir A chaque Espagnol un certain nom-
bre d'Indiens; ces Indiens devaient travailler pour
compete et sous la direction des conquerants; ils etaient
transmissibles aux heritiers de leurs maitres.-Ces me-
sures n'etaient pas de nature & retablir le calme dans
la colonie.-Emue des plaintes qui lui etaient adres-
-sees, la Cour d'Espagne se decida & nommer Nicolas
Ovando gouverneur de 1'ile; il debarqua a Santo-Do-
iningo' le 15 Avril 1502."
Le nouveau gouverneur jouissait d'une honorable r6-
putation que ses actes allaient dementir. 11 semblerait
qu'en touchant le sol d'Hispafiola, P'homme, meme le
mieux intentionne, depouillait vite tout ce qu'il avait
d'humain pour laisser libre course aux pires instincts.-
Uniquement preoccupe de transmettre le plus d'or pos-
sible au roi d'Espagne afin de faire croire a l'excel-
lence de son system d'administration, Ovando se mon-
tra impitoyable aux Indiens. Enfouis dans les mines,
Barthelemy avalt en 1496 bati sur Ia rive gauche de 1'Ozama une
ville qu'il appela Nouvelle Isabelle et oft le siege de administration
fut transportE. Detrulte en 1502 par un ouragan, cette ville fut en
1504 reconstruite Aft l'embouchure de l'Ozama par Ovando qui l'appela
Santo-Domingo, pronom du pere de Christophe Colomb.
Placide Justin, page 32, donne le 15 Avril 1500 comme date de
I'arrivee d'Ovando.









ces malheureux mouraient d'inanition ou d'epuise-
ment.
Pierre d'Alanga avait, des Canaries, introduit la
canne a sucre a Hispafiola. Cette nouvelle branch
d'industrie ajouta un fardeau de plus a celui qui pesait
si lourdement deja sur les indigenes.
Aussi, pour prevenir tout soulevement de leur part,
Ovando imagine de briser les derniers centres d'orga-
nisation ou ils se pourraient rallier pour une commune
defense.
Deux des anciens cacicats s'6taient maintenus intacts
et avaient encore comme chefs deux aborigenes.-Ana-
caona, sceur de Bohechio et veuve du courageux Cao-
nabo, regnait au Xaragua; et le Higuey obeissait tou-
jours a l'autorite de Cotubanama. Le prestige de la
reine du Xaragua etait grand. Fort belle elle avait,
en outre, I'art de composer ces natives poesies qui ber-
eaient les souffrances de son peuple.-Comme son
mari, Anacaona allait etre la victim de la deloyaute
espagnole. Ovando prit vite ombrage de l'ascendant
moral qu'elle exergait. Sous pretexte de recueillir les
tributs dus a la couronne d'Espagne, le gouverneur
partit pour le Xaragua, accompagne de 300 fantassins
et de 70 chevaux.-Sur l'ordre d'Anacaona, on lui fit
partout I'accueil le plus amical. Elle alla en personnel
a la rencontre de son illustre visiteur, en 1Phonneur du-
quel l'on multiplia les fetes.-Tant de confiance ne de-
sarma point l'implacable Espagnol. Au milieu d'une
des f6tes qui se celebraient, sur un signal convenu, les
soldats d'Ovando fondirent sur les inoffensifs Indiens
et se livrerent & une abominable tuerie. Pour eclairer
le massacre, ils mirent le feu au village. Anacaona,
faite prisoniere, fut conduite & Santo-Domingo oil des
juges, completant I'infamie d'Ovando, la condamnerent
a mort; et I'on trouva des bourreaux pour la pendre!
Ovando etait desormais maitre du Xaragua (1540).
Il ne restait plus qu'a s'emparer du Higuey que com-
mandait le farouche Cotubanama aux formes athle-
tiques. Une cause de guerre fut vite trouvee. Le der-
nier des caciques d'Haiti defendit bravement son petit


Anacaona


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26 Haiti: son histoire et ses detracteurs
Etat. La lutte fut opiniatre, horrible. La fureur es-
pagnole n'epargnait ni l'iage ni le sexe. L'on massa-
crait tout indistinctement. Vaincu malgre des pro-
diges de valeur, Cotubanama fut trained captif a Santo-
Domingo oui, comme Anacaona, il fut pendu. Sa de-
faite et sa mort livraient completement Hispafiola aux
Espagnols!
Ovando triomphait! La conquete espagnole avait
aneanti toute une race. -Expedies et vendus come
esclaves en Europe, soumis & de lourds imp6ts, assu-
jettis h de penibles travaux, tortures, persecutes, les
autochtones avaient rapidement disparu. Les uns de-
mandaient au suicide un terme aux mauvais traite-
ments qui leur 6taient infliges; d'autres etaient devores
par les dogues; les combats meurtriers, les massacres
renouveles avaient fait perir le plus grand nombre.
Toujours est-il qu'en 1507, a peine 15 ans apres l'arri-
vee des Espagnols, d'une population d'environ un mil-
lion il ne restait plus que 60,000 indigenes. Quatre
ans plus tard, en 1511, il n'y en avait que 14,000.6
La cruaute et la cupidity des colons avaient depeuple
P'ile. Les bras manquaient: la prosperity d'Hispafiola
etait menace.
Ovando, toujours fertile en expedients, imagine d'y
importer les habitants des iles voisines, sous pretexte
qu'il serait plus facile de les convertir au christia-
nisme. Trompes par les artifices les plus grossiers, 40,-
000 de ces infortunes furent arraches a leurs foyers et
jets en pature a l'avidite des Espagnols d'Hispafiola.
Pour les chatiments futurs, l'on ne tardera pas h in-
troduire dans Plile un nouvel element plus resistant que
les Indiens et les Caraibes.-L'essai de quelques noirs
avait donned de bons resultats.-L'on en vint a les con-
siderer comme indispensables.-La traite s'organisa.-
Des cargaisons de chair humaine commencerent A af-
fluer A Hispafiola.
Etourdis par leur brutale separation de leurs famil-
Ies,-abrutis par les souffrances et les fatigues d'un


* Placide Justin, Histoire d'Haiti, pages 40, 42.








Le cacique Henri


long voyage,-disperses dans les diverse exploitations
et ne comprenant guere le language qui se parlait autour
d'eux,-les nouveaux esclaves furent d'abord force-
ment dociles et soumis.-Mais peu a peu, par le contact
avec les survivants des Indiens, ils allaient pouvoir
changer des idees. Les griefs anciens et les griefs
nouveaux devaient se confondre dans la haine de Pop-
presseur.
En 1519 eclata la derniere revolte de ce qui restait
des premiers occupants de 1'ile.-Echappe comme par
miracle au massacre de Xaragua en 1504, Henri, origi-
naire de Bahoruco, avait etd recueilli et eleve dans un
couvent de Dominicains a Santo-Domingo. Converti
au christianisme, il n'en fut pas moins soumis h l'escla-
vage. Fatigue des mauvais traitements de son maitre,
exasper6 surtout d'un attentat l'a honneur de sa fem-
me, se voyant impuissant a obtenir justice, il se sauva
de St-Jean en 1519; et, accompagne de quelques escla-
ves indiens qui jurerent avec lui de mourir plutot que
d'endurer l'humiliante servitude & laquelle ils venaient
de se soustraire, il se retira dans les montagnes de Ba-
horuco. Le nouveau chef avait requ une certain cul-
ture intellectuelle; il connaissait le maniement des
armes; beaucoup de ses compagnons n'y 6taient pas
non plus strangers. Ils purent done offrir une resis-
tance mieux organisee. Les Espagnols eprouverent
echec sur echec. Les succes d'Henri faisaient affluer
dans son camp retranche tous les Indiens qui pouvaient
6chapper a la domination espagnole.
Les esclaves noirs ne tarderent pas & imiter l'ex-
emple de leurs compagnons d'infortune. Ils se soule-
verent & leur tour et sur la plantation meme de Diego
Colomb, gouverneur de l'ile.-Ils incendierent toutes
les habitations qui se trouvaient sur leur passage, et
massacrerent tous les Europeens qu'ils rencontrerent.
Mais, manquant d'un chef habile et peu familiarises
avec les lieux, ils furent vite defaits. Us purent cepen-
dant gagner les mornes d'Ccao ou, sous la denomina-


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28 Haiti: son histoire et ses detracteurs
tion de "negres marrons," vivaient deji quelques
hommes de leur race qui s'etaient d'eux-memes affran-
chis de l'esclavage.
Quant a Henri, les Espagnols ne purent le vaincre
ni par la force ni par la ruse. II etablit solidement son
autorit6 dans le Bahoruco; et ses bandes talent de-
venues la terreur des colons. Pendant pres de 14 ans
il fit a son tour subir de fortes humiliations a Porgueil
des conquerants.-Les defaites repetees infligees aux
Espagnols deciderent Charles-Quint, alors roi d'Es-
pagne et Empereur d'Allemagne, 'a envoyer un agent
special a Hispafiola:-Barrio-Nuevo fut charge de
r'tablir la paix. Porteur d'une lettre de l'Empereur
adressee & Don Henri, il n'eut pas de peine a decider
le cacique a deposer les armes. Las Cases, Protecteur
des Indiens, obtint qu'il se rendit & Santo-Domingo.
Par le trait de paix solennellement ratified, il obtint
pour lieu de residence le bourg de Boya. Exempt de
tribute, il devait, sous le titre de cacique d'Haiti, garder
son autorite sur les Indiens autorises a le suivre. Au
nombie d'environ 4,000, les derniers rejetons de la race
autochtone s'installerent ta Boya. Apres avoir enfin
reconquis leur liberty, ils allaient d~sormais pouvoir
vivre tranquilles.

















CHAPITRE mI.


Les Francais: flibustiers et boucaniers--Leur genre de vie-Leur
etablissement a la Tortue-Envahissement successif d'Hispafiola
devenu Saint-Domingue--Guerre continuellle avec les Espagnols-
Conventions avec l'Espagne legitimant la conquete franchise.
La paix conclue en 1533 avec le cacique Henri avait
d4finitivement mis fin aux hostilit6s entire Indiens et
Espagnols.-Pour quelque temps le sang cessa de cou-
ler.-La periode de tranquillity relative qui suivit ne
fut guere profitable. La colonie, loin de prosperer,
dcelinait.-L'incompetence on les malversations des
gouverneurs qui se succedaient hataient la decadence.
Les mines, epuisees ou abandonnees, laissaient inoc-
cupes des bras qui didaignerent de s'adonner a l'agri-
culture.-L'oisivete, les d6bauches, la misere reduisi-
rent les colons h un etat pitoyable. Au milieu de toutes
ces ruines, seule la ville de Santo-Domingo, oui s'etait
concentre le luxe des administrateurs, s'embellissait et
rev^tait un air de grande splendeur. Son succs meme
lui attira de graves calamities. En 1586, l'Amiral An-
glais, Sir Francis Drake, charge par la reine Elizabeth
de refrener 1'arrogance espagnole, bombarda la ville,
s'en empara et l'incendia en parties. Apres un mois
de possession, il ne consentit l' evacuer que moyen-
nant le paiement d'une rangon de sept mille livres
sterling.
L'apparition d'autres Europ6ens dans les Antilles
allait Atre pour les Espagnols une source d'incessantes
pr6occupations.-DMs le commencement du 16e sikcle,
attires par l'appAt du gain, les Frangais avaient com-
29






30 Haiti: son histoire et ses ditracteurs
mence des incursions dans le Nouveau-Monde.-Frap-
pes de tout ce qui se racontait au sujet des richesses de
Santo-Domingo, ils prirent peu a peu l'habitude d'ap-
peler toute l'ile Saint-Domingue. A l'origine, nulle
idee de conquete ne les animait. La rapine leur suffi-
sait. De concert avec les Anglais ils faisaient tout le
mal possible au commerce espagnol. Des defaites suc-
cessives leur eurent cependant vite fait sentir la neces-
site d'avoir un point de ralliement, un pied-a-terre oil
radouber leurs navires.
En 1625, des Frangais sous les ordres d'Enembuc, et
des Anglais, conduits par Warner, s'emparerent de Pile
Saint-Christophe. L'initiative privee commenqa ainsi
a depouiller I'Espagne de ses possessions du Nouveau-
Monde.
La cour de Madrid s'alarma de ce voisinage dange-
reux. En 1630 l'Amiral Freidric de Tolede se pre-
senta devant Saint-Christophe et en chassa les Anglais
et les Frangais qui allerent s'etablir a l'ile de la Tortue,
a deux lieues au Nord d'Hispaiiola ou Saint-Domingue.
Leur nouvelle possession, longue de huit lieues sur
deux de large, devint rapidement le rendez-vous des
forbans qui balayaient la mer des Antilles. Cette pe-
tite ile fut le point de depart de l'etablissement des
Frangais A Saint-Domingue; ils s'empresserent de la
fortifier, apres en avoir chasse les Anglais en 1640.
La colonie espagnole etait A ce moment en pleine de-
cadence. La necessity de se mettre a l'abri des depre-
dations de leurs terrible adversaires avait porter les
Espagnols a se concentrer dans l'interieur de 1Pile de
Saint-Domingue. Les cotes etaient desertes ou peu
s"'en faut. Les Frangais en profiterent pour occuper
une grande parties du littoral nord. Ils avaient Port-
Margot; ils fonderent bientot Port-de-Paix.
Les nouveaux occupants de Saint-Domingue etaient
de rudes caracteres. Ils s'adonnaient a la chasse des
bceufs sauvages don't ils conservaient la viande en la
faisant fumer sur des brasiers nommes "boucans";
d'oui leur nom de boucaniers. Mais traques par les
Espagnols, ils ne tarderent pas A se livrer a la pira-









terie. Sous le nom de flibustiers ils devinrent la ter-
reur des Antilles. Ils n'avaient ni femmes, ni families.
Ils s'associaient deux a deux; les biens etaient com-
muns et passaient au survivant. En cas de differends,
ce qui etait rare, la querelle se vidait a coups de fusil.
Ces hommes portaient des vetements de toile grossiere,
le plus souvent teints de sang. Mais a leur ceinture il
y avait toujours un sabre et plusieurs couteaux ou poi-
gnards. Quand l'un d'eux possedait un bon fusil et
25 chiens, il s'estimait heureux.-Plusieurs avaient
quitter leurs noms de famille pour prendre des noms de
guerre qui sont rests a leurs descendants. Vivant
exposes a toutes les intemperies, a tous les dangers, ils
meprisaient autant la mort que les lois. Braves jus-
qu'a la folie, les flibustiers, de leurs petits bateaux, s'6-
langaient avec fre6nsie a l'abordage des plus grands
navires espagnols. Rien ne resistait h l'impetuosite
de leurs assauts.-L'independance de leur caractere
ne supportait aucun frein; et l'autorite qu'ils accor-
daient 'a leur capitaine ne durait que pendant l'action.
Imprevoyants, insoucieux, ils gaspillaient en peu de
temps les riches prises qu'ils faisaient; ils passaient
ainsi de l'extreme abondance a l'extreme misere. Le
besoin stimulait leur ardeur, enflammait leur courage.
D'Ogeron entreprit de discipliner ces ames inquietes
et de les attacher & leur nouvelle patrie. La famille
seule pouvait les retenir.-Aussi s'empressa-t-il d'im-
porter des femmes; il n'en arriva pas en nombre suffi-
sant. Pour eviter toute contestation, elles furent
mises aux encheres; les moins pauvres des flibustiers
les obtinrent. Ainsi s'6etablirent les premieres families
frangaises de Saint-Domingue.
Les Espagnols avaient la de terrible adversaires.
*Is essayerent en vain de les exterminer. Comme au-
trefois avec les Indiens, ils massacraient tout. L'ile
devint un nouveau champ de bataille. Les Anglais
tenterent aussi de s'y installer. Une flotte, envoy6e
par Cromwell, menaga Santo-Domingo en 1655. Par
bonheur pour les Frangais, l'expedition echoua et lea
Anglais allerent s'emparer de la Jamaique qu'ils ont


Les flibustiers


31







32 Haiti: son histoire et ses dtracteurs
gard6e depuis. La lutte resta done concentr6e entire
Espagnols et Frangais: elle fut opiniatre et sanglante.
Mais petit A petit les nouveaux arrivants gagnaient du
terrain. Enhardis par le succeeds, les Frangais prirent
bientOt 1 'offensive; ils revaient d'avoir toute 1 le. Is
entreprirent une premiere champagne contre Santiago
qui tomba en leur pouvoir. Apres avoir obtenu une
forte rangon, ils abandonnerent cette ville (1669).
Les Espagnols attendirent l'occasion de prendre leur
revanche; au moment opportun (1687) ils envahirent
Petit-Goave qui fut entierement detruit.-En 1691, ils
s'emparerent du Cap-Frangais qu'ils incendierent et
don't les habitants furent gorges; ils se retirdrent
ensuite emmenant bon nombre de femmes, d'enfants et
d 'esclaves.
La situation des Frangais sembla un instant deses-
per4e. Les Anglais se mirent aussi A inquieter leur
gtablissement.-Et les esclaves noirs, en qui le senti-
ment de la liberty n'etait qu'assoupi, se montraient me-
nagants. Deja en 1678 Padre-Jean les avait entraines
a la revolte.-En 1697, dans le quartier-Morin, trois
cents Africains prirent de nouveau les armes.
Par bonheur pour les colons de Saint-Domingue la
paix de Riswick conclue cette annie meme mit fin aux
hostilites.-Par le trait signed en 1697, Louis XIV
obtint une cession reguliere de la parties occidentale de
I 'ile don't les limits furent fixees & la pointe du Cap
Rose au Nord et a la pointe de la Beate, au Sud.


N
















CHAPITRE IV.
La parties franchise de Saint-Domingue--Ses differentes classes d'habi-
tants-Sa prosperit--Le pr4jug# de couleur-Etat des moeurs--
Les Colons; leurs divisions-Leur jalousie centre les Europeense-
Leur desire de s'emparer du pouvoir-Leur d~dain envers lea
affranchis; leur cruaute envers les esclaves-Les negres marrons.

Le traits de Riswick, en legitimant la conquete de la
France, debarrassa les colons de Saint-Domingue des
preoccupations que leur causait le voisinage des Espa-
gnols. Ceux-ci devinrent bient6t presque des allies;
la guerre de la succession d'Espagne confondit, en
effet, les interets de Louis XIV et ceux de l'heritier de
Charles II.-Le 18e siecle s'ouvrit done sous d'heureux
auspices, et la paix interieure, par les garanties qu'elle
donnait, ne tarda pas a faciliter le developpement de
agriculture. Dans le course de ce siecle Saint-Domin-
gue allait etonner le monde par sa prosperity. Son
soleil ardent eut cependant vite 4puise les forces des
Europeens qui, sous le titre d'engaggs, 6taient en quel-
que sorte des esclaves attaches a la glebe. La culture
de la canne a sucre, celle de 1'indigo, exigeaient des
auxiliaires moins delicats. L'on rechercha done lea
Africains.-La traite devint un traffic don't l'on ne rou-
gissait pas.-L'on important jusqu'h 30,000 noirs par
an.
Au debut leur condition fut moins pnible. Les
premiers colons, quoique farouches et altiers, avaient,
en effet, des gouits simples. Leurs besoins, moins d,-
veloppes, n'exigeaient pas de grands efforts pour Atre
satisfaits. D'autre part, il n'y avait guere de femmes
blanches dans la colonies; et celles qui, a l'origine, vin-
883


I






34 Haiti: son histoire et ses detracteurs
rent s'y fixer, n'etaient pas des plus vertueuses. Les
rudes flibustiers et leurs successeurs immediats ne
d&daignaient done pas de recourir aux negresses.
Les soins devoues de ces dernieres toucherent souvent
I 'me de leurs terrible maitres; elles devinrent des
compagnes.-Et les enfants qui naissaient de ces liai-
sons 6taient 1'objet de I'attention paternelle.-Le pr4-
juge de couleur ne compliqua point les premiers rap-
ports:-Personne n'avait a rougir, personnel ne se sen-
tait humili4.-L'apparition du mulatre, en chatouillant
la fibre paternelle, adoucit la situation de certain
esclaves. Meres et enfants devenaient le plus souvent
libres.,
Mais les faciles richesses que prodiguait le sol fertile
de Saint-Domingue ne tarderent pas a modifier les
idees. En s'entourant d'un luxe extravagant, les co-
lons enrichis crurent de bon ton d'accabler de leur me-
pris les Africains et leurs descendants. Et les nou-
velles families, arrivees d'Europe, exagerant le dedain,
en vinrent a ne plus considerer comme des etres hu-
mains ceux don't la peau n'etait pas blanche. Les dis-
tinctions apparurent; des barrieres s'eleverent.
Au temps de sa grande splendeur Saint-Domingue
comptait ainsi trois classes principles d'habitants: les
blancs,-les affranchis,-et les esclaves. A ces classes
officiellement reconnues j'en ajouterai une quatrieme:
les negres marrons.-
1. Les blancs s talentt, bien entendu, arroge tous les
privileges, tous les droits. Ils etaient les maitres; la
couleur de leur peau suffisait a leur donner tous les
vantages. L'int6ret, la prosperity, le temps ne lais-
serent pourtant pas d'introduire des nuances dans la
classes dominante.-Elle se divisa en 1. fonctionnaires
de P'ordre civil et militaire,---2. en grands plan-
teurs,-3. en commer chands en detail,-aventuriers en quete de fortune.
Ces groups se jalousaient les uns les autres. Et l'on
appelait dedaigneusement "petits blancs' ceux qui
B. Ardouin, Introduction aux Etudes our I'histoire d'Haiti.







Les differences classes d'habitants


n'etaient ni fonctionnaires ni grands planteurs. Les
petits blancs pardonnaient difficilement aux grands
planteurs la haute position social qu'ils occupaient.
En outre les blancs arrives d'Europe se croyaient
superieurs aux creoles, c'est-a-dire aux blancs nes
dans la colonie.-Malgre toutes ces distinctions cr64es
par la vanity, blancs d'Europe, creoles, grands plan-
teurs, "petits blancs," tous s'entendaient A merveille
pour exploiter le regime colonial qui leur permettait de
fouler 1'esclave aux pieds et d'humilier 1'affranchi.
Cependant les grands planteurs qui formaient 1'aris-
tocratie du pays deguisaient a peine le deplaisir que
leur causait le gouvernement despotique de Saint-
Domingue. Le Gouverneur-General 2 absorbait tous les
pouvoirs. II se melait de tout, meme de rendre la jus-
tice, bien qu'un fonctionnaire special, 1'intendant, fiMt
charge de cette parties de l'administration.-Sa volont6
faisait loi.-De bonne heure les grands planteurs son-
gerent a s'affranchir d'une telle dictature, avec l'ar-
riere-pensee, il est vrai, de rendre leur coterie souve-
raine. D'ou rivalite et lutte.
Tout en sapant l'autorite des agents venus de la me-
tropole, les planteurs ne se faisaient gu6re aimer des
petits blanks; et ils meprisaient trop les affranchis
pour tenter de s'en rapprocher.
2. Les affranchis formaient la classes intermediaire
entire le colon et I'esclave; on y comprenait les noirs et
les mulatres qui avaient obtenu leur liberty. Par des
efforts personnel, par le travail, ils s'elevaient de plus
en plus au-dessus de 1'infime position ou l'on essayait
de les releguer.-Ils arriverent a posseder des propri-
etes rurales et urbaines.-Ils s'instruisaient et souvent
I Pour designer le Gouverneur 1'on se servait de l'expression
"GfnEral" ou "Mon General."- (Moreau de St. Mory.) D'oa l'habitude
que les compagnards ou les gens du people d'Halti ont conservEe d'ap-
peler "GenEral" tout homme qui occupe une fonction ou une situation
social superieure A la leur.-De 1At vient l'erreur des Etrangers qui, en
entendant souvent ce mot "Gondral" ont cru que tout le monde, ou i
peu pres, avait A HaTti ce grade militaire.


35







36 Haiti: son histoire et ses detracteurs
leurs enfants obtenaient dans les ecoles de Paris plus
de succes que les fils de colons.
Les affranchis, par la fortune et 1'instruction ac-
quises, se sentirent bientot les egaux des blancs; ils
s'irriterent done des prerogatives que les privilegi6s
de la peau s'attribuaient a leurs depens. Us commen-
c rent a revendiquer l'exercice des droits politiques
que leur avait reconnus le Code noir. Us se trouverent
par la force des circonstances en rivalite d&claree avec
les colons qui crurent pouvoir etouffer leurs aspira-
tions en les humiliant.-On leur ferma les carrieres
liberales; meme certain metiers manuels leur furent
prohibes; ils ne pouvaient pas etre orfevres. I ne
leur fut plus possible de devenir officers. Finalement
on leur interdit l'acces de la France (1777); l'on en
vint jusqu'a leur defendre de porter les memes etoffes
que les blancs.
Ces homes que l'on humiliait ainsi comme a plaisir
etaient pourtant de bons soldats. Ds faisaient parties
des milices et de la marechauss6e. Ils apprenaient le
maniement des armes. Les colons leur confiaient le
soin de veiller a leur security I Quant aux femmes,
mulatres ou noires, elles demandaient a leurs charges
le moyen de subjuguer l'orgueil colonial. Epouses ou
concubines, elles voyaient grandir leur influence et en
profitaient pour faire affranchir leurs congienres.
Humiliees de se voir delaissees pour leurs soeurs colo-
rees, les femmes blanches ajouterent le poids de leur
jalousie aux causes de conflict deja existantes.
30. Le sort des esclaves, noirs ou mulatres, etait bien
triste. N'4tant pas considers comme des etres hu-
mains, ils n'avaient, A proprement parler, aucun droit
que l'on fuit tenu de respecter. On lea vendait come
le vil betail avec lequel les maitres les confondaient
dans l'inventaire de leurs domaines.-Ils etaient ex-
pos6s & tous les caprices, & toutes les fantaisies.-Les
punitions les plus barbares leur etaient infligees.-Le
Code noir permettait de mettre les fugitifs A mort; il
autorisait pour le moins a leur couper les oreilles, a
leur couper le jarret. Les dogues d6chiraient leur








Les differentes classes d'habitants


chair. Le moindre chltiment etait le fouet qui lacerait
la peau. Et on ne le menageait guere.-L'honneur de
leurs femmes, la pudeur de leurs filles servaient de
jouet aux maitres.
Aussi bien, 1'esclave, sous son apparent resignation,
avait une idee fixe, une obsession: s'affranchir de ce
joug odieux. A travers ses souffrances, il ne cessait
d'entrevoir la liberty. Et, quand il ne pouvait l'ache-
ter, il se 1'octroyait par la fuite; il se jetait, a la pre-
miere occasion, dans les forces, dans les gorges des
montagnes; il devenait ce que, dans le language du
temps, on appelait "un marron."
Les marronss" 6taient done les esclaves qui, a leurs
risques et perils, avaient repris leur liberty. Ils
etaient hors la loi. Traques comme des betes fauves,
ils etaient constamment aux aguets. Ils faisaient leur
domaine de tout ce qui pouvait leur offrir un refuge sfir
centre ceux qui les poursuivaient. En cas de capture,
ils se savaient exposes a toutes les tortures que 1'ima-
gination colonial pouvait inventer.-Aussi se bat-
taient-ils en desesperes. Leur existence etait un per-
petuel combat. Ces homes incultes puisaient dans
le sentiment confus de la dignity humaine l'energie de
se maintenir en 4tat de guerre centre la society qui les
opprimait. Les premiers a defier le system colonial,
ils enseignaient a leurs congeneres que les privations,
les souffratices, la mort meme, que tout 6tait preferable
a la degradante servitude.-Ils formaient l'avant-
garde de la future armee liberatrice.'
Voila les quatre classes d'hommes qui habitaient
Saint-Domingue et que le choc de leurs aspirations
contraires allait mettre face-d-face. Apres avoir ar-
rose le sol d'Haiti le leur sueur, affranchis, esclaves
et negres marrons, fortement unis, allaient lui prodi-
guer leur sang afin d'en extirper A jamais cette plaie
honteuse qui avait nom "L'Esclavage."
En 1784, le Gouverneur Bellecombe, apres avoir en vain essay de
soumettre par les armes des marronss" rEfugies dans lea montagnes
de Bahoruceo, avait fini par reconnaltre leur inddpendance.


37

















CHAPITRE V.
Nombre des habitants de Saint-Domingue-La REvolution francaise-
Efforts des colons pour en beneficier exclusivement-Les affranchis
en profitent pour revendiquer leurs droits-Les premieres luttea-
Soulevement des esclaves-Les premiers commissaires civils-Decret
du 4 Avril 1792.

En 1789, Saint-Domingue comptait 520,000 habitants
don't 40,000 blancs, 28,000 affranchis et 452,000 es-
claves.1 Le nombre des negres marrons variait de 2 &
3,000. Tandis que les blancs pour la plupart menaient
une existence depravee et toute de debauche, les affran-
chis, par leurs vertus domestiques, acqueraient une hon-
nete aisance; ils possedaient le tiers des immeubles et
le quart des valeurs mobilieres de la colonie.2 On ne
leur temoignait pourtant aucune consideration. Les
colons, en depit de la philosophies humanitaire qui en
Europe attendrissait l'ame des nobles, se montraient
de plus en plus hautains et durs envers les homnunes de
la race noire ;-ils s'efforgaient d 'touffer les esp6-
rances don't les idees nouvelles bergaient le cceur endo-
lori des opprimes. Par leurs intrigues incessantes et
l'influence don't ils jouissaient, ils arrachaient des
faibles mains de Louis XVI les measures les plus outra-
geantes pour les affranchis. L'exces de la compres-
sion et des humiliations finit par exciter meme en
France ]a pitie de genereux cceurs.
Moreau de St. Mdry.-D'apres B. Ardouin il y avait i Saint-Do-
mingue, en 1789, 40,000 blanes, autant d'affranchis et plus de 600,000
esclaves. (Etudes sur l'histoire d'Haiti-Introduction, p. 23).-Selon
Ducoeur-Joly, citE par Placide Justin, page 144, la population se com-
poserait de 30,826 blancs, 27,548 affranchis et de 465,429 esclaves.-
2 B. Ardouin.-Geographie d'Haiti, page 4.
38









Les affranchis a Savannah 39

La "Sociedt des Amis des Noirs," fondue a Paris en
1787, allait appuyer du poids de son autorite les legi-
times revendications de ceux que l'on traitait en
parias. Ces parias avaient de plus en plus conscience
de leur valeur. En 1779, a l'appel du Comte d'Es-
taing, 800 affranchis 3 noirs et mulatres, abandon-
nerent leurs affections, leur foyer, et coururent com-
battre a cote des soldats de Washington. Au siege e
Savannah, les fils colors d'Haiti verserent intrepide-
ment leur sang pour l'independance des Etats-Unis."
Apres s'etre battus pour la liberty d'autrui, pouvaient-
ils endurer de bon gred 'esclavage de leurs propres
freres, celui de leurs meres, de leurs sceurs ? Pou-
vaient-ils etre satisfaits d'un system qui les avait
arbitrairement prives de tous leurs droits? Ils ten-
terent d'obtenir en France meme l'amelioration de
leur sort.
Mais aveugles par le prejuge, les grands planteura
ne voulurent faire aucune concession. 1s fonderent

Dans Ia .lgion de Saint-Domingue l'on distinguait Beauvais,
Rigiud, J. B. Chavannes, Jourdain, Lambert, Cristophe, Morn6, Villate,
Tourreaux, P6rou, Cange, Martial Besse, Ldveille, Mars Belley, etc.
(E. Robin, p. 47).
"Au siege de Savannah (1779), dit Mr. G. T. Steward cite par Mr.
Benito Sylvain ft'la page 102 de son livre (Du sort des indigenes dans
leA colonies d'exploitation), "les miliciens de couleur fournis par Saint-
"Domingue, au nombre de 800, sauverent dTun desastre certain l'armze
"franco-am6ricaine en couvrant hMroiquement sa retraite qui allait ktre
couplee par ]a colonne du Lieutenant Colonel Maitland."
Cependant on exigera en 1797 qu'un de ces miliciens fournisse cau-
tion pour pouvoir debarquer ft Charleston (South Carolina) et il
faudra intervention du Consul de France pour l'en dispenser. Voici
ce que ft ce sujet Mr. LUtombe, Consul General aux Etats-Unis dcrivait
le 27 Mii 1797 ft Mr. Delacroix, Ministre des Relations Exterieures. .
"Une loi de Ia Caroline ne permet I'entroe dans les ports de cet Etat
"aux homes de couleur que sous cautionnement. .. .Le General Mar,
"tial Besse apporte sur 'La Lourde,' du Cap, fl'le de Saint-Domingue,
"dans le port de Charleston, est descendu ft terre, revotu de l'uniforme
"de son grade et s'est trouve cependant soumis ft cette loi. Mais la
"fermete du Consul, sa prudence, la consideration don't il jouit It
"Charleston, en ont bientot ecarte cette m~prise, et le Gendral Martial
"Besse a Wt4 bientat respected comme doit tre tout Francais apparte-
"nant .1 Ia R publique".... (Annual report of the American Historical.
Association for the year 1903.-Vol. II, page 1,020).








40 Haiti: son histoire et ses detracteurs
le "Club Massiac." Leur coterie avait desormais &
Paris un centre d'action.
Cependant les pretentions des affranchis etaient
alors bien modestes. Que reclamaient-ils? L'egalit6
des droits politiques, deja proclamee depuis 1685 par
le Code Noir!
En cedant, les colons auraient conserve leurs pro-
prietes, leurs richesses; et Saint-Domingue restait ter-
ritoire frangais. Us pref6rerent courir les pires
chances que d'avoir pour associes, dans 1'administra-
tion de Pile, des hommes don't ils se croyaient les sup$-
rieurs.
Des la convocation des Etats-Generaux, les grands
planteurs braverent I'autorite colonial, donnant ainsi
l'exemple de l'insubordination. En depit du Roi, en
depit du Gouverneur-General, ils nommerent secrete-
ment dix-huit deputies qui, en arrivant a Versailles,
trouverent I'Assemble Nationale deja constitute. Ce
premier acte d'indiscipline en provoqua de plus
graves. Quand la nouvelle de la prise de la Bastille
parvint & Saint-Domingue, les pretentions des colons
ne connurent plus de bornes. Ils formerent des muni-
cipalites et nommerent meme une Assemblee qui, sous
le titre de "Assemblee Gendrale de la parties frangaise
de Saint-Domingue," s'attribua les pouvoirs les plus
etendus. Cette Assemblee qui siegeait a Saint-Marc
vota le 28 Mai 1790 un decret qui etait une declaration
d'independance, on peu s'en fallait.
Le gouvernement colonial s'emut naturellement de
l'attitude et des empietements de cette Assemblee. fl
en prononga la dissolution. Et il employa la force
pour l'obliger a se disperser." Les blanes s'entre-
tuerent, etalant le spectacle de leurs divisions aux yeux
des affranchis.
Ceux-ci qui avaient et exclus de toutes les assem-
blees formees a Saint-Domingue, ne se lassaient pour-
tant pas de protester contre 1'arbitraire privation de
L'Assembl4e Ganfrale de St.-Marc s'enfult le 8 Aollt 1790, sur Is
"LEopard."








Cruautes commises par les colons


leurs droits politiques. Leurs commissaires en
France, parmi lesquels l'on distinguait Julien Ray-
mond et Vincent Oge, luttaient pour faire cesser l'hu-
miliante inegalite don't ils souffraient. Puissamment
aides par la "SocietW des Amis des Noirs," ils reus-
sirent le 22 Octobre 1789, a se faire recevoir par l'As-
semblee Nationale. Les affranchis offrirent 6,000,000
et le cinquieme de leurs biens en garantie de la dette
nationale" L'assemblee ne tarda pas a s'occuper de
la question de l'esclavage des noirs. Au course de la
discussion qui eut lieu & ce sujet, Charles de Lameth,
un des grands planteurs, se declara, le 4 Decembre,
pour 1'admission des hommes de couleur aux assem-
blees administrative et pour la liberty des noirs.
C'en etait trop. II important d'arreter P'audace des
affranchis. A cet effet les colons recoururent aux
pires abominations. Au Cap, le mulatre Lacombe fut
pendu pour avoir seulement presented une humble sup-
plique ou il reclamait les "Droits de Phomme." A
Petit-Goave, un venerable vieillard, un blanc, Ferrand
de Baudieres fut decapite. Son crime etait d'avoir
r6dige une petition ou il reclamait, pour les affranchis,
non pas I'egalite des droits, mais quelques modifica-
tions l'a tat ou ils etaient reduits. A Aquin le mu-
litre G. Labadie, seulement suspected d'avoir une copie
de cette petition, fut, la nuit, attaque chez lui par des
blancs. Grievement blessed, cet homme, un septuage-
naire qui jouissait de P'estime generale,7 fut attache '
la queue d'un cheval et trained par les rues!
A Plaisance, le mulAtre Atrel, coupable d'avoir ac-
ceptk une creance sur un blanc, fut tue par une bande
Placide Justin, Histoire d'HaTti, page 178.
Voici comment Brissot, dans une lettre it Barnave, s'exprime anu
eujet de Mr. Labadie (Ardouin, Etudes sur r'histoire d'Haiti, tome ler,
p. 98): "On peut dire aux blancs qu'il existe a Saint-Domingue mome
"des mulatres tres instruits et qui ne sont jamais sortis de cette tie.
"Je peux leur citer, par example, Mr. Labadie, vieillard respectable,
"qui doit & ses travaux et a son intelligence dans la culture und
"immense fortune. Mr. Labadie connaissait les sciences, 1'astronomie,
"la physique, l'histoire ancienne et moderne, dans un temps oft pas un
Blancc de la colonies n'6tait a 1'A. B. C. de ces sciences."


41








42 Haiti: son histoire et ses detracteurs
de forcenes. Au Fond-Parisien, les blanecs incen-
diaient les belles sucreries des affranchis Desmares,
Poisson, Renaud.8 Plus tard les esclaves revolts se
Louviendront de cet attentat a la propriety et, a leur
tour, rdduiront en cendres les riches plantations des
colons. Les Frangais n'epargnerent meme pas les en-
fants. A la Petite-Riviere de l'Artibonite, 25 blancs
ne trouvant pas un mulatre qu'ils recherchaient, assas-
sinerent ses deux enfants en bas age; dans la meme
locality ils egorgerent un pere et ses enfants."
Un negre libre, revenant de la peche, fut, sans au-
cune provocation, tue, par des blancs.
Au Cap les colons se livrerent a un massacre gene-
ral des noirs et des mulatres libres.10
Voila les atrocities par lesquelles les grands plan-
teurs inaugurerent la Revolution frangaise a Saint-Do-
mingue. Les affranchis et les esclaves useront plus tard
de represailles. Mais les ecrivains strangers, pour la
plupart mal disposes envers Haiti, affecteront de ne
rappeler que ces represailles, et ils oublieront de men-
tionner les crimes revoltants qui les out provoquees.
L'Assemblec Nationale avait cependant, par un de-
cret du 8 Mars 1790, determine les pouvoirs confers
aux assemblies coloniales des possessions franqaises.
Aux terms de l'Art. 4 des Instructions votees le 28
du meme mois, toute personnel agee de 25 ans, proprie-
taire d'immeubles, ou domicilide dans la paroisse de-
puis deux ans et payant contribution, etait autorisee a
concourir a la formation de ces assemblies.
Les affranchis reunissaient ces conditions. Ils
crurent done qu'ils pourraient enfin exercer leurs
droits politiques. Leurs illusions ne durerent pas
longtemps. Les colons de Saint-Domingue ne consi-
deraient pas les hommes de la race noire comme des
personnels": ils etaient des choses. En consequence,
on leur denia tout droit de vote.
Ardouin, Etudes, sur Phistoire d'Haiti, tome ler, p. 117.
Ardouin................... p. 119.
Ardouin, loe. cit. p. 120.








Vincent Oge et Chavannes


Pressentant cette decision des colons, Vincent Oge,
I'un des commissaires des affranchis, resolut de
retourner a Saint-Domingue et d'exiger l'application
loyale du Decret et des Instructions du 8 Mars 1790.
Malgre les entraves mises a son depart, il put, sous le
pseudonyme de Poissac, quitter la France. Dans la
soiree du 16 Octobre 1790 il debarqua au Cap; dans la
nuit meme, pour echapper aux colons qui le detestaient
a cause des violent requisitoires prononces contre eux
a Paris, il se transport au Dondon, lieu de sa nais-
sance. A peine son retour fut-il connu que les colons
prirent les measures necessaires a son arrestation. Du
Dondon, Oge se rendit a la Grande-Riviere, chez Jean
Baptiste Chavannes, 1'un de ceux qui a Savannah
avaient combattu pour l'independance des Etats-Unis.
Esprit pratique et clairvoyant, Chavannes savait que
par la persuasion l'on n'obtiendrait rien des blancs.
II proposal done le soulevement immediat des esclaves.
Oge estima ce moyen trop radical. En consequence,
le 21 Octobre, il ecrivit au comte de Peinier, alors
gouverneur de 'Pile, qu'il avait pour mission de faire
executer le Decret du 8 Mars 1790 et qu'au besoin,
pour faire cesser un prejuge aussi injuste que bar-
bare, il repousserait la force par la force. Sa tete fut
aussitot rmise a prix; et 800 hommes marcherent
contre lui. Oge n'avait reuni que 250 partisans. La
premiere rencontre lui fut cependant favorable. Mais
de nouvelles troupes expedites du Cap disperserent sa
petite armee. II parvint, ainsi que Chavannes et quel-
ques autres compagnons, a se refugier dans la parties
espagnole. Le gouverneur, Don Joachim Garcia, eut
le triste courage de les livrer au gouverneur de Saint-
Domingue.
Apres un simulacre de jugement oiu il ne fut meme
pas permis aux accuses d'avoir un defenseur, Oge et
Chavannes furent condamnes "& avoir les bras, les
"jambes, cuisses et reins rompus vifs, et a& tre mis
" par le bourreau sur des roues, la face tournee vers le
u Une recompense de 4,000 piastres fut offerte A qui arrOterait Oge.


43







44 Haiti: son histoire et ses detracteurs
"ciel pour y rester tant qu'il plairait a Dieu de leur
"conserver la vie: ce fait, leurs t&tes couples et expo-
"sees sur des poteaux, savoir celle de Vincent Oge sur
"le grand chemin qui conduit au Dondon et celle de J.
"B. Chavannes, sur le chemin de la Grande Riviere,
"en face de l'habitation Poisson."
Cette barbare sentence fut executee dans toute son
horreur le 25 Fevrier 1791. L'assemblee provincial
du Nord assist en Corps a cet affreux supplice. Oge
et Chavannes, dechiquetes vivants, moururent stoique-
ment. Pendant des mois l'on continue a pendre leurs
malheureux compagnons.
La repression fut cruelle, sauvage. La vengeance
allait etre implacable. Avant la fin de l'annie 1791,
les colons devaient commencer l'expiation de leurs
forfaits.
Dans leur orgueil, ils crurent cependant que le mar-
tyre d'Oge et de Chavannes aurait intimide les affran-
chis au point de les empecher de recommencer la lutte.
II est vrai qu'apres la defaite d'Oge, les noirs et mu-
litres du Sud, qui sous les ordres d'Andre Rigaud,
s'etaient reunis sur 1'habitation Prou, dans la plain
des Cayes, avaient consent & deposer les armes. Mais
ce n'etait qu'une treve. Les hommes de couleur en
avaient besoin pour concerter leurs plans. Le sort
d'Oge leur fit definitivement comprendre qu'ils ne pou-
vaient computer que sur la force pour acquerir l'ex-
ercice de ces droits politiques qu'ils avaient en vain
pacifiquement reclames.
Rassures par leur victoire momentande et par l'ap-
parente soumission des affranchis, les grands plan-
teurs manifesterent de nouveau 1 'intention de se d6bar-
rasser du gouvernement colonial.
Deux bataillons, exp&dies de France pour aider au
maintien de l'ordre & Saint-Domingue, arriverent &
Port-au-Prince le 2 Mars 1791. Les partisans de l'an-
cienne Assemblee colonial de St-Marc, don't les actes
avaient et4 severement condamnes par un decret de
l'Assemblee national en date du 12 Octobre 1790,
gagnerent les soldats a leur cause. Ceux-ci debar-








Soultvement des esclaves


querent en depit des ordres contraires de Mr. de Blan-
chelande, alors Gouverneur-Gendral. La ville se mit
en pleine rebellion. Les prisons furent forcees;
Andre Rigaud, Pinchinat et d'autres affranchis qui
s'y trouvaient, furent liberes. Mr. de Blanchelande,
alarm", partit en toute haite pour le Cap. Les colons
assassinerent le Colonel Mauduit don't ils avaient a so
plaindre; son cadavre fut mutile et sa tate au bout
d'une pique fut promenee a travers les rues de Port-
au-Prince. Ils s'emparerent ensuite du pouvoir et,
pour 1'exercer, ils formerent une municipality qui prit
le titre d'Assemblee provincial de 1'0uest.
Pendant que les blancs troublaient eux-memes
l'ordre a Saint-Domingue, I'Assemblee Nationale, s'in-
quietant des represailles que pouvait provoquer l'hor-
rible supplice de Vincent Oge et de Chavannes, avait
cru le moment opportun de faire des concessions aux
affranchis. Le 15 Mai 1791 elle decreta que lea
hommes de couleur nes libres pourraient desormais
singer dans les assemblies provinciales.
La nouvelle de ce decret fut connue a Saint-Do-
mingue vers la fin de Juin 1791. Elle ne manqua pas
d'exciter une vive commotion. Les affranchis, croyant
enfin avoir obtenu les droits qu'ils avaient reclames
avec tant de perseverance, montrerent le plus grand
enthousiasme; mais les blanes se preparerent a la resis-
tance. Leur indignation ne connut plus de bornes,
elle les entraina meme a invoquer la protection des
Anglais. Et, profitant de ce que le decret du 15 Mai
n'avait pas et6 officiellement envoy au gouverneur de
la colonie, ils s'empresserent d'6lire une nouvelle As-
semblde colonial chargee de statuer sur la situation
politique des affranchis.
Ce nouveau defi determine les noirs et les mulatres
libres a recourir aux armes. Ainsi, par la faute meme
des colons, allait commencer le duel & mort qui devait
mettre fin a leur tyrannique domination.
Eclaires par la mesaventure d'Oge, les affranchis ne
voulurent cette fois rien livrer au hasard. Us se reu-
nirent le 7 Aofit 1791 dans 1'eglise de Mirebalais; 1'on


45







46 Haiti: son histoire et ses detracteurs
forma un comite de quarante membres don't Pierre
Pinchinat 12 devint le President.
Tandis que ce Conseil politique s'efforgait d'obtenir
de Mr. Blanchelande 1'execution sincere du decret du
15 Mai, les hommes de couleur de Port-au-Prince,
secr'tement rOunis sur 1'habitation Louise Rabuteau,11
procedbrent le 21 Aofit a leur organisation militaire.
Ils nommerent Beauvais"14 chef de 1 'insurrection; et
il fut decide que la prise d'armes aurait lieu le 26.
Deja l'on pouvait observer des symptomes autre-
ment dangereux pour la puissance des colons: les escla-
ves, qui paraissaient jusque-la soumis et resigns, com-
mencerent a manifester l'intention de secouer le joug.
En Juin et Juillet, des insurrections avaient 6clate au
Cul-de-Sac, aux Vases, a Mont-Rouis. Comme de cou-
tume, les blancs recoururent a leurs moyens de predi-
lection: ils essayerent d'intimider par des supplices
affreux; l'on rompit vifs, l'on pendit les rebelles en si
grand nombre que les bourreaux manquerent.15
Alors parut sur la scene un homme appel a exercer
une haute influence sur les destinies de sa race et sur
celles de Saint-Domingue: Toussaint Breda, depuis
c~1ebre sous le nom de Louverture, prepara, avec la
connivence des autorites coloniales, le soulevement
general des esclaves. Fin, perspicace, il se reserva
au debut un role des plus modestes. II ne brigua pas
le commandement qui echut a Jean Franqois; Biassou
occupa le second rang; Boukman et Jeannot furent
charges de donner le signal de la revolte. Ces roles
12 NE le 12 Juillet 1746, Pinchinat fut envoy en France ofi
il recut une brillante education. Et, dit Garan de Coulon, "dans une
"carricre si neuve pour lui il n'a cesse de montrer, avec le patriotism
"le plus recommandable, une sagesse et des connaissances qui d~mentent
"bien tout ce que les colons blancs rEpandaient en France sur l'igno-
"rance et l'incapacitE des hommes de couleur".-B. Ardouin-Etudes
sur l'histoire d'Haiti, p. 179.
Dans les environs de Port-au-Prince.
Beauvais avait fait parties des troupes noires qui s'etaient dis-
tinguEes a Savannah. II avait recu en France une solide education.
Sur sa proposition, un noir libre, Lambert, originaire de la Martinique,
fut nomme Capitaine GEneral en second.
I Placide Justin, p. 205.








Soulevement des esclaves


distributes, il ne restait plus qu'a entrainer la masse
des esclaves. On leur fit croire que le roi de France
et 1'Assemblee Nationale avaient accord trois jours
de conge par semaine et aboli la peine du fouet; mais
que les colons refusaient d'executer cette loi. Les
esclaves, encore timides, redoutaient d'etre vaincus;
Boukman leur annonga que des troupes expediees
d'Europe viendraient appuyer leurs revendications.
Et pour s'emparer completement de ces esprits indecis
il celdbra, le 14 Aofit, une imposante ceremonie au bois
"Caiman" sur l'habitation Lenormand de Mezy.
Agenouilles autour d'une pretresse, Boukman et les
conjures jurerent sur les entrailles d'un sanglier, le
premier, de diriger l'entreprise, les autres, de suivre
et d'obeir aux volontes du chef.
Huit jours apres ce "serment du sang," le 22 Aofit
a 10 heures du soir, les esclaves de l'habitation Tur-
pin, ayant Boukman a leur tete, se souleverent en
masse et donnerent le signal de la lutte pour la liberty.
Les ateliers des habitations voisines s'empresserent
d'y repondre. Les griefs accumules pendant des
siecles firent explosion! Les maitres allaient a leur
tour connaitre les tortures qu'ils s'6taient si longtemps
complu a infliger aux malheureux noirs."1 Ceux-ci,

0 Dans une brochure publiee au Cap en 1814 et intitulee "Le sys-
"teme colonial devoilM," de Vastey mentionne les cruautes suivantes
exerc#es par certain mattres sur leurs esclaves: "Poncet infligeait la
"castration Af ses esclaves; il fit mourir sa fille naturelle avec laquelle
"il avait eu des relations incestueuses, en lui versant de la cire
"bouillante dans les oreilles."-(p. 40)-Corbierre fait brOler vif; il fit
enterrer un garden et un bceuf mort. (p. 41). Chapuiset, (dans la
plaine du Nord), faisait ouvrir le venture d'un mulet mort de maladie
et y faisait coudre vivant le garden des animaux; il faisait ensuite
enterrer homme et bate.-(p.45). Jouaneau, ft la Grande Riviere, fit
clouer un de ses noirs ft une muraille par les oreilles qu'il coupa en-
suite au ras de la tkte avec un rasoir; il les fit griller et Icontraignit
la victim ft les manger. (45). De Cockburne, chevalier de St. Louis,
(ft la Marmelade), enterrait ses esclaves jusqu'au cou et jouait a la
boule sur leurs tktes. (46).-Michau, ft Ennery, faisait mettre sea
noirs vivants dans le four Af pain. (48).-Desdunes pere, dans l'Arti-
bonite, fit broiler vifs plus de 45 noirs, homes, femmes et enfants.
Jarosay coupait la langue ft ses domestiques pour etre servi par des
muets (51).-Baudry, conseiller honoraire au Conseil superieur de


47







48 Haiti: son histoire et ses detracteurs

dans le premier transport de colere, n'epargnerent
rien. Arms de piques, de haches, de couteaux,
d'epieux, la torche a la main, ils d6truisaient tout,exter-
minaient tout: homes et choses. L'incendie et la
mort marchaient sur leurs pas. Jeannot,"1 se consti-
tuant le vengeur d'Oge et de Chavannes, se montra
implacable. En moins de huit jours 200 sucreries et
600 caf6ieres furent reduites en cendres et la plaine du
Nord devint un vaste charnier. Jean-Francois, qui
avait pris le titre de generalissime et de grand Amiral
de France, conduisit ses bandes jusqu'au Haut-du-
Cap; mais elles furent mises en deroute le 14 Novem-
bre; et Boukman, fait prisonnier, fut decapite; on livra
son corps aux flames et sa tkte fichee a une pique fut
exposee au milieu de la place d'armes du Cap. Les
colons ne firent aucun quarter. Les prisonniers
etaient imm diatement tues. Deux roues oui on les
rompait vifs et cinq potences fonctionnaient sans inter-
ruption au Cap.
Tandis que ces scenes se deroulaient dans le Nord,
les affranchis, executant le plan arret6 sur l'habitation
Rabuteau, s'etaient, le 26 Aouit sous le commandement
de Beauvais, reunis en armes sur I'habitation Diegue,
non loin de Port-au-Prince.

Port-au-Prince, habitant au quarter de Bellevue, fit perir sous le fouet
son confiseur, pour le punir do n'avoir pas bien reussi de la confiture.
(52).-Madame Sivenant Ducoudrai faisait donner 2 A 300 coups de
fouet a 'ses esclaves et faisait ensuite verser dans les plaies de la cire
A cacheter bralante. (54).-Madame Charette, a St. Louis, mettait &
ses esclaves des masques de fer fermes au cadenas et les laissait ainsi
mourir de faim et de soif. (55).-Latigue, it Cavaillon, fit scier les
quatre membres de son domestique Joseph et le fit ensuite enterrer
vivant (57).-Guilgaud (Cayes), Naud (Fond Rouge), Petit Gras et
Bocalin (Jeremie) faisaient enchainer leurs esclaves tA des poteaux et
les laissaient ainsi au soleil jusqu'A ce que mort s'en suivit. (59).-
I Pour mettre un terme aux terrible represailles exercdes par
Jeannot, Jean Francois le fit fusiller.-Mais aucun blanc ne fut puni
pour les cruautes que les colons continuaient d'infliger aux noirs.
2 Dans la petite armbe de Beauvais l'on remarquait Andre Rigaud,
colonel, Daguin, Major General, Pierre Coutard, Marc Borno, com-
mandants, Doyon ain6 POtion, Faubert, Larose, capitaines; dans les
rangs, Pierre Michel, Dupuche, J. D. Boyer alors age de 15 ans.
(Robin p. 67.)







Revolte des affranchis


Dans une premiere rencontre sur l'habitation Neret,
les blancs, mis en deroute, s'enfuirent dans le plus
grand desordre et alarmerent Port-au-Prince. De
cette ville partirent le 24 Septembre des forces munies
d'artillerie. Un sanglant combat eut lieu le 2 sur
1'habitation Pernier. Les blancs, de nouveau defaits,
abandonnerent leurs deux pieces de canon aux affran-
chis qui n'en avaient pas. Beauvais conduisit son
armee au Trou-Calman oui elle se fortifia.
Ce double echec prouva aux colons que, sur le champ
de bataille, les noirs et les mulatres etaient loin de leur
etre inferieurs. Effrayes par la prise d'armes simul-
tanee des esclaves et des affranchis, les grands plan-
teurs crurent le moment venu de realiser leur reve de
se separer de la France; ils se mirent sous la protection
de l'Angleterre et reclamirent des secours de la Jama-
ique. Les Anglais ne crurent pas l'occasion propice;
ils n'intervinrent donc pas. Livres 'a eux-memes, les
grands planteurs de Port-au-Prince, craignant pour
l'Ouest les ravages auxquels la plaine du Nord etait en
proie, se deciderent a s'entendre avec les homes de
couleur. Le 23 Octobre un trait de paix fut signed sur
I'habitation Damiens. Aux terms de ce "Concordat"
l'on convint que les affranchis seraient admis, a ga-
lite parfaite avec les blancs, dans toutes les assem-
blies, meme dans l'assemblee colonial; que les juge-
ments prononces contre Oge et ses compagnons
seraient voues a 1'execration et que ]a memoire de ces
martyrs serait rehabilitee; qu'un service solennel
serait celebre dans les paroisses de l'Ouest pour ces
victims et que des indemnites seraient stipulees en
faveur de leurs veuves et de leurs enfants, etc.
Conformement au trait de Damiens, 1'armee des
homes de couleur entra a Port-au-Prince le 24 Octo-
bre. Beauvais, son general, march bras dessus bras
dessous avec Caradeux, le plus farouche des planteurs
de Saint-Domingue, et Commandant-General des
gardes nationals de l'Ouest.
Les blancs de l'Artibonite avaient 6galement sign,
le 22 Septembre, un concordat avec les homes de


49







50 Haiti: son histoire et ses detracteurs
couleur de St. Marc qui s'etaient aussi mis en armes
sous la direction de Savary aine.
Partout les noirs et les mulatres libres avaient tri-
omph. Ils croyaient avoir enfin acquis I'egalit4 des
droits politiques.
Tandis que les affranchis se bergaient des plus belles
esp6rances, leurs ennemis en France n'etaient point
rests inactifs. Ces derniers reussirent, le 24 Septem-
bre, a faire voter par la Constituante un decret dispo-
sant que "les lois concernant Pl'tat des personnel non
"libres, et l'etat politique des hommes de couleur et
"negres libres, ainsi que les reglements relatifs a 1'ex-
"ecution de ces memes lois, seraient faites par les as-
"semblees coloniales actuellement existantes et celles
"qui leur succederont, etc."
Ce malencontreux decret aneantissait tous les avan-
tages que les affranchis venaient d'obtenir par le suc-
ces de leurs armes. Leur sort dependait desormais
de l'assemblee colonial qui, depuis le 9 Aouit, si4geait
au Cap; de cette assemblee don't 1'arrogance, 1'intran-
sigeance et l'hostilite envers la race noire etaient bien
connues de tous!
Aussi, les colons de Port-au-Prince, informs du
vote de ce decret, eurent vite trouve un pretexte pour
empecher la ratification du concordat de Damiens. Le
21 Novembre a 11 heures du matin, un noir, nommn4
Scapin, tambour de la troupe de Beauvais, fut, a la
suite d'une altercation avec un soldat blanc, fouette
et pendu. Un lieutenant de couleur, Valme, vengea
immediatement la mort de Scapin en abattant d'un
coup de fusil un canonnier blanc, du nom de Cadeau.
Il n'en fallut pas davantage pour rallumer la guerre.
Des deux cotes l'on court aux armes. Apres un san-
glant combat, Beauvais, a la tete de son armee, rega-
gna la Croix-des-Bouquets. Port-au-Prince etait en
flames. Les blancs en profiterent pour massacrer,
sans distinction de sexe, les affranchis qu'ils rencon-
traient. Plus de deux-mille mulatres I8 perirent sous
"' Placide Justin, Histoire d'Haiti, page 219.


N







Revolte des affranchis


leurs coups. Un blanc, Larousse, tua une femme de
couleur, Madame Beaulieu, enceinte de huit mois, lui
ouvrit le venture, en arracha l'enfant et le jeta au
feu 191
Ces crimes exciterent au plus haut point 1'indigna-
tion des noirs et des mulatres. Ils ne penserent qu'a
prendre leur revanche. Andre Rigaud, qui etait parti
pour le Sud, en revint bientot a la tete de forces impo-
santes. II s'avanga jusqu'a Martissant 20 o il etablit
son camp. Beauvais assiegea Port-au-Prince du cot6
de la plaine du Nord, et par les mornes de Charbon-
niere, l'est. Les eaux qui alimentaient cette ville
furent detournees.
Dans tout le Sud, les hommes de couleur s'etaient
empresses de reprendre les armes. Au "Trou Coffi,"
dans les environs de Leogane, un mul&tre espagnol, so
faisant appeler "Romaine la Prophetesse," tenait la
champagne a la tete d'une nombreuse bande de noirs et
de mulatres. I1 pretendait avoir de frequents entre-
tiens avec la Vierge et fanatisait ainsi ses compagnons.
Dans le Nord, les esclaves, don't les propositions de
paix avaient ete dedaigneusement repoussees par l'as-
semblee colonial du Cap, etaient toujours en armes.
Tel 4tait l'etat de la colonies, quand, le 28 Novembre
1791, debarquerent au Cap Mirbeck, Roume et Saint-
LIger, les commissaires civils charges de retablir Flor-
dre et de faire executer le Decret du 24 Septembre.
lls essayerent vainement de pacifier 1'ile; 1'arrogante
assemblee colonial du Cap, que le Decret du 24 Sep-
tembre avait rendue souveraine, entrava toutes leurs
bonnes resolutions. Les affranchis savaient qu'ils
n'avaient rien & attendre de l'orgueil des grands plan-
teurs; en politiques habiles, ils convinrent de soutenir
les commissaires civils avec l'arriere-pensee d'obtenir
la reconnaissance de leurs droits en change du con-
cours qu'ils etaient disposes & preter. Aussi, des 1'ar-
rivee de St. Leger & Port-au-Prince, le 29 Janvier
B. Ardouin, Etudes sur I'histoire d'Halti, page 282.
m Dans les environs de Port-au-Prince, du c6te Sud.


51








52 Haiti: son histoire et ses detracteurs
1792, les chefs de l'armee qui assiegeaient la ville n'h6-
siterent pas a lui demander une entrevue. Ils mon-
trerent la plus grande def6rence a 1'agent de la metro-
pole; sur sa demand, ils consentirent a laisser ravi-
tailler la place don't ils finirent meme par lever le
siege: ils se retirerent de nouveau & la Croix-des-Bou-
quets.
Les blancs de Port-au-Prince, mecontents des
bonnes dispositions de St. Leger envers les hommes
de couleur, refuserent d'aider a reprimer les exces quo
la bande de "Romaine-la-Prophetesse" commettait
dans la plaine de LUogane. Les affranchis profi-
terent de cette faute pour se rendre utiles; Beauvais
et Pinchinat fournirent au commissaire civil un detache-
ment de cent hommes. Tandis que St. Leger, apres
avoir aneanti Romaine et sa bande, s'occupait & Leo-
gane de retablir la concorde entire les homes de
couleur et les blancs, les grands planteurs de Port-au-
Prince tenterent de surprendre l'armee des affranchis
cantonnee a la Croix-des-Bouquets. Avertis de l'ap-
proche des troupes expediees contre eux, Beauvais et
ses compagnons se retirerent dans les mornes du
"Grand Bois" et du "Pensez-y bien.'21 Indignes de
la perfidie des blancs, les affranchis, qui avaient jusque
)a fait preuve de grande moderation, se deciderent
a recourir aux moyens extremes: ils souleverent les
esclaves de la plaine du Cul-de-Sac. Ceux-ci ayant
a leur tete Hyacinthe,22 un noir intelligent et coura-
geux, attaquerent les colons a la Croix-des-Bouquets,
les mirent en fuite et les poursuivirent jusqu'aux en-
virons de Port-au-Prince don't le siege recommenga
(Avril 1792).
Dans le Sud la lutte se poursuivait aussi entire les
hommes de couleur et les blanks; ceux-ci, pensant de
cette fagon mieux combattre leurs adversaires, avaient
eux-memes arm leurs esclaves.
21 Placide Justin, p. 234.
22 Hyacinthe protendait qu'une queue de bxeuf qu'il avait toujours
A la main lui permettait d'floigner lee balles de sa personnel; il pas-
sait pour invulnerable.








Egalite des droits politiques


Dans le Nord, les esclaves en armes n'avaient pas
reussi a faire la paix. Et Toussaint qui ne s'appelait
pas encore Louverture, commenga a donner des
preuves de sa perspicacity. Envoye comme parle-
mentaire au Cap il n'avait pas tard a decouvrir qu'en
reality les commissaires civils n'avaient guere de
pouvoir et que l'assemblee colonial etait seule toute
puissante. Aussi les pourparlers ne continuerent pas.
En butte aux ressentiments des grands planteurs,
gends par l'insuffisance de leur autorite, et compre-
nant bien les dangers qui menaQaient la colonie, les
commissaires civils resolurent de retourner en France.
Mirbeck partit du Cap le ler Avril 1792; St. Liger
quitta Saint-Marc le 3 du meme mois. Roume de-
meura cependant ia Saint-Domingue.
Pendant que ces evenements s'accomplissaient dans
P'ile, I'Assemblee Legislative avait, en France, rem-
place la Constituante. Les idees gendreuses des
Girondins allaient avoir une influence decisive sur le
sort des affranchis. Ceux-ci remportaient une pre-
miere victoire des le mois de Decembre. Par un
Decret en date du 7 de ce mois il fut, en effet, fait
defense d'employer contre les homes de couleur les
forces envoyees dans la colonie. Bientot la Legis-
lative complete son oeuvre en etablissant cette egalit6
des droits politiques pour laquelle tant de sang avait
deja could Saint-Domingue. Un Decret, rendu le
28 Mars 1792, sanctionne par le roi le 4 Avril, declara
que les noirs et les mulAtres libres devaient jouir, ainsi
que les colons blancs, de 1'egalite des droits politiques;
qu'en consequence ils voteraient aux assemblies et
seraient eligibles a toutes les places. Un nouveau
Decret du 15 Juin sanctionne le 22, confera des pou-
voirs extraordinaires aux commissaires civils; ceux-
ci, loin de dependre de l'assemblee colonial, pour-
raient desormais la dissoudre ainsi que les autres as-
semblees populaires don't les colons se servaient pour
battre en breche l'autorite des agents de la metropole.
Le Decret du 4 Avril parvint au Cap le 28 Mai.
Roume, don't l'autorite se trouvait accrue, s'empressa


53








54 Haiti: son histoire et ses detracteurs
de le faire enregistrer par 1'assemblee colonial du
Cap. D'accord avec le gouverneur Blanchelande il
resolut de soumettre les colons de Port-au-Prince.
Les homes de couleur de Saint-Marc lui fournirent
une escorted et le firent accompagner a la Croix-des-
Bouquets (20 Juin). Bient6t Beauvais et Rigaud reoc-
cuperent Port-au-Prince (5 Juillet). Les esclaves de
la Croix-des-Bouquets, de l'Arcahaie et de la plaine
du Cul-de-Sac reprirent leurs travaux. Cependant
144 d'entre eux obtinrent leur affranchissement, la
condition de servir 5 ans dans la gendarmerie et de
contribuer au maintien de la discipline dans les
ateliers.
Blanchelande, de son co8t, s'etait rendu a Jeremie,
accompagne d'Andre Rigaud que le commissaire civil
avait reconnu comme general.23 Les blancs de la
Grand'Anse refusaient de reconnaitre le Decret du 4
Avril 1792. Apres leur victoire sur les homes de
couleur, ils tenaient enchaines sur des pontons en rade
de Jeremie ceux qu'ils n'avaient pas tues; au nombre
de ces prisonniers se trouvaient des femmes, des vieil-
lards et des enfants.2" Blanchelande obtint qu'ils fus-
sent envoys au Cap.
Apres ce success relatif il se rendit aux Cayes oui il
echoua dans sa champagne contre les esclaves re-
tranches aux Platons. Humilie de sa d6faite, Blanche-
lande repartit pour le Cap; et il fut donned & Andre
Rigaud d'apaiser les esclaves revolts des Cayes en
affranchissant 700 d'entre eux.
Par le succes de leurs armes, les noirs et les mulatres
libres s'etaient definitivement fait accorder l'exercice
de leurs droits politiques; dans 1'Ouest et dans le Sud
pres de 1,000 esclaves avaient obtenu leur liberty. Le
bloc colonial etait entame.



n Placide Justin, page 243.
Placide Justin, page 244.

















CHAPITRE VI.
Arrive de Sonthonax, de Polverel et d'Ailaud-Application du DIcret
du 4 Avril 1792-La Commission intermEdiaire-REsistance des
colons-Combats ft Port-au-Prince et au Cap-Les Anglais de-
barquent A Saint-Domingue-Les Espagnols conduits par Jean-
Francois s'emparent d'une parties du territoire-Proclamation de
la libertE generale-L'homme de couleur au pouvoir.

Sonthonax, Polverel, Ailaud, les nouveaux commis-
saires civils nommes par la France, d6barquerent au
Cap le 18 Septembre 1792. Ils etaient accompagnes
de six-mille soldats et du General d'Esparbes, Gou-
verneur-General de la colonie. Les affranchis dis-
posaient deja de forces suffisantes pour faire res-
pecter les droits que le Decret du 4 Avril leur avait
confers. Leur cause etait desormais inseparable de
celle de la Revolution frangaise; leur concours etait
done d'avance acquis aux nouveaux agents de la
Metropole.
La situation de Pile n'etait guere brillante. Dans
le Nord, les colons multipliaient lee supplices et sou-
mettaient aux plus affreuses tortures les noirs faits
prisonniers, sans parvenir a ecraser la revolte. Dans
I'Ouest et dans le Sud, il n'y avait qu'une apparence
de paix: les blancs et les affranchis s'observaient. En
attendant, par defaut de security, la culture des
champs etait abandonnee et beaucoup de colons
avaient quitter le pays.
Les commissaires civils 6taient peine installs que
la nouvelle des evenements du 10 Aout fut connue &
Saint-Domingue. L'arrestation et la deposition de
Louis XVI fournirent aux colons un pretexte pour re.
55


/







56 Haiti: son histoire et ses detracteurs
commencer la lutte. L'assemblee colonial du Cap
essaya d'organiser des movements populaires en vue
de se debarrasser de Sonthonax, de Polverel et
d'Ailaud. Ceux-ci repondirent par des measures ener-
giques: par arrete du 12 Octobre ils proclamerent la
dissolution de cette assemblee et celle des autres as-
semblies populaires de la colonie. Et, au lieu d'or-
donner des elections, ils creerent, pour remplacer l'as-
semblee colonial, une "Commission Interm6diaire"
de douze membres don't six blanes et six hommes de
couleur. Pour la premiere fois 1'on vit done, a cote
des fiers colons, singer dans un corps politique, les
representants de la race que l'on affectait de tant me-
priser. Pinchinat, Jacques Borno, Louis Boisrond,
Frangois Raymond, Castaing et Latortue furent les
premiers hommes de couleur admis A l'honneur de
participer a administration des affaires de la colonies.
En meme temps qu'ils entraient A la "Commission
Intermediaire," les hommes de couleur contribuaient
a la formation des municipalites;-ils occupaient des
emplois publics. L'egalite civil et politique etait
d6sormais un fait accompli. Elle allait certes cofiter
encore beaucoup de sang; mais la race noire, par une
lutte heroique, devait pour toujours maintenir un
advantage si cherement acquis.
La superbe des colons ne pouvait accepter une tell
situation. Aussi bien, avec la complicity meme du
Gouverneur-General, une vaste conspiration s'orga-
nisa dans la ville du Cap. Les commissaires civils
ne l'empecherent d'eclater qu'en recourant a des me-
sures energiques. Suirs du devouement des homes
de couleur, ils procederent A l'arrestation du General
d'Esparbes et d'une quarantine d'officiers blancs.
Ils furent tous embarques et gardes prisonniers en
rade du Cap. Rochambeau devint Gouverneur-
General provisoire. La ferme attitude des commis-
saires assura l'ordre pour le moment. Pensant n'avoir
plus rien A craindre dans le Nord, ils se sepa-
rerent: Polverel et Ailaud partirent, le premier pour
l'Ouest, le second pour le Sud; Sonthonax resta au







Resistance des colons


Cap avec la "Commission intermediaire." Effraye de
la situation de la colonie, Ailaud deserta son poste et
retourna en France. Polverel fut done oblige de se
rendre dans le Sud. En Janvier 1793 il avait ai peine
chasse des Platons les esclaves revolts de la plaine
des Cayes, que de graves evenements le forcerent a
quitter le Sud. Deji le 2 Decembre 1792 l'on s'etait
battu dans les rues du Cap. Le regiment blanc de
cette ville avait refuse d'accepter dans ses rangs un
homme de couleur nomme officer. II se mit ouverte-
ment en rebellion. Des colons, don't les rangs se gros-
sirent de matelots de navires de guerre, se joignirent
aux soldats blanes. Ils attaquerent le bataillon des
homes de couleur qui se defendirent bravement;
mais, obliges de ceder au nombre, ils se retirerent au
Haut du Cap ou ils prirent possession du pare d'ar-
tillerie. Sonthonax n'hesita pas a faire arreter et
embarquer les principaux factieux. Les hommes de
couleur consentirent alors & rentrer au Cap ou ils
furent regus avec de grands honneurs. Le Commis-
saire civil, le Gouverneur provisoire, la Commission
Intermediare, la municipality, allerent au devant
d'eux. Cet accueil irrita les colons du Cap et ceux de
Port-au-Prince. Aussi bien, pour se venger de ce
qu'ils consideraient comme une humiliation, ces der-
niers formerent le project d'expulser les commissaires
civils et d'exterminer ensuite les hommes de couleur
quand les agents de la Metropole ne seraient plus la
pour les proteger. Pour atteindre leur but, les colons
oublierent un instant leurs divisions et s'unirent for-
tement. Ils souleverent a leur tour, centre les
hommes de couleur, les esclaves du Fond-Parisien et
de la plaine du Cul-de-Sac.1 La revolte clata le 23
Janvier 1793. Trente-trois habitations d'hommes de
couleur furent incendiees. A Jacmel les homes do
couleur furent egalement pourchasses. Le sang coula


I B. Ardouin, Etudes sur I'histoire d'Haiti, page 73.


57







58 Haiti: son histoire et ses detracteurs
aussi a Jeremie oiu les blancs avaient de nouveau em-
prisonne les femmes et les vieillards, et avaient con-
fisque les biens des noirs et des mulatres libres.
Enhardis par leur success, les grands planteurs de
Port-au-Prince, ayant Auguste Borel a leur tkte, arre-
terent le Gendral Lassalle, Gouverneur provisoire
depuis le depart de Rochambeau pour la Martinique.
Le Gouverneur reussit pourtant a s '6vader et se rendit
aupres de Sonthonax a St. Marc oui Polverel ne tarda
pas a les rejoindre. Les hommes de couleur, directe-
ment menaces, se presserent autour des commissaires
civils. Des forces imposantes marcherent contre
Port-au-Prince qui fit sa soumission le 13 Avril 1793,
aprbs un combat acharnd. Beauvais fut nomme com-
mandant general de la garde national de l'Ouest. Et
l'on organisa un corps de troupes regulieres, la
"Legion de l'Egalitk," don't le mulatre Antoine Chan-
latte fut fait colonel.
Leur autorite retablie a Port-au-Prince, Polverel et
Sonthonax tentkrent la soumission de la Grand'Anse;
ils y envoyerent une delegation accompagnee d'une
armee de 1200 hommes sous les ordres d'Andr6
Rigaud. Les colons de cette parties de Saint-Do-
mingue s'etaient en quelque sorte rendus ind6-
pendants des agents de la Metropole; ils avaient orga-
nise un "Conseil administration" qui, siegeant &
Jeremie, etablissait meme des imp8ts. Ils avaient
armed leurs esclaves a la tete desquels ils plachrent le
noir Jean Kina. A l'aide de ces auxiliaires ils avaient
en fait expuls6 de leur domaine les noirs et les mu-
lAtres libres. L'armee des colons s'ltait fortifiee &
Desrivaux. Andre Rigaud l'y attaqua le 19 Juin
1793. II fut completement battu. Apres ce success,
les blancs de la Grand'Anse transformerent leur
"Conseil d'administration" en "Conseil de sfret4 et
d'execution" qu'ils revetirent de pouvoirs extraordi-
naires.
Tandis que Rigaud essuyait cet check la ville du
Cap etait de nouveau en proie a la plus vive agitation.
L General Galbaud, qui y residait en quality de gou-








Combats au Cap


verneur, n'avait pas tard a pouser toutes les ran-
cunes des colons. Quand Polverel et Sonthonax re-
tournerent au Cap, la population blanche conspirait
contre eux. Aussi, ils s'etaient fait accompagner
d'un detachement d'hommes de couleur sous les ordres
d'Antoine Chanlatte. Ayant tout a craindre du Gou-
verneur Galbaud ils le destituerent et le porterent a
s'embarquer le 13 Juin. Loin de partir pour la
France, Galbaud souleva les equipages des navires de
guerre. Le 20 Juin, a la tete de pres de 3,000
hommes, il debarqua au Cap. Antoine Chanlatte,
vaillamment second par le noir libre Jean Baptiste
Belley,' se porta au secours des commissaires. Des
combats acharnes ensanglanterent le Cap. Le 21
Juin, Polverel et Sonthonax durent abandonner la
place qui resta au pouvoir de Galbaud; ils se retirerent
au camp Breda. La situation paraissait desesperee;
ils prirent le meme jour un arret6 garantissant la
liberty a tous les esclaves qui combattraient pour la
Republique, declarant qu'ils seraient les egaux des
blancs et qu'ils jouiraient de tous les droits appar-
tenant aux citoyens franuais. Aussit5t les bandes qui
cbeissaient aux ordres de Pierrot, de Macaya et de
Goa, vinrent se mettre a la disposition des represen-
tants de la France. Certains d'obtenir leur liberty,
ces esclaves attaquerent les forces de Galbaud avec
impetuosite; gr&ce a leur concours le Cap fut repris
le 23 Juin. Cette malheureuse ville avait Ut6 pill e
par les matelots et etait a demi incendiee. L'infor-
tune sol de Saint-Domingue continuait de s'abreuver
de sang.
, Loin de s'ameliorer, la position des commissaires
civils devenait de plus en plus precaire. Des le mois
de Fevrier la France etait en guerre avec la Grande
Bretagne; elle ler fut bientot avec l'Espagne. Les re-
presentants de la France et de l'Espagne & Saint-
Domingue avaient simultanement regu l'ordre de

2 Jean Baptiste Belley fut par la suite elu & la Convention na-
tionale. (B. Ardouin, p. 168.)


59







60 Haiti: son histoire et ses detracteurs
leurs gouvernements respectifs de tout mettre en
oeuvre, d'employer au besoin les esclaves revoltes, pour
conquerir le territoire de l'autre partie. Le Gou-
verneur de la parties espagnole avait dejh execute ces
instructions. II avait gagne Jean-Frangois, Biassou,
Toussaint Louverture; il les avait combles d'honneurs.
Jean-Franqois fut cree Lieutenant-General des armies
du roi d'Espagne; Toussaint-Louverture devint Ma-
rechal de camp. "Pour la premiere fois on vit des
"noirs esclaves, chamarres de cordons, de croix et des
"autres signes de noblesse."'I
Stimulus par les recompenses accordees a leurs ser-
vices, satisfaits de l'egalite de traitement avec les
blanes espagnols, ils se battirent avec devouement.
Leurs success mirent en peril la parties francaise de
Saint-Domingue. Apres la defaite de Galbaud, beau-
coup d'officiers blancs, effrayes de la preponderance de
plus en plus grande des hommes de couleur, s'etaient
mis a trahir. Coup sur coup Ouanaminthe, l'impor-
tant camp de la Tannerie, le camp Leser furent livres
aux Espagnols. Les bandes victorieuses de Jean-
Francois, de Biassou et de Toussaint-Louverture s'em-
parerent de presque toute la province du Nord.
Dans le Sud, les colons de la Grand'Anse, profitant
de leur victoire sur Rigaud, avaient de nouveau reclame
la protection de l'Angleterre. Des la rupture de ce
pays avec la France, les representants de ces orgueil-
leux planteurs s'etaient empresses de soumettre au
gouvernement de Londres des propositions relatives
a l'occupation de Saint-Domingue (25 Fevrier 1793).
Le 3 Septembre 1793, Venault de Charmilly, au nom
de ces colons, signa, a San Yago de la Vega,4 avec
Adam Williamson l'acte qui livrait la colonie aux
ennemis de la France.5 Le 19 Septembre les troupes
britanniques, sous les ordres du Lieutenant-Colonel
Whitelocke, debarquerent & Jeremie, et furent ac-
Vie de Toussaint Louverture par Dubroca, p. 9.
Autrefois la capital de la Jamalque, connu aujourd'hui sous le
nom de Spanish-Town.
Etudes sur l'histoire d'Haiti.-B. Ardouin, page 266.








Les Anglais a St-Domingue


cueillies aux cris de "Vive le roi Georges," "Vivent
les Anglais!" Ainsi dans leur aveuglement, les Fran-
gais, pour ne point reconnaitre Pl'galite des droits
politiques admise en faveur des noirs et des mulatres
libres, prefererent trahir leur pays et livrer a l'atranger
une parties de son territoire! Le 22 Septembre les
Anglais occuperent aussi le "Mole Saint Niicolas"
sans coup ferir. Bientot ils eurent en leur possession
tout le quarter de la Grand'Anse, I'Arcahaie, Leogane,
St.-Marc.
Le territoire laiss a la France etait alors des plus
restreints. Dans le Nord les seuls points important
ou son autorite s'exergait encore, 6taient Port-de
Paix oui se trouvait le Gendral Lavaux, Gouverneur
provisoire de la colonie, le Fort Dauphin et le Cap.
Pourtant les commissaires civils n'6taient point rests
inactifs. Des le 22 Juin ils avaient essay sans suc-
ces, il est vrai, de detacher Jean-Frangois,' Blassou
et Toussaint Louverture de la cause de l'Espagne.
Polverel s'6tait, en Juillet, rendu dans 1'Ouest afin de
prevenir des manifestations hostiles a la France.
Gagnes par les Espagnols, deux noirs libres, les freres
Guyambois, conspiraient a la Petite Riviere de l'Arti-
bonite afin de donner h la colonie trois chefs: 10 Jean
Guyambois, Jean Francois et Biassou, 20 de pro-
clamer la liberty universelle des esclaves, 3 de dis-
tribuer aux anciens esclaves toutes les proprietes &
titre de vente.' Un Frangais, le Marquis d'Espin-
ville, d'accord avec le Gouverneur de la parties espa-
gnole, encourageait ces projects. Polverel prevint les
effects du complot en faisant arreter les freres Guy-
ambois et les principaux complices. Cependant leurs
idees communiquees aux esclaves avaient provoqu6
Jean-Francois resta jusqu'au bout fiddle a l'Espagne. En 1802
il Etait A Cadiz avec le titre et les appointments de lieutenant general
des armies du roi. II y vivait splendidement, dit Dubroca; dix officers
noirs Etalent attaches & son service et sa maison dtait devenue l'asile
de l'aisance et d'une aimable libert.--Vie de Toussaint Louverture.
Paris 1802 note 2.
Ces esclaves incultes posaient deja le principle de la future ind4-
pendance d'HaIti.


61






62 Haiti: son histoire et ses detracteurs
une dangereuse agitation; ils pouvaient se donner &
l'Espagne qui promettait la liberty gendrale et le par-
tage des proprietes. La concession continue dans
l'arrete du 21 Juin qui accordait seulement la liberty
a ceux des esclaves qui combattraient pour la Repu-
blique se trouvait tres amoindrie. Aussi, apres avoir,
le 21 Aouft, declare dechues de leurs proprietes mo-
bilieres et immobilieres les personnel condamnees pour
certain delits, Polverel prit-il, le 27 Aouit, un arretV *
aux terms duquel 10. les Africains ou leurs descendants
qui resteraient ou rentreraient sur les habitations r4-
putees vacantes, seraient declares libres et jouiraient
de tous les droits de citoyens frangais, a la condition
de s'engager a continue de travailler A l'exploitation
de ces habitations; 20. la totality des habitations va-
cantes dans I'Ouest appartiendrait en common A l'uni-
versatilite des guerriers de la province et des culti-
vateurs des-dites habitations; 30. etaient admis an
partage des habitations vacantes: (a) tous les negres
arms actuellement en etat d'insurrection qui remet-
traient la Republique ou l'aideraient a se remettre en
possession des territoires occupies par l'etranger; qui
preteraient serment de fidelity a la Republique et qui
combattraient pour elle; (b) tous les Espagnols, tous
les Africains insurges, marrons ou independants, et
tous autres individus, de quelque nation qu'ils puis-
sent Atre, qui contribueraient a faciliter la conquete
de la parties espagnole; 4. toutes les possessions im-
mobilieres appartenant a la couronne d'Espagne, aux
nobles, aux moines et aux pretres seraient partagaes
entire les guerriers et les cultivateurs.
Polverel admettait hardiment le principle de l'expro-
priation des colons en faveur des esclaves. Cepen-
dant il s'abstint de prononcer le grand mot: il n'ac-
corda pas la liberty gendrale. Tout y poussait pour-
tant. Dans le Nord, les evenements se precipitaient.
Le 25 Aofit, un blanc, G. H. Vergniaud, senechal du
Cap, suivi de la population portant le bonnet de la
B. Ardouin, page 235.








Liberty general des esclaves


liberty, present a Sonthonax une petition onu l'on re-
clamait la grande measure de justice. Pousse par les
circonstances, ayant besoin d'auxiliaires contre les
Espagnols, Sonthonax decreta la liberty general des
esclaves. Son arret4 du 29 Aouit rendait enfin a la
dignity d'hommes des milliers d'^tres humans courbes
depuis des siecles sous le joug honteux de la servitude.
Par 1'Article 12 de cet arrete le tiers des revenues de
chaque habitation devait etre partage entire les cultiva-
teurs.
Polverel, surprise par la measure radical de Son-
thonax, se montra d'abord hesitant. Mais 1 'impa-
tience des esclaves, les dangers croissants qui mena-
gaient la colonie, finirent par le decider a adopter les
vues de son college. I1 accompagna la proclamation
de la liberty generale d'un imposant ceremonial. Le
21 Septembre 1793, anniversaire de l'etablissement de
la Republique Frangaise, il reunit sur la place d'armes
de Port-au-Prince les citoyens de toutes couleurs.
Sur l'autel de la Patrie, dans un discours public, il pro-
clama 1'abolition de l'esclavage dans toutes les com-
munes de I'Ouest. Dans 1'enthousiasme du moment,
les proprietaires signerent sur des registres ouverts &
cet effet leur adhesion a ce grand acte de reparation
social. Deux jours apres Port-au-Prince regut le
nom do Port-Republicain "pour rappeler sans cesse
aux habitants les obligations que la revolution leur
imposait.'1!0
Le 6 Octobre ]793, Polverel, rendu aux Cayes,
6tendit aux esclaves du Sud la measure prise en faveur
de ceux du Nord et de l'Ouest.
Ainsi, la coalition des grands planteurs de Saint-
Domingue avec les Anglais et les Espagnols avait
hite l'abolition de ceL esclavage qu'ils se proposaient
de maintenir en cus de success. I)ePtx ans de lutte:4,
Aujourd'hui Place Pdtion.
M B. Ardouin, p. 259. 2me. vol.
En 1804 la ville reprit le nom de Port-au-Prince, mais redevint
"Port-R#publicain" de 1843 A 1845.-Depuis, Port-au-Prince a garden
son nom.


63







64 Haiti: son histoire et ses detracteurs
deux ans de sacrifices, avair.nt sufli aux noirs pour
s'affranchir a jamais d'un regime aussi barbare
qu'inhumaiin. A Saint,-Domingue 1'homme n'6tait
plus la chose de l'homme. La revolution etait com-
plete. La logique des evenements allait decider du
reste.
En attendant, ne pouvant guere se fier aux officers
blancs qui, surtout depuis I'execution de Louis XVI,
ne se faisaient aucun scrupule de livrer leurs forces
aux Espagnols, les commissaires civils conferaient
tous les hauts emplois aux hommes de couleur. Pin-
chinat, en 1'absence de Polverel, avait tous les pou-
voirs civils dans l'Ouest. Montbrun avait le comman-
dement superieur de la province; A. Chanlatte avait le
commandement du cordon de l'Ouest; Beauvais exergait
I'autorit6 militaire au Mirebalais et a la Croix-des-Bou-
quets; Greffin commandait & Ie'ogane; Brunache a
Petit-Goave; Faubert 'a Baynet; Doyon, a l'.Anse-a-
Veau, au Petit Trou et au Fond-des-Negres; Blan-
chet je., a Aquin; Lefranc, a St. Louis; Beauregard, "a
Cavaillon; Toureaux, aux Cayes; Boury, A Torbeck.
Andre Rigaud eut le commandement superieur de la
province du Sud.
La prise de possession du pouvoir par les hommes de
couleur etait donc, A la fin de 1793, un fait accompli.
Ils allaient justifier la confiance de la France en defen-
dant courageusement son territoire contre les enva-
hisseurs rangers.



















CHAPITRE VII.


Prise de Port-au-Prince par les Anglais-Polverel et Sonthonax essaient
de diviser lea hommes de la race noire-Leur depart de Saint-
Domingue-Rigaud chasse lea Anglais de Ldogane-Tousaint Lou-
verture abandonnne lea Espagnols--Traite de Bale-Attaque de
Leogane par les Anglais-Toussaint Louverture delivre Lavaux
arrete au Cap par Villatte-Arrivee de la nouvelle commission
civile-Sonthonax-Toussaint Louverture general en chef de Plar-
mEe-HEdouville-Evacuation de Saint-Domingue par lea Anglais
-Hedouville divise Toussaint et Rigaud-Guerre entire Toussaint
et Rigaud-DEfaite de Rigaud et son depart.

L'annee 1794 trouva les Anglais en possession de
Jeremie, de tout le quarter de la Grand'Anse, de
l'Arcahaie, de Leogane, du Mo1e-Saint-Nicolas. Dans
le Nord, les Espagnols occupaient le Gros-Morne,
Plaisance, Lacul, Limbe, Port Margot, Borgne, Terre-
Neuve, etc. Le 6 JDcembre 1793, Toussaint Louver-
ture qui combattait pour eux etait en personnel entree aux
Gonaives. Le General Laveau, nomme par Son-
thonax gouverneur provisoire de Saint-Domingue,
s'atait rendu a Port-de-Paix. Le mulatre Villatte eut
le haut commandement au Cap. En partant de cette
vi'l pour Port-au-Prince le commissaire civil delegua
ses pouvoirs au mulAtre Pere. L'autoritA se trouvait
ainsi divisee entire un gouverneur general, un comman-
dant militaire et un dle6gue civil, just au moment oft
les circonstances exigeaient I'unite d'action. Son-
thonax quitta le Cap, deja aigri des defections qui
grossissaient les rangs des ennemis de la France. Les
grands planteurs, des officers Europeens, se ralliaient
65







66 Haiti: son histoire et ses detracteurs
aux Espagnols, se joignaient aux bandes de Jean-
Frangois, de Biassou et de Toussaint Louverture. Les
memes hommes qui, quelques annees auparavant,
n'avaient que du mepris pour les esclaves, aidaient
maintenant ces esclaves a faire la guerre a leur propre
pays. Quelques hommes de couleur tels que Savary,
a St. Marc, Jean-Baptiste Lapointe, a l'Arcahaie, imi-
tant le triste example qui leur etait donned par les
blanks, trahirent a leur tour la confiance placee en
eux. Sonthonax en congut un vif ressentiment. Il en
vint A se mefier de tous. Alors commenga cette poli-
tique de division qui devait avoir de si funestes conse-
quences pour Haiti et don't jusqu'aujourd'hui l'on a
tant de peine a effacer les tristes effects. Des le mois
de Juillet 1793, Polverel et Sonthonax avaient ecrit
aux homes de couleur 1 pour les inciter centre les
blancs et en meme temps les mettre en garde centre
I'affranchissement subit et universal des esclaves.
Les evenements ayant fait proclamer cet affranchisse-
ment tant redoute, 1'on allait s'efforcer de creer un an-
tagonisme malsain entire noirs et mulatres, en excitant
leurs jalousies mutuelles.
En attendant, apres son arrivee a Port-au-Prince,
-Sonthonax fit proceder au desarmement de la garde
national de cette ville. II mit en liberty Guyambois
emprisonne par Polverel comme chef de la conspira-
'tion qui devait placer Saint-Domingue sous un trium-
virat don't Biassou devait faire parties. Par Guyam-
bois, Sonthonax entra en relations avec Halaou, un
chef noir, qui, pour maintenir son influence sur ses par-
tisans, pretendait recevoir des inspirations du ciel par
1'intermediaire d'un "coq blanc," son inseparable
compagnon. Sur l'invitation du commissaire civil
Halaou se rendit a Port-au-Prince oui un repas fut
donned en son honneur au palais national. Aussitot le
bruit se repandit que l'on avait decide de faire assas-
siner Beauvais qui etait a la Croix-des-Bouquets.
En quittant Port-au-Prince le chef noir se rendit
Lettre ft Duvigneau du 17 Juillet 1793, Ardouin, p. 208, 2me Vol.







Les Anglais occupent Port-au-Prince


en ce dernier endroit: ce qui sembla confirmer la
rumeur. Pinchinat et Montbrun resolurent alors de
l'immoler; et Mlarc Borno se charge de 1'execution du
project. II partit immediatement pour la Croix-des-
Bouquets oui, a son arrivee, il fit tuer Halaou.2 II en
result une lutte sanglante a la suite de laquelle les
partisans du dernier furent disperses.
Ce meurtre fut cause par les intentions a tort on &
raison pretees a Sonthonax. Celui-ci continue mal-
heureusement a laisser percer la defiance que lui inspi-
raient les hommes de couleur. 11 nomma, en effet,
commandant de la place de Port-au-Prince le blano
Desfourneaux, qui, arretW par l'ordre de Polverel, et
jnge par une cour martial presidee par Montbrun,
gardait une profonde rancune a cet officer mulAtre.
Mcntbrun qui avait le haut commandement militaire "a
Port-au-Prince se vit avec deplaisir donner un tel auxi-
liaire. Les prevention augmentkrent quand, con-
trairement a la discipline hierarchique, Desfourneaux
fut, par arrete de Sonthonax en date du 27 Fevrier
1794. directement autorise a recruter le 48e. regiment.
Le Commandant de la place en profit pour armer
tous les blancs connus pour leur hostility envers les
hommes de couleur. Ceux-ci, noirs et mulatres, for-
mant la "Legion de l'Egalite" sous les ordres de
Montbrun, en prirent de 1'ombrage. Et le conflict
rendu ainsi inevitable eclata dans la nuit du 17 au 18
Mars 1794. Les soldats de Montbrun attaquerent et
d6firent ceux de Desfourneaux; Port-au-Prince fut de
nouveau ensanglante au moment oui l'union de tous ses
habitants etait necessaire a sa defense.
DNs Janvier 1794 une escadre anglaise sous les
ordres du Commandant John Ford s'6tait, en effet,
presentee devant la ville. Sur le refus energique de
Sonthonax de livrer la place, les Anglais s'4taient re-
tires sans tenter un coup de main. Mais ils ne tarde-
rent pas a revenir avec des forces imposantes. Leur
flotte reparut le 30 Mai. Les troupes de debarquement


I B. Ardouin, Histoire d'Haiti, p. 357, 2e. Vol.


67








68 Haiti: son histoire et ses detracteurs
sous les ordres du General White, se renforcerent des
contre-revolutionnaires frangais sous les ordres du
Baron de Montalembert, de H. de Junecourt et de La-
pointe. A cette armee de plus de 3,000 hommes, Port-
au-Prince ne pouvait opposer que 1,100 defenseurs. Les
Anglais l'occuperent le 4 Juin. Les commissaires civils
(depuis le 9 Avril Polverel, quittant les Cayes, avait
rejoint Sonthonax a Port-au-Prince), se retirerent &
Jacmel. Le 8 Juin, deux jours apres leur arrive en
cette ville, la corvette frangaise "L'Esperance" prit
mouillage dans le port. Le Capitaine Chambon vint
leur notifier le decret d'accusation que le 16 Juillet 1793
la Convention avait rendu contre eux. Les commis-
saires s'embarquerent, en laissant la defense de la
colonie a Laveau dans le Nord, et & Rigaud dans le
Sud.
Avant de quitter Jacmel, Polverel adressa, le 11
Juin, a Rigaud une lettre oju il lui denongait Montbrun
come un traitre don't il fallait dejouer les perfides
complots. Et, pourtant, loin d'avoir livre ce traitre
A un conseil de guerre, les commissaires civils l'avaient
maintenu dans la charge de gouverneur de 1'Ouest.
Ils laissaient donc au mulatre Rigaud le soin de l'ar-
restation et de la destitution du mulatre Montbrun;'
ce qui ne pouvait qu'augmenter les defiances et les
jalousies des uns envers les autres.
Quoiqu'il en puisse etre, par le depart des commis-
saires civils l'autorite se trouvait divis~e entire deux
chefs militaires: Laveau et Rigaud. Les Anglais et les
Espagnols occupaient une bonne parties du territoire.

Sonthonax qui en voulait A Montbrun avant mome l'dchauffour&e
du 18 Mars oi le commissaire civil fut oblige d'embarquer son protege
Desfourneaux, l'avait accuse d'avoir livrd Port-au-Prince aux Anglais.
Cet officer s'6tait pourtant vaillamment battu au fort Bizoton ou il fut
blesi.-Rigaud profitant de la rivalite existant entire Beauvais et
Montbrun fit arrtter et d6porter ce dernier.-Apres quatre ans de de-
tention Montbrun comparut le 2 Juin 1798 A Nantes devant un conseil
de guerre et fut acquitted des accusations portkes contre lui. II servit
ensuite en France ou il parvint au grade de G~ndral. 11 mourut &
Bordeaux en 1831 a l'age de 75 ans.-Ardouin, p. 21, 3me. Vol.









Toussaint Louverture


69


Au moment oi la situation semblait desesperee pour
la France, un homme que ses succes allaient rendre
celebre lui apporta l'inappreciable concours de son influ-
ence et de son epde. Toussaint Louverture,4 abandon-
nant la cause des Espagnols, s'etait ralli a Laveau.
Le prestige de son nom avait suffi pour chasser les
Espagnols des Gonaives, de la Marmelade, de Plai-
sance, du Gros-Morne, d'Ennery, du Dondon, du
Limbe. Ce nom est trop celebre pour qu'on ne lui
consacre pas au moins une court notice. Ne sur 1 'ha-
bitation Breda, au Haut-du-Cap, Toussaint passa
presque ses premieres cinquante annees dans l'escla-
vage: ce qui ne l'empecha pas, comme dit Placide
Justin "de parvenir au faite des honneurs militaires,
"non seulement pardessus ceux de sa nation, mais par-
"dessus meme les blancs orgueilleux don't pas un ne
"put meconnaitre son esprit superieur et sa vue pro-
"fonde."'

On a prEtendu que c'est apres la prise de Dondon, parce que Pol-
vdrel aurait dit: "Cet home fait ouverture partout" que Toussaint
ajouta Louverture & son nom.-D'autre part, la veuve de Sonthonax,
qui a connu Toussaint dans l'esclavage, a dit que Toussaint s'appelait
Louverture avant la prise d'armes, parce que ce sobriquet lui avait
ete donn6 sur I'habitation Breda, A cause de plusieurs dents qui lui
manquaient sur le devant de la bouche. S'il en Otait ainsi, pourquoi
Toussaint signait-il "Toussaint Brtda," lorsqu'il figurait dans lee
rangs des insurges? Nous avons cherch6 la cause de ce changement
de nom, nous nous sommes adress6 & l'un dee compagnons de Tous-
saint, A l'un de ses amis, le vE6nrable Paul Aly. Ce veteran nous a dit
que Toussaint prit de nom de Louverture, pour exprimer qu'il fut le
premier mis en avant pour soulever les esclaves du Nord. B. Ardouin,
Histoire d'Haiti, 2e Vol., note de la page 266.
Ardouin, p. 443, 2e Vol., donne comme date de naissance Mai
1743.-Selon Robin, p. 71, Toussaint serait n6 en 1745; Placide Justin
donne la meme annde (p. 277). Dubroca, (Vie de Toussaint Louver-
ture) fait nattre Toussaint en 1743. (p. 3); Gragnon-Lacoste le fait
naltre le 20 Mai 1746.
Page 277, Histoire d'Halti.
Nous ne pouvons nous emptcher de reproduire ci-apres l'dloge
de Toussaint Louverture par Wendell Phillips: "Si j'avals & vous
exposerr I'histoire de Napoleon ler. j'irais la chercher sur les levres des
"Francais qui n'ont pas de mots assez riches pour peindre le grand
"Capitaine du XIXe. sicle. Si j'avais ft vous center l'histoire de
"Washington je la chercherais dans vos ceturs, A vous qui ne trouves
"pas de marbre assez blanc pour y graver le nom du pere de son pays.









70 Haiti: son histoire et ses detracteurs

Patre, il avait employee ses loisirs non seulement A
apprendre a lire, mais encore a tudier les simples, les
plants m&dicinales du pays. Devenu cocher de
Bayou de Libertat, procureur de 1'habitation Brida,
Toussaint n'avait pas tard a gagner toute la confiance
de son maitre. Par ses connaissances il avait acquis
une assez grande influence sur les homes de sa race.

'"Mais j'ai A vous dire l'histoire de Toussaint Louverture, un noir, qui
"n'a presque pas laisse de document ecrit. Et je dois chercher cette
"histoire dans le peu favorable temoignage de ses ennemis, d'hommes qui
"le maprisaient parce qu'il 6tait un noir et un esclave, et qui le hals-
"saient parce qu'il les avait vaincus sur le champ de bataille. Cromwell
"erea sa propre armee; A 27 ans Napoleon Etait A la tote des meilleures
"troupes de l'Europe. Avant Pl'ge de 40 ans Cromwell n'avait pas
"vu une armee; avant 50 ans Toussaint Louverture n'avait jamais vu
"un soldat. De qui se composait l'armde de Cromwell? Des Anglais,
"du meilleur sang de 'Europe; et de la classes moyenne des Anglais, du
"meilleur sang du pays. Qui conquit-il avec cette arme ? Des Anglais,
"ses pairs.
"De qui se composait Parmne creee par Toussaint Louverture? De
"ce que vous appelez la race meprisable des noirs, d'hommes avilis,
"demoralises par 200 ans d'esclavage, d'hommes don't 100,000 avaient
"et# imports dans l'lle dans l'espace de 4 ans et qui pouvaient A peine
"se comprendre les uns lea autres. De cette masse incohdrente et,
"comme vous direz, meprisable, il a forge le tonnerre et l'a lane &
"qui. Au sang le plus orgueilleux de l'Europe, A l'Espagnol qu'il a
"conquis et chasse de l'lle; au sang le plus guerrier de l'Europe, au
"Francais qu'il a mis A ses pieds; au sang le plus audacieux de
"l'Europe, l'Anglais qui se vit oblige de s'enfuir A la Jamalque.....
"Quelques-uns doutent du courage des noirs. Allez A Haiti et
"demandez aux tombes de 50,000 des meilleurs soldats de France ce
"qu'elles en pensent. J'appellerais Toussaint Louverture Napoleon,
"mais Napoleon s'est frayed son chemin au pouvoir dans le sang et par
"le parjure. Toussaint n'a jamais manqud a sa parole. Je l'appelle-
"rais Cromwell; mais Cromwell n'Etait qu'un soldat et l'Etat qu'il a
"fonde ne lui a pas survecu. Je l'appellerais Washington; mais le grand
hommee de la Virginie poss6dait des esclaves. Et Toussaint a prEferd
"perdre le pouvoir que de permettre la traite des noirs dans le plus
"humble village de son territoire.
"Vous me croyez un fanatique, parce que vous lisez lhistoire, non
"avec vos yeux, mais avec vos pr~juges. Dans 50 ans, quand la Vdrite
"parviendra A s'imposer, la Muse de l'histoire mentionnera Phocion
"pour les Grecs, Brutus pour les Romains, Hampden pour les Anglais,
"La Fayette pour la France, ddsignera Washington come la fleur
"parfaite de notre premiere civilisation, puis, trempant sa plume dans
"les rayons du soleil, Ecrira dans le clair azur, audessus de tous ces
nomss, le nom du soldat, de l'homme d'Etat, du martyr, le nom de
"Toussaint Louverture."







Toussaint Louverture


Aussi fut-il charge en 1791 d'organiser la revolte des
esclaves. 11 eut pourtant la sagesse de ne pas prendre
au debut un role preponderant. L'on ne put done lui
reprocher les incendies, les meurtres qui accompa-
gnerent cette premiere manifestation populaire; au
contraire, il protegea Bayou de Libertat et sa
famille, et leur facility les moyens de quitter Saint-
Domingue, sains et saufs. Cependant le success
paraissant couronner les efforts de Jean-Francois et
de Biassou, Toussaint se joignit a la bande de ce der-
nier. Sous le titre de "medecin des armies du roi,"
il devint d'abord secretaire de Biassou don't il inspirait
la plupart des actes. En Juin 1793, il se qualifiait
"general d'armee du roi." Quand Jean-Francois et
Biassou passerent au service de l'Espagne, Toussaint
les suivit. Les succes obtenus a l'aide de l'armee
qu'il s'etait constitute ne manquerent pas d'exciter la
jalousie de Jean-Frangois et de Biassou; celui-ci pre-
tendait toujours traiter son ancien secretaire en subor-
donne. Fort de l'influence qu'il avait acquise sur ses
compagnons et du prestige resultant de ses victoires
sur les Frangais, Toussaint s'affranchit du control
de ses anciens chefs et ne voulut plus recevoir d'or-
dres que des representants du Roi d'Espagne. Le
conflict s'aggrava au point que ses soldats attaquerent
ceux de Biassou. Ce dernier fit adresser au gouverneur
de la parties espagnole de Saint-Domingue une petition
ou sa conduitqe tait louee par les emigres frangais,
tandis que Toussaint etait denomme comme assassin
et traitre au Roi; on alla meme jusqu'd demander sa
mort. Don Cabrera n'hesita pas a faire arreter Moise,
neveu de Louverture, et toute sa famille. Ainsi expose
aux ressentiments de Jean Francois et de Biassou,
Toussaint n'etait certes pas en suirete. L'arrestation
de ses parents etait un indice que les accusations por-
tees contre lui etaient favorablement accueillies par
les Espagnols, malgre les grands services qu'il avait
rendus. II pouvait a son tour etre destitute et empri-
B. Ardouin, 2e. Vol., p. 429.


71







72 Haiti: son histoire et ses detracteurs
sonne, sinon tue par ses adversaires. Ces conside-
rations haterent probablement 1'execution du project
qu'il avait former de se rallier a la cause de la France;
mais elles ne provoquerent pas seules sa resolution; la
liberty generale accordee aux eselaves, les droits poli-
tiques don't noirs et jaunes avaient le plein exercise et
don't ils etaient encore prives dans la parties espagnole
agirent sfirement sur son esprit.
Quoiqu'il en puisse etre, le 4 Mai 1794 le pavilion
frangais flotta de nouveau aux Gonaives: Toussaint
Louverture avait abandonne les Espagnolsl Cette
defection etait a elle seule toute une revolution. Elle
devait decider de la destinee de toute une race. En
attendant, la France allait en recueillir les premiers
fruits.
Apres avoir echoue dans une attaque contre St.-Maro
oiu commandait Major Brisbane, Toussaint Louverture
occupa les Verrettes, le Pont de 1'Ester et la Petite-
Riviere; il enleva aux Espagnols St.-Raphaer,'.-
Michel, Hinche, Dondon.
Tandis qu'il remportait ces avantages, Andre Rigaud
attaqua, dans la nuit du 5 au 6 Octobre 1794, la ville
de Leogane qui tomba en son pouvoir; il s'empara
aussi du Fort "Ca-Ira" et du poste de 1'Acul, malgre
1'energique defense opposee par les Anglais. Ces
derniers, commandos par le Lieutenant Colonel Brad-
ford furent encore battus le 29 Decembre par Rigaud
qui emporta Tiburon d'assaut. Humilie de sa defaite
Bradford se donna la mort; beaucoup de ses soldats
furent faits prisonniers. Beauvais avait, de son cot4,
chasse de Saltrou les Anglais et les emigres frangais
qui menagaient Jacmel.
L'annee 1794 commencee sous de si tristes auspices
pour la France finissait mal pour les envahisseurs
strangers, grace Laveau don't I'attitude A Port-de-
Paix avait contenu les Anglais, a Villatte qui defendit
le Cap contre les attaques de terre et de mer des
Espagnols et des Anglais, a Toussaint Louverture qui








Les Anglais rdtablissent l'esclavage


reconquit presque tout le Nord, ai Rigaud qui reprit
Leogane, Tiburon et maintint presque tout le Sud sous
son autorite.
Aussi les Anglais crurent-ils devoir recourir a la
corruption. Croyant se debarrasser facilement de
Rigaud, ils lui firent offrir trois millions de francs.
L'officier de couleur rejeta dedaigneusement cette
honteuse proposition. Quelque temps auparavant une
pareille tentative avait et6 faite sur Laveau 'a qui l'on
n'avait offert que cinquante-mille francs." Les Anglais
avaient-ils une moins haute opinion de la valeur du
blanc que de celle d'un descendant de la race noiret
Le Gouverneur de Saint-Domingue s'indigna du piege
tendu a son honneur et provoqua en duel son insulteur
le Colonel Whitelock qui ne repondit point. Ce n'est
pas la seule indignity commise par les Anglais.
Soixante-dix homes de la legion du Sud tomberent
en leur pouvoir: ils etaient des noirs et des mul&tres.
Ils furent envoys a la Jamaique ou le Gouverneur,
Adam Williamson, apres les avoir fait emprisonner,
la chaine au cou, les fit vendre en violation des lois de
la guerre, sur l'une des places publiques de Kingston.
Quatre-cents matelots blancs du vaisseau le "Swit-
choold," captures aux Cayes, furent pourtant traits
avec humanity par les officers de Rigaud! 1"
Subissant l'influence des colons frangais, traitres a
leur patrie, les Anglais, dans les lieux soumis a leur
autorite, avaient remis les noirs en esclavage et donned
la preponderance aux blancs. Ils avaient cependant
pour auxiliaires des mulatres et les chefs noirs Jean
Kina et Hyacinthe. Aussi, instruits du sort qui les
attendait en cas de succes definitif des Anglais, et
rassures par le Decret de la Convention national du
4 Fevrier 1794 qui, en confirmant la liberty generale
prononcee par Sonthonax et Polverel, avait aboli
l'esclavage dans toutes les colonies frangaises,"1 les
Placide Justin, Histoire d'Haiti, p. 274.
Ardouin, 2e. Vol., p. 446.
u Malgr6 le D~cret de la Convention, l'esclavage continue dans les
colonies francaises oft il ne fut definitivement aboli qu'en 1848.


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74 Haiti: son histoire et ses detracteurs
hommes de couleur se mirent-ils a conspirer en faveur
de la France. Leurs complots furent decouverts A St.-
Marc et a l'Arcahaie; on les egorgeta sans merci.
Ailleurs leur defection favorisait les plans de Tous-
saint.
En Fevrier 1795 Major Brisbane sortit de St.-Marc
et attaqua les lignes de Toussaint Louverture; P'officier
Anglais, vaincu, fut mortellement blessed. A 1'occasion
des prisonniers faits dans les combats livres aux
Anglais et aux Espagnols, Toussaint Louverture se
montrait tres circonspect envers les colons ou les
emigres frangais. 11 ne les faissait pas fusiller, mais
les expediait & Laveau qui se chargeait des measures
de rigueur. II se menageait ainsi pour P'avenir des
auxiliaires parmi les blancs.
Tout en guerroyant, il ne negligeait pas les soins a
donner a agriculture. Les champs bien cultives lui
donnerent, par des changes faits avec les navires
arrivant des Etats-Unis, les moyens de se procurer de
la poudre et du plomb.
Rigaud, dans le Sud, Beauvais, dans 1'Ouest, et
Laveau & Port-de-Paix encouragerent egalement l'agri-
culture; et les Cayes et Jacmel purent ainsi entretenir
un commerce assez actif avec les Etats-Unis.
Les officers sur qui reposait la defense de Saint-
Domingue n'avaient a computer que sur leurs propres
resources. Dans la situation oui tait la France elle
etait hors d'etat d'envoyer le moindre secours a sa
colonie qui, en fait, etait meme privee des nonvelles de
la mere-patrie.
Les Anglais, au contraire, regurent en Avril 1795, un
renfort de troupes europeennes: ce qui leur permit,
avec le concours des Espagnols, d'etendre leur domi-
nation au Mirebalais, a Las Caobas et & Banica. TIs
allaient cependant etre prives de l'appui de leurs allies.
Le 22 Juillet 1795 la France signa le trait de Bale en
vertu duquel l'Espagne lui c&da en toute propriety la
parties espagnole de Pile de Saint-Domingue.
Presqu'au meme moment la Convention national
declarait, par un Decret en date du 23 Juillet, que








Villatte et Laveau


l'armee de Saint-Domingue avait bien merit4 de la
patrie;-par le meme Decret elle nomma Laveau gene-
ral de division, Villatte, Toussaint Louverture, Beau-
vais et Rigaud, gen4raux de brigade.
Le 14 Octobre 1795 la corvette "Venus" entra au
Cap et apporta ces bonnes nouvelles.
Laveau qui jusque-la avait reside & Port-de-Paix
revint se fixer au Cap que Villatte avait defendu contre
les Anglais et les Espagnols. Profitant des avantages
du trait de B&le, le Gouverneur de Saint-Domingue
r4clama la restitution des places du territoire frangais
occupies par les Espagnols; il insist surtout sur la
necessity d.'eloigner Jean Francois du pays. Ce chef
noir finit par s'embarquer, le 4 Janvier 1796, du Fort
Dauphin pour la Havane. II mourut en Espagne oik
il avait conserve son grade de lieutenant-general.
Les Anglais essayerent pourtant de reconstituer
l'armee de Jean-Frangois; ils s'aboucherent avec un
noir nomme Titus & qui ils fournirent de 1'argent et
des armes. Sur 1'ordre de Laveau, Villatte sortit du
Cap, attaqua et enleva le camp que Titus avait form
dans la paroisse de Valliere. Ce dernier fut tue et sea
soldats se disperserent.
Malgre les services que Villatte rendait a la France,
Laveau ne cessait de lui temoigner la plus grande
mefiance. De Port-de-Paix ouf il residait il se faisait
informer par des agents particuliers de tout ce que
faisait le commandant militaire du Cap.
En reality, Laveau etait aigri du role efface auquel il
a 'tait trouve reduit. Gouverneur de Saint-Domingue,
il ne pouvait computer que sur les troupes indigenes
pour maintenir son autorite; et il supposait ces troupes
plus devouees aux hommes de leur couleur qu'& lui.
Les officers europeens, les colons, royalistes et reac-
tionnaires, n'avaient eu aucun scrupule a se joindre aux
Espagnols et aux Anglais. Il n'6tait guere possible
de se fier & eux; il fallait done recourir aux mulatres
qui formaient la grande mrajorite des anciens libres;
ceux-ci se trouverent, par la force des circonstances,
ports au premier rang. Par leur propre faute les


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76 Haiti: son histoire et ses detracteurs
blanecs n'occupaient plus que les situations secondaires.
Rigaud etait preponderant dans le Sud, Beauvais, dans
l'Ouest, et Villatte au Cap. Les deux premiers avaient
pleinement reconnu l'autorite de Laveau a qui ils no
manquaient pas de rendre compete de leurs actes. Leur
devouement a la France etait incontestable; ils so
battirent vaillamment pour elle centre les Anglais.
Villatte seul etait en mesintelligence avec le Gouver-
neur de Saint-Domingue. Celui-ci n'en rendit pas
moins tous les mulatres responsables de ses de6mees
avec son subordonne du Cap. De parti-pris Laveau les
accusa de vouloir proclamer l'independance de Saint-
Domingue afin de pouvoir y exercer l'autorite supreme;
et il ne vit plus qu'avec jalousie et ombrage la legitime
influence qu'ils exergaient au profit de la France. II
itait deja dans ces dispositions d'esprit quand Tous-
saint Louverture fit sa soumission. Perspicace et fin
politique, Toussaint Louverture se rendit vite compete
des avantages qu'il pouvait tirer des d6fiances de
Laveau; ce dernier ne fut plus qu'une simple marion-
nette entire ses mains. En attendant le moment de se
debarrasser de lui, il le cajolait, P'appelait meme son
pere. Sous des dehors doucereux, Toussaint cachait
une volont e nergique, une ambition demesuree. Tout
devait lui c&der; tant pis pour ceux qui lui feraient
obstacle I Se sentant superieur a Laveau don't il avait
pu apprecier la court intelligence, il allait, en ayant
Plair d'executer les desseins du gouverneur, servir ses
propres inte6rts. Les agents de la France voulaient
eraserr les mulatres don't ils avaient pris ombrage, sauf
ensuite a se retourner contre les noirs qui, prives de
leurs allies naturels, seraient plus facilement ramenes
aux habitations qu'ils avaient desertees. Toussaint
Louverture aidera bien a briser la puissance des
mulAtres, mais A son propre profit et aux depens mmees
de ceux qui revaient de se servir de lui comme d'un
instrument a mettre ensuite au rancart. Le noir allait
se montrer plus habile et meilleur tacticien que le
blanc. L'occasion d'agir approchait.
La population du Cap, mecontente de l'administra-







Villatte et Laveau


tion du gouverneur et des fausses measures de l'ordon-
nateur Perroud, se souleva le 20 Mars 1796. Laveau
fut arrete et depose en prison ainsi que Perroud. La
municipality du Cap s'empressa de prendre un
Arret6 chargeant en quelque. sorte Villatte des fonc-
tions de gouverneur. Cet officer eut le grave tort de
ne pas reprimer 1'emeute et d'accepter ensuite la mis-
sion confine par la municipality. II se rendit ainsi
complice du coup de main don't son superieur hierar-
chique venait d'etre la victim. Les Colonels B.
Leveille et Pierre Michel protesterent contre l'attentat.
Le dernier, par I'interm6diaire d'Henri Christophe,
alors Capitaine, ecrivit a la municipality pour reclamer
la mise en liberty de Laveau et de Perroud. Il rallia au
Fort Belair qui domine le Cap, les officers noirs Pier-
rot, Barth6lemy, Flaville, etc. Toussaint Louverture
prit energiquement parti pour le gouverneur. II
menaga de marcher sur le Cap si Laveau n'etait imme-
diatement mis en liberty. Devant l'attitude de ces
officers, la municipality du Cap ordonna le 22 Mars la
liberation de Laveau et de Perroud. Ceux-ci reprirent
I'exercice de leurs functions, et Villatte se retira au
camp de la Martelliere. Le Gouverneur ne se sentit
pourtant pas en sfirete au Cap; il se rendit a la Petite-
Anse oui une nouvelle emeute eclata centre son autorite.
Le 28 Mars Toussaint Louverture, accompagne de
forces imposantes, arriva aupres de lui. Le 30 Mars,
sur le bruit repandu par des femmes que Laveau avait
fait venir des chaines pour remettre les noir. dans
l'esclavage, ceux-ci se souleverent au Cap. Toussaint
Louverture retablit l'ordre: il etait desormais le
maitre de la situation. Completement discredited,
Laveau ne pouvait plus se maintenir que par son ancien
protege: il nomma Toussaint Louverture lieutenant
au gouvernement. Le premier echelon du pouvoir
etait franchi; les autres ne tarderaient pas a tre esca-
lades. Toussaint Louverture profitait des erreurs, des
passions des uns et des autres.
Pendant que Villatte commettait au Cap la faute de
laisser porter la main sur le representant de la France,


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78 Haiti: son histoire et ses detracteurs
les officers de Rigaud defendaient vaillamment le dra-
peau tricolore.
L'Angleterre s'etait empressee d'envoyer des ren-
forts a Saint-Domingue. Le General Boyer, A la tete
de plus de 3,000 homes, et l'Amiral Parker partirent
de Port-au-Prince le 20 Mars; le 21 Mars l'escadre et
les troupes de terre attaquerent Leogane. Alexandre
Petion, chef de bataillon, commandait le fort "Qa-Ira";
il obligea I'escadre anglaise a se retire. Leogane com-
mande par Renaud Desruisseaux repoussa les deux
assauts qui lui furent livres. Les Anglais retournerent
a Port-au-Prince quand ils apprirent que Beauvais,
venant de Jacmel, et Rigaud, des Cayes, accouraient
au secours de la place.
Sur ces entrefaites le Conseil des Anciens et celui
des 500 avaient, par une loi du 24 Janvier 1796,
autorise le Directoire A envoyer cinq agents A Saint-
Domingue. Roume, Sonthonax,1 Julien Raymond,
Giraud et Leblanc furent choisis pour cette mission.
Roume, en attendant l'occupation de la parties espagnole
par la France, devait resider a Santo Domingo. Il y
arriva le 8 Avril 1796. Ses quatre colleagues debarqu'-
rent au Cap le 12 Mai suivant. Les nouveaux agents
etaient accompagnes du general de division Rocham-
beau, charge du commandement de la parties espagnole,
du general de decision Desfourneaux, des gen6raux de
brigade Martial Besse, A. Chanlatte, Bedot, Lesuire.
Le lendemain de leur arrivee, les agents ordonnerent
a Villatte de comparaitre pardevant eux. Celui-ci
s'empressa d'obeir: il se rendit au Cap oil la popu-
lation lui fit une vraie ovation; les femmes surtout se
distinguerent par leur enthousiasme. Irrite de l'accueil
flatteur fait A son adversaire, Laveau se mit A la tete
d'un escadron et sabra la foule: 45 femmes furent
blessees!
Villatte, d'abord renvoyed son camp, fut successive-
ment decrete de deportation et mis hors la loi. Pour
Sonthonax, aprts son arrive en France, fut juge et acquitted des
accusations portees contre lui.







Intrigues contre Rigaud


eviter toute effusion de sang, il s'embarqua sur la
frigate la "Meduse." Transporte en France, il fut
juge et acquitt6.
Sonthonax qui, lors de son depart pour France, avait
le coeur gros contre les mulatres, revint a Saint-
Domingue, bien decide & ne rien negliger pour aneantir
leur influence. Pour l'execution de son plan il trouva
le terrain des mieux prepares. Laveau etait dedj dans
les memes dispositions. II n'y avait donc qu'a con-
tinuer, en l'aggravant, le system deja adopted et qui
consistait a se servir des noirs pour ecraser les
mulatres avec l'arriere-pensee de redonner aux blancs
la suprematie qu'ils avaient perdue; ce premier resultat
acquis, l'on agirait ensuite contre les noirs.
Au moment oui, par la paix de Bale, il 6tait possible
de conduire une active champagne centre les Anglais,
les agents de la France semaient partout la division
au lieu de s'efforcer d'unir tous les devouements. .
Apres avoir nomme Toussaint Louverture general
de division, ils chargerent une delegation de trois mem-
bres: Rey, Leborgne, Keverseau, d'aller surveiller
Administration de la province du Sud; l'on decida de
faire arreter Pinchinat qui jouissait de l'estime de tous
et don't Sonthonax redoutait l'influence. La delegation
arriva aux Cayes le 23 Juin 1796; on lui avait adjoint
Desfourneaux en quality d'inspecteur general des
troupes du Sud et de l'Ouest.
C'etait le meme Desfourneaux don't les intrigues
avaient, le 17 Mars 1794, cause un conflict arme6 Port-
au-Prince. Vaincu par le mulAtre Montbrun, il avait,
comme Sonthonax et Laveau, une profonde rancune
contre les hommes de couleur. Quant & Rey, il avait,
en 1793, pris part a une tentative d'assassinat contre
Andre Rigaud. II1 avait etd, A cet effet, oblige de quitter
les Cayes. 11 y retournait maintenant comme le supe-
rieur hidrarchique de cet officer. Sonthonax et ses
collogues ne faisaient ainsi aucun cas des suceptibili-
tes de Rigaud qui avait pourtant arrache Leogane et
Tiburon aux Anglais; qui avait maintenu P'ordre et la
discipline dans le Departement du Sud,-et don't le de-


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80 Haiti: son histoire et ses detracteurs
vouement a la France ne pouvait etre mis en doute. Le
crime de Rigaud etait la confiance qu'il inspirait aux
noirs et aux mulatres et, par suite, la legitime influence
qu'il exergait sur eux. On l'accusa aussi de travailler
a l'independance de Saint-Domingue; on lui reprocha
4galement d'avoir ecarte les blancs des emplois publics.
Cependant l'a arrivee des Delegues aux Cayes, deux
blancs, Gavanon et Duval Monville etaient respective-
ment ordonnateur et controleur des Finances. Dls
devinrent suspects par leur attachment & Rigaud et
par leur bonne gestion qui avait permis au Sud de
subsister de ses propres resources. Ils furent desti-
tues et remplaces par des creatures de l'agence. Et la
dilapidation des fonds publics commenga. Comme
pour ajouter au mecontentement de la population, I'on
donna l'ordre d'arreter Pinchinat. Pour ne pas etre
apprehended, ce dernier avait laisse les Cayes le 17
Juillet 1796 et s'6tait retire dans les montagnes des
Baraderes.
Afin d'asseoir solidement leur autorith, les Delegues
voulurent mettre a leur credit quelques victoires sur
les Anglais. Ils ordonnerent & Andre Rigaud d'aller
enlever la place fortifiee des Irois, tandis que Desfour-
neaux se portrait sur le camp Davezac. Le 7 Aofit
Rigaud attaqua les Irois qu'il ne put enlever; il alla
s'etablir & Tiburon. De son cote, Desfourneaux, que
les Delegues avaient accompagne, echoua dans 1'assaut
livre au camp Raimond; il se retira au camp Perin.
Ce double echec contraria les plans des Delegues qui
ne cacherent point leur desappointement. Dans leur
rapport1 8 ils dirent "qu'ils ne pouvaient se maintenir
"que par la guerre contre les Anglais. Un premier
successs et le bon traitement qu'ils se proposaient de
"faire aux vaincus, devaient les conduire du Sud au
"Nord. La colonie etait sauvee: les Frangais en
"devenaient les maitres." Les DelIgues des agents de
la Metropole ne consideraient done pas les noirs et les
mulatres comme des Frangais. Selon eux les maitres
1 B. Ardouin, Histoire d'Haiti, 3e. Vol., p. 251.







Intrigues centre Rigaud


de Saint-Domingue ne pouvaient etre que des blancsl
D'ou, en cas de succes, 1 'intention de s'entendre avec
ceux de la Grand'Anse bien connus par leur hostility
aux homes de la race noire. A cet effet, l'Agence
siegeant au Cap avait deja rendu un Arrete d'amnistie
en faveur des emigres et des colons qui se rallieraient A
la cause de la France.
Apres leur defaite, les Delegues rentrerent aux
Cayes (18 Aouit). Ils revoquerent le commandant de
cet arrondissement, Augustin Rigaud, le propre frere
du General Andre Rigaud et le remplacerent par Beau-
vais. D'apres leurs calculs cette nomination devait
diviser Andre Rigaud et Beauvais qui etaient tous deux
g6n4raux de Brigade; et I'on pensait que le dernier
obeirait de mauvaise grace au premier: d'oui rivalit6
et conflict possible entire ces deux officers mulatres: ce
qui, en affaiblissant leurs forces, permettrait a Des-
fourneaux de prendre le commandement du Sud, en
les mettant tous deux de cotk. Trop de precipitation
empecha ces calculs d'aboutir. L'on crut voir dans le
mulatre Lefranc, commandant de l'arrondissement de
St.-Louis, un obstacle qu'il fallait avant tout carter.
II fut mande aux Cayes ou, a son arrivee, Desfour-
neaux le fit arreter. Au moment oi l'on allait I'em-
barquer sur "I'Africaine," il se debarrassa, par la
fuite, de ceux qui le conduisaient. II court se jeter
au fort "La Tourterelle" oui se trouvaient des soldats
de la legion qu'il commandait. Andre Rigaud etait
alors & Tiburon. Le combat s'engagea entire les soldats
de Desfourneaux et ceux sous les ordres de Lefranc;
les premiers furent repousses. Dans la nuit du 28 au
29 Aouit, Augustin Rigaud souleva les noirs de la plaine
des Cayes, que les commissaires des Delegues avaient
essay d'exciter contre les mulatres. Des blancs furent
assassins. Desfourneaux et Rey, effrayes de ce mouve-
ment populaire, quitterent precipitamment les Cayes.
Leborgne et Kerverseau qui etaient rests a leur poste,
manderent en toute hate Andr6 Rigaud que Lefranc et
Augustin avaient egalement fait appeler. A l'arrivie
du General le 31 Aouit, les Delegues, par Arrete, lui


81








82 Haiti: son histoire et ses detracteurs
donnerent tous les pouvoirs. Pour retablir l'ordre,
l'on recourait A l'homme don't on voulait an6antir l'in-
fluence !
La tranquillity ne tarda pas & revenir. Les measures
prises par Rigaud furent si efficaces que les Capitaines
et les Subrecargues des navires americains en rade
des Cayes le remercierent de la protection qu'il leur
avait accordee.
Apres avoir adopted et aggrave la politique de Laveau
qui poussait les noirs centre les mulAtres, Sonthonax
et ses collogues tenterent de rendre Toussaint Louver-
ture responsible des divisions fomentees par eux. En
rendant compete au Directoire des malheureux evene-
ments qui s'etaient deroules & Saint-Domingue, ils
ecrivirent, en effet, ce qui suit: "Des ge6nraux noirs
"se montrerent fidbles et reconnaissants en cette occa-
"sion. Ils delivrerent Laveau par la force. Ce qui
formaa deux parties prononces: les noirs et les jaunes.
"Le Gendral Toussaint augmentait le mal; il excitait
"aux measures les plus rigoureuses contre les hommes
"de couleur. Il mit les armes aux mains et la haine
"dans le coeur des deux parties "
Toussaint Louverture fut neanmoins nomme com-
mandant du Departement de l'Ouest. Le General
Rochambeau qui, avant d'aller prendre le commande-
ment de la parties espagnole, s'Otait arrete au Cap, y
desapprouvait les actes de l'agence et blamait surtout
les malversations. Sonthonax le destitua sommaire-
ment et le fit partir pour France.
Au milieu de toutes ces intrigues, l'on semblait avoir
entierement oublie la presence des Anglais; ceux-ci, a
vrai dire, ne profitkrent pas non plus des divisions des
defenseurs de la France pour 4tendre leur conquete.
Le 14 Juin, les Espagnols ayant evacue le Fort-
Dauphin, Laveau occupa cette ville qui renut le nom
de Fort-Libertk.
Apres la deportation de Rochambeau il ne restait
plus dans la colonies que trois generaux de division:
B. Ardouin, Histoire d'Hanti, 3e. Vol., p. 274.








Laveau quite St-Domingue


Laveau, general en chef, Desfourneaux et Toussaint
Louverture.
Si Laveau pouvait etre eloigne de Saint-Domingue,
Toussaint aurait toutes les chances d'obtenir le com-
mandement en chef de 1' armee, Desfourneaux ne jouis-
sant d'aucun credit. En ecartant aussi Sonthonax, le
chef noir voyait la possibility d'exercer I'autorit6
supreme. Pour se debarrasser de Laveau qu'il appe-
lait son bienfaiteur, son pere, et du commissaire civil,
Toussaint Eut recours a une combinaison ingenieuse.
L'agence, pour la nomination des deputies a envoyer
au Corps Legislatif, avait convoque au Cap une as-
semblee electorate unique. Jusque-la les trois D4par-
tements, le Nord, le Sud et I'Ouest, avaient, chacun,
son assembled 1ectorale. En reunissant les electours
au Cap, I'Agence avait 1'arriere-pensee d'influencer
les elections et de faire nommer des homes a sa devo-
tion. Elle trouva plus malin qu'elle. L'assemblee
electorale se constitua le 14 Septembre 1796. Des
Gonaives oui il se tenait, Toussaint Louverture trouva
le moyen, par l'intermediaire d'Henri Christophe,
membre du college electoral, de diriger les elections et
de faire elire deputies Sonthonax et Laveau don't Il'loi-
gnement de Saint-Domingue etait indispensable a la
realisation de son reve.
Enchanted de son election, Laveau partit pour France
le 19 Octobre 1796. Quant a Sonthonax, flatten quoique
surprise de 1'honneur qui lui etait fait, il n'y vit dans le
moment qu'une nouvelle marque du devouement de
Toussaint Louverture en particulier et des noirs en
general. II ne s'empressa pourtant pas de quitter
Saint.Domingue oui il exereait une dictature absolue.
Son college Giraud, degoite des intrigues qui se tra-
maient sous ses yeux, etait spontan6ment retourne en
France. Leblanc, a son tour, ne tarda pas A s'embar-
quer snr la frigate "La Semillante." II avait eu une
altercation avec Sonthonax qu'il accusa meme de
l'avoir empoisonne: preuve du peu de confiance que ce
commissaire inspirait.
L'Agence du Directoire se trouvait done r6duite &


83







84 Haiti: son histoire et ses ditracteurs
deux membres: Sonthonax et Julien Raymond, le der-
nier peu encombrant.
Vers la fin de Novembre 1796, la nouvelle de la con-
firmation du grade de general de division confere &
Toussaint arriva au Cap. Le Directoire envoyait en
meme temps au nouveau divisionnaire un sabre et des
pistolets d'honneur. Les generaux de brigade Pierre
Michel et LIveille regurent aussi des sabres d'honneur.
Sonthonax, par toutes ces demonstrations, croyait
gagner Toussaint au point d'en faire son instrument
Sfir de son concours, il prit, le 13 Decembre 1796, un
Arrete qui deferait Andre Rigaud au jugement du
Directoire et du Corps Lgislatif. Sans revoquer cet
officer, I'Arrete essaya d'amoindrir son autorite; il
confla a A. Chanlatte le commandement de l'arrondis-
sement de Jacmel, a Beauvais, le commandement de
Logane et a Martial Besse celui de St. Louis. Tous
ces officers etaient des mulatres: c'ltait les interesser
a la perte de Rigaud et exciter centre eux la defiance
du dernier: d'oui nouvelle division et, par suite, affai-
blissement de cette classes d'hommes. Le calcul, de la
part de Sonthonax, etait habile. L'Agence d&clara,
en outre, qu'elle ne correspondrait plus avec Rigaud.
La municipality des Cayes, en reponse a la measure qui
mettait le Departement du Sud en interdit, prit, le 30
Decembre 1797, un Arrete requerant ce Gendral de con-
tinuer a exercer ses fonctions. Et des manifestations
populaires a Jacmel et a St. Louis empicherent A.
Chanlatte et Martial Besse de prendre possession do
leurs postes. Sonthonax et Rigaud 6taient done ou-
vertement en rupture. Toussaint Louverture n'eut
pas de peine a saisir l'avantage qu'offrait la situation.
rouille avec les mulAtres, Sonthonax dependait main-
tenant entierement de lui. Toussaint avait bien pris le
parti de Laveau centre Villatte parcequ'alors ce dernier
genait son autorite dans le Nord. Mais, dans le
moment, il avait besoin, pour ]a realisation du project
qu'il meditait, de 1'appui ou, pour le moins, de la nen-
tralite de tous. Aussi n 'bsita-t-il pas, contre le desir
de Sonthonax, h accueillir favorablement les ouver-








Toussaint Louverture et Sonthona&


tures faites par Rigaud. Ce dernier lui avait envoy
Pelletier, charge de le renseigner sur les evenements
du Sud et de le mettre en garde centre les menees du
representant de la France. Les relations qui s'4ta-
blirent ainsi entire le Gendral noir et le General mulatre
Rtaient de nature a donner de l'inquietude a Son-
thonax. Toussaint ne se faisait pas l'ennemi de sea
ennemis et Rigaud ne montrait aucune jalousie envers
le noir qui, par son grade de general de division, etait
devenu son superieur hierarchique. L'union intime
de ces deux hommes, don't l'un tout puissant dans le
Sud et l'autre dans le Nord et 1'Ouest, ne pouvait, aux
yeux de l'Agent du Directoire, aux yeux du gouveme.
ment frangais, que constituer un grave danger pour
l'autorite de la metropole. L'on mettra done tout en
oeuvre pour les diviser et pour les pousser l'un centre
l'autre.
En attendant, Toussaint, en se conciliant Rigaud,
isolait Sonthonax. Il s'entourait en meme temps de
lieutenants devoues. J. J. Dessalines commandait &
Saint-Michel avec le 4e. regiment; Moise au Dondon,
avec le 5e.; Clervaux aux Gonaives, avec le 6e.; Henri
Christophe, a la Petite-Anse, etc.
Sonthonax ne sut meme pas se manager l'appui du
General Desfourneaux; celui-ci lui avait deplu; il
resolut de s'en defaire. Pour executer ce project il
recourut a Toussaint qui avait interet a voir partir le
seul officer qui fut du meme grade que lui. Le general
noir arriva au Cap le ler Mai 1797; dans la nuit Des-
fourneaux fut arrete et embarqud. Toussaint etait
desormais le seul general de division qui demeurat
dans la colonie. Le 3 Mai Sonthonax le nomma
gendral-en-chef de l'armee de Saint-Domingue. II
croyait ainsi gagner a jamais la confiance et le devoue-
ment des noirs.
Cependant Toussaint n'avait pas contribu6 & ane-
antir I'influence de Villatte dans le Nord; Toussaint
n'avait pas 4loign6 Laveau de Saint-Domingue pour
rester sous les ordres de Sonthonax. Investi de la
plus haute autorite militaire, il visit a remplacer Son-


85








86 Haiti: son histoire et ses detracteurs
thonax lui-meme, come il avait deja replace Laveau.
En attendant, pour rehausser son prestige, il recom-
menqa la champagne contre les Anglais: il leur reprit
les Verrettes et Mirebalais; mais il echoua dans une
attaque contre Saint-Mare.
De son cete Rigaud, fiddle a la France malgre l'Ar-
rete de ses Agents, avait aussi recommended les hosti-
lites contre les Anglais. Il ne put leur enlever lea
Irois; mais il parvint a faire detruire Dalmarie. Les
Anglais tenterent une derniere fois de le gagner a leur
cause. Ils lui firent ecrire par Lapointe; ils essayerent
d'exploiter la rancune que la measure prise contre lui
par Sonthonax devait exciter en lui et la jalousie qu'on
lui supposait contre Toussaint nomme gendral-en-chef.
Dans sa reponse Rigaud affirma son devouement a la
France et defendit Toussaint en ces terms: "Je dois
"reprimer votre insolence et reliever le ton meprisant
"avec lequel vous me parlez du general frangais
"Toussaint Louverture. I1 ne vous convient pas de le
"traiter de liche, puisque vous avez toujours craint de
"vous mesurer avec lui, ni d'esclave, parce qu'un repu-
"blicain frangais ne peut pas etre un esclave. Sa qua-
"lite de negre ne met aucune difference entire lui et ses
"concitoyens, sous l'empire d'une constitution qui
nn'etablit pas les dignites sur les nuances de l'epi-
"derme.I i"
Malgre les efforts de Sonthonax, Toussaint et
Rigaud restaient done toujours unis.
Le general-en-chef jugea le moment opportun pour
I executionn de ses plans. Apres son echec & Saint-
Marc, ses troupes, un peu depourvues de tout, don-
nerent des signes d'insubordination. Il se plaignit du
denuement oui on le laissait. Sonthonax sentitqu'on
le rendait responsible des souffrances de l'armee. II
dut pourtant reconnaitre son impuisance & remedier au
desordre cree par la mauvaise administration des
finances. Sur ces entrefaites il avait fait arreter le
Lettre du Gendral Rigaud A J. B. Lapointe, 17 Juillet 1797.-
Ardouin, Histoire d'Haiti, 3 Vol., p. 320.







Sonthonax quite St-Domingue


general Pierre Michel. L'arrestation de Rochambeau,
celle de Desfourneaux, celle plus recent de Pierre
Michel, sans parler de la tentative de destituer Rigaud,
demontrerent a Toussaint que Sonthonax n'avait
aucun scrupule A se debarrasser de ceux qui le genaient
ou don't il n'avait plus besoin. Tot ou tard son tour
arriverait aussi. D'ailleurs, si une administration in-
telligente et ferme ne procurait des resources, il y
avait a craindre une revolte des soldats. Toussaint se
sentait le plus fort et se croyait suir de ramener l'ai-
sance.
Le 15 Aofit 1797 il se rendit au Cap. Le 20 Aouit,
apres avoir passe les troupes en revue et s'etre assure
le concours de tous, Toussaint se present chez Son-
thonax. L'abordant avec toutes les demonstrations
d'une respectueuse deference, il lui remit une lettre oui,
dans I'interet de la colonie, il l'invitait a aller occuper
son siege au Corps Legislatif. Ce desir etait un ordre.
Sonthonax essaya d'y resister. Mais il s'etait lui-
meme prive de tout appui, de tout concours. A sea
cotes pas une influence serieuse, pas un militaire de
valeur a opposer A Toussaint. Celui-ci, en presence
des velleites du commissaire A lui tenir tete, s'6tait
retire A la Petite-Anse oui commandait Henri Chris-
tophe. Dans la nuit du 23 au 24 Aofit il y fit tirer le
canon d'alarme. Sonthonax comprit I'avertissement et
se decida alors A partir. II quitta le Cap le 25 Aofit
1797 sur "L'Indien," abandonnant le pouvoir a Tous-
saint Louverture en qui il avait cru trouver un servile
instrument. Julien Raymond, le seul commissaire qui
restat a Saint-Domingue, ne pouvait en rien entraver
les vues du general-en-chef.
Toussaint charge le Colonel Vincent d'aller expli-
quer sa conduite au Directoire et se servit centre Son-
thonax de l'arme que celui-ci avait employee centre
Rigaud: il l'accusa d'avoir voulu le porter A proclamer
l'independance de Saint-Domingue. Le General-en-
chef estima, en outre, que le gouvernement de la metro-
pole ne pourrait que se montrer indulgent s'il parve-
nait A chasser les Anglais de la colonie. En cons&


87







88 Haiti: son histoire et ses detracteurs
quence, apres avoir reorganise son armee et pris des
measures pour assurer la culture des champs, Toussaint
ordonna l'offensive contre les envahisseurs. Petion
qui, A Leogane, servait sous les ordres de Laplume, so
porta sur la Coupe (aujourd'hui Petionville) don't il
enleva le fort qui y avait ete construit par les Anglais.
Ce succes obligea ces derniers A se concentrer & Port-
au-Prince. De son c8t6, Rigaud, obeissant aux ins-
tructions de Toussaint, faisait enlever le camp
Thomas, du cote de Pestel. La champagne etait ainsi
reprise dans 1'Ouest et dans le Sud.
Le Directoire commenqait pourtant A se preoccuper
de l'ambition de Toussaint. En attendant que la paix
permit d'appuyer par des forces suffisantes le retablis-
sement de la suprematie des blancs il fallait user de m&-
nagements. Sans blamer 1'attentat de Toussaint
centre Sonthonax, le Directoire delegua done a Saint-
Domingue le General Hedouville. Le nouvel agent
debarqua au Cap le 20 Avril 1798.
Le G&enral-en-chef le vit arriver avec deplaisir. II
voulait de l'autorite supreme; c'etait pour l'exercer
qui'il avait successivement eloigne Laveau et Sonthonax
de Pile. Allait-il se contenter du second rang, allait-il
consentir a jouer un role efface just au moment oui le
succes de ses combinaisons faisait prevoir la prochaine
expulsion des Anglais?
En effet, trois jours apres l'arrivee d'Hedouville, le
General Maitland qui commandait les forces anglaises,
se voyant A bout de resources, ecrivait a Toussaint
Louverture pour proposer Pl'vacuation de Port-au-
Prince, de l'Arcahaie et de Saint-Marc. Les negocia-
tions furent rapidement conduites. Et le General-en-
chef entra A Saint-Marc le 8 Mai, A l'Arcahaie le 12, I la
Croix-des-Bouquets le 14. Le 15 Mai il prit en tri-
omphateur possession de Port-au-Prince. "La plus
"brillante reception lui fut faite par les colons. Les
"pretres deployerent les bannieres de l'Eglise; ils
"firent porter la croix et le dais, come on en usait h
"1'egard des anciens gouverneurs de Saint-Domingue.
"Les femmes blanches et leurs filles, parees de leurs







Toussaint Louverture et Hedouville


"plus beaux atours, les unes en voiture, les autres a
chevall, se rendirent avec la jeunesse male pour lui
"jeter des couronnes et des fleurs. Des colons se pros-
"ternerent a ses pieds." 1 Des femmes blanches qui
naguere n'avaient pas assez de mepris pour les Afri-
cains et leurs descendants jetaient des fleurs 'a un
ancien esclavel Les orgueilleux colons se proster-
naient devant un noir! Toussaint, en cette minute
supreme, effaqait les longues humiliations infligees a
sa race.
Toussaint etait en quelque sorte devenu le pro-
tecteur des anciens proprietaires de Saint-Domingue.
11 avait devine tout le parti qu'il etait possible d'en
tirer. Aussi bien, ne negligeait-il rien pour se les atta-
cher. Les colons, les 6migres, etaient pour la plupart
avec les Anglais. Contrairement aux instructions de
l'Agent du Directoire, il proclamait des amnisties en
leur faveur. Du haut de la chaire il promettait le par-
don; car Toussaint avait pris l'habitude de faire ses
discours ou ses declarations importantes a l'Eglise.
Les pretres l'entouraient et il faisait respecter l'exer-
cice du culte. Tandis qu'en France la religion etait
proscrite, a Saint-Domingue le Gen6ral-en-chef avait
rouvert les temples et faisait chanter un "Te Deum"
apres chacun de ses succes. Il se creait ainsi de puis-
santes influences parmi les blancs aux depens d'Hedou-
ville. Ce dernier, gen6 par les instructions du Direc-
toire, paraissait moins human: il lui fallait faire exe-
cuter les lois contre les emigres: et Toussaint accueil-
lait non seulement ceux qui etaient & Saint-Domingue,
mais encore ceux qui y venaient!
Si le Gen6ral-en-chef ne negligeait rien pour embar-
rasser Hedouville, celui-ci ne menageait guere les sus-
ceptibilites, 1'amour-propre de l'homme qui, en fait,
etait d6j& le maitre de Saint-Domingue. Les jeunes
officers de l'Etat-Major, recemment arrives d'Europe,
se permettaient des plaisanteries deplacees envers le
general noir; ils ridiculisaient son costume, ses senti-
B. Ardouin, Histoire d'Haiti, 3e. Vol., p. 420.


89







90 Haiti: son histoire et ses detracteurs
ments religieux. Hedouville, de son co8t, laissait en-
tendre que Toussaint tenait le commandement en chef
de lui et qu'il pourrait, le cas echeant, 1'en priver.
Tous ces propos irriterent la mefiance de Toussaint,
deja mal dispose envers 1'homme qui exerqait le pou-
voir supreme auquel il aspirait lui-meme.
L'Agent du Directoire ne tarda pas a aggraver la
situation. Rigaud, qui obeissait aux ordres de Tous-
saint en depit de tout ce que l'on avait tenth pour
exciter sa jalousie, se rendit en Juillet 1798 & Port-au-
Prince pour conferer avec le general-en-chef sur un
plan de champagne contre Jeremie. Le Commandant
de la province du Sud avait reported de nouveaux
succes sur les Anglais repousses de Cavaillon et de
Tiburon. Toussaint et Rigaud partirent ensemble de
Port-au-Prince pour le Cap ou ils arriverent le 20
Juillet 1798. Hedouville fit & Rigaud un accueil des
plus flatteurs, s'efforgant comme a plaisir d'humilier
Toussaint. L'Agent du Directoire, fiddle a la poli-
tique de division adoptee par le gouvernement de la
France, jetait ainsi dans le coeur de deux braves offi-
ciers des germes de discorde destines & ensanglanter
une fois de plus le malheureux sol de Saint-Domingue.
Toussaint continue cependant de faire son devoir.
Apres avoir negoci I'lvacuation de Jeremie don't
Rigaud prit possession le 20 Aofit 1798, le general-en-
chef, par son agent special Huin, avait conclu le 16
Aofit avec Harcourt, representant de Maitland, une
convention pour l'abandon du Mole par les Anglais.
Presqu'au meme moment (18 Aouit) l'agent d'Hedou-
ville, Dalton, arrivait au Mole avec le Colonel Stewart a
une entente pour l'evacuation de cette place. Mait-
land repudia la derniere convention; et le representant
d'Hedouville fut berne; on le retint meme a bord du
vaisseau "L'Abergavenny" alors en rade du Mole.1'
Les Anglais dans leur desir de detacher de la France
l'homme qui tait tout puissant A Saint-Domingue,
montrerent beaucoup de deference & Toussaint. Quand
B. Ardouin, Histoire d'Haiti, 3e. Vol., p. 468.







Toussaint Louverture et les Anglais


le 2 Octobre 1798 il prit possession du Mole, il y fut
requ en grande pompe. Maitland lui fit cadeau d'une
couleuvrine en bronze et de deux fusils de prix. Le
General Anglais alla meme jusqu'a offrir a Toussaint
de le reconnaitre come roi, promettant d'avoir, pour
le proteger, une flotte toujours a portke des cotes de
Saint-Domingue, a la condition d'accorder A l'Angle-
terre le privilege exclusif de faire le commerce avec
P'ile. Le bon sens de Toussaint le mit en garde centre
une pareille proposition. II declina la couronne; mais
il crut utile de conserver de bonnes relations avec ceux
qu'il venait d'expulser du pays. Ainsi apres une
occupation partielle de cinq ans les Anglais abandon-
nerent entierement Saint-Domingue qu'ils convoitaient
tant. L'ile etait a jamais perdue pour eux, malgre
leurs arriere-pensees a ce sujet.
L'expulsion des Anglais fut incontestablement due
aux succes de Toussaint Louverture dans le Nord et
dans l'Ouest, et & ceux de Rigaud dans le Sud. Les
troupes indigenes, noires et jaunes, eurent tout le far-
deau de la defense de la colonie, la mere-patrie etant
hors d'6tat d'y envoyer des renforts. Pour recompenser
ces valeureux officers, ces courageux soldats, la France
allumera une guerre impie et criminelle; elle poussera
freres contre freres; elle laissera Toussaint briser
Rigaud; elle abattra ensuite Toussaint et tentera de
retablir I'esclavage & Saint-Domingue 1
En attendant, Hedouville ne put contenir le mecon-
tentement que lui causaient les actes de Toussaint, les
cajoleries des Anglais. Le 5 Septembre il ecrivit au
GOenral-en-chef ce qui suit: "Je vous feliciterais de la
"reception qui vous a ete faite par le General Maitland,
"si je n'etais pas convaincu que vous avez ete la dupe
"de ses insignes perfidies, puisque vous n'avez pas
"craint de me mander que vous le croyez de preference
"a moi. Que signifie cette quantity d'dmigres qui
"affluent dans nos ports sur des parlementaires
"anglais? Vous auriez dui vous rappeler les ordres et
"instructions que je vous ai donnes, et vous pouvez
computerr que je veillerai & ce qu'il n'y soit fait aucune


91







92 Haiti: son histoire et ses detracteurs
"infraction." L'agent du Directoire annula en
meme temps 1 'amnistie que Toussaint Louverture avait,
a Port-au-Prince, proclamee en faveur des 4migres et
blaima la municipality de cette ville d'avoir assist en
corps a une ceremonie religieuse; ce qui n'empecha pas
le general-en-chef, dans une proclamation en date du 10
Octobre 1798 oui elle rappelait a l'armee la gloire ac-
quise contre les Anglais, de prescrire "aux chefs de
"corps de faire dire la priere aux troupes le matin et
"le soir, aux generaux de faire chanter un 'Te Deum'
"en action de graces, pour remercier le Tout Puissant
"d'avoir favorise les operations de l'armee, en eloi-
"gnant l'ennemi sans effusion de sang, et d'avoir pro-
"tege la rentree dans la colonie, de plusieurs milliers
"d'hommes de toute couleur jusqu'alors 6gares, en
"rendant plus de 20,000 bras 'a la culture."I1"
Tandis que Toussaint Louverture rendait graces a
Dieu d'avoir fait rentrer dans la colonie plusieurs
milliers d'hommes jusqu'alors egares, Hedouville re-
nouvelait, le 14 Octobre, la defense d'admettre ces
egares (les emigres) A Saint-Domingue.
Le conflict entire les deux autoritls 6tait done A l'Ptat
aigu. Deja des officers sous les ordres de Toussaint
avaient essay d'amoindrir 1'autorite de 1'agent de la
metropole. Dessalines, Commandant de l'Arrondisse-
ment de St.-Marc, avait refuse de laisser executer un
ordre d'Hedouville.
Moise, Commandant de l'Arrondissement de Fort-
Liberte, prit une telle attitude que le iepresentant de la
France le menaga de destitution. Le neveu de Tous-
saint Louverture parcourut la champagne, preparant les
esprits a toutes les eventualites. Des propos mena-
gants se repandirent contre les blanks.
Hedouville crut qu'il avait encore assez d'influence
pour se faire obbir. II delegua done tous les pouvoirs
civils et militaires & Manigat, juge de paix de Fort-
Liberte, qu'il autorisa & destituer et a faire arreter


1 B. Ardouin, Histoire d'Haiti, 3e. Vol., p. 470.
" B. Ardouin, Histoire d'Haiti, 3e. Vol., p. 496.








Hedouville quite St-Domingue


tons ceux qui seraient une menace pour la tranquillity
publique.20 Ce magistrate voulut faire proc6der au d6-
sarmement du 5e. regiment. IIen resulta une lutte san-
glante A la suite de laquelle Moise, craignant d'etre
arret6, (16 Octobre 1798) se refugia dans les campagnes
don't il souleva la population. Des paysans arms mar-
cherent sur le Cap. Dessalines, encourage d'ailleurs
par Toussaint, se joignit au movement. Comme Son-
thonax, Hedouville se voyait contraint de quitter Saint-
Domingue. II s'embarqua le 23 Octobre 1798 sur la
frigate "La Bravoure." La veille il avait, dans une
proclamation, fulmine centre Toussaint. Et, afin de
diviser les mulatres et les noirs, il autorisa Rigaud &
se redresser centre l'autorite du ge6nral en chef. Le
22 Octobre 1798, il derivit au Commandant du Departe-
ment du Sud ce qui suit: "IForce de quitter la colonie
'par l'ambition et la perfidie du General Toussaint
"Louverture qui s'est vendu aux Anglais, aux emigr4s
"et aux Americains,-qui n'a pas craint de violer les
"serments les plus solennels, je vous degage entiere-
"ment de l'autorite qui lui etait attribute come g&-
"neral en chef,-et je vous engage A prendre le com-
"mandement du Departement du Sud tel qu'il est
designede par la loi du 4 brumaire an 6." . etc."
Apres le depart du representant de ]a France, Tous-
saint entra au Cap oui, fiddle A ses habitudes, il fit
chanter un "Te Deum." Il mit en movement toutes
les oommunes elles lui envoyerent de notnbreuses
addresses de protestation centre la conduite d'Hedou-
ville. Toutes ces addresses furent confines A Caze qu'il
charge d'aller expliquer les e6vnements au Directoire.
Et, pour ne point laisser croire qu'il visit a 1'ind6pen-
dance, il invita Roume qui se tenait a Santo-Domingo
a se rendre dans la parties frangaise. Toussaint savait
fort bien que le nouvel agent ne serait pas un obstacle
bien genant.
En attendant, il ne cacha point 1 'irritation que lui
B. Ardouin, Histoire d'Haiti, 3e. Vol., p. 500.
a B. Ardouin, Histoire d'Haiti, 3e. Vol., p. 511.


93







94 Haiti: son histoire et ses detracteurs
causait la lettre d'Hedouville a Rigaud. II crut natu-
rellement que le Commandant du Departement du Sud
'tait d'accord avec l'agent de la France. II en r'sulta
une correspondence assez aigre entire les deux princi-
pales autoritbs militaires de la colonie. Des deux c6t4s
'amour-propre se trouva en jeu et consomma la
brouille. Rigaud jouissait d'un grand prestige. De-
gage de toute obeissance envers Toussaint, rendu en
quelque sorte independent, il pouvait devenir un rival
dangereux. Pour maintenir son autorite intacte,
Toussaint avait done intiret A briser le seul homme qui
fit en measure du lui tenir tete. Aussi il ne negligea rien
pour le discrediter dans 1'esprit des masses.
Les choses en etaient la quand, le 12 Janvier 1799,
Roume arriva a Port-au-Prince. Apres s'etre concerto
avec Toussaint Louverture il invita Rigaud, Beauvais
et Laplume A se rendre aupres de lui. Dans la conf4-
rence qui eut lieu a Port-au-Prince, Roume demand a
Rigaud de renoncer au commandement en chef du DN-
partement du Sud et d'abandonner Petit-Goave et
Grand-Goave a Laplume qui commandait deja l'Arron-
dissement de LMogane. Cet arrangement reduisait
P'autorite de Rigaud A rien. Celui-ci s'empressa de
donner sa demission; et, comme en Avril 1798 il avait
ete elu Depute au Corps L4gislatif, il demand a Roume
de le laisser aller en France remplir son mandate. Le
depart de Rigaud aurait aplani toutes les difficulties; il
aurait pour le moment satisfait 1 'ambition de Toussaint
Louverture don't l'autorite serait desormais sans par-
tage. Toute cause de conflict entire les enfants de Saint-
Domingue aurait ainsi disparu. Connaissant surtout
la mesintelligence qui, depuis le depart d'Hedouville,
existait entire Toussaint Louverture et Rigaud, Roume
avait pour devoir d'accepter la demission du dernier.
II la refusa pourtant. La politique de la France butait
alors A diviser les noirs et les mulatres de Saint-
Domingue afin de les subjuguer les uns par les autres et
d'arriver A retablir la suprematie des blanes. Roume,
au courant des arriere-pensees du Directoire, ne n4-
gligea rien pour exciter et entretenir les d4fiances des








Toussaint Louverture et Rigaud


uns envers les autres. Bien que Rigaud eflt renouvele
sa demission, il persista a la refuser. II cajola si bien
Rigaud qu'il le decida non-seulement A rester a Saint.
Domingue, mais encore a amoindrir son commandement
en abandonnant Grand-Goave et Petit-Goave A La-
plume.
Toussaint Louverture ne pouvait Atre qu'a demi sa-
tisfait d'un arrangement qui laissait encore beaucoup
d'influence au rival qu'il voulait carter de la colonie.
Aussi, saisit-il le premier pretexte qui se present
pour rendre une rupture inevitable. A la suite d'une
insurrection qui avait eclatA a Corail, trente rebelles,
don't 29 noirs et un blanc, avaient ete enfermes dans une
chambre de la prison de Jeremie. Ces malheureux
moururent asphyxies. Rigaud etait A ce moment &
Petit-Goave, en route pour les Cayes. La nouvelle
de ce triste accident arriva A Port-au-Prince le 21 Fe-
vrier 1799. Aussitot, Toussaint Louverture fit battre
la generale et convoqua tous les citoyens A l' glise. II
monta en chaire et denonga Rigaud come l'ennemi des
noirs. Plus tard il lui adressa une lettre insultante.
Roume n'intervint pas et laissa le different s'enve-
nimer. Il s'etait depuis le 25 Fevrier transported au
Cap d'oi il continuait de correspondre en terms cor-
diaux avec le chef du Departement du Sud. Puis subi-
tement il langa une proclamation oui il le denonga
comme un ambitieux qui m~eonnaissait toute autorit4
hierarchique.
II ne destitua pourtant pas Rigaud; il ne prit centre
lui aucune measure disciplinaire. Mais Toussaint Lou-
verture fut autorise & mettre l'insubordonnea a l ordre.
Roume ordonnait ainsi la guerre civil. Rigaud se
trouva de cette fagon accule a l'alternative de fuir de
Saint-Domingue ou de se battre. Son caractere em-
porte, le souvenir des services rendus, les Jroits qu'il
se croyait au commandement qu'il exergait, tout le
poussa a la resistance.
Cependant, en homme prevoyant, Toussaint n'avait
pas voulu s'engager dans une lutte qui depuis long-
temps lui paraissait inevitable, sans prendre les measures


95








96 Haiti: son histoire et ses detracteurs

necessaires au suces. II pensa surtout a assurer son
approvisionnement; car les comestibles etaient rares
dans la colonie. En consequence il entra en communi-
cation directed avec John Adams, alors President des
Etats-Unis, qui nomma Edward Stevens Consul-General
a Saint-Domingue. Des negociations de Toussaint
avec l'Angleterre et les Etats-Unis resulta une con-
vention commercial que Roume sanctionna en Avril
1799. Le concours de ces deux puissances se trouva
ainsi acquis au General-en-chef. Le General Maitland
recommandera a ses agents de donner tout leur appui a
Toussaint et surtout de ne rien negliger pour emp&cher
une reconciliation entire Rigaud et lui." De son c6t6
le President Adams mettra les ports du Sud en inter-
dit; par proclamation en date du 26 Juin 1799 il d6-
fendra aux bateaux americains d'y toucher, privant
ainsi Rigaud de tout moyen de se procurer des provi-
sions et des munitions de guerre.23 Il ira plus loin; il

Extrait de la lettre du General Maitland au Lieutenant Colonel
Grant:
A bord du navire de guerre "Camilla."
Au large de l'Areahaie, 17 Juin 1799.
...... ......... "Je ne crains pas le moindre danger pour la
"Jamaique si Toussaint est victorieux; et aussi longtemps que l'ile
"(Saint-Domingue) restera dans la situation actuelle (celle de guerre)
"il est egalement clair que la Jamalque sera parfaitement At labri de
"tout peril.
"En. consequence le grand objectif de vos fonctions a Saint-Domingue
"consistera A vous efforcer, dans la measure du possible, de maintenir
"l'lle dans l'un de ces deux etats et A emplcher toute entente A
"'amiable entire Rigaud et Toussaint, entente don't en rEalite je me
"vois guere la possibilitY. Et dans le eas ol Toussaint serait vie-
"torieux, vous ne negligerez rien pour l'empfcher) de recevoir aucun
"agent du Directoire, celui qui est maintenant aupres de lui sera de-
"place, longtemps avant votre arrive .............. Vous vous effor-
"cerez par tous les mnoyens en votre pouvoir de conserver A Toussaint
"1'autorite supreme dans l'lle; et a cet effet vous prendrez part aux
"moyens qui peuvent assurer ce resultat..................."
(Archives du Departement d'Etat.)
Lettre de Toussaint Louverture au President John Adams. (Au
Port de Paix, le 14 Aoft 1799.)
(Extrait). ". ........ C'est peu que par votre proclamation vous
"avez defendu l'entree des bltiments de votre nation dans les port de
"Saint-Domingue autres que le Cap et le Port Republicain, cette measure








Toussaint Louverture et Rigaud


mettra des navires de guerre a la disposition de Tous-
saint, tant celui-ci avait reussi a le gagner a sa cause.
Le conflict prepare et rendu inevitable par les agents
de la France eclata enfin. Dans la nuit du 17 au 18
Juin 1799, les troupes de Rigaud cantonnees au Pont-
de-Miragoane attaquerent et enleverent le fort de Petit-
Goave. Le sang avait coule; des freres allaient s'en-
tr'egorger a la grande satisfaction des colons qui re-
vaient de retablir leur fortune sur leurs cadavres.
Toussaint deploya dans la circonstance son activity
habituelle. Apres avoir etouff6 une insurrection au
Mole-St. Nicolas, il concentra tous ses efforts sur
Jacmel don't le siege etait dirig6 par le General Dessa-
lines qui commandait les forces du Sud. Les petits
navires don't Toussaint se servait pour bloquer cette
ville n'arrivaient pas toujours a empecher son appro-
visionnement. Le G&ndral-en-chef reclama alors le con-
cours du President Adams: un brig et une frigate des
Etats-Unis croiserent devant Jacmel et donnerent la
chasse aux embarcations qui s'efforgaient de ravitailler
la place.2'
Les assie4gs avaient gte successivement abandonnea

*"se trouvera sans effet, si vous n'obligez a son execution par une former
"coercitive quelconque; ainsi, en adhErant a la demand que je voua
"fais de quelques b&timents de guerre, vous rdprimez une rebellion qu'il
"est de l'interet de tous les Gouvernements d'Etouffer, et vous faitea
"executer les propres volontes du Gouvernement don't vous etes l'organe.
Lettre de Toussaint Louverture, le 25 Ventose, An 8, a Edward,
Stevens, Consul Gendral des Etats-Unis A Saint-Domingue. (Extrait)
". .................. Je ne peux etre plus reconnaissant que je le suis.
"de toutes les demarches que vous vous etes donned la peine de fair
"envers Monsieur le Commodore Silas Talbot, pour l'engager A me
"donner des secours en batiments, dans les parages de Jacmel. J'ai un
"nouveau plaisir en vous offrant mes remerciements, A vous dire, com-
"bien je suis satisfait et sensible aux services signals et important
"que m'a rendus le Commandant de la frigate des Etate-Unis 'Le
"'General Green,' Mr. Christophe Raymond Perry. Mes eloges et ma
"reconnaissance pour cet officer ne pourront egaler sa complaisance,
"son activity, sa surveillance et son zele A me proteger dans une cir-
"constance malheureuse pour cette parties de la colonie; mais & l'avan-
"tage de laquelle il n'a pas peu contribute par sa croisiere don't toute
attentionn a etE port&e par lui, que pour me faciliter dans la prise
"de Jacmel, comme de voir aussi le bon ordre se retablir dans cette
"colonie."


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98 Haiti: son histoire et ses detracteurs


par Beauvais et par Birot; ils se defendirent vaillam-
ment sous les ordres de Petion qui vint tard se mettre
A leur tate. Ne pouvant plus resister a la famine et A
la maladie, ils 6vacuerent la ville le 10 Mars 1800. La
chute de Jacmel fut le commencement de la debacle
pour Rigaud. Malgre des prodiges de valeur ses
troupes ne parent arreter le success des armes de Tous-
saint. Le 28 Juillet 1800 Dessalines n'etait qu'& trois
lieues des Cayes don't le port 6tait bloque par deux
frigates et trois goeilettes des Etats-Unis. La cause
de Rigaud etait irremediablement perdue. II quitta
done les Cayes et le 29 Juillet il s'embarqua & Tiburon
sur un bateau danois qui le conduisit a Saint
Thomas."
Le ler Aofit 1800 Toussaint Louverture fit son entree
aux Cayes. II se rendit l'Eglise ouj, apres le "Te
Deum," il monta en chaire et proclama l'oubli du
passe.
Il etait desormais le seul maitre de Saint-Domingue;
il s'etait malheureusement alien des sympathies et des
devouements qu'il devait cruellement regretter moins
de deux ans apres son triomphe.






2 Beauvais qtIe lee affranchis r~unis au camp de Diegue avaient
choisi pour leur chief, ne sut pas, par son caractere inadels, se maintenir
au premier rang. 11 n'occupait plus qu'un rOle secondaire. Toujours
prdoccupe d'obeir aux agents de la France, il e'tait vu, avee regret,
trait de rebelle par Roume. Pour n'avoir pas t combattre Toussaint
Louverture, il avait quittk Jacmel. II mourut noye dans le naufrage du
navire qui le portait en France.
I De Saint Thomas Rigaud s'Otait rendu A la Guadeloupe. II
partit de cette derniere lie le 2 Octobre pour France. Ma il 11 fut fait
prisonnier par les Amdricains, toujours auxiliaires de Toussaint Louver-
ture, et conduit A Saint Christophe of il resta un mois en prison. II
ne put arriver en France que le 31 Mars 1801.-(B. Ardouin, Histoire
d'Haiti, 4 Vol., p. 201, note).
Des navires de guerre des Etats-Unis avalent aussi eapture plusieurs
des batiments sur lesquels se trouvaient les partisans de Rigaud.


N
















CHAPITRE VIII.
Measures administrative de Toussaint-Prise de posession de la parties
espagnole-Convocation d'une Assemblee Centrale-Constitution de
Saint-Domingue-Toussaint Louverture Gouverneur-Gdanral & vie
-L'expedition francaise-La Crete-A-Pierrot-Deportation de Ri-
gaud-Soumission de Toussaint Louverture-Son arrestation et @a
dEportation-8a mort au fort de Joux.

Sans inquietude sur le sort de sa champagne contre
Rigaud, Toussaint Louverture n'avait plus besoin de
manager Roume. Le G6neral-en-chef reclama la r6vo-
cation du G6neral Kerverseau alors stationn64 Santo-
Domingo; I'Agent ne se press pas de l'accorder.
Toussaint se rappela alors que par le trait de Bale la
parties espagnole avait et6 ce4de a la France; il demand
l'autorisation d'en prendre possession. Le refus op-
pose par Roume augment son micontentement De
Port-au-Prince oui il se tenait, il 4crivit A l'Agent du
Directoire de venir le trouver. Ce dernier declina l'in-
vitation et ordonna l'expulsion des 4missaires anglais
qui se trouvaient dans la colonie. Le 4 Mars 1800, il
6crivit & Toussaint d'avoir A faire ex6ecuter cet ordre.
Un de ces emissaires, Mr. Wrigloworth, etait just en ce
moment-la aupres du General-en-chef.1 Celui-ci, froisse
du ton de la lettre, se rendit aux Gonaives. Son neveu
Moise et d'autres Commandants militaires ne tardbrent
pas a soulever les campagnards. Les revolts marche-
rent sur le Cap o Uils demanderent la comparution de
Roume et de administration communale, menagant,
en cas de refus, d'envahir la ville. Roume alla aude-
vant d'eux. Les paysans reclambrent la moitie des
B. Ardouin, Histoire d'Haiti, 4e. vol. p. 159.
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