Les relations extérieures d'Haïti

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Title:
Les relations extérieures d'Haïti études historiques et diplomatiques
Physical Description:
1 online resource (236 p.) : ;
Language:
French
Creator:
Justin, Joseph
Publisher:
A. Savine
Place of Publication:
Paris
Publication Date:

Subjects

Subjects / Keywords:
Foreign relations -- Haiti   ( lcsh )
Relations extérieures -- Haïti   ( ram )
Genre:
non-fiction   ( marcgt )

Notes

Statement of Responsibility:
Joseph Justin.
General Note:
Title from PDF t.p. (LLMC Digital, viewed on Nov. 13, 2010)

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Source Institution:
Columbia Law Library
Holding Location:
Columbia Law Library
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All applicable rights reserved by the source institution and holding location.
Resource Identifier:
oclc - 681133038
System ID:
AA00000993:00001


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Full Text
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Columbia University Law Library


JOSEPH JUSTIN
LES
ATIONS EXTRIEURES
A
D'HATI
Etudes Historiques et Diplomatiques
L'Histoire du monde est le tribunal du monde.
L'galit des peuples est un principe de droit international, au mme titre que l'galit des citoyens est un axiome de notre dclaration d'indpendance ; on ne doit pas faire un peuple petit et faible, ce qu'on ne ferait pas un peuple grand ou puissant, ou ce que nous ne souffririons pas, si cela tait fait contre nous-mmes.
PARIS
ALBERT SAVINE, DITEUR
Schiller.
Sumnjr.
12, RUE DES PYRAMIDES, 12


w(L.
2-2, ?- P 0 (n \*m Libfry
Il a t tir de cet ouvrage, 12 exemplaires de luxe sur papier de Hollande.
TX \ <<2J2


PREFACE
J'expose ce livre au plein. jour de l'opinion publique. C'est une uvre de conscience. C'est une esquisse de l'avenir tel que je l'entrevois.
En l'crivant, je me 'suis donn pour but de servir mon pays que j'aime, non point du bout des lvres seulement, mais de cet amour qui fait les curs rsolus.
Toujours soucieux de la vrit et de la justice, j'ai exprim mes opinions avec franchise, avec nergie, sans dissimulation.
J'ai fait mon devoir de patriote sincre ; j'ai rempli ma page blanche.
Heureux serai-je si ce livre peut dtruire quelques prjugs, raffermir quelques convictions et fortifier l'me de la Patrie !
L'heure est solennelle !
Si le peuple hatien aspire l'honneur des peuples libres, il doit en avoir la conscience et le caractre. Il faut qu'il se conduise de faon mriter Vestime et le respect de tous.


Il faut, en un mot, qu'il modifie ses murs politiques internes, qu'il fasse trve des rvolutions priodiques.
Bientt, il aura cent ans d'existence; il importe qu'il s'affirme, qu'il ait le sens des affaires, le sens de la libert et de la justice.
Tous les Hatiens vraiment patriotes doivent avoir aujourd'hui une mme volont, un intrt commun et une action commune : agrandir et relever Hati.
Pour ma part, j'estime qu'il est d mon devoir de ranimer les courages, de rchauffer le patriotisme, de relever l'enthousiasme qui fait faire de belles actions.
Je dois l'avouer, c'est ici sur cette terre gnreuse et hospitalire de France que j'ai appris penser, bien connatre l'histoire de mon pays, partant me dvouer sa dfense.
Je remercie M. Glasson, l'minent jurisconsulte, d'avoir bien voulu prsenter mes deux volumes : Ktude sur les Institutions Hatiennes, l'Acadmiedes Sciences Morales et Politiques, laquelle dans sa sance du 20 juillet 1895, m'a fait l'honneur de m'adresser quelques mots d'loges ().
Ce tmoignage de sympathie me touche profondment.
(i) Voir le Journal Officiel de la Rpublique Franaise du 26 juillet 1895.


En terminant, je fais des voeux pour que la paix cette sant morale des nations, rgne en Hati, afin qu'elle puisse marcher de l'avant, veiller au respect de ses droits et consolider ses relations avec les puissances trangres.
J. JUSTIN.
15, Rue Yauquelin,
Paris, le 22 octobre 1895.


LIVRE PREMIER


I
I
I


CHAPITRE PREMIER
FORMATION TERRITORIALE DE L'iLE d'hATI
Hati est aujourd'hui le nom officiel de la partie occidentale de l'le. Les premiers habitants appelaient le pays indiffremment : Hati (terre montagneuse), Bohio (grande terre), Quisqueya(mre des terres).
Le territoire d'Hati tait primitivement divis en cinq grands royaumes ou Caciquats : Le Marien, au Nord ; Le Xaragua, l'Ouest et au Sud ; Le Maguana, au Centre ; Le Higuey, l'Est ; Et la Magua, au Nord-Est. Les les adjacentes taient leGuanabo, l'Amona et l'Adamanoy.
Les Indiens, dit M. Emile Nau, btissaient des bourgades assez considrables, de plusieurs milliers d'habitants... Ils taient assujettis la


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discipline d'un gouvernement rgulier et doux, quoique absolu. Le commandement suprme tait dfr un cacique environn, autant que-quelque roi que ce ft au monde, de l'obissance et de l'hommage de ses sujets. La puissance tait hrditaire dans sa famille et ne manquait mme
pas du prestigieux entourage d'une noblesse.....
Le cacique tait aussi le chef de la religion ; les prtres ou butios accomplissaient leurs rites sous sa direction... Les murs simples et douces des naturels d'Hati, leur industrie et leur organisation politique, si grossires encore, taient, cependant, celles d'un peuple dr-stin fonder une civilisation au moins aussi remarquable que des Mexicains ou des Pruviens. La dcouverte de l'Amrique semble tre venue trop tt en arrter l'essor. (1).
Les Indes occidentales, on le sait, furent dcouvertes par Christophe Colomb au xve sicle. Avant cette poque, l'Amrique encore inconnue ne figurait point sur les cartes gographiques. Cependant, l'existence d'un nouveau monde avait toujours proccup les esprits. C'est ainsi que Snque dans sa Mde, avait dit : Il viendra un sicle loign dans les temps futurs, o l'ocan desserrant les liens du monde, un immense con-
(1) Histoire des Caciques d'Hati, p. 54.


tinent surgira. Tethys dcouvrira des rgions nouvelles et Thul ne sera plus l'extrmit des terres. Pierre d'Ailly dveloppa plus tard dans son fameux ouvrage, l'Image du Monde, la conception du monde habitable. C'est dans ce livre que Colomb a puis tout son bagage scientifique. On peut dire que le plus grand mrite de l'intrpide navigateur est d'avoir poursuivi avec une indomptable nergie l'excution d'un plan si longuement caress. Aprs de longs pourparlers, Colomb reut enfin l'ordre de partir, le 30 avril 1492. Il monta sur une des trois caravelles, la Capitane, et cingla droit sur les Canaries, avec l'intention de se diriger ensuite l'Ouest.
Le 12 octobre 1492, il aborda l'le de Guanahani, qu'il surnomma San-Salvador et dcouvrit peu aprs Cuba. Le 6 dcembre 1492, il atteignit le Mle-Saint-Nicolas, nom qu'il donna lui-mme en l'honneur de la fte de ce jour. La richesse de l'le d'Hati enchanta tant Colomb qu'il la baptisa Hispaniola ou Petite Espagne.
Je n'crirai pas ici l'histoire de sang et de larmes des Hatiens pendant le temps o les Espagnols rgnaient dans ce pays. Au nom de la civilisation, au nom de la religion, de la science et du progrs, le sol hatien devait tre le thtre des plus horribles scnes de carnage. Tout un


peuple devait tre gorg par les Espagnols altrs d'or.
La premire ville que fonda Colomb dans le Nouveau-Monde fut Isabela qui devint plus tard Santo-Domingo. Sous les colons franais, le nom de Saint-Domingue prvalut jusqu'en 1804, au moment o les Hatiens proclamrent leur indpendance.
Parmi les Grandes-Antilles, l'le d'Hati occupe la position centrale. Pour l'tendue et la population, elle vient immdiatement aprs Cuba. Elle occupe une superficie de 77,253 kil. q ; elle a 650 kilomtres dans sa plus grande longueur de l'Est l'Ouest et 260 kilomtres dans sa plus grande largeur du Nord au Sud (1). La division territoriale de l'le a t souvent modifie. Cela est d notre politique de mouvement perptuel. Sous le gouvernement franais, la colonie de Saint-Domingue fut divise en cinq dpartements et 86 cantons. Toussaint-Louverture la divisa plus tard en six, quelque temps aprs l'occupation de la partie espagnole de l'le. Une nouvelle division s'imposa en 1805. L'empire d'Hati fut partag en six divisions militaires, et chaque division militaire en deux arrondissements. Il y eut
(1) Voir le Tome I de mon ouvrage : Etude sur les Institutions Hatiennes.


deux divisions dans le Nord, deux dans l'Ouest et deux dans le Sud.
En 1822, aprs la runion de la Dominicanie la Rpublique d'Hati, l'le fut divise en six dpartements.
Aprs le dpart de Boyer, le territoire de la Rpublique fut divis galement en six dpartements et chaque dpartement en cantons, selon l'importance des ville du dpartement.
Chaque canton se composait de communes agglomres pour servir l'tablissement des diverses branches de l'administration publique. En 1849, l'empire d'Hati fut divis en provinces, et les provinces furent subdivises en division militaire ou arrondissement. Ily eutsixprovinces. Aujourd'hui l'le d'Hati est divise en deux Etats indpendant l'un de l'autre : La partie occidentale ou Hati dont la capitale est Port-au-Prince, et la partie orieniuL Dominicanie, dont la capitale est San to-Domingo.
La Rpublique d'Hati est forme de la presqu'le du Nord-Ouest, de la presqu'le du Sud-Ouest et de la plaine de l'Artibonite. Elle mesure 29 30 kil. q.
Sa population est de 1200 mes; chiffre assurment contest, car le territoire de la Rpublique peut contenir une population active de 4 millions. A l'heure actuelle, la Rpublique d'Hati est di


vise en cinq dpartements. Chaque dpartement est subdivis en arrondissement et chaque arrondissement, en communes.
1 Le dpartement du Sud a pour chef-lieu les Cayes et pour, villes principales : Aquin, Anse-d'Hainult, Jermie et Mirgone. C'est le dpartement le plus long du pays; il forme six arrondissements ;
2 Le dpartement d l'Ouest a pour chef-lieu Port-au-Prince, et pour villes principales : Petit-Gove, Logne et Jacmel. Il comprend cinq arrondissements ;
3 Le dpartement de l'Artibonite a pour chef-lieu Gonaves, et pour villes principales : Saint-Marc, Petite-Rivire de l'Artibonite et Gros-Morne. Il forme quatre arrondissements ;
4 Le dpartement du Nord a pour chef-lieu Cap-Hatien, et pour villes principales : Fort-Libert, Grand'Rivire du Nord et Borgne. Il forme six arrondissements ;
5 Le dpartement du Nord-Ouest a pour chef-lieu Port-de-Paix, et pour villes principales : Mle-Saint-Nicolas et Saint-Louis du Nord. Il ne comprend que-deux arrondissements.
Les les adjacentes sont : la Gonve, dans le golfe do Logne, 745 kil. q ; la Tortue, dans l'ocan Atlantique, 303 kil. q ; les Camites, au Nord du dpartement du Sud, 49 kil. q ; l'Ile-


-Vaches, 33 kil. q; la Navase, 12 kil. q ; et la Grosse-Caye, prs des ctes mridionales, 8 kil. q.
Il y a en Hati un grand golfe : le golfe de la Gonve ou de Logne et vingt-deux baies principales. On y trouve aussi quarante-trois rivires remarquables et trois grands fleuves qui sont : l'Artibonite et la Grand'Anse, qui se jettent dans le golfe de la Gonve ; et le fleuve Trois-Rivires qui se jette dans le canal de la Tortue. Il y a dans l'le entire trois principaux massifs orographiques. En ce qui concerne la partie occidentale, on peut citer quatorze chanes de montagnes principales, dont quatre grandes et dix petites. Les plus connus de ces montagnes sont : la Hotte, la Selle, le mont des Orangers,le mont Pensez-y-bien, etc. La plaine de l'Artibonite est la plus importante de l'le ; elle se droule le long du cap Saint-Marc aux Gonaves. Hati possde encore d'autres plaines non moins importantes, on peut signaler les plaines fertiles du Cul-de-Sac sur la baie de Port-au-Prince.
En Hati, la fcondit du sol rpond la douceur de la temprature. Le pays, est dans la zone des alizs du Nord-Est.
Un climat gnralement salubro, un sol fertile, des sites magnifiques, produits par des montagnes d'une hauteur prodigieuse, enfin de vastes


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plaines arroses par une multitude do ruisseaux et couvertes d'ailleurs d'une riche vgtation,donnent cette le, un aspect enchanteur. Nous ne sommes donc pas surpris que Christophe Colomb se soit vant d'avoir dcouvert l'ancien emplacement du paradis terrestre.
Dans les valles dlicieuses de Saint-Domingue, on jouit de toutes les douceurs du printemps, sans avoir redouter ni les rigueurs de l'hiver, ni les chaleurs touffantes de l't. Il n'y a que deux saisons dans l'anne, et elles sont galement belles. La terre toujours couverte de fruits et de fleurs, prsente en ralit les dlices imaginaires que nous offrent des descriptions potiques les plus sduisantes. De quelque ct que les yeux se tournent, ils sont enchants par une varit d'objets colors et rflchis par la lumire la plus pure. L'air est tempr pendant le jour, et les nuits sont constamment fraches (1).
La flore hatienne est des plus prodigieuses du globe. On trouve chez nous toute la vgtation luxuriante des contres tropicales. On y rencontre galement de beaux bois de construction ; tels que le chne, l'acajou, le campche, le pin d'Occident, le frne, etc. On remarque des carrires de gyp-
(1) Charles Malo, Histoire de l'Ile de Saint-Domingue, p. 2.


ses, ocres rouges et jaunes ; des jolies cascades, des grottes stalactites et stalagmites, des eaux minrales froides ou chaudes.
Hati prsente une minralogie suprieure ; elle consiste en mines d'or, d'argent, d'aimant, de cuivre, de fer et de soufre ; en carrires d'ardoises, en grs, silex pyromaque, agate, cristal de roche, albtre, antimoine, talc, marbre, porphyre, spath, ophite, granit, lapis-lazuli, etc. Le caf est notre principale denre ; il se distingue surtout par son parfum. Le cafier fleurit deux ou trois et quelquefois quatre fois l'an : en fvrier, mars, avril et mai. Les dernires floraisons sont les meilleures. Hati cultive aussi le cacao, la canne sucre, le coton, le tabac, etc.
Tel est en gnral, l'aspect de ce beau pays qui a t surnomm juste titre : la Reine des Antilles.
D'aprs l'art. Ier de la Constitution qui nous rgit, la Rpublique d'Hati est une et indivisible, essentiellement libre, souveraine et indpendante.
Son territoire et les les qui en dpendent sont inviolables et ne peuvent tre alins par aucun trait ou par aucune convention.
Depuis 1804, l'unit de gouvernement existe chez nous. Le pays jouit d'une autonomie qui lui est propre et a un organisme politique ind-


pendant. Ceci n'est pas arriv assurment tout seul; il nous a fallu lutter contre nos oppresseurs; il nous a fallu de l'nergie et de la constance dans nos efforts pour parvenir secouer les chanes de l'esclavage. Ce lopin de terre, dit le Docteur Janvier, o nous sommes les matres, et que nous gardons avec un soin tant jaloux nos arrires-neveux, nous l'avons pay trois fois. Nous l'avons d'abord achet dans la personne de nos anctres, et pay de deux sicles de larmes et de sueur ; puis nous l'avons pay d'une immense quantit de sangj et puis encore nous l'avons pay de 120 millions en argent.
L'Hatien quel qu'il soit, n'a pas le droit d'oublier le pass ; le pass, c'est sa gloire, c'est sa force dans l'avenir.
Le premier devoir de chaque citoyen est de sacrifier la conservation de son indpendance, sa vie, ses biens, sa volont personnelle, en un mot tout ce qu'il possde. Je souhaite de toute mon me que mes compatriotes se pntrent fortement de leurs devoirs civiques et qu'ils ne fassent pas bon march d'une possession qui n'a d'gale nulle part.


CHAPITRE II
CODE NOIR
C'est en l'an de grce 1505 que commena l'introduction des Noirs en Hati. Aprs la destruction des insulaires, les espagnols pour repeupler l'le eurent recours la traite qui fut rgularise par l'dit de 1517. Les Noirs enlevs sur les ctes d'Afrique, eurent pour principale tche d'exploiter les mines du pays. Je n'ai pas le courage de dcrire les souffrances de ces malheureux, de ces tres humains qu'on empilait dans les entreponts des ngriers comme des colis.
Je n'ai pas le courage de dire par quels procds on dtruisait, on sacrifiait ces hommes ns du mme sang que les autres. Qu'il nous suffise de savoir qu'on achetait alors un homme, une femme, un enfant, mme une famille comme on ramasse les chevaux, comme on opre une affaire. A la honte de l'humanit, l'institution de


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l'esclavage remonte trs loin. Il a fallu des sicles de constants efforts pour tablir l'galit des hommes entre eux. On peut mme dire que l'esclavage a t, un instant, un progrs relatif sur la coutume de mettre mort les prisonniers.
Cet adoucissement fut d d'abord Josu chez les Isralites. Le mme phnomne se produisit chez les Cimbres et les Teutons. C'est ainsi que les Romains s'incorporrent les Cciniens, les Antemnates, les Crustuminiens, les Sabins de Tatius, les Tusques de Fidnes et les Albains. Ces murs sont pouvantables. On ne peut pas admettre que le travail de l'esclave soit utile l'homme libre. Au contraire, l'histoire est l pour prouver que l'esclavage a corrompu et amolli les socits antiques et que Rome lui doit sa perte.
L'dit de 1517 fut, mon estime, une horreur, une abomination. Il fut une uvre de dgradation et de destruction. A-t-on le droit de lgitimer l'esclavage, de priver l'homme de sa libert ? A-t-on le droit de fouler aux pieds les principes de la morale et de la vertu, d'opprimer toute une race d'hommes, sous prtexte qu'elle est incapable de tout progrs ? 0 les vieux arguments d'A-ristote !
Les Espagnols, les Anglais, les Franais devaient s'entretuer pour savoir qui reviendrait


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l'honneur de perptrer ce crime odieux. Les aven^ turiers franais l'ont emport.
La Cour de France ayant dfinitivement rsolu d'entreprendre la conqute de l'Ile, chargea secrtement M. de Cussy de prendre des mesures cet effet : Vous pouvez croire que vous n'aurez rien de plus grand excuter, et vous pouvez compter que le succs vous mritera les grces particulires de sa Majest ; le gouvernement de votre conqute vous sera donn, vous n'en sauriez douter. Je vous prie de m'informer des mesures que vous prendrez pour l'excution de ce projet.
Le trait de Ryswick conclu en 1697 mit un ter- v me aux diffrends. Par ce trait, l'Espagne cda pour la premire fois aux Franais la partie occidentale de l'Ile. Ainsi, les pauvres esclaves passrent d'autres matres. Quel fut donc leur sort ?.....
Si je reviens sur ces lugubres souvenirs, c'est qu'il s'en dgage plusieurs leons qu'il est toujours salutaire de mditer. De mme que Louis XIV ne pouvait pas souffrir qu'il y et deux religions dans son royaume, de mme il ne pouvait pas comprendre que les esclaves de Saint Do-mingue pussent vivre sans loi, sans droit public.
On doit en mme temps sa sollicitude l'an de grce 1685 : la Rvocation de l'dit de Nantes et le Codejnoir. Est-il besoin de rappeler les excs !// qui s'en suivirent aprs la rvocation de cet dit ?


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Qui ne se rappelle que la France perdit alors le plus clair de ses revenus dans la personne de trois cent mille rforms qui passrent la frontire ? Oui, le grand roi vieilli, dcrpit, tomba sous l'influence de Mme de Maintenon, femme habile et insinuante, commit des forfaits les plus atroces et se signala par des dragonnades indignes du Grand Sicle.
Le Code Noir fut le couronnement de cette uvre de perscution et de sentiment implacable do vengeance.
Cette ordonnance divise en soixante articles, eut pour principal but le rglement de l'tat des esclaves. Cette loi inique, inhumaine, frappa impitoyablement les noirs de St-Domingue. Le despotisme des colons aidant, ces malheureux vivaient en vritables troupeaux, en vritables btes de somme. L'esclave ne pouvait rien avoir, recevoir ni acqurir qui ne ft ses matres. Il tait plac sous la dominica potestas comme dans l'ancienne Rome. Vis--vis de son matre, l'esclave n'tait pas une personne, c'tait une chose. On ne lui reconnaissait aucune intelligence, aucune volont. L'esclave fugitif, pendant un mois, avait les oreilles coupes, et tait marqu d'une fleur de lis l'paule ; la seconde vasion il avait le jarret coup ; la troisime, il tait puni de mort.


Au nom de l'humaine raison, n'a-t-on pas le droit de conclure que le plus barbare tait le blanc qui torturait un homme, fait de son limon, de son sang, et qui n'avait commis d'autre tort que celui d'avoir la peau noire ?
Si l'on ne peut voir sans un profond mpris; les sauvages, dans leur amour d'une indpendance sans rgle, aimer mieux se battre continuellement que se soumettre une contrainte lgale constitue par eux-mmes, et prfrer ainsi une folle libert une libert raisonnable, et si l'on regarde cela comme de la barbarie, comme un manque de civilisation, comme une dgradation brutale de l'humanit ; combien plus forte raison des peuples civiliss (dont chacun forme un Etat constitu) ne doivent-ils pas se hter de sortir d'une situation si dgradante ?
Toute la diffrence qui existe entre les sauvages de l'Amrique et ceux de l'Europe ; c'est que les premiers ont dj mang plus d'une horde ennemie, tandis que les seconds savent tirer un" meilleur parti des vaincus, et qu'ils prfrent s'en servir pour augmenter le nombre do leurs sujets, et par consquent celui des instruments qu'ils destinant de plus vastes conqutes. (1)
(1) Kant. De la Paix perptuelle, p. 301.


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En considrant aujourd'hui froidement les vnements, on constate avec horreur que l'extermination des indignes a t toujours la premire page de l'occupation des colonies. L'exploitation rapace du sol par les occupants, par les compagnies, par les gouverneurs, est en gnral la seconde page.
Heureuses, dit M. Cochin, ces. possessions lointaines, lorsque la mtropole ne les exploite pas son tour, comme un goste propritaire de fermes loignes, qui en tire tout ce qu'il peut, se plaint de ce qu'elles cotent, et s'y fait reprsenter par un enregisseur sans entrailles ; heureuses lorsqu'elles reoivent un vritable administrateur, tels que furent aux Antilles M. de Poincy, Bourbon, M.delaBourdonnaye,M.Poivre, M. Desbassayns de Richemont, la Guyanne M. de la Barre ou M. deMalouet, et des habitants humains et intelligents Mais la plupart de ceux-ci ne sont venus de si loin, que pour faire fortune tout prix. Aussi voit-on les colonies, ct de familles intelligentes et respectables, servir de nids des corsaires enrichis par la rapine ou abriter des prisons sans murailles, manufactures odieuses, produisant pendant des sicles du tabac, du coton, du sucre, et consommant des esclaves (1).
(1) A. Cochin. L'abolition de l'esclavage, p. 5, t. 1er.


On ne fltrira jamais assez la mmoire des colons franais qui, par de mauvais traitements, abtirent les noirs de Saint-Domingue. Si je m'en rapporte aux documents que j'ai maintenant sous les yeux, ils furent en quelque sorte, les premiers ouvriers qui travaillrent l'mancipation des esclaves. Si ceux-ci bout de force prirent la torche et la hache ; s'ils incendirent et pillrent; s'ils se plongrent dans des flots de sang, c'est parce que les planteurs n'ont jamais su faire de leur fortune un noble usage, c'est parce qu'ils n'ont jamais t bons et gnreux h l'gard de leurs serviteurs. Loin d'adoucir leur sort, ils les irritaient par des procds brutaux. Ils taient volontairement durs; ils imposaient sans rmunration, sous les peines les plus svres, de rudes travaux ces malheureux, afin de les abrutir et de les rendre incapables de libert. Ils les nervaient par un luxe effrn.
Comme dit M. Cochin: et la servitude n'est-elle pas elle-mme abrutissante ? Elle pousse au vol, car on vit au sein du luxe sans rien possder; la paresse, car le travail, toujours pnible l'homme lui devient hassable ds qu'il est oblig au mensonge, par peur du chtiment; l'ivrognerie, parce qu'elle produit l'oubli momentan des maux ; la dbauche, parce qu'elle est sous un climat qui stimule les passions, sans parler


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des matres qui les excitenc, la seule jouissance qui n'exige, ni l'argent que l'esclave n'a pas, ni la permission qu'ilfautsolliciterpourlemariage(l). Je le rpte, l'esclavage existant sous une forme aussi terrible Saint-Domingue, ne pouvait tre que prjudiciable aux colons franais. En vrit, on a peine comprendre que les rois trs-chrtiens et les rois trs-catholiques aient pu s'entendre pour exercer le monopole de la traite.
Voici ce qu'crivit en 1771, le ministre de la Marine au gouverneur de Saint-Domingue :
Sa Majest apens qu'il importeau bon ordre de-ne pas affaiblir l'tat d'humiliation attach l'espce, dans quelque degr qu'il se trouve, prjug d'autant plus utile qu'il est dans le cur mme .des esclaves et qu'il contribue principalement au repos des colonies (2). N'est-ce pas qu'un tel procd est condamnable? Quelle horreur!
Ds 1772, William Wilberforce, alors sur les bancs de l'cole de Poklington, crivit pour la premire fois contre cet infme trafic. Ce grand aptre de l'humanit a consacr toute sa vie la cause dont il devait un jour voir le triomphe.
Il est assurment juste de donner une large place l'Angleterre dans ce mouvement contre la
(1) L'abolition de l'esclavage, p. 279, loc. cit.
(2) Lacour. Histoire de la Guadeloupe, p. 392.


traite. Qu'elle ait agi dans son propre intrt ou par sentiment moral, il n'est pas moins vrai qu'elle fut la premire qui poussa les premiers cris en faveur des esclaves. Certes, on ne saurait nier l'influence de la Rvolution dans cette grande uvre mancipatrice, Peut-on oublier la Dclaration des Droits de l'homme? D'aprs cette dclaration, tous les hommes naissent libres et gaux eh droit. Les distinctions sociales ne peuvent tre fondes que sur l'utilit commune.
Nous ne devons pas non plus oublier ce grand parti abolitionniste, les amis des noirs. Pitt, Burke, Buxton, Adam Smith, Lafayette, Robespierre, Tocqueville, Lamartine, Schlcher, Gas-parin et bien d'autres encore, qui ont men cette glorieuse campagne, doivent tre pour tous les noirs, l'objet de la plus grande vnration (1).
(1) ...... L'honneur de la France, consiste conserver
magnanimement un grand crime; avoir la grandeur d'me de ne rien changer, de ne rien sacrifier, de ne rien faire. L'honneur de la France, consiste s'associer aux peuples complices en matire d'esclavage.
Oui, on nous a prsent cette belle perspective politique, la France, au xixe sicle, la tte des peuples possesseurs d'esclaves, la France ayant pour alir s (et pour allis parce qu'elle les a pour complices, je rpte le mot), les Etats-Unis, Cuba, le Brsil J'entends d'une autre manire l'honneur de mon pays.,Son honneur, c'est d'tre juste; son honneur, c'est


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Depuis le soulvement terrible des esclaves d'Hati contre leurs oppresseurs, le mouvement contre la traite et l'esclavage, n'tait plus un vain mot.
La traite fut abolie par l'Angleterre en 1807. Napolon Ier pendant les cent jours, abolit la traite probablement pour faire plaisir l'Angleterre. Au congrs de Vienne, on la condamna solennellement; mais cette dclaration n'eut pas d'effet juridique. On peut dire que l'esclavage n'a t dfinitivement aboli par l'Angleterre qu'en 1833. Aussi offrit-elle 635 francs ses colons, par tte d'esclaves qu'ils libreraient.. En France, le 4 mars 1848,1e gouvernement provisoire, publiaun dcret qui mancipa tous les esclaves des colonies, et cela gi^ce la campagne mene vigoureusement par le grand philantrope Schlcher.
Aux Etats-Unis, vers 1860, les principes d'mancipation n'avaient pas encore prvalu, et il y avait principalement dans les Etats du Sud 4 millions d'esclaves reprsentant, raison de prs de 3 mille francs chacun, une valeur mobilire de plus de 12 milliards. On peut croire que la guerre de Scession fut cause par les dsirs inconciliables
de donner un grand exemple; son honneur c'est de dire : lorsque l'Angleterre fait une uvre juste et bonne, ft-ce mme par des motifs intresss, la France ne doit pas y renoncer. Discours politiques. Agnor de Gasparin, p. 291.


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i
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^ ik -des planteurs des deux Amriques. Les uns,
ceux du Nord, voulaient l'mancipation'; les autres, ceuxduMidi, s'y opposaient formellement. Enfin, l'esclavage fut aboli dans le district de Columbi et dans les Territoires, parles lois du 16 avril et 9 juin 1862. Ce fut la proclamation du lerjanvier 1863 qui dclara libres tous les esclaves. Cette proclamation fut confirme par un amendement vot par le Congrs et entr en vigueur le 18 dcembre 1865.
y Depuis lors, aprs le triomphe du Nord sur le
Sud, le parti rpublicain arriva au pouvoir, triomphant du parti dmocrate qui fut longtemps tenu
'y l'cart des affaires. Il fallut l'arrive la pr-
sidence des Etats-Unis do l'Amrique du Nord de M. Cleveland pour redonnera ce parti dmocrate un nouveau relief. ,
L'esclavage fut aboli en 1811 par le Danemark. Il le fut en 1813 par le Portugal et par le Chili ; en 1814 et 1815 par la Hollande. En 1822, le Brsil comptait 2 millions 750 mille esclaves contre peine 1.200.000 hommes libres. En 1871, par suite d'un dcret d'mancipation, la population noire diminua. A la mme poque une loi spcifia formellement que l'esclavage cessait d'tre hr-
<* ditaire et que l'enfant de l'esclave natrait libre.
En 1888, ces tendances librales s'accenturent de plus en plus et l'esclavage fut dclar dfinitivement aboli au Brsil. Enfin, l'anne suivante,
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le parti rpublicain dmocrate arriva au pouvoir. L'empereur Don Pedro fut renvers. La monarchie fut abolie et la Rpublique proclame. Malgr tous ces progrs raliss depuis tantt un sicle, nous ne pouvons pas encore affirmer que cette abominable institution n'existe plus. Ce que l'on .peut dire, c'est que la traite cessa faute d'aliments sur la.cte occidentale d'Afrique; personne ne .demande plus d'esclaves ; mais elle se reporte sur la cte orientale. L'Angleterre, toujours dans un but humanitaire, porte donc ses efforts de ce ct. Elle fit en 1877 une convention avec l'Egypte et en 1880, une avec la Turquie. En 1889, le cardinal Lavigerie, cette belle figure du christianisme, attira l'attention des puissances sur les horreurs de la traite. Le parlement anglais s'empara de la question et exprima le vu de voir tous les Etats s'entendre pour la rpression de cet hideux trafic. Une confrence se runit .cet effet Bruxelles de novembre 1889 juillet 1890. Elle labora d'abord deux documents : l'Acte gnral de la confrence de Bruxelles en 100 articles et une dclaration relative la situation commerciale du Congo.
h'Acte gnral ne touche qu' une seule question : la traite. Mais il contient des dispositions de diverses natures, par exemple, mesures prendre dans le lieu d'origine de la traite, le lieu


des destinations, les caravanes, 'introduction des spiritueux, des armes '.feu, organisation, d'un bureau international qui renseignerait tout ce qui concerne cet horrible commerce.
N'est-ce pas que c'est avec un orgueil bien lgitime que nous rendrons hommage aux esclaves de Saint-Domingue qui les premiers ont jet les cris d'alarme? Peut-on leur faire un crime de s'tre proclams libres et indpendants et d'avoir donn au monde l'exemple d'un acte si grand et si digne d'intrt?
Comme dit Bentham : il est absurde de raisonner sur le bonheur des hommes autrement que par leurs propres sensations, et de dclarer heureux un homme qui se trouve malheureux...
Que l'esclavage soit agrable aux matres, c'est un fait qui n'est pas douteux, puisqu'il suffisait de leur volont pour le faire cesser l'instant ; qu'il soit dsagrable aux esclaves, c'est un fait qui n'est pas moins certain, puisqu'on ne les retient partout dans cet tat que par la contrainte. Personne qui se trouvant libre voult devenir esclave ; personne qui se trouvant esclave ne voult devenir-libre.
Les noirs d'Hati ont voulu devenir libres, et ils le sont. Certes, les sacrifices ont t grands ; la secousse a t profonde et la rsistance hroque. Il a fallu vaincre un adversaire redoutable et


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intraitable. La tche n'tait pas facile. Loin de l. Mais, comme il s'agissait de la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme ; comme il s'agissait de lutter contre l'oppression, ils combattaient tous avec courage et tous ceux qui tombaient, mouraient avec honneur.


CHAPITRE III
L'INDPENDANCE NATIONALE
Le 1er janvier 1804, au congrs runi aux Go-naves, l'Indpendance d'Hati fut proclame. Jean-Jacques Dessalines, un des plus grands chefs de l'arme indigne, prta avec ses frres d'armes le serment de renoncer jamais la France et de mourir plutt que de vivre sous sa domination. Ce spectacle fut grand, sublime. Ces anciens esclaves sans le savoir venaient de poser les bases du principe des nationalits. Us venaient de donner l'univers un exemple qui allait tre suivi dans le cours de ce sicle par tous les peuples qui aspiraient faire grand.
Si on veut opposer les uns aux autres les grands faits, les grands changements produits depuis cette poque dans le monde, on voit se prsenter les mmes identits, les mmes similitudes. C'est la mme histoire des luttes en Europe comme par-


tout ailleurs. Les peuples rvolts ne parlrent que de justice, de vrit, d'humanit, de libert. Tous ces grands mots qu'enfanta la Rvolution. Dsormais le but de la guerre est la seule conqute de l'indpendance. Hidalgo et Morenos donnrent le signal. Le Mexique sous l'inspiration de ces deux prtres essaya de se sparer de l'Espagne. Mais l'uvre ne fut acheve qu'en 1820. Le Guatemala, le San-Salvador, le Nicaragua, le Costa-Rica et le Honduras s'affranchirent une anne plus tard de l'obdience de l'Espagne. Dj, en 1816, la Rpublique Argentine, la' nouvelle Grenade, la Bolivie, l'Equateur, s'taient spars de la mtropole. Bolivar, St-Martin, pour ne parler que des plus connus, conduisirent tous ces peuples l'immortalit. -Peut-on nier aujourd'hui l'efficacit de la Rvolution, qui mancipa les anciens esclaves de Saint-Domingue? S'ils se dtachrent violemment de la mre-patrie, c'est parce que la mre-patrie fut une martre pour ses enfants. Jamais peut-tre les noirs d'Hati n'auraient song accomplir un si bel acte, s'ils avaient eu pour matres des tres humains et raisonnables. Mais les colons furent pour eux sans piti, sans commisration. Les hatiens se montrrent galement tels envers eux. C'est la peine du talion : l'outrage engendre l'outrage.
Le temps a fait justice de ces haines accumules


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des anciens colons contre les pauvres esclaves. Il est assurment inutile de s'tendre sur des mesures qui n'ont plus leur raison d'tre. Qu'il nous suffise de savoir que les planteurs ont toujours poursuivi de leur implacable vengeance ces hommes qui n'ont recul devant aucun sacrifice pour nous conqurir ce sol qui nous appartient aujourd'hui. On dit et on rpte sur tous les tons que sans l'importation des africains en Hati, les Hatiens de toutes les couleurs en seraient encore aujourd'hui o en sont leurs frres d'Afrique, malgr le voisinage de peuples civiliss, etles tentatives de ceux-ci pour les retirer de la barbarie. Cet argument est faible, avouez-le. A ce compte, on pourrait contester aujourd'hui tous les peuples europens le droit d'habiter leur territoire. Le sujet est intressant et mrite d'attirer l'attention.
Personne n'ignore ou ne doit ignorer que l'Europe fut partage par trois familles: la famille slave, la famille germanique, la famille latine.
C'est vers lesvne, vme et ixe sicle qu'apparurent les slaves sous forme des populations barbares ; ils occuprent le centre de l'Europe. Plus tard, les allemands les repoussrent vers l'Est. Aujourd'hui, les slaves se divisent en deux- branches; Dans l'Ouest, il y a les Polonais qui sont 9 ou 10 millions et les Chques de Bohme, de Moravie et de Silsiequi sont 6 ou 7 millions^Dairsle'Sud-


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Ouest, nous rencontrons les Slovnes d'Autriche, les Croates Serbes, etc. Les Bulgares sont des Finnois tablis au xmu sicle en Bulgarie, parmi les Slaves qui les ont assimils. On en compte 6 millions. La famille russe se divise en grands et petits russiens. En tout 80 millions environ. Cette famille vise l'hgmonie de toute la race slave et envahit un peu l'Asie. Quant la famille germanique, elle est au centre de l'Europe. Chacun sait qu'elle ruina la civilisation romaine,en Gaule o elle s'est fondue avec les populations conquises. Elle se partage en trois groupes : 1 il y a la branche Scandinave qui compte 8 millions d'mes, en Islande, Sude, Norwge, Danemark ; 2" il y a la branche allemande qui comprend tout l'empire,, sauf les slaves de Pologne, les Danois au Nord et les Franais messins.
En ajoutant les pays allemands d'Autriche, en compte en tout 49 millions; 3 il y a le'groupe hollandais-flamand, soit : 6 millions d'mes ; 4 enfin, on trouve le groupe saxon de l'Angleterre venu des pays germains, soit 29 millions d'mes.
La famille latine qui est la dernire, comprend 4 groupes : 3 l'ouest, un l'est. Vous avez d'abord les roumains qui sont au nombre de 9 10 millions en Roumanie, Bessarabie et Hongrie. Les autres groupes sont la France, l'Espagne,


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l'Italie. Ces peuples parlent des langues drives du latin qui leur fut impos. Le groupe ibrique se divise en Espagne et en Portugal. Il y a 4 millions de Portugais qui ont form une nationalit. L'empire du Brsil a t form par eux. Les espagnols sont 20 millions dont 3 millions de catalans qui ont une langue littraire et qui forment un vritable groupe.
L'Italie forme un groupe assez homogne, sauf quelques petits groupes de Slaves, d'Albanais et de Franais et le canton suisse du Tessin, la moiti du Tyrol, quelques les autrichiennes. H y a 25 26 millions d'Italiens. Il y a les Franais dont il faut distinguer le pays basque* la, Bretagne, la Corse, le Roussillon, les pays flamands ou non. Il faut y ajouter les les anglo-normandes, la moiti de la Belgique (pays wallon) quelques cantons suisses et une partie du Pimont. On compte en tout pour les Franais 39 millions.
Pour complter ce tableau, nous compterons quelques petites races qui subsistent entre les grands basques, celtes ou bretons et gallois, lithuaniens (3 millions d'mes). On trouve en Europe 3 millions de Grecs et un million en Asie. Il y a encore les Finnois en Finlande ; les Maggyars en Hongrie ; les Turcs qui sont au nombre de


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6 millions sont dissmins en Europe et en Asie. -
Aprs ce rapide coup d'il historique des divers peuples qui habitent le territoire europen, viendra-t-on encore nous contester la lgitimit de notre possession? Voudra-t-on nous faire accroire que les mobiles humanitaires n'engendrent pas les mmes rsultats en raison des agents qui les provoquent ?
Je comprends difficilement l'gosme et la cruaut de ceux qui ont pour mission de civiliser les barbares. A mon estime, ils se montrent plus sauvages que les sauvages eux-mmes. 0 civilisation que de crimes commet-on en ton nom !
Ecoutons les historiens, dit un publiciste, notamment ceux qui prtendent faire la philosophie de l'histoire, et nous les entendrons dire que la guerre, l'esclavage, les castes et la tyrannie ont t et sont encore, peut-tre des moyens de civilisation. Suivant eux, la civilisation est rsulte de l'emploi de pareils moyens. Pour justifier cette trange philosophie rien ne leur cote, ni la contradiction, ni l'incohrence, ni la navet la plus purile. Alexandre passe sur l'Asie comme un mtore et un flau, ne laissant aprs lui qu'un hritage dchirer par ses lieutenants... ncessit de la civilisation. Rome conquiert toutes les nations autour d'elles pour les piller, les


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asservir et'les dpeupler.... autre ncessit jde la civilisation. A son tour, Rome est conquise, pille, asservie par les barbares..., encore une ncessit de la civilisation. Il faut avouer que la civilisation est prodigieusement avide! Ainsi, Charles Martel arrtant Poitiers les Sarrasins qui menaaient d'envahir l'Europe occidentale et de la placer sous le joug du Croissant, et les Turcs s'emparant de Bysance sont deux ncessits de la civilisation au mme titre ou peu prs. La civilisation n'est pas seulement avide, elle est encore accommodante, puisque tout lui convient. De nos jours on ne raisonne gure mieux. .
Pourquoi ne voit-on pas de prfrence dans tous ces faits, dans tous ces grands bouleversements, l'intrt exclusif de chacun? Sous le rideau du progrs et de la science, on va de par le monde prcher les croisades o plutt massacrer les gens paisibles chez eux qui ne demandent qu' vivre et qu' suivre graduellement la marche du temps. Qui et dit qu'en plein xixe sicle on verrait exposer des hommes en tous points semblables nous comme des objets de curiosit dans une vitrine !
Comme dit Franois Coppe : Je trouve quelque chose de barbare dans cette habitude que nous prenons de montrer comme des btes, quelques exemplaires des exotiques que nous
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avons vaincus. Entre nous, l'ide est mme assez indigne d'un peuple chrtien et civilis. (1).
J'insiste. Les Franais, aprs leur expulsion de l'le, ne cessrent pas d'en vouloir aux combattants de 1804.
Ils crivirent des libelles, des pamphlets de toutes sortes pour honnir leurs grandes actions. Ils jourent pieds et mains pour empcher l'Angleterre et les Etats-Unis de reconnatre l'indpendance hatienne. Si on veut se donner la peine de lire les pices de l'poque, il en est de trs curieuses qui prsentent un intrt tout particulier. On doit aujourd'hui le-reconnatre, aprs la pacification de l'le, nos pres ne s'taient point endormis dans une fausse scurit. Loin de l. Ils ont bien compris que, ds que l'occasion s'en serait prsente, leurs anciens matres n'auraient pas manqu de prendre une clatante revanche.
Dans une rfutation d'un crit des colons rfugis la Jamaque, le chevalier de Przeau, secrtaire du roi Henri Christophe, s'exprima en ces termes : D'aprs les malheurs qui n'ont cess de poursuivre ces tres criminels, comme une punition bien mrite de la justice divine, depuis qu'ils ontfui cette terre de libert, sur laquelle ils rgnaient anciennement comme autant do des-
(1) Voir le journal Le Journal du 12 septembre 189.


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potes barbares et sanguinaires, on avait juste raison d'esprer qu'ayant pass l'cole des vnements, ils eussent perdu l'habitude de cette vanit et de cet orgueil, passion dominante dans leurs curs, qu'ils affichaient pendant leur rgne pouvantable ; vaine esprance. Cette tourbe de bandits dont aucune disgrce ne saurait abaisser le caractre altier, ni ramener aux principes de l'quit, bien loin de se relcher de leur odieux systme, en raison des circonstances prsentes, ils ne se montrent aujourd'hui que plus inflexibles dans leur opinion ; ils s'acharnent davantage nous poursuivre dans leurs injustes vengeances: nous dcouvrons dans toutes leurs actions, dans tous leurs crits le mme esprit qui les a toujours anims, le mme plan qu'ils ont toujours mis en usage contre nous ; enfin ce sont les mmes hommes, ou plutt les mmes tigres, figure humaine, encore teints de sang de nos infortuns pres, qu'ils ont immols dans leur fureur et dont tous les efforts tendent maintenant notre entier anantissement.
Jamais donc le peuple hatien ne cessera d'tre l'objet de la haine et de la perscution des excolons ? Jamais donc des ides de justice et de raison succderont aux passions hideuses qui' tourmentent les destructeurs de nos parents !...
Le ton de cette rfutation tmoigne de l'tat


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d'esprit des hatiens cette poque. Ils craignaient et avec raison de voir les blancs retourner sur cette terre qu'ils venaient d'arroser de leur sang. Effectivement, les rfugis ne cessrent de s'agiter et de demander aide et appui la mtropole. Celle-ci fit la sourde oreille. Ce fut alors, on s'en souvient, que Napolon Ier marcha la conqute du monde. Austerlitz, Ina, Eylau, Friedland, Essling, Wagram empchrent l'ambitieux monarque de venger la mort de Leclerc et celle de 40,000 hommes d'lite.
Ce fut donc sous la Restauration que les rcla-. mations des colons prirent un caractre officiel.
Louis XVIII envoya cet effet deux commissaires extraordinaires, le vicomte de Fontanges et Esmangart, auprs du gouvernement hatien.
Je cite tout hasard le fragment d'une lettre des commissaires adressePtion, prsident de la Rpublique d'Hati : Saint-Domingue est sans contredit la terre o la rvolution s'est fait sentir avec le plus de force ; c'est incontestablement le pays o il a t commis le plus de barbaries, d'injustices, de cruauts et de crimes Le roi a gmi de tous ces malheurs, comme de ceux qui ont inond la France pendant son absence ; et c'est ce souvenir qui l'a dtermin envoyer des commissaires dans cette le pour voir de concert avec


les autorits actuelles, quels seraient les moyens de sauver cette malheureuse colonie. '
Le sens de cette lettre n'chappa pas Ption dont on ne saurait trop admirer la grandeur "d'me... Aprs des crimes pouvantables,dit-il, commis par des franais : crimes qui rougissent les pages de l'histoire, l'indpendance d'Hati a *et solennellement jure sur les restes encore fumants de nos infortuns compatriotes par les guerriers intrpides qui venaient de la conqurir. Ce serment sacr, prononc pour la premire fois par un peuple indign, n'a jamais cess de retentir dans tous les curs; chaque anne il est renouvel avec un nouvel enthousiasme, il est le palladium de la libert publique ; le rtracter ou en concevoir la coupable pense, serait un dshonneur et une infamie dont aucun hatien n'est capable ; l'altrer serait attirer sur nous des malheurs mrits! Nos lois nous le dfendent imprieusement, et comme premier magistrat de la Rpublique, la plus sacre de mes obligations est de la faire respecter ; je l'ai jur h la face du ciel et des hommes et je n'ai jamais jur en vain. Nous faire revenir sur cette sainte rsolution est au-dessus de toute force humaine; nous la possdons, nous nous croyons dignes de la conserver; pour nous l'enlever, il faudrait donc nous exterminer tous. Eh bien! si la chose tait mme pos-


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sible, nous nous y dterminerions plutt que de reculer.
Aprs une rponse aussi catgorique, les commissaires de Sa Majest trs chrtienne n'avaient qu' plier bagage. Ce qu'ils firent prudemment. Car les hatiens avaient encore dans la mmoire les tortures qu'infligrent les colons franais leurs pres. D'ailleurs, Ption n'avait pas manqu de stimuler leur courage dans une proclamation dont je cite quelques fragments :
Le pavillon franais, dit-il, a paru sur nos places et le roi de France a envoy des commissaires Hati.
.... Il n'existe pas un hatien dont l'me soit assez tide pour consentir revenir sur les pas que notre gloire a franchis ; nos devoirs sont tracs, nous les puisons dans la nature ; elle nous a crs gaux aux autres hommes nous les soutiendrons contre tous ceux qui oseraient concevoir la coupable pense de nous subjuguer. Ils ne trouveront sur cette terre que les cendres mles de sang, du fer et un climat vengeur.
.... L'autorit repose sur votre volont, et votre volont est d'tre libres et indpendants; vous le serez ou nous donnerons un exemple terrible l'Univers, de nous ensevelir sous les ruines de notre Patrie, plutt que de retourner la servitude mme la plus modifie.


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Quand l'Europe entire se runit la voix de la philanthropie pour anantir jusqu' la traite du trafic le plus dshonorant ; quand les nations les plus polices prparent et mditent le plan de l'mancipation gnrale de ceux qui gmissent encore sous l'oppression, nous voyons avec douleur les gouvernements qui se piquent d'tre les plus religieux, caresser des principes que la justice et l'humanit condamnent.
Le prsident de la Rpublique hatienne ne s'tait point tromp; Louis XVIII, Sa Majest trs chrtienne, fit tout ce qui tait en son pouvoir pour rtablir l'esclavage. Ce monarque goutteux, afflig d'un embonpoint incommode, chercha des ddommagements dans les souffrances de ses semblables. Sous un masque doux et bat, il cacha un cur froid, insensible, inhumain.
Dans les documents que j'ai sous les yeux, je relve des choses trs curieuses. Il s'agissait, la fin de l'anne de 1814, des instructions donnes MM. Dauxion Lavaysse, de Medina et Draver-mann. Ces messieurs devaient se mettre en rapport avec Ption et son second Borgella pour qu'ils consentissent sans difficult, ce que leur caste, en acqurant la presque totalit des droits politiques, restt pourtant, quelques gards, un peu au-dessous de la caste blanche.
Car d'une part, dit ce bon vieux pre Louis


; XVIII, l'assimilation totale eux accorde sera plus saillante et plus flatteuse, et de l'autre leur sera d'autant plus assure de maintenir la caste noire et par celle-ci les noirs non libres la distance o il lui importe de les maintenir, qu'elle aura elle-mme laisser subsister une petite diffrence entre elles et les blancs.
On insiste beaucoup sur ce point parce qu'il doit tre le premier pas dans la ngociation. Il est bien important de conserver aux blancs une prminence quelconque sur les gens de couleur de premier ordre ; sauf admettre absolument et sans restriction aucune, Ption, Borgella et quelques autres, ds prsent, parmi les blancs, et donner, par la suite sobrement, do temps autre des lettres de blancs quelques individus, que leur couleur loigne du noir, leur fortune, leur ducation, leurs services auront rendus dignes de cette faveur.
Le reste de cette pice, devenue aujourd'hui si rare, est l'avenant. Ce bourbon reprsentait la haine et la ruse.
Il invoquait partout ce principe de la lgitimit dont il devait faire si grande parade par la bouche de Talleyrand au Congrs do Vienne. Pour ce dernier, c'tait la chose la plus lgitime du monde que de remettre sous la frule de la France ce peuple noir qui venait de conqurir sa


libert. Ce diplomate vnal et blas, ce gnie tnbreux ne manquait en aucune circonstance de seconder les vues gostes et mesquines de son roi. D'ailleurs, tait-il tonnant de voir ce grand prlat de cour travailler au rtablissement de l'esclavage ? Qui oublie le fameux mot de Mirabeau ? Pour de l'argent il vendrait son me, et il aurait raison, car il troquerait son fumier contre de l'or. Le gouvernement de Louis XVIII ne russissait pas diviser les Hatiens, comme il se le proposait. Ceux-ci avaient trop de bon sens pour donner dans le panneau. Ption se montrait du reste en toute occasion ce qu'il tait : un honnte homme. Malheureusement, son successeur Jean-Pierre Boyer n'avait pas conscience de sa force et commettait la faute jamais regrettable d'avoir consenti payer une indemnit la France.




CHAPITRE IV l'indemnit.
L'acceptation de l'ordonnance de Charles X est la plus visible, la plus retentissante, des fautes du successeur de Ption. Il ne connaissait point l'tat de l'Europe de cette poque : sans quoi il n'et point accept l'ordonnance de 1825 ; il et temporis, ngoci, on lui et fait d'excellentes conditions, on et reconnu l'indpendance par trait, ds lors, au lieu de le faire treize ans plus tard. (1)
En effet, qui ne se rappelle cette poque la situation gnrale des choses ? En 1814, l'Europe, pour me servir de l'expression de Guizot, est venue en France. Elle y est revenue en 1815, aprs Waterloo. Les Anglais, les Prussiens, les Saxons,les Bavarois, etc., accouraient la cure. Il fallait contenter tout le monde.
(1) Dr Janvier. Les Constitutions d'Hati, p. 148.


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Alors intervint le trait d'Aix-la-Chapelle qui. fit vacuer le territoire franais. A l'intrieur, l'tat de la France n'tait pas meilleur. Louis XVIII tout en cdant aux exigences des allis devait satisfaire aux colres de son parti.
C'est ce moment que ce bel esprit couronn commit des fautes les plus dplorables. Il proscrivit tous les anciens serviteurs de l'Empereur et fit excuter des hommes, tels que Labdoyre, le marchal Ney. Sa chambre introuvable qui tait plus royaliste que lui-mme, votait des lois rigoureuses contre la libert individuelle, la libert de la Presse, etc. Ces gens-l n'avaient rien appris ni rien oubli. Ce fut un vritable gchis. La rvolution d'Espagne, la rvolution de Naples, la rvolution de Portugal, les Carbonari, Loivel, l'insurrection de la Grce et bien d'autres vnements dont l'Europe a t le thtre, vinrent aggraver la situation. L'incendie tait allum partout. La politique d la Sainte-Alliance, Laybach, Vrone et -tout l'appareil de l'quilibre europen taient alors mis en mouvement.
En 1824, Louis XVIII cessa do vivre. Il lgua son-hritage Charles X. Celui-ci n'et t gure plus heureux. La situation de l'Europe se compliqua. On ne s'entendit plus. Charles X. commit des fautes trs graves. C'est ainsi qu'il fit mettre la retraite, quantit d'officiers gnraux de la


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Rpublique et de l'Empire. II.fit voter; des,lois: draconiennes. Une- indemnit d'un milliard, fut accorde aux migrs pour les biens confisqus par la Rpublique. Qui oublie les fameuses or-, donnances du 25 juillet qui amenrent l'explosion de toutes les.colres amasses contre la Restauration^^
Eh bien, c'est en prsence de tous ces grands faits, de tous ces grands vnements que Jean-Pierre Boyer commit la maladresse d'accepter le march que nous imposa la nation franaise en 1825. Je le demande, pourquoi. Boyer avait-il conclu un march si honteux ?
Pourquoi n'avait-il pas imit la noble conduite de Christophe et-de Ption ? Chose trange et regrettable, c'est que cet homme dont le dbut de la politique extrieure a t si funeste au pays, rgna vingt-cinq ans sur Hati Quoi que l'on puisse dire pour absoudre l'ignominie de son acte, la mmoire de Boyer' ne sera pas moins excre par les Hatiens vraiment patriotes. Il a agi par vanit, par outrecuidance ; comme la plupart des multres de l'poque, il a cru qu'il tait de bon ton de vivre dans le commerce des Franais.
Comment, la barbe des vieux gnraux et des vaillants soldats qui avaient gnreusement vers leur sang pour la Patrie, Boyr eut la lchet d'accepter un tel march! Non, le fouet de l'Histoire ne manquera pas de le chtier comme


il-le'mrite"; La postrit le jugera selon ses uvres. Pour tre entirement difi sur la conduite de cet antipatriote, lisons attentivement les pices qui suivent :
Ceci est le fragment d'une lettre des plus typiques crite sous l'inspiration de Boyer :
Depuis que nous sommes dlivrs du joug tyrannique de Christophe qui dtestait les Franais, et que tout le pays s'est ralli sous les tendards du prsident Boyer, nous nous flat- tons de l'espoir que les moyens de rapproche- ment avec la France sont devenus faciles.
Jamais occasion ne fut plus belle Un grand Etat peut traiter dignement avec une nation lice bre et avec un gouvernement dont le chef est renomm par sa modration, son habilet et sa sagesse.
Il ne faut pas se le dissimuler: il existe dans ce pays des ennemis acharns de la France qui cherchent empcher tout rapprochement entre la colonie et son ancienne mtropole. Ils font courir le bruit que jamais le gouvernement fran- ais ne reconnatra la libert et surtout l'ind- pendancede Saint-Domingue. Ces craintes, ha- bilement rpandues, pourraient tre de grands obstacles toute ngociation. Toutefois, on peut assurer que, si l'on a dans notre prsident et dans notre Snat la juste confiance qu'ils


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mritent, si l'on- traite avec eux par des ce organes qui ne repoussent pas toute ide de conciliation, on doit esprer pour les anciens ce propritaires les plus heureux rsultats. Ce n'est pas toutefois parmi eux qu'il faudrait choisir les ngociateurs. Un pays, devenu riche et puis-ce sant par son mancipation, se dfiera toujours de ceux la dnomination desquels il s'est sous- trait.
Le peuple hatien est dispos faire beaucoup) ce pour rester paisible ; les sacrifices pcuniaires ne lui cotent rien ; mais ilnefera aucune concession dans tout ce qui touche sa libert et son indpendance. Il indemnisera volontiers ceux qu'il ne veut plus avoir pour matres, ceux ce mme qu'il ne veut plus revoir.
On parlait dernirement de laisser le gou- vernement franais juge de leurs rclamations, et de lui abandonner le soin de rpartir les in-cc demnits entre ceux des individus qui pouvaient ce y avoir des droits. On ne sait pas, quant pr-ce sent, si tous les ports d'Hati seront ouverts au commercefranais, ou si seulementquelques-cc uns lui seront exclusivement rservs. Tout est ce subordonn aux ngociations futures et la ce reconnaissance de l'Indpendance de la Colonie ce sous la protection de la France. Si, par malheur,


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les choses tournaient autrement, il faudrait' re- noncer tout rapprochement.
N'est-ce pas, Hatiens, que cette lettre a t perfide? >
Etait-ce Boyer de fltrir le nom de Christophe, de celui qui disait Leclerc ces mmorables paroles ?
Si vous ralisez vos menaces, je rsisterai comme doit le faire un officier gnral ; et si le sort vous est propice, sachez que vous n'entrerez dans la ville du Cap qu'aprs l'avoir vu rduire en cendres. Bien plus, je renouvellerais le comte bat sur ses ruines.
. Certes, malgr ses actes violents, Christophe avait le culte de la Patrie. Jamais, au grand jamais, il aurait consenti ce que Hati devnt le jouet de l'tranger. Il n'tait pas de ceux qui prtaient une oreille complaisante toutes les flatteries qu'on dbitait satit dans l'unique but d'exploiter le pays.
Boyer, pour une cause quelconque, se dcida > entrer en pourparlers avec le gouvernement franais. Celui-ci dpcha le 5 fvrier 1821, auprs du prsident de la Rpublique, M. Aubcrt du Petit-Thouars (1), comme un homme sr et discret.
(1) Le vritable dlgu de la mission fut Esmangart qui avait essay en 1816 de prendre Ption dans le pige.
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Celui-ci dans la crainte de ne pouvoir causer seul avec le prsident lui crivit pour faire connatre les intentions du roi.
Les prtentions de la France, dit M. Aubert du Petit-Thouars, sont si modres, si justes; sa conduite avec Hati, depuis la restauration, a t telle, que- V. Ex. est beaucoup trop claire pour ne pas y voir le dsir le plus sincre de terminer l'amiable cette lutte dj trop longue. :
..... Je dois faire connatre Votre Excellence,
ajoutait-il, que Sa Majest dsirantlebonheur des habitants de la partie de l'le soumise votre domination, et non de porter parmi eux le trouble et la guerre civile, avait pens qu'une telle reconnaissance serait peut-tre funeste la runion et la paix que vous venez d'tablir avec tantde succs. Sa Majest a voulu donner une preuve de son dsir sincre de la rconciliation,, de sa bienveillance pour Votre Excellence, et en mme temps de sa sollicitude pour un' pays qu'elle regarde toujours comme franais ; elle s'est dcide consacrer l'indpendance de la Rpublique d'Hati. :
En prenant une telle rsolution, Sa Majest s'est attendue trouver dans Votre Excellence et son gouvernement des dispositions analogues ; elle s'attend voir reconnatre sa simple suzerainet, ou la France un droit de protection- sem-
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blable celui, que l'Angleterre exerce l'gard du gouvernement des Iles Ioniennes. Ce droit ne peut qu'tre avantageux la Rpublique, et utile son indpendance, en cartant toutes les prtentions que l'on pourrait lever sur elle ; d'Un autre ct, il assure la France la libre jouissance du commerce avec Hati. Sa Majest ne dsire le commerce qu'aux conditions tablies pour la Puissance la plus favorise ; car, dans l'intrt d'Hati, qui sera aussi celui de la France, aprs le trait, il importe qu'il ne soit pas fait de conditions qui puissent, par suite, troubler l'ordre de la Rpublique. Ces derniers motifs font tenir aux indemnits pour l territoire et les proprits.
Est-ce que vous vous souvenez, Hatiens, de l'attitude de Ption, quand les envoys extraordinaires de S. M. T. C. se sont adresss lui?
Eh bien, soyezjuges en l'occurence. Constatons maintenant la conduite de celui entre les mains duquel les destines de la patrie taient confies.
Boyer adressa la lettre suivante M. Esman-gart :
Vousavez d, M. le Prfet, pendant votre sjour au Port-au-Prince, en 1816, vous bien convaincre que le gouvernement de la Rpublique ne faisait qu'interprter l'inbranlable volont du peuple, en demandant que la reconnaissance de


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l'indpendance d'Hati, de la part S. M. T. C. ft pure et simple ; car la prosprit du pays et l'honneur national ne permettent pas qu'il soit port la moindre atteinte cette indpendance, soit en admettant la suzerainet directe ou indirecte, soit en se plaant sous la protection d'aucune puissance quelconque. A cet gard, mon prdcesseur' s'est trop bien ouvert aux commissaires du roi de France, du nombre desquels vous faisiez partie, pour qu'il soit ncessaire d'entrer aujourd'hui dans d'autres explications.
C'est au moment o la Rpublique jouit de la paix intrieure, o elle est frquente par le commerce de toutes les nations, que la question de la reconnaissance de son indpendance est, de nouveau, vivement agite; et c'est pour donner au monde entier une preuve de la loyaut hatienne que je serai dispos faire revivre l'offre d'une indemnit raisonnablement calcule, qu'avait faite mon prdcesseur l'poque de la premire mission que la France envoya ici, et qui fut carte en 1816, dans le cas ou S. M. T. C. reconnatrait la nation hatienne, comme elle l'est de fait, libre et indpendante; alors, le commerc franais pourra tre, en Hati, trait sur le pied de l'galit avec celui des nations qui y sont le plus favorises ; mais il sera bien entendu que la Rpublique d'Hati conservera une neutralit parfaite


dans toutes les guerres que les puissances maritimes se feraient entre elles.
Voil, M. le Prfet, les seules bases sur lesquelles il est possible de conclure un arrangement avec le gouvernement de France, et qui, je l'espre, seront adoptes, parce que Sa Majest Louis XVIII et les princes de sa famille sont trop clairs, trop religieux, pour nep)as saisir cette circonstance, en rpandant sur leur nom une gloire ternelle, et en attirant sur eux les bndictions du ciel. Cela procurera au commerce franais les plus grands avantages.
Ici, la duplicit de Boyer est flagrante. lia tent de donner le change, d'chapper par la tangente, mais il n'a point russi.
Dans une dclaration adresse au peuple hatien, voici comment il essaya de cacher son jeu qui n'tait plus un mystre pour personne.
.. .La runion de la partie du Nord la Rpublique fit clore de nouvelles propositions que M. Aubert du Petit-Thouars fut charg de me porter de la part de M. le Conseiller d'Etat Esmangart qui, lors de la mission de M. le vicomte de Fon-tange, en 1816, dont ilfaisaitpartie, s'tait attir, en manifestant ici des principes libraux, l'estime du gouvernement hatien. M. Aubert m'annonait que S. M. Louis XVIII s'tait dcide consacrer notre indpendance, et se bornait rclamer le droit


de suzerainet avec des indemnits pour la cession du. territoire et des propriets. Ma rponse fut positive,; et en repoussant jusqu' l'ombre de protectorat, je consentis faire revivre, comme la seule voie qui pt mener un trait dfinitif, l'offre d'une indemnit raisonnablement calcule, que mon prdcesseur avait faite au gnral Dauxion Lavaysse et que M. le vicomte de Fontange avait carte.*) Cotte offre de ma part resta dans l'oubli, malgr l'assurance que M. Aubert m'avait donne, que l'on n'attendait plus que la connaissance de ma dtermination pour en finir.
. ...A peine les habitants de la partie de l'Est avaient manifest leur ferme volont de ne plus former avec nous qu'un seul et mme peuple, et avaient ralis le vu de la Constitution, que M. Liot se prsenta moi avec des notes confidentielles de M. le marquis de Clermont-Tonnerre, ministre de la marine. Ces notes avaient purbut de me portera faire une dmarche de convenance.. Son gouvernement, disait-il, ayant dj fait infructueusement les premiers pas, dsirait que je, prenne mon tour l'initiative.
: ...Voulant donner une nouvelle preuve dnies dispositions conciliatrices, et pensant" qu'il serait agrable celui qui solliciterait cette ngociation, qu'elle ft mene avec mystre, je ne crus pouvoir' la remettre alors entre des mains plus, cnvena-


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bls qu'en celles du gnral Boy qui tait ici depuis quelque temps.
Ce gnral, qui juste titre possde mon estime et ma confiance, partit dans le courant du mois de mai 1823, revtu de mes pleins pouvoirs pour parvenir la conclusion d'un trait de commerce, bas sur la reconnaissance de l'Indpendance d'Hati. Il est surprenant que le ngociateur dsign par monsieur le marquis de Clermont-Tonnerre, pour s'aboucher avec lui, n'ait pas eu une latitude suffisante, pour accepter mes propositions ; puisque d'aprs tout ce qui avait t agit depuis 1814, le cabinet franais devait tre fix, et sur notre dtermination, et sur les demandes auxquelles la France pouvait esprer de nous voir adhrer. Quoiqu'il en soit, cette ngociation que le ministre avait appele de tous ses vux choua (le croira-t-on?) pour une chicanesurla nature et le mode de l'indemnit propos par le gnral Boy.
M. Esmangart, dans ses lettres du 27 aot et du 26 octobre 1823, me tmoigna combien il regrettait que la mission dont le gnral Boy avait t charg, n'ait point russi. Il en attribuait la cause au choix de mon agent, et la diffrence qu'il trouvait entre les propositions que j'avais faites le 10 mai 1821, et celles que le gnral Boy lui avait prsentes. Nanmoins, ne dsesprant point


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de pouvoir mener fin une affaire qu'il avait tant cur, il me pressait d'envoyer un autre agents qui ne ft point indiffrent, par sa position au rsultat de la ngociation, et qui ft porteur de mes premires propositions, m'assurant qu'alors le gouvernement du roi qui ne voulait que des conditions justes, modres, telles enfin que je les avais dsires moi-mme, serait toujours dispos traiter sur ces bases, qu'il reconnaissait n'avoir rien qui ne ft acceptable, qui, selon lui, conciliaient toutes les prtentions, et auxquelles il n'avait point t sans doute matre de donner suite dans l'intervalle qui s'est coul, depuis ma dpche du 10 mai 1821, jusqu'au jour de sa conf-r3nce Bruxelles avec le gnral Boy, en aot 1823...
Point n'est besoin de commenter cette dclaration que le premier chef de la nation a eu la maladresse de faire au peuple. Aprs la lecture de cette pice justificative, qui osera nier l'insigne mauvaise foi du prsident Boyer? Qui osera prtendre trouver des circonstances attnuantes celui qui fut la cheville ouvrire de tous les maux dont Hati a t le thtre? De deux choses l'une, ou Boyer tait un feff ignorant, ou il tait bon escient tratre sa patrie. Dans l'un comme dans l'autre cas, sa conduite est ignoble et ne mrite aucune indulgence. Il est aujourd'hui devant


le tribunal de l'opinion et il ne peut se soustraire aux charges qui l'accablent.
Toute page d'histoire est ineffaable. Arrire ceux qui dans l'intrt de leur cause nous prsentent des faits falsifis !
Je le rpte, Boyer a t tratre sa patrie, il a tromp le peuple, la nation tout entire. N'est-ce pas, en effet, abuser del confiance que l pays plaait en vous que de faire bon march de ses liberts et de ses droits ? .
Je le demande un peu, Hati qui s'tait organise indpendante au prix des plus grands sacrifices, devait-elle tre tenue de ddommager, ses oppresseurs? N'tait-elle pas, parle fait de son indpendance, franche de toute dette? Si' je ne me trompe, c'tait bien un Etat nouveau .qui se formait au1 dtriment d'un autre tat. Pour donner un exemple rcent, est-ce qu'en 1871, en vertu du trait de Francfort, l'Allemagne n'a pas acquis l'Alsace-Lorraine, franche de toute dette? Pourquoi ? 'parce que cette cession de territoire n'avait pas lieu l'amiable.
Si vous me parlez de la reconnaissance de l'in--dpendance hatienne, je vous rpondrai que Hati tait indpendante de fait et que la France a t dans son tort de n'avoir pas voulu reconnatre immdiatement Un tat de choses accomplies en dehors de sa volont. Au point de vue du droit


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des gens, lorsqu'un Etat est form et que son gouvernement est accept par la majorit des citoyens, il doit tre reconnu parles autres Etats. Surtout s'il est assez fort pour le maintien de l'ordre l'intrieur. Dans ce cas, un refus pourrait tre considr comme un acte d'hostilit et servir de cause la guerre. Je ne sache pas que la France et voulu cette poque rouvrir les hostilits. Cela n'et pas t assurment dans le got du public franais. '
Si on a bonne mmoire, l'expdition contre Alger en 1827 n'avait gure passionn le peuple. Charles X avait voulu simplement se racheter aux yeux de l'Europe par un coup d'clat.
Donc, la reconnaissance de l'indpendance d'Hati tait un fait normal. La France l'et reconnue; c'tait pour elle une obligation morale. Il y a aujourd'hui, dit un publiciste, peu de nations, si barbares qu'elles soient, qui. ne reconnaissent des devoirs envers les autres nations, et qui ne rclament d'elles des garanties pour leurs propres droits .
Tout homme sens reconnatra avec moi qu'il tait dans l'intrt bien entendu de la France de nouer des relations pacifiques avec l'Etat hatien. Malheureusement, Boyer n'entendit point de cette oreille-l. Il persista vouloir sacrifier les intrts du pays. ;


Il dpcha avec des instructions secrtes, le snateur Larose (un honnte homme, celui-l), et Rouanez, notaire du gouvernement, auprs du gouvernement franais afin de traiter pour la reconnaissance de l'indpendance d'Hati et arrter les bases d'un trait de commerce.
Comme bien l'on pense, le peuple hatien avait de justes motifs pour s'alarmer. Heureusement pour la postrit, les envoys de l'Etat hatien n'ont pas cru devoir consentir toutes ces machiavliques oprations.
Les ngociations furent donc rompues.
Le vertueux Boyer, en guise de manifeste, fit la dclaration suivante :
En 1814, on voulait nous imposer la sou- verainet absolue de la France ; en 1821, on ne demandait plus qu'une simple suzerainet ; en 1823, lors de la ngociation du gnral Boy, on se bornait rclamer comme condition sinequ non, l'indemnit que nous avions offerte prcoce dminent; parquelretourunespritdedomina- tion, veut-on en 1824 nous assujettir une sou- verainet extrieure ? Cette souverainet nous pa- rat injurieuse, et contraire notre scurit ; c'est pourquoi nous la rejetons.
Comparez, Hatiens, ce petit chef-d'uvre de rouerie avec les pices que vous avez lues plus haut et donnez votre apprciation.


Que de fiel en cette me !..... On le sait. Tout
mauvais cas est niable, encore faut-il le nier avec adresse !
L'anne suivante, les ngociations furent renoues et sa Majest Trs-Chrtienne daigna octroyer une ordonnance qui consacra l'indpendance du gouvernement des habitants actuels de la partie franaise de Saint-Domingue, moyennant la somme de cent cinquante millions de francs, destine ddommager les anciens colons qui rclameront une indemnit.
Ainsi, l'uvre fut consomme. Notre indpendance fut reconnue par simple ordonnance du roi de France et de Navarre. Et Boyer et ses corrli-gionnaires ont consenti cet acte de spoliation, ont adhr indemniser les anciens exploiteurs d'hommes. Avant que de commettre une telle lgret si lgret il y a que ne lut-on pas la proclamation de Ption, cette proclamation adresse au peuple et l'arme? 0 honte! Boyer a amoindri l'uvre. Sans doute avec une capacit plus leve, une volont plus forte, une politique intrieure plus nationale, il et vit pour son pays cette fltrissure. Mais tout lui manquait. Entour des courtisans avides, gostes, cupides, et caress par des conseillers obsquieux qui devaient plus tard le renier et avilir sa mmoire, il commit des actes les plus odieux. Il faut le reconnatre, l'ac-


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ceptation de la hautaine ordonnance de Charles X fut un crime de lse-patrie. Hati n'tait "pas un pays conquis ; elle jouissait de sa pleine souverainet intrieure.
Je dirai plus", sa souverainet extrieure tait dj reconnue par les Etats avec lesquels elle tait en relations d'affaires. La France tait seule excepte. La raison tait facile comprendre. D'ailleurs, il existait alors des comptitions, des divisions entre les grandes nations qui taient, en tout tat de cause, un sr garant pour les peuples faibles et petits: Le principe des nationalits venait de recevoir son application aprs les traits de 1815. Toutes les grandes aspirations nationales se faisaient jour ds cette poque. Des grandes transformations politiques allaient s'accomplir. Ce furent d'abord les colonies espagnoles qui proclamrent leur indpendance, au nom du sentiment national. En Europe, nous constatons le mme phnomne. Tout fermentait. C'est ainsi que la Grje se souleva en 1821 etparvint en 1829 conqurir sa libert. Si nous suivons les grands changements qui ont eu lieu dans le cours du sicle, que voyons-nous? En 1830, la Belgique se spara de la Hollande. En 1864, le Holstein fut enlev au Danemark pour tre rattache la Prusse. En 1859, l'Italie se forma. L'unit allemande, commence en 1867, fut acheve en 1871. Enfin, les


principauts slaves des Balkans secourent l joug ottoman et fondrent les royaumes de Roumanie, de Serbie, les principauts de Montngro et de Bulgarie.
J'insiste fortement sur ces exemples pour montrer combien l'ignorance de Boyer sur les choses de l'Europe tait grande et combien il mettait sa satisfaction personnelle 1 au-dessus de la justice et du sens commun.
Plus tard, il devait lui-mme s'avouer inconsquent sinon coupable en signant le trait du 12 fvrier 1838 relative cette fameuse indemnit.
Par ce trait, le solde de l'indemnit due par la Rpublique d'Hati demeurait fix la somme de soixante millions de francs.
Dieu sait si nous avons eu souffrir pour acquitter cette dette illgitime, pour payer rgulirement les annuits...
L'Expos gnral de la situation de la Rpublique de l'anne 1893 s'exprime ainsi-: Aprs bien des difficults et. des lenteurs compromettantes pour le crdit nationalr la question de la double dette franaise vient ..d'tre rgle. ... Depuis le 1er juillet 1887, le gouvernement estimait sa crance teinte ; toutes les valeurs de l'tat gnral de la double dette ayant t' intgralement payes, soit chance, soit avec des re-


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tards compenss par des intrts calculs aux .taux de 5 0[0, sauf celle du dernier trimestre de 1883 porte pour mmoire frs. 223.059.37, mais dont le chiffre exact devait tre fix la liquidation gnrale ; or, cette mme poque, il existait encore dans la roue, conformment au certificat de notre lgation Paris, onze cent vingt-quatre numros non amortis, valeur frs. 1. 124. 000, notre dbit. Notre Ministre Paris tait assailli journellement par les porteurs rclamant le paiement de leurs obligations, et qui, parle fait, ne connaissent que nous. Il faut aussi ajouter qu'il avait t compltement tabli par l'examen des comptes de la Caisse des Dpts et Consignations, que les 1. 288.712.37 que M. Charles Nol, notre ancien Consul, avait compts M. Laforestrie et que l'on croyait tort ne pas figurer au crdit du gouvernement, s'y trouvaient bel et bien.
Pourtant, les experts ayant admis' que la Caisse des Dpts et Consignations avait fait une mauvaise application des remises du gouvernement et que des intrts excessifs avaient t pays aux porteurs de titres de l'indemnit, alors que la Caisse eut d approprier ces fonds l'amortissement de la dette, un compromis fut propos sur la base que le gouvernement franais renoncerait formellement toute demande ult-


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rieure de remboursement, en ce qui concerne la double dette de 1825, qu'il considrerait comme dfinitivement rgle et accepterait comme siens les engagements envers les tiers reprsents par les 1124 Obligations 1825, qui restent encore dans la roue. Ce compromis, fortement appuy par notre Ministre Paris, a t accept par ls deux gouvernements. Un tlgramme la date du 5 juin, confirm depuis par diffrentes dpches, a annonc au dpartement des Finances que M. Box qui le pays doit en cette circonstance ses plus vifs remercments, pour le zle et le dvouement patriotiques qu'il a montrs la dfense d ses intrts a obtenu quittance complte de l'Emprunt de 1825.


PARTIE OFFICIELLE
secrtairerie d'tat des finances.
Le chef du dpartement des Finances porte la connaissance du public la correspondance change entre le gouvernement franais et la lgation d'Hati Paris, correspondance qui consacre le rglement dfinitif de l'emprunt 1825.
Paris, le 2 Juin 1893.
Monsieur le Ministre,
J'ai l'honneur de vous faire connatre que, la suite de l'examen auquel les comptes de l'Emprunt d'Hati de 1825 ont t soumis de la part de MM. Hamot, Inspecteur gnral des Finances, et Gluck, Consul gnral d'Hati Paris, qui avaient t dsigns par les deux gouvernements pour cette mission, le Gouvernement Franais a dcid de considrer le Gouvernement Hatien comme dsormais libr envers lui par les paiements effectus ce prix pour le service des intrts et l'amortissement de l'Emprunt dont il s'agit.


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Le Gouvernement Franais se rserve de prendre en consquence les dispositions ncessaires en vue d'assurer le remboursement, dans un dlai aussi rapproch que possible, de ce qui peut rester en circulation aujourd'hui des titres de cet Emprunt.
Agrez les assurances de la haute considration avec laquelle j'ai l'honneur d'tre, Monsieur le Ministre, Votre trs humble et trs obissant serviteur.
Sign : Develle. Monsieur Box, Ministre d'Hati Paris. Pour copie conforme :. Paris, le 5 Juin 1893.
Le Ministre d'Hati, Sign: A. Box.
Paris, le 5 juin 1893.
Monsieur le Ministre,
Parla dpche que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser la date -du 2 Juin courant, vous avez bien voulu me faire connatre que, la suite de l'examen auquel" les comptes de l'Emprunt d-Hati de 1825 ont t soumis de.la part de MM. Hamot, Inspecteur gnral des Finances, et Gluck, Consul gnral d'Hati Paris, qui
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avaient t dsigns par les deux gouvernements pour cotte mission, le Gouvernement Franais dcid de considrer le Gouvernement Hatien comme dsormais libr envers lui par les paiements effectus ce jour pour le service des intrts et l'amortissement de l'Emprunt dont il s'agit.'
Vous ajoutez que le Gouvernement Franais se rserve en consquence de prendre les dispositions ncessaires en vue d'assurer le remboursement, dans un dlai aussi rapproch que possible, de .ce qui peut rester en circulation aujourd'hui des titres de cetEmprunt.
Je m'empresse, Monsieur le Ministre, de donner votre Excellence, acte de cette dclaration qui met ainsi' fin au litige qui a si longtemps exist entre le Gouvernement de la Rpublique Franaise et le Gouvernement de la Rpublique d'Hati propos de l'Emprunt en question.
Veuillez agrez l'assurance de la haute considration avec laquelle j'ai l'honneur d'tre, Monsieur le Ministre, de votre Excellence,
le trs humble et trs obissant serviteur.
Le Ministre d'Hati,
. Box.


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:" Son Excellence Monsieur" Jules"' "Dvell,"-'Ministredes affaires Etrangres, Paris ():r ;
t r '
Il est souhaiter que toutes les nations civilises du globe tiennent aussi fidlement leurs engagements ; il esta souhaiter qu'elles soient toutes loyales dans leurs relations. Ce qui vitera bien de cruels mcomptes, bien des malentendus. :/: .. 'i
Tous les efforts des hommes clairs 'et de bons citoyens d'Hati, doivent tendre maintenir et et affirmer nos rapports avec les puissances trangres. Il faut le reconnatre, la France en maintes circonstances s'est montre quelque peu svre notre gard. Elle nous menace toujours, chaque malentendu, de ses canons Bange et 'un amiral quelconque pour nous faire peur. Le procd n'est pas digne assurment d'un peuple fort l'gard d'un peuple faible. Le droit brutal de la force n'est jamais un droit, c'est une spoliation. Les vnements de 1870-1871 en fournissent les preuves..... Que mes compatriotes
me pardonnent d'avoir fait revivre les anciens tats d'esprits, d'avoir voqu les sombres tableaux du pass. C'est uniquement pour les arne-
(1) Il s'agit ici de l'Emprunt Laffite, emprunt de trente millions que contracta Boyer pour payer le premier terme de l'indemnit de cent cinquante millions de francs.


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ner discrtement aux proccupations de l'avenir ; c'est uniquement pour entretenir chez eux le feu sacr de, la patrie.
Comme dit Paul Bourde : La patrie est le lien qui nous unit aux hommes do notre race, ceux du pass et de l'avenir comme ceux du prsent. C'est un champ toujours en semailles et en moissons. Nous moissonnons les semailles de nos anctres et nous semons les moissons de nos hritiers. Songeons-y bien.


CHAPITRE V
HATI FAR A DA SE
Maintenant que nous avons acquis notre pays au prix du sang et de l'or, ne sommes-nous pas en droit de le conserver et de crier tout haut : Hati aux Hatiens?
Certes, il est bien peu de pages d'histoire qui soient aussi mouvantes que les ntres. La gestation a t laborieuse ; il nous a fallu vaincre beaucoup de difficults. N'est-ce pas, en somme, la gense de tous les peuples?
Hati aux Hatiens, il faut bien le dire, est aujourd'hui le mot d'ordre de tous ceux qui ont le souci de l'avenir du pays, de toutes les mes gnreuses qui ont foi dans la justice et qui dfendent leurs droits. Nous avons aujourd'hui l'ge de la discussion; il nous est permis de formuler nos penses et de taxer d'erreur ceux qui persistent ,s'garer dans une mauvaise voie.


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La rgle du monde actuel, dit Bluntschli, n'est plus la guerre, c'est la paix. En temps de paix, ce n'est pas la violence qui prside aux relations des Etats entre eux, c'est au fond le droit. Les Etats respectent tout autant, dans leurs relations pacifiques, la personnalit et l'indpendance des petits Etats que celle des grands. Le droit international rgle les formes, les conditions, les effets de ces rapports entre les Etats, et ces effets sont les mmes pour Y Etat-gant que pour l'tat le plus humble. Toute tentative de porter atteinte ces principes on se fondant sur sa propre force, entrane une opposition, une rsistance que l'tat le plus puissant ne peut mpriser sans dangers et sans dommages. (1)
Assurment, il nous est impossible de penser qu'une nation, quelle qu'elle soit, puisse avoir, jamais l'ide de mettre aujourd'hui son service le droit brutal de la force pour porter atteinte la personnalit d'un tat. Ce que nous redoutons et avec raison ; c'est le machiavlisme, c'est l'esprit de chicane de ces Etats-gants qui, sous couleur de dfendre leurs intrts, commettent le plus souvent des rvoltantes iniquits.
Combien de fois notre pays n'a-t-il pas eu supporter des humiliations de la part des puis-
(1) Introduction, Droit international codifi, p. 2.


sarices amies ? Combien de fois" n'avons-noUs pas t contraints de payer, parce que nous sommes faibles et petits ? Je crois qu'ils ont quelque peu raison ceux qui prtendent qu'il n'existe pas de droit international pour les petits tats. En effet, quelle est la sanction de ce droit?Quelles sont ses lois, ses tribunaux? N'est-ce pas toujours la raison du plus fort qui est la meilleure? Il convient cependant de rendre justice ceux qui travaillent la codification de ce droit. Ceux-l supposent les hommes meilleurs qu'ils ne le s'ont en ralit.'Douce illusion !!
La grandeur d'un peuple, dit Victor Hugo, ne se mesure pas plus au nombre que la grandeur d'un homme ne se mesure la taille. L'u- nique mesure, c'est la quantit d'intelligence et la quantit de vertu. Qui donne un grand exemple est grand. Les petites nations seront les grandes nations du joUr o, ct des peuples forts en nombre et vastes en territoire, qui s'obstinent dans les fanatismes et les prjugs, dans la gloire, dans la guerre, dans l'esclavage et dans la mort, elles pratiqueront doucement et firement la fraternit, abhorreront la gloire, anantiront l'cha-faud, glorifieront le progrs...
Les mots sont vains quand ils n'expriment pas une ide. Il ne suffit pas d'tre la rpublique, mais il est ncessaire d'tre la libert, il ne. suffit


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pas d'tre la dmocratie, niais il est besoin d'tre l'humanit (1)
. Aujourd'hui Hati est un Etat libre, indpendant et souverain. Qu'elle ne l'oublie point, elle a de nombreuses fonctions remplir pour sa conservation et son bien-tre. Elle doit pouvoir elle-mme diriger sa conduite et agir de faon ce que ses actes no soient contrls par personne. En un mot, elle doit se faire elle-mme et s'affranchir de tout vasselage. Mais je n'entends pas dire par l que nous devons nous passer du bon lment tranger. Au contraire, je persiste croire que notre pays ne sera vraiment prospre que quand il ouvrira.ses portes aux capitaux et aux crdits trangers. En effet, il s'en faut de beaucoup que nous possdions une dose suffisante d'esprit d'entreprise.
D'ailleurs, une nation quelle qu'elle soit ne peut pas prtendre se suffire tout fait elle-mme. Il lui faut ncessairement le concours des autres ; c'est l la grande loi de la division du travail international. En Hati plus que partout ailleurs, cette ncessit se fait fortement sentir. Car nous avons quantit de richesses naturelles que nous ne pouvons exploiter, faute de bras et de capitaux. Dans mes prcdents ouvrages, j'ai longuement discut
(1) Lettre M. le pasteur de Genve, 17 nov. 1862.


cette question qui est,' mon avis, une question de vie ou d mort pour notre existence nationale, j'y reviens aujourd'hui, parce qu'elle est trs importante de sa nature ; je dis donc que mon pays a tout gagner en introduisant dans son sein le bon lment tranger pour l'exploitation de ses richesses naturelles. L'exprience est l pour dmontrer que toutes les nations qui sont parvenues une puissance relle de grandeur et de prosprit n'ont accompli ce progrs que grce l'extension de leurs relations.
Il est absurde de croire que nous pouvons tout par nous-mmes, que nos seules ressources intellectuelles peuvent nous permettre d'atteindre nos desiderata. Il ne faut pas le dissimuler, la civilisation ne se comprend pas seulement d'un -capital immatriel. Il faut le travail, le travail bien entendu d'o dcoule la prosprit d'un peuple.
Les Etats-Unis, n'est-ce pas l'exemple le plus topique que l'on puisse citer en l'occurrence ? En effet, ce peuple, qui, il y a un sicle, n'avait pas d'existence conomique, est aujourd'hui le premier peuple industriel du monde. Je pourrais l'envi citer quantit de pays neufs qui, au bout d'un certain temps, ont obtenu les rsultats les plus satisfaisants. Pourquoi devons-nous faire exception la rgle gnrale? Quel est le sujet de notre crainte? Ce n'est pas assurment la crainte de la servitude;


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car cette ide suranne a heureusement fait son temps. Nous ne voyons pas que l'tranger, tel qu'il vit chez nous l'heure actuelle, est l'abri de toute mauvaise fortune et que c'est le pauvre Hatien qui ptit de tout.
Tandis qu'en rgularisant la situation de chacun, l'tranger tout comme l'Hatien aurait des devoirs remplir envers l'Etat. Savez-vous comment l'tranger chappe la rigueur de nos codes ? Eh bien, quand il veut doucement filer ses jours dans ce merveilleux pays, il prend ou fait prendre un long bail, un bail emphytotique. Par ce moyen, il n'a aucune responsabilit et n'a nul souci de cette Hati qui n'est qu'une bte qui veut faire l'ange. Il est grandement temps que nous agissions en vue de nos propres intrts. Il est grandement temps que nous en finissions avec ce systme de privilges. Pourquoi l'tranger doit-il jouir des avantages de nos lois, sans en subir les inconvnients?
Encore sait-on la plupart du temps les tenants et aboutissants de la tourbe des aventuriers qui encombrent nos villes? Je suis absolument convaincu qu'une lgislation intrieure bien faite donnerait chacun la place qui lui revient. Il faut donc favoriser cette lite d'hommes utiles qui apportent chez nous les lments de la civilisation et qui emploient leur esprit d'entreprise et leurs capitaux dvelopper la richesse matrielle


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d'Hati. Il faut par contre frapper ceux qui viennent allumer la guerre civile, dans notre foyer.
Les sentiments de mfiance que nous avions jadis ne s'expliquent pas aujourd'hui.
Les trangers, dit M.deMolinari, qui importent Hati les capitaux, les connaissances et les forces morales dfaut desquels un Etat blanc ou noir est condamn traner une existence misrable et prcaire, appartiennent des nationalits diverses. A ct des Franais, il y a des Allemands, des Anglais, des Espagnols, des Amricains. Ce sont des lments diffrents, sinon hostiles, qui se font contre-poids. J'ajoute, de plus, qu'il est bien rare qu'une colonie trangre tablie dans un pays indpendant souhaite de voir le pays passer sous une dpendance quelconque, ft-ce mme celle de la mre-patrie. Pour bons patriotes qu'ils soient, les Franais d'Hati n'envient pas le sort des colons de la Martinique ou de la Guyane, et la preuve, c'est qu'ils sont venus s'tablir de prfrence Hati. Si la Rpublique noire vient prir, ce n'est point parce qu'elle aura trop de blancs chez elle, c'est parce qu'elle n'en aura pas assez.
N'oublions pas que,pour progresser,il faut le concours des esprits clairs et gnreux, qu'il faut ncessairement faire abngation de nos petites ides qui ne, sont assurment plus de ce sicle. Je ne


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saurais trop dire et rpter que Hati n'atteindra son but que quand ses richesses naturelles seront exploites, que quand elle sera administre avec la plus svre conomie. J'espre fortement en l'avenir du pays. Je crois qu'avec une ppinire d'hommes instruits, de bonne foi, il parviendra accomplir ses destines.
Jusqu'ici, on a fait beaucoup de choses inutiles. L'administration est presque nulle. C'est un vritable dsordre. Nous ne faisons rien pour remdier un tel tat de choses. C'est pourquoi l'tranger prtend et avec quelque apparence de raison que nous sommes incapables de nous gouverner, de nous donner des institutions en rapport avec nos murs et nos besoins.
Puisque, dit-il, l'univers est condamn marcher quand-mme, est-il juste qu'une partie des hommes, uniquement parce qu'ils sont noirs, assistent sans rien faire au travail des blancs et jouissent de leurs labeurs? Depuis prs d'un sicle, qu'ont fait les noirs de la civilisation qu'on leur a lgue Hati ?
Depuis prs d'un demi-sicle, jouissant de tous les mmes droits que les blancs dans les pays anglais, qu'ont-ils jamais fait ? Que font-ils dans l'Amrique du Nord?
Sous toutes les latitudes, et sauf de rares exceptions, le ngre est sensuel, insolent et pa-


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resseux; le multre est orgueilleux, vindicatif, ingrat et l'ennemi du blanc. (1).
Ainsi qu'on le voit, notre race est bien loin d'tre prise dans certains milieux europens. On nous voue une haine excrable. Chaque fois que l'occasion se prsente, on nous humilie, on nous avilit (2). Si nous allons au fond des choses, que ne dirait-on pas aussi de l'homme blanc ?
. . Je suis oblig, dit M. de Molinari, de convenir en toute humilit, que l'homme blanc, l'homme civilis et civilisateur par excellence, n'a pas jou, au moins jusqu' ces derniers temps, un rle des plus flatteurs.
Il a commenc par dtruire presque compltement les indignes qu'il a remplacs par des esclaves achets bon march en Afrique. Pendant deux sicles, a t mme son commerce de prdilection. Grce au Code noir et au bton, les planteurs des colonies ont pu extraire d'immenses richesses d'un sol vierge, o la nature avait accumul les pouvoirs productifs. Mais ce sol fcond, ils l'ont ravag ; ces pouvoirs productifs, ils les ont dtruits sans se proccuper jamais de
(1) Voir les dbats qui ont eu lieu dans les Chambres anglaises au sujet des troubles de la Jamaque, anne 1866,
(2) Voir aussi le Globe Qualerly Review, dont Mr Thorne est l'diteur, anne 1895.


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les renouveler. Partout o l'esclavage a pass, la terre a t puise, et ce n'est qu' grand renfort d'engrais naturels et artificiels qu'on parvient .aujourd'hui la reconstituer.
Si l'esclavage avait dur un sicle de plus, les Antilles seraient devenues des landes infertiles o des marcages infects. Et ces richesses que leurs esclaves drobaient au sol n le ruinant, les conqurants civilisateurs du nouveau monde se les disputaient avec une rage forcene Aucune partie du monde n'a t le thtre de luttes plus acharnes et plus cruelles.Les Anglais,, les Franais, les Hollandais, les Espagnols, sans "parler des flibustiers et des boucaniers, ont tour tour conquis, ravag et pill ces splendides contres en-y promenant l'incendie et le massacre. Enfin-, la paix s'est faite et l'esclavage a t aboli. Ls Antilles jouissent aujourd'hui d'une tranquillit profonde. Mais il est impossible de n'tre pas frapp du contraste qu'y prsentent les richesses de la nature et les misres de l'homme: Qu'a fait l'homme blanc pour lever jusqu' lui son bofi frre noir ? Il lui a-oppos la barrire infranchissable du prjug de couleur. Il lui a dit : Quel que soit le niveau intellectuel et moral auquel tu puisses monter, quand mme tu deviendrais'un savant ou un saint, tu ne prendras jamais plac ma table, tu ne t'assiras jamais mon foyer,


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N'et-il qu'une goutte imperceptible de sang noir dans les veines, l'homme de couleur est une crature vile, dont le contact est une souillure. Cette crature vile, l'homme blanc a naturellement le droit de l'exploiter sans trve ni merci. Au beau temps de l'esclavage, il en usait comme une bte de somme... (1)
L'intelligence, que je sache, n'est pas une question de latitudes et de longitudes.
L'homme blanc est injuste quand il prtend que l'homme noir est incapable de tout progrs. Le noir, suivant moi, peut tout ce que peut le blanc; il est apte exercer les mmes actes de
crbration. .....
Du reste, il est aujourd'hui prouv qu'il n'y a pas de diffrence native entre les L'influence du milieu est seul en jeu dans l'espce. Les dtracteurs de notre race ne tiennent pas suffisamment compte des difficults comme des avantages que certains milieux ambiants offrent l'volution. Je le demande, la race europenne qu'on tient pour suprieure, combien de sicles ne lui fallut-il pas pour atteindre au fate de la civilisation ? Cependant, les hommes de cette race
(l)A Panama, p. 260.


n'ont jamais t condamns vivre sous les influences dpressives du climat tropical. Ls orgueilleux fils de Japhet semblent oublier que les lments de la nature sont pour beaucoup dans la civilisation des peuples.
Il faut compter aussi avec l'ge. Par exemple, les Grecs et les Romains n'taient-ils pas suprieurs aux barbares des bords de la Seine du Rhin et du Danube ?
Avant les Grecs et les Romains, n'tait-ce pas la civilisation thiopienne qui prvalut (1) ?Qui sait si la race blanche dgnre ne sera pas remplace par une autre race. Cela est dans le domaine des choses possibles. -
Pensez-y bien.
Nous, Hatiens, nous avons une mission importante remplir. Peupl jeune, libre, indpendant, plein de vitalit, nous devons penser nous constituer fortement, nous faire respecter comme tat souverain. Nous ne devons avoir d'autre but que nous-mmes et ne pas servir de tremplin, de moyens aux vues des autres. Il faut nous affranchir de toute volont trangre, de
(1) La race noire, dit Mr A. Firmin, fut la premire commencer l'volution civilisatrice et sociale de l'espce humaine Voir De l'galit des Races Humaines, p. 580.


toute immixtion dans nos affaires. Ce qui caractrise notre existence politique, notre personnalit, c'est l'indpendance. Nous devons donc chercher la conserver par tous les moyens en notre pouvoir.




CHAPITRE VI
HATI DANS LE DROIT DES GENS POSITIF
Hati une fois devenue majeure, matresse de ses destines, devait ncessairement faire partie de la grande famille internationale.
Etat souverain, libre, indpendant, elle possde aujourd'hui, dans toute la plnitude, la capacit de conclure des traits.
Certes, c'est l une belle prrogative de pouvoir librement consentir un contrat avec d'autres Etats et de traiter de puissance puissance avec eux quelque soit le rang qu'ils occupent. Nous avons le droit maintenant de vouloir nous conserver et de djouer toutes les combinaisons machiavliques qui auraient pour but de nous faire perdre notre autonomie politique. Nous avons tout comme les autres nations des droits et des devoirs gaux, nous avons dans nos relations avec elles peu prs les mmes organes. C'est


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nous en faire un noble usage, c'est nous assurer notre propre scurit. C'est nous, en un mot, conclure des conventions compatibles avec l'existence de notre pays et son dveloppement.
Tout trait, on le sait, suppose l'accord entre deux ou plusieurs Etats touchant leurs intrts politiques ou conomiques, quelle qu'en soit la forme et quelle que soit l'importance des engagements qu'il renferme.
Qu'on ne l'oublie pas, l'obligation de respecter les traits repose sur la conscience et sur le sentiment de la justice.
D'ailleurs, ne sont-ce pas les traits qui constituent les vritables bases de l'organisation politique internationale du monde ? Malheureusement, dans les relations internationales, selon que l'intrt est plus ou moins en jeu, on n'a garde de respecter la parole donne. On serait tent de croire, en vrit, que l'on ne conclut des traits que pour sauver les apparences, puisqu'ils n'ont de garanties morales qu'autant que les nations qui les ont conclus sont de force gale. Il faut esprer qu'avec le progrs du droit des gens moderne les grandes puissances s'abstiendront de pratiquer l'intervention, et tous autres principes de mme nature qui ont pour effet de terroriser les peuples faibles et petits.


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Qui ne se rappelle la fameuse histoire de l'intervention et de la non intervention dans la politique moderne Quelle langue intelligible que celle des diplomates !
Savez-vous ce que c'est que ce grand principe de l'intervention consacr solennellement par les Etats forts? C'est le droit de s'immiscer dans les affaires intrieures ou extrieures d'un tat faible. Bien. Savez-vous alors ce que c'est que ce grand principe de la non intervention?
C'est le droit d'empcher une nation quelconque de s'immiscer dans les affaires d'une autre. Tout cela parat trs clair et rien n'est plus embrouill.
Ces deux mots ont t invents pour mieux usurper les droits des peuples faibles. C'est en d'autres termes l'empressement d'un ami qui pour dfendre contre une mouche le sommeil do son ami,
Vous empoigne un pav, le lance avec raideur, Casse la tte l'homme en crasant la mouche.
Le principe de; la non intervention a t proclam pour la premire fois par le prsident Monro, sous forme de message adress au congrs des Etats-Unis, dans sa session du 22 dcembre 1823.
Par ce message, le prsident des Etats-Unis


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d'Amrique a cru devoir protester contre le droit que s'arrogeaient les puissances allies d'intervenir main arme pour trancher les diffrends entre l'Espagne et ses colonies rvoltes. En effet, cette poque, on s'en souvient, tous les Etats de l'Europe taient en grande coquetterie.
Dans le fameux trait de la Sainte-Alliance, on lisait cette clause remarquable entre toutes que les Etats signataires s'engageaient demeurer unis par les liens d'une fraternit vritable et indissoluble, et se prter en toute occasion et en tout lieu assistance, aide et secours. L'Angleterre ayant toujours des vues pratiques a t la seule grande nation qui n'ait pas adhr ce trait qui avait pour base unique le droit divin. Plus tard, les congrs de Troppau, de Laybach, de Vrone, vinrent cimenter ce lien indissoluble. Etant donns ces faits, on comprend facilement que le prsident Monro ait proclam une telle doctrine et qu'il ait considr comme dangereuse pour la paix et la sret des Etats-Unis toute tentative faite par des puissances europennes pour appliquer au continent amricain les principes de politique adopts par le vieux continent.
Mais, comme l'a fait remarquer justement Lawrence, dans son commentaire sur le Droit international, l'gard de ce que l'on est convenu de dsigner comme la doctrine de Monro, on a fait


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une grande erreur en confondant les deux propositions soutenues dans le message prsidentiel de
dcembre 1823.
Il y a la seconde proposition de ce message qui n'a pas t explique et qui impliquait une application trs tendue. C'est cette seconde proposition que tous les tats indpendants d'Amrique quels qu'ils soient doivent prendre garde. On se demandait si la grande rpublique du Nord n'aurait pas la vellit, un moment donn, de jeter l'pe de Brermus dans la balance des petits tats au grand dtriment des intrts europens.
Comme on le sait, le message du prsident Adams, du 26 dcembre 1825, adress au Snat, modifia la doctrine de Monro. M. Adams, en recommandant l'envoi de ministres un congrs des tats Amricains, borne la proposition un accord entre les tats qui seraient reprsents au dit congrs, d'aprs lequel chaque Etat s'engagerait empcher par ses propres moyens, tout tablissement futur d'une colonie europenne dans les limites de son territoire.
La politique laquelle les tats-Unis, dclare Lawrence, ont adhr l'gard de l'le de Cuba, depuis une priode qui remonte au message du prsident Monro de 1823, nous fournit une preuve de plus du droit qu'a toute nation de s'op-


poser au transfert d'un territoire rapproch, des mains d'un Etat faible celles d'une puissance forte. Ces changements peuvent en effet convertir le territoire transfr en base d'oprations hostiles contre l'indpendance de cette nation ou contre ses institutions intrieures. La Grande Bretagne, disait M. Canning, dsavoue de la manire la plus solennelle toute ide d'occuper Cuba, ou mme de s'approprier cette le. Mais elle ne pourrait envisager non plus avec indiffrence tout effort qui serait fait pour en obtenir possession par quelque autre puissance qui comme elle serait en termes d'amiti avec l'Espagne, alors qu'elle-mme se dfend de tout dsir de possder.
Des expditions, continue Lawrence, contre l'le de Cuba en 1851 ayant t organises aux Etats-Unis, quoique contrairement aux lois du pays, l'Angleterre et la France y virent un prtexte pour intervenir et elles allrent jusqu' envoyer aux commandants de leurs stations navales, l'ordre d'empcher par la force, si cela devenait ncessaire, le dbarquement des aventuriers de toutes nations qui se rendraient Cuba avec des intentions hostiles. Les deux puissances crurent de leur devoir de faire part de ces instructions au gouvernement des Etats-Unis (1).
(1) Commentaire sur le Droit international, tome deuxime, p. 317.


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Ainsi qu'on peut le constater, le gouvernement des tats-Unis ne manque pas, quand l'occasion lui est favorable, de proclamer cette thorie qui est devenue aujourd'hui de style dans ses relations extrieures : l'Amrique aux Amricains .
Depuis quelque temps, l'le de Cuba qui a toutes nos sympathies lutte pour son indpendance. Aussi exprimons-nous le vu trs sincre de voir ce beau pays prendre dfinitivement sa place ct des nations surs d'Amrique. Je le demande, une confdration antilenne ne serait-elle pas de toute ncessit pour la conservation de ces petits tats? La question a toute son importance. Rflchissons-y...
Puisqu'il est donn notre pays de conclure des conventions avec des puissances trangres, il ne doit pas ignorer la marche la plus habile suivre pour ne pas tre frustr dans ses droits. On le sait, le droit des gens date de l're moderne qui s'ouvrait avec le xviesicle. Autrefois, les peuples n'avaient pas comme aujourd'hui des droits et des devoirs communs ; leurs obligations n'taient pas les mmes. Les Romains, peuple juridique par excellence, n'avaient aucune ide des relations internationales qui sont, somme toute, une attribution exclusive de la nation (1). Maintenant, il
(1) Les Romains ont souvent confondu le droit des gens avec le droit de la nature. Voir Vattel, page 69.


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n'en est pas de mme. Les relations sont plus suivies. L'ide du droit est plus en honneur, bien que les hommes ne soient pas devenus meilleurs. Seulement, en cas de conflits entre les Etats, avant d'arriver trancher par le fer et par le feu, on met en mouvement toute la machine diplomatique et, selon que les ngociations ont t menes plus ou moins habilement, on vite bien des mcomptes.
Il faut l'avouer notre grande confusion, Hati a t bien souvent l'artisan de ses propres ennuis. Nous ne mettons pas dans nos relations avec les puissances tout le tact voulu. Ou nous sommes trop enflamms, ou nous sommes trop timides. L'excs nuit dans ces deux cas. Lors mme que nous avons raison ; nous ne devonspas manquer de forme touten tant trs fermes. Il faut le dire,on confie le plus souvent la charge de Secrtaire d'Etat des relations extrieures des hommes inaptes comprendre la politique extrieure d'un Etat. Ces hommes de carton compromettent par leur incurie les intrts les plus chers du pays. Ils sont tour tour obsquieux, grossiers, impudents et ne se soucient gure de mettre enjeu, en mme temps, les droits, la tranquillit, la dignit et l'honneur de la nation. Qui le croirait? Hati a eu des Secrtaires d'Etat des relations extrieures qui, de complicit avec l'tranger, ont t l'instrument le plus direct de


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nos humiliations et cela en vue de satisfaire leurs haines et leurs mesquines rancunes. Cela est vraiment dplorable. Il faut faire an meilleur choix des hommes auxquels nous confions l'avenir de notre pays. Nous devons tenir compte des connaissances et de la moralit de ceux que nous bombardons chefs de la diplomatie hatienne.
La politique extrieure d'un Etat prsente des rapports si varis, si multiplis, si sujets changer, et la fois environns de tant d'cueils et de difficults, qu'on concevra aisment combien doivent tre difficiles et dlicates les fonctions de celui qui est appel la direction d'une administration de cette importance ; elles le sont d'autant plus qu'il ne saurait tre soumis, pour la conduite gnrale do son ministre, aucune responsabilit lgale ; il n'a d'autre tribunal que son propre sentiment... On est tellement habitu juger, d'aprs le caractre, les principes et les qualits personnelles du ministre des relations extrieures, le systme de sa politique, que sa nomination ou son renvoi sont toujours considrs comme des vnements politiques. Aussi voit-on souvent les cours mmes s'empresser de rassurer les cabinets trangers sur les principes et les dispositions de celui qui est appel remplir ces hautes fonctions.
Pour que le ministre des relations ext-


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rieures rponde parfaitement au but de son institution, les objets qui doivent fixer l'attention constante de celui qui est appel le diriger, sont :
1 La connaissance parfaite de la situation gographique de toutes les parties de l'Etat ;
2 La connaissance des intrts, des rapports commerciaux et des ressources physiques et morales de la patrie ;
3 La connaissance exacte des droits et des prtentions du souverain, fonds sur les traits et les conventions.
4 L'tude des principes et des vues politiques du souverain ;
5 La connaissance parfaite des moyens physiques et moraux des puissances trangres avec lesquelles le gouvernement est en rapport direct ;
6" L'art de diriger les dmarches et les ngociations des agents diplomatiques envoys au dehors, vers le but principal du systme adopt par l'Etat ;
7 L'attention continuelle de se faire informer temps, par les agents diplomatiques en mission, des dmarches, des menes et des tentatives secrtes des autres puissances, afin de pouvoir agir ou faire agir en consquence, djouer ou seconder leurs efforts (1) .
(1) Le Dr Winter. bauche d'un systme de diplomatie. Voir le Guide diplomatique de Martens, p.29.


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Je le rpte, il est absolument ridicule de confier cette fonction de la plus haute importance des gens qui ont pour tout bagage politique : l'-gosme et l'ignorance. Un gouvernement qui veut faire grand, qui veut se signaler par une politique sage, habile, est dans l'obligation de s'entourer d'hommes vraiment instruits, vraiment convaincus. Dans notre malheureux pays, on est encore cet absurde prjug qu'il ne faut que des vieux pour diriger les affaires publiques. J'ai peine comprendre cette persistance que l'on met loigner du pouvoir ceux qui sont mme de faire une politique intelligente, scientifique, en un mot, une politique d'exprience qu'on acquiert par l'tude et l'application. Je le demande, prtendons-nous avoir plus de sret de vue, plus de prudence, que tous ces vieux pays qui se sont confis des hommes jeunes, rputs pour leur patriotisme et leur valeur ?
Les exemples sont multiples. On peut citer l'envi les jeunes hommes qui se sont illustrs dans l'administration des affaires de leur pays.
William Pitt, Palmerston, Robert Peel, Fox, Robert Walpole, nesont-ce pas des noms dignes de la vieille Angleterre ?
Et ces grands gants de la Rvolution taient-ils des vieillards grande exprience de la vie ? Lebas, Robespierre, Vergniaud, CamilleDesmou-


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lins, Ducos, Babaroux, Isnard, Saint-Just, Bar-rro, Brissot et tant d'autres encore qui se sont sacrifis leur patrie n'taient pas, que je sache, des Nestor. Il faut donc en finir avec ce prjug qui a fait son temps. Appelons de jeunes hommes probes, instruits aux affaires du pays. Ceux-l sont les seuls capables de devenir de grands administrateurs, de grands ministres. Ils sont les seuls capables de travailler, d'appliquer les grandes choses qui font la prosprit d'une nation.
La force des Etats, dit Frdric II, consiste dans les grands hommes que la nature y fait natre propos.
Gouverner n'est pas difficile ; on prend de bons ministres et on les laisse faire.
Voici l'idal de Balzac : Un grand ministre est une grande pense crite sur toutes les annes du sicle dont la splendeur et les prosprits ont t prpares par lui...
Toujours voir au-del du moment et devancer la destine ; tre au-dessus du pouvoir et n'y rester que par le sentiment de l'utilit dont on est sans s'abuser sur ses forces ; dpouiller ses passions et mme toute ambition vulgaire pour demeurer matre de ses facults, pour prvoir, vouloir et agir sans cesse ; se faire juste et absolu ; maintenir l'ordre en grand, imposer silence son