Etude sur les institutions haitiennes, 2 v., by Joseph Justin, Paris, A. Challamel, 1894-95; (Vol. 2 has imprint Paris, ...

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Etude sur les institutions haitiennes, 2 v., by Joseph Justin, Paris, A. Challamel, 1894-95; (Vol. 2 has imprint Paris, A. Savine, 1895).
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Mixed Material
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Paris, A. Challamel, 1894-95

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4-tr-Justin-1894-95

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University of Florida
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LLMC31800
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INSTITUTIONS HATIENNES


Pour paratre prochainement :
tudes Diplomatiques. Les Relations Extrieures d'Hati, 1 vol. in-8. Avec un tirage de luxe.
En prparation :
L'Histoire d'Hati depuis la dcouverte de l'Ile jusqu' nos jours. 4 volumes in-8.
Le Gouvernement Reprsentatif en Hati. 3 volumes in-8.
AVIS
On trouve les 2 tomes de cet ouvrage la Bibliothque hatienne, chez J.-J. Chancy, Port-au-Prince (Hati).


JOSEPH JUSTIN
TUDE
sur les-
INSTITUTIONS
HATIENNES
Pour la Patrie, par la plume et par la parole. X.
On nat sincre comme on nat ser-vile.S'il yades crivains auxquels il est impossible de dire la vrit, il y en a d'autres auxquels il serait encore plus impossible de la taire.
Emile de Giratun.
TOME SECOND
PARIS
ALBERT SAVINE, DITEUR
12, rue des pyramides, 12
1895


PREFACE
Cet ouvrage est ncessairement incomplet.
A d'autres, plus autoriss, je laisse le soin de combler les lacunes, de continuer cette uvre dans des proportions plus vastes, ou dans des dtails plus minutieux.
Je n'ai fait qu'baucher un plan gnral, qu'indiquer quelques ides dont le dveloppement est ncessaire.
Bien des erreurs ont d m chapper, et je verrais avec une grande satisfaction mes ides dveloppes et perfectionnes par des personnes plus comptentes.
En crivant ce livre, j'ai voulu payer un juste tribut mon pays ; j'ai voulu discuter ses intrts et plaider sa caus.
J'ai exprim mes opinions et mes sentiments sans restriction, sans ambages.
Quant la forme, j'ai vis la clart et la concision plutt qu' un style brillant et byzantin.
J'ai mis dans cet ouvrage la fougue de mon ge (i), la fivre de mon patriotisme, la passion de mes ides.
J'aime les postes de combat pour vaincre si c'est en mon pouvoir l'ignorance et la mauvaise foi.
Je suis essentiellement progressiste. Je prconise sur-
(1) L'auteur a trente ans.


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tout le progrs de VInstruction publique qui peut seul faire comprendre aux m:isses la solidarit des intrts et la libert prive. Je ne suis pas un utopiste, mais je crois qu'Hati ne peut grandir qu' force de dvouements et de sacrifices.
Homme du parti du bien, je rclame l'union de tous les bons lments ; je rclame une direction claire, des encouragements efficaces, des rformes opportunes.
Ici, je fais appel toutes les intelligences, particulirement cette jeunesse saine, robuste, active, dgage, discipline, instruite, cette gnration montante la vraie force progressive du pays pour tudier et rpandre la lumire ; car, il importe grandement de donner enfin la parole la Patrie de Ption et de Dessalines.
Paris, le 11 dcembre 1894.
J. Justin.
63, rue Claude-Bernard.


TUDE
sur les
INS HATIENNES
LIVRE PREMIER
CHAPITRE PREMIER
coup d'ceil gnral
Ilispaniola es aria maravilla crivit Christophe Colomb Ferdinand le Catholique et Isabelle de Castille (i).
Pour qui connat l'Ile d'Hati, le mot de Colomb est loin d'tre exagr. En effet, o trouver des campagnes plus fertiles, un climat et des rivires plus favorables la vgtation. O trouver une nature plus splen-dide, des montagnes cl des tempratures si varies. Quels sites merveilleux Combien notre position gographique est admirable Hati est un pays privilgi de la nature. Sa situation insulaire est pour elle une supriorit conomique incontestable sur certaines con-
(I) La richesse do l'Ile d'Hati enchanta tant le fameux navigateur qu'il la baptisa Ifispaniula ou Petite Espagne.
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tres d'Europe, comme l'Espagne et la Russie. Nous avons de belles prairies, de vastes plaines, de grands cours d'eaux et des lacs qu'il est facile de rendre navigables. Nos ctes sont parsemes et l d'immenses salines. Et notre sol, combien il est actif, combien il est riche en productions minrales On trouve dans les riches rgions du pays des gisements de charbon, des carrires diverses, des mines mtalliques (i). Quelle terre saine, friable et profonde Cependant, malgr toutes ces conditions avantageuses, malgr tous ces biens de la nature, le travail est encore crer, organiser en Hati. L'agriculture, cette source de prosprit publique, est presque absente. C'est le vol, le vagabondage l'oisivet, la superstition qui rgnent en partie dans nos campagnes. La plupart de nos cultivateurs, soit par paresse soit j>ar ignorance, fuient les travaux des champs pour aller grossir la population d'oisifs qui encombre nos villes. N'est-ce pas l le plus pur absentisme?
Ceux qui travaillent, qui transpirent pour enrichir nos charlatans politiques meurent de misre. L'Etal hatien, en A'ue du bien, ne s'est jamais occup srieusement du sort de nos malheureux paysans. Tout est faire. Il n'y a pas de scurit pour la proprit, ni de garantie de crdit.
Il n'y a pas de facilit de transport, ni ralisation
(1) Il y a dans le dpartement du Nord do l'Ile des mines d'argent, d'aimant, de cuivre, de fer et de souffre. On y rencontre aussi des carrires d'ardoises, des ocres rouges, jaunes et violettes, des sources d'encre naturelle, des eaux minrales, etc.


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avantageuse et prompte des produits. Nos cultivateurs sont pour la plupart sans lumire, sans moralit et vivant comme des brutes. Nos coles rurales sont mal organises ; nous n'avons pas de routes, pas de voies de communication. II n'existe pas de machines, d'instruments aratoires qui diminuent les efforts cl les peines du travailleur. Il y a manque de bras, manque de capitaux. Partout, c'est la misre au sein de la richesse. Je ne charge pas plaisir le tableau. Certes, il me cote d'taler ainsi notre pauvret et notre ignorance. Il me cote de combattre les ambitions incapables, la cupidit effronte, l'gosmc plat et honteux de quelques-uns de nos gouvernants.
Mais la vrit, la justice et la raison me commandent de parler au nom du peuple, de ce peuple qu'on a toujours tromp, de ce peuple qui a tant souffert et qui souffre encore.
Il doit se dlier de ceux qui entretiennent ses erreurs, ses vices et ses prjugs ; de ceux qui le jugent heureux parce qu'il sommeille.
Il doit se dfier de celte poigne de malfaiteurs, flibustiers de bonne compagnie, qui le grugent et spolient ses droits.
Ses vritables dfenseurs sont ceux qui montrent le mal et indiquent en mme temps le remde.
Je suis de ceux-qui entreprennent franchement la cause de l'avenir, qui croient, en dpit des obstacles, aux destines de notre pays.
Mon but, mon vritable but est de dfendre pied pied les intrts du peuple.


Ce qui distingue l'honnte homme, l'homme aux bonnes intentions, c'est son esprit d'indpendance, c'est sa volont ferme, intelligente et surtout persvrante. Il m'importe peu de savoir qu'en parlant le langage austre de la vrit, le langage de la raison, certains gouvernants hatiens m'ont frapp d'ana-thme. La flatterie n'a jamais t que l'interprte de la peur et de l'intrt.
A mon avis, j'estime que les vrais aptres de l'ordre et du progrs, les vrais conservateurs sont ceux qui osent dire la vrit et fltrir le mensonge. Comme dit Blanqui : ce ne sont pas les hommes qui nous manquent, c'est le courage qui manque aux hommes En Hati surtout, celle pense trouve dans une trs large mesure son application. Le courage civique, le courage moral, le noble orgueil, nous font totalement dfaut. On ne comprend pas qu'on puisse se vouer une cause, se faire sacrifier pour son triomphe. Il est temps qu'on revienne de cette erreur. Dsormais, il se Irouvera des hommes convaincus, intelligents, bien intentionns, probes surtout qui s'offriront en holocaustes pour la ralisation des ides qui doivent dfinitivement lancer Hati dans la voie du progrs.
Cette existence moutonnire, cette torpeur gnrale des esprits n'ont produit rien qui vaille et qui dure. Il est temps (pie le peuple hatien s'affirme. Toute la question est l et n'est que l.


CHAPITRE II
l'conomie rurale d'iiati
L'le d'Hati, on le sait, tait habite d'abord par des Indiens, plus tard par des Espagnols. Ceux-ci attirs par l'appt du gain ne s'occupaient que de l'exploitation des mines. C'est sous la domination des Franais que l'agriculture a pris son essor dans le pays. Colbert se vantait d'avoir t le sauveur de l'empire colonial franais et c'tait juste titre. Avec ce grand administrateur, l'le d'Hati devint le foyer des nababs et des princes. Les Franais comprirent merveille (pic la terre bien cultive est la source de tout bien-tre, de toute prosprit. Aussi se livrrent-ils avec ardeur au travail. Tout florissait alors. S'il faut en croire la statistique; vers le xviii6 sicle, Saint-Domingue avait 7q3 manufactures de sucre(i), 3. i5o indi-gotires, 3.i 17 cafires et i5o cacaoyres, on comptait aussi 789 cotonneries. Le commerce gnral s'levait, un moment donn, la somme de 4oo.ooo.ooo
(1) C'est vers Pan 1506 que la canne sucre a t introduite en Hati des les Canaries. Le coton, le tabac, ainsi que d'autres productions du rgne vgtal sont originaires du pays.


de livres tournois. Les produits de la colonie pouvaient tre valus i5o.ooo.ooo de livres.
Aujourd'hui, toutes nos campagnes sont couvertes de ruines. Autrefois, ces ruines taient de grandes exploitations, de vastes usines. On rencontre encore dans quelques-unes de nos plaines des btiments peu prs intacts qui servent de refuges aux animaux immondes.
Est-il vrai que nous n'ayons aucune initiative? Je serais tent de le croire. Cependant, je crois avec M. Delorme a que les grandes choses font les grandes nations et que les grandes choses sont possibles.
Elles sont mme faciles, continue Pminent pu-bliciste, quand on prend pour y parvenir des moyens efficaces, quand on prend les moyens de bonne foi et qu'on les emploie avec constance en dpit des obstacles.
Nous sommes gaux en aptitudes aux nations, qui ont le plus resplendi sur la terre. Dieu a donn la mme organisation crbrale toutes les races humaines, et la race africaine est aussi richement doue que celte illustre famille caucasienne qui domine l'univers et l'blouit par l'clat de ses lumires et de sa civilisation (i) .
Pourquoi les Hatiens, aprs la libration du territoire, n'ont-ils pas continu les traces de leurs prdcesseurs? Pourquoi n'ont-ils pas suivi les mmes routes, creus les mmes sillons ? N'taient-ils pas assez mrs pour
(1) VAvenir, journal politique, agricole, etc., n 4, Cap-Hatien, 12 juin 1859.


l'mancipation '? Elaicnl-ils incapables de comprendre les bienfaits de la libert?
Pourtant, il serait injuste de ne pas rendre hommage nos pres qui avaient t plus patriotes que nous. Comme dit M. Eugne Nau : ils ont travaill et recueilli de l'aisance l o nous, leurs descendants, nous n'avons rencontr que dception et que misre. C'est parce que nous n'avons eu ni leur foi dans le travail et le pays, ni leur patience dans nos efforts. Ils taient modestes, nous prsomptueux ; ils taient infatigables, nous faciles dcourager ; ils voulaient arriver au but dfinitif aprs une lutte longue et incessante ; nous, nous voulons planter et rcolter en mme temps, trop presss de jouir avant d'attendre la moisson. Nous avons aussi mang notre bl en herbe, et fait le fiasco le plus complet, loin d'avoir russi comme eux, qui avaient pour devise labor improbus omnia vincit (i) .
Les colons franais taientdc vritables entrepreneurs, de vritables hommes d'initiative. Ils savaient bien se rendre compte des circonstances naturelles et conomiques d'une industrie ; avant d'entreprendre un travail, ils se livraient un long calcul de tte pour faire leurs combinaisons et leurs plans.
Par exemple, un colon commenait toujours par les exploitations secondaires de tabac, de colon, de caf, de cacao. Si les affaires marchaient son gr, il employait ses capitaux fabriquer l'indigo. Puis il
(1) Agronomie et Agriculture en Hati, page 09.


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achetait des terrains propres la culture de la canne, ou bien il convertissait tout simplement son indigo-teric en sucrerie, en ayant le soin d'agrandir un peu plus sa proprit.
Les colons ne se jetaient jamais dans les folles entreprises. Ils avaient l'esprit d'association qui est, mon avis, la clef de l'organisation du travail.
Il ne faut pas croire qu'il n'y avait que de grandes proprits, qu'il n'y avait que la production en grand. De nombreuses proprits taient morceles et rparties entre divers colons qui associaient les travailleurs, les capitaux et les revenus. Il faut l'avouer, les esclaves faisaient tout le gros du travail et les entrepreneurs remplissaient un rle purement conomique. Si nous laissons de ct toute question d'esclavage, toutes considrations de justice et de dignit, nous ne pouvons qu'admirer cet esprit d'ordre, d'ca-nomie qui a toujours prsid aux travaux des colons.
En gnral, l'Hatien est l'ennemi de l'Hatien ; on n'encourage gure chez nous les efforts personnels ; si ce n'est l'ignorance, c'est l'envie, la jalousie, la prsomption qui font les frais de nos apprciations.
L'Hatien n'a pas l'esprit d'association, l'esprit de solidarit et d'assistance. On ne trouve pas dans notre pays des associations syndicales en vue d'intrt collectif. Il existe entre nous une dfiance rciproque qui nous empche de nous unir, de nous entendre franchement. Nous prchons l'union franche et sincre, la concorde et nous nous entre-dchirons, et nous nous


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donnons des coups de fusils. Cet tat de choses est d l'absence d'une ducation morale et civique. Que de progrs n'et-on pas raliss, si, ds le principe il et exist entre nous une stabilit conomique, un mouvement combinaleur, un lien de solidarit. Gomme dit Bastiat: la force unie de plusieurs hommes est suprieure la somme de leurs forces isoles. Le concours des forces musculaires n'est rien vis--vis du concours de facults physiques, morales et intellectuelles trs varies (i) .
Aujourd'hui, le sol hatien est entirement morcelj c'est la petite culture qui domine. En est-il rsult un grand bien pour la population?
Tant s'en faut, l'Etat hatien, je le rpte, ne fait rien pour amliorer le sort de nos paysans qui vivent dans une ignorance voisine de la barbarie. Ces malheureux travaillent'comme des parias, comme de vrais esclaves et ne tirent aucun parti de leurs efforts. L'intelligence qui est le caractre saillant du travail humain n'existe presque pas.
Jusqu'ici nos campagnes ne sont pas pourvues de ces machines perfectionnes qui rendent de si grands services l'agriculture.
Nos cultivateurs cueillent le caf sans sparer les grains mrs des jaunes et des verts. Cette prcieuse denre qui est la principale ressource de notre richesse nationale est prpare de la faon la plus primitive (2).
(1) Ilarm. con. p. 102.
(2) Le caf est originaire de l'ALyssinie, ainsi que l'ont montr, en 1833 Ruppel, et en 1843 le Dr Roth. On le rencontre


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Ces hommes incultes dpensent beaucoup d'efforts, beaucoup d'activit, beaucoup de temps pour ne tirer qu'un petit bnfice de leur travail.
S'ils avaient les connaissances professionnelles qu'il convient, il en rsulterait immanquablement une amlioration pour les produits et une conomie relle pour la dpense de leurs forces. Il est grandement temps de changer nos vieux et incommodes procds ; il est grandement temps d'introduire des machines perfectionnes dans nos campagnes. C'est la routine qui fait notre malheur, il faut en finir. Notre caf, qui est rput pour son g-ot exquis et son arme, doit tre prpar avec plus de soin. Il gagnerait ainsi
l'tat sauvage dans le Soudan et l'Afrique quatoriale, depuis le Sngal jusqu'au golfe de Gaine. A la Runion, au Brsil, Rio Nunez, on prtend avoir galement rencontr des cafiers sauvages. Les Abyssins employaient le caf depuis un temps immmorial et ils ne se livraient pas sa culture, cet arbre tant originaire du pays. Les Arabes, spars seulement de l'Abyssinio par un bras de mer, ayant chez eux le mme climat, transportrent les premiers le caf dans leur patrie et le cultivrent avec grand succs. Suivant certains auteurs, l'usage du caf daterait du xv" sicle, et il est probable que ce furent les Persans qui en prparrent les premiers l'infusion. Ce fut un muphti d'Aden, Gemaleddin-ed-Dabbain, qui introduisit, parat-il, l'usage du caf en Arabie. Il avait rapport celui-ci d'un voyage en Perse. Il est en tout cas certain que la culture du caf a commenc dans le Ymen ou Arabie Heureuse....... Les Hollandais furent les premiers europens qui cultivrent le caf dans l'le de Java. En 1728, les anglais l'introduisirent la Jamaque. A la Martinique, le caf fut introduit on 1723, par M. de Clieu. De l, il se rpandit dans les autres les franaises. Ce fut surtout Hati et Saint-Domingue que cette culture russit. Le Brsil qui est aujourd'hui l'un des plus grands producteurs de caf, au point de vue de la quantit, n'a gure commenc ses cultures que vers 1815, bien que l'importation, faite par un moine, date de 1773. (Grande Encyclopdie, page, 725, tome VIII.)


lion valeur commerciale. N'esl-ce pas cette prcieuse denre qui nous permet jusqu'ici de vivre? N'est-ce pas elle qui permet un grand nombre de nos gouvernants de piller la caisse de l'Etat?
Gomme dit About : le peuple se tient bouche be devant les beaux emplois et les gros traitements ; il oublie chaque instant que tout cela vient de lui. Les classes laborieuses, les classes agricoles mritent un tat meilleur. Nous devons travailler leur avancement, c'est notre devoir.
Que le paysan le sache, aujourd'hui il ne doit plus cueillir, scher, piler grossirement son caf. Il doit le cueillir avec soin. Aprs l'avoir laiss fermenter 24 heures au moins, il faut le faire dceriser. Cette opration faite, il le lave, le sche, le dcortique et le vanne avant de le mettre en sac. Par ce moyen, il arrivera augmenter la valeur marchande de ce produit. Le paysan hatien n'est pas au bout de ses peines, quand il a fini de prparer plus ou moins grossirement son caf.
Comment le transporte-l-il ? Ce redoutable point d'interrogation donne rflchir beaucoup sur notre condition. Les gouvernants hatiens semblent ne pas se rendre compte du rle social que jouent les routes dans la destine des peuples. Ils n'ont jamais pens, ces hommes d'Etat, tablir des routes dans nos vastes plaines, ni tracer des chemins dans les diverses rgions de nos mornes. Nous avons des routes, des anciennes roules nationales, qui sont aujourd'hui absolument impraticables, mme des pitons. Ce sont, partout, d'affreuses fondrires o l'eau stagne. Les


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malheureux campagnards qui, le jour de la foire, se rendent dans les villes environnantes, voient se creuser des abmes sous leurs pieds. On voit, partout des pentes dangereuses, des casse-cou, des bourbiers infects. Les pierres hrissent de toutes parts, ce ne sont que ressauts, ce ne sont (pie cahots. Quand par hasard, des voitures, des cabrouets osent s'y aventurer, ils n'en sortent jamais sans y perdre leurs boulons. Voil quelles pripties, quels prils est expos le paysan hatien pour transporter son caf. N'allez pas croire qu'il va recevoir pour toutes ces peines une juste rmunration. Loin de l. Parfois, il apporte sa denre des spculateurs malhonntes, des agioteurs, des usuriers, des mystificateurs qui, par des poids faux, fictifs, ngatifs, le grugent et le volent. Je n'exagre pas. Nos diverses places commerciales sont bondes de ces filous, de ces fripons, de ces coquins qui spculent sur l'ignorance de nos pauvres cultivateurs. Et l'Etat hatien, que fait-il en prsence de la corruption des uns et de l'ignorance des autres? Rien.
En 1818, M. Darfour crivit dans YEclaireur Hatien :
Si la lgislation de l'Etat donnait l'agriculture, cet art si utile, si respectable toute la considration et la distinction qu'elle mrite ; si le gouvernement s'occupait sans cesse l'encourager, ne lui prfrant pas des professions qui ne s'occupent que de choses de luxe, en couvrant d'opprobres et en chargeant de taxes trs fortes tous les inutiles fainants, en veillant avec


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rigidit sur les murs, en un mot, en honorant l'agriculture, et en concentrant par une police insensible chaque famille dans un petit tourbillon, on s'instruirait, on verrait, on admirerait avec tonnement cette multitude de merveilles qui sont sans cesse sous nos yeux, dont on a pas mme d'ides dans les villes, et dont le dveloppement est bien plus que suffisant pour employer tous les moments de l'homme le plus laborieux; ds lors, chers concitoyens, plus d'oisivet, par consquent, plus de vices.
Il est constater que l'administration publique n'a jamais consacr ses soins l'encouragement cl l'amlioration de l'agriculture.
Au lieu d'clairer les cultivateurs, de leur assurer le fruit de leurs sueurs, au lieu de rprimer les vagabondages par une police bien organise, nos administrateurs, par leur faon dt faire, ont travaill de prfrence entretenir l'oisivet dans nos campagnes.
En Chine, dit Montesquieu, l'empereur est inform chaque anne du laboureur qui s'est le plus distingu dans sa profession ; il le fait mandarin du huitime ordre.
Chez les anciens Perses, le huitime jour du mois nomm Chowemraz, les rois quittent leur faste pour manger avec les laboureurs. Ces institutions sont admirables pour encourager l'agriculture.
Il faut le dire noire grande confusion, le travail de la terre n'est pas pris chez nous. On regarde la culture comme le signe de la servitude. On n'y rencontre pas, comme partout ailleurs, ds hommes instruits qui,


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par des combinaisons scientifiques, tendent donner des soins aux plantes jusqu' leur rcolte. On n'y trouve pas non plus de ces belles plantations comme il y en a en Flandre, en Angleterre et en Suisse. Au contraire, maintenant plus que jamais, notre agriculture manque totalement de bras. Les fils des paysans, aprs avoir amass un petit pcule, migrent dans nos villes et aspirent des charges lucratives dans l'Etat. C'est qui voudrait avoir chevaux, voitures et tout ce qui s'en suit. Le gouvernement tolre cet tal de choses. Il ne prend aucune mesure administrative pour relever srieusement notre agriculture. Il se contente, l'approche de chaque ier mai, de faire une circulaire aux commandants militaires des communes pour les inviter clbrer avec clat la fle de la culture. Je me dispense de peindre cette liesse nationale dont on a le ridicule spectacle le jour du icr mai. Heureusement pour la dignit de la nation hatienne, on a cru devoir ne plus relater dans le Moniteur officiel les discours indigestes que dbitent nos magistrats des communes nos malheureux paysans. Ainsi qu'on le voit, c'est toujours par des mots, par de belles phrases, qu'on prtend faire voluer le pays. A commencer par les premiers administrateurs jusqu'au dernier de l'chelle, nul ne comprend ou ne veut comprendre la tche qui lui incombe.
Je crois que le moment est venu d'attirer l'attention des pouvoirs publics sur l'agriculture qui est la condition sine f/ua non du commerce dans notre pays. C'est vers elle que doivent converger toutes nos mditations,


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tous nos efforts, toute notre activit, toute l'action du gouvernement. Il est urgent que l'on favorise la culture de nos terres et qu'on encourage ceux qui s'y adonnent. C'est sur la science, sur l'intelligence unies jiar l'instruction elpar le capital que doit reposer notre systme agricole. On doit tracer cette industrie car c'en est une la voie la plus courte pour atteindre sans gaspillage d'argent et de temps, le degr de perfectionnement auquel est parvenue l'agriculture dans les pays essentiellement industriels.
Il nous faut des capitaux pour l'emploi des moyens nouveaux et des bras intelligents pour la bonne direction de nos exploitations. Si nous mettons en uvre tous ces lments de succs, et si, ct de cela, nous joignons, la prudence, la sobrit, la persvrance, il y aura, coup sr, un changement sensible dans notre organisation sociale. L'emploi de la charrue contribuerait beaucoup l'amlioration de notre culture. N'est-il pas honteux (pie nos cultivateurs aient toujours en mains des instruments suranns, primitifs, qui ne font qu'augmenter leurs peines? Pourquoi ne pas employer des procds expditifs qui ont pour but de diminuer les efforts de l'homme? Comme dit le proverbe : Tant vaut l'homme, tant vaut la terre. Il est vident que celui qui possde un outillage complet, des machines perfectionnes, aura plus de cur la besogne (pie d'autres moins favoriss.
Les lments de toute civilisation, on le sait, sont : le travail, les murs, les institutions et les lumires.
La socit ne saurait voluer sans le travail. La paix,


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la prosprit d'un peuple dcoulent du travail, du travail bien organis. Quelle est, en somme, la manire la plus honnte de s'enrichir? Si ce n'est pas le travail. La prosprit sociale dpend de l'activit publique qui se traduit en accroissement de production. Les gouvernants hatiens semblent ignorer ces choses d'une vrit si vidente ; par leur, impritie, leur troisse de vue, le peuple reste encrot dans l'ignorance et perd ainsi la notion de tous ses droits et de tous ses devoirs. Dans un pays comme le ntre, l'Etat est appel tre le grand initiateur. C'est lui qui est appel diriger, rglementer, encourager, protger le travail. Il doit suppler ce manque d'initiative, ce dfaut d'association qui sont malheureusement. le lot du peuple hatien. Je n'entends pas qu'il faille del part de l'Etat une organisation arbitraire de travail. Loin de l. Pour moi, les phalanstres de Charles Fourrier, les ateliers nationaux de Louis Blanc, les triades de Pierre Leroux sont la ngation et la suppression de toute libert, de toute initiative personnelle (i). Si je demande la coopration du gouvernement, c'est pour faciliter le travail individuel, c'est pour faire natre chez nous le got de l'association. Au demeurant, toutes choses gales d'ailleurs, il n'est pas dit que, l'Etat doit avoir le mono-
(1) Sur lo terrain social, il y a place la fois pour l'Etat et pour les particuliers. Je ne suis pas, en effet, de ces conomistes intransigeants qui refusent l'Etat toute ingrence de ce ct. J'essayais nagure de dfinir le domaine o il avait le droit et mme le devoir d'intervenir.
E. Cheysson. Le Muse social. Communication faite Lyon, le 26 aot 189 .


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polc de toutes les industries d'un pays. Je dvelopperai plus loin cette question si importante de sa nature.
Il existe une coutume absurde sur laquelle j'attire l'attention du gouvernement. Les paysans pour nettoyer leurs terrains croient devoir employer le feu. Ce procd qu'on appelle pittoresquement chez nous le bois neuf a pour cflel de dtruire tous les arbres de haute futaie, tous nos beaux bois de construction qui sont d'une relle valeur l'tranger (i). L'Etat, par une loi svre, devait empcher de dboiser ainsi nos forts et nos prairies. Ce systme barbare et grossier doit disparatre. Il faut employer des instruments ncessaires pour la culture du sol. Nous sommes assez riches pour avoir des araires de diffrents calibres dans nos campagnes.
Les bois neufs, loin d'amliorer la constitution physique du sol, retirent la terre toute fertilit. Le sol devient trop calcaire et brle les plantes. Il faut en finir avec cette coutume grossire. Nous avons une terre trop franche pour ne pas savoir en tirer un bon parti. J'insiste fortement sur la question des bois neufs, parce quelle a son importance. Notre terre, qui est naturellement meuble, poreuse, n'a pas besoin de prparations compliques pour tre ferlilisable. Avec de bons ingnieurs agricoles et des cultivateurs bien duqus, nous arriverons, coup sr, arracher aux entrailles de notre sol toutes les richesses qu'il possde. Il est regretter
(l)Nos principales espces de bois sont : l'acajou, le bayalionde, le chne, le campche, l'bnior, le gaac, le cactus, l'opuntia et le pin d'Occident.
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que nous n'ayons pas continu la culture du sucre, de l'indigo, du cacao, du coton, du tabac, comme par le pass. C'est une source immense de richesses qui nous l'ait dfaut. Nous devons tendre faire revivre noire agriculture manufacturire, industrielle, en attirant chez nous les capitaux trangers.
Nous en sommes encore cette rgle suranne qu'il ne faut pas de capitaux trangers dans le pays. Plaisanterie que tout cela Sans capital, sans argent, un pays ne progresse pas. Le capital est fait pour circuler, car en circulant il se combine avec plusieurs activits et plusieurs intelligences, et de ces combinaisons surgissent des valeurs nouvelles. Si nous apportons des capitaux matriels, c'est--dire fonds de terre, forts, mines, etc., l'tranger apportera des capitaux immatriels, en effectifs. De la combinaison de ces deux capitaux, il rsultera un bnfice dont on partagera la diffrence. Chacun aura l'intrt de son capital. Les nations comme les individus, doivent s'entr'aider, doivent se donner la main. C'est l la grande loi du commerce universel. 11 faut donc faire taire ces prjugs absurdes qui ne font qu'entraver la marche ascentionnelle de notre pays. 11 nous faut de grands comptoirs, des tablissements trangers pour remuer ces richesses incalculables (pie, sans leur concours et leur puissance, nous ne saurions exploiter. N'allez pas croire que l'tranger sera matre chez nous. Erreur. Nous aurons une lgislation en rapport avec la situation de chacun. La loi tant une pour tous sera applique sans faiblesse et sans dfaillance. Allons! pas de fausse crainte, tchons de


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ressembler aux autres par ce qu'ils ont fait de bien. Suivons le mouvement du sicle, de cette fin de sicle et prparons-nous, comme il convient,- inaugurer le centenaire de notre indpendance !


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CHAPITRE III
fermes-coles et fermes-modles
Lord Rcay dit : L'ide que l'agriculture peut se jiasser d'une ducation propre, est aussi draisonnable que serait celle de confier le cuirass de sa Majest, Y Inflexible, un laboratoire flottant, non un officier comme le capitaine Fischer, mais au patron d'un petit bateau de pcheurs de Yarmouth .
Comme on le sait, de toutes les applications de l'activit humaine, l'agriculture est celle qui se lie le plus intimement la constitution de la socit, de la proprit, de la famille.
Les goin'ernements hatiens n'ont jamais compris ou du moins n'ont jamais voulu comprendre le rle de l'ducation dans notre pays. Ils ne savent pas que c'est par l'enseignement de la jeunesse qu'on forme l'unit de l'esprit public. Oui, c'est par l'ducation que nous devons tailler dans le cerveau mallable de notre jeunesse la sociabilit future.
Il faut le dire, nous avons eu presque toujours pour administrateurs des hommes avides de jouir qui met-


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laient leur intrt personnel au-dessus des inlrls gnraux.Ces flibustiers de bonne compagnie ont cru bonnement faire marcher Hati en dbitant des phrases longues priodes, en prorant l o il faut de l'action. Ils croient vraiment -faire leur devoir de meneurs d'hommes en promulguant des constitutions, des lois qui ne rpondent aucunement aux besoins de notre pays. Par leur mauvaise foi, par leur ignorance des choses de l'Etat, noire lat social est des plus rudimen-taircs. Le travail, le capital, le talent, ces trois facteurs sociaux n'existent pas chez nous. Quel est le peuple tant soit peu civilis qui ne sait lirer parti de ce que peut offrir son gnie naturel ?
Quel est le peuple vraiment soucieux de son avenir qui ne travaille pas dvelopper ses facults ?
Pourquoi devons-nous faire exception la rgle gnrale? Assez d'immoralit, assez de trahison: la souverainet des intrts du peuple doit tre respecte. C'est un principe sacr, indiscutable, lcrnel. C'est dans l'ducation sociale que rsident le travail, les murs, les institutions. C'est dans l'ducation morale, civique, politique que rside l'amour de la patrie. Il est temps de commencer par le commencement. Instruisons donc la masse, noire sort en dpend. Au lieu de dpenser notre argent en choses inutiles, pourquoi ne pas fonder srieusement des coles? Pourquoi nepas rpandrel'instruction dans nos campagnes ? Pourquoi ne pas encourager et dvelopper l'agriculture, cette branche si importante de notre industrie nationale? L'ducation, on le sait, est l'indispensable auxiliaire de tout travail. C'est par l que


nous devons commencer. Il est de noire devoir de donner au cultivateur un enseignement professionnel pouvant lui permettre de tirer un bon parti de ses efforts et de ses peines. C'est par la ferme-cole que nous arriverons certainement faire prosprer notre agriculture, et exploiter avec habilet et profit nos richesses naturelles. Pour cela,il faut un enseignement agricole, le plus possible pratique, qui comprendrait: l'excution de tous les Iravaux culturaux d'une exploitation et le maniement des instruments dits perfectionns, tels que remous, faucheuses,faneuses, moissonneuses, machines battre, etc.
Au second plan viendrait l'enseignement thorique, qui comprendrait des leons lmentaires d'agriculture et d'horticulture.
Jusqu'ici on a propos des plans d'enseignement agricole qui ont l'inconvnient d'tre trop compliqus.
Voici un programme conforme nos desiderata, il est enqirunl au Congrs international d'Agriculture, tenu Paris, du 4 au 11 juillet 188g, sous la prsidence de M. Jules Mline.
Le temps du sjour l'cole est, fix deux ou trois annes.
Programme sommaire :
Premire anne. Premire partie. Agriculture gnrale, importance de l'agriculture ; sa population, son capital, sa production. Etude du sol, des engrais, des amendements. Irrigation, drainage, iravaux agricoles.


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Deuxime anne. Deuxime partie. Etude des plantes cultives. Horticulture et arboriculture. Economie rurale. Maladies des plantes et insectes nuisibles.
Troisime anne. Troisime partie. Animaux domestiques, alimentaires. Elevage, engraissement, races. Animaux de basse-cour.
Les apprentis ne doivent pas tre reus avant l'ge de 16 ans rvolus. Pendant toute la dure de l'enseignement professionnel, les jeunes gens ne coteraient rien leurs parents et, de plus, ils obtiendraient titre d'encouragement une sorte d'quivalent des gages qu'ils recevraient, s'ils travaillaient ailleurs.
Mettons-nous l'uvre rsolument. Il est temps de faire quelque chose pour ce peuple, de travailler son amlioration et son avancement. Une des plaies encore de notre pays : c'est l'industrie des places, le trafic des emplois. Tout le monde vit sur le budget de l'Etat. Le jeune homme de la campagne, qui pourrait faire progresser l'agriculture, laisse la culture des champs pour se faire boutiquier, contrleur des douanes. Cet tat de choses doit prendre fin.
Comme dit Mirabeau: le travail seul constitue une nation Ayons des instituts agricoles l'instar des pays industriels. Il faut favoriser chez nous l'levage des chevaux ; il nous faut des vacheries modles, des bergeries modles. Nous avons trop nglig les bestiaux, quand d'autres pays moins favoriss que le ntre en ont fait une source de richesses. Nous avons des halles


Mirebalais, Loscahobas, Hinchc, qui mritent d'tre mieux entretenues. Il faut tcher d'avoir de vritableshat-ticrs. L'espce chevaline surtout doit attirer notre attention. Gomme on le sait, le cheval cst'utilis en agriculture comme bte de travail et comme animal de rente. Il est regretter que nos voisins de Saint-Domingue entretiennent une quantit de bestiaux plus considrable (pie la partie de l'Ouest du pays. Et dire que nous avons des races varies dans l'espce bovine. Ne pouvait-on pas consacrer quelques-unes de nos rgions pourvues de gras pturages pour l'levage de ces btes cornes? On ne doit pas oublier que les vaches jouent le double rle de production et de travail. Le mouton a galement des aptitudes diverses. L'industrie lainire est aujourd'hui fort estime dans le monde. L'Australie est l'exemple le plus topique que l'on puisse citer, sous le rapport de celle industrie qui a pris, en peu de temps, chez elle une extension si grande (i).
Nos les adjacentes, telles que la Tortue, la Gonave,
(1) Ce fut en 179i qu'un certain Mac. Arthur, possesseur d'un millier de moutons, commena dans la Nouvelle-Galles-du-Sud, le commerce del laine. 189iest, par consquent, le centenaire de la cration, en Australie, de cette importante branche de commerce, qui, actuellement, fait la richesse do cette colonie.
L'exportation lainire, qui, en 1794, consistait seulement en six balles, s'est, d'anne en anne, considrablement accrue ; elle atteindra un million de balles cette anne. Les mille moutons de 1794 se sont multiplis, eux aussi; les pturagesde laNouvolle-Galles n'en contiennent pas moins, aujourd'hui de GO.000.000. Il n'y en avait en 1800 que G.119.000. Trente-quatre ans ont suffi pour dcupler ce chiffre. Aucune industrie n'a fait preuve d'une augmentation si rapide.
La laine, disait-on en Angleterre, sous le rgne de Jacques le, est la fleur, la force, la richesse et le sang do l'Angletorre.


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sonl foules trouves pour l'levage de notre btail. Nous avons de grandes prairies o nous pouvons promener les troupeaux, aprs qu'ils ont satisfait leur premire faim l'lable ou dans un pacage ordinaire. Aujourd'hui, par des procds fort ingnieux, on arrive amliorer les races d'une faon lonnanfe. Pour les animaux d'levage et de boucherie, on emploie des soins tout particuliers pour acclrer leur croissance, pour donner de l'ampleur aux parties de leurs corps qui sont le plus estimes par les consommateurs. Nous ne devons pas laisser l'arrire plan le porc. Comme bte d'levage, il est d'une prcocit et d'une fcondit exceptionnelles.
Du reste, c'est le plus prcieux des animaux de rente.
Ainsi qu'on le voit, par ce court aperu, il n'est pas difficile de lirer bon parti de notre sol si fcond.
Il suffit seulement de la bonne volont. C'est ce qui nous manque malheureusement le plus. 11 vient d'fre fonde au Cap-Halicn une socit anonyme, agricole et industrielle, dont la dure est fixe 5o ans. Cette socit rpondra-t-ellc l'attente gnrale ?
Je le souhaite de toute mon me. Elle prouvera que l'Hatien n'est pas sans initiative et que l'intrt de la collectivit est la seule cause dlerminanle d'une telle entreprise.


CHAPITRE I\
lots agraires
Les lois agraires sont des lois voles Rome pour rsoudre la queslion agraire et amliorer la situation sociale des citoyens pauvres l'aide de distribution de terres appartenant au domaine.
<(.....Les arguments qui de part et d'autres se reproduiront jusqu' la dernire loi agraire sont les suivants : les plbiens trouvent injuste que la terre conquise, grce aux efforts de tous, soit livre un petit nombre de privilgis ; les riches rpondent que distinguer en fait la proprit prive de la possessio hrditaire est chose difficile, et qu'il est souverainement injuste de reprendre sans indemnit l'occupant actuel un champ qu'il a amlior (i).
Dcidment, les hommes sont inmiutables. Ce sont toujours les mmes passions : la voix du sang, la volupt de la vengeance, le dsir de la domination, la soif du lucre. Sous ces rapports, les anciens ne diffrent pas des modernes ; il s'en faut de beaucoup. Il semble cependant
(1) Voir Grande Encyclopdie, t. I, p. 872.


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qu'avec les raffinements du progrs les hommes deviennent plus rapaces, plus exigeants et plus mchants (i).
Gela pos, conslalons sans parti pris le sort qui a t fait notre agriculture ds le commencement du sicle.
Toussaint-Louvcrture, homme d'une grande habilet, avait compris merveille le rle important que joue l'agriculture dans les destines d'un pays.
Aussi lit-on dans la constitution de 1801 :
Art. 1/1. La colonie tant essentiellement agricole, ne peut souffrir la moindre interruption dans les travaux de ses cultures.
Art. i5. Chaque habitation est une -manufacture qui exige une runion de cultivateurs et ouvriers; c'est l'asile tranquille d'une active et constante famille, dont le propritaire du sol ou son reprsentant est ncessairement le pre.
Comme on le constate, c'tait lesyslmedelacommu-
(1) 138 ans avant Jsus-Christ, encore Rome, les riches taient parvenus se faire adjuger les terres remises en fermage, par le domaine public, aux citoyens pauvres. Les pauvres dpossds, ne montraient plus de cur au service militaire et ne se souciaient plus d'lever des enfants, de sorte que l'Italie presque entire allait tre dpouille d'hommes libres et remplie d'esclaves barbares, employs par les riches la culture des champs, d'o ils avaient chass les citoyens. Thibrius Gracchus, reprenant le projet de Llius, comme tribun du peuple, rdigea une loi suivant le conseil des citoyens les plus mi-nents par leur vertu et par leur renomme. Jamais du reste, loi plus douce et plus modre ne fut dirige contre tant d'injustice et de cupidit. Ces hommes, qui mritaient d'tre punis de leur dsobissance et chasss avec une amende de terre dont ils avaient la jouissance illgale, il leur ordonnait seulement d'en abandonner, moyennant le paiement de leur valeur, la possession injuste, et de les cder aux citoyens qui en avaient besoin.
Vie des Romains illustres, par Phitauquk. (E. Talbot, A. Feillct.)


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naul de famille, qui est aujourd'hui en honneur dans les pays slaves. On y rencontre pari ont, des mnages qui se runissent ensemble rgis par un chef: le major. La vie de ces pays est trs paisible, les ambitions sont subordonnes. On y pratique le respect de la religion des vieillards.
Art. i(>. Chaque cultivateur et ouvrier est membre de la famille et portionnaire dans les revenus.
Tout changement de domicile de la part des cultivateurs entrane la ruine des cultures.
Pour rprimer un vice aussi funeste la colonie que contraire l'ordre public, le gouverneur fait tous rglements de police (pie les circonstances ncessitent et conformes aux bases du rglement de police du 20 vendmiaire an IX, et de la proclamation du 19 pluvise suivant du gnral en chef Toussainl-Louverture .
Art. 17. L'introduction des cultivateurs indispensables au rtablissement et l'accroissement des cultures aura lieu Saint-Domingue, la Constitution charge le gouverneur de prendre les mesures convenables pour encourager et favoriser celte augmentation de bras, stipuler et balancer les divers intrts, assurer et garantir l'excution des engagements respectifs rsultant de celte introduction.
Louverture avait des ides larges, gnreuses ; il avait voulu faire natre le got du travail chez ses congnres, et, partant, amliorer leur tat social. Malheureusement, ce beau plan digne de son gnie n'a jamais pu tre mis excution. Aprs l'expulsion des colons franais de notre territoire, quelques hatiens de mauvaise foi s'em-


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parrent des biens de l'Etat, comme venant de leur patrimoine. Ce fut l une injustice, une iniquit. Aprs la libration du sol, il ne devait plus exister de proprits minenles, quiritaires, absolues. Chez les hbreux, dans l'Europe fodale, en Russie, cette faon de considrer les proprits avait peut-tre sa raison d'tre. Chez nous, c'tait une trange anomalie. Noirs et multres avaient combattu pour la mme cause, la cause de la Libert. Aprs 1804, il ne devait plus exister de privilges, il ne devait plus exister de considrations d'ordre secondaire. Les intrts de la Patrie devaient primer tout intrt personnel. C'est ici le point de dpart de l'tat dplorable, dsastreux, de notre organisation sociale. Les multres ont grand tort dans l'espce. Plus instruits, ayant un tat meilleur que leurs frres noirs, ils devaient tre au contraire leurs ducateurs au lieu d'tre leurs tyrans. Le fouet de l'Histoire chtiera ces hommes comme ils le mritent. Ils ont t en partie la cause de toutes ces guerres, de toutes ces dprdations, de toutes Ces exactions dont le pays, depuis son indpendance, a vu le triste spectacle. Us ne sauraient se justifier, ils ne sauraient invoquer aucun principe, aucun prcdent. Ils taient de mauvaise foi, et voil tout.
Nous avons fait la guerre pour les autres, disait Dessalines, se plaignant amrement de ce (pie les biens qui avaient appartenu aux colons et qui auraient d revenir au Domaine national en vertu de l'art. 12 de la Constitution avaient t occups par des particuliers qui s'en prtendaient propritaires sans l'tre lgitimement.
Avant la prise d'armes contre Leclerc, ajoutait-il, les


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liommcsdc couleur, lils de blancs, ne recueillaient point les successions de leurs pres; commcnlse fait-il, depuis (pic nous avons chass les colons, (pic leurs enfants rclament leurs biens; les noirs, dont les pres sont en Afrique, n'auront donc rien ; j'ai su qu'il n'y a pas dans tout le Sud cent habitations ou maisons squestres, et cependant j'en ai fait disparatre toutes les familles de colons. Ah! messieurs, si cela doit continuer ainsi, les affaires iront fort mal. On ne se contente pas de dilapider l'Etat,on conspire,on veut se soulever contre moi; mais qu'on prenne les armes et on le paiera cher ; est-ce qu'on aurait dj oubli la guerre civile sous Toussaint et sous Rigaud? J'ai, dans chaque localit, des gens sur lesquels je puis compter, tant pis pour les insenss qui s'agiteront.
Sans doute, il n'y a plus de biens domaniaux dans la deuxime division militaire de l'Ouest, d'aprs vos rapports de complaisance, les Vastcy, les Blanchet auront mis en possession des biens de l'Etat les fils de colons au prjudice de mes pauvres noirs. Prenez garde vous! ngres et multres, nous avons tous combattu contre les blancs ; les biens (pie nous avons conquis en versant notre sang appartiennent nous tous ; j'entends qu'ils soient partags avec quit (i).
Dessalincs, qui ces paroles font honneur, n'avait pas pu remonter le courant. D'ailleurs, il avait lui-mme prpar sa chute en tyrannisant outre mesure ces mmes hommes avec lesquels il avait conquis l'indpendance.
Il tait donn Plion la lche de faire cesser cet tat
(1) Voii Madiou, Histoire d'Hati, t. III, page 247 et 248.


de choses. Ption, en vritable conciliateur, dicfa des lois agraires conformes la justice et la raison. Christophe, malgr ses actes violents, a beaucoup fait aussi pour l'agriculture. Boyer arriv, tout changea. Il publia le code rural du 6 mai 1826. Ce code avait ceci de mauvais : c'est qu'il tait entach d'arbitraire et de partialit. Nos paysans taient de vritables serfs qui subissaient l'empire des seigneurs.
En 1838, la Chambre des reprsentants crivit ceci : Le code rural est tomb, et sa chute a cras l'agriculture ; mais il faut le dire, il a subi le sort de toutes les institutions qui ne sont, pas dans l'esprit d'un sicle de perfectionnements... Priv de la sanction de l'opinion, l'intrt mme n'a pu le garantir d'une dsutude hlive; mais nous croyons pouvoir avancer, sans crainte d'tre contredits, que ce code modifi et appropri aux besoins de l'poque prsente produira les plus heureux effets.
Ce fameux code de 1826 fut abrog en i8/j3. Les classes agricoles, piques la main, demandrent qu'on adouct leur sort et c'tait justice. Le pays tait men alors par des grontes qui, ignorant les notions les plus claires de l'administration, laissaient aller la barque la drive. Les multres de l'poque, gens brouillons et intrigants, poussrent la guerre civile.
En l'espace de quatre ans, quatre dictateurs ont t levs sur le pavois : Hrard Rivire, Guerrier, Pierrot et J.-B. Riche, personnages plus ou moins grotesques qui n'ont rien fait pour le bien-tre gnral.
Soulouquc, trop proccup de ses blasons, de sa cour qui tait affreusement ridicule, ne songea gure am-


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liorer, comme il convenait, le sort de nos congnres.
C'est avec Geffrard, homme vraiment civilisateur, que l'agriculture a pris un essor remarquable.
11 lit plusieurs lois en consquence. Par la loi du 10 oct. i863, il sut organiser une bonne police des campagnes.
Art. 20. Les propritaires sont libres de varier leur gr la culture et l'exploitation de leurs terres, et de disposer de toutes les productions de leur proprit dans l'intrieur de la Rpublique et en dehors ; sans prjudice des droits d'aulrui et en se conformant aux lois.
Art. 24. Les tablissements de culture de toute nature devront tre soigneusement entretenus sous la responsabilit des propritaires, fermiers, grants et mme des cultivateurs sous leurs ordres.
Art. 118. Les officiers de police rurale devront veiller ce que, dans l'tendue des localits places sous leur direction, personne ne demeure dans l'oisivet; cet effet, ils sont autoriss se faire rendre compte par les individus qu'ils trouveront oisifs du genre de leurs occupations et de leurs moyens de subsistance ; et si ces individus ne peuvent faire ces justifications, ils seront considrs comme gens sans aveu et arrts comme vagabonds.
Dans la loi du 10 juin 1865 sur les animaux paves, il est crit :
Art. 88. -Tous les mois, les chefs de section dresseront un rapport dtaill de la situation morale et matrielle de leurs sections et en adresseront une copie certifie au Conseil communal.


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Ce rapport devra contenir notamment tout ce qui s'est pass de plus remarquable dans chaque section dans le courant du mois, des observations sur l'tat de dveloppement ou de dprissement des cultures, les causes du dprissement et les moyens d'y remdier.
Aprs Geffrard, le pays, livr aux tourmentes de la guerre civile et une anarchie effroyable, ne songea pas rformer son systme agricole. Nissage Saget qui succda Salnave essaya d'y porter la main. Quant Domingue, qui tait une grande incapacit mconnue, il cra une banque agricole et foncire, dont l'unique but tait de piller la caisse de l'Etat. Boisrond Canal, homme de bonne foi, qui aurait pu faire beaucoup pour les classes laborieuses, se vit contrecarr par un groupe de gens, s'intitulant le parti libral. Salomon, qui se disait aptre des "classes pauvres, ne lit presque rien poulies travailleurs ; les faibles comme les forts eurent souffrir des exactions de son gouvernement. Voil grands traits l'tat de notre agriculture. Comme dit le proverbe : pauvre agriculteur, pauvre agriculture. Comment veut-on changer cet tat de choses, si on ne met pas franchement la main la pte?
Depuis l'arrive du gnral Hyppolite la prsidence d'Hati, les chefs du Dpartement de l'Agriculture se contentent de faire des phrases sans agir :
La routine dit l'expos gnral de la situation de 1893 qui prside nos procds d'exploitation, la dfectuosit de notre matriel agricole et l'indiffrence que montrent nos paysans s'approprier les mthodes nouvelles de culture, ont convaincu le Dpartement que


pour.arriver l'introduction dans notre pays de machines et d'instruments qui facilitent et abrgent le travail de l'homme, il faut crer des'coles techniques et des tablissements agricoles chargs de donner une instruction thorique et pratique nos paysans.
Je crois que celte fois-ci c'est pour de bon, que l'on va mettre excution ces excellents projets. Esprons!




CHAPITRE V
crdit agricole
Nos travailleurs sont tellement pauvres qu'ils ne pourront jamais faire quelque chose qui vaille et qui dure, si nous ne les aidons pas d'une manire efficace.
Pour changer l'tat de choses actuel, il faut une refonte complte de notre systme agricole ; il faut des moyens nouveaux susceptibles de lancer le pays dans la voie relle du progrs..
Toute rforme partielle est absurde et il n'y a pas d'amlioration vritable que celle qui se lie un ensemble de rformes constituant une rnovation sociale profonde, hardie, complte (i).
Le progrs rclamel'union de tous les bons lments : l'activit individuelle, le capital social, la science publique, le patronage de l'Etat.
Comme dit le proverbe : il n'y a rien de tel que de s'entendre. Avec une entente franche et cordiale, on peut faire de grandes choses. II faut nous entendre, il faut agir de concert; car chaque jour de retard est pourles rformes conomiques un trsor perdu, pour les rformes sociales un danger accru. L'institution d'un crdit
(1) Histoire de dix ans, par Louis Blanc.


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agricole s'impose aujourd'hui. Son but gnral sera de procurer du crdit ou des capitaux aux agriculteurs. Jusqu'ici on a fait maints essais dont le rsultat demeurait infructueux. Il faut le dire, les grandes socits s'acclimatent difficilement chez nous, cause de notre politique de mouvement perptuel. Les rvolutions, les incendies, le manque de scurit, empchent toute organisation de crdit, toute entreprise longue chance.
Il faut esprer qu'il ne sera rien de tout cela. D'ailleurs, le peuple hatien a assez de ces charlatans politiques qui s'emparent du pouvoir par le feu et par le sang. Autres temps, autres murs ; on nous fera main-1 enant difficilement comprendre qu'il faut tirer sur nos frres, sous prtexte qu'ils sont des ennemis. Les ennemis ce sont eux, ces vautours, qui dilapident le trsor ; ce sont ceux qui envoient des innocents la mort; les ennemis, ce sont ceux qui spculent sur la pauvret et l'ignorance de la masse. Le paysan hatien est conservateur de nature; tout le monde en est l aussi. Quand on a son petit bien-tre, son pain quotidien assur, on ne songe pas du tout troubler l'ordre de choses tabli pour lever sur le pavois des ambitions vnales et incapables. Nous comprenons aujourd'hui que la stabilit de la Rpublique ne dpend pas de quelques individus, mais qu'elle dpend de la raison du peuple. Aussi devons-nous combattre outrance ces fauteurs de dsordres qui n'ont d'autre but que d'emplir leurs poches et de s'enfuir aprs.
Je le rpte, il nous faut un tablissement de crdit pour nos travailleurs. La chose n'est pas difficile, le tout


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est de savoir s'y prendre. En 1838, on essaya de crer une banque agricole, industrielle et commerciale. Comme toutes les institutions de l'poque, "cette banque devait tre purement et simplement un instrument de tyrannie. Par la loi du 27 juillet i85rj, le gouvernement de Gef-frard cra une banque agricole de dpt et de prt. L'ide en soi tait excellente, avec une administration intelligente, cette institution et produit les plus heureux effets. Il n'en fut rien. Pour des raisons diverses, cette banque n'a pu vivre.
Je ne dirai rien de la Banque Domingue-Bameau. Tout le monde sait dans quel but elle a t fonde.
Ce que je demande, c'est l'tablissement d'une socit de crdit ayant pour objet d'amliorer le sort de nos cultivateurs. Je demande qu'on organise un crdit solide, de bon aloi pour les dpenses d'exploitation. Il faut mettre l'agriculteur aussi en mesure d'accrotre son capital foncier par l'acquisition de terre, la construction de btiment, etc.
La caisse agricole, telle qu'on peut la concevoir, est une socit en nom collectif, forme conformment la loi sur les socits. Tous les associs sont solidairement responsables des dettes sociales. Avant de consentir un prt, on doit au pralable se renseigner et constater si la demande est justifie. Il va sans dire que la socit conservera entre ses mains une valeur suffisante pour oprer le remboursement de ses fonds. Le conseil d'administration est tenu de savoir ce qu'on veut faire de l'argent qu'on veut emprunter. Comme dit M. Grandeau, le savant directeur de la station agronomique de l'Est :


le crdit tant chose essentiellement personnelle, les capitaux viendront l'homme qu'ils sauront honnte, instruit et capable de les faire fructifier .
Pour ce fait, il est urgent de propager l'enseignement agricole dans nos campagnes. Ce systme de caisse existe dans un grand nombre de pays.
En Allemagne, il y a 3.ooo caisses agricoles fonctionnant d'aprs les bases indiques ; elles font plus de 5oo millions de prts par an. En Italie, d'aprs la statistique, il y a 5o caisses rurales. Il existe en Ecosse des banques de crdit rural qui ont rendu des services apprciables l'agriculture. En France, le crdit agricole, fusionn avec le crdit foncier, a obtenu d'heureux rsultats (i). On trouve presque partout ces instruments de crdit qvii facilitent la production en distribuant les capitaux de la faon la plus avantageuse.
Comme on le voit, il nous faut un capital d'exploitation pour la mise en valeur de notre capital foncier. Il faut faire appel l'tranger. N'ayons aucune crainte pour notre autonomie politique. L'tranger de bonne foi et de bon aloi qui place son capital dans une entreprise a autant d'intrt que nous voir la paix rgner dans le pays. Certes, je suis Je premier demander l'ex-
(1) Ces jours-ci une loi sur les Socits de crdit agricole, vote par la Chambre franaise, reconnat formellement aux Socits agricoles le droit de recevoir des dpts de fonds en comptes courants avec ou sans intrts, de se charger des recouvrements et des payements faire pour les syndicats ou pour les membres do ces syndicats, enfin de pouvoir contracter les emprunts ncessaires pour constituer ou augmenter leurs fonds de roulement.
Il existe en France quatre-vingts Socits de ce genre.


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pulsion de tout ce ramassis d'trangers, de tous ces chapps du bagne qui entravent notre marche en avant par leurs procds machiavliques. Contre ceux-l, il faut tre svre. Assurment, ces trangers de mauvaise maison, ces agioteurs, ces filous sont encore une des plus vives plaies du pays qu'il faut cicatriser. Hati ne doit pas tre un dversoir, ni un dpotoir. Tous ces tres malfams qui allument la guerre civile dans nos foyers doivent tre traits comme il convient.
A ct de ces gibiers de potence, on trouve heureusement de bons trangers qui ne cherchent qu' gagner honntement leur pain. C'est au concours et la puissance de ces derniers qu'il faut faire appel. 11 nous faut des bras intelligents et des capitaux.
Je ne cesserai de rpter que Hati ne sera lance franchement dans les. voies conomiques, (pie lorsque foutes ses richesses naturelles seront exploites; que lorsque nous sentirons la ncessit d'employer avec intelligence les capitaux et les crdits trangers. J'insiste fortement sur celle question, car elle n'est pas sans importance. Exploitons donc notre sol. Qu'est-ce que nous attendons pour y mettre la main?
Il faut aujourd'hui de l'action, de l'action rflchie. Arrire les faiseurs de phrases, les grands (liseurs de riens; arrire ceux qui parlent de points dp droit l o il faut de la force et de la vigueur. Le droit n'a de raison d'tre que quand l'ducation est la porte de tout le inonde.
Paysans, mes frres, vous ne serez vraiment heureux (pie quand vous aurez les moyens ncessaires pour cul-


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tiver vos terres ; que quand on vous aura enseign l'art de les fconder et d'y vivre contents.
Vous ne serez vraiment heureux que quand l'agriculture runira les avantages de la culture en dtail, tels que l'pargne, l'assiduit au travail et la concurrence ; que quand vous saurez ce que c'est que le nivellement, l'irrigation, la canalisation, le drainage, le dfrichement.
Je remplis ici mon devoir d'honnte citoyen. Il est souhaiter que tous ceux qui, comme moi, aiment sincrement le pays en fassent autant.
Il en rsultera, j'en suis sr, un grand bien pour la population hatienne. Malheureusement, il ne se trouve pas chez nous beaucoup de gens qui croient au relvement d'Hati et ses destines.
Au contraire, nous assistons depuis peu un sauve qui peut effrayant. Partout la mme immoralit, la mme trahison. On pille qui mieux mieux la caisse publique. Chacun rve de possder son petit htel avec ses accessoires. Dans toutes les branches de notre administration on constate le mme drglement, le mme laisser aller. Cela continuera-t-il ? Cette danse et cette sarabande des cus?... Croit-on rellement une dbcle prochaine???...


LIVRE II
CHAPITRE PREMIER
industrie. l'ouvrier hatien
Comme l'agriculture, l'industrie est peu prs nulle chez nous. Pour les besoins les plus ordinaires de la vie, nous sommes encore tributaires de l'tranger qui s'enrichit nos dpens par l'usure. Nous ne pouvons pas nous suffire nous-mmes.
11 n'existe pas en Hati d'associations d'ouvriers pour l'exploitation d'un tablissement industriel, il n'y a pas une rmunration exacte du labeur. Il n'y a pas l'alliance du travail et du capital. En un mot, il n'y a pas l'esprit de suite, l'ordre et l'conomie, parmi nos ouvriers qui sont la plupart du temps des gens sans probit. Les vritables pres de famille qui triment soir et matin ne reoivent en retour qu'un modique salaire. Cribl de dettes, ne pouvant nourrir ses enfants, tel artisan qui tait jadis honnte, cde au dsespoir, s'tourdit avec de l'eau-de-vie et tombe malade. N'allez pas croire qu'il y a une assistance publique, des hpitaux organiss o ce malheureux, au dernier moment, pourrait se rfugier. N'allez pas croire qu'il


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y ait une caisse d'pargne qui lui donnerait les secours ncessaires, qu'il existe des hospices, des dispensaires ; il n'existe rien de tout cela. Cet artisan, qui succombe ainsi la tache, laisse une nombreuse famille : les filles se proslituenl et les fils deviennent vagabonds ou rvolutionnaires. Je ne charge pas plaisir le lableau. Je parle en patriote sincre, en ami de la vrit et de la raison. Il est temps de porter remde nos plaies sociales, il est lemps que nos gouvernants fassent leur devoir et rien que leur devoir.
Cet tat dplorable de notre industrie met en plein relief le mal dont nous souffrons.
Puisque nous copions les autres peuples plus avancs que le ntre, nous devons tacher de leur ressembler dans ce qu'ils ont fait de bien. Ah! les avocats, qu'ils ont fait de mal notre pays sans s'en douter! Oui, ce sont ces hommes qui se sont donn la peine de copier servilement les constitutions qui nous rgissent aujourd'hui et dont nous subissons les dplorables consquences. La premire chose laquelle il fallait penser aprs notre mancipation, c'tait la famille, ce premier rapport social. Comme on le sait, le travail domestique est le principe de l'industrie. Quand la famille est bien organise, quand il y rgne le mme esprit, la mme affection, les avantages de l'association se dveloppent forcment (i).
(I) La famille constitue, en effet, le groupement initial, naturel, autour duquel d'autres groupements, accidentels, transitoires, pourront s'tablir, elle seule est ncessaire 'I'homme et suffit lui assurer la satisfaction des besoins les plus rudi-


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Eh bien ce qui est exact, c'est que du jour o le peuple hatien est devenu libre, l'quilibre social tait jamais rompu dans notre malheureux pays. Lahainc, la soif de vengeance, l'hypocrisie, le mensonge, l'immoralit, la trahison devenaient choses courantes dans la grande famille hatienne. La dernire raison tait le canon, le feu, le pillage. Cette manire de comprendre la famille parat absolument trange. Aussi, n'est-il pas tonnant qu'il n'existe pas chez nous cet esprit de solidarit qui fait la force des autres peuples.
Tant que nous serons en cet tat de division, rien de bon ne se fera en Hati. Il nous faut voir aujourd'hui les choses sous une autre optique ; trop souvent nous avons t leurrs, trop souvent nous avons l tromps.
inentaires. A l'origine des socits, lorsque quelques familles prennent possession d'un sol inoccup, chaque chef de famille, est souverain, l'organisme social se borne l'organisme familial, la vie prive et la vie publique se confondent. Mais mesure que la population s'accrot, que les besoins se multiplient, alors les groupements se compliquent. Les familles agglomres ont une communaut d'intrt d'o natra la commune ; les chefs de famille dlgueront quelques-uns d'entre eux les services ncessaires tous. Ainsi se dessinent les premiers linaments de l'Etat.
La famille nous apparat bien la molcule sociale. Si elle porte en elle des germes de souffrance, peu peu le corps social en souffrira; si en dehors d'elle existent des lments de dsorganisation, bientt elle en ressentira le contre-coup. Elle est, a-t-on dit justement, le miroir fidle o viennent se reflter tous les phnomnes sociaux d'une poque.
(La Rforme sociale. Comment tudier les revendications ouvrires? A. Bhaux. p. 429.)
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A quinze ans, dit Michel Chevalier, l'amricain entre dans les affaires; vingt-un, il est tabli; il a sa ferme, son atelier, son comptoir ou son cabinet, son industrie enfin quelle qu'elle soit. C'est aussi l'ge o il prend femme; vingt-deux ans, il est pre de famille, et a par consquent un puissant aiguillon pour s'exciter au travail. Il n'y a ici de considration que pour celui qui aune profession, et ce qui estpeu prs la mme chose pour celui qui est mari, pour l'homme enfin qui est membre actif, directement utile l'organisme social, qui contribue pour sa part augmenter la richesse publique, en crant, soit des choses, soit des hommes.
L'amricain est lev dans cette ide qu'il aura un tat, qu'il sera agriculteur, artisan, manufacturier, commerant, spculateur, mdecin, homme de loi ou d'glise, peut tre tout cela successivement et que, s'il est actif et intelligent, il arrivera l'opulence. Il ne se conoit pas sans profession, lors mme qu'il appartient une famille riche, car il ne voit point de gens de loisir autour de lui. L'homme de loisir est une varit de l'espce humaine dont l'homme du nord, l'Yankee, ne souponne pas l'existence ; puis il sait que riche aujourd'hui, son pre pourra tre ruin demain.
Du moment o il se lve, l'amricain est au travail. Il s'y absorbe jusqu' l'heure du sommeil, il ne permet point aux plaisirs de l'en distraire, les affaires publiques seules ont le droit d'enlever quelques moments ses affaires prives. L'instant des repas est pour lui un dlassement o il retrempe son cerveau fatigu dans


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une intimit douce. Ce n'est rien de plus qu'une dsagrable interruption sa besogne; interruption qu'il accepte parce qu'elle est invitable ; mais qu'il accepte le plus possible ; si la politique ne rclame point, le soir, son attention ; s'il n'est convoqu aucune dlibration, aucune prire, il reste chez lui pensif et l'il fixe, rcapitulant les oprations du jour ou celles du lendemain.
Il n'est aucunement tonnant que les Etats-Unis soient placs aujourd'hui, sans conteste, la tte des nations industrielles du globe. Ce peuple qui, il y a un sicle, n'existait pas au point de vue conomique, possde une fortune nationale de 324 milliards. C'est simplement stupfiant. Il faut le dire, ds le dbut, l'esprit d'association tait n chez eux. Ds le principe, tous les Etats de l'Union taient presque pourvus de grandes installations pour les cultures, de vastes manufactures. Partout le travail tait en honneur ; son dveloppement se faisait rapide.
Les ouvriers comme les capitalistes sentaient la ncessit de se coaliser, de s'associer. En un mot, tout le monde poussait la roue de la civilisation. En vrit, ce pays est l'exemple le plus vivant du travail, de la vraie dmocratie ; Hati, qui n'est pas moins favorise tant s'en faut devait tendre ressembler ces yankees dont on dit tant de mal. Malheureusement, tout nous manque : la bonne volont, l'activit, l'attention, l'adresse, l'assiduit, l'conomie, toutes ses grandes choses (pie possdent nos voisins de la Rpublique toile.


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Certes, il est encore l'heure de bien faire, nous pouvons nous rattrapper, nous pouvons rcuprer le temps perdu. Pour cela, il faut faire taire nos haines et nos rancunes personnelles. Il faut faire trve de retorsions et de reprsailles.
Il faut tablir sur des bases solides des tablissements industriels dans le pays. Le temps presse. Agissons vite. Prenons des mesures hardies dont l'urgence n'a plus besoin de dmonstration. Laissons derrire nous ces routes battues qui nous mnent tout droit l'abme.
Assez de beaux discours, de belles promesses, il faut servir son pays au lieu de s'en servir.
Plus de rvolutions les rvolutions nous ruinent, nous dsorganisent et nous tuent.
Comme dit un publiciste, l'ami du peuple, ce ne sont point les rvolutions ; c'est la charrue qui lui donne du pain, c'est la ferme et l'atelier qui lui donnent des salaires, c'est la machine vapeur qui ramne la baisse des prix. Le travail est le marchepied de la libert du peuple, et dans les rvolutions le peuple n'est que le marchepied des ambitions des partis.
Etes-vous capables, instruits dans l'exercice de votre profession, aptes courir les chances d'une entreprise commerciale, imitez votre tour les associations des capitalistes, formez des compagnies, entreprenez pour votre compte des travaux ; mais n'esprez russir que si la personnalit de chacun de vous se dploie dans ces nouvelles combinaisons.
Ah que les rvolutions ont cot cher Hati Mau-


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dits soient ceux qui les provoquent ; ce sont de vul gaires ambitieux, des malfaiteurs, des voleurs de grand chemins qu'il faut clouer au pilori. Maintenant, 1 moment est solennel; nous touchons- la terrible ques lion de Hamlet: tre ou u'lre pas.
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CHAPITRE II
la rforme industrielle
Sous les colons franais, l'industrie et l'agriculture marchaient de pair en Hati.
Il y avait des manufactures tant urbaines que rurales. On y trouvait tout : raffinerie, distillerie, papeterie, indi-golerie, etc. A ct de ces grandes productions, telles que le caf, le coton, le tabac, il y avait des industries alimentaires nombreuses. On cultivait sur une grande chelle le mil, le mas, la patate, la pistache de terre, le roucou et les pois de toutes sortes.
Dans nos mornes, c'taient les plantes farineuses : telles que le malanga, le tayo, la pomme de terre que Parmenlicr importait en France sous Louis XVI.
Comme il faut bien le reconnatre, les franais sa-vaienttirer bon parti de la fertilit de notre sol.
Je ne veux pas ici rappeler les moyens qu'ils employaient pour atteindre ces fortunes devenues aujourd'hui lgendaires. Leurs procds brutaux et sanguinaires vis--vis des esclaves devaient fatalement amener la rvolte. On n'a qu' se rappeler le fameux Code noir de 1685. Pour tre impartial, je dois constater que les colons franais n'taient pas sans initiative et


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sans l'esprit de suite. Tout a t pour eux matire calcul. Dans l'ancien rgime, dit un publiciste, une plantation de canne sucre avait un ou deux moulins moudre les cannes, ressemblant beaucoup aux laminoirs d'Europe, une sucrerie simple cl double quipage, une raffinerie et une tuve pour scher le sucre. Sur quelques habitations, le mlange intime de la terre et de l'eau, servant au tirage des pains de sucre, s'oprait par une petite roue hydraulique de 4 5 pieds de diamtre, dont l'axe muni de palettes assez larges, tait prolong au milieu d'un grand bassin contenant le mlange sus-dsign proportion voulue. Puis, on avait le soin de tamiser la bouillie obtenue avant de la verser sur 'la base des pains, afin de lui enlever les cailloux et les racines qui se trouvent naturellement dans les terres employs cet usage.
Je me demande pourquoi Hati ne fait pas elle-mme son sucre au moyen de ce procd, au lieu d'tre tributaire de l'tranger pour celte production dont elle a t le vritable Eldorado? On arrive aujourd'hui, avec des combinaisons chimiques, falsifier cette matire. Ainsi, nous perdons beaucoup en l'achetant l'tranger.
Bien que nous ayons des fabriques de sucre brut et des distilleries dans tous les centres importants, le commerce de ce produit n'est pas fait comme il devrait. Cela provient du peu de soin que nous apportons sa fabrication. 11 en est de mme de quelques-unes de nos industries; telles que Pbnisterie, la tannerie, la cordonnerie, la corderie, etc.


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On ne s'y adonne pas comme il conviendrait. Il n'y a pas d'cole professionnelle proprement dite. Spectacle trange, tel fils d'artisan prfre se faire vagabond au lieu de continuer le mtier de son pre. Le travail pour quelques-uns, est le signe de la servitude. On trouve plus lucratif de. courir la prtentaine que de s'appliquer un mtier quelconque. '
Il ne faut pas aller chercher trop loin la cause relle de cette existence. Nos continuelles dissensions sont les vritables motifs de ce dplorable tat de choses. Le pays si souvent boulevers, si souvent saccag devient pour les paresseux une source de revenus. Aussi, n'est-il pas difficile pour un chef de bande de runir dans une commune, si petite qu'elle soit, une centaine de vagabonds, gens de sac et de corde, qui ne reculent devant aucun moyen pour arriver au but. C'est pour cette raison que nous voyons arriver le plus souvent la tte des affaires des hommes immoraux, ignorants, inaptes comprendre les besoins du peuple. C'est l l'histoire de toutes nos rvolutions, de toutes ces luttes dont le pays ressent aujourd'hui les funestes effets. Ds le dbut, nous n'avons pas pens organiser le travail, nous n'avons pas pens faire honorer l'artisan. Point le plus saillant, le peuple hatien ignore son Histoire, il ne sait mme pas pourquoi et comment il est devenu libre. Ce sont des vrits qu'il fait, bon entendre ; venant d'un vrai patriote, elles ne sont, le fruit d'aucun calcul.
C'est, vrai, on ignore les noms de ces guerriers sans lumires, mais braves, inlrpides qui nous ont conquis


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l'Indpendance. Je crois que la cause de tous nos maux provient de ce manque d'instruction civique.
L'Hatien n'a pas la mmoire du cur; il oublie vite les bienfaits dont il est l'objet. Par exemple, nous ne trouvons pas sur une seule de nos places publiques les statues de ces hros qui nous ont conquis le sol de la Patrie.
Dans tous les pays civiliss, on voit le nom d'un homme clbre attach la rue et au quartier qu'il a habits. Chez nous, rien. On ignore que la rue est un enseignement perptuel, qu'elle est un livre ouvert o chacun peut lire le souvenir d'un fait, d'une lgende ou d'une tradition.
Pourquoi l'habitant de Paris est-il le plus riche citoyen du monde? Pourquoi aime-t-il tant son pays? C'est parce que tout sollicite ses regards et son esprit: les monuments, les noms de rues, les statues, les jardins; c'est parce que tout veille chaque pas un souvenir historique, un trait de murs effaces.
Il n'y a pas hsiter, nous devons honorer les hommes clbres qui nous ont fait tant de bien, nous devons perptuer leur mmoire par tous les moyens en notre pouvoir. N'est-il pas honteux que nous n'ayons pas aux Gonavcs une plaque commmorative, en souvenir du fameux acte dont Dessalines a t le principal au-leur ? N'est-il pas honteux que les cendres de Tous-saint-Louverture, martyr, ne soient pas encore reposes sur les bords de l'Artibonite, auprs de ce peuple hatien qu'il a tant aim?
N'oublions pas i8o/j, date jamais mmorable dans


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les annales de l'humanit. Vercinglorix, Jeanne d'Arc sont honors en France. Pourquoi Hati n'honorerait-elle pas aussi, au mme titre, Toussaint-Louverture, Dessalines, ces deux grandes gloires de la Nation?...
Si nous tous, nous savions, les plus humbles comme les plus superbes, les scnes de carnage, les assassinats et les meurtres auxquels se livrrent les colons franais contre nos pres; si nous savions citer les faits d'armes de Biassou, de Bookman, de Yayou, de Capoix, de Gange, de Ption, de Magloire, tous ces noms, qui sont les plus beaux ornements de notre Histoire, nous apprendrions assurment aimer notre patrie, et partant la faire prosprer par le travail.
Au lieu de voir les traces d'incendies, les ruines et les dcombres dans nos villes, nous verrions des usines, des manufactures, des fabriques. Au lieu d'avoir des rvolutionnaires dans notre sein, nous aurions de rudes travailleurs, de bons pres de famille, paisibles, ne pensant qu' l'amlioration, de son industrie. Tout marcherait souhait. Notre pays serait grand et prospre sous l'gide bienfaisante de la paix.
Nous sommes si domins notre insu par la soif du lucre, par la corruption, que nous ne pouvons pas croire sincrement au relvement de notre patrie. Ceux qui ne le confessent pas tout haut, le disent tout bas: le pays est perdu. Ah ce mot combien de fois ne l'ai-je pas entendu de la bouche de ceux qui devaient, au contraire, esprer contre toute esprance. Qui pis est, les jeunes qui sont l'avenir du pays, loin de s'instruire, loin de songer aux destines d'Hati, loin d'-


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voir le civisme de leurs pres, disent comme les vieux qui ne savent pas ce que c'est que la marche d'un peuple : le pays est perdu. Oui, ceux-l ignorent l'influence de la science sur la marche des vnements. Ils ne savent pas que gnralement les ides nouvelles dbutent par des dsordres. Tout ce qu'il y a de bon et de vrai reste, et tout ce qu'il y a de mauvais et de faux passe et disparat.
On peut, chaque priode de l'histoire, mesurer l'ascension et le progrs de la civilisation ; les faits se multiplient, les thories se lvent, la nature se dvoile, et la puissance de l'homme s'augmente par les sciences, car chaque chose trouve est un marche-pied pour arrivera quelque chose de suprieur (i).
C'est, en effet, celte manire de concevoir l'histoire et l'uvre humaine tout entire qu'on est conduit quand on admet la loi du progrs. Il nous manque, nous hatiens, la foi, l'mulation, ce mobile de l'activit humaine.
Nous ne cherchons pas le pourquoi et le comment des choses. Nous jugeons tout superficiellement.
Comme dit Victor Cousin : tudions l'histoire de notre pays; appliquons-nous la bien connatre; plus nous la connatrons, plus nous l'aimerons, et l'amour donne tout; il donne la foi et l'esprance, il tourne en joie les sacrifices, il enseigne la constance et la modra-lion, il engendre l'union, il prpare la force.
Platon disait : C'est la pairie qui nous enfante, qui
(i) Littr. Auguste Comte et la philosophie positive, page G1I


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nous nourrit, qui nous lve, et Sophocle : c'est la patrie qui nous conserve.
Hati n'est pas un pays perdu. Il ne faut pas nous laisser prendre par l'appt de ce mot d'une absurdit goste. Ce mot perfide a t toujours le dernier argument de ceux qui ont dilapid le trsor public. Le mot d'ordre, le cri de ralliement de tous les vrais hatiens doit tre Y Action ; oui, l'action une, incessante, logique, hardie.
Grands maux, grands remdes. Mettons au rancart tous ces grands discoureurs, tous ces hommes qui ont mis feu et sang notre malheureux pays. Nous ne voulons plus de ces charlatans politiques, de ces flibustiers de bonne compagnie qui ont fait tant de mal la nation. Par leur fait, l'ignorance encrote la masse; le travail, l'tude, la richesse, le progrs, toutes ces choses qui se lient n'ont, pour nous aucun sens. Nous demandons aujourd'hui des rformes, des rformes srieuses dans les diffrentes branches de notre administration.
Depuis i8o4, avons-nous srieusement opr des rformes? Disons tout de suite ce qui est, malheureusement, vrai que nous n'avons song qu' mettre le pays en coupe rgle. Nous n'avons eu que des gouvernements de caste et de secte. Il faut le dire, Hati n'a jamais eu un gouvernement franchement national. Quand un groupe arrive aux affaires, c'est au dtriment, de, la majorit du pays. Les plus belles places, les plus grandes fonctions sont occupes par tel cousin, par tel beau-pre, par tel neveu, qu'elles que soient


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leurs inaptitudes. Jusqu'ici, il ne s'est pas trouv un chef d'Etat vraiment soucieux de notre avenir, il n'y en a pas un seul qui ait eu ses coudes franches en prenant les rnes du pouvoir. Leur politique a t toujours celle des ventre-pleins et des compromissions. Leur seule proccupation a t de crer des obligs, afin de se maintenir au pouvoir. Aussi, quelle danse formidable des millions. Nous en sommes arrivs celle situation monstrueuse de voir le produit du travail national servir nourrir une arme de parasites et de paresseux.
La gangrne partout. Les consciences s'affaissent au dtriment de la morale publique et de l'esprit national. Aujourd'hui, la fraude, la tromperie partout. C'en est assez, Hati demande grce. Oui, grce pour ce pays que nos pres ont conquis avec tant de sacrifices. Nous n'avons pas le droit de sacrifier ainsi tout un peuple. Il se trouvera maintenant des Hatiens honntes qui demanderont compte et qui contrleront les actes de ceux qui sont chargs de grer les affaires de notre pays.
Il nous incombe de dcider de notre sort. Il faut

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Oui, la rforme industrielle, voil ce quoi doivent tendre tous nos efforts. Nous devons constituer des socits coopratives de consommation, de production.
Il nous faut galement des socits de crdit. En Allemagne, en Italie, ces types de socits sont trs nombreux. En France, il y a le Crdit Mutuel qui fait beaucoup de bien. Il nous faut surtout une Caisse d'pargne pour la classe ouvrire. La Fonderie Nationale qui rend des services si apprciables au pays vient d'attirer l'attention des pouvoirs publics. L'industrie des poteries et des briqueteries ne demande pas moins un contrle trs srieux. Si nous organisons franchement le travail, les ouvriers honntes, laborieux trouveront toujours de l'emploi et ne songeront pas conspirer contre l'ordre et la tranquilit publique. Les ateliers sociaux o l'on apprend tout ; c'est l le salut. C'est l'Etat, principe directeur, qu'incombe tous ces devoirs, il agira par voie de rglementation, par la protection des ouvriers. Il veillera aussi l'hygine et la salubrit. Il pourra, le cas chant, pour encourager certaines institutions, leur accorder les personnalits civiles.
Nous pouvons faire tout cela ; faisons-le donc.
Je donne ici un court aperu de tout ce qui est susceptible de lancer le pays dans les voies conomiques. Que d'autres plus habiles dveloppent ces ides comme il convient. Le temps presse.


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CHAPITRE 111
de l'enseignement professionnel.
De tous les devoirs de la vie de famille, il n'en est peut-tre pas de plus difficile remplir, ni qui exige plus d'attention et de prudence, que celui de bien choisir une profession pour ses enfants. C'est qu'on dcide, en effet, dans cette grave circonstance, de leur avenir tout entier, c'est que leur bien-tre, leur dignit, leur indpendance, leur honneur mme, sont en question ce moment solennel. Et la responsabilit de la famille est d'autant plus grande que l'enfant ne peut gure influer sur cette dcision, laquelle il est pourtant si fortement intress Ce dernier acte de l'autorit absolue du pre
et de la mre psera sur toute son existence.....Si le
choix est fait avec prcipitation et inintelligence, il peut devenir pour lui la source des plus grands maux (i)...
Certes, ces paroles s'adressent aux parents qui ont l'embarras du choix, ceux qui, pour de puissants motifs, prfrent telle profession telle autre pour leurs enfants. Mais, quand il y a absence complte d'indus-
(1) Manuel d'apprentissage, par Henri Leneveux. Paris, Passard, diteur.


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trie dans un pays, quand il n'existe pas d'coles professionnelles, quand tout est l'enfance, que voulez-vous qu'ils fassent, les pauvres parents qui ont charge d'mes? Eh bien, la dernire situation est la ntre. Dans tout pays bien administr, il incombe l'Etat le dveloppement de l'instruction publique, la prparation des grandeurs futures de la patrie par l'ducation des jeunes gnrations et par le travail.
Comme dit Platon : les enfants sont moins leurs parents qu' la cit? En effet, les enfants, aprs un certain ge, n'appartiennent plus leurs parents, mais leur patrie. N'est-ce donc pas le devoir de l'Etat de veiller ce que l'ducation qui leur sera donne en fasse des hommes forts, intelligents et anims de vertus civiques ?
Evidemment, dans un gouvernement dmocratique l'Etat doit tre le grand ducateur de la jeunesse.
D'aprs Fustel de Coulanges, Sparte, le pre n'avait aucun droit sur l'ducation de son enfant. La loi, ajoute-t-il, parat moins rigoureuse Athnes ; encore la cit faisait-elle en sorte que l'ducation ft commune sous des matres choisis par elle. Aristophane, dans un passage loquent, nous montre les enfants d'Athnes se rendant leurs coles en ordre, distribus par quartier, ils marchent en rangs serrs, par la pluie, par la neige, ou au grand soleil ; ces enfants semblent dj comprendre (pue c'est un devoir civique qu'ils remplissent (i).
En Hati surtout, o il n'existe pas d'initiative indivi-
(1) Voir la Cit Antique.


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duelle, o le got d'association fait totalement dfaut, j'admets certainement l'intervention du gouvernement dans l'enseignement de nos enfants. Il est seul capable de donner une vigoureuse impulsion toutes les forces vives de la nation. Son devoir, je dirai, est d'entreprendre, moyennant ses capitaux, toutes les choses qui sont susceptibles de faire avancer le pays. Jusqu'ici les gouvernants hatiens se sont contents d'ergoter, de discuter les chances de succs d'une entreprise dont l'utilit est incontestable. Par timidit, par crainte d'insuccs, nous sommes aujourd'hui envier d'autres pays moins avancs que le ntre, certaines institutions qui nous manquent. Dans l'Amrique du Sud, le dveloppement de l'instruction se fait maintenant rapide. Au Brsil, il y a aujourd'hui une cole des mines [qui publie les travaux de ses matres cl de ses lves et une cole polytechnique qui prparc des ingnieurs, des stations agronomiques et des coles d'agriculture.
Partout, on trouve des coles o l'enseignement est donn profusion sous le contrle rigide de l'Etal. Pourquoi Hati fait-elle exception ?
L'enseignement professionnel, qui est le complment de renseignement primaire, doit exister dans notre pays.
C'est par cet enseignement que nous arriverons organiser le travail, rendre actives les intelligences et dtruire ces maux, ces plaies qui rongent notre chre Hati. Nous devons ici bnir la mmoire de Christophe: en administrateur intelligent, il a compris merveilleusement quel fort appoint est l'enseignement pro-


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fessionnel pour un peuple qui marche. On peut dire qu'avec lui le progrs n'tait pas un vain mot.
La seule chose que l'histoire lui reproche et avec raison c'est d'avoir commis des exactions qui rpugnent toute conscience honnte. Aprs Christophe, nul chef d'Etat n'a compris la ncessit de fonder des coles professionnelles dans le pays. Soulouque a fond la Maison Centrale, Port-au-Prince ; mais cette maison est plutt un lieu de correction, un lieu de rpression pour les enfants qui mnent une vie errante et oisive, l'instar de la Petite-Roquette Paris. Assurment, sous une bonne direction, elle et rendu d'apprciables services. Il est souhaiter que le gouvernement veille ce qu'elle soit fonctionne comme il convient et ce qu'elle devienne une vritable cole professionnelle.
Ce que je demande, c'est la cration de nombreuses coles professionnelles o nos enfants peuvent recevoir sans contrainte un enseignement la fois thorique et pratique. N'allez pas croire qu'il faudra doubler, tripler le budget de l'instruction publique pour arriver cette fin. Avec l'argent que nous employons dispendieuse-ment, nous pourrons tablir ces coles qui, aprs quelques annes, s'entretiendront elles-mmes par le fruit de leurs travaux. Nous ne demandons que les premiers dbours l'Etat.
L'enseignement thorique, dirig dans le sens des applications comprendrait: i la comptabilit industrielle et des notions d'conomie industrielle ; 2 l'hygine industrielle ; 3 l'histoire et la gographie ; 4 le


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dessin ; 5 la gomtrie descriptive ; 6 la physique et la chimie, etc.
Quant l'enseignement pratique, il se donnerait dans des ateliers spciaux. Aux lves qui, aprs quatre ans d'tudes, auraient satisfait d'une manire complte toutes les preuves, seraient dlivrs des brevets. Ces lves brevets, qui sont des ouvriers d'lite, pourraient de piano se constituer matres d'un atelier et diriger une cole professionnelle. D'ailleurs, le gouvernement se chargerait de leur donner les moyens ncessaires pour leur tablissement dans les centres les plus importants de la Rpublique. Il existe plusieurs coles de ce genre Paris. Je ne mentionnerai que pour mmoire l'Ecole Centrale des Arts et Manufactures qui forme des ingnieurs civils, l'Ecole suprieure de Commerce, le Collge communal Chaptal, l'Ecole communale Tur-got, etc., etc. Je n'entre pas ici dans les dtails qui sont, je l'avoue, hors de ma comptence.
Je montre les grandes lignes et laisse d'autres le soin de prciser : la bonne foi tant le seul mobile de mes actes. Je crois qu'avec le travail, la patience, mon pays parviendra prendre sa place dans le monde civilis. C'est nos gouvernants, nos hommes d'Etat qu'incombe la mission de mettre en uvre tous ces lments de succs, de donner une franche et vigoureuse impulsion l'industrie et au commerce du pays. Nous nous sommes jusqu'ici griss de mots. Aujourd'hui, il faut des actes, des faits parlants. Il faut parer cet avenir menaant qui est si prs de nous.




LIVRE III
CHAPITRE PREMIER
la rforme des impots
En Hati, l'impt est mal appliqu et bien peu productif. Les charges sont crasantes pour une catgorie de gens* et trop lgres pour d'autres.
Le paysan hatien est le seul, je dirai, subir le poids de l'impt (i). En effet, la principale source de revenu de notre trsor est le produit des contributions indirectes, en d'autres termes : la Douane. La douane ce mot rsume tout notre rgime fiscal.
Quant l'impt direct, il n'existe pas pour nous. Nous en avons une sainte horreur. Nous ne pouvons pas nous rsoudre donner dix centimes de la main la main, nous prfrons qu'on nous gruge d'une autre manire. Il est temps qu'on revienne de celte erreur, il est temps de rpartir quitablement chez nous les contributions. La ncessit de l'impt n'est pas dmontrer. C'est avec ce produit qu'on peut crer des
(1) Voies et moyens. Exercice 1894-1895, chap. II, sect. G. Augmentation sur caf, 0.50 ; sur campche, g. 1 ; sur cacao, 0.25. Et dire que cet tat de choses existe depuis 1843!!...


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routes, des canaux ; payer les traitements de tous les fonctionnaires. Chaque citoyen, selon ses facults, est oblig de contribuer aux services publics. Pourquoi deux poids et deux mesures ? La perception des impts doit tre faite selon le mode dtermin par la loi. Il ne faut pas qu'il existe une classe de privilgis qui se contentent de s'enrichir aux dpens des autres. Je le rpte, nous devons avoir un systme d'impt support, comme dit Adam Smith, par tous les citoyens en raison de leurs facults, c'est--dire en proportion du revenu dont ils jouissent.
Il n'existe pas en Hati un systme d'impt comme en France. En fait d'impts directs, nous en avons trois principaux : L'impt locatif, l'impt foncier, l'impt des patentes (i).
La perception du premier qui est assis sur les proprits bties se fait chez nous difficilement (2). On '
(1) En France, les impts directs se divisent en impts de rpartition et impts de quotit.
Pour les premiers, le produit total est fix par la loi annuelle des finances. Il y a trois degrs de rpartition : 1 entre les dpartements : par la loi. 2 entre les arrondissements : par le conseil gnral. 3 entre les contribuables : par une commission de rpartiteurs. Ils comprennent l'impt foncier des proprits non bties, l'impt personnel et mobilier. L'impt des portes et fentres.
Pour les impts de quotit, le produit est valu approximativement par la loi annuelle des finances.
La quotit de chaque contribuable est certaine, le produit total est incertain. Ils comprennent : l'impt foncier des proprits bties l'impt des patentes et diverses taxes assimiles aux impts directs.
(2) A Port-au-Prince, capitale de la Rpublique, il y a peu prs quatre mille maisons imposes. Sur ce chiffre, on ne peut


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semble prouver une certaine rpugnance payer les droits locatifs.
Il faut l'avouer, les agents du fisc ne mettent pas trop de zle oprer les entres comme il faut. Du reste, dans quelques-unes de nos communes, tout le monde est cousin, frre, oncle ; cela empche assurment de frapper les contribuables rcalcitrants. C'est en partie cause de cela que nos conseils communaux n'ont pas de moyens suffisants pour administrer aisment et convenablement leurs communes. Cependant, nous avons une loi qui est formelle cet gard, c'est la loi du 27 octobre 1876, portant modification celle du 21 aot 1862 sur la rgie des impositions directes.
Art. 38. Les maisons ou cases situes dans les villes ou bourgs de la Rpublique, sont assujetties un impt locatif de 2 o/p sur leur valeur estimative du loyer annuel. Cependant, l'gard des maisons ou cases occupes par leurs propritaires, celles-l ne paieront que la moiti de la valeur de l'impt.
Art. 39. L'assiette de l'impt locatif est tablie sur la valeur estimative des maisons et cases faisant l'objet de l'article prcdent et d'aprs le mode dtermin.
Art. l\0. Sont soumis l'impt locatif de 2 p. 0/0 les maisons et emplacements vides et cltures situes dans les villes ou bourgs et qui servent recevoir des animaux ou un dpt de matriaux ou autres objets de commerce et de spculation.
L'impt mobilier en France est rparti presque de la
compter que 50 propritaires qui s'acquittent annuellement de leur imposition locative.


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mme manire que notre impt locatif, c'est--dire d'aprs la valeur du loyer de chaque individu. Le lgislateur a suppos qu'on se loge ordinairement selon sa fortune. Il n'est pas juste que ceux qui habitent des htels somptueux refusent de payer les droits locatifs.
II faut en finir avec ce systme de privilges.
En Hati, il arrive quelquefois que les malheureux qui gagnent peine de quoi vivre, sont les seuls frapps. Tandis que ceux qui, par de honteuses compromissions, ont bti des fortunes scandaleuses, sont hors de cause et de procs. On les appelle gens influents. En effet, ils le sont, puisqu'ils ont le droit de faire rvoquer tel commandant militaire, ou faire gourman-der tel magistrat communal. Dans ces conditions, il est impossible que le service public se fasse convenablement ; il est impossible de rpartir quitablement l'impt.
Le peuple, l'arme souffrante, a parfois raison de crier l'injustice. C'est tort qu'on le charge de tous les pchs d'Isral, qu'on lui dnie toute participation la fortune publique. Qu'a-t-on fait pour lui? A-t-on jamais essay d'amliorer srieusement son sort? Aujourd'hui, la conscience, la vritable conscience publique se rvolte. Nous disons : A chacun selon ses uvres.
L'impt foncier, qui est partout ailleurs une grande source de recel tes, est presque nul dans notre pays. A vrai dire, l'Etat hatien ne sait pas mme l'tendue de son domaine. On arrive savoir que tel bien ap-


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partient l'Etat quand des gomtres particuliers ont excut' quelques travaux d'arpentage. Malgr les demandes ritres de la Chambre des Comptes, on est encore confectionner le cadastre parcellaire. Le ministre de l'Intrieur semble ignorer les oprations d'un cadastre, en juger par ses circulaires aux administrateurs des finances, conformment la loi du 16 aot 1877 sur les domaines.
11 est ncessaire d'avoir un tat descriptif et estimatif du revenu imposable de toutes les proprits distinctes, soit par leur culture, soit par leur propritaire. Que le ministre de l'Intrieur s'en occupe srieusement. C'est l une source de recettes qui nous fait totalement dfaut. Ce que tout le monde ne sait pas, c'est que la confection d'un cadastre ne peut avoir lieu en un mois. II faut un temps relativement long avant d'arriver lever le plan de toutes les proprits, commune par commune, avec l'indication de la contenance etdu revenu de chacune d'elles. Aprs cette opration gomtrique, il y a les oprations administratives qui comprennent la classification, le classement et le tarif des valuations. Comme on le voit, il ne suffit pas de donner des instructions, il faut se rendre compte de la nature du travail. D'aprs la loi de 1859, l'impt territorial est assis sur le revenu imposable des proprits non bties. Elle est, mon avis, excellente : Art. 6. Sont soumis aux droits de 2 p. 0/0 les tablissements ruraux qui, n'tant pas assujettis l'impt territorial, sont galement dispenss de la patente ; cette taxe sera prleve sur la valeur estimative de leurs produits annuels.


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Art. 7. Les dispositions de l'article prcdent s'appliquent aux sucreries ayant un ou plusieurs moulins servante la fabrication du sirop, du sucre et d'autres produits manufacturiers qui ne proviennent pas du sol de la proprit; aux cannes cultives sur des proprits ou portions indpendantes de la possession o sont tablies les usines ; aux coupes de bois, aux fours chaux, aux fabriques de charbon, de poterie, de briques, de carreaux ou tuiles ; aux salines et jardins d'herbe clos tablis en coupes rgulires pour vente.
Art. 8. Aucune demande ne pourra tre faite, aucune action ne pourra tre intente par les propritaires des lieux assujettis l'impt foncier et locatif, ni tre admise par les autorits constitues ou par les tribunaux, si la perception, la requte, ou l'exploit d'ajournement ne porte le numro du bordereau acquitt exig par les articles 5a, et 53 de la loi sur la rgie des impositions directes.
Si la demande est forme dans le premier semestre d'une anne, il suffira de faire mention du numro ou bordereau de l'anne prcdente.
Nanmoins, en cas d'admission de la formalit ci-dessus indique, la production devant les tribunaux ou toutes autres autorits du bordereau acquitt quivaudra l'accomplissement de la formalit.
Il s'en faut de beaucoup que toute la terre d'Hati soit approprie, c'est--dire cultive. Nous avons encore des terres vierges, des terres arables qui demandent des bras. La partie de l'Ouest de l'Ile occupe, peu prs 3o.ooo kilomtres carrs.


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Sa population est de 1.200 habitants (1). Sa densit moyenne.est 39 h. par kilomtre. Cette densit est, mon avis, tout fait faible, tant donne la fertilit de notre sol. Comme dit M. Paul Leroy Beaulieu : c'est une ide inexacte que de rapporter simplement la population d'un pays l'tendue du territoire. Quand on dit, par exemple, que la Belgique possde 200 habitants par kilomtre carr, l'Angleterre 106, la France 71 et l'Espagne 34, on ne se place qu' un point de vue born et insuffisant. Grce la facilit d'changer les produits, une nation ne vit pas seulement de son sol, mais aussi de son sous-sol, c'est--dire des mines mtalliques, des sources de ptroles, etc. Il y a deuxBelgique, il y a deux Angleterre : la Belgique qui est claire par le soleil et la Belgique infrieure, celle des mines, celles des sous-sols ; il en est de mme pour l'Angleterre. La France ne possde des gisements huillers ou miniers que dans une beaucoup moindre proportion, et aussi l'Espagne. Les pays, comme les deux premiers que nous avons cits, qui possdent la fois un sol fcond pour les produits de l'agriculture et un sous-sol abondant en matires premires industrielles, jouissent sur les autres d'un avantage naturel considrable : ils peuvent entretenir plus d'habitants ou procurer plus d'aisance une population d'importance moyenne (2) Si la Belgique, dont la superficie est de 29.457 kilomtres, occupe le premier rang avec une densit moyenne de 200, je
(1) Ce chiffre est sujet caution ; car les relevs statistiques sont absolument ngligs en Hati.
(2) Prcis d'Economie Politique, p. 22.


ne vois pas pourquoi Hati, qui est aussi bien favorise, n'aurait pas une densit moyenne double de ce qu'elle possde maintenant.
Je crois que la densit d'une population est en raison de son activit conomique, en d'autres termes, de sa richesse. Nous avons des rgions en Hati qui sont vraiment suprieures, et qui peuvent avoir une densit variant entre 70 et 4o. Etant donnes les conditions favorables dans lesquelles est plac notre pays, je soutiens que l'Hatien est peu prolifique. Car avec une population active, agglomre de! millions d'habitants, il est absolument certain que Hati gagnerait en bien-tre. L'immigration est la seule et vraie solution du problme. J'ai dj dit par ailleurs, ce que j'en pense; je n'y reviendrai pas (1).
Le systme de l'Acte Torrens, qui est en vigueur dans certains pays neufs, tels que l'Australie, la Tunisie, le Congo, mrite d'tre introduit chez nous. Ce systme consiste simplement mobiliser le sol, c'esl--dire le faire circuler librement. Tout propritaire, dit M. Franois Bernard, qui veut se soumettre ce rgime envoie au bureau d'enregistrement ses titres avec un plan de sa proprit ; les titres sont soumis une commission d'hommes spciaux qui examine si la description est suffisamment claire. Le demandeur est-il en possession indiscutable de cette proprit? Quelles sont les charges, servitudes ou hypothques qui la grvent ? Pour obtenir ces indications,
(1) Voir le tome premier de cette tude.


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des lettres personnelles sont envoyes aux propritaires voisins, des publications sont faites dans les journaux. S'il surgit des contestations, le propritaire doit les vider ses frais... De tout ce mcanisme ressort une grande facilit de circulation de la proprit immobilire, une scurit absolue dans les transactions et une double conomie de temps et d'argent. On peut acheter une terre, une maison, comme on achte un titre de rente, une action ou une obligation.
Point n'est besoin de faire ressortir tous les avantages de l'Acte Torrens. Il suffit de savoir que ce systme tend s'introduire dans les vieux pays. Ces temps derniers un congrs fut tenu ce sujet, la salle des Socits Savantes. Je recommande vivement cette institution mes compatriotes, persuad que je suis qu'il en dcoulera.un grand bien pour les proprits foncires en Hati. Aujourd'hui, nous sommes appels adapter notre milieu tous les lments qui ont pour effet d'amliorer notre tat social. C'est pourquoi je dsirerais de toute mon aine, de toutes mes forces, voir arriver aux affaires de mon pays des hommes aptes comprendre ses vraies aspirations. Il n'est pas possible que cette belle terre d'Hati ne donne tout ce qu'on est en droit d'en attendre. Allons un peu de bonne volont, tout ira bien.
Notre troisime contribution directe est l'impt des patentes. C'est le prlvement fait sur les bnfices prsums des contribuables. Je le dis sans crainte d'tre dmenti, l'impt des patentes est une source


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purement et simplement de vol et de pillage. Nos conseils communaux sont ici directement en cause. La plupart du temps ils sont les seuls bnficier du montant de cet impt. De connivence avec les receveurs, les conseillers n'ont rien de plus press que de partager les entres opres dans l'anne, sous forme de frais extraordinaires. Il arrive aussi souvent que tel magistrat emporte la caisse, sans vouloir rendre compte de sa gestion.
Quant aux pauvres contribuables, aux pauvres industriels, on n'en a cure ni souci. Ce sont des btes de somme qui doivent travailler pour enrichir les autres.
La voie publique est sale et les places sont couvertes de ronces. Partout on trouve des flaques d'eau, des bourbiers infects. On a le dgotant spectacle d'une ville dont chaque rue semble tre un dpt d'immondices. La nuit, on court le risque de se casser vingt fois le cou. On voit parfois le tableau affligeant de toute une population manquant d'eau, force de l'aller chercher, comme elle peut, une distance considrable. On voit galement courir les rues, les cochons, les moutons, etc., vivant de la mme vie, respirant le mme air que les habitants. On voit encore bien des choses dans certaines communes de la Rpublique. J'en passe.
N'allez pas croire que les conseils communaux emploient l'argent des contribuables pour remdier un tel tat de choses. N'allez pas croire qu'il y a une police bien organise, bien paye qui veille la salubrit publique. Si par hasard un magistrat communal


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fait une commande de tombereaux, de voitures et d'autres objets pour le service de la ville ; c'est plutt pour son service personnel. Quel sans-gne Nous ne saurions plus longtemps tolrer de tels procds.
L'impt des patentes, on le sait, a pass par diverses phases. La premire loi promulgue ce sujet fut celle du 7 mars 1807. En 1817, cette loi fut modifie, elle le fut encore dans la suite en 1819, en 1862, en 1872. Aujourd'hui nous sommes sous l'empire de la loi du 27 octobre 1876. Cette contribution est-elle rpartie comme il convient? Non.
Nous lisons :
Art. i4. Nul ngociant consignataire hatien ou tranger, ne pourra dbiter des marchandises de toutes sortes au dessus de la valeur de P. 100 (cent piastres).
Art. i5. Le marchand en gros, qui dbite des marchandises sches ou des comestibles, ne peut vendre au-dessous d'une pice, d'une douzaine, d'une masse, d'une grosse, d'un millier, d'une rame, d'un rouleau, d'un baril, d'une caisse, d'une dame-jeanne, d'un panier, d'un demi-boucaut.
Eh bien contrairement ce qu'dict la loi, les ngociants vendent concurremment en dtail avec les malheureux qui achtent tel article de marchandise ne rapportant le plus souvent aucun bnfice. Tout se vend en dtail chez les marchands en gros : le riz, le sucre, le vin, la farine, le beurre, les pices, etc.
N'est-ce pas qu'un tel tat de choses est injuste? Et nos gouvernants, que font-ils en prsence de telles


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iniquits? Quelles. mesures prennent-ils? On avouera franchement que nous sommes encore loin de comprendre ce que c'est qu'administrer un pays. A quoi bon faire des lois pour ne pas les excuter?A quoi bon faire talage de tant de mots, quand leur signification nous chappe? Oui, c'est ainsi que nous rpartis-sons l'impt, c'est ainsi que nous grugeons le peuple. Nous sommes si foncirement de mauvaise foi que nous en voulons ceux qui osent mettre nu nos turpitudes. Nous dirons toujours que les linges sales se lavent en famille. Ah le charmant mot Nous avons le droit de voler, de saccager, d'incendier; nous avons le droit d'tre en dehors de toute civilisation, de tout progrs, la seule condition que toutes ces belles et grandes choses ne transpirent pas l'extrieur ? Sommes-nous des incorrigibles? Je le demande un peu.
Quant moi, loin de demander la suppression pure et simple de nos contributions directes, je suis d'avis au contraire qu'on les augmente. C'est au moyen d'impts nouveaux qu'on pourra arriver changer le rgime actuel de nos finances. Une rforme fiscale s'impose. Il ne faut pas qu'une classe de citoyens soit contrainte au travail pour le profit d'une autre classe. L'impt sur les revenus quilibrera, coup sr, cet tat de choses. Le systme de la taxation sur les revenus pouvant s'adapter nos murs et nos facults est sans contredit, l'Income Tacc anglais.
Le lgistateur anglais a runi sous diverses formules que l'on dsigne par le nom de cdules, toutes les espces possibles de revenus susceptibles d'tre con-


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sidrs comme matire imposable, et il les a frapps distinctement de taxes pour l'tablissement et la perception desquelles il a tabli des rgles et des formalits spciales.
Ces cdules sont au nombre de cinq, dsignes par les cinq premires lettres de l'alphabet.
La cdule A, nomme en bloc impositions des propritaires fonciers comprend les revenus des proprits de toute nature, maisons d'habitations, terrains hritages, etc.
, La cdule B, ou impositions des fermiers comprend les revenus rsultant de l'occupation des terres, maisons, tenures et hritages.
(( La cdule C, ou impositions des porteurs de rentes comprend les revenus provenant d'intrts, d'an-nuils, de dividendes, de-parties d'annuits, payables au moyen d'un revenu public.
La cdule D, ou impositions des industriels, commerants et artisans, comprend les revenus de profits annuels obtenus au moyen d'une profession, d'un commerce, d'un emploi ou d'un mtier, et de tous intrts, annuits, bnfices ou gains annuels non compris dans les cdules prcdentes.
(( La cdules E, ou impositions des fonctionnaires, employs des administrations publiques et titulaires de pensions comprend les revenus de tout emploi public et de toute autre rtribution, pension ou salaire, pays soit par le Chef de l'Etat, soit par l'administration (i).
(1) Edouard Cohen, Rformes pratiques en matire d'impt.


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Certes, il y a beaucoup prendre, beaucoup laisser dans l'Income Tax. Toujours est-il qu'en adoptant ce systme de taxation, le pays aurait une nouvelle source de revenu dont toutes les classes sociales seraient tributaires. Par ce moyen, on arrivera une rpartition honnte et quitable de l'impt. Il n'est pas dit que ceux qui, d'une faon ou de l'autre, ont acquis des fortunes considrables, doivent tre indemnes de toutes charges envers l'Etat.
Nous avons chez nous beaucoup d'lments imposables, susceptibles d'augmenter les revenus du pays. Par exemple, on pourrait frapper d'une faon intelligente le rhum et le tafia ; ce qui diminuerait incontestablement le nombre des ivrognes qui encombrent nos rues et nos places publiques. Et cet autre flau qui nous accable et qu'on appelle le Jeu, pourquoi ne le frappe-t-on pas fortement? puisqu'on ne saurait l'interdire. Et les choppes, les fontaines, ne sont-ce pas des taxes qui auraient pour effet d'augmenter nos recettes? Le port d'armes n'est-il pas prohib? Eh bien, pourquoi ne pas frapper ceux qui enfreignent la loi ? Pourquoi ne pas faire payer une taxe progressive ceux qui se payent le facile plaisir de dire des obscnits dans les rues ? Ne pourrait-on pas, au moyen de l'impt personnel, frapper galement les trangers ?
Combien l'Etat gagnerait en imposant comme il faut des taxes sur les transmissions de proprits ou de droits Et les taxes judiciaires sur les procs, sur les successions hrditaires, ne sont-ce pas l une source de revenus qui aurait pour objet d'augmenter la richesse publique ?


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En ces temps derniers, M. le Ministre des Finances a prsent trois projets de loi dont la teneur suit :
i Loi qui autorise la Banque Nationale d'Hati accepter, aprs vrification 4/5 de leurs valeurs, les billets de P. i. 0,20 es. et 0,10 centimes de l'administration dchue contre des bons du Trsor, remboursables au prorata la suite du rg-lement intgral des billets de P. 5;
20 Loi qui tablit un droit de tonnage sur les steamers, comme les voiliers, les droits additionnels compris, fixant 20 0/0, au lieu de 5 0/0 l'amende prvue par l'art. 47 de la loi sur l'administration et la direction des douanes de la Rpublique, pour les causes qui y sont nonces ;
3 Loi qui tablit un droit de cinq centimes le gallon, surtaxe non comprise, .sur l'huile de krosine, dont l'importation est permise par la loi.
Je suis persuad que ces projets de loi, dont la ncessit n'est pas dmontrer, ont trouv bon accueil au corps lgislatif. Pour rsoudre nos problmes conomiques, il faut aujourd'hui faire flche de tout bois. La ncessit du moment l'exige. Il faut faire appel toutes les bourses.
Comme en France, les chiens devraient tre pour nous une source de revenus. Toutes ces taxes, assimiles aux contributions directes, auraient pour effet d'augmenter les ressources de l'Etat. Il suffirait d'avoir des employs intgres qui ne dtourneraient pas leur profit l'argent des contribuables. En notifiant chaque contribuable sa cote, selon le mode dtermin, on est


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certain d'effectuer le recouvrement tel qu'il est port dans le rle. Je le rpte, une rforme fiscale est urgente et de la dernire ncessit.
Ces jours-ci, au Palais-Bourbon, au nom des radicaux, MM. Cavaignac et Doumer ont formul un projet d'impt progressif sur le revenu, tandis que M. Jaurs, le fameux socialiste, demandait la suppression des contributions directes. M. Jules Roche a prononc en cette circonstance un trs important discours contre tout systme d'impt global sur le revenu. La question est aujourd'hui presque rsolue (i). Pour ma part, j'estime que l'impt progressif est une mesure protectrice, particulirement en Hati o les fortunes se btissent en un temps et deux mouvements. Nous ne devons pas encourager le vol aux dpens du travail. Il faut videmment protger le travail contre le capital. Il faut demander l'impt sur les successions les revenus ncessaires pour
(1) La commission du budget a adopt un amendement portant 1 0/0 le droit sur les ventes d'immeubles ruraux ou urbains suprieurs 1.000 francs.
Voici les tarifs des droits sur les successions adoptes par la commission du budget, pour les deux degrs extrmes en ligne directe et entre trangers. En ligne directe les droits seraient : De 1 2.000 fr. : 1 0/0. -De 2.001 10.000 fr. : 1.25 0/0. De 10.001 100.000 fr. : 1.50 0/0.
Pour les successions au del du sixime degr et entre trangers, ces droits seraient:
De 1 2.000 fr. : 15 0/0. De 2.001 10.000 fr. : 15.50 0/0. De 10.001 50.000 fr. : 16 0/0. Do ^0.00! 100.000 fr. : 10.50 0/0.


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faire face aux besoins sociaux. Chacun selon ses uvres, rptons-nous. C'est l'impt progressif qu'il nous faut(i). Comme son nom l'indique, il frapp progressivement et non proportionnellement. Si l'impt est proportionnel, on paye par exemple 2 0/0 sur une somme de 5.000 francs, pour 20.000 francs on paye le double. Ainsi du reste. Si l'impt est progressif, on doit payer 2 0/0 pour 5.ooo francs, 5 0/0 pour 10.000 francs; i5 0/0 pour 5o.ooo francs, 25 0/0 pour 100.000 francs, etc. Cette manire d'agir, est mon sens, trs quitable.
Pourquoi laisser le superflu aux uns quand les autres n'ont pas le strict ncessaire. N'oublions pas que cet argent ainsi prlev ne ferait que retourner sa destination premire. Cela serait, coup sr, un procd moralisateur.
Comme dit un publiciste, la justice sociale, en matire d'impts, consiste n'atteindre que le superflu des riches et pargner le ncessaire au pauvre.
Nous avons une dette publique norme que nous devons payer (2). Eh bien, selon la bonne justice, ce sont ceux qui possdent qui doivent. Hati n'est pas une entit mtaphysique. Elle existe en chair et en os. Que ceux qui vivent de ses ressources et de ses revenus soient frapps comme il convient.
Tous les impts, dit Adam Smith, doivent porter
(1) Ce systme d'impt a donn de bonnes solutions dans certains cantons suisses et dans quelques communes allemandes et belges. Il comporte l'exonration totale des pauvres.
(2) Service de la dette publique. Exercice 1894-1895 :
1.961.205.94 gourdes.


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aussi galement qu'il est possible sur le fonds qui doit dfinitivement les payer (i).
Il faut donc prconiser l'impt progressif, afin d'augmenter la richesse publique. Il faut imposer le capital ; c'est l le salut. Le capital progressif donnant un revenu progressif, rendrait possible pour chaque anne un budget progressif. Avec l'impt progressif, plus de dficit budgtaire. Quel beau rve !
Si nous envisageons la situation sous son vritable aspect, nous verrons qu'il n'y a pas d'autres moyens employer pour changer l'tat de choses actuel.
La circonstance rclame des mesures radicales et incessantes. A quoi bon craindre de faire quelques mcontents, quand il y va du salut de tout un peuple. L'heure est venue pour nous de dcider de notre sort. A l'uvre donc!
Nos impts indirects sont peu nombreux, les principaux sont : les douanes, Y enregistrement et le timbre. Ainsi que je l'ai dit en commenant, la douane est la seule vraie ressource de notre pays. Cependant, ces droits de douane sont loin de donner l'Etat toutes les satisfactions qu'on est en droit d'en attendre.
La douane est plutt lieu de rendez-vous part quelques rares exceptions de tous les grands voleurs de la Rpublique. C'est la projrit d'une catgorie de gens qu'on appelle djobeurs, c'est le veau d'or de nos rvolutionnaires. Un monsieur, si ignorant soit-il, croit
(1) Recherches sur les richesses des nations. Tome IV, p. 285.


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devoir ptitionner un poste de contrleur ou d'inspecteur, sous prtexte qu'il a servi jadis la patine ; on rclame ces charges lucratives, titre de rco'mpense nationale. Aussi, assistons-nous aux plus criantes dprdations dans les diverses douanes de la Rpublique (i).
Chacun vole le pays le mieux qu'il peut.
En s'appropriant ainsi le fisc de l'Etat, on croit ne pas commettre une mauvaise action. Au contraire, on trouve des gens sans vergogne qui se glorifient d'avoir t d'habiles contrebandiers. Quelle corruption Quelle immoralit Que fait VAdministration Suprieure en pareille occurrence, quelles mesures prend-elle pour punir le vol ?
On dirait que tout le monde est de connivence pour dilapider le trsor public ; on dirait que tout le monde conspire contre la Rpublique, partant contre l'autonomie nationale. C'en est assez. Le peuple veut voir clair dans le maniement de' ses deniers. Ceux qui incombe la mission de grer son argent doivent en rendre compte. Au besoin, ils seront frapps dans leurs biens. Ce ne sont pas des paroles en l'air, comme on semblerait le croire. Je suis ici l'interprte de tout un peuple, qui rclame ses droits par tous les moyens en son pouvoir. Aprs moi, d'autres mes incorruptibles prendront fait et cause pour ces malheureux qui n'ont pour lot que la pauvret et l'ignorance. Des lois d'exception, il y en aura, il y en aura pour les djobeurs, les
(1) Pour le personnel des 11 douanes de la Rpublique, le pays paye par mois : 12.195.99 gourdes.


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concussionnaires et les rvolutionnaires. Les bonnes ides, comme les .'bonnes semences, sont fcondes.......
Nous avons promulgu plusieurs lois sur les douanes. La premire etlaplus importante futcelledu2g mai 1827, qui dclara qu'il n'y avait point de droits d'exportation payersur les productions du sol et de l'industrie d'Hati.
Nos taxes douanires consistent principalement en droits d'importation, perus l'entre des marchandises trangres. Les droits inscrits notre tarif se divisent en droits spcifiques et en droits ad valorem ou en droits fiscaux, ou en droits protecteurs. Il faut le dire, nous ne faisons que rehausser nos tarifs sans aucun profit pour la communaut. A mon sens, un tarif modr est le moyen le plus sr, si non d'anantir la contrebande, au moins de mettre un frein ce misrable commerce. Indpendamment des droits d'importation, les navires qui visitent nos ports ont payer les droits de navigation (1).
Avec une bonne administration douanire, le pays serait en mesure, coup sr, d'avoir un budget pour le moins quilibr.
La seconde forme de nos contributions indirectes est l'enregistrement ; ses droits sont proportionnels, fixes ou gradus. La loi fondamentale de cet impt indirect est celle du i3 fvrier 1826, modifantla loi du 2i-mars 1807.
(1) Voies et Moyens. Exercice 1894-1895. Chap. I.Sect. I. Importation : 2.947.000 gourdes.


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Les .droits proportionnels frappent : les ventes ou donations d'immeubles ; les mutations par dcs ; les baux ; les adjudications et marchs, les jugements portant condamnation, liquidation ou collocation de sommes ou valeurs, etc.
Les droits fixes s'appliquent aux actes soit civils, soit judiciaires ou extra-judiciaires, etc.
Les droits gradus frappent les actes de formation ou prorogation de socits ; les contrats de mariages, les partages, les dlivrances de legs, les mainleves d'hypothques (i), etc.
L'Etat peroit galement les droits de greffes et les droits d'hypothques (2). Il y a un vritable dsordre dans la recette du produit des greffes. C'est au ministre de la justice faire son devoir dans l'occurrence.
Il faut l'avouer, l'enregistrement joue un rle considrable dans notre organisation fiscale. Cependant, il serait souhaiter que les agents du fisc remplissent avec conscience leur devoir.
Aujourd'hui, on peut arriver, au moyen d'un calcul fort simple, connatre le capital d'une nation.
Nous pourrons, je crois, utiliser ce procd pour
(1) Les Voies et Moyens avaient valu le total de l'enregistrement pour l'exercice 1891-1892
P. 17. 400.
Mais cette branche de service a prffduit 28. 713. 26.
Il y a donc un excdent en faveur de la caisse de 11. 313. 26.
Exercice 1894-1895. Enregistrement : 30.000 gourdes.
(2) Exercice 1894-1895.Hypothques: 1.500 gourdes ; produit des greffes : 2.000 gourdes.


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savoir combien s'lvent les fortunes prives chez nous. La base fondamentale de ce calcul est 1!'annuit successorale. D'un ct, dit M. de Foville, on passe en revue, un un, les principaux lments du capital national, terre, proprit btie, valeurs mobilires ; de l'autre on utilise, comme base d'un calcul d'ensemble, la masse des successions et donations annuellement taxes (i). Je suppose qu'en Hati la masse annuelle (successions et donations) soit de 10 millions de francs. Pour connatre quel est peu prs notre capital national, il faut d'abord dterminer le rapport existant entre la masse annuelle des mutations et le montant total des fortunes prives.
D'aprs M. de Foville, ce rapport n'est autre que le nombre d'annes qui reprsente la survie moyenne des hritiers aux de ciijus. La survie moyenne est value 3G ans. En multipliant 10 millions par 3G on arrive 36o millions (capital national). Si notre administration veut se donner la peine de faire ce simple calcul,-il ne sera pas difficile d'arriver valuer d'une faon approximative la masse des fortunes individuelles en Hati. Cette question a son importance. Rflchissons-y.
Notre troisime contribution indirecte est le Timbre. La premire loi sur la matire est celle du 23 juin 1818. En 1827, une autre loi fut promulgue cet effet. Cette dernire fut modifie par la loi de 1867. La loi du 10 octobre i863 porta quelques modifications celle de
(1) Voir la France conomique.


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1857.,Celle du 3i octobre 1876 est trs importante ; nous sommes aujourd'hui sous l'empire de la loi de 1894. '
Les droits de timbre se divisent en droit de timbre fixe et droit de timbre proportionnel.
Le timbre fixe est impos et tarif soit en raison de la dimension du papier dont il est fait usage, soit en raison de la nature spciale de divers actes et crits dsigns par la loi.
Le timbre proportionnel, applicable aux effets ngo- ciables, est gradu en raison des sommes y exprimer, sans gard pour la dimension du papier.
Il est remarquer qu'on ne fait pas souvent chez nous usage des timbres fixes, par exemple, pour les quittances, pour les affiches, etc. Il existe aussi des fraudes qu'on pourrait' bien empcher. Je crois que c'est la Chambre des Comptes qu'incombe la mission de contrler comme il convient cette contribution (1)...
Ainsi qu'on le constate, l'impt est une dette sacre qu'on doit acquitter sans murmurer. Si nous demandons l'Etat des amliorations, il faut lui donner des voies et moyens pour y parvenir. Si, faute d'impts, les chemins sont mal entretenus ; s'il n'y a pas d'hospices, pas d'coles, si les enfants ne vont point en classe et
(1) D'aprs le rapport de la Chambre.des comptes, pour l'exercice 1891-92, il y a inobservance de la loi sur l'emploi du timbre-mobile. L'Administration suprieure ne doit pas manquer de prendre ses mesures pour rendre ce service plus productif, car sur 12.300 prvues aux Voies et Moyens, la vente totale des timbres-mobiles ne s'est leve qu' 2.293.21, d'o une diffrence de 10.006,79.


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deviennent de mauvais sujets, si les employs ne sont pas pays, il ne faut pas nous en prendre l'Etat, mais nous-mmes. Notre sort dpend donc de la rforme de notre systme d'impt, toute la question est l. Il faut y song-er.


CHAPITRE II
les fissures du budget hatien
Hatiens, mes frres, l'instant est grave et solennel. La banqueroute, la hideuse banqueroute est vos portes. Elle est l vous guettant et prte fondre sur vous, si vous n'y prenez garde. Savez-vous ce que c'est que la banqueroute? Eh bien, la banqueroute, c'est l'honneur national jamais perdu, c'est le crdit public sacrifi, c'est l'anarchie, c'est la misre. La banqueroute, c'est pis que cela, c'est la perte de notre avenir, la perte de nos esprances et pour tout dire, c'est la perte de notre autonomie...
Demandez-le au Portugal, la Turquie, l'Egypte, la Tunisie, la Tasmanie et mme l'Italie. Un peuple en banqueroute est un peuple sans foi ni loi, et la merci des autres. Aujourd'hui, il faut jouer cartes sur table et ne rien laissera l'exagration du soupon. La vrit de notre situation se dvoilera au grand jour, afin que chacun puisse mditer sur la part de responsabilit qui lui incombe.
Dputs, snateurs, ministres, tant que vous tes, vpus te tous coupables, l'opinion publique est l pour


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vous fltrir. Loin de veiller sur le trsor, vous l'avez puis, loin de diminuer les dpenses vous les avez accrues. Vous avez tabli un systme de malversations dont les sueurs du peuple font les frais ; vous avez par des tripotages scandaleux, par des dilapidations ruineuses conduit ce pays l'abme. Ah Messieurs, ce sont l de grands crimes qui ne restent pas impunis. Quoi que vous fassiez, vous n'chapperez pas la honte, la fltrissure et la maldiction de tout un peuple.
Loin de moi la pense de grossir le danger plus qu'il ne le faut. Non, les faits sont l ; ils sont patents et tangibles, vous allez en juger.
Le budget, on le sait, est un livre des dpenses et des recettes.
Un particulier, qui veut faire prosprer ses affaires, tablit ses dpenses, d'aprs le taux de ses revenus ; en outre, il supprime certaines dpenses qui ne sont pas d'absolue ncessit, soit dans un but d'conomie quelconque, soit en vue d'augmenter d'autres dpenses capables de lui procurer en retour un bien tre rel. Ceci est parfaitement logique.
11 .en estde mmed'un Etat qui base ses dboursements sur le chiffre prsum de ses recettes, et rien ne peut le dispenser de cette opration dont le principe tabli n'offre aucune difficult dans l'application.
Demandons-nous pourquoi l'Etat a un budget ? Il a un budget pour ses dpenses ordinaires qui sont: le traitement des fonctionnaires, l'entretien de l'arme, des routes, les secours accords aux malheureux, le service de pension et de rentes sur l'Etat, et, en gnral,


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les frais d'administration de tous les services publics.
Quand, dans le cours d'un exercice, surviennent des dpenses imprvues, une loi doit en autoriser le paiement, en ouvrant un crdit extraordinaire ou supplmentaire au ministre que la dpense concerne, c'est--dire en autorisant le ministre des finances fournir la somme ncessaire. Qui vote le budget? la Chambre des dputs ? Qui nomme la Chambre des dputs ? les lecteurs ? Que reprsentent les lecteurs ? tous les contribuables.
Eh bien, contribuables hatiens, c'est votre droit aujourd'hui de demander compte ceux qui avaient la garde de votre argent. Le budget, entendez-le bien, est fait de votre travail, de vos sueurs ; il est fait de l'impt par o s'chappent votre vie, vos connomies et l'hritage de vos enfants.
Le budget hatien est une bote dficit, un bote gaspillage. Tous les saint Sylvestre, le ministre des finances se charge de le faire savoir aux Chambres (i).
(1) Gomme en France, en Hati, l'autorisation des recettes et le vote des dpenses, qui font l'objet de la loi annuelle du budget est donne par le pouvoir lgislatif. Le budget des recettes et dpenses est prsent aux Chambres lgislatives avant l'ouverture de chaque exercice.
Dans les autres pays, on commence par voter les dpenses, avant les recettes.
Pour des raisons diverses, on fait tout le contraire chez nous. Bien que le budget des dpenses soit vot par chapitre pour chaque ministre, les ministres ne se renferment gure dans les limites des crdits affects.
Quant au contrle des Chambres, il est bien loin d'tre efficace et srieux. Notre loi fondamentale sur la Chambre des Comptes est celle du 27 juin 1823. Dans la suite on a dict


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Celles-ci confiantes dans l'avenir du pays, se font voler des concessions et des entreprises. Le pauvre budget rsiste/parce qu'il est le budget. Aujourd'hui, ilnepeut plus rsister. Entendez-le bien, gouvernants. En 1888, pendant la fameuse rvolution, on l'a mis en coupe rgle. C'est la mme poque qu'on a vol crment au pays un million de piastres, soit cinq millions de francs. Le peuple hatien a ce million gros sur le cur. Cette fois, il ne s'tait pas agi de dtournements, de malversation de transaction, de soustraction: c'tait un vol fait avec effraction, crime puni rigoureusement par le Code pnal.
Bref. On parlera de ce million en temps opportun. Voici des faits :
Extraits du Moniteur du 3 septembre 1892, numro 36, 47e anne. Sance du vendredi 11 septembre 18g 1 :
, D'aprs le rapport de la Chambre des Comptes sur l'exercice 89-90, il s'est trouv un excdent de d- penses budgtaires pour les diffrents dpartements ministriels s'levant deux millions. Cette pratique tant coupable et de nature compromettre l'avenir (( national, le comit estime qu'il y a lieu de mettre ces ministres en accusation.
M. G. Guibert... Messieurs, cette dclaration est extrme, et si, l'appui de cette dclaration, la
d'autres lois. Les plus importantes sont celles du 7 avril 1826, du 27 mai 1834 et du 10 sept. 1870.
La Chambre des Comptes, contrle, vrifie, apure et rgle tous les comptes relatifs aux oprations de l'administration des financer, soit enreceltes, toit en dpenses.