La révolution des Saint-Domingue, by H. Castonnet des Fosses, Paris, 1893. (BCL-Williams Mem.Eth.Col.Cat. #553)

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La révolution des Saint-Domingue, by H. Castonnet des Fosses, Paris, 1893. (BCL-Williams Mem.Eth.Col.Cat. #553)
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LA PERTE D'UNS COLONIE
LA RVOLUTION
DE
SAINT-DOMINGUE


ANGERS, IMPRIMERIE LACHSE ET C


LA PERTE D'UNE COLONIE
*
LA RVOLUTION
DE
SAINT-DOMINGUE
par. ;' -# _,
H. CASTONNET DES FOSSES
Membre de la Socit de Gographie Prsident de section de la Socit de Gographie commerciale
PARIS A. FAIVRE, DITEUR
LIBKAIBIE AFRICAINE ET COLONIALE 27-31, me Bonaparte, 27-31
1893




9'-1 '4iv-
PRFACE
Le centenaire de Christophe Colomb, VExposi-- V fo'on universelle de Chicago portent l'attention du ^ c<5e de l'Amrique. Dans cette partie du monde, n devenue une nouvelle Europe, se trouve une ^ vritable apothose du gnie colonial de la France. ^ Notre pays, qui a fait le Canada et l'Algrie, et auquel Von refuse cependant les facults colonisatrices, s'y rvle avec tout son esprit d'aventure et d'ordre dans Vaventure. A un moment donn, le Mississipi, le Saint Laurent, le fleuve des Amazones taient franais. Il en tait de mme de plusieurs Antilles. Parmi les colonies que nous avons possdes en Amrique, il en est une qui est devenue en quelque sorte lgendaire, c'est celle de Saint-Domingue. L'on peut dire que la colonisation de cette terre est l'une des gloires de la France. Comment cette magnifique possession


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nous a-t-elle chapp ? Les causes, qui ont amen la perte de Saint-Domingue, sont encore peu prs ignores. Nous croyons faire uvre utile en les faisant connatre. Nous voulons donner encore un souvenir cette socit franco-amricaine, si brillante, qu'un cataclysme emporta en quelques annes. En outre, nous poursuivons un autre but. A l'heure actuelle, nous avons repris l'ancienne politique de Dupleix, et nous essayons de fonder un empire dans VExtrme-Orient. N'est-ce pas l'occasion d'interroger le pass, d'y tudier les fautes qui ont t commises, afin de recueillir les leons de l'exprience ? Tel doit tre le rsultat de Vhistoire. Alors que nous assistons aux origines de l'Indo-Chine franaise, n'y a-t-il pas un intrt rel se reporter un sicle en arrire, et tre tmoin de l'agonie de notre colonie amricaine ? Cest dans cette intention que nous publions la Rvolution de Saint-Domingue. Nous esprons qu'elle trouvera un accueil sympathique chez tous les Franais, qui pensent avec raison, que notre pays doit plus que jamais s'intresser aux choses d'outre-mer.
H. C ASTON NET DES FOSSES.


LA PERTE D'UNE COLONIE.
LA RVOLUTION
DE SAINT-DOMINGUE
CHAPITRE PREMIER
La colonie de Saint-Domingue & la veille de la Rvolution. Son organisation : a prosprit ; la vie crole. I/tat des esprits.
Au moment o la Rvolution clata et vint bouleverser l'ancien monde, la colonie de Saint-Domingue tait des plus prospres et des plus florissantes. C'tait une petite France. Partout l'on vantait le luxe et l'lgance de ses habitants qui avaient su runir les charmes de la vie crole l'urbanit de la vieille Europe ; aussi le nom de notre possession tait-il devenu synonyme de splendeur et de richesse. Partout l'on parlait avec admiration de cette le, appele juste titre la Reine des Antilles.
Les dbuts de notre colonie avaient t des plus modestes, et au milieu du xvne sicle, il et t difficile
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de prvoir ses destines glorieuses. Des aventuriers connus sous le nom de t boucaniers et de flibustiers dont l'histoire constitue un vritable roman, s'taient empars en 1630 de l'le de la Tortue, situe sur la cte nord-ouest de Saint-Domingue. De l, ils avaient fond sur la grande terre des tablissements qui n'avaient pas tard devenir importants. En 1664, la France les avait pris sous sa protection ; la colonie tait fonde. En 1697, la paix de Ryswick, l'Espagne reconnaissait le fait accompli, et nous cdait la partie occidentale de Saint-Domingue.
L'le tait par consquent divise en deux parties, la partie franaise et la partie espagnole. La partie franaise ne comprenait que le tiers de l'le ; sa superficie tait de 27,000 kilomtres carrs, peu prs celle de la Belgique; elle tait de beaucoup la plus riche et la plus florissante, tandis que la partie espagnole n'avait qu'une population assez faible et un territoire mal cultiv. La partie franaise offrait, au contraire, le spectacle d'une prosprit inoue. Chaque anne, des Franais venaient s'tablir dans l'le, y craient des plantations., y faisaient souche et fondaient desjfamilles. La colonisation marchait pas de gant.
Les Franais qui s'taient fixs Saint-Domingue, avaient non seulement cr une colonie qui fournissait la mtropole les produits des tropiques que lui refusait son sol ; mais ils avaient encore constitu une socit coloniale que l'on citait partout pour son opulence et ses agrments. C'tait en quelque sorte un rameau de la socit franaise qui s'tait dtach du tronc principal, et tait venu s'implanter dans une le d'Amrique, o


il s'tait modifi sous l'influence du climat. Aujourd'hui encore, nos villes maritimes de l'Ouest, Nantes, Bordeaux, La Rochelle se rappellent le temps o Saint-Domingue nous appartenait, et le souvenir de cette poque qui, pour ces villes, tait des plus brillantes, a t religieusement conserv.
L'organisation de la colonie est bien faite pour attirer l'attention et donner lieu une tude des plus intressantes. Deux agents suprieurs, le gouverneur gnrai et l'intendant, reprsentaient le roi et dirigeaient l'administration. Le gouverneur gnral tait toujours un militaire : il avait le commandement des troupes, des milices et de l'escadre, prsidait les conseils suprieurs, promulguait les lois, nommait la plupart des emplois. accordait aux colons les concessions de terre, dirigeait la police et prenait toutes les mesures que ncessitait l'administration. L'intendant tait toujours un fonctionnaire de l'ordre civil. Il avait particulirement pour attributions les finances, la perception et l'emploi de l'impt. C'est lui qui ordonnait les dpenses et rglait les marchs ; lorsqu'il s'agissait de travaux publics, tous les comptables taient dans sa dpendance. Sous les ordres du gouverneur gnral taient placs de officiers qui commandaient les provinces, les quartiers et les grandes villes.
La colonie tait divise en trois parties ou provinces, la partie du Nord, la partie de l'Ouest et la partie du Sud. Les trois capitales taient le Cap-Franais, Port-au-Prince et les Gayes. Chaque province tait administre par un lieutenant-gnral et divise en paroisses. Un certain nombre de paroisses formaient


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un quartier, et la tte de chaque quartier, il y avait un officier qui avait le titre de commandant. La paroisse tait la principale division de la colonie. L'on en comptait cinquante-deux : vingt-et-une dans le Nord, dix-sept dans l'Ouest et quatorze dans le Sud !. Une paroisse avait en moyenne huit ou dix lieues de long sur six ou sept de large ; l'on y distinguait la plaine et les mornes. La plaine tait de beaucoup la mieux cultive et la plus habite, tandis que les mornes/ qui formaient la rgion montagneuse., taient, en grande partie, dsertes et couvertes de forts. La population tait loin d'tre galement rpartie entre les diffrentes paroisses ; quelques-unes n'avaient que 4 5,000 habitants, tandis que d'autres en comptaient jusqu' 25,000. Elles taient administres par des officiers, des majors dans les villes des aides-majors dans les bourgs, nomms par le gouverneur gnral. Aucune paroisse, quelle que ft son importance, ne possdait une organisation municipale.
1 Les paroisses taient dans la partie du Nord : Fort-Dauphin, Ouanaminthe, Vallire, le Terrier-Rouge, le Trou, Limonade, Sainte-Rose, Saint-Louis-du-Marin, le Dondon, Marmelade, la Petite-Anse, le Cap-Franais', la Plaine du Nord, l'Acul, le Limbe, Plaisance, Port-Margot, le Borgne, le Gros-Morne, Saint-Louis-du-Nord, Port-de-Paix.
Dans la partie de l'OueBt : Jean-Rabel, le mle Saint-Nicolas, Bombardopolis, Port--Piment, les Gonaves, la Petite-Rivire, les Verrettes, Saint-Marc, le Mirebalais, l'Arcahaye, la Croix-aux-Bouquets, Port-au-Prince, Logane, Grand-Goave, les Cayes-de-Jacmel, Jacmel, Bainet.
Dans la partie du Sud : le Petit-Goave, le Fonds-des-Ngres, l'Anse--Veau, Petit-Trou, l'Acquin, Saint-Louis, Gavaillon, les Gayes, Torbec, Port-Salut, les Coteaux, le Cap-Tiburon, le Gap-Dalmarie, Jrmie.


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La paroisse tait en mme tempsladivision religieuse. Des Capucins, des Dominicains et quelques Carmes composaient le clerg et avaient des prfets apostoliques qui rsidaient au Cap-Franais et Port-au-Prince. La colonie ne possdait pas d'vch.
La justice tait rendue en dernier ressort, sauf appel en cassation au Conseil d'tat du royaume, par deux conseils suprieurs qui sigeaient au Cap-Franais et Port-au-Prince. Dix tribunaux dsigns sous le nom de snchausses jugeaient en premire instance et taient distribus dans les villes ayant quelque importance. Des substituts du roi instrumentaient sous leur juridiction jusque dans les moindres bourgades, ainsi que des procureurs dont le nombre tait respectable. Les hommes de loi pullulaient Saint-Domingue. La procdure ne laissait pas d'tre aussi longue que coteuse et Ton estimait qu'elle absorbait annuellement plus de dix millions de livres.
Les forces militaires de Saint-Domingue ne dpassaient gure 5,000 hommes. Elles comprenaient deux rgiments d'infanterie recruts en Europe, portant les noms de rgiments du Cap-Franais et de Port-au-Prince et ayant chacun un effectif de 1,500 hommes et une artillerie coloniale de 400 canonniers. En outre des dtachements taient forms par des rgiments de France. La police tait faite par la marchausse, compose, part les officiers, de multres et de ngres libres. Elle tait principalement occupe donner la chasse aux bandes de ngres marrons qui vivaient dans les bois, et venaient piller les plantations. En


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dehors des troupes rgles, il y avait les milices qui taient formes par les habitants libres, quelle que ft leur couleur.
Les villes n'taient pas fortifies; l'on avait bien construit des forts au Cap-Franais, Fort-Dauphin, au mle Saint-Nicolas, Port-au-Prince ; mais aucune fie ces places n'aurait pu soutenir un sige.
L'impt tait fix par le gouverneur gnral assist des notables. L'on distinguait Saint-Domingue trois impts principaux : la capitation sur les ngres, la taxe sur les loyers des maisons situes dans les villes et les droits d'octroi et d'exportation. Ajoutons-y la ferme de a boucherie, celle des bacs, le produit de la poste aux lettres et nous aurons le total des recettes de la colonie qui s'levaient 15 millions de livres, tandis que les dpenses n'atteignaient que 13 millions. Grce ces ressources, le gouvernement colonial pouvait entreprendre de nombreux travaux d'utilit publique. La voirie ne laissait rien dsirer, et les diffrents points de la colonie taient relis entre eux par de belles toutes, plantes d'orangers, de citronniers et de palmiers. Des ponts en maonnerie avaient t construits sur les rivires. Des digues protgeaient les campagnes contre les inondations et des cluses facilitaient tes irrigations. Des diligences ou des messageries cheval assuraient aux villes les moyens de communiquer facilement entre elles. Dans la plupart des paroisses, il y avait un bureau de poste, et le dpart du courrier pour l'Europe, avait lieu deux fois par semaine. En un mot, rien ne manquait notre colonie;


son organisation tait complte et pouvait faire envie aux provinces de la mre-patrie.
Au point de vue de la fertilit et des productions, la vieille France pouvait se montrer jalouse de la nouvelle. La nature avait richement dot notre possession amricaine. La vgtation est luxuriante aux Antilles et la flore en est rpute pour tre Tune des plus belles que Ton connaisse. Les Europens y ont transport la canne sucre, le cafier, le cacaoyer, l'indigotier et le cotonnier. Aussi, Saint-Domingue, partout la vue se portait sur de belles plantations qui respiraient la richesse et la prosprit. Le sol se prte merveilleusement la culture ; il est arros par un grand nombre de cours d eau dont le principal, l'Artibonite, a quatre-vingt-dix lieues de parcours. Les rivires ije sont pas navigables, cause de leurs rapides et de leurs cascades ; mais Ton s'en servait avec intelligence pour pratiquer des irrigations et remdier aux inconvnients de la trop grande scheresse. Nous leur avions donn les noms les plus potiques, tels que la rivire des Orangers, celle des Bananiers, la rivire des Roches, la rivire des Pleurs ; il en tait de mme des montagnes qui, par leurs dsignations, indiquaient le pittoresque du paysage ou rappelaient la France. C'est ainsi qu'un canton montagneux s'appelait la petite Gascogne, et un autre la Nouvelle-Saintonge, tant il est vrai que le Franais aime toujours voquer le souvenir de la patrie absente.
Dans de semblables conditions, la colonisation s'tait rapidement dveloppe. En 1788, la population comptait 42,000 blancs, 37 38,000 affranchis, la


plupart multres, et prs de 500,000 esclaves !. Le nombre des plantations tait d'environ 8,000, dont 790 sucreries, 3150 indigoteries, 789 cotonnires, 2,119 cafires et 50 cacayres. L'industrie tait reprsente par 182 guilderies ou distilleries de tafia, 26 tuileries, 29 poteries, 6 tanneries et 390 fours chaux. Le mouvement commercial s'levait 400 millions de livres dont 220 pour l'exportation et 180 pour l'importation. La valeur de la proprit foncire dpassait 1,600 millions. Ces chiffres indiquent eux seuls l'tat florissant de Saint-Domingue, et aujourd'hui, l'Algrie, malgr les progrs accomplis depuis quelques annes, a encore beaucoup faire avant d'avoir atteint un semblable degr de prosprit. Au xvme sicle, aller Saint-Domingue, y cultiver une plantation et chercher y faire fortune, paraissait chose toute naturelle. Grce ce courant d'migration, la population coloniale s'tait recrute parmi les familles les plus honorables de France, en majorit originaires de la Bretagne, de l'Anjou, de la Gascogne et de la Saintonge. Il s'tait ainsi form une petite socit qui tait mre et ne demandait qu' jouer un rle.
La population blanche constituait la race dominante. Avec le progrs des richesses, le temps avait consacr chez elle des distinctions de rang et dclasse ; Ton distinguait parmi les blancs, les fonctionnaires, les planteurs, les commerants et les petits blancs. Les fonctionnaires, pour la plupart ns en France, ne faisaient qu'un
1 Le recensement de 1788, portait 466,000 esclaves ; mais il tait au-dessous de la ralit. Les planteurs ne dclaraient jamais le nombre exact de leurs esclaves afin de frauder le fisc.


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court sjour dans la colonie. Aussi avaient-ils conserv l'esprit de retour et il tait rare de les voir se fixer Saint-Domiogue et se confondre avec la population crole. Les planteurs formaient l'aristocratie coloniale. Ils jouissaient pour la plupart d'une immense fortune et menaient une existence des plus somptueuses. Dans le langage usuel, on les qualifiait de grands blancs1 par opposition aux petits blancs. Les marchands qui reprsentaient Saint-Domingue les armateurs de France, y tenaient des comptoirs et servaient d'intermdiaires aux planteurs, constituaient la classe des commerants. On en comptait environ 4,000. Ils passaient la plus grande partie de leur existence dans la colonie et parfois s'y fixaient dfinitivement. La dernire catgorie, celle des petits blancs, comprenait les grants des plantations et les artisans. Ces derniers taient gnralement des charpentiers et des maons. Outre la population blanche sdentaire dont nous venons de parler, il y avait la population flottante, principalement compose de marins. Le commerce de Saint-Domingue employait prs de 30,000 matelots. Leur prsence dans la colonie ne contribuait pas peu donner de l'animation aux villes et y entretenir un mouvement qui ne laissait pas d'tonner et de surprendre les visiteurs.
Les diffrentes distinctions qui existaient entre les blancs n'taient pas aussi accentues qu'on aurait pu tout d'abord le supposer. L'antipathie, qui sparait
1 L'usage avait consacr parmi les grands blancs diverses distinctions. C'est ainsi que les propritaires de sucreries, dsigns familirement sous le nom de sucriers, taient considrs comme occupant le premier chelon social.


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comme un abme les pninsulaires et les croles dans les colonies espagnoles, tait inconnue Saint-Domingue, et s3 bornait quelques critiques de part et d'autre. La situation des petits blancs n'avait aucune analogie avec c3 qui existait aux tats-Unis, avant la guerre de scession et encore aujourd'hui. Dans notre colonie, les planteurs ne regardaient pas avec ddain, ceux de leurs compatriotes qui taient de condition infrieure et par suite obligs de reconnatre leur supriorit. Toutes les diverses catgories de blancs vivaient en bonne intelligence. Elles avaient un intrt commun qui les unissait, l'esclavage, et rservaient leur mpris pour les gens de couleur.
Les affranchis, les gens de couleur comme on les ap pelait, formaient la classe intermdiaire entre les blancs et les esclaves. Ils taient presque aussi nombreux que les blancs ; on en comptait seulement 15,000 en 1750 et en 1788, 37 38,000. Le gouvernement colonial avait t effray de leur accroissement et avait voulu y mettre obstacle. En 1769, une ordonnance avait dcid qu'un affranchissement ne serait valable, que s'il avait reu l'assentiment du gouverneur et de l'intendant. L'antipathie qui sparait les blancs et les gens de couleur, tait au-dessus de tout ce que l'on peut imaginer. L'opinion publique distinguait minutieusement les gens de couleur, et suivant qu'ils se rapprochaient ou s'loignaient des blancs par un teint plus ou moins fonc, on les appelait multres, quarterons, mtis, mameloucks, griffes, etc. L'on reconnaissait treize catgories et leurs dnominations formaient une vritable langue. La loi confirmait ces prjugs. Il tait dfendu aux affranchis


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d'exercer certains mtiers, comme celui d'orfvre. Us ne pouvaient tre avocats, mdecins, ou apothicaires. Ils taient exclus de toutes les fonctions civiles, judiciaires ou militaires, ainsi que des assembles paroissiales. Dans la milice, ils formaient des compagnies spciales distingues de celles des blancs par leur uniforme1. L'usage enchrissait encore sur la loi. Les gens de couleur ne pouvaient s'asseoir la mme table que les blancs, et jamais ils n'auraient os porter les mmes toffes. Au thtre, dans les voitures publiques, sur les bateaux, des places spciales leur taient rserves. A l'glise mme, on trouvait cette ingalit choquante. Il y avait une messe pour les blancs et une messe pour les noirs. Inutile de dire que les blancs et les gens de couleur ne se frquentaient jamais. La plus grande injure que l'on pouvait faire un blanc, c'tait de lui dire qu'il possdait des parents la cte ; ce qui signifiait qu'il tait originaire de la Guine. En un mot, les divisions des castes de l'Inde ne sont pas plus marques qu'elles ne l'taient Saint-Domingue.
Malgr l'tat d'infriorit qui pesait sur eux en vertu des lois et des prjug, les gehs de couleur taient arrivs former une classe importante par ses richesses. Ils se livraient au commerce et la culture; une partie de la proprit tait entre leurs mains et prs de 2,000 plantations leur appartenaient. Us aimaient le luxe avec passion, faisaient souvent lever leurs enfants en France et leur donnaient une ducation des plus soi-
1 Dans la milice, les blancs portaient l'habit blanc ou rouge, suivant qu'ils appartenaient l'infanterie ou aux dragons. Les compagnies de gens de couleur taient vtues de nankin.


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gnes. Ils jalousaient les blancs, leur portaient envie et aspiraient au jour o ils cesseraient d'tre traits en vritables parias et d'tre victimes de prjugs que nous ne saurions trop fltrir.
La troisime classe, de beaucoup la plus nombreuse, tait celle des esclaves. L'on en comptait prs de 500,000 dont 40,000 au moins taient multres. A part ceux qui servaient de domestiques, ils taient employs la culture des plantations. L'on distinguait parmi les ngres, les ngres croles et les ngres bossales. Les premiers taient ns dans la colonie; les seconds venaient du Sngal ou de la Guine. Les noirs les plus estims taient ceux du Congo ; ils avaient la rputation d'tre plus robustes et de convenir mieux que les autres au travail des champs. L'horrible commerce de la traite tait alors en vigueur et chaque anne plus de 15,000 ngres taient imports Saint-Domingue, conduits dans les principales villes, vendus aux enchres et distribus sur les habitations. Les esclaves taient traits avec rigueur. Il n'y avait pas une seule plantation o la population noire et pu se maintenir, les dcs l'emportant sur les naissances, sans l'achat de nouveaux esclaves. L'on a calcul qu'il en prissait annuellement un neuvime dans la colonie. Le code noir, quoiqu'il ft loin d'tre conforme aux principes de l'humanit, avait bien apport certaines restrictions l'omnipotence des matres; mais ses clauses taient restes l'tat de lettre morte. La race africaine paraissait tre rsigne la servitude et tout d'abord, il et t difficile de prvoir cette terrible insurrection o elle allait montrer sa haine et sa frocit.


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La principale ville de la colonie, le Cap-Franais, tait l'une des cits les plus brillantes de l'Amrique. A la veille de la rvolution, sa population atteignait 20,000 habitants, dont 5,000 blancs, 3,000 affranchis et 12,000 esclaves, sans compter la population flottante qui variait entre 6 et 8,000 individus. La vie crole s'y montrait dans toute sa splendeur et le luxe que les Franais y dployaient, laissait bien loin derrire lui, les habitudes encore puritaines des villes de la Nouvelle-Angleterre.
Lorsqu'on arrivait d'Europe, le Cap se prsentait sous un aspect des plus riants. La ville tait btie au pied d'une montagne et formait un paralllogramme ayant une lieue de long sur une demie de large. On abordait un quai magnifique, le quai Saint-Louis, o se trouvaient l'ancre 5 ou 600 vaisseaux. C'tait l que s'tait concentr le mouvement commercial. Si l'on pntrait dans l'intrieur de la ville, l'on tait surpris de son aspect coquet. Les rues taient tires au cordeau, bordes de trottoirs en briques, ayant en moyenne vingt-quatre pieds de large. Elles sparaient 260 lots : chaque lot contenait quatre maisons et prsentait une faade de 120 pieds. Les maisons taient en maonnerie, couvertes d'ardoises et leurs murs blanchis au lait de chaux. La plupart d'entre elles n'avaient qu'un rez-de-chausse et peine en trouvait-on 200 ayant un tage. Leur distribution tait commode et approprie au climat. Elles taient entoures d'une cour spacieuse, ornes d'une vrandah, plante d'orangers et de bananiers, l'ombre desquels on venait s'asseoir dans la soire et parler des vnements du jour.


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La ville du Cap tait divise en huit quartiers et le visiteur ne pouvait tre qu'agrablement surpris. Il y voyait des places publiques, plantes d'arbres et ornes pour la plupart de fontaines monumentales, plusieurs difices, tels que le palais du gouverneur, le palais de justice, une glise, un arsenal, un entrept, un thtre, de belles casernes et des hpitaux. Deux belles promenades, l'une le cours le Brasseur situ sur le bord de la mer, l'autre le cours de Villeverd sur la route de Port-au-Prince, attiraient les regards de tous les trangers. En outre, le jardin du gouverneur s'ouvrait au public et tait le rendez-vous de la socit lgante. La ville du Cap prsentait tous les avantages d'une grande cit. Prs du quai Saint-Louis., se tenait tous les dimanches, le march aux blancs, o l'on trouvait tous les articles d'Europe. Chaque matin, il y avait deux marchs aux comestibles, o les marchands, pour la plupart ngres, talaient en plein air, l'ombre des figuiers, le chou, le concombre, la morue, la viande, le savon et cherchaient par leur loquacit attirer l'acheteur. Dans nombre de rues, l'on rencontrait des multresses et des quarteronnes, assises devant des tables couvertes de fleurs varies ; l'on et dit autant de petits parterres. C'tait un commerce fort lucratif. Le confort ne laissait rien dsirer. La ville du Cap possdait plusieurs tablissements de bains et l'usage en tait fort rpandu. Sur les places stationnaient des voitures de louage appeles cabrouets, dont les cochers taient de couleur bne. Les rues taient entretenues avec soin. Tous les matins, des tombereaux passaient et enlevaient les immondices. Deux fois par jour, les habitants


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taient obligs de jeter de l'eau devant leurs maisons, afin de rafrachir la temprature. Dans la journe, les rues taient tendues de toiles ; ce qui leur donnait un aspect oriental. Toutes les maisons taient numrotes et des plaques bleues indiquaient les noms des rues. Des sergents de ville parcouraient les diffrents quartiers pour y maintenir l'ordre et la police tait des mieux faites. La ville possdait plusieurs hpitaux1 et la charit s'y exerait largement.
C'tait au Cap-Franais que l'on pouvait se rendre compte de l'existence que menaient les colons. C'est l que la vie crole se montrait dans toute sa splendeur. 11 serait curieux de faire renatre cette socit disparue et d'y vivre par la pense, durant quelques instants. A Saint-Domingue, le luxe tait en quelque sorte un besoin. Nos compatriotes d'Amrique aimaient mener grand train, avoir de beaux chevaux, de belles meutes, de beaux quipages et recevoir. Les dners et les bals occupaient une large place dans leur existence. La passion du jeu tait arrive ses dernires limites. Au nombre des distractions, n'oublions pas le thtre qui tait compltement entr dans les murs. Durant le carnaval, des bals masqus y taient donns. Toutes les dames s'y rendaient en dominos et souvent il s'y nouait des intrigues qui rappelaient en petit celles de l'Opra de Paris.
La colonie de Saint-Domingue ne consistait pas dans la seule ville du Cap. Dans chaque province, l'on trou-
1 Le principal hpital tait dot de 80,000 livres de rente. Il existait aussi un hospice pour les ngres.


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vait des centres qui, sans avoir son importance, ne lui cdaient en rien par leurs richesses et leur prosprit. Dans la partie du Nord, nous citerons Fort-Dauphin, ville fort active et o le gouvernement colonial entretenait une petite garnison suisse; Limonade, clbre par ses marchs ; la Marmelade, o Ton avait acclimat la cochenille; Ouanaminthe, qui possdait des fabriques de poterie ; Port-Margot, qui, sur la grande terre, avait t le premier point occup par les Franais; Port-de-Paix, gros bourg de 1,200 mes et le chef-lieu d'une paroisse qui comptait 10,500 habitants. L'on y avait tabli plusieurs usines pour raffiner le sucre, tisser le coton et extraire le principe colorant de l'indigo ; aussi le commerce y tait fort actif et l'industrie y avait pris un grand dveloppement.
Dans la province de l'Ouest, la ville la plus considrable tait Port-au-Prince, la capitale de la colonie. Quoique de fondation rcente *, et malgr un tremblement de terre qui, quelques annes auparavant, l'avait dtruite en partie, elle avait dj l'aspect d'une mtropole. Sa population dpassait 10.000 habitants, dont 1,900 blancs et 700 affranchis. Ses rues, larges de soixante soixante-dix pieds, taient plantes d'arbres, et ses maisons entoures de jardins. L'on y trouvait un thtre, des clubs, qui taient une importation anglaise, et un jardin botanique. Elle gagnait chaque jour en prosprit et de plus elle avait l'avantage d'tre le sige du gouvernement. Aussi l'on pouvait prvoir le moment o cette ville supplanterait le Cap-Franais. Les autres
1 Port-au-Prince avait t fond en 1749.


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centres importants de la province taient : le mle Saint-Nicolas, qui possdait de belles carrires de marbre ; Bombardopolis, en grande partie habit par des colons allemands; Port--Piment, dont les eaux thermales, renommes dans toute l'le, attiraient chaque anne nombre de malades ; les Gonaves, dont le terrir toire tait renomm pour sa fertilit ; la Petite-Rivire, les Verrettes, dont les guilderies produisaient une quantit considrable de tafia; Saint-Marc, qui avait des salines en plein rapport ; la Groix-des-Bouquets, l'une des paroisses les plus tendues et dont les savanes taient encore parcourues par des troupeaux de bufs sauvages ; Logane, l'ancienne capitale de la colonie ; Jacmel, l'un des grands marchs pour le caf et le coton. Son port tait excellent. Ses sites pittoresques attiraient quantit de visiteurs et l'on y venait en villgiature.
La province du Sud tait la moins importante comme richesse et comme population. C'tait celle que les Franais avaient occupe la dernire, et aussi la colonisation y tait-elle moins avance que dans les deux autres, quoique le sol y fut des plus fertiles. L'on y comptait seulement quatorze paroisses. La capitale tait les Cayes, jolie petite ville, bien construite, d'un aspect riant. L'on y voyait de beaux difices et, entre autres, un thtre frquent par un public toujours des plus assidus. Sa population approchait de 5,000 mes, dont 1,300 blancs et 400 affranchis. Aprs les Cayes, nous citerons Jrmie, grand march de sucre, de caf et d'indigo; sa rade tait des plus frquentes. Le Fonds-des-Ngres, VAnse--Veau, Torbec, le Cap-Tibu-
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ron, les Coteaux, n'taient que des bourgs ; mais dans leurs environs, ce n'tait qu'une srie de plantations qui se succdaient les unes aux autres et rivalisaient entre elles de richesse et de prosprit.
Pour bien connatre Saint-Domingue, il ne faut pas se borner tudier les villes, il faut encore se reprsenter les plantations et s'y transporter par la pense. L'existence que menaient les colons, qui vivaient sur leurs habitations, tait fastueuse. Une plantation tait un petit monde. La demeure principale, situe dans une prairie dboise et consistant le plus souvent en un pavillon carr, dpourvu de style, et entour d une verandah, le jardin potager, le jardin aux vivres, la bananerie, la savane1 pourraient tre pour nous l'objet d'un long examen. Le planteur aimait recevoir et menait grand train. Il avait d'ordinaire de nombreux chevaux et la chasse tait l'une de ses passions. Quant aux esclaves, leur manire de vivre serait une tude fort intressante. Ils habitaient des cases en bois ou en briques, recouvertes de roseaux et sous la direction de commandants, pour la plupart gens de couleur, ils taient employs la culture. Il tait d'usage de leur donner quelques coins de terre, o le samedi et le dimanche, jours dont ils pouvaient disposer, ils cultivaient du tabac, des fruits et des lgumes, soit pour leur nourriture, soit pour vendre. Aussi parvenaient-ils souvent
1 L'on appelait savane un vaste emplacement o se trouvaient les ateliers ncessaires l'exploitation, tels que les moulins broyer les cannes sucre, ou les appareils destins craser l'indigo, trier le coton, vanner le caf, la tonnellerie, le pou-lailler, le colombier, les casos des ngres.


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se constituer un petit pcule. Nanmoins, le rgime auquel ils taient soumis, tait fort dur, et, diverses reprises, des insurrections de ngres avaient eu lieu. La population noire d'une plantation tait assez nombreuse : les plus petites comptaient quarante cinquante esclaves; les plus grandes trois cents et mme plus. Les ngres de Saint-Domingue passaient pour tre insouciants. Ils aimaient les liqueurs fortes, le jeu, la danse et le chant. Quand ils n'taient pas au travail, ils jouaient aux dominos avec des coquillages; le soir, en se promenant dans la campagne, on pouvait entendre les cris joyeux qu'ils poussaient en se livrant quelques quadrilles dsordonns et les sons discordants de leur orchestre1 qui devait leur rappeler l'Afrique, leur pays d'origine.
La situation conomique de Saint-Domingue au moment de la Rvolution ne laisse pas d'tonner. Les principales cultures taient celles du sucre, du caf, du coton et de l'indigo. Le tabac que l'on cultivait ne servait qu' la consommation locale et du reste l'exportation n'en tait pas permise. Au dbut de la colonisation, le cacao avait t la principale branche du commerce. Depuis, il avait t difficile de soutenir la concurrence espagnole. Le nombre des cacaoyers n'avait pas cess de diminuer et, en 1788, le cacao expdi de Saint-
1 Les instruments de musique dont se servaient les ngres de Saint-Domingue taient fort bizarres. Ils consistaient en des troncs d'arbres creuss et recouverts leurs extrmits de peaux de brebis. Ils jouaient aussi d'une espce de guitare faite d'une moiti de calebasse avec quatre cordes de soie ou de boyaux d'oiseaux schs.


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Domingue n'avait gure dpass la valeur de 120,000 Mvres. Le roucou avait t aussi nglig, et quant au gingembre, auquel le sol convenait merveille, la rcolte en tait insignifiante. La culture de la canne sucre tait la plus importante et la plus avantageuse. La moindre sucrerie donnait de 2 300,000 livres de rente. La colonie exportait annuellement plus de
I, 400,000 quintaux de sucre, reprsentant la somme de 115,000,000 de livres, qui non seulement suffisaient aux besoins de la mtropole, mais approvisionnaient encore une partie de l'Europe. La production du sucre amenait forcment celle du tafia. En 1788, l'on en avait export pour une valeur de 2,000,000 de livres, et ce chiffre ne pouvait tre considr que comme celui d'une industrie naissante. Le cafier avait t assez tardivement introduit dans la colonie, vers 1730. La culture s'en tait rapidement dveloppe et, en 1788, le caf tait reprsent dans les exportations par le chiffre de 52,000,000 de livres. L'indigo n'avait t cultiv Saint-Domingue qu' partir de 17501 et cependant, en 1788, Ton en exportait pour une valeur de
II, 000,000 de livres. Quant au cotonnier, il paraissait tre appel jouer un grand rle dans l'avenir de la colonie. En 1788, il avait donn lieu une exportation reprsentant une valeur de 18,000,000 de livres. Le eoton de Saint-Domingue tait fort apprci ; l'on distinguait plusieurs espces, le coton blanc, le coton rouge, le coton de soie. Le sol de la province de l'Ouest
* Jusqu'au xvnr3 sicle, l'on s'tait servi en France du pastel pour teindre les toffes, et ce n'est qu' partir de 4740 qu'on employa l'indigo.


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paraissait convenir tout particulirement cette culture. A cette poque, les tats-Unis ne s'taient pas encore empars de ce monopole et leur premire balle n'avait t expdie qu'en 1774. Saint-Domingue tait dj un march important pour cette denre. Aussi, sans la catastrophe qui se termina par la ruine de notre colonie, la France aurait probablement t amene fournir une partie de l'Europe cette matire premire, si prcieuse pour l'industrie, et y aurait trouv les lments d'une grande prosprit.
Saint-Domingue n'tait pas une colonie puise ; une partie de son soLtait encore en friche, et l'on n'aurait pas tard mettre en valeur les terres inoccupes. Il tait question d'entreprendre la culture de la savane qui sparait Saint-Marc des Gonaves. L'on paraissait vouloir s'adonner l'lve du btail. En 1788, Saint-Domingue comptait 50,000 chevaux, 40,000 mulets. 250,000 bufs et vaches, de nombreux moutons et une quantit considrable de porcs. Des tanneries s'tablissaient et les cuirs donnaient lieu un certain commerce. L'on songeait exploiter les magnifiques forts de l'le ; le campche se rpandait partout et l'acajou, en se substituant au chne et au noyer, allait transformer l'industrie du meuble. Une rvolution conomique s'oprait ainsi dans notre pays et Ton devait en attribuer la cause notre colonie dont la prosprit se dveloppait, de jour en jour, avec une rapidit qui tenait du merveilleux. La fortune se plaisait combler Saint-Domingue et les planteurs pouvaient en quelque sorte s'endormir chaque soir avec la certitude d'accrotre leurs richesses le lendemain.


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Le mouvement qui avait lieu en France se reproduisait Saint-Domingue. Le got des lettres commenait se rpandre et le Cap tait devenu un centre intellectuel. Cette ville possdait plusieurs publications priodiques, les Affiches amricaines, la Gazette de mdecine qui s'occupait d'histoire naturelle, de botanique, d'hygine et relatait les nouvelles dcouvertes, et Y Aima-nach de Saint-Domingue, sorte de statistique. Une socit savante, la Socit royale des sciences et arts, y avait t fonde ; elle possdait un muse, un cabinet de physique et de chimie, un jardin des plantes, et se runissait rgulirement une fois par semaine; un public nombreux se pressait ses sances. Si Saint-Domingue, Voltaire et Rousseau avaient peu de lecteurs, l'on se tenait nanmoins au courant des nouveauts littraires et scientifiques. Les livres la mode taient les Saisons et le Pome pastoral de Lonard, de la Guadeloupe; Manon Lescaut, et le roman de Bernardin de Saint-Pierre, Paul et Virginie. Les esprits se portaient surtout du ct des sciences. Des confrences avaient lieu au Gap et les sujets que l'on traitait taient l'lectricit, la physique et la botanique. En 1784, l'on avait lanc, au Gap, un ballon au milieu d'un enthousiasme incroyable1. A cette poque, l'illuminisme tait l'ordre du jour. L'un des chefs de la nouvelle secte, Martinez Pascalis, tait venu dans la colonie et son rite cabalistique avait recrut un certain nombre d'adhrents. Pendant quel-
1 Toutes les maisons de la ville avaient t pavoises. Le soir l y avait eu grand bal en l'honneur de la conqute de Vair, et la rue d'o partit l'arostat fut appele la rue du Ballon.


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ques annes, Ton s'tait livr de nombreuses expriences de magntisme. La Franc-maonnerie avait fait son apparition et des loges avaient t organises au Cap et Port-au-Prince. Chez la plupart des croles, le sentiment religieux avait profondment faibli, souvent mme disparu. La religion avait fini par ne plus consister qu'en formalits et en habitudes. La dmoralisation tait gnrale. Les murs des blancs taient des plus dissolues et sur les plantations avaient lieu journellement des faits qu'on ne saurait trop fltrir. L'on peut dire qu' la veille de la Rvolution, les Franais de Saint-Domingue avaient cess d'tre chrtiens, ou ne l'taient plus que de nom.
La population d'origine africaine laissait dsirer tout autant que les blancs. Nanmoins, il faut reconnatre que les multres avaient des murs gnralement assez pures. Les uns habitaient leurs plantations; les autres exeraient dans les villes o ils taient fixs un mtier qui leur fournissait les moyens de mener une existence facile. En somme, on pouvait les considrer comme des colons utiles et une administration, tant soit peu soucieuse de l'avenir de la colonie, se serait occupe de cette classe intressante.
Quant aux esclaves, leur situation tait, ainsi que nous l'avons dit, des plus misrables. Traits durement par leurs matres, on ne les maintenait dans l'obissance qu' force de svrits. Ils taient profondment dmoraliss et la suppression de l'ordre des Jsuites, qui avaient commenc leur donner une culture religieuse, avait t prjudiciable, tous les points de vue, la colonie. Livrs eux-mmes, les ngres s'adon-


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Raient au ftichisme et adhraient la croyance de Vaudoux. Les sectateurs de Vaudoux possdaient une vritable organisation ; ils tenaient la nuit des runions mystrieuses, au milieu des bois. Dans chaque assemble, il y avait un roi et une reine que Ton reconnaissait certains insignes. La crmonie commenait par des danses ; aprs quoi, tous les initis renouvelaient leur serment d'obissance et s'agenouillaient devant une couleuvre qui personnifiait Vaudoux. Ils adoraient cette divinit sauvage. Cette terrible association avait fini par comprendre la plus grande partie des esclaves. La colonie lui appartenait en quelque sorte. Les planteurs connaissaient son existence. Nanmoins, ils n'y attachaient aucune importance et la considraient comme une sorte de croquemitaine. dont il fallait rire tant soit peu. L'on et dit que rien ne pouvait troubler leur quitude.
En mme temps que Saint-Domihgue prenait de l'importance, un esprit public s'y tait peu peu form et dvelopp. Lorsque plusieurs planteurs se trouvaient runis, ils ne se bornaient plus parler entre eux de leur naissance, de leurs prtentions la noblesse, du prix du sucre et du caf et de la future rcolte. Ils discutaient les affaires de la colonie, les actes de l'administration et se laissaient aller de violentes rcriminations. Le mcontentement tait gnral et tous les colons appelaient de leurs vux un rgime qui fit droit leurs demandes. Le systme colonial, jusqu'alors suivi par la mtropole, ne pouvait pas durer plus longtemps. Nos compatriotes d'Amrique n'taient pas disposs le tolrer davantage et n'attendaient que la


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premire occasion pour s'en dbarrasser. Ils voulaient des rformes compltes et leurs demandes taient des plus justes et des plus lgitimes. Un gouvernement, tant soit peu clair, se serait ht de les satisfaire et de prendre l'initiative d'une rvolution, qui s'imposait de plus en plus. Malheureusement, avec la cour de Versailles il ne fallait pas s'attendre une politique intelligente, et, malgr ses bonnes intentions, Louis XVI tait toujours hsitant lorsqu'il s'agissait de prendre un parti.
A partir du xviii6 sicle, la colonie de Saint-Domiugue s'tait transforme ; elle avait march vers la prosprit avec une rapidit qui tenait en quelque sorte du prodige. Ces progrs taient dus principalement aux colons dont l'initiative et l'activit avaient su mettre en valeur les richesses de l'le. L'administration coloniale avait t gnralement dfectueuse. Si quelques gouverneurs s'taient montrs la hauteur de leur mission, la plupart avaient froiss les habitants et brill par leur incapacit. Le gouvernement de la colonie tait confi un officier gnral appartenant l'arme ou la marine, et cet usage, devenu en quelque sorte un principe, avait les rsultats les plus dplorables. Les lieutenants-gnraux, marchaux-de-camp, les chefs d'escadre qui se rendaient dans la colonie, pensaient n'y faire qu'un sjour de courte dure. Pour eux, c'tait un moyen de jouer un rle et de se crer des droits pour occuper, une fois revenus en France, une situation plus leve ou tre nomms un grade suprieur. Le systme des gouverneurs militaires qui, pendant prs d'un demi-sicle, a empch le dveloppe-


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ment de l'Algrie et en a fait un champ de manuvres destin procurer de l'avancement, existait Saint-Domingue et y produisait des effets analogues.
A Saint-Domingue rgnait le despotisme le plus complet et l'arbitraire tait l'ordre du jour. Charg de mettre excution des ordonnances dont l'esprit ne montrait que trop souvent l'ignorance de leurs auteurs, le gouverneur gnral jouissait d'un pouvoir sans limites. Les fonctionnaires, surtout ceux qui appartenaient l'arme, traitaient la colonie en vritable pays conquis. Depuis le trait de Paris, qui avait mis fin ds 1763 la guerre maritime, l'on avait voulu, un instant, affranchir Saint-Domingue du joug accablant de l'autorit militaire, et plusieurs rglements fnrent rendus dans ce sens. Mais cet essai de rformes avait t passager, et partir de 1769 l'on tait revenu aux anciens errements. L'on disait avec raison que le militaire dirigeait tout. Il n'existait aucun conseil charg de discuter les intrts de la colonie. Les villes de Saint-Domingue taient rputes places de guerre; dans chacune d'elles, il y avait un lieutenant du roi, un major, un aide-major, et ces officiers taient chargs de son administration. C'tait, si l'on peut s'exprimer ainsi, une sorte de bureau arabe. Cette cration, que l'on avait annonce comme devant tre un gage de protection et de sret, avait eu au contraire des effets dplorables. Les officiers ne cherchaient qu' s'enrichir en ruinant les colons et ne cessaient de vexer les habitants, les blancs comme les multres ; souvent ils empchaient le cours de la justice, en s'attribuant le droit de juger. En vertu de cette usurpation, on les


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voyait frquemment s'opposer aux poursuites exerces par les cranciers contre leurs dbiteurs, accorder ces derniers des dlais au mpris des conventions, dcider des questions de nue-proprit, d'usufruit et de servitudes. Le rtablissement des milices avait eu pour rsultat de favoriser l'accroissement du pouvoir militaire. Les habitants libres, quelle que ft leur couleur, taient astreints des runions priodiques et, sur l'injonction du commandant de quartier, ils taient obligs de se rendre aux lieux de rassemblement, quelquefois assez loigns de leur domicile. Avec un tel tat de choses, il ne faut pas s'tonner si les colons taient profondment irrits et si la domination de la mtropole commenait leur peser.
Le rgime qu'on imposait Saint-Domingue tait d'autant plus odieux qu'on trouvait dans la colonie tous les lments ncessaires pour y dvelopper la vie politique. Les planteurs, les riches ngociants constituaient une classe dirigeante dans toute l'acception du mot. Au lieu de les faire participer la chose publique, les gouverneurs avaient soin de les en carter, comme s'ils avaient eu redouter leur intervention. Aussi, nos compatriotes d'Amrique aspiraient au jour o ils pourraient avoir un conseil lu charg de voter et de rpartir l'impt, et des municipalits dans leurs villes et leurs paroisses. Ils se rappelaient qu'en 1762, sur la proposition de l'intendant de Clugny, ils avaient t appels nommer des dlgus qui s'taient runis dans la capitale de l'le. Cette runion avait constitu une assemble dont toutes les dcisions avaient t fort judicieuses. Cette innovation avait t malheureuse-


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ment phmre, mais le souvenir en tait fidlement gard. Il existait un vritable esprit public dans la colonie. L'on y constatait, il est vrai, des rivalits locales. C'est ainsi que les provinces de l'Ouest et du Nord se jalousaient et un violent antagonisme animait l'une contre l'autre les villes du Cap et de Port-au-Prince. De son ct, la province du Sud se plaignait d'tre sacrifie. Mais toutes ces divisions disparaissaient, lorsqu'il s'agissait de soutenir la lutte contre la mtropole. Les Franais de Saint-Domingue avaient conscience de leurs forces et de leurs richesses et sentaient qu'ils taient mrs pour la vie politique. Ils voulaient que la colonie cesst d'tre une possession, une simple dpendance de la mre-patrie, et ft appele se gouverner elle-mme. Se dbarrasser de la tutelle administrative, avoir ce que les Anglais appellent le self-government : tel tait leur but, telle tait leur ambition.
Le rgime conomique auquel tait soumis la colonie provoquait galement des plaintes et des rcriminations. Ainsi que toutes nos colonies, Saint-Domingue ne pouvait commercer qu'avec la mtropole. Le pacte colonial existait dans toute sa vigueur. Le monopole, tabli dans le but de favoriser les armateurs et les ngociants du royaume, portait un grave prjudice notre possession. La cour de Versailles le savait et elle avait essay de donner satisfaction aux demandes ritres des colons. Contrairement ce qui avait lieu en France, une ordonnance de 1727 permettait aux trangers .d'acqurir et de possder des terres dans la colonie. Le mle Saint-Nicolas avait t dclar port franc.


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Cette dernire mesure n'avait donn que des rsultats sans importance. Le mle Saint-Nicolas, situ une extrmit de l'Ile, dans un canton aride, tait un dbouch insuffisant. En 1776, les trangers avaient t autoriss vendre des bois de construction, condition de prendre comme paiement des sirops et des tafias. Cette innovation, dont on attendait beaucoup, avait eu des effets dplorables. Elle avait port un grave prjudice l'entrept du mle Saint-Nicolas et, en mme temps, dtruit le cabotage de Saint-Domingue qui, jusqu'alors, ne laissait pas d'tre important.
Les productions de la colonie taient aussi riches que nombreuses. Loin de favoriser leur dveloppement, le gouvernement de la mtropole, fidle aux anciennes traditions de la politique coloniale, s'ingniait en quelque sorte le restreindre. L'exportation du tabac tait prohibe Saint-Domingue, et celui que l'on coulait devait uniquement servir aux besoins des habitants de Saint-Domingue. L'introduction du rhum en France tait fort limite dans le but de protger les eaux-de-vie du royaume. Il en rsultait que la colonie ne produisait annuellement que 15,000 barils de rhum, tandis qu'elle aurait pu facilement en fournir plus de 80,000. Il tait dfendu de fabriquer du sucre en pain ; avoir des raffineries tait le droit exclusif de la mtropole. En vertu du principe qui fermait les colonies au commerce tranger, les habitants de Saint-Domingue ne pouvaient trafiquer qu'avec la France et taient obligs de s'adresser elle pour se procurer les denres qui leur manquaient. Alors mme qu'ils auraient trouv ces denres leur porte, du moment


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qu'il s'agissait d'un territoire soumis une domination trangre, ils ne pouvaient les acheter directement. C'est ainsi que les farines que la colonie tirait pour se nourrir de New-York et de Philadelphie, taient d'abord expdies Bordeaux, et ensuite apportes dans ses ports par les navires de cette ville. Les produits de Saint-Domingue, l'indigo, le sucre et le caf, taient plus que suffisants pour les besoins de la mre-patrie ; nous en approvisionnions alors une partie de l'Europe. Cette source de richesses n'appartenait pas aux colons, mais tait l'apanage des ngociants de la mtropole qui, chaque anne, ralisaient ainsi des bnfices considrables. La colonie, qui se trouvait lse dans ses intrts, ne cessait de rclamer, mais ses plaintes demeuraient sans cho. Le commerce franais s'opposait nergiquement ce qu'elle pt trafiquer avec l'tranger et trouvait fort commode de s'enrichir son dtriment. Cette opinion tait en quelque sorte devenue un principe indiscutable, et un novateur qui serait venu parler dans les ports de la mtropole de la libert commerciale de Saint-Domingue, se serait fait considrer comme un ennemi de la chose publique.
Telle tait la situation conomique de Saint-Domingue : elle fut avec le militarisme, l'une des principales causes de la rvolution dans la colonie. C'est bien tort, selon nous, que l'on a voulu l'attribuer l'influence et au progrs des ides philosophiques du xvme sicle. A Saint-Domingue, pour tout observateur, l'ancien rgime ne pouvait plus durer. Le mcontentement tait gnral, et l'on remarquait un mouvement inusit dans les esprits. Il se formait un courant vers


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un nouvel tat de choses, et il tait facile de constater que sa force devenait de plus en plus irrsistible. La colonie tait la veille de subir une transformation plus ou moins complte, et vouloir le nier, ce serait refuser de se rendre l'vidence.
La rvolution d'Amrique, dont le rsultat avait t d'manciper les colonies anglaises, avait eu un grand retentissement Saint-Domingue. Ds le dbut de la guerre, les colons avaient tmoign leurs sympathies aux insurgents. Plusieurs d'entre eux avaient pris part la lutte et combattu pour l'indpendance des tats-Unis dans les troupes du gnral Rochambeau, ou avec les volontaires de Lafayette. De retour dans la colonie, ils avaient racont les vnements dont ils avaient t tmoins. Les colons savaient que les habitants de la Nouvelle-Angleterre et de la Virginie, aprs avoir refus de payer des taxes imposes par le gouvernement de la mtropole, s'taient soulevs, avaient conquis leur indpendance et fond une jeune rpublique dont l'avenir semblait devoir tre des plus brillants. L'mancipation de l'Amrique qui, tout d'abord, leur avait paru chose extraordinaire, leur semblait toute naturelle, et pour beaucoup, le jour o Saint-Domingue s'manciperait de la mtropole, n'tait peut-tre pas fort loign. Cette ide n'tait pas particulire nos compatriotes des Antilles. On la retrouvait dans les possessions espagnoles. En 1780, le Prou s'tait soulev contre l'Espagne. Peu aprs le trait de Paris de 1783, le comte d'Aranda qui y avait pris part en qualit de ngociateur au nom du cabinet de Madrid, exposait dans une lettre au roi Charles III, la situation du Mexique


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et de la Nouvelle-Grenade. L'on tait mcontent ; des complots s'organisaient et l'on songeait secouer la domination espagnole. Les symptmes devenaient de plus en plus nombreux. A la Jamaque, dans une le reste anglaise, l'on pouvait aussi constater un mouvement inusit. L'affaire des Bostoniens avait eu partout son contre-coup. Elle avait appris aux populations du Nouveau-Monde qu'elles pouvaient se passer de la vieille Europe. L'indpendance cessait d'tre un rve et devenait une ralit. La colonie de Saint-Domingue tait mre pour une rvolution. L'incendie couvait sous la cendre, et il suffisait de la moindre tincelle pour le faire clater.


CHAPITRE II
Les dpots de Saint-Domingue l'Assemble Constituante. La lutte des eolons contre la mtropole. La premire assemble coloniale.
Tel tait l'tat de la colonie de Saint-Dominguej la veille de la rvolution. La nouvelle de la convocation des tats-Gnraux y produisit une grande agitation. Le 18 mars 1788, les colons avaient envoy au roi une adresse o ils demandaient nommer des dputs. Presque au mme moment, les planteurs qui rsidaient Paris, se runissaient en une socit dont les sances se tenaient l'htel Massiac, d'o lui vint dans la suite, le nom de club Massiac. Eux aussi rclamaient pour la colonie le droit de nommer des dputs, et aprs avoir fait dans ce sens des dmarches prs du ministre de la marine, de la Luzerne, et prs du roi, ils choisissaient des commissaires et leur confiaient le soin de dfendre leurs intrts. Ces commissaires taient le marquis
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de Gouy d'Arcy, le comte de Reynaud, le marquis de Paroy, le duc de Praslin, le duc de Creste, le marquis de Prigny, M. de Peyrac, le comte de Magolon et le chevalier Doug. Ils s'adressrent au Conseil d'tat et prsentrent un mmoire l'Assemble des notables.
Le gouvernement de Louis XVI ne savait quel parti prendre. Aussi manqua-t-il de franchise. Le Conseil d'tat jugea que la question de reprsentation des colonies ne devait pas tre agite. Le ministre de la marine qui ne voulait pas faire connatre aux commissaires le rsultat de cette dcision, se contenta de leur dire qu'il ne pouvait les reconnatre que comme de simples particuliers. C'tait une faute; il fallait s'arrter une dcision quelle qu'elle ft. De la Luzerne, qui tout rcemment avait t gouverneur de Saint-Domingue,, aurait d, mieux que personne, se douter du mauvais effet que produirait sa manire d'agir. L'on et dit qu'il tait aveugle.
pans la colonie, l'administration avait une attitude analogue celle du ministre. Le gouverneur Duchilleau tait en dsaccord avec l'intendant Barb de Marbois. Les vnements, qui [allaient se prcipiter, n'taient pas de nature amener un rapprochement entre eux. Les colons demandaient l'autorisation de s'assembler pour nommer des dputs. Obissant des instructions secrtes dont de la Luzerne tait l'auteur, les administrateurs allguaient leur ignorance des intentions du roi, en ce qui concernait l'admission des dputs des colonies aux tats Gnraux, et sur la forme dans laquelle il conviendrait de recueillir les sentiments des colons relativement cette demande. Ils les autorisaient nan-


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moins ptitionner et les invitaient mme exposer leurs vux par lettres ou requtes, qui leur seraient adresses des diffrents lieux de la colonie, sans quelles pussent cependant tre signes par plus de cinq personnes ; faute de quoi, elles devaient tre rejet jes comme nulles. Ils dfendaient en mme temps, conformment aux rglements de Sa Majest, toute assemble illicite, menaant de poursuivre tous ceux qui y assisteraient, suivant la rigueur des ordonnances. Dans une lettre adresse au gouverneur, le ministre de la marine ordonnait de prvenir la circulation des billets interdits.
C'tait un vritable dfi jet l'opinion publique. L'indignation fut extrme, et en voyant qu'ils ne pouvaient rien obtenir, les colons rsolurent d'agir. Depuis quelque temps, un comit s'tait organis et avait pris la direction du mouvement. Ce comit tenait des sances secrtes; il s'tait mis en rapport avec le clubMassiac, et ses ramifications s'tendaient dans toutes les paroisses. Il dcida qu'il serait procd aux lections des dputs. L'administration eut beau les interdire ; ses efforts taient impuissants. Dans les paroisses o l'on craignait quelque coup de force, l'on se runissait, pour voter, sur une plantation isole. A Port-au-Prince, au Cap, aux Cayes, les lections furent publiques, et l'administration ne fit rien pour s'y opposer. Aux Cayes, les dputs du Sud furent reus triomphalement, et l'on tira le canon en leur honneur. La rvolution de Saint-Domingue tait commence.
Dix-huit dputs, six pour chaque commune, avaient t lus, et quoique leur lection ne ft pas reconnue par le gouvernement royal, ils se regardaient


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comme lgitimement nomms. Conformment l'usage suivi en France, les lecteurs avaient rdig des eahiers dont nous rsumons les principales demandes. La mtropole devait reconnatre la colonie le droit de se gouverner elle-mme. Il tait tabli en principe, que pour participer au gouvernement de la colonie, il fallait y tre propritaire. L'administration de la colonie devait appartenir aux colons, ainsi que la plupart des fonctions publiques. Les cahiers insistaient sur la cration d'assembles provinciales, charges de voter la loi et l'impt. Pour devenir excutoires, les lois auraient t sanctionnes par le roi, sur la demande d'un eomit colonial rsidant Paris. La justice devait tre rendue par des tribunaux civils l'exclusion du militaire. Les colons n'oubliaient pas de montrer leurs prtentions aristocratiques ; c'est ainsi qu'ils demandaient que l'exercice d'une fonction publique, pendant quinze ans, assurt de la noblesse. Quant aux rformes apporter la condition des hommes de couleur, l'esclavage, la rpression de la traite, il n'en tait pas fait mention. Ces cahiers indiquaient nettement le caractre de la rvolution de Saint-Domingue. Les colons voulaient avant tout se dbarrasser de la tutelle de la mtropole, et rclamaient pour la colonie le droit de se gouverner elle-mme. Tel tait leur but, et ils n'en avaient pas d'autre.
Les dputs de Saint-Domingue se rendirent en France ; ds leur arrive Paris, ils se mettaient en rapport avec le club Massiac. Au lieu d'y trouver un appui, comme ils l'avaient espr, ils y rencontrrent des adversaires. Les membres du club Massiac n'avaient


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pas pris part aux lections de Saint-Domingue ; aussi ne voyaient-ils pas d'un bon il les dputs, qui tenaient leur mandat de leurs concitoyens. De plus, ils aspiraient une indpendance plus ou moins complte de la colonie. Ils ne voulaient d'aucune reprsentation dans le sein des tats-Gnraux, et dsiraient seulement avoir des dputs auprs de l'Assemble Nationale et non dans l'Assemble ; de cette faon la colonie n'aurait eu rien dmler avec la mtropole. Les dputs de Saint-Domingue se montraient moins absolus que le club Massiac. Ils rclamaient une constitution ; mais ils considraient la colonie comme partie intgrante de l'empire franais, et pntrs de cette ide, ils voulaient que cette constitution ft dcrte par les tats-Gnraux, sur la prsentation que devait leur en faire une assemble coloniale. Les colons auraient nomm cette assemble; de plus, ils demandaient envoyer des dputs aux tats-Gnraux, afin de se concerter avec la mtropole au sujet des lois relatives au commerce extrieur de la colonie et de ses relations avec les puissances trangres. La division s'accentua entre la dputa-tion de Saint-Domingue et le club Massiac. Les membres de cette dernire runion ne voulaient rien entendre, et affectaient de dsigner les reprsentants de Saint-Domingue sous le nom de membres du comit colonial. De son ct, le gouvernement du roi n'tait pas mcontent de cet antagonisme dont il esprait tirer parti. De la Luzerne ne cachait pas sa manire de voir ce sujet. Il croyait que grce la lutte entre les deux partis le rgime auquel tait soumise la colonie continuerait de rester en vigueur. De plus, il pensait qu'en se montrant favorable


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aux prtentions de la runion Massiac, il empcherait les dputs de siger aux tats-Gnraux.
Ds les premires sances des tats-Gnraux, les dputs de Saint-Domingue s'taient adresss la noblesse, qui les accueillit assez mal; ils furent reus par le tiers-tat, et le 8 juin 1789, ils obtenaient un arrt leur accordant la sance, sans nanmoins leur donner le droit de voter, sauf statuer sur leurs pouvoirs. Ils taient prsents la journe du Jeu de Paume. Quand ils se virent omis dans l'appel des bailliages, ils s'empressrent de rclamer, en faisant remarquer, pour excuser l'irrgularit de leurs pouvoirs, les difficults que les colons*avaient eues pour se runir et procder teur lection Le 28 juin, l'Assemble les admettait provisoirement siger. Le dcret du A juillet, qui les admit dfinitivement, les rduisait six titulaires, raison de deux pour chaque province de la colonie et autant de supplants. Les six dputs admis taient : le marquis de Gouy d'Arcy, le chevalier de Cocherel, le 1 marquis de Perrigny,le comte de Reynaud, MM. Grard et de Thbaudire. Parmi les dputs supplants, nous nous bornerons nommer Larchevesque-Thibaud. C'est ici que les dputs de Saint-Domingue montrrent leur esprit particulariste. Ils s'engagrent rester Paris comme s'ils avaient t tous admis siger l'Assemble Nationale. Pour ce qui regardait les affaires de la colonie, les six dputs admis se concertaient avec leurs douze autres collgues et se conformaient toujours l'opinion de la majorit. La dputation de Saint-Domingue formait une corporation particulire, prenant des arrts, ayant des registres elle : ses


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dlibrations furent toujours signes par les dix-huit dputs originairement lus, avec cette simple diffrence, que les dputs admis siger taient dsigns sous le nom de dputs votants, et les autres sous celui de dputs supplants.
Les hommes de couleur n'avaient jusqu' prsent jou aucun rle. Ceux qui habitaient Saint-Domingue, taient rests trangers aux vnements. Persuads que la mtropole pourrait peut-tre amliorer leur -situation, ils penchaient pour la plupart de son ct. Un certain nombre rsidaient Paris, et parmi eux, nous citerons Julien Raymond et Vincent Og, qui tous deux, grce leur fortune et leur instruction, jouissaient dans leur classe d'un grand crdit. Us avaient pris l'initiative d'un mouvement dont le but tait fort lgitime ; ils voulaient mettre un terme l'avilissement de leur race. Les multres avaient rpondu cet appel ; ils avaient nomm des commissaires chargs de dfendre leur cause, et tout naturellement, leur choix s'tait port sur Raymond et Og. Un avocat au Conseil du roi, de Joly, leur prtait son assistance, et de plus, ils taient soutenus par la socit des Amis des noirs, qui s'tait forme Paris en 1787, l'instar de celle de Londres. Aprs avoir inutilement essay de se faire admettre l'Assemble Nationale, les commissaires des gens de couleur s'taient prsents au club Massiac, dans l'espoir de gagner leur cause les sympathies des planteurs. C'est en vain qu'Og parla des malheurs qui frapperaient la colonie, si les colons, quelle que ft leur origine et leur couleur, au lieu de s'unir, persistaient maintenir les abus du rgime co-


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lonial. Les prjugs dominaient au club Massiac, et cet appel demeura sans cho.
A Saint-Domingue, Ton suivait attentivement les vnements qui s'accomplissaient en France. Ds qu'un navire jetait l'ancre dans le port d'une ville, les colons s'empressaient de se porter la rencontre des passagers et d'en tirer quelques renseignements. Une nouvelle tait-elle tant soit peu intressante, l'un des nouveaux dbarqus se rendait au thtre, paraissait sur la scne durant un entr'acte, et donnait lecture d'une notice o il avait consign les nouvelles de Paris et de Versailles. Partout l'avnement d'un nouveau rgime tait acclam avec un enthousiasme qui allait jusqu'au dlire. Le comit qui sigeait Port-au-Prince, tout d'abord secret, tenait publiquement ses sances, et au moyen de ses ramifications, il tait souverain matre dans la colonie. Le gouverneur gnral Duchilleau voyait son impuissance ; comprenant combien son rle tait pnible, il n'avait pas voulu rester Saint-Domingue. Ds le mois de juin 1789, il s'tait embarqu pour la France, avant mme d'avoir obtenu l'agrment du ministre de la marine.
La nouvelle de la prise de la Bastille retentit comme un coup de foudre ; toute retenue fut rompue. L'on s'lectrisait au mot de libert. Les blancs saluaient avec bonheur la destruction de la forteresse du gouvernement, oppresseur de Saint-Domingue, et pensaient que dornavant, la colonie serait dbarrasse de la tutelle de la mtropole. Les hommes de couleur sortaient de leur indiffrence apparente, et espraient que l'inauguration d'une re nouvelle ferait cesser leur tat d'inf-


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riorit. Ils tenaient des conciliabules, formaient des comits et se beraient de l'espoir d'tre admis dans les assembles politiques des blancs. Quant aux esclaves, personne n'y songeait ; blancs et multres s'entendaient pour maintenir les ngres dans la servitude. La cocarde tricolore fut arbore avec ivresse, comme l'emblme de l'mancipation de la colonie. Les agents du gouvernement taient obligs de la porter. Quant la cocarde blanche, elle tait considre comme reprsentant le rgime colonial qui tombait. Partout eurent lieu des rjouissances et des ftes. Toute la population libre, les blancs comme les multres, portait la cocarde tricolore. Les quelques rares partisans de l'ancien tat de choses, qui ne voulaient pas se conformer cet usage, devenu en quelque sorte une loi, n'osaient se montrer en public. L'un d'eux, nomm Goys, eut l'imprudence de paratre sur la promenade de la ville des Cayes, o il habitait, sans avoir de cocarde. Un rassemblement se forma, et on lui demanda des explications. Goys rpondit par des propos injurieux l'adresse de la Rvolution. On se jeta sur lui aux cris de : Vive la colonie. Il fut tu d'un coup de pistolet, et sa tte promene au bout d'une pique, sans que les autorits voulussent ou pussent s'y opposer. Aucune poursuite ne fut exerce contre les assassins.
L'autorit de la mtropole tait compltement mconnue. Les comits dominaient, et dans toutes les paroisses des municipalits avaient t installes. Le lieutenant gnral de Blanchelande, qui avait provisoirement remplac Duchilleau, voyait son impuissance et assistait en spectateur aux vnements. Au mois


La situation ne faisait qu'empirer; l'effervescence tait son comble. La nouvelle de la nuit du 4 aot donna lieu de nombreuses manifestations. Un Te Deum fut chant dans la plupart des paroisses et cette occasion, la petite ville de Saint-Marc fut livre l'anarchie la plus complte. Dans la journe du 12 octobre, un colon nomm Boulin avait t maltrait, pour avoir paru en public, sans porter la cocarde tricolore, et tous les blancs, prisonniers pour dettes, mis en libert. Dans la soire, des gens sans aveu pillrent plusieurs maisons et mirent le feu l'une d'elles. L'on s'empara de ces brigands, et une commission extraordinaire les condamna la prison ou au bannissement. Le procureur gnral de la colonie qui rsidait Port-au-Prince, La-mardelle, revendiqua l'affaire, fit conduire les prisonniers dans la capitale et commencer une instruction. A cette nouvelle, les blancs de Saint-Marc menacrent de descendre en armes Port-au-Prince, si le jugement de la commission qu'ils avaient nomme n'tait pas excut. Le procureur gnral cda; c'tait un encourage-lionne l'insurrection.
Partout le mpris du gouverneur s'accentuait de plus -en plus. La ville du Cap, qui dirigeait le mouvement,


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rsolut d'attaquer ouvertement l'autorit de la mtropole. Dans cette cit, l'effervescence dpassait tout ce qu'on pouvait imaginer. Le thtre tait devenu le sige du comit, et chaque jour avaient lieu des runions des plus tumultueuses. Le 12 octobre 1789, un colon nomm Chesneau tait mont sur la scne, et avait attaqu publiquement Barb de Marbois, qui par son administration tracassire, avait encouru la haine des habitants. Quelques jours aprs, la malle du courrier tait pille aux environs de la ville, et l'auteur de cet attentat n'tait autre que Chesneau.- La marchausse s'empara de sa personne, et une instruction fut commence contre lui. A cette nouvelle, la jeunesse du Cap prit les armes, dlivra le prisonnier, le reconduisit en triomphe son domicile, et envahit le greffe de la snchausse qu'elle livra au pillage.
Ce coup de force enhardit les habitants du Cap. La ville se souleva ; le chef du mouvement tait un riche planteur, Bacon de la Chevalerie. L'on voulait une vic-time ; elle tait dsigne d'avance. C'tait Barb de Marbois et une expdition sur Port-au-Prince fut dcide. Pour exalter les esprits, l'on rpandit le bruit que le gouvernement avait l'intention d'affranchir les esclaves, et que 3,000 ngres s'taient runis pour sac-cager le Cap. Les prparatifs de l'expdition eurent iieu publiquement, sans que le colonel Cambefort qui commandait le rgiment en garnison dans la ville, s'y oppost. Dans les premiers jours de novembre, la petite arme, qui, durant le trajet, avait fait de nombreuses recrues parmi les planteurs, arrivait devant Port-au-Prince, sans rencontrer la moindre rsistance.


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Barb de Marbois venait de s'embarquer pour la France. Les blancs du Gap sjournrent nanmoins prs d'une semaine Port-au-Prince, o tout en observant une discipline svre, ils se livrrent une propagande des plus actives. Le gouverneur, le comte de Peynier, s'tait compltement effac ; il avait laiss occuper Port-au-Prince, et le rgiment qu'il avait sa disposition n'avait reu aucun ordre. Son incapacit tait notoire, et il n'y avait pas compter sur lui, pour matriser la situation.
Les colons de Port-au Prince suivirent l'impulsion qui leur avait t donne, et sitt le dpart de l'arme du Gap, des rassemblements parcoururent la ville. Si Port-au-Prince, l'on tait dcid prendre part au mouvement, plusieurs habitants avaient t froisss des prtentions des planteurs du Nord, et ne pouvaient admettre que leur cit, l capitale de la colonie, ret des ordres du Cap, le chef-lieu d une province. Les partisans de la mtropole surent profiter de cette rivalit pour rattacher leur cause un certain nombre de colons. Ils formrent avec eux une corporation, celle des Pompons blancs, cause de l'ornement de cette couleur que ses membres portaient leur chapeau, comme signe de ralliement. Mais l'influence de cette association se rduisait peu de chose, et la direction appartenait, pour le moment, au Cap et aux paroisses du Nord.
La partie du Nord tait la plus importante par sa situation et ses richesses. La culture et l'industrie y taient pousses plus loin que dans le reste de l'le et le numraire plus abondant. Le Cap recevait plus de


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navires lui seul que tous les autres ports de l'le ; la population tait nombreuse dans la province!. Toutes ces raisons avaient fait que l'esprit public y tait plus dvelopp, et par consquent plus remuant. Les colons pensrent qu'au lieu d'un comit, une assemble de toutes les paroisses de la province jouirait d'un plus grand crdit, et serait pour eux un moyen d'action pour lutter contre l'autorit de la mtropole. Il avait t procd aux lections dans le courant d'octobre, et l'on s'tait dispens de prendre l'avis du gouverneur. Le 1er novembre 1789, les lus s'taient, pour la plupart, runis au Gap et constitus en assemble, sous le nom d'assemble provinciale du Nord.
L'esprit de cette assemble tait aristocratique. Les hommes de couleur n'y avaient aucun reprsentant ; ils n'avaient pas mme t admis prendre part au vote. Parmi les personnages les plus influents de cette assemble, nous citerons Bacon de la Chevalerie, Au-vray, Daugy, Trmondrie et Larchevesque-Thibaud. Ce dernier devait jouer le premier rle. Au moment de la convocation des tats-Gnraux, il tait au Cap, administrateur des biens vacants. Sa valeur personnelle, sa fortune, son influence l'avaient fait dsigner comme dput Versailles, et il avait t admis titre de supplant. Ds le 24 aot 1789, il avait donn sa dmission, en allguant pour prtexte que la rvolution nexis* tant pas encore au moment de son lection, il ne pouvait pas tre dans le sens de la rvolution, sans prendre l'avis de ses
1 L'on comptait dans la province du Nord 17,000 blancs, 14,000 hommes de couleur, libres, et 190,000 esclaves.


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commettants. Le vritable motif tait que les affaires de la colonie le proccupaient exclusivement. Larchevesque-Thibaud s'tait empress de revenir Saint-Domingue, et il n'avait pas cess de faire entendre des ides d'indpendance vis vis de la mtropole. Sa parole ardente et son savoir lui donnaient un grand crdit,, aussi allait-il devenir l'un des chefs les plus fougueux du mouvement. Pour lui, la colonie de Saint-Domingue devait se gouverner elle-mme et jouir d'un rgime analogue celui que possde actuellement le Canada.
L'assemble provinciale du Nord, compose en grande partie de planteurs, partageait les ides de Larche-vesque-Thibaud, et elle allait sans tarder montrer les-sentiments dont elle tait anime. Aprs avoir nomm prsident, Bacon de la Chevalerie, elle prtait serment la nation, la loi, au roi et faisait ensuite prter ce mme serment aux fonctionnaires et aux troupes de la garnison. En qualit d'agents de Ta mtropole, les fonctionnaires ne pouvaient tre partisans de la rvolution coloniale ; il en tait de mme des officiers. Mais ne recevant aucun ordre, tous prtrent serments L'assemble provinciale, en voyant que son autorit tait accepte sans difficults, se dclara en permanence et vota l'inviolabilit de ses membres. Elle s'attribua la plnitude des pouvoirs lgislatif et excutif, dans tout ce qui concernait le rgime intrieur de la province. C'tait une vritable usurpation.
L'un des premiers soins de l'assemble fut de rorganiser les milices l'imitation des gardes nationales de France, et de les placer sous ses ordres. Elle s'attribua ensuite la direction de toutes les caisses publiques et


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dcida que les livres, brochures, manuscrits, estampes ot gravures, qui arriveraient dans les ports de la province,, seraient visits, et ne pourraient tre mis en vente, qu'avec son autorisation. Le but de cette mesure tait facile comprendre. L'assemble ne voulait pas que des communications puisent exister avec la France, en-dehors d'elle, dans la crainte que le gouvernement de la mtropole ne chercht contrecarrer ses actes. Des comits locaux, des municipalits avaient t crs-dans toutes les paroisses et les commandants de quartier en taient membres de droit. C'tait pour les colons un moyen de rattacher leur cause tous les fonctionnaires qui appartenaient aux armes de terre et de mer. Le conseil suprieur du Cap, qui, quelques annes auparavant, avait t supprim, fut rtabli et install le 6 janvier 1790, le jour des Rois Il y eut une fte cette occasion. La ville du Cap tait pavoise et les rjouissances se prolongrent fort avant dans la nuit. Le colonel Cambefort et tous les officiers de son rgiment vinrent fraterniser avec les membres de l'assemble. La province du Nord tait en fait devenue indpendante, et personne ne songeait rappeler qu'il existait un gouverneur gnral, charg de reprsenter la France.
Ce dernier, le comte de Peynier, se rendait compte de la situation, mais son impuissance tait complte. La garnison du Cap ne reconnaissait plus son autorit et obissait l'assemble du Nord. C'est en vain que de Peynier invoquait les dcrets de l'Assemble Constituante. On lui rpondait que ces dcrets, rendus en l'absence des dputs de Saint-Domingue, taient sans.


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valeur pour la colonie. De plus, on lui reprochait de faire lui-mme peu de cas de ces dcrets qu'il invoquait, puisqu'il n'avait pas encore fait prter le serment civique aux troupes de Port-au-Prince. L'assemble provinciale du Nord se prvalut mme de cette circonstance pour dclarer t quelle ne reconnatrait pas le gouverneur gnral comme dpositaire du pouvoir excutif, tant quil n'aurait pas satisfait cette obligation Dcide engager la lutte, elle avait condamn l'intendant Barb de Marbois tre pendu et son corps brl. L'excution eut lieu en effigie, le soir, la lueur des torches, en prsence d'une foule immense. A Bacon de la Chevalerie, Larchevesque-Thibaud avait succd en qualit de prsident de l'assemble provinciale. A peine tait-il nomm, qu'il prenait l'initiative des mesures les pl,us violentes. Le 29 janvier 1790, il adressait une lettre l'Assemble Constituante pour dnoncer le ministre de la marine, de la Luzerne, comme un tyran, l'accuser de fomenter des insurrections et demander pour la colonie le droit de se gouverner elle-mme. Deux jours auparavant, le 22 janvier, l'assemble provinciale avait interdit toute correspondance avec de la Luzerne, sous peine d'tre dclar tratre, et proclam que les assembles coloniales seules avaient le droit de statuer sur les affaires des colonies.
Du Nord, le mouvement avait gagn les autres provinces. Dans l'Ouest o se trouvait Port-au-Prince, le sige du gouvernement, il fut plus long se produire, et moins violent. Jusqu' la fin de 1789, les colons s'taient contents d'avoir un comit provincial o le comte de Peynier avait t admis en sa qualit de gou-


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verneur gnral. Ce ne fut qu'au commencement de 1790, que les dputs des paroisses de l'Ouest se runirent Port-au-Prince. Us se bornrent se constituer en simple assemble lectorale, rorganiser le comit provincial, lui confier l'administration de la province et exiger le serment civique tant du gouverneur gnral que des troupes. Aprs quoi, ils se sparrent en prenant quelques arrts de peu d'importance. Il tait bien vident que dans l'Ouest, l'esprit public diffrait sensiblement de celui du Nord. Cette divergence s'expliquait facilement, lorsqu'on connaissait la rivalit qui existait entre les deux villes de Port-au-Prince et du Cap. Dans l'Ouest, Ton tait jaloux de la province du Nord, et de ses prtentions la suprmatie. Dplus, Ton craignait de voir le sige du gouvernement transfr de Port-au-Prince au Cap, comme il en tait question. Toutes ces raisons exeraient une influence srieuse, si bien que les colons de l'Ouest, tout en dsirant la suppression de l'ancien rgime, n'taient pas disposs entrer en lutte ouverte avec la mtropole. Les ides d'autonomie y taient, pour le moment, moins accentues que dans le reste de l'le.
Il n'en tait pas de mme dans le Sud. Cette province, moins tendue et moins peuple 1 que les deux autres, tait, en mme temps, celle o la culture tait le moins avance. Il fallait attribuer cette infriorit l'espce d'abandon o le Sud avait t laiss. Cette partie de l'le avait t colonise aprs le Nord et l'Ouest. On
1 Dans le Sud, on comptait 11,000 blanc?, 10,000 hommes de couleur libres et 130,000 esclaves.
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n'y trouvait aucun centre important, et sa capitale, les Cayes, tait une petite ville de 5,000 habitants. L'industrie se rduisait peu de chose et les capitaux taient fort rares. Il en rsultait que les habitants du Sud se regardaient comme sacrifis, et que, chez eux, le mcontentement tait gnral. Ils demandaient, depuis plusieurs annes, un conseil suprieur pour leur province, des coles publiques, une garnison aux Cayes, comme au Cap et Port-au-Prince, et une diminution de la taxe qui frappait leurs produits, au moment de leur sortie. Le Sud devait forcment accueillir avec joie la nouvelle d'une rvolution. Comme les communications avec le Nord taient difficiles, l'agitation fut longue se produire. Mais, lorsqu'on apprit les vnements du Cap, ce fut comme une trane de poudre. Les paroisses nommrent des municipalits, lurent des dputs qui, le 15 fvrier 1790, se runissaient aux Cayes et se constituaient en assemble provinciale. A l'imitation de celle du Nord, la nouvelle assemble s'attribua les pouvoirs les plus tendus, rorganisa les milices, et s'empara de la gestion des finances. L'autorit du gouverneur gnral tait conspue et les relations officielles avec Port-au-Prince peu prs interrompues. L'esprit d'autonomie qui dominait dans le Nord, se retrouvait dans la plupart des paroisses du Sud.
Jusqu'alors, les hommes de couleur n'avaient jou aucun rle; ils espraient que la chute de l'ancien rgime changerait leur situation. Tout en dclarant vouloir amliorer le sort des multres, les blancs regardaient le droit de gouverner la colonie comme tant leur monopole, et entendaient se le rserver exclusive-


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ment. A Paris, c'est en vain que les hommes de couleur s'taient adresss au club Massiac ; ils s'taient heurte des prjugs invincibles. Il en tait de mme Saint-Domingue. Les hommes de couleur taient exclus des comits, des municipalits, des assembles provinciales. Dans plusieurs paroisses, on avait mme voulu les empcher de porter la cocarde tricolore, et pour les y autoriser, il avait fallu un ordre formel des administrateurs. Le mpris que les colons en Algrie ont pour les Arabes, ne nous donne qu'une ide imparfaite de celui des blancs pour les multres, dans notre colonie amricaine. Pour le moment, les hommes de couleur supportaient, sans avoir recours la force, les vexations auxquelles ils taient en but. Us attendaient que l'Assemble Constituante prt la dfense de leur cause; mais il tait vident que leur patience finirait pare lasser. Un soulvement tait craindre de leur part.
Les blancs ne ngligeaient rien, du reste, pour le provoquer. Au Cap, deux colons que leur bienveillance pour les ngres, faisait passer pour tre partisans de leur affranchissement, avaient t, au mois d'octobre 1789, insults et outrags. L'un tait promen sur un ne travers la ville et hu par la populace; l'autre oblig de prendre la fuite et brl en effigie. On faisait circuler les nouvelles les plus alarmantes* et, chaque instant, la milice organisait des expditions. Le bruit courut que Moreau de Saint-Merry* nomm intendant de la colonie, tait sur le point de dbarquer avec l'intention de soulever les esclaves. Le 23 octobre, plusieurs voiles taient signales l'horizon* L'motion dans tout le quartier du Cap fut extrme.


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&n battit la gnrale, et tous les blancs coururent aux armes. Aussitt que les navires eurent jet l'ancre, ils en prirent possession et se livrrent une perquisition des plus minutieuses, dans le but de s'emparer de Moreau de Saint-Merry et de le pendre la vergue d'un mt. Heureusement que ce dernier ne se trouvait pas bord et tait rest en Europe. Quelques jours auparavant, un multre de la ville, nomm Lacombe, avait adress au comit provincial une supplique o il rclamait pour sa caste la jouissance des droits politiques. Pour appuyer sa demande, il dclarait que tous les hommes taient gaux devant Dieu. Sa requte fut juge criminelle par les blancs. Il fut arrt et pendu, sans que son procs et donn lieu aucun commencement d'instruction.
Ces excs n'taient pas particuliers au Gap. On pouvait en signaler d'analogues dans plusieurs paroisses. Dans l'Ouest, les hommes de couleur se bornaient demander l'autorisation de se runir pour nommer des dlgus l'assemble, qui devait sous peu inaugurer ses sances Port-au-Prince. Les multres du Petit-Goave prsentrent, dans ce sens, une ptition dont l'auteur tait un blanc, le snchal de leur ville, Fer-rand de Baudires. Cette ptition excita l'indignation des colons. Les porteurs de la ptition furent arrts, et Ferrand de Baudires eut la tte tranche, comme tratre, sur la proposition du prsident du comit local, Valentin de Cullion. L'effervescence dans le Sud tait Sa mme. Dans la paroisse d'Acquin, les maisons de plusieurs multres furent mises au pillage. Un plan-nomm Labadie, qui appartenait la classe d&


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couleur, voyait sa demeure envahie par une troupe d blancs arms, sous le commandement du lieutenant de la marchausse. Un de ses esclaves tait massacr; lui-mme recevait trois blessures et n'chappait la mort que par une sorte de miracle. La terreur rgnait dans toute la colonie.
Le gouvernement du roi et l'Assemble Constituante inspiraient une gale mfiance aux colons, qui dsiraient avant tout la runion d'une assemble colo-niale, afin que Saint-Domingue ft rgi par ses propres lois. Cette ide avait trouv un accueil favorable, Paris, au club Massiac, dont les membres taient parvenus s'entendre avec le ministre de la marine, et obtenir de la cour l'autorisation de runir une assemble Saint-Domingue. Cette assemble n'avait pas le pouvoir lgislatif et devait se borner mettre des vux. Sur ce point, l'accord existait entre le club Massiac et le ministre de la marine. Tel n tait pas l'avis des colons de Saint-Domingue, qui voulaient que la future assemble et les attributions lgislatives. De la Luzerne avait adress au gouverneur gnral, en mme temps que l'ordre de convoquer les lecteurs, une lettre confidentielle, pour que lui et les fonction-naires usassent de leur influence personnelle, prs des lecteurs, afin de prvenir ou de modrer la chaleur des esprits et de faire nommer des partisans de la mtropole; un duplicata de cette lettre arriva par la voie du Cap. L'assemWe du Nord intercepta le paquet et l'ouvrit Sa colre n'eut plus de bornes. Elle fit publier la lettre dans toute la colonie, dnona la conduite de la Luzerne et fltrit celle du club Massiac. Elle dclara nuls


las pouvoirs envoys par les propritaires de la colonie lsidant en France, et ordonna ceux qui composaient le conciliabule de l'htel Massiac de se rendre Saint-Domingue, dans le dlai de huit mois, ou d'envoyer tours fonds de procuration, leur renonciation formelle de se mler des affaires de la colonie, ou de se runir ailleurs que dans la colonie, sous peine de confiscation 4e leurs revenus. L'assemble du Nord enjoignait en mme temps aux dputs de Saint-Domingue de rester prs de l'Assemble Constituante, pour recevoir les ordres que la colonie pouvait leur faire parvenir.
Cette dclaration reut une approbation gnrale. Les ides d'mancipation s'affirmaient de plus en plus. Le gouvernement avait convoqu l'assemble coloniale pour le 15 mars 1790 ; l'assemble provinciale du Nord dclara cette date illgitime et attentatoire aux droits de la colonie. Les trois assembles provinciales se concertrent pour procder l'lection coloniale. Il fut dcid que les dputs devaient tre nomms par les assem-Wes primaires de chaque paroisse, composes des citoyens qui taient domicilis depuis un an et payaient Fimpt. Le vote par procuration tait interdit. Le nombre des dputs fut plus considrable que ne l'avait fix le ministre de la marine ; il tait de deux cent douze, dont quatre-vingts pour le Nord, soixante-quatorze pour l'Ouest et cinquante-huit pour le Sud. Les dputs lus s'engageaient n'accepter aucune place, faveur ou grce du gouvernement, pendant une priode de dix ans, partir de leur lection, moins du consentement exprs de l'assemble coloniale. Par dfiance, a fut dcid que l'assemble coloniale se runirait non


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pas Port-au Prince, le sige du gouvernement, mais dans la petite ville de Saint-Marc. La date de la runion tait fixe au 25 mars 1790. Toutes ces dispositions avaient t prises, sans que Ton consultt le gouverneur gnral dont le rle devenait de plus en plus insignifiant.
Les hommes de couleur espraient que les blancs voudraient bien les admettre dans les assembles primaires ; si dans deux ou trois paroisses l'on fit droit leurs demandes, ils furent systmatiquement exclus dans les autres, souvent mme insults et outrags. Dans la province du Nord, peine voulait-on les considrer comme des tres dous de raison. L'assemble de l'Ouest ne les admettait prter le serment civique, qu'en ajoutant la formule la promesse du respect envers les blancs. Cet arrt odieux provoqua un mcontentement gnral. Les multres de la paroisse des Verrettes refusrent de s'y soumettre, et au mois de janvier 1790, ils se runissaient Plassac sur les bords de l'Artibonite. Le comte de Peynier fit marcher contre eux un dtachement du rgiment de Port-au-Prince ; les principaux meneurs furent arrts. Presque partout, le serment exig des hommes de couleur leur attirait des vexations et des outrages. Plusieurs d'entre eux furent massacrs, et leurs habitations incendies. L'assemble du Sud alla jusqu' faire comparatre devant elle les hommes de couleur pour leur ordonner de ne pas oublier la subordination et la dfrence envers les blancs. Pousss bout, les multres voulurent rsister et formrent des rassemblements dans plusieurs pa roisses. Comme la plupart taient sans armes, ils


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furent facilement crass. Nanmoins. Ton ne pouvait plus se faire Hlusion ; tout indiquait une prochaine insur-surrection des hommes de couleur, si leurs rclamations n'taient pas coutes.
Les blancs ne paraissaient pas s'inquiter beaucoup de cette agitation; les entendre parler, Ton efct dit qu'elle tait sans importance. L'on remarquait, du reste, qu'ils avaient tendance se diviser, et que Pesprit d'unit qu'ils avaient montr au dbut de la Rvolution commenait leur faire dfaut. Deux partis se trouvaient en prsence l'un de l'autre : celui des planteurs, des grands blancs, comme l'on disait alors, tait de beaucoup le plus nombreux. L'autre parti se recrutait principalement parmi les ngociants, et dominait Port-au-Prince et au Gap. Les habitants de cette dernire ville n'avaient pas tard s'apercevoir que l'tat de trouble et d'anarchie que traversait la colonie tait peu favorable leur commerce. De son ct, l'assemble du Nord, qui voyait que son rle finirait, du moment qu'une assemble coloniale serait runie, penchait vers le deuxime parti et entranait avec elle un certain nombre de paroisses du Nord. Tout en rclamant l'autonomie de la colonie, ce parti voulait renouer avec la mtropole et reconnatre son autorit, afin d'avoir la paix et la scurit. Il n'en tait pas de mme des planteurs qui rvaient une indpendance peu prs complte. Pour eux, Saint-Domingue n'tait pas une colonie, mais une terre franco-amricaine, lie par un contrat avec la France. Ils ne voulaient rien avoir de commun avec l'Assemble Constituante,'et le gouvernement du roi aurait t simplement repr-


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sente par un dlgu rsidant Port-au-Prince. Le^ rgime qu'ils dsiraient pour Saint-Domingue, aurait eu une certaine analogie avec Y union personnelle qui rgit actuellement les rapports de la Sude et de la Norvge.
Les lections eurent lieu. Le parti des planteurs obtint la plupart des nominations. L'assemble coloniale tait surtout compose de propritaires fonciers, possdant de nombreux esclaves et fort entichs de leurs prjugs. L'on y voyait seulement quelques hommes de loi et des ngociants qui avaient t envoys par les villes de Port-au-Prince, du Gap et de Saint-Marc. Il tait facile de deviner l'esprit de la nouvelle assemble. Ses membres affectaient de s'intituler cultivateurs. Les principaux taient Daugy, Larche-vesque-Thibaud, Bacon de la Chevalerie, Hanus de Jumcourt, Borel, de Cullion, Millet et Bruley. Le 25 mars 1790, l'assemble se runissait Saint-Marc; le 15 avril, elle se constituait dfinitivement et s'intitulait Assemble gnrale de la partie franaise de Saint-Domingue, et nommait pour prsident Bacon de la Chevalerie. Elle ne fit pas mention du serment civique, et le gouverneur gnral fut seul le rappeler dans son discours. Mais elle eut soin de faire crire sur le rideau qui dcorait la salle des sances ces mots : Saint-Domingue, la loi, le roi, notre union fait notre force. En substituant le mot Saint-Domingue celui de la nation, l'assemble montrait assez son intention de faire de la colonie un tat indpendant, n'ayant pas d'autre lien avec la France que celui de l'union personnelle avec le roi.


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L'assemble coloniale confirma immdiatement ses sentiments par ses actes. Dans l'une de ses premires sances, elle apprenait l'arrive d'un dtachement de 300 soldats, destins renforcer les garnisons de l'le. Elle prit la rsolution de ne pas les recevoir, et de les renvoyer en Europe, sur le premier btiment qui serait en partance. Peu de jours aprs, s'adressant au gouverneur gnral qui rappelait que la colonie tait partie intgrante de l'empire franais, le prsident, Bacon de la Chevalerie, rpondait que les colons taient amsi bons Franais que leurs frres d'Europe, et au leur exemple, ils rentraient dans Vexercice de leurs droits et s'occupaient d'lever les bases d'une bonne constitution. Le dcret du 8 mars 1790 rendu par l'Assemble Constituante avait accord une certaine autonomie aux colonies. Des assembles locales taient institues ; mais l'Assemble Constituante se rservait les attri butions lgislatives. L'assemble coloniale, qui dsapprouvait ce dcret, ne s'tait dcide l'enregistrer que le 10 juin. En mme temps, elle dcidait que les lettres et paquets adresses au gouverneur gnral et aux administrateurs de la colonie, seraient dornavant ouverts par le prsident en prsence de l'assemble. Dans la sance du 27 avril, l'assemble instituait des comits de rapports avec la mtropole, de constitution, de lgislation, de commerce, de finances, d'agriculture et de la force arme. Le gouverneur gnral n'avait plus ainsi le droit de correspondre avec la France ; il n'avait mme plus le commandement des troupes.
Le comit de constitution ne perdit pas de temps, et le 22 mai il prsentait l'assemble un projet de cons-


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titution qui fut adopt l'unanimit, aprs quatre jours de discussion. Ce projet tait l'uvre de Daugy et de Larchevesque-Thibaud, principalement du second. Il tait prcd d'une dclaration o il tait dit que les droits de la partie franaise de Saint-Domingue avaient t longtemps mconnus et oublis, et que la mme partie franaise de Saint-Domingue, trop peu connue de la France, avait seule le droit de statuer sur son rgime intrieur, sans que l'Assemble Nationale et intervenir. La constitution que nous reproduisons n'tait que le dveloppement de cette dclaration :
Art. 1er. Le pouvoir lgislatif, en ce qui concerne le rgime intrieur de Saint-Domingue, rside dans l'assemble de ses reprsentants constitus en assemble gnrale de la partie franaise de Saint-Domingue.
Art. 2. Aucun acte du corps lgislatif, en ce qui concerne le rgime intrieur, ne pourra tre considr comme loi dfinitive, s'il n'est fait par les reprsentants de la partie franaise de Saint-Domingue, librement et lgalement lus, et s'il n'est sanctionn par le roi.
Art. 3. Tout acte lgislatif fait par l'assemble gnrale, dans le cas de ncessit urgente, et en ce qui concerne le rgime intrieur, sera considr comme loi provisoire ; dans ce cas, ce dcret sera notifi au gouverneur gnral qui, dans lesdixjoursdela notification, le fera promulguer et tiendra la main son excution ou remettra l'assemble gnrale ses observations sur le contenu du dit dcret.
Art. 4. L'urgence, qui dterminera l'excution provisoire, sera dcide par un dcret spar, qui ne


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pourra tre rendu qu' la majorit des deux tiers des voix prises par l'appel nominal.
Art. 5. Si le gouverneur gnral remet des observations, elles seront aussitt inscrites sur le registre de rassemble gnrale. 11 sera procd la revision du dcret, d'aprs ces observations. Le dcret et les observations seront livrs la discussion dans trois diffrentes sances ; les voix seront donnes par oui et par non pour maintenir ou annuler le dcret. Le procs-verbal de la dlibration sera sign par tous les membres prsents, et dsignera la quantit de voix qui auront t pour l'une ou pour l'autre opinion. Si les deux tiers des voix maintiennent le dcret, il sera promulgu par le gouverneur gnral et excut sur-le-champ.
Art. 6. La loi devant tre le>consentement de tous ceux pour qui elle est faite, la partie franaise de Saint-Domingue proposera les plans concernant les rapports commerciaux et autres rapports communs ; les dcrets qui seront rendus cet gard par l'Assemble Nationale ne seront excuts dans la partie franaise de Saint-Domingue que lorsqu'ils auront t consentis par l'assemble gnrale de ses reprsentants.
Art. 7. Ne seront pas compris dans la classe des rapports communs de Saint-Domingue avec la France, les objets de subsistance que la ncessit forcera d'introduire. Mais les dcrets qui seront rendus cet gard par l'assemble gnrale seront aussi soumis la revision, si le gouverneur prsente leur sujet des observations dans le dlai fix par l'article 3, l'on observera toutes les formalits prescrites par l'article 3.


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Art. 8. Tout acte fait par l'assemble gnrale et excut provisoirement dans le cas de ncessit urgente, n?en sera pas moins envoy sur-le-champ la sanction royale. Si le roi refuse son consentement audit acte, l'excution en sera suspendue, aussitt que ce refus sera loyalement manifest l'assemble gnrale.
Art. 9. L'assemble gnrale sera renouvele en totalit tous les deux ans et aucun des membres qui aura sig dans l'assemble prcdente ne sera ligible la nouvelle.
x\rt. 10. L'assemble dcrte que les articles ei-dessus, comme faisant partie de la constitution de la partie franaise de Saint-Domingue, seront incessamment envoys en France pour tre prsents l'acceptation de l'Assemble Nationale et du roi. Ils seront, en outre, envoys toutes les paroisses et districts de la partie franaise de Saint-Domingue et notifis au gouverneur gnral.
En votant cette constitution, l'assemble coloniale montrait ses tendances sparatistes et, chaque jour, devenait plus audacieuse. Ses partisans, qui avaient adopt comme signe de ralliement un pompon rouge par opposition au pompon blanc, dominaient dans la plupart des paroisses. Les garnisons de Port-au-Prince et du Cap taient indisciplines, et diffrentes reprises les soldats s'taient mutins contre leurs officiers. L'assemble coloniale tait matresse de la colonie. Effray de ses prtentions, de Peynier, qui jusqu'alors n'avait montr que de la faiblesse, rsolut d'organiser la rsistance. Dans ce but, il accueillit favorablement


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les rclamations des hommes de couleur, qui Ton refusait toujours les droits politiques, et se mit en rapport avec les soldats, en prenant part leurs banquets civiques. De plus, il chercha ranimer le zle des fonctionnaires, trop souvent dfaillants, et encouragea les runions des pompons blancs. Sur ces entrefaites, arrivait dans la colonie, le colonel de Mauduit pour y commander le rgiment de Port-au-Prince. Son nergie l'eut bientt dsign comme chef aux partisans de la mtropole. Deux partis se trouvaient ainsi en prsence l'un de l'autre. Une lutte tait invitable : elle n'allait pas tarder se produire.
L'assemble coloniale se considrait comme dpositaire de la souverainet de Saint-Domingue et, par consquent, elle tait dispose faire peu de cas des assembles provinciales. Celle du Nord lui portait particulirement ombrage. L'assemble coloniale avait rendu un dcret limitant le taux de l'intrt qui, parfois, allait jusqu' l'usure. Ce dcret visait surtout les ngociants du Nord, alors en grande majorit dans l'assemble de cette province. Il y eut immdiatement rupture entre le Cap et Saint-Marc. Jalouse de la suprmatie de l'assemble coloniale, l'assemble du Nord se prpara la rsistance. Cette opposition surprit l'assemble coloniale, qui ne s'y attendait pas. Six commissaires furent envoys par elle au Cap dans un but de conciliation. L'assemble du Nord leur ordonna de sortir de la ville dans les vingt-quatre heures, et pronona la dissolution de la municipalit du Cap dont les sympathies pour l'assemble coloniale n'taient pas douteuses. Elle fit appel aux paroisses du Nord et


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dclara officiellement cesser toute relation avec Saint-Marc. Sans se montrer aussi rsolue, l'assemble du Sud avait une attitude analogue et plusieurs paroisses de l'Ouest paraissaient disposes suivre son exemple.
L'assemble coloniale n'en persista pas moins dans ses rsolutions. Elle pensait qu' force d'audace elle arriverait vaincre les rsistances et, sur la proposition de Larchevesque-Thibaud, elle dcida de cesser tout rapport avec l'assemble du Nord, de soulever contre elle la ville du Gap et de correspondre directement avec les municipalits et les comits provinciaux. Elle rsolut de prendre les mesures les plus nergiques. Aprs s'tre dfendue de vouloir l'indpendance vis--vis la mtropole, elle dclara tratres tous ceux qui feraient de l'opposition ses actes souverains, proclama l'ouverture des ports de la colonie toutes les nations et dcrta le licenciement des deux rgiments coloniaux, afin d'en faire une garde nationale solde, et, pour gagner les sous-officiers de ces rgiments, elle eut recours toutes les sductions. La plupart des sous-officiers et des soldats ne rpondirent pas cet appel. Le seul dtachement du rgiment de Port-au-Prince, qui tait en garnison Saint-Marc, se laissa embaucher. Il n'y avait plus de doutes garder : l'on tait la veille de la guerre civile.
Encourags par les fonctionnaires, les pompons blancs et les hommes de couleur, le gouverneur gnral de Peynier comprit enfin la ncessit d'agir. Il pensa avec raison qu'il fallait avant tout dissoudre le comit provisoire de l'Ouest qut sigeait Port-au-Prince et tait entirement dvou l'assemble coloniale. Dans


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Qa nuit du 29 au 30 juillet 1790, le colonel de Mauduit reut Tordre de se porter, la tte des grenadiers de son rgiment et d'un dtachement de pompons blancs, vers le lieu o le comit tenait ses sances. Un attroupement en couvrait les approches. De Mauduit proclama la loi martiale. Le chef de l'attroupement rpondit en commandant aux siens une fusillade qui tua une quinzaine de soldats. Exaspre, la troupe fit une charge la baonnette. Les dfenseurs du comit prirent la fuite; trois d'entre eux avaient t tus et quarante arrts. Dans le but de mnager l'opinion publique, le gouverneur les fit mettre en libert. Le colonel de Mauduit eut le tort de faire dposer chez lui, comme un trophe pris sur l'ennemi, les drapeaux des trois districts de Port-au-Prince qu'il avait trouvs dans la maison du comit. Cette satisfaction d'amour-propre lui attira la haine gnrale.
Dbarrass du comit provisoire de l'Ouest, le gouverneur songea abattre la puissance de l'assemble coloniale. Le colonel de Mauduit reut l'ordre de se porter sur Saint-Marc avec une partie de son rgiment, de faire le sige de cette ville en cas de rsistance et de combiner ses mouvements avec le corps de troupes qui tait sorti du Cap, conformment aux instructions de l'assemble du Nord. L'assemble coloniale semblait dispose soutenir la lutte et appelait les bons citoyens sa dfense. Des deux cts, l'on se prtait les projets les plus absurdes. Le gouverneur faisait rpandre le bruit que l'assemble coloniale avait vendu la colonie aux Anglais ; cette dernire prtendait que le gouver-meur appelait les Espagnols et criait la contre-rvo-


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Jution. Dans les deux partis l'exaltation tait extrme. Pour le moment, le gouvernement semblait avoir l'avantage. L'assemble coloniale avait bien pour elle la masse des planteurs et des petits blancs; mais aux troupes rgulires, qui se disposaient venir l'attaquer, elle n'avait opposer que la petite garnison de Saint-Marc. Ses partisans ne pouvaient arriver temps pour lui prter assistance. Aussi sa situation tait-elle des plus critiques quand elle apprit que le vaisseau le Lopard venait de se prononcer en sa faveur.
Le Lopard tait depuis quelque temps en rade de Port-au-Prince. Son quipage avait t gagn la cause de l'assemble coloniale par les soins du comit provincial de l'Ouest. Le commandant de ce vaisseau, le marquis de la Galissonnire, qui se trouvait terre lors de la dissolution du comit, avait refus de reprendre son commandement, en voyant les dispositions de ses matelots. Le second du btiment, qui tait un crole de Saint-Domingue, le baron de Santo-Domingo, accepta avec plaisir de le remplacer. Le gouverneur donna l'ordre au Lopard de partir sur-le-champ pour la France. Comme il ne se pressait pas d'obir, les batteries des forts se mirent en mesure de tirer dessus boulets rouges. Le navire appareilla ; mais au lieu de s'en retourner en Europe, il vint mouiller Saint-Marc. L'quipage envoya son nouveau commandant, de Santo-Domingo, faire acte d'obissance l'assemble et dclarer en son nom que, pour sa dfense, il tait prt verser la dernire goutte de son sang.
Cette dclaration inattendue et la marche des troupes


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de Port-au-Prince dcidrent l'assemble coloniale s'embarquer en masse pour aller implorer, en France, la justice nationale. Par suite des maladies et des dfections, le nombre des dputs se trouvait rduit cent. Le Lopard en reut son bord quatre-vingt-cinq ; il emmenait en mme temps la plus grande partie des soldats de la garnison de Saint-Marc. Le 8 aot, i! mettait la voile et touchait Brest dans les derniers jours de septembre. L'assemble coloniale fut reue avec enthousiasme par la commune de Brest, au bruit des salves d'artillerie et du son des cloches. Les gardes nationaux se disputrent l'honneur de l'escorter et ses membres taient regards comme des victimes infortunes du despotisme. Il est remarquer que le sjour des dputs de Saint-Domingue Brest concida avec une insurrection des marins de l'escadre. Cette rbellion tait-elle leur uvre? Ils s'en dfendirent; mais un rapport prsent l'Assemble Constituante les accuse formellement d'en avoir t les instigateurs. Sans tre aussi affirmatif, Ton peut dire qu'ils n'y furent pas compltement trangers.
Le dpart de l'assemble de Saint-Marc ne rtablit pas le calme dans la colonie. Les Lopardins, c'est ainsi que Ton appelait les dputs qui s'taient embarqus bord du Lopard, comptaient de nombreux partisans, et la proclamation qu'ils avaient lance au moment de leur dpart avait trouv de l'cho. La partie du Sud s'tait souleve et avait pris les armes. Sur les quatorze paroisses que comptait cette province, treize s'taient confdres et avaient tabli le sige de leur ligue aux Cayes. Le commandant de cette


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place, le major de Codre, connu pour son dvouement la mtropole et ses sympathies pour les hommes de couleur, avait t massacr. Un conseil avait pris la direction du mouvement et le gouverneur avait reconnu sa puissance. Dans l'Ouest, la ville de Logane forait, coups de canon, un brick de l'tat, la Levrette, se retirer ; dans la plupart des autres paroisses, les blancs taient diviss. Dans le Nord, l'assemble provinciale formait une ligue avec les paroisses de son territoire ; on invitait leurs dlgus se rendre au Cap pour assister une fte civique. De Peynier avait perdu le peu d'autorit que la fuite de l'assemble de Saint-Marc lui avait un instant donne. Son dsir bien manifeste de replacer la colonie sous le rgime militaire, lui avait de nouveau alin l'opinion publique. Son pou^ voir tait plus que jamais mconnu. En somme l'anarchie rgnait dans la colonie. C'est sur ces entrefaites qu'eut lieu le soulvement des hommes de couleur.
Il tait bien vident que les hommes de couleur auraient recours la force pour obtenir la jouissance des droits politiques que les blancs leur refusaient, contrairement au dcret rendu par l'Assemble Constituante le 28 mars 1790. Les dissensions des colons ne pouvaient que les encourager dans leurs desseins. L'un de leurs commissaires Paris, Vincent Og, prit l'initiative du mouvement. Malgr les entraves de la police, il parvint gagner Londres, Charlestown, aux tats-Unis, o il se procura des armes et des munitions, et le 23 octobre 1790, il parvenait dbarquer au Cap et de l se rendait au Dondon, le lieu de sa naissance. IL


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se prsenta aux hommes de couleur, comme leur chef, et sans attendre un soulvement gnral, il se mit en marche vers la Grande-Rivire avec trois quatre cents multres ou noirs libres. Parmi ses compagnons, se trouvait le multre Chavannes, qui, ainsi que lui, avait pris part l'expdition de Rochambeau, en Amrique, et dont il avait fait son lieutenant.
Au bout de quelques heures, la petite troupe qui s'tait grossie de quelques partisans, rencontrait deux dragons. Og leur remit deux lettres, l'une pour le prsident de l'assemble provinciale du Nord, et l'autre pour le colonel Vincent qui commandait la garnison du Gap. Dans ces lettres. Og sommait les blancs d'excuter sans retard le dcret du 28 mars 1790 et d'admettre en consquence les hommes de couleur la jouissance des droits politiques. A la nouvelle du soulvement des hommes de couleur, l'motion fut grande au Cap. On battit la gnrale, et Vincent courut la rencontre des insurgs avec cinq cents hommes. Il fut repouss. Le colonel Cambefort sortit alors de la ville avec quinze cents soldats et de l'artillerie ; grce sa supriorit numrique et celle de son armement, il crasa facilement le rassemblement. Les multres se dbandrent; on leur fit quelques prisonniers. Plusieurs d'entre eux et entre autres, Og et Chavannes, se jetrent dans la partie espagnole.
Ce soulvement n'tait pas un fait fortuit et isol. Dans l'Ouest, les hommes de couleur avaient form des rassemblements, aux Verrettes, et dans le Sud, aux environs des Cayes. Le colonel de Mauduit fut charg de les rduire. Arriv aux Verrettes, au lieu d'engager la lutte,


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il entra en pourparlers avec les chefs du mouvement et parvint, grce ses mnagements, les dcider dissoudre leurs bandes. Dans les environs des Cayes, cinq ou six cents multres avaient, sous le commandement de l'un d'eux, nomm Rigaud, form un vritable camp retranch. De Mauduit se les concilia par sa bienveillance et les amena mettre bas les armes.
Ces vnements auraient d clairer les blancs. Il tait bien vident que l'insurrection ne faisait que commencer. Si, pour le moment, les rassemblements forms par les hommes de couleur avaient t dissous, d'autres ne tarderaient pas s'organiser. Au lieu de se rendre compte de la situation, les colons semblaient tre pris d'un vritable vertige. Loin de se montrer conciliants vis--vis des hommes de couleur, ils taient plus que jamais entichs de leurs prjugs. Le gouverneur gnral, de Peynier, leur tait devenu suspect cause de la modration qu'il avait montre dans la rpression du soulvement des multres, si bien qu'abreuv de dgots, il se dmit de ses fonctions en novembre 1790, et passa en France, aprs avoir remis ses pouvoirs au lieutenant gnral de Blanchelande. L'assemble provinciale du Nord avait fait partir pour Santo-Domingo la corvette la Favorite, avec la mission de rclamer au gouvernement espagnol Og et ses compagnons, qui s'taient rfugis sur son territoire. On fit droit cette demande et les fugitifs furent ramens au Cap, o la mort les attendait. Og et Chavannes subirent le supplice de la roue ; vingt-et-un de leurs partisans furent pendus et treize condamns aux galres. Ces excutions, qui eurent lieu en fvrier 1791, terrorisrent pour le


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moment la population de couleur, mais ne firent que creuser l'abme qui la sparait des blancs. Partout des comits locaux composs de planteurs exeraient une surveillance des plus jalouses. Le nouveau gouverneur, de Blanchelande, en supprimant des municipalits et en disant hautement que, conformment ses instructions, il allait rtablir le rgime militaire, ne faisait qu'aggraver la situation. Il fallait ncessairement s'attendre de nouveaux troubles.
Au mois de fvrier 1791, l'on avait appris la manire dont les membres de l'assemble coloniale avaient t reus l'Assemble Constituante. Ils n'avaient pas eu les honneurs de la sance; leurs dcrets avaient t annuls et des remerciements vots a l'assemble provinciale du Nord, au colonel de Mauduit et au rgiment de Port-au-Prince qui les avaient dissous. Us taient mme traits de rebelles. Ce dcret produisit dans toute la colonie la plus vive indignation. L'on y parlait hautement de se sparer de la France; la ville du Cap, elle-mme, o jusqu'alors la mtropole comptait de nombreux partisans, se montrait des plus exaltes. Au lieu de se calmer, les esprits taient de plus en plus irrits. Tout faisait prvoir un effondrement gnral.


CHAPITRE III
La seconde assemble coloniale. La lutte des blancs et des hommes de couleur. Insurrection des ngre*.
En annulant les actes de l'assemble de Saint-Marc^ l'Assemble Constituante avait dcid qu'il serait procd la nomination d'une nouvelle assemble coloniale. Les assembles primaires devaient se runir, et, cette fois, les colons taient obligs de se soumettre la loi du 28 mars 1790 qui accordait les droits politiques aux hommes de couleur. Plus imbus que jamais de leurs prjugs, les blancs ne pouvaient se dcider admettre les multres comme lecteurs. Le gouverneur gnral, de Blanchelande, avait en vain ordonn de convoquer les assembles primaires ; il n'avait pas t possible de dresser la liste des citoyens actifs. L'agita* tion tait extrme, quand l'arrive d'une escadre vint compliquer la situation et prcipiter les vnements.


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Le gouverneur gnral avait t avis qu'une escadre tait partie de France pour Saint-Domingue avec des troupes destines renforcer les garnisons de l'le. Mais inform qu' Port-au-Prince, l'on se proposait d'appeler les marins et les soldats la rvolte, il envoya une corvette porter l'escadre l'ordre de se rendre au mle Saint-Nicolas. L'escadre, n'ayant pas rencontr cette corvette, parut inopinment dans la rade de Port-au-Prince, dans le courant de mars. Elle tait sous les ordres du commandant de Villages, et comprenait deux vaisseaux, deux frgates et un transport. Deux bataillons, appartenant aux rgiments d'Artois et de Normandie, taient son bord. Ds que les btiments eurent jet l'ancre, les partisans de l'assemble de Saint-Marc se mirent en rapport avec les quipages, et parvinrent les rendre dfiants vis--vis de leurs cbefs, qu'ils leur reprsentaient comme des agents de la contre-rvolution. Grce aux chaloupes qui entouraient les navires, plus de cinq cents hommes avaient isolment gagn la ville o ils avaient t reus comme des librateurs. De Blanchelande engagea, mais inutilement, l'escadre se rendre au mle Saint-Nicolas. Voyant qu'il n'tait pas cout, il cda et permit de mouiller Port-au-Prince. Les troupes dbarqurent; les cafs et les cabarets leur furent ouverts. Les soldats taient accueillis dans toutes les maisons et partout le vin leur tait prodigu. Le gouverneur gnral consentit mme recevoir une dputation de matelots, et, le soir, il y eut de brillantes illuminations. La population et l'arme fraternisaient ensemble.
De Blanchelande sentait son impuissance. Le rgi.


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ment de Port-au-Prince s'tait laiss en partie gagner, et les hommes de couleur, mcontents de l'arrestation de leur chef, Rigaud, taient peu disposs soutenir le gouverneur. Aussi ce dernier resta-t-il spectateur des vnements. Le comit provincial de l'Quest s'tait reconstitu sous le titre de nouvelle municipalit, et avait repris ses sances. Le multre Rigaud avait t mis en libert par une foule nombreuse aux cris de : t A la lanterne les aristocrates! l'association des pompons blancs dissoute et la garde nationale rorganise. Dsespr, de Blanchelande quitta la ville et prit la route du Cap. Son dpart ne fit qu'augmenter l'agitation. Il fallait une victime, et le colonel de Mauduit, connu par son dvouement la mtropole, tait dsign d'avance. La populace, aide des soldats rvolts, s'empara de sa personne et le massacra, aprs lui avoir fait subir de nombreux outrages. L'on s'acharna sur son cadavre que l'on trana travers la ville. Sa tte fut porte au bout d'une pique. Aprs cet acte, digne de cannibales, la foule se portait l'glise et un Te Deum y tait chant pour remercier Dieu de la rvolution qui venait de s'accomplir. Elle tait complte. Les fonctions de gouverneur furent donnes un colon, le marquis de Caradeux, avec le titre de capitaine gnral de la garde nationale; celles d'intendant supprimes et un matelot dserteur, Praloto, Maltais d'origine, eut le commandement de l'artillerie. La nouvelle municipalit s'intitulait assemble provinciale et faisait appel aux paroisses de l'Ouest.
La nouvelle de la rvolution de Port-au-Prince fut un coup de foudre dans la colonie. Toutes les paroisses


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de l'Ouest et une partie de celles du Sud y adhrrent. Plus imbus que jamais de leurs prjugs, les blancs taient exasprs par le dcret de l'Assemble Constituante, qui accordait les droits politiques aux hommes de couleur. Il y eut un cri de colre contre la mtropole. Le bruit courut que Bordeaux allait envoyer un corps de volontaires pour appuyer l'excution du dcret. Peu s'en fallut que, dans plusieurs villes, l'on ne massacrt les Bordelais qui s'y trouvaient. La plupart des paroisses, surtout celles de l'Ouest et du Sud, envoyrent des adresses la nouvelle municipalit de Port-au-Prince, et presque toutes ne cachaient plus leurs tendances sparatistes. Les adresses disaient que VAssemble Constituante s'tait dgrade, que son dcret tait un crime, un parjure national, que la colonie s'tait donne autrefois la France, et que les conditions du trait tant changes, le pacte tait ananti L'on se montrait partout rsolu rsister la mtropole. Seule, la ville du Cap semblait, en prodiguant de Blanchelande les honneurs dus son rang, tenir pour la mtropole. L'assemble du Nord avait fait clbrer un service solennel en l'honneur de Mauduit, et reu les pompons blancs fugitifs. Mais son autorit se rduisait peu de choses. Dans la province, plusieurs paroisses et, entre autres, celle du Gros-Morne, avaient envoy leur adhsion Port-au-Prince; la fidlit du rgiment du Cap tait douteuse. Aussi le gouverneur ne pouvait songer lutter contre Port-au-Prince, qui se sentait appuy par la grande majorit des colons. Si dans le Nord il existait un certain ordre, dans l'Ouest et dans le Sud l'anarchie tait peu prs complte.


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Les assembles provinciales et les corps populaires rclamaient la runion d'une nouvelle assemble coloniale, pensant que c'tait le meilleur moyen de s'opposer la mise excution du dcret de la Constituante. De Blanchelande, qui avait renonc jouer un rle, obit et promit de suspendre l'excution du dcret. Les assembles primaires se runirent au mois de juin. Les hommes de couleur n'y tant pas admis, le rsultat des lections ne pouvait tre douteux. Les dputs lus avaient fait partie de l'assemble de Saint-Marc, ou taient ennemis de toute concession. L'irritation tait telle, que dans la ville du Cap Ton proposa de saisir les btiments qui se trouvaient dans la rade et de confisquer les marchandises qui appartenaient aux Franais. Dans la plupart des paroisses, l'on avait refus le serment civique et la cocarde tricolore avait t foule aux pieds, commme tant l'emblme de la mtropole. La nouvelle assemble se runissait Logane, dans l'Ouest, le 1er aot 1791. sous le titre d'Assemble gnrale de la partie franaise de Saint-Domingue. Elle choisit pour prsident un planteur nomm de Cadusch, et au bout de quelques jours elle s'ajournait, le 25 aot, au Cap. Elle avait dcid de siger dans cette ville, afin de pouvoir mieux surveiller le gouverneur gnral.
Aprs les lections de juin, les hommes de couleur ne pouvaient avoir aucun doute sur les sentiments de la nouvelle assemble leur gard. Depuis quelques mois, ils s'taient donn une organisation en constituant, dans un grand nombre de paroisses, des comits qui correspondaient entre eux. Deux paroisses de l'Ouest, la Croix-des-Bouquets et le Mirebalais, o


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s'taient rfugis plusieurs multres de Port-au-Prince, aprs les troubles de cette ville, taient devenues leurs centres principaux. Il fallait s'attendre voir les hommes de couleur prendre les armes, si l'on s'enttait leur refuser les droits politiques. A la fin de juin et au commencement de juillet, plusieurs rassemblements s'taient forms dans la province de l'Ouest ; ils avaient t facilement dissous par la marchausse. Il y avait l les indices de la situation. Nanmoins, les planteurs restaient sourds ces avertissements. Suivant l'expression de Mirabeau, les croles dormaient sur les bords du Vsuve. Nous ajouterons que les premiers jets du volcan ne parvenaient pas les rveiller.
Le 7 aot 4794, les hommes de couleur du Mirebalais se runissaient dans l'glise de ce bourg et nommaient pour dfendre leurs droits un conseil de quarante membres. Us envoyaient en mme temps une adresse au gouverneur gnral pour lui demander l'excution du dcret de la Constituante. De Blanchelande dclara leur assemble illicite et leur ordonna de se dissoudre. Leur conseil dcida qu'une prise d'armes aurait lieu le 26 aot, et fixa le rendez-vous sur une habitation situe dans les environs de Port-au-Prince. Le rassemblement, compos de multres et de ngres libres, comprenait plusieurs centaines de combattants et avait sa tte le multre Beauvais qui s'tait distingu au sige de Savannah, et un noir de la Martinique, nomm Lambert. Dans ses rangs se trouvaient Ption et Boyer. A Port-au-Prince, l'on crut que l'on viendrait facilement bout de ce rassemblement. Quelques pelotons de cavaliers, que l'on avait envoys dans la plaine du


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Cul-de-Sac, avaient d se replier sur la ville. Dans la nuit du 1er au 2 septembre, trois cents hommes de troupe de ligne et de garde nationale, avec plusieurs pices de canon, sortirent de Port-au-Prince et se portrent sur la Croix-des-Bouquets o les multres s'taient concentrs. Le combat s'engagea sur l'habitation Peinier. Le feu, mis aux champs de cannes sucre, entoura et aveugla les blancs qui, surpris par une vive fusillade, furent mis en droute et laissrent sur le terrain une centaine de morts et de blesss.
Les multres avaient arm leurs esclaves et. sur leur appel, quelques centaines de ngres avaient quitt leurs plantations et taient venus les rejoindre. Us se trouvrent bientt tre au nombre de plusieurs milliers d'hommes. Nanmoins, leurs chefs prfrrent ngocier et signrent un concordat avec les blancs du Mireba-lais et de la Croix-des-Bouquets. Par ce concordat, les blancs de ces deux paroisses s'engageaient ne pas s'opposer l'excution du dcret de la Constituante et reconnatre les droits politiques aux hommes de couleur. L'assemble provinciale, tout d'abord, s'tait prononce pour la rsistance ; dans ce but, elle s'tait adresse au gouverneur de la Jamaque et en avait obtenu quelques munitions. Elle comprit bientt la gravit de la situation et entra en pourparlers. Le 23 octobre elle acquiesait au concordat de la Croix-des-Bouquets, et les dlgus de Port-au-Prince et des autres paroisses de l'Ouest suivaient son exemple. Le lendemain, c'est- dire le 24 octobre, quinze cents hommes de couleur entraient dans la ville sous le commandement de leur chef Beauvais. Blancs et multres


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taient mls ensemble et tous avaient en signe de joie leurs chapeaux orns de lauriers. De Caradeux donnait le bras Beauvais. Le cortge tait salu par des acclamations et des dcharges d'artillerie. L'enthousiasme tait gnral.
En prenant les armes, les multres avaient appel dfendre leur cause un certain nombre de ngres, les uns esclaves, les autres marrons et leur avaient donn une certaine organisation militaire, sous le nom de Suisses. Ces auxiliaires devenaient un embarras et mme un danger ; l'on chargea des commissaires blancs et multres de s'entendre leur gard, et de prendre des mesures en consquence. La plupart des Suisses furent rendus la culture ; l'on excepta seulement deux cents noirs, dont on avait pu connatre les dispositions. L'on pensait qu'il serait imprudent de les disperser ?ur les plantations o ils auraient souffl l'esprit de rvolte. 11 fut dcid que ces deux cents ngres seraient dports sur une plage dserte du Mexique avec quelques armes et des vivres pour trois mois Le capitaine du navire charg du transport, au lieu de les conduire la baie des Mosquitos, conformment ses ordres, les dbarqua sur la cte de la Jamaque. Le gouverneur de cetto le les fit conduire au Cap. L'assemble coloniale les envoya, enchans, sur un ponton dans la rade du mle Saint-Nicolas. Des furieux vinrent une nuit bord, massacrrent la plupart de ces malheureux et jetrent leurs cadavres la mer. Cet assassinat demeura impuni. Aprs de telles atrocits de la part des blancs, faut-il s'tonner des cruauts commises par leuis esclaves ?


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La tranquillit paraissait revenir dans l'Ouest et la paix tre tablie entre les blancs et les hommes de couleur. Dans cette province, les blancs avaient reconnu qu'ils devaient en partie renoncer leurs prtentions, et plusieurs d'entre eux, effrays du mouvement sparatiste qui tendait s'accentuer, pensaient qu'il tait sage de se rapprocher des multres, connus pour tre partisans de la mtropole. Les hommes de couleur rclamaient avant tout les droits politiques; du moment qu'on accueillait leur demande, ils ne voulaient plus continuer la guerre et encore moins bouleverser la colonie. Un intrt commun, l'esclavage, runissait les blancs et les multres ; ces derniers, en qualit de propritaires de ngres et de plantations, en dsiraient le maintien aussi bien que les blancs. L'abandon qu'ils firent de leurs auxiliaires noirs, aprs le concordat du 23 octobre, ne prouve que trop leurs sentiments cet gard. Du reste, une raison majeure avait dcid les blancs et les hommes de couleur s'unir. Dans l'Ouest, les deux partis avaient t effrays par les nouvelles du Nord. Les esclaves s'taient soulevs en masse et l'insurrection tait gnrale. Cette province tait en feu.
L'insurrection des esclaves n'tait pas un fait d au hasard ou un vnement fortuit. tant donnes les circonstances, elle tait fatale et, depuis longtemps, on aurait d la pressentir. A diffrentes poques, en 1679, en 1691, en 1718, l'on avait eu rprimer des rvoltes de ngres. Aux limites des parties franaise et espagnole, la montagne de lahoruccio tait devenue le refuge de nombreux marrons, qui avaient fini par y former une vritable peuplade. Aprs de vaines tenta-


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tives pour les soumettre, les gouverneurs des deux colonies avaient fini par leur accorder la libert et trait avec eux. afin de mettre fin leurs dprdations. Les peines terribles dictes par le code noir contre les esclaves fugitifs nous montrent que le sentiment de la libert existait chez eux l'tat latent. Quelques annes avant la rvolution, la socit des amis des noirs, en rpandant dans la colonie des crits, des images, des gravures, avait veill chez les ngres des ides de rvolte et d'affranchissement. La convocation des tats-Gnraux avait boulevers Saint-Domingue. Si sur les plantations les esclaves adonns au travail des champs ne connaissaient que vaguement les vnements qui* s'accomplissaient en France, il n'en tait pas de mme des domestiques privilgis des blancs, ns et levs dans leurs familles et ayant parfois l'avantage de savoir lire et crire. Les planteurs ne se gnaient pas, en prsence de leurs serviteurs, de critiquer, d'attaquer le gouvernement et de s'entretenir de leurs projets de rsistance. Ces cours de politique n'taient pas perdus et les domestiques taient devenus les meneurs de la population noire. En outre, les matelots des navires franais, tant pour la plupart des habitus des clubs de la mtropole, rptaient aux ngres, avec qui ils taient en relation dans les ports, les doctrines qu'ils avaient entendu mettre. Les rclamations des hommes de couleur au sujet des droits politiques, les tentatives d'Og et de Chavannes leur avaient appris discuter l'autorit des blancs. Telles furent les causes de l'insurrection des esclaves.
Ce fut une opinion assez accrdite parmi les plan-


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teurs que le mouvement fut Buscit par le gouvernement de la mtropole et que les agents de M. de la Luzerne en furent en quelque sorte les instigateurs. Il est certain que les ngres s'armrent au nom du roi, que plusieurs de leurs rassemblements portaient des drapeaux fleurdeliss et qu'ils se qualifiaient de gens du roi. Nanmoins, l'on ne peut en dduire que l'insurrection ait eu un sens royaliste Les blancs se montraient hostiles au gouvernement royal, la mtropole ; par esprit d'opposition, les esclaves arborrent les emblmes dtests de leurs matres. N'oublions pas que les premires nouvelles de la rvolution, ds qu'elles furent portes Saint-Domingue, y causrent la plus grande fermentation. Au milieu de l'embrasement gnral des passions, quand le mot libert tait dans toutes les bouches, que les blancs demandaient l'indpendance politique, que les hommes de couleur rclamaient les droits civiques, il et t trange que les noirs seuls eussent t insensibles un mot dont l'effet est toujours magique. Ds la premire anne de la rvolution, un multre de la province du Sud, Franois Raymond, crivait son frre rsidant Paris et ne lui cachait pas ses inquitudes. Selon lui, les esclaves taient prts se soulever. Du moment que des troubles avaient clat Saint-Domingue, l'insurrection des ngres devait avoir lieu ; elle tait dans l'air. Mais ce qu'il y a de surprenant, c'est la rapidit avec laquelle elle se dveloppa et embrasa toute la colonie.
En dcrivant les murs des ngres de Saint-Domingue, nous avons parl du culte de Vaudoux dont les sectateurs formaient une vaste association, enlaant dans
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ses rseaux l'le tout entire. Lorsque les premiers troubles clatrent dans la colonie, les runions dans les bois, durant la nuit, devinrent plus nombreuses, surtout dans le Nord. L'on s'y entretenait des vnements et les mots de libert et d'galit veillaient des esprances. Les rares nouvelles qui venaient de France taient autant de stimulants pour les esclaves. Us savaient qu'ils taient bien plus nombreux que les blancs et cette supriorit leur donnait confiance. Les diffrents groupes de l'association de Vaudoux taient en rapports suivis les uns avec les autres ; ils s'entendirent peu peu pour une insurrection gnrale. Les instigateurs du mouvement taient des domestiques et des commandeurs. Parmi ces derniers se trouvait un ngre originaire des Antilles anglaises, nomm Bouk-man, qui tait charg de diriger les esclaves de la plantation Turpin, dans la paroisse du Gros-Morne. Sa qualit de prtre de Vaudoux, son courage, ses relations avec plusieurs multres libres lui donnaient un grand crdit parmi les ngres. Boukman rsolut de se mettre la tte de ses compagnons de servitude et de les soulever. Mais, auparavant, dsireux de s'assurer de leur concours aveugle, il voulut frapper leur imagination. Il conduisit, par une nuit d'orage, dans une paisse fort, les noirs de sa plantation et de plusieurs plantations voisines. Aprs diverses crmonies rappelant les rites de la cte d'Afrique, il se prsenta comme inspir par Vaudoux et ayant reu l'ordre d'gorger les blancs. Une ngresse, faisant fonction de prtresse, plongea un couteau dans les entrailles d'un cochon noir. La victime bondit, le sang ruissela et les conjurs


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en burent avec avidit genoux. Boukman prta le serment de diriger l'entreprise et tous les assistants jurrent de lui obir. Au mois de juillet 4791, l'insurrection tait chose dcide.
A la mi-aot, deux habitations furent incendies; c'tait l'indice de l'insurrection qui clata, d'une manire gnrale, le 22 du mme mois. A dix heures du soir, les ngres de la plantation Turpin partaient sous la conduite de Boukman et entranaient avec eux les esclaves des plantations Flaville. Clment, Trmes et No. C'est alors que s'accomplirent des scnes d'horreur. Les ngres n'taient plus des tres humains, mais des btes froces qui cherchaient assouvir leur rage, et gorgeaient tous les blancs qu'ils pouvaient atteindre, aprs les avoir torturs. Les femmes subissaient les derniers outrages, les enfants taient empals et plusieurs planteurs furent scis vivants entre deux planches. En quatre jours, la moiti de la province du Nord avait t incendie et ne prsentait plus qu'un monceau de ruines. Le feu que les noirs mettaient aux cannes sucre, tous les btiments, leurs cases, couvrait pendant le jour le ciel de tourbillons de fume, et embrasait, pendant la nuit, l'horizon d'aurores borales qui jetaient au loin le reflet d'autant de volcans. Dans les campagnes, au silence le plus absolH succdait un vacarme pouvantable produit par les hurlements des ngres. Ces transitions du bruit au silence et du silence au bruit, la lueur des flammes portaient partout l'effroi ; la terreur tait gnrale.
La ville du Cap ne connut le dsastre que par les incendies qui embrasaient l'horizon et les cris de*


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toyards qui se prcipitaient ses portes. Tout d abord frapps de stupeur, les habitants du Gap se renfermrent ehez eux pour y mettre leurs esclaves sous clef. Les troupes seules couvraient les rues, pour se rendre leurs diffrents postes. Le canon d'alarme appela bientt la population aux armes. Les colons sortent de leurs demeures, s'abordent, se questionnent et au dsir de la vengeance, leur courage se rveille. Des cris de colre retentissent contre les hommes de couleur, et plusieurs d'entre eux furent massacrs comme complices des noirs. L'assemble provinciale dut prendre ces mal. heureux sous sa protection. C'tait en vain que les multres, surtout ceux qui taient propritaires d'esclaves ou de plantations, demandaient des armes pour aller combattre l'ennemi commun, et marcher avec les blancs. La force des prventions tait telle qu'on hsita tout d'abord accepter leurs offres.
Le gouverneur gnral de Blanchelande organisa la rsistance. Des corps de troupes de ligne et de garde nationale furent envoys dans la plaine, tandis que le Meutenant-colonel du rgiment du Cap, de Touzard, se portait avec plusieurs pices de canon au Limbe o se trouvait le gros des insurgs. La colonne des blancs se frayait la route travers les bandes de rebelles, lorsqu'elle fut rappele au Cap par un ordre du gouverneur qui cdait aux inquitudes des habitants. La rvolte entourait la ville, et les noirs, promenant partout 'incendie, s'taient avancs jusqu'au Haut-du-Cap. Les coups de canon redoubls que l'on tirait sur eux, avaient peine arrter leur marche. Le retour du olonel de Touzard mit fin leur attaque ; mais en se


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retirant, ils restaient matres de la campagne o ils tendirent leurs dprdations. Nanmoins, leur retraite donna quelque rpit, dont on profita pour se mettre ea tat de dfense.
L'on chercha restreindre l'insurrection ; dans ce but, de Blanchelande rsolut d'empcher les ngres de la province de l'Ouest de communiquer avec les insurgs du Nord. Les montagnes des Gonaves, qui sparaient ces deux parties de la colonie, constituaient une barrire assez difficile franchir. On la rendit encore plus redoutable, au moyen d'une srie de postes qu'on appela le cordon de l'Ouest. Le marchal-de-camp de Rouvrai, charg de diriger les oprations, voulait circonscrire la rvolte, et cet effet, il fit tablir des camps au Trou, Vallires, la Grande-Rivire, au Morne, Dondon, la Marmelade et Fort-Dauphin. La rgion o se trouvait ces paroisses tait limite par la mer et les frontires espagnoles ; aussi, grce sa configuration, elle dut d'tre prserve pendant quelques temps, des ravages des noirs. L'on avait affaire un ennemi, qui ne laissait pas d'tre inquitant. Au lieu d'attaquer en masse nos colonnes, les insurgs se tenaient disperss dans les fourrs, de manire envelopper et craser les dtachements isols et peu nombreux. Pour nos officiers habitus aux tactiques des armes europennes, c'tait une guerre d'un nouveau genre, d'autant plus dangereuse qu'elle leur tait inconnue. La lutte s'annonait comme devant tre longue et difficile.
C'est au milieu de ces tristes vnements que la nouvelle assemble ouvrit ses sances au Cap ; elle comptait


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cent treize dputs. Plusieurs de ses membres avaient t surpris en route et massacrs par les insurgs. La nouvelle assemble n'avait pas l'unit de celle de Saint-Marc. Deux partis se trouvaient en prsence l'un de l'autre, le ct Est et le ct Ouest. Le ct Est tait le parti de la mtropole ; laplupart des colons du Nord s'y rattachaient. Pour eux, la scission avec la France n'tait qu'un pouvantail dont il fallait se servir pour obtenir la rvocation du dcret concernant les hommes de couleur. Le ct Ouest, principalement form des dputs de l'Ouest et du Sud, rvait l'indpendance de la colonie. L'insurrection des ngres ne lui paraissait pas si dangereuse qu'on croyait. Le titre donner l'assemble fut le prtexte que les deux partis mirent en avant, afin de se compter. Soixante-sept voix contre contre quarante-six se prononcrent pour la dnomination d'Assemble gnrale de la partie franaise de Saint-Domingue et celle d'assemble coloniale fut rejete. Le ct Ouest l'avait emport. L'assemble montra bientt ses tendances, en accusant la mtropole des dsastres de la colonie. Elle ddaigna de lui faire connatre la situation, et pour empcher le gouverneur gnral de correspondre avec la France, elle fit mettre l'embargo sur tous les btiments qui taient dans le port. Croyant pouvoir rprimer l'insurrection par elle-mme, elle arrta la formation de trois rgiments de garde nationale solde, tablit des cours pr votales, augmenta les droits d'octroi, et nomma, de nouveau, prsident, le marquis de Cadusch. De plus, elle dfendit tout libraire ou imprimeur de publier, vendre ou distribuer aucun crit concernant la rvolution


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franaise ou relatif aux affaires de Saint-Domingue, sous peine d'tre poursuivi et puni comme perturbateur public et incendiaire. L'autorit du gouverneur gnral avait cess d'exister et l'assemble se considrait comme investie de la souverainet.
Par faiblesse, de Blanchelande sanctionnait tous les actes de l'assemble. C'est en vain qu'il s'tait adress au gouverneur de la partie espagnole de l'le pour en obtenir des secours. On lui avait rpondu d'une manire vasive. Le gouverneur Don Garcia s'tait content de placer sur la frontire quelques corps de troupes, pour rprimer les courses des blancs et des noirs. Il se sentait peu de sympathies pour les planteurs qui parlaient sans cesse d'indpendance et de plus, il n'tait pas mcontent de voir disparatre la prosprit dans une possession franaise.
L'assemble coloniale avait cherch nouer des relations avec l'extrieur. Elle s'tait adresse au gouverneur de la Jamaque, engageait des pourparlers avec lui, et en obtenait plusieurs centaines de fusils Tant que durrent les ngociations, il n'tait question au Cap que des Anglais et de leur gnrosit. L'on parlait hautement de se sparer delaFrance. Lorsque le gouverneur de la Jamaque refusa d'envoyer des troupes pour agir contre les ngres, l'assemble rompit tout rapport avec lui et les louanges en l'honneur de la Grande-Bretagne cessrent comme par enchantement. Les colons avaient aussi compt sur les tats-Unis. Ds le mois de septembre 1794, un crole nomm Roustan s'tait rendu prs du gouvernement fdral muni de lettres de crance, et avec le titre de dput de


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la partie franaise de- Saint-Domingue, prs les tats-Unis. L'assemble, coloniale traitait de souverain souverain. Les Amricains auraient t assez disposs secourir la colonie de Saint-Domingue ; mais ils n'avaient pas de troupes rgles, et tout ce qu'ils purent faire, ce fut de lui faciliter les moyens de se procurer des vivres et des munitions. Dans la Caroline du Sud, un agent nomm Polony, envoy par l'assemble, n'avait rien pu obtenir. Les ngociants de Gbarlestown ne voulaient envoyer des btiments que centre espces sonnantes ou lettres de crdit. Il serait intressant de connatre les ngociations qui eurent lieu entre le gouvernement fdral et les reprsentants de Saint-Domingue; mais on ne les connat que d'une manire assez vague. Nanmoins, il n'est pas douteux, que Roustan, partisan de l'indpendance de la colonie, n'ait demand pour elle le protectorat de la rpublique amricaine. Peut-tre, et c'est probable, fut-il question de faire entrer Saint-Domingue, titre de quinzime tat1, dans l'union fdrale. Washington, alors la tte des affaires, voulait avant tout consolider son uvre et tait peu soucieux de jeter son pays dans une entreprise o il pouvait avoir redouter des complications. Quand l'assemble de Saint-Domingue vit qu'elle ne pouvait compter sur aucune puissance trangre, elle eut alors recours la mre-patrie.
Au dbut de l'insurrection, le sentiment du danger avait rapproch les partis ; mais ds que les blancs eurent reconnu, dans des combats partiels, leur sup-
1 En 1791, leVermont avait form le quatorzime tat.


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riorit sur les noirs, les divisions reparurent comme par Je pass. Les assembles populaires rendaient les agents du gouvernement responsables du soulvement des esclaves, et ces mmes agents en accusaient les assembles. VEst et Y Ouest s'adressaient des reproches rciproques. Quoique Ton ft rassur pour le moment, Ton s'occupa de rprimer la rvolte. Des commissions prvotales fonctionnaient dans toutes les paroisses, et la suite de chaque corps de troupes. Chaque jour tait marqu par de nombreuses excutions. Sur l'une des places du Cap, il y avait en permanence cinq potences et deux chafauds pour le supplice de la roue. La fureur des blancs tait telle que plusieurs ngres furent brls vifs. La justice tait sommaire, et souvent les malheureux que l'on condamnait, avaient t forcs de marcher malgr eux. Les insurgs ne voulaient pas de neutres, et les ngres qu'ils surprenaient se cachant, taient gorgs sans piti. Ces cruauts souvent rptes, recrutaient la rvolte. De leur ct les colons se montraient aussi dfiants que froces, et leurs yeux, les blancs qui n'taient pas des croles devenaient suspects. C'est ainsi que l'assemble coloniale prit un arrt des plus violents contre les Franais de la mtropole. Elle ordonna, que tous ceux qui n'avaient, dans la colonie, ni proprits, ni proches parents, seraient renvoys en Europe, et en attendant le moment du dpart, il furent arrts, emprisonns et traits avec une duret que rien ne saurait justifier.
L'on avait appris par les prisonniers que l'on s'tait rsolu' faire, que les insurgs se qualifiaient de gens du roi, que leur chef nomm Jean-Franois prenait le


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titre de grand amiral de France, portait un habit galonn et voyageait d'ordinaire dans un carrosse attel de six chevaux ; son premier lieutenant, Biassou, s'intitulait gnralissime des pays conquis. L'on sut aussi que des hommes de couleur marchaient avec les rebelles, et que les Espagnols les appuyaient secrtement, en leur fournissant des armes et des munitions. Les ngres tenaient toujours la campagne, et l'on et dit qu'ils se multi-plaient, malgr les pertes qu'ils prouvaient dans les combats qu'on leur livrait. Ils acquraient peu peu l'habitude de la guerre et une espce de tactique. Au commencement, leur ignorance tait telle qu'ils ne savaient pas se servir des canons dont ils s'taient empars, et les chargeaient, en mettant les boulets au fond de la pice et la poudre ensuite. Des soldats espagnols taient venus les instruire. Pour se procurer des vivres et des munitions, les insurgs livraient aux habitants de la partie espagnole, les meubles des habitations qu'ils pillaient, les bestiaux dont ils s'emparaient el leur vendaient des enfants noirs qu'ils enlevaient sur les plantations. Des deux cts, la guerre devenait atroce.
L'insurrection ne perdait pas de terrain. Sans cesse refouls dans les mornes, les ngres revenaient toujours dans la plaine. De Blanchelande rsolut de prendre l'offensive. Sur son ordre, une partie de la garnison de Port-au-Prince se porta la rencontre du corps de troupes qui gardait les postes sparant la partie du Nord de celle de l'Ouest. Ce mouvement russit, la paroisse de Plaisance fut balaye et l'on s'empara de celle de l'A cul. En mme temps, le colonel de Touzard


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dbarquait Port-Margot, reprenait le Limbe et tait assez heureux pour arracher aux mains des noirs, deux cents femmes et enfants. Ces oprations jetrent le dsordre parmi les insurgs, qui attribuaient leurs dfaites la trahison, et se laissaient aller au dcouragement. De leur ct^ les blancs taient aussi souponneux ; ils accusaient les militaires d'tre de connivence avec les rebelles. On allait jusqu' les rendre responsables des ravages du climat. Si de Blanchelande faisait sortir du Gap des dtachements, l'on disait qu'il dgarnissait la ville et l'exposait aux dangers d'une attaque. S'il les. faisait rentrer, on lui reprochait de ne pas secourir les camps dissmins dans les campagnes. Les colons donnaient eux-mmes l'exemple de la discorde. Dans plusieurs paroisses, les partisans de Y Est et de Y Ouest refusaient de cantonner ensemble et de se porter secours. Ces divisions firent, qu'au bout de trois mois, l'on n'tait pas plus avanc qu'au premier jour, et que les ngres taient rests les matres de dix douze paroisses de la province du Nord.
Le calme qui s'tait tabli dans la partie de l'Ouest, grce au concordat de la Croix-des-Bouquets, devait tre de courte dure. Conformment ce trait, Ton devait procder l'lection de dputs aux assembles coloniale et provinciale, et les hommes de couleur taient appels y prendre part. La date avait t fixe au 21 novembre et, au jour dit, le vote eut lieu paisiblement Port-au-Prince. Craignant avec raison que les lections ne lui fussent pas favorables, l'assemble de l'Ouest cherchait un prtexte pour recommencer la lutte et se maintenir au pouvoir, quand un incident imprvu vint raliser ses souhaits.


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Un ngre libre et des canonniers de Praloto s'taient pris de querelle. Le ngre fut arrt et conduit la municipalit ; la populace l'arracha de force de l'htel de ville et le pendit un rverbre. A cette nouvelle, la garnison des hommes de couleur, qui tait caserne au palais du gouvernement, prit immdiatement les armes ; son irritation tait son comble. Si bien qu'an multre blessa un canonnier qui passait dans la rue. L'on battit aussitt la gnrale; la troupe de ligne et la garde nationale se rassemblrent, et la municipalit ordonna de dissiper, par les armes, les mal intentionns. Un capitaine du rgiment de Normandie, qui remplissait les fonctions de commandant de la ville, se prsenta aux chefs des hommes de couleur avec plusieurs officiers et habitants. Il parlementait avec Beauvais, quand des cris confus annoncrent l'arrive de Praloto avec son artillerie. Sur son ordre, vingt pices de canon furent mises en batterie et leur feu roulant dcima les multres. Aprs avoir rsist quelques temps, Beauvais battit en retraite ; il rallia tout son monde, et parvint, non sans peine, sortir de la ville.
La lutte avait t acharne et le nombre des victimes tait considrable. Un dsastre plus grand encore frappa Port-au-Prince. Pendant le combat, le feu avait clat au nord et au sud de la ville ; bientt plusieurs lots furent la proie des flammes. Ce fut en vain que les troupes essayrent d'arrter le flau, ou tout au moins d'en attnuer les effets. La plus grande partie de la ville tait construite en bois et btie sur du tuf. L'incendie dura quarante-huit heures; sur trente et quelques lots, vingt-sept avaient t brls. Le dsordre vint encore augmenter la calamit. Les maisons qui


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avaient t pargnes par le flau furent pilles par les troupes de Praloto, composes en partie d'aventuriers de tous les pays. Les pertes taient considrables ; on pouvait les valuer plus de cinquante millions de livres. L'on s'en prit d'abord aux multres, surtout leurs femmes, et plusieurs centaines de ces malheureuses furent obliges de quitter la ville avec leurs enfants. L'on accusa ensuite les commerants qui auraient cherch ainsi le moyen de dtruire leurs livres de commerce. Il est prsumable que l'incendie de Port-au-Prince ne fut pas une uvre prmdite, mais un effet du hasard.
Chasss de Port-au-Prince, les multres se runirent la Croix-des-Bouquets et y formrent un camp. Plusieurs blancs taient avec eux et un certain nombre de ngres taient venus les rejoindre. Leurs chefs taient, l'un des leurs, Beauvais, et un blanc, un riche planteur, de Jumcourt, ancien capitaine d'artillerie et chevalier de Saint-Louis. Les habitants de Port-au-Prince se prparaient soutenir un sige. C'est en vain que le commandant de la station navale, de Grimouard, se proposa aux deux partis, en qualit de mdiateur. Les pourparlers ne purent aboutir. Les hommes de couleur demandaient l'excution du concordat du 23 octobre, la punition juridique de Praloto et l'embarquement de ses canonniers. L'accord ne put se faire, et Port-au-Prince ne tarda pas tre bloqu. Logane se trouvait dans le mme cas, et Rigaud en faisait en quelque sorte le sige avec un nombreux rassemblement. Le Sud tait plus troubl que jamais. Plusieurs villes de cette province avaient, l'imitation de Port-au-Prince, chass