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Notes sur Saint-Domingue, tirées des papiers d'un armateur du Harve, by Charles Bréard, Rouen, 1893. (BCL-Williams Mem.Eth.Col.Cat. #550)
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4-tr-Bréard

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CHARLES BRARD
NOTES
SUR
Saint-Domingue
tires des papiers d'un armateur du havre (I780- l802)
ROUEN .
IMPRIMERIE DE ESPRANCE CAGNIARD
Rues Jeanne-Darc, 88, et des Basnagc, 5
1893


^HARVARD UNIVERSITYI LIBRARY JUN 9 1942
Extrait du Bulletin de la Socit normande de Gographie


NOTES SUR SAINT-DOMINGUE
TIRES ppS PAPIERS d'un ARMATEUR DU HAVRE (1780-1802)
La catastrophe de Saint-Domingue, sanglant pisode de l'histoire coloniale, ne frappa pas les seuls colons. Cette le, situe entre deux mondes comme un intermdiaire pour les relations de l'un et de l'autre, centre d'ui} commerce immense, frquente par toutes les nations de l'Europe, s'tendait au milieu de l'Ocan avec ses riches cultures, ses villes bien peuples et ses ports remplis de nombreux navires. La mtropole la traitait -comme une sur chrie. Avoir touch Saint-Domingue, c'tait pour les anciens ngociants de nos ports avoir abord la fortune. Il semblait dans les villes que chaque famille dt, pour sa prosprit, avoir un parent colon Saint-Domingue. De fait, un grand nombre de nos compatriotes y tait propritaire de vastes domaines. Nous pourrions citer Pexemple d'un simple commis-marchand que son esprit aventureux avait dirig vers cette colonie; aprs dix annes de sjour, il y possdait deux habitations 1 dans le quartier de Nippes, lesquelles lors de son dcs taient values plus de 700 000 livres, argent d'Amrique. D'ailleurs, il ne fallait autrefois que du crdit pour acqurir'des proprits dans les colonies. Le gouvernement concdait souvent le sol, et ce sol, concd ou achet, tablissait le crdit auprs du commerce qui fournissait les sommes ncessaires aux exploitations. Le planteur, qui le sol tait concd, obtenait vingt trente pour cent de revenus;
1 Les btiments qu'exigeaient les manufactures de sucre taient construits en maonnerie. Le domicile du matre qu'on nommait case, et qui ne mritait pour l'ordinaire que ce nom, ainsi que le nombre plus ou moins grand des cases infrieures faisaient ressembler chaque habitation une bourgade.


4 NOTES SUR SAINT-DOMINGUE
celui qui achetait le sol en retirait encore quinze vingt pour cent. Mais la passion des croles pour le luxe compromettait trop souvent leur fortune.
Aprs tout ce que l'on a publi sur cette le que l'on nous a prsente comme un Eldorado rel, nous ne nous hasarderons pas tracer un tableau de l'activit et de l'industrie de Saint-Domingue. Seulement nous dirons que la Normandie a particulirement senti le contre-coup du fatal dchirement. Les armateurs de Rouen, du Havre, de Dieppe, en ont t branls ; ceux d Uonfleur ne s'en sont jamais relevs. La correspondance d'une maison du Havre permet ddire que les uns et les autres ont lutt jusqu'au dernier moment de l'expulsion totale des blancs de l'le de Saint-Domingue.
C'est de ce recueil de lettres'familires dont nous allons faire usage, non pour ajouter quelques traits une histoire bien connue, mais pour rappeler la longue suite de vicissitudes que subit le commerce de ce grand port, les dsastres qui emportrent ses maisons coloniales, les revers qui dsolrent ses marchands et ses marins.
C'tait, en effet, par le commerce des Antilles franaises, poursuivi pendant plus d'un sicle avec des alternatives de bonne et de mauvaise fortune, que le port du Havre tait parvenu la prosprit. Il est fcheux d'avoir ajouter que la meilleure part de cette prosprit tait fonde sur un rgime conomique arbitraire, sur des privilges plus ou moins restrictifs, sur le travail forc, sur l'esclavage qu'alimentait la traite des noirs. On sait que le dbouch le plus important pour ce dernier trafic tait Saint-Domingue.
Au commencement du xvme sicle, ce commerce odieux avait pris un essor d'autant plus vif que le gouvernement avait reconnu la ncessit d'encourager le transport des noirs dans les Antilles; une dclaration de 1716 avait prescrit que les denres coloniales importes en France et provenant de la vente des ngres ne payeraient que la moiti des droits auxquelles elles taient assujetties par les tarifs. A ce moment, en 1723, tel petit port de Normandie transporta au Cap Franais plus de deux mille noirs. Quelques annes plus tard, la traite devint un trafic annuel et rgulier. En 1784, vingt-trois mille ttes de ngres, ngresses et ngrillons furent introduits Saint-Domingue, et trente mille environ l'anne suivante.
En 1785, quatorze armateurs du Havre armaient pour la cte d'Afrique. D'autres ngociants de la mme ville taient tablis cosignataires Saint-Domingue o ils habitaient Le Cap, Saint-Marc, Logane, Port-au-Prince,


TIRES DES PAPIERS D\jN ARMATEUR DU HAVRE
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les Cayes. Ces derniers, souvent, taient de vritables colons qui possdaient de riches plantations peuples d'hommes de couleur, dont on tirait une main-d'uvre vil prix.
Pour mieux faire connaissance avec ces ngociants, nous recueillerons ce que leur correspondance commerciale renferme d'intressant; elle embrasse des points de vue multiples, et d'abord elle nous instruit fond de ce qu'tait une expdition de traite.
Le navire du Havre, quip pour une opration de traite, tait approvisionn de vivres pour dix mois. Comme le troc des noirs ne se faisait que pour des marchandises, ce commerce en exigeait un grand assortiment. Les principales consistaient en eaux-de-vie, poudres feu, fusils communs, rles de tabac, coffres de pipes, barils de suif, chapeaux, couteaux flamands, bassins et chaudrons de cuivre, barres de fer plates, pices d'toffes dites siamoises, cotonnades, guingans, nganepaux, bajutapaux, limeneas, mouchoirs de Pondichry, etc., etc. Sa cargaison ainsi compose, le navire ngrier, quip de quarante hommes environ, arm de six canons d'un faible calibre, mais suffisants pour combattre les pirates marocains, mettait la voile.
Conduit par un vent favorable, il atteignait en peu de jours la hauteur du cap Vrt. Il y rencontrait les vents alises, de telle softe qu'il pouvait courir la cte vent arrire, mouiller au cap Mesurado, payer la coutume au roi en lui offrant un baril de suif ou deux mouchoirs, puis on traitait des captifs. Mais en ralit la traite ne commenait qu'au cap Blanc pour finir la rivire du Congo. Elle tait particulirement abondante.en or, en morphil et en noirs depuis le cap des Trois-Pointes jusqu' la rivire du Volta. De cette rivire Badagry elle fournissait aussi beaucoup de ngres et les plus estims dans les colonies. Sur la cte des Trois-Pointes ou Cte-d'Or, au ^centre de laquelle tait situ Anamabou, localit oti le commerce tait trs florissant, nos ngriers trafiquaient non sans peine. Dans cette rgion on comptait vingt-trois forts renferms dans une espace de soixante-quinze lieues. Ces forts appartenaient aux Anglais et aux Hollandais qui y avaient tabli d'importants comptoirs l'abri de leurs batteries. Les deux principaux forts taient El-Mina (La Mine) et Cape-Coast (Cap Corse). Les gouverneurs de ces stations s'ingniaient, d'accord entre eux, pour carter de la cte le pavillon franais. Le trait de Paris devait rendre encore plus dures les conditions imposes nos marins et nos ngociants dans ces parages.


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NOTES SUR SAINT-DOMINGUE
Supposons qu'un des capitaines havrais ait t fort mal reu La Mine et qu'il n'ait pu y traiter ni l'or, ni les gommes, ni oc l'bne Le capitaine ngrier, qui une longue exprience a rvl les ressources de la cte, gagnera les mouillages de Cormantin, du Petit et du Grand-Popo, de Whydah ou de Badagry. C'tait l les foyers de traite les plus actifs du golfe de Bnin. Whydah est une ville situe une distance d'environ trois milles de la mer, dont elle est spare par une lagune ou lac. Son aspect est trs pittoresque; elle est la plus agrablement situe des villes ou bourgades qui s'lvent soit sur la cte d'Or, soit sur la cte des Esclaves. Elle fait partie des tats du roi de Dahomey, sur lesquels l'attention toute particulire du public a t appele dernirement par l'intressant voyage de M. le capitaine Binger.
En 1761, le ngrier qui abordait Whydah ou Juda devait, en premier lieu, mettre son pavillon sous la protection du.souverain noir. Il n'y parvenait qu'en payant d'assez lourdes coutumes d'entre et de dpart de traite : aux canotiers, pour franchir la barre souvent forte et dangereuse et pour descendre terre; au roi qui exigeait des pices de cotonnade, des bassins de cuivre, des barres de fer et des barils de poudre; au valet du roi; au capitaine de ses canots ; un autre capitaine charg de la distribution de l'eau et des vivres; aux conducteurs des captifs; la maison du roi ; l'intendant du roi; la mre du roi, etc., etc. En joignant ces frais la valeur des vols co/nmis par les ngres prposs la garde des tentes et du magasin, la dpense au pralable s'levait quinze cents livres. Sur la mme rade on achetait les noirs quelquefois cher, quelquefois bon march, et cela selon leur ge, leur force, leur figure, leur sant. C'est ainsi qu'on traitait d'un ngre pour sept onces d'or payes en marchandises et d'une valeur de 322 livres; de douze ngres pour quinze onces d'or d'une valeur de 729 livres; de cinq ngres pour trente onces d'or d'une valeur de f 217 liv. Au xvne sicle, sur toute la cte de Guine, un ngre ordinaire, dit pice d'Inde, ne cotait que 28 ou 3o livres; rendu en Amrique, il se vendait de 3oo 600 livres.
La vente des noirs se faisait, comme on le sait, aux colonies du Nouveau-Monde. De la Guine Saint-Pierre-Martinique, on estimait qu'il y avait quatorze cents quarante lieues, et plus de quinze cents cinquante Saint-Domingue; mais les plus habiles capitaines diffraient sur l'valuation. Ce que tous savaient, c'est qu'on employait soixante jours de route pour se rendre du golfe de Bnin aux Antilles franaises. Ce que tous ne savaient


tlfcEES des PAPIERS dW ARMATEUR du tiAVkE
pas moins bien, c'tait le prix moyen des noirs pice d'Inde : on nommait auasi un ngre fort et robuste de l'ge de vingt trente ans. Ce prix varia beaucoup. Divers documents groupent ainsi les chiffres : De 1750 1755, le prix s'leva 1 280 livres; de 1764 1770, il varia de 1 3oo 1 412 livres ; il monta 1 796 livres de l'anne 1771 l'anne 1778; enfin, il atteignit 2 o33 livres en 1785.
Si maintenant nous ajoutons, d'aprs la correspondance que nous avons sous les yeux, que par exemple YAgamennon, navire du port du Havre, capitaine Lemasson, introduisait au Cap, en 1785, cinq cents vingt-huit noirs dont la vente produisait plus d'un million de livres, on aura par ces chiffres une ide des pertes que les armateurs havrais subirent quand les colons, repoussant les comptes de commerce, cessrent tous paiements en ce qui touchait les transactions de l'extrieur, surtout pour les ventes de ngres.
A propos de l'arrive* Saint-Domingue "d'un btiment charg de ngres, la maison P... avait conserv quelques lettres relatives u jeune prince noir que l'on vit se promener sur les quais de Rouen, il y a une centaine d'annes. De mme, de nos jours, ne rencontre-i-on pas sur les boulevards et dans les cercles de Paris un jeune garon d'environ quatorze ans, qui a une bonne figure de noir, est vtu l'europenne et est coiff d'une calotte blanche. C'est aussi le fils d'un chef noir dont les possessions sont situes dans la rgion du Haut-Niger.
Le jeune africain, venu en Normandie au commencement de l'anne 1784, avait t amen aux comptoirs de la cte de la Gambie parmi le troupeau humain captur par les marchands d'esclaves. Il tait le neveu du roi de Quoypofte ou Coporte, chef indigne avec lequel la France entretenait d'amicales relations. Comme rien dans son costume ni dans ses allures n'avait trahi sa qualit, il avait t jet fond de cale avec le reste de la marchandise. Par bonheur, des esclaves le reconnurent au cours de la traverse pendant laquelle le jeune prince ne se livrait pas aux plus agrables rves de voyage. De telle sorte qu'au lieu de lui chercher un acqureur sur le march du Port-au-Prince, le capitaine conserva le ngrillon son bord et l'amena en France. Il y fut accueilli, vtu et nourri par les armateurs* Plus tard, sur un ordre du commissaire-gnral tie la marine, au Havre, on le dirigea sur les tats du roi, son oncle. Les pices publies ci*aprs sont relatives cet pisode.


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NOTES SUR SAINT-DOMINGUE
Mmoire des ouvrages et fournitures pour M. Maurice, fils du roi de Coporte, du 14,fvrier
Savoir :
Faon d'un habit, veste et culotte de coutil. Faon de deux culottes de froc bleu Faon d'une culotte longue de toile de coton bleu Faon de 4 chemises de gingas. Trois aunes 1/2 de froc bleu? 4 livres Deux aunes de toile blanche, 40 sols Trois aunes 3/4 de coutil ray, 5 9 sols Deux aunes 1/2 de toille, 32 sols. Deux aunes 3/4 de toiile de fil et coton, 40 sols Onze aunes de guingas, 28 sois Deux paires de bas de4aine, 3 livrer. Blanchissage et repassage ....
Un demi cent de poire de Bon-Chrtien Panier et paille .......
Logement et nourriture pendant quinze jours
to liv. 19 s.
1 r
4 5
15 6 1
10
t
t 10
128 liv. 5 s.
Jkan-Louis Roch Mistral, conseiller du Roi en ses conseils, commissaire gnral des ports et arsenaux de marine, Ordonnateur en Normandie.
II est ordonn au capitaine Charles-Franois Plet, du navire d'Hon-fleur VAmiti, de recevoir sur son bord et nourrir sa table un jeune prince ngre qui lui sera remis avec le prsent ordre, e*qui est un fils du roi de Colporte. Il'aura soin de le remettre au roi son pre du moment qu'il abordera aux ctes dWtfrique qui avoisinent le royaume de Coporte.
Fait au Havre, le trente janvier rail sept cent quatre-vingt-quatre.
T> MlSTRAi. >
A bord de la Bayonnaise, le 2 5 avril 1784.
Le Marquis de La Jaille.


tires des papiers d'un armateur du havre
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Je soussign, roi de Quoporte, de Wonguepont, de Mallegu et autres lieux, certifie que le sieur Jean-Baptiste Hber, capitaine du navire la Bonne-Union, d'Honfleur, m'a fait remettre ce jour par la corvette le Frre, commande par le sieur Granger, le jeune prince Morice Fragues-maille, mon neveu, en bonne sant. En foy de quoy je lui ai dlivr le prsent pour servir et valoir qu'il appartiendra,
A Wonguepont, le 10 mai 1874.
(Signature en lettres arabes).
Nous aurions regrett de ne point relever dans la correspondance de MM. P... ce curieux incident, mais elle ne roule pas uniquement sur ds anecdotes bien que les affaires prives y soient mles souvent aux intrts gnraux de la maison. Nous allons runir les informations que cette correspondance contient et apporter ainsi des faits dj connus le tmoignage des contemporains.
Dans l'intervalle de 1785 1792, divers navires arms par la maison P..-. frres, du Havre, avaient fait Saint-Domingue des ventes dont le produit total s'levait 6 millions, argent colonial; il restait recouvrer sur cette somme, au moment de l'insurrection, celle de 1 million 200 000 livres.
Suivant les usages locaux, les navires avaient t consigns des associs grants qui, rsidant dans les villes de la'colonie au Cap, Saint-Marc, aux Cayeset Logane, servaient d'intermdiaires entre les habitants et les armateurs de France. Ces grants, l'arrive d'un btiment charg de ngres, faisaient rpandre des avis dans les quartiers avoisinants ; les colons se transportaient bord pour y faire leur choix parmi les esclaves que la loi dclarait tre des instruments de culture. Ces mmes ngociants renvoyaient les navires chargs de denres coloniales provenant de la partie des ventes ralises au comptant.
Quant aux comptes entre les consignataires et les armateurs, ils s'tablissaient par les documents dont ceux-l faisaient l'envoi. C'tait d'abord le tableau gnral de la vente prsentant avec le nom des acheteurs le dcompte de chacun d'eux, avec les chances des obligations consenties ; ensuite des factures accompagnant les remises partielles successives; puis, enfin, des tats dits de reprises, qui, transmis des poques priodiques, constataient la situation ces mmes poques de tous les dbiteurs envers chaque armement. Au moyen de ces lments d'ailleurs dvelopps par


TO
NOTE SUR SAINT-DOMINGUE
une correspondance fort active, on conoit que les armateurs pouvaient suivre leurs affaires des colonies et en faire passer les critures dans leurs comptoirs comme s'ils avaient eu leurs titres de crances entre les mains.
Voici quel tait, en particulier, chez MM. P... frres, le systme de ces critures : iun registre spcial pour chaque armement o s'inscrivait avec le plus grand dtail tout ce qui se rapportait d'une manire quelconque cet armement ; 2 un mmorial o les articles taient repris un peu plus sommairement comme les autres affaires; 3 un journal o ils se groupaient suivant leur nature pour aller se classer aux divers comptes ouverts; 40 un registre des comptes courants; 5 un grand livre; le tout tait tenu en parties doubles.
Comme les tats^de reprises avaient t adresss la maison P... jusqu'au moment de l'insurrection, il lui fut facile en dpouillant ces documents de dresser, sans ses titres mmes des crances, Ftat nominatif avec dcompte de tous les habitants de Saint-Domingue, au nombre de 228, rests ses dbiteurs lors de la catastrophe de 1792, ensemble pour i million 200 mille livres.
La maison P... avait pour principal associ-grant Saint-Domingue M. Grandmaison, propritaire d'une cafeyre Saint-Marc et d'une indigo-terie aux Cayes f. Ds le mois de mai 1787, poque de la runion des deux conseils du Port-au-Prince et du Cap, ce colon signalait le mcontentement gnral des habitants et l'branlement politique de la colonie. En* effet, on peut certainement reporter cette poque la premire et insensible origine de larvolution de Saint-Domingue. Puis les lettres de M. Grandmaison se font l'cho des efforts de l'intendant de Marbois pour mettre de l'ordre dans les finances et des difficults qu'prouve le gnral Duchilleau dans le maniement des forces militaires. On voit aisment, leur lecture, que les liens du gouvernement se desserraient et que les agents suprieurs abandonns eux-mmes commenaient tre terriblement embarrasss.
En aot 1789, arrivent au Cap les nouvelles de ce qui s'est pass en France. Alors le correspondant de la maison P... dpeint ses amis les assembles aux coins des rues, les conciliabules dans les lieux carts, la formation de compagnies de colons volontaires, la distribution de cocardes tricolores qui sont envoyes de France par cargaison, l'installation de la
Les indigotiers occupaient gnralement les vallons que forme la naissance des montagnes. Celles qui avaient la ressource de l'eau du ciel taient destines la production du caf, comme les lieux arides la production de l'indigo et du coton.


TIREES DES PAPIERS D*UN ARMAtEUk bu ttAVkE t t
m
premire assemble populaire au Cap, centre de la partie du nord de Pile, la fuite force de M. de Marboisqui s'embarque furtivement avec sa famille sur une frgate qui le conduit aux tats-Unis, enfin, les insurrections partielles des multres et des ngres libres, l'insurrection gnrale de tous les hommes libres et ensuite celle des affranchis et des esclaves.
Voici ce qu'exprime*une de ses lettres :
Saint-Marc, le 12 avril 1791.
M. L. T. tant absent de l'habitation ne peut avoir l'honneur de vous crire. Il est forc de se tenir loign, parce que membre d'une corporation de volontaires qui a t proscrite il a t toujours trop en vidence t avoit pour cette raison tout craindre des mauvais sujets. D'ailleurs nous ne pensions*pas que la colonie pat tre agite d'une crise plus pouvantable que celle qu'elle ressentait depuis deux mois surtout, lorsque l'arrive de la station Ta augmente.
n Les deux dtachements d'Artois et de Normandie, les quipages des vaisseaux le Bore et le Frougueux, sduits, tromps en dbarquant au Port-au-Prince, par un dcret suppos du 17 dcembre qui annuloit celui du T2 octobre, leur fit voir comme ennemis de la nation ses pins zls dfenseurs, levrent le 4 mars dernier l'tendart de la rvolte et de l'insubordination. Leur exemple fut imit de suite par le rgiment de Port-au-Prince. Ce dernier rgiment a eu la barbarie d'assassiner son colonel, M. Mauduit 1 ; le gouverneur gnral, les officiers, les membres du Conseil % gnral craignant pour leurs jours se sont rfugis au Cap. Tous les bons citoyens, amis de la paix, fermes dfenseurs des dcrets nationaux, ont trembl pour leur vie et leurs proprits ; ils ont cherch leur salrt dans la fuite aprs avoir mis leurs papiers l'abri des incendies. Mais qui souffre de ces maux? c'est le commerce; les affaires sont nulles et les dbiteurs savent qu'on ne peut les contraindre payer, etc.
A la mi-aot 1791, un incendie clata dans le nord, sur l'habitation Chabaud : au mme instant l'atelier de l'habitation voisine se souleva.
1 Les grenadiers du rgiment de Port-au-Prince s'emparrent de leur colonel, M. de Mauduit. Le 4 mars, 5 heures aprs-midi, ils le conduisirent vis--vis le corps do garde o il fut massacr coups de sabre, aprs avoir subi des outrages et des mutilations sans nom. La ville du Cap dplora par des regrets clatants et solennels la mort du colonel


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NOTES SUR SAINT-DOMINGUE
C'tait dj l'explosion du grand dsastre qui devait suivre, et que des soulvements partiels dans l'ouest faisaient prvoir.
Le 22 aot, l'insurrection des noirs se manifesta d'une manire gnrale; alors commena la guerre mort entre les noirs et les colons.
Le 9 septembre, M. Grandmaison adressait ses amis la lettre qui suit :
A MM. P... frres, armateurs au Havre.
Au Cap, le 9 septembre 1701.
Le dcret du 15 may tait assurment accompagn de personnes qui Croyaient qu'il mettrait les blancs aux prises avec les gens de couleur ; elles ont profit de l'agitation des blancs pour s'introduire dans les atteliers o s'est form le plus horrible et le plus terrible des complots, cellui d'assassiner tous les blancs, de brler leirs cases et celles l'usage de l'exploitation. La premire tincelle a paru au Limbe; les coupables ont t arrts et ils ont accus plusieurs ngres que l'aveuglement de leurs matres a empch d'arrter. Peu de jours aprs, l'incendie est devenu presque gnral l'Acul, Limbe, port Margot, Morne-Rouge et la plaine du nord. Les atteliers de gr ou de force se sont joints aux brigands. Le nombre s'est si fort accru qu'ils ont form plusieurs bandes et plusieurs camps. Rien n'a pu arrter ce torrent d'hommes et de flammes; ils se sont diviss dans plusieurs quartiers. Leur premier soin a t de tuer les blancs surpris ou rests chez eux par trop de confiance, ensuite de brler les cases, les moulins les sucreries et les cannes, de tuer les bons sujets ngres qui refusaient de marcher. De la plaine du nord, l'incendie s'est port au haut du Cap, Mornet, Petite-Anse, Quartier-Morin, Limonade et a t arrt au Rocou par un camp de blancs et de multres libres, ce qui a dcid les brigands monter dans les mornes de la Grande-Rivire, Grand-Boucaud, etc. L'on compte jusqu' cent quatre-vingt-quatre sucreries et beaucoup de cafeteries plus ou moins maltraites, dans leurs btiments, leurs plantations et mme leurs ngres. Car enfin les blancs se sont dfendus, ils ont form divers camps et fait diverses attaques au Trou, la Petite-Anse, au Haut-du-Cap; aux Mornets, au Port-Margot, Plaisance et au canton d'Ennery. Notre rgiment fournit tous les postes, mais malgr les secours de nos multres libres qui se sont offerts gnreusement, nous ne sommes pas assez forts pour attaquer et dtruire les btes froces. Notre but jusqu' prsent a t de les cerner pour empcher la contagion de se communiquer, moyennant


tires DES papiers D'UN armateur DU havr l3
quelques excutions partielles sur diverses habitations, sur des mauvais sujets1 connus. Le Trou, Jacquery/Terrier-Rouge* Port-Dauphin, Mari-baroux, La Marmelade, Plaisance, Le Borgne, Port-de-Paix, Jean-Rabel, Gonaves et tout le bas de la cte paraissent tranquilles suivant les dernires nouvelles. Le Port-au-Prince tfulse disposait se battre contre les#multres pour le dcret du 15 may, mais il est probable qu'ils se seront runis contre Tnnemi commun.
Vu la proxinit et l'urgence du cas, lacolonie a demand du secours la Jamaque, la Havane, Curaao et la Nouvelle-Angleterre, mais personne ne vient. Le prsident de Santo-Domingo nous en refuse sous le prtexte que c'est une suite de notre rvolution.
Les brigands sont un compos de blancs qui se noircissent, qui ne se^montrent que pour incendier et donner ordre aux atteliers de marcher; cependant quelques-uns ont t tus, de multres libres peu fortuns, de ngres libres et esclaves. 'Ceux-ci sont les commandeurs, ouvriers, domestiques, sucriers, cabroutiers, c'est--dire les ngres de confiance, les mieux instruits, les mieux traits qui paraissent les plus affids. Viennent aprs le gros des atteliers qui ont t de g ou de force. Les anciens atteliers qui avaient mrit le plus d'gards ont t les premiers corrompus, ont aid plus ou moins dtruire et ce sont les chefs. Les meilleurs ngres ont t ceux qui ont dit leurs matres de se sauver; ceux qui leur ont dit de rester les ont tus. Ces cruels ont des femmes blanches qui servent leur brutalit ou leurs besoins les plus vils. On a essay de leur demander la cause de leur guerre. Tantt ils ont demand les droits de l'homme, la libert, l'ancien rgime trois jpurs de la semaine et qu'on les payt. Tantt qu'ils ne voulaient plus de matres puisque les blancs ne voulaient plus de roy. Mais ils se sont lus un roy qui joue dj le rle de despote, ce qui dplat^ ses sujets. D'aprs ce tableau vous devez calculer nos malheurs !
Les affaires sont toutes suspendues; les tribunaux et les comptoirs sont ferms; on ne songe qu'aux gardes et aux patrouilles qui fatiguent beaucoup. Un embargo retient depuis le 2 5 du pass les navires franais et trangers pour deftendre notre ville qui est menace. Elle sera prise s'il ne nous arrive de prompts secours.
Un mois aprs, M. Grandmaison revenait sur le mme sujet. Il avait constamment port les armes. 11 avait cru de la premire prudence d'loigner de sa maison tous les papiers d'utilk et de les envoyer en futailles chez des amis la campagne. Les habitants incendis ne pouvaient absolument


14 HTES SUk SAlfcT-DMtNUfe
payer; ceux qui ne Ptaient pas encore employaient leurs revenus nourrir des troupes soldes pour tcher de prserver leur quartier.
Ce fut peine inutile, les incendies continurent. Enfin arriva Ppou-vantable pillage du Cap, le 21 juin 1793, qui cota la France plusieurs centaines de millions.
M. Grandmaison, aprs avoir inform la maison du Havre des angoisses perptuelles qui l'assaillaient, annona qu'il avait runi les dbris de sa fortune et qu'oubliant les affaires d'intrt pour sauvegarder sa personne il s'embarquait sur une frgate de l'tat et qu'il migrait. La frgate portait plus de cinq cents rfugis; elle mit quatorze jours pour se rendre la baie de Chesapeake (tats-Unis).
La Providence n'abonna pas Pinfortun colon sur la terre amricaine. Plusieurs habitants de la Gorgie se disputrent Pnvi de remplir envers lui les charges d'une gnreuse hospitalit. L'ancien ngociant havrais se fixa Savannah ; c'est de cette ville que sa correspondance continue :
Ier janvier 1794. Vous aurez vu par ma dernire que je me suis sauv de Saint-Marc sans passe-port et avec cinquante-cinq portugaises. J'ai en outre deux lettres de crdit sur MM. Ward et compagnie; cela m'assure l'existence pour six mois. Esprons, mes bons amis, que dans cet intervalle la colonie va respirer un peu et qu'on y pourra donner ses soins aux recouvrements. 7)
En effet, un peu plus tard, le gnral Laveaux tant parvenu gagner le chef des noirs, Toussaint-Louverture, les colons propritaires et les con-signataires reprirent peu peu possession de quelques parties de la colonie. En 1798, le gouvernement anglais retira ses troupes et Toussaint rtablit l'ordre et les^cultures dans Pile entire.
De son lieu d'exil, M. Grandmaison suivait, non sans anxit, les vnements qui portaient un coup fatal sa fortune et celle de ses amis du Havre. Il ne pouvait se dfendre d'un regret amer quand il se rappelait le sol luxuriant d'o il avait t chass. Il n'en voulait pas moins donner ses mandataires, sur leurs affaires, tous les dtails de nature les clairer.
Voici deux lettres dates de 1801 :
Savannah, 19 juin 1801.
Actuellement j'ai une lettre date de Saint-Marc du 22 avril, finie au Port-Rpublicain le 3o. Elle dbute par ce qui me concerne. Un dsordre affreux rgne dans mes paperasses, lesquelles pourrissoient dans la pous-


TIRES DES PAPIERS D'UN ARMATEUR DU HAVRE 5
sire du greffe. Notre ami en a pris charge; je reconnois bien l mon paperassier mais je ne lui en scais pas moins trs-bon gr.
j> Il a vu Saint-Marc une partie de mes ci-devant sujets dont quelques-uns sont attachs la petite place tenue ferme par l'ex-snchal Morel de Guiramand qui prtend pour la prsente rcolte deux balles de coton. Il partoit pour le Port-Rpublicain afin de solliciter la leve du squestre sur ma maison qui, bien entendu, est inoccupe. L'ancien personnel qu'on y voyoit a t dcim : Gabriel Gros-Bouche a t mis la vole d'un canon pour s'tre rvolt; Rossignol Desbarest sourd; Daquin est mort; Daubry est galement mort de chagrin.
Au Port-Rpublicain, une assemble centrale s'occupe de la rdaction d'un plan d'organisation pour la colonie. Ce travail est secret. Cependant l'on sait qu' l'gard des tribunaux on demande le rtablissement des anciennes snchausses et deux conseils, l'un au Port-Rpublicain, l'autre Santo-Domingo. On s'occupe encore des propritaires absens et des moyens de les rtablir sur leurs proprits, en reprsentant leurs titres ou un acte qui y supple. On ne dit pas de quelle couleur se compose cette assemble centrale.
Saint-Marc est triste mourir, ma dit Scoffiery, qui est arriv Charlestown. Vous vous rappellerez ds ce Scoffiery, italien ou gnois, tenant une petite boutique de graissere prs de l'glise. Il toit pass Kingstown au plus en 1797. On me marque que cet homme quitte cette localit aprs y avoir ramass une fortune monstrueuse pour aller la porter dans ce continent. Il ne scait ni lire ni crire.
M. le marquis de Montalet se marie avec M,,e Lise Niel. Qn me l'annonce comme chose publique; ici nous n'en savions rien, toujours est-il que le marquis a quitt le deuil et qu'il parot aujourd'hui en petit gris, etc., au demeurant je crois que c'est un faux bruit.
A propos de l'organisation des tribunaux, j'ai omis de dire que la juridiction de Saint-Marc a t transfre aux Gonaves pour plaire au chef nor Saint-Marc est ddommag par le conseil suprieur ou tribunal d'appel, lequel est ofri de la belle figure de Songueau pour prsident. Quelle infamie Les autres sont inconnus et l'avenant.
Dans la seconde lettre, on rencontrera le nom de Barb de Marbois, intendant des les franaises sous le Vent, qui fut maire de Metz, dport aprs le 18 fructidor, prsident de la Cour des comptes et snateur ; on a de


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NOTES SUg SAINT-DOMINGUE
lui ui Etat des finances de Saint-Domingue, depuis le 10 novembre 1785 jusqu'au ier janvier 1788, imprim au Port-au-Prince.
Savanah, 19 novembre 1801.
On me marque, mes chers amis, que M. Delmas est sur son dpart pour Saint-Domingue par la voie du Port-Rpublicain. Si, comme je le prsume, on ne voyage plus qu' cheval dans ce pays-l il faut convenir que le trajet sera un peu difficultueux pour la grosse personne de M. Delmas.
Au reste, on m'ajoute que la sant du gnral noir ou du noir gnral est extrmement chancelante et qu'il ne peut aller loin. N'y a-t-il pas de doute que, lui partant de la vie, il n'en rsulte du mal pour la* colonie. Car en effet vous souponnez qu'il en sera des dispositions de Toussaint pour gouverner encore cinq annes aprs sa mort, suivant la belle constitution, comme du testament de Louis XIV, gans comparaison pourtant. Il parotroit que la concurrence serait tablie entre Mose, Dessalines et Christophe. Quelle alternative pour les blancs. C'est un tas de boue.
Mme J... m'a dit que son mari avait toujours continu d'entretenir correspondance avec M. de Marbois, mme dans son exil de Cayenne; que depuis que celui-ci se trouvoit la tte des finances de la Rpublique il avoit mand M. J..., qui marquoit le*dsir de passer en France, de rester o il toit plutt que de venir habiter aucune contre de l'Europe; que les ressources en France toient nulles, que les finances ne reposoient que sur des impositions, qu'il falloit le plus souvent arracher avec violence; que les employs la plupart du temps n'toient pas pays, etc.
Je ne reois plus de lettres de Chasteau. 11 faut qu'il soit diablement employ dans son notariat Saint-Marc. Je suis persuad que les actes les plus frquens sont les contrats de mariage entre les ngres; les dots doivent tre quelque chose de beau et de bien engageant, etc.
Ce fut alors, et jusqu'au mois de dcembre 1801, que Ton songea une expdition militaire. Une autre lettre de M. Grandmaison parle de cette expdition.
Savanah, 21 janvier 1802.
J'ai eu de vos nouvelles, mon cher ami, par le retour de mon neveu qui m'a dit vous avoir laiss peu prs dans le mme tat de sant que vous viviez ici. Le haut pays 1 ne vous vaut donc pas mieux que les sables de
1 Augusta, ville des Etats-Unis dans la Gorgie, 155 kilomtres de Savanah.


R^ES DS PAPIERS D*UN ARMATEk DU HAVkE
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Savanah. Au fait je ne pense pas qu'il y ait dans cette vaste province, soit dans sa longueur, soit dans sa largeur, un endroit qui puisse tre sain, encore moins agrable. Qu'y faire? Gardons la chane que nous nous sommes rive jusqu' ce que notre bon ange nous en tire.
Voici cet gard les esprances qui se prsentent. D'abord, du ct de la France, M. J... crit de Paris, le 26 octobre, que la veille il avait dn chez le citoyen Barb de Marbois (qui Saint-Domingue toit l'homme du roi et qui se trouve aujourd'hui fort l'aise le ministre du trsor de la Rpublique), lequel citoyen ministre avoit ce jour sa table le gnral Leclerc, beau-frre du First Consul, nomm gnral en chef de l'arme destine pour Saint-Domingue, un M. Benezet ou Benezec nomm grand prfet, M. Devaivres, etc. Le gnral RochambeaU, supposait-on, devait commander sous le gnral Leclerc.
Ce M. Benezet grand prfet (ce qui rpond, je pense, gouverneur de province), est je crois l'ancien banquier qui a figur dans diverses circonstances de la rvolution et qui, je m'en rappelle, s'toit fort livr, avant ladite rvolution, dans les affaires avec nos croles, d'oti il toit rsult de sa part une faillite assea passable. Il a peut-tre pris cela pour aider ses recou- vrements. N'importe.
L'arme, dont on ne dit pas le nombre mais que Tdh porte d'avance quarante mille hommes, alloit faire voile trs-incessamment de Brest d'o part toute la flotte.
y> Le plan paroissoit devoir tre de dbuter par des voies de conciliation, sauf faire agir ensuite les marionnettes. N'est-il pas incroyable de les voir toujours trembler jusqu'au dernier moment devant de pareils gueux? Je voudrois demander ce gnral Le Clerc, qui coupoit des armes entires avec son grand sabre, ce qu'il pourroit redouter de la rsistance de Toussaint, n'et-il lui, gnral Le Clerc, que vingt mille hommes et mme moins. Car, de mme que l'opinion des individus seule a fait la rvolution de Saint-Domingue et a fini par mettre l'autorit dans les mains de Toussaint, ainsi tombera la vertu de Toussaint.
Actuellement, du ct de Saint-Domingue, M. Depestre qui roule sur l$s mers, tandis que madame son pouse ne se roule qu'au lit, raconte que le consul noir est loin de vouloir rsister, qu'au contraire il recevra les
1 En i8o3, Bnzech suivit l'expdition commande par le gnral Le Clerc et passa aux les avec sa femme et ses enfants comme prfet Saint-Domingue


NOTES SUR SANT-DOMINGU
troupes de France en frres et amis. Pour donner plus d'assurance de ses dispositions amicales, il a proclam par toute la colonie qu' la nouvelle du premier assassinat de blancs sur une habitation il ferait fusiller tout l'atelier d'icelle et dcimer sur les habitations voisines. En attendant les blancs n'en sont pas plus Taise et soupirent sans doute aprs l'arrive de cette arme. On fait monter cinq cents environ la perte des blancs dans l'assassinat de Mose, etc.
Cette dernire lettre nous a conduits jusqu'au 21 janvier 1802. Huit jours aprs, le 29 janvier, une flotte franaise jetait l'ancr? dans les eaux de Saint-Domingue.
L'arme navale de la Rpublique, aux ordres de Villaret-Joyeuse, comprenait trois divisions, mouilles dans les ports de Brest, de Rochefort et de Lorient. Voici une lettre indite de l'amiral, crite quelque temps avant de mettre la voile :
Vamiral Villaret-Joyeuse au Ministre de la Marine.
En rade de Brest, i5 vendmiaire an X.
La revue qtie je viens de passer bord des vaisseaux m'a plus que jamais convaincu qu'on peut tout attendre des Franais. Aprs tant de ngligences et de fautes qui ont concouru dans le commencement de la Rvolution la destruction de la marine, j avoue, citoyen ministre, qu'en me dvouant sans rserve l'excution des projets du Premier Consul dans le commandement d'une arme navale je n'avais jamais port mes esprances au-del d'une organisation mdiocre. Il est de mon devoir de vous dclarer qu'elle est excellente. Discipline, union entre les troupes et les quipages, bonne intelligence avec les allis, zle, mulation, confiance et patriotisme, voil ce qui existe sur tous les vaisseaux, etc.
L'armement de mes vaisseaux est fort suprieur ce que j'esprais et les prsages les plus certains d'une campagne utile sont dans mon our. J'ai toujours t convaincu qu'un des grands moyens d'obtenir sur mer les succs que nous avons eu sur terre tait d'inspirer nos matelots, un jpeu trop dcourags, un peu de cet enthousiasme auquel nos soldats ont d tant de victoires. Les soins que j'ai pris pour introduire sur nos vaisseaux l'esprit militaire ont obtenu les plus grands succs
1 Arch. de la Marine, Campagnes i8o2-i8o3.


TIREES DES PAPIERS D'UN ARMATEUR DU HAVRE \g
La flotte mit la voile le 2 3 frimaire an X (14 dcembre i8oi), de Brest, Lorient, Rochefort, Flessingue, Toulon et le Havre. Elle se composait de vingt-huit vaisseaux et vingt-deux frgates, corvettes et btiments lgers portant 22 000 hommes environ. Du Havre partit une expdition de t 000 hommes appartenant la 98e demi-brigade d'infanterie de ligne, au ioe rgiment de dragons et des compagnies d'artillerie. Ces troupes embarques sur les frgates la Valeureuse, VInfatigable, la Comte, la Revanche, la Serpente, arrivrent aprs l'ouverture de la campagne l.
Ce n'est pas ici, est-il ncessaire de le dire, que nous prsenterons un nouveau rcit de l'expdition du gnral Le Clerc. Nous avons entrepris w une tche plus modeste, plus courte et plus facile. Qu'il nous suffise de rappeler l'acte odieux de vengeance qui fit de la ville du Cap un amas de cendres et de dcombres, et les traces sanglantes dont Dessalines marqua son passage depuis Logane jusqu'aux plaines de l'Artibonite. Si les troupes venues de France infligrent aux noirs une srie de dfaites la suite desquelles leurs chefs furent obligs de cder, l'le de Saint-Domingue n'en tait pas moins enleve pour jamais la France.
L'expdition de i8o3 consomma la misre des colons 12 ventse an X (3 mars 1802).
A mon retour de la campagne, je me suis trouv honor de la vtre du 29 pass.
Le dtail de mes malheurs serait trop long. Il vous suffira de vous dire que je me suis perdu deux fois et que j'ai t pris deux fois par les anglais en revenant des Cayes la Nouvelle-Angleterre et me rendant de la Nouvelle-Angleterre Halifax. A ces malheurs, il faut en ajouter de plus grands. Toutes mes proprits Saint-Domingue ont t la proie du pillage et des flammes. L'habitation a t incendie deux fois avec 70 000 livres de caf. Ma maison de Cayes n'a pas t brusle mais tout ce qu'elle contenait aussi ce que contenaient ses magasins ont t pris par l'administration pour le compte du gouvernement; meubles, argenterie, effets, marchandises,
1 Rapport du gnral Rochambeau, arch. de la Marine,


20 NOTES SUR SAINT-DOMINGUE
denres, tout a disparu. Mon cabinet a t pill; on a enlev les titres et papiers, mes livres qui taient, disait-on, souills de la vente d'hommes libres comme nous, ont servi bourer les canons avec lesquels on nous faisait la guerre. Depuis novembre 1793 cette cruelle administration loge malgr moi dans ma maison et ne m'a pas donn un sol valoir. Je fis des reprsentations dans Tan IV et on me menaa de cachot. Il fallut me taire.
En partant, j'avais laiss trois commis chez moi et un surveillant. Deux ont t assassinera ma porte et les deux autres disparurent pour viter le malheur qui les menaait tous les jours, et je ne sais ce qu'ils sont devenus.
Me trouvant la Nouvelle-Angleterre en 1793 et voulant me convaincre par moi-mme de mes malheurs, je pris la rsolution d'affroater tous les dangers. Je m'embarquai Baltimore et j'arrivai aux Cayes la fin de Tan III. Il n'y eut que moi et un autre particulier qui ne furent pas jettes dans les cachots en arrivant.
Sans maison, sans habitation, sans argent, enfin sans ressources, je vcus neuf mois la charge d'un ami qui me donna l'hospitalit. Je ne tardai pas m'apercevoir que les btencs allaient tre pour la troisime fois les victimes des ngres et de ceux qui les dirigeaient. Je repartis heureusement pour la Nouvefle-Angleterre, et quinze jours aprs le massacre eut lieu de la manire la plus atroce.
En quittant Saint-Domingue pour la premire fois, j'avais donn mes commis les ordres les plus prcis de remettre mes commettants tout ce qui pouvait leur tre d et j'ai vu par leur correspondance que ma maison ne devoit plus rien qui que ce ft en France...
D'ailleurs depuis 1790, vous le savez vous-mme, on ne payait presque plus. Les affaires taient extrmement difficiles pour ne pas dire impossibles et, depuis cette poque, le mal n'a fait qu'augmenter. Je suis intimement persuad que je suis crancier du Stanislas, parce que j'avais cur de conserver l'estime et l'amiti de MM. F... frres. Mais comment pourrais-je moi-mme rclamer puisque l'administration s'est empare de tous mes papiers et enfin de tout ce que je possdais. A qui pourrais-je demander ? sera-ce aux ngociants du Havre, de Nantes ou de Bordeaux, des infortuns comme moi qui on a laiss que la vie ou peu de choses de plus. Je ne puis vous dire ce que deviendront toutes ces crances. Le temps nous l'apprendra, mais Saint-Domingue ne pourra se rtablir avant dix ans t il faudrait une avance du gouvernement de quatre-vingt-six millions t


TIRES DES PAPIERS D'UN ARMATEUR DU HAVRE
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peut-tre plus pour remettre Pile dans une situation satisfaisante. D'environ 51 ooo habitants blancs des deux sexes peine en reste-t-il 7 ou 8 000. Je ne sais ce que je ferai. Les circonstances dtermineront le parti que j'aurai prendre.
Savanah, 22 mars 1802.
Mon cher ami, nous recevons quelques dtails sur Saint-Domingue. Vous savez dj que toute la partie du nord, hors le Fort-Dauphin a t encore une fois incendie, massacre. La partie du sud, compris Jacmel, parotroit conserve par la raison que le ngre Lapiume qui commandoit cette partie n'a pas excut les ordres de son chef. Mort aux blancs; feu aux proprits !
Le Port-au-Prince, la plaine du Cul-de-Sac, on croit mme l'Ar-cahaie galement anantis. Mais toute la population blanche de la ville a t entrane dans les hauteurs. Beaucoup de cadavres vus et l dans les routes. On dsesprait de tout ce monde-l.
La ville de Saint-Marc incendie entirement. Ce qui restait de la plaine aussi incendie. Tous les blancs de la*ville emmens dans les hauts des Verettes; on croignoit pour eux le mme sort que pour la population du Port-au-Prince.
Logane parotroit avoir eu le mme sort que Saint-Marc.
Les Gonaves galement incendi et massacr.
L'arme franaise toit bien dcidment de trente-cinq mille hommes sous le commandement du gnral Le Clerc.
Un gnral Boudet s'tait empar de l'Arcahaie et marchoit sur Saint-Marc.
Les brigands toient poursuivis. On ne savoit pas trop o toit Toussaint.
Je pense bien que ce sont des armes comme celles qui nous com-battoieat autrefois. Le gnral Le Clerc ne les verra pas plus en rase campagne que les gnraux anglais ne les ont vus.
Un abb Sjbour, cur du Port-au-Prince depuis l'vacuation des anglais jusqu'au 22 dcembre dernier, que son bon ange Ta fait partir de Saint-Domingue, m'a cont quelques dtails.
C'tait une piti de voir nos anciennes cultures* mes chers amis, mais on rioit quelquefois de voir les ngresses, femmes des chefs, en perruque dans le genre de celles que portent nos dames. Une perruque rousse devoit fort bien aller sur une tte noire. Ces princesses ne sortaient d'ailleurs


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NOTES SUR SAINT-DOMINGUE
qu'en carrosse. Quant aux ngres ils toient trs insolens. Il faut vraiment manquer de pain ailleurs pour vivre dans un pays pareil.
D'ailleurs qu'irions-nous faire Saint-Mafc ? Les derniers et plus grands efforts de Toussaint qui se portoit prcisment dans ce dplorable quartier vont l'achever. Presque toute la population est dtruite, la ville incendie vingt-sept maisons prs, les ngres y sont tus l plus qu'ailleurs. Il nous restera les cendres et la misre. La volont de Dieu soit faite
Savanah, 10 octobre 1802.
*
Je ne puis me rtablir, mes chers amis, car il faut que vous sachiez que la fivre m'a encore repris et que je suis tout aussi foible qu'aprs une maladie violente. Je suis maigre percer. Je suis vieilli comme l'oncle du beau Landre. J'ai soixante ans passs. Je n'y vois tout--l'heure plus; voil dj l'ge des lunettes. Ne suis-je pas bien dispos, mes bons amis, pour aller chercher de nouvelles misres Saint-Domingue !
J'en reois une lettre de Raboteau, date de Saint-Marc, 26 aot. Hlas, de ses anciennes conaoissances, il n'a retrouv que Dupuy, Brard (que je croyois mort), Gervais, Bodin et Duverger. Toute la partie de la ville le long du bord de la mer, depuis la petite rivire jusqu' la barrire des Gupes, des deux cts de la rue, est brle, except la maison de Dufourq.
Les deux maisons de Bernard sont conserves; celle de M. Arnoult, le presbytre, l'glise, la prison, partie du greffe sont les seules aziles des tristes restes des habitants de la ville, lesquels y sont amoncels. Point de moyens pour rebtir, point de bois ; les planches se vendent 18 20 sols le pied. Le reste est proportion. Plusieurs familles sont obliges de rester au Port-au-Prince faute de trouver un abri Saint-Marc.
11 me dit qu'il a remarqu et qu'il remarque chaque jour une diffrence frappante que fait sur le ngre l'arrive ou la vue des anciens blancs, qui reviennent prsent, aux autres blancs qui s'toient avilis avec eux et qu'ils continuent de har et de mpriser.
1 Un des amis du signataire de cette lettre, M Hardivillier, de la maison du Havre, Foache, Morange et Hardivillier, prit dans les derniers massacres du Cap dans des circonstances dramatiques. Le froce Dessalines avait fait procder l'arrestation de quarante blancs notables, et de ce nombre Hardivillier. Dessalines, aprs un splendide dner que les blancs lui avaient donn, fit commencer le massacre coups de sabres et de baonnettes, sans tirer un coup de fusil pour, ne point pouvanter les voisins,


tires des papiers dW armateur du havre 2^
La mortalit est effrayante dans toutes les classes et dans tous les rangs.
On travaille un peu sur les habitations de la rive sud de la rivire de TArtibonite, un peu dans le bas sur la rive droite, mais trs peu ou point dans la plaine ou les hauts. La famine est dsolante pour toute la dpendance. Toussaint avait tout dtruit.
Au reste, on m'engage fort au retour. Si j'tois arriv au moment de l'organisation j'aurois t plac sans aucun doute ; mme aprs mon retour actuel je ne tarderais pas tre mis en rang. Mais je suis dans un infernal pays qui m'a ruin et la Bourse et la sant. J'ai des engagemens qui ne veulent pas que je songe un dpart si prompt. Je n'ai que des esprances loignes. Que faire ? Que devenir ?
12 octobre 1802.
^ Les dernires nouvelles de Saint-Domingue ne sont point satisfaisantes. Il vient d'clater dans les montagnes du Borgne, Plaisance, Marmel lade, etc., enfin, dans toutes ces parues une insurrection. Les btimens qui restoient encore sur pied ont t incendis et les blancs gorgs. Les mmes vnements sont arrivs dans l'ouest, dans notre quartier, la Croix-aux-Bouquets, Logane, jusqu' la porte du Cayer. Cependant il venait d'arriver quatre mille hommes.
J'ai lu des lettres de personnes du Cap qui semblent annoncer des choses dsespres. On crit qu'il ne convient pas encore de passer Saint-Domingue, surtout si l'on trouve son existence dans le pays que l'on habite.
Nous terminerons ici nos citations. Des faits qu'elles consacrent il rsulte videmment que, depuis 1790, l'le de Saint-Domingue livre aux incendies s'est trouve, jusqu'au moment de l'abandon forc en i8o3, dans une situation extraordinaire. Sous l'influence de ces circonstances les armateurs du Havre, rests sans communications avec leurs associs, dont la plupart avaient t disperss, ne purent rentrer dans leurs crances;*par uite, des maisons nagure les premires du commerce de France succombrent au contre-coup de la perte de la colonie.
Ch. Brarjd.